Rencontres fictives entre l'auteur et ses personnages qui lui demandent de poursuivre le récit de leurs aventures.
Le Jules
--Salut bien! fit le personnage.
Je cherchais vainement le nom du visiteur. Cette physionomie m'était
pourtant familière.
--Bonjour, répondis-je, ajoutant à tout hasard. Comment allez-vous
?
--Ça va mieux que si ça
haâyait pas si bien. Et vous? ça
haâye toujours?
J'avais compris.
--Vous êtes le Jules, n'est-ce pas ?
--Mais oui, guériot!
Je savais bien que vous me reconnaitreriez. Alors, vous r'êtes
dans les paperasses ? fit-il jetant un coup d'oeil sur mon bureau.
Je posai mon crayon et lui désignai un siège.
--Asseyez-vous, je vous prie.
--Haïe, pas tant d'paroles
et un peu plus à boire!
Pas d'erreur, c'était Jules.
--Vous prendrez bien une tasse de thé,
fis-je. Il eut un rire énorme.
--Du thé! ? Mais j'es
pas malade!
--Je voulais dire... du thé au rhum.
--Ah, bon ! comme ça, ça va. Et puis, non. Ecoutez, j'aime
mieux le rhum tout seul si ça vous fait rien. Pas plus haut
que le bord, hein! dit-il pendant que je remplissais le verre.
--A la vôtre! Haïe mék,
on boira pus si jeunes!
Il ajouta:
--Vous savez, j'étais pas venu pour ça!
Il montrait le rhum, puis il lança tout de go:
--Je viens vous demander comment qu'c'en est avec l'histoire-là?
--Quelle histoire, Jules ?
--Haïe! Faites
pas la bête. Je parle de l'histoire de la Mélie. Comment
que ça s'fait que vous l'avez laissé en plan depuis un bon
bout d'temps ? Hein, dites ouar!
Je dus avouer que, depuis un certain temps, j'avais en effet un peu négligé
l'histoire de la Mélie. J'insinuai:
--Après tout, Jules, la Mélie s'en moque de cette histoire.
Et vous, vous avez bien tort de vous tracasser à ce sujet.
--Comment, elle s'en moque? Mais pas du tout. Et les aut' non pus.
--Quels autres?
--Eh ! ben, son père, l'Albert; et pis l'Adèle, et pis leur
gamin, l'Ernesse, et pis l'Ugénie. Vous en faites, vous, un sacrê
guéard! Vous nous mettez
d'sur le théâtre et pis vous nous plaquez ! C'est bien vous
qui nous avez inventés, non? Et alors? Qu'est-ce c'est des manières-là
de commencer not' histoire et pis après de nous laisser tomber ?
Moi je crois que vous êtes un drôle de fiârant.
--Non! Jules, je vais vous expliquer: Vous savez que l'histoire de la Mélie,
ce n'est pas seulement l'histoire de la Mélie. Le texte contient
aussi des questions de vocabulaire et de grammaire particulières
à la Vallée. Et il me faut du temps pour me souvenir de toutes
ces particularités linguistiques, folkloriques, étymologiques...
Jules m'interrompit:
--Haïe!, Haïe!
tout ça c'est des fiâffes!
Et pis c'est d' vot' faute. J'es pas
la cause moi si vous emmêlez l'histoire de la Mélie
avec des linguistiques, des folkloriques, et pis comment qu' vous dites
déjà pus? Ah, oui: des tymologiques; et je
n'sais d'belle encore tout quoi. Les machins-là, c'est bien
beau, mais c'est pas ma faute si vous embêtez les gens avec.
Bon nom, dégrouillez-vous
ouar un peu et finissez-là
ouar vot' sacrée bon d'la
d'histoire ! Vous êtes là comme un bâillâh
à ne rien f... Faut pas êt' si tôgnâh
! Les gens y vont dire: Qu'est-c'en est du chnaffiole-là
et vous vous ferez déblâmer
parmi ça. C'est comme
ça dans la vie du monde: faut pas êt' si fiârant!
Voilà qu`il me donnait des leçons, à présent
!
--Et pis les aut's i s'ront contents aussi: la Mélie, l'Ugénie,
l'Ernesse. Ah ! Vous savez l'Albert ? I va mieux: il l'a pus maînnant.
