L'annexion de l'Alsace et de la Lorraine en 1870 passa par le remodelage de la capitale alsacienne. Architecture et urbanisme se recombinaient pour affirmer l'appartenance de Strasbourg au Reich et en faire une ville moderne. Elle devenait, en outre, le symbole d'une domination politique. Mais immédiatement après son annexion, Strasbourg posait à la puissance conquérante un énorme problème en matière d'urbanisme. D'une part, les bombardements effectués lors du siège de la cité avaient fortement endommagé certains quartiers de la ville et ses remparts. D'autre part, la disposition générale de ces derniers ne satisfaisait plus au rôle stratégique de Strasbourg dans un nouveau territoire. Du XIII° au XV° siècle, la ville avait modifié et reculé ses murailles à cinq reprises; mais de cette époque à 1870, la population avait triplé sur une surface quasiment identique, à peine corrigée. Une reconstruction de la ville et une refonte totale de sa disposition s'avéraient donc necéssaires.
À partir de 1876 et pour la somme de vingt millions de marks (trois millions pris sur les fonds de l'indemnité de guerre versée par la France et dix-sept millions provenant de la vente de terrains), l'aventure commence. Aventure, parce que le lancement de ces grands travaux constituait une entreprise gigantesque. En octobre 1876, il y avait déjà mille deux cents à mille trois cents ouvriers occupés sur les chantiers. Un chiffre qui progresse par la suite. Le l° avril 1880 commencent les travaux de construction le long de l'axe de l'avenue des Vosges. Cette dernière ne mesure pas moins de trente mètres de largeur, ce qui est pour les habitants de l'époque, habitués aux tracés sinueux de la vieille ville, tout à fait exceptionnel. L'avenue est pavée en 1886, et en 1895, les rues avoisinantes sont mises en chantier.
Le plan germanique insistait sur l'importance militaire et administrative d'une place centrale, sur la rigueur des rues et des avenues, sur l'uniformité et l'alignement des façades. Dans cette agglomération moderne juxtaposée à la vieille ville, devaient se situer les centres politiques, administratifs et culturels de ce nouvel ensemble. Et comme il s'agissait d'un tout, les urbanistes allemands devaient faire la liaison entre les deux complexes. Il le firent en installant le nouveau centre de Strasbourg: la place impériale (Kaiserplatz), devenue aujourd'hui Place de la République. Entre la cité et la ville nouvelle, elle jouait un rôle de charnière, disposant autour d'elle les principaux édifices du pouvoir, et rayonnant sur une série de pôles par de larges avenues.
Les bâtiments, imprégnés de clacissisme ou de la Renaissance italienne, sont remarquables par leurs proportions et leur masse. Cette démesure dans l'architecture officielle ou dans l'urbanisme n'était pas un signe distinctif germanique. Les grandes villes ou les capitales européennes connaissaient pour la plupart cette exagération des formes et ces grandes avenues qui souvent trouaient les anciens quartiers. Dans l'ensemble, l'inspiration dominante se rattache à un courant néo-classique qu'on a déjà appliqué à Paris, Bruxelles, Cologne, Vienne... De plus, le gabarit des rues a largement été déterminé par un souci de fonctionnalité, pour éviter les noeuds de circulation.
Toujours tout droit: l'avenue des Vosges, d'Alsace et de la Forêt Noire; succession d'avenues qui ne forment en fait qu'une voie rectiligne et sans fin, la plus longue non seulement à l'époque mais encore de nos jours. Large et grande, l'avenue des Vosges était un lieu de parade où les troupes alignées faisaient forte impression. D'ailleurs tous les nouveaux éléments de la ville -architecture et urbanisme- exprimaient chacun à leur manière le culte de la force: les dimensions des rues et les rangées d'arbres, la pompe des édifices administratifs et la lourdeur du décor des immeubles de rapport, la verticalité des églises néo-gothiques et la rigidité des perspectives. L'église Saint-Paul, qui jouxte l'avenue des Vosges, avec ses tours de soixante-seize mètres de hauteur illustre bien la chose. De style gothique rhénan inspirée du modèle de l'église Sainte Elizabeth à Marbourg, elle a été édifiée de 1885 à 1892 par l'architecte Louis Muller pour servir de temple à la garnison allemande.
Ces nouvelles réalisations furent différemment appréciés
à l'époque. Voilà ce qu'écrit en 1908 Henri
Welschinger dans un livre sur Strasbourg dans la collection des villes
d'art célèbres: «On voit bien que les nouveaux architectes
ont la passion du colossal et du vieux neuf. Ils veulent étonner
par un faste gigantesque. Ils étonnent, en effet, mais ils n'enchantent
guère. Je donnerais tout ce décor écrasant pour celui
d'une jolie ruelle. Toute ces masses imposantes, toutes ces lignes tirées
au cordeau, dont Goethe lui-même se moquait, je suis loin de les
préférer à ces toitures irrégulières
qui rompent si joliment la monotonie banale des alignements( ... ). Jamais
les cigognes n'oseraient aller se percher sur ces monuments nouveaux et
si intimidants.» Cette vision était partagée par
beaucoup de contemporains et pas uniquement pour des raisons d'esthétisme.
En effet, il semble bien que l'extension n'ait pas été
soutenue par l'ensemble de l'opinion publique, ni par une partie de la
population influente qui redoutait l'endettement de la ville. Mais ces
considérations négatives étaient sûrement liées
au caractère symbolique de ces nouvelles réalisations qui
n'étaient pas le fait d'architectes locaux. Elles étaient
la concrétisation de la présence et de la domination allemande.
Maintenant, cette réaction n'a évidemment plus de raison d'être. Au contraire! On peut remercier les architectes allemands pour leurs réalisations. Il est certes dommage que l'avenue des Vosges soit devenue un important axe de circulation, mais si vous l'empruntez, prenez la peine de regarder les façades des hautes maisons qui la bordent; tout particulièrement le pont Kennedy orné de quatre statues représentant chacune un métier de l'eau.
Le faubourg Montagne-Verte s'appelait au Moyen-Âge, Saint-Arbogast
du nom d'un couvent qui se trouvait sur son périmètre, alors
beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui.
Craignant l'invasion des Armagnacs,
le magistrat de Strasbourg se résolut d'en raser les maisons, afin
de pouvoir dégager les glacis de la ville dans les années
1475-1476.
À la suite de cette destruction, le quartier demeura inhabité
pour des raisons militaires durant près de trois siècles.
Il réapparut sous le nom de Montagne-Verte. C'est grâce à
une gravure de 1775 de Jean-Daniel Heimlich que sa résurgence sous
sa dénomination actuelle est connue. Ce dernier fit paraitre des
représentations de moulins «proches de la Montagne-Verte»,
permettant de constater que l'ancien nom de faubourg Saint Arbogast avait
été remplacé.
Il faut se représenter la Montagne Verte telle qu'elle était
à l'époque, c'est à dire extra-muros et pleine de
verdure. Il est à noter aussi qu'il existait, jusque vers 1974,
la «Tour Verte» (devenue restaurant au 66, route de
Schirmeck), hélas détruite. La «Tour Verte»
ou «Grüne Warte» date de 1429 et servait de vigie
pour la garde de la forteresse de Strasbourg, comme le Schloessel
à Koenigshoffen. Le gardien devait prévenir les jardiniers
en cas de menace. Si une menace se précisait, il allumait un feu
de paille mouillée dégageant beaucoup de fumée.
Saint Arbogast (VI° ou VII° siècle), le deuxième
évêque de Strasbourg, fit ériger une chapelle qui,
après sa mort, devint un lieu de pèlerinage.
Tombée en ruines, elle fut remplacée en 1031 par une
église en pierre, dont la construction fut achevée en
1069. Elle fut consacrée la même année par
l'évêque Werhner de Habsbourg, petit-fils du comte
d'Alsace Gontram le Riche, et qui bâtit la cathédrale
romane. Selon Schoepflin, en 1031, quelques frères de saint
Thomas auraient fixé leur résidence à
côté de la nouvelle église afin de pouvoir mieux la
desservir; en 1069, elle aurait été transformée en
un couvent de chanoines réguliers de Saint Augustin.
À l'ombre du couvent se forma lentement une petite
agglomération, un faubourg qui prit le nom du saint et le
conservera jusqu'au XVIII° siècle. Le couvent,
transformé en collégiale en 1143, connut des
périodes de prospérité qui lui permirent de doter
son église de deux grandes tours, de connaître une
extension importante et d'incorporer à son patrimoine plusieurs
moulins et des biens fonciers dans 28 villages
confirmés par le pape Alexandre
IV en 1359.
Malheureusement, il connut ensuite les misères de la guerre, le
pillage et la désolation.
Dans la Querelle des Investitures entre Otton, duc de Brunswick
et Philippe duc de Souabe, qui revendiquaient chacun la succession de
l'empereur Henri VI, mort en septembre 1197, l'évêque de
Strasbourg, Conrad de Hunebourg eut de malheur de choisir le mauvais
parti, celui d'Otton et du pape. En 1199, Philippe, pour se venger,
ravagea toutes les possessions épiscopales, y compris le
faubourg saint Arbogast.
En 1365, les «anglais»
assiégèrent la ville, sous la conduite du seigneur
périgourdin Arnaud de Cévenole
1).
C'était en réalité des mercenaires engagés
par les français ou les anglais, libérés par la
signature en 1360 du traité de Brétigny. Ils revinrent en
1375 sous les ordres d'Enguerrand de Coucy
2)
En 1439, ce sont les «écorcheurs» ou
«armagnacs» qui dévastèrent la région,
sous la conduite de La Hire, compagon de Jeanne d'Arc
3);
ils revinrent en 1444, commandés par le dauphin Louis, futur
Louis XI4).
Ce fut chaque fois le même scénario: les
assiégeants ne pouvant pénétrer à
l'intérieur de Strasbourg en pillaient et saccageaient les
environs. Le couvent et l'église Saint Arbogast n'y
échappaient pas, mais renaissaient chaque fois de leurs cendres.
Toutefois, ils n'échappèrent pas à la
dégradation morale et spirituelle qui s'instaura vers la fin du
XIV° siècle dans les couvents et les abbayes. En 1530, le
couvent n'avait plus que trois occupants que le Magistrat de
Strasbourg, favorable à la Réforme, expulsa, non sans les
avoir dédommagés. Malgré les protestation de
l'évêque, le couvent et l'église firent
démolis; les pierres furent utilisées au renforcement des
fortifications près de la Porte Blanche.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Un modeste hameau, le Ratzendörfel, ainsi que quelques fabriques
de tuiles, de colle forte, de toiles cirées s'implantent hors de
la ville, sur ces terrains bon marché.
