La Guerre des Suisses ou des Souabes

L'Artillerie strasbourgeoise à la bataille de Dornach 1499

Paul Martin

La célébrité proverbiale de l'artillerie strasbourgeoise ne date que du XVI° siècle. Pourtant l'existence de bouches à feu ou de canons se manifeste à Strasbourg, autant que leur activité, dès la fin du XIV° siècle. Lors de l'invasion en Alsace des bandes d'Enguerrand de Coucy en 1375, les tours de la Ville furent alors garnies de «bühssen» (büchsen), terme qui lui seul indiquait une bouche à feu1.
Les preuves d'emploi de bouches à feu par les Strasbourgeois durant tout le XV° siècle sont assez connues, mais n'impliquent pas la présence d'un matériel nombreux ou important. Jusqu'au milieu du siècle, catapultes et béliers continuaient à faire partie de l'«artillierie» de siège.
Lorsqu'en 1475, la menace d'une attaque de la Ville par l'armée de Charles le Téméraire de Bourgogne fit que le magistrat procéda en hâte à la mise en défense des fortifications, on dut avoir recours à l'achat de nombreuses bouches à feu qui furent accompagnées de leurs maîtres d'artillerie (büchsenmeister)2.
Certes le nombre de pièces existant sur les tours et à l'arsenal de la Ville fut jugé insuffisant, mais la nécessité d'effectuer ailleurs des achats de matériel ne prouve pas à notre avis «qu'on ne fondait point alors, ni ne forgeait des pièces d'artillerie dans notre ville»3.
Tout le matériel d'artillerie était alors utilisé jusqu'à l'usure complète, des pièces plus anciennes servaient à côté de celles de fabrication récente. Un document des Archives municipales de Strasbourg, daté de 1461, indique l'activité d'un fondeur une dizaine d'années auparavant. Le constat fait par le magistrat de Strasbourg de la fonte manquée d'une bouche à feu en 1461 - examen vitrer übel gegossenen büchsen - cite les deux noms du fondeur et de son maitre de pièce: ...meister Hans zum Rine, meist Hans den Rinbruckmeister genennt und Ülrich den buhssenschüssen verhoeret... 4.
D'ailleurs le rôle honorable joué par les 12 ou 13 pièces d'artillerie strasbourgeoise pendant les campagnes contre le Téméraire en 1476 et 1477, lui assigne un rang absolument équivalent à celui auquel pouvaient prétendre alors les artilleries des villes alliées de la Suisse ou de la Basse-Ligue.
Avant d'aborder la guerre de 1499, appelée par les Suisses la «Guerre des Souabes» (Schwabenkrieg), quelques explications préliminaires s'imposent sur l'artillerie en général à la veille de ce conflit. À partir de 1477, les sources locales font défaut pour nous renseigner sur l'état de l'artillerie de la République de Strasbourg depuis le siège de Nancy jusqu'au début du XVI° siècle. Un coup d'oeil rapide sur l'état général de cette arme pendant le dernier quart du XV° siècle permet d'ailleurs de se faire une idée assez précise du développement qu'elle avait également atteint à Strasbourg.
La différence entre l'artillerie de siège et l'artillerie de campagne est déjà nettement établie, mais aucune règle n'avait encore apporté à la fonte ou au coulage des pièces un système de classification quelconque. Le fer forgé ou fondu, le bronze coulé entre indifféremment dans la fabrication des bouches à feu, mais l'art du coulage en bronze avait atteint à la fin du XV° siècle une perfection remarquable.
Tandis que l'artillerie lourde se composait toujours de grosses pièces, de «bombardes» sans affût, les pièces de campagne, montées sur des affûts à roues, atteignaient une maniabilité telle que leur intervention pouvait jouer un rôle décisif sur le champ de bataille.
L'introduction du chargement par la culasse mobile permit un tir plus rapide mais bien moins précis et les pièces de ce genre durent céder le pas aux «serpentines» et «couleuvrines» (Schlangenbüchsen, Feldschlangen) se chargeant par la bouche.
Le problème si compliqué des affûts pour les bouches à feu avait trouvé au cours du siècle des solutions aussi variées que complexes, car l'affût devait parvenir à se mouvoir pour pouvoir transporter le canon et en même temps se prêter aux changements de direction et d'inclinaison de la pièce5.
