Jean-Claude Wey
Jean d'Esch, secrétaire de la Ville de Metz, informe le
magistrat de Strasbourg que les Armagnacs ont envahi la Lorraine avec
huit mille chevaux
et qu'ils exigent 36 000 florins pour évacuer le pays. Il
annonce
l'arrivée du dauphin, du connétable de France et du duc
d'Anjou
à Troyes, en Champagne, avec dix-huit mille chevaux. Il annonce
la
prise des châteaux appartenant aux seigneurs de Commercy, de
Chappe
et du Chastellet, dont la garnison a été pendue. Il
proclame
l'exécution de dix à douze seigneurs et capitaines, la
conclusion
de la paix entre le roi de Sicile, le duc de Lorraine et le comte de
Vaudémont.
Il fait savoir que l'armée française, divisée en
plusieurs
corps, campe à Langres, à Neubourg, à
Pont-à-Mousson
et à Bar, où elle ravage tout et qu'elle se dirigea sans
doute
vers Metz et l'Alsace (1440). Il annonce la prise de Pontoise par les
Français
sur les Anglais, dont sept cents ont été tués et
six
cent cinquante fait prisonniers.
Il proclame l'arrivée d'un grand nombre d'Armagnacs dans la
vallée
de Metz, où ils pillent les couvents et les églises, tout
en
souffrant beaucoup de l'artillerie de la Ville (1443). Il transmet des
nouvelles,
disant que le dauphin est à Langres avec cinquante mille chevaux
et
que les uns lui supposent l'intention d'envahir le territoire de Metz,
tandis
que les autres pensent qu'il se jettera sur l'Allemagne.
Il communique un relevé de l'artillerie, des munitions et des
troupes
dont dispose le dauphin (1444). Il fournit des renseignements sur la
marche
de ce prince, auquel on prête le dessein d'assiéger
Strasbourg,
pour réunir à la France cette ville qui, d'après
les
anciennes chroniques, lui avait appartenu et dont les monnaies portent
encore
la fleur de lys. Il annonce un rassemblement de troupes en Lorraine.
Les
sept préposés à la guerre de la ville de Metz font
savoir
au magistrat de Strasbourg que le dauphin a envahi et ravagé
leur
territoire. Ils demandent des renseignements sur la manière dont
les
ennemis se sont comportés envers la ville de Strasbourg et sur
les
mesures de défense prises par le roi romain et par les Etats de
l'empire.
Ils félicitent le magistrat de sa résistance, s'informent
si
les princes de l'empire combattront le dauphin où si l'on
traitera
avec lui pour se débarrasser de ses bandes à prix
d'argent.
Jean d'Esch annonce au magistrat que le dauphin est retourné
à
Paris, où sont attendus les rois de Sicile et d'Angleterre,
ainsi
que les princes français, pour conclure la paix. Il
déclare que les habitants de la campagne retirent leurs biens
qu'ils avaient mis en
sûreté dans la ville de Metz. Il annonce que les rois
d'Ecosse, de Sicile et le dauphin sont arrivés avec leurs
troupes en Champagne et qu'ils sont en marche pour l'Alsace. II
déclare également que le Duc de Calabre campe devant la
ville de Bitche (1447), qu'il n'y a
pas de troupes étrangères dans le pays et que le roi de
France
est à Lyon avec trente mille hommes. On suppose ses armements
dirigés
contre les Suisses ou contre le duc de Milan (1455).
Benfeld
Les autorités et le commandement de cette ville adressent au
magistrat
de Strasbourg un état des hommes, des armes et des munitions
nécessaires
pour la défense de la place. Le bailli Jacques Richter demande
des
instructions pour le recrutement de troupes et supplie le magistrat de
revenir
sur sa décision de démolir le faubourg. Il transmet une
lettre
du chanoine Conrad de Bushang, disant que l'ennemi est arrivé
à
Dambach et qu'il a brûlé Epfig. Le commandant Matthieu de
Haselo
fait son rapport sur un acte d'insubordination, commis par des
arquebusiers
de Nuremberg placés sous ses ordres. Le bailli annonce
l'invasion
de six cents cavaliers ennemis dans le bailliage de Benfeld; il signale
les
ravages exercés par eux et la résistance qui leur a
été
opposée par les habitants de Huttenheim, de Kertzfeld et de
Westhouse.
Il prévient que le château de Woerth est menacé. Il
fait
son rapport sur les munitions qui se trouvent dans la place, demande
une
pièce d'artillerie et des ordres pour le transport des
prisonniers.
Il annonce que Kentzingen est menacé et que les Armagnacs se
sont
éloignés de Benfeld. Il transmet des nouvelles disant que
des
troupes, sous les ordres du maréchal de Bourgogne, sont
arrivées
dans la vallée de la Lièpvre.
Brisach
Le magistrat demande si les ennemis ont causé des dommages
à la ville de Strasbourg et si effectivement le margrave de
Bade, le comte de
Wurtemberg et d'autres seigneurs ont rassemblé une armée
pour
combattre les Armagnacs. Il fait ses offres de service, annonce que
Brisach
est menacé par le dauphin et demande une pièce
d'artillerie et un quintal de poudre. Il répond à une
lettre du magistrat de Strasbourg, qui le prie de ne pas faciliter aux
Armagnacs le séjour dans le pays en leur fournissant des moyens
de subsistance. Il prévient que l'évêque se trouve
auprès du dauphin à Marckolsheim et qu'il est à
craindre qu'il ne livre Rhinau à l'ennemi. Il
sollicite l'intervention du magistrat à l'effet d'obtenir un
sursis
pour le paiement d'intérêts qu'il doit à plusieurs
personnes
de Strasbourg. Il fait savoir qu'on parle d'une nouvelle invasion.
