La christianisation de l'Alsace
© Dernières Nouvelles D'Alsace, Vendredi 9 Juin 2000.

Christianisation de l'Alsace: des origines à la Réforme

par

Bernard Vogler, professeur à l'université Marc-Bloch (Strasbourg)

De l'aube de l'évangélisation jusqu'à la Réforme, en passant par le pape alsacien Léon IX, le christianisme a fortement imprimé sa marque en Alsace.
Les origines du christianisme en Alsace tant par écrit que par l'archéologie demeurent mal connues. Les deux premiers évêques connus sont Amand et Materne, qui passe pour avoir été un grand évangélisateur en Alsace au IVe siècle. C'est vers le milieu du IVe siècle qu'on peut admettre l'existence des premières communautés chrétiennes en Alsace. L'arrivée massive des Alamans au Ve siècle provoque un repli des noyaux chrétiens. Ce n'est qu'au VIe siècle que l'évêque Arbogast de Strasbourg entreprend la conversion des Alamans qui constituent la grande masse des paysans de la plaine. Cette oeuvre dure plus de deux siècles et bénéficie du concours des moines irlandais. Au début du VIIe siècle, il existe près de 70 églises rurales en Alsace et plusieurs monastères dont Marmoutier, Haslach, Wissembourg et Munster.

Sainte-Odile

Les ducs d'Alsace poursuivent cette politique (640-740) avec les fondations d'Ebersmunster, de Murbach et surtout de Hohenburg, devenu le Mont Sainte-Odile, fondée par Odile devenue plus tard la «patronne de l'Alsace». A l'époque carolingienne, l'Alsace bénéficie d'un remarquable essor religieux grâce à quelques personnalités comme le moine Pirmin et l'impératrice Richarde, fondatrice de l'abbaye d'Andlau, et à deux foyers monastiques, Murbach (bibliothèque, atelier d'enluminures) et Wissembourg: le moine Otfried (v.790-. 870-875) a composé Le livre des Évangiles, un chef-d'oeuvre de la littérature allemande. Durant la seconde moitié du Moyen-Age l'Alsace devient une terre de foi avec un véritable paysage religieux, une architecture et un art au service de l'Église et de Dieu, une vitalité monastique et spirituelle. Mais le féodalisme et le faible niveau culturel de la majorité des clercs suscitent des dérives qui privilégient les préoccupations matérielles au détriment de la vie spirituelle.

Un pape alsacien

Aux XIe et XIIe siècles, un puissant mouvement de réforme débouche à la fois sur des tensions entre évêques et empereurs et sur l'art roman. Au milieu du XIe siècle, l'évêque de Toul, Bruno, membre de la grande famille des comtes d'Eguisheim, est le seul Alsacien à devenir pape sous le nom de Léon IX (1049-1054). L'art roman s'étend sur une période longue, de 970 à 1230, en particulier dans une vingtaine d'églises conventuelles et de nombreuses églises rurales. Les plus belles églises conservées sont celles de Murbach, de Lautenbach, de Rosheim, de Marmoutier et de Neuwiller (Saints-Pierre-et-Paul). La plupart se caractérisent par un imposant massif occidental et une remarquable tour-clocher. Le XIIIe siècle se caractérise par l'installation des ordres mendiants (dominicains et franciscains) dans les villes et la vitalité de l'art gothique: une centaine de chantiers importants vers 1300 et la cathédrale de Strasbourg, un chef-d'oeuvre de l'occident médiéval, en particulier la façade occidentale réalisée par Erwin dit de Steinbach. Le XIVe siècle est une période de malheurs (guerres, dévastations par des troupes, épidémies de peste), ce qui multiplie les tensions et les angoisses. Strasbourg devient un centre de la mystique rhénane grâce à un maître Eckart et à Johann Tauler.

Arts et foi

Au XVe siècle l'échec de tentatives de réformes n'entrave pas la vitalité religieuse qui se manifeste par des processions, le culte marial, le culte des saints, les confréries, les pèlerinages et le succès des images. La vitalité artistique demeure au service de la foi. Plus de 200 chantiers sont alors en activité, en particulier la flèche de la cathédrale (1439) et la collégiale de Thann. C'est l'époque de la richesse des sculptures, influencées par Nicolaus Gerhaert von Leide, des fresques et des retables avec Schongauer et Grunewald. Vers 1500 l'Alsace devient un centre de l'humanisme qui veut rendre à l'Église la pureté des origines avec le prédicateur de la cathédrale, Geiler de Kaysersberg, Jacob Wimpheling et Sébastien Brant. Avec l'apparition de l'imprimerie le libre religieux prend une place dominante. Malgré les déceptions engendrées par les échecs de la réforme, l'Alsace demeure en 1517 profondément marquée par l'empreinte chrétienne. L'Église est présente à travers un millier d'églises, des centaines de chapelles et d'oratoires, de nombreux établissements religieux, mais aussi par le son (cloches, orgues) et l'image (fresques, sculptures).

Le succès de la Réforme

La Réforme trouve en Alsace un terrain favorable. Elle est diffusée par le livre et la prédication et fait de Strasbourg, un centre européen sous l'influence de Martin Bucer, remarquable organisateur et grand exégète. Dans les campagnes une lecture spécifique du message de Luther provoque un soulèvement généralisé en avril 1525, c'est la guerre des Paysans réprimée par le duc Antoine de Lorraine. Après le suppression de la messe en 1529, Bucer organise l'Église protestante de Strasbourg sur le plan institutionnel, liturgique et dogmatique (confession de la foi de la Tétrapoliatine). Son oeuvre est couronnée par la création en 1538 du gymnase, aujourd'hui gymnase Jean Sturm. Les Églises protestantes sont reconnues dans l'ensemble de l'Empire par la Paix d'Augsbourg de 1555. En Alsace se fixe alors une géographie liée au morcellement politique: jusqu'en 1815 près du tiers de la population alsacienne est protestant (luthérien à 85 %) et majoritaire au nord de la ligne Saverne - Strasbourg. Désormais l'Alsace est coupée en deux par une frontière confessionnelle qui demeure très forte jusqu'au début du XXe siècle.
B.V

© Dernières Nouvelles D'Alsace,Vendredi 9 Juin 2000.

Christianisation de l'Alsace: de la Réforme à nos jours

par

Bernard Xibaut, aumônier du collège Saint-Étienne (Strasbourg)

De la division religieuse à la tourmente révolutionnaire, du Concordat à la sécularisation, le christianisme en Alsace a gardé une tonalité particulière.
A la fin du XVIe siècle, l'espoir d'une réunification des chrétiens d'Alsace est devenu illusoire. Désormais cohabitent dans la province ceux qui sont restés fidèles aux évêques de Strasbourg et de Bâle et, à travers eux, à la papauté, et ceux qui ont adhéré aux divers mouvements de la Réforme, particulièrement le luthéranisme et le calvinisme. Alors que le principe du «cujus regio, ejus religio», qui veut que les habitants de chaque territoire adoptent la confession de leur seigneur, va contribuer à l'unité de certaines parties de l'Empire, son application va ajouter l'émiettement religieux à la fragmentation politique de l'Alsace : les villes de Strasbourg et de Mulhouse, avec leurs territoires, sont passées à la Réforme, de même que les possessions des grandes familles seigneuriales.  Ailleurs, c'est-à-dire dans près des deux tiers de l'Alsace, le catholicisme se maintient : il s'agit des terres dépendant des évêques, de quelques grandes abbayes, tandis que la puissante famille de Habsbourg reste en possession d'une bonne part de l'actuel département du Haut-Rhin.

Jésuites et Capucins

C'est le temps de la consolidation des institutions de part et d'autre. Les protestants mettent en place les consistoires et s'appliquent à traquer les survivances du culte catholique ou les débauches par une prédication rigoureuse de la Parole de Dieu. Chez les catholiques, l'oeuvre de consolidation sera menée à bien par les Jésuites et les Capucins, dans la ligne du Concile de Trente. Entre temps, le passage de l'Alsace à la souveraineté du roi de France, à la suite de la guerre de Trente Ans, entraîne des changements considérables en matière religieuse.

Le Concordat de 1801

Si le nouveau pouvoir comprend qu'il ne peut pas supprimer d'un trait les traces de la Réforme, il s'emploie, par de nombreuses mesures d'encouragement ou de vexation, à favoriser le catholicisme, en parallèle avec la francisation. Dans ce contexte, la famille française des Rohan accède à l'épiscopat strasbourgeois. La révolution va surtout ébranler le catholicisme, en exigeant des curés la prestation du serment à la Constitution Civile du clergé et en confisquant les possessions des abbayes. L'interdiction faite aux catholiques d'acheter les biens du clergé entraîne leur acquisition par des protestants et des juifs qui ont désormais accès à l'Etat-Civil. Dans un souci de paix, Bonaparte conclut le Concordat de 1801, avant d'y ajouter des articles organiques pour les confessions luthérienne, réformée et israélite. Il n'y a plus désormais qu'un seul diocèse en Alsace, celui de Strasbourg, dont les territoires situés de l'autre côté du Rhin sont détachés peu de temps après qu'y soit mort le dernier cardinal de Rohan. Le XIXº siècle va être une extraordinaire période de fécondité spirituelle. Chez les catholiques, le très long épiscopat de Mgr Raess est marqué par de multiples constructions d'églises, la fondation de congrégations religieuses vouées au soin des malades ou à l'éducation, l'essor de la presse catholique, des pèlerinages et des missions. Chez les protestants, le libéralisme religieux entraîne de grandes disparités dans le culte et la vie paroissiale, tandis que des minorités vivantes comme les mennonites se maintiennent çà et là.

Changements de nationalité

L'annexion de 1871 marque bien sûr la vie religieuse. Le départ volontaire de certaines élites attachées à la France renforce le rôle des prêtres dans les villages. Certains sont d'ailleurs choisis comme députés au Reichstag de Francfort, où ils font entendre les protestations de la population. Après une période de Kulturkampf, le gouvernement impérial se fait plus conciliant et autorise même une Faculté de Théologie Catholique, fréquentée à partir de 1903 par les séminaristes. En 1900, l'Alsace compte environ 70% de catholiques et 26% de protestants. Le retour à la France se fait sans heurts, dans la mesure où l'évêque allemand Fritzen décède en 1919 et où le Concordat napoléonien est maintenu en place malgré la Séparation intervenue en France en 1905. La population y apporte d'ailleurs son soutien massif dans les années 1924/25, alors que le statut scolaire est remis en cause. La ferveur religieuse se maintient chez les catholiques sous les épiscopats de Mgr Ruch et de Mgr Weber. La Seconde Guerre a été une grande épreuve qui a vu l'évacuation d'une partie non négligeable des Alsaciens vers le centre de la France, où l'évêque et le séminaire se sont maintenus jusqu'à la Libération. La cathédrale est fermée au culte, le séminaire et les écoles confessionnelles accueillent les institutions nazies. Des prêtres et des pasteurs sont internés ou déportés.

Le temps des mutations

Depuis les années 60, les Eglises chrétiennes subissent de plein fouet, en Alsace aussi bien qu'ailleurs, l'affaiblissement de la vitalité religieuse et la désaffection des cultes dominicaux. Chez les catholiques, il s'y ajoute la crise des vocations de prêtres, de missionnaires et de religieuses. Partout, des mutations sont en cours, des restructurations se préparent. Cependant,le christianisme continue d'occuper une place non-négligeable dans la vie culturelle et associative. Les institutions concordataires ne sont pas sérieusement remises en question. Les chrétiens ont donc à redéfinir les modalités de leur présence avec un atout majeur: le «service public de l'âme», selon l'expression de Mgr Joseph Doré, n'y est pas remis en cause.
B.X.

© Dernières Nouvelles D'Alsace, Vendredi 9 Juin 2000.