Chez la Mélie, le repas du soir tirait à sa fin. Albert et l'Ernesse vidaient consciencieusement leurs assiettes. Nul souci ne les tracassait. Nulle hâte ne les agitait. Ils prenaient tout leur temps.
En face d'eux, Mélie ne tenait plus sur sa chaise. Elle était exaspérée par cette lenteur de ruminants. Elle aurait voulu faire passer un peu de l'excitation qui la possédait dans leurs gestes désespérément mesurés. Comment pouvait-on conserver cette sérénité placide et morne un soir pareil! Oui, un soir pareil: le soir du Bal des Conscrits! Mais pour l'instant, il semblait bien que pour son père et son frère, il n'existât rien d'important au monde que les nourritures entassées devant eux.
Et sa mère, l'Adèle, qui croyait bon d'insister:
--Haïe, Mélie, prends
encore un peu du noir hoch.T'as
rien mangé!
Ah! oui, elle se souciait bien, la Mélie, de reprendre du noir
hoch ou du blanc hoch. Elle
répondit avec impatience:
--Mais quand j' te dis que j'ai pus faim.
L'aigreur de cette réponse ne fit même pas lever la tête
aux autres; pas plus qu'elle ne parut influer sur leur appétit.
Adèle suggéra:
--Mange au moins un morceau du munster-là. C'est du si bon coulant.
Du munster un soir de bal! Et du coulant encore! Mélie haussa les
épaules devant cette désarmante incompréhension.
--Laisse-la, fit Albert. Si elle a faim, elle le sentira
d'jà. Comme ça elle rentrera plus à
bonne heure.
Sur cette affirmation sentencieuse, il s'essuya la bouche d'un revers de
main. Brave Albert, une fois de plus, il donnait la preuve qu'il ne connaissait
rien à la question. Ni aux filles non
plus; ni aux raisons qui les font aller au bal, ni à celles
qui les font revenir.
Enfin, la table fut débarrassée. Pendant quelques instants,
on entendit la mère et la fille s'affairant dans un bruit de vaisselle
autour de la pierre d'eau.
L'Adèle eut un bon mouvement:
--Haïe, c'est bon, va t'apprêter.
Je finirai bien tout' seule de la ressuyer.
Mélie ne se le fit pas dire deux fois, quitta la cuisine et fila
se préparer.
Le père et le fils s'étaient installés autour de la table ronde de la grande chambre. Albert avait déplié le «Courrier de la Bruche» et s'était plongé dans la lecture. Rien n'échappait à son attention quand il parcourait le journal de la Vallée. Ni les ventes de bois à Saulxures ou à Guennbri, ni la publicité de Mesdemoiselles les soeurs Adam, personnes expertes et distinguées annonçant l'arrivée dans leur salon de modes, des derniers chapeaux de Paris; ni le passage de M. Knoderer, dentiste américain; ni la réclame pour les bandages contre la hernie; ni le programme du Cinéma Central de Rothau promettant un programme comme on-n'en-avait-jamais-vu. Albert lisait tout. Depuis l'éditorial politique, auquel il ne comprenait pas grand chose, jusqu'aux derniers faits divers, d'un abord plus facile pour lui, et où reparaissait régulièrement le compte rendu des méfaits de l'éternel ivrogne qui causait du scandale le soir dans les rues de Schirmeck en se tabourant avec les gendarmes.
Pour les gens de la Vallée c'était un brevet d'honorabilité que d'avoir en ces temps-là son nom dans le «Courrier de la Bruche». Mais cela pouvait être aussi la marque de la mauvaise conduite quand on avait été mis au Courrier pour quelque friponnerie. I vont te mettre au «Courrier de la Bruche», c'est par ces mots que l'on mettait charitablement en garde celui qui s'apprêtait à commettre une bêtise.
Pendant que l'Albert lisait, Ernesse était allé prendre dans un coin un vieux tornister tout pelé. Ce tornister, c'était l'unique butin utilisable rapporté par son père de la guerre de quatorze. Ernesse avait tiré livres et cahiers de ce sac de fantassin teuton promu au rôle de cartable pour un écolier français et s'était mis à ses devoirs.
Une grosse lampe à suspension, orgueil de la maison, aux ferrures compliquées et dorées et à gros abat-jour de verre blanc, répandait sur le père et le fils une douce et paisible lumière.
Mélie parut alors. Une main appuyée sur la poignée
de la porte, son sac et ses gants dans l'autre, bien cambrée sur
ses hauts talons, elle s'interrogeait, la mine attentive. N'avait-elle
rien oublié? Un bal des conscrits, c'est une chose tellement importante!
D'un pas délibéré, elle traversa la grande chambre.
L'Albert et l'Ernesse levèrent les yeux pour répondre à
son bonsoir. L'Albert, s'arrachant à un article sur la fièvre
aphteuse des bovins dans la région de Stampoumont et dont la lecture
commençait à lui causer des soucis quant au sort de sa propre
vache, considéra sa fille et dit:
--Bon d'là! quand j'te
vois avec tes cheveux coupés! J'arrive pas à m'habituer à
ça. Qué bête d'idée!
Mélie évita de répondre. Le moment était
mal choisi pour une controverse sur ce sujet. Une colère subite
du doux Albert pouvait l'expédier au lit, et alors quel désastre!
Elle frissonna à cette pensée et retint sa langue fort à
propos.
