Strasbourg et son gouvernement autour de l'an mil

Jean-Claude Wey

Jean-Claude Wey nous apporte ici quelques éclairages sur l'administration d'une cité telle que Strasbourg au seuil du XI° siècle. Il y a là une introduction au gouvernement, puis de la justice, plutôt expéditive, avec également un aperçu des organisations bancaires et des sociétés plus au moins secrètes qui faisaient peser sur le commun des mortels des pressions qui peuvent apparaître comme intolérables aujourd'hui, mais étaient le lot du quotidien au Moyen Âge.

À cette époque l'Alsace faisait partie intégrante de l'empire d'Allemagne, et la ville de Strasbourg se trouvait administrée par son évêque, lui même assisté et entouré de divers fonctionnaires. La cité, encore ramassée sur la "grande île", possède déjà ses artisans, ses marchands et ses bourgeois. La lente évolution et organisation de ces populations déboucheront, deux siècles plus tard, sur un affrontement entre la noblesse et les corporations. Dès lors la ville ayant secoué sa domination, recomposera avec ses anciens maîtres et une nouvelle cité libre prendra son essor. Mais avant de conter cela allons faire connaissance avec Erchambaud, maître de la ville en cette année de grâce 965.

Le Gouvernement de Strasbourg sous Erchambaud

Le règne d'Othon Il fut marquant pour l'église de Strasbourg. Par un diplôme du 10 avril 974, l'empereur ne se contenta pas de renouveler en faveur de l'évêque Erchambaud les anciens privilèges de son évêché, mais en rajouta en lui confirmant les plus beaux droits régaliens et en lui conférant la comitive ou le comté de la ville de Strasbourg que les évêques, ses prédécesseurs, possédaient, depuis quelque temps sous la protection des empereurs et sous l'autorité de l'Empire.
Les évêques de Strasbourg jouissaient depuis longtemps et même sous les rois Carolingiens, d'une grande autorité dans leur ville épiscopale. Mais leur droit de juridiction ne devint proprement stable, uniforme et légitime que sous Erchambaud.
Lorsque les évêques succédèrent à la puissance des comtes et aux droits que ceux-ci exerçaient dans la ville, il n'en coûta pas beaucoup aux habitants pour leur obéir.
Jusque vers le milieu du XII° siècle, la puissance souveraine, sous la mouvance de l'Empire, résida toujours entre les mains de l'évêque, qui seul avait inspection sur la ville, qui seul nommait les principaux juges dans le civil comme dans le criminel, qui seul donnait des lois et des statuts.
Si les empereurs accordèrent quelques privilèges à la ville de Strasbourg, ce fut toujours sans déroger au pouvoir des évêques et ce n'est qu'à la condescendance de ces derniers, que la ville dut son indépendance.
Le schisme et les divisions entre le sacerdoce et l'empire, le changement trop fréquent des évêques, qui se contestaient mutuellement le siège épiscopal, l'usurpation des biens ecclésiastiques, l'amour de l'indépendance des communes, causèrent l'affaiblissement de l'autorité des prélats et fournirent aux habitants de la ville épiscopale l'occasion de s'affranchir de leur domination, pour former finalement un état s'intitulant République.
Cette révolution ne fut pas l'effet d'un moment, mais la conséquence d'une lente suite d'événements reposant sur des causes très sérieuses. La puissance des évêques de Strasbourg, s'anéantit peu à peu par leur manque de fermeté à résister aux prétentions de la ville, Lorsqu'en 1260 Gauthier de Géroldseck voulut faire valoir ses droits légitimes, il le fit avec trop de hauteur. De toutes façons, l'heure était passée. La négligence de ses prédécesseurs se retournait contre lui et servait de titre aux habitants de Strasbourg. Ce titre, dont ceux-ci ne devaient pas se prévaloir, fut cependant le bouclier de leur liberté. Les évêques furent ainsi privés de toute leur autorité dans Strasbourg et furent forcés de se restreindre à quelques droits honorifiques et utiles, qu'ils perdirent encore par le traité de Haguenau en 1604
Le titre d'évêques-princes de Strasbourg que les évêques prenaient avant la Révolution, atteste encore de l'ancienne autorité dont ils jouissaient jusqu'au XIII° siècle et ne fait que rappeler la perte de leurs anciens droits.

Les droits de l'évêque.

De quels droits peut-on parler? Surtout celui de battre monnaie, d'en déterminer la valeur numémaire, d'en fixer le titre et l'aloi et de lui donner le cours, ce droit a été de tout temps considéré comme une prérogative affectée à la souveraineté et essentiellement liée à cette autorité.
C'était Louis le Germanique qui avait accordé ce droit en 875 à Ratald, évêque de Strasbourg, privilège attaché uniquement au siège. Erchambaud obtint de l'empereur Othon II, pour lui et ses successeurs, le droit de battre monnaie, droit entier et propre, avec privilège exclusif et perpétuel de la faire dans toutes les terres de sa domination et de placer sa cour dans l'endroit de l'évêché qu'il jugerait convenable. L'acte de concession fut expédié le 10 avril 974 par le chancelier Willegise.
Les pièces de monnaies frappées par ordre d'Erchambaud sont d'argent et sont bractéates. Il s'agit de simples feuilles de métal, frappées en creux et souvent d'un seul côté; la monnaie d'Erchambaud avait cette singularité d'être bilatérale.
Erchambaud jouissait donc de la comitive à laquelle était attaché le gouvernement de la ville de Strasbourg. Cependant divers droits régaliens et utiles faisaient partie de ce comté, notamment une quinzaine de villages en dépendaient, situés presque tous dans le riche bailliage du Kochersberg.
Mais le droit le plus beau, attaché à la dignité de comte et à son pouvoir était la souveraineté épiscopale sur la ville de Strasbourg. Certains auteurs prétendent que Strasbourg a été de tout temps un état libre et immédiat, ne dépendant que de l'Empire et jamais de son évêque. Cette prétention est exacte à partir du XIII° siècle, où la ville commence à s'ériger en république.
Mais en remontant quelques siècles, il apparaît très clairement que ce pouvoir l'évêque le possédait déjà sur la ville de Strasbourg, preuve en est de la charte des anciens privilèges accordés au siège et renouvelé par l'empereur Othon II en date du 9 janvier 982 à Salerne. L'empereur, après des préambules ordinaires, dit, dans sa charte: qu'Erchambaud, évêque de la ville de Strasbourg était venu le trouver pour le prier de vouloir bien confirmer et renouveler ce que ses prédécesseurs, les empereurs et les rois de France, avaient accordé à son église, que lui Othon, ayant égard à la justice de la demande d'Erchambaud, avait fait dresser un acte solennel de son autorité, par lequel il voulait et ordonnait, expressément, que conformément à ce que ses prédécesseurs avaient déjà prescrit, aucun duc, comte, vicaire ou quelque juge que ce soit n'osa exercer aucune juridiction, à la réserve de celui que l'évêque de ladite ville aura choisi pour juge et avoué, menaçant de sa colère impériale et de la justice divine tous ceux qui, au mépris de la dite loi voudraient attenter à ce qu'elle prescrit...
Othon ajoute qu'il veut encore que l'évêque de Strasbourg, ses successeurs ainsi que les sujets de l'évêché, soient sous la protection immédiate et la défense perpétuelle des empereurs et de l'Empire, sans que personne, sous quelque prétexte que ce soit, puisse s'y opposer.
C'est cette souveraineté même qui devait engendrer par la suite deux successions de conflits entre les prélats et la cité, aboutissant à la défaite de l'évêque en 1262 à la bataille de Hausbergen.

L'ancien statut municipal

Principaux fonctionnaires

Les acteurs principaux sont l'Avoyer ou Vogt, le prévôt ou Schulheiss, le Burgrave ou Burg Graf, le préposé aux péages ou Zullner, enfin le maître de la monnaie ou Münzmeister.

L'avoyer

(Advocatus, en allemand Vogt ou Blutvogt )
L'avoyer ne devait être nommé que par élection et du consentement des chanoines de la cathédrale, des officiers de l'évêché et des principaux citoyens de la ville; car le terme de Burger (citoyens, bourgeois) qui se trouve dans l'article 43 des dites lois est applicable aux citoyens les plus distingués. Cet avoyer exerçait la juridiction criminelle et recevait de l'empereur ce qu'on appelait le Bannum Sanguinis, en allemand Blut Gericht; aussi l'exécuteur de haute justice était-il nommé le vicaire de l'avoyer.
L'avoyer exerçait aussi une juridiction, en concurrence avec le prévot en matière de vol et d'injures, et lorsqu'une amende était prononcée, soit par le prévôt, soit par lui-même, le tiers de cette amende en revenait à l'avoyer. Les seigneurs de Lichtenberg obtinrent en fief de l'évêque la dignité d'avoyer de Strasbourg en 1249 contre la teneur des statuts sous mentionnés. Le comte de Hanau, ayant succédé au dernier des Lichtenberg en 1480, fut, lui aussi investi par l'évêque, de la dignité d'avoyer.
Le comte abandonna à la ville le Bannum Colli, en allemand Hals Gericht, c'est-à-dire les causes criminelles qui donnaient lieu à des condamnations infamantes, telles que le carcan, mutilations, mais non celles qui entraînaient la peine de mort, dont il se réserva la connaissance. Cette dignité, ainsi que le burgraviat, furent ensuite donnés en sous-fief par le comte de Hanau à la famille Bock, dont les membres siégeaient d'ordinaire au magistrat de Strasbourg. Cela n'empêcha pas le magistrat de rendre des ordonnances pénales, en 1508 et en 1509, et de juger en toutes matières criminelles après avoir toutefois appelé à la séance l'avoyer et le prévôt ou leurs suppléants.
À la fin, les comtes de Hanau-Lichtenberg vendirent à la ville, en 1519, leurs droits d'avoyer. Par la suite, à une époque ultérieure, lorsqu'un de ces comtes prit encore le titre d'avoyer héréditaire de Strasbourg, le magistrat ne manqua pas de protester, et le comte Frédéric Casimir déclara dans des lettres adressées au gouvernement de Strasbourg, en 1666, que ce titre ne portait aucunement préjudice aux droits de la ville (voir Schoepflin)
Quant à la famille Bock, elle a conservé, jusqu'à la Révolution de 1789 et la ruine de l'ancienne constitution de la ville, un simulacre de son droit; elle percevait un schilling ou quatre sous de France pour chaque réception au droit de bourgeoisie. De son côté elle était obligée de fournir les chaises de bois sur lesquelles on faisait asseoir les criminels lors de leur décollation.

Prévôt

(Causidicus, en allemand Schultheiss, écoutète)
Le prévôt jugeait toutes les affaires concernant vols, injures et dettes publiques, soit qu'elles fussent portées devant lui par les citoyens de la ville, soit qu'elles concernassent des personnes venant du dehors, à moins qu'elles ne fussent en droit de décliner sa juridiction.
Les officiers et vassaux de l'évêché, les domestiques et commensaux de l'évêque et ceux qui possédaient des charges conférées par lui en étaient exemptés.
Le prévôt avait le pouvoir de faire exécuter ses jugements par contrainte et par corps, et ce droit est explicité dans la loi de façon suivante: il ne le tient pas de l'évêque, mais de l'avoyer, car aucune personne ecclésiastique ne peut avoir, ni conférer un pouvoir qui tend à l'effusion du sang. C'est pourquoi, après que l'évêque ait nommé son avoyer, l'empereur lui confère le Ban, c'est-à-dire le droit du glaive et le pouvoir de contraindre de pareils condamnés à subir leur condamnation. Il est cependant dit dans le code des statuts de la ville datant du XII° siècle, que cette formalité de demander le ban n'était plus en usage.
Le prévôt déléguait trois juges inférieurs, appelés en allemand Heimburger, l'un pour la ville intérieure ou vieille ville et les deux autres pour la partie de la ville nommée extérieure, probablement celle du premier agrandissement. On appelait leurs sièges die Hindere ou Untergerichte. Ces officiers ne pouvaient juger que des contestations pour dettes pécuniares.
Le prévôt avait pour assesseurs, d'abord deux, ensuite cinq échevins, appelés juges: il est dit dans les statuts que ce doivent être des personnes honnêtes afin que les bourgeois puissent comparaître devant ce siège de justice, avec respect. À l'origine, ce tribunal devait siéger au marché attenant à l'église Saint-Martin et il n'était pas permis d'appeler quelqu'un dans la maison du prévôt ou d'un juge assesseur. Par la suite, ce tribunal, en quelques occasions, siégea dans la prison même appelée en allemand Stockhaus, d'où est venu le nom de Stock-Gericht.
Cette charge ne fut conférée qu'à des nobles et elle fut donnée en fief à la famille Zorn. Elle sera ensuite engagée à la ville pour une somme d'argent prêtée. L'autorité et la considération de ce siège de justice diminuèrent après les événements de 1262 et ce qui en resta parvint à la ville par la transaction de Haguenau de 1604.

Burgrave

(en allemand Burg Graf, préposé aux métiers)
Le burgrave avait le droit de nommer les chefs de plusieurs corps de métiers et de connaître des contraventions et délits commis par les membres de ces corps dans l'exercice de leurs fonctions et professions. Le burgrave tint d'abord ses audiences au palais épiscopal dont il était le préfet, ensuite à la tribu des boulangers (ZunftGerichte). Il percevait des droits sur certaines marchandises. Les personnes qui endommageaient les murs ou les fossés de la ville, ou qui embarassaient les rues, ce que le burgrave devait empêcher, étaient soumis à des fortes amendes.
Cet office d'abord annuel, fut ensuite donné en fief, notamment à la famille Bock. Le siège fut supprimé au XVI° siècle (1604).
Cette cour de justice (Zunft-Gericht) avait connaissance de toutes les causes pour affaires de dettes, mais seulement des sujets de l'évêque et de l'évêché. Cette même cour avait aussi le privilège de recevoir au droit de bourgeoisie des personnes dont la fortune ne dépassait pas la somme de 40 florins. Mais ces nouveaux bourgeois n'en étaient pas moins obligés de se faire inscrire à une tribu de métier et ils ne pouvaient être nommés à aucune fonction honorifique.

Préposé aux péages

(en allemand Zollner, Tonloyer)
Le Tonloyer percevait des droits de péage, à l'exception d'un petit nombre dont la perception était dans les attributions du burgrave. Il devait aussi surveiller l'entretien des ponts sur la rivière. L'évêque assignait souvent des pensions sur cette recette établie dans un bâtiment appelé Zoll-Keller, en face de la douane. Ces droits furent engagés à la ville par l'évêque, à deux reprises et lui furent cédés à titre onéreux par la transaction de Haguenau; ils furent supprimés enfin lorsque tous les droits de douane passèrent entre les mains du gouvernement en 1791.

Maître de la Monnaie

(en allemand Munzmeister)
Quant aux fonctions du maître de la monnaie, il en est traité dans les lois municipales données par l'évêque Erchambaud, depuis l'article 69 à 79.
Il y est dit que cet officier a le droit et le pouvoir exclusif de juger tout crime de fausse monnaie dans la ville de Strasbourg, qu'il soit commis dans la ville même ou au dehors et dans tout l'évêché, et ce sans aucun appel ou contradiction de la part des autres juges; que toute monnaie doit être de tel poids que vingt shillings fassent un marc, lequel sera appelé livre-denier (PfundPfennig). Que cette monnaie doit avoir à jamais cours dans l'évêché, à moins qu'elle ne soit falsifiée, auquel cas elle sera, de l'avis de personnes sages et prudentes, changée non quant au poids, mais quant à la forme seulement; que la monnaie doit être battue en une et seule maison afin que le public puisse être témoin de la fabrication.
Après avoir vu évoluer les personnages principaux de cette antique organisation, voyons quelques éléments de l'ancien code ou de l'ancienne constitution de la ville.
Voici donc certainement pour la première fois une traduction de cette vieille codification, extraite d'ailleurs des annotations de l'ouvrage de Schilter, commentant la chronique de Koenigshofen.

L'ancienne constitution de la ville de Strasbourg

Voici les lois en vigueur à Strasbourg:
À l'instar des droits codifiés de certaines villes, ainsi le statut municipal de Strasbourg fut rédigé afin de garantir les libertés.
Chaque homme, qu'il soit étranger ou habitant de la ville, doit jouir de la paix en tout temps.
Quiconque a commis un méfait à l 'extérieur de la ville, et qui par peur de sa faute cherche refuge dans la ville, doit pouvoir y rester en sécurité et nul ne pourra l'appréhender pour son forfait, cependant il devra être obéissant et respectueux des lois de la cité.
Personne ne doit exercer des actes de brigandage ou s'adonner au vol, mais obéir aux lois.
Nulle personne ne doit conduire un prisonnier en ville, à moins de le déférer immédiatement devant le prévôt, lequel jugera.
Les divers pouvoirs de la ville relèvent de l'évêque, soit qu'il les exerce directement ou qu'il en dispose.
Les ordres édictés par les dirigeants seront exécutés par les personnes placées sous leur responsabilité.
L'évêque ne doit conférer aucune charge (office public) à un autre qu'à un familier de son église.
L'évêque investit de sa propre main les quatre fonctionnaires auxquels est confié le gouvernement de la ville: à savoir, le burgrave, le prévôt, le receveur des droits fiscaux et le maître de la monnaie.
En premier il sera parlé des fonctions du prévôt et de ses juges.
Par sa fonction, le prévôt doit installer deux personnes à ses côtés, qui porteront le titre de juges, il s'agira de personnes honorables, afin que les bourgeois puissent se tenir en tout honneur devant leur cour.
Le prévôt doit aussi désigner trois personnes appelés Heimburger (officier de police, Rathsbooten), un pour la ville ancienne (vieille ville, Altstadt), deux pour la ville extérieure, ainsi que le gardien qui aura la charge des prisonniers.
Et voici ses fonctions von des Schultheissen Gerichte (du pouvoir du prevôt):
Le prévôt exerce la haute justice criminelle concernant les vols, les grands forfaits et les affaires de dettes d'argent, sur tous les bourgeois de la ville et sur les personnes étrangères se trouvant à l'intérieur des murs, à moins qu'ils ne soient en mesure de décliner sa juridiction.
Et le pouvoir de faire exécuter les jugements par contrainte et par corps, que l'on appelle le Ban, il le tient, non de l'évêque, mais de l'avoyer (Vogt).
Ce pouvoir qui permet de répandre le sang des condamnés, soit à la potence, à la roue, par les mutilations et autres supplices, selon les forfaits commis par le criminel, ne peut être détenu par un ecclésiastique.
Si le ban n'a pas été conféré par l'avoyer de l'évêque, il appartient à l'empereur lui-même de donner le droit du glaive, pour appliquer les sentences.
Cependant, de nos jours, cette forme n'est plus courante. S'il n'a pas reçu ce pouvoir des mains même de l'avoué, dont découle ce droit, il ne lui sera refusé pour autant, ni au prévôt, ni au receveur, ni au maître de la monnaie, dès que l'évêque en a décidé.

Au chapitre III nous lisons:

Seul l'empereur ou l'évêque ont un pouvoir de juridiction sur la ville ou les personnes que l'évêque aura expressément désigné à cet effet.
Les juges qui sont placés sous l'autorité du prévôt n'ont pas le pouvoir de juger en affaires de vol ou de grands forfaits, seules les affaires de dettes au civil sont de leurs compétences.
La justice sera rendue près du marché Saint-Martin et aucune convocation ne pourra être faite à la maison du prévôt ou d'un juge, seul est désigné ce marché de Saint-Martin, lieu public et ouvert.
Nonobstant ce qui précède, si le prévôt ou le juge convoqueraient quelqu'un à leur domicile et que cette personne ne se présenterait pas, il ne pourra lui être appliquée la moindre amende.

Quelques particularismes de cette codification:

Puis, la codification énumère les devoirs et fonctions du gardien de la prison, diverses procédures, les droits des bourgeois, les fonctions du burgrave, le préposé aux monnaies et ses fonctions sont énumérées en détail, les droits de l'évêque et les obligations des métiers sont également précisés.
Un des droits de l'évêque est de pouvoir requérir dans sa cité un certain nombre de messagers, issus de la classe des marchands et dont la fonction sera de porter les messages du prélat auprès des vassaux de ce dernier. Il est précisé que ces «légatos» voyageront aux frais de l'évêque, et seront traités honorablement à sa table.
Chaque bourgeois doit cinq jours de travail à l'évêque. Certains artisans étaient requis pour le service permanent de l'évêque, d'autres encore doivent fournir des prestations spéciales, ainsi les pelletiers sont chargés d'acheter à Mayence et à Cologne les peaux et les fourrures de leur maître spirituel. Lorsque ce dernier assiégera quelque ville ou château, les forgerons fourniront chacun trente pointes de flèches, de plus il leur est demandé quatre fers à cheval et la fabrication des serrures, chaînes, avec du fer donné par l'évêque.
Les selliers devront fournir deux selles, les armuriers auront à fournir les épées et les cuirasses de la chevalerie.
Le droit des aubergistes sera de devoir nettoyer, sur demande de l'évêque, les privés et les greniers de ce dernier.
Les meuniers et les pêcheurs promèneront le maître de la cité et sa suite sur l'Ill, jusqu'à une certaine distance; en outre, ces mêmes pêcheurs devront lui donner le produit de leur travail certains jours de l'année.
Comme on peut le constater, il existait un Contrat entre l'évêque et ses sujets.
Ces derniers doivent certaines prestations à celui qui représente l'autorité, mais seulement celles qui sont codifiées. Il se dégage de la lecture de ce premier code municipal une impression de calme et d'équilibre des devoirs et des droits et il semble qu'il règne à ce moment là une réelle entente entre les divers groupes en présence. Cette paix a certainement permis à la ville, c'est-à-dire à ses métiers, marchands et artisans de prendre conscience de leur importance et explique la lente marche vers le pouvoir de ces catégories sociales.
Jean-Claude Wey, Recherches Médiévales n°43 (1999)

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L'aventure alsacienne de Ricard Coeur de Lion

Rien que d'évoquer le nom de Richard Coeur de Lion nous plonge déjà dans le merveilleux des récits du Moyen Âge. Nous avons tous rêvé aux exploits de Robin des Bois, partagé avec lui l'espérance du proche retour du roi d'Angleterre parti en croisade, condamné dans notre subconscient son frère et usurpateur Jean sans Terre! Mais nous n'avons jamais imaginé qu'il ait pu fouler la terre d'Alsace. mieux, qu'il ait trouvé sa prison dans un burg dont l'histoire est intimement liée à celle de l'Alsace.
Mais avant de suivre le chemin qui mènera le roi d'Angleterre dans nos contrées et plus spécialement au Trifels et à Haguenau, tentons de brosser la situation politique qui marque le XII° siècle.

Le royaume de France aux mains des Plantagenêts

C'est en décembre de l'année 1154 que Henri d'Anjou est couronné roi d'Angleterre sous le nom de Henri II. Il avait épousé, en mai de l'année 1152, Aliénore, duchesse d'Aquitaine, qui venait de divorcer deux mois auparavant du roi de France Louis. Par ce mariage, le roi d'Angleterre devenait le maître des deux tiers du royaume de France. Comme Angevin, il possédait l'Anjou, le Maine, la Touraine, la Normandie, la Bretagne et, comme époux d'Aliénore, il réunissait aussi l'Aquitaine. Ainsi Henri II règnait sur les terres de France, de la Normandie aux Pyrénées et sur toute la façade atlantique. Il était l'un des princes les plus puissants de la chrétienté et son lignage allait tenir cette immense seigneurie pendant près de deux siècles. On parla dès lors du royaume d'Anjou. Ce seigneur, féal du roi de France, était de fait plus puissant que son souverain. Cette situation allait déboucher sur un conflit permanent entre les royaumes de France et d'Angleterre et durer jusqu'à la fin du monde médiéval.

Un fiancé volage

C'est en 1157 que Richard naît à Oxford, comme troisième fils de Henri II et d'Aliénore. On ne sait pratiquement rien sur les années de sa jeunesse. A l'âge de 12 ans il est fiancé à Adelaïde, la fille du roi de France Louis VII. Mais Richard ne tiendra pas ses engagements, ce qui entraînera pour lui bien des désagréments. A 14 ans, il reçoit le titre de duc d'Aquitaine. C'est aux côtés de sa mère, qui ne cache pas sa préférence pour ce fils, qu'il apprend à gérer son vaste domaine. Aux côtés de sa mère, à la cour de Poitiers, Richard découvre les troubadours qui vont le fasciner. Il est vrai que sa mère est la grande protectrice de ces nouveaux poètes, l'histoire la qualifiant d'ailleurs de reine des troubadours.
L'amour courtois, tel que le chantent les troubadours, ne semble guère marquer la vie conjugale de Henri II et d'Aliénore. En 1173, la reine et ses trois fils, Richard, Henri et Geoffroy, se rebellent contre Henri II qui ne veut pas lâcher la régence sur les divers duchés qu'il a pourtant octroyés à ses fils. Aliénore est capturée et placée en prison. Le 23 septembre 1174, Richard se jette aux pieds de son père pour obtenir son pardon. Il sera renvoyé en Aquitaine avec mission de mettre au pas la noblesse locale qui se montre fort turbulente. Richard va se signaler par sa cruauté, ses excès. Tout doucement, alors qu'il a vingt ans à peine, la belle image que nous avions de ce roi s'effrite. En 1182, Roger de Hoveden, dans sa chronique, écrit: il s'est emparé par la violence des femmes, filles et servantes de ses féaux et en fait ses concubines et quand il n'en tire plus plaisir, il les jette à ses soldats qui s'en amusent... La noblesse d'Aquitaine se plaint amèrement auprès de Henri II sur les cruautés et la barbarie de Richard lors de ses opérations militaires pour briser la rébellion. En fait, Richard est bien un homme de son temps, capable du meilleur et du pire.
En juin 1183, Richard perd son frère aîné, Henri. Son père le désigne alors comme dauphin en lui demandant de céder le duché d'Aquitaine à son frère, plus jeune, Jean. Richard refuse, retourne en Aquitaine et lance la guérilla contre ses frères Jean et Geoffroy. Henri II intervient finalement pour ramener la paix.
Entre-temps, au royaume de France, Philippe II a pris, en 1180, la succession de Louis VII. Il exige de Henri II la restitution de divers territoires du nord de la France et le mariage entre Richard et sa soeur Adelaïde. En juin 1187, les deux armées se font face. Richard est aux côtés de son père. La bataille étant finalement évitée, Richard rejoint la cour de Philippe II et gagne avec lui Paris. C'est là qu'arrive la nouvelle du désastre de Hattin. L'armée des croisés vient d'être taillée en pièces par les troupes de Saladin.

Le premier nouveau croisé

Un vrai traumatisme touche la haute noblesse et un peu partout s'élèvent des voix pour exiger une nouvelle mobilisation des chrétiens. La même année, en novembre de l'année 1187, Richard s'engage à Tours à prendre la Croix. C'est le premier des grands seigneurs d'Occident à se croiser. Son père et Philippe II en feront autant l'année suivante lors d'une rencontre près de Gisors.
Nous sommes en juin 1188 lorsque soudain, Philippe II, envahit les terres angevines. Une dernière tentative de paix avorte vers la mi-novembre. C'est là que Richard change de camp. Il exige de son père la suzeraineté sur tous les domaines qu'il possède en France, qu'il soit officiellement consacré comme successeur en Angleterre. Henri II refuse et aussitôt Richard se place au service du roi de France auquel il rend hommage pour l'ensemble des terres angevines. Il entre ainsi en guerre contre son père.

La couronne royale

L'année suivante Tours, une ville stratégiquement importante pour Henri II, tombe aux mains des Français. Le roi d'Angleterre, malade, accepte les conditions des vainqueurs. La couronne d'Angleterre sera octroyée à Richard qui recevra l'hommage des sujets. D'énormes indemnités de guerre seront versées à Philippe II. Henri II se retire ensuite à Chinon où il meurt le 6 juillet 1189 sans s'être réconcilié avec son fils Richard. Il est enterré à Fontevrault. Le 3 septembre 1189, Richard est couronné roi d'Angleterre en l'abbaye de Westminster sous le nom de Richard Ier. Aussitôt sont entreprises les préparatives pour lancer la Troisième Croisade qui doit être celle de Richard. Tous ses biens et ceux de la couronne sont vendus pour rassembler les moyens de financer l'expédition. Il proclame même «je vendrais bien Londres si je trouvais un acheteur!»En son absence, le royaume sera administré par le chancelier William Longchamp sous le contrôle d'Aliénore d'Aquitaine.
En juillet 1190, l'armée des croisés est rassemblée à Vézelay. Philippe II a joint son ost à celui de Richard et les deux rois s'entendent par traité qu'ils partageront à parts égales les conquêtes et butins. Les deux armées cheminent ensemble jusqu'à Lyon, puis se séparent. Richard gagnera Marseille, Philippe compte embarquer à Gênes.

Mieux qu'une chanson de geste

On pourrait imaginer la suite des aventures de Richard sous forme de récit qu'un croisé aurait rapporté de Terre Sainte. Mais les faits sont si incroyables que l'imagination aurait été en-dessous de la vérité!
La première étape sera la Sicile. A Messine, Richard fera une démonstration de sa puissance avec sa flotte comprenant plus de cent nefs, quatorze buzzes. Chaque nef transportait quarante chevaux et cavaliers, quarante fantassins, quinze matelots. Les buzzes pouvant embarquer le double. C'est là qu'il va obtenir son surnom de «Coeur de Lion». En effet, pour punir les croisés volant et violant, il les fait pendre alors que Philippe II ferme les yeux. Les Siciliens surnommèrent le roi de France "l'Agneau" et Richard "Le Lion". Des tensions allaient rapidement surgir entre Siciliens et Croisés et déclencher un assaut sur la ville de Messine qui tombe. Richard retrouva là sa jeune soeur, la reine Jeanne, veuve de Guillaume le Bon. Le nouveau roi de Sicile, Tancrède, avait mis la main sur la douaire de Jeanne. Richard, souhaitant récupérer une partie au moins de cet argent pour renflouer ses finances, obtint une honnête compensation. En revanche, il remit à Tancrède l'épée du roi Arthur, la fameuse Excalibur que l'on venait de retrouver lors de fouilles faites à Glastonbury.
Si les Siciliens étaient pressés de voir repartir ces hôtes encombrants, les intempéries exceptionnelles forcèrent les croisés à rester à Messine. La ville allait être le théâtre d'une autre scène digne du Moyen Âge. On vit Richard, vêtu d'une chemise, tenant des fouets en main, se prosterner aux pieds des prélats et s'accuser de multiples abominations. Le chroniqueur Benoît de Peterborough ajoutant qu'il était homosexuel et que pour cela il fit pénitence publique afin d'obtenir le pardon! Parallèlement, Richard se passionnait pour la décryptage du livre de l'Apocalypse et Joachim de Flore avait ses explications toutes faites. Richard était en quelque sorte l'élu de Dieu qui allait préparer la reconquête de Jérusalem, punir les sarrasins, détruire l'Antichrist que Richard imaginait être le pape Clément III! C'est également en Sicile que Richard fit comprendre pourquoi il n'épouserait pas Adelaïde de France, la soeur de Philippe II: elle avait engendré un fils avec Henri II. Finalement les deux trouvèrent un terrain d'entente: Richard verserait 10 000 marcs à Philippe, lui rendrait Gisors et Adelaïde retrouverait sa liberté

La conquête de Chypre

Etrange marchandage, suspicions continuelles, intrigues permanentes entre Tancrède, Philippe et Richard... Ceci nous donne une idée de l'ambiance qui régnait dans le camp croisé où débarqua finalement la reine Aliénor apportant dans ses bagages Bérengère, fille du roi de Navarre Sanchez, qu'elle souhaitait voir épouser Richard.
Finalement le roi d'Angleterre finit par reprendre, en avril 1191, la route maritime. Mais à peine éloignée des côtes, la flotte fut dispersée par une violente tempête et c'est avec un petit contingent que le roi arrive le 18 avril en Crète, le 22 à Rhodes. Une partie de la flotte fut jetée sur les rivages de Chypre où immédiatement l'empereur Isaac II Ange, fit piller les épaves, capturer les survivants pour exiger des rançons. Mis au courant du drame, Richard se porta sur Chypre, exigea la libération des gens et des biens, menaça, tempêta et obtint comme seule réponse le fameux: "Troupt sire", ce qui signifie dans notre langage moderne: Pfutt où plus communément "allez-vous faire voir ailleurs". Et Richard attaque, il enlève Limassol, met en fuite l'empereur et se trouve qualifié de "magnificus triumphator". Le lendemain, il pourchasse l'ennemi, le surprend dans la montagne et s'empare du trésor, puis finalement de l'île en entier. Il mettra les fers aux pieds d'Isaac. En fait, l'empereur ayant sollicité Richard de ne pas lui mettre les fers, le roi lui fit fabriquer des bracelets en or et respecta ainsi le souhait de l'empereur. Le 12 mai 1191, Richard Ier épousait en la chapelle Saint-Georges de Limassol Bérengère qui sera également couronnée reine d'Angleterre. Quelques jours plus tard, Richard vend Chypre à l'ordre du Temple pour la somme de 100 000 dinars or. Il fait ensuite voile sur Tyr et Saint-Jean-d'Acre.

L'incident de Saint-Jean-d'Acre

Le 8 juin 1191, Richard rejoint lost des croisés qui assiège Saint-Jean-d'Acre. Il y a là l'armée de Philippe II, mais aussi les débris de l'armée de Frédéric Barberousse. L'empereur du Saint Empire romain germanique s'étant noyé dans la rivière du Saleph (dans l'actuelle Turquie), seule une partie de ses hommes réussit à se joindre à la Croisade. Parmi les dignitaires allemands rescapés se trouvait le duc Léopold V d'Autriche.
Le 12 juillet, Saint-Jean-d'Acre se rend et les croisés entrent dans la cité. C'est là que se joue le fait qui va finir par conduire Richard en Alsace. Très vite des querelles jaillissent autour du partage du butin et des prisonniers dont la libération était bien évidemment liée au paiement de rançons. Léopold V ne se rangeant pas à l'avis de Richard, s'attire la colère du roi qui finira par avoir raison. Mais cette querelle va bientôt faire l'objet d'une curieuse légende. En effet, que les croisés se battent comme des chiffoniers pour des richesses est peu flatteur. Aussi trouva-t-on un prétexte plus présentable qui naîtra toutefois pour les besoins du procès ultérieur. L'affaire sera désormais présentée de cette façon. Après une terrible résistance des sarrasins, les croisés entrent dans la ville et Léopold plante sa bannière sur une tour à moitié effondrée, tant on s'était battu pour sa prise. Richard contesta cette victoire autrichienne, arracha la bannière de Léopold et planta la sienne! Il fit ainsi un affront terrible à Léopold d'Autriche. Voilà un petit tour de force de la diplomatie de cette fin du XII° siècle.
Des contacts et cadeaux furent échangés avec Saladin qui proposa même une alliance aux croisés en compensation de leur aide contre Nour-el-din. Puis la situation devient plus tendue.
Le 31 juillet 1991, Philippe Auguste réembarque avec son ost, Richard devient le chef inconstesté de la troisième croisade. Il va mener une guerre d'usure contre Saladin, auréolé d'une gloire incontestable, devenant la terreur des sarrasins. Ne dit-on pas que les mamans, qui souhaitaient faire peur aux enfants désobéissants, avertissaient: Attends seulement, le roi Richard arrive... Nous aurions là un précurseur de notre Hans Trapp local!

La marche vers Jérusalem

Les croisés avaient fait à Saint-Jean-d'Acre des milliers de prisonniers pour la libération desquels ils exigèrent des rançons, de même qu'ils demandèrent à Saladin la restitution de la Vraie Croix. A deux reprises Saladin remit l'échéance. Dès lors les croisés refusèrent d'accorder crédit à la parole des musulmans. Finalement Richard fera massacrer 2 700 prisonniers pour lesquels Saladin avait refusé de payer les rançons et ceci sous les yeux de l'armée sarrasine. Mais Richard n'innovait pas dans ce domaine. Saladin avait précédemment fait décapiter les templiers et autres soldats survivants du désastre de Hattin! La barbarie était dans les deux camps à égale démesure.
Richard savait dès lors que la conquête de la Terre Sainte serait longue et difficile. Il marcha d'abord sur Haïfa pour s'assurer le contrôle de la côte. Le 7 septembre, ses troupes remportent la bataille d'Arsouf, la route de Jérusalem est ouverte. C'est alors que Richard étonne tout son monde, il arrête sa marche sur la ville sainte afin de gagner Jaffa et la côte.
Il semble que les Français, sous la conduite de Hugues de Bourgogne, ne souhaitaient plus soutenir le roi d'Angleterre de peur qu'il n'en sorte grandit. Richard doit changer ses plans, il fait reconstruire les fortifications de Jaffa que Saladin avait rasées. L'armée chrétienne prend ses quartiers. En octobre, Richard reprend sa marche vers le but ultime, Jérusalem. Il atteint les premiers contreforts des Monts de Judée, mais le 13 janvier 1192 ordonne le repli. Même s'il arrivait à prendre Jérusalem, il n'aurait pu conserver sa conquête au coeur d'un pays livré à la politique de la terre brûlée. Par ailleurs, Saladin rassemblait une armée de secours en Egypte. Richard pensa alors marier sa soeur Jeanne au frère de Saladin, à Malik el-Adil. Mais Jeanne mit comme condition que le musulman se convertisse au christianisme, ce que Saladin rejeta. La guerre devait reprendre.
La défection des Français, qui ne s'étaient engagés que jusqu'en avril 1192, les mauvaises nouvelles arrivant d'Angleterre lui apprenant que Philippe Auguste préparait la conquête des Flandres, pousse Richard à organiser son retour. Le 2 septembre 1192, une trêve de trois années est signée entre les croisés et Saladin. Les musulmans reconnaissaient aux chrétiens la possession de la bande côtière et le libre accès des pèlerins à Jérusalem.
C'est ainsi que s'achève la troisième croisade sans que Richard puisse atteindre le but qu'il s'était fixé: la conquête de Jérusalem. Et pourtant, il était par trois fois aux portes de la cité sainte sans tenter l'assaut. Ce n'est sans doute pas sans raison que les croisés le surnommeront aussi oc e no, ce que nous pourrions traduire par "ben oui, ben non!"

L'incroyable odyssée

C'est maintenant que va se jouer l'incroyable aventure qui va conduire Richard en direction du Trifels et de Haguenau. Un roman qu'aucun écrivain n'aurait pu imaginer va devenir réalité.
Le roi d'Angleterre gagne d'abord Chypre d'où il embarque, le 9 octobre 1192, en compagnie d'une partie de ses compagnons. Très vite la mer se gâte et pendant quatre semaines les navires essuient grain sur grain. Finalement il arrive à se réfugier dans le port de Corfou. De là, la petite flotte repart en direction de Marseille. Un bateau de rencontre prévient alors Richard qu'il est jugé indésirable en Provence qui relève du comte de Toulouse avec lequel il est bien évidemment en lutte. Partout l'alerte a été donnée afin de surveiller le débarquement du roi dont l'empereur d'Allemagne, Henri VI, est devenu un autre ennemi potentiel puisqu'il réclame l'héritage de sa femme, à savoir le royaume de Sicile. Richard décide de revenir en arrière, de chercher un point de débarquement sur la côte croate qui lui permettrait de gagner la Hongrie où règne le roi Bela III, l'ami des pèlerins, comme le souligne la chronique. Bela accepterait très certainement de l'aider pour le laisser partir en direction d'un port sur la Baltique. Encore faut-il pouvoir gagner la Hongrie. La chronique explique que le navire de Richard fut alors pris en chasse par deux bateaux pirates qui espéraient faire là une riche capture. Finalement, reconnaissant le roi d'Angleterre, ils acceptent, pour on ne sait quel marché, de prendre à leur bord le roi avec une petite escorte. Richard fait embarquer une escorte d'une vingtaine d'hommes, dont Baudouin de Béthune, Guillaume de l'Étang, Anselm son chapelain qui sera l'homme qui contera toute l'histoire au chroniqueur Richard de Coggeshall. Il y aura encore dans le groupe plusieurs chevaliers du Temple et des pages.
A nouveau le temps se déchaîne. Finalement les pirates débarquent le petit groupe sur la côté, entre Poula et Venise. Il faut maintenant entreprendre la "longue marche" en évitant de se précipiter vers la frontière qui doit être surveillée. Ils foulent de suite les terres du comté de Gorizia, près de Zadar. Là règne le comte Meinhard II de Gorizia qui n'est autre qu'un vassal du duc Léopold d'Autriche et ami de Conrad de Montferrat. Ce dernier, roi de Jérusalem, avait été mystérieusement assassiné, probablement par la secte des assassins. Les mauvaises langues affirmeront que Richard aurait armé les bras des sectaires.
Pour tenter de brouiller les pistes, le roi se fait passer pour un riche marchand du nom de Hugues, de retour de Terre Sainte, accompagnant Baudouin de Béthune. Il sollicita un sauf-conduit pour traverser les terres du comté jusqu'aux Alpes. Afin de se gagner les grâces du seigneur local, Richard lui offre, par le biais de son messager, un rubis qu'il avait acheté, avec deux autres, à un marchand pisan.
Meinhard est bien évidemment intrigué par ce cadeau exceptionnel. Mais curieusement, il n'intervient pas personnellement tout en faisant comprendre au messager qu'il soupçonne que le soit-disant Hugues n'est autre que le roi Richard. Celui-ci peut donc quitter Gorizia. Craignant sans doute que Léopold ne lui tienne rigueur de ce comportement, Meinhard dépêche alors un courrier à un de ses frères, le comte Frédéric de Betesov, lui demandant d'arrêter le petit groupe dès qu'il serait sur ses terres. Frédéric charge un de ses chevaliers, Roger d'Argenton, un normand, de vérifier l'identité des pèlerins qui feraient étape dans sa ville. Roger a vite fait de trouver l'auberge ou Richard s'est installé pour la nuit. Et malgré toutes les richesses que le comte Frédéric lui avait promises s'il arrêtait Richard, Roger d'Argenton se fait le complice du roi d'Angleterre. Il lui procure des chevaux, le met en garde sur les obstacles qui l'attendent. En pleine nuit, Richard et ses compagnons se sauvent. Roger d'Argenton rendra compte peu après à Frédéric de ses recherches, affirmant qu'il n'y avait pas de roi Richard, mais seulement un marchand en compagnie de Baudouin de Béthune.
La fuite devient un calvaire pour le petit groupe confronté à l'hiver au coeur des Alpes. Il passe à Ljubljana, se porte vers le Murgthal. Mais là les contrôles sont sévères. Le col est fermé par un château, celui de Friesach. On se sépare alors en deux groupes. Baudouin marchera en avant avec le gros de la troupe, le roi le suivra de loin. C'est alors qu'une patrouille autrichienne tombe par hasard sur les fuyards et capture le gros de la troupe. Richard arrive à s'échapper en compagnie de Guillaume de l'Étang et d'un page qui parlait allemand.
En pleine tempête de neige, les trois derniers fuyards passent les cols et le 17 décembre arrivent sur les faubourgs de Vienne, dans un lieu nommé Ginana où, malheureux hasard, le duc Léopold avait pris ses quartiers. Richard était exténué. Les fièvres contractées en Terre Sainte s'étaient réveillées. Il décida de se reposer. Pour leur ravitaillement et équipement, le page fit quelques emplettes dans la ville, payant avec des besants d'or au grand étonnement des marchands qui n'avaient jamais vus un tel trésor. On le questionna, s'enquit du maitre qu'il assurait servir. Le page avertit bien évidemment le roi de la curiosité de la foule, mais Richard était trop faible pour continuer immédiatement sa route. Le 21 décembre, le page s'en revint en ville et commit l'imprudence de porter les gants de Richard, sans doute brodés des léopards royaux. Le guet remarqua ce détail et aussitôt le serviteur fut arrêté, molesté. On le menaça de lui couper la langue s'il ne voulait pas parler puisque, de toute façon, la langue ne lui servait à rien! Quelques instants plus tard l'auberge est encerclée par une foule en fureur et les sergents d'armes. Richard sortit de l'auberge, assurant qu'il ne donnerait son épée qu'au duc lui-même. Prévenu, Léopold fit son apparition et reçut l'épée du roi qui sera dès lors son prisonnier sous la garde de plusieurs chevaliers qui le surveilleront.

L'extradition du roi

Le chroniqueur ne manque pas de fulminer contre cette race sans cervelle qui s'était permise d'arrêter le pèlerin de Dieu, de celui qui s'était battu afin que la chrétienté retrouve les lieux saints. Et le voilà retenu prisonnier par des chrétiens! Pour le narrateur, Saladdin n'aurait pas agit de façon aussi ignomineuse. Il est vrai qu'entre chrétiens on se montrait d'une férocité difficilement conciliable avec l'amour christique!
De nombreuses chroniques vont dès lors faire le lien entre les catastrophes naturelles qui marquent l'année 1193 et l'arrestation du pèlerin de Dieu. C'est comme si le ciel voulait punir les hommes d'avoir enfreint Ses lois. On vit, par trois fois dans les nuées, raconte Guillaume de Neuburg, des ponts de soleils, phénomènes que personne n'avait encore jamais vu (Il s'agissait, sans doute, d'aurores boréales).
Dès le 22 décembre 1192, Richard est prisonnier au château de Durnstein sur le Danube. Mais cette capture s'ébruite et l'empereur Henri VI finit par l'apprendre. Il rappelle au duc Léopold qu'il n'est qu'un vassal et qu'il doit lui remettre son prisonnier afin qu'il soit jugé par un tribunal impérial qui aura à examiner les accusations pour crimes qui pèsent sur le roi.
Le 6 janvier 1193, Léopold arrive avec son captif à Regensburg (Ratisbonne) où Henri VI a réuni la diète. Le duc toutefois refuse de livrer le roi, il exige des compensations financières. Ceci aura pour résultat de voir l'empereur s'énerver et menacer l'Autrichien de lui prendre le prisonnier de force. A marche forcée, Léopold ramène son captif au château de Durnstein.
L'empereur et le duc vont alors entamer des négociations difficiles. Le 4 février ils trouvent un terrain d'entente. La rançon de Richard est fixée à 100 000 marks d'argent. 50 000 marks seront comptés au duc, ils serviront à doter Eléonore de Bretagne qui elle sera tenue d'épouser un des fils de Léopold. Il est également décidé que la rançon doit être versée en deux parties. La première tranche pour le 29 septembre 1193, la seconde pour le 24 février 1194. Par ailleurs, l'Angleterre sera tenue de fournir une aide militaire de cinquante vaisseaux équipés, de cent chevaliers et cinquante archers qui soutiendront l'expédition que Henri VI est décidé de monter contre Tancrède de Sicile auquel il veut arracher son royaume. Léopold, qui en arrêtant un pèlerin et un croisé, s'était attiré la mise au ban de la chrétienté, exige de Richard qu'il intercède pour lui auprès du pape et obtienne la levée de l'excommunication.

Un premier voyage à Haguenau

Le 17 février 1193, Richard arrive pour la première fois à Haguenau. C'est du moins ce que nous pouvons en déduire dans le recueil des constitutions impériales de Goldast, documents que les historiens modernes semblent avoir négligés car ils n'en font pas état. C'est l'historien local, Grandidier, qui avait relevé cet important document pour en faire part en date du 3 janvier 1781 à M. Jouyneau des Loges. Dumont, dans son recueil, Corps diplomatique, en fait également mention. Le document explique que Richard, questionné sur la rançon qu'il doit fixer lui-même, estime qu'il vaut bien 150 000 marks. C'est au fond une vantardise du roi, car la somme est si énorme qu'elle semble impossible à réunir.
Le 19 mars 1193, Richard est au château de d'Ochsenfurst, près de Wurzburg. Léopold est en route pour Spire, ville où doit se jouer la remise du prisonnier entre les mains de Henri VI. C'est là, à Ochsenfurt, que deux émissaires anglais, deux abbés cisterciens, rencontrent Richard. En effet, le roi avait disparu et personne ne savait trop où il était. Les Anglais localisent ainsi pour la première fois leur roi prisonnier.
Ce n'est qu'au mois de février 1193 que l'évêque Guillaume de Rouen, en interceptant une lettre de Henri VI au roi de France, apprend la capture de Richard. Il va immédiatement prévenir Aliénor. Il appelle les grands d'Angleterre à une assemblée qui se tiendra le dernier jour de février de l'an 1193 à Oxford et décidera de l'envoi des deux émissaires en Allemagne. Ce sont les deux religieux que nous mentionnons plus haut.

Un terrible acte d'accusation

Le 25 mars, en grande pompe, se tient la diète impériale à Spire. Le prisonnier est officiellement remis à Henri VI en présence des grands dignitaires allemands. C'est là que l'empereur accuse formellement Richard de l'avoir empêché d'hériter du royaume de Sicile, d'avoir trahi la cause des croisés par une entente secrète avec Saladin, d'être l'instigateur du meurtre de Conrad de Montferrat, d'avoir gravement nuit aux intérêts des croisés allemands et autrichiens lors de la prise de Saint-Jean-d'Acre, que Richard avait soutenu contre lui Henri le Lion lors de la course à la couronne impériale.
Richard réussit à démontrer qu'il était innocent de tous ces crimes. Le trouvère Guillaume, qui se trouvait présent à cette réunion, s'exclame qu'il n'avait jamais vu un homme répondre si bellement. A la fin de sa défense, Richard se jette aux pieds de l'empereur qui descendra de son trône pour l'embrasser. Il n'empêche, la rançon est fixée à 100 000 marks, avec obligation de fournir en plus l'aide militaire pour la campagne sicilienne représentant la valeur de 50 000 marks. Le tout formant donc une valeur de 150 000 marks.

Richard, prisonnier au château du Trifels

Le 31 mars 1193, Henri VI fait transférer son prisonnier de Spire au proche château du Trifels.
C'est ce château qui nous fait dire que l'aventure de Richard est maintenant en Alsace. Le fantastique burg est situé à une trentaine de kilomètres au nord de Wissembourg, dans les Monts du Palatinat. Il s'agit d'une véritable forteresse mystique. Construit par les empereurs Saliens vers le milieu du XI° siècle, le Trifels est pris en 1081 par un personnage qui se nomme Diemar. Nous sommes en pleine guerre entre l'empereur et Rome et ce Diemar est du clan des Eberhardiens, des Eguisheim, donc de l'Église. La ville d'Annweiler, qui se situe au pied du château, est alors une possession de l'évêque de Strasbourg qui l'échange, en 1118, avec Morsbronn. Le château n'est pas pour autant alsacien. Il va devenir, en 1125, le coeur mythique de l'empire.
Henri V demande, cette année-là, à Frédéric-le-Borgne, le fondateur de Haguenau, de mettre en sécurité au Trifels les insignes de la Couronne. Ce sont des bijoux, reliques et objets divers dont l'origine est décrite comme miraculeuse. Il y a l'épée, le sceptre, le manteau, la couronne de Charlemagne, la Sainte lance, un clou de la Croix du Christ, une pierre blanche considérée comme étant la pierre du Graal, etc. C'est donc dans ce château extraordinaire que Richard Coeur de Lion fait son entrée... comme prisonnier.
Là les diverses sources qui décrivent la vie du prisonnier divergent. Les chroniqueurs anglais parlent d'une détention terrible, au fond d'une chambre taillée dans le roc. Les sources allemandes parlent d'une détention agréable. En réalité, Richard pouvait se déplacer dans le château selon son bon vouloir, il pouvait recevoir qui il souhaitait. La nuit venue, il restait seul dans sa chambre, des gardes à sa porte.

Une longue détention dorée

C'est là encore que, se joue une légende, celle du trouvère Blondel de Nesle natif près de Péronne, auquel on attribue une dizaine de chansons de geste. La Chronique de Rains, qui remonte à 1260, publiée pour la première fois en 1837, en parle. Notre trouvère a appris, comme ses pairs, que le roi est retenu captif, quelque part en Allemagne. Bien décidé à trouver son maître et ami, il va de château en château, chantant l'air favori de Richard. C'est après une longue pérégrination qu'il arrive dans un pays de montagnes. Et c'est là que la voix du roi répond à son chant. Les armes à la main, par un coup d'audace, le trouvère libère Richard.
Cette chanson de geste fut présentée pour la première fois dans la seconde moitié du XIII° siècle par un trouvère à Reims.
C'est également au Trifels que naîtra une nouvelle légende sur l'origine du surnom de Coeur de Lion. Ainsi, le roi, emprisonné dans une méchante caverne, était gardé par un lion affamé qui un jour est lâché sur le roi. Richard va terrasser le fauve, enfoncer sa main dans la gueule du monstre pour lui arracher le coeur et le dévorer! On sait qu'à l'époque de Richard il n'y avait pas d'oubliette au Trifels. Mais ce qui est certain, c'est que pendant l'hiver 1193/1194, Richard écrivit un long poème sur sa captivité au Trifels en langue d'oc et intitulé Ja nus hons pris ne dira sa raison. C'est un rappel douloureux du sort des grands qui, prisonniers, sort oubliés de ceux qui pourtant leur doivent tout cadeaux, dons, honneurs, titres... Il sait maintenant, dit-il, qu'un mort et un prisonnier n'ont pas d'amis.
Là, nus homs pris ne dira sa raison
Adroitement, so dolantement non
Mais por effort puet-il faire chançon;
Moût ai amis, mais poure sont li don,
Honte i auront se por ma rançon
Sui ca des yvers pris.

Le second passage a Haguenau

C'est le 19 avril 1193 que Richard arrive à nouveau à Haguenau. L'empereur s'était mis en route pour visiter sa Pfalz de Haguenau d'où Richard écrit et date deux lettres (apud Hagenoa). La première à sa mère Aliénor dans laquelle il dit: je viens d'être libéré de ma prison du Trifels (castello Trivellis) et je peux désormais vivre et séjourner à la cour impériale de Haguenau où l'empereur et son épouse Constance me reçoivent avec tous les honneurs... Il ajoute, à l'adresse de sa mère, qu'elle doit, de gré ou de force, s'emparer du trésor de l'église d'Angleterre afin de rassembler au plus vite la rançon.
Il n'empêche, même si la rançon est fixée, il reste bien des modalités à définir. Guillaume de Longchamp est chargé par Richard de mettre au point les détails. Cela permet au roi d'écrire de Haguenau sa seconde lettre adressée à ses barons pour leur apprendre qu'il vient de faire la paix avec l'empereur et qu'il a également signé un pacte d'assistance. Il leur demande d'aider à collecter les fonds nécessaires à sa libération. En effet, à Haguenau, Henri VI descend quelque peu ses prétentions. Il se contenterait maintenant d'un versement de 70 000 marks pour que le roi puisse retrouver la liberté. Les conditions de Haguenau sont donc plus souples que le jugement de Spire. Le solde, soit les 30 000 marks, pourra être payé plus tard. Richard doit toutefois s'engager à laisser des otages à sa place tant que le solde n'est pas réglé! La confiance régnait comme on peut le voir.
Richard suit ensuite l'empereur dans ses déplacements. Mais les semaines passent et Henri VI commence à trouver la présence de Richard fort encombrante. Il ordonne finalement qu'il doit séjourner à Worms. C'est de là qu'il adresse des lettres, le 28 mai et le 8 juin à ses barons. Il sait maintenant que le roi de France, Philippe-Auguste, propose d'énormes sommes à l'empereur sous condition que celui-ci le retienne en captivité. Une captivité assez agréable puisque Richard joue les arbitres entre les princes allemands en rébellion et l'empereur. Il s'occupe aussi des affaires du royaume d'Angleterre. Le poste de primat d'Angleterre étant devenu vacant, Richard souhaite voir Hubert Fitzwalter occuper le siège de Saint-Thomas alors que Henri VI veut en faire profiter l'évêque de Savary. Du coup les deux monarques se heurtent. Henri VI exige que Richard écrive une lettre aux prélats anglais pour favoriser son candidat. Ce qu'il fait pour aussitôt envoyer un second courrier qui annule le premier! C'est un étrange jeu du chat et de la souris. Finalement Fitzwalter est élu et par représailles Richard se retrouve prisonnier au Trifels. Cette fois les conditions de détention sont plus dures. Les visiteurs anglais annoncent que le roi porte des chaînes et des liens, que ni un âne, ni un cheval ne pourraient porter.

Les manoeuvres de Philippe Auguste et de Jean sans Terre

En Angleterre, si la reine Aliénor se dévoue pour trouver l'argent, son frère, Jean, freine les collectes. Philippe Auguste renoue, en secret, avec ses propositions: il souhaite racheter le captif. Le 25 juin, une nouvelle diète se réunit à Worms et déclare les accords de Haguenau caducs. La libération n'interviendra qu'avec le paiement de 100 000 marks. Puis, volteface de Henri VI qui rappelle à Richard qu'à Haguenau il avait, lors de son premier sejour, parlé de 150 000 marks! Ceci représente un poids d'environ 35 tonnes d'argent, soit une valeur d'environ 120 millions de francs actuels! C'est la plus forte rançon jamais exigée au Moyen Âge pour une personne.
La rançon sera donc portée à 150 000 marks, Richard n'étant dès lors plus tenu de fournir l'aide militaire pour la Sicile. Mais il devra faire épouser à sa nièce un des fils de Léopold. Vers la même période, Richard arrive à Coblence pour achever son arbitrage entre les princes rebelles et l'empereur. La paix est signée le 29 juin 1193.
Aussitôt Philippe-Auguste dépêche un courrier à Jean sans Terre et l'avertit: méfie-toi, le diable est lâché!
Puis les jours de l'été s'égrènent. Les nouvelles d'Angleterre se font rares. Le 1er septembre 1193, Richard est à nouveau à Haguenau (Hagenoy). Il date du château impérial une lettre à l'abbé de Glastonbury dans laquelle il lui annonce qu'il sera libéré prochainement. L'automne arrive, le roi est toujours captif. Fin novembre, une grande partie de l'argent est arrivée à Worms. Fin décembre Henri VI s'estime satisfait, les 100 000 marks sont payés. Pour le solde, Richard dispose maintenant d'otages qui resteront à sa place jusqu'au paiement intégral de la somme. Sa libération est annoncée pour le 17 janvier 1194.

Enfin en liberté!

Le 22 décembre 1193, Richard se trouve à Spire d'où il date une lettre à sa mère et à l'évêque de Rouen, les priant de venir en Allemagne afin d'être présent à la cérémonie de libération. Le 6 janvier, Aliénor et Guillaume de Rouen sont à Cologne, hôtes de l'archevêque Adolf von Berg, un ami du roi Richard.
En janvier 1194, Philippe-Auguste et Jean sans Terre font une nouvelle proposition à Henri VI. Ils offrent de lui payer 150 000 marks d'argent s'il leur livre le prisonnier où s'il le garde encore pendant un an en captivité. Henri VI réunit la diète le 2 février 1194 à Mayence pour lui soumettre trois propositions de Philippe-Auguste et Jean sans Terre. C'est un extraordinaire marchandage.
Si Richard reste prisonnier jusqu'à la Saint-Michel (29 septembre), le roi de France versera à l'empereur 50 000 marks d'argent auxquels Jean ajoutera 30 000 marks. Pour chaque mois supplémentaire de captivité, les deux compères vont ajouter 1 000 marks. En cas d'extradition, Philippe-Auguste paiera 100 000 marks, Jean 50 000 marks.
Roger de Hoveden, le chroniqueur, nous apprend que pour contrecarrer ce plan, la reine Aliénor demandera à Richard de céder son royaume d'Angleterre à Henri VI qui le lui redonnera en fief tout en payant pour cet hommage-lige une somme de 5 000 livres.
Les princes allemands étant gagnés à la cause de Richard, l'empereur ne peut plus tergiverser davantage. Le 4 février, après une année, six semaines et trois jours de captivité, le roi Richard Coeur de Lion est libéré.
Ce serait immédiatement après sa libération que Richard revint en Alsace. Il se serait rendu en l'abbaye de Niedermunster, au pied du Mont-Sainte-Odile Cette abbaye de femmes, auréolée d'étranges reliques, symboles de la chrétienté et de l'islam, où se serait constituée une sorte de confrérie dite les Niebelringen (selon les recherches de l'archiviste haut-rhinois Wilsdorf), possédait une église dédiée à Notre-Dame-de la Délivrance. Les pélerins, croisés et grands de ce monde qui avaient connu la captivité y suspendaient leurs liens. Peu après, on montrera dans cette église les chaînes et liens de Richard, ce qui laisserait supposer qu'il s'est rendu à Niedermunster entre le 4 février et le 20 février 1194, jour où il est à Cologne pour y signer une lettre de franchise en faveur des bateliers de cette ville afin qu'ils puissent commercer librement avec les ports anglais.
Le 13 mars 1194, Richard débarque à Sandwich et entre à Londres en liesse le 16 mars.

La conquête de la Sicile

En mai 1194, l'armée de Henri VI lève le camp à Annweiler pour gagner la Sicile. Une partie de l'escorte impériale passera à Haguenau. Trancède de Sicile meurt le 29 février 1194, la grande île, carrefour des civilisations, tombe sans véritable lutte. Le Saint Empire romain germanique s'étend maintenant de la Baltique à la Sicile. Cent cinquante mulets vont faire passer d'Italie en Allemagne les richesses enlevées par les Allemands. Henri VI est désormais l'Imperator qui commande à Richard de reprendre la guerre contre Philippe-Auguste. Lui, de son côté, va préparer une expédition capitale pour conquérir Jérusalem. Les premières préparatives avancent, l'empereur est à Messine lorsque la maladie se déclare. Il meurt le 28 septembre 1197. Quant à Léopold d'Autriche, il se blesse lors d'un tournoi. Il faut l'amputer d'une jambe, il va mourir le 26 décembre 1194 à l'âge de 37 ans! Ainsi tous les acteurs du drame de Richard disparaissent.
En mars 1199, Richard signe une trêve avec le roi de France et en profite pour aller mâter une révolte en Aquitaine où le comte Aimar de Limoges conteste sa suzeraineté. Le dernier jour du mois de mars 1199, Richard est blessé par un archer au siège du château de Châlus Le 6 avril, le roi décède à l'âge de 42 ans des suites de sa blessure. La gangrène s'est déclarée. Il meurt dans les bras de sa mère Aliénor qui est accourue.
Il sera enterré en l'abbaye de Fontevrault où son tombeau est réalisé en 1230.
Guy Trendel
Recherches Médiévales n° 55/56 janvier 1998

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La justice au Moyen Âge et son application particulièrement dans l'ancienne République de Strasbourg

Jean-Claude Wey

Origine du pouvoir suprême

Le gouvernement, né de la famille, avait besoin de s'appuyer sur des coutumes qui lentement devinrent une législation appliquée, tant en Germanie qu'en Gaule, et à plus forte raison à Strasbourg.
L'autorité domestique, d'abord représentée par le Mund, ou chef de famille, évolue rapidement vers une autorité régissant une grande famille nationale et donnant des pouvoirs de plus en plus précis à des Rex (roi), Dux (duc), Graff (comte) et Brenn (général d'armée).
Sous les Mérovingiens, le principe légal du pouvoir s'inféoda dans la propriété foncière; mais son rapide morcellement, l'évolution des moeurs et surtout sous la poussée du christianisme, un ensemble de lois se créèrent (Saliques et Ripuaires) qui, tout en limitant certains pouvoirs des rois et des empereurs, donnaient cependant une dimension nouvelle de justice aux grands dynastes et princes de l'Eglise.

L'influence du christianisme

Ainsi grâce à l'influence de l'Eglise dans la formation du code pénal, furent interdits, le mariage avec une belle soeur, une belle mère, une tante, une nièce. Etaient défendus les spectacles ambulants, les danses nocturnes, les orgies publiques autorisées naguère lors des grandes fêtes.

Évolution juridique

Pour illustrer ce changement, nous voyons, par exemple, en 596, Childebert, en accord avec ses Leudes, décider que désormais le rapt serait puni de mort et que le juge du canton (Pagus) où le crime aurait été commis, devrait tuer le ravisseur et abandonner son cadavre sur la voie publique; que l'homicide aurait le même sort, car il est juste, disait le texte de cette loi que celui qui sait tuer apprenne à mourir. Le vol attesté par sept témoins entraînait aussi la peine capitale, et le juge convaincu d'avoir par sa faute, laissé fuir un tel voleur, subissait le même châtiment que celui-ci eût subi.
Les pénalités étaient cependant différentes, selon la classe sociale du délinquant. Par exemple: pour le fait de l'inobservation du dimanche, lequel était un jour de repos et avait force de loi, un Salien payait 15 sols d'amende, un Romain 7 sols, un esclave 3 sols, ou bien son dos payait pour lui.
Ainsi on vit évoluer deux choses fondamentales:
1) on ne rachète plus un crime avec de l'argent,
2) aux passions brutales d'un chef ou d'un juge, souvent seul et sans assesseur, et qui n'avait d'autre bourreau que lui même, d'autre instrument que la corde ou son épée, succédait l'action autoritaire d'un tribunal représentant la société.
La conséquence de ce fait fut surtout la diminution du défi, de la guerre impitoyable d'homme à homme, de clans à clans. Ainsi le droit de vengeance fut circonscrit dans le temps, et interdit à l'occasion du dimanche et aux grandes fêtes chrétiennes de l'année, et la trêve de Dieu fut l'application logique de ces principes humanitaires.

L'organisation de la justice criminelle à Strasbourg

Pour la répression de tous les délits et la prévention de ces derniers, notre petit état rhénan jouissait dès la fin du XIV° siècle et au delà, d'une véritable profusion de tribunaux de toute nature et de toute compétence. Voyons les plus importants, ceux qui s'occupaient de la répression des crimes et délits.

Le tribunal des Sept (Die Siebenzüchtige, Siebnergericht)

Cette juridiction était composée de sept assesseurs (d'où son nom) choisis parmi les trois cents échevins de la ville libre. Il jugeait les contraventions aux ordonnances sur la salubrité publique, les injures verbales, les rixes légères. Il fut supprimé en 1688.

Le tribunal de police (Policeygericht, Zuchtgericht)

Ce tribunal avait une compétence plus étendue, qui s'étendait aux délits contre les moeurs, à la répression du luxe, des fraudes diverses, des outrages et scandales publics plus sérieux. Il se composait de magistrats d'un rang plus élevé. Ils étaient au nombre de dix dont l'ammeister et le stettmeister régnants. À leurs côtés siégeaient un membre du conseil des XV, un de celui des XXI, deux représentants du grand conseil, l'un noble et l'autre plébéien et enfin quatre échevins.
Ce tribunal de police ne pouvait cependant infliger des peines corporelles afflictives et frappait seulement le coupable d'amendes pécuniaires plus ou moins fortes. Si l'instruction judiciaire de certaines affaires se révélaient être d'une certaine gravité, il était tenu de s'en dessaisir et de les renvoyer en Grand Conseil.

Le Grand Conseil

Ce dernier, (der Grosse Rath), était la cour criminelle proprement dite et toute souveraine de la République de Strasbourg.
Tout en étant également chambre civile, ce Conseil statuait sans appel sur tous les crimes, sévices graves, malversations de deniers publics, etc.
Le Grand Conseil se composait de trente membres, dont vingt bourgeois et dix patriciens, présidés par l'ammeister régnant. Parmi les dix nobles (Constofler) se trouvaient toujours les quatre stettmeister en exercice pendant l'année courante. Quant aux bourgeois ils représentaient chacun l'une des tribus d'arts et métiers. Tandis que dans les affaires civiles, il était possible d'un appel au Conseil des XIII. Pour des sommes importantes, les décisions du Grand Conseil étaient finales dans les questions criminelles.
Cependant le conseil des Treize, pouvait exercer le droit de grâce, prérogative souveraine qui passa plus tard au roi de France après la capitulation.

Le tribunal matrimonial (Ehegericht)

Institué par le magistrat après le triomphe de la réforme, ce tribunal eût pour mission d'examiner mûrement certaines questions délicates, comme les plaintes en adultère, les demandes de divorce, les ruptures de promesse de mariage. Ce tribunal perdit considérablement son importance quand Louis XIV lui interdit de prononcer le divorce, mais autorise seulement encore la séparation de corps et de bien.
Tous ces tribunaux se renouvellaient annuellement par moitié, sans que les membres sortant puissent être immédiatement réélus.

L'audience de l'Ammeister

C'était une juridiction spéciale et expéditive, (Ammeisteraudienz), qui se tenait trois fois par semaine à l'hôtel de ville où le magistrat suprême de la république recevait les doléances et jugeait immédiatement et sommairement les griefs du petit peuple.

Procédure

Au Moyen Âge la procédure était purement orale à Strasbourg, comme partout en Allemagne. Les accusations portées devant le juge devaient être établies par témoins, l'instruction pouvait donc être sommaire et le jugement intervenait sans longs délais.
Ce n'est pas au XV° siècle que l'on eût attendu, par exemple jusqu'aux approches de Noël pour punir un délit de pêche commis en juillet ou des coups échangés durant les chaleurs d'août. Nota Dans les tribunaux importants, la procédure écrite existait depuis le XV° siècle et ceci d'autant plus que le droit romain refoulait de plus en plus le vieux droit coutumier germanique.

La question ou le douloureux problème de la torture

En parlant du sanglant domaine de l'ancienne pénalité, il faut aussi aborder le problème de la question, (torture), qui pouvait être, selon les expressions consacrées, ou préparatoire ou préalable; On la qualifiait aussi d'ordinaire ou d'extraordinaire, surtout suivant la durée ou la violence des tortures à infliger aux patients. Dans certains cas, la question durait cinq à six heures consécutives, d'autres fois elle ne dépassait guère une heure.
Dans nos documents, l'échevin stipulait: ein wenig auf die Folter gebracht ou encore etwas an die Folter gezogen un hernach wieder loss gelassen ou bien ist nachdem ein wenig auf die Folter gezogen.
Citons rapidement quelques manières de donner la Gehenne ou torture: la compression des membres par des instruments spéciaux ou seulement avec des cordes, l'injection d'eau, de vinaigre ou d'huile dans le corps de l'accusé; l'application de la poix bouillante, la suppression totale d'aliments et de boissons.

Le Heimlich Buch (Registre Secret)

Nombre de jugements rendus par notre ancien sénat furent consignés dans un registre sur parchemin appelé Heimlich Buch. Il fit entrevoir qu'elles étaient les punitions anciennement usitées dans notre cité. Outre celles infligées dans les affaires qui seront mentionnées ci-après, il se trouve que l'on condamnait les uns à être marqués au front, d'autres avoir les yeux crevés, les joues percées avec un fer ardent, à la castration, même à être enterrés vifs. Il paraît que dans ce dernier cas, on enfonçait un pieu dans le corps du criminel dès que ce dernier avait été descendu dans la fosse.

Petite Chronique criminelle

Au XV° siècle, un homme coupable de parjure fut banni de la ville à perpétuité. Le jugement porte que, s'il enfreint son ban et qu'il soit arrêté, il sera placé sur une échelle pour y rester exposé pendant la séance du sénat, ensuite on lui coupera deux doigts et on lui arrachera la langue.
Un autre qui avait aussi parjuré, fût lui aussi banni à perpétuité et condamné à être noyé en cas d'infraction au ban.
En 1463, un receveur de la fondation de Notre Dame fut décapité devant la maison de la fabrique pour gestion infidèle; il avait détourné une somme de 1500 florins, somme considérable pour ces temps là.
Un autre receveur de cette même fondation, convaincu de vol, fut condamné à la potence. Par pitié pour sa femme et ses enfants, on lui fit grâce de la vie, on se contenta de lui couper les oreilles. (Hermann ajoutait en 1819, aujourd'hui on n'en coupe plus).
En 1477, il fut rendu une ordonnance portant que celui qui, soit en détruisant une haie, soit par escalade, entrera dans un jardin pour y voler des fruits ou légumes, sera condamné à être mis dans un panier sur le pont de la boucherie et à y rester suspendu au dessus de la rivière pendant le temps prescrit, à l'expiration duquel il lui serait permis de se laisser tomber dans l'eau. Quand il ne savait pas nager le magistrat faisait poster des personnes pour l'empêcher de se noyer.
En 1521, le grand Sénat condamna un malfaiteur à avoir les yeux crevés. Mais devant le refus du bourreau d'exécuter ce jugement, il n'y fut pas donné suite. On se contenta de bannir le condamné.
Les parricides et infanticides étaient enfermés anciennement dans des sacs et jetés dans la rivière par dessus le pont de la boucherie (Schindbrücke actuellement le pont du Corbeau).
En 1568, la ville construisit sur ce pont deux petits bâtiments dans lesquels étaient placés les blasphémateurs condamnés à être noyés; on y plaça aussi un grand crucifix en pierre de manière à ce que les condamnés, l'eussent encore sous les yeux après avoir été précipités dans l'eau.
En 1560, Balthazar Strinz, sergent de la chambre des Quinze, fût condamné à la potence pour avoir volé à la ville une première fois 200 florins, en qualité de péager, et une seconde fois 600 florins enlevés à l'Umgeld. Par grâce il fut décapiter au lieu d' être pendu. Il fut conduit au supplice dans son costume, qui était une robe plissée, rouge et blanche, qui étaient les couleurs de la ville.
En 1567, un imposteur nommé Martin Steinbach, prétendit être Jésus-Christ et réussit à se faire des adhérents, qui ainsi que lui, ne furent condamnés qu'au bannissement.
En 1574, un homme fut décapité pour avoir eu sept femmes vivantes... Un autre qui en avait dix, fut seulement banni à perpétuité.
Dans les années 1581 et 1582, le magistrat se vit obligé de prononcer les condamnations envers un grand nombre de criminels. Ainsi en 1581, treize furent pendus, dont neuf à la fois, deux furent décapités, et un condamné au feu. En 1582, trois furent roués, trois décapités, trois pendus, quatre femmes noyées et quelques-unes condamnées au fouet.

Bigamie et crimes contre nature

La bigamie était un crime peu condamné à Strasbourg. En dehors de quelques procès d'anabaptistes, dont les doctrines hérétiques indignaient plus nos ancêtres que leurs idées polygames, nous ne rencontrons que peu de cas de cette espèce.
En 1520, un nommé Cunon Clauss, dûment convaincu de posséder simultanément deux épouses, fut condamné par sentence du Magistrat à avoir les yeux crevés.
Un châtiment moins sévère fut réservé dix ans plus tard à une coupable, oui il s'agissait bien d'une femme qu'on accusait de se partager sciemment entre deux maris. Le cas assez curieux mérite qu'il soit résumé.
L'héroine de ce sombre drame conjugal, Catherine Muller, était la fille d'un petit artisan de la ville. Elle s'éprit d'un peintre en bâtiments, du nom d'Antoine Sechler, qui réussit à l'enlever du domicile paternel, l'épousa après coup et partit courir le monde avec sa nouvelle et jeune épousée. À Worms, notre Antoine disparut un beau matin, abandonnant sa femme, peut-être trop fidèle à son gré. Voilà notre malheureuse, qui s'en retourne tristement à Strasbourg.
À peu de temps de là, elle rencontra un brave homme, armurier de son état, qui ignorant l'état précédent, proposa le mariage à notre Catherine, qui elle, oublia également son passé. Voici donc Jean Preuss convolant en justes noces, l'union s'annonçait d'ailleurs heureuse. Or notre peintre revint lui aussi dans la cité. Restait-il quelques traces de l'ancien amour, ou par besoin de changement, toujours est-il que notre volage Catherine quitta subitement son second mari pour revenir à son ex infidèle qui l'accueilli, semble-t-il les bras ouverts.
Deux jours plus tard, Preuss le second, voit à son tour revenir au domaine conjugal, son épouse légitime, à ses yeux du moins. Lui aussi l'accueilli avec beaucoup de joie. Malheureusement le Magistrat fut informé de cette bizarre alternance et il lui sembla devoir mettre un frein à ce ménage immoral. Mais le jugement fut, comme on va le voir, fort clément et plein de bon sens. Le tribunal décréta, que Catherine aurait dorénavant à s'en tenir à son seul et vrai mari, le premier, de plus pour avoir méconnu la sainteté du lien conjugal, la femme et le second mari furent en outre bannis de la ville pour deux ans.
La violence et le viol envers le beau sexe, étaient d'abord compensés par des condamnations à des amendes pécuniaires très fortes. Cependant, dès la grande ordonnance de 1529, ces crimes furent punis par la peine de mort. Pour mesurer l'évolution de la jurisprudence, signalons, que la seule tentative d'un acte pareil suffisait à lui seul pour entraîner la peine capitale.
Ainsi en 1567 deux jeunes jardiniers, pris de boisson, avaient rencontré une paysanne sur la route d'Illkirch et s'apprêtaient à lui faire un mauvais parti, quand des paysans accoururent à ses cris et l'arrachèrent à leurs mains. Les deux coupables furent condamnés à être décapités, et si l'exécution de leur peine n'eut pas lieu, c'est que le doyen du Grand Chapitre, le comte de Manderscheid, intervint en la faveur des condamnés. Il fit valoir entre autre, comme circonstances atténuantes, la non réussite de l'attentat.
Les crimes contre nature étaient punis, au commencement par le bûcher, on brulait vifs ces misérables. Plus tard, on les décapitait et le cadavre seul était réduit en cendres. Lors de l'instruction du procès du brasseur au Soleil, en 1656, pour le crime indiqué à l'instant, les juges découvrirent que ce peronnage, riche et dépravé avait de longue date trompé ses concitoyens. En effet il avait imaginé de prendre des bains dans du vin parfumé d'épices afin de rendre vigueur à son corps flétri par les excès. Mais comme il avait néanmoins le sens pratique du commerce et de l'économie, il remit ce jus de treille amélioré, une fois ses ablutions terminées, dans des barriques, et le faisait mettre en vente au marché aux vins. Ce nectar acquit cependant très vite une grande renommée et une réputation telle qu'on le servit maintes fois à de nombreux banquets. Vous imaginez quelles figures firent nos ancêtres à la nouvelle de ces détails révélés. Vous pensez bien que rares durent être les gens qui pleurèrent ce triste individu lors de son supplice par le feu.

Faux monnayeurs

Considéré au Moyen Âge, comme un délit des plus nuisibles, celui qui contrefaisait de la monnaie était voué aux supplices les plus horribles avec au bout la mort. Une mort atroce qui frappe ces criminels. On les condamne à être jetés tout vifs dans de grands chaudrons remplis d'huile ou de vin ou simplement d'eau bouillante. Généralement, dit un jurisconsulte facétieux, on choisissait pour le malheureux le supplice de l'eau parce que les juges préféraient boire le vin eux mêmes. Ainsi en 1462, périt de cette sorte un faux-monnayeur; en 1510, à Metz, fut exécuté un autre, mais dans de l'huile bouillante. Plus tard le code criminel promulgué par Charles Quint, appelé la Caroline, adoucissait un peu ces supplices, les coupables étaient brûlés sur le bûcher.

Fraudes industrielles et commerciales

Au Moyen Âge on fraudait aussi souvent que de nos jours; bien sur, ces fraudes n'étaient pas encore aussi chimiques que celles que nous connaissons aujourd'hui, mais on se contentait, avec beaucoup de naïveté d'ajouter de l'eau de la pompe au véritable jus de treille, on fraudait à l'époque avec les moyens et dans la mesure des faibles lumières que le Seigneur m'a donné.
Ainsi en 1335, le sieur Eberlin, demeurant près de Saint-Pierre-le-Vieux, fut condamné au bannissement perpétuel et à être noyé dans l'Ill au cas qu'il reviendrait en ville, pour avoir mélangé du bon vin avec du mauvais et d'avoir négligé de payer l'Umgelt, ou octroi municipal.
D'autres marchands ne falsifiaient pas le breuvage qu'ils vendaient, mais ils tâchaient de l'introduire dans la ville, sans payer l'Umgelt, et faisaient ainsi grand tort aux finances de la petite république. Ces coquins pouvaient de ce fait vendre à meilleur prix et créaient donc une concurrence ruineuse et forcément déloyale à leurs confrères et rivaux plus honnêtes.
D'autres encore ouvraient clandestinement des cabarets louches et débitaient leur vinasse à une population des basses classes, favorisant l'ivrognerie mère de tous les vices. Tous ces délits étaient sanctionnés par de fortes amendes, la mise au pilori exposé publiquement, même frappé de verges et expulsé de la ville.
Certains produits alimentaires n'étaient pas à l'abri de manipulations frauduleuses destinées à tromper le client. C'est ainsi que nous lisons dans une ordonnance du 4 décembre 1663, que certains épiciers et marchands de comestibles remettaient au tonneau des harengs non vendus pendant le carême, pour les exhiber de nouveau après les avoir recouverts d'un vernis trompeur au moment où se fait l'arrivage des harengs frais (zirckelhaering) et de les vendre alors pour marchandise nouvelle.
D'autres poussant plus loin leur habilité commerciale en achetant chez leurs confrères les harengs avariés au plus bas prix, les vernissaient à neuf, puis allaient les déclarer au Kaufhaus, la douane, payaient les droits d'usage, et se trouvaient donc en règle avec la législation strasbourgeoise de l'époque. Cependant, le Magistrat, mis au courant de certaines de ces pratiques, déclara que le négociant coupable d'une pareille fraude aurait à acquitter une amende de cent livres pfennings. Le recel était aussi puni lourdement; il s'agissait la plupart du temps de revente de céréales volées et pour mieux encore combattre ce mal, le Magistrat fit promettre le sixième de l'amende au délateur.
Le trafic des vases sacrés et autres objets du culte était puni de prison ou de la peine capitale, surtout si ces objets ont subit une dénaturation ou ont été trouvés sur des juifs.

Les incendiaires

Le crime d'incendie volontaire était également lourdement frappé à Strasbourg. En connaissant l'enchevêtrement des maisons du vieux Strasbourg et l'étroitesse des rues, situation à laquelle il faut ajouter un nombre fort important de hangars, d'étables, de cours et de ruelles, on comprendra aisément qu'un incendie à cette époque avait des conséquences de catastrophe et que nos chroniqueurs en ont parlé maintes fois dans leurs compilations. Le danger était d'autant plus grand que certaines maisons fabriquaient et stockaient de la poudre à fusil, partout s'accumulaient des quantités de bois de chauffage et du fourrage pour l'usage quotidien des animaux logés dans les étables.
En 1497, l'incendie de l'auberge Zum Spanbett, près de l'Ancienne Douane, causa la mort de vingt six personnes. La seule issue par laquelle on aurait pu échapper aux flammes, une étroite lucarne, était bouchée par le corps d'un malheureux voyageur, trop corpulent pour passer, trop solidement engagé déjà pour être tiré en arrière. Certaines mauvaises langues dirent qu 'il s'agissait d'un moine gros et gras.
Aussi comprend-on que les autorités aient puni avec la plus grande sévérité les misérables qui augmentaient l'insécurité déjà suffisante, en mettant le feu aux maisons ou aux granges. Le Magistrat était de même sévère pour l'inadvertance. Ainsi le 17 décembre 1670, nous voyons le Magistrat faire frapper de verges par la main du bourreau un apprenti menuisier qui avait mis le feu, par simple maladresse, à la maison de son patron, située sur le Barfüsserplatz, l'actuelle place Kléber.
En 1634, un tailleur, Jean Georges Dambach, faisant un service de patrouille sur les remparts avait eu l'idée, fort condamnable, d'attacher une amorce brûlante à la queue d'un chat qu'il rencontra dans sa ronde. L'animal rendu furieux par la douleur s'élança finalement dans la grange d'un jardinier près de la porte Blanche et enflamma ses récoltes. Dambach, qui n'était certes qu'un incendiaire malgré lui, n'en fut pas moins condamné à la prison, puis au bannissement.
Mais si le méfait était intentionnel, prémédité, les pénalités étaient autrement graves. En 1559, le fils d'un boulanger de la ville mit le feu au village de Geispolsheim. Près de quatre vingt maisons furent la proie des flammes. Le coupable saisit, fut jugé sur le champ et exécuté immédiatement: il fut déchiré avec des tenailles puis brûlé vif.
En 1560, un incendie détruisit la maison de Michel Nessmann, le vitrier. C'était une jeune servante qui avait allumé un fagot au grenier pour se venger d'une correction de son maître, provoquée suite à un détournement d'argent. Elle fut condamnée à être noyée dans l'Ill, dans la matinée du 16 août. Déjà le signal de l'exécution avait été donné par les neufs coups de cloche habituels, quand le comte palatin du Rhin, Richard, qui était alors prévôt du Grand Chapitre, obtint de lui sauver la vie, vu sa grande jeunesse.
Une autre pauvrette, à peine âgée de seize ans, fut moins heureuse. Native de Dettwiller, elle fut exécutée à Strasbourg le 13 septembre 1611, pour avoir réduit le village en cendres. À la torture elle avoua avoir agi à l'instigation du diable et pour de l'argent. Bien sûr, on ne trouva point cet argent, néanmoins elle fut suppliciée; malgré son jeune âge. La seule faveur qu'on lui fit, consista à la décapiter avant, pour ne brûler que son cadavre.
En 1691, alors que la guerre de Succession du Palatinat faisait rage, des incendies criminels se succédèrent dans les magasins de fourrages et les dépôts de l'armée, dans la citadelle de Strasbourg. On arrêta très vite le coupable, un nommé Jean Morbach, tonnelier de son état. Confondu, il avoua avoir agit sur l'instigation d'un officier allemand et pour de l'argent. Condamné au dernier supplice avec tout le cortège de rigueurs d'alors, notre incendiaire demanda la faveur de se convertir au catholicisme, non sans doute pour sauver sa vie, il ne pouvait se faire d'illusions à ce sujet, mais pour échapper à quelques unes des souffrances qui devaient précéder sa mort. Malgré sa conversion, le 30 juillet 1691, on le conduisit à la place des Récollets, l'actuelle place Kléber, et là, le patient ayant été attaché sur la roue, le bourreau commença par lui rompre lentement de sa massue de fer les os des jambes et des bras avant de lui donner le coup de grâce en lui brisant la nuque. Ensuite le corps fut écartelé, puis brûlé, et la tête placée au haut d'un mat fut exposée sur l'esplanade, afin de terrifier ceux qui auraient été tentés d'imiter son criminel exemple.
Nous voici arrivés au terme de ce voyage juridique dans la ville au Moyen Âge. On pourrait encore évoquer beaucoup d'autres condamnations, pour rixes, agressions et meurtres, on pourrait aussi évoquer les duels et leurs conséquences de vengeance, les assassinats, les empoisonnements et les infanticides. Partout la municipalité frappait durement, ce qui maintenait une certaine moralité, mais n'empêchait nullement les criminels de continuer leurs méfaits.
Ainsi nous pouvons nous rendre compte que le bon vieux temps, n'était pas toujours aussi bon qu'on voudrait aujourd'hui le faire croire.
Jean-Claude Wey, Recherches Médiévales n°43 (février 1994)

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I.P.H.C Strasbourg 


 

Strassburger Kleiderordnung
ou
les ordonnances du Magistrat de Strasbourg sur la manière de s'habiller

Guy Trendel

Aujourd'hui plus personne ne s'inquiète des vêtements que porte l'autre, même si, parfois, cela suscite des sourires qui cachent mal la moquerie. La mode est devenue un art à part, un élément de l'économie. Au sortir du Moyen Âge, il n'en était pas ainsi. Des directives très strictes codifiaient la manière de se vêtir et obligeaient les bourgeois à respecter la "Kleiderordnung" édictée par le Magistrat de Strasbourg. Pas question de se vêtir selon son goût ou ses envies, mais obligation de s'habiller en fonction de son rang social! La Réforme ne fera qu'accentuer cela. Le luxe était devenu synonyme de débauche, du moins pour d'aucuns. Le Magistrat souhaitait une certaine décence dans la mise quotidienne des bourgeois, ce qui l'entraîne à multiplier les ordonnances. En 1628, l'Ammeister Boecklin von Boecklinsau va renouveler entièrement les registres des ordonnances et publier un impressionnant in-folio de 150 pages qui rassemble toutes les directives. Avec nos mentalités de ce début du XXI° siècle, on ne peut qu'être étonné des multiples contraintes ainsi imposées à nos ancêtres!
Ces ordonnances seront très rapidement reprises par la suite et donneront lieu à de multiples autres parutions et impressions, notamment en 1660, 1678 et pour 1685.

L'indécence et le luxe

On peut ainsi lire que "parmi les maux auxquels nous [le Magistrat] voulons remédier par cette ordonnance se trouve l'indécence et le luxe des habillements". En tant que rempart de la moralité, il appartient donc à l'autorité de la ville de régenter l'habillement car "si on laissait faire, l'indécence finirait par répandre à travers la ville une confusion et une légèreté coupables, elle exposerait la cité aux plus sérieux dangers et rendrait ses habitants aussi méprisables que ridicules".

Des excès surprenants

Il est vrai que le Magistrat à de quoi tempêter. Il constate d'abord que les habitants laissent tomber leur manière de s'habiller dès qu'ils aperçoivent une nouvelle mode, surtout celle qui vient des étrangers ("de ceux qui n'appartiennent pas à la nation allemande").
Dans ces ordonnances, le Magistrat donne les exemples de ces excès qu'il cherche à combattre en imposant des règles: "Ceux qui n'ont pas de chevaux ou qui ne montent que rarement à cheval, se promenant cependant bruyamment en bottes et en éperons, ne craignant pas d'entrer ainsi dans les églises et de s'approcher des autels pour y prendre part aux saints sacrements. Il y a aussi les hommes qui arrangent leurs cheveux comme les femmes, les bouclent, les tressent, les entrelacent de rubans de soie, y suspendent des anneaux et se livrent, comme les femmes, aux caprices de la mode."
Pour les femmes, le discours est tout aussi ferme: "Les femmes et les jeunes filles qui portent les robes trop courtes, ce qui est vraiment honteux et déplorable. Celles dont les corsages sont composés d'étoffes transparentes qui laissent voir presque nue leur poitrine, ou tellement échancrés qu'ils sont un indice de leur criminelle coquetterie. Celles qui portent des souliers très découpés et à hauts talons, des bas de couleurs criardes, des rubans de soulier en couleur et des jarretières longues et larges qui viennent flotter sur les pieds. Celles qui, pendant l'été, ne portent sur leurs chemises qu'un jupon court et léger, ne craignant pas de traverser les rues. En général, toutes celles qui se vêtent avec luxe ou d'une manière indécente, qui portent des robes d'une couleur extraordinaire, qui les font faire d'après des modes étrangères, qui d'une façon ou d'une autre introduisent dans le costume des innovations fâcheuses."
Pour bien réglementer les habits, le magistrat allait classer les habitants en six classes ou catégories, allant des plus humbles aux plus éminents des ressortissants. Voyons un peu ce classement qui déterminait l'habit et ses accessoires.

La première classe

Elle englobe les servantes, les couturières et toutes les femmes célibataires qui servent pour une somme déterminée. Il était interdit à ces dames d'utiliser, pour leurs vêtements, autre chose que de la toile dont le prix devait s'inscrire dans une fourchette allant de 15 schillings à 2 florins. Pour toute garniture, elles pouvaient ajouter de petits liserés de soie. Elles ne pouvaient porter, ni dentelles, ni franges, ni gaze, ni or, ni argent, ni chrysocale (un alliage de cuivre), ni pelisses précieuses, ni bonnets d'une valeur de plus de trois florins, ni rubans dont le prix serait de plus de 6 deniers l'aune, ni ceinture d'une valeur de plus de 12 schillings, ni souliers découpés et à talons élevés.

La seconde classe

Elle englobe tous les journaliers, tels les bûcherons, porteurs, bergers, jardiniers avec moins de deux chevaux, aiguiseurs n'ayant pas de moulin, veilleur (Thurnhüter)... Toutes ces personnes, femmes et enfants compris, étaient assujetties aux mêmes obligations que celles imposées à la première classe!

La troisième classe

Cette fois les ordonnances parlent des artisans (die gemeine Handwerker), femmes et enfants compris, tels les bâteliers, les fabricants de chapeaux, les passementiers, bouchers, tisserands, imprimeurs, compositeurs-typographes, relieurs, boulangers, tanneurs, les fabricants d'arbalètes, de poudre qui ne font pas gros commerce de salpêtre, les tâcherons, maçons... Ils avaient interdiction de porter des vêtements en drap ou en tissus de couleur qui coûterait plus de trois florins l'aune. Ni étoffe damassée, ni velours, ni taffetas, ni soie, ni bas de soie, ni cordons de soie aux culottes ou habits, ni franges de soie dont l'aune pèserait plus d'une once. Pas de toile des Flandres ou toute autre toile étrangère de valeur. Par ailleurs, pas de rubans dans les cheveux dont l'aune coûterait plus de huit deniers, ni broderies d'or ou d'argent, ni imitation de ces métaux sur quelque partie de leur habillement que ce soit. Pas plus de dentelles blanches, de gaze qui vaudrait plus de 8 à 10 deniers l'aune. Les femmes avaient toutefois le privilège de porter deux ou trois bagues en or dont la valeur totale ne pouvait dépasser vingt florins! Ces bijoux ne pouvaient être portés que lors de circonstances exceptionnelles, comme pour un mariage. Le port de toute pierre précieuse était interdit.

La quatrième classe

Elle concerne les personnes sorties des classes deux et trois et qui ont été élevées au rang d'échevins. Les notaires non immatriculés, les aubergistes d'établissements bourgeois, les musiciens des concerts (et non de bals), les barbiers, les artistes-peintres, orfèvres, les imprimeurs et fondeurs de caractères disposant de leurs propres ateliers, les brodeurs sur soie, les horlogers, les tâcherons qui ne sont pas maçons, les sculpteurs, les sages-femmes, les fonctionnaires de grade élevé... Il faut ajouter que dans les différentes classes existait encore une autre séparation sociale, celle dite du "bas degré"(Understen Staffel) et du "haut degré"(Obersten Staffel). Des différences dans l'habillement existaient encore entre ces degrés.
Les costumes de la quatrième classe étaient soumis à nombre de restrictions qu'on trouve déjà dans la troisième classe. Le prix des draps d'habillement pouvait, toutefois, être nettement plus élevé et atteindre jusqu'à 4 florins l'aune. Des autorisations d'utiliser la soie existaient, mais pas sous la forme de robe. Les ornements en soie pouvaient être tolérés. Mais il était encore interdit de porter des bijoux d'or ou d'argent dont le poids dépasserait 24 onces. Les femmes avaient le droit de porter quatre bagues, mais la valeur de l'ensemble ne pouvait dépasser 40 florins. Le port de rubis, d'émeraudes, de diamants, les colliers en or et fourrures précieuses était formellement interdit. Les dames n'avaient pas le droit de porter des chapeaux dont la valeur dépasserait 18 florins...

La cinquième classe

On va y trouver, dans la "Understen Staffel", les marchands qui mènent un commerce important, pouvant être nés de personnes du troisième ou quatrième "degré". De même, les marchands "déclassés", nés de parents du cinquième ou sixième degré, mais dont le commerce n'est pas d'une taille déterminante! On peut y trouver également des personnes sorties de la quatrième classe supérieure et élevées au rang d'échevin. Entrent encore dans cette classe, les "savants" qui, s'ils n'ont pas atteints la qualité de docteur (ad gratum doctoratus vel licentia habilitirt), n'ont pas moins fait des études de haut niveau.
Dans le dégré supérieur de cette cinquième classe nous trouvons les vieilles familles dont les ancêtres (Vor-Eltern) occupaient il y a cent ans et plus, des postes dans le gouvernement ou en occupent encore. On y trouve aussi les hauts fonctionnaires, les échevins, les savants licenciés ou docteurs, les "rentiers", les négociants en gros, les notables!
Cette fois le ton des ordonnances, envers le "gratin", est tout différent. Contre les quatre premières classes, les ordonnances lancent de sévères mises en garde, tout abus sera sanctionné et les peines sont lourdes. Pour les bourgeois de la cinquième classe, le Magistrat utilise un ton bien plus paternaliste. Il les prie de ne pas méconnaître ses intentions et de se vêtir avec le moins de luxe possible. Il leur est toutefois interdit de porter des manteaux qui seraient entièrement doublés de velours, qui auraient quatre larges broderies extérieures en soie. Les habits ne doivent pas être entièrement en velours ou brodés. Les femmes devaient renoncer aux ceintures en or ou argent massif, aux colliers de pierres précieuses, ne pas porter de rubis, ni de diamants, ne pas porter trop de fourrures ou de dentelles.
On voit ainsi se glisser dans les ordonnances un flou sur la description et valeur des étoffes, ce qui, bien évidemment, était la porte ouverte aux abus. Le Magistrat ne pouvait imposer aux siens trop de restrictions, il préférait être draconien avec les plus humbles!

La sixième classe

Cette fois nous touchons aux classes dirigeantes, aux membres du Magistrat même, les avocats et conseillers du "Régiment", les assesseurs du Grand Conseil, la noblesse.
Là les ordonnances n'inscrivent plus de restriction, tout au plus est-il dit que "nous espérons que ceux qui font partie de cette classe se souviennent de leurs devoirs, qu'ils donneront le bon exemple pour leurs vêtements et qu'ils feront voir, par leur conduite, qu'ils comptent l'obéissance à la loi comme leur obligation la plus sacrée. Mais, si parmi les personnes de cette classe il s'en trouve une qui n'écoute pas nos avis, qui s'habille avec trop de luxe et de magnificence, elle sera soumise aux mêmes peines que les personnes des autres classes".

Les peines

La première mesure de répression prise contre un contrevenant aux ordonnances était la confiscation de l'habit. Ensuite il appartenait au juge de proncer la peine, soit une amende, soit une punition corporelle.
 Guy Trendel, Recherches Médiévales n°53 (février 1997)

juillot@in2p3.fr  Retour Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg 

La Constitution de Strasbourg de 1482

Aperçu sur l'histoire constitutionnelle de Strasbourg jusqu'à la Révolution

Georges LIVET et Jean ROTT

Annuaire de la Société des Amis du Vieux Strasbourg n° 12 (1982)

Si 1981 a été l'année du Tricentenaire de la «Capitulation» de Strasbourg (30 septembre), 1982 est l'année des «millénaires»:

Voyons d'abord la Constitution en elle-même.

Le «Schwoerbrief» de 1482

La veille de Noël 1482, les délégués des nobles, patriciens et gens de métier strasbourgeois rendaient public le texte de la nouvelle Constitution municipale qui venait d'être élaboré. Conformément à une tradition déjà plus que séculaire, il devait être juré au début de chaque année par les bourgeois et hommes âgés d'au moins dix-huit ans habitant Strasbourg et réunis devant la cathédrale, d'où son nom de «Schwoerbrief». En fait ce document marquait l'aboutissement de deux siècles de luttes entre nobles et artisans pour le pouvoir dans notre Ville, depuis qu'elle s'était débarrassée de la domination épiscopale en 1262. Il consacrait un nouvel équilibre entre les différentes forces dirigeantes de la cité, et leur dosage s'avéra si heureux que la ville libre impériale fut régie, sans soubresauts notables, par cette Constitution, pendant les deux siècles suivants. Bien plus, à part certaines additions d'importance, cette charte, garantie par la Capitulation de 1681, resta en vigueur pendant les cent dix ans que Strasbourg fut Ville Libre royale française et elle ne fut balayée qu'en 1790.

Antécédents du « Schwoerbrief » de 1482

Le «Schwoerbrief» de 1482, comme les quinze autres qui l'ont précédé à partir de 1334, se présente comme un «covenant», comme un contrat liant les citadins et leurs gouvernants par un serment réciproque, renouvelable tous les ans lors de l'élection du nouveau Sénat de la Ville. Il atteste ainsi le caractère démocratique de la Constitution strasbourgeoise depuis la révolution de 1332. Cette année-là, profitant d'une rixe extrêmement meurtrière entre familles de la noblesse urbaine, les Zorn et les Müllenheim, les métiers firent leur entrée paritaire au Sénat et obtinrent que le pouvoir exécutif fût attribué à l'Ammeister sorti de leurs rangs. Pour bien marquer ce changement radical de régime, ils rédigèrent le premier «Schwoerbrief», celui de 1334.
Cependant la noblesse ne se tint pas pour battue et essaya encore une fois de reprendre le pouvoir en 1419, mais sans succès. Au contraire, les Vingt-huit corporations de métiers décidèrent que dorénavant les deux tiers des sièges au Sénat leur seraient réservés, la noblesse et le patriciat n'ayant plus que le tiers restant. Mais en même temps que se consolidait le régime des métiers, les dirigeants de la ville se rendaient compte des inconvénients du changement annuel des responsables du gouvernement municipal et y remédièrent dans la première moitié du XV° siècle par la création de commissions administratives composées d'anciens sénateurs ou échevins nommés à vie, les XXI, les XIII et les XV.
De plus ils décidèrent en 1456 que les sénateurs seraient nommés pour deux ans, le sénat ne se renouvelant que par moitié chaque année. Enfin, pour hâter les débats au sénat et parce que certaines corporations n'avaient pas assez de membres capables de consacrer comme sénateurs leur temps au service de la ville pendant deux ans, on réduisit progressivement le nombre des corporations à partir de 1462, pour le fixer définitivement en 1482 à vingt1).

Contenu du «Schwoerbrief»

Le résultat de ces différentes mesures se trouve codifié dans le «Schwoerbrief»2). D'entrée de jeu les gouvernants promettent de constituer un tribunal intègre assurant une justice égale pour le pauvre comme pour le riche. Sa composition et son mode de nomination sont fixés, à savoir le (Grand) sénat composé de dix «constofler» (chevaliers, damoiseaux et patriciens) et de vingt membres nommés par les corporations. Ensuite on parle de l'ammeister, élu annuellement par les vingt sénateurs roturiers seuls, une réélection n'étant possible qu'après cinq ans. Ses émoluments sont fixés à seize sous par semaine, sans qu'il puisse se faire faire des constructions aux frais de la ville. On prévoit aussi son remplacement en cas de maladie ou de mort.
L'ammeister, les quatre stettmeister, les sénateurs, les chevaliers, damoiseaux, patriciens, artisans et toute la communauté urbaine doivent jurer de favoriser le bien de la ville et s'engagent à obéir aux règlements et, l'ammeister en tête, de n'en dispenser personne. Dès que les jeunes gens auront atteint l'âge de dix-huit ans, ils seront tenus de prêter le serment devant la cathédrale. Quiconque ne le prête pas est passible d'une amende. En cas de troubles («geschoelle») personne ne doit prendre les armes sans l'ordre de l'ammeister, sauf quand on entend la «mordglocke» (cloche des meurtres) que seul celui-ci peut faire sonner, et l'on devra rentrer dans ses foyers dès injonction de sa part. En cas d'incendie, les corporations doivent venir en armes devant la cathédrale, sauf les «constofler», à moins que l'ammeister ne l'ordonne à ces derniers.
La renonciation au droit de bourgeoisie ne peut se faire qu'oralement devant le sénat, et non pas par lettre: elle ne devient effective que si toutes les affaires judiciaires dans lesquelles le dénonçant est impliqué, ont été réglées devant les tribunaux de la Ville. Chaque habitant doit aider le Conseil des Quinze chargé d'élaborer les règlements municipaux, dans sa tâche. Toute contravention contre les dispositions du «Schwoerbrief» entraîne la perte du droit de bourgeoisie, la confiscation des biens et le bannissement à perpétuité. Il est interdit aux habitants de conclure entre eux ou avec des tiers des alliances jurées ou scellées, sous peine de bannissement à au moins une lieue de la ville pendant vingt ans, après quoi, pour pouvoir rentrer, il faudra trouver un arrangement avec le sénat; tout membre du magistrat qui ne punirait pas ce délit, sera lui-même dénoncé comme parjure et traité comme tel. À la fin suivent les noms des représentants des chevaliers, du patriciat et des métiers qui ont scellé le «Schwoerbrief», ces derniers ayant à leur tête l'ammeister Pierre Schott (le vieux), l'arrière-grand-père maternel de Jacques Sturm.

La destinée ultérieure du «Schwoerbrief»

C'est à Erasme que le «Schwoerbrief» de 1482 doit sa renommée: l'éloge bien connu que le prince des humanistes fit à Wimpheling de la constitution strasbourgeoise le 21 septembre 1514, fut imprimé dès la même année et depuis lors de nombreuses fois, la réimpression la plus significative étant celle que Jean-Michel Moscherosch en donna à Strasbourg en 16483).
Pendant ce temps le «Schwoerbrief» continuait sa carrière sans modification, sauf qu'à la suite de l'introduction de la Réforme à Strasbourg, on laissa tomber la mention de «la vénérable Marie mère de Dieu» figurant dans le préambule4); sauf aussi qu'à une date également non précisée, on fit suivre le «Schwoerbrief» d'un document beaucoup plus court, interdisant le port de cuirasses et d'armes en ville, hormis les cas permis par les règlements en vigueur5). Il est à noter que dès la fin du XVI° siècle et surtout au XVII° il y eut plusieurs éditions du «Schwoerbrief» de 1482, à commencer par celle de Bernard Hertzog en 1592, puis celles de Limnaeus, de Knipschild, de Schilter et de Lunig, sans compter les traductions françaises manuscrites ou imprimées du XVIII° siècle6).
Que les Strasbourgeois du XVII° siècle aient encore été très fiers de leur constitution, on en a un exemple dans la réaction du professeur Matthias Bernegger polémisant vers 1620 contre Jean Bodin7). Ce dernier, dans son traité de la République, 1. 6, ch. 4, partant de la constatation faite par Macchiavel que le populaire hait la noblesse, en avait donné comme illustration le fait que les Strasbourgeois, après avoir massacré et ruiné les nobles, avaient mis à leur place un gouvernement dont le chef devait obligatoirement être issu des cordonniers, tanneurs ou autres métiers sordides, tout comme les Grecs frappaient autrefois d'ostracisme les personnalités hors du commun8).
Bernegger, de son côté, disputant de la question de savoir si la démocratie est une forme de gouvernement plus mauvaise que les autres, déclare qu'au contraire elle se prête à des adaptations qui la rendent parfaitement conforme à l'intérêt des cités. La preuve en est, dit-il, notre chère ville de Strasbourg, dont la démocratie tempérée d'aristocratie nous fait admirer la sagesse des pères de sa constitution. Aussi s'inscrit-il en faux contre le passage cité de Bodin, «auteur au jugement admirable, quand il ne se laisse pas emporter par ses passions, ce qui lui arrive trop souvent». Encore, dit Bernegger, cela ne nous étonnera pas de Bodin, qui n'avait que des sentiments de compassion mitigés pour nous infortunés Allemands , mais que dire de l'auteur politique allemand contemporain qui lui emboite le pas et déprécie de même comme «ignobles» les «handwerke» (métiers) strasbourgeois, parce que les nobles en sont exclus, alors qu'on sait que de ces corporations font partie des patriciens comme des plébéiens? Qui était ce détracteur de la vénérable constitution strasbourgeoise? Bernegger se garde bien de donner son nom, mais peut-être un de nos lecteurs saura-t-il le démasquer.

La pérénnité constitutionnelle

Nous avons eu l'occasion, dans le numéro spécial de Saisons d'Alsace (n° 75), consacré au Rattachement de Strasbourg à la France, d'examiner dans le chapitre intitulé «Du fer de lance au bouclier. La Capitulation de Strasbourg et ses vicissitudes (1681-1790)» ce qu'était devenue l'ancienne constitution, expression du gouvernement d'une République libre, en face des exigences de la monarchie absolue; de son côté, Roland Ganghofer étudiait les «Aspects de l'ancien droit strasbourgeois», en montrant «la résistance à la pénétration du droit français»; Paul Greissler mettait en lumière le rôle fondamental du Préteur royal, en l'espèce Ulrich Obrecht (1685) pRemier de ces préteurs royaux dont nous avons suivi l'activité au XVIII° siècle dans le tome III de l'Histoire de Strasbourg.

Deux conclusions se dégagent de ces études

Ce n'est pas qu'au cours de l'année 1789, et en fonction même des courants de réforme qui se développaient un peu partout dans le royaume, les 126 personnes nouvellement élues comme représentants de la commune n'aient émis quelques voeux concernant l'organisation interne de la cité. Après avoir énuméré des demandes relatives à l'ensemble de la province, les députés réclamaient, dans ses grandes lignes, le maintien de la Constitution de 1482, avec un retour aux principes originaux d'équilibre et d'élection libre. Citons, entre autres, les points suivants:

Conclusion

Les anniversaires sont ainsi matières à réflexion. Réflexions passéistes, semble-t-il, au premier abord. Ce que veulent les « révolutionnaires » strasbourgeois en 1789, c'est un retour aux formes anciennes, à la légalité « républicaine », celle de la Constitution de 1482, dans son essence même. En fait, il s'agit d'une crise plus profonde qui traverse la seconde moitié du siècle ; crise de la Justice, crise des finances, crise de l'État municipal qui coïncide avec celle de l'État tout entier. Crise de la justice ? Ce sont d'abord les « affaires » désormais célèbres : Klinglin, des communaux, des balances des bouchers... ; l'on met en question les organismes judiciaires, la Chambre des XV en particulier ; un mouvement de contestation latent se développe, ébranlant ce facteur essentiel de la justice : le respect. Crise des finances ? Elle aussi traverse le siècle, avec la mise en question de l'impôt du Stallgeld, la question des octrois, des fermes, de la régie des fournitures ; l'on soupçonne certains magistrats de confondre fortune publique et biens privés, d'utiliser à leur profit les domaines et les moyens de l'État (véhicules, maisons, serviteurs...). L'on s'interroge sur les « motivations » qui font agir certains : bien public ou intérêt privé ? Sur les clientèles familiales ou non, apparentes ou clandestines, qui confisquent, au profit d'une minorité que ne qualifient plus ni la vertu ni la compétence, une part importante du Pouvoir que leur confèrent les institutions. C'est ainsi que la crise devient politique et que la Constitution de 1482 est mise en cause. À la personnalisation du Pouvoir qu'elle suppose - celle du corps municipal ou du Roi lui-même -, la Révolution tend à substituer une norme nouvelle : celle de la Loi dotée de trois caractéristiques fondamentales : généralité, objectivité, cohérence. La Constitution de 1482 était faite pour une catégorie de citoyens, celle des bourgeois ; c'était à la fois sa force et sa faiblesse. La Loi, qui va s'appliquer à Strasbourg, est également à la recherche d'une légitimité ; elle la trouvera, rapidement dans son principe, plus tardivement dans la pratique ; il s'agit, pour tous, de l'affirmation solennelle des Droits de l'homme et du citoyen9)

NOTES

(1) Sur tous ces changements voir les chapitres de Ph. Dollinger dans le t. II de l'Histoire de Strasbourg, publ. s. I. dir. de G. Livet et Fr. Rapp (Strasbourg, 1981).
(2) L'original conservé dans une boîte, sur le couvercle de laquelle était représentée la cérémonie du «Schwoertag» (du jour de la prestation de serment devant la cathédrale), était déposé au XIX° siècle à la Bibliothèque de la Ville et a brûlé avec celle-ci lors du bombardement de la nuit du 24 août 1870 (note aux Arch. mun. de Strasbourg (AMS), AA 64/5). La copie la plus ancienne qui subsiste (fin du XV°siècle) porte au dos l'indication écrite par Séb. Brant : «Brief vor dem Mynster» (AMS, AA 64/5) et a été publiée par C. Hegel, Die Chroniken der oberrheinischen Städte. Straßburg, 2. Bd., Leipzig, 1871, pp. 946-950. (Pour les éditions antérieures voir ci-dessous n. 6).
(3) s. 1. t. : D. E [rasmi] R. Epistola: Imago Reipublicae Argentinensis [:] contemplandam atque imitandam patriae juventuti exhibet Johannes-Michael Moscherosch, Argentorati, typ. Mülbianis, M. DC. XLIIX, in-4°, 12 ffnc. Voir maintenant l'édition de P. S. Allen, Opus epistolarum Des. Erasmi Rot., II, Oxonii, 1910, pp. 17-24, n° 305.
(4) Cf. le mémoire du début du XVIII° siècle dans AMS, AA 64/4. La mention de Marie manque dans deux copies du XVII° siècle, AMS, AA 64/5, et dans les éditions de Schilter, de Lunig et de Piton.
(5) Ce document annexe figure dans les éditions de Limnaeus et de Knipschild, et le fait qu'il était lu devant la cathédrale, au moins au XVII° siècle, est attesté par I. Murschel, Flos Reipublicae Argentinensis, Straßburg, 1653, p. 41.
(6) Ces dernières notamment dans AMS, AA 64/5; éditions antérieures: B. Hertzog, Chroniken Alsatiae, Straßburg, 1592, livre 8, pp. 83-86; Joh. Limnaeus, Tomus tertius juris publici Imperii Romanogermanici, ed. 3 a, Argentorati, 1657, f'° H r° - H 3 v°; Phil. Knipschild, Tractatus politico-historico-juridicus de juribus et privilegiis civitatum imperialium, ed. 2 a, Ulmae Suevorum, 1687, pp. 877-880; ed. tertia, Argentorati, 1740 (2° partie), pp. 294-297, n° 59; Die alteste teutsche... chronicke von Jacob von Königshoven..., in Truck gegeben von D. Johann Schiltern, Straßburg, 1698, pp. 1092-1099 ; Joh. Chr. Lunig, Des Teutschen Reichsarchivs partis specialis, IV, und letzter Continuation II. Theil..., worinnen I. Die Reichs-Städte..., Leipzig, 1714, pp. 769-774 (les éditions antérieures de Limnaeus et de Knipschild n'ont pas pu être contrôlées). Une édition du XIX° siècle avec traduction française se trouve dans Fr. Piton, Strasbourg illustré, t. 1, Strasbourg, 1855, pp. 164-171.
(7) Ex C. Cortielii Taciti Germania et Agricola quaestiones miscellaneae, olim moderante Mathia Berneggero... disputatae..., ed. Io. Freinshemius, Argentorati, 1640, f° L 5 v° - [L 6] r°, dans la Quaestio LV «An democratia caeteris reipublicae formis deterior sit?», disputée vers 1620 par l'étudiant Lauremius Kegetius Winshemio-Francus. Bernegger revient là-dessus dans son ouvrage posthume Forma Reipublicae Argentoratensis, [Strasbourg], 1657, p. 15, et 2° éd., p. 40; cette réplique est aussi mentionnée dans Knipschild, op. cit., 2° éd., p. 873, et 3° éd. (2e partie), p. 290, § 28.
(8) Voir la traduction latine du De Republica, faite par Bodin lui-même et citée par Bernegger, lère éd., Paris, 1586, p. 701; 3e éd. Francofurti, 1594, p. 1097.
(9) Rappelons à ce sujet non seulement les manifestations contemporaines de l'Institut international des Droits de l'homme, fondé par le professeur René Cassin, prix Nobel de la Paix, mais aussi l'Exposition de novembre 1983, qui a mis en lumière les différents aspects de la notion sur le plan international et strasbourgeois. (Histoire de Strasbourg, t. IV, p. 655 («Strasbourg capitale morale») et p. 731, P. Pflimlin, «Strasbourg et l'Europe»).

La Constitution de Strasbourg de 1482
ayant eu force de loi jusqu'à la Révolution française de 1789

Frédéric Piton
1855
Im Namen Gottes, Amen. Wir, die Meister, die Räth, die Ritter, die Knechte, die Burger, die Handwerk und die Gemeind, beyde Reich und Arm zu Strasburg, vierjähen und bekennen mit diesem gegenwärtigen Brieffe, dass wir gemeiniglich und einmüthiglich überkommen seynd, und aufgesetzt haben ein gemein Gericht, dem allmächtigen Gott zu Lob, und der Stadt Strasburg zu nutz und zu frommen, und auch zu richten dem Armen, als dem Reichen. Und ist diss das Gericht: Nemlich, so sollen ein und dreysig Personen des Raths seyn, voran zehn von den Constofflern, und ein Ammeister von den handwerkern, und darzu zwantzig Personen auch von den handwerkern, und als man jährlich in den acht Tagen, ehe der alte Rath abgienge, einen gantz neuen Rath und einen neuen Ammeister gekosen hat, umb dass da dem neuen Rath auch Kund und zu wissen seyn mögen, die Sachen die sich bey dem alten Rath gehandelt und gemacht haben, so soll jährlich der halbe Rath und derAmmeister gekosen werden mit solcher Ordnung, dass die Schöffen an jedem handwerk, deren Rathsherr abgeht, auf den ersten Donnerstag nach dem heiligen siebenden Tag (des Jahrs) des Morgens früh auf ihren Stuben seyn sollen, und allda an statt des abgebenden in den Rath kiesen, einen andern erbarn redlichen Mann von ihrem handwerk, der sie der Stadt Strasburg aller nutzest und megest bedunckt, auff ihre Eyd, und in der massen, als sie dessen geschrieben Ordnungen hinter ihnen haben, so sollen dann die gantzen alte Räth, beyde Constoffler und handwerken, die das Jahr gewesen seynd, in der grossen Rathstuben auf der Pfaltzen seyn, und allda an der abgehenden Constoffler statt, auch andere fromme redliche Mann in den Rath kiesen von Rittern, Knechten und Burgern, die sie der Stadt Strasburg auch allen nutzest und megest bedunket auf ihre Eyde, und aus denselben sollen sie dann kiesen zveen Stättmeister, von den Stuben darauf sie gewesen die abgangen seynd, zu den zweyen Stättmeistern die im alten Rath bleiben, derer jeglicher ein viertel Jahr Meister seyn soll, und nicht länger.
Und wäre es dass unter denselben Meistern, oder den andern von Constofflern und handwerkern die im alten Rath gewesen wären, und darinn bleiben seyen solten, einer oder mehr mit Tod abgangen, hinweg gezogen, oder sonst untauglich worden wäre, so soll man auf den obgenannten Donnerstag andere an dieselb statt kiesen, die allein das Jahr aus in dem Rath seyn und bleiben sollen, als tiergewesen seyn sollte, der also abgangen, hin weggezogen, oder untauglich worden wäre: darnach so sollen die zehen von den handwerkern, die im alten Rath gewesen seynd, und bleiben sollen, in die XVer Stuben gehen zu den zehen, die man auf denselben Morgen in den neuen Rath gekosen hat, und seynd zusammen zwantzig, dieselben zwantzig Ratlisherren von denhandwerkern, sollen dann kiesen einen redlichen, frommen, weisen, standhaltigen Mann zu einem Ammeister, der sie dann derStadt und der Gemeind zu Strasburg aller ehrlichst und nutzlichst bedunkt, auf ihr Eid, der ein Handwerksmann ist, doch keinen auf einer Stuben, da vor ein alt Ammeister auf ist, noch auch keinen alten Ammeister, er sey dann vor fünf gantzer Jahren müssiggangen, und solche Wahlen und Churen sollen alle geschehn und fürgenommen werden in aller Massen, als die Ordnung davon begriffen vor Schöffel und Ammann vormalig aufgetragen seynd, und in unsere Stadt und der XVer Buch eigentlich geschrieben stohnd; die man auch denselbigen zwantzigen alle Jahr vorlesen, und sie auch die schwören sollen. Nun die obgenannten Constoffler nemlich die, die von dem alten Rath bleiben, und die auf ehegenannten Donnerstag Morgen zu ihnen gekosen werden, das seynd zusammen zehen Constoffler, und darzu die ehegerührten zwantzig von den handwerkern, nemlich zehen von dem alten Rath, und zehen die auf denselben Morgen zu ihnen gekosen werden, die sollen dann das Jahr die Räthe seyn und mit dem Ammeister angehn, in dermassen als gewöhnlich ist und sollen auch Alle schwören leiblich zu Gott, alle die Stück, Puncten und Articul, so von ihnen geschrieben stohnt, stät zu halten, und alldieweil sie des Raths seynd, kein Schenk, Mieth, nach Miethwohn zu nehmen, und welcher die näme, oder jemand von seintwegen, der soll meineidig seyn, und wo Meister und Rath, die dann zu Zeiten seynd, befinden das es beschehen wäre, die sollen es richten bey dem Eyd, alles nach Besag der Ordnung, in der XVer Buch geschrieben ist. Es soll auch der Ammeister, der zu eim Ammeister gekosen wird, schwören leiblich zu Gott, auch keinerley Schenk, Miethe oder Miethwohn zu nemen, weder lützel noch viel, klein noch gross, er, noch niemand von seinetwegen in keinen Weg, sondern auch stät und fest zu halten, alle die Stück, Puncten und Articul, so in unser Stadt Buch und auch in der XVer Buch von ihme geschrieben stohnd, die man auch alle Jahr einem Ammeister, auf den Tag als er gekosen wird, vorlesen solle, und welcher Ammeister das verbrecht, und nicht hielt, in welchem Wege das wäre, derselbe Ammeister soll der Stadt Strasburg Leib und Gutverfallen seyn, und sollen auch Meisterund Rathschwöhren, das Keinem fahren zu lassen bey ihren Eyden. Wäre aber, das Meister und Rath das nicht thäten, so soll doch der Ammeister, der das also verbrochen, oder wider diese Ordnung gethan hätte, oder unter dem es gebrochen wird, ein verachten Mann seyn, und rechtlos gegen allen Burgern, und soll ein jeglicher Rathsherr des ruegen als eine Wunde bey seinem Eyde.
Man soll auch hinan fürter, keinem Ammeister kein Gebäu weder klein noch gross, lützel oder viel, thun, noch machen in seinem Hause, auf seiner Stuben noch anderstwo, mit der Stadt kosten. Dann will ein Ammeister ützig bauen oder machen, das soll er thun aussen seinen Kosten, und nicht mit der Stadt Werkleuten, auch nicht mit derStadt Gezeuge. Man soll auch einem Ammeister hinfürter nicht mehr geben, dann zur Wochen sechszehn Schilling Pfenning für den Scharwächtertrunck, und soll auch derselbe Trunck den Scharwächtern geben werden, als das herkommen ist bey dem Eyde. Wäre auch dass der Ammeister in dem Jahre mit Todabgienge, darvor Gott sey, so sollen die vorgeschriebenen zwantzig von den Handwerken, einen andern Handwerksmann kiesen zu eim Ammeister, in aller massen als vor, und derselbe der also gekosen wird, soll auch neuwent das Jahr aus Ammeister seyn. Zu gleicher Weise, ob ein Ammeister siegh würde, so sollen auch dieselben zwantzig einen andern an seine Statt kiesen, in vorgeschriebener weise, und soll auch derselbe Ammeister seyn, alle weyle, untz dass der Ammeister geneust, und wenn auch ein Ammeister gekosen wird, an der Statt der da todt oder siech worden ist, so soll man doch darumb desselben Jahrs nicht anders vor dem Münster schwöhren, dann man soll dasselbe Jahr aus, gegen demselben Ammeister der dann gekosen wird, und derselbe Ammeister wiederumb verbunden seyn, und nemblich der Ammeister schwöhren, alles das stät zu halten, das man desselben Jahrs vor dem Münster und auch der Ammeister, der dann todt oder siech wäre, geschwohren hat, bey den Eyden die desselben Jahrs vor dem Münster geschwohren seynd ohne Gefährde. Der Ammeister, die vier Meister, die Räthe, die Ritter, die Knechte, die Burger, die Handwerk und die Gemeind, beyde Reich und Arm zu Strasburg, sollen schwören der Stadt Strasburg getreu und hold zu seyn, ihr Ehr, Nutzen, und Frommen zu fürdern und zu werben, ihren Schaden zu warnen und zu wenden, so ferr jeglicher kann oder mag, ungefährlich. Man soll auch schwöhren dem vorgenannten Ammeister, den vier Meistern, dem Rath und ihrem Gericht, auch ihren Geholten und Verbotten getreulich, gehorsam berathen und beholfen seyn, gegen allen denen, die sich wider sie oder ihr Gericht setzen, oder setzen würden, doch soll des Ammeisters Eyd vor allen Dingen vorgohn, also, dass kein Ammeister Gewalt noch Macht haben soll jemand ichzitt zu erlauben, oder einig Stück abzulossen oder zu ändern, das Meister und Rath, oder Schöffen und Amman ertheilt oder erkannt haben, ohne ihr Wissen und Willen. Der vorgenannt Ammeister, die vier Meister und die Räthe sollen auch schwöhren den Rittern , Knechten, den Burgern, den Handwerken und der Gemeind, beyde Reich und Arm zu Strasburg, sie getreulich zu behüten und zu bewahren, als fern sie können und mögen, mit Leib und Gut, und gleich zu richten den Armen und den Reichen ohne Gefährde. Wir die Ritter, die Knechte, die Burger. hant auch verschwohren die Chur, die wir hâ;ten an dem Rath, dass wir die nimmermehr gefordern sollen, noch schaffen gethon werden, in keim Wege. Wann auch ein Knab achtzehn Jahr alt würde er sey von den Rittern, von den Knechten, von den Burgern, oder von den Handwerken, der soll diesen Brief schwöhren stät zu halten, und soff man auch den rügen, Meister und Rath bey dem Eyde, wo man weissoder befindt, dass jemand nicht geschwohren habe, und welcher nicht schwühre, dass soll Meister und Rath erkennen wie er es bessern solle, und soll man auch diesen Brief alle Jahr, vor dem Münster schwöhren stät zu halten, wenn ein Rath abgeht, darnach in den acht Tagen, so der neue Rath auf der Pfaltzen geschwohren hat.
Wäre auch, das Gott lang wende, dass ein Geschöll würde, so soll sich niemand wapnen, es viere dann, dass die Mordglocke läute, und soll auch niemand dieselbig Glock heissen läuten, dann ein Ammeister, der dann ein Ammeister ist, und wann man sie also läutet, so soll männiglich ziehen zu Fuss vor das Münster, und daselbst bey dem Ammeister und den andern Meister bleiben, und denen gehorsam seyn, und wann sie der Ammeister und die Meister heissen heim ziehen, so sollen sie bey ihren Eyden ungefährlich heim ziehen. Were aber. dass ein Feuer ausgienge, so sollen sich die Handwerken waffnen, und für das Münster und an die Ende, dahin dann jeglich wer geordnet ist, fürderlich ziehen und allda gehorsam seyn dem Ammeister und den andern Meistern, und sollen sich die Constoffter nicht waffnen, es viere dann dass der Ammeister und die Meister nach ihnen sendeten, so sollen sie sich waffnen und zu ihnen kommen, bey ihren Eyden ; und was sie darin beissen thun, das sollen sie gehorsam seyn zu thun ohne Gefährde. Were auch dass ein erbarerMann ungefährlich käme für das Münster geritten, der soll das Pferd wieder heim schicken unverzüglich ohne Gefährde. Were auch dass sich jemand zu den andern verbunden hätte mit Eyden, mit Treuen , oder mit Briefen, das sollen sie einander erlassen und ledig sagen bey dem Eyde, und soll auch niemand, er sey hoch oder nieder, arm oder reich, kein solche Bündniss machen. Dann wer das verbreche, in welchem Weg das viere, der soll meineidig und ehrlos seyn und soll zwantzig Jahr von dieser Stadt seyn Tag und Nacht eine Meil, und nach den zwantzig Jahren nicht wieder einkommen, er sey dann vor mit Meister und Rath die dann seynd, überkommen, dass sie ihme erlauben wieder einzufahren, und soll das männiglich dem das furkäm, bei seinem Eyde rügen Meister und Rath ohne Gefährde.
Were auch, dass einer unserer Burger sein Bürgerrecht absagen wolte , der soll gehen für Meister und Rath, die dann zu Zeiten seynd, und soll ihnen das verkünden, und sein Bürgerrecht von ihnen abfordern und aufgeben mündlich, als das von alter Herkommen ist, und nicht mit Briefen, und sollen ihn auch Meister und Bath seines Bürgerrechts erlassen. Were aber, dass der, der in solcher massen sein Bürgerrecht abfordert, ein Unfug gethan, oder begangen hätte, die da geklagt wäre oder der Stab begriffen hätte, darumb soll er Recht geben und nerven vor Meister und Rath zu Strasburg, die dann zu Zeiten seynd, und soll auch sein Bürgerrecht niemand änderst absagen, dann als vorgeschrieben steht, bey dem Eyde. Es sollen auch Meister und Rath, Schöffen und Ammann, und allermänniglich in Strasburg, den obgemeldten XVer, denen dann der Stadt. Strasburg Ordnungen und Sachen empfohlen seynd oder werden, zu allen Zeiten getreulich berathen und beholffen seyn, in allem dem das ihnen empfohlen ist, oder würd, und sie dabey handhaben, schützen und schirmen, wider allmänniglich nach allem ihren Vermögen bey ihren Eyden. Were auch dass einer wider diesen Brief und das Gericht thäte oder wider einen Articul der an diesem Brief geschrieben stehet, oder Schüsse darwider gethan werden, und das kündlich würde gemacht, Meister und Rath, die dann zu Zeiten Meister und Rath seynd, der soll meineidig seyn und sein Bürgerrecht verlohren haben, und soll nimmermehr gen Strasburg noch in denBurgbann kommen, noch Bürgerwerden, und soll sein Leib und Gut, Meister und Rath verfallen seyn und sollen sich Meister und Rath alles seines Guts unterziehen und unternehmen, es seye im Land oder in der Stadt, als fern sie mögen, bey ihren Eyden ohngefährlich, und soll Meister und Rath des Guts nits wieder geben bey dem Eyde, und welche Meister und Rath das nicht richten, von dem oder von den die das verbrechen, die sollen meineidig und ehrlos seyn und soll nimmermehr Meister und Rath zu Strasburg werden.
Und der vorgeschriebenen Ding zu einer gantzen Bestättigung, so ist unser Stadt Strasburg gros Insiegel zu einem wahren Urkund auf diesen Brief gehenkt und der Ritter, Knecht, Burger und Handwerksleut Insiegeln die iernach geschrieben stehn, mit Namen etc., etc. Folgen zwey und siebentzig Unterschriften. Der Brief der geben ist auf den heiligen Weynacht-Abend, da man zahlte nach Christi Geburt, tausend, vierhundert achtzig und zwey Jahr. MCCCCLXXXII.
Au nom de Dieu, Amen. Nous les maîtres, les sénateurs, les chevaliers, les écuyers, les bourgeois, les artisans et la communauté, riches et pauvres, de Strasbourg, nous affirmons, reconnaissons par ces présentes lettres, que nous sommes unanimement convenus ensemble et avons établi un tribunal commun pour la gloire du Dieu puissant et pour l'utilité et l'avantage de la ville de Strasbourg, comme aussi pour régir et juger le pauvre comme le riche.
Et ce tribunal est ainsi organisé, savoir: Il doit y avoir trente et une personnes au sénat, desquelles dix du corps des nobles, et un Ammeister de l'un des corps des métiers, et puis vingt personnes des corps des métiers; et comme dans les huit premiers jours de chaque année on élisait le nouveau sénat en entier et un Ammeister, avant la retraite de l'ancien sénat, afin que le nouveau sénat pût recevoir connaissance des affaires qui avaient été traitées et faites dans l'ancien, la moitié du sénat devra demeurer chaque année, en sorte que chaque sénateur siège deux ans consécutifs et que tous les ans on élise la moitié du sénat et l'Ammeister dans l'ordre suivant:
Les échevins de chaque corps des métiers dont le conseiller sort du sénat, doivent être réunis de grand matin dans leur poêle ou tribu, le premier jeudi après le saint septième jour (de l'année), et là, à la place de celui d'entre eux qui doit sortir du sénat, en élire un autre de leur corps qui soit un homme honorable et honnête, qu'ils estiment le plus utile et le plus convenable à la ville de Strasbourg, sur la foi de leur serment et conformément à l'ordonnance qu'ils ont devant eux, en conformité de quoi, tous ceux qui composent l'ancien sénat, tant nobles que plébéiens ou du corps des métiers, doivent se rendre dans la salle du grand sénat, à la Pfaltz, et y élire, à la place des sortants nobles du sénat, d'autres hommes honorables et honnêtes d'entre les chevaliers, écuyers et bourgeois, qu'ils estiment les plus utiles et les plus convenables à la ville de Strasbourg, sur la foi de leur serment.
Ils doivent élire d'entre ceux-là deux Städtmeister des mêmes curies auxquelles appartenaient les sortants, pour être adjoints à ceux qui y demeurent, desquels un chacun doit présider trois mois et pas davantage. Au cas que parmi ces Städtmeister ou autres de la noblesse et des plébéiens qui auraient été dans l'ancien sénat et doivent y rester, il y en eut un ou plusieurs qui fussent décédés, qui eussent quitté, ou bien qui fussent devenus incapables, l'on doit ce même jeudi ci-dessus nommé en élire d'autres en leur place, pour être et demeurer au sénat seulement pendant cette année, comme y serait resté le membre décédé, parti, ou bien devenu incapable.
Puis les dix anciens membres plébéiens qui continueront à rester dans le sénat, devront entrer dans la chambre des XV et se joindre aux dix autres qui auront été élus dans la matinée pour le nouveau sénat. Lorsqu'ils seront ainsi au nombre de vingt sénateurs plébéiens, ils devront ensuite élire, sur la foi de leur serment, pour Ammeister, un homme honnête, pieux, sage, ferme et attaché à la ville, qu'ils estiment être le plus honorable et le plus utile pour la ville et la communauté de Strasbourg, et qui soit plébéien, mais sans appartenir à la corporation dont faisait partie l'Ammeister sortant ou tout autre ancien Ammeister, à moins qu'il n'ait quitté ces fonctions depuis cinq ans; toutes lesquelles élections doivent être faites et y doit être procédé conformément aux ordonnances sur ce faites, ci-devant émanées des échevins et de leur chef, et qui sont expressément inscrites sur le livre des statuts de notre ville et sur celui de la chambre des XV, desquelles ordonnances lecture doit aussi être donnée aux dits vingt sénateurs, qui doivent aussi prêter serment.
Ceci fait, les susdits nobles, tant ceux qui sont restés dans l'ancien sénat que ceux que l'on y a élus le matin du dit jour de jeudi; ensemble dix nobles et avec ceux dessus dits vingt plébéiens, savoir, dix de l'ancien sénat et dix qui ont été joints à eux par l'élection du même matin, doivent être sénateurs cette année et commencer leurs fonctions avec l'Ammeister, suivant la coutume, et doivent aussi tous prêter le serment individuellement devant Dieu, d'observer constamment tous les chefs, points et articles qui sont écrits à leur égard, comme aussi de ne recevoir aucun présent, don, ni rétribution, par eux-mêmes ou par quelque autre de leur part, sous peine, s'il en recevait par lui-même ou quelqu'un pour lui, d'être déclaré parjure; si le sénat en est informé, il doit faire justice sur son serment, le tout conformément à ce qui est prescrit par l'ordonnance insérée dans les statuts de la chambre des XV.
De même l'Ammeister nouvellement élu doit prêter un serment individuel devant Dieu, de ne recevoir directement ni indirectement aucune espèce de présent, don, ni rétribution, peu ou beaucoup, petit ou grand, en aucune manière que ce puisse être, mais au contraire de se soumettre constamment et fermement à tous les chefs, points et articles contenus à son égard dans le livre des statuts de notre ville et dans celui de la chambre des XV, desquels même il doit être fait lecture tous les ans en présence de l'Ammeister, le jour qu'il aura été élu. Celui qui ne tiendrait pas son serment, de quelle manière que ce fût, aurait encouru la confiscation de corps et de biens envers la ville de Strasbourg; le sénat prêtera de même serment de ne laisser passer un acte pareil sans en faire mention.
Si toutefois justice ne devait pas être faite par les hautes chambres, l'Ammeister qui aurait manqué à son devoir ou qui aurait enfreint les statuts, ou sous lequel un acte pareil aurait été commis, doit néanmoins demeurer dans le mépris général et n'avoir plus de foi, justice ou droit à espérer, et chaque sénateur doit le dénoncer comme parjure à son serment.
L'on ne devra dorénavant construire pour l'Ammeister aucun bâtiment, soit grand, soit petit, ni faire de grandes ou petites réparations dans sa maison ou à son poële ou autre part, aux frais de la ville. Car si un Ammeister veut bâtir ou faire des réparations, il doit les faire à ses frais et non avec les ouvriers et les matériaux de la ville. En outre, il ne sera plus donné à l'Ammeister plus de seize schellings Pfenning par semaine, pour donner à boire aux gens du guet, ce qui leur sera distribué suivant l'ancienne coutume et sur son serment. S'il arrive que dans le courant de l'année l'Ammeister décède, ce dont Dieu veuille le préserver, les susdits vingt plébéiens doivent élire pour Ammeister un autre plébéien, de la manière prescrite, et celui qui aura ainsi été élu, ne devra également être Ammeister que pour le courant de l'année et jusqu'à ce que le sénat soit renouvelé; de même, si l'Ammeister devient infirme, les dits vingt sénateurs doivent aussi en élire un autre à sa place, de la manière ci-dessus prescrite, et il doit fonctionner jusqu'au rétablissement de la santé de l'Ammeister titulaire; et quand un Ammeister aura été ainsi élu à la place du décédé ou de celui qui sera tombé malade, on ne doit pas néanmoins prêter derechef serment devant la cathédrale, d'autant que
l'on doit être obligé pendant le cours de cette année, envers l'Ammeister qui aura été ainsi élu, comme envers celui qui sera décédé ou malade, et qui avait prêté serment devant la cathédrale.
L'Ammeister, les quatre Städtmeister, les sénateurs, les chevaliers, les écuyers, les bourgeois , les artisans et la communauté entière, tant riches que pauvres de Strasbourg, doivent prêter serment d'être fidèles et affectionnés à la ville de Strasbourg, d'avancer et de procurer sa gloire, son utilité et son profit, de l'avertir de son désavantage et de le détourner, autant qu'un chacun peut le faire. L'on doit aussi prêter serment au susdit Ammeister, aux quatre Städtmeister, au sénat, de reconnaître fidèlement leur juridiction et leurs jugements, d'obéir à leurs ordres et à leurs défenses, de leur donner conseil et de leur prêter secours envers ceux qui leur résisteraient ou qui s'opposeraient à leurs décisions.
Doit néanmoins le serment de l'Ammeister prévaloir en toutes choses, de manière qu'aucun Ammeister n'ait le pouvoir ni l'autorité de dispenser, d'abroger ou de changer ce que le sénat ou les échevins et leur chef auront décidé et ordonné, sans leur su et leur consentement. Le susdit Ammeister, les quatre Städtmeister et les sénateurs doivent aussi prêter serment aux chevaliers, écuyers, bourgeois, artisans et à la communauté, riches et pauvres de Strasbourg, de les protéger autant qu'il sera en leur pouvoir, en leurs personnes et leurs biens, de leur faire droit et de les régir et juger, également le riche et le pauvre, fidèlement et de bonne foi. Nous, les chevaliers, les écuyers, les bourgeois, nous avons prêté serment de ne jamais prétendre au delà du droit d'être élus membres du sénat, ni agir en aucune manière. Dès qu'un jeune homme aura atteint l'âge de dix-huit ans, qu'il appartienne à la chevalerie, aux écuyers, aux bourgeois ou aux artisans, il sera obligé de prêter serment à la présente Constitution, et lorsque l'on saura ou trouvera que quelqu'un n'a pas juré, l'on sera tenu, en conséquence dudit serment, de le dénoncer aux maîtres et sénat, pour qu'il soit puni par eux en connaissance de cause, et il sera prêté serment chaque année devant la cathédrale, dans la huitaine après que l'ancien sénat sera sorti et que le nouveau aura prêté serment à la Pfaltz , de sauvegarder la présente Constitution.
S'il survient des querelles à main armée (ce dont Dieu nous préserve longtemps), personne ne doit prendre les armes, à moins que l'on ne sonne la cloche du tocsin, et personne, à l'exception de l'Ammeister régent, n'aura le droit d'ordonner de faire sonner cette cloche, quand elle viendra ainsi à sonner, chacun devra se rendre à pied devant la cathédrale et y demeurer auprès de l'Ammeister et des Städtmeister et leur obéir, et lorsque l'Ammeister et les Städtmeister leur diront de retourner à leur logis, ils devront le faire sur leur serment.
Que s'il arrivait qu'il éclatât un incendie, les corps des métiers devront s'armer et se rendre au plus vite devant la cathédrale et dans les quartiers qui leur seront prescrits, et là obéir à l'Ammeister et aux quatre Städtmeister; les nobles ne doivent pas s'armer, si ce n'est que l'Ammeister et les Städtmeister les mandent; alors ils doivent s'armer sur leur serment et se rendre auprès de ces magistrats, leur obéir et faire de bonne foi ce qu'ils leur ordonneront. Que s'il arrive qu'un homme honorable vienne à cheval par hasard devant la cathédrale, il doit immédiatement renvoyer son cheval chez lui.
Dans le cas où un citoyen se serait ligué avec un autre par serment, parole ou par écrit, ils doivent s'en tenir quittes l'un l'autre sur leur serment; aussi est-il défendu à toute personne de haute ou de basse condition, pauvre ou riche, de contracter de pareils engagements, car quiconque s'en rendrait coupable, de quelque manière que ce fût, doit être regardé comme parjure et infâme, et banni pendant vingt ans, jour et nuit, à une lieue de la ville, et ne pourra y retourner, après ces vingt années, qu'avec le consentement et la permission du sénat en fonction; et toute personne qui aura connaissance d'une pareille infraction à la loi, devra la dénoncer au maitre et au sénat.
Au cas où quelqu'un de nos bourgeois voulût renoncer à son droit de bourgeoisie, il doit se présenter au maître et au sénat en fonction et le leur déclarer, en leur demandant de le décharger de son droit de bourgeoisie, auquel il renoncera verbalement, comme c'est l'ancienne coutume, et non par lettre missive, et doivent aussi lesdits maitres et sénat le décharger de son droit de bourgeoisie. Au cas que celui qui demanderait la décharge de la manière susdite, eût fait ou commis forfaiture, de laquelle il y aurait plainte, ou aurait à subir une condamnation, il sera tenu de se faire rendre justice devant le maître et le sénat de Strasbourg qui sont en fonction, et personne ne doit aussi renoncer à son droit de bourgeoisie que comme dit est ci-dessus, sur son serment.
Doivent aussi le maitre et le sénat, les échevins et leur chef et individuellement tous les habitants de la ville de Strasbourg, donner conseil et prêter secours fidèlement, en quelque temps que ce soit, au susdit collège des XV de la ville de Strasbourg, en tant qu'il est le gardien des statuts et des intérêts de cette ville, et le défendre, maintenir et protéger envers et contre tous, de tout leur pouvoir, sur leur serment. S'il arrivait que quelqu'un contrevint ou portât atteinte aux présentes, ou fit résistance audit tribunal en tout ou en partie, et que le maître et le sénat en fonction en fussent informé, le coupable sera déclaré parjure, perdra son droit de bourgeoisie et ne pourra à tout jamais rentrer dans la ville ou dans sa banlieue, ni recouvrer le droit de bourgeoisie; son corps et ses biens seront perdus au profit du maître et du sénat, qu'ils soient situés à la campagne ou en ville et à quelque distance que ce soit. Lesdits maîtres et sénat ne pourront rendre ces biens d'aucune manière, et s'ils ne font pas justice de celui ou de ceux qui ont commis le crime , ils seront eux-mêmes déclarés parjures et infâmes, et ne pourront plus jamais entrer dans le sénat de Strasbourg.
Et en confirmation entière des choses ci-dessus écrites, le grand sceau de notre ville et ceux des chevaliers, écuyers, bourgeois et plébéiens dont les noms sont écrits ci-après, ont été appendus auxdites présentes pour en faire foi , etc. Suivent soixante-douze signatures. Donné la veille du saint jour de Noël, après la naissance de Jésus-Christ, mil quatre cent quatre-vingt-deux. MCCCCLXXXII.


Strasbourg Illustré ou Panorama Pittoresque, Historique et Statistique de Strasbourg et ses environs par Frédéric Piton, tome 1er Promenade dans la ville (1855)
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