S'il est vrai que les langues minoritaires sont vouées à
disparaître à court terme, il faut reconnaître qu'il
est même déjà trop tard de se donner l'illusion d'en
retarder l'échéance. Sans doute, des initiatives comme celle-ci
permettront d'en retenir modestement le souvenir. Pour ce faire, nous encourageons
nos lecteurs à imiter notre auteur et à coucher sur le papier,
ou mieux, à enregistrer ce qui peut l'être encore1.
Aussi pour illustrer cette parenthèse, je ne puis, en l'honneur
de notre auteur mais aussi de Solbach, m'empêcher une disgression
glânée avec des fleurs dans Le parfait village, l'ouvrage
bien connu de Carlos Fischer:
- J'admire chaque jour les dahlias de votre jardin, dis-je à
Mme Bernard, la femme du maire, pour lui faire un peu la cour. Ils sont
magnifiques.
- Vous trouvez? me répond-elle avec quelque plaisir. Vous
êtes très aimable... C'est vrai, qu'elles sont bien belles.
Me voilà prévenu. Cela m'apprendra à prêter
aux dahlias du Ban de la Roche un genre auquel ils n'ont évidemment
aucun droit et à oublier que les femmes du pays ont exercé
sur la langue qu'on y parle une influence telle que les mots masculins
les plus authentiques ont complaisamment changé de genre2.
L'ancienne langue actuellement parlée au Ban de la Roche est la
même dans tous nos villages avec cependant de petites différences
qui font qu'on reconnaît que telle personne est originaire de tel
village d'après sa façon de s'exprimer.
Un jour, à Heiligenberg, je m'adressais à deux dames
pour leur demander un renseignement: «An n'est pas d'ici me
répondirent-elles - An est des témoins Jehova3».
«Vous êtes même de Neuviller», ai-je
répondu. En effet, elle étaient venues de la Haute-Goutte
pour
essayer de sauver des âmes à Heiligenberg.
Quand j'étais instituteur à Waldersbach après
la guerre, j'avais comme élève un jeune strasbourgeois réfugié
et qui avait bien assimilé le langage local. Je demandais un jour
à ce gamin (qui doit-être aujourd'hui grand-père) qui
jouait avec un bout de cordon: «Qu'est-ce que c'est? -
C'est
d'la tchesseure pour ma doudjel » me répondit-il.
À Fouday, on aurait dit: c'est d'la chesseure pour ma cougée
(pour
mon fouet).
À Fouday on mange du chic (fromage blanc). À
Belmont, c'est du tchic. À Neuviller, du maklet.
À Solbach, on serre la charge de foin avec des spannhebl,
ailleurs avec des sperrates (ces deux mots sont d'origine
germanique).
À Fouday, on monte la cruse (le chemin creux).
À Neuviller,
an mante la crise4.
À Fouday, le soer i fait noer (le soir il fait noir).
À Solbach, le souar y fait nouar.
Les accents circonflexes sont distribués de façon un
peu anarchique. À Belmont, on dit: le pâsteur,
les
âbeilles, l'ânnée. À Waldersbach,
on élève des cochôns et des moutôns.
À Fouday: T'l'âs vu,
c'êst sûr,
t'l'aurâs. À Rothau, c'est: t'l'âuras,
je
n'sé pas.
À Solbach, à Belmont, quelquefois "que" remplace "qui":
C'est le train que monte, que vient le premier.
Pour manifester son étonnement, à Waldersbach, à
Solbach et à Fouday, on dit: Mon! (pour: mon
Dieu !) À Belmont, on dit: Man! À Neuviller,
ont dit: Man-dan-dan-dan-dan!5
Le langage roman possède une syntaxe et un riche vocabulaire. Grâce à la proximité de l'Alsace germanophone et à l'apport de nombreuses familles suisses qui ont contribué au peuplement de nos villages, de nombreux mots et tournures d'origine germanique plus ou moins déformées, se sont glissés dans notre langage et continuent souvent à être employés quand nous parlons français. À son mari faisant la «grimace» devant son assiette, l'arrière grand-mère aurait demandé: «Ca n'te schmake mi?». La jeune femme d'aujourd'hui dira: «si ça n'te schmeke pas, t'as qu'à..!» je vous laisse imaginer la suite.
Beaucoup d'autres verbes d'origine germanique ont été
adoptés dans notre patois et sont souvent passés dans notre
français actuel. En voici quelques-uns (j'ai mis un accent sur certain
"à" dans les mots pour marquer un son qui n'existe
ni en français ni en allemand - par contre en alsacien -, son intermédiaire
entre le a et le è): hacker (piocher), schtroubler
(travail
mal fait), gràbler (creuser), ahàxer
(ensorceler), pàttler (mendier - t'as encore
été pàttler des bonbons), treppler
(trépigner - quand la vache va vêler, elle treppelle)
, schlàcker (sucer), kraouer (grimper),
hleifer
(traîner), schmerer (barbouiller),
bikler
(sarcler), se stàrner (se faire une bosse), hkeuper
(cracher), schpretzer (asperger),
houper (appeler
en criant), vergonner (rouspéter méchamment),
schlouker
(avaler), hifler (buter les pommes de terre), ràtscher
(bavarder),
schtonpfer (bourrer), etc.
Beaucoup d'autres mots germaniques sont passés dans notre langue.