--Oui, poursuivit l'Albert, toutes celles qu'ont des cheveux coupés
comme toi, si vous croyez que c'est beau! Les garçons, i doivent
bien rigoler après vous.
Et i z'ont bien raison.
Sur ce point, Mélie avait des idées toutes différentes de celles de son père. Et autrement bien fondées. Elle eut la sagesse de les garder pour elle. Le moins que l'on puisse dire est que si Albert ne comprenait rien aux filles, il ne comprenait rien non plus aux garçons.
Adèle venait d'apparaitre sur la porte de la cuisine. Elle coupa
court:
--C'est bon. Laisse-la aller maînnant.
Elle va être en retard.
La mère et la fille sortirent dans le corridor. Adèle, sur
le seuil de la maison, prodigua ses derniers conseils.
--Te devrais mettre un tricot ou un casaquin.
I fait cru. On aura sûrement
de l'eau. Et si te prenais un parapluie
avec? T'agite pas trop en dansant; et te fatigue pas. Bois pas
d'la bière trop froide. Si t'es
suée, sors pas dehors.
Mélie s'envola. Sa mère lui cria encore:
--Amuse-toi bien!...
Recommandation superflue. Pour cela, on pouvait lui faire confiance.
Ce n'avait pas été sans quelque regret qu'Ernesse avait vu partir sa soeur. Comme ça devait être amusant un bal de conscrits!
Albert, lui, s'était replongé dans le Courrier de la Bruche
et les méfaits de la fièvre aphteuse. Le gamin hasarda timidement
(sans trop y croire, mais sait-on jamais!)
--Dis, popah, t'aurais pu me
laisser aller avec elle au bal des conscrits?
Sans lever la tête, Albert répondit:
--T'es fou gamin. T'es bien trop p'tit. T'iras quand te s'ras conscrit.
Travaille maînnant.
Ernesse poussa un soupir. Il fallait renoncer. A vrai dire, il ne l'avait
pas trop espéré. Et puis, réflexion faite, il valait
mieux en certaines circonstances ne pas se trouver dans les parages de
la Mélie. L'exemple récent du Kino l'avait abondamment prouvé.
Il avait terminé ses devoirs. Il demanda:
--Dis, popah, te l'y as
aussi été toi, conscrit?
--Bien sûr que je l'y ai été
--Alors, t'as été conscrit allemand? Pourquoi que t'as pas
voulu être conscrit français?
La question était d'importance. Albert leva la tête. Abandonnant
définitivement ses vaches malades à leur pénible destin,
il dit:
--Ecoute, gamin, que j't'explique. Te sais qu'i avait eu la guerre de septante
et qu'on l'avait perdue?
--Oui, je sais. Et même que c'est à cause de Napoléon
III qu'on a perdu. Oui, c'est de la faute à ç'ui là.
Le maît' d'école l'a dit. I s'a fait prendre à
Sedan. Qué chnaffiole!
Il avait qu'à sortir avec ses soldats et foncer d'sur les
Prussiens et pis, pan, pan! Mais i savait rien faire, le Napoléon
III-là. Tandis que l'autre, Napoléon Ier, t'aurais vu
la chmadrée qu'i
leur aurait foutu aux Prussiens. Et pis, le Mac-Mahon et les aut' générals,
t'aurais vu s'i z'auraient trissé.
Et le Bazaine: tout de suite fusillé! Ça z'aurait changé,
c'est moi qui t' le dis, si i gn'avait eu Napoléon Ier. S'il avait
mêk été là!
--Oui, oui, concéda Albert, qui ajouta avec une grande logique:
mais il était pas là!
--Oui, c'est bien dommage, soupira l'Ernesse du ton que l'on prend après
les grandes occasions perdues à jamais.
Albert reprit.
--Après septante, donc, on a tous fallu
êt' soldats allemands. On pouvait pas faire autrement. A moins
de sauver de l'autre côté.
I en a eu beaucoup qui l'ont fait. Tiens, à Wildresbach pendant
sept ou huit ans après la guerre, i gn'a pas eu un seul conscrit
pour les Allemands. Dès qu'i z'avaient vingt ans, les garcons i
passaient la barrière de bois.
--Qu'est-ce que c'est, la barrière de bois?
--Eh ben, on disait comme ça quand on sauvait
en France.
--Et pourquoi que t'as pas sauvé
aussi toi?
--T'as bien aise de dire. Quand
on partait c'était pour toujours. Ceux qui sauvaient i z'osaient
pu revenir.
Ernesse déclara:
--On n'ose pas dire: on n'ose
pas. Le maît' d'école
l'a dit.
--Et comment qu'i faut dire alors?
--I faut dire: i z'avaient pu le droit de revenir.
--Bon, bon, admit Albert qui n'avait pas saisi la nuance, et il poursuivit.
--Et pis, si tout le monde était parti, réfléchis
ouar un peu: qu'est-ce qui s'rait
arrivé? I aurait pus eu personne ici, et dans la Vallée i'
z'auraient mis des Allemands à not' place. On l'y
aurait été bien avancés!
Ernesse resta songeur. Il n'avait jamais pensé que les choses des
grandes personnes puissent être aussi compliquées. Entrevoyait-il
que l'Histoire qu'on est en train de vivre est bien autrement difficile
que celle qui est écrite dans les livres?
Il demanda:
--Et après que t'avais été conscrit, t'as dû
partir soldat?
--Eh! oui: a fallu partir.
I' m'ont mis au dritte Kaiserliche Gardinfanteriegrenadierregiment. On
avait de sacrés beaux uniformes va! Et pis on était à
Berlin. Une sacrée belle ville.
--Non, c'était une ville pleine de cochons!
--Comment une ville pleine de cochons?
-- Oui, pleine de cochons. Le maît'
d'école l'a dit. Il a dit que quand les protestants français
sont venus à Berlin après la révocation de l'Edit
de Nantes, Berlin ça z'était qu'un sale patelin, avec
des rues toutes chmérées
où qui gn'avait tout plein de cochons qui détréplaient
dans la boue. Et quand on voulait passer, i fallait d'abord faire
lever les cochons chtrêckés
par terre. Le maît' d'école
a aussi dit que ça z'avait été les Français
qui leur avaient appris un tas de choses qu'i savaient pas. Te
savais pas ça toi, hein?
Albert, impressioné par ces précisions historiques, hasarda
cependant:
--En tous les cas, moi j'en ai point vu!
--De quoi qu' t'as pas vu?
--Eh bien, des cochons chtrêckés
dans les rues.
--Bien sûr que non, que t'en n'as pas vu: I gn'en avait pus.
Pisque j'te dis que les Français qui étaient v'nus leur avaient
montré comment qu'i fallait faire pour avoir une belle ville avec
des belles rues, des beaux trottoirs, de belles maisons. Alors, à
force de leur expliquer i z'ont compris que c'était quand même
mieux d'avoir des rues sans cochons. I t'ont pas dit ça hein, les
gens de Berlin? Alors i z'ont pas besoin de faire les fiers avec
leur belle ville maînnant.
Albert l'admit sans peine. Il se devait de reconnaître la science
de l'Ernesse. Comme tous les gens de sa génération, il avait
été à l'école «chez les Allemands»
et le Schulmeister ne lui avait point appris les fastes et les malheurs
de l'histoire de France. Il s'instruisait donc au contact de son fils.
--Tout ça, poursuivit l'Ernesse, c'est d'la faute à Louis
XIV. Vingt dieux qu'il était bête, l'homme-là.
Comment qu'on peut êt' si bête!
--Oui, comment qu'on peut! fit Albert gagné par la généreuse
indignation de son fils. Mais comment qu'i f'sait donc pour les chasser?
Et pourquoi qu'il les chassait?
Ernesse très professoral, expliquait:
--I les chassait pas pour de
vrai, mais il les em...bêtait
tellement qu'i z'en avaient assez. Alors, i sauvaient à l'étranger.
C'était les huguenots qu'on les
disaient et Louis XIV i voulait pus qu'i soient huguenots. Alors
pour les faire changer d'avis, il avait dit à son général
Villars: «Villars, je veux pus qu'i n'y en aye, débrouille-toi».
Alors le Villars, il installait dans les maisons des gens-là des
soldats, des dragons. Un beau jour, t'avais un dragon qu'arrivait à
cheval chez toi. Il voulait la plus belle chambre pour lui et une place
pour son cheval. Et fallait les nourrir tous les deux pour rien. Et i restaient
comme ça en vacances chez toi jusqu'à ce que t'ayes changé
d'avis. Des vrais cochons ces dragons-là. Alors ceux qui voulaient
pas changer d'avis i z'ont sauvé.
I n'y en a eu des dizaines de mille, des centaines de mille qu'ont
fallu sauver. Voilà
ce qu'il a dit not' maît'
d'école. Et c'est comme ça et si gn'avait pas eu
tous les Français-là qu'ont v'nu à Berlin,
i détrépelleraient
encore dans le bla-bla. Alors
i z'ont pas besoin de crâner avec leur ville, conclut Ernesse, terminant
sa démonstration.
Albert approuva la justesse de ces vues. Il y eut un silence. Ernesse
demanda:
--Mais dis ouar, Popah,
quand t'étais à Berlin, comment que t'faisais pour parler,
pisque t'savais point l'allemand?
--Oh, je savais bien quelques mots et pis j'avais pas besoin de beaucoup
parler. Quand j'ai eu fini mes classes, on m'a mis bursch chez not'
Kommandant.
--Qu'est-ce que c'est bursch?
--Ça veut dire brosseur, ordonnance. J'étais comme un valet
de chambre, je faisais les commissions et tout dans la maison du Kommandant.
J'avais pus besoin de faire l'exercice. Ah! j'étais moult
bien. Et pis le Kommandant i parlait bien le français, et
le haut-français
même; et sa femme aussi. Presque tous les officiers y parlaient français.
Le Kommandant i disait comme ça qu'en parlant souvent avec moi ça
lui servirait quand il viendrait une fois en France. Il s'appelait Graf
von Longueville-Renoncourt.
Ernesse bondit:
--Te ouas! te ouas! Je t'ai bien dit! C'est sûrement un d'ceux-làt'
que j'te disais avant. Avec un nom français comme ça,
c'est pas possible autrement. Voilà le résultat. Vingt dieux
qu'il était bête, le Louis XIV-là!... Et il était
gentil avec toi le Kommandant-là?
--Oui, dit l'Albert avec moi il était gentil, mais avec les soldats
i gueulait. Et même avec les officiers. I fallait que ça trisse.
I connaissait rien. Mais un jour i en a un qui s'a bien foutu d'lui.
--Et comment qu'il a fait? voulut savoir l'Ernesse.
--Eh ben ça z'est arrivé comme ça. On habitait dans
une villa qu'était tout près d'la caserne. Alors, des fenêtres
on pouvait ouar tout ce qui s'passait
dans la cour. Un jour que le Kommandant regardait, i voit un jeune lieutenant
qui détraînait
parmi ça, dans la
cour de la caserne. Et l'officier-là, i n'avait point son sabre
au côté comme il aurait fallu qu'i l'aye. Le Kommandant
éclate. I m'appelle.
--Albert! regardez. Là-bàs. Le lieutenant von Schreckenberg-Oldenbourg.
I n'a pas son épée! Et pendant le service encore! Je vas
lui apprendre à respecter mes ordres. Allez me le chercher.
Dites lui qu'i vienne ici, Hop! Schnell! Los! Dépêchez-vous!
Alors moi, je file, je descends, je trouve le lieutenant et j'i dis
que le Kommandant i voulait le voir tout de suite. «Bien, bien qu'i
me dit» et i vient avec moi. 0n monte; on arrive dans l'antichambre.
Juste à ce moment le lieutenant, i s'aperçoit qui n'avait
pas son sabre. Alors i voit le sabre du commandant qu'était accroché
au porte-manteau. I fait ni une ni deux, il l'attache à son ceinturon
«Maintenant annoncez-moi», qu'i dit. Je le fais entrer dans
le salon. Le Kommandant i tournait comme un lion en cage; il était
tout noir en colère,
mais i quand voit le lieutenant au garde-à-vous avec le sabre au
coté, i s'arrête. I r'garde tout
bête. I savait pus quoi dire.
--Heu... heu... Schreckenberg ... je voulais seulement vous dire que...
nous... vous... invitons pour le dîner ce soir.
Le lieutenant i dit merci. I salue et sort. Comme i r'passe dans l'antichambre, i décroche son sabre et le remet au porte-manteau, et s'en va.
Tout à coup, j'entends le Kommandant qui r'gueule:
«Albert, ici sofort»! Je va voir ce qui gn'avait. Il
était à la fenêtre du salon. I m'fait: «Descendez
vite dans la cour et dites au lieutenant von Schreckenberg de venir tout
de suite. Il a de nouveau pus son sabre, le nom
de d'là! Et schneller, schneller, donnerwetter noch einmal».
Moi, je pîpéle
point et je vas chercher le lieutenant. Çui-cit', i monte,
passe dans l'antichambre, prend le sabre du Kommandant et l'accroche au
ceinturon. Maînant, il avait l'habitude. Et il entre au salon. Le
Kommandant, i reste la bouche ouverte. A la fin, i dit: «Heu... heu...
Schreckenberg ... c'était pour vous dire... que le dîner...
ce soir ... ce sera pour huit heures ».
Le lieutenant dit merci, salue et sort. Dans l'antichambre, i r'met le sabre au crochet et pis s'en va.
I passe pas deux minutes que j'entends gueuler le Kommandant: «Albert,
ici sofort Hildegarde, viens aussi toi» (Hildegarde, c'était
la comtesse). On arrive tous les deux en courant. Le Kommandant était
à sa fenêtre: «Approchez qui dit et regardez dans la
cour. Qu'est-ce que vous voyez?» On lui dit: «On voit le lieutenant
von Schreckenberg».
-- Bon: maînnant dîtes-moi
s'il a un sabre ou non.
-- Non, qu'on fait tous les deux Madame et moi, il a point de sabre ».
Alors le Kommandant i dit: «Eh bien! Si! Vous vous trompez tous les
deux! Il en a un! Et vous, vous ne le voyez pas, ça s'appelle une
illusion d'optique! Vous entendez: une ILLUSION d'OPTIQUE!!»
Mais le plus beau de l'affaire c'est que le soir le lieutenant est venu souper chez le Kommandant. Bien sûr, il pouvait pas faire autrement, puisque on l'avait invité.
Et quand il est parti le lieutenant, i m'a glissé une pièce
de deux marks dans la main et i m'a dit:
-- Albert, du bist ein chic type.
Lorsque la Mélie et la Janine parurent à l'entrée
de la salle de bal, les conscrits leur firent une bruyante ovation:
--Vive les filles de la classe!
Il y avait beaucoup de monde et l'on s'amusait bien. Tout le village était là, ou à peu près. Dans la foule, quelques types da ligne. Mais ils se tenaient tranquilles. Les conscrits leur avaient fait comprendre que la canne-major, ça pourrait servir à autre chose qu'à scander la mesure.
Jules avait même proclamé bien haut:
-- Si i gn'en a un des mecs-là qui ramène
sa fraise, je prends la canne-major,
je vole dans l'tas, et je r'och'
dessus avec un rondin
d'charbonnette!
Paul du Grébi, le chef de classe, et André, le trésorier veillaient à ce que tout se passe correctement. Tout spécialement que les musiciens aient assez à boire, mais aussi que les conscrits n'en aient pas trop. La réussite du voyage de la classe à Strasbourg le lendemain était à ce prix.
Les valses alternaient avec les polkas, les mazurkas avec les schieb'. Parfois, l'orchestre se hasardait à un tango ou un fox-trott. Mais la fois-là, c'était de telles nouveautés que les musiciens de la grand-musique ne s'y aventuraient qu'avec circonspection. On peut pas tout saouar. Les scottisch et les rheinlander (gavottes rhénanes) étaient des valeurs plus sûres; et l'on s'y tenait.
On annonça une danse pour les conscrits et les filles de la classe.
Tout le monde dégagea la piste. Jules avait invité Janine.
Tout en dansant il lui dit:
--Alors vous êtes venues quand même les deux?
--Eh! oui, te ouas. I fallait bien.
--Je savais bien que t'viendrais, toi. Mais la Mélie, je croyais
pas qu'elle viendrait.
--Eh! ben j'vas t'dire. Ça z'a été comme ça:
la Mélie, elle voulait pas v'nir au bal. Alors sa mère a
dit «T'as qu'à y aller». Alors elle a v'nu avec
moi.
--Ah! oui?... fit Jules. C'est bien tout ce qu'il pouvait dire le brave
Jules. Les détours de l'âme féminine dépassaient
son entendement. On l'eût fort étonné en lui disant
que Janine, pour le récit des événements, en était
déjà à la quatrième version.
Après quelques danses, on procéda à la mise aux enchères du drapeau de la classe. C'est la coutume. Le gagnant en serait le gardien à vie. Sous les applaudissements, Jules emporta la possession du drapeau. Il en fut tout fier. Toutefois, pour la soirée, les trois couleurs resteraient en toile de fond sur l'estrade de la musique.
Mais la fois-là, il eût été impensable qu'un bal se déroulât sans la traditionnelle danse du ch'vet. La danse du chevet , qu'on nomme aussi danse du tapis, se déroule ainsi. Danseurs et danseuses, se donnant la main, forment une ronde qui tourne au son de la musique. Au centre, un danseur tient à la main un coussin ou un petit carré de tapis: le chevet. Ce cavalier seul fait le choix d'une cavalière et dépose le chevet devant elle. La jeune fille quitte le cercle et vient au centre. Alors agenouillés tous deux sur le coussin posé sur le sol, ils échangent un baiser (ou deux). Ils se relèvent et font un petit tour de danse au milieu de la ronde. La jeune fille à son tour prend le chevet, le dépose devant un cavalier: embrassade, tour de danse; et l'on continue ainsi.
Pour un observateur impartial, il est toujours amusant de relever sur les visages des danseurs, les perceptibles mouvements de l'âme que provoque cette innocente danse du chevet. Tel qui espérait être élu, se voit dédaigné pour un autre. Tel autre se voit choisi par qui il attendait le moins. Et la ronde tourne. Viendra-t-il? Viendra-t-elle me chercher? Dans l'attente du choix, on se donne un air détaché ou indifférent, on feint de regarder ailleurs tandis que celui qui tient en ses mains le chevet, hésite, hésite, à n'en plus finir. C'est à la fois insupportable et délicieux.
Il y a aussi les rigolos --ou les rigolotes-- qui foncent hors du cercle pour aller dénicher dans l'assistance quelque grosse commère mamelue ou un vieux barbichu tout coualé, traîné au centre de la ronde, et qu'on salue à grands rires joyeux.
Le chevet venait d'échoir à Jules. C'était à lui de choisir. Hasard ou volonté délibérée? Le chevet tomba devant la Mélie. On savait qu'ils ne s'étaient jamais adressé la parole que pour se lancer des chtopfes. Qu'allait-il se passer?
Ils firent comme tout le monde. A genoux sur le chevet, ils s'embrassèrent sans façons, puis s'étant relevés, s'enlacèrent pour le petit tour de danse rituel. A peine remarqua-t-on qu'ils le faisaient durer un peu plus que les autres danseurs.
Le bal reprit de plus belle.
Jules estima alors --en toute conscience--- qu'il convenait d'inviter
la Mélie. Elle était libre. Ils dansèrent. D'abord
en silence. Puis Jules s'enhardit et dit:
-- Alors t'es quand venue même à not' bal?
-- Oui, j'es v'nue... Ma mère a dit comme ça que...
-- Je sais, fit Jules. La Janine m'a dit ce qu'elle avait dit.
--Ah oui? Elle t'a dit?... Puisqu'il était si bien au courant, il
était bien superflu de raconter les choses. D'autant plus qu'elle
risquait d'en donner une version inédite. Ce n'aurait été
que la cinquième, après tout.
Mais ce début de confidence rendait leurs propos désormais
plus faciles.
À une certaine façon dont on s'appuyait sur son bras,
Jules sentit vaguement que quelque chose était en train de changer.
-- Alors, i t' plaît not' bal?
--Oh! oui; on s'amuse moult bien
-- Te n' regrettes pas, alors?
--Oh! non.
--Et maînnant non
pus?
Mélie ne répondit pas. Mais leurs yeux s'étant croisés,
Jules crut avoir compris. Il en fut bientôt si convaincu, qu'il n'invita
plus que la Mélie de toute la soirée. On ne le voyait presque
plus au comptoir. On ne les vit bientôt danser qu'ensemble. On finit
par s'en étonner.
À un moment donné, Jules fit la gorge sèche et
la voix hésitante:
--Dis, Mélie, je voudrais te demander quêqu' chose.
--Eh! bien, demande!
-- Je voudrais te d'mander.. si te n' voudrais pas... si te voudrais bien...
venir boire quêqu' chose avec moi?
Lorsqu'ils furent assis dans un coin près du comptoir, elle devant une crème de cacao, lui devant un bock de bière, ils se regardèrent en silence. Et chacun pensait exactement comme l'autre: «Ce n'est pas possible ! Je peux pas m'en ra'ouar»....
Il y avait de quoi, en effet. Par chance, en ce bienheureux instant,
nul vilain génie n'eut la malveillance de ramener dans leur souvenir
les épithètes dont ils s'étaient chargés l'un
l'autre dans un passé encore récent.
Peut-être les avaient-ils sincèrement oubliées...
Du côté de la Mélie, combien avaient-elles été
précises et variées:
Evaltoné... -- Grand
bâillâh... --
Tognâh... -- Chnaffiole...
-- Altata... -- Ouèt
imbech .. -- Ouètte
lemtrée... -- Paouintâh...
-- Ouèt pélé...
-- Fofflâh...
Les petites amies du Jules, elles aussi, en avaient eu chacune pour son
argent:
-- Ta bèquée
râ'bande... -- Ta sotte
Mammélé... --
Ta ouètte guînatt'...
-- Ta couâlée
Rothau.... -- Ta bête de Russ!
Côté Jules, les épithètes n'en étaient pas moins énergiques. Tout récemment, prenant comme de coutume, ses vingt dieux familiers, à témoin, n'avait-il pas proclamé: Qué sacrée garce de fille!
Et voilà qu'ils étaient assis côte à côte, échangeant des paroles, certes banales encore, mais cependant empreintes du plus fort désir de plaire. Les grands sentiments du coeur, quels rudes chemins ne doivent-ils pas emprunter pour atteindre l'épanouissement!... On prétend qu'ils sont, en ce cas, le plus durables.
Mais ce que l'on prétend en ce cas était pour le quart d'heure absolument étranger au préoccupations des conscrits. Disons qu'ils s'en fichaient royalement.
Agglutinés autour de la pompe à bière, la chope
à la main et le regard trouble, ils buvaient tournée sur
tournée. Bientôt les chants s'élevèrent:
«Dans mon berceau, mon père m'a toujours dit
Que je serais un enfant de débauche
Que je serais un enfant sans soucis! »
Ça, c'est en quelque sorte: «Le Chant des Ivrognes de la Vallée de la Bruche».
On ne l'entonne que lorsqu'on a un coup dans le nez et que l'on a besoin
de l'épaule du voisin pour tenir sur les jambes:
«A six ans, mon père m'mène à l'école.
A quatorze ans, je n'en savais pas plus.
A dix-huit ans, je pris la fantaisie
D'y met' la main à un joli cadet»
Cet hymne n'atteint sa véritable grandeur que chanté à
plusieurs voix sur le coup de deux heures du matin alors que le village
est endormi, que le dernier bistrot vient de vous mettre à la porte
et que seuls les chiens répondent à l'écho dans le
silence de la nuit:
«A trent' deux ans mon père me marie .
Après trois mois mon épouse m'a laissé.
Alors, je pris la bouteille pour femme.
Et j'ai juré de ne plus la quitter.
A cinquante ans, après cent mille bouteilles,
Je verse à boire à tous mes amis.
Je verse à boire aux Enfants de débauche,
Je verse à boire aux Enfants sans soucis».
On voit alors dans les ruelles obscures le groupe indécis de trois ou quatre braillards agrippés vaille que vaille les uns aux autres, pestant, trébuchant, sacrant, masse flottante et imprécise aux arrêts chancelants et aux miraculeuses remises en route. De place en place, les jambes flageolantes mais le geste large, ils s'arrêtent pour proclamer à la face des étoiles qu'ils sont ... des enfants de dé...bauche.
Avec, notons-le, un point d'orgue obligé sur le dé
de débauche, suivi d'une attaque ad libitum pour la suite du
texte, et enfin résolution dans la discordance intégrale:
«A soixante ans tout au bord de la tombe,
J'ai bien vécu, je veux mourir content.
Après ma mort on m'mènera en carrosse
De mon vivant j'en ai pas eu le temps»
Personne, dans la Vallée, ne peut se vanter d'avoir jamais entendu un choeur d'hommes chanter juste et en mesure l'hymne des enfants de débauche. Ce n'est pas possible. De deux choses l'une: ou bien on n'est pas saoul et on ne le chante pas; ou bien on est saoul et on le chante faux.
Paul du Grébi s'approcha des choristes. Leur entrain commençait
à l'inquiéter.
-- Eh ! vous autres! C'est pas tout d'
ça. Assez bu! Ça commence à
êt' les heûres. Demain on prend le train.
André intervint aussi.
--Si vous êt' fatigués, rentrez chez vous. Sinon faites danser
les filles. I gn'y en a qui n' pensent qu'à suffer!
Et demain, i vont dékotzer
dans les rues à Chtrasbourg.
De son coin, Jules approuva:
--C'est aussi vrai, ça. I boivent trop. I vont êt' malades.
Nuit sans pareille. On aurait tout vu: Jules faisant la morale à
des buveurs...
Après une dernière danse, la Mélie dit à
Jules:
-- Je crois qu'on devrait rentrer. C'est tard, te sais?
Jules hasarda, le coeur battant:
-- Te veux bien que j' te r'mène
chez vous?
Il n'osait espérer, et pourtant elle répondit:
--Bien sûr. Pourquoi pas?
Ils furent vite dehors du bal dans l'ombre de la rue. Il marchait à
côté d'elle, n'osant la frôler.
Mélie demanda soudain:
--T'as rien oublié, au moins?
--Eh!... non... je crois pas... Ah! si: Vingt dieux, j'ai oublié
le drapeau!
Ils s'arrêtèrent. Jules était perplexe.
--Et si j'irais le chercher demain?...
--Oui, bien sûr. I veut pas sauver,
fit la Mélie qui ajouta toutefois avec bon sens:
--Mais si te vas seulement le chercher demain, les autres i diront: «I
s'a donné tant d' mal pour avoir le drapeau-là, et
maînnantil le laisse
détraîner parmi
ça pour aller r'mener
une fille»...
--T'as raison, dit-il. Faut que j'aille le chercher. Attends-moi.
Jules ne fut pas long à revenir portant sur l'épaule le drapeau enroulé. Ils s'éloignèrent en cet équipage. Jules avait glissé son bras sous celui de la Mélie. Elle n'avait pas protesté. Il avait même l'impression qu'elle s'y appuyait volontiers. De sa main libre, il tenait la hampe de bois en équilibre, et ainsi ils avançaient, tous les trois, si l'on peut dire: Jules au milieu, la Mélie à gauche, le drapeau à droite. Une douce exaltation l'avait envahi. Il était comme au centre du bonheur complet. L'amour de la Mélie. L'amour de la Patrie. Dans un élan de tendresse, il passa son bras autour de la taille de Mélie. Un tiède parfum flottant autour de la brune chevelure acheva de le griser. Il inclina sa tête vers elle. Ells inclina la sienne vers lui. Quant au drapeau, il tirait en sens inverse, et ses franges d'or chatouillaient la nuque de Jules avec une insistance hors de saison. En silence, ils marchaient vers la maison de la Mélie. Au loin, on entendait encore les voix éraillées des derniers groupes de conscrits rentrant chez eux affirmant une fois de plus qu'ils étaient ...des enfants de dé...bauche, des enfants sans soucis ...
Jules et Mélie hâtèrent le pas. Ils ne tenaient pas à rencontrer ces enfants de débauche-là. On a beau aimer ses copains et la France, on n'aime guère croiser quelqu'un quand on se promène la nuit, avec une fille au bras et un drapeau tricolore sur l'épaule.
Ils s'arrêtèrent devant la maison endormie. Les enfants de débauche s'éloignaient dans une autre direction. Leurs voix s'effilochaient dans l'humidité de la nuit. Pour l'instant, on était tranquilles.
Debout l'un en face de l'autre, ils se regardèrent. Allaient-ils déjà se quitter? Ils ne savaient que dire. Jules, une main posée sur l'épaule de la Mélie, de l'autre tenant droit son drapeau la hampe posée à terre, cherchait vainement l'inspiration. Mais allez-donc trouver les mots qui conviennent avec le drapeau national à bout de bras! Irrésistiblement à l'esprit de Jules se présentaient des images insistantes déjà vues quelque part. Mais où donc? A l'église?... Ah! oui: Jeanne d'Arc tenant son étendard à fleurs de lys. - Ou à l'école?... Bonaparte au Pont d'Arcole?... ou bien une remise de décorations le 14 juillet?... Tout cela était beaucoup trop héroïque pour la situation présente. Décidément le drapeau de la Classe devenait encombrant. II lui coupait la chique.
Mélie en avait conscience aussi. Elle lui dit:
-- Pose-le là contre not' maison. I t'embarrass'ra pus. Tiens, appuie-le
au tuyau de not' chânotte,
comme ça i glissera pas.
Les mains libres, Jules allait enfin retrouver son éloquence.
À ce moment, quelques gouttes d'eau tombèrent. Puis d'autres
encore.
--Zut! I manquait pus qu' la pluie!
Ils se collèrent au mur sous l'avancée du toit. Ce n'était
pas une solution. L'eau leur éclaboussait les pieds. Il faudrait
se séparer. Ou trouver autre chose... Les lèvres près
de l'oreille de Jules, Mélie souffla:
--Ecoute. On va entrer dans not' grange. Là on s'ra au sec. J'ouvre.
Prends le drapeau avec.
La porte s'ouvrit sans trop de bruit. Ils se glissèrent comme
des ombres dans le large espace couvert séparant la maison à
droite, l'étable et le grenier à foin à gauche. Mélie,
d'un pas assuré; Jules d'une démarche plus hésitante
et tenant la pointe en avant, comme un chevalier de tournoi, le drapeau
de la classe qui décidément serait de la fête jusqu'au
bout. Quand ils furent habitués à l'obscurité, Mélie
expliqua la disposition des lieux:
-- Te ouas, fit-elle à voix basse, là c'est l'écurie
ou qu'i gn'a not' vache
.-- Pourvu qu'elle gueule pas!
--Là, i gn'a une porte qui va au jardin. Et celle-cit', elle
va dans not' corridor.
Jules écarquillait les yeux et tendait l'oreille. Un grognement
sourd se fit entendre dans un coin. Il y avait aussi leur chien!
--Marquis! Couche!... À la niche!... ordonna la Mélie d'une
voix étouffée mais autoritaire. Le chien se tut.
-- C'est sûr, expliqua-t-elle: i sent quelqu'un qu'est pas de la
maison, alors, i gueule, le bête
de chien-là.
--Te crois vraiment qu'on s'ra tranquilles, ici? dit Jules, avec le clébard-là?
Et vot' vache?... Et tout?..
Dans ces lieux inconnus, il était vaguement inquiet.
Il ajouta:
--Faudrait quand même pas que ton père i vienne. Ça,
ca s'rait le jeu rachevé!
Mélie réfléchit un instant.
-- Attends. J'ai trouvé. On va aller dans not' logette.
Là on s'ra bien. Laisse le drapeau ici. On le reprendra après.