--Il n'a plus quoi?
--Ben, son ischias, quoi.
I r'dévole
de nouveau parmi ça.
J'assurai Jules de tout le plaisir que cette guérison me procurait.
--Faudra en parler dans le livre.
Faut parler de tout. Vous êt' pas not' copain? Alors? Y a que
vous qui savez tout. Vous avez le droit de tout dire d' sur nous.
--Bien, Jules, j y penserai. C'est promis.
Et là-dessus, après un retentissant Salut bien! Jules
disparut comme il était arrivé. De sa visite il ne restait
que le verre de ruhm. Il était encore plein. Bizarre.... ! Bien
sûr, voyons. Un fantôme ça ne boit pas pour
de bon.
L'Ugénie
Je m'étais remis à l'ouvrage. Une toux discrète
me fit retourner. Ce maintien modeste, cette allure effacée, mais
c'était l'Ugénie! Elle commença, un peu embarrassée:
-- J'ai v'nu comme ça vous ouar
pour vous dire qu'avec l'histoire de la Mélie, vous deveriez
continuer. Elle s'rait ben contente vous savez?
--Eugénie, lui dis-je: vous avez un faible pour la Mélie.
Elle avoua:
--Oh oui, mon bon monsieur, vous l'avez d'viné. Je l'aime bien.
C'est comme si ça s'rait ma fille.
--Et les histoires de Mélie vous rappellent l'heureux temps de votre
jeunesse, n'est-ce pas?
--Oui, oui, c'est ça. Ah ! la fois-là!... Moi aussi je...
Elle leva les yeux au ciel. Et le geste qu'elle eut vers le passé
donnait à penser que, pour peu que l'on insistât, elle ne
ferait aucun effort pour passer aux confidences.
--Eugénie ! Je crois que vous aussi, vous en avez déjoué
à travers ça,
les aut' fois...
Voici que je me mettais à parler comme elle!
Elle eut un petit rire plein de confusion et revint à la Mélie.
--C'est une si bonne petite, si vous saviez ! Elle f'rait point d'mal à
une mouche. Et pis, c'est une si...
Elle cherchait son mot. Je l'aidai:
-- C'est une si rapide?
--Oui .. euh... Non, non: c'est pas ça que voulais dire qu'elle
aime rendre service à tout monde. Elle peut rien refuser.
Je le compris sans peine. Mais elle poursuivit:
--Maintenant faut qu'j'aille. C'est aujourd'hui samedi.
--Ah ! oui ? fis-je pour dire quelque chose.
--Faut qu'j'aille au boeuf!
En effet, je l'avais oublié. Et l'Ugénie, allant
au boeuf, se fondit dans l'espace.
L'Albert, l'Adèle et l'Ernesse
A peine avait-elle disparu qu'un bruit de voix annonça d'autres
visiteurs. L'Albert, l'Adèle et leur gamin, l'Ernesse, venaient
d'entrer.
--Qu' c'est haut chez vous ! fit l'Adèle. On
vient tout poussif
pour monter jusqu'ici. C'est plus
pire que d'craouer not'
r'hein!
Je m'empressai d'avancer un fauteuil. Adèle s'y laissa tomber avec
un gros soupir:
--Mon Dieu, ayez pitié de nous et j'tez des pierres aux auts'!
Adèle tenait de sa propre mère cette prière que
l'on pourrait trouver, de prime abord, peu charitable. Ce souhait baroque
ne traduisait en fait qu'un moment passager de lassitude. Et Adèle
eût été fort surprise, si le Créateur, la prenant
au mot, s'était mis, pour de bon,
à jeter des pierres aux autres.
--Oui, expliqua l'Albert en s'asseyant. Et avec ça qu'elle a un
rhomatisse à la
ch'ville d' pied! C'est
seulement pour vous dire...
Son regard tomba sur le verre de rhum:
--C'est pas la peine qu'on d'mande qui qu' c'est qu'a été
v'nu...
J'admis avoir eu la visite de Jules. J'eus un regard pour l'Ernesse. Je
lui tendis un paquet de biscuits.