Finalement c'est l'affût à rouage du type bourguignon (Burgunderlaffette) qui avait été introduit dans l'armée de Charles le Téméraire qui représente, avec ses arcs de pointage et sa crosse d'affût assez longue le modèle le plus courant de la pièce de campagne vers la fin du XV° siècle.
Pourtant, les procédés de pointage encore assez rudimentaires à cette époque, ne permettaient guère un tir très précis. Afin de changer les degrés d'élévation, surtout des grosses pièces, il fallait soit enterrer la crosse de l'affût pour relever le tir, ou alors enterrer les roues pour obtenir le contraire.
L'invention, très importante pour le futur développement de l'artillerie, des «tourillons» (Schildzapfen), dûs aux maîtres d'artillerie de Charles le Téméraire et destinés à maintenir le canon dans les encastrements des flasques de l'affût (Wandlaffette) apporta un accroissement sensible à l'efficacité de l'arme. Le «canon» dans le sens moderne du mot était né6.
Différents spécimens de cette artillerie de campagne avec leurs affûts provenant du butin de Grandson et de Morat sont aujourd'hui encore parfaitement conservés en Suisse, aux Musées de Morat et de la Neuveville7.
Ce sont des pièces de ce genre surtout que la Ville de Strasbourg devait conserver dans son Arsenal, dont le nombre de bouches à feu avait été accru sensiblement par sa part de butin après les batailles de Morat et de Nancy. En 1480 encore, la Ville avait prêté une couleuvrine, deux haquebutes et une bombarde munie de 25 boulets de pierre, de poudre et de plomb à la ville de Lahr (pays de Bade): ... Disser noch geshriben gestuck ist zu lar und ist der stat Strassburg / Item ein Schlangen buss / It zwo klein hacken bussen / It ein stein buss und XXV stein, dorzu puluer und bley...8.
À partir de ce moment jusqu'en 1499 aucun fait précis concernant l'artillerie strasbourgeoise ne vient nous renseigner sur son état ou son activité. Seul, un document des Archives municipales, sans date, mais dont l'écriture permet de le situer vers 1500, nous indique le nom d'un «fondeur de cloches et de canons»: ...meister Bürckel glockengiesser und kanonengiemer... chargé de couler une pièce de gros calibre du genre des «veuglaires», ... ein bühsse als lorchersbuhsse... Ce dernier mot peut se traduire par «Lerchenbüchse» (alouette), ce qui nous fait penser à une pièce d'artillerie de moyenne importance telle que les «veuglaires» qui, selon Victor Gay, venaient, dans l'ordre de grandeur des canons, immédiatement après les bombardes. C'est le rapprochement surtout des mots Lerche - alouette et de veuglaire (en flamand «voghleer») - oiseleur qui nous a fait choisir cette interprétation française du terme allemand9.
La grande voisine de Strasbourg, la Ville de Bâle, avait procédé dans les années 1489 et 1498 à une réorganisation et à la refonte de ses pièces d'artillerie. En fut-il de même à Strasbourg? Malheureusement aucune source ne peut nous renseigner en attendant à cet égard. Seuls quelques documents d'origine suisse concernant la bataille de Dornach en 1499 nous permettront de combler la lacune des sources locales ou régionales.
Après la victoire remportée sur les Bourguignons, l'antagonisme qui opposait la Suisse à la Ligue de Souabe, fondée en 1488, devint de plus en plus prononcé. Les Suisses, décidés à se débarrasser de la tutelle impériale n'hésitèrent pas à répondre à certaines provocations allemandes et la guerre éclata en janvier 1499.
Les victoires remportées par les Confédérés suisses aux batailles de Hard, du Schwaderloch, de Frastenz et de la Calven, décidèrent l'empereur Maximilien Ier à intervenir en personne. Il menaça Constance avec une puissante armée. En même temps, le comte Henri de Furstenberg reçut l'ordre d'envahir le territoire de la Ville de Soleure10.
Henri de Furstenberg avait établi son quartier général à Ensisheim, chef-lieu des possessions de la Maison de Habsbourg dans la Haute-Alsace et dépôt du parc d'artillerie impérial depuis 149211. Les Strasbourgeois avaient donné suite, bien à contre-coeur, au mandement impérial en fournissant un contingent de troupes et d'artillerie sous les ordres du chevalier Hans Spender et Peter Museler. Ce corps rejoignit l'armée de Henri de Furstenberg.
Celle-ci, forte de 16 000 hommes, arriva le 22 juillet dans la plaine entre Arlesheim et Dornach, y établit un camp et commença sans tarder le siège du château de Dornach, position stratégique importante. Cette armée était à tous points de vue la plus brillante parmi toutes celles qui avaient été engagées dans la lutte contre les Suisses. Outre la «Garde wallone» (Welsche Garde) et des corps de troupe impériaux, elle comprenait également de forts contingents des villes de la Basse-Ligue comme Strasbourg, Sélestat, Colmar, Ensisheim, Fribourg et les villes du Brisgau.
Henri de Furstenberg, visant avant tout la destruction du château de Dornach, avait fait amener à pied d'oeuvre dès le mois de juin certaines grosses bouches à feu, telle la «Kätterli d'Ensisheim» (pièce de siège ou bombarde sans affût). Un nombreux parc d'artillerie puissamment fourni et équipé par les villes suivit. Toute cette artillerie, parmi laquelle figurait le fameux «Struss» (l'Autruche) de Strasbourg, était destinée à semer la terreur dans les rangs suisses12.
De leur côté, les Confédérés suisses ne manquaient pas -contrairement à ce qui fut admis pendant longtemps- d'une artillerie capable et entrainée. Moins importante dans le nombre que celle de la Ligue de Souabe, elle était néanmoins à la hauteur de soutenir un siège ou d'appuyer activement l'infanterie suisse sur le champ de bataille. Son action durant la guerre de Souabe fut décisive à plusieurs reprises.
D'ailleurs le dédain qu'éprouvaient alors réciproquement Allemands et Suisses se fit jour dès le début des hostilités dans la lutte acharnée que se livraient les troupes, autant que dans les quolibets qu'ils s'adressaient. Si les Suisses se virent traités de «Küe» (vaches) par les Allemands, par contre la Ligue de Souabe et sa puissante artillerie se firent dédaigneusement désigner de «Furzlossbund» (intraduisible) par les Confédérés13.
Bref, pendant toute la journée du 22 juillet 1499, les troupes de Henri de Furstenberg procédèrent à l'établissement des différents camps en même temps qu'à l'installation de l'artillerie de siège devant le château. En effet, un bombardement efficace exigeait un rapprochement aussi près que possible des bouches à feu. L'activité des artilleurs et des pionniers se manifesta de toutes parts, on creusa des positions de tir pour les bombardes, on établit des mantelets de protection et on transporta les fascines; tout l'attirail de siège avec ses nombreux accessoires fut mis en action14.
Il faut croire que dès le lendemain on ouvrit le feu contre le château-fort de Dornach, vaillamment défendu par Benedikt Hugi, car la chronique anonyme de Bâle (1492-1504) parle de nombreuses grosses pièces, bombarbes et couleuvrines, de la mise en batterie de la grosse pièce, dont furent tirés deux coups : ...und legten die grosse buchsen und tetten zween schütz darin...15.
Pendant ce temps, le camp avait été complètement installé. Sans se soucier d'une attaque ennemie possible, les troupes de Henri de Furstenberg s'abandonnèrent à la nonchalance lorsqu'au début de l'après-midi les troupes de Soleure, de Lucerne, de Zurich et de Berne surprirent l'armée maximilienne par une attaque brusquée. L'effet de la surprise fut complet. Les troupes de Henri de Furstenberg, balayés par une charge impétueuse, durent abandonner en hâte leur campement et laisser entre les mains des Suisses toute l'artillerie presque sans coup férir.
Les bouches à feu dirigées vers le château de Dornach ne purent servir contre les assaillants, car l'attaque des Suisses se produisait dans le flanc de leur position. Une lutte âpre et rapide s'engagea autour des pièces; ceux des servants qui résistèrent furent achevés sans pitié.
Les pièces conquises, y compris celles de Strasbourg, furent en attendant clouées ou renversées par les Suisses afin d'empêcher l'ennemi de s'en servir lors d'un revirement éventuel de la bataille: ... dennoch im umker ward der von Strassburg gschütz verschlagen und umgeworfen... (Valerius Anshelm, Berner Chronik, p. 229)16.
Une gravure sur bois contemporaine, signée D. S., datée de 1499,  montre dans sa partie supérieure des pièces de différents calibres, dirigées encore vers le château de Dornach: à même le sol et entourée de ses servants tués à côté de leur pièce, la «Kätterli d'Ensisheim», grosse pièce frappée du blason de la maison d'Autriche ou de la Ville d'Ensisheim qui portait les mêmes armoiries; au premier plan à gauche, des Suisses s'apprêtent à éventrer un caisson à boulets aux armes de Strasbourg et un fût à poudre, montés sur un chariot dételé.
L'artillerie maximilienne, tombée entre les mains des Confédérés, se composait de deux grosses pièces, les bombardes «Kätterli von Ensisheim » et «Struss von Strassburg» plus environ 50 bouches à feu de différents calibres, montées sur affûts à rouages. Les deux grosses pièces étaient d'ailleurs d'un modèle plus ancien puisqu'elles avaient déjà fait leurs preuves lors du siège de Blamont en 147517.
Le chroniqueur Valerius Anshelm parle aussi dans sa Chronique bernoise (1530-1536) d'une pièce capitale (hoptstuck) qui était si grande que l'inscription suivante pouvait être gravée autour de la bouche de la pièce: Oesterricherin heiss ich / stät und schloss brich ich / vor mim gwalt hiet dich18. Peut-être est-ce cette pièce même qui est reproduite sur une des planches du «Geschützbuch» de 1506 dont nous parlerons plus loin et qui porte la mention: gross hopf stuck ist gesin des römisch küngs hat LX zenntner und ist XII spang lang... (elle avait un poids de 6000 kg et une longueur de 2,64 m environ)19.
Des détails plus précis sur cette artillerie conquise nous sont fournis par la Chronique Suisse de Heinrich Brennwald (Schweizer Chronik 1508-1518) qui indique parmi le butin des Confédérés 21 bouches à feu, dont une grosse pièce de 5 500 kg, 1 quartanne (pièce de siège montée sur affût à rouage) de 4000 kg, 1 quartanne moyenne de 2700 kg et 5 couleuvrines d'un poids total de 2900 kg qui fait 580 kg pour chaque couleuvrine.
En plus, appartenant alors à l'artillerie strasbourgeoise, 4 pièces pesant ensemble 1700 kg et lançant des boulets de pierre d'un calibre moyen, ce qui porte le poids d'une seule pièce à 425 kg; 9 serpentines moyennes d'un poids total de 3900 kg (sans les accessoires), donc environ 432 kg par serpentine, sans parler de nombreuses armes feu portatives : ... Item 4 stein büchsen, schussend in der grössi als ein pals kuglen, hattend alle 17 centner, und 9 ringer schlangen hatend an züg alle 39 centner, sind deren von Strasburg gesin...20
Cet intéressant passage est illustré et complété par un important document iconographique contemporain, un «Geschützbuch» (inventaire d'artillerie illustré) faisant partie du manuscrit d'une copie de la «Zurcher Chronik» de Gerold Edlibach (1506)21.
Nous devons à l'amabilité du Dr E. A. Gessler, Conservateur au Musée National Suisse à Zurich, de nous avoir signalé et communiqué quatre photographies de canons strasbourgeois figurant dans ce recueil. D'ailleurs ce même auteur a déjà publié et commenté ce «Geschützbuch» dans son important travail sur l'artillerie suisse à l'époque de la guerre de Souabe.
Ce manuscrit de 1506 contient la reproduction en dessins coloriés de 64 pièces d'artillerie prises par les Suisses au courant de la campagne de 1499. Ces dessins sont parfois accompagnés d'armoiries relevées sur les canons, le relevé du calibre du boulet et d'un texte explicatif indiquant la provenance, le poids et la longueur de la bouche à feu reproduite. Tous les canons sont peints en gris fer, les affûts en jaune.
Il est plus que probable que parmi les pièces reproduites du butin de Dornach et ne portant aucune indication d'attribution, l'une ou l'autre ait appartenu à la Ville de Strasbourg.
Les quatre canons strasbourgeois reproduits dont trois sont inédits, montrent des affûts à rouage du type bourguignon avec arcs de pointage:
1° fol. 326 a. canon de 400 kg lançant des boulets de pierre ...ein steinbüchs ist gesin deron von Strassburg hatt III zennttner und ward gewunnen zu tornach uff sannt magdalenen tag 1499.
2° fol. 323 b. même type et même inscription.
3° fol. 325 b, couleuvrine moyenne de 300 kg d'une longueur d'environ 1.54 m (en comptant la spang (Spanne) à env. 22 cm) : ...It ein halbe slang ist gesin deron von Strassburg hatt III zennttner und III ist spang lang, ward gewunnen zu tornach... etc.
4° fol. 328b, couleuvrine moyenne de 600 kg d'une longueur d'environ1,76 m: ... It ein halbe schlang... hait VL zennttner und ist lIII spang lang..., etc.
Sur une gravure sur bois représentant le siège de Troyes, imprimée à Strasbourg par Grüninger en 1502 et conservée au Cabinet des Estampes de Strasbourg, l'artiste n'a pas jugé nécessaire de reproduire dans ses dessins les crosses des affûts, et la perspective adoptée ne permet souvent pas de préciser si les affûts sont à flasques ou d'un bloc (Wand- oder Blocklaffette). La même constatation s'impose pour les tourillons qui étaient souvent, utilisés à cette époque pour les canons de moyen et de petit calibre. La forme hexagonale ou octogonale de la chambre du canon à la place d'un cylindre est confirmée pour cette époque par les deux belles pièces de la collection R. Forrer, exposées à Strasbourg en 1903. Ces deux pièces proviennent de Soultzmatt dans le Haut-Rhin (à environ 15 km d'Ensisheim) et, ayant fait peut-être partie d'un parc d'artillerie de réserve concentré à Ensisheim, elles ont pu échapper au désastre de Dornach22.
Trois canons analogues, ayant appartenu sans aucun doute à l'ancien arsenal de Strasbourg, servaient dans les années après 1870 de porte-chaînes devant une des casernes de Strasbourg. Enlevés vers 1874 par ordre de la Mairie, ils furent expédiés à la commune d'Oberkirch (Bade). Celle-ci avait réclamé ces canons, faisant appuyer sa demande par le Grand-Duc Frédéric de Bade. Peu de temps après, la même commune les vendit comme «vieille ferraille» à une fabrique de machines où ils furent acquis par le Zeughaus de Berlin. Ils s'y trouvent encore actuellement. C'est ainsi que trois belles pièces de notre patrimoine local disparurent de Strasbourg, malgré les protestations formulées en son temps par M. Robert Forrer23.
Le transport ou la traction des pièces se faisait par chariot porte-pièce pour les grosses bombardes (traînées parfois par vingt chevaux), par une fourche d'attelage ou par un petit avant-train (sur lequel se fixait la crosse de l'affût) attelé d'un, de deux ou de plusieurs chevaux suivant l'importance de la pièce. De nombreuses illustrations dans les chroniques suisses de Diebold Schilling de Berne et de Lucerne font apparaître encore une autre manière de traction. Dans ce cas, les pièces sont traînées par un système de traction fixé à l'affût sous la volée du canon, la crosse de l'affût trainant alors par terre24.
L'efficacité du tir de l'artillerie de siège est attestée à cette époque par de nombreux témoignages. Même les chansons du temps font ressortir l'importance et la renommée de l'artillerie maximilienne, dont faisait alors partie celle de Strasbourg25:

Der Struss der liess sich hören
mit mengem herten knall,
er wolt nun zerstören
das schloss ganz überall 
mit sinen strengen schiessen... 

Malheureusement, rien ne subsiste des pièces strasbourgeoises de cette époque. Les canons faisant partie du butin de Dornach avaient été répartis entre différentes villes suisses comme Zurich, Lucerne, Soleure et Berne. Ils ont peut-être servi dans les rangs suisses pendant les campagnes d'Italie ou ont été refondus pour couler de nouvelles pièces.
Entre temps, l'artillerie française, rivalisant avec l'artillerie bourguignonne, avait réalisé sous l'impulsion de Louis XI de sensibles progrès, elle fut encore perfectionnée sous le règne de Charles VIII. En pénétrant en Italie en 1495, cette artillerie fit l'admiration des contemporains. L'écrivain Paul Jovius nous dit que «toutes ces pièces étaient encastrées entre deux flasques retenues par des chevilles et suspendues sur leurs tourillons; elles tournaient, autour de leur axe afin qu'on put diriger les coups ... du reste, les maîtres et les conducteurs les faisaient courir avec une telle promptitude que les chevaux attelés, excités par la voix et le fouet, allaient sur les terrains unis aussi vite que la cavalerie»26.
Louis XII fit honneur à ses prédécesseurs. Il envoya en 1499 huit grosses pièces au secours des Suisses, accompagnées de 200 quintaux de poudre, de 300 boulets d'airain, de 2000 carreaux de plomb ainsi que deux fondeurs de canons, douze canoniers, 50 voitures avec des pioches, pelles et hoyaux traînées par 170 chevaux27.
Bientôt, sur les champs de bataille d'Italie, l'artillerie française put se mesurer avec sa rivale allemande, perfectionnée à son tour sous l'impulsion personnelle de l'empereur Maximilien Ier et de son successeur Charles-Quint.
Maximilien qui avait de tout temps témoigné un intérêt tout particulier pour cette arme, passa d'ailleurs à une réforme définitive de son artillerie, dont font preuve les différents inventaires illustrés des Arsenaux de l'Empire (Zeugbücher). L'arsenal de Strasbourg (Zeughus) conserva son indépendance vis-à-vis de l'Empire. Il reçut en 1504 la visite de l'empereur en personne qui inspecta les ateliers de fonderie et l'important parc d'artillerie de la Ville installé en partie à la «Grange-aux-chiens» au Marais-vert. À cette occasion, le magistrat fit don à Maximilien d'une de ses plus belles pièces, le «Grüne Lew » (Lion vert) avec son chargement complet de 40 boulets et de 8 tonnelets de poudre28. À partir de ce moment, l'artillerie strasbourgeoise prit un magnifique essor, tant au point de vue matériel que scientifique, et en 1507 l'empereur Maximilien put assistera des exercices de tir, dont la précision accrut la bonne renommé des canons strasbourgeois.
Paul Martin, Cahiers d'Archéologie et d'Histoire d'Alsace (CAHA) n° 117-120 (1939)
1. Rodolphe Reuss, L'Artillerie strabourgeoise du XIV° au XVII° siècle, Revue Alsacienne, Troisième année 1879-1880, p. 549 ss.
2. L. Schnéegans, Code historique et diplomatique de la Ville de Strasbourg, 1848, I, deuxième partie, p. 197.
3. R. Reuss, op. cit.. p. 552.
4. Archives municipales de Strasbourg, Mandats et Règlements R. 28, fol. 354.
5. Napoléon III et Favé, Etudes sur le passé et l'avenir de l'artillerie, Paris 1862, t. III, p. 214.
6.  E. A. Gessler, Das schweizerische Geschützwesen zur Zeit des Schwabenkrieges 1499, CXIX, Neujahrsblatt der Feuerwerkergesellschaft in Zürich, 1927, p. 16.
7. Reproduits et décrits dans Napoléon III et Favé. op. cit., t. I et III, et dans E. A. Gessler, Die Entwicklung des Geschützwesens in der Schweiz, III, Mitteilungen der Antiquarischen Gesellschaft in Zürich 1920.
8. Archives municipales de Strasbourg, G. U. P. 197, 12.
9. Id. Mandats et Réglements R. 28, fol. 356.
10. E. Tatarinoff, Die Beteiligung Solothurns am Schwabenkrieg bis zur Schlacht bei Dornach, 22. Juli 1499, Festschrift Solothurn 1899.
11. Robert Forrer, Katalog der Ausstellung von Waffen und Militär-Kostümen, Strassburg 1903, I. Teil: Sammlung alter Feuergeschütze, p. 28.
12. E. Tatarinoff, op. cit., pp. 166-167.
13. E. Dürr, Schweizer Kriegsgeschichte, Heft 4, p. 504.
14. E. Tatarinoff, op. cit., pp. 167-168.
15. E. A. Gessler, CXX. Neujahrsblatt der Feuerwerker-Gesellschaft 1928, op. cit., p. 8.
16. id., p. 17.
17. E. A. Gessler, Mitt. d. Antiquar. Gesellsch. Zürich, op. cit., pp. 260, 334.
18. E. A. Gessler. op. cit., note 15. p. 17.
19. Le même, CXXI. Neujahrsblatt. 1429, Tafel I, en haut à gauche2
20. Le même, CXX. Neujahrsblatt 1928, pp. 13-14.
21. Le même, CXXI. Neujahrsblatt 1929, pp. 3 ss.
22. Robert Forrer, Katalog, voir note 11. p. 24 à 32.
23. Zeitschrift für Historische Waffenkunde Bd. VI, pp. 214 et 249.
24. E. A. Gessler, CXXI. Neujahrsblatt op. cit. Abb. 2, 3, 5.
25. Id. p. 32.
26. Napoléon III et Favé op. cit. t. I, p. 100 et t. III, p. 207
27. Ed. Fournier, Curiosités militaires, Paris 1855, p. 153, note 1.
28. Rod. Heuss, op. cit. p. 554.
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