En voici toute une liste qui n'est pas limitative et que je cite dans le
désordre: î boha (un hêtre), lon
kébli (le cuvelier), î herna (un
frelon), î schnàck (un escargot), î
stàck (un bâton), î spatz (un
moineau), enne schlouk (une gorgée), lon firia
(un boeuf rouge), î bouchkebl (un puisoir à
purin), î vergonnà (mauvais rouspéteur),
lè
benne ou lon benné (parler du grenier), î
ré (un talus), enne hacke (une pioche), enne
biklatte (sarcloir), lon staye (une étable),
lon
htrain (de la paille), li spannhebl ou
sperrattes
(levier
pour serrer la charge de foin), enne haxe (une sorcière),
î
pàttl (un mendiant),
ouett (laid, ou aussi
avare et gourmand - on dit d'un gourmand:
C'a i ouett su son mousé),
dicht
et hot (gauche et droite en parlant aux boeufs), plont
(nu), lè gerjonte (choucroute - du verbe allemand
gären
qui veut dire fermenter et le nom patois jonte qui signifie
choux),
î schnonk (moustique), lon ronhue
(fumoir),
î hoblebank (un établi),
lon
schàréschlif (le rémouleur), enne kaïs
(une chèvre),
enne scheit (coin métallique
pour fendre le bois),
î ràmesse (une serpette),
enne
kàmratte (chambrette), enne schnetze (une
tranche de pomme ou de poire séchée), lî brontlais
(pommes de terre cuites sous la cendre), lon tràck
(de la saleté),
î kàbr (hanneton), enne
keib (une rosse), lè àbe (le pignon),
lon
pàretràck (du [sic] réglisse), tonterwàtt
(juron: Donnerwetter),
lon koklehof (un kougelhof), enne
falle (un piège),
li knepf (quenelles), î
htock (souche),
firobe (fin de travail), enne
kbuck (poule couveuse), enne weck (petit pain au
lait), enne schlonfkappe (bonnet de nuit), lè
bouchtrie (petit récipient pour mettre la pierre à
aiguiser la faux),
lon tringeld (pourboire), faire
des steckles (de mauvais tours), le kreschkind (l'enfant
Jésus) qui désigne à la fois le Père Noël
(lequel apporte des cadeaux le soir de Noël) et aussi le cadeau lui-même
(mon parrain m'a apporté mon kreschkind)6.
On retrouve aussi l'influence germanique dans le fait de placer par
exemple l'adjectif de couleur devant le nom, comme cette bonne femme qui
avait mis son bleu tablier par dessus son noir moire
jupon, ou cette autre qui offrait à ses hôtes des
rouges
betteraves.
De même, quand on parle de la pierre d'eau (l'évier),
à Belmont on dit la Wasserstein, et quand il y a un
courant d'air, on dit que ça tire!
On trouve également des mots qui ne viennent ni de l'allemand, ni du français, mais peut être du vieux français ou de langues anciennes aujourd'hui disparues. En voici quelques-uns: lo mali (pommier) vient directement du latin, mais pas son fruit lo kmà. De même que enne keuh (petite branche), î hmé (grosse branche - dans ces mots comme dans beaucoup d'autres, les "h" sont aspirés), enne kaille (un morceau), kouch-te! (tais-toi), ouèdieuf (pas grand'chose), î ouaré (un taureau), enne gagate (une oie), î mè (un jardin), î poiteu (trou), lon hadé (pâtre), lè cougée (le fouet), lon hpouon (goulot de la fontaine), hei, qui veut dire marcher (je n's'a pu hei), mais aussi venir (hei vère tonn), ou encore dans "hei mèque", (une invitation pressante). Inoueye, qui marque un éloignement (J'lai foutu inoueye), ràdier (poursuivre), la ràdiate (poursuite), î bouhon (buse), î tahon (blaireau), î bon (crapeau), enne montlate (belette), î gré (seau), erroueter (regarder), bouàler (pleurer), î bouàlà, enne bouàlatte, î terouan (fainéant), lè bronde et la braklatte (boue), brakler (tripoter dans la boue), derser (courir vite), lè heurse (tignasse), î heursou, enne heursouse (un ou une mal peigné), frâler (écraser, mais aussi s'affaisser - quand quelqu'un plie sous une charge, on dit: I frâle dessous), î fralou, enne fralouse (un ou une mal habillé), enne fralàye (glissement de terrain), lon ronàyî (regain), lon ouâ (manche de faux), î fian (taupe), lon schnondre, î schnondrou, enne schnondrouse (morve-eux-euse), traler, î tralà, enne tralatte (bavarder-eur-euse), lon tonyon (pâté pour les porcs). Remarquons encore que le patois comme "notre" français supprime souvent la préposition. On dit: j'ai mal la tête - j'ai froid les pieds!
Un dernier mot désignant un légume très important dans notre alimentation: le hahe (pommes de terre cuites à l'eau), qui n'est pas français mais qui vient de l'allemand alémanique (Hachdäpfel = Erd-äpfel = pommes de terre). Il y a du noir hahe et du blanc hahe.