Colmar
Le magistrat demande communication des décisions prises à
l'assemblée
de Molsheim et s'informe jusqu'à quel point Strasbourg
s'associera
aux mesures de défense concertées entre
l'évêque, le duc Othon, le margrave de Bade, la noblesse
et les villes, afin de marcher de concert avec cette cité. Il
consent à ce que l'évêque ait la nomination de deux
commandants dans le corps de troupes, dont la levée
a été décidée par l'assemblée de
Molsheim.
Il prend des informations sur le résultat des conférences
tenues
à Strasbourg au sujet des Armagnacs. Il demande des
renseignements sur la marche des évènements. Il annonce
qu'il enverra quatre cents hommes au secours de Strasbourg et que les
villes de Kaysersberg, de
Turckheim et de Munster sont disposées à en fournir deux
cents.
Il transmet la nouvelle que les Armagnacs sont à Belfort.
Ettenheim
Le magistrat indique les mesures à prendre pour la
défense du
château.
Haguenau
Le magistrat transmet des renseignements sur les mouvements des
Armagnacs et annonce que le duc Othon se porte avec seize cents chevaux
vers Surbourg. Il s'informe si le Landvogt d'Alsace se met en mesure de
poursuivre l'ennemi. Il communique un relevé des forces des
Armagnacs. Il consent à ce que l'évêque ait la
nomination de deux commandants dans le
corps de troupes, dont l'assemblée de Molsheim a
décidé la levée. Il fait part de nouvelles, disant
que les Armagnacs campent à Saint-Nicolas-du-Port et que les
rois de France et de Sicile se porteront
sur Toul et Metz et de là entreront en Alsace. Il annonce
l'arrivée
de l'ennemi à Saverne, s'informe si les villes de la Souabe se
préparent
à la défense. Il prévient qu'il enverra toutes les
troupes
dont il peut disposer à Mommenheim et que ses
délégués,
ainsi que ceux de Schlestadt, se rendront aux conférences
convoquées
à Strasbourg.
Kaysersberg transmet des renseignements sur la marche des ennemis.
Marmoutier sollicite la remise d'une somme de 73 florins, que le magistrat de Strasbourg lui réclame pour une fourniture de poudre.
Rosheim demande cinquante arquebusiers pour sa défense. Il relate une rencontre entre les Armagnacs et les troupes d'Ulrich de Rathsamhausen et de Syfrit d'Oberkirch. Il transmet les propositions faites par l'ennemi pour l'échange des prisonniers.
Rouffach annonce l'invasion des Armagnacs dans les possessions de la Maison d'Autriche en Alsace.
Sarrebourg
Le magistrat prévient que l'ennemi a envoyé des
émissaires en Alsace pour explorer le pays. Il annonce le
secours du seigneur de Sarrebourg. Il annonce la nouvelle de l'invasion
des Armagnacs en Lorraine.
Il fait savoir que Frédéric de Sefeny, maréchal de
Lorraine,
a ravagé Vic et ses environs; il demande un secours de dix a
douze
hommes. Il demande si la ville de Metz a conclu la paix avec le roi de
France.
Il se justifie de l'accusation d'avoir reçu les ennemis de la
ville
de Strasbourg dans ces murs.
Schlestadt exprime sa satisfaction au sujet des mesures prises par l'évêque, par la noblesse et par les villes de l'empire. Il annonce l'arrivée du roi de France à Nancy et l'envoi d'émissaires ennemis en Alsace.
Wangen annonce que Jean de Fénétrange amène des troupes de France en Alsace.
Villé demande aide et assitance et prévient qu'il se fait des transports d'armes et de munitions dans le pays pour le compte du roi de France.
Wissembourg demande des renseignements sur les Armagnacs. Expose des questions à traiter dans une assemblée convoquée dans cete ville.
Mayence demande des renseignements sur les Armagnacs et un sauf-conduit pour le héraut du roi du France, chargé de rassurer la Ville de Strasbourg sur les intentions de sa Majesté.
Noerdlingen demande le renvoi de trois de ses habitants qui sont au service de la Ville de Strasbourg.
Nuremberg annonce que le roi romain de concert avec les états de l'empire, enrôle des troupes et organise la résistance. Il transmet au magistrat une lettre de Sa Majesté et l'informe qu'il tient cinquante arquebusiers à sa disposition.
Rothenbourg sur le Neckar envoie maître Louis Zimermann, expert dans l'art de la guerre, au secours de la Ville de Strasbourg.
Rothenbourg sur la Tauber fait ses condoléances au sujet de violences exercées par l'armée du dauphin contre la ville de Strasbourg et donne des conseils de prudence au magistrat.
Rothweil recommande maître Marquard, chargé d'étudier l'organisation militaire de la ville de Strasbourg.
Schaffhouse prend des informations sur la marche des événements.
Spire fait ses remerciements pour les communications
reçues. Il demande des renseignements sur l'armée
d'invasion.
Il annonce que le roi romain se mettra en campagne contre les
envahisseurs de l'Alsace. Il s'informe si la ville de Strasbourg
enverra des délégués à la diète de
Worms. Il prie le magistrat de recevoir dans ses
murs quarante cavaliers, envoyés en Alsace sous le commandement
du
capitaine Bourcard Sturmfeder. Il s'enquiert s'il se confirme que les
villes
de Bàle et de Berne négocient la paix avec les Armagnacs.
Il demande communication du recès de l'assemblée tenue
à
Strasbourg par les princes de l'empire, en vue de négociations
à
entamer avec le dauphin. Il prévient qu'on suppose au roi de
France,
au duc de Calabre et à Jean de Fénétrange,
l'intention
d'attaquer Strasbourg.
Ulm exprime l'impression douloureuse que lui a fait
éprouver le récit des cruautés commises par les
Armagnacs et offre ses
services au magistrat de Strasbourg. Il le prévient qu'il
enverra quatre-vingts
hommes à son secours. Il demande des renseignements sur ce qui
s'est
passé entre les Armagnacs et la ville de Strasbourg, au service
de
laquelle il consent à laisser ses arquebusiers. Il s'informe si
effectivement
le roi d'Angleterre et de nombreuses bandes, venant de France,
s'avancent
vers l'Alsace. Il manifeste l'espoir que les états de l'empire
réuniront
leurs efforts contre les Armagnacs. Il recommande
Barthélémy
Luterbach, désirant entrer au service de la Ville de Strasbourg
en
qualité d'arquebusier et le comte Conrad de Helfenstein, devant
y
passer avec sa suite pour rejoindre les troupes du roi romain.
Il annonce l'envoi de cinquante arquebusiers; il fait savoir que le duc
d'Autriche
a convoqué une assemblée à Tübingen, que ce
prince
et les Suisses continuent à se faire beaucoup de mal
réciproquement,
que le roi romain guerroie en Hongrie. Il dénonce les
hostilités
commises par Eberhard d'Urbach contre les villes de l'Empire et signale
des
rassemblements de troupes à Kroewelsheim
Worms demande des renseignements sur les Armagnacs.
Les villes liguées de la Souabe annoncent qu'elles envoient douze cents hommes au secours de Strasbourg. Les délégués de ces villes, assemblés à Ulm, demandent le renvoi de cinquante arquebusiers qu'elles ont mis à la disposition du magistrat au début de la guerre.
Nouvelles disant que le dauphin servira la cause de la maison
d'Autriche contre les Suisses. Jean Rubsam informe le magistrat des
mesures de défense prises en Bourgogne contre les Armagnacs. Il
établit des rapports de
Léonard Drachenfels, chargé d'une mission à
Bruxelles et d'un émissaire envoyé à Nancy. Jean
Emich fait savoir
que les conseillers du roi romain et ceux du duc d'Autriche se sont
rendus
à Ensisheim, auprès du dauphin, pour négocier la
paix.
Henri Eplepe annonce l'arrivée des Armagnacs à Saverne.
Ulrich Bock et Léonard Drachenfels préviennent que le
seigneur
de Blâmont est en marche vers l'Alsace avec cinq cents chevaux.
Léonard
Drachenfels transmet des renseignements, disant que le seigneur
d'Oberstein
et d'autres menacent Rhinau.
Le magistrat de Berne invite les
délégués strasbourgeois, présents à
l'assemblée de Bâle à se rendre aux
conférences de Zofingen. Le magistrat de Bâle annonce
l'arrivée, devant les murs de cette ville, de troupes qui
pillent
les gens de la campagne et demande des renseignements sur les hordes
qui
ont envahi les environs de Strasbourg. Il fait savoir que les
archevêques de Mayence et de Trèves veulent intervenir
pour débarrasser le pays des Armagnacs. Il s'informe au sujet
d'un conciliabule entre les rois
de France, d'Ecosse, de Sicile et le duc de Bourgogne.
Il demande communication des décisions prises dans
l'assemblée des princes de l'empire, tenue en Allemagne.
Il s'excuse auprès du comte palatin Louis de ne pouvoir envoyer,
à
cause de la proximité de l'ennemi, ni troupes à
Strasbourg,
ni délégués à la diète de Spire.
Il prie de magistrat de Strasbourg de le faire représenter
à cette diète.
Il demande au roi romain aide et assistance contre le dauphin, qui
exige
que la ville de BâIe se soumette à son autorité.
Il remercie la ville de Strasbourg de la protection accordée aux
marchands
bâlois. Il prend des informations au sujet des plaintes
formulées
contre lui par le magistrat de Strasbourg auprès des
états
de l'empire, parce qu'il a conclu la paix avec le dauphin. Il se
justifie
d'avoir conclu la paix et d'avoir fourni aux troupes ennemies les
moyens
de se maintenir dans le pays, en alléguant l'abandon dans lequel
le
roi romain et les états de l'empire ont laissé la ville
de
Bâle, ainsi que la trahison de plusieurs nobles d'Alsace.
Il s'informe si effectivement, malgré la conclusion de la paix
entre
les princes allemands et le dauphin, les Armagnacs continuent à
ravager l'Alsace. Il félicite le magistrat de Strasbourg de la
victoire que
ses troupes, de concert avec celles du comte palatin Louis, ont
remportée sur les Armagnacs. Il accuse la noblesse d'avoir fait
cause commune avec les
ennemis qui ravagent le territoire de la ville de Bâle.
Il démontre la nécessité de se renseigner sur les
rassemblements
de troupes qui ont eu lieu en France.
Il demande des renseignements sur le siège du château de
Bitche
et annonce que le dauphin de France, institué héritier du
duc
de Milan, a demandé en vain aux Suisses, au pape et au duc de
Savoie
le passage sur leurs territoires, pour prendre possession du Milanais.
Il
fait savoir que le roi d'Aragon veut conduire le pape Félix
à
Rome. Il prie le magistrat de Strasbourg d'envoyer ses
délégués à l'assemblée de Brisach,
convoquée pour juger des maraudeurs
et pour concerter des mesures de répression contre le brigandage
exercé
sur les routes. Il promet sa protection aux marchands strasbourgeois
traversant
la Suisse. Il prévient que la noblesse du pays fait des
préparatifs
de guerre dont on ignore le but et s'informe si le même fait se
passe
en Alsace.
Il transmet des renseignements venant de Genève,
annonçant que
les Armagnacs menacent l'Allemagne d'une nouvelle invasion.
Le survol de cette correspondance montre bien que cette invasion était considérée comme une calamité «politique» et l'on sent déjà le rôle futur de Strasbourg. Les horreurs que ces «Arme Gecken» ont fait subir aux populations se trouvent plus tard supplantées par des horreurs plus importantes exercées par les soldats lors de la guerre de Trente Ans. Mais ceci est déjà au 17° siècle.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Ces malades qui font l'Histoire
éditions Plon (1983)
Longtemps, Louis XI est
resté un roi méconnu jusqu'à la publication de
récentes biographies dont celle de l'historien
américain Paul Murray Kendall. Ce roi a cependant joué un
rôle important en liquidant définitivement la guerre de
Cent Ans et en faisant, avec l'aide des Suisses, la conquête du
duché de Bourgogne après les batailles de Grandson, Morat
et Nancy; enfin, il restaura le pouvoir
royal et accentua la réalisation de l'État
français.
Dès l'âge de
cinquante-cinq ans, Louis présente des troubles du comportement
plus marqués: suspicion, mesures arbitraires, isolement, les
animaux remplaçant les humains, attitudes
«paranoïdes», où se mêlent
méfiance, absence d'autocritique et orgueil, sclérose
cérébrale, tous symptômes qui apparaissent
ouvertement ou entre les lignes dans les chroniques de
Philippe de Commynes. Puis c'est la série des accidents subis
par les vaisseaux du cerveau qui aboutiront à la mort le 30
août 1483, et que le chroniqueur décrit dans le chapitre
intitulé « Comment le roy Loys, par une malladie, perdit
aucunement le sens et la parolle, guerissant et rencheant par diverses
fois, et comme il se maintenoit en son chasteau du Plessis lez Tours
». On croit lire les souvenirs de Lord Moran sur Winston
Churchill... cinq siècles plus tard.
Roi bourgeois, sans prestige et sans apparence chevaleresque, Louis XI avait un physique particulier : le menton pointu, la silhouette voûtée, l'oeil vif, tour à tour perfide et cruel, ou patelin et velouté, la démarche sautillante, mal assurée, la mise modeste, à la limite du ridicule, avec un curieux chapeau pointu à longue visière, et non dans le style des « rois chevaliers ».
Il se donne d'abord les moyens du pouvoir en mettant de l'ordre dans son administration en choisissant avec soin ses conseillers parmi des gens compétents. Dans les provinces, il lui faut des gouverneurs qui exécutent ses ordres. Il crée onze gouvernements militaires pour tenir en main les provinces et organise son armée, car la guerre est son affaire et il lève des impôts en conséquence.
Bien servi par ses officiers, disposant de finances saines, d'une justice dévouée et d'une armée régulière, Louis XI pouvait partir à la reconquête de son royaume, et pour ce faire il fallait abattre la Bourgogne. Ce n'était pas une mince affaire, car à la fin de la guerre de Cent Ans, la Bourgogne était la plus riche partie de France. En outre, Charles le Téméraire, en épousant la soeur d'Édouard IV, roi d'Angleterre, renouait la vieille alliance Angleterre - Bourgogne contre la France.
Louis XI ne pouvait prendre de front le puissant duc de Bourgogne. Il commença ses grandes manoeuvres diplomatiques dans les Flandres, s'efforçant d'y susciter des révoltes contre son rival. Charles le Téméraire se mit bientôt sur pied de guerre. Il fit une rapide campagne, réduisit les révoltes et contraignit le roi Louis à faire un humiliant voyage à Liège. Prisonnier à Péronne, il avait dû assister, impuissant, au dur châtiment des Liégeois qui s'étaient révoltés sur son conseil.
Mais Charles le Téméraire fut moins heureux par la suite et, montrant des tendances maniaco-dépressives, s'agita tous azimuts, se heurta aux Suisses (batailles de Grandson et de Morat) et fut tué sous les remparts de Nancy. Louis XI, qui s'était entendu avec les Suisses, était débarrassé providentiellement d'un adversaire acharné et il exploita son avantage en envahissant la Bourgogne et la Picardie. Grand rassembleur de terres, Louis XI avait reconstitué son royaume par le jeu des conquêtes et des héritages, sur des bases féodales, mais dans un esprit moderne visant à créer un Etat unitaire.
Après avoir situé rapidement le règne de Louis XI, reprenons quelques éléments biographiques. Né le 3 juillet 1423, mort le 30 août 1483, il vécut soixante ans et régna une vingtaine d'années. Présentant des troubles du comportement, il sembla s'être réfugié par instants dans le monde animal et l'on connaît sa zoophilie. Energique et de constitution robuste, de taille moyenne, avec des membres inférieurs grêles et un peu arqués, une grosse tête chauve de bonne heure, il eut une tendance à l'obésité, aimant bien le boire et le manger qui devaient entretenir une hypertension se manifestant notamment par des crises hémorroïdaires dont il souffrit depuis l'âge de vingt-quatre ans. Il semble avoir souffert également de troubles hépatiques à l'âge de quarante-six ans. A cette époque (1469), on voit Guiot de Morennes, marchand de pintes d'étain, demeurant à Tours, vendre deux flacons à Olivier le Mauvais, barbier du roi, pour mettre l'eau de rose et le « fumeterre ». L'eau de rose, comme les parfums, est employée si généralement pour réjouir le cerveau et le coeur qu'il est impossible d'en tirer une indication quelconque. Quant au « fumeterre », nommé vulgairement dans la pharmacopée « l'herbe à jaunisse », cette plante était considérée comme un stimulant du foie. Deux ans plus tard, Louis XI qui s'intéresse beaucoup à la médecine fit emprunter à la faculté de médecine de Paris la copie du manuscrit de Rhazès, médecin arabe du IX° siècle, qui était le joyau de sa collection.
En 1473, on signale une affection cutanée, peut-être eczémateuse et il commence à s'entourer de nouveaux médecins envers lesquels il se montre généreux.
Comment le roi Loys, par une malladie, perdit aucunement le sens de la parole, guérissant et rencheant par diverses fois, et comme il se maintenoit en son chanteau du Plessis lez Tours.