Suis-moi. Donne-moi la main.
Il y avait au milieu du jardin de l'Albert une de ces petites constructions légères, que la vigne vierge et la clématite transformaient, l'été, en un asile de verdure et de fraîcheur. Elle était bien ancienne, la logette de l'Albert. On l'avait toujours vue là. À vrai dire, il eut été difficile de déterminer si la logette soutenait les tiges grimpantes, ou si elle ne tenait debout que par leur secours.
Mélie et Jules se faufilèrent hors de la grange, traversèrent
la cour et s'engagèrent à pas prudents dans les allées
du jardin. On n'y voyait guère. Et il pleuvait toujours.
--Suis moi bien, dit Mélie, j'te guide.
Ils approchaient de leur but, lorsque Jules sentit soudain le sol se
dérober sous ses pas. Il avait glissé sur la terre mouillée.
De justesse, Mélie le rattrapa par le bras et le remit sur le bon
chemin.
--Malheureux! Pas par là! Où qu'c'est qu' t'allait? Là
i gn'a not' fumier! Si j' t'avais pas r'tenu, te vôlais
d'dans.
Jules en eut des sueurs froides.
--Eh ! ben, ça alors ! eh ! ben ça ! faisait-il: Heureusement
qu' t'étais là. Je l'y aurais été arrangé!
Enfin, ils arrivèrent dans la logette
avec un ouf de soulagement. Au souvenir des dangers affrontés
en commun, ils échangèrent un sourire de confiance et d'espoir.
-- Te ouas, j' t'avais bien dit: on n'est pas mal, nam'?
Et pis, qui qu'c'est qui veut bien v'nir nous chercher ici?
--T'as raison, Jules, on est moult
bien. Ça z'a l'air tranquille.
Il jeta un regard circulaire sur ce lieu nouveau pour lui. Il y avait là une vieille table en bois, quelques chaises bancales, de vagues outils de jardin et, debout dans un coin, un tas de piquets pour ch'tibrer. Quelques vrilles desséchées pendaient aux fins lattis entrecroisés, et, au dehors, la pluie faisait autour de la logette comme une autre cage ruisselante. Comme on était bien, ici, à l'abri de tout, et enfin les pieds sur un terrain sec! Jules s'était machinalement appuyé à la vieille table. Il attira la Mélie vers lui. Il allait lui dire: «Mélie, je t'aime» ou quelque chose comme ça, lorsque...
Vous allez dire que ce n'est pas vrai. Eh! bien, si. Ça s'est
passé insi....
Lorsque tout à coup la table glisse: Jules s'agrippe à la
Mélie. Il l'entraîne avec lui. Il part en arrière.
Elle tombe en avant. Les pieds vermoulus de la table cèdent, celle-ci
se dérobe, et tous trois, unis dans la même chute, ébranlent
d'un coup fatal la logette qui
oscille, hésite, chancelle et s'effondre sur eux dans un craquement
épouvantable de bois cassé. Et ils étaient là-dessous,
tous les deux. Sous un enchevêtrement de lattes, de piquets, d'échalas,
parmi les débris de la table traîtresse, tels Samson sous
les ruines du Temple, mais s'agitant pour en sortir au plus vite. Un silence
impressionnant avait succédé au fracas de la catastrophe...
L'un aidant l'autre, ils s'extirpèrent des informes vestiges.
--T'as rien?
--Non. Et toi?
--Moi, non pus.
Ils considérèrent un instant la logette
désormais étendue à plat sur le sol.
--Eh! ben, elle est boulée!...
Pour être boulée,
elle y était bien.
Un nuage de poussière flottait en dépit de la pluie au-dessus
de ce désastre. Ils tendirent l'oreille vers la maison. Rien. Mais
ça ne durerait peut-être pas. Mieux valait ne pas s'éterniser
en ces lieux.
-- Faut qu' je sauve maînnant,
dit Jules, et en vitesse, je crois.
-- Oui. Sauve vite, dit Mélie.
Pas par la grange. Viens, je vas te montrer.
Elle le conduisit au fond du jardin. Le mur à cet endroit n'était
pas haut. Il fallait se quitter. Le moment n'était pas propice aux
cérémonies d'adieux. Comme Jules était à califourchon
sur le mur et qu'il allait passer de l'autre côté, une idée
subite l'immobilisa.
--Vingt dieux! fit-il avec stupeur. Le drapeau?...
Mélie, ombre légère, s'éloignait déja
vers la maison paternelle. D'un bond, il replongea dans le jardin, courant
après elle dans le noir.
Il n'en sortirait donc jamais de ce potager !...
--Mélie, Mélie! Ecoute, écoute.
Il l'avait rattrapée.
--Qu'est-ce qui gn'a?
--Le drapeau, fit-il haletant, le drapeau qu'est resté dans la grange!
--Mon Dieu, c'est vrai. Retourne au mur: je vas t' l'apporter.
Quand elle fut revenue, il s'enquit:
--Et là-bas, chez vous? Rien ne bouge?
--Non, fit-elle. T'as vu: not' Marquis il a même pas gueulé
- Eh ! ben, on a eu une sacré
chance.
Cette fois, il fallait se quitter pour de bon. Alors, dans les plis du drapeau de la Classe, mais vite, très vite, ils échangèrent enfin leur premier baiser. Ils avaient eu une sacrée chance, oui. Mais dans l'aube naissante, le jardin de l'Albert avait maintenant une drôle de mine, sans sa logette.