Je voudrais terminer en citant quelques moqueries servant à
narguer les villageois voisins:
| de Solbach | Solbet, lon cul lon bè
Les Solbach, le c... tout bas l'éouille on cul l'aiguille au c... lon cu cousu (s'entend) |
| de Fouday | Foudà, mingeous d'làs
Fouday, mangeurs de rats |
| de Waldersbach | Ouachdehpès, mingeous d'hkonlès
(préparation de pommes de terre) Fritès évon dis anderviets mangeurs d'orvets |
| de Bellefosse | Belfoûses, mingeous d'vontes
mangeurs de galettes de pommes de terre |
| de Belmont | Bemonts, mingeous d'timons
(timon de voiture de foin) |
Je me souviens de ce que nous chantions autrefois, parodiant le cantique que nous avions appris au catéchisme:
| Lon hkouron et lon ladermant. | L'écureuil et le loir. |
| Tontt lon châ tomps | Tout l'été | |
| Lon p'tit hkouron | Le petit écureuil | |
| Rimpyi lon crû dî châne | Remplit le creux d'un chêne | |
| Evon di nehattes et dé fâne | Avec des noisettes et de la faine | |
| Vie l'inviè. Li bonquions | Vint l'hiver. Les bûcherons | |
| Compèrent lon bon | Coupèrent le bois | |
| Tontt ère frâlè | Tout était écrasé | |
| Masré, déhtaiyblè | Sali, dispersé. | |
| Pu ri di tont | Plus rien du tout | |
| Pou lon hkouron. | Pour l'écureuil. | |
| Il alla boualè sè grand'peine | Il alla pleurer sa grand peine | |
| Chi lon ladermant don son frène | Chez le loir dans son frêne. | |
| -«Ladermant | -«Loir dormeur | |
| Gros terouant | Gros paresseux | |
| Comment qu'te fé pou rî mingi | Comment fais-tu pour ne rien manger | |
| Depuis Noé jusqu'è l'évri | Depuis Noël jusqu à l'avril? | |
| J'te pairaî bî si te m'le d'hais | Je te paierais bien si tu me disais | |
| Comment qu'te fè?» | Comment tu fais?» | |
| -«Kouh-te bouala | -«Tais-toi pleureur, | |
| Li dit lon la. | Lui dit le rat | |
| Ça bî èhi | C'est bien facile, | |
| J'pus bî t'l'on dir | Je peux bien te le dire. | |
| J'ai mattè durant lon châ tomps | J'ai mis durant l'été | |
| Tont c' que j'tronvaî don mon bedon. | Tout ce que je trouvais dans mon bedon. | |
| Lè faim, lon fra, je n'li dontte mi | La faim, le froid, je ne les crains pas | |
| Gros malî, t'n'ais que faire comme mi. | Gros malin, tu n'as qu'à faire comme moi. | |
| Minge quand qu't ais èke tontt ce que t'pus | Mange quand tu as quelque chose tout ce que tu peux, | |
| C'na mi pedu.» | Ce n'est pas perdu.» | |
| René BERNARD | ||
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
| I fait frâ
Il fait froid |
Frôme l'hech !
Ferme la porte ! |
Quèr do bô !
Cherche du bois ! |
Voilà huit mots patois bien vivants autrefois, agonisants ou disparus dans presque toutes les couches de la population de la vallée ; vous les entendrez peut-être prononcer, pour de bon, par quelques vieilles gens dépassant la septentaine.
II se peut aussi qu'un autochtone moins âgé, pour se singulariser, les reprend et fait montre, pour le plaisir, de sa connaissance du patois.
Mais il n'est pas question ici de faire une étude du patois, mais une étude sur le patois et son histoire depuis le milieu du 19° siècle. Bien des observations reposent sur des expériences personnelles et des contacts directs qu'il nous a été donné d'avoir avec les authentiques patoisants.
La question essentielle qu'il faut se poser est la suivante : pourquoi et jusqu'à quand le patois a-t-il survécu dans la vallée. Sa mort n'a pas été aussi prompte que le souhaitait en 1793 l'Abbé Grégoire, membre de la Convention. Il fit voter une loi concernant, dans l'hexagone, l'abolition pure et simple de tout parler patois.
Environ cent ans après l'Abbé Grégoire, sous Jules Ferry instituant l'école primaire obligatoire, les maîtres d'école reçurent pour mission de faire disparaître l'usage du patois. Ils sanctionnaient les élèves surpris, en dehors de la classe, à ne pas parler la langue "classique". N'examinons pas si ce procédé pédagogique était efficace ou non.
Au lieu de rester dans cet ordre d'idées, sur le plan national, il vaut mieux ne considérer que ce qui concerne le patois de notre vallée. Et voici pourquoi. Une exigence de l'histoire du dernier siècle et du siècle actuel établit une coupure, celle de 1871, qui entraîne, dans les cantons de Schirmeck et de Saales, une évolution toute particulière.
Avant 1870, en l'absence d'un enseignement primaire obligatoire, seuls quelques privilégiés avec l'aide de quelques intellectuels tels le pasteur Oberlin et un maître d'école itinérant, Scheidecker, si nos souvenirs sont exacts, profitaient de l'initiation à la langue classique, ce qu'on appelait le "bon" français.
D'autres, poussés par l'ambition de faire une carrière militaire ou administrative, ou appelés à des charges dans le commerce et dans l'industrie, perdaient plus ou moins l'usage du patois.
Mais le peuple composé de bûcherons, de sagards, de tisserands, d'ouvriers d'usine, de petits agriculteurs et commerçants, restait attaché au patois. Rien de moins surprenant et de plus naturel.
La distinction entre les différentes couches de la société de cette petite région francophone et patoisante est donc évidente. On vivait, à quelques exceptions près, comme dans un vase clos, entre le massif du Donon, de la Chatte-Pendue et du Champ du Feu. Il est tout aussi évident que ceux qui, pour des raisons indiquées plus haut, parlaient le français classique, revenaient, au contact avec les gens du peuple, à parler patois. Les uns et les autres se sentaient bien plus proches. Il n'y avait pas de barrière et l'on se comprenait mieux. Enfin il est tout aussi évident que, parmi les gens du peuple, il se trouvait des individus assez intelligents et clairvoyants pour reconnaître les avantages d'un usage correct du "bon" français.
Vint la coupure de 1871 qui ouvre une période qui durera jusqu'à
1918. Pendant toutes ces années la population des deux cantons devait
se sentir affreusement seule. Mais il fallait vivre. Nous ignorons si quelque
esprit averti, ou quelque historien, originaire de la vallée, s'est
penché sur l'histoire de ces quatre décennies vécues
par les autochtones.
Ce fut l'occupation allemande. Ce fut le régime de l'empereur
allemand.
Contentons-nous d'examiner le sort du patois durant ces quarante huit
années. Fait important : dès 1871, le régime allemand
procède à l'installation des écoles primaires. L'enseignement
s'y fait sur la base de bi-linguisme. Les livres scolaires de l'époque
le prouvent.
Tout enseignant dans chaque village doit nécessairement connaître
les deux langues, le français et l'allemand.
II faut ajouter que le curé enseigne le catéchisme en
français, prêche et fait prier en français jusqu'au
départ des Allemands vaincus en 1918. A ce sujet, il serait intéressant
de consulter, entre autres, les chroniques scolaires et paroissiales.
Que devient le patois pendant tout ce temps?
Les témoins irréfutables de cette époque ne vivent
plus. Il importe donc de recueillir les témoignages auprès
des parents, des
grands-parents dans les familles où la tradition, la connaissance
du passé sont restées vivantes.
Qu'on nous permette une courte digression. L'année 1980, a-t-on
dit officiellement, sera l'année du patrimoine. Or, qu'on le veuille
ou non, le patois fait partie du patrimoine de la vallée, sinon
le mot patrimoine perdrait une partie de son sens.
Tous ceux qui, entre 1910 et 1918 ayant vécu dans un des villages
des environs de Schirmeck et de Saales, ont eu l'occasion de parler le
patois ou qui l'ont entendu parler, témoignent spontanément
qu'il était bien vivant.
On le parlait dans la famille, dans la rue et à l'auberge. Il
ne faut pourtant pas en déduire que le bon français était
exclu. Loin de là. Mais dans l'intimité et dans la familiarité,
le patois prévalait. Parlaient patois entre eux, ceux qui se connaissaient
bien. Tout dépendait aussi des sujets de conversation.
Des ménagères, entre elles, échangeaient des propos sur leurs besognes et soucis quotidiens ou sur les derniers ragots circulant dans le village. Les hommes, surtout à l'auberge, débattaient sur la petite politique, sur la meilleure méthode d'engraisser un cochon, de soigner une vache, ou d'avoir une récolte abondante sur le champ de "kmottières" (pommes de terre). Les enfants dans la rue jouaient, riaient, se chamaillaient, en s'apostrophant en patois, bien entendu.
Pour un observateur ignorant le patois, la rue et l'auberge étaient les meilleurs endroits pour juger de la vitalité du patois, de la diversité des sons, parfois étranges, où il était difficile de distinguer les mots correspondants français. II vous suffisait de rencontrer un patoisant complaisant qui vous répétait quelques mots et expressions pour les traduire.
Notons toutefois que tous les habitants du village avaient conscience
que le patois n'était qu'à eux. Dès qu'ils s'adressaient
au curé, à l'instituteur et parfois aussi au maire ou à
tout autre représentant de l'administration, ou à un étranger,
c'était en français ou dans un allemand ou en alsacien plus
ou moins correct, on s'en doute.
On aurait dit un pacte tacite.
II n'est pas exact d'affirmer que les patoisants établissaient des cloisons entre eux et les personnes venues d'ailleurs. Mais il n'est pas faux de penser que le patois était une arme pour cacher ce qui ne regardait pas les maîtres de l'heure, c'est-à-dire ceux de l'administration civile et militaire allemande.
Vint alors la coupure décisive des années 1918-1919.
On s'imagine mal qu'on pouvait accueillir en patois les soldats français
victorieux et les représentants de la nouvelle administration. On
ne sentait pas non plus le besoin de se réfugier dans l'idiome du
terroir pour écarter des intrus.
À ce moment, le patois commence à reculer. En même
temps disparaissait dans les écoles primaires, l'enseignement de
l'allemand. La contrainte d'autrefois n'existait plus. L'horizon s'élargit,
on n'a plus l'impression de vivre en vase clos.
Les contacts entre les villages et entre tous ceux qui travaillent sur de nombreux chantiers créés après la guerre, exigent une langue qui refoule le patois. Mieux encore: il devient un sujet de risée, d'autant plus que la prononciation diffère souvent d'un village à l'autre. La peur du ridicule favorise l'emploi unique du "bon" français. Les journaux parisiens - vous pensez - pénètrent dans toutes les maisons. Un brave porteur, à la criée, vend "Le Matin" d'un bout à l'autre des agglomérations. C'est l'abandon progressif du patois. En même temps disparaissent une certaine sensibilité, une façon d'être et de penser particulières aux gens de la vallée. Cette évolution naturelle et spontanée trouve la meilleure alliée dans l'enseignement à l' école primaire tel que la III° République l'avait instauré 30 ans auparavant en Vieille France.
Voici, à ce sujet, une anecdote caractérisant, aux environs de 1920, face au patois, l'attitude des enseignants formés par la III° République. Un instituteur de la vallée, jugeant que les élèves sont, dans l'expression, moins spontanés en classe qu'au dehors où ils patoisent à l'aise et de tout leur soûl, a l'idée singulière mais juste au point de vue pédagogique, de faire raconter en patois une fable de La Fontaine inscrite au programme. Les doigts des écoliers jaillissent comme des fusées. Chacun brille de taire son numéro en patois. L'inspecteur à qui ce brave maître d'école rapporte cette expérience, n'a pas assez de mots pour la fustiger. L'abbé Grégoire, la Convention et leur thèse l'emportent.
À partir des années 1920 l'usage du patois commence à
se perdre parmi les jeunes. Une des dernières et rares résurgences
eut lieu en
1940-1944 sous l'occupation. Exemple : cet instituteur venu d'outre-Rhin,
arbitrant mal un match de football, se voit cerné par ses
potaches : Il o fô, il o fô, le mat' d'école. (Il
est fou, le maître d'école).
Une dernière fois, le patois fut une arme.
De nos jours, le débat du patois est clos; s'en réjouissent
tous ceux qui défendent la thèse que patoiser empêche
de maîtriser correctement le français classique.
Voire, disent d'autres, le patois, tous les patois de France se rattachent
à des dialectes dont voici les principaux : le picard, le champenois,
le poitevin, le normand, celui de l'Ile-de-France et le lorrain dont le
patois de la vallée présente une forme. Précisons
que le patois est le parler local d'une région peu étendue
et se trouve à un rang inférieur à celui du dialecte.
Tous ces dialectes, à travers les siècles, ont contribué
à la formation de la langue française dont pour des motifs
politiques et administratifs, le dialecte de l'Ile-de-France
fut l'élément prépondérant.
Or, notre langue, même si elle subit quelques transformations,
est fixée depuis le 17° siècle. Soulever, à la fin
du 20° un problème concernant le patois semble donc aberrant.
C'est la conclusion qui s'impose à la fin de cette brève étude sur le patois.
Mais ce qu'on sait mal, c'est qu'il y a eu des études du patois. II a présenté et présente encore, à condition que l'on se hâte, une source de renseignements précieux. L'histoire de la langue française n'est pas uniquement celle qui étudie la langue d'une cour royale, d'un salon où se rencontrent les beaux esprits et les grands écrivains. Le peuple aussi a contribué à la formation et à l'enrichissement de l'idiome national.
Depuis la deuxième moitié du XIX° siècle,
des chercheurs universitaires ont fait également dans notre patois,
des découvertes surprenantes au point de vue phonétique,
étymologique et sémantique. Somme toute, notre patois, à
présent, appartient à l'histoire.
Donc il fait partie de notre patrimoine et mérite une étude.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Je signale, avant d'entrer dans le vif du sujet, que ma transcription
des patois - plus que du patois - cités est une transcription phonétique
simplifiée. Néanmoins quelques précisions sont indispensables
pour apprécier cette dernière:
- la voyelle å, propre au patois du Ban de Plaine,
équivaut à un son compris entre a et o,
- la semi-consonne w se prononce comme dans «week-end»,
- la consonne hh correspond à un son spécifique
aux patois romans des Pays du Donon et peut se comparer au ch allemand.
- y se prononce toujours ill - comme dans «pied»
- et non i - comme dans «Luvigny»,
- g devant les voyelles e ou i ne se prononce
jamais j, mais toujours g,
- h est très expiré et n'est jamais muet;
on le rencontre encore dans la prononciation locale de personnes d'un certain
âge avec les mots «hêtre», «hache»
ou le prénom «Henri»,
- l'accent circonflexe sur une voyelle indique son allongement.
Les patois des Pays du Donon rendaient compte, sous forme de dictons ou de sentences particulières, de croyances météorologiques plus ou moins spécifiques1). Ces croyances qui sont actuellement de plus en plus abandonnées - se fondaient, pour la majorité d'entre elles, sur une vision magique de l'univers et non sur une interprétation positiviste du réel. Mais même si elles mêlaient prévision et superstition, elles n'en demeurent pas moins précieuses au dialectologue, à l'ethnologue ou, plus simplement, au lecteur amoureux de sa région.
| rouch lo so
fè haill lo pousso; rouch lo mètinng fé haill lo molinng |
Rouge le soir
Fait marcher la poussière; Rouge le matin Fait marcher le moulin. |
Tandis que la poussière symbolisait le beau temps, le moulin correspondait à la pluie, à cette eau qui permettait à cette usine de mieux fonctionner.
Ce célèbre quatrain connaissait de nombreuses variantes. Ainsi à Wackenbach et à Fréconrupt:
| rouj lo métî
fé hâill lo molî; rouj lo so fè håill lo pousso. |
Rouge le matin
Fait marcher le moulin; Rouge le soir Fait marcher la poussière. |
À Diespach,
| rouch lo så
fè lvé lo pousså; rouch lo mètî fè morchi lo molî |
Rouge le soir
Fait lever la poussière; Rouge le matin Fait marcher le moulin.2) |
Et à Ménil:
| rouj lo so
fe hâyi lo pousso; rouj lo métî fe hâyi lo molî. |
Rouge le soir
Fait marcher la poussière; Rouge le matin Fait marcher le moulin |
Au Vermont, on ne parlait ni de moulin, ni de poussière et on
se contentait de dire:
Le matin, quand le ciel est rouge, c'est pour la pluie et, le soir,
c'est pour le beau temps.
Raon-sur-Plaine avait, quant à lui, une variante assez originale,
d'autant plus originale qu'elle était en français:
Lueur du soir
Fait sécher les trottoirs;
Lueur du matin
Fait tourner les moulins.
À Moussey - village industriel où l'on a vite perdu le patois - si les nuages montent vers le Lac de la Maix, c'est pour la pluie et s'ils en descendent, c'est pour le beau temps.
À Diespach, par exemple,
så lo vân d'sâssur ké èmånn
lè pyô.
C'est le vent de Saulxures qui amène la pluie.
Les villages agricoles du Val de Senones, eux, redoutaient «la bise de Sâales» à laquelle ils assignaient une durée d'action précédant la venue de la pluie.
À Vieux-Moulin
lè buhh dé sâl dûr ô pu trâ
jo.
La bise de Sâales dure au plus trois jours.
Au Vermont, on précisait:
lè buhh de sâl, trâ jo è s'o lè
pyo.
La bise de Sâales, trois jours et c'est la pluie.
À Ménil, où «la bise de Sâales»
était baptisée, d'une façon péjorative, «la
sotte bise»:
kan lè sott bihh vin hâ hè s'o siny' de chanjman
d'ton.
Quand la sotte bise vient là-haut, c'est signe de changement
de temps.
Le vent et la bise étaient parfois de connivence pour apporter
la pluie.
À Vieux-Moulin, lorsque les nuages se déplaçaient
sous la poussée de ceux-ci, on disait:
| von po dssu,
buhh po dzo, pyo lo jo. |
Vent par dessus,
Bise par dessous, Pluie le jour. |
Diespach avait une variante:
| vån dssu
bihh dèzo, lè pyô pou lo jo. |
Vent dessus,
Bise dessous, La pluie pour le jour. |
À Neuviller, où l'on définissait pourtant la bise
en patois
lè bihh, sa i palou6)
de chwâ.
La bise, c'est un écorcheur de cheval
on récitait deux dictons en français:
S'il pleut par la bise,
Il pleut jusqu'à la chemise.
S'il pleut par la bise,
Il pleut à sa guise.
| l'arkinssyèl lo métî
so dè pyou pou l'éprè midi. |
L'arc-en-ciel le matin,
C'est de la pluie pour l'après-midi. |
À Neuviller, la menace de pluie était formulée
en français et dépendait d'une autre période de la
journée:
Arc-en-ciel vers la nuit,
Pluie ou vent pour minuit.
À Diespach, l'arc-en-ciel pouvait annoncer un lendemain ensoleillé:
| arkanssyèl lo så,
siny' dé bwån tån. |
Arc-en-ciel le soir,
Signe de beau temps. |
À Allarmont, les anciens schlitteurs du début du siècle
lorsqu'ils sentaient les cailloux des «schlittoirs»8
devenir plus glissants sous leurs brodequins, disaient la même chose,
mais d'une manière plus poétique:
vol li kèyô ke souon: lo ton vyoeu chinjyeu, j'von
owôr d'l'âtt ton.
Voilà les cailloux qui suent: le temps veut changer, nous allons
avoir de l'autre temps.
Les animaux
L'observation de certains animaux permettait de prévoir la pluie.
C'était le cas des limaces.
À Diespach,
li lèmsu så pou lè pyo. Les limaces,
c'est pour la pluie.
Au Vermont et à Gemainfaing, on était moins catégorique: si elles traînaient de la terre, c'était pour la pluie. Si elles traînaient du foin, c'était pour le beau temps. À Moussey, on donnait une interprétation voisine: si les limaces laissent seulement de la bave derrière elles, c'est pour la pluie, mais si c'est des frinngyon (« aiguilles9) de sapin») c'est pour le beau temps.
Aux orvets était dévolue une fonction similaire.
À Celles, on disait:
vol i bèlvâ, je von èwâr dé
pyou.
Voilà un orvet, nous allons avoir de la pluie.
Cet avis était partagé à Neuviller - où
l'on parlait de bandervyè - et à Moussey. Au
Vermont, la vue de ces reptiles n'était pas suffisante pour établir
un pronostic, puisqu'il fallait les toucher. S'ils étaient froids,
c'était signe pluie.
Dans le Ban de Plaine, au contraire, l'apparition d'un båndoeurvyè annonçait la chaleur.
Au Puid, les crapauds qui voyagent, c'est signe de pluie.
Certains animaux domestiques pouvaient aussi remplir le rôle d'indicateurs
météorologiques. À Lusse, en 1877, on citait les poules:
Quand li hline se poïon, sa in sine qui vu piure10)
Quand les poules se peignent, c'est signe11)
qu'il va pleuvoir.
et les chèvres:
Quand li cheuve levont lè quovvhe sa pou dé grale
ou pou dé piovvhe.
Quand les chèvres lèvent la queue, c'est pour de la
grêle ou pour de la pluie12)
On dit la même chose dans le village voisin de Plaine, mais pour les cloches de Saulxures.
Pour les habitants de Ménil,
lè pyo vnôr kan on nôyôr li tyeuch do
bann sè
la pluie venait si on entendait les cloches du Ban de Sapt.
Les habitants du Puid et du Vermont donnaient la même prévision,
mais faisaient aussi référence aux cloches de Châtas.
En revanche, à Gemainfaing, qui est dans le Ban de Sapt, les
cloches de Châtas, c'était signe de beau temps.
À Moussey, les cloches de La Petite-Raon, c'est pour la pluie.
Le pouvoir des cloches était parfois laissé à
des instruments tout aussi sonores, mais plus modernes et plus laïcs:
les sirènes d'usines, les «gueulards». Les habitants
de La Sciotte, hameau d'Allarmont, avait un truc infaillible pour prévoir
la pluie. Lorsqu'ils entendaient la sirène du Moulin du Houx qui
venait de Senones, donc de la vallée parallèle, ils s'exclamaient
d'une voix inquiète:
so lo molinng do hou ke fyèvoeutt.
C'est le Moulin du Houx qui siffle.
Ce son étant apporté par le vent de la pluie, ils étaient sûrs que le lendemain serait pluvieux et qu'il fallait se dépêcher de rentrer le foin. Le «gueulard» des carrières de «chez Ramu», à Raon-L'Etape, avait la même valeur pour les mêmes habitants.
| lè pyov do métî
n'èfrèill mi lo pèlèrî. |
La pluie du matin
N'effraie pas le pèlerin.13) |
À rapprocher du dicton de Vieux-Moulin:
| lè pyo do métî
nèbâhh mi lo pèlrî. |
La pluie du matin
N'ébahit pas le pèlerin. |
Il faut enfin citer cette antique phrase de Vieux-Moulin qui faisait
référence à un «pélérin»14)
plus chanceux auquel s'offrait, non pas une journée pluvieuse, mais
une journée radieuse:
rouj lo so, byan lo mèti, so lè jounèill
do pèlrî.
Rouge le soir, blanc le matin, c'est la journée du pèlerin15).
À Ménil:
| si lè pyov chi è lè sin mèdâr,
i pyoeuvrè ko karantt jo pu târ; è mwin ke lo barnabé Il kâssoeuss16) lo né. |
Si la pluie tombe à la Saint-Médard,
Il pleuvra encore quarante jours plus tard; À moins que le Barnabé Lui cassât le nez. |
À Grandfontaine, pour les deux premiers vers, on a:
kan i pyou è lè sin mèdâr,
so pou karantt jo pi târ.
ou encore:
kan sè chè è lè sin mèdâr,
i éhè karantt jo pi târ17).
À Allarmont:
| si lè pyou cheu è lè sin mèdâr,
i pyo èko karantt jo pi târ; mè sin Barnabé pyeu li kassé lo né. |
Si la pluie tombe à la Saint-Médard,
Il pleut encore quarante jours plus tard; Mais saint Barnabé Peut lui casser le nez. |
Fort heureusement pour le chercheur, certains villageois se souviennent
aussi de phrases qui s'éloignent du modèle classique et qui
témoignent d'une facture plus ancienne. À preuve, celle présentée
par un ancien sagard d'Allarmont et sa mère quasi-centenaire:
sin Barnabé, fâm ki lâchyeuhh si borî!
saint Barnabé, il faut pas qu'il lâche ses tonneaux!
Ou encore, ces deux vers caractérisés par beaucoup d'originalité et un peu de confusion, vers que j'ai entendus à Celles:
| si sin mèdâr retross so pèné
yè... i sin ... ki vyin lu kâssè lo né ... |
Si saint Médard retrousse son pan de chemise18),
Y a ... un ... saint qui vient lui casser le nez .. |
| si lè pyeu chou è lè sin mèdâr,
so èko hheu sménn pi târ; |
Si la pluie tombe à la Saint-Médard,
C'est encore six semaines plus tard; |
À Diespach, l'originalités succédait à la banalité dans le même dicton:
| sé sè cheu è lè sin mèdâr,
sè cheu kèråntt jå pi târ è mwin ké sin Barnabé né vnoeuss lo rèchté. |
Si ça tombe à la Saint-Médard,
Ça tombe quarante jours plus tard19), À moins que Saint-Barnabé Ne vînt le racheter. |
Les deux derniers vers du dicton de Diespach se retrouvaient à Belval avec une certaine variante:
| sin Barnabé
ke rècheutt lo kowé. |
Saint Barnabé
Qui rachète la couvée. |
À Diespach, on complétait cette phrase purement informative
par un jugement aussi drôle que peu respectueux:
lo pyowî dè sin jån , si nå pu dèvån,
i srè dèprè. sin jån, så i soulâr:
i bwå tåho.
Lé « pleuvain» de la Saint-Jean, s'il n'est pas
d'avant, il sera d'après. Saint Jean, c'est un soûlard: il
boit toujours.
Pour en terminer avec les saints et leur fête, signalons ce conseil
agricole de Vieux-Moulin, conseil qui mettait son auditeur en garde contre
une pluie presque inévitable:
è lè sintt margeuritt, râkèill tè
toeuss.
À la Sainte-Marguerite, ratisse ta meule de foin.
Ce même proverbe, en français, était employé à la fin du siècle dernier par les mennonites du Behé22) et les calvinistes des Hauts-Prés23), comme on me l'a confirmé au Harcholet24) et au Vermont.
| i jouon i kîll hâ lâ. | Ils jouent aux quilles là-haut. |
À Ménil, pas de référence au diable, mais
à Dieu, puisque certains cultivateurs interpelaient leur interlocuteur
en ces termes:
t'ôill? l'âtt, hâ lè, i roul di toné.
T'entends ? L'Autre25), là-haut,
il roule des tonneaux.
Dans plusieurs endroits, toute référence directe ou indirecte (par le biais d'un pronom) à Dieu ou au diable ne se faisait pas. On se contentait d'utiliser un «ils» très impersonnel. C'était le cas à Grandfontaine:
| i roulon li tonê, hâlè. | Ils roulent les tonneaux, là-haut. |
| i rinpyon zyo toné. | Ils remplissent leurs tonneaux. |
Au Vermont, on parvenait même à insérer cette métaphore fantastique dans un contexte logique: quand il y avait des fêtes dans le coin et s'il y avait un orage la semaine d'avant, on disait qu'ils remplissaient des tonneaux dans le village où il y allait avoir la fête. Mais on ne faisait pas référence à Dieu ou au diable.
Dans la plupart des Pays du Donon, on pouvait se protéger du
tonnerre26) en conservant chez soi des oeufs
pondus le Vendredi saint27). Ainsi procédaient
les anciens d'Allarmont:
lo vanrdi sin, on motôr inn yeu dessi lè chèmnê:
s'ètôr pou lo tinâr. i dmourôr jinjkè lo
vanrdi sin de l'ènê d'èpreu.
Le Vendredi saint, on mettait un oeuf dessus la cheminée: c'était
pour le tonnerre. Il demeurait jusqu'à le Vendredi saint de l'année
d'après.
| li râté prèvninn lè noch. | Les roitelets prévenaient la neige. |
À Neuviller, c'était sur un autre oiseau que l'on se repérait
pour se préparer à la neige:
lo pissro di hâ bô28)
a bè, sa pou lè nach.
Le bouvreuil est en bas, c'est pour la neige.
Dans le Ban de Plaine
ènn byånch måtlått, så pou dè
nåch.
une belette blanche, c'est pour la neige.
À Moussey, la blanche motlott était aussi
signe de neige.
| a, vol li fyou d'soumissyon! | Ah, voilà les «fleurs de soumission»! |
Cette phrase était prononcée par les commis de ferme ou les aides des voituriers, des sagards et signifiait qu'il fallait se soumettre au maître, car il n'était pas bon de se retrouver sans travail en hiver.
À Saint-Quirin, une expression traduisait la venue précoce de la neige:
| livêrr jètt so vé. | L'hiver jette son veau. |
À Grandfontaine et Saint-Quirin, avant de partir à la messe de minuit, on préparait dans une assiette douze quartiers d'oignon. Chaque quartier correspondait à un mois de la future année. En revenant de la messe, le contenu de l'assiette était examiné avec attention: si le quartier était devenu sec, c'était pour un mois sec, sinon c'était un mois mouillé30).
À Moussey et à Vieux-Moulin, on ne prenait pas d'oignon. Noël et les jours suivants résumaient le temps de la future année, chaque demi-journée correspondant à un mois31).
| sé lo slå bèill lo mètî
dsu l'ôtèl lo tån dè måss, lo lou s'èrtîr kå pou hhé smènn dån sè deu. |
Si le soleil donne le matin
sur l'autel le temps de la messe, Le loup se retire encore pour six semaines dans sa tanière32). |
| frâd pâm
châd pâk |
Rameaux froids
Chaudes Pâques.33) |
À Diespach,
lo vån ké såf èprè lè
måss dé min/neu månteur lo vån ké såfèyrè
lo pu tått l'ånéill.
Le vent qui souffle après la messe de minuit montre le vent
qui soufflera pour toute l'années37).
À Moussey, la nuit considérée pour le même
sujet avait lieu une semaine plus tard: le vent qui souffle dans la
nuit du 31 décembre au premier janvier sera le vent de l'année.
Enfin, selon les habitants de Grandfontaine, le vent qui souffle
pendant la messe des Rameaux est celui qui dominera toute l'année.
C'était aussi à Grandfontaine que l'on disait d'une autre
perturbation
atmosphérique:
Si le premier orage vient d'un endroit, tous les autres viendront
de là.
| li jo règwozon
è lè sintt luss, do sâ d'ènn puss, è noué, do sâ di vé; è lè sintt intwénn, do rpé di mwénn38. |
Les jours grandissent
À la Sainte-Luce, Du saut d'une puce39), À Noël, Du saut d'un veau40), À la Saint-Antoine, Du repas d'un moine. |
À Belval, on donnait une variante des deux derniers vers:
| è sintt antwênn
li jounèill rèlonjon di rpé di mwênn. |
À Saint-Antoine
Les journées rallongent du repas d'un moine. |
Et à Celles, un charretier de la fin du siècle dernier faisait suivre le cinquième vers d'un vers supplémentaire:
| è noué, lo sâ di vé
è lo vé sått si pyèss. |
À Noël, le saut d'un veau
Et le veau saute sur place. |
| ounéill dé wip,
ounéill do myé. |
Année de guêpes,
Année de miel 41). |
À Neuviller, avec la même traduction:
onâill de wèss,
onâill de myè.
Et à Diespach,
ånéill dé wèss,
ånéill dé myè.
Le lecteur peut être décu par la brièveté
de cette étude. Il faut déjà rappeler que de nombreux
proverbes, météorologiques en patois ont disparu. Chacun
peut le constater en comparant les monographies communales et les réponses
aux enquêtes linguistiques du XIX° siècle42)
d'une part et les témoignages des patoisants contemporains d'autre
part.
Mais la brièveté de notre article n'est pas seulement
due à cette perte irrémédiable de trésors dialectologiques.
Elle s'explique aussi par ma volonté de ne donner que quelques aperçus
de ce qui fera l'objet de deux ouvrages futurs43).
Quoi qu'il en soit, j'espère que le lecteur a pu retrouver cette
mentalité des anciens qui valorisaient la Nature - en l'appréciant
ou en la redoutant - sans jamais l'ignorer.
| Quand ç'à rouge lô sà,
ç'à pour fère lever lo poussà; quand ç'à rouge lo mètî, ç'à pour fère tornèr lo molî. |
Quand c'est rouge le soir,
c'est pour faire lever la poussière (temps sec); quand c'est rouge le matin, c'est pour faire tourner le moulin (la pluie grossira les ruisseaux). |
| Frade pompe, chaude Paique;
Chaude Pompe, frade Paique. |
Froides Palmes, chaudes Pâques;
Chaudes Palmes, froides Pâques. |
| râ do boaïa d'in jâ | Aux Rois d'un baillement d'un coq |
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |