La Vallée de la Brusche
Haslach, Girbaden, Nideck et le Donon
L. Levrault Revue d'Alsace (1852)
Cette belle vallée de la Brusche, qui se déroule l'espace
de cinq lieues entre Schirmeck et Mutzig, a été pendant quelques
siècles le plus précieux joyau de la couronne féodale
des anciens évêques de Strasbourg. Entre toutes leurs nombreuses
possessions de la haute et de la basse-Alsace et de l'Ortenau, elle se
montrait la plus compacte, la plus coquette à la fois et la plus
forte, la mieux défendue par la nature et par l'art; couverte au
levant par le château et la ville de Mutzig, au couchant par le château
et la ville de Schirmeck, au midi par une chaîne de hautes montagnes
et le château de Girbaden, au nord enfin par des montagnes
plus hautes encore et par les trois châteaux de Ringelstein,
de Hohenstein, de Nideck.
On sait l'origine de la principauté épiscopale de Strasbourg.
Elle est contemporaine des origines de la monarchie française et
de l'empire d'Allemagne. Elle remonte aux donations, tantôt réelles,
tantôt nominales, des rois Mérovingiens et Carolingiens. C'est
à Dagobert II, à sa pieuse affection pour Saint-Arbogast
et pour Saint-Florent, successivement évêques de Strate-Burg,
que la concession des premiers droits temporels des évêques
dans la vallée de la Brusche peut être attribuée(1).
Cette concession est confirmée, du moins pour la partie de la vallée
entre la Still et le ruisseau de Wich, les sources de la
Hasel
et le cours de la Brusche, et entre la ferme de Rumwald, celle dite
Paphinis-naïda
et le mont Arlegis-bergo, par des diplômes de Charlemagne
et de Louis-le-Débonnaire, datés, le premier, de Thionville,
nones de mars, cinquième année de son règne, le second,
d'Aix-la-Chapelle, cinq des kalendes de septembre, troisième année
de son règne, Indiction dixième(2).
Grandidier, ce savant explorateur de nos annales, dont la gloire semble
destinée à augmenter encore, traduit l'Arlegis-bergo
des deux titres précités par Heiligen-Berg. Quant
aux deux autres lieux désignés dans les mêmes diplômes,
il les confesse des lieux inconnus. Schoepflin ne relate ces deux chartes
carlovingiennes que pour rappeler la cession du territoire de Still à
l'évêché. Il y a cependant quelque chose de remarquable
dans ce nom de Paphinis-naïda, aux racines grecques, inséré
dans des pièces émanées de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire
ou de leur chancellerie, et désignant un territoire du val de la
Brusche ou de ses affluents assez considérables pour former la limite
des concessions obtenues par l'évêché. Ce nom ne serait-il
pas une nouvelle preuve à l'appui de l'opinion qui accorde, à
la vallée de la Brusche, les honneurs d'une colonisation romaine
ou gallo-romaine? Schoepflin, et d'après lui plusieurs commentateurs
modernes, ont signalé l'existence d'une voie romaine dans cette
vallée ou sur les monts qui l'enserrent du côté du
nord(3). Cette voie, dont nous aurons
l'occasion de reconnaitre les lambeaux pittoresques encore épais
çà et là, devait conduire d'Argentoratum aux
diverses villas de la vallée de la Brusche, et au sanctuaire
d'origine druidique et d'appropriation romaine du Donon, pour descendre
ensuite vers St.Quirin et le bassin de Dabo, si riche en monuments antiques
de toutes sortes.
Paphinis-naïda
devait être une de ces
villas et, à en juger d'après le dérivé
évident dit verbe grec NAΩ et du substantif latin nais, une
villa près d'une source ou d'une cascade, peut-être
Nideck? Ce nom si harmonieux et qu'on est si étonné de trouver
au milieu des appellations tudesques des chartes carlovingiennes, serait
ainsi le nom antique de la belle cascade de Nideck, et probablement d'une
villa, ainsi appelée par la fantaisie de quelque grand seigneur
gallo-romain, amateur des riantes fictions de la Grèce, et dont
le domaine put échapper aux dévastations du cinquième
siècle pour aller revivre avec son nom mythologique dans une investiture
épiscopale du neuvième siècle?
Mutzig, oppidum Muziche, dans une charte de 1254(4),
Muzzeca
et Muzziaca dans des titres du dixième siècle, mais
alors seulement simple village, n'a plus rien qui dénote une existence
antérieure à l'époque féodale. Sa situation,
si belle à l'entrée du val de la Brusche, permet toutefois
de supposer qu'il y eut là quelque tour de garde romaine, peut-être
un Castellum. La voie romaine de la Brusche passait nécessairement
sur l'emplacement actuel de Mutzig, et l'on a découvert récemment
des traces de cette voie, tant en-deçà qu'au-delà
de la ville, près des viIlages de Dorlisheim et de Dinsheim.
Au surplus, il ne peut s'agir ici d'une de ces grandes artères de
l'organisme romain des Gaules, dont la carte Théodosienne et l'itinéraire
dit d'Antonin, nous ont donné la direction, mais d'une simple,
voie secondaire, de ce que nous appellerions aujourd'hui un chemin de grande
communication, peut-être même seulement d'une chaussée
faite aux frais d'un grand propriétaire pour mener d'Argentoratum
à ses domaines de la Brusche.
Ces domaines, passés en grande partie dès l'époque
Francique, dans la Mense épiscopale, ainsi que nous venons de le
rappeler, comprenaient-ils, dès l'origine, le territoire de Mutzig?
Cela est assez probable, car l'accès de la vallée devait
être une possession importante pour le principal propriétaire
de cette même vallée. Toutefois, les chartes précitées
de l'ère carlovingienne ne font pas mention de territoires au-delà
de la Still, et nous lisons dans Schoepflin qu'en 1223 l'empereur
Fréderic II déclara se réserver l'advocatie et les
droits impériaux dans Mutzig. Cette revendication de Frédéric
II fut-elle une de ces nombreuses boutades que lui inspira sa lutte, tantôt
sourde, tantôt patente contre l'Eglise et les princes ecclésiastiques,
on est-elle la constatation de ses droits allodiaux sur Mutzig? Quoiqu'il
en puisse être, l'immédiateté de ce bourg ne survécut
bras longtemps à la maison de Hohenstauffen, et malgré la
part prise par ses habitants en 1265 à la guerre de la ville de
Strasbourg contre l'évêque Walther de Géroldseck, nous
voyons l'empereur Henri VII reconnaître en 1308 les droits de l'évéché
de Mutzig et lui céder, sans restrictions aucunes, ce territoire,
moyennant un échange avec le village épiscopal de Mulhausen(5).
Depuis lors Mutzig n'a plus cessé, jusqu'à la Révolution
française, d'être, tantôt domaine direct, tantôt
domaine mouvant, tantôt domaine engagé de l'évêché.
C'est en qualité de ville épiscopale que Mutzig obtint sa
plus belle page d'histoire militaire. En 1416 les Strasbourgeois, en guerre
contre l'évêque Guillaume de Dielsch, viennent assiéger
la ville au nombre de douze cents hommes d'armes(6).
Repoussés avec perte, ils reviennent en 1421 et échouent
de nouveau contre le château et la ville, que l'évêque,
à la tête de trois cent cinquante cavaliers, dégage
glorieusement. Les Strasbourgeois poursuivis par la cavalerie épiscopale
et par l'infanterie bourgeoise de Mutzig, sont forcés de se retirer
en désordre, non sans de grandes pertes, expiant ainsi par une double
défaite leur oubli des souvenirs de l'ancienne confraternité
d'armes de Hausbergen.
Mutzig n'a plus rien qui révèle une ville épiscopale
du moyen-âge. Son clocher peint en rose n'annonce de loin qu'une
église moderne et vulgaire; mais de près, malgré les
efforts consciencieux des badigeonneurs, on peut encore reconnaître
quelques rudiments des douzième et treizième siècles
sur ces murs réparés sans goût. Son ancien château-fort
a subi également de grandes vicissitudes, mais lui, au moins, il
a sans doute plus gagné que perdu au change. Transformé peu
à peu par les évêques en château de plaisance,
à mesure que les princes de l'Église préférèrent
à leurs cottes d'armes les doux loisirs de la paix, il est devenu
l'une des plus importantes et certes l'une des plus pittoresques manufactures
d'armes à feu que nous possédions aujourd'hui en France.
C'est merveille de voir comme tout a disparu, tours, machicoulis, créneaux.
Les donjons, rasés jusqu'à hauteur des maisons, servent humblement
de pigeonniers, les fossés élargis forment un double et beau
réservoir; la chapelle est métamorphosée, je crois,
en arsenal industriel où les fusils nouvellement fabriqués
tiennent fièrement la place des anciennes armures de la garnison
épiscopale; enfin dans les dépendances du château converties
en ateliers, des officiers d'artillerie commandent aujourd'hui à
des ouvriers paisibles où naguères des serviteurs de l'Église
commandaient à de belliqueux hommes d'armes.
Le côté de Mutzig, opposé à la manufacture
d'armes, est encore entouré de ces glorieuses murailles du quinzième
siècle. Comme tous, les jouets du dieu des batailles elles eurent,
d'ailleurs, leurs bons et mauvais jours de guerre. En 1444, vingt ans après
leur brave résistance aux troupes strasbourgeoises, elles furent
escaladées, par surprise, il est vrai, et tombèrent au pouvoir
du comte Palatin. Mais ce dernier ne s'était présenté
que comme l'allié de l'évêque suzerain, Robert de Bavière,
qui, après avoir consenti à l'engagement de Mutzig au chevalier
Wirich de Hohenbourg ou Hohenstein, voulut retirer le gage sans payer rançon
préalable, et le céder au comte Palatin. Cette mauvaise foi
de l'évêque(7), provoquée
peut-être par les menées de Wirich et ses promesses de sous-engagement
à d'autres que les agréés de l'évêché,
amena une prise d'armes nouvelle des Strasbourgeois, toujours empressés
de guerroyer contre leur évêque. Cette fois, conduits par
le comte de Lichtenberg, et aidés par des intelligences dans la
place, ils parvinrent à entrer à leur tour dans Mutzig, en
chassèrent les soldats palatins, que les bourgeois de la ville se
gardèrent bien de défendre, et Wirich de Hohenstein, réinstallé
par eux, reconnut leurs bons offices en engageant une partie de son gage
épiscopal à la ville de Strasbourg. Cet engagement fut suivi
d'un sous-engagement aux sires de Bock, puis aux Wurmser. Enfin, en 1478,
Albert de Bavière, évêque de Strasbourg, chargea Jacques
de Landsperg de dégager Mutzig, et l'inféoda à sa
famille. Les Landsperg possédaient cette ville à titre de
fief épiscopal, depuis 1478 jusqu'en 1636, époque à
laquelle l'évêché en reprit le domaine direct. Dans
l'intervalle, grâce à la bonne épée des Landsperg,
Mutzig put échapper aux insurgés de 1525, et se maintenir
même contre Mansfeld, mais il lui fallut ouvrir ses portes aux Suédois
en 1632.
Le cardinal prince de Rohan, ce héros du fameux collier, qui
expia noblement dans l'exil et dans la pauvreté les élégantes
magnificences d'une trop frivole jeunesse, venait à peine d'achever
les beaux jardins de sa résidence de Mutzig, et d'en faire la digne
succursale du fastueux château de Saverne, lorsque 1789 sonna le
glas funèbre de la principauté épiscopale de Strasbourg.
Le château de Mutzig ne tarda pas à être vendu comme
les autres biens de l'Eglise; et la population de la ville, en perdant
son riche et prodigue cardinal, aurait couru risque de la misère,
tant chacun dans les seigneuries épiscopales était habitué
à vivre des emplois ou des largesses de l'évêché,
si deux simples bourgeois, mécaniciens de profession, et nouveaux
acquéreurs du château, n'eussent entrepris de substituer à
Mutzig les habitudes du travail aux séculaires habitudes de l'oisiveté,
et de faire gagner aux habitants ce pain depuis si longtemps reçu
dans un dolce farniente. Depuis lors, grâces à MM.
Couleaux frères, et à leurs héritiers, tous les bras
sont occupés à Mutzig, et l'industrie a pu montrer là
comme ailleurs, qu'en se substituant à la féodalité,
elle savait, comme cette dernière, rendre en détail au pays,
et certes avec plus de dignité, une bonne part des richesses qu'elle
en tirait.
Hermolsheim, séparé seulement de Mutzig par la Brusche,
et adossé à de pittoresques rochers que couronnent des vignes
et quelques bouquets de bois, est un ancien pèlerinage desservi
longtemps par un couvent de Récollets. Sa chapelle actuelle, qui
ne date que du dix-septième siècle, était appelée
la Maisonnette sainte, Heilige-Hütte, et fut fondée
par un ermite dans le treizième siècle. La tradition prétend
que, bien avant cet ermite, Saint-Florent habita ce rocher avant d'aller
s'établir dans le vallon de la Hasel. Hermolsheim et Weege,
village depuis quelques siècles détruit et qui paraît
avoir été le nom primitif des habitations éparses
à l'entrée de la vallée, ont suivi la fortune féodale
de Mutzig. Il est question de Weege dans plusieurs titres du treizième
siècle, et ce nom qui semble être le même que Weg,
chemin, pourrait avoir été donné au village du moyen-âge,
parce qu'il était situé sur l'ancienne voie romaine de la
Brusche.
Dinsheim
A une petite demi-lieue de Mutzig, en remontant la vallée, on rencontre
Dinsheim,
dont, suivant une tradition assez accréditée encore, le nom
aurait pour origine un temple de Diane. Aucun vestige de ce temple ne s'est
d'ailleurs retrouvé, mais des débris de tuilots à
rebord, des restes de poteries, un assez grand nombre de grandes pierres
équarries éparses çà et là parmi les
fondements des maisons du village, quelques bronzes impériaux trouvés
récemment, enfin peut-être deux bas-reliefs, découverts
en 1836, non loin du presbytère, ne permettent pas de douter de
l'existence d'un établissement gallo-romain en ce lieu, quoiqu'aucun
auteur n'en ait encore fait mention. Les bas-reliefs, dont le dessin a
été communiqué au rédacteur de ces notes, par
la bienveillance de M. l'abbé Wacher, n'appartiennent pas à
la belle époque de l'art gallo gallo-romain. L'un, représente
une Minerve avec ses attributs, le javelot, le hibou et le bouclier. Et
il faut la présence de ces attributs pour admettre que l'art romain
puisse être complice d'un travail aussi grossier, aussi dédaigneux
de toutes proportions académiques. L'autre bas-relief, dont l'air
de famille avec les Gabro du pays de Dabo est fort prononcé,
semble pouvoir être revendiqué davantage par l'art et par
le polythéisme ou plutôt le mysticisme gaulois. Tous les deux
d'ailleurs pourraient provenir du Donon, et ont beaucoup d'analogie avec
les nombreux bas-reliefs trouvés sur le sommet ou sur les plus hautes
rampes de cette montagne si justement chère aux archéologues.
Heiligenberg
Cet établissement romain ou gallo-romain de Dinsheim était-il
une dépendance de celui beaucoup plus considérable qui parait
avoir existé à une demi-lieue de là, à
Heiligen-Berg?
Cela est fort probable: Feu M. l'abbé Kuntz, curé de Heiligen-Berg,
signala, il y a une trentaine d'années, à M. Schweighaeuser,
les nombreux vestiges romains découverts par ses soins infatigables
dans la banlieue du village. Les plus importants de ces vestiges sont des
fours à potier, avec tous les caractères des fours si connus
d'Arezzo. Plusieurs moules et quelques fragments de vases fabriqués
en ces lieux, les uns de couleur noire et grise, les autres en terre rouge,
dont un échantillon de grain très fin fut trouvé à
portée d'un des fours, prouvent que l'industrie et l'art céramiques
avaient étendu leurs ramifications jusques dans nos vallées
des Vosges. Indépendamment de ces fours à poterie fine, on
a découvert à Heiligen-Berg les restes d'autres fours romains
à briques et à tuiles. Enfin un grand nombre de médailles
impériales; surtout des Antonins, et parmi elles quelques monnaies
mérovingiennes, recueillies, les unes et les autres, par M. Kuntz,
sur le plateau de Heiligen-Berg et acquises, je crois, aujourd'hui, par
le musée de Strasbourg, semblent indiquer que l'établissement
de Heiligen-Berg datait de la bonne époque impériale, et
put, ou échapper à la destruction des Barbares, ou reprendre
vie immédiatement après la conquête des Francks.
A l'appui de cette opinion on peut rappeler que d'après Schweighaeuser
les noms des potiers inscrits sur le fond des vases trouvés à
Heiligen-Berg, le sont en caractères fors différents. Les
uns très réguliers et dignes des temps classiques, les autres
informes et comme empreints de barbarie. Ces noms, tels que MM. Kuntz et
Schweighaeuser les lisent, seraient SACRATVS -- B. PANVS-- VIONIANVS --
MONTANVS ---RUFINI FAB. - enfin MICCIO.
Heiligen-Berg, cet Arlegis-Bergo des diplômes de Charlemagne
et de Louis-le-Débonnaire, fut donc le plus considérable,
selon toute apparence, des établissements romains dans le val de
la Brusche. Etait-ce plus qu'une fabrique, plus qu'une grande villa,
était-ce un bourg, un vicus? Les documents anciens se taisent
sur ce point. Mais l'on sait que les domaines de grands seigneurs romains,
soit des sénateurs de la métropole pourvus d'apanages dans
les provinces, soit des principaux propriétaires des pays conquis
admis successivement aux honneurs sénatoriaux, comprenaient des
étendues de territoire fort considérables, avaient des villages
de coloni ou de pagani, et étaient jalonnés
de distance en distance par de somptueuses villas, des cottages,
des gynécées, des fermes. Tel fut sans doute l'état
de la colonisation du val de la Brusche au temps de la domination romaine.
Le vénérable curé, à qui l'histoire d'Alsace
doit la connaissance première des antiquités de Heiligen-Berg,
aimait encore dans les derniers temps de sa vie à faire les honneurs
de ces antiquités aux touristes. Le rédacteur de ces lignes
se souviendra toujours avec émotion d'avoir été conduit
par ce bienveillant vieillard au champ des Idoles, où quelques
vingt années auparavant il avait aussi servi de guide à M.
Schweighaeuser. C'est un espace d'un arpent à peu près, à
environ 440 pas du village, non loin d'un autre espace appelé: Champ
des Païens (Heiden-Garten). Ces deux appellations Goetzen-Acker
et Heiden-Garten se lisaient, suivant M. Kuntz, dans les plus anciens
livres terriers de la paroisse.
A quelque distance du Champ des Idoles, dans la direction du canton
forestier appelé Wissemberg, on rencontre une voûte
de rochers formant grotte assez profonde pour contenir une vingtaine de
personnes. Les habitants la nomment Hohligenstein, corruption peut-être
de Hohlheiden-Stein, et une tradition locale veut qu'elle ait servi
an culte des Païens, apparemment au culte des Druides.
Le plateau de Heiligen-Berg ne porte pas seulement souvenir des Romains
et des Celtes. Un château féodal y succéda aux constructions
du peuple-roi. Ce château aussi a disparu, mais il est facile encore
d'en reconnaître les débris dans quelques jardins et près
du cimetière du village. Ces débris, dont le revêtement
en pierres de taille a disparu, présentent une pâte de moëllons
et de petites pierres entremêlées çà et là
de quelques briques. MM. Herrenschneider et Schweighaeuser ont cru y reconnaître
la trace des Romains. Il est positif que des médailles romaines
ont été trouvées dans le parallélogramme d'environ
100 mètres que paraît avoir formé le château
de Heiligen-Berg. Mais des monnaies austrasiennes et épiscopales
de Strasbourg, des fers de flèches, de vieux éperons y ont
aussi été recueillis par les soins de M. Kuntz.
L'histoire du château de Heiligen -Berg est celle des domaines
épiscopaux de la vallée de la Brusche. Tenu longtemps par
les sires d'Ochsenstein à titre de fief de l'évêché,
il passa successivement aux mains des comtes de Bitsche, puis à
celles des sires d'Andlau, de Landsperg, de Bock,
de Pfaffen-Lapp. En 1632 il fut attaqué par les Suédois
et probablement démantelé par eux. En 1636 l'évêché
de Strasbourg reprit le domaine direct de ce vieux Burg déjà
en ruines. Et il paraît que c'est à partir de cette époque
que sa démolition, pièce à pièce, commença.
M. Schweighaeuser cite une condition fort remarquable attachée à
l'office de Vogt épiscopal de Heiligen-Berg: ce dernier,
en recevant son investiture, était tenu de s'engager, dans le cas
où l'un des vassaux de l'évêché viendrait à
être enlevé par des maraudeurs, à monter aussitôt
à cheval pour le délivrer ou le réclamer, sans prendre
même le temps de faire seller son cheval, ni de se chauffer, si l'avertissement
le surprenait la nuit ou en déshabillé(8).
Cette condition, dont M. Schweighaeuser ne donne pas d'ailleurs le titre
authentique, est une preuve de plus et du peu de sécurité
des âges féodaux, et de la paternelle sollicitude des évêques
de Strasbourg pour leurs vassaux. Elle semble au surplus confirmer l'opinion
qui attribue au châtelain épiscopal de Heiligen-Berg la qualité
de justicier de la vallée de la Brusche, et peut-être la protection
officielle de ces champs d'asile qui, suivant M. Kuntz, auraient existé
dans la vallée, et où les proscrits et les condamnés
des seigneuries voisines auraient trouvé un refuge assuré
à l'ombre de la bannière épiscopale, pourvu qu'ils
ne sortissent pas de la limite tracée à leur séjour.
Si l'existence de ces champs d'asile est vraie elle expliquerait l'origine
des Langen-Allmende qui longent le cours de la Brusche depuis Dinsheim
jusqu'à la hauteur de Haslach, dont ils remontent le vallon transversal
en prenant dans cette dernière partie de leurs parcours le nom de
Krommen-Allmende.
Cette longue bande de terrain, large d'environ 50 à 60 pas, parallèle
au cours de la Brusche et à celui de son affluent, la Hasel,
convertie aujourd'hui en prairies, présente un long tracé
à angles droits, avec restes de fosssés et d'épaulements,
marqués de distance en distance, et surtout aux angles, par quelques
amas de pierres. Servait-elle en effet de champ ou de bivouac d'asile soit
aux victimes de la tyrannie féodale des divers seigneurs laïques
de l'Alsace, soit même aux criminels, auxquels leurs parents ou amis
avaient le droit d'apporter des vivres en ce lieu, mais qui ne pouvaient
mettre le pied hors du fossé d'enceinte sans être arrêtés
et rendus à leurs justiciers? C'est ce qu'aucune autre autorité
que la tradition n'a pu établir encore, et il n'est pas étonnant
que dans le silence des titres chacun ait cherché à ces énigmatiques
Langen-
et Krummen-Allmende une origine plus ou moins ancienne et plus ou
moins probable. Les uns ont voulu y reconnaître l'ancienne voie romaine
de la vallée de la Brusche, au mépris de Schoepflin qui place
cette voie dans les montagnes, et au mépris de la disposition des
lieux, qui, si la voie romaine eût été placée
dans la partie la plus basse de la vallée, l'eût exposée
à de continuelles inondations. D'autres ont pensé avec, plus
d'apparence de raison que c'était le tracé d'un ancien canal
ou d'un ancien endiguement de la Hasel et de la Brusche, canal ou endiguement
contemporain des Romains. Ce n'est pas, il est vrai, ou plutôt ce
n'était pas vers la fin de sa vie l'opinion du pieux et modeste
antiquaire dont le nom mérite de faire autorité à
Heiligen-Berg. M. Kuntz inclinait à croire que les Langen-Allmende
et Krummen-Allmende sont plutôt des restes d'anciennes fortifications
ou lignes stratégiques destinées soit à relier le
Hohnenherg
et le fort de Girbaden aux forts de la rive opposée, ou à
couvrir l'approche de ces forts, soit à retrancher des corps de
troupes assiégeantes. Mais à quelles époques ces lignes
défensives ou offensives auraient-elles été tracées?
Avant la conquête romaine pour couvrir les Médiomatriciens
contre les Germains d'Arioviste, ou de quelqu'un de ses prédécesseurs
inconnus? Après la conquête pour couvrir les établissements
gallo-romains contre les invasions ou les incursions des Barbares? ou,
dans le moyen-âge féodal, contre les Armagnacs? ou enfin,
dans le dix-septième siècle, contre ou par les Suédois
venant investir le château de Girbaden? Comme pour mieux dérouter
les chercheurs de réponses à ces questions, l'on a découvert
récemment à peu de distance des Allmende et dans deux
endroits fort rapprochés, plusieurs fers très rouillés
de javelots antiques et des boulets de canon, oui, deux véritables
boulets qui devaient avoir vu le feu des batteries suédoises ou
impériales.
Niederhaslach
Si, pour aller à Haslach, vous prenez le chemin le plus direct,
vous serez guidé de distance en distance par des croix et des images
pieuses peintes sur bois, qui attestent l'approche d'un pèlerinage
révéré. Ce sentier coupe les sinuosités du
vallon et escalade un de ses bords pour mener droit à Nieder-Haslach.
Au débouché d'un bois vous voyez tout-à-coup devant
vous la belle église de ce dernier village.
On connaît, par les beaux dessins de M. Perrin fils, le magnifique
portail de cette église, ses tours si caractérisées
dont le trait d'union est un balcon trefflé, semblable à
un ruban de dentelle, et ces charmantes figurines qui décorent la
porte d'entrée, et retracent la légende de la fondation du
monastère par Saint-Florent. Ce grand saint d'Alsace, le vingtième
évêque de Strasbourg d'après la liste de l'évêché
admise et justifiée par Grandidier, était venu d'Irlande
en Austrasie au retour et à la suite de Dagobert II. Il quitte tout-à-coup
la villa royale de Kircheim pour aller se faire ermite dans les
solitudes des Vosges. Après avoir peut-être erré quelque
temps à l'entrée et dans l'étendue de la vallée
de la Brusche, il se fixe dans un des vallons secondaires de cette même
vallée, au pied du Ringelsberg, sur les bords de la petite
rivière de la Hasel. Là il enfonce quatre baguettes en terre
pour marquer la clairière de la forêt où il veut établir
sa cellule, afin de vivre en Dieu comme les premiers anachorètes
d'Egypte. Les bêtes féroces (peut-être des brigands,
ou les sicaires du roi Franck dont il a déserté la cour)
respectent ces limites, mais bientôt le roi Dagobert a besoin des
prières du pieux solitaire. Sa fille Rathilde est aveugle, à
la grâce tourmentée par le démon de la chair, qui est
fière de sa beauté, de sa grandeur, elle mène une
vie corrompue(9). Dédaigneuse
de l'Eglise et de son salut, elle ne laisse pénétrer aucun
prêtre du Christ jusqu'à elle, et veut mourir sans le secours
des prières de l'Eglise. Dagobert, justement effrayé appelle
à son aide Florentius. Il lui dépêche un de ses commensaux
pour le décider à revenir, et le saint, monté sur
un âne, consent à suivre le leude du roi Franck jusqu'à
la résidence de Kircheim. Introduit auprès de la jeune réprouvée,
il lui parle avec tant d'onction, que bientôt la grâce de Dieu
opère en elle, et la voilà qui se met à genoux et
sollicite le bienfait des sacrements de l'Eglise. Saint-Florent les lui
administre, et aussitôt avec la santé de l'âme elle
recouvre celle du corps. Le roi reconnaissant accorde au saint tous les
territoires dont il pourra faire le tour sur son âne pendant qu'il
sera au bain, et il a soin de rester au bain jusqu'à ce que Saint-Florent
et sa modeste monture soient revenus à Kircheim. C'est Rathilde
ensuite qui elle-même remet à son pieux libérateur
la charte de fondation ou plutôt de dotation du monastère
de la Hasel. Car bientôt un monastère se forme, des ermites
se groupent autour du célèbre ermite, et lorsque ce dernier
est appelé à l'évêché de Strasbourg,
il organise la communauté qu'il doit momentanément quitter
mais dont il se réserve la haute direction.
Comme on le voit, les origines du domaine temporel des évêques
de Strasbourg dans la vallée de la Brusche et celles du domaine
temporel de l'abbaye de Haslach sont communes. Il faut croire que ce dernier
fut un démembrement du premier ordonné par Saint-Florent
lui-même. Il consistait, d'après Grandidier, en dîmes
dues par les domaines royaux de Kircheim et de Marlenheim, par les hommes
de Fürdenheim et de l'ancien village de Weege, près Mutzig(10),
et dans la propriété pleine et entière du territoire
et des forêts avoisinant l'abbaye.
L'abbaye de Haslach suivit jusques vers la fin du onzième siècle
la règle de Saint-Benoît. Une charte de l'évêque
Othon IV (de Hohenstaufen) datée de 1096, prouve qu'à
cette dernière époque déjà elle était
devenue maison de chanoines ou collégiale(11).
Dans les titres du douzième siècle elle est nommée
Avellana
ou Avellanum. Les prévôts de la collégiale de
Haslach obtinrent, en vertu d'une bulle du Pape Innocent VIII, en date
du 19 juin 1487, le droit de porter la mître et la crosse. L'un de
ces prévôts, Jean Burkard, de Strasbourg, a laissé
un journal du pontificat du Pape Alexandre VI près duquel il exerça
l'office de référendaire apostolique et de clerc des cérémonies(12).
Les évêques de Strasbourg conservèrent longtemps
un palais et une cour dominicale à Haslach. Schoepflin cite, d'après
le vieux Code des revenus de l'évêché, une disposition
d'après laquelle l'abbaye primitive de Haslach et plus tard la collégiale
devaient à l'évêque un chariot attelé de sept
boeufs à chaque voyage qu'il ferait en compagnie du roi ou de l'empereur
à son palais de Haslach. Cette disposition qui rappelle un vers
très connu de Boileau, date selon toute apparence des temps de Saint-Florent.
Le palais dont il s'agit était déjà appelé
vieux,
palatium
antiquum(13), dans une charte
de 1289 de l'évêque Conrad III (de Lichtenberg). Il servit
longtemps de lieu de retraite à ceux des successeurs de Saint-Florent
qui, à la suite de quelque danger couru par eux, ou à l'approche
du temps pascal, voulaient oublier momentanément leurs grandeurs
et les soins de la politique pour se livrer à des pratiques de dévotion.
Il est probable que sa destruction est due à l'un des incendies
qui à la fin du 13° siècle et dans le 14° dévastèrent
les divers bâtiments et l'église de Haslach. Peut-être
aussi fût-elle l'oeuvre des Jacques alsaciens de 1525, ou
des Suédois de 1652, qui tour à tour vinrent insulter, piller,
saccager et brûler le sanctuaire et les cloîtres de Haslach.
L'église actuelle date de cette période monumentale qui,
du milieu du douzième siècle jusques vers la fin du treizième,
marque la transition de l'art roman ou byzantin à l'art ogival.
Commencée, suivant M. Schweighaeuser, en 1274, dévorée
par un incendie en 1287, et recomencée en l294 sous la direction
d'un fils d'Erwin de Steinbach(14),
elle aurait été achevée en 1385. A voir son plan si
sobre et si régulier, la solidité toute romane de ses tours,
et la disposition classique de sa façade, on serait tenté
de lui assigner un âge plus vénérable encore, car cette
église, quoiqu'appartenant en général au style ogival,
conserve un remarquable air de famille avec le grand style roman du Rhin.
Sa façade porte d'ailleurs entre les fioritures ogivales de son
balcon et celles du tympan de la grande porte d'entrée une corniche
d'un goût bien plus ancien, aux sculptures presque frustes à
sujets symboliques, telles que celles de la façade de l'église
d'Andlau. Si vous gravissez l'escalier de l'une des tours vous rencontrez
une porte en plein cintre qui devait s'ouvrir sur l'étage supérieur
du porche aujourd'hui démoli et remplacé par la cage des
orgues. La nef principale, supportée par de forts piliers à
l'ogive sévère des premiers temps de ce style devait aboutir
à la croisée et à des transepts, dont l'une des tourelles
existe encore; mais, probablement à la suite de l'un des incendies
qui si souvent dévorèrent cette église, cette croisée
fut remplacée par une sorte d'avant-choeur aux baies ogivales plus
élancées que celles de la nef et pareilles à celles
des latéraux ou bas-côtés. C'est apparemment dans cet
ancien transept méridional qu'a été pratiquée
la chapelle du Saint-Sépulcre. Du moins si l'on monte le charmant
escalier à rampe trefflée adossé à cette chapelle,
escalier qui conduisait peut-être à un jubé,
l'on trouve un peu à droite une petite porte ogivale du meilleur
style qui donne entrée à l'escalier intérieur et en
spirale de la tourelle dont il a été fait mention ci-dessus.
Ce dernier escalier gravi aux deux tiers environ, laisse apercevoir par
une brêche de la muraille les combles au-dessus de la chapelle. Ces
combles présentent les restes d'une voûte cintrée,
au-dessous de laquelle apparait le faîte du système de voûte
ogivale qui couronne la chapelle actuelle, et il semble dès lors
permis d'en conclure que cette dernière est une des transformations
apportées par les siècles aux constructions primitives.
Le Saint-Sépulcre de la chapelle précitée est
avec le cadre de la rose de la façade et avec l'ornementation du
tympan, un échantillon fort remarquable des sculptures d'ailleurs
trop rares de l'église abbatiale ou collégiale de Haslach.
Le Christ, de grandeur supérieure à nature, est couché
sur son tombeau, dont les parois retracent les reliefs des soldats du centurion
en costume de chevaliers du quatorzième siècle, avec le hautbert,
la cotte de mailles, les éperons et la dague. Les diverses positions
données à ces soldats couchés ou, assis, sont pleines
de naïveté et plus ou moins grotesques. L'humour des
artistes du moyen-âge s'y est donné carrière, mais
la facture est la même que celle du Saint-Sépulcre de l'église
de Haguenau et de plusieurs autres églises anciennes d'Alsace.
L'abside de l'église de Haslach est au-dedans formée
de cintres surbaissés ruais présentant les motifs de l'ogive.
Il est probable que cette partie de l'édifice a eu souvent à
souffrir de dévastations et de restaurations successives. Ses dimensions
sont fort petites, dignes sous ce rapport de l'époque romane, et
assez proportionnées à celles de l'abside de la cathédrale
de Strasbourg. Toutefois les baies en sont ogivales. C'est à l'entrée
de ce choeur qu'on montre une niche fermée d'une grille dorée
et destinée à conserver à la fois les reliques de
Saint-Florent et le mausolée de l'évêque Rachion qui
en 810 transféra à Haslach ces reliques. Le travail de sculpture
de ce mausolée est très fouillé, évidemment
retouché à diverses époques, et il est difficile d'y
voir, si ce n'est avec les yeux de la foi, un monument des temps carlovingiens.
Le cloître, dont l'entrée est encore marquée d'un
côté de la façade de l'église, présente
des ogives d'une pureté remarquable. Quelques unes de ces belles
ogives viennent rejoindre au nord la partie du mur qui unit l'avant-choeur
à l'abside et elles ont dû y remplacer le transept septentrional.
Dans ce cloître, en face de la petite porte ogivale qui, entre l'abside
et l'avant-choeur, s'ouvre sur lui, il faut remarquer un très élégant
mausolée représentant un personnage à la tête
tonsurée, à la robe ample, aux manches larges, au cou entouré
d'une sorte de fraise ou plutôt d'une étole, couché
sur son tombeau, et d'un travail, d'un fini très dignes d'attention.
On voudrait voir dans ce mausolée, dont les accessoires et le couronnement.
sont plus récents que la statue, le tombeau de l'architecte présumé
de l'église, soit Erwin de Steinbach, soit son fils, mais la légende
sculptée porte le nom de Graff, ou Grafto, prévôt
de Haslach, mort en 1316. D'ailleurs le grand Erwin et son fils maître
Jean seraient morts, d'après l'inscription de l'un des piliers de
la chapelle Saint-Jean de la cathédrale de Strasbourg, le premier
en 1318, et le second en 1339.
L'église abbatiale ou collégiale de Haslach, aujourd'hui
simple succursale de village, possède une richesse que bien des
cathédrales pourraient lui envier. Ses verrières font justement
l'admiration de tous les connaisseurs. Toutes les fenêtres des bas-côtés,
celles de l'abside, la rose de la façade, en sont pourvues. Quelques
unes de ces verrières ont été restaurées et
plus ou moins défigurées par le restaurateur, d'autres se
montrent encore dans tout leur éclat primitif. La plupart sont à
sujets bibliques ou légendaires, formées de médaillons,
et accusent les quatorzième et quinzième siècles,
l'une d'elles à sujet byzantin sur fond de mosaïque semble
revendiquer le douzième siècle ou au moins la première
partie du treizième siècle.
le Ringelstein
Pour aller de Nieder-Haslach vers Nideck on passe par Ober-Haslach où
une petite chapelle d'apparence assez moderne indique l'emplacement du
primitif ermitage de Saint-Florent. Le Ringelsberg, couronné
par les ruines du château de Ringelstein, domine de haut Ober-Haslach.
Sur l'une des crètes du Ringelsberg l'on peut voir encore des restes
de murs en pierres sèches décrivant une ellipse d'environ
180 pieds de longueur sur cinquante ou soixante de large(15).
Silbermann et, d'après lui, M. Schweighaeuser croient y reconnaître
une origine romaine. Elle est dans tous les cas aussi probable que celle
des deux redoutes suédoises que le savant auteur des Antiquités
de la Basse-Alsace a reconnues un peu plus loin, à proximité
du château de Ringelstein. Ce dernier, quoique démantelé
par les Suédois, fut sans doute plutôt pris par un coup de
main qu'assiégé dans les formes, car les Suédois ne
firent pas d'autre siège régulier dans la vallée de
la Brusche que celui de Girbaden. D'origine apparemment allodiale soit
par cession épiscopale, soit par usurpation, et possédé
au douzième siècle par un Anselme de Ringelstein fort redoutable
à l'abbaye et aux habitants de Haslach, le château de Ringelstein
fut remis au commencement du treizième siècle à l'évêque
Bechtold de Teck (Berthold Ier) ou à son belliqueux prédécesseur
Henri de Wehringen (Henri II) par le comte Frédéric de Linange-Dagsbourg.
Une famille de Dorolzheim (Dorlisheim?) dont le codex feudorum Argentinensicum
cite trois membres, le chevalier Gerungus, les écuyers Jean
et Anselme, paraît avoir tenu ce château dans le quatorzième
siècle à titre de fief de l'évêché(16).
Le château de Hohenstein situé sur un rocher escarpé,
dominant aussi le vallon de la Hasel, mais un peu en arrière et
à l'ouest du Ringelsberg, n'appartint pas non plus sans contestations
à l'évêché, et fit payer cher à l'évêque
Berthold de Buscheke (Berthold ou Bechtold II) sa revendication à
la Mense épiscopale. L'évêque dont les sires de Hohenstein
avaient refusé de reconnaître la suzeraineté, fut surpris
par Rodolphe de Hohenstein pendant une retraite qu'il faisait à
Haslach(17), traîné
et retenu prisonnier au donjon de son château, puis conduit dans
divers autres
Burgs de cette famille et de ses alliés. Il
ne parvint à sortir de prison en 1345 qu'au moyen d'une transaction
qui reconnaissait les droits de propriété allodiale prétendus
par les sires de Hohenstein sur une partie des dépendances de leur
château. Toutefois l'évêque ne tarda pas à tirer
vengeance de son vassal. Il vint en personne, à la tête des
troupes épiscopales, assiéger et prendre Hohenstein(18).
Tel était d'ailleurs dans ces âges, qu'on nous peint souvent
sous de si sombres couleurs, le respect de la parole donnée, que
la prise du château de Hohenstein par l'évêque n'ôta
pas sa valeur à la transaction de 1345, en vertu de laquelle la
possession d'une partie de ce territoire resta libre de toute mouvance
épiscopale jusqu'en 1515, date de la cession de cette partie à
l'évêché par Georges, dernier comte de Hohenstein.
Ce château paraît avoir été abandonné
peu après cette époque, et les Suédois ou peut-être
la mine des ingénieurs de Louis XIV achevèrent de le démanteler.
le Nideck
Si de Hohenstein vous redescendez dans le vallon supérieur de Haslach,
vous parviendrez au bout de trois quarts d'heure de marche à peu
près, en remontant le cours de la Hasel qui bruit avec beaucoup
de charme dans le silence des forêts, à l'entrée ou
plutôt au fond d'une espèce d'entonnoir tout hérissé
de sapins et de rochers. Vous grimpez le long d'une des parois de cet entonnoir,
soit sur les échelons à jour d'un Schlitt-Weg, suspendu
aux flancs des rochers, soit par un sentier glissant et plus difficile
encore, et enfin vous détournez vos yeux des précipices ouverts
à vos pieds pour les lever sur deux cascades que domine un castel
en ruines. C'est Nideck. Le mur perpendiculaire de rochers qui supporte
la ruine et lance les cascades, est de porphire noirâtre, ce qui
fait mieux ressortir encore la blancheur argentine du torrent. Ce dernier
semble vouloir étreindre de ses deux bras ces rocs lugubres qui
déteignent sur leur couronne séculaire de créneaux.
L'une des cascades ne présentait, lors de notre visite, qu'un assez
mince filet d'eau, mais l'autre, celle à droite du vieux donjon,
ne serait pas indigne, surtout après quelques pluies d'orage, d'être
comparée aux cascades si vantées de la Suisse. Nideck est
sans contredit un des sites les plus pittoresques de nos Vosges. Son effet
est d'autant plus saisissant que cette gorge a conservé toute la
physionomie sauvage, tout le sombre aspect, toute l'horreur poétique
que l'imagination désire volontiers en pareils lieux. Les sapins
semblent s'y dresser plus haut et plus élancés qu'ailleurs
au-dessus de la corniche du roc nu et noir; on dirait des squelettes debout
autour d'une tour maudite sur ce mausolée de porphyre.
Et pourtant ces cascades entourées actuellement de tant d'effets
dignes d'une scène de Salvator Rosa, souriaient naguères
peut-être au milieu des jardins d'un sénateur ou d'un consulaire
romain, baignant les pieds de quelque blanche statue de Diane, caressant
de leur mousse des groupes de nymphes et de sylvains et envoyant leur onde
bruissante se reposer dans quelque large bassin devant la colonnade d'une
villa
coquettement abritée dans le vallon de la Hasel. Paphinis-naïda,
ce nom charmant de la charte carlovingienne déjà citée,
était peut-être le nom de ce beau site où pendant les
dernières tourmentes de l'empire, quelque riche oisif gallo-romain
tâchait d'oublier le voisinage des Barbares et l'approche de l'agonie
de la civilisation antique. Puis, un jour, sans doute, les Barbares sont
venus, ont pillé la villa, ont dévasté ces
jardins, renversé ces statues, et le lendemain l'un d'eux a trouvé
bon de s'approprier le domaine utile de Paphinis-naïda, pour
en faire don quelques années plus tard, lui ou ses successeurs,
à cette glorieuse Eglise dominant par ses vertus, par son intelligence,
par sa force morale, la force matérielle de la barbarie victorieuse.
Le château de Nideck, dont le développement embrassait
non seulement la crête élevée du donjon qu'on aperçoit
avec les cascades, mais encore une plate-forme voisine jointe sans doute
au donjon par un pont et dont l'accès n'est facile aujourd'hui qu'après
un assez long détour, appartient par ses ruines actuelles aux douzième,
treizième et quinzième siècles. Il paraît avoir
été, dès l'origine, un fief mouvant de l'évêché
de Strasbourg. M. Schweighaeuser cite le nom d'un burgrave de Nideck, Burckardt,
qu'on trouve dans une charte du treizième siècle. En 1393,
suivant Schoepflin,(19) Jean de
Schaffoltzheim,
Thomas d'Endingen, Nicolas Richter, écuyer,
et Fréderic Stahl de Westhoffen, qui tenaient Nideck en sous-fief
des landgraves de la Basse-Alsace auxquels l'évêché
l'avait inféodé, signèrent une paix castrale. En 1456
l'évêque Guillaume II (Guillaume de Dietsch) prétendit
avoir la mouvance non-seulement du fief, mais du sous-fief de Nideck, ce
qui lui fut refusé par le sous-tenancier d'alors, Thomas zu der
Megde. Quatorze ans plus tard, en 1448, le château de Nideck
inféodé par l'évêque Robert de Bavière
à André Wirich, fut assiégé par les troupes
de la ville de Strasbourg. Une capitulation d'après laquelle Wirich
s'engagea à ne plus prendre parti dans les querelles entre la ville
et son suzerain, et les alliés de son suzerain, sauva alors le château
de la honte d'être pris; mais quelques années plus tard Wirich
ayant insulté et provoqué Louis de Lichtenberg, celui-ci(20)
à la tête de forces considérables, parmi lesquelles
un grand nombre de volontaires strasbourgeois, vint assiéger Nideck,
et après plusieurs assauts bravement repoussés, convertit
le siège en un blocus si rigoureux que bientôt les assiégés
furent réduits à la plus cruelle famine. Louis de Lichtenberg
exigeait qu'ils se rendissent à merci, et déclarait qu'il
passerait au fil de l'épée tous les hommes d'armes du château;
mais la jeune femme du burgrave Wirich, belle et dans un état de
grossesse avancée, fit baisser le pont-levis, sortit la première
à la tête de la garnison exténuée, et alla se
jeter aux pieds du vainqueur. Celui-ci, désarmé par ses larmes,
pardonna au mari, lui laissa même la garde du château, et se
retira après l'avoir mis à rançon.
Cet André Wirich, châtelain de Nideck, est peut-être
le même que Wirich de Hohenberg ou Hohenstein, qui tint Mutzig par
engagement du même évêque Robert et qui finit par céder
une part de son gage à la maison de Lichtenberg, ainsi qu'il a été
dit plus haut. Dans ce cas le sous-engagement de Mutzig à la ville
de Strasbourg et au comte de Lichtenberg par un Wirich de Hohenberg, bénéficier
du gage épiscopal, serait expliqué par les promesses que
dut faire le châtelain de Nideck à son vainqueur pour racheter
sa vie et celle de ses compagnons.
Le vieux et noble Burg de Nideck paraît avoir été
abandonné dès 1636, lorsque l'évêché
reprit le domaine direct et l'administration de la vallée de la
Brusche; il est probable que sa décadence était antérieure
au dix-septième siècle, et que les Suédois, lorsqu'ils
vinrent insulter ces murailles, les trouvèrent déjà
en fort mauvais état.
le Guirbaden
Deux autres cascades existent encore non loin de celle de Nideck. Tournez
la montagne à droite, derrière Ober-Haslach, et suivez cet
étroit ravin qu'on nomme la gorge de Sulzbach. Bientôt
vous entendrez le murmure d'un torrent et vous le verrez tomber, d'environ
trente pieds de haut, dans un petit bassin entouré de pierres moussues.
Puis à gauche d'Ober-Haslach, dans un autre ravin appelé
Kappel-Bronn
il y a encore une autre cascade. Cette dernière a un peu moins de
hauteur, mais en hiver ou au printemps sa nappe d'argent est large et épaisse.
Le nom de Kappel-Bronn donné par la tradition locale à
une source si peu éloignée de l'ermitage primitif de Saint-Florent,
autorise à penser que peut-être l'un des premiers cénobites
rassemblés autour du fondateur de Haslach établit sa cellule
en ce romantique endroit.
A-peu-près vis-à-vis du point où la vallée
adjacente de la Hasel vient rejoindre la vallée principale de la
Brusche, sur la rive opposée de cette rivière, un petit vallon,
beaucoup moins profond que celui de la Hasel forme avec ce dernier et la
vallée mère une sorte de croix. Ce vallon qui contourne la
chaîne du Hahnenberg vient s'appuyer au pied du mont escarpé
et isolé que surmonte la vaste et magnifique ruine de Girbaden.
Cette partie méridionale de la vallée de la Brusche est advenue
à l'évêché de Strasbourg beaucoup plus tard
que la partie septentrionale. Longtemps possédée à
droits égaux par l'empire et l'évêché, elle
fit partie de ce que les chartes appelèrent comitiae ou comilalus.
En 1232 nous voyons l'empereur Fréderic II échanger ses droits
impériaux dans cette partie du Britzthal contre le domaine
épiscopal de Trenheim. En 1236, son fils, Henri VII, roi
des Romains, désireux de se faire des alliés, lors de sa
révolte contre son père, engage sa parole à l'évêque
de Strasbourg, Bechtold ou Berthold Ier, (Berthold de Teck) de lui remettre
dans le délai d'un an le castrum nuovum de Girbaden. En 1239
enfin, l'empereur confirme la cession faite en 1220 ou 1223 au même
évêque de Strasbourg par Fréderic, comte de Linange-Dagsbourg,
de sa fortification de Girbaden (munitio) et de ses droits
territoriaux dans la vallée de la Brusche, en échange du
château de Dagsbourg que l'évêque lui remet(21).
Des documents positifs prouvent donc que dans le commencement du treizième
siècle la grande et probablement déjà antique forteresse
de Girbaden devint domaine de l'évêché de Strasbourg.
Mais à qui appartenait-elle, de qui relevait-elle avant cette époque?
Sa belle situation entre la vallée de la Magel et celle de la Brusche,
son développement, ses ruines si imposantes, aux caractères
si divers, et qui attestent des âges si différents, ne permettent
pas de douter qu'elle n'ait eu un role important avant le règne
de Fréderic II. M. Schweighaeuser pense que Girbaden jusqu'à
sa cession à l'évêché appartint à la
maison d'Eguisheim-Dagsbourg, cette noble dynastie alsacienne qui devait
son origine aux ducs d'Alsace de l'époque mérovingienne,
et qui donna à l'Eglise catholique le Pape Léon IX. Cela
expliquerait sans doute jusqu'à un certain point, comment un comte
de Linange se trouva, en 1220, détenteur de tout ou partie de la
forteresse de Girbaden, la maison de Linange s'étant portée
héritière des Eguisheim-Dagsbourg, mais cela ne nous apprend
pas comment Henri VII de Hohenstaufen put disposer en 1236 du château
neuf de Girbaden en faveur de l'évêché.
Schoepflin, et d'après lui Grandidier et MM. Horrer et Schweighaeuser
croient reconnaître Girbaden dans le Burg-Berg de la bulle
du Pape Léon IX, qui confirme une donation de dîmes à
l'abbaye d'Altorff. Ce qui paraît justifier leur sentiment sur ce
point c'est qu'une autre bulle du Pape Célestin III, de l'an 1192,
confirmative à son tour de la confirmation de Léon IX se
sert du mot de Girbaden et non plus de Burg-Berg pour désigner
1e château voisin de la chapelle concédée au monastère
d'Altorff; mais l'une et l'autre de ces bulles se taisent sur les suzerains
ou les tenanciers de ce château. Faut-il en conclure qu'en effet
il fut possédé soit à titre de franc-aleu, soit à
titre de fief par l'ordre du Temple de Jérusalem, avant d'entrer
dans la mense épiscopale? Cette opinion ou cette tradition, qu'aucun
titre authentique ne paraît jusqu'à présent justifier,
caresse l'imagination du touriste, qui aime à évoquer dans
ces belles ruines les ombres de ces chevaliers-moines si célèbres,
si puissants, si riches, si enviés, si dissolus, si calomniés,
peut-être. Elle semble justifier la magnificence de ce Burg,
auprès duquel les autres Burgs de la vallée de la
Brusche ne paraissent être que des repaires de brigands. Elle se
concilie d'ailleurs avec les apparences historiques qui mettent le domaine
ancien de Girbaden au nombre des biens patrimoniaux que la maison d'Eguisheim-Dagsbourg
aurait reçus des ducs d'Alsace de la branche d'Atticus ou
Ettichon.
Plus d'un Egisheim-Dagsbourg fut aux croisades et fut le frère
d'armes des Templiers. Le dernier de cette maison mourut en 1225(22).
Le château de Girbaden aurait donc pu être engagé à
l'ordre du Temple, soit comme aleu d'Eguisheim-Dagsbourg, soit comme domaine
impérial ou ducal des Hohenstaufen, qui, eux aussi, étaient
héritiers des premiers ducs d'Alsace. On sait qu'un des principaux
griefs des princes et des peuples contre l'illustre ordre du Temple de
Jérusalem, lors de sa proscription, fut le grand nombre de châteaux
et de domaines qu'il possédait soit en propriété,
soit en fief ou sous-fief, soit, et surtout, en gage: car ses richesses
lui permettaient de prêter de l'argent aux princes et aux seigneurs
ruinés par les croisades, et il fit même parfois plus audacieusement
l'usure que les Juifs du moyen-âge. Enfin Fréderic II de Hohenstaufen
, cet empereur dont les moeurs licencieuses et le mysticisme hérétique
avaient tant d'analogie avec les moeurs et les rites secrets reprochés
aux Templiers, fut leur protecteur, après la perte de Ptolémaïde(23),
les reçut en grand nombre en Allemagne, conféra à
leur grand-maitre les honneurs de prince de l'empire, et put très
bien leur céder ou leur engager Girbaden; engagement dont le titre
a très bien pu aussi disparaître lors de la proscription de
l'ordre. Cette hypothèse que la tradition justifie et que Specklin
affirme comme un fait avéré, servirait d'explication et à
l'obscurité de l'histoire féodale de Girbaden avant la cession
à l'évêché, et à la magnificence du château
du douzième ou commencement du treizième siècles,
et surtout à l'acte par lequel, en 1236, Henri VII de Hohenstaufen
s'engageait à remettre au bout d'un an ce château à
l'évêque Berthold de Teck, son allié, comme tous les
princes ecclésiastiques d'Allemagne, dans son infructueux essai
de déposition de l'excommunié Fréderic II. Si les
Templiers tenaient à cette époque Girbaden, on conçoit
que le fils rebelle de l'empereur en interdit ait demandé
le délai d'un an, soit pour reprendre de vive force le gage impérial,
soit pour en payer la rançon.
Mais cette grandiose ruine féodale, aux baies en plein cintre,
aux chapiteaux si richement ornementés, qui était sans doute
lé castrum novum, le château neuf du temps des
Hohenstaufen, n'est pas même la partie de Girbaden la plus digne
d'attention. Lorsqu'on arrive au sommet de la montagne par le romantique
sentier partant de Grendelbruch, on laisse à droite la façade
du Burg qui surplombe sur sa base de rochers un fossé profond, et
l'on se trouve dans, une vaste enceinte figurant un parallélogramme
irrégulier, au fond duquel une tour massive distante d'environ dix
pas du mur d'enceinte. Ce dernier dont il faut suivre le développement
en-dehors, du côté opposé à celui de la vallée
de la Magel, s'aligne sur le bord du plateau et s'ouvre sur une espèce
de chemin de ronde avec une régularité, une hardiesse, une
perfection de tracé et d'exécution, qui font rêver
aux Romains, et qui attestent, sinon la main de ces grands maîtres,
au moins celle de quelqu'ingénieur d'une époque peu éloignée
d'eux, encore nourri des traditions de l'art, des préceptes de Vegèce,
des règles de la fortification classique. Rien n'est oublié
dans cette courtine, ni la petite poterne de sortie pratiquée dans
l'angle de la muraille, ni le machicoulis qui la protège, ni les
conduits d'écoulement des eaux. Elle se coupe à angle droit
à son extrémité, et continue sur le front occidental;
mais vers la vallée de la Magel la disposition du terrain force
cette belle muraille à une courbe et de ce côté elle
paraît plus endommagée, plus retouchée par des mains
moins habiles, et elle laisse apercevoir une large brêche.
Specklin, dont les affirmations tant baffouées aujourd'hui ne
manquent pas toujours d'une certaine sagacité ingénieuse,
fait remonter l'origine de la forteresse de Girbaden à Tibère
et il la relie à un mur de circonvallation embrassant toute la montagne
et, les vallées à ses pieds(24).
Il est très admissible que les Romains aient eu sur ce mont qui
domine deux vallées des Vosges un poste fortifié, et nous
croyons que l'origine la plus probable à assigner à leurs
fortifications des Vosges en général serait le quatrième
siècle, lorsque leurs lignes stratégiques d'outre-Rhin eurent
disparu sous l'effort des Barbares, et lorsque celle du Rhin fut sans cesse
insultée et violée. Mais les murs d'enceinte ou d'escarpe
de la montagne, dont quelques débris en pierres sèches se
montrent encore çà et là, ne sauraient être
d'origine romaine. Ils appartiennent à un autre système de
défense, plus ancien dans les Vosges que celui des préfets
du prétoire; ils se lient à des phases peu connues de l'histoire
de la Gaule, à des refuges des populations de race celtique contre
les invasions des Bolgs, ou de ces derniers contre les Germains d'Arioviste,
peut-être contre les Romains. Si ces derniers ont mis la main à
ces fortifications antiques, même pour eux, ce doit être pour
les approprier parfois à leur service, pour y appuyer les voies
conduisant à leurs postes sur les montagnes, à leurs villas
dans les vallées.
Toutes ces crètes de la chaîne du Hahnenberg qui
avoisine Girbaden sont d'ailleurs marquées par des traces d'antiques,
très antiques appropriations des rochers, soit à des points
de défense, soit à des enceintes religieuses. Nous aurons
l'occasion de nous étendre davantage sur des traces analogues dans
la suite de cet article. Les plus rapprochées de Girbaden sont avec
le Purpur-Schloss, sur la crète d'un mont dominant aussi
la Magel, et le Heidenkopff, entre la Magel et l'Ehn,
deux petites plates-formes, l'une à l'Est, l'autre à l'Ouest
du château dont elles sont séparées par une ou deux
portées de fusil et par des précipices. C'est probablement
sur l'une d'elles que Specklin avait bâti son temple païen,
et c'est probablement aussi dans le voisinage de l'autre que M. Schweighaeuser
a découvert, non loin de la ferme située en avant de Girbaden,
ses deux restes de tours vraiment antiques(25).
Nous pensons que ces restes de tours sont les restes de la voie qui menait
au castrum de Girbaden.
Quant à l'étymologie du nom de ce Burg et de cette
montagne, dont la première syllabe n'est pas allemande, et dont
les deux autres semblent donner l'idée d'une source ou d'un bain,
ce qui conviendrait plus à une vallée qu'à un mont
assez aride, ne pourrait-on la chercher dans la corruption des mots galliques
Cir
(long) et bedd(26) (tombeau),
le
long tombeau, nom qui à l'époque celtique aurait
pu être donné à cette montagne, soit parce qu'elle
affecte assez la forme d'un gal-gal allongé, soit parce qu'un
chef de clan ou un Druide vénéré y aurait été
enterré?
Depuis le premier quart du treizième siècle, Girbaden
fut successivement inféodé par les évêques de
Strasbourg à plusieurs nobles familles alsaciennes. En 1240 son
Burgrave était un chevalier du nom Werlin de Baldeburnen,
et il est probable qu'il prit, lui ou ses héritiers, le nom de ce
château, car un titre de 1262 porte mention d'une famille de Girbaden(27).
Peut-être aussi cette famille tenait-elle son nom de quelque Burgrave
de l'époque antérieure à la cession épiscopale.
M. Schweighaeuser cite une charte de l'an 1395, d'après laquelle
l'évêque de Strasbourg aurait cédé le fief de
Girbaden à la ville de Strasbourg, cédé ou engagé?
Cet évêque serait Guillaume de Dietsch, si dissipateur, et
que le grand chapitre voulut faire interdire pour éviter l'aliénation
successive de tous les biens de l'évêché. La charte
dont il s'agit a donc pour elle beaucoup de raisons d'être; mais
Guillaume de Dietsch donnait d'une main et reprenait de l'autre, on ne
saurait donc être surpris de trouver dans Schoepflin précisément
à cette date de 1395 mention de l'engagement de Girbaden à
Rodolphe de Hohenstein, fils probablement de ce Rodolphe de Hohenstein
qui enleva l'évêque Bertold de Bucheke, et le retint prisonnier.
Guillaume de Dietsch ayant voulu, trois ans après, retirer son gage
sans observer les conditions du rachat, il en résulta une guerre
sanglante entre l'évêque et son vassal.
A la suite de cette guerre et dès le commencement du quinzième
siècle, Girbaden eut trois Burgraves épiscopaux à
la fois, un Hohenstein, un Landsberg, un Rathsamhausen
zum Stein(28). A partir de 1477
le fief resta aux Rathsamhausen zum Stein, seuls. Cette noble maison le
posséda jusqu'à son extinction dans le 17° siècle.
Pendant cette longue possession elle sut en conserver l'honneur intact,
et contre les Armagnacs, et contre les bourgeois de Strasbourg, et contre
les paysans révoltés de 1525, et enfin contre les troupes
protestantes de Mansfeld et contre les Suédois. En 1632 un fort
détachement de ces derniers aux ordres du Rhingrave, après
avoir occupé Mutzig, et s'être successivement emparé
des diverses positions militaires de la vallée de la Brusche, entreprit
d'investir Girbaden. Il menaça de monter de l'artillerie sur les
hauteurs voisines, et peut-être ces mouvements de terrain que l'on
remarque sur quelques uns de ces sommets sont-ils l'oeuvre quasi moderne
des soldats de Gustave Horn ou de Weimar et non, comme on aime à
le croire, une trace antique des Gaulois.
Ce fut le dernier assaut que la forteresse des Romains, des héritiers
d'Ettichon, des Hohenstaufen, des évêques féodaux de
Strasbourg eut la gloire de repousser. Bientôt après, à
l'extinction de la maison de Rathsamhausen zum Stein, elle fut donnée,
par le roi de France, Louis XIII, au maréchal-des-logis de ses armées,
Louis de Chamlay. Il paraît que l'évêché en conserva
le domaine honoraire et sut en recouvrer bientôt le domaine utile,
car M. de Chamlay étant mort sans laisser d'héritier, le
cardinal prince de Rohan disposa de Girbaden et des bois qui l'entouraient
en faveur de sa maison. Dès longtemps auparavant, et peu après
les traités de Westphalie, quelques artificiers, envoyés
avec un sac de poudre de l'un des cantonnements français du voisinage,
avaient fait sauter, sans rencontrer aucune résistance, ceux des
fronts du vieux Burg qui pouvaient encore paraître offensifs.
Lutzelhouse
En regard de Girbaden, de l'autre côté de la Brusche, et pour
le moins à égale hauteur au-dessus de la vallée, apparaît
comme un contrefort de la chaîne du Schneeberg au Donon
la montagne escarpée, sauvage et mystérieuse du Katzenberg.
On arrive à sa base, soit en contournant le Ringelberg à
partir d'Ober-Haslach, soit en montant plus directement depuis Lutzelhouse
et en gravissant un premier chaînon de collines qui sont comme l'escalier
cyclopéen de ce Titan des Vosges. La voie antique nommée
par les Lorrains:
chemin des Sarrasins, par les montagnards alsaciens:
Heiden-Weg,
voie qui quittait la partie basse de la vallée de la Brusche à
Heiligen-Berg pour s'avancer par les montagnes vers le Donon, commence
à montrer ses premiers tronçons entre le Weissenberg
et le Katzenberg; ce ne sont encore que quelques amas épars
de grandes pierres équarries, mais un rameau s'en détache
en chemin creux et s'enroule comme un long serpent autour des flancs du
Katzenberg,
attestant çà et là sa filiation de la voie antique
par d'épaisses lignes de pierres sèches. Ce chemin est si
long, il décrit des anneaux si peu soucieux d'abréger leur
parcours par un peu d'escalade, qu'on le prendrait pour une de ces allées
de labyrinthe destinées plutôt à des pèlerins
peu empressés d'atteindre un sanctuaire redouté, qu'à
des voyageurs pressés d'arriver au gîte. On peut l'abréger
toutefois en grimpant un étroit sentier souvent fort difficile,
et l'on parvient en se hissant de quartiers de rocs en quartiers de rocs,
sauf à laisser quelque lambeau de redingote ou de pantalon aux broussailles,
à une enceinte à peu près circulaire, d'environ cent
pas de diamètre, ayant un fossé encore apparent quoiqu'en
partie comblé par de grandes pierres oblongues qui peut-être
naguères avaient mission de se tenir debout sur les bords de ce
fossé. Dans cette enceinte un amas d'assez grandes pierres sèches
et d'un blanc mat ou couvertes d'une mousse épaisse, doit sans doute
figurer l'édifice que Cassini appelle le château de la
Muraille. Si l'on ajoutait à cet amas de pierres toutes celles
que les siècles ont nécessairement fait rouler sur les flancs
de la montagne, il y aurait en effet de quoi construire en ce lieu un bâtiment
imposant. Mais quel pouvait-il être? Aucun document écrit
ne permet de penser qu'il y eût là un
Burg féodal.
C'est donc une ruine plus ancienne. Romaine? on hésite à
le croire; rien n'indique un dessin régulier, un plan correct comme
celui du mur de Girbaden. Le fossé peu profond et peu large ne devait
pas avoir une destination défensive, ou du moins cette destination
ne pouvait être l'oeuvre d'un ingénieur sorti des écoles
du grand peuple. D'ailleurs aucune marque de queue d'aronde sur ces pierres,
et bien entendu aucune trace de ciment.
La partie du Katzenberg opposée au fossé semi-circulaire
consiste en une plate-forme de rochers surplombant des précipices
en forme de chaire de Belen. Au pied de ces rocs, dans les profondeurs
sur lesquelles ils se projettent, on peut apercevoir des quartiers de rocs
pour la plupart oblongs ou légèrement triangulaires, et qui
pourraient avoir été précipités de leur position
perpendiculaire autour de la plate-forme. Ce lieu porte encore aujourd'hui
le nom de Jardin des fées, tradition et dénomination
populaires qu'on retrouve presque partout où durent exister des
enceintes sacrées ou autres monuments druidiques.
Un guide du village de Lutzelhouse, auquel nous demandions pourquoi
ce grand amas de pierres en ce lieu, répondit: «Dame! c'étaient
les drôlesses, les fées, qui voulaient jeter un grand pont
de pierre sur la vallée de la Brusche pour aller rejoindre leurs
diables enchaînés à Girbaden.» Depuis cette pointe
du Katzenberg un long fossé, jalonné à intervalles
réguliers de grandes pierres oblongues ou quartiers de roches, aujourd'hui
couchés sur le flanc mais qui paraissent avoir été
dressés, conduit en décrivant une légère courbe
à la porte de pierre, Thürge-Stelle, et continue de
là jusqu'aux plateaux du Borberg et de l'Eck en suivant
le contour en dos d'âne de cette longue crète. A environ deux
cents pas du Thürge-Stelle, et par conséquent à
double distance du Katzenberg le passage est barré par une énorme
table de rocher qui pourrait bien avoir été la partie supérieure
d'un grand Dolmen, dont les parois auraient été deux
roches peu éloignées. Le Thürge-Stelle se trouverait
ainsi à distance mystérieuse du Dolmen, ce que prescrivait
le rit, et cette circonstance doit contribuer à donner à
cette bizarre réunion de grandes pierres dressées et superposées
le caractère des Lichawens de la famille celtique. Il est
à remarquer qu'après la grande roche plate la ligne des pierrres
de forme oblongue continue jusqu'à la Crète de l'Eck
qui paraît couronnée aussi d'une chaire de Belen.
En général toute cette double chaîne, qui du Schneeberg
domine en se prolongeant jusqu'au Donon la vallée de la Brusche,
est toute marquée de vestiges des âges où les roches
et les pierres avaient une signification symbolique et religieuse. En regardant
bien le Thürge-Stelle on ne saurait voir là un simple
jeu de la nature. Ces quartiers de rocs se dressent trop régulièrement
en forme de potence, dont la partie transversale et supérieure s'appuie
à angle droit sur les deux supports semblables à deux Menhirs,
lesquels offrent des jours dans la direction opposée à la
grande ouverture, de façon que sous ce Lichawen on voit les
quatre points cardinaux.
Du Borberg on peut se diriger soit à l'Est vers le Schneeberg,
soit au Nord-Ouest vers le Donon. Dans les grands jours d'été
et pour qui ne craint pas un peu de fatigue, cette double course, à
partir de Haslach, est faisable en un jour.
le Hengst
Après une marche de près d'une heure sur des plateaux dont
la croupe s'allonge dans la direction opposée au Katzenberg et à
la Brusche on arrive au Hengst, et là déjà
on s'éloigne du Donou.
Le Hengst, où je n'ai pas trouvé la tête
de cheval sculptée sur une roche que d'anciens touristes prétendent
y avoir vue, est un des plus hauts plateaux des montagnes entre la vallée
de Haslach et le bassin de Dabo. Il présente sur son prolongement
à trois têtes en quelque sorte, trois groupes de rochers disposés
en chaires, et dont l'un surtout affecte les caractères d'un Dolmen
ou d'un grand Lichawen. M. Baulieu remarque avec beaucoup de raison
que le nom de Hengs se retrouve aussi en Angleterre où, à
quelques milles de la ville de Salisbury, on voit le Stone Henge(Hengen-stein),
rochers également consacrés au culte druidique suivant la
tradition locale(29). Sur le Hengst
alsacien se dresse le Hengst-Kopf qui est le principal groupe des
rochers dont il vient d'être fait mention.
Du Hengst pour aller au Schneeberg le chemin le plus
intéressant sinon le plus court est de passer par le Boller-Wald
en longeant de fort haut un profond ravin qui sépare du Schneeberg.
Ce plateau se montre vers son flanc oriental, et à peu près
à son couronnement de ce côté, ceint d'une sorte de
mur naturel en grandes roches, qui ça et là semblent présenter
quelques traces d'anciennes incisions très frustes et circulaires
faites par la main de l'homme. Cette enceinte a-t-elle été
consacrée au culte druidique? on serait tenté de le croire,
car elle se dessine autour d'un fort amas de rochers ayant des compartiments
et en quelque sorte des sanctuaires à étages différents.
On appelle cela dans le pays Murstein. Ce Murstein placé
sur le plateau prolongé du Bollerwald serait-il le Bollerstein
dont parle M. Baulieu, et qu'il place près de la Zorn dans le pays
de Dabo? Du plateau du Bollerwald ou Murstein, après
avoir traversé une partie de celui du Breitenberg, on arrive
aux fermes supérieures du Schneeberg, situées entre
la triple bosse de ce dos de montagne, le Breitenberg et le Bollerwald.
le Schneeberg
Le Schneeberg offre comme le Hengst trois groupes de rochers à distances
à peu près égales, disposés de façon
à former chaire, et flanqués par de nombreux fragments de
rochers décrivant encore assez exactement des enceintes autour de
ces trois crètes. Grâce à la nudité du Schneeberg,
on l'aperçoit de loin avec ses grandes pierres gisant çà
et là, qui pour la plupart affectent des formes oblongues, légèrement
équarries ou arrondies à un bout, et coniques à l'autre,
comme si la main de l'homme eut essayé naguères de les faire
tenir debout. On dirait que ces grands Menhirs furent destinés
à servir d'indicateurs à l'approche de l'enceinte sacrée,
à peu près comme les croix d'aujourd'hui à l'approche
d'un pèlerinage. Les trois principaux coupes, semblables à
des plates-formes de chaires druidiques, montrent dans les parties qui
surplombent les flancs de la montagne des formes qu'avec un peu d'imagination
on prend volontiers pour la figure de gigantesques crapauds dont la tête
serait tournée vers l'Orient. Ces formes, que la géologie
explique d'ailleurs suffisamment, pouvaient apparaître la nuit, à
la lueur des grands feux allumés sur les chaires par les Druides,
comme les monstres préposés à la garde du sanctuaire
et destinés à en tenir à distance les processions
des pèlerins. La roche branlante ou Lottelfels du Schneeberg
est un cône renversé et placé en équilibre sur
une autre roche lui servant de base; elle remue assez facilement lorsqu'on
la pousse, et quoique sa position soit probablement un jeu de la nature,
elle a pu avoir la destination des Roulers de la Bretagne. Les apparents
Menhirs
qui l'entourent concourent à lui donner ce caractère. D'ailleurs
les pierres vacillantes ou de divination des Celtes ont pu servir
aux superstitions de leur culte, quoiqu'étant le produit du travail
de la nature, le granit se décomposant circulairement, et les rochers
granitiques prenant ordinairement la forme circulaire. En général
si des rochers bizarrement groupés, jalonnés à distances
assez égales par d'autres roches, et ayant presqu'au centre d'une
ligne courbe des quartiers de rocs applatis comme des pierres de sacrifices
ou vacillants sur leur base comme des Roulers, peuvent donner et
justifier l'idée de chaires de Belen, de Menhirs,
de Dolmen, le Schneeberg doit avoir possédé un Cromlech.
Cette montagne a d'ailleurs conservé, pendant le moyen-âge
et presque jusqu'à nous, une renommée d'ancienne consécration
religieuse ou d'anciennes superstitions diaboliques. Les procès
de sorcellerie du dix-septième et du seizième siècles
font foi qu'elle servait ou passait pour servir au sabbat des sorciers.
Ces documents parlent d'une jeune femme de Wasselonne brûlée
comme sorcière en 1615, qui avait avoué, (grâce à
la torture) s'être trouvée au sabbat sur le Schneeberg et
y avoir vu ou senti le diable. Pendant que nous faisions remuer le Lottelfels,
une jeune fille qui gardait des chêvres près de là,
et qui était d'une des fermes du Schneeberg, nous regardait avec
une sorte de curiosité effrayée. L'un de nous lui demanda
si elle ne voulait pas consulter la pierre de divination pour savoir si
son amant lui serait fidèle. «Oh non, monsieur, répartit-elle
naïvement, cela nous porterait malheur, à lui et à moi!
»
La vue que l'on a du Schneeberg est admirable. D'un côté
l'Alsace et le prolongement des Vosges jusqu'à Niederbronn, les
montagnes de Dabo, de Haberacker, le Kochersberg, Strasbourg, le Rhin,
la Forêt-Noire, puis une échappée sur la vallée
de la Brusche, puis les Vosges lorraines allant en s'abaissant par degrés
vers la plaine de Lunéville et de Nancy, puis Girbaden, le Champ-du-Feu,
Ste-Odile.
Du Schneeberg, pour aller au Donon, vous continuez à suivre
la crète des montagnes, ayant presque toujours leurs parties boisées
à vos pieds et marchant sous le soleil et le vent sur de hauts plateaux
tapissés de bruyères ou d'une herbe courte et brûlée
par le grand air. Vous passez d'abord au Hasel-Nuss-Kopf, puis au
Hell,
à l'EichelBerg, au Noll, au Gross-Mann, au
Haselsprung.
Sur toutes ces montagnes les mêmes traces d'appropriation des
grandes roches au culte primitif des races celtiques se reproduisent. On
se plaît à rêver dans ce repos des plus hautes solitudes
des Vosges à ces temps ante historiques où la consécration
des pierres était peut-être la constatation poétique
des grandes convulsions de la nature qui précédèrent
et suivirent le déluge. Le dieu Vogesus veut encore apparaître
sur ces Vosges qui lui doivent ou lui donnèrent leur nom. Il y parle
de ces premières tribus de Galls qui adoraient des objets matériels,
pierres, vents, fontaines, puis des Kimris et de leurs Druides civilisateurs
qui, s'assimilant les mythes populaires, faisaient de ces pierres consacrées
les temples de leur théogonie, se groupaient sur les montagnes,
s'y entouraient de mystères, et dominaient à la fois par
la terreur de leurs rits, par la supériorité de leur intelligence,
les colons sauvages de la plaine.
Et tandis que les sommets de la double chaîne des monts entre
le val de la Brusche et le pays de Dabo se sont conservés celtiques
pour ainsi dire, n'évoquant le souvenir que des Dolmens, des Cromlechs,
des Peulwans, les flancs de cette même chaîne rappellent d'autres
époques de la colonisation des Gaules, et nous parlent des Romains.
Wisches
La voie de ces derniers, qui sans doute quittait le cours de la Brusche
pour remonter le vallon de la Hasel, et contournait les flancs du Katzenberg,
se retrouve non pas à Wich, comme on le croit communément,
mais dans la vaste banlieue de Wich, à un endroit qu'on nomme encore
aujourd'hui le Haïte, (Heyden-Weg?). Elle paraît avoir
longé, en la dominant de haut, la vallée de la Brusche, mais
à partir de ce point elle monte davantage afin d'atteindre au col
formé par les deux Donons. Des grandes pierres en général
équarries sont ses insignes les plus apparents; elles appartenaient
pour la plupart aux margines, rebords de la voie, mais d'autres plus enfoncées
en terre ont pu former le rudus, ou terrassement inférieur.
Quant au nucleus, terrassement intermédiaire(30)
en mélange de pierre et de ciment, et à la summa crusta,
pavage régulier au-dessus de nucleus, ces deux parties étant
plus exposées aux ravages des siècles et des saisons, se
laissent plus difficilement reconnaître; cependant des restes de
ciment, et de pâte d'empierrement ont été, dit-on,
relevés sur le parcours de cette voie, aux environs de Heiligen-Berg,
et sur le versant vers Saint-Quirin. Il est d'ailleurs assez probable que
les voies secondaires ou particulières n'avaient pas toujours les
trois degrés ou couches d'empierrement, terrassement, et pavage,
qui caractérisent les voies principales et officielles de l'empire,
et que le rudus et la summa crusta furent souvent, surtout
dans les montagnes, une seule et même chose. Aucune colonne milliaire
ne jalonne, il est vrai, et ne paraît avoir jamais jalonné
la voie romaine ou gallo-romaine d'Argentoratum au Donon; mais les
colonnes milliaires ne furent d'usage prescrit que sur les grandes voies
militaires et préfectorales; elles ne pouvaient être qu'un
objet de luxe sur les voies moins importantes, ou agraires, que
le cursus fiscalis ou publicus (poste impériale) ne
parcourait pas, et que ne jalonnaient pas de distance en distance les relais
publics et lieux de halte, (mansiones et mutationes).
Ce chemin des païens, cette chaussée dite si improprement
des Sarrasins, cette voie agraire on particulière
de l'époque gallo-romaine, eut-elle sa raison d'être dans
quelque chemin antérieur conduisant au pèlerinage druidique
du Donon et de là au pays des Leuciens et des Médiomatriciens?
Il est assez raisonnable de le conjecturer, sinon pour les Leuciens, dont
l'établissement était outre-Vosges, du moins pour les Médiomatriciens
qui, étendus d'abord jusqu'au Rhin, furent refoulés par les
Triboques jusqu'aux Vosges et, suivant Schoepflin, jusques sur le versant
occidental des Vosges. Avant l'organisation romaine, de nombreux chemins
devaient sillonner les vallées vosgiennes et conduire les nombreuses
processions de pèlerins aux sanctuaires des Druides établis
sur les montagnes. Ces chemins celtiques ou kimriques n'ont pu nous être
conservés, car ils n'étaient que des sentiers plus ou moins
frayés en comparaison des voies du peuple-roi, mais il est possible
d'en deviner la direction dans plusieurs parties des Vosges, et entre autres
dans cette partie des montagnes du val de la Brusche. C'est ainsi qu'en
remontant la longue ravine du Dunbacher-Berg ou Dunbacher-Thal
pour aller au Schneeberg, on suit un chemin très encaissé,
marqué de distance en distance par des amas de pierres sèches,
et gagnant ou plutôt traversant une espèce de plateau ou de
plate-forme à deux tiers de hauteur de la montagne, en saillie,
que l'on appelle encore Alt-Matt et qui est tout jonché d'un
amas de pierres moussues et blanchâtres semblable à un gall-gall
affaissé sur lui-même. Or les Gaulois comme en général
les peuples antiques placèrent volontiers leurs chemins ou les chemins
de leurs sanctuaires auprès des tombeaux.
Aux abords du Donon ou des Donons, car deux têtes jumelles couronnent
le col par où passait la voie antique et par où passe encore
le chemin de Wich à Saint-Quirin et à Abreschwiller, les
groupes de rochers disposés en chaires sur les plateaux disparaissent;
mais en revanche les grandes pierres oblongues, en forme d'équerre,
se présentent couchées sur le flanc à des distances
presque symétriques, paraissant vouloir indiquer, malgré
leur position horizontale, l'approche du grand sanctuaire du Donon, ce
qui était le rôle des Menhirs.
le Donon
Le Donon est entre tous les monts des Vosges le mont archéologique
par excellence. Dom Calmet, Schoepflin, Mabillon, Ruynart lui ont consacré
leur érudition. Temple de l'époque gallo-romaine, cromlech
de l'époque kymrique ou peut-être même gaëlique,
il redit toutes les religions de la Gaule antérieures au christianisme.
Schoepflin en fait un temple de Mercure, et plusieurs bas-reliefs décrits
avec beaucoup de soin par lui et portant les attributs ordinaires de ce
dieu, semblent par leur découverte successive lui donner gain de
cause. Il compte neuf Mercures existant de son temps au Donon, et il assure
que vingt ou trente ans auparavant on en comptait quatorze.
Dom Ruynart cite une inscription qu'il aurait lue sur une colonne tripartite
trouvée au Donon, et qui attesterait la dédicace du temple
à Jupiter(31). Schoepflin,
qui se montre disposé à douter du fait, cite une autre inscription
attestant la dédicace à Mercure et à Hécate,
qui n'aurait déjà plus existé de son temps, mais dont
il devait la communication à Dom Calmet(32).
Ce dernier voit une Diane chasseresse avec un cerf à ses pieds dans
un des Mercures au bouc décrits par Schoepflin, et en conclut que
le temple du Donon était aussi dédié à Diane;
quant à ces Mercures de Schoepflin, dont les plus remarquables appartiennent
aujourd'hui au Musée de Strasbourg, ils sont loin de présenter
tous les attributs de ce dieu. La critique moderne a même destitué
deux d'entre eux des honneurs divins pour les restituer, à cause
de leur saie, à la vénération mystique des Gaulois
pour quelque chef puissant ou quelque Druide célèbre; et
Schoepflin lui-même cite un bas-relief trouvé au Donon et
représentant un homme en long sagum qu'il avoue ne pouvoir,
avec la meilleure volonté du monde, admettre pour un Mercure.
Quoique depuis Dom Calmet et Schoepflin chaque amateur d'antiquités,
pouvant disposer d'une charette attelée de boeufs, ait été
glaner quelque bas-relief au Donon, ont trouve encore sur les raides talus
de l'un de ses cônes élancés quelques échantillons
de statues brisées et surtout de reliefs représentant, tantôt
le fragment du corps d'un homme en tunique ou en saie plus ou moins longue
avec bourse ou peut-être hachette ou coin à la main, semblable
au clabro vosgien, tantôt un corps nu, avec ou sans parties
sexuelles, au torse épais et saillant aux hanches, aux jambes grêles,
tenant un caducée ou une sorte de bâton recourbé en
forme de crosse d'évêque, probablement quelque Mercure-Wodau
de la première fusion gallo-romaine ou tribocco-romaine. Les attributs
de ces derniers sont en général assez bien marqués,
cependant l'un d'eux montre à ses pieds, dans l'angle du cadre de
pierre, un cerf ou peut-être un bouc aux cornes disproportionnées.
Un autre accuse le caducée, dont les serpents forment un cercle
ou anneau au-dessus d'un long bâton. Un troisième fragment,
à l'abdomen très prononcé, avec une sorte de rainure
ou de collier au cou, paraît tenir appuyé sur sa poitrine,
soit un court caducée, soit une serpette ou faucille. C'est apparemment
cette figure, dont les parties sexuelles ne sont accusées que par
une sorte de point, que Dom Calmet donne pour une Druidesse(33).
Ces diverses sculptures du Donon, tant celles enlevées pour
les musées que celles encore laissées à leur place
historique, appartiennent à des périodes artistiques différentes.
Ainsi, tandis que les unes offrent un dieu ou un héros ou un sage
de style évidemment barbare, évidemment gaulois, d'autres
se rapprochent davantage du style classique, et semblent attester l'intrusion
de l'art romain ou des imitateurs de l'art romain dans ce sanctuaire d'abord
tout gaulois. Les premières comme les secondes, d'ailleurs, ne peuvent
être antérieures à la conquête romaine, et caractérisent
cette époque de transition des cultes gaulois au polythéisme
gréco-romain qui fut la suite de la conquête et le résultat
de cette adroite politique d'assimilation des dieux des peuples vaincus
à leurs propres dieux que pratiquaient partout les Romains. Sous
ce rapport les caducées reconnus à quelques figures du Donon
sont dignes de remarque, car les Teuth ou Teutah des Celtes,
les Wodans des Triboques et peut-être des Médiomatriciens,
ne devinrent des Mercures armés du caducée que sous l'inspiration
du génie romain. L'opinion des antiquaires qui proclament le Donon
un temple Panthéon est donc parfaitement admissible en ce sens que
le Donon accorda l'hospitalité aux dieux des Romains parmi les dieux
du pays et vit peu à peu les premiers se substituer aux divinités
gauloises. Et il paraît aussi parfaitement acquis que le dieu le
plus généralement adoré au Donon était le Mercure-Wodan,
personnification de cette fusion si facile aux polythéismes de l'antiquité.
Au surplus le plus grand nombre des sculptures du Donon paraît appartenir
à des pierres tumulaires, et ces tombeaux placés dans un
sanctuaire sur une haute montagne attestent à la fois les usages
gaulois et germaniques et l'initiation aux arts plastiques apportés
en Gaule par la conquête romaine.
Mais le bas-relief le plus remarquable du Donon, le plus caractéristique,
le plus antique, le plus digne de regrets, car une main sacrilège
d'antiquaire l'a enlevé depuis quelques années, est ou était
ce sanglier prêt à combattre un autre quadrupède, sculpté
avec l'inscription Bellicus Surbur (BELLICcVS - SVRBVR) sur la face
méridionale du roc principal de la cîme du Donon. Ce petit
groupe, dont l'animal le moins reconnaissable, a été pris
par Dom Calmet et par Schoepflin pour un chien, par Montfaucon, par Ruynart
et par d'Alliot pour un lion, et qui pourrait être, à en juger
par l'espèce de corne recourbée en avant de sa gueule entr'ouverte,
un taureau ou un jeune aurochs, rappelle un des attributs du Sus Gallicus
et dénote une origine druidique presqu'incontestable. Le travail
en est très-fruste, exécuté dans une sorte de doucine
ou creux, avec presque point de saillie, à la manière des
Egyptiens. L'inscription sur la surface extérieure du rocher doit
être postérieure à l'exécution du bas-relief,
qui est un curieux échantillon de la sculpture gauloise antérieure
aux Romains, et appliquée, non pas à un monument funéraire,
mais à l'ornementation symbolique d'un rocher dans une enceinte
sacrée. Il semble raconter toute l'histoire primitive du Donon,
et l'on ne saurait assez regretter qu'un zèle mal entendu l'ait
détaché du roc qui depuis tant de siècles lui servait
de cadre pour le transporter, je crois, au musée d'Epinal. Si l'étude
des monuments de la Gaule peut jamais faire retrouver l'histoire des civilisations
antérieures à la première époque romaine, c'est
surtout en laissant ces monuments. à leur place qu'on parviendra
à les comprendre et à en tirer plus d'inductions, car là
surtout ils ont une signification complète. Pourquoi donc l'administration
qui sait bien empêcher l'enlèvement des feuilles mortes et
des chablis dans les forêts des Vosges ne s'opposerait-elle pas aussi
à l'enlèvement des pierres sculptées ou des débris
d'enceintes antiques? Le pauvre dieu Vogesus ne mériterait-il pas
quelque peu aussi sa protection?(34)
Quant au temple du Donon, temple Panthéon ou temple du seul
Mercure, on n'en retrouve plus d'autres traces, et déjà du
temps de Schoepflin on n'en trouvait guères plus d'autres traces
qu'un parallélogramme d'environ onze mètres de long et de
près de huit mètres de large, avec des restes de murs de
80 centimètres d'épaisseur. Quelques unes des pierres équarries
de ce mur offrent des entailles destinées à recevoir des
tenons en fer ou en bois, mais les fondations n'ont plus que la hauteur
d'une seule assise. Des tronçons de pilier, des pierres d'angles,
des espèces de chapiteau dont la partie saillante est grossièrement
taillée en biseau, des morceaux de tuilots à rebord, quelques
débris de poteries d'une terre rougeâtre avec un vernis noir,
enfin un tronc de colonne découvert récemment d'environ 50
centimètres de diamètre, sont tout ce qui reste des trois
temples ou édifices que les moines anciens de Senones et de Moyen-Moutier
ont vu sur le plateau du Donon et dont Schoepflin s'est plu à reconstruire
dans l'Alsatia illustrata la partie que nous venons de reconnaître.
Ce temple, s'il a existé, ou cette maison de Druides déjà
façonnés au confort des habitations bâties, ou cette
nécropole, ne saurait dans tous les cas être antérieure
à l'époque gallo-romaine.
Cependant les rochers qui couronnent le front de la principale tête
des deux Donons, et sur l'un des côtés desquels se dessinait
le groupe du sanglier, paraissent avoir été la base d'une
antique construction, d'une caucella peut-être qui y aurait
succédé à la simple plate-forme celtique, ou chaire
de Belen. Cette base de rochers, aujourd'hui prosaïquement coiffée
d'une ridicule pyramide moderne, a pu aussi servir à un Dolmen.
Si le Donon en raison de sa hauteur et de son nom même, de racine
celtique, Dun, mont par excellence, a plus de débris sculptés
que d'autres monts des Vosges, c'est que probablement il fut et resta plus
longtemps un pèlerinage révéré, où l'on
accourait de loin, et dont les gardiens ou desservants surent, même
sous les Romains, conserver leur prestige. Bien avant la conquête
, bien avant ses pierres sculptées, il était déjà
une enceinte consacrée soit au culte du dieu unique et secret des
Druides, soit au culte des dieux terribles du peuple. Ces rochers dont
les intervalles semblent avoir été élargis de main
d'homme afin de servir de passages ou de conduits secrets dans les cérémonies
du culte, rappellent les artifices, si connus des prêtres égyptiens,
et expliquent la fantasmagorie des fêtes de Belen ou d'Esus, alors
que les sages et les savants qui avaient nom Druides, ne dédaignaient
pas de descendre jusqu'aux jongleries pour conserver une influence salutaire
sur le vulgaire ignorant et superstitieux. Dans les commencements de la
théogonie celtique, les grandes assises de rochers du haut Donon
étaient flanquées, comme aujourd'hui, d'un côté
par la petite plate-forme de rochers au-dessus de la fontaine, sur le prolongement
Nord-Ouest de la crête elle-même, de l'autre par la plate-forme
de rochers de la cime du petit Donon. Ces trois plate-formes, ces trois
chaires se répondaient, elles allumaient à la fois, à
un signal donné, leurs feux de Belen, ce dieu de la lumière
et de la chaleur dessicatrices et fécondatrices du monde après
le déluge. A l'apparition de cette triple flamme du Donon toutes
les chaires des montagnes jusqu'au Schneeberg s'illuminaient, sans doute,
donnant à leur tour le signal de pareilles illuminations à
toutes les chaires de Belen de la grande chaîne des Vosges. Et à
la vue de tous ces feux des montagnes, les populations de la plaine se
mettaient en fête et s'apprêtaient à partir en processions
pour les pèlerinages aux sanctuaires consacrés, soit par
quelque tumulus antique, soit par la résidence de quelque Derwid
ou de quelqu'Ovate célèbre par son mysticisme et ses
connaissances médicales, agricoles, astronomiques. Puis le culte
simple du feu sur les grandes pierres, emblême des volcans éteints
des Vosges, ne suffisant plus à l'influence des prêtres celtes
, les Cromlechs et les Dolmens se remplirent de mystères,
bardant pour les adeptes des communautés kymriques du druidisme
le repos, la liberté de l'étude, et ne montrant aux profanes
que des flammes bizarres serpentant sur les rochers, ou du sang coulant
entre leurs joints. Et plus tard, quand des tribus germaines aux traditions
scandinaves franchirent le Rhin, quand les Triboques chassèrent
les Médiomatriciens de la plaine appelée aujourd'hui Basse-Alsace,
les refoulèrent, puis les suivirent dans les Vosges, peut-être
des prêtres de l'Odin germain, de Wodan, vinrent-ils aussi chasser
les prêtres d'Esus du Donon, substituant leurs dieux à forme
humaine au dieu immatériel du druidisme, et préparant par
là l'invasion du sanctuaire du Donon au polythéisme plastique
des Romains.
On pratique encore aujourd'hui, aux environs du Donon et surtout dans
la vallée de Saint-Quirin, un usage qui semble dater des Druides
et se rattacher au culte d'Esus, le dieu principal, le dieu auquel était
consacré le gui.
Les feuilles du chêne mêlées à celles de
cette plante parasite, tressées en chapelets et trempées
dans l'eau des sources descendant du Donon, y sont employées pour
la guérison de certaines maladies, pour celle du haut-mal entre
autres et pour une maladie de la peau appelée dans le pays le
mal de Saint-Quirin.
Cette croyance à l'efficacité médicale du gui
est donc aussi un monument de l'histoire druidique du Donon, et caractérise
cette première époque de sa consécration, comme les
pierres tumulaires cunéiformes trouvées sur ses flancs et
substituées à l'usage des Barrows et des gall-galls
pouvaient caractériser la seconde époque, celle de l'invasion
des Triboques, et comme les Mercures-Wodans caractérisent la troisième.
Mais il faut enfin descendre de ces hautes solitudes si hantées
des fantômes de l'antiquité. La croupe prolongée du
Donon se déverse d'un côté sur un col qui bientôt
se fractionne en deux profonds vallons. C'est Framont, Ferratus-Mons,
Fractus-Mons,
Pharamundi-Mons,
Francken-Berg;
étymologies diverses plus ou moins laborieusement échaffaudées
par l'érudition des Mabillon, des Montfaucon, des Schoepflin(35).
Que ce nom vienne du tumulus de Pharamond ou, comme semblent l'indiquer
divers signes géologiques, de quelqu'ancien volcan et de ses cataclysmes,
lorsque du Donon ou Altitona(36)
on descend à Framont, on se trouve aussitôt tombé d'un
monde dans un autre monde. Tout à l'heure vous rêviez Cromlechs,
Triboques, civilisation gallo-romaine des Vosges, à présent
le bruit des marteaux de forge, les chants joyeux d'ouvriers, l'aspect
d'un moderne clocher de village, d'une large route en spirale vouée
aux lourds attelages des rouliers, toute la vie enfin de l'industrie, vous
ramènent aux pensées d'actualité, aux intérêts,
aux affaires aux regrets égoïstes, aux petites ambitions de
ce temps-ci. Vous êtes descendu du ciel des vieux âges dans
ce prosaïque dix-neuvième siècle où un peu d'argent
est le but des efforts de tous. Et à Framont tout marche ou veut
marcher vers ce mirage du gain, jusqu'à ces noirs forgerons aux
haillons couleur de rouille, jusqu'à ces jeunes montagnardes aux
pieds nus qui vous offrent contre une pièce de monnaie les échantillons
de la nouvelle mine de pyrite. D'ailleurs ces scènes du travail
moderne sont riantes à Framont, elles se parent de la beauté
du site, de cette onde bruissante qui tombe des pentes de la montagne,
de ces grands sapins qui tapissent les parois de la vallée. Là
volontiers on se repose après la longue course du Donon, et là
aussi je dois laisser reposer mon lecteur.
L. Levrault, Revue d'Alsace (1852)
(*) J'ai rajouté les
sous-titres pour faciliter la lecture.
(1) Grandidier, Histoire des évêques
de Strasbourg, pages 213, 229, 32 du tome 1er.
(2) Idem, page 287 du tome 1er et numéros
63 et 91 des titres justificatifs.
(3) Schoepflin, Alsatia illustrata,
5 230, tome 1er, et Schweighauser, Antiquités de la Basse Alsace
page 92
(4) Schoepflin, Alsatia illustrata,
période germanique, § 236
(5) Schoepflin, Alsatia illustrata,
période germanique, § 256
(6) Hertzog, livres III CL VIII, pages 27
et 131.
(7) Hertzog, livres VIII et VI
(8) Schweighauser, Antiquités de
la Basse-Alsace, page 92
(9) Wursteisen, page 74, tome évêques
, page 230.
(10) Grandidier, Histoire des évêques,
page 380, tome 1er
(11) Schiltes, in glossario Teutonico,
page 572
(12) Grandidier, Histoire des évêques
tome 1er, page 382.
(13) Schoepflin, Alsatia illustrata,
période germanique
(14) Schweighauser, Antiquités,
page 91
(15) Schweighauser, Antiquités,
page 95.
(16) Schoepflin, Alsatia illustr.,
259 de la partie germanique.
(17) ldem, ibidem.
(18) Albert de Strasbourg, in vitâ
Bertholdi, page 175, et Koenigshoven, Chronicon alsat., cap.
V, pag. 322.
(19) Schoepflin, Alsatia illustr.
tome II
(20) Schweighauser, Antiquités,
page 96.
(21) Schoepflin, Alsatia illustr,
tome II, 397, et Schweighauser, Antiquités de la Basse-Alsace
page 64.
(22) Schoepflin, Alsatia illustr.,
tome Ier.
(23) Pfeffel, Histoire du droit public
d'Allemagne, tome Ier, page 376.
(24) Specklin, Arch., II, cap.V, page 88.
(25) Schweighauser, page 62.
(26) Grimm, Deutsche Grammatik, et
le Dictionnaire étymologique de Meidinger
(27) Schweighauser, Antiquités,
page 65.
(28) Schoepflin, Alsatia illustr,
Pars Gerrnanica, PP. 297.
(29) Baulieu, Recherches archéologiques
sur le comté de Dagsbourg, pages 24 et 268.
(30) Bergier, Grands chemins de l'empire,
liv. II, chap. XVIII.
(31) Dom Ruynart, Voyage de Lorraine et
d'Alsace.
(32) Dom Calmet, Notice de Lorraine,
tome 1er, figure 4.
(33) Voir, pour les sculptures du Donon,
les planches de l'Alsatia illustrata, tome ter ; celles de Montfaucon
Antiquité expliquée; celles de Dora Martin, Religion
des Gaulois, article des Mercures sans sexe ; celles de Dom Calmet,
Notice de la Lorraine. Toutes planches fort inexactes.
(34) On assure qu'aujourd'hui l'administration
forestière ne permet plus l'enlèvement des pierres du Donon.
(35) Mabillon, Dissertation sur les tombeaux
des rois de France, tome II.
Montfaucon, Antiquité expliquée, livre V, chap.
II.
Schoepflin, Alsatia illustrata, tome Ier.
(36) Le nom d'Altitona est donné
aussi au Mont Sainte Odile ou Hohen-Burg. Ce dérivé,
latinisé du mot celtique Dun ou Tun (hauteur, élévation
de terre), peut également bien s'appliquer aux deux montagnes, toutes
deux pourvues d'établissements à l'époque gallo-romaine,
l'une, le Donon, ayant eu une consécration plus religieuse; l'autre,
le Mont Sainte-Odile, paraissant avoir appartenu davantage au système
de défense militaire.
Les paysages naturels du Val de Bruche
Henri Vogt
Le val de Bruche, comme celui de la Fecht ou du Giessen, frappe par son
ampleur :
vallée aérée et ouverte de moyenne montagne, il ne
connaît que deux resserrements entre des versants rocheux et
raides: l'un tout relatif entre Heiligenberg et le confluent de la
Hasel, l'autre plus important entre Rothau et Fouday.
Partout ailleurs, il offre une circulation facile en bordure de
vallée sur des «trottoirs» plus ou moins continus
dominant le fond de vallée inondable. Il fournit ainsi, par le
Col de Saales (556 m) ou celui du Donon (739 m), qui semble avoir
été pratiqué abondamment à l'époque
proto-historique, un passage facile entre le Fossé Rhénan
et le Plateau Lorrain à travers les Vosges du Nord.
Ces caractéristiques dérivent des conditions de son
installation.
I. Une vallée ancienne
Si l'on étudie de manière systématique les
altitudes des interfluves du Bassin de la Bruche, on constate qu'ils
s'ordonnent de manière assez systématique en niveaux,
tant rive gauche que rive droite, autour de 500 m, 650-700 m, 850 m et
1 000 n. Les niveaux 1000 m et 850 m correspondent au Massif du Champ
du Feu, avec un abaissement progressif vers le Nord-Est, ainsi que, au
Nord du cours de la Bruche, à l'alignement de sommets limitant
le bassin-versant du Donon au Rocher de Mutzig et à l'Umwurf. Le
niveau 650 m accompagne la Bruche de part et d'autre de son cours
depuis la source jusqu'à Lutzelhouse, ensuite la rive droite
seulement jusqu'à Mollkirch ; les valeurs avoisinent
plutôt 700 m en amont de Schirmeck. Le niveau 500 m forme une
bande de replats des deux côtés de la Bruche; les niveaux
inférieurs ourlent nettement le cours de celle-ci en
s'imbriquant étroitement.
Ces systèmes d'interfluves qui recoupent des roches
cohérentes, sont autant d'étapes de l'évolution de
la vallée, de son creusement progressif. Ils font penser, si on
essaie de les reconstituer, à des vallées largement
ouvertes à rebords en pente douce telles qu'elles existent
actuellement par exemple dans les milieux de savane: témoins
d'époques à climat suffisamment chaud, de type tropical
ou subtropical, pour ameublir en superficie la roche cohérente
et la rendre ainsi sensible à l'action d'un ruissellement non
concentré, sous l'influence d'averses intenses, et à
saison suffisamment sèche pour limiter le couvert
végétal et permettre ainsi l'existence d'un tel
ruissellement.
Ceci ne veut pas dire que de tels climats aient régné
constamment, ni qu'ils soient exactement semblables à des
climats existant actuellement en basse latitude; mais l'explication des
faits exige des combinaisons d'actions atmosphériques analogues.
Nous avons donc là les restes soulevés du plateau que
devait être le Massif vosgien à la fin de l'ère
tertiaire. Les élargissements perchés de têtes de
vallées sont caractéristiques comme à Grendelbruch
ou à Bellefosse, restes probables de ces anciennes
vallées maintenant perchées au-dessus du niveau des
confluences: voyez l'incision remarquable de la Grendel.
Il n'est pas possible de dater ces aplanissements avec
précision, mais il y a quelques raisons de penser qu'ils se
placent dans une fourchette comprise entre l'Oligocène (il y a
environ 35 millions d'années) et le Pliocène (il y a 5
à 10 millions d'années).
Des repères chronologiques apparaissent pour les
époques plus récentes. A des altitudes comprises entre
300 et 350 m s'étend sur la rive gauche de la Bruche, entre
Lutzelhouse et Niederhaslach, une banquette portant des
dépôts de gros blocs et de sable provenant pour
l'essentiel des affleurements de grès vosgien dominant la
vallée au Nord, donc déposés par les affluents;
ces blocs ont perdu la couleur rose originelle et sont
blanc-grisâtres ; dans le cadre régional, des
dépôts, qui ont ces caractéristiques, datent du
début de l'ère quaternaire, d'il y a deux à trois
millions d'années. Les neuf dixièmes de l'entaille de la
Bruche, depuis les sommets, étaient donc déjà
accomplis à cette époque.
Les entailles successives, de plus en plus étroites, sont
liées pour leurs caractéristiques d'ensemble au
soulèvement plus ou moins continu du Massif Vosgien durant la
deuxième moitié de l'ère tertiaire et l'ère
quaternaire. La discontinuité du creusement, qui se manifeste
dans le paysage par une allure en escalier, peut être dûe en
partie à la discontinuité dans le temps du
soulèvement, et en partie à l'influence sur le
comportement des cours d'eau de périodes de
végétation couvrante, chaudes au Tertiaire et
tempérées au Quaternaire, qui font qu'ils sont peu
chargés en sédiments, ce qui les amène à
inciser. Les deux types de situations s'imbriquent sans doute de
manière subtile.
Le tracé des affluents de la Bruche se calque
étroitement sur le réseau de fractures de la roche,
exploité par les eaux courantes au cours de l'incision: voyez le
parallélisme des cours de la Rothaine, de la Chergoutte et de la
Climontaine d'une part, du Netzenbach, du Soultzbach et de la Hasel de
l'autre, et le cours à angles droits de la Magel.
A l'ère quaternaire, la plus grande partie des
dépôts de versants et de fonds de
vallées est due aux périodes froides qu'elle a connues
à plusieurs reprises, car le froid limitait la couverture
végétale ou même l'empêchait
entièrement: les débris de roche ne sont alors pas
retenus sur les versants, débris qui sont par ailleurs abondants
parce que le gel fait éclater les roches directement
exposées aux variations de température et
particulièrement à la pénétration du gel.
Ces débris sont souvent amenés dans les vallées en
masses importantes par suite de la présence momentanée de
masses d'eau importantes, lors du dégel saisonnier, eaux qui ne
s'infiltraient pas parce que le sous-sol restait gelé;
d'où des écoulements momentanés multipliés
par dix par rapport aux valeurs actuelles.
Pour le dernier demi-million d'années, on peut distinguer
quatre niveaux d'accumulation étagés dans la
vallée, qu'il s'agisse d'alluvions fluviatiles de la Bruche ou
de dépôts de confluence: les replats au Nord d'Urmatt et
au Nord du Schweizerhof d'une part; ensuite les niveaux qui ourlent le
rebord sud de la vallée, de manière discontinue, depuis
l'aval du confluent de la Rothaine jusqu'à l'aval de Muhlbach,
auxquels on peut rattacher, rive gauche, celui qui porte la partie
d'Urmatt en amont du confluent du Soultzbach ; puis le niveau plus bas
qui porte une partie de Wisches, et enfin, le fond de vallée.
II. Les paysages
Les types de paysages, les systèmes de pentes se
répartissent en fonction de l'éloignement du fond de la
vallée principale, éloignement qui détermine la
plus ou moins grande importance de l'entaille des affluents et donc en
partie la raideur des versants, et surtout la répartition des
roches affleurantes. On peut distinguer un certain nombre de types :
Les paysages de montagne
Le type Donon, caractérisé par des corniches raides
nourrissant des accumulations de gros blocs. C'est la couverture de
grès du début de l'ère secondaire, surtout de
grès vosgien, sur le socle d'âge primaire qui
détermine l'association de plateaux et de versants assez raides;
en effet, cette roche cohérente en général,
perméable, siliceuse donc peu susceptible à l'attaque
chimique a subi les effets du gel des périodes froides, donnant
des blocs qui glissent, nombreux, enrobés de sable auxquels la
neige venait se mêler. Si ces blocs arrivent sur un soubassement
de roche meuble ou préalablement décomposée,
constituée de matériel suffisamment fin pour se lier avec
l'eau et former une masse boueuse qui s'écoule sur les versants,
par solifluxion, surtout sous l'influence du gel et de l'alimentation
en eau par les sources qui ourlent toujours le contact entre le
grès perméable et la roche sous-jacente
imperméable, ils se mettent à fluer dans la masse en
formant de vastes ondulations. On le voit particulièrement bien
au Nord du Nideck, et autour du Climont.
Ce paysage forme toute la corniche qui limite le bassin de la Bruche
à l'Ouest et au Nord, depuis la Noire Côte jusqu'à
l'Umwurf, le Climont, et de manière moins caractéristique
les plateaux du Fackenkopf, de Guirbaden et de Mollkirch.
Le type Champ-du-Messin domine le Sud du bassin et s'étend
sur les roches cristallines granitoïdes. Les pentes sont moins
raides en moyenne, les versants souvent irréguliers. La
décomposition de la roche s'est faite de manière
très inégale, selon la différence de
densité de la fracturation de la roche, laissant subsister des
rochers ruiniformes. Des zones en creux où la
décomposition de la roche a été intense, comme
à Grendelbruch ou Bellefosse, alternent avec des zones moins
attaquées qui forment les crêtes aplanies. La fourniture
de blocs est généralement moins abondante que dans le cas
du type précédent, et très inégale. Le
matériel a été déplacé par la
solifluxion et aussi un ruissellement saisonnier de fonte des neiges.
Le type Nideck, qui se développe dans les roches volcaniques
de la fin de l'ère primaire, caractérisées par des
affleurements de roches particulièrement résistantes
à la formation de versants en pente douce, d'où des
escarpements relativement importants dont le paysage le plus
caractéristique est la vallée de Nideck ; c'est
grâce à ces roches que l'on trouve là dans les
Vosges, la seule cascade en-dehors du domaine autrefois englacé.
Les dépôts de versants sont constitués surtout de
cailloux anguleux de taille modeste qui, selon le cas, ont
soliflué ou glissé sur les versants. On trouve ce type
dans les hauts bassins-versants du Netzenbach et de la Hasel.
Le type Grandfontaine correspond à l'affleurement d'un
complexe de roches sédimentaires, surtout schisteuses, et
volcaniques de l'ère primaire. Il ressemble au type
précédent, à l'exception des escarpements. Il
occupe le bassin du Grand Goutty et une bande au Nord et au Sud de la
Bruche jusqu'à Urmatt.
Les paysages de collines
A l'aval de la montagne, les collines sous-vosgiennes contrastent par
des paysages beaucoup plus ouverts, où les vallées
occupent une plus grande place.
Le type Rocher de Mutzig occupe une bande du Sud-ouest au Nord-est
allant de l'Eichwald à Soultz-les-Bains où domine un
plateau calcaire entaillé par des vallons peu incisés aux
flancs adoucis.
Le type Balbronn occupe un fossé relativement effondré
où dominent marnes et calcaires marneux; il étire ses
molles ondulations parallèlement à l'ensemble
précédent de Niederhaslach à Traenheim.
Le raccord avec la montagne se fait partout par une
dénivellation marquée. Au Nord de Niederhaslach se sont
étalées au pied de la corniche, lors des périodes
froides successives, de vastes langues de blocs issus du grès
vosgien, formant un piémont original.
Quelques coutumes et costumes
Gaby Jasko et Marguerite Doerflinger
Ce n'est qu'avec quelques réticences et beaucoup de
discrétion, que le val de Bruche déploie son long
cheminement aux yeux du promeneur charmé, se laisse
pénétrer jusqu'au fond de ses étroites
percées latérales, pour livrer peu à peu son
histoire, ses mystérieuses légendes, son passé
lointain, ses us et coutumes d'autrefois. Tels les jeux d'ombre et de
lumière sur les versants de ses montagnes sacrées, ce
passé resurgit parfois dans le scintillement d'une coiffe
ancienne, à travers les notes grêles d'une
mélopée, dans l'esquisse d'un pas de danse autour d'un
feu de joie sur la colline, dans les souvenirs
égrénés durant les longues veillées
d'hiver.
C'est avec une calme lenteur que s'ouvrent devant nous les vieux
albums de famille, aux photos jaunies, permettant néanmoins de
reconstituer quelques types de costumes chers aux habitants de ces
villages et hameaux témoins d'un art de vivre disparu, au charme
désuet et riche de signification.
Sur les traces des costumes et mises d'antan
Arrêtons quelque peu la course du temps et attardons-nous
à Niederhaslach, beau village blotti autour de sa
célèbre collégiale gothique, dont l'ombre domine
chaque année la procession de Saint-Florent (le dimanche suivant
le 7 novembre). C'est à cette occasion que d'anciennes coiffes
de fête resurgissent du fond des armoires pour parer les femmes
mariées chargées de porter tout le long du
cortège, la statue de Sainte-Anne. On appelle couramment ces
« élues », les « Annawiwer » (femmes de
Ste-Anne), et leurs coiffes portent le nom de « Sankt-Annakappe
» (bonnets de Sainte Anne).
Quel était ce costume de cérémonie, dont il ne
reste aujourd'hui que quelques
vestiges ?
Le mêmes costumes furent portés à Niederhaslach
et à Oberhaslach, costumes influencés par l'appartenance
religieuie des communes et par les apports de mode des bourgeoises et
citadines aisées venues en pèlerinage, depuis Molsheim,
Brersch, Rosheim, etc... La pièce la plus riche est la coiffe,
sorte de calotte de brocart, rutilante de broderies d'or, de paillettes
dorées, de verroteries de couleur, que l'on coulissait à
l'arrière. Les broderies minutieuses rappellent celles des
ornements sacerdotaux et ont souvent été
réalisées par les religieuses dans les couvents ou les
maisons-mère.
Ainsi à Still. Cette calotte emboîtait l'arrière de
la tête, cachait les cheveux coiffés en bandeaux et se
mettait sur une petite sous-coiffe en lin blanc ou en baptiste,
bordée d'une dentelle de Valenciennes tuyautée ou
plissée, de la largeur d'une main et que l'on fixait en premier
lieu. Cette dentelle amidonnée, plus étroite sur le
front, était rabattue en arrière et revenait sur les
côtés pour encadrer légèrement le visage.
Vers 1850, le costume féminin se composait d'une grande
chemise de lin à la coupe droite, d'un jupon parfois
matelassé, d'une longue jupe de soie sombre, brochée,
très plissée dans le dos, d'un « Baskele » (
casaquin) aux manches travaillées bordées d'une petite
dentelle et d'un long tablier de soie brochée de couleur sur
fond noir. Un peu de dentelle au cou égayait le tout. Pour se
rendre à l'église ou se protéger du froid, ces
dames drapaient sur leurs épaules un châle de cachemire
chatoyant. Ce costume était porté aux mariages,
également, par les demoiselles d'honneur conduisant la
mariée à l'église.
En semaine, les femmes portaient une petite coiffe matelassée
nouée sous le
menton, un jupon molletonné à petits carreaux noirs et
blancs, une jupe simple en
cotonnade imprimée que l'on relevait par-devant et
par-derrière pour aller à l'étable,
une chemise de lin, un petit casaquin en coton, des sabots. En
été, durant les travaux des champs, un chapeau de paille
à larges bords et à petite calotte se posait sur la
tête. Cette mise modeste se retrouve un peu partout dans le val
de Bruche.
Le costume masculin, plus sobre, se composait vers la même
époque, d'une chemise de lin, au plastron et aux manches
plissés, d'un pantalon de drap noir, d'un gilet de velours et
d'une redingote noire ( « Schwalwefrack » ). Le couvre-chef
était autrefois le tricorne. On n'en trouve plus trace de nos
jours. En semaine, les hommes portaient un gilet de velours
côtelé brun, un pantalon noir en drap ( « Duach
» ) Beaucoup d'entre eux étaient des bûcherons, des
tailleurs de pierre, des paysans ou des ouvriers ( « Fabrikler
» ) et s'habillaient d'une blouse paysanne bleu clair ou
foncé, d'un bonnet à pointe noir ( « Zipfelskapp
» ), de sabots dits « sabots-botte » , ( «
Stiefelholzschueh » ), genre de galoche remontant loin sur le
cou-de-pied. Les gens plus pauvres ciraient leurs sabots pour aller
à la messe, le dimanche. Plus tard, on mettait des chaussures
cloutées (« Najelschueh »), pour aller travailler;
les jeunes gens, eux-aussi, arboraient un costume spécial au
moment de leur conscription: un chapeau garni sur le devant d'un grand
bouquet de plumes et de fleurs et fruits artificiels empanachait leur
tête et leur donnait tous les droits! Les conscrits portaient en
outre des pantalons blancs rentrés dans des guêtres de
cuir noir ciré, un gilet foncé ou une grande ceinture de
flanelle bleue; la poitrine était barrée d'un ruban
tricolore. Les garçons de la classe suivante, les «
Nachconscrit », arboraient une casquette garnie d'un petit
bouquet de plumes de faisan.
Le costume d'apparat des femmes mariées de Niederhaslach
s'est maintenu jusqu'à aujourd'hui, grâce à la
procession annuelle de Saint-Florent. Peu à peu les femmes
abandonnèrent leurs mises traditionnelles, qu'elles
remplacèrent par leur robe de mariée noire, sans tablier,
recouverte d'un grand châle blanc cassé, en «
mousseline-laine », et appelé « Annahalstuech
». Ces châles, bordés de longues franges blanches ou
de riches dentelles très larges (voire de broderies Richelieu),
mettaient les coiffes dorées bien en valeur. C'est le
curé du village qui choisit les porteuses de la statue de
Sainte-Anne, au nombre de huit, très conscientes de l'honneur
qui leur échoit. De nos jours, elles ne gardent que la coiffe de
brocart qui accompagne une robe noire courte et le châle blanc.
Mais le spectacle en vaut la peine, car l'ordre de passage de la
procession est le suivant: d'abord viennent quatre enfants de 13-14
ans, portant la statue de l'Enfant Jésus couché sur un
petit lit; puis suivent des jeunes filles soutenant deux statues de la
Vierge ( « Blöijmuettergottes » et « d'goldig
Muettergottes » ) ; ensuite les conscrits en pantalons blancs
soutiennent la statue de Saint-Florent, suivi du prêtre et du
conseil de fabrique. Les reliques de Saint-Florent sont prises en
charge par quatre marguilliers et en dernier lieu apparaît la
lourde statue de Sainte-Anne, soulevée par huit «
Annawiwer », en costume.
* * *
Si nous remontons le val de Bruche, vers l'ancien comté du
Ban-de-la-Roche, cette rude terre enclavée dans la montagne,
à l'écart des grandes voies de communication, où
huit petites communes ont gardé, à travers lei
âges, l'empreinte du pasteur Jean-Frédéric Oberlin
(de 1767 à 1826), à la fois pionnier et homme de Dieu,
nous retrouvons également le souvenir et les traces d'un mode de
vie d'autrefois, austère et
attachant; les habitants gagnaient péniblement leur vie comme
agriculteurs, bûcherons et tisserands, sur des métiers
tissant durant les lourres (veillées) la laine, le coton, le
ruban pour le compte des entreprises de la vallée. Partout les
champs de lin coloraient les pentes et se sont cultivés environ
jusqu'en 1919. Le costume paysan était à l'image de cette
vie besogneuse, dominée par les conceptions religieuses
d'Oberlin ; on en retrouve des traces au musée de Waldersbach,
et dans quelques familles locales.
C'est ainsi que la coiffe, portée par Louise Scheppler, et
maintes fois représentée sur des gravures de
l'époque, apparaît comme une sorte de calotte en soie
noire, parfois à petits motifs dorés ou blancs,
coulissée à l'arrière, bordée à
l'avant d'une large passe en soie noire moirée, revenant sur les
oreilles, recouvrant entièrement les cheveux dont aucun ne
devait dépasser pour « ne pas tenter le diable » !
Sur le dessus, un ruban noir d'environ 4 cm se dressait et entourait la
calotte pour ensuite se nouer à l'arrière en un petit
noeud plat masquant la coulisse; on appelait ce type de coiffe, la
« cape-Sarah » et elle était nouée sous le
menton par deux brides noires. Plus tard, vers le milieu du
siècle dernier, les coquettes laissaient dépasser les
bandeaux de leurs cheveux; le reste du costume féminin
était composé d'une longue chemise paysanne en lin plus
ou moins grossier, d'une jupe de lainage noir ou très
foncé, à petits plis dans le dos, garnie dans le bas
d'une « balayeuse », d'un casaquin noir et d'un tablier
à plis, noué derrière, en soie ou en coton.
Les fillettes portaient le même costume avec quelques variantes
de couleur. Autour du cou, les femmes nouaient un large ruban,
fermé par un grand noeud à l'avant. En hiver ou pour
aller à l'église, un châle de lainage, parfois de
cachemire était de rigueur. Plus tard, la cape-Sarah fut
remplacée par une sorte de bonnet de coton blanc que l'on
portait la nuit et le jour; pour sortir, on le recouvrait d'un petit
fichu de dentelles noires, dit « frileuse » ou «
friyeuse » ! Les chaussures étaient noires,
remplacées en hiver par des sabots cirés «
courte-gueule ».
Les hommes et les garçons s'habillaient de la traditionnelle
blouse bleue, d'un pantalon foncé, d'un bonnet à pointe
ou d'une casquette, de sabots à botte à la semelle
ferrée, de chaussettes à semelle de velours. On pouvait
les rencontrer ainsi à la foire aux bestiaux de Saint-Blaise ou
du val de Villé, où s'achetaient également les
grands chapeaux de paille non tressée, retenus par un ruban
noir, à la calotte entourée d'une frise de paille
artistiquement travaillée.
er par des sabots cirés « courte-gueule ».
Ce commerce se faisait par les gens de Bellefosse et de Belmont. Utiles
contre la pluie et le soleil, ces chapeaux s'accrochaient souvent sur
la porte, à l'intérieur des maisons; pour le travail des
champs, on se coiffait aussi de la « halette » à
rayures, à petits motifs ou toute blanche (sorte de quichenotte
baleinée), comme un peu partout dans nos vallées.
* * *
Remontons en dernier lieu vers Grandfontaine, au pied de la montagne
sacrée du Donon; les costumes de ce village d'obédience
vosgienne, évoquent le fil de l'Histoire, qui fit de ce terroir
de l'arrondissement de St-Dié, un lopin de terre alsacienne, aux
traditions montagnardes.
Ainsi la coiffe couvrant les cheveux est-elle blanche en baptiste, en
linon ou fine cotonnade, au fond brodé, nouée sous le
menton par deux brides amidonnées, dites « margoulottes
» et garnie d'un ruché tuyauté, telle que nous
pouvons la voir sur la reproduction originaire du village.
La légende de la Roche de la Chatte Pendue, citée dans
« le rouet de Marguerite » de Marie Klein-Adam, raconte
comment la coiffe blanche, lorraine, passa au pays de Salm ! Pour le
travail, elle était remplacée par le chapeau de paille,
la halette ou le foulard, ce dernier souvent couronné d'une
« rouette », sorte de coussinet rempli de son, permettant
aux femmes de porter leurs fardeaux sur la tête. Ces
dernières s'habillaient d'une chemise longue, en lin, de coupe
droite fermée par une « liotte », sorte de coulisse,
d'une jupe en drap, ou en serge, de couleur foncée rappelant en
quelque sorte l'environnement, probablement rattachée à
un corselet et recouverte d'un casaquin assez travaillé; un long
tablier à volants en soie foncée ou en coton ou en lin
blanc à l'intérieur de la maison complétait le
tout.
Il existait en outre de très beaux châles de mariage en
cachemire chatoyant. Les hommes portent sur un pantalon noir la blaude
assez courte en lin bleu foncé agrémenté de
broderies blanches ; leur bonnet de laine noire et blanche se termine
par un pompon; la chemise de lin se noue d'un foulard noir; des sabots
« courte-gueule » font résonner les pavés et
claquent gaiement lors des danses villageoises! Pour les offices, des
chaussures noires étaient de rigueur. A l'heure actuelle, le
groupe folklorique « Les Brimbelles » de Grandfontaine est
l'un des meilleurs groupes d'animation de la haute vallée de la
Bruche. Son répertoire de danses est représentatif des
traditions montagnardes, et honore les métiers de la
vallée, soit les tisserands, les bûcherons, les scieurs de
long; leurs branles recueillis dans ela région du Donon
évoquent les rondes sacrées autour des feux de joie des
bures à l'approche du printemps. Lors des longues
veillées ou « kouaroïes » les danseurs
s'efforcent de redécouvrir les traditions populaires, le patois
d'autrefois, de retrouver les gestes de jadis, les contes et les
légendes. Ces jeunes, bien encadrés, se produisent
partout avec enthousiasme; on dit « qu'ils ont le Coeur au bout
des sabots » et sont véritablement les ambassadeurs de
leur belle vallée !
Quelques coutumes et survivances locales
Chaque année, au cours du mois de février, les conscrits
de la région font revivre la tradition des feux de Carnaval,
symboles de la victoire du printemps sur le bonhomme hiver (à
Wisches, à Lutzelhouse, à Russ). Les conscrits sont
appelés « les bures, les bires ou les birous » du
même nom que le bûcher à enflammer (la Bire), Ils
sont secondés par « les aides-birous », les teneurs
du titre l'année suivante. Comment se déroulent toutes
ces festivités traditionnelles ?
A Wisches, les conscrits se cotisent un an à l'avance, afin de
pouvoir « faire les bires » dignement! Au cours des quatre
samedis précédant la date fixée, les birous
ramassent le bois sec, qui sera entassé autour d'un sapin de 6 m
de haut, au lieu-dit « au Banc ». Le soir, les conscrits et
leurs conscrites y mettent le feu et les réjouissances
commencent : rondes endiablées autour du feu, chansons et
dégustation de beignets et de vin chaud offerts à tous
les participants et spectateur. Dans les temps plus reculés, une
joute s'engageait entre garçons, afin de voir qui
réussirait à abattre
le sapin incandescent, planté au milieu de la Bire. Le tout sera
suivi d'un repas et
d'un bal.
A Lutzelhouse, les birous et leurs aides-birous dressent une Bire aux
Hauts
Champs. Le bûcher est édifié autour d'un sapin
ébranché presque jusqu'à la cime. Un paillon
grimpe le long du tronc, qui sera enflammé très
rapidement, propageant le feu jusqu'à la cime. Le bois
utilisé pour le bûcher est constitué de branchages,
dans lesquels les bires s'aménagent une « baraque »
un abri leur permettant d'y monter la garde, deux nuits durant.
Le dimanche soir, les conscrits allument la bire et les chants et les
rondes se succèdent.
A Russ, le feu de Carnaval flambe le premier ou second dimanche de
février, au lieu-dit « La Bire ». A cet endroit se
perpétuent également la coutume du lancement de disques
de bois enflammés appelés « chibes », «
guibs », « rhibes » ou « charidos »,
tradition ancestrale que l'on pratiquait aussi à Wackenbach
(jusqu'en 1952), à Barembach (jusque vers 1965), à
Grand-fontaine, aux Minières, à Niederhaslach sur une
colline à l'entrée de la vallée (au Ziegelrain) et
à Lutzelhouse ; partout le lancement des disques (dit «
Schieweschlawe » dans d'autres régions) s'accompagnait de
litanies telles que :
« A qui, à qui chérido ?
« En voilà un pour le ... et pour la ... » suivent
des noms de jeunes filles ou même de vieux célibataires.
Pour toutes ces réjouissances symboliques, les grands
maîtres de cérémonie étaient les conscrits,
perpétuant les traditions, les faisant
évoluer.
Citons également une coutume de nouvel an, pratiquée
à Niederhaslach par les
conscrits: ces derniers lançaient des bretzels de paille
géants ( « Strohhratstalle » ) sur
les toits des jeunes filles à marier, même si elles
avaient 80 ans et plus !
Beaucoup d'autres traditions se sont perdues au fil des ans, ou
sporadiquement
maintenues, telles celles du « Christkindel », des «
Ratsche » (crécelles de Pâques),
des oeufs de Pâques. Enfin pour terminer cette enquête
sommaire, évoquons quelques recettes gastronomiques typiques du
val de Bruche; ainsi la toffée (soupe), la
tarte de chovions, le casse-mouzé, les kneppfes de semoule, le
boudin des Minières,
la tarte à la gréhotte, les liqueurs de cassis, le
quinquina aux noix, la liqueur absolution, la liqueur d'estragon, le vin de rhubarbe, etc.
Il serait souhaitable que tout ce patrimoine un peu oublié ou
dispersé à tout
vent, puisse revivre quelque peu, soit pour les besoins du tourisme,
soit pour une
meilleure prise de conscience de l'image de marque d'un terroir aussi
attachant que
le val de Bruche, où beaucoup reste à préserver et
à redécouvrir !
Gaby Jasko et Marguerite Doerflinger
Saisons d'Alsace, Le Val de Bruche (1977)