La Vallée de la Brusche

Haslach, Girbaden, Nideck et le Donon

L. Levrault

Revue d'Alsace (1852)

Cette belle vallée de la Brusche, qui se déroule l'espace de cinq lieues entre Schirmeck et Mutzig, a été pendant quelques siècles le plus précieux joyau de la couronne féodale des anciens évêques de Strasbourg. Entre toutes leurs nombreuses possessions de la haute et de la basse-Alsace et de l'Ortenau, elle se montrait la plus compacte, la plus coquette à la fois et la plus forte, la mieux défendue par la nature et par l'art; couverte au levant par le château et la ville de Mutzig, au couchant par le château et la ville de Schirmeck, au midi par une chaîne de hautes montagnes et le château de Girbaden, au nord enfin par des montagnes plus hautes encore et par les trois châteaux de Ringelstein, de Hohenstein, de Nideck.
On sait l'origine de la principauté épiscopale de Strasbourg. Elle est contemporaine des origines de la monarchie française et de l'empire d'Allemagne. Elle remonte aux donations, tantôt réelles, tantôt nominales, des rois Mérovingiens et Carolingiens. C'est à Dagobert II, à sa pieuse affection pour Saint-Arbogast et pour Saint-Florent, successivement évêques de Strate-Burg, que la concession des premiers droits temporels des évêques dans la vallée de la Brusche peut être attribuée(1). Cette concession est confirmée, du moins pour la partie de la vallée entre la Still et le ruisseau de Wich, les sources de la Hasel et le cours de la Brusche, et entre la ferme de Rumwald, celle dite Paphinis-naïda et le mont Arlegis-bergo, par des diplômes de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, datés, le premier, de Thionville, nones de mars, cinquième année de son règne, le second, d'Aix-la-Chapelle, cinq des kalendes de septembre, troisième année de son règne, Indiction dixième(2).
Grandidier, ce savant explorateur de nos annales, dont la gloire semble destinée à augmenter encore, traduit l'Arlegis-bergo des deux titres précités par Heiligen-Berg. Quant aux deux autres lieux désignés dans les mêmes diplômes, il les confesse des lieux inconnus. Schoepflin ne relate ces deux chartes carlovingiennes que pour rappeler la cession du territoire de Still à l'évêché. Il y a cependant quelque chose de remarquable dans ce nom de Paphinis-naïda, aux racines grecques, inséré dans des pièces émanées de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire ou de leur chancellerie, et désignant un territoire du val de la Brusche ou de ses affluents assez considérables pour former la limite des concessions obtenues par l'évêché. Ce nom ne serait-il pas une nouvelle preuve à l'appui de l'opinion qui accorde, à la vallée de la Brusche, les honneurs d'une colonisation romaine ou gallo-romaine? Schoepflin, et d'après lui plusieurs commentateurs modernes, ont signalé l'existence d'une voie romaine dans cette vallée ou sur les monts qui l'enserrent du côté du nord(3). Cette voie, dont nous aurons l'occasion de reconnaitre les lambeaux pittoresques encore épais çà et là, devait conduire d'Argentoratum aux diverses villas de la vallée de la Brusche, et au sanctuaire d'origine druidique et d'appropriation romaine du Donon, pour descendre ensuite vers St.Quirin et le bassin de Dabo, si riche en monuments antiques de toutes sortes. Paphinis-naïda devait être une de ces villas et, à en juger d'après le dérivé évident dit verbe grec NAΩ et du substantif latin nais, une villa près d'une source ou d'une cascade, peut-être Nideck? Ce nom si harmonieux et qu'on est si étonné de trouver au milieu des appellations tudesques des chartes carlovingiennes, serait ainsi le nom antique de la belle cascade de Nideck, et probablement d'une villa, ainsi appelée par la fantaisie de quelque grand seigneur gallo-romain, amateur des riantes fictions de la Grèce, et dont le domaine put échapper aux dévastations du cinquième siècle pour aller revivre avec son nom mythologique dans une investiture épiscopale du neuvième siècle?

Mutzig(*)

Mutzig, oppidum Muziche, dans une charte de 1254(4), Muzzeca et Muzziaca dans des titres du dixième siècle, mais alors seulement simple village, n'a plus rien qui dénote une existence antérieure à l'époque féodale. Sa situation, si belle à l'entrée du val de la Brusche, permet toutefois de supposer qu'il y eut là quelque tour de garde romaine, peut-être un Castellum. La voie romaine de la Brusche passait nécessairement sur l'emplacement actuel de Mutzig, et l'on a découvert récemment des traces de cette voie, tant en-deçà qu'au-delà de la ville, près des viIlages de Dorlisheim et de Dinsheim. Au surplus, il ne peut s'agir ici d'une de ces grandes artères de l'organisme romain des Gaules, dont la carte Théodosienne et l'itinéraire dit d'Antonin, nous ont donné la direction, mais d'une simple, voie secondaire, de ce que nous appellerions aujourd'hui un chemin de grande communication, peut-être même seulement d'une chaussée faite aux frais d'un grand propriétaire pour mener d'Argentoratum à ses domaines de la Brusche.
Ces domaines, passés en grande partie dès l'époque Francique, dans la Mense épiscopale, ainsi que nous venons de le rappeler, comprenaient-ils, dès l'origine, le territoire de Mutzig? Cela est assez probable, car l'accès de la vallée devait être une possession importante pour le principal propriétaire de cette même vallée. Toutefois, les chartes précitées de l'ère carlovingienne ne font pas mention de territoires au-delà de la Still, et nous lisons dans Schoepflin qu'en 1223 l'empereur Fréderic II déclara se réserver l'advocatie et les droits impériaux dans Mutzig. Cette revendication de Frédéric II fut-elle une de ces nombreuses boutades que lui inspira sa lutte, tantôt sourde, tantôt patente contre l'Eglise et les princes ecclésiastiques, on est-elle la constatation de ses droits allodiaux sur Mutzig? Quoiqu'il en puisse être, l'immédiateté de ce bourg ne survécut bras longtemps à la maison de Hohenstauffen, et malgré la part prise par ses habitants en 1265 à la guerre de la ville de Strasbourg contre l'évêque Walther de Géroldseck, nous voyons l'empereur Henri VII reconnaître en 1308 les droits de l'évéché de Mutzig et lui céder, sans restrictions aucunes, ce territoire, moyennant un échange avec le village épiscopal de Mulhausen(5). Depuis lors Mutzig n'a plus cessé, jusqu'à la Révolution française, d'être, tantôt domaine direct, tantôt domaine mouvant, tantôt domaine engagé de l'évêché. C'est en qualité de ville épiscopale que Mutzig obtint sa plus belle page d'histoire militaire. En 1416 les Strasbourgeois, en guerre contre l'évêque Guillaume de Dielsch, viennent assiéger la ville au nombre de douze cents hommes d'armes(6). Repoussés avec perte, ils reviennent en 1421 et échouent de nouveau contre le château et la ville, que l'évêque, à la tête de trois cent cinquante cavaliers, dégage glorieusement. Les Strasbourgeois poursuivis par la cavalerie épiscopale et par l'infanterie bourgeoise de Mutzig, sont forcés de se retirer en désordre, non sans de grandes pertes, expiant ainsi par une double défaite leur oubli des souvenirs de l'ancienne confraternité d'armes de Hausbergen.
Mutzig n'a plus rien qui révèle une ville épiscopale du moyen-âge. Son clocher peint en rose n'annonce de loin qu'une église moderne et vulgaire; mais de près, malgré les efforts consciencieux des badigeonneurs, on peut encore reconnaître quelques rudiments des douzième et treizième siècles sur ces murs réparés sans goût. Son ancien château-fort a subi également de grandes vicissitudes, mais lui, au moins, il a sans doute plus gagné que perdu au change. Transformé peu à peu par les évêques en château de plaisance, à mesure que les princes de l'Église préférèrent à leurs cottes d'armes les doux loisirs de la paix, il est devenu l'une des plus importantes et certes l'une des plus pittoresques manufactures d'armes à feu que nous possédions aujourd'hui en France. C'est merveille de voir comme tout a disparu, tours, machicoulis, créneaux. Les donjons, rasés jusqu'à hauteur des maisons, servent humblement de pigeonniers, les fossés élargis forment un double et beau réservoir; la chapelle est métamorphosée, je crois, en arsenal industriel où les fusils nouvellement fabriqués tiennent fièrement la place des anciennes armures de la garnison épiscopale; enfin dans les dépendances du château converties en ateliers, des officiers d'artillerie commandent aujourd'hui à des ouvriers paisibles où naguères des serviteurs de l'Église commandaient à de belliqueux hommes d'armes.
Le côté de Mutzig, opposé à la manufacture d'armes, est encore entouré de ces glorieuses murailles du quinzième siècle. Comme tous, les jouets du dieu des batailles elles eurent, d'ailleurs, leurs bons et mauvais jours de guerre. En 1444, vingt ans après leur brave résistance aux troupes strasbourgeoises, elles furent escaladées, par surprise, il est vrai, et tombèrent au pouvoir du comte Palatin. Mais ce dernier ne s'était présenté que comme l'allié de l'évêque suzerain, Robert de Bavière, qui, après avoir consenti à l'engagement de Mutzig au chevalier Wirich de Hohenbourg ou Hohenstein, voulut retirer le gage sans payer rançon préalable, et le céder au comte Palatin. Cette mauvaise foi de l'évêque(7), provoquée peut-être par les menées de Wirich et ses promesses de sous-engagement à d'autres que les agréés de l'évêché, amena une prise d'armes nouvelle des Strasbourgeois, toujours empressés de guerroyer contre leur évêque. Cette fois, conduits par le comte de Lichtenberg, et aidés par des intelligences dans la place, ils parvinrent à entrer à leur tour dans Mutzig, en chassèrent les soldats palatins, que les bourgeois de la ville se gardèrent bien de défendre, et Wirich de Hohenstein, réinstallé par eux, reconnut leurs bons offices en engageant une partie de son gage épiscopal à la ville de Strasbourg. Cet engagement fut suivi d'un sous-engagement aux sires de Bock, puis aux Wurmser. Enfin, en 1478, Albert de Bavière, évêque de Strasbourg, chargea Jacques de Landsperg de dégager Mutzig, et l'inféoda à sa famille. Les Landsperg possédaient cette ville à titre de fief épiscopal, depuis 1478 jusqu'en 1636, époque à laquelle l'évêché en reprit le domaine direct. Dans l'intervalle, grâce à la bonne épée des Landsperg, Mutzig put échapper aux insurgés de 1525, et se maintenir même contre Mansfeld, mais il lui fallut ouvrir ses portes aux Suédois en 1632.
Le cardinal prince de Rohan, ce héros du fameux collier, qui expia noblement dans l'exil et dans la pauvreté les élégantes magnificences d'une trop frivole jeunesse, venait à peine d'achever les beaux jardins de sa résidence de Mutzig, et d'en faire la digne succursale du fastueux château de Saverne, lorsque 1789 sonna le glas funèbre de la principauté épiscopale de Strasbourg. Le château de Mutzig ne tarda pas à être vendu comme les autres biens de l'Eglise; et la population de la ville, en perdant son riche et prodigue cardinal, aurait couru risque de la misère, tant chacun dans les seigneuries épiscopales était habitué à vivre des emplois ou des largesses de l'évêché, si deux simples bourgeois, mécaniciens de profession, et nouveaux acquéreurs du château, n'eussent entrepris de substituer à Mutzig les habitudes du travail aux séculaires habitudes de l'oisiveté, et de faire gagner aux habitants ce pain depuis si longtemps reçu dans un dolce farniente. Depuis lors, grâces à MM. Couleaux frères, et à leurs héritiers, tous les bras sont occupés à Mutzig, et l'industrie a pu montrer là comme ailleurs, qu'en se substituant à la féodalité, elle savait, comme cette dernière, rendre en détail au pays, et certes avec plus de dignité, une bonne part des richesses qu'elle en tirait.
Hermolsheim, séparé seulement de Mutzig par la Brusche, et adossé à de pittoresques rochers que couronnent des vignes et quelques bouquets de bois, est un ancien pèlerinage desservi longtemps par un couvent de Récollets. Sa chapelle actuelle, qui ne date que du dix-septième siècle, était appelée la Maisonnette sainte, Heilige-Hütte, et fut fondée par un ermite dans le treizième siècle. La tradition prétend que, bien avant cet ermite, Saint-Florent habita ce rocher avant d'aller s'établir dans le vallon de la Hasel. Hermolsheim et Weege, village depuis quelques siècles détruit et qui paraît avoir été le nom primitif des habitations éparses à l'entrée de la vallée, ont suivi la fortune féodale de Mutzig. Il est question de Weege dans plusieurs titres du treizième siècle, et ce nom qui semble être le même que Weg, chemin, pourrait avoir été donné au village du moyen-âge, parce qu'il était situé sur l'ancienne voie romaine de la Brusche.

Dinsheim

A une petite demi-lieue de Mutzig, en remontant la vallée, on rencontre Dinsheim, dont, suivant une tradition assez accréditée encore, le nom aurait pour origine un temple de Diane. Aucun vestige de ce temple ne s'est d'ailleurs retrouvé, mais des débris de tuilots à rebord, des restes de poteries, un assez grand nombre de grandes pierres équarries éparses çà et là parmi les fondements des maisons du village, quelques bronzes impériaux trouvés récemment, enfin peut-être deux bas-reliefs, découverts en 1836, non loin du presbytère, ne permettent pas de douter de l'existence d'un établissement gallo-romain en ce lieu, quoiqu'aucun auteur n'en ait encore fait mention. Les bas-reliefs, dont le dessin a été communiqué au rédacteur de ces notes, par la bienveillance de M. l'abbé Wacher, n'appartiennent pas à la belle époque de l'art gallo gallo-romain. L'un, représente une Minerve avec ses attributs, le javelot, le hibou et le bouclier. Et il faut la présence de ces attributs pour admettre que l'art romain puisse être complice d'un travail aussi grossier, aussi dédaigneux de toutes proportions académiques. L'autre bas-relief, dont l'air de famille avec les Gabro du pays de Dabo est fort prononcé, semble pouvoir être revendiqué davantage par l'art et par le polythéisme ou plutôt le mysticisme gaulois. Tous les deux d'ailleurs pourraient provenir du Donon, et ont beaucoup d'analogie avec les nombreux bas-reliefs trouvés sur le sommet ou sur les plus hautes rampes de cette montagne si justement chère aux archéologues.

Heiligenberg

Cet établissement romain ou gallo-romain de Dinsheim était-il une dépendance de celui beaucoup plus considérable qui parait avoir existé à une demi-lieue de là, à Heiligen-Berg? Cela est fort probable: Feu M. l'abbé Kuntz, curé de Heiligen-Berg, signala, il y a une trentaine d'années, à M. Schweighaeuser, les nombreux vestiges romains découverts par ses soins infatigables dans la banlieue du village. Les plus importants de ces vestiges sont des fours à potier, avec tous les caractères des fours si connus d'Arezzo. Plusieurs moules et quelques fragments de vases fabriqués en ces lieux, les uns de couleur noire et grise, les autres en terre rouge, dont un échantillon de grain très fin fut trouvé à portée d'un des fours, prouvent que l'industrie et l'art céramiques avaient étendu leurs ramifications jusques dans nos vallées des Vosges. Indépendamment de ces fours à poterie fine, on a découvert à Heiligen-Berg les restes d'autres fours romains à briques et à tuiles. Enfin un grand nombre de médailles impériales; surtout des Antonins, et parmi elles quelques monnaies mérovingiennes, recueillies, les unes et les autres, par M. Kuntz, sur le plateau de Heiligen-Berg et acquises, je crois, aujourd'hui, par le musée de Strasbourg, semblent indiquer que l'établissement de Heiligen-Berg datait de la bonne époque impériale, et put, ou échapper à la destruction des Barbares, ou reprendre vie immédiatement après la conquête des Francks.
A l'appui de cette opinion on peut rappeler que d'après Schweighaeuser les noms des potiers inscrits sur le fond des vases trouvés à Heiligen-Berg, le sont en caractères fors différents. Les uns très réguliers et dignes des temps classiques, les autres informes et comme empreints de barbarie. Ces noms, tels que MM. Kuntz et Schweighaeuser les lisent, seraient SACRATVS -- B. PANVS-- VIONIANVS -- MONTANVS ---RUFINI FAB. - enfin MICCIO.
Heiligen-Berg, cet Arlegis-Bergo des diplômes de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, fut donc le plus considérable, selon toute apparence, des établissements romains dans le val de la Brusche. Etait-ce plus qu'une fabrique, plus qu'une grande villa, était-ce un bourg, un vicus? Les documents anciens se taisent sur ce point. Mais l'on sait que les domaines de grands seigneurs romains, soit des sénateurs de la métropole pourvus d'apanages dans les provinces, soit des principaux propriétaires des pays conquis admis successivement aux honneurs sénatoriaux, comprenaient des étendues de territoire fort considérables, avaient des villages de coloni ou de pagani, et étaient jalonnés de distance en distance par de somptueuses villas, des cottages, des gynécées, des fermes. Tel fut sans doute l'état de la colonisation du val de la Brusche au temps de la domination romaine.
Le vénérable curé, à qui l'histoire d'Alsace doit la connaissance première des antiquités de Heiligen-Berg, aimait encore dans les derniers temps de sa vie à faire les honneurs de ces antiquités aux touristes. Le rédacteur de ces lignes se souviendra toujours avec émotion d'avoir été conduit par ce bienveillant vieillard au champ des Idoles, où quelques vingt années auparavant il avait aussi servi de guide à M. Schweighaeuser. C'est un espace d'un arpent à peu près, à environ 440 pas du village, non loin d'un autre espace appelé: Champ des Païens (Heiden-Garten). Ces deux appellations Goetzen-Acker et Heiden-Garten se lisaient, suivant M. Kuntz, dans les plus anciens livres terriers de la paroisse.
A quelque distance du Champ des Idoles, dans la direction du canton forestier appelé Wissemberg, on rencontre une voûte de rochers formant grotte assez profonde pour contenir une vingtaine de personnes. Les habitants la nomment Hohligenstein, corruption peut-être de Hohlheiden-Stein, et une tradition locale veut qu'elle ait servi an culte des Païens, apparemment au culte des Druides.
Le plateau de Heiligen-Berg ne porte pas seulement souvenir des Romains et des Celtes. Un château féodal y succéda aux constructions du peuple-roi. Ce château aussi a disparu, mais il est facile encore d'en reconnaître les débris dans quelques jardins et près du cimetière du village. Ces débris, dont le revêtement en pierres de taille a disparu, présentent une pâte de moëllons et de petites pierres entremêlées çà et là de quelques briques. MM. Herrenschneider et Schweighaeuser ont cru y reconnaître la trace des Romains. Il est positif que des médailles romaines ont été trouvées dans le parallélogramme d'environ 100 mètres que paraît avoir formé le château de Heiligen-Berg. Mais des monnaies austrasiennes et épiscopales de Strasbourg, des fers de flèches, de vieux éperons y ont aussi été recueillis par les soins de M. Kuntz.
L'histoire du château de Heiligen -Berg est celle des domaines épiscopaux de la vallée de la Brusche. Tenu longtemps par les sires d'Ochsenstein à titre de fief de l'évêché, il passa successivement aux mains des comtes de Bitsche, puis à celles des sires d'Andlau, de Landsperg, de Bock, de Pfaffen-Lapp. En 1632 il fut attaqué par les Suédois et probablement démantelé par eux. En 1636 l'évêché de Strasbourg reprit le domaine direct de ce vieux Burg déjà en ruines. Et il paraît que c'est à partir de cette époque que sa démolition, pièce à pièce, commença. M. Schweighaeuser cite une condition fort remarquable attachée à l'office de Vogt épiscopal de Heiligen-Berg: ce dernier, en recevant son investiture, était tenu de s'engager, dans le cas où l'un des vassaux de l'évêché viendrait à être enlevé par des maraudeurs, à monter aussitôt à cheval pour le délivrer ou le réclamer, sans prendre même le temps de faire seller son cheval, ni de se chauffer, si l'avertissement le surprenait la nuit ou en déshabillé(8). Cette condition, dont M. Schweighaeuser ne donne pas d'ailleurs le titre authentique, est une preuve de plus et du peu de sécurité des âges féodaux, et de la paternelle sollicitude des évêques de Strasbourg pour leurs vassaux. Elle semble au surplus confirmer l'opinion qui attribue au châtelain épiscopal de Heiligen-Berg la qualité de justicier de la vallée de la Brusche, et peut-être la protection officielle de ces champs d'asile qui, suivant M. Kuntz, auraient existé dans la vallée, et où les proscrits et les condamnés des seigneuries voisines auraient trouvé un refuge assuré à l'ombre de la bannière épiscopale, pourvu qu'ils ne sortissent pas de la limite tracée à leur séjour.
Si l'existence de ces champs d'asile est vraie elle expliquerait l'origine des Langen-Allmende qui longent le cours de la Brusche depuis Dinsheim jusqu'à la hauteur de Haslach, dont ils remontent le vallon transversal en prenant dans cette dernière partie de leurs parcours le nom de Krommen-Allmende. Cette longue bande de terrain, large d'environ 50 à 60 pas, parallèle au cours de la Brusche et à celui de son affluent, la Hasel, convertie aujourd'hui en prairies, présente un long tracé à angles droits, avec restes de fosssés et d'épaulements, marqués de distance en distance, et surtout aux angles, par quelques amas de pierres. Servait-elle en effet de champ ou de bivouac d'asile soit aux victimes de la tyrannie féodale des divers seigneurs laïques de l'Alsace, soit même aux criminels, auxquels leurs parents ou amis avaient le droit d'apporter des vivres en ce lieu, mais qui ne pouvaient mettre le pied hors du fossé d'enceinte sans être arrêtés et rendus à leurs justiciers? C'est ce qu'aucune autre autorité que la tradition n'a pu établir encore, et il n'est pas étonnant que dans le silence des titres chacun ait cherché à ces énigmatiques Langen- et Krummen-Allmende une origine plus ou moins ancienne et plus ou moins probable. Les uns ont voulu y reconnaître l'ancienne voie romaine de la vallée de la Brusche, au mépris de Schoepflin qui place cette voie dans les montagnes, et au mépris de la disposition des lieux, qui, si la voie romaine eût été placée dans la partie la plus basse de la vallée, l'eût exposée à de continuelles inondations. D'autres ont pensé avec, plus d'apparence de raison que c'était le tracé d'un ancien canal ou d'un ancien endiguement de la Hasel et de la Brusche, canal ou endiguement contemporain des Romains. Ce n'est pas, il est vrai, ou plutôt ce n'était pas vers la fin de sa vie l'opinion du pieux et modeste antiquaire dont le nom mérite de faire autorité à Heiligen-Berg. M. Kuntz inclinait à croire que les Langen-Allmende et Krummen-Allmende sont plutôt des restes d'anciennes fortifications ou lignes stratégiques destinées soit à relier le Hohnenherg et le fort de Girbaden aux forts de la rive opposée, ou à couvrir l'approche de ces forts, soit à retrancher des corps de troupes assiégeantes. Mais à quelles époques ces lignes défensives ou offensives auraient-elles été tracées? Avant la conquête romaine pour couvrir les Médiomatriciens contre les Germains d'Arioviste, ou de quelqu'un de ses prédécesseurs inconnus? Après la conquête pour couvrir les établissements gallo-romains contre les invasions ou les incursions des Barbares? ou, dans le moyen-âge féodal, contre les Armagnacs? ou enfin, dans le dix-septième siècle, contre ou par les Suédois venant investir le château de Girbaden? Comme pour mieux dérouter les chercheurs de réponses à ces questions, l'on a découvert récemment à peu de distance des Allmende et dans deux endroits fort rapprochés, plusieurs fers très rouillés de javelots antiques et des boulets de canon, oui, deux véritables boulets qui devaient avoir vu le feu des batteries suédoises ou impériales.

Niederhaslach

Si, pour aller à Haslach, vous prenez le chemin le plus direct, vous serez guidé de distance en distance par des croix et des images pieuses peintes sur bois, qui attestent l'approche d'un pèlerinage révéré. Ce sentier coupe les sinuosités du vallon et escalade un de ses bords pour mener droit à Nieder-Haslach. Au débouché d'un bois vous voyez tout-à-coup devant vous la belle église de ce dernier village.
On connaît, par les beaux dessins de M. Perrin fils, le magnifique portail de cette église, ses tours si caractérisées dont le trait d'union est un balcon trefflé, semblable à un ruban de dentelle, et ces charmantes figurines qui décorent la porte d'entrée, et retracent la légende de la fondation du monastère par Saint-Florent. Ce grand saint d'Alsace, le vingtième évêque de Strasbourg d'après la liste de l'évêché admise et justifiée par Grandidier, était venu d'Irlande en Austrasie au retour et à la suite de Dagobert II. Il quitte tout-à-coup la villa royale de Kircheim pour aller se faire ermite dans les solitudes des Vosges. Après avoir peut-être erré quelque temps à l'entrée et dans l'étendue de la vallée de la Brusche, il se fixe dans un des vallons secondaires de cette même vallée, au pied du Ringelsberg, sur les bords de la petite rivière de la Hasel. Là il enfonce quatre baguettes en terre pour marquer la clairière de la forêt où il veut établir sa cellule, afin de vivre en Dieu comme les premiers anachorètes d'Egypte. Les bêtes féroces (peut-être des brigands, ou les sicaires du roi Franck dont il a déserté la cour) respectent ces limites, mais bientôt le roi Dagobert a besoin des prières du pieux solitaire. Sa fille Rathilde est aveugle, à la grâce tourmentée par le démon de la chair, qui est fière de sa beauté, de sa grandeur, elle mène une vie corrompue(9). Dédaigneuse de l'Eglise et de son salut, elle ne laisse pénétrer aucun prêtre du Christ jusqu'à elle, et veut mourir sans le secours des prières de l'Eglise. Dagobert, justement effrayé appelle à son aide Florentius. Il lui dépêche un de ses commensaux pour le décider à revenir, et le saint, monté sur un âne, consent à suivre le leude du roi Franck jusqu'à la résidence de Kircheim. Introduit auprès de la jeune réprouvée, il lui parle avec tant d'onction, que bientôt la grâce de Dieu opère en elle, et la voilà qui se met à genoux et sollicite le bienfait des sacrements de l'Eglise. Saint-Florent les lui administre, et aussitôt avec la santé de l'âme elle recouvre celle du corps. Le roi reconnaissant accorde au saint tous les territoires dont il pourra faire le tour sur son âne pendant qu'il sera au bain, et il a soin de rester au bain jusqu'à ce que Saint-Florent et sa modeste monture soient revenus à Kircheim. C'est Rathilde ensuite qui elle-même remet à son pieux libérateur la charte de fondation ou plutôt de dotation du monastère de la Hasel. Car bientôt un monastère se forme, des ermites se groupent autour du célèbre ermite, et lorsque ce dernier est appelé à l'évêché de Strasbourg, il organise la communauté qu'il doit momentanément quitter mais dont il se réserve la haute direction.
Comme on le voit, les origines du domaine temporel des évêques de Strasbourg dans la vallée de la Brusche et celles du domaine temporel de l'abbaye de Haslach sont communes. Il faut croire que ce dernier fut un démembrement du premier ordonné par Saint-Florent lui-même. Il consistait, d'après Grandidier, en dîmes dues par les domaines royaux de Kircheim et de Marlenheim, par les hommes de Fürdenheim et de l'ancien village de Weege, près Mutzig(10), et dans la propriété pleine et entière du territoire et des forêts avoisinant l'abbaye.
L'abbaye de Haslach suivit jusques vers la fin du onzième siècle la règle de Saint-Benoît. Une charte de l'évêque Othon IV (de Hohenstaufen) datée de 1096, prouve qu'à cette dernière époque déjà elle était devenue maison de chanoines ou collégiale(11). Dans les titres du douzième siècle elle est nommée Avellana ou Avellanum. Les prévôts de la collégiale de Haslach obtinrent, en vertu d'une bulle du Pape Innocent VIII, en date du 19 juin 1487, le droit de porter la mître et la crosse. L'un de ces prévôts, Jean Burkard, de Strasbourg, a laissé un journal du pontificat du Pape Alexandre VI près duquel il exerça l'office de référendaire apostolique et de clerc des cérémonies(12).
Les évêques de Strasbourg conservèrent longtemps un palais et une cour dominicale à Haslach. Schoepflin cite, d'après le vieux Code des revenus de l'évêché, une disposition d'après laquelle l'abbaye primitive de Haslach et plus tard la collégiale devaient à l'évêque un chariot attelé de sept boeufs à chaque voyage qu'il ferait en compagnie du roi ou de l'empereur à son palais de Haslach. Cette disposition qui rappelle un vers très connu de Boileau, date selon toute apparence des temps de Saint-Florent. Le palais dont il s'agit était déjà appelé vieux, palatium antiquum(13), dans une charte de 1289 de l'évêque Conrad III (de Lichtenberg). Il servit longtemps de lieu de retraite à ceux des successeurs de Saint-Florent qui, à la suite de quelque danger couru par eux, ou à l'approche du temps pascal, voulaient oublier momentanément leurs grandeurs et les soins de la politique pour se livrer à des pratiques de dévotion. Il est probable que sa destruction est due à l'un des incendies qui à la fin du 13° siècle et dans le 14° dévastèrent les divers bâtiments et l'église de Haslach. Peut-être aussi fût-elle l'oeuvre des Jacques alsaciens de 1525, ou des Suédois de 1652, qui tour à tour vinrent insulter, piller, saccager et brûler le sanctuaire et les cloîtres de Haslach.
L'église actuelle date de cette période monumentale qui, du milieu du douzième siècle jusques vers la fin du treizième, marque la transition de l'art roman ou byzantin à l'art ogival. Commencée, suivant M. Schweighaeuser, en 1274, dévorée par un incendie en 1287, et recomencée en l294 sous la direction d'un fils d'Erwin de Steinbach(14), elle aurait été achevée en 1385. A voir son plan si sobre et si régulier, la solidité toute romane de ses tours, et la disposition classique de sa façade, on serait tenté de lui assigner un âge plus vénérable encore, car cette église, quoiqu'appartenant en général au style ogival, conserve un remarquable air de famille avec le grand style roman du Rhin. Sa façade porte d'ailleurs entre les fioritures ogivales de son balcon et celles du tympan de la grande porte d'entrée une corniche d'un goût bien plus ancien, aux sculptures presque frustes à sujets symboliques, telles que celles de la façade de l'église d'Andlau. Si vous gravissez l'escalier de l'une des tours vous rencontrez une porte en plein cintre qui devait s'ouvrir sur l'étage supérieur du porche aujourd'hui démoli et remplacé par la cage des orgues. La nef principale, supportée par de forts piliers à l'ogive sévère des premiers temps de ce style devait aboutir à la croisée et à des transepts, dont l'une des tourelles existe encore; mais, probablement à la suite de l'un des incendies qui si souvent dévorèrent cette église, cette croisée fut remplacée par une sorte d'avant-choeur aux baies ogivales plus élancées que celles de la nef et pareilles à celles des latéraux ou bas-côtés. C'est apparemment dans cet ancien transept méridional qu'a été pratiquée la chapelle du Saint-Sépulcre. Du moins si l'on monte le charmant escalier à rampe trefflée adossé à cette chapelle, escalier qui conduisait peut-être à un jubé, l'on trouve un peu à droite une petite porte ogivale du meilleur style qui donne entrée à l'escalier intérieur et en spirale de la tourelle dont il a été fait mention ci-dessus. Ce dernier escalier gravi aux deux tiers environ, laisse apercevoir par une brêche de la muraille les combles au-dessus de la chapelle. Ces combles présentent les restes d'une voûte cintrée, au-dessous de laquelle apparait le faîte du système de voûte ogivale qui couronne la chapelle actuelle, et il semble dès lors permis d'en conclure que cette dernière est une des transformations apportées par les siècles aux constructions primitives.
Le Saint-Sépulcre de la chapelle précitée est avec le cadre de la rose de la façade et avec l'ornementation du tympan, un échantillon fort remarquable des sculptures d'ailleurs trop rares de l'église abbatiale ou collégiale de Haslach. Le Christ, de grandeur supérieure à nature, est couché sur son tombeau, dont les parois retracent les reliefs des soldats du centurion en costume de chevaliers du quatorzième siècle, avec le hautbert, la cotte de mailles, les éperons et la dague. Les diverses positions données à ces soldats couchés ou, assis, sont pleines de naïveté et plus ou moins grotesques. L'humour des artistes du moyen-âge s'y est donné carrière, mais la facture est la même que celle du Saint-Sépulcre de l'église de Haguenau et de plusieurs autres églises anciennes d'Alsace.
L'abside de l'église de Haslach est au-dedans formée de cintres surbaissés ruais présentant les motifs de l'ogive. Il est probable que cette partie de l'édifice a eu souvent à souffrir de dévastations et de restaurations successives. Ses dimensions sont fort petites, dignes sous ce rapport de l'époque romane, et assez proportionnées à celles de l'abside de la cathédrale de Strasbourg. Toutefois les baies en sont ogivales. C'est à l'entrée de ce choeur qu'on montre une niche fermée d'une grille dorée et destinée à conserver à la fois les reliques de Saint-Florent et le mausolée de l'évêque Rachion qui en 810 transféra à Haslach ces reliques. Le travail de sculpture de ce mausolée est très fouillé, évidemment retouché à diverses époques, et il est difficile d'y voir, si ce n'est avec les yeux de la foi, un monument des temps carlovingiens.
Le cloître, dont l'entrée est encore marquée d'un côté de la façade de l'église, présente des ogives d'une pureté remarquable. Quelques unes de ces belles ogives viennent rejoindre au nord la partie du mur qui unit l'avant-choeur à l'abside et elles ont dû y remplacer le transept septentrional. Dans ce cloître, en face de la petite porte ogivale qui, entre l'abside et l'avant-choeur, s'ouvre sur lui, il faut remarquer un très élégant mausolée représentant un personnage à la tête tonsurée, à la robe ample, aux manches larges, au cou entouré d'une sorte de fraise ou plutôt d'une étole, couché sur son tombeau, et d'un travail, d'un fini très dignes d'attention. On voudrait voir dans ce mausolée, dont les accessoires et le couronnement. sont plus récents que la statue, le tombeau de l'architecte présumé de l'église, soit Erwin de Steinbach, soit son fils, mais la légende sculptée porte le nom de Graff, ou Grafto, prévôt de Haslach, mort en 1316. D'ailleurs le grand Erwin et son fils maître Jean seraient morts, d'après l'inscription de l'un des piliers de la chapelle Saint-Jean de la cathédrale de Strasbourg, le premier en 1318, et le second en 1339.
L'église abbatiale ou collégiale de Haslach, aujourd'hui simple succursale de village, possède une richesse que bien des cathédrales pourraient lui envier. Ses verrières font justement l'admiration de tous les connaisseurs. Toutes les fenêtres des bas-côtés, celles de l'abside, la rose de la façade, en sont pourvues. Quelques unes de ces verrières ont été restaurées et plus ou moins défigurées par le restaurateur, d'autres se montrent encore dans tout leur éclat primitif. La plupart sont à sujets bibliques ou légendaires, formées de médaillons, et accusent les quatorzième et quinzième siècles, l'une d'elles à sujet byzantin sur fond de mosaïque semble revendiquer le douzième siècle ou au moins la première partie du treizième siècle.

le Ringelstein

Pour aller de Nieder-Haslach vers Nideck on passe par Ober-Haslach où une petite chapelle d'apparence assez moderne indique l'emplacement du primitif ermitage de Saint-Florent. Le Ringelsberg, couronné par les ruines du château de Ringelstein, domine de haut Ober-Haslach. Sur l'une des crètes du Ringelsberg l'on peut voir encore des restes de murs en pierres sèches décrivant une ellipse d'environ 180 pieds de longueur sur cinquante ou soixante de large(15). Silbermann et, d'après lui, M. Schweighaeuser croient y reconnaître une origine romaine. Elle est dans tous les cas aussi probable que celle des deux redoutes suédoises que le savant auteur des Antiquités de la Basse-Alsace a reconnues un peu plus loin, à proximité du château de Ringelstein. Ce dernier, quoique démantelé par les Suédois, fut sans doute plutôt pris par un coup de main qu'assiégé dans les formes, car les Suédois ne firent pas d'autre siège régulier dans la vallée de la Brusche que celui de Girbaden. D'origine apparemment allodiale soit par cession épiscopale, soit par usurpation, et possédé au douzième siècle par un Anselme de Ringelstein fort redoutable à l'abbaye et aux habitants de Haslach, le château de Ringelstein fut remis au commencement du treizième siècle à l'évêque Bechtold de Teck (Berthold Ier) ou à son belliqueux prédécesseur Henri de Wehringen (Henri II) par le comte Frédéric de Linange-Dagsbourg. Une famille de Dorolzheim (Dorlisheim?) dont le codex feudorum Argentinensicum cite trois membres, le chevalier Gerungus, les écuyers Jean et Anselme, paraît avoir tenu ce château dans le quatorzième siècle à titre de fief de l'évêché(16).
Le château de Hohenstein situé sur un rocher escarpé, dominant aussi le vallon de la Hasel, mais un peu en arrière et à l'ouest du Ringelsberg, n'appartint pas non plus sans contestations à l'évêché, et fit payer cher à l'évêque Berthold de Buscheke (Berthold ou Bechtold II) sa revendication à la Mense épiscopale. L'évêque dont les sires de Hohenstein avaient refusé de reconnaître la suzeraineté, fut surpris par Rodolphe de Hohenstein pendant une retraite qu'il faisait à Haslach(17), traîné et retenu prisonnier au donjon de son château, puis conduit dans divers autres Burgs de cette famille et de ses alliés. Il ne parvint à sortir de prison en 1345 qu'au moyen d'une transaction qui reconnaissait les droits de propriété allodiale prétendus par les sires de Hohenstein sur une partie des dépendances de leur château. Toutefois l'évêque ne tarda pas à tirer vengeance de son vassal. Il vint en personne, à la tête des troupes épiscopales, assiéger et prendre Hohenstein(18). Tel était d'ailleurs dans ces âges, qu'on nous peint souvent sous de si sombres couleurs, le respect de la parole donnée, que la prise du château de Hohenstein par l'évêque n'ôta pas sa valeur à la transaction de 1345, en vertu de laquelle la possession d'une partie de ce territoire resta libre de toute mouvance épiscopale jusqu'en 1515, date de la cession de cette partie à l'évêché par Georges, dernier comte de Hohenstein. Ce château paraît avoir été abandonné peu après cette époque, et les Suédois ou peut-être la mine des ingénieurs de Louis XIV achevèrent de le démanteler.

le Nideck

Si de Hohenstein vous redescendez dans le vallon supérieur de Haslach, vous parviendrez au bout de trois quarts d'heure de marche à peu près, en remontant le cours de la Hasel qui bruit avec beaucoup de charme dans le silence des forêts, à l'entrée ou plutôt au fond d'une espèce d'entonnoir tout hérissé de sapins et de rochers. Vous grimpez le long d'une des parois de cet entonnoir, soit sur les échelons à jour d'un Schlitt-Weg, suspendu aux flancs des rochers, soit par un sentier glissant et plus difficile encore, et enfin vous détournez vos yeux des précipices ouverts à vos pieds pour les lever sur deux cascades que domine un castel en ruines. C'est Nideck. Le mur perpendiculaire de rochers qui supporte la ruine et lance les cascades, est de porphire noirâtre, ce qui fait mieux ressortir encore la blancheur argentine du torrent. Ce dernier semble vouloir étreindre de ses deux bras ces rocs lugubres qui déteignent sur leur couronne séculaire de créneaux. L'une des cascades ne présentait, lors de notre visite, qu'un assez mince filet d'eau, mais l'autre, celle à droite du vieux donjon, ne serait pas indigne, surtout après quelques pluies d'orage, d'être comparée aux cascades si vantées de la Suisse. Nideck est sans contredit un des sites les plus pittoresques de nos Vosges. Son effet est d'autant plus saisissant que cette gorge a conservé toute la physionomie sauvage, tout le sombre aspect, toute l'horreur poétique que l'imagination désire volontiers en pareils lieux. Les sapins semblent s'y dresser plus haut et plus élancés qu'ailleurs au-dessus de la corniche du roc nu et noir; on dirait des squelettes debout autour d'une tour maudite sur ce mausolée de porphyre.
Et pourtant ces cascades entourées actuellement de tant d'effets dignes d'une scène de Salvator Rosa, souriaient naguères peut-être au milieu des jardins d'un sénateur ou d'un consulaire romain, baignant les pieds de quelque blanche statue de Diane, caressant de leur mousse des groupes de nymphes et de sylvains et envoyant leur onde bruissante se reposer dans quelque large bassin devant la colonnade d'une villa coquettement abritée dans le vallon de la Hasel. Paphinis-naïda, ce nom charmant de la charte carlovingienne déjà citée, était peut-être le nom de ce beau site où pendant les dernières tourmentes de l'empire, quelque riche oisif gallo-romain tâchait d'oublier le voisinage des Barbares et l'approche de l'agonie de la civilisation antique. Puis, un jour, sans doute, les Barbares sont venus, ont pillé la villa, ont dévasté ces jardins, renversé ces statues, et le lendemain l'un d'eux a trouvé bon de s'approprier le domaine utile de Paphinis-naïda, pour en faire don quelques années plus tard, lui ou ses successeurs, à cette glorieuse Eglise dominant par ses vertus, par son intelligence, par sa force morale, la force matérielle de la barbarie victorieuse.
Le château de Nideck, dont le développement embrassait non seulement la crête élevée du donjon qu'on aperçoit avec les cascades, mais encore une plate-forme voisine jointe sans doute au donjon par un pont et dont l'accès n'est facile aujourd'hui qu'après un assez long détour, appartient par ses ruines actuelles aux douzième, treizième et quinzième siècles. Il paraît avoir été, dès l'origine, un fief mouvant de l'évêché de Strasbourg. M. Schweighaeuser cite le nom d'un burgrave de Nideck, Burckardt, qu'on trouve dans une charte du treizième siècle. En 1393, suivant Schoepflin,(19) Jean de Schaffoltzheim, Thomas d'Endingen, Nicolas Richter, écuyer, et Fréderic Stahl de Westhoffen, qui tenaient Nideck en sous-fief des landgraves de la Basse-Alsace auxquels l'évêché l'avait inféodé, signèrent une paix castrale. En 1456 l'évêque Guillaume II (Guillaume de Dietsch) prétendit avoir la mouvance non-seulement du fief, mais du sous-fief de Nideck, ce qui lui fut refusé par le sous-tenancier d'alors, Thomas zu der Megde. Quatorze ans plus tard, en 1448, le château de Nideck inféodé par l'évêque Robert de Bavière à André Wirich, fut assiégé par les troupes de la ville de Strasbourg. Une capitulation d'après laquelle Wirich s'engagea à ne plus prendre parti dans les querelles entre la ville et son suzerain, et les alliés de son suzerain, sauva alors le château de la honte d'être pris; mais quelques années plus tard Wirich ayant insulté et provoqué Louis de Lichtenberg, celui-ci(20) à la tête de forces considérables, parmi lesquelles un grand nombre de volontaires strasbourgeois, vint assiéger Nideck, et après plusieurs assauts bravement repoussés, convertit le siège en un blocus si rigoureux que bientôt les assiégés furent réduits à la plus cruelle famine. Louis de Lichtenberg exigeait qu'ils se rendissent à merci, et déclarait qu'il passerait au fil de l'épée tous les hommes d'armes du château; mais la jeune femme du burgrave Wirich, belle et dans un état de grossesse avancée, fit baisser le pont-levis, sortit la première à la tête de la garnison exténuée, et alla se jeter aux pieds du vainqueur. Celui-ci, désarmé par ses larmes, pardonna au mari, lui laissa même la garde du château, et se retira après l'avoir mis à rançon.
Cet André Wirich, châtelain de Nideck, est peut-être le même que Wirich de Hohenberg ou Hohenstein, qui tint Mutzig par engagement du même évêque Robert et qui finit par céder une part de son gage à la maison de Lichtenberg, ainsi qu'il a été dit plus haut. Dans ce cas le sous-engagement de Mutzig à la ville de Strasbourg et au comte de Lichtenberg par un Wirich de Hohenberg, bénéficier du gage épiscopal, serait expliqué par les promesses que dut faire le châtelain de Nideck à son vainqueur pour racheter sa vie et celle de ses compagnons.
Le vieux et noble Burg de Nideck paraît avoir été abandonné dès 1636, lorsque l'évêché reprit le domaine direct et l'administration de la vallée de la Brusche; il est probable que sa décadence était antérieure au dix-septième siècle, et que les Suédois, lorsqu'ils vinrent insulter ces murailles, les trouvèrent déjà en fort mauvais état.

le Guirbaden

Deux autres cascades existent encore non loin de celle de Nideck. Tournez la montagne à droite, derrière Ober-Haslach, et suivez cet étroit ravin qu'on nomme la gorge de Sulzbach. Bientôt vous entendrez le murmure d'un torrent et vous le verrez tomber, d'environ trente pieds de haut, dans un petit bassin entouré de pierres moussues. Puis à gauche d'Ober-Haslach, dans un autre ravin appelé Kappel-Bronn il y a encore une autre cascade. Cette dernière a un peu moins de hauteur, mais en hiver ou au printemps sa nappe d'argent est large et épaisse. Le nom de Kappel-Bronn donné par la tradition locale à une source si peu éloignée de l'ermitage primitif de Saint-Florent, autorise à penser que peut-être l'un des premiers cénobites rassemblés autour du fondateur de Haslach établit sa cellule en ce romantique endroit.
A-peu-près vis-à-vis du point où la vallée adjacente de la Hasel vient rejoindre la vallée principale de la Brusche, sur la rive opposée de cette rivière, un petit vallon, beaucoup moins profond que celui de la Hasel forme avec ce dernier et la vallée mère une sorte de croix. Ce vallon qui contourne la chaîne du Hahnenberg vient s'appuyer au pied du mont escarpé et isolé que surmonte la vaste et magnifique ruine de Girbaden. Cette partie méridionale de la vallée de la Brusche est advenue à l'évêché de Strasbourg beaucoup plus tard que la partie septentrionale. Longtemps possédée à droits égaux par l'empire et l'évêché, elle fit partie de ce que les chartes appelèrent comitiae ou comilalus. En 1232 nous voyons l'empereur Fréderic II échanger ses droits impériaux dans cette partie du Britzthal contre le domaine épiscopal de Trenheim. En 1236, son fils, Henri VII, roi des Romains, désireux de se faire des alliés, lors de sa révolte contre son père, engage sa parole à l'évêque de Strasbourg, Bechtold ou Berthold Ier, (Berthold de Teck) de lui remettre dans le délai d'un an le castrum nuovum de Girbaden. En 1239 enfin, l'empereur confirme la cession faite en 1220 ou 1223 au même évêque de Strasbourg par Fréderic, comte de Linange-Dagsbourg, de sa fortification de Girbaden (munitio) et de ses droits territoriaux dans la vallée de la Brusche, en échange du château de Dagsbourg que l'évêque lui remet(21).
Des documents positifs prouvent donc que dans le commencement du treizième siècle la grande et probablement déjà antique forteresse de Girbaden devint domaine de l'évêché de Strasbourg. Mais à qui appartenait-elle, de qui relevait-elle avant cette époque? Sa belle situation entre la vallée de la Magel et celle de la Brusche, son développement, ses ruines si imposantes, aux caractères si divers, et qui attestent des âges si différents, ne permettent pas de douter qu'elle n'ait eu un role important avant le règne de Fréderic II. M. Schweighaeuser pense que Girbaden jusqu'à sa cession à l'évêché appartint à la maison d'Eguisheim-Dagsbourg, cette noble dynastie alsacienne qui devait son origine aux ducs d'Alsace de l'époque mérovingienne, et qui donna à l'Eglise catholique le Pape Léon IX. Cela expliquerait sans doute jusqu'à un certain point, comment un comte de Linange se trouva, en 1220, détenteur de tout ou partie de la forteresse de Girbaden, la maison de Linange s'étant portée héritière des Eguisheim-Dagsbourg, mais cela ne nous apprend pas comment Henri VII de Hohenstaufen put disposer en 1236 du château neuf de Girbaden en faveur de l'évêché.
Schoepflin, et d'après lui Grandidier et MM. Horrer et Schweighaeuser croient reconnaître Girbaden dans le Burg-Berg de la bulle du Pape Léon IX, qui confirme une donation de dîmes à l'abbaye d'Altorff. Ce qui paraît justifier leur sentiment sur ce point c'est qu'une autre bulle du Pape Célestin III, de l'an 1192, confirmative à son tour de la confirmation de Léon IX se sert du mot de Girbaden et non plus de Burg-Berg pour désigner 1e château voisin de la chapelle concédée au monastère d'Altorff; mais l'une et l'autre de ces bulles se taisent sur les suzerains ou les tenanciers de ce château. Faut-il en conclure qu'en effet il fut possédé soit à titre de franc-aleu, soit à titre de fief par l'ordre du Temple de Jérusalem, avant d'entrer dans la mense épiscopale? Cette opinion ou cette tradition, qu'aucun titre authentique ne paraît jusqu'à présent justifier, caresse l'imagination du touriste, qui aime à évoquer dans ces belles ruines les ombres de ces chevaliers-moines si célèbres, si puissants, si riches, si enviés, si dissolus, si calomniés, peut-être. Elle semble justifier la magnificence de ce Burg, auprès duquel les autres Burgs de la vallée de la Brusche ne paraissent être que des repaires de brigands. Elle se concilie d'ailleurs avec les apparences historiques qui mettent le domaine ancien de Girbaden au nombre des biens patrimoniaux que la maison d'Eguisheim-Dagsbourg aurait reçus des ducs d'Alsace de la branche d'Atticus ou Ettichon.
Plus d'un Egisheim-Dagsbourg fut aux croisades et fut le frère d'armes des Templiers. Le dernier de cette maison mourut en 1225(22). Le château de Girbaden aurait donc pu être engagé à l'ordre du Temple, soit comme aleu d'Eguisheim-Dagsbourg, soit comme domaine impérial ou ducal des Hohenstaufen, qui, eux aussi, étaient héritiers des premiers ducs d'Alsace. On sait qu'un des principaux griefs des princes et des peuples contre l'illustre ordre du Temple de Jérusalem, lors de sa proscription, fut le grand nombre de châteaux et de domaines qu'il possédait soit en propriété, soit en fief ou sous-fief, soit, et surtout, en gage: car ses richesses lui permettaient de prêter de l'argent aux princes et aux seigneurs ruinés par les croisades, et il fit même parfois plus audacieusement l'usure que les Juifs du moyen-âge. Enfin Fréderic II de Hohenstaufen , cet empereur dont les moeurs licencieuses et le mysticisme hérétique avaient tant d'analogie avec les moeurs et les rites secrets reprochés aux Templiers, fut leur protecteur, après la perte de Ptolémaïde(23), les reçut en grand nombre en Allemagne, conféra à leur grand-maitre les honneurs de prince de l'empire, et put très bien leur céder ou leur engager Girbaden; engagement dont le titre a très bien pu aussi disparaître lors de la proscription de l'ordre. Cette hypothèse que la tradition justifie et que Specklin affirme comme un fait avéré, servirait d'explication et à l'obscurité de l'histoire féodale de Girbaden avant la cession à l'évêché, et à la magnificence du château du douzième ou commencement du treizième siècles, et surtout à l'acte par lequel, en 1236, Henri VII de Hohenstaufen s'engageait à remettre au bout d'un an ce château à l'évêque Berthold de Teck, son allié, comme tous les princes ecclésiastiques d'Allemagne, dans son infructueux essai de déposition de l'excommunié Fréderic II. Si les Templiers tenaient à cette époque Girbaden, on conçoit que le fils rebelle de l'empereur en interdit ait demandé le délai d'un an, soit pour reprendre de vive force le gage impérial, soit pour en payer la rançon.
Mais cette grandiose ruine féodale, aux baies en plein cintre, aux chapiteaux si richement ornementés, qui était sans doute lé castrum novum, le château neuf du temps des Hohenstaufen, n'est pas même la partie de Girbaden la plus digne d'attention. Lorsqu'on arrive au sommet de la montagne par le romantique sentier partant de Grendelbruch, on laisse à droite la façade du Burg qui surplombe sur sa base de rochers un fossé profond, et l'on se trouve dans, une vaste enceinte figurant un parallélogramme irrégulier, au fond duquel une tour massive distante d'environ dix pas du mur d'enceinte. Ce dernier dont il faut suivre le développement en-dehors, du côté opposé à celui de la vallée de la Magel, s'aligne sur le bord du plateau et s'ouvre sur une espèce de chemin de ronde avec une régularité, une hardiesse, une perfection de tracé et d'exécution, qui font rêver aux Romains, et qui attestent, sinon la main de ces grands maîtres, au moins celle de quelqu'ingénieur d'une époque peu éloignée d'eux, encore nourri des traditions de l'art, des préceptes de Vegèce, des règles de la fortification classique. Rien n'est oublié dans cette courtine, ni la petite poterne de sortie pratiquée dans l'angle de la muraille, ni le machicoulis qui la protège, ni les conduits d'écoulement des eaux. Elle se coupe à angle droit à son extrémité, et continue sur le front occidental; mais vers la vallée de la Magel la disposition du terrain force cette belle muraille à une courbe et de ce côté elle paraît plus endommagée, plus retouchée par des mains moins habiles, et elle laisse apercevoir une large brêche.
Specklin, dont les affirmations tant baffouées aujourd'hui ne manquent pas toujours d'une certaine sagacité ingénieuse, fait remonter l'origine de la forteresse de Girbaden à Tibère et il la relie à un mur de circonvallation embrassant toute la montagne et, les vallées à ses pieds(24). Il est très admissible que les Romains aient eu sur ce mont qui domine deux vallées des Vosges un poste fortifié, et nous croyons que l'origine la plus probable à assigner à leurs fortifications des Vosges en général serait le quatrième siècle, lorsque leurs lignes stratégiques d'outre-Rhin eurent disparu sous l'effort des Barbares, et lorsque celle du Rhin fut sans cesse insultée et violée. Mais les murs d'enceinte ou d'escarpe de la montagne, dont quelques débris en pierres sèches se montrent encore çà et là, ne sauraient être d'origine romaine. Ils appartiennent à un autre système de défense, plus ancien dans les Vosges que celui des préfets du prétoire; ils se lient à des phases peu connues de l'histoire de la Gaule, à des refuges des populations de race celtique contre les invasions des Bolgs, ou de ces derniers contre les Germains d'Arioviste, peut-être contre les Romains. Si ces derniers ont mis la main à ces fortifications antiques, même pour eux, ce doit être pour les approprier parfois à leur service, pour y appuyer les voies conduisant à leurs postes sur les montagnes, à leurs villas dans les vallées.
Toutes ces crètes de la chaîne du Hahnenberg qui avoisine Girbaden sont d'ailleurs marquées par des traces d'antiques, très antiques appropriations des rochers, soit à des points de défense, soit à des enceintes religieuses. Nous aurons l'occasion de nous étendre davantage sur des traces analogues dans la suite de cet article. Les plus rapprochées de Girbaden sont avec le Purpur-Schloss, sur la crète d'un mont dominant aussi la Magel, et le Heidenkopff, entre la Magel et l'Ehn, deux petites plates-formes, l'une à l'Est, l'autre à l'Ouest du château dont elles sont séparées par une ou deux portées de fusil et par des précipices. C'est probablement sur l'une d'elles que Specklin avait bâti son temple païen, et c'est probablement aussi dans le voisinage de l'autre que M. Schweighaeuser a découvert, non loin de la ferme située en avant de Girbaden, ses deux restes de tours vraiment antiques(25). Nous pensons que ces restes de tours sont les restes de la voie qui menait au castrum de Girbaden.
Quant à l'étymologie du nom de ce Burg et de cette montagne, dont la première syllabe n'est pas allemande, et dont les deux autres semblent donner l'idée d'une source ou d'un bain, ce qui conviendrait plus à une vallée qu'à un mont assez aride, ne pourrait-on la chercher dans la corruption des mots galliques Cir (long) et bedd(26) (tombeau), le long tombeau, nom qui à l'époque celtique aurait pu être donné à cette montagne, soit parce qu'elle affecte assez la forme d'un gal-gal allongé, soit parce qu'un chef de clan ou un Druide vénéré y aurait été enterré?
Depuis le premier quart du treizième siècle, Girbaden fut successivement inféodé par les évêques de Strasbourg à plusieurs nobles familles alsaciennes. En 1240 son Burgrave était un chevalier du nom Werlin de Baldeburnen, et il est probable qu'il prit, lui ou ses héritiers, le nom de ce château, car un titre de 1262 porte mention d'une famille de Girbaden(27). Peut-être aussi cette famille tenait-elle son nom de quelque Burgrave de l'époque antérieure à la cession épiscopale. M. Schweighaeuser cite une charte de l'an 1395, d'après laquelle l'évêque de Strasbourg aurait cédé le fief de Girbaden à la ville de Strasbourg, cédé ou engagé? Cet évêque serait Guillaume de Dietsch, si dissipateur, et que le grand chapitre voulut faire interdire pour éviter l'aliénation successive de tous les biens de l'évêché. La charte dont il s'agit a donc pour elle beaucoup de raisons d'être; mais Guillaume de Dietsch donnait d'une main et reprenait de l'autre, on ne saurait donc être surpris de trouver dans Schoepflin précisément à cette date de 1395 mention de l'engagement de Girbaden à Rodolphe de Hohenstein, fils probablement de ce Rodolphe de Hohenstein qui enleva l'évêque Bertold de Bucheke, et le retint prisonnier. Guillaume de Dietsch ayant voulu, trois ans après, retirer son gage sans observer les conditions du rachat, il en résulta une guerre sanglante entre l'évêque et son vassal.
A la suite de cette guerre et dès le commencement du quinzième siècle, Girbaden eut trois Burgraves épiscopaux à la fois, un Hohenstein, un Landsberg, un Rathsamhausen zum Stein(28). A partir de 1477 le fief resta aux Rathsamhausen zum Stein, seuls. Cette noble maison le posséda jusqu'à son extinction dans le 17° siècle. Pendant cette longue possession elle sut en conserver l'honneur intact, et contre les Armagnacs, et contre les bourgeois de Strasbourg, et contre les paysans révoltés de 1525, et enfin contre les troupes protestantes de Mansfeld et contre les Suédois. En 1632 un fort détachement de ces derniers aux ordres du Rhingrave, après avoir occupé Mutzig, et s'être successivement emparé des diverses positions militaires de la vallée de la Brusche, entreprit d'investir Girbaden. Il menaça de monter de l'artillerie sur les hauteurs voisines, et peut-être ces mouvements de terrain que l'on remarque sur quelques uns de ces sommets sont-ils l'oeuvre quasi moderne des soldats de Gustave Horn ou de Weimar et non, comme on aime à le croire, une trace antique des Gaulois.
Ce fut le dernier assaut que la forteresse des Romains, des héritiers d'Ettichon, des Hohenstaufen, des évêques féodaux de Strasbourg eut la gloire de repousser. Bientôt après, à l'extinction de la maison de Rathsamhausen zum Stein, elle fut donnée, par le roi de France, Louis XIII, au maréchal-des-logis de ses armées, Louis de Chamlay. Il paraît que l'évêché en conserva le domaine honoraire et sut en recouvrer bientôt le domaine utile, car M. de Chamlay étant mort sans laisser d'héritier, le cardinal prince de Rohan disposa de Girbaden et des bois qui l'entouraient en faveur de sa maison. Dès longtemps auparavant, et peu après les traités de Westphalie, quelques artificiers, envoyés avec un sac de poudre de l'un des cantonnements français du voisinage, avaient fait sauter, sans rencontrer aucune résistance, ceux des fronts du vieux Burg qui pouvaient encore paraître offensifs.

Lutzelhouse

En regard de Girbaden, de l'autre côté de la Brusche, et pour le moins à égale hauteur au-dessus de la vallée, apparaît comme un contrefort de la chaîne du Schneeberg au Donon la montagne escarpée, sauvage et mystérieuse du Katzenberg. On arrive à sa base, soit en contournant le Ringelberg à partir d'Ober-Haslach, soit en montant plus directement depuis Lutzelhouse et en gravissant un premier chaînon de collines qui sont comme l'escalier cyclopéen de ce Titan des Vosges. La voie antique nommée par les Lorrains: chemin des Sarrasins, par les montagnards alsaciens: Heiden-Weg, voie qui quittait la partie basse de la vallée de la Brusche à Heiligen-Berg pour s'avancer par les montagnes vers le Donon, commence à montrer ses premiers tronçons entre le Weissenberg et le Katzenberg; ce ne sont encore que quelques amas épars de grandes pierres équarries, mais un rameau s'en détache en chemin creux et s'enroule comme un long serpent autour des flancs du Katzenberg, attestant çà et là sa filiation de la voie antique par d'épaisses lignes de pierres sèches. Ce chemin est si long, il décrit des anneaux si peu soucieux d'abréger leur parcours par un peu d'escalade, qu'on le prendrait pour une de ces allées de labyrinthe destinées plutôt à des pèlerins peu empressés d'atteindre un sanctuaire redouté, qu'à des voyageurs pressés d'arriver au gîte. On peut l'abréger toutefois en grimpant un étroit sentier souvent fort difficile, et l'on parvient en se hissant de quartiers de rocs en quartiers de rocs, sauf à laisser quelque lambeau de redingote ou de pantalon aux broussailles, à une enceinte à peu près circulaire, d'environ cent pas de diamètre, ayant un fossé encore apparent quoiqu'en partie comblé par de grandes pierres oblongues qui peut-être naguères avaient mission de se tenir debout sur les bords de ce fossé. Dans cette enceinte un amas d'assez grandes pierres sèches et d'un blanc mat ou couvertes d'une mousse épaisse, doit sans doute figurer l'édifice que Cassini appelle le château de la Muraille. Si l'on ajoutait à cet amas de pierres toutes celles que les siècles ont nécessairement fait rouler sur les flancs de la montagne, il y aurait en effet de quoi construire en ce lieu un bâtiment imposant. Mais quel pouvait-il être? Aucun document écrit ne permet de penser qu'il y eût là un Burg féodal. C'est donc une ruine plus ancienne. Romaine? on hésite à le croire; rien n'indique un dessin régulier, un plan correct comme celui du mur de Girbaden. Le fossé peu profond et peu large ne devait pas avoir une destination défensive, ou du moins cette destination ne pouvait être l'oeuvre d'un ingénieur sorti des écoles du grand peuple. D'ailleurs aucune marque de queue d'aronde sur ces pierres, et bien entendu aucune trace de ciment.
La partie du Katzenberg opposée au fossé semi-circulaire consiste en une plate-forme de rochers surplombant des précipices en forme de chaire de Belen. Au pied de ces rocs, dans les profondeurs sur lesquelles ils se projettent, on peut apercevoir des quartiers de rocs pour la plupart oblongs ou légèrement triangulaires, et qui pourraient avoir été précipités de leur position perpendiculaire autour de la plate-forme. Ce lieu porte encore aujourd'hui le nom de Jardin des fées, tradition et dénomination populaires qu'on retrouve presque partout où durent exister des enceintes sacrées ou autres monuments druidiques.
Un guide du village de Lutzelhouse, auquel nous demandions pourquoi ce grand amas de pierres en ce lieu, répondit: «Dame! c'étaient les drôlesses, les fées, qui voulaient jeter un grand pont de pierre sur la vallée de la Brusche pour aller rejoindre leurs diables enchaînés à Girbaden.» Depuis cette pointe du Katzenberg un long fossé, jalonné à intervalles réguliers de grandes pierres oblongues ou quartiers de roches, aujourd'hui couchés sur le flanc mais qui paraissent avoir été dressés, conduit en décrivant une légère courbe à la porte de pierre, Thürge-Stelle, et continue de là jusqu'aux plateaux du Borberg et de l'Eck en suivant le contour en dos d'âne de cette longue crète. A environ deux cents pas du Thürge-Stelle, et par conséquent à double distance du Katzenberg le passage est barré par une énorme table de rocher qui pourrait bien avoir été la partie supérieure d'un grand Dolmen, dont les parois auraient été deux roches peu éloignées. Le Thürge-Stelle se trouverait ainsi à distance mystérieuse du Dolmen, ce que prescrivait le rit, et cette circonstance doit contribuer à donner à cette bizarre réunion de grandes pierres dressées et superposées le caractère des Lichawens de la famille celtique. Il est à remarquer qu'après la grande roche plate la ligne des pierrres de forme oblongue continue jusqu'à la Crète de l'Eck qui paraît couronnée aussi d'une chaire de Belen.
En général toute cette double chaîne, qui du Schneeberg domine en se prolongeant jusqu'au Donon la vallée de la Brusche, est toute marquée de vestiges des âges où les roches et les pierres avaient une signification symbolique et religieuse. En regardant bien le Thürge-Stelle on ne saurait voir là un simple jeu de la nature. Ces quartiers de rocs se dressent trop régulièrement en forme de potence, dont la partie transversale et supérieure s'appuie à angle droit sur les deux supports semblables à deux Menhirs, lesquels offrent des jours dans la direction opposée à la grande ouverture, de façon que sous ce Lichawen on voit les quatre points cardinaux.
Du Borberg on peut se diriger soit à l'Est vers le Schneeberg, soit au Nord-Ouest vers le Donon. Dans les grands jours d'été et pour qui ne craint pas un peu de fatigue, cette double course, à partir de Haslach, est faisable en un jour.

le Hengst

Après une marche de près d'une heure sur des plateaux dont la croupe s'allonge dans la direction opposée au Katzenberg et à la Brusche on arrive au Hengst, et là déjà on s'éloigne du Donou.
Le Hengst, où je n'ai pas trouvé la tête de cheval sculptée sur une roche que d'anciens touristes prétendent y avoir vue, est un des plus hauts plateaux des montagnes entre la vallée de Haslach et le bassin de Dabo. Il présente sur son prolongement à trois têtes en quelque sorte, trois groupes de rochers disposés en chaires, et dont l'un surtout affecte les caractères d'un Dolmen ou d'un grand Lichawen. M. Baulieu remarque avec beaucoup de raison que le nom de Hengs se retrouve aussi en Angleterre où, à quelques milles de la ville de Salisbury, on voit le Stone Henge(Hengen-stein), rochers également consacrés au culte druidique suivant la tradition locale(29). Sur le Hengst alsacien se dresse le Hengst-Kopf qui est le principal groupe des rochers dont il vient d'être fait mention.
Du Hengst pour aller au Schneeberg le chemin le plus intéressant sinon le plus court est de passer par le Boller-Wald en longeant de fort haut un profond ravin qui sépare du Schneeberg. Ce plateau se montre vers son flanc oriental, et à peu près à son couronnement de ce côté, ceint d'une sorte de mur naturel en grandes roches, qui ça et là semblent présenter quelques traces d'anciennes incisions très frustes et circulaires faites par la main de l'homme. Cette enceinte a-t-elle été consacrée au culte druidique? on serait tenté de le croire, car elle se dessine autour d'un fort amas de rochers ayant des compartiments et en quelque sorte des sanctuaires à étages différents. On appelle cela dans le pays Murstein. Ce Murstein placé sur le plateau prolongé du Bollerwald serait-il le Bollerstein dont parle M. Baulieu, et qu'il place près de la Zorn dans le pays de Dabo? Du plateau du Bollerwald ou Murstein, après avoir traversé une partie de celui du Breitenberg, on arrive aux fermes supérieures du Schneeberg, situées entre la triple bosse de ce dos de montagne, le Breitenberg et le Bollerwald.

le Schneeberg

Le Schneeberg offre comme le Hengst trois groupes de rochers à distances à peu près égales, disposés de façon à former chaire, et flanqués par de nombreux fragments de rochers décrivant encore assez exactement des enceintes autour de ces trois crètes. Grâce à la nudité du Schneeberg, on l'aperçoit de loin avec ses grandes pierres gisant çà et là, qui pour la plupart affectent des formes oblongues, légèrement équarries ou arrondies à un bout, et coniques à l'autre, comme si la main de l'homme eut essayé naguères de les faire tenir debout. On dirait que ces grands Menhirs furent destinés à servir d'indicateurs à l'approche de l'enceinte sacrée, à peu près comme les croix d'aujourd'hui à l'approche d'un pèlerinage. Les trois principaux coupes, semblables à des plates-formes de chaires druidiques, montrent dans les parties qui surplombent les flancs de la montagne des formes qu'avec un peu d'imagination on prend volontiers pour la figure de gigantesques crapauds dont la tête serait tournée vers l'Orient. Ces formes, que la géologie explique d'ailleurs suffisamment, pouvaient apparaître la nuit, à la lueur des grands feux allumés sur les chaires par les Druides, comme les monstres préposés à la garde du sanctuaire et destinés à en tenir à distance les processions des pèlerins. La roche branlante ou Lottelfels du Schneeberg est un cône renversé et placé en équilibre sur une autre roche lui servant de base; elle remue assez facilement lorsqu'on la pousse, et quoique sa position soit probablement un jeu de la nature, elle a pu avoir la destination des Roulers de la Bretagne. Les apparents Menhirs qui l'entourent concourent à lui donner ce caractère. D'ailleurs les pierres vacillantes ou de divination des Celtes ont pu servir aux superstitions de leur culte, quoiqu'étant le produit du travail de la nature, le granit se décomposant circulairement, et les rochers granitiques prenant ordinairement la forme circulaire. En général si des rochers bizarrement groupés, jalonnés à distances assez égales par d'autres roches, et ayant presqu'au centre d'une ligne courbe des quartiers de rocs applatis comme des pierres de sacrifices ou vacillants sur leur base comme des Roulers, peuvent donner et justifier l'idée de chaires de Belen, de Menhirs, de Dolmen, le Schneeberg doit avoir possédé un Cromlech.
Cette montagne a d'ailleurs conservé, pendant le moyen-âge et presque jusqu'à nous, une renommée d'ancienne consécration religieuse ou d'anciennes superstitions diaboliques. Les procès de sorcellerie du dix-septième et du seizième siècles font foi qu'elle servait ou passait pour servir au sabbat des sorciers. Ces documents parlent d'une jeune femme de Wasselonne brûlée comme sorcière en 1615, qui avait avoué, (grâce à la torture) s'être trouvée au sabbat sur le Schneeberg et y avoir vu ou senti le diable. Pendant que nous faisions remuer le Lottelfels, une jeune fille qui gardait des chêvres près de là, et qui était d'une des fermes du Schneeberg, nous regardait avec une sorte de curiosité effrayée. L'un de nous lui demanda si elle ne voulait pas consulter la pierre de divination pour savoir si son amant lui serait fidèle. «Oh non, monsieur, répartit-elle naïvement, cela nous porterait malheur, à lui et à moi! »
La vue que l'on a du Schneeberg est admirable. D'un côté l'Alsace et le prolongement des Vosges jusqu'à Niederbronn, les montagnes de Dabo, de Haberacker, le Kochersberg, Strasbourg, le Rhin, la Forêt-Noire, puis une échappée sur la vallée de la Brusche, puis les Vosges lorraines allant en s'abaissant par degrés vers la plaine de Lunéville et de Nancy, puis Girbaden, le Champ-du-Feu, Ste-Odile.
Du Schneeberg, pour aller au Donon, vous continuez à suivre la crète des montagnes, ayant presque toujours leurs parties boisées à vos pieds et marchant sous le soleil et le vent sur de hauts plateaux tapissés de bruyères ou d'une herbe courte et brûlée par le grand air. Vous passez d'abord au Hasel-Nuss-Kopf, puis au Hell, à l'EichelBerg, au Noll, au Gross-Mann, au Haselsprung.
Sur toutes ces montagnes les mêmes traces d'appropriation des grandes roches au culte primitif des races celtiques se reproduisent. On se plaît à rêver dans ce repos des plus hautes solitudes des Vosges à ces temps ante historiques où la consécration des pierres était peut-être la constatation poétique des grandes convulsions de la nature qui précédèrent et suivirent le déluge. Le dieu Vogesus veut encore apparaître sur ces Vosges qui lui doivent ou lui donnèrent leur nom. Il y parle de ces premières tribus de Galls qui adoraient des objets matériels, pierres, vents, fontaines, puis des Kimris et de leurs Druides civilisateurs qui, s'assimilant les mythes populaires, faisaient de ces pierres consacrées les temples de leur théogonie, se groupaient sur les montagnes, s'y entouraient de mystères, et dominaient à la fois par la terreur de leurs rits, par la supériorité de leur intelligence, les colons sauvages de la plaine.
Et tandis que les sommets de la double chaîne des monts entre le val de la Brusche et le pays de Dabo se sont conservés celtiques pour ainsi dire, n'évoquant le souvenir que des Dolmens, des Cromlechs, des Peulwans, les flancs de cette même chaîne rappellent d'autres époques de la colonisation des Gaules, et nous parlent des Romains.

Wisches

La voie de ces derniers, qui sans doute quittait le cours de la Brusche pour remonter le vallon de la Hasel, et contournait les flancs du Katzenberg, se retrouve non pas à Wich, comme on le croit communément, mais dans la vaste banlieue de Wich, à un endroit qu'on nomme encore aujourd'hui le Haïte, (Heyden-Weg?). Elle paraît avoir longé, en la dominant de haut, la vallée de la Brusche, mais à partir de ce point elle monte davantage afin d'atteindre au col formé par les deux Donons. Des grandes pierres en général équarries sont ses insignes les plus apparents; elles appartenaient pour la plupart aux margines, rebords de la voie, mais d'autres plus enfoncées en terre ont pu former le rudus, ou terrassement inférieur. Quant au nucleus, terrassement intermédiaire(30) en mélange de pierre et de ciment, et à la summa crusta, pavage régulier au-dessus de nucleus, ces deux parties étant plus exposées aux ravages des siècles et des saisons, se laissent plus difficilement reconnaître; cependant des restes de ciment, et de pâte d'empierrement ont été, dit-on, relevés sur le parcours de cette voie, aux environs de Heiligen-Berg, et sur le versant vers Saint-Quirin. Il est d'ailleurs assez probable que les voies secondaires ou particulières n'avaient pas toujours les trois degrés ou couches d'empierrement, terrassement, et pavage, qui caractérisent les voies principales et officielles de l'empire, et que le rudus et la summa crusta furent souvent, surtout dans les montagnes, une seule et même chose. Aucune colonne milliaire ne jalonne, il est vrai, et ne paraît avoir jamais jalonné la voie romaine ou gallo-romaine d'Argentoratum au Donon; mais les colonnes milliaires ne furent d'usage prescrit que sur les grandes voies militaires et préfectorales; elles ne pouvaient être qu'un objet de luxe sur les voies moins importantes, ou agraires, que le cursus fiscalis ou publicus (poste impériale) ne parcourait pas, et que ne jalonnaient pas de distance en distance les relais publics et lieux de halte, (mansiones et mutationes).
Ce chemin des païens, cette chaussée dite si improprement des Sarrasins, cette voie agraire on particulière de l'époque gallo-romaine, eut-elle sa raison d'être dans quelque chemin antérieur conduisant au pèlerinage druidique du Donon et de là au pays des Leuciens et des Médiomatriciens? Il est assez raisonnable de le conjecturer, sinon pour les Leuciens, dont l'établissement était outre-Vosges, du moins pour les Médiomatriciens qui, étendus d'abord jusqu'au Rhin, furent refoulés par les Triboques jusqu'aux Vosges et, suivant Schoepflin, jusques sur le versant occidental des Vosges. Avant l'organisation romaine, de nombreux chemins devaient sillonner les vallées vosgiennes et conduire les nombreuses processions de pèlerins aux sanctuaires des Druides établis sur les montagnes. Ces chemins celtiques ou kimriques n'ont pu nous être conservés, car ils n'étaient que des sentiers plus ou moins frayés en comparaison des voies du peuple-roi, mais il est possible d'en deviner la direction dans plusieurs parties des Vosges, et entre autres dans cette partie des montagnes du val de la Brusche. C'est ainsi qu'en remontant la longue ravine du Dunbacher-Berg ou Dunbacher-Thal pour aller au Schneeberg, on suit un chemin très encaissé, marqué de distance en distance par des amas de pierres sèches, et gagnant ou plutôt traversant une espèce de plateau ou de plate-forme à deux tiers de hauteur de la montagne, en saillie, que l'on appelle encore Alt-Matt et qui est tout jonché d'un amas de pierres moussues et blanchâtres semblable à un gall-gall affaissé sur lui-même. Or les Gaulois comme en général les peuples antiques placèrent volontiers leurs chemins ou les chemins de leurs sanctuaires auprès des tombeaux.
Aux abords du Donon ou des Donons, car deux têtes jumelles couronnent le col par où passait la voie antique et par où passe encore le chemin de Wich à Saint-Quirin et à Abreschwiller, les groupes de rochers disposés en chaires sur les plateaux disparaissent; mais en revanche les grandes pierres oblongues, en forme d'équerre, se présentent couchées sur le flanc à des distances presque symétriques, paraissant vouloir indiquer, malgré leur position horizontale, l'approche du grand sanctuaire du Donon, ce qui était le rôle des Menhirs.

le Donon

Le Donon est entre tous les monts des Vosges le mont archéologique par excellence. Dom Calmet, Schoepflin, Mabillon, Ruynart lui ont consacré leur érudition. Temple de l'époque gallo-romaine, cromlech de l'époque kymrique ou peut-être même gaëlique, il redit toutes les religions de la Gaule antérieures au christianisme. Schoepflin en fait un temple de Mercure, et plusieurs bas-reliefs décrits avec beaucoup de soin par lui et portant les attributs ordinaires de ce dieu, semblent par leur découverte successive lui donner gain de cause. Il compte neuf Mercures existant de son temps au Donon, et il assure que vingt ou trente ans auparavant on en comptait quatorze.
Dom Ruynart cite une inscription qu'il aurait lue sur une colonne tripartite trouvée au Donon, et qui attesterait la dédicace du temple à Jupiter(31). Schoepflin, qui se montre disposé à douter du fait, cite une autre inscription attestant la dédicace à Mercure et à Hécate, qui n'aurait déjà plus existé de son temps, mais dont il devait la communication à Dom Calmet(32). Ce dernier voit une Diane chasseresse avec un cerf à ses pieds dans un des Mercures au bouc décrits par Schoepflin, et en conclut que le temple du Donon était aussi dédié à Diane; quant à ces Mercures de Schoepflin, dont les plus remarquables appartiennent aujourd'hui au Musée de Strasbourg, ils sont loin de présenter tous les attributs de ce dieu. La critique moderne a même destitué deux d'entre eux des honneurs divins pour les restituer, à cause de leur saie, à la vénération mystique des Gaulois pour quelque chef puissant ou quelque Druide célèbre; et Schoepflin lui-même cite un bas-relief trouvé au Donon et représentant un homme en long sagum qu'il avoue ne pouvoir, avec la meilleure volonté du monde, admettre pour un Mercure.
Quoique depuis Dom Calmet et Schoepflin chaque amateur d'antiquités, pouvant disposer d'une charette attelée de boeufs, ait été glaner quelque bas-relief au Donon, ont trouve encore sur les raides talus de l'un de ses cônes élancés quelques échantillons de statues brisées et surtout de reliefs représentant, tantôt le fragment du corps d'un homme en tunique ou en saie plus ou moins longue avec bourse ou peut-être hachette ou coin à la main, semblable au clabro vosgien, tantôt un corps nu, avec ou sans parties sexuelles, au torse épais et saillant aux hanches, aux jambes grêles, tenant un caducée ou une sorte de bâton recourbé en forme de crosse d'évêque, probablement quelque Mercure-Wodau de la première fusion gallo-romaine ou tribocco-romaine. Les attributs de ces derniers sont en général assez bien marqués, cependant l'un d'eux montre à ses pieds, dans l'angle du cadre de pierre, un cerf ou peut-être un bouc aux cornes disproportionnées. Un autre accuse le caducée, dont les serpents forment un cercle ou anneau au-dessus d'un long bâton. Un troisième fragment, à l'abdomen très prononcé, avec une sorte de rainure ou de collier au cou, paraît tenir appuyé sur sa poitrine, soit un court caducée, soit une serpette ou faucille. C'est apparemment cette figure, dont les parties sexuelles ne sont accusées que par une sorte de point, que Dom Calmet donne pour une Druidesse(33).
Ces diverses sculptures du Donon, tant celles enlevées pour les musées que celles encore laissées à leur place historique, appartiennent à des périodes artistiques différentes. Ainsi, tandis que les unes offrent un dieu ou un héros ou un sage de style évidemment barbare, évidemment gaulois, d'autres se rapprochent davantage du style classique, et semblent attester l'intrusion de l'art romain ou des imitateurs de l'art romain dans ce sanctuaire d'abord tout gaulois. Les premières comme les secondes, d'ailleurs, ne peuvent être antérieures à la conquête romaine, et caractérisent cette époque de transition des cultes gaulois au polythéisme gréco-romain qui fut la suite de la conquête et le résultat de cette adroite politique d'assimilation des dieux des peuples vaincus à leurs propres dieux que pratiquaient partout les Romains. Sous ce rapport les caducées reconnus à quelques figures du Donon sont dignes de remarque, car les Teuth ou Teutah des Celtes, les Wodans des Triboques et peut-être des Médiomatriciens, ne devinrent des Mercures armés du caducée que sous l'inspiration du génie romain. L'opinion des antiquaires qui proclament le Donon un temple Panthéon est donc parfaitement admissible en ce sens que le Donon accorda l'hospitalité aux dieux des Romains parmi les dieux du pays et vit peu à peu les premiers se substituer aux divinités gauloises. Et il paraît aussi parfaitement acquis que le dieu le plus généralement adoré au Donon était le Mercure-Wodan, personnification de cette fusion si facile aux polythéismes de l'antiquité. Au surplus le plus grand nombre des sculptures du Donon paraît appartenir à des pierres tumulaires, et ces tombeaux placés dans un sanctuaire sur une haute montagne attestent à la fois les usages gaulois et germaniques et l'initiation aux arts plastiques apportés en Gaule par la conquête romaine.
Mais le bas-relief le plus remarquable du Donon, le plus caractéristique, le plus antique, le plus digne de regrets, car une main sacrilège d'antiquaire l'a enlevé depuis quelques années, est ou était ce sanglier prêt à combattre un autre quadrupède, sculpté avec l'inscription Bellicus Surbur (BELLICcVS - SVRBVR) sur la face méridionale du roc principal de la cîme du Donon. Ce petit groupe, dont l'animal le moins reconnaissable, a été pris par Dom Calmet et par Schoepflin pour un chien, par Montfaucon, par Ruynart et par d'Alliot pour un lion, et qui pourrait être, à en juger par l'espèce de corne recourbée en avant de sa gueule entr'ouverte, un taureau ou un jeune aurochs, rappelle un des attributs du Sus Gallicus et dénote une origine druidique presqu'incontestable. Le travail en est très-fruste, exécuté dans une sorte de doucine ou creux, avec presque point de saillie, à la manière des Egyptiens. L'inscription sur la surface extérieure du rocher doit être postérieure à l'exécution du bas-relief, qui est un curieux échantillon de la sculpture gauloise antérieure aux Romains, et appliquée, non pas à un monument funéraire, mais à l'ornementation symbolique d'un rocher dans une enceinte sacrée. Il semble raconter toute l'histoire primitive du Donon, et l'on ne saurait assez regretter qu'un zèle mal entendu l'ait détaché du roc qui depuis tant de siècles lui servait de cadre pour le transporter, je crois, au musée d'Epinal. Si l'étude des monuments de la Gaule peut jamais faire retrouver l'histoire des civilisations antérieures à la première époque romaine, c'est surtout en laissant ces monuments. à leur place qu'on parviendra à les comprendre et à en tirer plus d'inductions, car là surtout ils ont une signification complète. Pourquoi donc l'administration qui sait bien empêcher l'enlèvement des feuilles mortes et des chablis dans les forêts des Vosges ne s'opposerait-elle pas aussi à l'enlèvement des pierres sculptées ou des débris d'enceintes antiques? Le pauvre dieu Vogesus ne mériterait-il pas quelque peu aussi sa protection?(34)
Quant au temple du Donon, temple Panthéon ou temple du seul Mercure, on n'en retrouve plus d'autres traces, et déjà du temps de Schoepflin on n'en trouvait guères plus d'autres traces qu'un parallélogramme d'environ onze mètres de long et de près de huit mètres de large, avec des restes de murs de 80 centimètres d'épaisseur. Quelques unes des pierres équarries de ce mur offrent des entailles destinées à recevoir des tenons en fer ou en bois, mais les fondations n'ont plus que la hauteur d'une seule assise. Des tronçons de pilier, des pierres d'angles, des espèces de chapiteau dont la partie saillante est grossièrement taillée en biseau, des morceaux de tuilots à rebord, quelques débris de poteries d'une terre rougeâtre avec un vernis noir, enfin un tronc de colonne découvert récemment d'environ 50 centimètres de diamètre, sont tout ce qui reste des trois temples ou édifices que les moines anciens de Senones et de Moyen-Moutier ont vu sur le plateau du Donon et dont Schoepflin s'est plu à reconstruire dans l'Alsatia illustrata la partie que nous venons de reconnaître. Ce temple, s'il a existé, ou cette maison de Druides déjà façonnés au confort des habitations bâties, ou cette nécropole, ne saurait dans tous les cas être antérieure à l'époque gallo-romaine.
Cependant les rochers qui couronnent le front de la principale tête des deux Donons, et sur l'un des côtés desquels se dessinait le groupe du sanglier, paraissent avoir été la base d'une antique construction, d'une caucella peut-être qui y aurait succédé à la simple plate-forme celtique, ou chaire de Belen. Cette base de rochers, aujourd'hui prosaïquement coiffée d'une ridicule pyramide moderne, a pu aussi servir à un Dolmen.
Si le Donon en raison de sa hauteur et de son nom même, de racine celtique, Dun, mont par excellence, a plus de débris sculptés que d'autres monts des Vosges, c'est que probablement il fut et resta plus longtemps un pèlerinage révéré, où l'on accourait de loin, et dont les gardiens ou desservants surent, même sous les Romains, conserver leur prestige. Bien avant la conquête , bien avant ses pierres sculptées, il était déjà une enceinte consacrée soit au culte du dieu unique et secret des Druides, soit au culte des dieux terribles du peuple. Ces rochers dont les intervalles semblent avoir été élargis de main d'homme afin de servir de passages ou de conduits secrets dans les cérémonies du culte, rappellent les artifices, si connus des prêtres égyptiens, et expliquent la fantasmagorie des fêtes de Belen ou d'Esus, alors que les sages et les savants qui avaient nom Druides, ne dédaignaient pas de descendre jusqu'aux jongleries pour conserver une influence salutaire sur le vulgaire ignorant et superstitieux. Dans les commencements de la théogonie celtique, les grandes assises de rochers du haut Donon étaient flanquées, comme aujourd'hui, d'un côté par la petite plate-forme de rochers au-dessus de la fontaine, sur le prolongement Nord-Ouest de la crête elle-même, de l'autre par la plate-forme de rochers de la cime du petit Donon. Ces trois plate-formes, ces trois chaires se répondaient, elles allumaient à la fois, à un signal donné, leurs feux de Belen, ce dieu de la lumière et de la chaleur dessicatrices et fécondatrices du monde après le déluge. A l'apparition de cette triple flamme du Donon toutes les chaires des montagnes jusqu'au Schneeberg s'illuminaient, sans doute, donnant à leur tour le signal de pareilles illuminations à toutes les chaires de Belen de la grande chaîne des Vosges. Et à la vue de tous ces feux des montagnes, les populations de la plaine se mettaient en fête et s'apprêtaient à partir en processions pour les pèlerinages aux sanctuaires consacrés, soit par quelque tumulus antique, soit par la résidence de quelque Derwid ou de quelqu'Ovate célèbre par son mysticisme et ses connaissances médicales, agricoles, astronomiques. Puis le culte simple du feu sur les grandes pierres, emblême des volcans éteints des Vosges, ne suffisant plus à l'influence des prêtres celtes , les Cromlechs et les Dolmens se remplirent de mystères, bardant pour les adeptes des communautés kymriques du druidisme le repos, la liberté de l'étude, et ne montrant aux profanes que des flammes bizarres serpentant sur les rochers, ou du sang coulant entre leurs joints. Et plus tard, quand des tribus germaines aux traditions scandinaves franchirent le Rhin, quand les Triboques chassèrent les Médiomatriciens de la plaine appelée aujourd'hui Basse-Alsace, les refoulèrent, puis les suivirent dans les Vosges, peut-être des prêtres de l'Odin germain, de Wodan, vinrent-ils aussi chasser les prêtres d'Esus du Donon, substituant leurs dieux à forme humaine au dieu immatériel du druidisme, et préparant par là l'invasion du sanctuaire du Donon au polythéisme plastique des Romains.
On pratique encore aujourd'hui, aux environs du Donon et surtout dans la vallée de Saint-Quirin, un usage qui semble dater des Druides et se rattacher au culte d'Esus, le dieu principal, le dieu auquel était consacré le gui.
Les feuilles du chêne mêlées à celles de cette plante parasite, tressées en chapelets et trempées dans l'eau des sources descendant du Donon, y sont employées pour la guérison de certaines maladies, pour celle du haut-mal entre autres et pour une maladie de la peau appelée dans le pays le mal de Saint-Quirin.
Cette croyance à l'efficacité médicale du gui est donc aussi un monument de l'histoire druidique du Donon, et caractérise cette première époque de sa consécration, comme les pierres tumulaires cunéiformes trouvées sur ses flancs et substituées à l'usage des Barrows et des gall-galls pouvaient caractériser la seconde époque, celle de l'invasion des Triboques, et comme les Mercures-Wodans caractérisent la troisième. Mais il faut enfin descendre de ces hautes solitudes si hantées des fantômes de l'antiquité. La croupe prolongée du Donon se déverse d'un côté sur un col qui bientôt se fractionne en deux profonds vallons. C'est Framont, Ferratus-Mons, Fractus-Mons, Pharamundi-Mons, Francken-Berg; étymologies diverses plus ou moins laborieusement échaffaudées par l'érudition des Mabillon, des Montfaucon, des Schoepflin(35). Que ce nom vienne du tumulus de Pharamond ou, comme semblent l'indiquer divers signes géologiques, de quelqu'ancien volcan et de ses cataclysmes, lorsque du Donon ou Altitona(36) on descend à Framont, on se trouve aussitôt tombé d'un monde dans un autre monde. Tout à l'heure vous rêviez Cromlechs, Triboques, civilisation gallo-romaine des Vosges, à présent le bruit des marteaux de forge, les chants joyeux d'ouvriers, l'aspect d'un moderne clocher de village, d'une large route en spirale vouée aux lourds attelages des rouliers, toute la vie enfin de l'industrie, vous ramènent aux pensées d'actualité, aux intérêts, aux affaires aux regrets égoïstes, aux petites ambitions de ce temps-ci. Vous êtes descendu du ciel des vieux âges dans ce prosaïque dix-neuvième siècle où un peu d'argent est le but des efforts de tous. Et à Framont tout marche ou veut marcher vers ce mirage du gain, jusqu'à ces noirs forgerons aux haillons couleur de rouille, jusqu'à ces jeunes montagnardes aux pieds nus qui vous offrent contre une pièce de monnaie les échantillons de la nouvelle mine de pyrite. D'ailleurs ces scènes du travail moderne sont riantes à Framont, elles se parent de la beauté du site, de cette onde bruissante qui tombe des pentes de la montagne, de ces grands sapins qui tapissent les parois de la vallée. Là volontiers on se repose après la longue course du Donon, et là aussi je dois laisser reposer mon lecteur.
L. Levrault, Revue d'Alsace (1852)

(*) J'ai rajouté les sous-titres pour faciliter la  lecture.
(1) Grandidier, Histoire des évêques de Strasbourg, pages 213, 229, 32 du tome 1er.
(2) Idem, page 287 du tome 1er et numéros 63 et 91 des titres justificatifs.
(3) Schoepflin, Alsatia illustrata, 5 230, tome 1er, et Schweighauser, Antiquités de la Basse Alsace page 92
(4) Schoepflin, Alsatia illustrata, période germanique, § 236
(5) Schoepflin, Alsatia illustrata, période germanique, § 256
(6) Hertzog, livres III CL VIII, pages 27 et 131.
(7) Hertzog, livres VIII et VI
(8) Schweighauser, Antiquités de la Basse-Alsace, page 92
(9) Wursteisen, page 74, tome évêques , page 230.
(10) Grandidier, Histoire des évêques, page 380, tome 1er
(11) Schiltes, in glossario Teutonico, page 572
(12) Grandidier, Histoire des évêques tome 1er, page 382.
(13) Schoepflin, Alsatia illustrata, période germanique
(14) Schweighauser, Antiquités, page 91
(15) Schweighauser, Antiquités, page 95.
(16) Schoepflin, Alsatia illustr., 259 de la partie germanique.
(17) ldem, ibidem.
(18) Albert de Strasbourg, in vitâ Bertholdi, page 175, et Koenigshoven, Chronicon alsat., cap. V, pag. 322.
(19) Schoepflin, Alsatia illustr. tome II
(20) Schweighauser, Antiquités, page 96.
(21) Schoepflin, Alsatia illustr, tome II, 397, et Schweighauser, Antiquités de la Basse-Alsace page 64.
(22) Schoepflin, Alsatia illustr., tome Ier.
(23) Pfeffel, Histoire du droit public d'Allemagne, tome Ier, page 376.
(24) Specklin, Arch., II, cap.V, page 88.
(25) Schweighauser, page 62.
(26) Grimm, Deutsche Grammatik, et le Dictionnaire étymologique de Meidinger
(27) Schweighauser, Antiquités, page 65.
(28) Schoepflin, Alsatia illustr, Pars Gerrnanica, PP. 297.
(29) Baulieu, Recherches archéologiques sur le comté de Dagsbourg, pages 24 et 268.
(30) Bergier, Grands chemins de l'empire, liv. II, chap. XVIII.
(31) Dom Ruynart, Voyage de Lorraine et d'Alsace.
(32) Dom Calmet, Notice de Lorraine, tome 1er, figure 4.
(33) Voir, pour les sculptures du Donon, les planches de l'Alsatia illustrata, tome ter ; celles de Montfaucon Antiquité expliquée; celles de Dora Martin, Religion des Gaulois, article des Mercures sans sexe ; celles de Dom Calmet, Notice de la Lorraine. Toutes planches fort inexactes.
(34) On assure qu'aujourd'hui l'administration forestière ne permet plus l'enlèvement des pierres du Donon.
(35) Mabillon, Dissertation sur les tombeaux des rois de France, tome II.
Montfaucon, Antiquité expliquée, livre V, chap. II.
Schoepflin, Alsatia illustrata, tome Ier.
(36) Le nom d'Altitona est donné aussi au Mont Sainte Odile ou Hohen-Burg. Ce dérivé, latinisé du mot celtique Dun ou Tun (hauteur, élévation de terre), peut également bien s'appliquer aux deux montagnes, toutes deux pourvues d'établissements à l'époque gallo-romaine, l'une, le Donon, ayant eu une consécration plus religieuse; l'autre, le Mont Sainte-Odile, paraissant avoir appartenu davantage au système de défense militaire.

Les paysages naturels du Val de Bruche

Henri Vogt

Le val de Bruche, comme celui de la Fecht ou du Giessen, frappe par son ampleur : vallée aérée et ouverte de moyenne montagne, il ne connaît que deux resserrements entre des versants rocheux et raides: l'un tout relatif entre Heiligenberg et le confluent de la Hasel, l'autre plus important entre Rothau et Fouday. Partout ailleurs, il offre une circulation facile en bordure de vallée sur des «trottoirs» plus ou moins continus dominant le fond de vallée inondable. Il fournit ainsi, par le Col de Saales (556 m) ou celui du Donon (739 m), qui semble avoir été pratiqué abondamment à l'époque proto-historique, un passage facile entre le Fossé Rhénan et le Plateau Lorrain à travers les Vosges du Nord.

Ces caractéristiques dérivent des conditions de son installation.

I. Une vallée ancienne

Si l'on étudie de manière systématique les altitudes des interfluves du Bassin de la Bruche, on constate qu'ils s'ordonnent de manière assez systématique en niveaux, tant rive gauche que rive droite, autour de 500 m, 650-700 m, 850 m et 1 000 n. Les niveaux 1000 m et 850 m correspondent au Massif du Champ du Feu, avec un abaissement progressif vers le Nord-Est, ainsi que, au Nord du cours de la Bruche, à l'alignement de sommets limitant le bassin-versant du Donon au Rocher de Mutzig et à l'Umwurf. Le niveau 650 m accompagne la Bruche de part et d'autre de son cours depuis la source jusqu'à Lutzelhouse, ensuite la rive droite seulement jusqu'à Mollkirch ; les valeurs avoisinent plutôt 700 m en amont de Schirmeck. Le niveau 500 m forme une bande de replats des deux côtés de la Bruche; les niveaux inférieurs ourlent nettement le cours de celle-ci en s'imbriquant étroitement.

Ces systèmes d'interfluves qui recoupent des roches cohérentes, sont autant d'étapes de l'évolution de la vallée, de son creusement progressif. Ils font penser, si on essaie de les reconstituer, à des vallées largement ouvertes à rebords en pente douce telles qu'elles existent actuellement par exemple dans les milieux de savane: témoins d'époques à climat suffisamment chaud, de type tropical ou subtropical, pour ameublir en superficie la roche cohérente et la rendre ainsi sensible à l'action d'un ruissellement non concentré, sous l'influence d'averses intenses, et à saison suffisamment sèche pour limiter le couvert végétal et permettre ainsi l'existence d'un tel ruissellement. Ceci ne veut pas dire que de tels climats aient régné constamment, ni qu'ils soient exactement semblables à des climats existant actuellement en basse latitude; mais l'explication des faits exige des combinaisons d'actions atmosphériques analogues.

Nous avons donc là les restes soulevés du plateau que devait être le Massif vosgien à la fin de l'ère tertiaire. Les élargissements perchés de têtes de vallées sont caractéristiques comme à Grendelbruch ou à Bellefosse, restes probables de ces anciennes vallées maintenant perchées au-dessus du niveau des confluences: voyez l'incision remarquable de la Grendel. Il n'est pas possible de dater ces aplanissements avec précision, mais il y a quelques raisons de penser qu'ils se placent dans une fourchette comprise entre l'Oligocène (il y a environ 35 millions d'années) et le Pliocène (il y a 5 à 10 millions d'années).

Des repères chronologiques apparaissent pour les époques plus récentes. A des altitudes comprises entre 300 et 350 m s'étend sur la rive gauche de la Bruche, entre Lutzelhouse et Niederhaslach, une banquette portant des dépôts de gros blocs et de sable provenant pour l'essentiel des affleurements de grès vosgien dominant la vallée au Nord, donc déposés par les affluents; ces blocs ont perdu la couleur rose originelle et sont blanc-grisâtres ; dans le cadre régional, des dépôts, qui ont ces caractéristiques, datent du début de l'ère quaternaire, d'il y a deux à trois millions d'années. Les neuf dixièmes de l'entaille de la Bruche, depuis les sommets, étaient donc déjà accomplis à cette époque.

Les entailles successives, de plus en plus étroites, sont liées pour leurs caractéristiques d'ensemble au soulèvement plus ou moins continu du Massif Vosgien durant la deuxième moitié de l'ère tertiaire et l'ère quaternaire. La discontinuité du creusement, qui se manifeste dans le paysage par une allure en escalier, peut être dûe en partie à la discontinuité dans le temps du soulèvement, et en partie à l'influence sur le comportement des cours d'eau de périodes de végétation couvrante, chaudes au Tertiaire et tempérées au Quaternaire, qui font qu'ils sont peu chargés en sédiments, ce qui les amène à inciser. Les deux types de situations s'imbriquent sans doute de manière subtile.

Le tracé des affluents de la Bruche se calque étroitement sur le réseau de fractures de la roche, exploité par les eaux courantes au cours de l'incision: voyez le parallélisme des cours de la Rothaine, de la Chergoutte et de la Climontaine d'une part, du Netzenbach, du Soultzbach et de la Hasel de l'autre, et le cours à angles droits de la Magel.

A l'ère quaternaire, la plus grande partie des dépôts de versants et de fonds de vallées est due aux périodes froides qu'elle a connues à plusieurs reprises, car le froid limitait la couverture végétale ou même l'empêchait entièrement: les débris de roche ne sont alors pas retenus sur les versants, débris qui sont par ailleurs abondants parce que le gel fait éclater les roches directement exposées aux variations de température et particulièrement à la pénétration du gel. Ces débris sont souvent amenés dans les vallées en masses importantes par suite de la présence momentanée de masses d'eau importantes, lors du dégel saisonnier, eaux qui ne s'infiltraient pas parce que le sous-sol restait gelé; d'où des écoulements momentanés multipliés par dix par rapport aux valeurs actuelles.

Pour le dernier demi-million d'années, on peut distinguer quatre niveaux d'accumulation étagés dans la vallée, qu'il s'agisse d'alluvions fluviatiles de la Bruche ou de dépôts de confluence: les replats au Nord d'Urmatt et au Nord du Schweizerhof d'une part; ensuite les niveaux qui ourlent le rebord sud de la vallée, de manière discontinue, depuis l'aval du confluent de la Rothaine jusqu'à l'aval de Muhlbach, auxquels on peut rattacher, rive gauche, celui qui porte la partie d'Urmatt en amont du confluent du Soultzbach ; puis le niveau plus bas qui porte une partie de Wisches, et enfin, le fond de vallée.

II. Les paysages

Les types de paysages, les systèmes de pentes se répartissent en fonction de l'éloignement du fond de la vallée principale, éloignement qui détermine la plus ou moins grande importance de l'entaille des affluents et donc en partie la raideur des versants, et surtout la répartition des roches affleurantes. On peut distinguer un certain nombre de types :

Les paysages de montagne

Le type Donon, caractérisé par des corniches raides nourrissant des accumulations de gros blocs. C'est la couverture de grès du début de l'ère secondaire, surtout de grès vosgien, sur le socle d'âge primaire qui détermine l'association de plateaux et de versants assez raides; en effet, cette roche cohérente en général, perméable, siliceuse donc peu susceptible à l'attaque chimique a subi les effets du gel des périodes froides, donnant des blocs qui glissent, nombreux, enrobés de sable auxquels la neige venait se mêler. Si ces blocs arrivent sur un soubassement de roche meuble ou préalablement décomposée, constituée de matériel suffisamment fin pour se lier avec l'eau et former une masse boueuse qui s'écoule sur les versants, par solifluxion, surtout sous l'influence du gel et de l'alimentation en eau par les sources qui ourlent toujours le contact entre le grès perméable et la roche sous-jacente imperméable, ils se mettent à fluer dans la masse en formant de vastes ondulations. On le voit particulièrement bien au Nord du Nideck, et autour du Climont.
Ce paysage forme toute la corniche qui limite le bassin de la Bruche à l'Ouest et au Nord, depuis la Noire Côte jusqu'à l'Umwurf, le Climont, et de manière moins caractéristique les plateaux du Fackenkopf, de Guirbaden et de Mollkirch.

Le type Champ-du-Messin domine le Sud du bassin et s'étend sur les roches cristallines granitoïdes. Les pentes sont moins raides en moyenne, les versants souvent irréguliers. La décomposition de la roche s'est faite de manière très inégale, selon la différence de densité de la fracturation de la roche, laissant subsister des rochers ruiniformes. Des zones en creux où la décomposition de la roche a été intense, comme à Grendelbruch ou Bellefosse, alternent avec des zones moins attaquées qui forment les crêtes aplanies. La fourniture de blocs est généralement moins abondante que dans le cas du type précédent, et très inégale. Le matériel a été déplacé par la solifluxion et aussi un ruissellement saisonnier de fonte des neiges.

Le type Nideck, qui se développe dans les roches volcaniques de la fin de l'ère primaire, caractérisées par des affleurements de roches particulièrement résistantes à la formation de versants en pente douce, d'où des escarpements relativement importants dont le paysage le plus caractéristique est la vallée de Nideck ; c'est grâce à ces roches que l'on trouve là dans les Vosges, la seule cascade en-dehors du domaine autrefois englacé. Les dépôts de versants sont constitués surtout de cailloux anguleux de taille modeste qui, selon le cas, ont soliflué ou glissé sur les versants. On trouve ce type dans les hauts bassins-versants du Netzenbach et de la Hasel.

Le type Grandfontaine correspond à l'affleurement d'un complexe de roches sédimentaires, surtout schisteuses, et volcaniques de l'ère primaire. Il ressemble au type précédent, à l'exception des escarpements. Il occupe le bassin du Grand Goutty et une bande au Nord et au Sud de la Bruche jusqu'à Urmatt.

Les paysages de collines

A l'aval de la montagne, les collines sous-vosgiennes contrastent par des paysages beaucoup plus ouverts, où les vallées occupent une plus grande place. Le type Rocher de Mutzig occupe une bande du Sud-ouest au Nord-est allant de l'Eichwald à Soultz-les-Bains où domine un plateau calcaire entaillé par des vallons peu incisés aux flancs adoucis. Le type Balbronn occupe un fossé relativement effondré où dominent marnes et calcaires marneux; il étire ses molles ondulations parallèlement à l'ensemble précédent de Niederhaslach à Traenheim. Le raccord avec la montagne se fait partout par une dénivellation marquée. Au Nord de Niederhaslach se sont étalées au pied de la corniche, lors des périodes froides successives, de vastes langues de blocs issus du grès vosgien, formant un piémont original.

Quelques coutumes et costumes

Gaby Jasko et Marguerite Doerflinger

Ce n'est qu'avec quelques réticences et beaucoup de discrétion, que le val de Bruche déploie son long cheminement aux yeux du promeneur charmé, se laisse pénétrer jusqu'au fond de ses étroites percées latérales, pour livrer peu à peu son histoire, ses mystérieuses légendes, son passé lointain, ses us et coutumes d'autrefois. Tels les jeux d'ombre et de lumière sur les versants de ses montagnes sacrées, ce passé resurgit parfois dans le scintillement d'une coiffe ancienne, à travers les notes grêles d'une mélopée, dans l'esquisse d'un pas de danse autour d'un feu de joie sur la colline, dans les souvenirs égrénés durant les longues veillées d'hiver.

C'est avec une calme lenteur que s'ouvrent devant nous les vieux albums de famille, aux photos jaunies, permettant néanmoins de reconstituer quelques types de costumes chers aux habitants de ces villages et hameaux témoins d'un art de vivre disparu, au charme désuet et riche de signification.

Sur les traces des costumes et mises d'antan

Arrêtons quelque peu la course du temps et attardons-nous à Niederhaslach, beau village blotti autour de sa célèbre collégiale gothique, dont l'ombre domine chaque année la procession de Saint-Florent (le dimanche suivant le 7 novembre). C'est à cette occasion que d'anciennes coiffes de fête resurgissent du fond des armoires pour parer les femmes mariées chargées de porter tout le long du cortège, la statue de Sainte-Anne. On appelle couramment ces « élues », les « Annawiwer » (femmes de Ste-Anne), et leurs coiffes portent le nom de « Sankt-Annakappe » (bonnets de Sainte Anne).

Quel était ce costume de cérémonie, dont il ne reste aujourd'hui que quelques vestiges ?
Le mêmes costumes furent portés à Niederhaslach et à Oberhaslach, costumes influencés par l'appartenance religieuie des communes et par les apports de mode des bourgeoises et citadines aisées venues en pèlerinage, depuis Molsheim, Brersch, Rosheim, etc... La pièce la plus riche est la coiffe, sorte de calotte de brocart, rutilante de broderies d'or, de paillettes dorées, de verroteries de couleur, que l'on coulissait à l'arrière. Les broderies minutieuses rappellent celles des ornements sacerdotaux et ont souvent été réalisées par les religieuses dans les couvents ou les maisons-mère. Ainsi à Still. Cette calotte emboîtait l'arrière de la tête, cachait les cheveux coiffés en bandeaux et se mettait sur une petite sous-coiffe en lin blanc ou en baptiste, bordée d'une dentelle de Valenciennes tuyautée ou plissée, de la largeur d'une main et que l'on fixait en premier lieu. Cette dentelle amidonnée, plus étroite sur le front, était rabattue en arrière et revenait sur les côtés pour encadrer légèrement le visage.

Vers 1850, le costume féminin se composait d'une grande chemise de lin à la coupe droite, d'un jupon parfois matelassé, d'une longue jupe de soie sombre, brochée, très plissée dans le dos, d'un « Baskele » ( casaquin) aux manches travaillées bordées d'une petite dentelle et d'un long tablier de soie brochée de couleur sur fond noir. Un peu de dentelle au cou égayait le tout. Pour se rendre à l'église ou se protéger du froid, ces dames drapaient sur leurs épaules un châle de cachemire chatoyant. Ce costume était porté aux mariages, également, par les demoiselles d'honneur conduisant la mariée à l'église.

En semaine, les femmes portaient une petite coiffe matelassée nouée sous le menton, un jupon molletonné à petits carreaux noirs et blancs, une jupe simple en cotonnade imprimée que l'on relevait par-devant et par-derrière pour aller à l'étable, une chemise de lin, un petit casaquin en coton, des sabots. En été, durant les travaux des champs, un chapeau de paille à larges bords et à petite calotte se posait sur la tête. Cette mise modeste se retrouve un peu partout dans le val de Bruche.

Le costume masculin, plus sobre, se composait vers la même époque, d'une chemise de lin, au plastron et aux manches plissés, d'un pantalon de drap noir, d'un gilet de velours et d'une redingote noire ( « Schwalwefrack » ). Le couvre-chef était autrefois le tricorne. On n'en trouve plus trace de nos jours. En semaine, les hommes portaient un gilet de velours côtelé brun, un pantalon noir en drap ( « Duach » ) Beaucoup d'entre eux étaient des bûcherons, des tailleurs de pierre, des paysans ou des ouvriers ( « Fabrikler » ) et s'habillaient d'une blouse paysanne bleu clair ou foncé, d'un bonnet à pointe noir ( « Zipfelskapp » ), de sabots dits « sabots-botte » , ( « Stiefelholzschueh » ), genre de galoche remontant loin sur le cou-de-pied. Les gens plus pauvres ciraient leurs sabots pour aller à la messe, le dimanche. Plus tard, on mettait des chaussures cloutées (« Najelschueh »), pour aller travailler; les jeunes gens, eux-aussi, arboraient un costume spécial au moment de leur conscription: un chapeau garni sur le devant d'un grand bouquet de plumes et de fleurs et fruits artificiels empanachait leur tête et leur donnait tous les droits! Les conscrits portaient en outre des pantalons blancs rentrés dans des guêtres de cuir noir ciré, un gilet foncé ou une grande ceinture de flanelle bleue; la poitrine était barrée d'un ruban tricolore. Les garçons de la classe suivante, les « Nachconscrit », arboraient une casquette garnie d'un petit bouquet de plumes de faisan.

Le costume d'apparat des femmes mariées de Niederhaslach s'est maintenu jusqu'à aujourd'hui, grâce à la procession annuelle de Saint-Florent. Peu à peu les femmes abandonnèrent leurs mises traditionnelles, qu'elles remplacèrent par leur robe de mariée noire, sans tablier, recouverte d'un grand châle blanc cassé, en « mousseline-laine », et appelé « Annahalstuech ». Ces châles, bordés de longues franges blanches ou de riches dentelles très larges (voire de broderies Richelieu), mettaient les coiffes dorées bien en valeur. C'est le curé du village qui choisit les porteuses de la statue de Sainte-Anne, au nombre de huit, très conscientes de l'honneur qui leur échoit. De nos jours, elles ne gardent que la coiffe de brocart qui accompagne une robe noire courte et le châle blanc.

Mais le spectacle en vaut la peine, car l'ordre de passage de la procession est le suivant: d'abord viennent quatre enfants de 13-14 ans, portant la statue de l'Enfant Jésus couché sur un petit lit; puis suivent des jeunes filles soutenant deux statues de la Vierge ( « Blöijmuettergottes » et « d'goldig Muettergottes » ) ; ensuite les conscrits en pantalons blancs soutiennent la statue de Saint-Florent, suivi du prêtre et du conseil de fabrique. Les reliques de Saint-Florent sont prises en charge par quatre marguilliers et en dernier lieu apparaît la lourde statue de Sainte-Anne, soulevée par huit « Annawiwer », en costume.

*  *  *

Si nous remontons le val de Bruche, vers l'ancien comté du Ban-de-la-Roche, cette rude terre enclavée dans la montagne, à l'écart des grandes voies de communication, où huit petites communes ont gardé, à travers lei âges, l'empreinte du pasteur Jean-Frédéric Oberlin (de 1767 à 1826), à la fois pionnier et homme de Dieu, nous retrouvons également le souvenir et les traces d'un mode de vie d'autrefois, austère et attachant; les habitants gagnaient péniblement leur vie comme agriculteurs, bûcherons et tisserands, sur des métiers tissant durant les lourres (veillées) la laine, le coton, le ruban pour le compte des entreprises de la vallée. Partout les champs de lin coloraient les pentes et se sont cultivés environ jusqu'en 1919. Le costume paysan était à l'image de cette vie besogneuse, dominée par les conceptions religieuses d'Oberlin ; on en retrouve des traces au musée de Waldersbach, et dans quelques familles locales.
C'est ainsi que la coiffe, portée par Louise Scheppler, et maintes fois représentée sur des gravures de l'époque, apparaît comme une sorte de calotte en soie noire, parfois à petits motifs dorés ou blancs, coulissée à l'arrière, bordée à l'avant d'une large passe en soie noire moirée, revenant sur les oreilles, recouvrant entièrement les cheveux dont aucun ne devait dépasser pour « ne pas tenter le diable » !
Sur le dessus, un ruban noir d'environ 4 cm se dressait et entourait la calotte pour ensuite se nouer à l'arrière en un petit noeud plat masquant la coulisse; on appelait ce type de coiffe, la « cape-Sarah » et elle était nouée sous le menton par deux brides noires. Plus tard, vers le milieu du siècle dernier, les coquettes laissaient dépasser les bandeaux de leurs cheveux; le reste du costume féminin était composé d'une longue chemise paysanne en lin plus ou moins grossier, d'une jupe de lainage noir ou très foncé, à petits plis dans le dos, garnie dans le bas d'une « balayeuse », d'un casaquin noir et d'un tablier à plis, noué derrière, en soie ou en coton.
Les fillettes portaient le même costume avec quelques variantes de couleur. Autour du cou, les femmes nouaient un large ruban, fermé par un grand noeud à l'avant. En hiver ou pour aller à l'église, un châle de lainage, parfois de cachemire était de rigueur. Plus tard, la cape-Sarah fut remplacée par une sorte de bonnet de coton blanc que l'on portait la nuit et le jour; pour sortir, on le recouvrait d'un petit fichu de dentelles noires, dit « frileuse » ou « friyeuse » ! Les chaussures étaient noires, remplacées en hiver par des sabots cirés « courte-gueule ».
Les hommes et les garçons s'habillaient de la traditionnelle blouse bleue, d'un pantalon foncé, d'un bonnet à pointe ou d'une casquette, de sabots à botte à la semelle ferrée, de chaussettes à semelle de velours. On pouvait les rencontrer ainsi à la foire aux bestiaux de Saint-Blaise ou du val de Villé, où s'achetaient également les grands chapeaux de paille non tressée, retenus par un ruban noir, à la calotte entourée d'une frise de paille artistiquement travaillée. er par des sabots cirés « courte-gueule ». Ce commerce se faisait par les gens de Bellefosse et de Belmont. Utiles contre la pluie et le soleil, ces chapeaux s'accrochaient souvent sur la porte, à l'intérieur des maisons; pour le travail des champs, on se coiffait aussi de la « halette » à rayures, à petits motifs ou toute blanche (sorte de quichenotte baleinée), comme un peu partout dans nos vallées.

*  *  *

Remontons en dernier lieu vers Grandfontaine, au pied de la montagne sacrée du Donon; les costumes de ce village d'obédience vosgienne, évoquent le fil de l'Histoire, qui fit de ce terroir de l'arrondissement de St-Dié, un lopin de terre alsacienne, aux traditions montagnardes.
Ainsi la coiffe couvrant les cheveux est-elle blanche en baptiste, en linon ou fine cotonnade, au fond brodé, nouée sous le menton par deux brides amidonnées, dites « margoulottes » et garnie d'un ruché tuyauté, telle que nous pouvons la voir sur la reproduction originaire du village.
La légende de la Roche de la Chatte Pendue, citée dans « le rouet de Marguerite » de Marie Klein-Adam, raconte comment la coiffe blanche, lorraine, passa au pays de Salm ! Pour le travail, elle était remplacée par le chapeau de paille, la halette ou le foulard, ce dernier souvent couronné d'une « rouette », sorte de coussinet rempli de son, permettant aux femmes de porter leurs fardeaux sur la tête. Ces dernières s'habillaient d'une chemise longue, en lin, de coupe droite fermée par une « liotte », sorte de coulisse, d'une jupe en drap, ou en serge, de couleur foncée rappelant en quelque sorte l'environnement, probablement rattachée à un corselet et recouverte d'un casaquin assez travaillé; un long tablier à volants en soie foncée ou en coton ou en lin blanc à l'intérieur de la maison complétait le tout.
Il existait en outre de très beaux châles de mariage en cachemire chatoyant. Les hommes portent sur un pantalon noir la blaude assez courte en lin bleu foncé agrémenté de broderies blanches ; leur bonnet de laine noire et blanche se termine par un pompon; la chemise de lin se noue d'un foulard noir; des sabots « courte-gueule » font résonner les pavés et claquent gaiement lors des danses villageoises! Pour les offices, des chaussures noires étaient de rigueur. A l'heure actuelle, le groupe folklorique « Les Brimbelles » de Grandfontaine est l'un des meilleurs groupes d'animation de la haute vallée de la Bruche. Son répertoire de danses est représentatif des traditions montagnardes, et honore les métiers de la vallée, soit les tisserands, les bûcherons, les scieurs de long; leurs branles recueillis dans ela région du Donon évoquent les rondes sacrées autour des feux de joie des bures à l'approche du printemps. Lors des longues veillées ou « kouaroïes » les danseurs s'efforcent de redécouvrir les traditions populaires, le patois d'autrefois, de retrouver les gestes de jadis, les contes et les légendes. Ces jeunes, bien encadrés, se produisent partout avec enthousiasme; on dit « qu'ils ont le Coeur au bout des sabots » et sont véritablement les ambassadeurs de leur belle vallée !

Quelques coutumes et survivances locales

Chaque année, au cours du mois de février, les conscrits de la région font revivre la tradition des feux de Carnaval, symboles de la victoire du printemps sur le bonhomme hiver (à Wisches, à Lutzelhouse, à Russ). Les conscrits sont appelés « les bures, les bires ou les birous » du même nom que le bûcher à enflammer (la Bire), Ils sont secondés par « les aides-birous », les teneurs du titre l'année suivante. Comment se déroulent toutes ces festivités traditionnelles ?
A Wisches, les conscrits se cotisent un an à l'avance, afin de pouvoir « faire les bires » dignement! Au cours des quatre samedis précédant la date fixée, les birous ramassent le bois sec, qui sera entassé autour d'un sapin de 6 m de haut, au lieu-dit « au Banc ». Le soir, les conscrits et leurs conscrites y mettent le feu et les réjouissances commencent : rondes endiablées autour du feu, chansons et dégustation de beignets et de vin chaud offerts à tous les participants et spectateur. Dans les temps plus reculés, une joute s'engageait entre garçons, afin de voir qui réussirait à abattre le sapin incandescent, planté au milieu de la Bire. Le tout sera suivi d'un repas et d'un bal. A Lutzelhouse, les birous et leurs aides-birous dressent une Bire aux Hauts Champs. Le bûcher est édifié autour d'un sapin ébranché presque jusqu'à la cime. Un paillon grimpe le long du tronc, qui sera enflammé très rapidement, propageant le feu jusqu'à la cime. Le bois utilisé pour le bûcher est constitué de branchages, dans lesquels les bires s'aménagent une « baraque » un abri leur permettant d'y monter la garde, deux nuits durant.
Le dimanche soir, les conscrits allument la bire et les chants et les rondes se succèdent. A Russ, le feu de Carnaval flambe le premier ou second dimanche de février, au lieu-dit « La Bire ». A cet endroit se perpétuent également la coutume du lancement de disques de bois enflammés appelés « chibes », « guibs », « rhibes » ou « charidos », tradition ancestrale que l'on pratiquait aussi à Wackenbach (jusqu'en 1952), à Barembach (jusque vers 1965), à Grand-fontaine, aux Minières, à Niederhaslach sur une colline à l'entrée de la vallée (au Ziegelrain) et à Lutzelhouse ; partout le lancement des disques (dit « Schieweschlawe » dans d'autres régions) s'accompagnait de litanies telles que :
« A qui, à qui chérido ?
« En voilà un pour le ... et pour la ... » suivent des noms de jeunes filles ou même de vieux célibataires. Pour toutes ces réjouissances symboliques, les grands maîtres de cérémonie étaient les conscrits, perpétuant les traditions, les faisant évoluer. Citons également une coutume de nouvel an, pratiquée à Niederhaslach par les conscrits: ces derniers lançaient des bretzels de paille géants ( « Strohhratstalle » ) sur les toits des jeunes filles à marier, même si elles avaient 80 ans et plus !

Beaucoup d'autres traditions se sont perdues au fil des ans, ou sporadiquement maintenues, telles celles du « Christkindel », des « Ratsche » (crécelles de Pâques), des oeufs de Pâques. Enfin pour terminer cette enquête sommaire, évoquons quelques recettes gastronomiques typiques du val de Bruche; ainsi la toffée (soupe), la tarte de chovions, le casse-mouzé, les kneppfes de semoule, le boudin des Minières, la tarte à la gréhotte, les liqueurs de cassis, le quinquina aux noix, la liqueur absolution, la liqueur d'estragon, le vin de rhubarbe, etc.

Il serait souhaitable que tout ce patrimoine un peu oublié ou dispersé à tout vent, puisse revivre quelque peu, soit pour les besoins du tourisme, soit pour une meilleure prise de conscience de l'image de marque d'un terroir aussi attachant que le val de Bruche, où beaucoup reste à préserver et à redécouvrir !

Gaby Jasko et Marguerite Doerflinger
Saisons d'Alsace, Le Val de Bruche (1977)

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