« Durant(1) ce temps, qui est l'an mil quatre cens soixante dix neuf, au moys de mars, le Roy commençait à vieillir(2) et devenir mallade : et estant aux Forges, pres Chinon, à son disner [luy] vint comme une percution(3), et perdit la parolle. Il fut levé de table, et tenu pres du feu, et les fenestres closes : et combien qu'il s'en voulsist approucher, l'on l'en garda (aucuns cuydoient bien faire) ; et fut l'an mil quatre cens quatre vingt, au moys de mars, que ceste malladie luy print. Il perdit de tous points la parolle, et congnoissance(4) et mémoire. Sur l'heure y arrivastes vous, monseigneur de Vienne, qui pour lors estiez(5) son medicin, et sur l'heure luy feistes bailler ung clistere, et ouvrir les fenestres et bailler l'air; et incontinent quelque chose(6) de parolle luy revint, et du sens : et monta à cheval(7) et retourna aux Forges, car ce mal lui print en une petite paroisse, à ung quart de lieue de là, où il estoit allé oyr la messe.
« Ledit seigneur fut bien pansé, et faisoit signes de ce qu'il vouloit dire. Entre les autres choses, demanda l'official de Tours pour se confesser, et fit signe que l'on me mandast : car j'estoys à Argenton, qui est à quelques lieues de là. Quant j'arrivay, le trouvay à table, avec luy maistre Adam Fumee(8), qui autresfois avoir esté medicin du roi Charles son père, à ceste heure, que je parle, maistre des requestes, et ung outre medicin, appelé maistre Glaude. Il entendoit peu de ce que on luy disoit ; mais de douleur, il n'en sentoit point : il me fist signe que je couchasse en sa chambre : il ne formoit gueres de motz. Je le servy l'espace de quinze jours(9) à table et à l'entour de sa personne, comme valet de chambre : que je tenoye à grant honneur, et s'y estoye bien tenu. Au bout de deux ou trois jours, la parolle luy commença à revenir et le sens : et luy sembloit que nul ne l'entendoit si bien que moy, parquoy vouloit que tousjours me tinsse aupres de luy : et se confessa audit official, moy present, car autrement ne se fussent entendus. Il n'avoit pas grans parolles à dire, car il s'estoit confessé peu de jours paravant, pour ce que, quant les roys de France veulent toucher les mallades des escruelles ilz se confessent : et nostre Roy n'y failloit jamais une foys la sepmaine. Si les autres ne le font, ilz font tres mal, car tousjours y a largement mallades.
« Comme il se trouva ung peu amendé, il commença ,s'enquerir qui estoient ceulx qui l'avoient tint(10) par force. Il luy, fut dit, incontinent(11) les chassa tous de sa maison. A aucuns osta leurs offices, et oncques puis ne les veit : aux autres, comme monseigneur de Segre et Gilbert de Grassay, seigneur de Champerroux, n'osta riens; mais les en envoya(12).
« Beaucoup furent esbahys de ceste fantasie, blasmerent ce cas, disans qu'ilz l'avoient faict pour bien(13), et disoient vray ; mais les ymaginations des princes sont diverses, et ne les peuvent pas entendre tous ceulx qui se meslent d'en parler.
« Il n'estoit riens dont il eust si grant crainte que de perdre son auctorité(14), qu'il avoit bien grande, et que on luy desobeist en quelque chose que ce fust. D'autre part, il scavoit que(15) le roy Charles, son pere, quant il print la maladie dont il mourut, entra(16) en ymagination qu'on le vouloit empoisonner à la requeste de son filz, et s'y mist si avant qu'il ne voulut pas manger parquoy fut advisé, par le conseil des medicins(17) et de ses plus grans et speciaulx serviteurs, qu'on le feroit manger par force : et ainsi fut faict par grant deliberation et ordre des personnes qui le servoient, et luy fut mys des coullis en la bouche : peu après(18) ceste force, ledit roy Charles mourut.
« Ledit roy Louys, qui de tout temps avoit blasmé ceste façon, print tant à cueur que merveilles ce que ainsi on l'avoit tenu(19) par force : et en faisoit plus de semblant qu'il ne luy tenoit au cueur, le principal fons de ceste matiere, qui le mouvoit, estoit de peur qu'on ne le voulsist mestrier(20) Il en toutes autres choses, comme en expedition de ses affaires et matieres, sur couleur de dire que son sens ne fust pas bon(21).
« Quant il eut faict ce espaventement(22) à ceulx dont j'ay parlé, il s'enquist de l'expedition du conseil et despesches qu'on avoit faict en dix ou douze jours [qu'il avoit esté mallade(23), dont avoient la charge l'evesque d'Alby, son frere le gouverneur de Bourgongne, le mareschal de Gyé, et le seigneur du Lude (car ceulx là se trouverent à l'heure que son mal luy peint, et estoient tous lougez(24) soubz sa chambre, en deux petites chambrettes qu'il y avoit), et voulut veoir les lettres closes qui estoient arrivées et qui arrivoient chascune heure : l'on luy monstroit les principalles, et je les luy lisoye. Il faisoit semblant de les entendre, et les prenoit en sa main, et faisoit semblant de les lire, combien qu'il n'eust nulle congnoissance, et disoit quelque mot, ou faisoit signe des responces qu'il vouloit qui fussent faictes. Nous faisions peu d'expeditions, en attendant la fin de ceste malladie car il estoit maistre avec lequel il falloit charrier droit. Ceste malladie luy dura environ quinze jours, et revint, quant au sens et à la parolle, en son premier estat ; mais il demoura foible, et en suspiction de retourner en cest inconvenient : car naturellement il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil des medicins. »
Quant à la date de mars 1481, que nous avons adoptée ici, non seulement elle correspond au témoignage de Jean de Roye comme à la seconde affirmation de Commynes, mais d'autres raisons viennent encore la confirmer. D'après son « itinéraire », nous savons que le roi se trouvait aux Forges entre fin février et début mars 1481. A cette époque, l' « armée du camp » était devenue une réalité, et il y avait effectivement une trêve entre Louis et Maximilien. Par ailleurs, à la fin du printemps 1481, Maximilien informait Edouard IV qu'à l'occasion d'une mission en France, des ambassadeurs allemands, qu'il avait reçus assis, avaient pu constater que le roi paraissait très malade. Enfin, la façon brutale dont Louis refusa d'accorder une audience aux envoyés de Maximilien en avril de cette année-là (Lettres, t. IX, pp. 2426), tout comme le don qu'il fit le mois suivant à Saint Jacques de Compostelle - don si important qu'il fallut remettre à plus tard le paiement de certaines pensions - paraissent également pouvoir s'inscrire à l'appui de notre thèse. Il semble donc qu'il n'y ait guère de raisons pour douter que mars 1481 soit bel et bien la date à laquelle Louis XI fut victime de sa première attaque.
Entre novembre et décembre, le roi passa un mois chez
Commynes,
à Argenton, où il « fut fort malade »; de
là, il s'en alla à Thouars où il demeura
jusqu'à la fin de février 1482, et où «
semblablement fut malade ». Le 19 décembre, il avait
écrit au prieur du monastère de Salles, à Bourges:
« Je vous prie tant que je puis que vous priiez incessamment Dieu
et Notre-Dame-de-Salles pour moi, à ce que leur plaisir sait
m'envoyer la fièvre quarte, car j'ai une maladie dont les
physiciens disent que je ne puis être guéri sans l'avoir
[.... ]. Quand je l'aurai, je vous le ferai savoir incontinent...
»
La fièvre quarte (fièvre intermittente d'origine paludéenne), considérée proverbialement comme la plus redoutable des fièvres, paraissait devoir délivrer d'autres maladies et de certaines mélancolies.
On sait qu'en 1927 Wagner von Jauregg recevra le prix Nobel de médecine pour avoir préconisé les cures de malaria(25) pour le traitement d'une certaine forme de syphilis.
A la mi-mars 1482, conformément au voeu de Commynes et de Bouchage, Louis XI entreprit le long voyage qui devait l'amener à Saint-Claude, dans les montagnes franc-comtoises. Manifestement, il envisagea la possibilité de ne pas revenir vivant : il nomma Pierre de Beaujeu, son gendre, le frère cadet du duc de Bourbon, lieutenant général du royaume pendant son absence; en outre, il s'arrêta à Amboise, pour rendre visite à Charles, son fils et héritier. Aux environs du 10 avril, Philippe de Commynes, qu'une mission avait conduit en Savoie, le rejoignit à Beaujeu, dans le Beaujolais
« [Je] fus ébahi de le voir tant était maigre et, défait, note le fidèle conseiller, et m'ébahissais comme il pouvait aller par pays; mais son grand coeur le portait.rlaquo;
Vers le 20 avril, le roi atteignit enfin l'église de Saint-Claude. Pour le confier à ce saint-là, il fallait que ses intimes eussent bien compris leur souverain. En effet, Louis le connaissait depuis fort longtemps. Il s'était arrêté en ces lieux en 1456 déjà, tandis qu'il fuyait le Dauphiné; et, depuis lors, il avait fait à son autel de nombreuses offrandes. Par ailleurs, c'était là qu'avait vécu Jean de Gand, le saint ermite qui, alors que les Anglais envahissaient le royaume, avait un jour prédit au dauphin Charles, son père, qu'il allait avoir un héritier mâle, et que cet héritier régnerait en tant que roi de France.
Une fois son voeu accompli, Louis gagna par petites étapes le cours supérieur de la Loire, où il semble avoir pris le bateau pour faciliter son voyage. Le 8 juin (1482), il était arrivé à Cléry, où il demeura cloîtré dans sa résidence favorite.
Des mois auparavant, après son exhortation au dauphin en septembre 1481, Louis s'était installé au Plessis-du-Parc-lès-Tours. C'était la dernière de ses nombreuses retraites; une retraite dont lui, qui était si souvent revenu à la vie, savait ne jamais plus devoir sortir. Contre la mort, les multiples ressources de son esprit toujours fécond ne pouvaient plus lui servir de rien. Cependant, il lutterait aussi longtemps qu'il le pourrait, et par tous les moyens possibles. Ainsi se refermait cette vie dont les premiers jours s'étaient écoulés dans l'ombre du château de Loches, et que résumait aujourd'hui un corps débile tassé dans un fauteuil.
Louis avait fait du Plessis une forteresse où seuls quelques rares élus osaient pénétrer. Les chemins des environs étaient semés de chausse-trapes où venaient donner les chevaux de quiconque essayait d'approcher par une voie détournée. Le château était entouré d'un fossé - et d'un mur fiché de broches à plusieurs dents scellées dans la maçonnerie. A l'intérieur de l'enceinte, une grille de fer constituait une seconde ligne de défense. Les deux étages de brique qui formaient le bâtiment lui-même étaient construits autour d'une cour fermée sur trois côtés. Aux quatre coins se dressaient des guérites de métal susceptibles d'être déplacées, ce qui « était chose triomphante et coûta plus de vingt mille francs ». Les quarante archers qui s'y tenaient en permanence avaient ordre de tirer sur tout ce qui bougeait aussitôt qu'on avait fermé les portes et levé le pont-levis. Quatre cents hommes patrouillaient nuit et jour sur les murailles et aux alentours du château. Dès qu'à huit heures du matin la grille d'entrée était ouverte et le pont-levis abaissé, des officiers arrivaient pour organiser la garde de jour, « comme en une place de frontière étroitement gardée ».
Cependant, à l'intérieur, Louis avait fait de cette forteresse une demeure confortable et charmante, aux appartements spacieux, simples et gais. Des peintures exécutées par le célèbre Jean Bourdichon et sans doute aussi par Jean Fouquet, le « peintre du roi », en éclairaient les murs. Au travers des pièces, soutenu chacun par trois anges de trois pieds de haut, on pouvait voir cinquante « grands rouleaux » d'azur et d'or, sur lesquels était écrit : Misericordias Domini in Aeternam Cantabo (je chanterai à jamais la miséricorde divine).
Au mois de décembre l'état du roi était vraiment pitoyable et tragique. Quand les envoyés de Gand lui apportèrent, pour qu'il prêtât serment, le traité d'Arras (1482) consacrant le mariage du dauphin avec Marguerite d'Autriche et consolidant les gains territoriaux de sa politique, le roi s'excusa de ne pouvoir se lever ni se découvrir devant eux. Il demanda la permission de toucher l'Evangile de la main gauche, car il avait le bras droit en écharpe, paralysé de tout un côté. Il était si peu maître de ses mouvements que le coude de son bras droit toucha aussi le livre, ce qui fit rire l'assemblée, au témoignage du venimeux Basin. Une charmante lettre de la fille de Louis XI, Anne de Beaujeu, nous montre qu'il souffrait de la goutte.
Prisonnier de la maladie, il était aussi prisonnier de ses craintes. Par-dessus tout, il redoutait qu'on profitât de sa faiblesse pour lui arracher le pouvoir et le contraindre à vivre « comme un homme qui a perdu la raison ». Aucun seigneur ni aucun prince ne vivait au château du Plessis, où nul personnage n'avait le droit d'entrer avec sa suite. Parmi les grands féodaux, seul Pierre de Beaujeu, son gendre, avait la permission de voir le roi. C'est à lui et à sa fille Anne que Louis avait décidé de confier la régence et la garde du dauphin. Pour ceux qui connaissaient la famille royale, la comtesse de Beaujeu était, par son intelligence et sa force de caractère, l'image même de son père.
Son esprit soupçonneux avait amené Louis à remplacer nombre de vieux serviteurs par des étrangers. Il renouvelait constamment ses gardes et ses domestiques « La nature, disait-il, aime les changements. » Trop faible pour s'occuper des affaires de l'Etat à moins que celles-ci ne revêtissent un caractère d'urgence, il se mit peu à peu à craindre que ses sujets et les peuples voisins ne finissent par le croire mort : aussi avait-il recours à toute espèce de stratagème pour montrer à autrui qu'il était toujours le maître de la France. Renvoyant des officiers, procédant à de nouvelles nominations, rognant ou augmentant les pensions, « il passait son temps, comme il le confia à Commynes, à faire et à défaire des gens». Pour maintenir ses voisins dans l'idée qu'il était toujours bien en vie, il se servait de son amour bien connu des bêtes et se procurait toutes sortes d'animaux qu' « il faisait acheter plus cher que les gens ne les voulaient vendre ». Partout, il commandait des chiens. « En Sicile, envoya quérir quelque mule, spécialement à quelque officier du pays, la payant au double » ; à Naples, des chevaux; en Barbarie, une espèce de petits loups appelés adives ; au Danemark et en Suède, des élans et des rennes, et, « pour avoir six de chacune de ces bêtes, donna au marchand quatre mille cinq cents florins d'Allemagne ». Cependant, lorsque ces animaux arrivaient au Plessis, il était souvent trop malade pour leur prêter la moindre attention, et la plupart du temps, il ne parlait même pas à ceux qui les lui avaient apportés.
Lui qui n'avait jamais accordé une confiance particulière aux médecins, était maintenant la victime de l'un d'eux, un certain Jacques Coitier, homme brutal, rusé et impudent qu'habitait une soif insatiable de puissance et d'argent. Devenu clerc ordinaire à la Chambre des comptes en 1476, Coitier passa bientôt vice-président ; ensuite de quoi, Louis, dominé par la crainte de mourir, le nomma président de la Chambre en octobre 1482, et le dispensa de remplir les fonctions attachées à sa charge. Au travers des terres et des offices qu'il reçut, on peut lire le triste ascendant que cet opportuniste sans scrupules acquit peu à peu sur le roi. Au début de l'année 1483, il réussissait à obtenir l'évêché d'Amiens pour son neveu, et tirait de Louis, sous forme de gages, un revenu mensuel de dix mille écus d'or.
« Ledit médecin, note Commynes, lui était si très rude, que on ne le dirait pas à un valet les outrageuses et rudes paroles qu'il lui disait; et si le craignait tant ledit seigneur qu'il n'eût osé le renvoyer.»
Les forces de Louis s'amenuisaient chaque jour davantage. Lui
qui avait semblé mieux fait pour gouverner un monde qu'un
royaume », était maintenant si maigre
et si décharné qu'il avait du mal à porter sa
main à sa bouche. Il refusait toujours de se coucher sur ce qui
eût été son lit de mort, et restait
installé dans la galerie qu'il affectionnait. Pour tromper la
maladie, il s'habillait
de soies et de satins aux riches couleurs doublés de
précieuses fourrures. A ses intimes, il avait confié
qu'il ne pensait pas atteindre soixante ans ; depuis un siècle,
disait-il, aucun roi de France n'a dépassé cet
âge-là. Ces fameux soixante ans, il devait les fêter
le 23 juillet. Pour Commynes:
« Oncques homme ne craignit tant la mort ni ne fit tant de choses
pour y mettre remède. Et avait tout le temps de sa vie
prié à ses serviteurs et à moi que, si on le
croyait en nécessité, que on ne le dît point, et
que l'on l'émût seulement à se confesser, sans lui
prononcer ce cruel mot de la mort ; car, il lui semblait, n'avait pas
coeur d'ouïr une si cruelle sentence».
Le 25 mai, après avoir reçu un message de son chancelier, Louis écrivit à celui-ci « Je vous mercie pour vos lettres [...] mais je vous prie de ne m'en envoyer plus par celui qui les a apportées, car je lui ai trouvé le visage terriblement changé depuis que je ne le vis, et vous promets pour ma foi qu'il m'a fait grand peur. »
Le roi ne négligeait aucune des ressources, célestes ou autres, susceptibles de prolonger sa vie. Durant sa dernière année, il dépensa plusieurs centaines de milliers de francs en offrandes, qu'il distribua non seulement à ses chapelles et à ses églises favorites de France, mais aux Trois-Rois de Cologne, à Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle, à Saint-Servais d'Utrecht, à Saint-Jacques-de-Compostelle et à Saint-Jean-de-Latran à Rome. Il se procura toutes les reliques et tous les remèdes que lui offrait l'Occident. Au pape, il emprunta le « corporal », c'est-à-dire le linge d'autel sur lequel saint Pierre était censé avoir chanté la messe. Il chargea Georges Bissipat, dit Georges le Grec, l'un de ses meilleurs capitaines de marine, de suivre avec trois navires les côtes occidentales de l'Afrique jusqu'aux îles du Cap-Vert, aux confins du monde alors connu, « pour y chercher certaines choses fort importantes pour la santé de sa personne ». Ces « choses » étaient très certainement de grandes tortues de mer. En effet, les médecins de l'époque considéraient qu'il n'y avait pas de meilleur remède contre la lèpre que de se baigner dans le sang de ces animaux(26), et il semble que les derniers mois de Louis aient été assombris par l'idée, apparemment gratuite, que l'inflammation cutanée dont il souffrait n'était autre que le résultat de cette terrible maladie. Travaillé par cette crainte, il implora l'aide de Laurent le Magnifique, à qui il demanda de lui procurer l'une des plus précieuses reliques du saint patron de Florence : l'anneau pastoral de l'évêque Zénobius, supposé guérir la lèpre. Cet anneau appartenait alors à une famille florentine qui, après plusieurs mois de palabres, accepta de le remettre à Laurent, qui s'empressa de le faire parvenir au roi avec quantité d'autres objets sacrés. Louis eut ainsi la consolation de le porter quelque temps, après quoi il revint à Florence dans une châsse d'or incrustée de pierreries.
Parmi les remèdes grâce auxquels Louis espérait recouvrer la santé, il y avait en outre le chrême dont étaient oints les rois de France à l'occasion de leur couronnement.
De tous côtés, le roi quêtait aussi l'appui de femmes et d'hommes saints susceptibles d'améliorer son état.
Pourtant son incurable optimisme ne l'avait pas encore
abandonné, et il continuait malgré tout à
espérer, accordant un crédit tout particulier aux
prières de François de Paule,
qu'il convoquait souvent auprès de lui.
Mais soudain, son théologien, Jean d'Arly, Olivier le Daim et
Jacques Coitier vinrent mettre un terme à ses illusions:
« Sire, lui dirent-ils sans ménagement, n'ayez plus
d'espérance en saint homme et en autres choses, car
sûrement il en est fait de vous; et pour ce, pensez en votre
conscience, car il n'y a nul remède. »
Et chacun d'ajouter encore quelques mots pour mieux lui faire
comprendre que tout était fini.
Cependant, le roi parvint encore à répondre:
«J'ai espérance que Dieu m'aidera, car par aventure
[peut-être] je ne suis pas si malade que vous pensez. »:
Ce fut peut-être la dernière réplique, la dernière faiblesse du comédien. Car, par la suite, il sut accepter l'inévitable, et « toutes autres choses jusqu'à la mort plus vertueusement, nous dit Commynes, que nul homme que j'aie jamais vu mourir ».
Le 30 août, Louis XI entrait en agonie. Il demanda lui-même les saints sacrements, « se confessa très bien », et dit les prières qui convenaient à chacune de ces cérémonies. Il demeura « en grande santé de sens et d'entendement, en bonne mémoire, sans souffrir douleur que l'on connût », et continua de parler « jusques à une patenôtre avant sa mort ». Ses dernières paroles, il les adressa à Notre-Dame d'Embrun, opérant ainsi un retour en arrière vers l'époque où le Dauphiné était pour lui tout l'univers : « O Dame d'Embrun ! implora-t-il, ma bonne maîtresse, aidez-moi ! » Ensuite de quoi, il répéta les paroles du psalmiste : « In te, Domine, speravi, non confundar in aeternum, misericordias Domini in aeternum cantabo » (En Toi, Seigneur, j'ai placé mon espoir; que je ne sois pas confondu à jamais; je chanterai les miséricordes de Dieu dans l'éternité.)
Il mourut dans la soirée du 30 août 1483. « Il eut l'audace de préférer la ruse à la force et il eut la grâce de mettre en pratique un sens de l'humour qui fit de lui un étranger dans son époque. Quoiqu'il ait transformé un grand royaume et laissé à la postérité une brillante leçon de politique; peut-être n'est-il pas plus important par ce qu'il fit que par ce qu'il fut : une des personnalités les plus extraordinaires de tous les temps. » (Kendall.)
Quant à la dépression neuropsychique avec préoccupations hypocondriaques et idées de persécution, comme elle a précédé de peu la première crise cérébrale, elle paraît répondre à la mélancolie d'involution présénile et avoir été dans le domaine psychique la première manifestation de l'artériosclérose cérébrale, qui emporta, trois ans plus tard, le grand roi après une troisième crise.
Le célèbre psychiatre français Pinel s'est
intéressé au cas de Louis XI:
« Une taciturnité sombre, une gravité dure et
repoussante, les âpres inégalités d'un
caractère plein d'aigreur et d'emportements, la recherche de la
solitude, un regard oblique, le timide embarras d'une âme
artificieuse trahissant, dans la jeunesse, la disposition
mélancolique de Louis
XI, et la fin de sa vie dans la solitude de Plessis-lez-Tours, sont le
témoignage de ce délire exclusivement confirmé.
»
Ce délire prenait des formes sadiques avec la fabrication de cages de fer pour les prisonniers, cages de fer qu'on redécouvrira lors de la guerre du Viêt-nam...
En bref, des antécédents héréditaires chargés, un physique disgracieux, une intelligence remarquable, mais sans scrupules, une autorité inflexible, une volonté de pouvoir, une défiance soupçonneuse, une cruauté sans pareille, une mégalomanie, ce sont les ingrédients classiques du tyran, du despote et du dictateur dont les nations ont parfois besoin pour vivre ou survivre.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |