Les Armagnacs en Alsace

Jean-Claude Wey

1439 et 1444

La première invasion de 1439

La funeste guerre de Cent ans qui avait commencé en 1337 et qui prit fin aux environs de 1450 n'a que peu marqué l'Alsace, sauf par des alertes et alarmes du type «Armagnacs». La soldatesque engagée en Pays de France avait littéralement ravagé le pays. Ce furent d'abord les grandes compagnies que Bertrand Du Guesclin entraîna en Espagne, et enfin les Armagnacs. Ce parti se créa au temps du roi dément Charles VI. La régence fut assurée par la reine Isabeau de Bavière. Le frère du roi, le duc Louis d'Orléans, disputa âprement le pouvoir avec le duc de Bourgogne, connu sous le nom de Jean sans Peur. Ce dernier fera assassiner Louis d'Orléans en 1407. Dès lors, le comte d'Armagnac, beau-père du duc assassiné, se mettra à la tête du parti d'Orléans qui prendra le nom d'Armagnac.
Toute la noblesse de Gascogne, rejointe par celle de Bretagne, rallia le parti Armagnac et se porta sur Paris, semant sur son passage ruines et désolation. Elle sera défaite à Azincourt en 1415 par les Anglais et les Bourguignons. Le Traité de Troyes, qui en fut la conséquence en 1420, excluait même le dauphin de France du trône, au bénéfice d'un descendant du trône d'Angleterre.
Les Armagnacs se rangèrent du côté du dauphin, le futur Charles VII. Ainsi on surnomma les troupes de Jeanne d'Arc «Armagnacs», alors que le comte de ce nom était mort depuis fort longtemps....
À cette même époque, au valet de coeur dans le jeu de carte qui commençait à se répandre, on donna le nom du célèbre capitaine de Jeanne d'Arc, Lahire. Le roi de coeur reçut d'ailleurs le nom de Charles....
Vers la fin des hostilités, on voyait partout ces troupes installées en France et vivant aux dépens des populations.
Et voilà que le comte Antoine de Vaudémont, se trouvant en guerre avec le duc René d'Anjou, appelle une partie de cette soldatesque en Lorraine. De son côté, le parti lorrain demande également des secours à la couronne de France qui, trop heureuse de se débarrasser de ces pillards encombrants, expédie une importante armée d'Armagnacs en Lorraine. De plus, le roi demande à l'ensemble des Armagnacs, de se mettre à la disposition des Lorrains...

Les Armagnacs en Alsace

Et voilà l'ensemble de cette armée en Lorraine, où elle dévaste le pays en rongeant tout sur son passage comme une nuée de sauterelles. Les troupes étant d'une très grande cruauté, on leur donna aussi le nom d'«Écorcheurs» ou «Schinder».
Le duc de Lorraine René II n'ayant réglé aucune solde et la Lorraine étant incapable de nourrir ces hordes, le bruit se répandit que ces bandes de «Arme Gecken» (pauvres diables) -par corruption alsacienne du nom d'Armagnac- allaient déferler sur notre pays.
En effet, le 12 janvier 1439, cette armée s'ébranla et se dirigea vers le Rhin.
En date du 24 février, elle bivouaque près de Blâmont. Par marches forcées, elle atteint le même jour le col de Saverne. Le jour d'après, le 25 février 1439, elle dévale le col et se trouve en Alsace.
Quelles mesures avaient été prises en Alsace pour endiguer ce danger? Il faut bien le reconnaître, cette invasion ne surprit personne, car tout le monde la craignait.... En effet, la Ville de Strasbourg par exemple, suite à diverses correspondances échangées entre le comte Palatin (palatin: né au palais) et le Sénat de la cité, et ceci dès 1435, savait par ces dynastes que des armées étaient en état de marche en Lorraine. La Ville reçut en même temps des recommandations de prudence et de nombreuses exhortations à prendre des mesures préventives.
Dans les premiers jours de février 1439 (5 février), une confédération défensive fut créée et un traité d'alliance signé qui réunit l'Evêque de Strasbourg, une partie de la noblesse d'Alsace, la Ville de Strasbourg et les Villes impériales. Parmi la noblesse signataire, signalons au passage: les frères de Lichtenberg, les Ribeaupierre, les d'Andlau, de Landsperg, de Rathsamhausen, de Zorn d'Eckerich pour Strasbourg, de Niperg pour la préfecture de Haguenau...
Ce traité semble d'ailleurs un peu fanfaron, face à l'immensité du danger que l'on pensait ainsi conjurer. On y nomme quatre capitaines ou chefs de guerre, qui auraient à se concerter pour les moyens de défense, la part de contribution de chacun, le mode de partager le butin et les prisonniers, le genre d'assistance que châteaux et villes seront tenus de prêter à cette ligue.... Cette ligue devait s'étendre sur «toute la surface du pays, depuis Soultz dans le Haut-Rhin jusqu'à Wissembourg», afin de jeter l'effroi contre les gens sans foi, ni loi, rassemblés comme un troupeau de loups dans le pays des Welches.
La durée de cet accord était fixée à trois ans, même la Ville de Mulhouse, qui ne figurait pas dans le traité, aurait droit d'être secourue en cas de siège ou de blocus.
Signalons encore que la Ville de Strasbourg était priée d'envoyer un délégué à Heidelberg pour prendre connaissance d'une nouvelle arme secrète, la construction de chariots devant servir de barricades, les fameuses «Wagenburgen».
On s'en doute bien, la ligue demeurera lettre morte, on avait partagé la peau de l'ours avant de l'avoir tué.
Ce traité ne rassura pas les populations de la Basse Alsace. Les routes étaient couvertes de fuyards qui essayaient avec leur avoir, de chercher asile dans les villes ceintes de bons murs. Le chroniqueur Hertzog nous dit que ceux «qui ne pouvaient trouver ni chars, ni chariots, mettaient leurs petits enfants dans des hottes et conduisaient par la main les petits qui pouvaient déjà marcher, et c'était pitié de voir tous ces malheureux». Ainsi Strasbourg et Haguenau virent doubler leur population.
Signalons encore que dans le traité en question ne figurent pas les noms du préfet impérial d'Ensisheim, ni du Comte de la Petite-Pierre, ni des Linanges, ni des sires d'Ochsenstein, Geroldseck et de Bitche.

La «Force d'invasion»

En 1439, le chef de cette armée s'appelait Jean de Fénetrange; il était assiste du Sire de Lahire (déjà nommé) qui avait juré de faire boire son destrier dans le Rhin. Les deux hommes étaient entourés par Antoine de Chabanes, comte de Dammartin, que nous retrouverons à nouveau en 1444, le bâtard de Vertu, Floquet, Blancheflor, le grand et le petit Brusac , Pierre Renault et un écossais, Montgoméry.
Cette armée se composait:

Il faut mentionner un nombre important de chariots et surtout le convoi des métiers: forgerons, tailleurs, cordonniers, selliers, etc..., soit environ 2 000 hommes «menu fretin», avec deux grossières bombardes et une centaine d'arquebuses.
En dernier, mentionnons également une troupe de 600 «femmes», dont 400 à cheval. L'ensemble de cette armée devait vraisemblablement s'élever à 12 000 hommes, ce qui, pour l'époque, représente une colossale réunion de soldats. Elle était répartie en trois groupes, ayant chacun sa propre bannière.

L'année terrible (1439)

Descendu de Saverne, un fort groupe de soldats se dirige vers Bouxwiller, terre du sire de Lichtenberg. Ce dernier, Louis, tentera vainement d'arrêter les «Welches» à Steinbourg. Mais le cimetière dans lequel il s'était retranché est pris d'assaut et Louis de Lichtenberg s'échappe à grande peine. Beaucoup de paysans sont massacrés, certains fait prisonniers. Le cloître de Saint-Jean-des-Choux, si pittoresquement situé à mi-côte, est livré au pillage. De là, les bandes marchent sur Strasbourg, laissant un corps en couverture du col. À Marlenheim elles prennent un jour de repos, puis poussent sur Brumath, Stephansfeld et Haguenau. Partout elles exterminent les malades et les infirmes qui n'ont pas réussi à se sauver à leur approche.

Les Armagnacs aux portes de Strasbourg

Les bourgeois de la ville ont à peine rasé les environs immédiats de leurs murailles et démoli eux-mêmes les maisons de Schiltigheim, quand les avant-gardes ennemies s'approchent de l'enceinte, le dimanche 14 mars. Le gros de l'armée s'est mis en embuscade près d'Eckbolsheim. Six cents volontaires sortent des murs de la ville pour les combattre, ne prenant guère de précautions. À peine arrivés à la Chapelle Saint-Gall, ils se voient entourés par des masses ennemies bien supérieures en nombre. Environ 50 bourgeois sont tués. Tous auraient été massacrés sans la présence d'esprit de leur capitaine, Rodolphe Barpfennig. Cependant, un certain nombre sont capturés et les autres ne regagnent la ville qu'à grande peine. Les Armagnacs, n'ayant aucun attirail de siège, ne peuvent rien entreprendre contre la ville. Ils lèvent le blocus deux jours plus tard. Mais les citadins ne bougent plus, ils restent derrière leurs murs.

Désolation en Basse-Alsace

Tout en pillant, torturant et tuant, les «Arme Gecken» se répandent vers Dachstein, Molsheim, Dorlisheim, Mutzig, Rosheim, Obernai, Barr et Epfig. Présomptueux, ils envoient une sommation à tous les seigneurs depuis la frontière suisse jusqu'à Cologne. Le chroniqueur Hertzog dit: «et quoiqu'on se fût concerté en une grande alliance, personne ne vint au secours des souffrants, mais ceux dont la maison ne brûlait pas, restaient chez eux, ce qui se voit encore de nos jours....»
Le Comte de Linange fait une honorable exception à cette lamentable situation. Avec deux cents chevaux, il se poste devant Rosheim, mais il est battu. Dachstein, Molsheim et Epfig se battent avec fougue et les écorcheurs ne peuvent investir ces villes. Près de 300 des leurs périssent dans ces combats. Des embuscades et des escarmouches ont lieu en maints endroits: la aussi les «Gecken» laissent beaucoup de morts. Ils en conviennent d'ailleurs: «Voici que nous avons traversé deux royaumes, mais nulle part nous n'avons souffert de dommages qu'en ce maudit pays d'Alsace!...»
Toujours Hertzog résume le tableau des horreurs commises par ces mots: «en somme, ils furent impitoyables». Des femmes en couche et des enfants meurent de frayeur. Près de Steinbourg, un pauvre paysan, parce qu'il ne possède rien, est grillé à petit feu. Puis ses bourreaux le saupoudrent de sel et le forcent à prendre part à leur repas. «Et après avoir vécu quelques jours encore» dit le chroniqueur, «cet homme mourut dans de grandes douleurs». Toutes les femmes et filles sont violées et les religieuses ne sont pas épargnées.

La fin du cauchemar

Enfin, une armée de 10 000 hommes s'étant rassemblée à Saverne pour chasser les intrus, ces derniers, au courant du danger, se dirigèrent par les cols des Vosges vers la France. Un parti s'écoula par le Sundgau vers Montbéliard. Une autre bande essaya de rentrer directement en Lorraine par les gorges de La Petite-Pierre. Un sérieux combat eut lieu au coeur des montagnes. Les Armagnacs restèrent maître du terrain, mais ils perdirent encore une fois près de 2 000 hommes. L'armée alsacienne aurait perdu plus de 1 000 des siens....
Le pays pourra enfin de nouveau respirer durant quelques années. Ces pillards reviendront d'ailleurs encore une fois, plus nombreux et plus faméliques. L'évêque de Strasbourg décéda en octobre 1439. La rumeur publique l'accusait d'ailleurs d'avoir appelé les écorcheurs dans le pays. Specklin, dans sa chronique, disait que tout le monde s'est réjouit de sa mort et il lui donna comme épitaphe: «odieux à la ville, odieux au clergé, odieux à tout le monde». Quant à Jean de Fénétrange, il fut poursuivi par la haine de toute l'Alsace pour avoir montré le chemin à ces supports d'enfer.
C'est pendant cette invasion des écorcheurs, qui semaient la terreur aux alentours de Strasbourg, qu'un homme dans la ville, au fond d'une échoppe, se livrait avec quelques compagnos, à des expériences qui allaient changer la face du monde. Il s'agit de Jean Gutenberg.


1444

Le retour des Armagnacs en 1444

Le nouveau roi d'Allemagne, Frédéric III, futur empereur (1440-1493), visitait Strasbourg le 24 Août 1442. Il fut surpris de trouver les édiles de la ville préoccupés par l'éventualité d'une nouvelle invasion. La république avait d'ailleurs achevé la construction des grands greniers d'abondance au cas d'un nouvel exode des populations rurales vers les cités. Malgré les liesses et fêtes, ces réjouissances étaient troublées par la crainte du retour des «écorcheurs». Le roi de France Charles VII et le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, réconciliés depuis la signature des traités d'Arras de septembre 1435, avaient à coeur de se débarrasser de ces bandes de pillards et mercenaires, tant chevaliers qu'hommes d'armes, dont ils n'avaient plus utilité, maintenant que la longue guerre contre les Anglais touchait à sa fin.
La première invasion des Armagnacs avait été, pour ainsi dire, fortuite. Il n'y avait aucune visée politique dans cette invasion. La question se pose différemment pour l'invasion de 1444. Certains historiens ont affirmé que le roi Charles VII aurait entrevu la possibilité de reprendre pour la couronne certaines régions rhénanes ayant fait partie de l'héritage de Charlemagne. Ils avancent même que l'expédition en Alsace de 1444, sous la conduite du dauphin de France, le futur roi Louis XI, est à considérer comme la première tentative, sinon officielle du moins officieuse pour récupérer une partie de la rive gauche du Rhin.
D'autres esprits expliquent que c'est le pape Eugène IV qui voulait employer les Armagnacs pour disperser les pères du Concile réunis à Bâle. En réalité, ils ont été appelés par les Habsbourg, pour écraser les Confédérés suisses, adversaires de toujours de la maison d'Autriche.
Les querelles entre les ducs d'Autriche et les cantons helvétiques n'avaient jamais entièrement cessé depuis la mort d'Albert X, mais elles avaient repris avec un regain de violence depuis que la maison des Habsbourg venait de remonter sur le trône d'Allemagne.
Le neveu du roi Frédéric III, le jeune Sigismond du Tyrol, devait épouser une princesse française, fille du roi Charles VII. Aussi semble-t-il tout naturel au nouveau chef de l'Empire de solliciter auprès de ce prince l'envoi d'une force militaire dont le concours aiderait sa Maison à imposer sa loi aux voisins suisses.
Un accord secret fut donc négocié entre les deux princes. Il prit effet immédiatement. L'aide promise par la France se mit en marche. Mais il ne s'agissait pas de quelques milliers d'hommes demandés par Frédéric. En réalité, une formidable armée pour l'époque se mit en route: formidable par son nombre, elle comptait plus de 40 000 hommes; formidable par son commande ment qui était confié au dauphin lui-même.
Cet état de chose faisait donc que les historiens se sont interrogés sur les intentions réelles de cette armée. Le cabinet royal voulait-il seulement se débarrasser de ces mercenaires ou avait-il formé un réel projet de conquête de l'Alsace, projet mûri dans le silence du conseil royal? Un des délégués de l'Empereur était d'ailleurs le Comte Guillaume de La Petite-Pierre, qui négocia cet accord.... Le dauphin prit la tête des troupes et nous voyons cette armée le 20 juillet 1444 à Langres, se dirigeant vers la trouée de Belfort.

Les Armagnacs en Suisse

Une délégation alsacienne fut envoyée auprès du dauphin. La rencontre se tint à Lure, en Franche-Comté. À la demande d'épargner le pays, le Français répond par de vagues promesses. Cette ambassade n'obtint donc rien. Une ambassade de Strasbourg auprès de l'empereur, porta les craintes alsaciennes à la Diète le 10 Août 1444. Mais elle resta également vaine.
Le 26 août 1444 eut lieu la bataille de Saint-Jacques-sur-la-Birse aux portes de Bâle. Les Suisses, retranchés dans un cimetière fortifié au nombre de 1 500 environ, opposèrent une résistance héroïque à un adversaire infiniment supérieur en nombre. Ils succombèrent tous; à peine 200 purent regagner Bâle. Cependant, le courage et la bravoure, et surtout l'énorme perte infligée par les «Eidgenossen» aux Armagnacs, fit une telle impression sur ces mercenaires, qu'ils refusèrent de combattre plus longtemps des adversaires aussi redoutables.
On arriva le 24 octobre 1444 à un accord de paix entre le dauphin et les Confédérés. Après quelques incursions aux frontières des possessions autrichiennes, les «Gecken» refluèrent sur la Haute Alsace et le Sundgau. lls y reçurent, de prime abord, une hospitalité assez naturelle en leur qualité d'alliés et de «champions» de la maison d'Autriche qui avait une très grande influence dans cette région.
Les villes de la régence autrichienne, les châteaux de la noblesse vassale, furent ouverts aux troupes et il y eut d'abord échange de beaucoup de sympahie de la part de la noblesse alsacienne. Très vite la satisfaction se changea en terreur quand on les vit à l'oeuvre. Du Haut-Rhin, un fort groupe, avec à sa tête le dauphin, se dirigea vers la Basse Alsace.
Le dauphin Louis arriva à Dambach le mercredi 7 octobre 1444. Il l'assiègera durant trois jours. Trois assauts furent repoussés. Mais le samedi 10 octobre, les écorcheurs firent une grande brèche dans le mur d'enceinte au milieu de l'impasse des Müllenheim.
C'est tout près de là que le dauphin Louis fut assez grièvement blessé d'un carreau d'arbalète, qui l'atteignit au genou. L'ancien camerier de l'évêque, le chanoine Conrad de Busnang, lui offrit deux beaux chevaux harnachés de selles de cuir fin, incrustées d'or.
Cela ne l'empêcha pas de répartir ses 27 000 hommes dans diverses localités où cette soldatesque prit ses quartiers d'hiver.
Tout le pays était occupé, depuis Montbéliard jusqu'à la hauteur de Strasbourg. Une rançon fut exigée par eux auprès de Frédéric III pour évacuer le pays. Les routiers se livrèrent à une destruction frénétique et nos chroniqueurs racontent ces horreurs et surtout la guerre d'embuscade que paysans, milices bourgeoises et noblesse livraient aux écorcheurs. Devant la fureur des «Kelsniders», nouveau surnom donné aux écorcheurs qui coupaient la gorge à tout prisonnier ne pouvant payer rançon, on répondit par la noyade de tout mercenaire capturé, la pendaison étant jugée trop douce.
Strasbourg se distingua par de nombreux hauts faits, notamment lors de la prise de Marlenheim le 17 décembre 1444. La Ville montre déjà ses possibilités de centraliser les énergies qui permettront plus tard, lors des guerres contre le bourguignon Charles le Téméraire, de réunir d'importantes forces alsaciennes. Les écorcheurs quittèrent enfin l'Alsace par le Val de Villé le 18 mars 1445. Ce fut, en réalité, une véritable retraite, au cours de laquelle ils essuyèrent encore de nombreuses attaques.

Aperçu de quelques correspondances

Nous allons donner maintenant un aperçu des correspondances tirées des archives municipales de Strasbourg et montrant le rôle joué par la Ville lors de cette invasion.

Jean d'Esch, secrétaire de la Ville de Metz, informe le magistrat de Strasbourg que les Armagnacs ont envahi la Lorraine avec huit mille chevaux et qu'ils exigent 36 000 florins pour évacuer le pays. Il annonce l'arrivée du dauphin, du connétable de France et du duc d'Anjou à Troyes, en Champagne, avec dix-huit mille chevaux. Il annonce la prise des châteaux appartenant aux seigneurs de Commercy, de Chappe et du Chastellet, dont la garnison a été pendue. Il proclame l'exécution de dix à douze seigneurs et capitaines, la conclusion de la paix entre le roi de Sicile, le duc de Lorraine et le comte de Vaudémont. Il fait savoir que l'armée française, divisée en plusieurs corps, campe à Langres, à Neubourg, à Pont-à-Mousson et à Bar, où elle ravage tout et qu'elle se dirigea sans doute vers Metz et l'Alsace (1440). Il annonce la prise de Pontoise par les Français sur les Anglais, dont sept cents ont été tués et six cent cinquante fait prisonniers.
Il proclame l'arrivée d'un grand nombre d'Armagnacs dans la vallée de Metz, où ils pillent les couvents et les églises, tout en souffrant beaucoup de l'artillerie de la Ville (1443). Il transmet des nouvelles, disant que le dauphin est à Langres avec cinquante mille chevaux et que les uns lui supposent l'intention d'envahir le territoire de Metz, tandis que les autres pensent qu'il se jettera sur l'Allemagne.
Il communique un relevé de l'artillerie, des munitions et des troupes dont dispose le dauphin (1444). Il fournit des renseignements sur la marche de ce prince, auquel on prête le dessein d'assiéger Strasbourg, pour réunir à la France cette ville qui, d'après les anciennes chroniques, lui avait appartenu et dont les monnaies portent encore la fleur de lys. Il annonce un rassemblement de troupes en Lorraine. Les sept préposés à la guerre de la ville de Metz font savoir au magistrat de Strasbourg que le dauphin a envahi et ravagé leur territoire. Ils demandent des renseignements sur la manière dont les ennemis se sont comportés envers la ville de Strasbourg et sur les mesures de défense prises par le roi romain et par les Etats de l'empire. Ils félicitent le magistrat de sa résistance, s'informent si les princes de l'empire combattront le dauphin où si l'on traitera avec lui pour se débarrasser de ses bandes à prix d'argent. Jean d'Esch annonce au magistrat que le dauphin est retourné à Paris, où sont attendus les rois de Sicile et d'Angleterre, ainsi que les princes français, pour conclure la paix. Il déclare que les habitants de la campagne retirent leurs biens qu'ils avaient mis en sûreté dans la ville de Metz. Il annonce que les rois d'Ecosse, de Sicile et le dauphin sont arrivés avec leurs troupes en Champagne et qu'ils sont en marche pour l'Alsace. II déclare également que le Duc de Calabre campe devant la ville de Bitche (1447), qu'il n'y a pas de troupes étrangères dans le pays et que le roi de France est à Lyon avec trente mille hommes. On suppose ses armements dirigés contre les Suisses ou contre le duc de Milan (1455).

Correspondance des villes d'Alsace avec le magistrat de Strasbourg


Andlau
Le bailli demande au magistrat un secours de vingt hommes. Il signale que Henri de Hohenstein veut livrer la ville au dauphin. Il annonce que seize mille Armagnacs sont arrivés dans les environs de Montbéliard. Il prévient qu'on parle d'une invasion de ces hordes en Alsace et que les seigneurs d'Eberstein, de Fénétrange, Walter de Thann et George d'Uttenheim sont en conciliabule avec l'évêque à Epfig. Ceci est une attestation en faveur de Jacques Gerwer déclarant qu'il n'a jamais prêté ses services aux troupes ennemies. Demande de céréales faite par l'abbesse du couvent d'Andlau.

Benfeld
Les autorités et le commandement de cette ville adressent au magistrat de Strasbourg un état des hommes, des armes et des munitions nécessaires pour la défense de la place. Le bailli Jacques Richter demande des instructions pour le recrutement de troupes et supplie le magistrat de revenir sur sa décision de démolir le faubourg. Il transmet une lettre du chanoine Conrad de Bushang, disant que l'ennemi est arrivé à Dambach et qu'il a brûlé Epfig. Le commandant Matthieu de Haselo fait son rapport sur un acte d'insubordination, commis par des arquebusiers de Nuremberg placés sous ses ordres. Le bailli annonce l'invasion de six cents cavaliers ennemis dans le bailliage de Benfeld; il signale les ravages exercés par eux et la résistance qui leur a été opposée par les habitants de Huttenheim, de Kertzfeld et de Westhouse. Il prévient que le château de Woerth est menacé. Il fait son rapport sur les munitions qui se trouvent dans la place, demande une pièce d'artillerie et des ordres pour le transport des prisonniers. Il annonce que Kentzingen est menacé et que les Armagnacs se sont éloignés de Benfeld. Il transmet des nouvelles disant que des troupes, sous les ordres du maréchal de Bourgogne, sont arrivées dans la vallée de la Lièpvre.

Brisach
Le magistrat demande si les ennemis ont causé des dommages à la ville de Strasbourg et si effectivement le margrave de Bade, le comte de Wurtemberg et d'autres seigneurs ont rassemblé une armée pour combattre les Armagnacs. Il fait ses offres de service, annonce que Brisach est menacé par le dauphin et demande une pièce d'artillerie et un quintal de poudre. Il répond à une lettre du magistrat de Strasbourg, qui le prie de ne pas faciliter aux Armagnacs le séjour dans le pays en leur fournissant des moyens de subsistance. Il prévient que l'évêque se trouve auprès du dauphin à Marckolsheim et qu'il est à craindre qu'il ne livre Rhinau à l'ennemi. Il sollicite l'intervention du magistrat à l'effet d'obtenir un sursis pour le paiement d'intérêts qu'il doit à plusieurs personnes de Strasbourg. Il fait savoir qu'on parle d'une nouvelle invasion.

Colmar
Le magistrat demande communication des décisions prises à l'assemblée de Molsheim et s'informe jusqu'à quel point Strasbourg s'associera aux mesures de défense concertées entre l'évêque, le duc Othon, le margrave de Bade, la noblesse et les villes, afin de marcher de concert avec cette cité. Il consent à ce que l'évêque ait la nomination de deux commandants dans le corps de troupes, dont la levée a été décidée par l'assemblée de Molsheim. Il prend des informations sur le résultat des conférences tenues à Strasbourg au sujet des Armagnacs. Il demande des renseignements sur la marche des évènements. Il annonce qu'il enverra quatre cents hommes au secours de Strasbourg et que les villes de Kaysersberg, de Turckheim et de Munster sont disposées à en fournir deux cents. Il transmet la nouvelle que les Armagnacs sont à Belfort.

Ettenheim
Le magistrat indique les mesures à prendre pour la défense du château.

Haguenau
Le magistrat transmet des renseignements sur les mouvements des Armagnacs et annonce que le duc Othon se porte avec seize cents chevaux vers Surbourg. Il s'informe si le Landvogt d'Alsace se met en mesure de poursuivre l'ennemi. Il communique un relevé des forces des Armagnacs. Il consent à ce que l'évêque ait la nomination de deux commandants dans le corps de troupes, dont l'assemblée de Molsheim a décidé la levée. Il fait part de nouvelles, disant que les Armagnacs campent à Saint-Nicolas-du-Port et que les rois de France et de Sicile se porteront sur Toul et Metz et de là entreront en Alsace. Il annonce l'arrivée de l'ennemi à Saverne, s'informe si les villes de la Souabe se préparent à la défense. Il prévient qu'il enverra toutes les troupes dont il peut disposer à Mommenheim et que ses délégués, ainsi que ceux de Schlestadt, se rendront aux conférences convoquées à Strasbourg.

Kaysersberg transmet des renseignements sur la marche des ennemis.

Marmoutier sollicite la remise d'une somme de 73 florins, que le magistrat de Strasbourg lui réclame pour une fourniture de poudre.

Rosheim demande cinquante arquebusiers pour sa défense. Il relate une rencontre entre les Armagnacs et les troupes d'Ulrich de Rathsamhausen et de Syfrit d'Oberkirch. Il transmet les propositions faites par l'ennemi pour l'échange des prisonniers.

Rouffach annonce l'invasion des Armagnacs dans les possessions de la Maison d'Autriche en Alsace.

Sarrebourg
Le magistrat prévient que l'ennemi a envoyé des émissaires en Alsace pour explorer le pays. Il annonce le secours du seigneur de Sarrebourg. Il annonce la nouvelle de l'invasion des Armagnacs en Lorraine.
Il fait savoir que Frédéric de Sefeny, maréchal de Lorraine, a ravagé Vic et ses environs; il demande un secours de dix a douze hommes. Il demande si la ville de Metz a conclu la paix avec le roi de France. Il se justifie de l'accusation d'avoir reçu les ennemis de la ville de Strasbourg dans ces murs.

Schlestadt exprime sa satisfaction au sujet des mesures prises par l'évêque, par la noblesse et par les villes de l'empire. Il annonce l'arrivée du roi de France à Nancy et l'envoi d'émissaires ennemis en Alsace.

Wangen annonce que Jean de Fénétrange amène des troupes de France en Alsace.

Villé demande aide et assitance et prévient qu'il se fait des transports d'armes et de munitions dans le pays pour le compte du roi de France.

Wissembourg demande des renseignements sur les Armagnacs. Expose des questions à traiter dans une assemblée convoquée dans cete ville.

Correspondance du Margrave Jacques de Bade avec le Magistrat de Strasbourg


Le margrave promet son secours aux mesures de défense qu'on prendra contre les Armagnacs et annonce qu'il enverra des délégués à Strasbourg pour traiter cette question. Il informe le magistrat qu'il marchera contre l'ennemi et demande des approvisionnements pour les troupes qu'il dirigera vers Strasbourg (1439). Il le remercie des communications qu'il lui a faites (1441); il lui offre ses secours (1443). Il demande qu'on lui renvoie Jean Jungherr, dont il a besoin pour la défense de la seigneurie de Hochberg, menacée par le dauphin. Il signale l'arrivée des Armagnacs à Metz. Il transmet des nouvelles reçues de la reine de Sicile, disant que le dauphin a l'intention d'envahir l'Allemagne. Il annonce que le roi de France occupe le duché de Bar avec douze mille hommes et engage le magistrat à prendre des mesures pour défendre Rhinau. Il signale les ravages exercés dans le duché de Bar par les Armagnacs. Il communique des informations reçues du seigneur de Blâmont, maréchal de Bourgogne, disant que le dauphin a l'intention de jeter ses troupes, parmi lesquelles se trouvent trois mille Anglais, en Allemagne pour secourir l'archiduc d'Autriche. Il prévient qu'il a pris des mesures pour faire escorter les arquebusiers étrangers, enrôlés au service de la Ville de Strasbourg. Il demande des détails sur une rencontre entre les troupes strasbourgeoises et les Armagnacs près de Marlenheim. Il annonce qu'il a envoyé des hommes d'armes à Rhinau. Bock de Stauffenberg sollicite du magistrat la mise en liberté d'un sujet du margrave de Bade.

Correspondance de divers seigneurs d'Alsace

Bourcard de Mülnheim et Albert Schalck annoncent leur arrivée à Obernai, où ils ont appris que des troupes ennemies se sont portées vers Schlestadt et font un rapport sur leurs négociations, à Rosheim, avec le Landvogt Henri de Fleckenstein et Henri de Hohenstein, touchant l'organisation de la défense. Eberlin de Mülnheim, chanoine de Saint-Pierre-le-Jeune, informe le magistrat que les armées françaises et anglaises doivent se rencontrer devant la ville d'Arras; rapports de Jean de Mülnheim et de Nicolas Schanlit, délégués de la Ville de Strasbourg à l'assemblée de Fribourg. Le magistrat charge Bourcard de Mülnheim d'engager le comte Palatin Louis et l'évêque à réunir leurs forces à celles de la Ville de Strasbourg, pour combattre les Armagnacs, qui ont pris Ferrette et menacent Montbéliard. Diebold de Mülnheim transmet des nouvelles, disant que Jean de Fénétrange est entré en Alsace à la tête des troupes ennemies. Le magistrat charge ses délégués à l'assemblée de Spire d'informer les princes de l'empire que les Armagnacs sont sur le point de pénétrer en Allemagne. Sauf-conduits délivrés par le magistrat à des prisonniers, auxquels il accorde quinze jours de liberté pour se procurer leur rançon. Le magistrat de Strasbourg informe celui de Haguenau qu'il a convoqué une assemblée dans cette dernière ville.
Il prévient les marchands strasbourgeois qui se trouvent à la foire de Francfort, que la ville est menacée par l'ennemi et leur recommande d'user de prudence à leur retour. Il annonce à Ulrich Bock et à Jacques Wurmser qu'on parle d'une invasion de troupes étrangères en Alsace. Il remercie le chanoine Conrad de Busnang de ses renseignements sur les violences exercées par les Armagnacs à Ottmarsheim. Conrad de Busnang informe le magistrat que le dauphin campe à Langres et atteste que Henri de Landsperg a pris part à la bataille livrée aux Armagnacs devant Bâle. L'Ammeister de Strasbourg prévient le bailli de Herrenstein que les Armagnacs s'avancent vers l'Alsace et lui enjoint de faire savoir s'il a besoin d'hommes et d'armes. Ce fonctionnaire donne des renseignements sur la position des Armagnacs en Lorraine. Il annonce que Neuwiller est menacé, que cinq cents hommes, après avoir attaqué Sarrebourg, se sont portés sur Fribourg (1439). Il transmet les bruits qui courent sur la marche des Armagnacs (1444). Il fait savoir que l'ennemi assiège les habitants de Dossenheim, retranchés dans le cimetière; que le duc de Calabre, à la tête de douze mille chevaux, menace les châteaux de La Petite-Pierre et d'Einoltzhusen.
Reinhard Nipberg, Unterlandvogt d'Alsace, correspond avec le magistrat au sujet des mesures de défense à prendre contre les Armagnacs. Il signale l'occupation de la montée de Saverne par l'ennemi et prie le magistrat d'envoyer ses délégués à une entrevue convenue entre lui et l'évêque. Il annonce une assemblée à Molsheim; il fait savoir que le margrave de Roetteln a adressé un appel aux princes de l'empire pour qu'ils le rejoignent avec leurs troupes à Ensisheim. II communique copie d'une lettre écrite par le roi de France à l'achevêque de Mayence et au comte Palatin Othon, dans laquelle Sa Majesté déplore les désordres commis par les Armagnacs, promet de punir ces derniers et d'empêcher leurs excès à l'avenir (1439). Il transmet des nouvelles, disant que les Armagnacs vont envahir l'Alsace. Il propose au magistrat de partager la sécurité des routes, il fait savoir que le bâtard de Bourgogne est arrivé à Falkenberg, dans le Westrich, avec cinq cents chevaux.
Le secrétaire du landvogt annonce que le seigneur de Linange a attaqué Jacques de Lichtenberg, auquel il a enlevé trois mille têtes de bétail, tué des hommes et fait des prisonniers.

Correspondance des villes d'Allemagne

Augsbourg demande des renseignements sur l'invasion et annonce l'enrôlement de cinquante arquebusiers pour le compte de la Ville de Strasbourg.

Cologne prend des informations sur les Armagnacs.

Duisbourg
répond au sujet d'un emprunt de 6 000 florins que le magistrat de Strasbourg demande à contracter.

Esslingen
recommande les intérêts de Henri Buckus.

Francfort remercie le magistrat de Strasbourg des nouvelles qu'il lui a communiquées et demande des renseignements sur les bruits qui courent et d'après lesquels les Armagnacs auraient été chassés de Montbéliard après avoir perdu leur butin; les princes d'Autriche auraient conclu la paix avec la Confédération hélvétique; enfin, des paysans se seraient soulevés contre leurs seigneurs dans l'intention de faire cause commune avec les Armagnacs. Cette ville recommande son contingent aux soins du magistrat de Strasbourg.

Fribourg fait ses offres de service.

Kentzingen demande des secours pour défendre son château et prie qu'on le dispense, en considération de sa
pauvreté, de fournir des hommes et des céréales.

Mayence demande des renseignements sur les Armagnacs et un sauf-conduit pour le héraut du roi du France, chargé de rassurer la Ville de Strasbourg sur les intentions de sa Majesté.

Noerdlingen demande le renvoi de trois de ses habitants qui sont au service de la Ville de Strasbourg.

Nuremberg annonce que le roi romain de concert avec les états de l'empire, enrôle des troupes et organise la résistance. Il transmet au magistrat une lettre de Sa Majesté et l'informe qu'il tient cinquante arquebusiers à sa disposition.

Rothenbourg sur le Neckar envoie maître Louis Zimermann, expert dans l'art de la guerre, au secours de la Ville de Strasbourg.

Rothenbourg sur la Tauber fait ses condoléances au sujet de violences exercées par l'armée du dauphin contre la ville de Strasbourg et donne des conseils de prudence au magistrat.

Rothweil recommande maître Marquard, chargé d'étudier l'organisation militaire de la ville de Strasbourg.

Schaffhouse prend des informations sur la marche des événements.

Spire fait ses remerciements pour les communications reçues. Il demande des renseignements sur l'armée d'invasion.
Il annonce que le roi romain se mettra en campagne contre les envahisseurs de l'Alsace. Il s'informe si la ville de Strasbourg enverra des délégués à la diète de Worms. Il prie le magistrat de recevoir dans ses murs quarante cavaliers, envoyés en Alsace sous le commandement du capitaine Bourcard Sturmfeder. Il s'enquiert s'il se confirme que les villes de Bàle et de Berne négocient la paix avec les Armagnacs.
Il demande communication du recès de l'assemblée tenue à Strasbourg par les princes de l'empire, en vue de négociations à entamer avec le dauphin. Il prévient qu'on suppose au roi de France, au duc de Calabre et à Jean de Fénétrange, l'intention d'attaquer Strasbourg.

Ulm exprime l'impression douloureuse que lui a fait éprouver le récit des cruautés commises par les Armagnacs et offre ses services au magistrat de Strasbourg. Il le prévient qu'il enverra quatre-vingts hommes à son secours. Il demande des renseignements sur ce qui s'est passé entre les Armagnacs et la ville de Strasbourg, au service de laquelle il consent à laisser ses arquebusiers. Il s'informe si effectivement le roi d'Angleterre et de nombreuses bandes, venant de France, s'avancent vers l'Alsace. Il manifeste l'espoir que les états de l'empire réuniront leurs efforts contre les Armagnacs. Il recommande Barthélémy Luterbach, désirant entrer au service de la Ville de Strasbourg en qualité d'arquebusier et le comte Conrad de Helfenstein, devant y passer avec sa suite pour rejoindre les troupes du roi romain.
Il annonce l'envoi de cinquante arquebusiers; il fait savoir que le duc d'Autriche a convoqué une assemblée à Tübingen, que ce prince et les Suisses continuent à se faire beaucoup de mal réciproquement, que le roi romain guerroie en Hongrie. Il dénonce les hostilités commises par Eberhard d'Urbach contre les villes de l'Empire et signale des rassemblements de troupes à Kroewelsheim

Worms demande des renseignements sur les Armagnacs.

Les villes liguées de la Souabe annoncent qu'elles envoient douze cents hommes au secours de Strasbourg. Les délégués de ces villes, assemblés à Ulm, demandent le renvoi de cinquante arquebusiers qu'elles ont mis à la disposition du magistrat au début de la guerre.

Rapports divers faits par les émissaires

Fritsch Karcher, messager de Strasbourg, informe le magistrat que les Armagnacs campent près de Belfort et ont pris Grandvillars et Montreux. Nicolas Chanlit dément la nouvelle d'après laquelle la ville de Bâle aurait conclu la paix avec les Armagnacs. Il rend compte de ses négociations avec les délégués de la Confédération helvétique à Zofingen, et d'une entrevue qu'il a eue avec le duc Albert d'Autriche, qui réclame le concours des villes et des princes pour rentrer en possession de ses états que les Suisses lui ont enlevés. Il propose une trêve et la convocation d'une assemblée à Zofingen. Il établit un rapport d'Obrecht Schalck et de Nicolas Schanlit sur leur mission auprès du margrave de Bade. Il demande des renseignements sur l'arrivée des Armagnacs en Lorraine et sur leurs dispositions à envahir l'Alsace. Il annonce la prise de Marckolsheim par le dauphin qui menace Rhinau. Nouvelles disant que le maréchal de Bourgogne a défait les Armagnacs, qui ont brûlé leurs morts pour en cacher le nombre, que la paix a été conclue entre la France et l'Angleterre, que les habitants de la Lorraine mettent leurs biens en sûreté dans les villes.
Il annonce que le dauphin a l'intention d'envahir l'Alsace.
Relation d'un combat livré par Jean de Fénétrange et Rodolphe de Linange aux habitants de Sarrebourg.
Rapport d'un émissaire de Strasbourg sur la marche de l'ennemi. Nouvelle annonçant que le seigneur de Commercy a fait la paix avec le roi de France au prix de 25 000 florins.
Renseignements transmis par un émissaire strasbourgeois sur les mesures de défense concertées dans une assemblée tenue à Fribourg en Brisgau, sur l'occupation de plusieurs villes d'Alsace par le dauphin et sur les forces de ce prince. Un bourgeois de Montbéliard fournit des indications sur l'armée du dauphin, annonce la prise des villes et des châteaux appartenant à la maison d'Autriche et engage le magistrat de Strasbourg à se tenir sur ses gardes.

Nouvelles disant que le dauphin servira la cause de la maison d'Autriche contre les Suisses. Jean Rubsam informe le magistrat des mesures de défense prises en Bourgogne contre les Armagnacs. Il établit des rapports de Léonard Drachenfels, chargé d'une mission à Bruxelles et d'un émissaire envoyé à Nancy. Jean Emich fait savoir que les conseillers du roi romain et ceux du duc d'Autriche se sont rendus à Ensisheim, auprès du dauphin, pour négocier la paix.
Henri Eplepe annonce l'arrivée des Armagnacs à Saverne.
Ulrich Bock et Léonard Drachenfels préviennent que le seigneur de Blâmont est en marche vers l'Alsace avec cinq cents chevaux. Léonard Drachenfels transmet des renseignements, disant que le seigneur d'Oberstein et d'autres menacent Rhinau.

Correspondance des autorités de Bâle et de Berne

Le magistrat de Bâle communique une lettre de la comtesse Henriette de Wurtemberg et de Montbéliard, annonçant que les Armagnacs, au nombre de dix-huit mille traverseront la Lorraine pour entrer en Alsace.
Il demande s'il est vrai que de nombreux seigneurs, de même que Strasbourg et d'autres villes, organisent la résistance contre l'ennemi. Il annonce que les Armagnacs ont pris Montreux et Granvillars et tué cinquante enfants dans cette dernière localité. Il exprime sa douleur aux sujet des excès commis par ces envahisseurs. Il fait savoir que ces hordes campent à Altkirch, qu'elles ravagent tout et s'apprétent à bloquer Bâle, qui s'est mis en état de défense.
Il informe le magistrat que les ennemis, au nombre de cinq cents, se sont approchés à une lieue de Bâle et s'enquiert de l'attitude de la noblesse d'Alsace. Il promet de fournir les secours dont il peut encore disposer, après avoir fait face aux ennemis qui entourent la ville et aux exigences du concile réuni dans son enceinte. Il annonce le départ des Armagnacs pour la Bourgogne. Il transmet des renseignements, disant que le connétable de France est arrivé avec ses troupes à Montbéliard, dans l'intention de se jeter sur l'Allemagne, qu'une nombreuse armée doit passer le Rhin entre Bâle et Strasbourg. Il informe que le dauphin s'est emparé de la ville de Montbéliard et du château, qu'il a cinquante mille chevaux avec lui et que les Armagnacs ont envahi le territoire de Bâle et le ravagent.
Il demande aide et assistance et des renseignements sur les négociations entamées par le duc d'Autriche et les archevêques de Mayence et de Cologne avec les conseillers du dauphin, ainsi que sur les armements faits par le comte palatin Louis.
Il exprime ses remerciements pour les communications qui lui ont été fournies sur les préparatifs de guerre du roi romain et des princes de l'empire. Il prend des informations au sujet des armements faits en Allemagne et dans les Pays-Bas et sur la prise de Lutzelbourg, tombé au pouvoir de l'ennemi par trahison.

Le magistrat de Berne invite les délégués strasbourgeois, présents à l'assemblée de Bâle à se rendre aux conférences de Zofingen. Le magistrat de Bâle annonce l'arrivée, devant les murs de cette ville, de troupes qui pillent les gens de la campagne et demande des renseignements sur les hordes qui ont envahi les environs de Strasbourg. Il fait savoir que les archevêques de Mayence et de Trèves veulent intervenir pour débarrasser le pays des Armagnacs. Il s'informe au sujet d'un conciliabule entre les rois de France, d'Ecosse, de Sicile et le duc de Bourgogne.
Il demande communication des décisions prises dans l'assemblée des princes de l'empire, tenue en Allemagne.
Il s'excuse auprès du comte palatin Louis de ne pouvoir envoyer, à cause de la proximité de l'ennemi, ni troupes à Strasbourg, ni délégués à la diète de Spire.
Il prie de magistrat de Strasbourg de le faire représenter à cette diète.
Il demande au roi romain aide et assistance contre le dauphin, qui exige que la ville de BâIe se soumette à son autorité.
Il remercie la ville de Strasbourg de la protection accordée aux marchands bâlois. Il prend des informations au sujet des plaintes formulées contre lui par le magistrat de Strasbourg auprès des états de l'empire, parce qu'il a conclu la paix avec le dauphin. Il se justifie d'avoir conclu la paix et d'avoir fourni aux troupes ennemies les moyens de se maintenir dans le pays, en alléguant l'abandon dans lequel le roi romain et les états de l'empire ont laissé la ville de Bâle, ainsi que la trahison de plusieurs nobles d'Alsace.
Il s'informe si effectivement, malgré la conclusion de la paix entre les princes allemands et le dauphin, les Armagnacs continuent à ravager l'Alsace. Il félicite le magistrat de Strasbourg de la victoire que ses troupes, de concert avec celles du comte palatin Louis, ont remportée sur les Armagnacs. Il accuse la noblesse d'avoir fait cause commune avec les ennemis qui ravagent le territoire de la ville de Bâle.
Il démontre la nécessité de se renseigner sur les rassemblements de troupes qui ont eu lieu en France.
Il demande des renseignements sur le siège du château de Bitche et annonce que le dauphin de France, institué héritier du duc de Milan, a demandé en vain aux Suisses, au pape et au duc de Savoie le passage sur leurs territoires, pour prendre possession du Milanais. Il fait savoir que le roi d'Aragon veut conduire le pape Félix à Rome. Il prie le magistrat de Strasbourg d'envoyer ses délégués à l'assemblée de Brisach, convoquée pour juger des maraudeurs et pour concerter des mesures de répression contre le brigandage exercé sur les routes. Il promet sa protection aux marchands strasbourgeois traversant la Suisse. Il prévient que la noblesse du pays fait des préparatifs de guerre dont on ignore le but et s'informe si le même fait se passe en Alsace.
Il transmet des renseignements venant de Genève, annonçant que les Armagnacs menacent l'Allemagne d'une nouvelle invasion.

Le survol de cette correspondance montre bien que cette invasion était considérée comme une calamité «politique» et l'on sent déjà le rôle futur de Strasbourg. Les horreurs que ces «Arme Gecken» ont fait subir aux populations se trouvent plus tard supplantées par des horreurs plus importantes exercées par les soldats lors de la guerre de Trente Ans. Mais ceci est déjà au 17° siècle.

Jean-Claude WEY

Recherches Médiévales, n°9 (mai 1985)
Bibliographie
juillot@in2p3.fr  Retour Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg 

Louis XI


Pierre Rentchnick

Ces malades qui font l'Histoire
éditions Plon (1983)

Longtemps, Louis XI est resté un roi méconnu jusqu'à la publication de récentes biographies dont celle de l'historien américain Paul Murray Kendall. Ce roi a cependant joué un rôle important en liquidant définitivement la guerre de Cent Ans et en faisant, avec l'aide des Suisses, la conquête du duché de Bourgogne après les batailles de Grandson, Morat et Nancy; enfin, il restaura le pouvoir royal et accentua la réalisation de l'État français.
Dès l'âge de cinquante-cinq ans, Louis présente des troubles du comportement plus marqués: suspicion, mesures arbitraires, isolement, les animaux remplaçant les humains, attitudes «paranoïdes», où se mêlent méfiance, absence d'autocritique et orgueil, sclérose cérébrale, tous symptômes qui apparaissent ouvertement ou entre les lignes dans les chroniques de Philippe de Commynes. Puis c'est la série des accidents subis par les vaisseaux du cerveau qui aboutiront à la mort le 30 août 1483, et que le chroniqueur décrit dans le chapitre intitulé « Comment le roy Loys, par une malladie, perdit aucunement le sens et la parolle, guerissant et rencheant par diverses fois, et comme il se maintenoit en son chasteau du Plessis lez Tours ». On croit lire les souvenirs de Lord Moran sur Winston Churchill... cinq siècles plus tard.

Roi bourgeois, sans prestige et sans apparence chevaleresque, Louis XI avait un physique particulier : le menton pointu, la silhouette voûtée, l'oeil vif, tour à tour perfide et cruel, ou patelin et velouté, la démarche sautillante, mal assurée, la mise modeste, à la limite du ridicule, avec un curieux chapeau pointu à longue visière, et non dans le style des « rois chevaliers ».

Il se donne d'abord les moyens du pouvoir en mettant de l'ordre dans son administration en choisissant avec soin ses conseillers parmi des gens compétents. Dans les provinces, il lui faut des gouverneurs qui exécutent ses ordres. Il crée onze gouvernements militaires pour tenir en main les provinces et organise son armée, car la guerre est son affaire et il lève des impôts en conséquence.

Bien servi par ses officiers, disposant de finances saines, d'une justice dévouée et d'une armée régulière, Louis XI pouvait partir à la reconquête de son royaume, et pour ce faire il fallait abattre la Bourgogne. Ce n'était pas une mince affaire, car à la fin de la guerre de Cent Ans, la Bourgogne était la plus riche partie de France. En outre, Charles le Téméraire, en épousant la soeur d'Édouard IV, roi d'Angleterre, renouait la vieille alliance Angleterre - Bourgogne contre la France.

Louis XI ne pouvait prendre de front le puissant duc de Bourgogne. Il commença ses grandes manoeuvres diplomatiques dans les Flandres, s'efforçant d'y susciter des révoltes contre son rival. Charles le Téméraire se mit bientôt sur pied de guerre. Il fit une rapide campagne, réduisit les révoltes et contraignit le roi Louis à faire un humiliant voyage à Liège. Prisonnier à Péronne, il avait dû assister, impuissant, au dur châtiment des Liégeois qui s'étaient révoltés sur son conseil.

Mais Charles le Téméraire fut moins heureux par la suite et, montrant des tendances maniaco-dépressives, s'agita tous azimuts, se heurta aux Suisses (batailles de Grandson et de Morat) et fut tué sous les remparts de Nancy. Louis XI, qui s'était entendu avec les Suisses, était débarrassé providentiellement d'un adversaire acharné et il exploita son avantage en envahissant la Bourgogne et la Picardie. Grand rassembleur de terres, Louis XI avait reconstitué son royaume par le jeu des conquêtes et des héritages, sur des bases féodales, mais dans un esprit moderne visant à créer un Etat unitaire.

Après avoir situé rapidement le règne de Louis XI, reprenons quelques éléments biographiques. Né le 3 juillet 1423, mort le 30 août 1483, il vécut soixante ans et régna une vingtaine d'années. Présentant des troubles du comportement, il sembla s'être réfugié par instants dans le monde animal et l'on connaît sa zoophilie. Energique et de constitution robuste, de taille moyenne, avec des membres inférieurs grêles et un peu arqués, une grosse tête chauve de bonne heure, il eut une tendance à l'obésité, aimant bien le boire et le manger qui devaient entretenir une hypertension se manifestant notamment par des crises hémorroïdaires dont il souffrit depuis l'âge de vingt-quatre ans. Il semble avoir souffert également de troubles hépatiques à l'âge de quarante-six ans. A cette époque (1469), on voit Guiot de Morennes, marchand de pintes d'étain, demeurant à Tours, vendre deux flacons à Olivier le Mauvais, barbier du roi, pour mettre l'eau de rose et le « fumeterre ». L'eau de rose, comme les parfums, est employée si généralement pour réjouir le cerveau et le coeur qu'il est impossible d'en tirer une indication quelconque. Quant au « fumeterre », nommé vulgairement dans la pharmacopée « l'herbe à jaunisse », cette plante était considérée comme un stimulant du foie. Deux ans plus tard, Louis XI qui s'intéresse beaucoup à la médecine fit emprunter à la faculté de médecine de Paris la copie du manuscrit de Rhazès, médecin arabe du IX° siècle, qui était le joyau de sa collection.

En 1473, on signale une affection cutanée, peut-être eczémateuse et il commence à s'entourer de nouveaux médecins envers lesquels il se montre généreux.

Le premier accident circulatoire.

« Je trouvai un peu le roi notre maître envieilli ; et commençait à soi disposer [à être sujet] à maladie. Toutefois, il n'y parut pas si tôt et conduisait toutes les choses par grand sens », écrivit Philippe de Commynes (à qui l'on doit de merveilleuses chroniques sur Charles le Téméraire et sur Louis XI), parlant de son retour d'Italie en octobre 1478. Durant l'année suivante, les envoyés de la Triple Alliance notèrent que Louis XI était « chaque jour plus isolé », plus contrariant et plus irascible, « comme le sont les gens sur le déclin de l'âge ». Il était sujet à des accès de fièvre et à des refroidissements; apparemment, il avait des crises de goutte et commençait à souffrir d'une maladie de peau, une inflammation parente de la névrodermite, lésion très « démangeante » qui survient fréquemment chez les sujets névrotiques.

Comment le roi Loys, par une malladie, perdit aucunement le sens de la parole, guérissant et rencheant par diverses fois, et comme il se maintenoit en son chanteau du Plessis lez Tours.

« Durant(1) ce temps, qui est l'an mil quatre cens soixante dix neuf, au moys de mars, le Roy commençait à vieillir(2) et devenir mallade : et estant aux Forges, pres Chinon, à son disner [luy] vint comme une percution(3), et perdit la parolle. Il fut levé de table, et tenu pres du feu, et les fenestres closes : et combien qu'il s'en voulsist approucher, l'on l'en garda (aucuns cuydoient bien faire) ; et fut l'an mil quatre cens quatre vingt, au moys de mars, que ceste malladie luy print. Il perdit de tous points la parolle, et congnoissance(4) et mémoire. Sur l'heure y arrivastes vous, monseigneur de Vienne, qui pour lors estiez(5) son medicin, et sur l'heure luy feistes bailler ung clistere, et ouvrir les fenestres et bailler l'air; et incontinent quelque chose(6) de parolle luy revint, et du sens : et monta à cheval(7) et retourna aux Forges, car ce mal lui print en une petite paroisse, à ung quart de lieue de là, où il estoit allé oyr la messe.

« Ledit seigneur fut bien pansé, et faisoit signes de ce qu'il vouloit dire. Entre les autres choses, demanda l'official de Tours pour se confesser, et fit signe que l'on me mandast : car j'estoys à Argenton, qui est à quelques lieues de là. Quant j'arrivay, le trouvay à table, avec luy maistre Adam Fumee(8), qui autresfois avoir esté medicin du roi Charles son père, à ceste heure, que je parle, maistre des requestes, et ung outre medicin, appelé maistre Glaude. Il entendoit peu de ce que on luy disoit ; mais de douleur, il n'en sentoit point : il me fist signe que je couchasse en sa chambre : il ne formoit gueres de motz. Je le servy l'espace de quinze jours(9) à table et à l'entour de sa personne, comme valet de chambre : que je tenoye à grant honneur, et s'y estoye bien tenu. Au bout de deux ou trois jours, la parolle luy commença à revenir et le sens : et luy sembloit que nul ne l'entendoit si bien que moy, parquoy vouloit que tousjours me tinsse aupres de luy : et se confessa audit official, moy present, car autrement ne se fussent entendus. Il n'avoit pas grans parolles à dire, car il s'estoit confessé peu de jours paravant, pour ce que, quant les roys de France veulent toucher les mallades des escruelles ilz se confessent : et nostre Roy n'y failloit jamais une foys la sepmaine. Si les autres ne le font, ilz font tres mal, car tousjours y a largement mallades.

« Comme il se trouva ung peu amendé, il commença ,s'enquerir qui estoient ceulx qui l'avoient tint(10) par force. Il luy, fut dit, incontinent(11) les chassa tous de sa maison. A aucuns osta leurs offices, et oncques puis ne les veit : aux autres, comme monseigneur de Segre et Gilbert de Grassay, seigneur de Champerroux, n'osta riens; mais les en envoya(12).

« Beaucoup furent esbahys de ceste fantasie, blasmerent ce cas, disans qu'ilz l'avoient faict pour bien(13), et disoient vray ; mais les ymaginations des princes sont diverses, et ne les peuvent pas entendre tous ceulx qui se meslent d'en parler.

« Il n'estoit riens dont il eust si grant crainte que de perdre son auctorité(14), qu'il avoit bien grande, et que on luy desobeist en quelque chose que ce fust. D'autre part, il scavoit que(15) le roy Charles, son pere, quant il print la maladie dont il mourut, entra(16) en ymagination qu'on le vouloit empoisonner à la requeste de son filz, et s'y mist si avant qu'il ne voulut pas manger parquoy fut advisé, par le conseil des medicins(17) et de ses plus grans et speciaulx serviteurs, qu'on le feroit manger par force : et ainsi fut faict par grant deliberation et ordre des personnes qui le servoient, et luy fut mys des coullis en la bouche : peu après(18) ceste force, ledit roy Charles mourut.

« Ledit roy Louys, qui de tout temps avoit blasmé ceste façon, print tant à cueur que merveilles ce que ainsi on l'avoit tenu(19) par force : et en faisoit plus de semblant qu'il ne luy tenoit au cueur, le principal fons de ceste matiere, qui le mouvoit, estoit de peur qu'on ne le voulsist mestrier(20) Il en toutes autres choses, comme en expedition de ses affaires et matieres, sur couleur de dire que son sens ne fust pas bon(21).

« Quant il eut faict ce espaventement(22) à ceulx dont j'ay parlé, il s'enquist de l'expedition du conseil et despesches qu'on avoit faict en dix ou douze jours [qu'il avoit esté mallade(23), dont avoient la charge l'evesque d'Alby, son frere le gouverneur de Bourgongne, le mareschal de Gyé, et le seigneur du Lude (car ceulx là se trouverent à l'heure que son mal luy peint, et estoient tous lougez(24) soubz sa chambre, en deux petites chambrettes qu'il y avoit), et voulut veoir les lettres closes qui estoient arrivées et qui arrivoient chascune heure : l'on luy monstroit les principalles, et je les luy lisoye. Il faisoit semblant de les entendre, et les prenoit en sa main, et faisoit semblant de les lire, combien qu'il n'eust nulle congnoissance, et disoit quelque mot, ou faisoit signe des responces qu'il vouloit qui fussent faictes. Nous faisions peu d'expeditions, en attendant la fin de ceste malladie car il estoit maistre avec lequel il falloit charrier droit. Ceste malladie luy dura environ quinze jours, et revint, quant au sens et à la parolle, en son premier estat ; mais il demoura foible, et en suspiction de retourner en cest inconvenient : car naturellement il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil des medicins. »

Datation du premier accident cérébral de Louis XI.

On sait les difficultés d'interprétation des textes anciens. Pour en donner un exemple, Kendall montre la légèreté avec laquelle on peut dater des événements historiques:
« Les deux seuls documents dont nous disposions pour dater la première thrombose (oblitération d'un vaisseau par un caillot) cérébrale de Louis XI nous sont fournis par Commynes (Mémoires, éd. Mandrot, t. II, p. 39) et par le chroniqueur parisien Jean de Roye (Chronique scandaleuse, t. II, p. 104). Ce dernier place cette attaque en mars 1481 (quoique à Plessis-lès-Tours). Commynes, dont les dates sont parfois inexactes, affirme tout d'abord que la maladie frappa le roi en mars 1480, alors qu'il se trouvait aux Forges, près de Chinon ; cependant, trois phrases plus loin seulement, il déclare qu'elle survint en mars 1481. Quoique cette date de 1481 fût autrefois universellement admise, des historiens français du XX° siècle comme B. de Mandrot (éd. Commynes, t. II, p. 39, note 3) et G. Dodu (« Louis XI », dans Revue historique, CLXVIII (1931), pp. 55-57) l'ont remise en question pour situer l'attaque en mars 1479 - bien que rien ne vînt étayer cette hypothèse sinon que Louis était effectivement aux Forges en mars de cette année-là ou, comme Charles Petit-Dutaillis (dans Lavisse, Histoire de France, t. IV, deuxième partie, p. 148) et Pierre Champion (Louis XI, t. II, pp. 309-310), en mars 1480, suivant en cela la première déclaration de Commynes. Pour ce qui est de mars 1479, nous avons la preuve que cette date est incorrecte. En effet, si l'on en croit Commynes (t. II, pp. 40 et 42), parmi ceux qui se trouvaient présents lors de cette première attaque se trouvaient l'évêque d'Albi et Adam Fumée, le médecin royal. Or, en mars 1479, l'évêque était en Savoie ou quelque part dans les territoires bourguignons : trois lettres, que lui adressa Louis les 17 février, 24 et 26 mars (Lettres, t. VII, pp. 259-261, 277-278, 281-282) nous apprennent en effet qu'il accomplissait alors une mission en Franche-Comté, qu'il venait de rallier à la cause du roi. De plus, dans sa lettre du 17 février, Louis XI déclare qu'il s'occupe d'envoyer Adam Fumée en Savoie auprès du duc Philibert. Enfin Commynes rapporte que, durant la maladie du souverain, les conseillers royaux s'efforcèrent d'éviter une augmentation de la taille qu'on percevait alors pour payer sa nouvelle « armée du camp » ; or celle-ci ne vit le jour que bien après la bataille de Guinegate, qui eut lieu en août 1479. De même, la date de 1480 peut être éliminée pour diverses raisons. Tout d'abord, si l'on s'en rapporte à son « itinéraire » (Lettres, t. XI), il n'est pas possible que Louis XI se soit trouvé aux Forges en mars de cette année-là; ensuite, ce que nous dit Commynes de l'impôt levé pour l' « armée du camp » ne correspond pas à cette date; enfin, toujours d'après Commynes, l'attaque survint durant une période de trêve entre Maximilien et Louis XI, alors qu'en mars 1480 ils se livraient ouvertement bataille.

Quant à la date de mars 1481, que nous avons adoptée ici, non seulement elle correspond au témoignage de Jean de Roye comme à la seconde affirmation de Commynes, mais d'autres raisons viennent encore la confirmer. D'après son « itinéraire », nous savons que le roi se trouvait aux Forges entre fin février et début mars 1481. A cette époque, l' « armée du camp » était devenue une réalité, et il y avait effectivement une trêve entre Louis et Maximilien. Par ailleurs, à la fin du printemps 1481, Maximilien informait Edouard IV qu'à l'occasion d'une mission en France, des ambassadeurs allemands, qu'il avait reçus assis, avaient pu constater que le roi paraissait très malade. Enfin, la façon brutale dont Louis refusa d'accorder une audience aux envoyés de Maximilien en avril de cette année-là (Lettres, t. IX, pp. 2426), tout comme le don qu'il fit le mois suivant à Saint Jacques de Compostelle - don si important qu'il fallut remettre à plus tard le paiement de certaines pensions - paraissent également pouvoir s'inscrire à l'appui de notre thèse. Il semble donc qu'il n'y ait guère de raisons pour douter que mars 1481 soit bel et bien la date à laquelle Louis XI fut victime de sa première attaque.

La deuxième thrombose.

Au mois de septembre (1481), alors qu'il était au Plessis, il eut une nouvelle attaque. Couché sur une paillasse dans une galerie du château, il « fut bien deux heures qu'on croyait qu'il fût mort ». Les seigneurs d'Argenton et du Bouchage imploraient l'aide du ciel:
« [Nous] le vouâmes à Monseigneur saint Claude et tous les autres qui étaient présents l'y vouèrent aussi. Incontinent la parole lui revint, et sur l'heure alla par la maison, très faible. »

Entre novembre et décembre, le roi passa un mois chez Commynes, à Argenton, où il « fut fort malade »; de là, il s'en alla à Thouars où il demeura jusqu'à la fin de février 1482, et où « semblablement fut malade ». Le 19 décembre, il avait écrit au prieur du monastère de Salles, à Bourges:
« Je vous prie tant que je puis que vous priiez incessamment Dieu et Notre-Dame-de-Salles pour moi, à ce que leur plaisir sait m'envoyer la fièvre quarte, car j'ai une maladie dont les physiciens disent que je ne puis être guéri sans l'avoir [.... ]. Quand je l'aurai, je vous le ferai savoir incontinent... »

La fièvre quarte (fièvre intermittente d'origine paludéenne), considérée proverbialement comme la plus redoutable des fièvres, paraissait devoir délivrer d'autres maladies et de certaines mélancolies.

On sait qu'en 1927 Wagner von Jauregg recevra le prix Nobel de médecine pour avoir préconisé les cures de malaria(25) pour le traitement d'une certaine forme de syphilis.

A la mi-mars 1482, conformément au voeu de Commynes et de Bouchage, Louis XI entreprit le long voyage qui devait l'amener à Saint-Claude, dans les montagnes franc-comtoises. Manifestement, il envisagea la possibilité de ne pas revenir vivant : il nomma Pierre de Beaujeu, son gendre, le frère cadet du duc de Bourbon, lieutenant général du royaume pendant son absence; en outre, il s'arrêta à Amboise, pour rendre visite à Charles, son fils et héritier. Aux environs du 10 avril, Philippe de Commynes, qu'une mission avait conduit en Savoie, le rejoignit à Beaujeu, dans le Beaujolais

« [Je] fus ébahi de le voir tant était maigre et, défait, note le fidèle conseiller, et m'ébahissais comme il pouvait aller par pays; mais son grand coeur le portait.rlaquo;

Vers le 20 avril, le roi atteignit enfin l'église de Saint-Claude. Pour le confier à ce saint-là, il fallait que ses intimes eussent bien compris leur souverain. En effet, Louis le connaissait depuis fort longtemps. Il s'était arrêté en ces lieux en 1456 déjà, tandis qu'il fuyait le Dauphiné; et, depuis lors, il avait fait à son autel de nombreuses offrandes. Par ailleurs, c'était là qu'avait vécu Jean de Gand, le saint ermite qui, alors que les Anglais envahissaient le royaume, avait un jour prédit au dauphin Charles, son père, qu'il allait avoir un héritier mâle, et que cet héritier régnerait en tant que roi de France.

Une fois son voeu accompli, Louis gagna par petites étapes le cours supérieur de la Loire, où il semble avoir pris le bateau pour faciliter son voyage. Le 8 juin (1482), il était arrivé à Cléry, où il demeura cloîtré dans sa résidence favorite.

Des mois auparavant, après son exhortation au dauphin en septembre 1481, Louis s'était installé au Plessis-du-Parc-lès-Tours. C'était la dernière de ses nombreuses retraites; une retraite dont lui, qui était si souvent revenu à la vie, savait ne jamais plus devoir sortir. Contre la mort, les multiples ressources de son esprit toujours fécond ne pouvaient plus lui servir de rien. Cependant, il lutterait aussi longtemps qu'il le pourrait, et par tous les moyens possibles. Ainsi se refermait cette vie dont les premiers jours s'étaient écoulés dans l'ombre du château de Loches, et que résumait aujourd'hui un corps débile tassé dans un fauteuil.

Louis avait fait du Plessis une forteresse où seuls quelques rares élus osaient pénétrer. Les chemins des environs étaient semés de chausse-trapes où venaient donner les chevaux de quiconque essayait d'approcher par une voie détournée. Le château était entouré d'un fossé - et d'un mur fiché de broches à plusieurs dents scellées dans la maçonnerie. A l'intérieur de l'enceinte, une grille de fer constituait une seconde ligne de défense. Les deux étages de brique qui formaient le bâtiment lui-même étaient construits autour d'une cour fermée sur trois côtés. Aux quatre coins se dressaient des guérites de métal susceptibles d'être déplacées, ce qui « était chose triomphante et coûta plus de vingt mille francs ». Les quarante archers qui s'y tenaient en permanence avaient ordre de tirer sur tout ce qui bougeait aussitôt qu'on avait fermé les portes et levé le pont-levis. Quatre cents hommes patrouillaient nuit et jour sur les murailles et aux alentours du château. Dès qu'à huit heures du matin la grille d'entrée était ouverte et le pont-levis abaissé, des officiers arrivaient pour organiser la garde de jour, « comme en une place de frontière étroitement gardée ».

Cependant, à l'intérieur, Louis avait fait de cette forteresse une demeure confortable et charmante, aux appartements spacieux, simples et gais. Des peintures exécutées par le célèbre Jean Bourdichon et sans doute aussi par Jean Fouquet, le « peintre du roi », en éclairaient les murs. Au travers des pièces, soutenu chacun par trois anges de trois pieds de haut, on pouvait voir cinquante « grands rouleaux » d'azur et d'or, sur lesquels était écrit : Misericordias Domini in Aeternam Cantabo (je chanterai à jamais la miséricorde divine).

Solitude, suspicion et zoophilie.

Louis passait ses journées dans la vaste galerie dont les fenêtres s'ouvraient sur la cour et la campagne avoisinante. Pour tous compagnons, il avait ses lévriers favoris et ses oiseaux, dont la multitude bavarde et colorée s'ébattait dans des cages ou volait librement autour de lui. Pour l'empêcher de s'assoupir, un orchestre champêtre, qui comptait plusieurs bergers du Poitou, jouait sous ses fenêtres des mélodies populaires qui lui rappelaient le bon temps où il pouvait sans peine courir les campagnes et les bois de sa France bien-aimée.

Au mois de décembre l'état du roi était vraiment pitoyable et tragique. Quand les envoyés de Gand lui apportèrent, pour qu'il prêtât serment, le traité d'Arras (1482) consacrant le mariage du dauphin avec Marguerite d'Autriche et consolidant les gains territoriaux de sa politique, le roi s'excusa de ne pouvoir se lever ni se découvrir devant eux. Il demanda la permission de toucher l'Evangile de la main gauche, car il avait le bras droit en écharpe, paralysé de tout un côté. Il était si peu maître de ses mouvements que le coude de son bras droit toucha aussi le livre, ce qui fit rire l'assemblée, au témoignage du venimeux Basin. Une charmante lettre de la fille de Louis XI, Anne de Beaujeu, nous montre qu'il souffrait de la goutte.

Prisonnier de la maladie, il était aussi prisonnier de ses craintes. Par-dessus tout, il redoutait qu'on profitât de sa faiblesse pour lui arracher le pouvoir et le contraindre à vivre « comme un homme qui a perdu la raison ». Aucun seigneur ni aucun prince ne vivait au château du Plessis, où nul personnage n'avait le droit d'entrer avec sa suite. Parmi les grands féodaux, seul Pierre de Beaujeu, son gendre, avait la permission de voir le roi. C'est à lui et à sa fille Anne que Louis avait décidé de confier la régence et la garde du dauphin. Pour ceux qui connaissaient la famille royale, la comtesse de Beaujeu était, par son intelligence et sa force de caractère, l'image même de son père.

Son esprit soupçonneux avait amené Louis à remplacer nombre de vieux serviteurs par des étrangers. Il renouvelait constamment ses gardes et ses domestiques « La nature, disait-il, aime les changements. » Trop faible pour s'occuper des affaires de l'Etat à moins que celles-ci ne revêtissent un caractère d'urgence, il se mit peu à peu à craindre que ses sujets et les peuples voisins ne finissent par le croire mort : aussi avait-il recours à toute espèce de stratagème pour montrer à autrui qu'il était toujours le maître de la France. Renvoyant des officiers, procédant à de nouvelles nominations, rognant ou augmentant les pensions, « il passait son temps, comme il le confia à Commynes, à faire et à défaire des gens». Pour maintenir ses voisins dans l'idée qu'il était toujours bien en vie, il se servait de son amour bien connu des bêtes et se procurait toutes sortes d'animaux qu' « il faisait acheter plus cher que les gens ne les voulaient vendre ». Partout, il commandait des chiens. « En Sicile, envoya quérir quelque mule, spécialement à quelque officier du pays, la payant au double » ; à Naples, des chevaux; en Barbarie, une espèce de petits loups appelés adives ; au Danemark et en Suède, des élans et des rennes, et, « pour avoir six de chacune de ces bêtes, donna au marchand quatre mille cinq cents florins d'Allemagne ». Cependant, lorsque ces animaux arrivaient au Plessis, il était souvent trop malade pour leur prêter la moindre attention, et la plupart du temps, il ne parlait même pas à ceux qui les lui avaient apportés.

Lui qui n'avait jamais accordé une confiance particulière aux médecins, était maintenant la victime de l'un d'eux, un certain Jacques Coitier, homme brutal, rusé et impudent qu'habitait une soif insatiable de puissance et d'argent. Devenu clerc ordinaire à la Chambre des comptes en 1476, Coitier passa bientôt vice-président ; ensuite de quoi, Louis, dominé par la crainte de mourir, le nomma président de la Chambre en octobre 1482, et le dispensa de remplir les fonctions attachées à sa charge. Au travers des terres et des offices qu'il reçut, on peut lire le triste ascendant que cet opportuniste sans scrupules acquit peu à peu sur le roi. Au début de l'année 1483, il réussissait à obtenir l'évêché d'Amiens pour son neveu, et tirait de Louis, sous forme de gages, un revenu mensuel de dix mille écus d'or.

« Ledit médecin, note Commynes, lui était si très rude, que on ne le dirait pas à un valet les outrageuses et rudes paroles qu'il lui disait; et si le craignait tant ledit seigneur qu'il n'eût osé le renvoyer.»

Les forces de Louis s'amenuisaient chaque jour davantage. Lui qui avait semblé mieux fait pour gouverner un monde qu'un royaume », était maintenant si maigre et si décharné qu'il avait du mal à porter sa main à sa bouche. Il refusait toujours de se coucher sur ce qui eût été son lit de mort, et restait installé dans la galerie qu'il affectionnait. Pour tromper la maladie, il s'habillait de soies et de satins aux riches couleurs doublés de précieuses fourrures. A ses intimes, il avait confié qu'il ne pensait pas atteindre soixante ans ; depuis un siècle, disait-il, aucun roi de France n'a dépassé cet âge-là. Ces fameux soixante ans, il devait les fêter le 23 juillet. Pour Commynes:
« Oncques homme ne craignit tant la mort ni ne fit tant de choses pour y mettre remède. Et avait tout le temps de sa vie prié à ses serviteurs et à moi que, si on le croyait en nécessité, que on ne le dît point, et que l'on l'émût seulement à se confesser, sans lui prononcer ce cruel mot de la mort ; car, il lui semblait, n'avait pas coeur d'ouïr une si cruelle sentence».

Le 25 mai, après avoir reçu un message de son chancelier, Louis écrivit à celui-ci « Je vous mercie pour vos lettres [...] mais je vous prie de ne m'en envoyer plus par celui qui les a apportées, car je lui ai trouvé le visage terriblement changé depuis que je ne le vis, et vous promets pour ma foi qu'il m'a fait grand peur. »

Le roi ne négligeait aucune des ressources, célestes ou autres, susceptibles de prolonger sa vie. Durant sa dernière année, il dépensa plusieurs centaines de milliers de francs en offrandes, qu'il distribua non seulement à ses chapelles et à ses églises favorites de France, mais aux Trois-Rois de Cologne, à Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle, à Saint-Servais d'Utrecht, à Saint-Jacques-de-Compostelle et à Saint-Jean-de-Latran à Rome. Il se procura toutes les reliques et tous les remèdes que lui offrait l'Occident. Au pape, il emprunta le « corporal », c'est-à-dire le linge d'autel sur lequel saint Pierre était censé avoir chanté la messe. Il chargea Georges Bissipat, dit Georges le Grec, l'un de ses meilleurs capitaines de marine, de suivre avec trois navires les côtes occidentales de l'Afrique jusqu'aux îles du Cap-Vert, aux confins du monde alors connu, « pour y chercher certaines choses fort importantes pour la santé de sa personne ». Ces « choses » étaient très certainement de grandes tortues de mer. En effet, les médecins de l'époque considéraient qu'il n'y avait pas de meilleur remède contre la lèpre que de se baigner dans le sang de ces animaux(26), et il semble que les derniers mois de Louis aient été assombris par l'idée, apparemment gratuite, que l'inflammation cutanée dont il souffrait n'était autre que le résultat de cette terrible maladie. Travaillé par cette crainte, il implora l'aide de Laurent le Magnifique, à qui il demanda de lui procurer l'une des plus précieuses reliques du saint patron de Florence : l'anneau pastoral de l'évêque Zénobius, supposé guérir la lèpre. Cet anneau appartenait alors à une famille florentine qui, après plusieurs mois de palabres, accepta de le remettre à Laurent, qui s'empressa de le faire parvenir au roi avec quantité d'autres objets sacrés. Louis eut ainsi la consolation de le porter quelque temps, après quoi il revint à Florence dans une châsse d'or incrustée de pierreries.

Parmi les remèdes grâce auxquels Louis espérait recouvrer la santé, il y avait en outre le chrême dont étaient oints les rois de France à l'occasion de leur couronnement.

De tous côtés, le roi quêtait aussi l'appui de femmes et d'hommes saints susceptibles d'améliorer son état.

La troisième thrombose et la mort

Le 25 août 1483, Louis eut une nouvelle thrombose cérébrale. Jusqu'au lendemain après-midi à quatre heures, il resta prostré « presque comme un homme mort ». Enfin, il reprit ses sens. Cependant, conscient qu'il était perdu, il se résolut à faire officiellement connaître que sa fin était proche. A son fils Charles, qu'il insistait désormais pour appeler « le roi », il envoya Pierre de Beaujeu, le chancelier, la majeure partie de sa garde royale et, ce qui est plus émouvant et peut-être plus significatif encore de son renoncement à la vie, tous ses veneurs et tous ses fauconniers.

Pourtant son incurable optimisme ne l'avait pas encore abandonné, et il continuait malgré tout à espérer, accordant un crédit tout particulier aux prières de François de Paule, qu'il convoquait souvent auprès de lui. Mais soudain, son théologien, Jean d'Arly, Olivier le Daim et Jacques Coitier vinrent mettre un terme à ses illusions:
« Sire, lui dirent-ils sans ménagement, n'ayez plus d'espérance en saint homme et en autres choses, car sûrement il en est fait de vous; et pour ce, pensez en votre conscience, car il n'y a nul remède. »

Et chacun d'ajouter encore quelques mots pour mieux lui faire comprendre que tout était fini. Cependant, le roi parvint encore à répondre:
«J'ai espérance que Dieu m'aidera, car par aventure [peut-être] je ne suis pas si malade que vous pensez. »:

Ce fut peut-être la dernière réplique, la dernière faiblesse du comédien. Car, par la suite, il sut accepter l'inévitable, et « toutes autres choses jusqu'à la mort plus vertueusement, nous dit Commynes, que nul homme que j'aie jamais vu mourir ».

Le 30 août, Louis XI entrait en agonie. Il demanda lui-même les saints sacrements, « se confessa très bien », et dit les prières qui convenaient à chacune de ces cérémonies. Il demeura « en grande santé de sens et d'entendement, en bonne mémoire, sans souffrir douleur que l'on connût », et continua de parler « jusques à une patenôtre avant sa mort ». Ses dernières paroles, il les adressa à Notre-Dame d'Embrun, opérant ainsi un retour en arrière vers l'époque où le Dauphiné était pour lui tout l'univers : « O Dame d'Embrun ! implora-t-il, ma bonne maîtresse, aidez-moi ! » Ensuite de quoi, il répéta les paroles du psalmiste : « In te, Domine, speravi, non confundar in aeternum, misericordias Domini in aeternum cantabo » (En Toi, Seigneur, j'ai placé mon espoir; que je ne sois pas confondu à jamais; je chanterai les miséricordes de Dieu dans l'éternité.)

Il mourut dans la soirée du 30 août 1483. « Il eut l'audace de préférer la ruse à la force et il eut la grâce de mettre en pratique un sens de l'humour qui fit de lui un étranger dans son époque. Quoiqu'il ait transformé un grand royaume et laissé à la postérité une brillante leçon de politique; peut-être n'est-il pas plus important par ce qu'il fit que par ce qu'il fut : une des personnalités les plus extraordinaires de tous les temps. » (Kendall.)

Conclusions.

En conclusion, Louis XI fut probablement un artérioscléreux présentant les symptômes désormais classiques de la maladie d'Alvarez(27) puis des thromboses cérébrales.

Quant à la dépression neuropsychique avec préoccupations hypocondriaques et idées de persécution, comme elle a précédé de peu la première crise cérébrale, elle paraît répondre à la mélancolie d'involution présénile et avoir été dans le domaine psychique la première manifestation de l'artériosclérose cérébrale, qui emporta, trois ans plus tard, le grand roi après une troisième crise.

Le célèbre psychiatre français Pinel s'est intéressé au cas de Louis XI:
« Une taciturnité sombre, une gravité dure et repoussante, les âpres inégalités d'un caractère plein d'aigreur et d'emportements, la recherche de la solitude, un regard oblique, le timide embarras d'une âme artificieuse trahissant, dans la jeunesse, la disposition mélancolique de Louis XI, et la fin de sa vie dans la solitude de Plessis-lez-Tours, sont le témoignage de ce délire exclusivement confirmé. »

Ce délire prenait des formes sadiques avec la fabrication de cages de fer pour les prisonniers, cages de fer qu'on redécouvrira lors de la guerre du Viêt-nam...

En bref, des antécédents héréditaires chargés, un physique disgracieux, une intelligence remarquable, mais sans scrupules, une autorité inflexible, une volonté de pouvoir, une défiance soupçonneuse, une cruauté sans pareille, une mégalomanie, ce sont les ingrédients classiques du tyran, du despote et du dictateur dont les nations ont parfois besoin pour vivre ou survivre.

Bibliographie

P. Champion : Louis XI et ses physiciens. Collection Les grands hommes et leurs médecins. Ciba, Lyon, 1935.
Ph. de Commynes : Mémoires. Edition Chantelauze. Librairie de Firm n-Didot, Paris, 1881.
L. Ipcar : Louis XI et ses médecins. Thèse de doctorat, Faculté de médecine de Paris, Ed. Le François, Paris, 1936.
P. M. Kendall : Louis XI. Ed. Fayard, Paris, 1974.
C. Robinson : Historical Pathology : The Case of King Louis XI of France. Amer. J. Insan. 75 : 155-186 1918.
J. Salmon : Jacques Coitier, médecin de Louis XI. Thèse de doctorat, Faculté de médecine de Paris. Ed. Vigne, Paris, 1930.



1. Ms. M. Devant ce temps.
2. Ed. D. A. envieillir.
3. Ed. D. « Pres de Chinon, à son disner luy vint comme une percucion.» Notre manuscrit emploie cette expression: percussion, apoplexie (Roquefort). Sauvage et ses copistes mettent: une perclusion, le substantif de perclus.
4. Ed. D. Et toute cognoissance.
5. Ms. M. Estoyez, variante de estiez.
6. Ed. D. Quelque peu.
7. Ed. D. Puis monta à cheval.
8. Ms. M. Et au lieu de qui.
9. Quinze jours dans ce manuscrit, dans ceux, de la Bibliothèque nationale et dans l'édition Dupont. Quarante jours, dans toutes les autres éditions.
10. Ed. D. Qui l'avoient tenu par forçe
11. Ed. D. Et incontinent.
12. Ed. D. Mais les renvoya.
13. Ed. D. Pour le bien.
14. Ms. M. Son obéissance.
15. Ces mots : « Il scavoit que... » ne sont pas dans notre ms.
16. Ms. M. Il entra.
17. Ed. D. Qu'il ne vouloit plus manger... fut advisé, par le conseil de ses médicins.
18. Ed. D. Et peu apres.
19. Ed: D. Merveilles que ainsi l'on l'avoit tenu.
20. Une des anciennes variantes du verbe maistriser. L'Ed. D. donne cette dernière forme.
21. Ed. D. Soubz couleur de dire que son sens ne fust pas bon, ne suffisant.
22. Ed. D. Cest epoventement. La forme espaventement est plus ancienne, du latin expaventem (La Curne de Sainte-Paleye).
23. Ces mots : qu'il avoit esté mallade, ne sont pas dans notre manuscrit.
24. Ed. D. Logiez.
25. Nous laissons ici le terme de malaria, à la place de paludisme, car, effectivement, en 1927 on parlait de malariathérapie, méthode qui consistait à inoculer un paludisme bénin aux malades atteints de paralysie générale consécutive à la syphylis et à arrêter les accès ainsi provoqués avec de la quinine.
26. Le fait qu'il ait eu recours à cette médecine est peut-être à l'origine de l'histoire, répandue par les princes après sa mort, selon laquelle il aurait bu du sang de nourrisson.
27. La maladie d'Alvarez, qui porte le nom de son « découvreur » Walter C. Alvarez (1884 - 1978), est une succession de légers accidents siégeant au niveau des vaisseaux du cerveau qui constituent autant de signes annonciateurs de délabrements plus graves, qui pourraient certes être évités s'il était porté une attention plus grande à ces mini-incidents, souvent suivis par des altérations du caractère.
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