-- Faut pas lui en donner, Monsieur, interrompit la mère. Il en
mérite point, le man'r gamin-là.
Regardez ouar comment qu'il est
froûnzé avec
ses habits, le ouèt-là!
I r'a d'nouveau été
détraîner
parmi ça avec le
Bian du Noir
Batisse.
--C'est pas vrai; on n'a pas détraîné,
on a seulement routché
en sabots pala d'sur
not' r'hein.
--Courr'té! ouèt'
imbech! Je vous avais bien dit,
Monsieur. I fallait pas lui donner des biscuits. Regardez ouar:
i commence à tout les dégrimmiater!
--Pardon, Monsieur... on vous dérange fit timidement l'Albert.
On était seulement venu vous demander... si vous vouliez bien...
si ça ne vous f'rait rien de raconter not' histoire... pasque
c'est pas d' not' faut' si on parle pas bien le haut-français;
faudra leur dire... Enfin, vous voyez, quoi?
--C'est entendu. Partez tranquille.
--Oui, ajouta l'Adèle, pasque la fois-là, à
l'école. Et pis après, il a fallu tout' svite aller
après les bêtes...
on savait pas grand'chose...
--Je sais, Adèle, je sais: le eins mal eins et le compliment
du Kais'r. Je sais tout cela. Je sais aussi que vous êtes les
plus braves gens du monde. Les meilleurs qu'il existe!
Et mes braves gens s'évanouirent, non sans que l'Ernesse eût
pris un dernier biscuit pour le dégrimmiater
en chemin.
La Mélie
A présent, il ne manquait plus que la Mélie. Elle arriva
bien vite:
--Bonjour, chéri !
Je me retournai. Elle me souriait.
-Mademoiselle... je suis ravi... fis-je.
Elle s'écria:
-- Mademoiselle? Haïe!
appellez-moi Mélie, j'aime
mieux.
--Eh bien... Heu... Mélie... asseyez-vous, je vous prie.
Elle restait debout et demanda:
--Dites-moi ouar d'abord comment
que vous me trouvez?
--Mais, je vous trouve... bien. Très bien même.
--C'est pas ça que j' veux dire. Vous voyez donc rien de changé
?... Pas possible que vous voyez pas ça !
Je cherchais vainement. Elle pirouetta alors sur ses talons, s'arrêta
les mains sur hanches, me fit montre de son profil, puis attendit mon verdict.
--Mélie ! vos cheveux !
--Ah ! Il a trouvé! Vous z-êtes quand même pas si bête
que je croyais. Oui je m'ai fait couper les cheveux. Je viens tout
juste du coiffeur à Chtrasbourg. J'es la tout première
du village à les couper. C'est les copines qui vont baîller
tout bleu!
Certes, à l'époque, couper ses cheveux n'était
pas une chose courante et nombreuses étaient celles qui hésitaient
devant le sacrifice. Mélie demanda encore:
--Ça m' va bien, nam?
J'eus pour cette nuque fraîchement rasée un regard qui ne
se voulait ni trop intéressé, ni exagérément
curieux. Elle me fit, l'oeil en coin:
--Et pis, comment qu' ça-z-attire les garçons !...
D'un geste je remis les choses au point.
--Oh! N'exagérons rien.
--Mais si. Je vous assure. J'ai bien vu. Pas plus tard que le soir ci.
--Vous venez de dire que vous arrivez de Strasbourg...
Le haussement d'épaules qu'elle fit me classa dans la catégorie
de ceux qui mettent du temps à comprendre.
--Eh ! ben, dans le train, que je l'ai vu. I n'y avait un jeune homme qu'était
dans le même compartiment que moi. Eh ben, i me r'gardait tout le
temps. On était tout seuls les deux. I voulait me parler,
mais il osait pas.
--Mélie, ce jeune homme est bien élevé. Il sait qu'on
n'adresse pas la parole à une personne inconnue.
--Mon Dieu! Que vous êtes bête ! Alors comment qu'on se connaisserait
jamais si on se parlait pas? On pourrait jamais connaître personne
alors?
C'était la logique même.
--Oui, i savait pas comment commencer pour me dire quêque chose.
Je voyais bien que ça le décherchait
depuis un bon moment. Alors je m'ai levée pour baisser la
glace. J'arrivais point à
la descendre. Il osait toujours
pas. Alors j'ai dit: «Monsieur, vous voudreriez pas descendre
la glace?»
--Bien volontiers, Mademoiselle, qu'i m' fait. Mais i n'arrivait pas non
pus. Alors on s'a mis tous les deux à tirer et à déhergotter
la fenêtre. Et la glace a
descendu d'un coup.
--A partir de ce moment, la glace était rompue? fis-je, me croyant
spirituel.
Mélie me regarda étonnée.
--Mais non, pourquoi que vous voudreriez qu'on aye cassé
la glace-là ? On s'a mis à discuter et i m'a dit:
«Ça doit gêner un peu quand on se fait couper les cheveux
pour la première fois, n'est-ce pas Mademoiselle? »
--Oh non, pas trop, que j'dis.
--Tiens, moi je croyais que ça piquait, qu'i m'dit.
--Pas du tout, que j'dis: on sent rien.
--Mais si on passe la main sur la nuque, ça ne pique pas un peu?
--Essayez vous même, que j' dis, vous verrez bien que ça pique
pas. On était à Molsheim.
--Ah ! ces omnibus!
--Et le schaffner a monté
dans not' compartiment. Vous comprenez? Alors on a parlé un peu
d'tout.
--Avec l'employé ?
--Non. Nous deux le garçon.
Le schaffner était
dans son coin. I débricolait
quêqu' chose après sa lampe. Je
n' sais d' belle ce qu'elle avait. Elle voulait pas marcher. Il
arrêtait pas de dire des gottferdami.
--Sa présence devait être gênante?
--Eh ben non, on peut pas dire. Au début, pas. On parlait nous
deux le garçon. I m' racontait des tas d' choses. I m' disait
ce qu'i' lisait dans les livres. Il est rud'ment calé. I dit toujours
des mots en ique: psychologique, physiologique, philosophique et j' sais
pus tout quoi. J'ai pas tout compris. Mais i parle drôl'ment bien.
Après, le train s'a de nouveau arrêté. Le schaffner
a descendu. Il a crié: Mutzig!
--Et il est revenu?
-- Non. Heureusement. On a pu mieux parler, alors.
--Et toujours avec des mots en ique?
--Non. Alors pus. Et juste comme le garçon i m'disais que j'avais
bien raison, et que les ch'veux coupés, ça n' piquait pas,
comme qu'il avait cru, voilà qu' le train s'arrête et qu'on
entend: Gresswiller!
--Et que l'employé revient!
--Tout juste. Le bèqué-là,
i r'commence à nous parler de sa lampe ! C'était la vitre
qui voulait plus fermer, qu'i disait. Maintenant elle fermait bien. Il
était bien content. Je pensais: «Si seulement t' la
fermais mék aussi»
Après on a arrivé à une gare.
--Et alors il l'a fermée ?
-- Non il a gueulé: Heiligenberg! Mais il est pus r'venu. Enfin
pas tout d' suite. I v'nait, à une gare oui, à une gare non.
D'sur un bout d' trajet il était avec nous, d'sur
un aut', pas. Vous vous rendez compte ? Mettez-vous à not' place!
--J'essaie, Mélie, j'essaie.
--Alors, comme qu'on allait arriver à Wisches, le Jean-Louis
m'a dit comme ça: «Regardez, Mélie: l'or du soleil
couchant qui tombe sur le vert foncé de nos sombres forêts
!» I sait parler, hein? I m'a aussi dit: «Le rose de ces nuages
est aussi doux à regarder que vos joues sont douces à caresser.»
Je remarquai:
--Si je comprends bien, entre Lutzelhouse et Wisches, vous aviez fait de
notables progrès?
Mélie l'admit sans difficulté:
--Oui, mais déjà entre Urmatt et le Mullerhof.
--Et le schaffner?
--Bien sûr, à Wisches, i r'était
d' nouveau là!
--Mais que voulait-il donc? Il était vieux?
--A peu près comme vous. I voulait rien. Il était seulement
content de parler. I disait qu' le temps allait changer. Il le sentait
à ses cors aux pieds. Enfin, arrivé au Herchpâh,
on l'a pus vu.
--Et la fin du voyage approchait... Jean-Louis i m'a dit qu'i voudrait
bien qu'on s'revoye. I m'a dit qu'on irait au kino, et pis
i veut me donner des lettres à lire. Les lettres de Pascal, qu'i
m'a dit. I paraît que c'est intéressant. I m'a recommandé:
«Vous remarquerez bien, Mélie, la poésie dans les lettres
de Pascal » Je n' sais pas qui qu' c'est du Pascal-là.
C'est sûrement un copain à lui qu'est parti
soldat et qui lui écrit. Je sais point c' que j' veux faire...
--Mais si, Mélie, lisez donc les Lettres de Blaise Pascal
--C'est pas ça que j' veux dire. C'est pour le rendez-vous: je sais
point si je veux l'y aller.
Elle fit une pause. Je m'abstenais de l'influencer. Elle reprit.
--Pasque je vous ai pas dit: C'est un maît'
d'école! Un jeune, mais.
Et les maîts' d'école,
on n'sait pas quoi dire avec eux.
--Dites-moi, Mélie, dis-je, vous n'êtes tout de même
pas venue pour me raconter votre rencontre avec ce jeune maître d'école
et me demander quelle doit en être la suite ? .. Ou alors je ne vous
connais plus?
--Oui, chéri. C'est vrai: j'es venue pour aut' chose.
Avec son plus agréable sourire, elle pousuivit:
--Dites ouar un peu: on me dit
que vous voulez plus vous occuper de moi ? Que vous voulez pus parler de
vot' petite Mélie? C'est vrai, ça ?
--Justement, fis-je, j'ai déjà eu à ce sujet la visite
de Jules, et ce brave Jules prétend que...
Elle me coupa:
--Ah! laissez-moi tranquille avec vot' Jules. Ç'ui-là, j'es
bien contente quand j' l' ai en bas du
dos. C'est de moi que je viens vous parler. Pas du Jules. Et sans
doute pour mieux l'exprimer, elle vint s'assoir sur l'accoudoir de mon
fauteuil.
--Comme ça, j'es bien,
fit-elle.
Alors, confortablement installée, elle me parla longuement d'elle-même.
Précisant un point, revenant sur un autre, n'oubliant aucun détail,
elle me raconta tout. J'écoutai donc ses confidences. Quand elle
eut terminé, elle conclut:
--Et maînnant, chéri, te sais tout.
Voilà qu'elle me tutoyait! Un doute subsistait en moi. Je demandai:
--Ainsi, Mélie, tout ce que je vais raconter sur vous: le râband,
le fils de la cosnat', le
taïaïa,
et tout le reste, ça ne va point vous fâcher?
--Mais non, beau bian, fit elle,
en me passant la main dans les cheveux.
Elle continua:
--I gn'a seulement quê-qu' chose avec le fils du fabricant.
Vous savez celui de la Haute-Vôlée?
Si vous saviez comme c'est un crasse!
Figurez-vous que quand on est quêqu' part les deux, qu'on
boit un verre et que je voudrais bien du Malaga, i m'dit que c'est pas
un vin français; qu'i vaut mieux boire da
bière; que comme ça on fait marcher le commerce français
et travailler les ouvriers français!
-- C'est sûrement un patriote, Mélie.
--Patriote ou pas, j'aime point la bière. Enfin, lui aussi, j'
l' ai en bas du dos: j'es
maînnant tranquille.
Vous saurez tout quoi raconter.
Soudain, changeant de sujet, elle fit:
--J'ai l'impression que j t'ai déjà vu. On s'a pas un
peu connus, nous deux, les aut' fois?
Chez un personnage pour qui le temps n'existe pas, comme la Mélie,
la question n'avait rien d'insolite. Elle disparut. Et son dernier sourire
s'estompa dans la muraille. J'allais me remettre à l'ouvrage lorsque
tout à coup, elle fut à nouveau près de moi:
--J'ai revenu pour te dire quê-qu' chose: Arrange ouar
un peu tes cheveux. T'es tout hersi.
Là-dessus elle disparut pour de
bon. Brave Mélie, toujours charitable... je remis ma coiffure
en ordre et repris mon travail.