Au début qu'elle marchait avec le Jules, son homme, elle était pas comme ça. Et avant qu'elle fréquente le Jules, c'était une sacrée belle fille. Une rapide, mais! Elle avait marché avec le Bian d'la Noire Tarotte, puis avec le fils du Grébi, elle allait même avec un râ'band qu'était le fils d'une cosnatt'de par là-haut.
Pendant un bon bout de temps, elle allait aussi avec un hâpolah. Ce hâpolah-là possédait un teuf-teuf. Quand il venait voir la Mélie, il s'arrêtait près de chez eux et i f'sait marcher sa counott' .
Fallait la voir dévôler, alors, la Mélie, Rien ne pouvait la retenir. A cette époque, avait failli éclater un drame (oh! un petit mais). En effet, cette inconsciente de Mélie, alors qu'elle marchait avec l'un, avait déjà commencé à se faire ram'ner chez eux par l'autre!! Le râ'band et le hâpolah s'étaient un jour rencontrés à l'auberge. Il s'en était suivi une explication.
-- La Mélie, te sais, c'est moi qui vas avec !
--Eh ! bien, sors ouar dehors si t'es un homme!
Ceci est la façon bruchoise de jeter un défi. C'est la provocation classique à laquelle tout homme bien né doit donner une suite sous peine d'être discrédité à jamais. Ils étaient donc sortis dehors. Et là, i s'avaient tabourés! Fallait voir les coups de poings si çà dévôlait. La cravate de l'un n'avait pas résisté. La neuv' chemise de l'autre avait cédé. Le prop' linge du râ'band était déchiré. Le nouveau rhabillement du hâpolah était tout déchmeré vu qu'il avait routsché et avait vôlé dans le bla-bla. La Mélie survenant à ce moment précis avait eu l'attitude qui convient. La seule qui fut en accord avec la violence des évènements et à la hauteur des circonstances.
--Môôn...! s'était-elle écriée portant sa main ouverte devant sa bouche en ô. Après ce Môôn d'effroi et de réprobation (sentiments auxquels se mêlait la secrète flatterie d'être l'enjeu de ce combat de coqs), la Mélie avait cependant mis d'accord le râ'band et le hâpolah: peu après, elle les avait lâchés sans regret l'un et l'autre.
Depuis un certain temps, en effet, i gn'en avait un autre qui déchnorait autour d'elle. Celui-làt', c'en était sûrement un de la Haute Vôlée.  Le guéard-là avait une auto. Et une quelle ! Une Amilcar de course de l'époque du charleston. Privée -à dessein- de son pot d'échappement, la pétaradante Amilcar jouant à la Bugatti, faisait dans le paysage un boucan infernal qu'on entendait de Vacquenous au Herchpôh! Il fallait la voir zouner sur les routes et prendre les virages en dékuiksant. Dans les villages les vieux faisaient potin.
--  Le Tout-fou-là i va sûrement frâler quelqu'un. Ca z'est honteux d'aller d'une chasse pareille ! On devrait lui f... un protocole!
Mais le Tout-fou-là n'avait cure des protestations, se moquait des protocoles et fonçait de l'avant, tandis que la Mélie, détendue et l'âme tranquille, soupirait admirative:
-- Comme te sais bien guîder ! ......
Mais on se lasse de tout, même de ceux qui guîdent bien les Amilcar. La Mélie, manifestement influencée par l'esprit qui souffle dans ces paroles désabusées:
On s'enlace, on s'enlace et après, on s'en lasse............   montra bientôt par son comportement qu'elle en avait un aut'. Un autre bonami, bien sûr, mais qui était-ce?
-- Dis Mélie, qu'est-ce c'en est pour un? demandaient ses copines.
Pas de réponse.
-- Haïe, Mélie fais pas ta bête; dis ouar qui qu'c'est. Comment qu'c'est qu'on le dit?... Si elle nous disait mék.
On finit par le savoir. C'était le fils du hodé. Le rejeton du pâtre communal avait fini par supplanter le rejeton de la Haute Vôlée. Le maît' d' école du village, homme docte et savant, qui se piquait de parler le haut-français crut pouvoir un jour, résumer le sentiment général. S'adressant à l'Albert (l'Albert c'était le père de la Mélie), il  observa finement:
-- Décidément, mon cher Albert, vous avez une fille vraiment éclectique.
--Ah oui, répondit l'Albert. Vous pouvez le dire: la Mélie, elle y est vraiment, électrique!
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° xx ( 19xx)

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