C'est sur l'emprise du fossé Riepberg comblé que s'établit,
en 1861, la première voie ferrée vers Kehl.
En matière d'urbanisme, en plus des servitudes militaires qui,
dans certains secteurs, limitent la hauteur des bâtiments et imposent
l'utilisation de matériaux précaires, la construction est
réglementée par un plan général (le Bebauungsplan
für Neudorf de 1896) et par un plan de zonage qui crée
cinq types de paysages urbains: «constructions contiguës»,
«constructions ouvertes» (entourées de jardins), «périmètres
industriels» (Plaine des Bouchers), «périmètres
protégés» (zone de captage d'eau), «jardins ouvriers».
En 1866, Neudorf compte 5 000 habitants, en 1910, 26 000. Cette progression
résulte des efforts d'aménagement et de l'immigration d'une
population généralement protestante venant d'Outre-Rhin ou
d'origine rurale alsacienne.
Les arrivants, souvent très pauvres, n'ont pas laissé, à quelques exceptions près, d'immeubles très intéressants sur le plan architectural. Ils se sont installés dans de petits immeubles économiques, plus rarement, dans des maisons, individuelles ou bi-familiales, construites en petite série. Par contre, les équipements (écoles, églises, orphelinat... ) sont largement dimensionnés et parfois imposants.
En un siècle et demi, le Ratzendörfel, hameau sans école, s'est transformé en Neudorf, d'abord simple faubourg, aujourd'hui quartier central et attractif...
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Connaitre Strasbourg
Roland Recht, Jean Pierre Klein, Georges Foessel,
Editions Alsatia, Colmar 1976
Le lieu commun qui affirme que Strasbourg est une ville à vocation européenne se trouve assurément justifié si nous jetons un regard sur l'évolution de son art à travers les siècles. À l'époque gallo-romaine, des artistes y viennent des Balkans ou de Rome; au coeur de l'ère gothique, sous le règne des Hohenstaufen, le maître-d'oeuvre de la cathédrale est mandé de Chartres; au crépuscule du Moyen Age, un sculpteur génial venu de Hollande y réalise, durant un séjour de cinq années, ses oeuvres les plus marquantes; on y trouve côte à côte, de belles demeures de style Louis XV et des exemples solennels de l'architecture historiciste allemande. La production artistique à Strasbourg fut constamment fécondée par de tels apports. Mais la ville n'a pas seulement constitué un lieu de rencontres: à des moments privilégiés de son histoire, s'y exprime un art proprement strasbourgeois qui ne doit que peu aux influences.
Les témoignages laissés par les demeures néolithiques retrouvées dans la ville ou par les objets d'orfèvrerie de l'époque de La Tène ne permettent guère de juger de la qualité de l'art local. À la fin du règne d'Auguste, on voit comment l'influence cisalpine est combinée avec des éléments plus archaïques, survivances d'un art autochtone. Cette influence méridionale se manifeste encore au ler siècle lorsque s'installent dans la ville des ateliers de fondeurs de bronze. Tout au long de l'occupation romaine, on pourra ainsi distinguer assez clairement ce que les artistes travaillant dans la ville doivent à Rome ou à la tradition locale.
Aux environs de 150 ap. J.C., un atelier d'origine orientale, venu des Balkans, s'établit dans le castrum. Sa production, renouvelée lors des changements de direction, se poursuivra jusqu'au début du III° siècle. On lui doit le relief du Mithraeum de Koenigshoffen, oeuvre presque romantique dérivée de l'hellénisme tardif. Mais cet atelier change d'orientation et affirme un véritable néo-classicisme deux générations plus tard, lorsqu'un artiste exécute la tête de Caracalla et la stèle à quatre divinités dégagée sous la place Kléber. À partir de 250, cet art brillant et officiel sera relayé par un art rustique et populaire où domine la tradition gauloise. Quant aux constructions retrouvées sous les édifices religieux du Moyen Age - l'hypogée du III° siècle sous Saint-Pierre-le-Jeune, la basilique romaine sous Saint-Etienne, l'hypogée sous la chapelle Saint-Laurent de la cathédrale - elles n'ont sans doute servi au culte chrétien qu'à une époque tardive.
Malheureusement, les jalons nous manquent pour relier le IV° siècle aux débuts de l'art roman: des époques mérovingienne et carolingienne, on ne conserve que des traces insignifiantes ou des récits, comme celui du moine aquitain Ermold le Noir, décrivant sommairement la cathédrale dédiée à la Vierge. L'histoire de l'art médiéval commence au XlI° siècle. Dans le domaine de l'architecture, on pense au rez-de-chaussée du clocher de Saint- Pierre-le-Jeune, à Saint-Etienne et surtout aux constructions issues de la seconde moitié du siècle, comme les parties orientales de la cathédrale de Strasbourg qui perpétuent le style un peu lourd des grandes fondations romanes des bords du Rhin. Il existait autour de 1130 un atelier de sculpture d'où sont sortis les chapiteaux d'Eschau et le sarcophage d'Adeloch (à Saint-Thomas) : la taille se ressent de la connaissance des ivoires, auxquels elle emprunte le modelé arrondi et lisse et du style se dégagent des influences méridionales.
Nous ne pouvons nous faire qu'une image très approximative de la peinture du XII° siècle. Un des chefs-d'oeuvre de l'enluminure médiévale, l'Hortus Deliciarum, fut vraisemblablement orné de peintures dans une scriptorium strasbourgeoise. Mais une oeuvre aussi considérable n'est pas née ex nihilo et sa perfection suppose une tradition d'enluminure fortement enracinée dans la ville. Travaillant en étroite collaboration avec les peintres, les maîtres-verriers avaient ouvert des ateliers extra-muros et déployaient une grande activité, peut-être déjà à la fin du XI° siècle, si la tête du Christ de Wissembourg (musée de l'Oeuvre) est bien strasbourgeoise. Leurs principales commandes viendront, à la fin du XII° siècle, de l'Evêque pour sa cathédrale. Dans certaines verrières - transept nord - on constate que les auteurs des cartons des vitraux étaient les enlumineurs de l'Hortus.
Il nous est difficile de comprendre l'impact économique qu'un chantier de cathédrale produisait dans une cité médiévale. Pourtant, il suffit de voir à quel point l'activité artistique d'une ville comme Reims ou Strasbourg se concentre, pendant des décennies, autour du chantier: charpentiers, maçons, sculpteurs, tailleurs de pierre, peintres, maîtres verriers, orfèvres - tous vivent, des générations durant, de cette grande entreprise.
Au début du XIII° siècle, des artistes venus de Chartres renouvellent l'architecture et la sculpture monumentale. Bien que leur séjour à Strasbourg fut de courte durée, on peut dire que les statues de l'Eglise et de la Synagogue marquent le point supprême d'équilibre où le langage «classique» de Chartres est frappé d'un accent pathétique qui là-bas lui fait défaut. Ces oeuvres sont les premières manifestations d'un art proprement strasbourgeois qui sait dépasser, grâce à sa personnalité, les modèles étrangers. Il s'agit d'un art de synthèse entre la composante classique d'un tempérament et ses pulsions romantiques, dirons-nous, qui ne pouvait se produire, au coeur du XIII° siècle, que dans quelques rares lieux comme Strasbourg.
Avec la construction de la nef de la cathédrale, une nouvelle vague d'artistes gothiques fait pénétrer en Alsace la phase classique de cet art. Ce n'est qu'à partir de ce moment - environ 1235 - que tous les monuments adopteront sans restriction les principes structurels et les formes gothiques. La seconde moitié du siècle verra à Strasbourg la construction des choeurs de Saint-Thomas et de Saint-Pierre le-Jeune, dont les dimensions déjà considérables inaugurent un type de sanctuaire qui deviendra courant au XIV° siècle. De même, ne faut-il pas négliger le rôle qu'ont pu jouer Dominicains et Franciscains, ces ordres animés d'une spiritualité nouvelle, dont la naissance et le développement illustrent le fait urbain. Leurs églises, bien que sobres et dépouillées, sont vastes pour recevoir de nombreux fidèles. Celles de Strasbourg le Temple Neuf des Dominicains et celle des Cordeliers sur la place Kléber - ont aujourd'hui disparu, mais leur influence s'exercera longtemps sur l'architecture rhénane par le sens tout nouveau de l'espace qu'elles manifestent. C'est ainsi qu'à côté de la structure basilicale, on trouvera des églises-halles (où les nefs sont d'égale hauteur). Saint-Thomas de Strasbourg, sans appartenir à un ordre mendiant, est en 1290 le premier édifice de ce type en AIlemagne du Sud.
Au tournant du siècle, les Strasbourgeois voient sortir de terre la magnifique façade de leur cathédrale. La délicatesse de sa conception ne nuit guère à sa monumentalité : aucune façade construite dans le domaine royal de France n'a su pousser aussi loin le raffinement du détail et le souci de l'effet d'ensemble. À l'ambition du maître-d'oeuvre s'ajoute celle des sculpteurs. Ils illustrent pour les portails un grand programme théologique imaginé peut-être par Albertus Magnus. Là encore, au milieu des grandes statues des Prophètes, se révèle un sens du «pathos» qui définit bien l'art strasbourgeois du Moyen Age. Que ce soit à Reims ou à Amiens, à Bamberg ou à Magdebourg, nulle part ailleurs qu'à Strasbourg, les draperies qui enveloppent tout à fait le corps n'ont une telle valeur déclamatoire.
Le XIV° siècle ne semble être d'abord que l'exploration de toutes les acquisitions de 1300. Lorsqu'on y regarde de plus près, on doit reconnaître que tous les ateliers strasbourgeois ne se sont pas maintenus au même niveau de qualité. Même les sculptures de la chapelle Sainte-Catherine pourtant fidèles au pathétique de leurs ancêtres les Prophètes du portail ouest, manifestent un certain affaiblissement de la force d'invention du chantier. Par contre, Maître Woefflin de Rouffach se révèle comme le grand «tombier» alsacien du XIV° siècle. Son double monument funéraire élevé aux frères de Werd (Saint-Guillaume) montre une description minutieuse, un «inventaire» détaillé de l'armement d'un chevalier. Au moment où le patriciat marchand et les corporations prennent en charge les destinées de la cité, Woelflin rend ainsi un froid hommage à la chevalerie finissante.
C'est en effet à partir du XIV°siècle que les corporations (ou tribus) accèdent aux affaires publiques et qu'elles tiendront un rôle de plus en plus important dans la vie de la cité, avant de se scléroser et de se voir définitivement abolies en 1791. Tous les métiers d'art sont alors regroupés dans ces tribus: celle de l'Echasse, une des plus anciennes, est composée par les peintres, les peintres- verriers, les sculpteurs, les orfèvres, les imprimeurs, etc. ; celle des Maréchaux, la plus riche, rassemblait tous les métiers travaillant le métal. Au total, il y eut d'abord 28 puis 20 corporations regroupant dans une structure administrative, juridique et militaire les maîtrises de tous les métiers. Les professions intellectuelles ne possédaient pas de corporation propre mais se trouvaient réparties, selon leur goût, dans l'une ou l'autre déjà existante. A côté de ces ateliers, l'activité de la loge de la cathédrale apparaissait comme la survivance d'une structure surannée. Mais tandis qu'en France, les grands chantiers des cathédrales étaient éteints, celui de Strasbourg reçut une gestion plus saine à la fin du XIII° siècle, puisque sa fabrique passa sous contrôle municipal. Strasbourg se vit même proclamée loge suprême de l'Empire lors du congrès des tailleurs de pierre de Ratisbonne en 1459, soit 20 années après que fut mise en place la flèche de sa cathédrale.
Après cette date pourtant, la loge n'aura plus le privilège des grandes oeuvres. De nombreux maîtres à la tête d'ateliers importants dispersés à travers la ville honorent à présent une clientèle bourgeoise de plus en plus exigeante, pour laquelle ils exécutent des tapisseries, des verrières, des objets précieux, des retables sculptés ou peints, des gravures. La cathédrale, synthèse des arts d'une époque révolue, est maintenant remplacée par les cabinets de collectionneurs riches et éclairés.
La fin du Moyen Age verra l'apogée de la production artistique à Strasbourg. La ville sait alors conjuguer à la fois les puissances économique, intellectuelle et artistique. Même si l'imprimerie ne fut pas inventée à Strasbourg elle n'en a pas moins joué un rôle de premier plan pour son rayonnement intellectuel. Il est admis aujourd'hui que Gutenberg y travailla avec l'orfèvre Hans Dürne avant 1444 pour mettre au point son invention qui est, selon le mot de Rabelais, «d'inspiration divine». La popularisation du livre en entendons par là l'accession de l'ensemble de la bourgeoisie aux textes réservés jusque là aux plus aisés - fut précédée par celle de l'image. Des xylographies du début du XV° siècle montrent que c'est évidemment la production du papier qui favorisa ainsi la diffusion d'une culture élitaire. Les Mentelin, Grüninger et Schott feront de Strasbourg, à partir de 1458, un centre européen de l'imprimerie. L'humanisme et la Réforme trouveront dans les officines strasbourgeoises un support essentiel - même si en 1504 Strasbourg est la première ville à introduire la censure préalable pour les imprimés de toute sorte.
La gravure constitua au XV° siècle, dans toute l'Europe, le véhicule des schémas iconographiques. Michel-Ange n'a pas besoin de se rendre à Colmar pour connaître et copier la Tentation de saint Antoine gravée par Schöngauer! Les gravures strasbourgeoises se vendent à Francfort, Nuremberg, à Florence et Venise. Les gravures du maître E.S. ou de Schöngauer ont fixé des schémas formels qui ont largement déterminé les arts fuguratifs jusqu'au début du XVI° siècle. Les premières gravures sur métal ont souvent été conçues dans des ateliers d'orfèvres: à cause du matériau et des modes de travail, les deux techniques ont beaucoup de points communs - Schöngauer et Dürer étaient fils d'orfèvres.
Des ateliers d'orfèvres sont attestés à Strasbourg depuis le début du XIII° siècle. Ils seront, avec ceux de Constance, Bâle et Spire, les plus importants du bassin supérieur du Rhin. Entre 1450 et 1530, on ne compte pas moins de quatre-vingt-dix maîtres-orfèvres dans notre ville. Les statuts de 1363 introduisent l'utilisation réglementaire des marques et des poinçons. Malheureusement, de toute cette vaste production qui s'échelonna sur trois siècles, ne subsistent que de rares témoins, presque tous en dehors de nos collections.
L'activité des peintres est plus mystérieuse. Leur réputation n'allait que rarement au-delà des limites de la cité. Une exception est constituée par le maître du Paradiesgärtlein du musée de Francfort, dans l'entourage duquel on peut situer un certain nombre de bois gravés et le panneau du Songe de Joseph du musée de l'Oeuvre (env. 1430). Hans Hirtz, mentionné par les textes, est peut-être l'auteur du retable de la Passion destiné à Saint-Thomas et conservé à Karlsruhe. Le peintre qui a représenté la Nativité dans le croisillon sud de la cathédrale n'est qu'un imitateur attentif de Schöngauer. Le rayonnement artistique de la ville doit beaucoup à l'atelier du maître-verrier Pierre Hemmel d'Andlau: il s'étendra jusqu'à Ulm, Salzbourg, Augsbourg, ainsi qu'en Espagne. Son succès sera tel qu'il devra se constituer en association avec d'autres artistes pour répondre aux commandes de plus en plus nombreuses. À Strasbourg, on conserve des verrières exécutées dans son atelier pour Saint-Pierre-le-Vieux (vers 1470) et pour Sainte-Madeleine (1481). Pierre Hemmel sait transposer dans la matière lumineuse du verre toutes les acquisitions de la peinture du XV° siècle. Une autre activité strasbourgeoise est celle des lissiers, installés quelquefois dans des couvents (comme Saint-Etienne). La production de tentures avec des cycles narratifs profanes (scènes de romans courtois, hommes sauvages) se développe à partir de 1400 déjà. Les tapisseries alsaciennes pour la plupart strasbourgeoises, conservées à Vienne et à Bâle, manifestent un goût très prononcé pour les parterres de fleurs et les fonds de paysage.
Mais Strasbourg brilla d'un renom européen grâce à ses sculpteurs. Alors qu'au début du siècle on ressent la prépondérance de l'influence slutérienne, autour de 1430 apparaissent des personnalités plus affirmées (cf. la Vierge à l'Enfant lisant de l'Oeuvre). Mais c'est dans les années 1460 que l'art strasbourgeois est fécondé par des influences néerlandaises et c'est alors aussi que s'affirme à nouveau l'existence d'un art proprement strasbourgeois. En même temps que Nicolas de Leyde exécute le portail clé la Chancellerie (1462, tête au musée de l'Oeuvre), un artiste autochtone sculpte la Vierge de Dangolsheim (musée de Berlin-Dahlem) et un autre le retable de Nördlingen. Ces deux personnalités ont beaucoup de points communs avec Nicolas, à tel point que l'on a voulu les réunir sous ce nom; on dirait plutôt que Nicolas de Leyde a servi de «révélateur» à des artistes qui étaient en train d'opérer des changements profonds dans leur manière de représenter la figure humaine. Ils ont en commun le sens exceptionnel d'une sculpture «dynamique», où des tensions contradictoires sont maintenues dans un équilibre provisoire, dont l'artiste se veut le spectateur privilégié.
Les dernières décennies verront s'ouvrir de nouveaux ateliers à la tête desquels on peut citer par exemple Nicolas de Haguenau et Veit Wagner (l'auteur du retable de Saint-Pierre-le-Vieux). À la cathédrale, on voit travailler un certain Conrad (Sifer?) et Jean d'Aix-la-Chapelle, Hans Hammer, maître-d'oeuvre qui a également bâti une chapelle à Saint-Pierre-le-Jeune, était peut-être aussi sculpteur. L'impact de l'art strasbourgeois se manifeste en Autriche où plusieurs artistes se rendent à la suite de Nicolas de Leyde, et à Venise où un Alsacien exécute les reliefs pour les stalles de l'église des Frari.
De l'activité architecturale de la fin du siècle, il faut retenir les constructions de Sainte-Madeleine, Saint-Jean et Saint-Pierre-le-Vieux, ainsi que la chapelle Saint-Laurent de la cathédrale, par Jacques de Landshut, dont le portail «baroque» est inspiré des oeuvres bavaroises de Hans von Burghausen (Stethaimer).
Les années 1520 marquent une rupture définitive: les nouvelles conventions de représentation du corps humain, importées d'Italie, entrent en conflit avec la stylisation gothique. En même temps, Strasbourg cesse d'être le «phare» du Rhin supérieur et les sculpteurs-médailleurs comme Christophe Weiditz et Frédéric Hagenauer sont obligés de chercher loin d'ici leur clientèle. Du début de ce siècle, l'histoire a retenu surtout le nom de Hans Baldung dit Grien, originaire de Souabe qui séjourne à Strasbourg jusqu'en 1545. Marqué par ses contacts avec Dürer, Baldung est l'auteur de nombreuses gravures sur bois et de cartons de vitraux. Ses très beaux dessins et sa peinture (voir au musée de l'Oeuvre) nous révèlent un artiste sensible à l'élément démoniaque, à un certain fantastique qui autorisent à voir en lui un maître du maniérisme nordique. La plupart des artistes de ce temps travaillent pour des officines d'imprimeurs: c'est le cas de Hans Wechtlin et de Hans Weiditz. Le premier débute chez Grüninger et, après un séjour en Saxe aux côtés de Cranach et en Lorraine à la cour ducale, il revient à Strasbourg où il pratique surtout la gravure sur bois en camaïeu. Quant à Weiditz, il complétera ses connaissances à Augsbourg, auprès de Burgkmair: son remarquable talent d'illustrateur sera mis au service d'ouvrages de médecine et de la Bible allemande de Luther éditée à Strasbourg, en 1524, par Knobloch.
L'introduction de la Renaissance en Alsace ne se fait pas d'un coup. On peut dire que les réticences se manifestent à Strasbourg jusqu'au milieu du siècle. Les voûtes de la chapelle Sainte-Catherine à la cathédrale (1542) juxtaposent des chapiteaux ioniques et des ogives curvilignes. De la même époque - entre 1540 et 1560 - date un grand nombre de maisons particulières. L'architecture civile à Strasbourg peut être étudiée aujourd'hui depuis le XIV° siècle. C'est en effet à 1347 que remonte l'aile orientale de la maison de l'Oeuvre Notre-Dame et à 1358 l'ancienne Douane sur les bords de l'Ill. Dans le premier cas, la pierre de taille est utilisée abondamment - elle provenait des carrières du Cronthal exploitées pour la cathédrale - ce qui n'est pas le cas des autres habitations de cette époque (rue de la Râpe, rue des Pucelles, etc.) qui étaient, comme sans doute toute l'architecture civile à Strasbourg, en briques recouvertes de crépis. On les reconnaît à leurs pignons en escalier que l'on retrouve sur de nombreuses maisons patriciennes des villes de l'Empire. Les maisons de la Renaissance possèdent la plupart du temps un oriel qui ouvre par ses trois fenêtres, sur les perspectives des rues étroites - celui de la rue des Serruriers permettait même d'apercevoir quatre rues à angle droit. Mais à côté des maisons à oriel en briques, avec des encadrements et des angles en pierre de taille, il existe aussi un grand nombre de maisons bourgeoises à rez-de-chaussée en pierre, que surplombent les étages en encorbellement bâtis simplement en torchis ou en moellons avec une structure de poutres apparentes. Ces édifices étaient l'oeuvre de charpentiers et non d'architectes. Pour un riche commanditaire, on sculptait les poutres de motifs décoratifs ou même de figures allégoriques (cf. maison Kammerzell). Ces encorbellements permettaient d'élargir l'espace à l'étage, tout en se conformant plus bas à la législation municipale sur l'alignement des façades qui était en vigueur au Moyen Age déjà. Tous ces édifices, du XIV° au XVI° siècle, étaient flanqués d'une tourelle d'escalier en vis, ronde ou polygonale.
C'est l'actuelle Chambre de Commerce («Neue Bau» place Gutenberg) abritant autrefois une partie de l'administration municipale, qui représente l'expression la plus heureuse de la Renaissance strabourgeoise. L'auteur de ce monument est peut-être Hans Schoch, si l'on en croit ses ressemblances avec le château de Heidelberg. Le «Neue Bau» fut élevé entre 1582 et 1585. Bien que les salles du rez-de-chaussée soient encore voûtées sur croisées d'ogives, l'élévation extérieure est régie par la superposition des ordres que prônait alors l'architecture moderne. À la même époque, en 1587/88, on éleva la Grande Boucherie (Musée Historique) dont la conception marque un retour au goût médiéval. Dans ces dernières années du siècle, l'utilisation rationnelle des ordres antiques n'est pas encore répandue dans nos régions. Une édition latine des «Dix Livres d'architecture» de Vitruve - la première parue en dehors de l'Italie - était pourtant sortie des presses strasbourgeoises en 1543; une édition allemande, le «Vitruvius Teutsch» de 1545, est due au strasbourgeois Riff (Rivius)... Mais l'enseignement de l'architecte du siècle d'Auguste, remis au goût du jour en Italie depuis 1486, ne portera ses fruits sur les bords du Rhin que dans les dix dernières années du siècle: en 1589, Daniel Specklin publie son «Traité des Fortifications» et un an plus tard, le suisse Tobie Stimmer, qui travaillait dans l'officine strasbourgeoise de Jobin et qui fut chargé des peintures de l'horloge astronomique, édita son traité.
Daniel Specklin est strasbourgeois de naissance. Après avoir voyagé à travers l'Europe - Pologne, Scandinavie, Anvers - et avoir travaillé dès 1555 aux côtés de l'ingénieur impérial Schallantzer à Vienne, il soumit en 1565 un projet de fortification à sa ville natale. Bien que nommé architecte municipal de 1577 à 1589, il ne semble pas avoir eu des rapports faciles avec ses employeurs. À part une carte de l'Alsace qu'il dressa en 1576 et son traité, nous avons peu de renseignements sur cette personnalité séduisante.
En 1594, Wendel Dietterlin fit paraître un ouvrage théorique, l'«Architectura» qui marquait la fin du vitruvianisme par ses surprenantes inventions formelles, délibérément anti-monumentales, Par contre, ce sont des menuisiers, Veit Eck et Jacques Guckeisen qui vont transmettre la pensée de Vitruve aux générations suivantes et en faire le fondement théorique de leur métier. Tout le somptueux mobilier exécuté tout au long du XVII° siècle est soumis aux lois des proportions et aux règles d'harmonie dictées au siècle précédent.
Quant aux spéculations ornementales de Dietterlin, elles auront contribué à définir un certain maniérisme qui caractérise toute la production gravée du début du XVII° siècle, ou encore les miniatures d'un Frédéric Brentel. Wenzel Hollar, originaire de Prague, élève de Mérian à Francfort, s'établira un temps à Strasbourg dont il laisse de nombreuses vues gravées dans la manière hollandaise, ayant beaucoup moins que Mérian le goût d'une mise en scène déjà baroque...
Le peintre le plus original de Strasbourg, au XVII° siècle, fut incontestablement Sébastien Stoskopf qui avait travaillé aux côtés du wallon Soreau et à Paris, dans le milieu des Baugin et des Linard. Les natures mortes de sa période strasbourgeoise - de 1640 à 1657 - sont les plus élaborées. La fragilité de l'existence humaine et la vanité de nos désirs sont symbolisées par les verres de cristal ou les crânes entourés de livres et d'objets précieux.
Lorsqu'il entra en possession de Strasbourg, Louis XIV décida d'y élever une citadelle. Elle fut entreprise par Tarade sur les plans que Vauban avait établis dès 1681 selon son premier système de fortification. un pentagone à l'est de la ville que deux vastes bras fortifiés réuniront à la vieille enceinte.
On peut dire que le siècle de Louis XV représente une nouvelle période de gloire pour la ville de Strasbourg. Parmi les réalisations architecturales du début du XVIII° siècle, nous retiendrons d'abord les Hospices civils de Mollinger (1718), dans la tradition de l'architecture civile locale, et l'hôtel d'Andlau (rue de la Nuée-Bleue) de 1725, qui maintient les oriels hérités de la Renaissance sur une façade au goût bien plus moderne. Mais le style Régence ne va fleurir à Strasbourg qu'à partir de 1728, lorsque l'on entreprend le palais épiscopal de Rohan sur les plans de Robert de Cotte. Tout comme au Moyen Age, c'est à nouveau de la noblesse et du clergé que vont venir les principales commandes; mais cette fois, on ne bâtit que des édifices profanes qui refléteront le bon goût de leurs habitants. Les oriels sont bannis et la pierre de taille remplace volontiers la brique - l'abandon du colombage avait été entrepris au début du siècle, à l'occasion de la reconstruction des casernes de la ville. Chaque étage de l'élévation s'ouvre par des fenêtres dont l'encadrement varie. On retrouve souvent des corniches horizontales ou incurvées couronnant chaque baie et, à son sommet, un mascaron sculpté - le thème des Quatre Saisons, des Quatre Eléments ou des Quatre Continents apparaissant le plus souvent. Sur 3600 maisons, plus de 1500 ont été bâties ou modifiées dans la seconde moitié du siècle. Entre 1760 et 1775 environ, on voit fleurir un style Louis XV strasbourgeois qui combine un certain naturalisme avec les formes élégantes du temps. Cette sorte de «baroque romantique», que l'on ne retrouvera nulle part ailleurs, répand son répertoire formel sur un ensemble d'autres techniques: le fer forgé, le décor intérieur de stucs et de lambris, le mobilier, etc. Bien sûr, toutes les constructions ne sont pas aussi ambitieuses que celles de Klinglin (1730/36), de Hanau (1731) ou de Deux-Ponts (1754), où l'on voit les corps de bâtiment disposés autour d'une cour carrée comme dans les hôtels particuliers parisiens. Il faut reconnaître que les grands architectes français de cette époque n'ont fait que rarement le voyage de Strasbourg: Robert de Cotte confia les travaux du château épiscopal à Joseph Massol et J.F. Blondel, architecte du Roi, n'y vint que pour élaborer un vaste projet d'aménagement qui, par des percées et des destructions, devait entièrement moderniser la silhouette d'une ville restée médiévale. Ce projet ne connut qu'un faible début de réalisation, dont subsiste aujourd'hui l'Aubette de la place Kléber (1770).
Au moment où cet urbanisme «des Lumières» allait faire de Strasbourg une ville moderne, l'architecte de la cathédrale fut chargé d'élever le long des bas-côtés une clôture en pierre. J.L. Goetz conçut plusieurs projets et celui qui fut retenu est non pas de style baroque mais néo-gothique. Cette redécouverte du gothique passerait peut-être à nos yeux au second plan si, à la même époque, Strasbourg n'avait accueilli dans ses murs le jeune Goethe qui sera le grand apologiste de l'architecture gothique, c'est-à-dire, croyait-il encore, de la «Deutsche Baukunst». Cette conjoncture n'a pas peu contribué à la revalorisation romantique du gothique. Quelle ville, autre que Strasbourg, pouvait permettre, autour de 1770, la rencontre de la pensée rationnelle de Blondel et de la sensibilité de Goethe?
L'activité des bâtisseurs entraînait celle de nombreux autres corps de métiers, notamment des ferronniers qui produisent alors des clôtures, des grilles ou des balustrades d'une qualité exceptionnelle, que l'on peut vérifier sur la grande grille du choeur de la Cathédrale (de J.B. Pertois) ou plus modestement sur les appuis de fenêtres des façades. Les menuisiers ont recouvert les appartements de boiseries sculptées. Celles du château des Rohan atteignent la qualité du décor versaillais. Les artisans travaillent sous la conduite de l'Allemand J.A. Nahl et du Français P. de Saint-Laurent, tous deux influencés par l'art de Robert le Lorrain.
Parmi les peintres du XVIIII° siècle, nous retiendrons surtout Melling et Loutherbourg. L'un et l'autre furent d'abord élèves de Carl van Loo à l'Académie Royale et se mirent ensuite au service de mécènes pariciens ou d'Outre-Rhin. Alors que Melling est surtout un portraitiste, Loutherbourg (né à Strasbourg en 1740) sera attiré par le paysage et les animaux. Diderot le plaça très haut dès 1763 et le peintre fit une carrière brillante loin de sa ville natale - il est mort en Angleterre en 1812.
Au XVIII° siècle, Strasbourg est aussi une des capitales européennes de la céramique. En 1721, les Hannong fondent en effet une manufacture dont la réputation se répand très vite. A partir de 1740, grâce à l'utilisation d'un procédé technique appelé «feu de moufle», les faïenciers peuvent étendre la gamme de leurs coloris. Vingt-deux années plus tard, les Hannong possèdent des dépôts à Breslau, Ratisbonne, Hannovre. Comme au Moyen Age, l'orfèvrerie connut à nouveau une grande renommée: au XVIII° siècle, Strasbourg devint en effet la capitale du vermeil, c'est-à-dire de l'argent doré. La clientèle tant allemande que française recherchait ces objets aux lignes galbées, ornés de motifs floraux. Les ateliers d'Imlin, de Kirstein, d'Alberti les plus célèbres d'entre eux - ou encore de Oertel, Ehrelen et Fritz sont, pour la plupart, regroupés dans la rue des Orfèvres. Une autre technique qui avait fleuri naguère sur les bords du Rhin, le vitrail, connaît un moment une renaissance éphémère, grâce à Adolphe Dannecker, qui exécute de curieuses verrières à figures au milieu du siècle.
Après la Révolution, l'activité des corporations va décliner et l'énumération de quelques travaux entrepris au XIX° siècle montre que les commandes nouvelles ne viennent pas des mêmes milieux sociaux et ne s'adressent pas aux mêmes exécutants. Le mécenat bourgeois ou noble du XVIII° siècle est remplacé désormais par les initiatives moins raffinées de la bourgeoisie industrielle. On construit aussi des canaux, des ponts, des lignes de chemins de fer et de télégraphie, des gares, une banque... Les ingénieurs interviennent de plus en plus dans la conception de l'architecture, notamment par l'emploi de matériaux nouveaux qui vont conduire à l'architecture «révolutionnaire» de notre siècle: c'est le cas du fer, employé dans la construction du pont qui enjambe le Rhin en 1861. Seuls le théâtre municipal (1804/21) et l'Orangerie (1806) renouent avec une esthétique classique. Les serres de l'Orangerie sont la seule oeuvre subsistant de Boudhors qui fut, durant le dernier quart du XVIII° siècle, un architecte d'une grande originalité. Quelques artistes originaires de Strasbourg connaissent une carrière considérable, le plus souvent en dehors de leur ville natale à laquelle ils doivent fort peu: c'est le cas du plus célèbre d'entre eux, Gustave Doré, encore que les brumes rhénanes ont marqué ce romantique de visions fulgurantes.
Nous avons vu que l'échec du projet de Blondel avait conservé à Strasbourg le visage d'une cité médiévale. Tout cela va changer à partir de 1871, lorsque l'Alsace est annexée à l'Allemagne, ou plus précisément de 1877, lorsque l'on entreprend l'agrandissement de la ville vers le nord et le nord-est, sur les projets de Conrath et Orth. Un grand axe reliera la place de Haguenau au pont de Kehl; c'est ce qui conduit à la morne perspective des avenues des Vosges, d'Alsace et de la Forêt-Noire. Les grands bâtiments officiels (Université, Palais de l'Empereur, Bibliothèque, etc.), représentant l'éclectisme historiciste du temps, seront regroupés autour de vastes places destinées à aérer cet urbanisme trop linéaire: place de l'Université, place de la République. Aucun de ces édifices n'a de valeur intrinsèque, ils valent par leur situation respective dans le tissu urbain. Puis, peu avant la première guerre mondiale, fut entreprise la Grande Percée de l'actuelle rue du 22 Novembre, prolongée dans les années 1930 par celle de la Division-Leclerc. Cette opération urbaine fut catastrophique pour le patrimoine architectural de la ville, car elle saignait des quartiers remontant au Moyen Age et à la Renaissance.
Autour de 1900, quelques architectes comme Berninger et Krafft et surtout Lüthke et Backes réagissent contre l'éclectisme de la fin du siècle et emploient volontiers dans l'élévation des façades et surtout dans son décor, le vocabulaire de ce qu'on a nommé le «modern' style». Mais ces tentatives restent limitées et entre 1905 et 1940, on reviendra à un néo-classicisme empreint de lourdeur: il suffit de voir les grands immeubles et les villas du quartier des Quinze ou les immeubles de la rue du 22 Novembre et de la Division-Leclerc.
Le XX° siècIe ne verra pas de grande réalisation architecturale à Strasbourg: deux projets signés Le Corbusier ne seront pas réalisés. Une nouvelle opération urbaine de grande envergure eut lieu à partir de 1958. Il s'agit de la construction, sur l'Esplanade qui relie de quartier de l'Ancienne Université à la Citadelle de Vauban, d'un immense quartier et d'un complexe universitaire, c'est-à-dire d'une véritable ville dans la ville. L'axe principal est constitué par une avenue (du Général de Gaulle), le long de laquelle les grands blocs de béton sont disposés d'une façon symétrique, reprenant un schéma cher au XIX° siècle et qui fut tant décrié. Entre l'avenue et les bâtiments on discerne avec peine trois sculptures de Jean Arp, le dernier grand artiste strasbourgeois qui fut, avec Tzara et Huelsenbeck, un des fondateurs du mouvement dada. Toutes les décorations intérieures qu'il réalisa à Strasbourg avec sa femme Sophie Taeuber (notamment celle de l'Aubette) ont malheureusement disparu aujourd'hui. Lui aussi, comme Loutherbourg, comme Doré autrefois, passera la majeure partie de son existence en dehors de Strasbourg.
Il n'est pas aisé de conclure un tableau aussi succinct, car aujourd'hui, plus que jamais, se pose le problème de ce qu'on nomme la rénovation urbaine. De plus en plus, les programmes immobiliers se trouvent affrontés à la nécessité de sauvegarder au moins une partie du patrimoine architectural. Strasbourg, comme toutes les grandes métropole modernes, n'a pas échappé au dilemne. Certes, un large secteur sauvegardé regroupe autour de la cathédrale des quartiers ainsi protégés par une législation adéquate. Une dizaine de maisons «modern' style» sont proposées à l'inscription sur la liste des monuments historiques. Mais il faut éviter que le secteur sauvegardé et les monuments protégés ne deviennent des villes-musées et soient ainsi la «bonne conscience» des municipalités modernes, tandis que les promoteurs se livrent, par ailleurs, à la dévastation pure et simple des quartiers dits insalubres. Souhaitons que les pages qui suivent aideront à une plus juste connaissance du passé de la ville et, par conséquent, à une meilleure intelligence de son avenir.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Lors des fouilles archéologiques menées ici, on a pu découvrir, non seulement le bain rituel, mais également un certain nombre de fosses médiévales. On y a retrouvé des céramiques, ainsi que deux objets liés au passé juif du site: un fragment d'une inscription lapidaire en lettres hébraïques et une minuscule tablette portant un message en caractères hébraïques.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
| # | Note | Diamètre | Poids | Fondeur | Année |
| 1 | la bémol | 2220 mm | environ 9000 kg | Hans Gremp Strasbourg | 1427 |
| 2 | si bémol | 1749 mm | 3896 kg | Fonderie Heidelberg | 1977 |
| 3 | ré bémol | 1456 mm | 2307 kg | Fonderie Heidelberg | 1975 |
| 4 | mi bémol | 1288 mm | 1548 kg | Fonderie Heidelberg | 1977 |
| 5 | fa | 1205 mm | 1278 kg | Fonderie Heidelberg | 1977 |
| sol bémol | 1137 mm | 1052 kg | Fonderie Karlsruhe | 1987 | |
| 6 | la bémol | 1123 mm | 1122 kg | Fonderie Heidelberg | 1977 |
| 7 | si bémol | 1006 mm | 795 kg | Fonderie Heidelberg | 1977 |
| 8 | do | 898 mm | 571 kg | Fonderie Heidelberg | 1977 |
| 9 | si | 1580 mm | 2450 kg | Matthäus Edel Strasbourg | 1786 |
| la bémol 4 | 558 mm | 153 kg | Fonderie Karlsruhe | 1993 |
Inscription sur le beffroi:
"Angefangen ward uff Sant Veltingstag(14.2)
funfzehnhundert zwanzig
eins dieser Schrag, und uff Johannes Baptiste vollbracht desselbigen Jahrs
artlich und wolbetrach Medard von Landau und Hans Eckstein hand dis Werck
gemacht in der Gemein."
Note distribuée à la conférence
de l'Association Philomatique: "Histoire, fabrication et propriétés
acoustiques des cloches" M. le Chanoine J.-M. Ringue, Strasbourg,
le 21 avril 1999
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Louis TSCHAEN
Bulletin de la Cathédrale de Strasbourg, XVII, 1986
En ce qui concerne la chaire dont le centre de la croix est balayée
par la lumière verte équinoxiale, elle a été
sculptée et installée de 1485 à 1487. Elle a été
enlevée en 1793 et rétablie en 1804 probablement exactement
à son ancien emplacement. Depuis elle n'a subi aucun déplacement,
même pas pendant les trois dernières guerres.
Quant à la toiture du bas-côté méridional
dont le comble limite la durée de visibilité de la lumière
verte, elle a fait l'objet de grands travaux de 1843 à 1844, lorsqu'elle
a été couverte de plaques de cuivre en remplacement de la
couverture de tuiles. Depuis lors elle n'a fait l'objet que de travaux
de réparation et d'entretien.
Après la guerre, en septembre 1945, les caisses contenant les
verrières furent récupérées et ramenées
à Strasbourg. En 1946, avant leur restauration, les panneaux de
chaque vitrail, en particulier ceux du triforium méridional, ont
été photographiés par l'entreprise Taon pour le compte
de l'administration centrale du Service des Monuments Historiques. Une
collection des clichés est actuellement conservée aux Archives
Photographiques des Monuments Historiques au Fort Saint Cyr 78390 Bois
dArcy. Les clichés des trois panneaux du vitrail de Juda portent
les matricules M.H. 302 325 à 302 327.
Certains panneaux, dont ceux du vitrail de Juda, furent une nouvelle
fois photographiés par Riotte entre 1947 et 1950 après leur
restauration par la Maison Ott-Frères. Les clichés, non numérotés,
sont actuellement conservés au Service Départemental de l'Architecture
du Bas-Rhin.
Vers 1950, l'année exacte n'ayant pu être déterminée,
les vitraux du triforium furent reposés par Ott-Frères. Lors
de cette opération des interversions se sont produites. Une étude
comparative de la disposition actuelle avec la suite des ancêtres
du Christ d'après l'Evangile de St Luc (3, 23-38) conformément
à la Vulgate Clémentine a permis de localiser ces interversions.
Elles affectent plus du tiers des vitraux des deux galeries du triforium,
mais elles ne concernent heureusement pas les vitraux de la quatrième
travée du triforium méridional et en particulier pas la position
de Juda qui intervient dans le phénomène de la lumière
verte équinoxiale.
Aux alentours de 1972, M. Maurice Rosart a observé pour la première
fois le phénomène de la lumière verte équinoxiale
provoquée par les rayons du soleil qui traversent la plaque de verre
représentant le pied gauche de Juda. Or cette pièce de verre,
qui est teintée de vert dans la masse, a gardé sa transparence.
Elle semble donc avoir été traitée différemment
des autres pièces du vitrail.
Ce fait a été confirmé, après examen sur
place en février 1985, par M. Hubert Werlé, peintre-verrier
à Haguenau. En outre, ce verrier est d'avis que la pièce
en question est constituée de verre antique de fabrication récente
et qu'elle semble avoir été introduite dans le vitrail alors
que celui-ci était en place, probablement à l'occasion d'une
réparation.
Des mesures de transparence effectuées en septembre 1985 à
l'aide d'un luxmètre ont montré que le rapport entre les
transparences des verres du pied droit et du pied gauche est de l'ordre
de 1 à 10. À la même occasion on a constaté
que le verre du pied droit est traité de telle manière que
la formation d'un rayon lumineux s'avère impossible.
De plus, une comparaison de l'état actuel du vitrail avec son
état révélé par les photographies faites entre
1946 et 1950 fait apparaître la différence suivante: le pied
gauche de Juda portait à cette époque la trace du cou-de-pied
alors qu'actuellement cette trace n'existe plus. La réparation se
situe par conséquent entre 1950 et 1972 et il s'avère nécessaire
de rechercher la date et le motif de la réparation ainsi que la
qualité du verre de la plaque que le verrier a remplacée.
Nous avons donc consulté d'une part M. Fernand Guri, architecte
des Bâtiments de France en retraite, et d'autre part MM. Lucien Schaeffer,
maître-verrier, et Frédéric Bangratz, peintre sur verre,
deux retraités de la Maison Ott-Frères. Les trois personnes
contactées sont d'avis que, vu la période pendant laquelle
la réparation semble avoir été effectuée, le
remplacement du verre a certainement été réalisé
par l'entreprise Ott-Frères, mais ils ne s'en souviennent pas. Ils
pensent que l'emploi d'un verre non traité prouve que le travail
effectué était du domaine de l'entretien courant des vitraux
et qu'en conséquence il sera difficile de retrouver la date et le
motif de la réparation. En fait cela sera d'autant plus difficile
que les archives de la Maison Ott-Frères concernant cette époque
n'existent plus. Par contre nous pensons qu'on devrait trouver des précisions
concernant cette réparation ainsi que la date de repose des vitraux
du triforium après 1946 dans les archives des M.H. conservées
au Service Départemental de l'Architecture du Bas-Rhin.
De ce qui précède, on peut tirer un certain nombre de
conclusions
Le vitrail de Juda, qui est à l'origine du rayon vert équinoxial,
a été créé vers 1875. Il a, de ce fait, été
posé après le rétablissement de la chaire dans la
Cathédrale en 1804 et après les derniers grands travaux à
la toiture du bas-côté méridional, qui, eux, ont été
effectués de 1843 à 1844.
Ce vitrail est donc très récent et d'une facture moderne.
En outre ses réalisateurs sont bien connus.
C'est pourquoi, si le phénomène lumineux équinoxial
était vraiment le fruit d'une intention et non du hasard, les auteurs
ne pourraient en être que, d'une part, les peintres sur verre Pierre
Petit-Gérard et Ferdinand Huguelin et, d'autre part, le peintre
d'histoire Louis Steinheil. Lui notamment, né à Strasbourg
et auteur du carton du vitrail, aurait pu avoir connaissance d'un effet
optique équinoxial occasionné par les rayons du soleil, probablement
constaté avant 1848, au moment où les panneaux inférieurs
des lancettes étaient encore en verre blanc.
L'examen du carton de Juda pourrait fournir quelques indices à
ce sujet. Mais ce carton est introuvable. Il en est de même des dessins
coloriés des vitraux du triforium méridional, qui devaient
être exécutés après achèvement des panneaux
conformément aux instructions de Gustave Klotz.
Par contre, l'examen des photographies du panneau inférieur
du vitrail de Juda effectuées par Taon en 1946 et par Riotte entre
1947 et 1950 permet de supposer que le traitement du verre des deux pieds
de Juda était pratiquement le même puisque chaque pièce
porte la trace du cou-de-pied.
La transparence du verre du pied gauche de Juda a donc été
notablement accrue à la suite du remplacement du verre d'origine
par un verre non traité probablement à l'occasion d'une réparation,
en tout cas postérieure à la dernière repose du vitrail
qui a dû avoir lieu aux alentours de 1950. Le phénomène
de la lumière verte équinoxiale semble donc avoir été
renforcé ou peut-être même créé lors de
cette réparation.
En conséquence, on peut, à première vue, conclure
que le phénomène de la lumière verte équinoxiale
a beaucoup de chances d'avoir un caractère purement accidentel.
Mais il persiste encore quelques doutes. Tout d'abord, nous n'avons
pas trouvé dans les archives de trace de la réparation récente
du vitrail de Juda. Ensuite, nous n'avons jusqu'à présent
pas tenu compte de l'attitude du personnage de Juda. Celui-ci, d'après
l'interprétation de M. Maurice Rosart, dirige son regard sur le
médaillon circulaire, qui pourrait représenter le disque
solaire, et montre de l'index de la main droite le pied gauche de couleur
verte qui, lui, est à l'origine du rayon vert. Quelle est la signification
de cette attitude? Doit-elle attirer l'attention sur le phénomène
lumineux de l'équinoxe? L'état actuel de nos connaissances
ne permet pas de le dire!
En conclusion si effectivement le phénomène
de la lumière verte équinoxiale n'était dû qu'à
un concours de circonstances, le hasard aurait vraiment bien fait les choses
et serait à l'origine d'un effet particulièrement heureux
et merveilleux attirant chaque fois des admirateurs toujours plus nombreux.
Un des personnages les plus curieux qu'aient mis en scène les artistes du Moyen Âge est assurément celui de la femme qui forgea les clous ayant servi à crucifier le Christ, et qui, dans la nuit de Gethsémané, accompagnait déjà la horde de ceux qui l'arrêtèrent. Les Evangiles et les apocryphes les plus répandus demeurent muets à son égard tout autant d'ailleurs que sur la façon dont les bourreaux se procurèrent les clous du supplice. Les textes les plus anciens qui fassent allusion à notre héroïne sont les «Passions» du théâtre religieux du Moyen Âge. Le premier en date qui nous soit connu est la «Passion des Jongleurs» 1) qui peut remonter dans sa forme originale à la fin du XII° ou au commencement du XIII° siècle et dont se sont inspirées, directement ou indirectement, toutes les rédactions postérieures. Les divers manuscrits qui nous la transmettent mentionnent la femme du «fèvre». Elle n'a pas encore de nom, mais son mari s'appelle «Israël». Deux autres manuscrits font une place grandissante à la « févresse », ce sont un manuscrit français de la Bibliothèque de Lord Leicester 2), datant de la fin du XIII° ou du début du XIV° siècle et un manuscrit anglais sensiblement de la même époque 3).
C'est là, comme l'a noté M. Grabar
4),
que l' on trouve la légende sous sa forme essentielle:
«On lit dans un manuscrit de la Bibliothèque de Lord
Leicester
«comment un juyf
allat fere forger les cloues dunt Jesus eserroyt
cloué, e pour fevere trover que les vousiit
forger. Ici yl trovat un fevere e luy disoyt que
yl allat forger les cloues pour atacher Jesus
à la croyz, e yl disoyt que y les ne pout forger
et que sa meyn estoyt malade, que fut tute
seyne. Et le juyf le fesoyt mustrer e de miracle
fu malade, et arere seyne. Et la femme saliit
avant et diit: Purceo ne faudra que i ne(s)
serunt forgez, e les alat forger».
«Suivant ce texte, qui paraît conserver la
forme la plus simple du récit, on a déjà le
schéma de la légende: le forgeron refuse de
forger les clous qu'un Juif vient lui demander,
il allègue pour excuse une maladie subite dont
sa main venait d'être miraculeusement frappée;
mais la femme du forgeron exécute la commande
refusée par son mari»
4).
La version anglaise, à peu près contemporaine de la précédente, développe le thème et augmente le nombre des acteurs. Ce sont trois Juifs qui demandent au forgeron de faire les clous, mais celui-ci refuse parce qu'il croit au Christ et le tient pour un prophète véritable; sa femme l'invective alors et se met sans retard à la tâche. Les clous sont ensuite portés à Pilate3). Un autre texte achève de nous édifier sur le caractère de la «févresse», qui a dès lors un nom: Hédroit 5), c'est la Passion de Jean Michel de la fin du XV° siècle. Voici ce qu'en dit M. Mâle 6) à qui ce document a permis d'expliquer plusieurs images dont la signification était restée jusqu'alors mystérieuse: «Il y a dans la Passion de Jean Michel, un personnage extraordinaire. C'est une vieille femme, nommée Hédroit, qui est bien la plus hideuse mégère que jamais l'art ait imaginée. Ses propos ne sont pas moins ignobles que sa personne. Elle est célèbre parmi les soudards et la canaille de Jérusalem, et les pires garnements redoutent sa verve cynique. Elle a voué à Jésus une haine mortelle. Aussi, quand Malchus qui a rassemblé quelques drôles de son espèce, vient la prévenir qu'il va au Jardin des Oliviers s'emparer de l'homme qu'elle hait, accepte-t-elle avec empressement d'être de l'expédition:
Le «Mystère» de Jean Michel apporte quelques variantes à l'action en ce qui concerne l'histoire des clous. M. Grabar marque parfaitement ce qui le distingue des premiers textes connus: «Tout en brodant sur le même schéma primitif, on précise les personnages, on a augmenté toujours leur nombre; les personnages se caractérisent davantage, l'action se modifie quelque peu. L'épisode de la main du forgeron disparaît, et même le forgeron. L'envoyé, ne le trouvant pas chez lui, s'adresse à sa femme. Celle-ci devient donc le personnage principal, elle reçoit un nom (Hédroit) et un caractère... Elle a une haine particulière pour le Christ; servante chez le Grand-Prêtre Anne, elle a Malchus pour ruffian; elle l'accompagnait lors de l'arrestation de Jésus, c'est elle qui portait la lanterne au jardin de Gethsémané. On comprend ainsi l'empressement avec lequel Hédroit se met à forger les clous destinés à Jésus »4).
Telles sont les principales sources et les éléments caractéristiques de l'histoire d'Hédroit7). Il faut noter qu'elle apparaît d'abord dans un texte français et qu'elle semble bien se rattacher à une tradition spécifiquement française. On sait en effet qu'au milieu des traits communs hérités de la littérature ecclésiastique: apocryphes, sermonaires, etc..., les Passions de chaque pays s'augmentent de certains détails, dus vraisemblablement à l'inspiration populaire, représentant l'apport national. Or, si l'épisode de la «févresse» apparaît en Angleterre, dans un texte d'ailleurs postérieur à la Passion des Jongleurs, nous ne l'avons vu signalé dans aucun «Passionsspiel» allemand. Dans le cas de la sculpture qui va nous occuper, le fait doit être retenu.
Au point de vue iconographique, cette histoire se présente sous deux aspects différents: celui qui met en scène Hédroit avec sa lanterne et celui où elle forge les clous. Le premier, où elle apparaît, éclairant le visage du Christ, afin que Judas ne se trompe pas et ne confonde pas le Maître avec un de ses disciples, a souvent inspiré les artistes et nous ne nous y arrêterons guère. À la fin du XIV° et davantage encore au XV° siècle, elle est devenue une des comparses caractéristiques de la troupe d'hommes en armes qui envahissent le Jardin des Oliviers pour se saisir du Christ. Ainsi figure-t-elle dans la scène du Baiser de Judas où on la voit mêlée à la soldatesque. Il semble qu'il serait facile de multiplier les exemples. A ceux signalés par Mâle et Grabar8), nous nous bornerons à en ajouter trois dont l'un est encore de la fin du XIV° siècle et les deux autres tirés de l'art alsacien du XV°.
Une des belles miniatures illustrant les Très riches heures de Notre-Dame du Duc Jean de Berry9) et qu'il faut attribuer à Jacquemart de Hesdin, qui travailla pour le Duc de 1384 à 1409, nous montre en effet Hédroit et sa lanterne qu'elle a élevée à l'extrémité d'une perche. C'est encore elle qui constitue le dernier personnage de droite dans un des panneaux du retable de la Collégiale Saint Martin de Colmar, peint par Gaspard Isenmann (1410-1485) entre 1462 et 146410), et qui se trouve au Musée Unterlinden de Colmar. Enfin, elle figure, mais tenant une chandelle cette fois et regardant par dessus une palissade, dans une gravure de Bartholomé Dietterlin, de 1621, d'après une oeuvre de Hans Hirtz qui travailla à Strasbourg de 1423 à 1467.
Il est inutile d'insister sur ces exemples qui situent chaque fois la scène au Jardin des Oliviers et n'apportent aucun élément nouveau, si ce n'est la preuve que les artistes alsaciens du XV° siècle considéraient, eux aussi, Hédroit comme un des acteurs représentatifs du drame.
Comme pour beaucoup de thèmes iconographiques, il est probable qu'imagiers et sculpteurs avaient peu à peu perdu la signification exacte de celui-ci et se bornaient, le plus souvent, à représenter Hédroit avec sa lanterne. Les illustrations où elle apparaît dans son rôle de févresse sont en effet beaucoup plus rares et Mâle et Grabar n'en décrivent que quatre exemples. Les voici dans l'ordre chronologique:
L'émail du Musée de Cluny, de Jean III
Pénicaud (N° 4589, XVI° siècle), encore
mentionné par Mâle et Grabar, n'illustre pas
l'épisode relatif aux clous, mais celui ayant trait
au Jardin des Oliviers.
M. Grabar cite d'autre part deux gravures
sur bois, allemandes, du XV° siècle, où le rôle
de forgeron est tenu par des hommes
12).
Ce détail semble indiquer que la légende des clous,
telle que la connaissaient les artistes français
et anglais et l'auteur de l'unique interprétation
d'essence byzantine de Zemen, était ignorée,
ou totalement oubliée, dans les pays germaniques du XV°
siècle. Nous ne connaissons
d'ailleurs aucune oeuvre de cette provenance,
pas plus que d'origine italienne, où apparaisse
notre personnage. Il faut rapprocher le fait de
l'absence d'allusions littéraires signalé dans
le théâtre allemand.
Il n'est pas impossible par ailleurs qu'il faille
dériver les deux bois allemands des illustrations du Speculum
Humanae Salvationis (vers
1324) où sont représentés Jubal et Tubal Caïn
qui passe pour avoir été le premier forgeron.
On sait que l'auteur du Speculum s'est attaché
à montrer les préfigurations de la vie de la
Vierge et du Christ qu'offre l'Ancien Testament.
Ses rapprochements, comme on va le voir,
sont souvent de la plus grande subtilité. Voici
ce qu'il dit de la mort du Christ: «Ceste
oroison qui fu pronunchie de Jhesu Crist en son
crucefiement fu jadis prefiguree en Jubal,
frere de Tubal Kayn. Jubal et Tuba Kayn
furent enfants de Lamech, lesquels trouverent
les premiers l'art de fevrerie et de musique.
Quant Tubal Kayn avec ses marteaulx faisoit
resonner les sons, Jubal, son frere, trouvoit
une melodie sur les sons desdits marteaulx.
A une telle melodie et forge de maillets et
marteaulx nous comparons l'oroison de Jhesu
Crist et le martellement de son crucefiement.
Certes, quant les crucefieurs malloient Jhesu
Crist a la croix, il chantoit pour eulx a Dieu
son pere une tres doulce melodie, c'est a savoir:
« Mon pere, pardonne leur, car ils ne scevent
qu'ils font; ils ignorent que je suis ton fil
lequel ils crucefient»
13.
Ce passage justifie la présence des forgerons que, dans les nombreux manuscrits illustrés du Speculum Humanae Salvationis, l'on voit figurer en regard de la Crucifixion. Il est permis de penser que les graveurs allemands du XV° siècle ont pu s'inspirer, comme beaucoup d'autres, des images ou du texte du Speculum. On le fera d'autant plus volontiers que l'auteur de cet ouvrage d'édification, encore qu'il n'ait pas négligé l'apport des légendes apocryphes, ne mentionne à aucun moment l'existence de la «févresse».
À la liste de monuments où chaque fois
Hédroit est représentée forgeant, nous pouvons
adjoindre deux autres exemples: un curieux
dessin14)
illustrant la Passion de Marcadé du
premier quart du XV° et une magnifique sculpture de la fin du
XIII° siècle figurant
au tympan du portail central de la cathédrale
de Strasbourg15).
Si le dessin de la Passion de Marcadé où
notre héroïne est debout, frappant sur son
enclume un clou qu'elle tient dans sa main à
peine protégée par l'étoffe de sa robe, n'est
pas très différent des autres pages consacrées
à la même scène, il n'en est pas de même de
la sculpture strasbourgeoise.
Cette oeuvre offre en effet trois particularités
qui la distinguent de toutes les autres représentations du
même ordre:
a) C'est la seule où Hédroit soit
représentée
ni avec sa lanterne, ni forgeant, mais debout,
près de la croix que porte le Christ, et les clous
à la main;
b) la seule où son personnage soit traité en
sculpture monumentale, comme la fresque de
Zemen est l'unique exemple où il le soit en
peinture décorative à grande échelle;
c) enfin c'est la plus ancienne.
Les cas où c'est un homme, en l'occurrence un des bourreaux, qui tient les clous et apparaît dans les illustrations du Portement de la Croix, sont fréquents. Citons, entre autres, trois ivoires français respectivement au Musée de l'Escurial (Ier tiers du XIV°), au Louvre (3e quart du XIV°), au Victoria and Albert Museum de Londres (début du XV°) 16), et un Portement de Croix de Martin Schongauer, gravé aux environs de 1475. Le fait qu'à la cathédrale de Strasbourg ce soit Hédroit que l'on voit chargée du rôle de tenir les clous, généralement réservé à l'un des bourreaux, est vraisemblablement dû à la fantaisie d'un artiste connaissant l'histoire de la «févresse».
L'emplacement réservé à notre héroïne, traitée ici à l'échelle monumentale, peut néanmoins surprendre. La place qui lui revenait dans les illustrations de la Passion qui, on le sait, se généralisent à la fin du XIII° siècle sur les façades des cathédrales, ne suffit pas à expliquer l'importance qui lui est donnée. Celle-ci semble prouver qu'au XIII° siècle, la légende était fort connue déjà, puisqu'un sculpteur pouvait la situer à l'un des points les plus en vue du monument qu'il avait à décorer.
Ce qui est certain, c'est qu'on peut considérer
cette figuration d'Hédroit comme la plus
ancienne connue jusqu'ici. On se souvient
que la miniature du Manuscrit de Lord Leicester
ne remonte très probablement pas au delà de
1300 et que celle du Psautier de la Reine Mary
est du début du XIV°.
La sculpture de la cathédrale de Strasbourg,
en revanche, peut être datée avec une certitude
relative entre 1280 et 1290. Elle figure presque
au milieu, c'est exactement la septième statue
à partir de la gauche, du deuxième registre
en commençant par le bas, du tympan du
portail central; or on sait que la façade fut
commencée en 1277 et qu'en 1291 elle avait
atteint la base du second étage, permettant
la mise en place des statues équestres détruites
pendant la Révolution et remplacées par des
copies modernes. Etant données ces dates, et
même si certains ensembles d'oeuvres de
grandes dimensions comme les prophètes et
les Vertus ne furent achevés qu'au début du
XIV° siècle, il est logique, vu leur caractère
nettement plus archaïque, d'assigner les années 1280
à 1290 aux figures du tympan
17).
L'aspect physique du personnage d'Hédroit aussi bien que son caractère psychologique sont, au demeurant, fort éloignés, dans le cas qui nous occupe, du tableau que nous en fait Jean Michel et de la plupart des représentations tardives. À Strasbourg, Hédroit n'a rien de la «mégère» stigmatisée par M. Mâle. C'est une jeune et jolie femme, au visage un peu large mais d'un charme incontestable; toute son attitude respire la grâce, l'élégance et même la douceur. N'étaient les clous énormes que retient sa main posée sur la croix, elle pourrait fort bien passer pour une de ces Vierges sages, ses voisines, dont elle se rapproche aussi par le style. Cette sculpture dénote pourtant par rapport aux statues du portail latéral sud, une plus grande recherche de la ligne et, deux ou trois Vierges sages exceptées, une plus grande simplicité dans le jeu des draperies. L'auteur travaillant en haut-relief avait pour tâche de remplir avec sa composition une succession de registres où devait se dérouler l'histoire de la Passion. Il s'est surtout attaché à réaliser un équilibre de volumes et de lignes, négligeant partiellement l'expression sentimentale. Il en est résulté un rythme très en surface et d'une gravité qu'un pathétique plein de retenue trouble à peine, même dans les épisodes les plus violents comme l'Arrestation ou la Flagellation du Christ.
Quelques spécialistes de l'art alsacien considèrent
les
trois bandeaux anciens qui subsistent au tympan du portail central,
comme
étant les premières oeuvres de l'auteur des
statues des Vierges sages et des Vierges folles
du portail latéral sud. Si la présence d'Hédroit
parmi les figures du tympan n'apporte aucun
élément nouveau quant à cette attribution,
elle nous paraît confirmer, par contre, la thèse
selon laquelle le maitre qui exécuta tout ce
groupe de sculptures serait originaire de l'Ile
de France. Cette thèse repose surtout, on le
sait, sur les analogies de style et les affinités
de sentiment et de goût qui relient les oeuvres
de Strasbourg à celles des portails latéraux
de Notre-Dame de Paris et de la cathédrale de
Reims. Le fait que l'épisode des clous de la
Crucifixion ait été évoqué doit être
considéré
comme un argument d'ordre iconographique:
la légende d'Hédroit ayant été presque
exclusivement en honneur en France.
Son origine elle-même parait bien être
française et nous y voyons, pour notre part,
une preuve de l'invention imaginative des
«jongleurs» du haut Moyen Âge. Dans son
ouvrage sur la «Peinture religieuse en Bulgarie», paru en
1928, M. Grabar signalait
l'isolement complet de la peinture de Zemen
qui ne date que du milieu du XIV° siècle et
que n'explique aucun texte littéraire. Cependant, après
avoir montré ce qui éloigne la
fresque bulgare des miniatures françaises et
anglaises et ce qui la rapproche dans ses détails la
représentation très réaliste des
instruments de forge en particulier de monuments orientaux, il
concluait: «Dans ces conditions, on hésite avant de
reconnaître une
influence occidentale sur la scène de Zemen.
Reliées pourtant par un fond commun, les
images françaises et anglaises, d'une part, et
Zemen de l'autre, remontent probablement
à une même source primitive, qu'on devrait
chercher plutôt dans l'Orient chrétien, dans
l'art des siècles préiconoclastes. »
4).
Depuis la publication de ces lignes, leur
auteur s'est pourtant sensiblement éloigné du
point de vue qu'il y défendait, inclinant plutôt
aujourd'hui en faveur d'une création occidentale probablement.
française
18).
Si l'absence de monuments ne saurait être considérée comme un argument décisif, le fait qu'aucun autre document d'origine orientale n'ait été découvert et la pénurie totale de toute allusion écrite de même provenance, se rapportant à notre thème, doit pourtant rallier les suffrages à l'opinion actuelle de M. Grabar. On notera par ailleurs que la fresque de Zemen est sensiblement postérieure aux Croisades. Or, on connaît les traces culturelles et artistiques que celles-ci ont laissées dans le proche Orient et dans les pays balkaniques. L'existence dans une petite localité de Bulgarie d'un sujet iconographique, surtout répandu en France, ne pourrait-elle s'expliquer par la présence de seigneurs Français établis dans ces régions? L'hypothèse nous semble des plus soutenables.
Il paraît en tout cas pour le moins surprenant, que l'Orient chrétien et la tradition byzantine qui ont tiré un si grand parti des textes apocryphes et des légendes les plus étranges, aient pu, la connaissant, négliger l'histoire de la cruelle Hédroit. Surgie du fond du Moyen Âge, à une époque où une foi naïve entourait la divinité des mille détails de la vie et du réalisme journalier son destin ne l'a pas conduite jusqu'à nous présente dans la mémoire des hommes. Ceux-ci ont oublié son histoire, et l'élégante silhouette que lui a donnée le sculpteur de la cathédrale de Strasbourg n'éveille plus dans le coeur des passants la colère indignée que son évocation devait susciter parmi les foules de jadis.
1) On trouvera une excellente bibliographie sur
la «Passion des Jongleurs» et sur les mystères en
général, dans Joseph Bédier et Paul Hazard,
Histoire de la littérature française
illustrée, Paris (1923).
Après Mâle, les auteurs marquent
parfaitement l'influence de la littérature sur toute
l'activité artistique du Moyen Âge.
2) Léon Dorez: Manuscrits à
peintures de la
Bibliothèque de Lord Leicester, Paris, (1908).
3) Early English Text Society, vol. 46, Legends
of the Holy Rood. Ed. par R. Morris, Londres.
The Story of the Holy Rood (Harleian Ms. 4196).
4) A. Grabar, La Peinture religieuse en Bulgarie,
Paris, 1928. On trouvera dans cet
ouvrage toute la bibliographie se rapportant à
l'histoire des clous de la Crucifixion.
5) Une autre tradition a préféré
le nom d'Ysaude,
ou d'Ysaulde, qu'on trouve dans la Passion de
Valenciennes (1547).
6) E. Mâle, Le renouvellement de l'art par
les Mystères, Gazette des Beaux-arts, (1904), I.
L' art religieux de la fin du Moyen Âge,
Paris, (1925).
7) Mâle et Grabar citent encore en tant
que textes la Passion de Marcadé et le Mystère de la
Bibliothèque Sainte-Geneviève .
8) Voici les exemples cités dans les ouvrages de Mâle et
Grabar:
La bibliographie que voilà est incomplète, je m'en rends parfaitement compte. Les futurs jeunes historiens y puiseront et la trouveront beaucoup plus nourrie. Je ne voudrais m'appuyer que sur deux livres de Paul Ahnne avant d'évoquer son amitié. Le premier est cette «Alsace, mon beau souci», citée plus haut. C'est une déclaration d'amour répétée à l' Alsace où nous retrouvons ce qui fait notre pays, notre ville, leur «climat», l'Histoire et les traces de l'Histoire, les fontaines et les puits qui chantent, les vieux monuments et leurs pierres qui parlent. Ce sera toujours un grand tableau de l'Alsace, dans le sens où Jules Michelet a compris le mot de «tableau» et où le sol et le climat ont forgé le caractère des habitants. Et Paul Ahnne de confesser dans la préface: «Avec une pieuse insistance je me suis penché sur cette Alsace où ma famille plonge des racines qui remontent jusqu'au 17° siècle», et il continue d'avouer que son livre est moins le portrait d'un visage que celui d'un caractère. Il a ainsi «cherché à faire sentir la qualité de la lumière qui la baigne, de l'air qu'on respire, des nourritures spirituelles et terrestres qui y ont cours, de l'idéal de pensée et de coeur de ses habitants». Combien de fois nous l'avons rencontré dans tel sentier des Vosges, dans telle rue de Strasbourg où son «souci» l'avait appelé à faire des recherches pour lui ou pour quelques amis.
Le second livre sur lequel se fixe mon souvenir, c'est Strasbourg
1850-1950, Métamorphoses et Développement (Edit.
Dernières Nouvelles). Ce livre rejoint la pensée de
Malherbe citée plus haut sur le «flux et reflux»
d'une beauté, il illustre celle de Baudelaire qui veut que la
«forme d'une ville change plus vite, hélas! que le coeur
d'un mortel». Paul Ahnne nous offre donc 65 photos dans
lesquelles il juxtapose une vue de 1950 à celle du même
coin de ville en 1850. La modernisation, l'embellissement (qui ne l'est
pas toujours) nous fait entrevoir des métamorphoses du visage de
Strasbourg, aux Ponts-Couverts, au Faubourg-National, au quai du
Dragon, à la rue de Zurich, -ancien Pont-aux-Chats, à la
porte des Pêcheurs où se trouve aujourd'hui le
bâtiment de l'Esca, au Fossé-des-Tanneurs, au Magmod
[Galeries Lafayette] où se trouvait la dernière fonderie
de cloches Edel illustrée par Henri Bacher, et tant d'autres
coins qui ont changé de visage et souvent d'âme. Je me
suis surpris de nombreuses fois en train de feuilleter et de
refeuilleter ce livre et de me laisser envahir par une étrange
mélancolie à propos de la vanité des choses et de
leur éphémère beauté.
L'auteur dévoile les secrets d'une ville dont Victor Hugo du
haut de la plate-forme de la Cathédrale, disait qu'elle
«jasait doucement à ses pieds». Paul Ahnne a mis dans ce
livre en particulier, comme dans les autres en général,
ce que vaut une présence; il y a mis tout son savoir, son savoir
faire et son savoir dire, toute sa conscience de Conservateur, mais
aussi de diffuseur, car il ne faut pas cacher le fait qu'il a mis sous
les yeux du visiteur les trésors du Cabinet des Estampes, par
des expositions bien dirigées et infiniment bien
soignées.
Je ne pense qu'à l'exposition Dürer et à celle que
Madame Lehni a préparée sous les yeux de Paul Ahnne ;
elle était préparée à son honneur, quelques
semaines avant sa disparition ; c'était le trésor des
gravures romantiques qui lui avaient été chères.
Faut-il terminer ces souvenirs sur une pensée d'amitié ? Il le faut, car Paul Ahnne fut l'ami de tous les chercheurs et curieux, son aide, son savoir, son aménité et son affabilité, titres bien rares aujourd'hui, furent appréciés hautement. Ses livres sont restés précieux non seulement aux yeux des collectionneurs d'alsatiques ; ils sont présents entre toutes les mains, et l'Académie d' Alsace a été heureuse de décerner en 1967 à Paul Ahnne, pour l'ensemble de son oeuvre, le prix Maurice Betz ; il s'en est montré heureux, car il aimait Betz autant que je l'ai aimé moi-même. C'est donc en ami que je retrace ces lignes, en ami qui a passé des heures inoubliables et bénéfiques dans son bureau arrangé très modestement. Et j'ai tort d'employer ce disant des verbes dans leur forme du passé, car, ainsi que le dit la première phrase de ces pages: Paul Ahnne sera toujours présent à Strasbourg.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |