La première invasion anglaise en Alsace (1365)

Guy Trendel

Charles IV coupable d'une croisade avortée?
Au mois de juillet 1365 une armée «anglaise» pénétrait en Alsace par le col de Saverne et mettait la région au pillage. Très vite des rumeurs circulèrent sur le compte de l'empereur Charles IV. Cette invasion serait son oeuvre pour mettre au pas une cité par trop orgueilleuse: Strasbourg. Il est vrai que les rapports entre la grande métropole rhénane et l'empereur n'étaient pas au beau fixe et que Charles IV avait entamé des négociations avec les «Anglais». Mais de là à affirmer que cette invasion fut organisée par l'empereur, il y a un grand pas qui reste à franchir. L'article qui suit tente de retracer l'histoire de cette invasion; la conduite de Charles IV ne manque pas d'étonner...

Un événement lointain qui n'avait, apparemment, aucun lien avec l'Alsace, allait avoir des conséquences dramatiques pour notre région. Au début de l'année 1360, le roi Edouard d'Angleterre signait un traité de paix avec le roi de France Jean II jusqu'alors retenu prisonnier à Londres1). Un accord au coeur de la guerre de Cent Ans! Quatre années déjà que le roi Jean croupissait en Angleterre au milieu de plusieurs compagnons d'infortune qui avaient été capturés, comme lui, à la bataille de Poitiers en 1356. Et parmi ces otages se trouvait un personnage fort remuant, Arnaud de Cervolle; un brillant chevalier périgourdin de la maison de Servola. Au fil des batailles, ses hommes lui avaient donné le titre d'«archiprêtre», ceci sans doute pour rappeler que ce laïc ne possédait pas moins l'archiprêtré de Vezzins2).
Le traité de 1360 prévoyait, entre autres, la libération de nombreuses places fortes qui allaient faire retour à la France. Du coup un grand nombre de garnisons composées de mercenaires de toutes origines (Français, Allemands, Anglais, Bretons, Flamands...) se trouvaient sans engagement, renvoyées dans leurs foyers. Ne connaissant d'autre métier que celui des armes, les mercenaires se formèrent en «grandes compagnies» et occupèrent leur temps à piller les contrées ou ils passaient; ils faisaient désormais la guerre pour leur propre compte.
Les nouvelles, en cette seconde moitié du XIV° siècle, circulaient vite. Dès le 19 juillet 1360 un bourgeois de Thann, Hans zum Baum, adresse un message à la Ville de Strasbourg pour rendre les édiles attentifs aux graves destructions occasionnées par les «grandes compagnies»: «Von der gesellschaft wegen, der man sprichet die Engelschen». Il signale qu'une personne digne de foi à vu ces gueux à Vesoul où ils ont violé les femmes, torturés les hommes d'Église...3). Vesoul paraissait pourtant bien loin et à Strasbourg le magistrat suivit la question avec un certain détachement.
Pendant ce temps, une véritable armée de mercenaires s'est rassemblée en Champagne. Regroupant environ 15 000 hommes, elle se met en marche vers le sud, pillant et ravageant les pays traversés: Bourgogne, Lyonnais... Arnaud de Cervolle ayant lui-même regroupé un fort contingent de soudards, fait sa jonction avec cette armée du côté d'Orange et de Carpentras. Il avait assuré au pape que les domaines de l'Église seraient épargnés; il n'en fut rien. Les mercenaires firent grasse aubaine du côté d'Avignon et le pape Innocent VI fut finalement obligé de verser une rançon de 40 000 écus pour se débarrasser des «Anglais». De grands travaux de fortifications furent alors lancés afin de mettre la cité papale à l'abri de toute nouvelle attaque.

Un appel à l'aide du chef de l'Église

Le souverain pontife adressa sur ce un appel à l'aide à tous les puissants seigneurs du monde chrétien et notamment à l'empereur d'Allemagne, Charles IV. Celui-ci répercuta l'appel sur tous ses états et le 14 février 1361 écrivait à la Ville de Strasbourg pour que celle-ci dépêche des délégués à la diète qui allait se réunir à Nuremberg4) afin d'examiner la possibilité de réunir une armée de secours chargée de venir en aide au pape. La description du fléau est terrible: «c'est une méchante société de gens sans foi qui est tombée avec grande force sur les domaines de l'Église... elle y a détruit avec une férocité indescriptible et dans l'horreur la plus profonde...»
Innocent VI lança finalement un appel à la croisade afin de débarasser l'Europe de cette plaie. L'armée du roi de France, où curieusement Arnaud de Cervolle avait repris du service, fut battue. Arnaud se retrouve prisonnier de ses anciens compagnons. Dès qu'il sera libéré, il reconstitue sa propre compagnie recrutée de préférence chez les Bretons.
Les nouvelles faisant désormais état de mouvements en Bourgogne et Lorraine, le danger paraissait cette fois suffisamment proche aux états alsaciens pour que ceux-ci réagissent enfin. Le 26 juin 1361 une assemblée se tenait à Molsheim; y assistent l'évêque Jean de Lichtenberg, l'abbé de Murbach, les comtes de Lichtenberg et d'Ochsenstein, les délégués de la Ville de Strasbourg, l'Unterlandvogt Stislau von der Witenmühlen, les représentants des Villes de Haguenau, Colmar, Sélestat, Wissembourg, Obernai, Rosheim, Mulhouse, Kaysersberg, Turckheim et Munster. Les décisions sont encore assez floues si ce n'est que chaque participant jure de mobiliser ses forces pour combattre ensemble le nouveau danger «anglais». Enfin, tout signataire qui prêterait aide et assistance à l'ennemi, sous quelque forme que ce fut, serait mis à l'index et déclaré à son tour ennemi de l'alliance des états alsaciens.
Ce traité, conclu pour un an, sera renouvelé le 25 mai 13625) à Colmar. L'évêque de Bâle se joint au Bund alors que l'évêque de Strasbourg porte ostensiblement le titre de Landgraf à l'occasion de cette réunion. L'assemblée est beaucoup plus nombreuse et on y trouve aussi l'évêque de Gurck, chancelier des ducs d'Autriche, le comte Jean de Habsbourg, les comtes de Furstenberg, Lichtenberg, Ochsenstein, Geroldseck, Ribeaupierre. Toute cette assemblée s'engage à nouveau pour une année à combattre les «Engellender» - les Anglais.
Une année plus tard, le 28 février 1363, une nouvelle assemblée se tient à Colmar et prolonge d'une année l'alliance6).
La situation est devenue plus critique. La Lorraine se trouvait à nouveau transformée en théâtre d'opération des «grandes compagnies». Le 5 mars 1363, l'empereur Charles IV exhorte la Ville de Strasbourg à la lutte contre «die böse gesellschaft, die in vil landen on gots vorchte und wider uns und daz heilige reich und on all in Lothringen sulche fremde sachen und bosheit treiben, frauencloster ze verstoren und geistliche und auch anders frauwen und jungfrauwen zu smehen und vil guter leute ze morden...»
Le comte Eberhard de Wurtemberg, pour ses possessions lorraines, lançait pareillement un appel pathétique. L'alliance alsacienne se montra tout à fait inefficace; chacun fit le gros dos et on laissa les «Anglais» piller les territoires lointains.
Et bientôt on oublia l'existence des «grandes compagnies». On ne trouvé d'ailleurs pas trace du renouvellement de l'alliance entre les états alsaciens en 1364, ce qui peut être interprété de deux façons: ou plus personne en Alsace ne croit à l'efficacité du Bund, ou tous estiment que le danger est définitivement écarté!
En janvier 1365, soudainement, l'alerte est à nouveau donnée. Le 10 est décidée une réunion d'urgence à Sélestat; cette fois on fixe l'importance des contingents à fournir par chaque participant: l'évêque de Strasbourg aura 3 000 hommes à équiper; l'abbé de Murbach 1 000; les états autrichiens 3 000; Strasbourg autant; Bâle 1 200 et 200 arquebusiers, etc. Une forcé d'environ 15 000 hommes pourrait ainsi être levée rapidement. Un impôt spécial, le «Glefengeld», est remis en vigueur afin de pouvoir équiper cette armée (Urkundenbuch).
Au cours des mois qui suivirent, un nouvel espoir se fit jour. Pour «canaliser» l'ardeur guerrière des «grandes compagnies», le pape Urbain V était d'accord pour lancer une croisade contre les Turcs. L'occasion semblait bonne. Une trêve vient d'être signée entre le roi de France, celui de Navarre et Arnaud de Cervolle qui revient au premier plan de l'affaire en tant que chef des «Anglais et Bretons». Il se déclare d'accord pour prendre la tête de cette croisade! Des collectes d'armes sont entreprises afin de fournir la troupe. Une réunion des souverains chrétiens se tiendra à Avignon pour décider de la marche à suivre.

Le voyage éclair de Charles IV

Le 23 avril 1365, l'empereur Charles IV arrive à Strasbourg. Il y fait étape sur le chemin d'Avignon où il compte assister à la réunion préparée par le pape. La rencontre d'Avignon se passera fort mal; chaque partenaire cherche d'abord son propre intérêt, le pape souhaitant avant tout que Charles IV fournisse des contingents pour attaquer les Milanais dissidents. La réunion s'achève sur un constat d'échec!
Mais depuis février 1365 Arnaud de Cervolle attendait en Lorraine l'ordre de marche, et évidemment les subsides pour entretenir son armée. Rien ne venant, les mercenaires prirent du service dans les guerres locales. Ils étaient 60 000 et se firent remettre une rançon de 18 000 florins or par la Ville de Metz en promettant de l'épargner. L'évêque de la ville offrit de somptueux présents aux chefs «Bretons». Arnaud marcha ensuite contre la ville de Trèves; mais l'archevêque avait été alerté. À la tête d'une armée bien équipée il attendit les «grandes compagnies». Arnaud n'insista pas et se replia sur la Lorraine. C'est alors qu'arriva la mauvaise nouvelle d'Avignon, comme quoi la croisade ne pourrait avoir lieue. Pour le chef des «Anglais», il fallait trouver d'urgence une occupation à ses hommes; il décida d'exécuter la première phase du plan de guerre contre les Turcs, la marche vers l'est, vers le Rhin...
À partir de là les mauvaises nouvelles affluèrent à Strasbourg et Bâle. Le 19 avril le seigneur de Moersperg alerte Bâle: «une forte troupe d'Anglais se concentre à deux journées de marche de la ville». Le 22 avril le «Rheinische Landfrieden» assure la Ville de Strasbourg qu'il se mobilise pour lui venir en aide. Une véritable psychose s'installe en Alsace où on voit partout des espions à l'oeuvre. C'est ainsi qu'un brave batelier au service de la Ville de Bruges, Nicolas Langhe, est arrêté comme espion anglais7). Les magistrats de Bruges feront tout pour que leur sujet puisse être libéré.
La diplomatie strasbourgeoise se démène. Des alliances sont solennellement reconduites en mai 1365 avec Spire, Worms, Mayence, Bâle, Fribourg. Le 9 juin une réunion entre les alliés du Bund se tient à Strasbourg et tous jurent d'être solidaires avec la Ville. Cette fois il n'y a plus de doute, l'objectif des «Anglais» est Strasbourg! C'est tout d'abord une missive de Johann Erb qui annonce que l'«archiprêtre» se trouve à 4 heures de Metz et déclare vouloir marcher sur Strasbourg. Le 26 juin la comtesse Clara von Finstingen dépêche un courrier à la Ville : «30000 Anglais sont rassemblés à 5 heures de Sarrewerden et marchent en direction de l'Alsace». Le 27 juin un message arrive de Sélestat: «20 000 Engellender sont rassemblés dans la vallée autour de sanct Diedaca (Saint-Dié)». La petite ville de la Moyenne Alsace demande d'urgence à Strasbourg quelles mesures sont prises pour défendre le pays et interdire l'accès à l'ennemi. Le même jour le bourgeois Johann Schencke informe le magistrat qu'un valet du «Erzebriester» lui a confié que l'objectif des mercenaires est l'Alsace. Le même jour des éléments de l'avant-garde des «Anglais», venant de Dietersdorf, passent dans les vallées des Vosges du Nord. Tout semble indiquer que le gros de la troupe cherche à passer le col de Saverne ou quelques mercenaires ont déjà été aperçus au haut de la «Steige ze Zabern» (Urkundenbuch).

Les premières escarmouches sous les murs de Strasbourg

Le 29 juin, Strasbourg a un instant d'espoir. L'empereur venant d'Avignon pourra certainement porter secours. Mais l'auguste personnage ne fait que passer à la hâte. Certes, il profite de l'occasion pour adresser des courriers à toutes les villes afin qu'elles dépêchent d'urgence des troupes à... Seltz! Curieusement Charles IV quitte précipitamment Strasbourg et s'installe à Seltz dont les fortifications sont renforcées de toute urgence. Le souverain ordonne d'ailleurs que l'approvisionnement de ses quartiers soit bien assuré.
Ce repli «stratégique» est l'une des énigmes de cette histoire de l'invasion anglaise. Les documents manquent toutefois cruellement pour étayer l'hypothèse selon laquelle Charles IV se serait engagé vis-à-vis des «grandes compagnies» à leur assurer l'approvisionnement dans leur marche contre les Turcs. La conférence qui s'était réunie sous l'égide du pape avait été rompue en grande partie à cause de l'intransigeance de Charles IV. Du coup l'aide promise à Arnaud de Cervolle faisait totalement défaut et mettait le chef des «grandes compagnies» dans l'embarras. Il décida probablement de tirer vengeance de cette défection impériale et se mit en marche.
Le même jour où arrive l'empereur, la ville de Rottweil assure Strasbourg par courrier qu'elle met un contingent en route et qu'elle lance un appel aux autres villes. Le lendemain la réponse de Bâle fut décevante. L'évêque de la ville venait de décéder, la situation était confuse et obligeait Bâle à maintenir de forts contingents armés dans les rues de la cité afin d'assurer la sécurité des biens et des personnes. Le ler juillet, Charles IV fulmine contre Strasbourg qui décide de prélever des droits de douane au passage des marchandises destinées à Seltz. C'est un moyen comme un autre de déclarer son désaccord à l'empereur. Charles IV exige que les marchandises voyagent «sicher und zolfrey» .
Le 4 juillet, alors que la Ville de Nördlingen adresse un message d'encouragement à Strasbourg, arrive la terrible nouvelle: l'avant-garde des Anglais commence à descendre le col de Saverne et à se déployer dans la plaine. Le gros des troupes pousse de suite sur Strasbourg. Au passage les villages sont pillés, plusieurs incendies signalent aux guetteurs strasbourgeois l'avance de l'ennemi. Au soir de cette journée quelques éléments de l'avant-garde atteignent les faubourgs désertés de la ville.
À la chancellerie arrive au même moment un messager de la Ville de Rottweil avec l'interrogation: «une aide militaire est-elle véritablement nécessaire?». Ridicule d'une situation qui montre bien que les cités amies ne prennent pas la situation trop au tragique.
Les avant-gardes anglaises tâtent d'abord les défenses de la ville solidement garnies de défenseurs. Les corporations ont mobilisé tous leurs effectifs, les enceintes sont en bon état, le risque d'une attaque de front est à écarter, les «Anglais» ne disposant pas de machines de siège.
Le lendemain, 5 juillet, l'armée des «Anglais» se déploie sur la colline du gibet, au nord-ouest de la ville. Plusieurs défis sont lancés aux Strasbourgeois, afin d'engager le combat plutôt que de se cacher derrière leurs murs. Le sang chaud des fiers artisans échauffe vite les esprits, plusieurs corporations sollicitent des autorités l'autorisation de courrir sus à l'ennemi! Ce n'est pas sans peine que le magistrat arrive à calmer les esprits, tout en refusant toute sortie aux troupes; ce serait aller au suicide! Voyant que les Strasbourgeois hésitent, les mercenaires pillent le couvent de Saint-Marc en emportant tous les objets en métaux précieux 8).
La journée se passe ainsi, chaque camp observe l'autre. Progressivement le gros des «Anglais» (ils étaient 40 000 hommes à pied et environ 12 000 cavaliers) se disperse et en petites bandes se met à piller les environs afin de s'assurer l'approvisionnement. Un message est envoyé à Strasbourg, le sire Arnaud de Cervolle exige une rançon de 60 000 florins et menace, en cas de non-paiement, de mettre le pays à sac! Déjà le couvent de Truttenhausen, au pied du Mont-Sainte-Odile, est dévasté et incendié. À Marlenheim, selon Trausch, 450 habitants sont massacrés. Le magistrat de Strasbourg, qui siège sans discontinuer, rejette l'ultimatum anglais; il est clair que le paiement de la rançon serait interprété comme un signe de faiblesse et que les demandes se succéderaient.
Les «grandes compagnies» allaient bloquer toutes les voies de communication, interdisant rapidement tout commerce. Elles allaient trouver un moyen fort astucieux pour faire des affaires: tout commerçant qui voulait se déplacer pouvait acheter aux chefs de bandes des sauf-conduits qui garantissaient la sécurité des gens et des biens! Trausch ajoute que les chefs s'habillaient d'une façon curieuse. Ils portaient de grands chapeaux pointus et les «englische Hosen» - des pantalons - qui étaient jusqu'alors inconnus dans dans nos contrées.
Curieuse situation finalement que ce siège. L'empereur restait confiné derrière les murs de Seltz vers où affluaient les contingents des états allemands alors que les marchands strasbourgeois achetaient les sauf-conduits.

Les rumeurs de la trahison

Assez rapidement des rumeurs commencèrent à circuler sur le rôle occulte de l'empereur dans ce conflit. Ce serait lui qui aurait attiré les «Malandrins»! L'affaire devint si sérieuse que le magistrat de Strasbourg se vit forcé de rédiger un démenti officiel afin de ne pas s'attirer des représailles impériales. Le gouvernement de la cité déclara que toutes ces allégations étaient mensongères. L'empereur sembla se contenter de cette déclaration et continua d'adresser des encouragements à la Ville, lui demandant de chercher des secours auprès de tous ses alliés. Lui, pendant ce temps, rassemblait une armée considérable autour de Seltz. Le 8 juillet, Charles IV dépêcha le comte de Linange dans le camp des «anglais» afin d'entamer des négociations. Il prévint Strasbourg de sa démarche. Sur ce (9 juillet), une étrange missive arrive à Strasbourg. Elle provient de la cité de Pfüllendorf. La demande est claire : «l'empereur aurait décidé de construire un pont sur le Rhin à hauteur de Seltz afin de permettre aux «Anglais» de franchir le fleuve et d'envahir la Souabe». Cette information est-elle exacte? Nous ne connaissons pas la réponse strasbourgeoise, elle nous aurait sans doute renseignée sur l'état d'esprit des magistrats de la ville dans cette affaire de plus en plus lourde de sous-entendus!
Trois jours plus tard, c'est Strasbourg qui annonce à Charles IV qu'elle vient de délivrer un sauf-conduit à Arnaud de Cervolle afin qu'il puisse se rendre en toute sécurité à Seltz pour y poursuivre des négociations avec l'empereur! Là encore nous ignorons sur quelles bases s'effectuent ces tractations. Mais il est clair que des contacts sont pris. Toutes ces démarches inquiètent vivement les autres états alsaciens. Le 12 iuillet la Ville de Colmar demande au magistrat de Strasbourg de l'éclairer sur de prétendues négociations menées entre plusieurs nobles alsaciens et les «Anglais». L'empereur cherche-t-il à réparer des torts causés aux Anglais dans la fameuse perspective d'une croisade contre les Turcs où il s'était bien engagé à les aider jusqu'à leur arrivée en Hongrie? Ou cherche-t-il simplement à gagner du temps afin de disposer de suffisamment d'hommes pour prendre l'offensive?
Arrive enfin le 16 juillet. Charles IV laisse prévenir Strasbourg qu'il compte se mettre en marche avec son armée. Il souhaite que la Ville et l'évêque lui adressent des délégués afin de coordonner la marche des troupes et d'assurer l'approvisionnement en pain.
Dans une lettre à la Ville de Fribourg datée du 21 juillet, Strasbourg explique que les «Anglais» sont toujours à ses portes et qu'ils ont cause de grandes destructions aux alentours, notamment en incendiant les maisons, en pillant et en tuant les habitants. C'est un appel au secours pathétique. Le même jour le duc Robert annonce au magistrat de Strasbourg que l'empereur est décidé à faire route sur Haguenau et que le 24 juillet l'armée impériale devrait prendre ses quartiers entre le faubourg Saint-Arbogast et le village d'Eckbolsheim.
Les choses se dérouleront donc selon ce plan. Les éclaireurs «anglais» suivent la lente progression de l'armée impériale et permettent à leurs forces de décrocher en toute sécurité au fur et à mesure de l'avance impériale.
Le 25 juillet les troupes épiscopales et celles de la Ville sortent de Strasbourg et font leur jonction avec les forces de Charles IV. Ces retrouvailles sont fêtées par de joyeuses libations. La beuverie qui suit faillit bien tourner au drame. En effet un artisan de la ville et un soldat de Charles IV, ivres tous les deux, commencèrent à se chamailler. Fort comme un taureau, l'artisan renversa le soldat dans la boue et l'abreuva d'injures, rappelant la curieuse conduite de Charles IV, pleutre ou traître! Aussitôt une bagarre générale éclata et bientôt tout le camp de l'armée ressembla à un énorme pugilat!
Quand ces faits furent rapportées à l'empereur, Charles IV entra dans une violente colère. Un moment on craignit même qu'il ne lance son armée contre le camp strasbourgeois. Ce ne furent que les suppliques et intercessions de l'évêque de Strasbourg, Jean de Lichtenberg, qui réussirent à le détourner de son funeste projet; il réclama toutefois la tête de l'artisan fauteur de trouble. Le malheureux fut décapité sur le champ à la lueur des torches brandies par la troupe.
Et pendant que l'année de secours perdait ainsi un temps précieux, Arnaud de Cervolle marcha à la tête des «grandes compagnies» vers le sud de l'Alsace. La région entre Benfeld et Sélestat fut particulièrement éprouvée par les pillages alors que Charles IV restait l'arme au pied! À nouveau les rumeurs reprirent, tout laissait penser que l'attitude de l'empereur révélait une collusion avec les envahisseurs. Il laissait largement le temps aux «Anglais» de mettre le pays à sac, à l'exception des grandes villes. Ce n'est qu'au moment où les mercenaires passèrent à hauteur de Colmar que l'empereur fit à nouveau mouvement ; il laissa constamment deux journées de marché entre ses troupes et l'armée d'Arnaud. Enfin, arrivé à son tour à Colmar, il estima que sa campagne avait atteint son but: chasser les «Anglais» hors d'Alsace. Il est vrai que le 9 août les «grandes compagnies» sont signalées à Belfort après avoir pillé Rouffach. C'est dans cette ville que l'«archiprêtre» n'avait pas caché aux autorités qu'un pacte secret le liait effectivement à l'empereur. Etait-ce pure invention pour mettre son adversaire dans l'embarras, ou sommes-nous en présence d'une des clefs de l'affaire?
Finalement, vers la mi-septembre, les «Anglais» étaient loin du sol alsacien. Une partie s'était à nouveau dirigée sur la Lorraine où cette fois le duc Jean les attendait. Une bataille se déroula près de Thionville et plus de 3000 «Malandrins» furent tués, En Alsace la dislocation de l'armée impériale causa au moins autant de destructions que les envahisseurs eux-mêmes. Les récoltes qui n'étaient pas encore rentrées furent piétinées, des pillages furent signalés. Le prix des denrées alimentaires se mit à grimper et jeta la région dans une mauvaise passe.

Des interrogations sans fins

Cette campagne de Charles IV ne grandit pas l'empereur. Les rumeurs se nourrissent trop bien à son incompréhensible conduite! Tout semble indiquer qu'il reconnaissait à Arnaud de Cervolle des circonstances atténuantes; en l'occurence sa parole d'approvisionner l'armée des «Anglais» dans sa marche contre les Turcs!
Une répercussion inattendue se fera sentir sur la mode vestimentaire, on commença par adopter le pantalon, à porter des bas, des souliers pointus et des bonnets.
Enfin, le 15 septembre 1365, un des protagonistes mourut l'évêque Jean de Lichtenberg. Il fut enterré en la cathédrale et son tombeau devint un lieu de pèlerinage. Les Strasbourgeois se souvenaient, avec reconnaissance, que ce fut le prélat qui leur évita une effroyable tuerie en calmant la vindicte impériale.
Strasbourg vécut encore un certain temps dans la crainte d'un éventuel retour des «Anglais». Le 5 septembre la Ville avait encore adressé des plis aux Villes de Bâle et Berne pour faire état de ses craintes: les «Anglais» se préparaient à revenir, divers renseignements les annonçaient près du col de Saverne! La nouvelle était heureusement fausse, il s'agissait de la troupe de mercenaires qui se dirigeait sur Thionville où elle sera écrasée. Bâle renforça toutefois son armée et les cantons suisses lui dépêchèrent de forts contingents armés9).
Quant à Charles IV, son honneur de soldat ne s'en releva guère. II finit pas accepter d'être l'épée de Rome et de mettre les Milanais au pas. Strasbourg, tout comme les autres états d'Allemagne, fut obligé d'armer des hommes qui devaient se joindre à cette armée punitive, en l'occurence 20 cavaliers. Charles IV préféra toutefois négocier avec les Milanais qui le comblèrent de cadeaux. Et l'empereur s'en retourna chez lui, en Bohême. Les chroniqueurs ne manquent pas de souligner que le pape Urbain V en mourut de dépit!
Celui qui, finalement, aurait pu éclairer toute cette sombre affaire, Arnaud de Cervolle, mourut peu de temps après, en 1366. Il emporta le secret dans sa tombe... à moins, qu'un jour, un chercheur ne découvre le document révélateur! 
Guy Trendel, Recherches Médiévales n°22/23 (novembre 1988) 
1) L'invasion des grandes compagnies, par le vicomte de Bussière, Revue Catholique d'Alsace, 1860, p. 201 et suivantes.
2) Histoire de l'archiprêtre Arnaud de Cervolle, mémoire lu à l'Académie par le baron Zurlauben le 11 janvier 1754, dans Revue d'Alsace, 1874.
3) Urkundenbuch der Stadt Strassburg, T. V, 1.
4) Schoepflin a publié cette lettre de Charles IV, on la trouve également dans l'Urkundenbuch, T. V, document 538.
5) Urkundenbuch, T. V, document 560.
6) Urkundenbuch, T. V, document 567. On trouve dans cet ouvrage une trentaine de documents qui nous ont permis de reconstituer, pratiquement jour après jour, les événements liés à la situation strasbourgeoise.
7) Toujours l'Urkundenbuch, T. V.
8) Chronique de Beiler, code historique de Strasbourg.
9) Trouillat, Monuments de l'évêché de Bâle, T. V, 1365, les mois de juin et juillet.

Quelques notes
L'élection de Charles IV comme empereur fut longtemps contestée, notamment par l'archevêque de Mayence, chef des grands électeurs. II fit d'abord élire Edouard III d'Angleterre comme empereur du Saint Empire romain germanique. Edouard refusa cet honneur. Ce fut alors le margrave Frédéric de Meissen qui fut élu; il s'empressa de vendre son titre à Charles IV pour la somme de 10000 marks d'argent! Début 1349, l'archevêque sort un nouveau candidat de sa manche: le comte Günther von Schwarzenburg qui cédera sa nomination pour 22 000 marks d'argent. II ne pourra guère jouir de sa fortune, il meurt empoisonné peu après. Strasbourg avait montré, dans tout ce fratras, quelques hésitations. La ville prêtait, au gré de Charles IV, trop son oreille à Rome. Il en porta ombrage et garda une certaine rancune. Les rapports entre la Ville et l'empereur furent émaillés d'incidents.

diète C'est le "Reichstag", la réunion des états d'Allemagne. Tous les grands seigneurs, ainsi que les Villes libres, y dépêchaient leurs délégués qui siégeaient selon un ordre d'importance en rapport avec leur puissance économique ou influence politique. Cette assemblée écoutait les propositions impériales et pouvait les refuser.

Souabe L'Alsace faisait partie du duché d'Alsace et de Souabe. Le terme avait son importance sous les Hohenstaufen, mais au XlVe siècle il ne revêt plus la même valeur. Des assemblées particulières se tenaient pourtant, réunissant les états du duché de Souabe.

Bund L'alliance conclue en 1360 par les états alsaciens pour faire face au danger "Anglais" fut dénommée "Bund". Mis à part la rédaction de documents assurant les membres d'une union sacrée, le Bund n'eut guère d'autre efficacité. Ce furent bien plus les antiques liens d'alliance entre Strasbourg et les villes rhénanes qui permettent de parler de solidarité dans cette invasion.

Unterlandvogt Le Landvogt (bailli provincial) étant en général un personnage de haut rang, trop occupé, les affaires courantes étaient suivies par un sous-bailli, le Unterlandvogt. C'est lui qui représentait l'empereur ou les autorités centrales et leur faisait rapport.

Landgraf Un curieux titre plutôt honorifique que fonctionnel. Le Landgraf (landgrave) fut créé par l'empereur Lothaire en guerre avec les Hohenstaufen vers 1125. Ce furent, en Alsace, les Huneburg qui en furent investis. Ils étaient les représentants de l'empereur, chargés d'y exécuter sa politique. Lorsque les Hohenstaufen prennent le pouvoir, ils enlèvent le titre aux Huneburg et le confient aux de Werd. Par alliance, les de Werd entrent dans la famille des Lichtenberg qui prendront possession de leur titre. C'est bien l'évêque Jean de Lichtenberg qui portera le premier, comme prélat épiscopal, le titre. Celui-ci restera l'apanage des évêques.

Glefengeld Ce terme apparaît pour la première fois en 1365 à l'occasion de l'invasion "Anglaise". L'impôt du glaive ou des lanciers (porteurs de lances) était destinée à équiper des lanciers à cheval, donc la cavalerie lourde dont l'équipement était particulièrement coûteux.

Landfrieden Il s'agit d'une association d'états (villes, nobles) qui siège pour mettre au point un règlement de paix provinciale. Les membres de cette union garantissent la sécurité publique et doivent se mobiliser pour la faire respecter.



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I.P.H.C Strasbourg 

La seconde invasion anglaise

Enguerrand de Coucy revendique un héritage
1375-1376

En réclamant l'héritage maternel, Enguerrand de Coucy se heurte au refus des Habsbourg

Quand en 1308, Albert Ier d'Autriche, roi des Romains, mourru assassiné par son neveu Jean, duc de Souabe, personne sans doute ne s'inquiéta des problèmes de succession qui allaient suivre soixante années plus tard! Le roi laissait 12 enfants, dont 6 fils. Le troisième mâle dans l'ordre de succession était Léopold; il avait épousé Catherine, la fille du comte de Savoie. Il s'intitulait quelque peu pompeusement duc d'Autriche, de Styrie, de Carinthie, de Moravie, seigneur de Carniole et de Port-Naon, comte de Habsbourg et Kybourg, landgrave de Haute-Alsace!
De son mariage avec Catherine nacquirent deux filles: Catherine et Agnès. La première sera mariée en 1338 à un seigneur français de haut rang: Enguerrand VI de Coucy, de Marle, de La Fère et d'Oisy. Deux contrats de mariage furent passés, le roi de France, Philippe de Valois se portant garant des traités et du douaire. De ce mariage nacquit un fils: Enguerrand VII.
Enguerrand VI mourut en 1346 (ou 1347) et sa veuve, Catherine, convola en secondes noces avec le grand bailli de Haguenau. Elle sera victime, en 1349, de la terrible épidémie de peste qui ravageait alors l'Europe. Selon la coutume de la famille d'Autriche, Catherine avait donc son douaire, ses revenus et droits assurés sur les biens allodiaux de son père par le simple fait que le duc Léopold n'avait pas d'héritier mâle. Enguerrand VII était donc en droit de réclamer la succession de sa mère sur ces alleux, notamment les domaines des Habsbourg en Haute-Alsace et dans le comté de Habsbourg.

Albert II le Sage épouse Jeanne de Ferrette; le Sundgau devient autrichien

Si les revendications d'Enguerrand paraissaient justifiées, le cours de l'histoire avait quelque peu embrouillé l'affaire. En effet, sur les six fils du roi Albert Ier, cinq étaient morts sans héritier mâle. Seul survivant Albert II dit le Sage! Mais lui était entré en religion et occupait le siège de l'évêché de Passau. Toutefois il restait le seul mâle qui pouvait encore donner un héritier à la famille. Il demanda et obtint du pape l'autorisation de quitter son état religieux pour se marier. Habile négociateur, Albert trouva vite un bon parti. En 1324, Ulric III de Ferrette venait de mourir. Le comte avait été un opposant actif des Habsbourg lors de la lutte qu'Albert Ier avait menée pour s'emparer de la couronne. Il s'était rangé derrière Albert de Nassau (1298) et s'était battu, les armes à la main, contre Albert. Il ne laissait toutefois pas d'héritier mâle, mais deux filles. Craignant que ses terres, convoitées par les Habsbourg, ne soient enlevées à sa famille, il avait obtenu du pape Jean XXII le droit de quenouille pour sa fille Jeanne, sous condition que celle-ci épouse un seigneur vassal de l'évêque de Bâle. Ulric espérait sans doute barrer ainsi aux Habsbourg la main-mise sur son comté. C'était mal les connaître. Le 23 mars 1324, Albert II le Sage épousait Jeanne de Ferrette; à peine 13 jours après le décès d'Ulric III. Le Sundgau, ancien comté de Ferrette, devenait une marche occidentale des territoires habsbourgeois.
À la mort d'Albert II, en 1358, Jeanne de Ferrette lui avait donné quatre fils: Rodolphe IV, Albert III, Léopold II et Frédéric. Rodolphe et Frédéric étaient déjà morts en 1365 lors de la première invasion anglaise en Alsace. Albert III le Tracassier et Léopold II Probus se partagèrent l'héritage. Le premier reçut l'Autriche, la Styrie et la Carinthie; le second reçut le Brisgau, l'Aargau (Argovie) et le Sundgau. Les deux ducs avaient donc superbement ignoré les prétentions d'Enguerrand VII.

Otage français pour obtenir la libération du roi Jean; Enguerrand devient le gendre du roi d'Angleterre

Depuis pratiquement quinze années Enguerrand revendiquait «sa part» d'héritage, sans succès d'ailleurs. Les ducs d'Autriche estimant que la douaire de Catherine n'avait pas valeur de droit puisque des mâles étaient nés dans l'autre branche. Enguerrand n'avait guère pu consacrer son temps et son argent à la question, trop occupé qu'il était par ailleurs. La France était plongée dans la guerre de Cent Ans et le Sire de Coucy guerroyait pour son monarque. En 1356, à la bataille de Poitiers, le roi Jean est fait prisonnier par les Anglais et Enguerrand sera parmi les otages français donnés pour obtenir la libération du roi. Edouard III, roi d'Angleterre, éprouvera une réelle sympathie pour ce jeune noble auquel il donnera sa seconde fille, Isabelle, en mariage avec en dot la baronie de Bedfort qui sera élevée en comté.
En 1358, remis en liberté, Enguerrand brise une révolte des paysans dans le Beauvoisis et lorsque la guerre reprend entre les royaumes de France et d'Angleterre, il s'engagera en Italie, au service du pape, afin de ne pas avoir à choisir entre les deux suzerains qu'il respecte.

Traité d'aide et d'assistance entre Enguerrand et Etienne de Montbéliard. La première attaque pourrait se faire sur le Sundgau

Au retour de cette guerre contre les Visconti, le Sire de Coucy reprit l'affaire de la succession autrichienne. En 1368, il arrive à convaincre le lieutenant de l'empereur Charles IV, le duc du Brabant, du bien-fondé de ses réclamations. En même temps il commence à rassembler en Bourgogne une armée de mercenaires: Anglais, Normands, Bretons et Picards. Allié du comte Etienne de Montbéliard, lui-même ennemi des ducs d'Autriche, Enguerrand VII pourrait donc faire passer ses troupes sur ce territoire afin de pénétrer dans le Sundgau.
Dès juillet 1368, son armée est prête à entrer en campagne. Le Sire de Coucy signe alors un traité d'aide et d'assistance avec Etienne de Montbéliard; traité qui sera solennellement ratifié le 19 septembre de la même année.
Et puis l'affaire s'enlise une fois de plus. Les ducs d'Autriche ne restent pas inactifs, ils suscitent de nouveaux ennemis à Etienne de Montbéliard afin de priver Enguerrand de son meilleur soutien. S'étant assurés de l'aide des villes de Neufchâtel (Burgundisch Neuenburg) et de Bâle, les Autrichiens marchent sur Héricourt qu'ils revendiquent d'ailleurs comme héritage. Bâle fournira à cette occasion une aide matérielle impressionnante en construisant un trébuchet géant et autres engins de siège. Les pièces du trébuchet furent chargées sur vingt-quatre chariots et il ne fallut pas moins de 144 chevaux pour les tirer. Et le 9 août 1369, le château de Héricourt est pris.
Le 21 août, les Habsbourg cèdent leur prise de guerre à Thiébaud VII, comte de Neufchâtel, l'ennemi juré d'Etienne de Montbéliard. Par cette transaction les Habsbourg mettent face à face deux rivaux, du coup Etienne aura d'autres soucis que d'aider Enguerrand.
Le Sire de Coucy qui avait rassemblé avec peine son armée ne renonça pas à son entreprise. Alors que le gros de ses contingents restait en réserve pour soutenir éventuellement Etienne de Montbéliard, Enguerrand prit la tête d'une colonne de cavalerie et entra dans la vallée de Masevaux. Le 23 septembre 1369, il adresse, depuis la ville de Masevaux, un courrier aux villes de Colmar et Strasbourg pour leur expliquer ses droits légitimes remontant au duc Léopold d'Autriche, son grand-père maternel. On ne possède nulle trace d'une éventuelle réponse des villes, sans doute se gardèrent-elles de prendre position dans ce conflit. De toutes façons l'entreprise se révélait coûteuse pour Engerrand. Il sollicita et obtint de son allié Etienne de Montbéliard un prêt de 21 000 livres qu'il s'engageait à rembourser sur ses futures conquêtes.
La guerre avec le comte de Neufchâtel accaparait totalement le comte de Montbéliard. Enguerrand comprit qu'il manquerait de logistique arrière et renonça à lancer son opération. II se retira sur ses terres espérant trouver une occasion meilleure.

En septembre 1374, Bâle lance un appel au secours les «Wahlen» préparent une attaque contre la ville

Cinq années vont passer sans que l'Alsace ne s'inquiète davantage de cette affaire d'héritage. Brusquement, datée du 4 septembre 1374, une lettre de la ville de Bâle arrive à Strasbourg. Tout en rappelant les liens étroits d'amitié qui unissent les deux cités, le magistrat de Bâle annonce que des nouvelles alarmantes viennent de Lorraine et font état d'une concentration de troupes anglaises (Wahlen) qui n'auraient d'autre but que l'attaque contre Bâle. La cité suisse sollicitait l'envoi d'urgence d'un secours armé1 . Strasbourg répondra favorablement à cet appel en dépêchant du secours, mais comme rien ne se passa, le contingent strasbourgeois s'en revint et une querelle bassement matérielle s'en suivra. Strasbourg réclame en effet à Bâle le paiement d'une indemnité de «frais de guerre» qui couvrirait la moitié des dépenses engagées dans cette expédition!
La rumeur allait malheureusement se confirmer par la suite. Les renseignements divulgués par Bâle étaient simplement prématurés. Le Sire de Coucy était effectivement en pleines préparatives. Depuis 1374 de nombreuses bandes de mercenaires se trouvaient sans «employeur». Enguerrand allait profiter des circonstances pour former une nouvelle armée. Le roi de France, Charles V, lui versa généreusement une aide financière de 40 000 livres avec le secret espoir de voir le royaume de France débarrassé d'une partie au moins de ces bandes de maraudeurs.
Pendant près d'une année, le Sire de Coucy prépara l'expédition. Son plan était simple: avec une armée importante rassemblée en Lorraine, il déboucherait en Basse-Alsace, semant la crainte et la terreur. Puis il diviserait ses forces en deux colonnes. L'une franchirait le Rhin et remonterait le fleuve sur la rive droite; l'autre resterait sur la rive gauche. Avec ce mouvement de tenaille, il marcherait vers les terres des Habsbourg, aussi bien le Brisgau que le Sundgau. Des négociations devaient logiquement suivre, Enguerrand étant bien décidé à occuper ces terres jusqu'à ce que ses droits soient reconnus.

Plus de 15 000 mercenaires sont rassemblés, la région de Metz est pillée et rançonnée

Le 31 août 1375, le Sire de Coucy adressa depuis Paris une nouvelle missive à la ville de Strasbourg. Il explique à la cité qu'il ne revendique que son droit; l'héritage de sa mère! Il annonce qu'il est prêt à se mettre en campagne et souhaite que Strasbourg considère sa cause avec bienvaillance. Il ajoute que le lieutenant de l'empereur, le duc du Brabant, lui est favorable2 . Moins d'un mois plus tard, le 24 septembre, nouveau message -également adressé à d'autres états alsaciens- pour expliquer les motifs qui animent le Sire de Coucy: la légitimité de ses droits. Il avait d'ailleurs tenté une ultime démarche auprès des ducs d'Autriche. Peine perdue, la lettre resta sans réponse.
Tout au long des mois d'août et de septembre, les bandes de mercenaires et de routiers se rassemblèrent autour de Metz. Les maraudeurs commencèrent par piller la contrée. Fin septembre on compta 5 000 lances, 6 000 archers et arbalétriers et 4 000 routiers. Autour de ces soldats aguerris s'était aglutinée une armée de pillards et maraudeurs de la pire espèce. Certes, ils étaient mal armés, mais personne ne pouvait les contrôler.
La ville de Metz, afin de se débarasser de cette engence, préféra payer une forte «indemnité»; en fait une rançon de 35 000 livres avec l'espoir de voir les «Anglais» quitter la Lorraine. Metz s'était déjà sauvé de la même façon en 1365.
Et l'impressionnante armée du Sire de Coucy se mit en mouvement. Aussitôt les messages affluèrent à Strasbourg. De toutes parts les villes et états signalèrent l'imminence du danger: les Anglais marchaient bel et bien en direction de la Basse-Alsace!

Les premiers éléments ennemis s'approchent des passages vosgiens; l'alerte est générale en Alsace

D'un peu partout arrivent les nouvelles alarmantes. Bâle, le ler octobre, exprime à nouveau son inquiétude. On dit, chez nous, que les Anglais et autres gens (Engelschen und gesellschaft) sont entrés dans le pays et qu'ils se rassemblent autour de Haguenau. Le magistrat de la cité suisse souhaite que Strasbourg lui fournisse des renseignements sur les intentions de ces «gens», sur leurs faits et gestes, de jour comme de nuit3. Le lendemain, c'est la ville de Brisach qui s'alarme et écrit: Où se trouvent les Anglais, que veulent-ils? Le 3 octobre, voici Worms qui annonce: Nous avons appris que les Anglais (Engellendere) sont rassemblés autour de Marsal, dans les terres de l'évêque de Metz avec 30 000 hommes et plus, ils attendent la venue du Sire de Coucy. Dès que celui-ci aura rejoint l'armée, celle-ci se mettra en route pour gagner l'Alsace par Saverne et marcher contre le duc d'Autriche4.
Les habitants de Strasbourg sont évidemment inquiets. Le 7 septembre ils avaient déjà sollicité l'aide militaire de Berne et essuyé un refus poli.
Le 5 octobre 1375, les premiers éléments de l'armée ennemie franchissent le col de Saverne et descendent en Alsace. Voici ce que nous rapporte la chronique des dominicains de Guebwiller (publiée par Mossmann, 1844); nous donnons la traduction française du texte:Vendredi après la Saint-Michel, les Anglais et Français (surnommés la soi-disant société anglaise) revinrent en Alsace avec une grande force et nombre de mauvaises gens en passant par le col de Saverne. Ils avaient avec eux 6 000 cuirassiers et on les estime à 60 000 hommes. Leur chef est un britannique appelé le Sire de Coucy. Au cours de leur première invasion ils incendièrent nombre de villages, menacèrent de brûler tout le pays là où on ne leur proposait pas d'argent ou des biens. Ils exigèrent 60 000 florins, 60 ballots de draps brodés d'or, et le même nombre d'étalons. Mais on leur refusa globalement le tout. Là-dessus ils furent si chagrins qu'ils se mirent à piller et à rançonner ce qu'ils purent trouver. Avec les femmes ils se conduisirent de si cruelle manière qu'il est impossible de décrire ces excès. S'ils capturaient quelqu'un, il leur fallait payer une forte rançon; les riches étaient estimés en argent et en chevaux, ou en habits en soie; les pauvres en fer à cheval, clous, souliers et autres nécessités; ceux qui ne donnèrent pas durent donner leur tête. Les garçons étaient retenus comme palefreniers ou valets. Nombre d'églises et de couvents furent incendiés. Les moniales de Schönensteinbach prirent à nouveau la fuite, elles furent dispersées comme des moutons; le couvent transformé en désert de telle façon que plus personne ne pouvait y demeurer. Enfin ils se remirent en marche le soir de la Sainte-Catherine et passèrent à côté de Bâle en direction du Hauenstein.
Enguerrand de Coucy se trouvait encore à Paris, il ne rejoindra ses troupes que plus tard. Celles-ci sont d'ailleurs si nombreuses qu'elles doivent se diviser en plusieurs contingents afin d'espérer pouvoir se ravitailler. Ces bandes ne pensent qu'à une chose piller et faire du butin. Les «Grands Bretons» vont mettre le pays à sac.
À Haguenau, siège de la Landvogtei impériale, les portes sont fermées, la ville est en état de siège permanent, elle craint une attaque de front. Mais les Anglais ne disposent pas des engins de siège nécessaires pour réduire les villes bien défendues, ils ne se hasardent donc pas contre Haguenau, mais pillent les villages sans défense. Par précaution les paysans avaient mis leurs biens à l'abri dans les cités.
Les bandes anglaises peuvent être estimées à 30 000 hommes environ, elles bloquèrent très vite toutes les routes, interdisant le commerce et les échanges. Pour se déplacer tout voyageur devait acheter un sauf-conduit aux Anglais. Brunon de Ribeaupierre, pour citer un exemple, se fit établir un tel document le 19 octobre par Enguerrand lui-même. Le Sire de Coucy signa le sauf-conduit: Inguerranus, magni Lupoldi ducis Austrie filius.
Le sauf-conduit garantira la vie et les biens de Brunon jusqu'au 11 novembre5 . À l'image de Brunon, tous ceux qui devaient voyager achetaient de telles protections, ceux qui n'étaient pas munis de documents obtenus évidemment contre versement de fortes sommes, étaient proprement rançonnés!

Alerte en pleine procession à Strasbourg; les Anglais font étalage de leurs forces sous les murs de la ville

Progressivement les Anglais se rapprochent de Strasbourg. Dans la région de Marlenheim ils commirent les pires excès. Poussés à bout, les paysans de la contrée décidèrent d'attaquer une bande isolée. Mal leur en prit, les mercenaires étaient gens de guerre expérimentés, ils écrasèrent la troupe paysanne et en firent un véritable carnage. Les rustauds laissèrent plus de 400 morts sur le terrain, nombreux furent ceux qui, capturés, seront rançonnés.
Pendant ce temps Strasbourg cherchait, à travers une correspondance très active, à obtenir de l'aide des villes rhénanes. Le 18 octobre, la grande cité connut sa première alerte.
Ce jour-là se déroulait la grande procession d'action de grâce instaurée depuis 1356, année où un violent tremblement de terre avait ravagé l'Alsace. Strasbourg avait échappé au désastre et le magistrat décida de remercier le ciel par une procession. Celle-ci tournait en général autour du quartier de la cathédrale. Brusquement les guetteurs des tours aperçurent une importante bande d'Anglais qui se déplaçait de Mundolsheim vers le sud, passant près de la «Ketzergrub». La «Mordglocke» (le tocsin) sonna à toute volée, appelant les hommes aux armes. Les enceintes furent vite occupées et quelques cavaliers strasbourgeois se hasardèrent même au-dehors pour suivre, à distance respectable, la marche de l'ennemi. D'aucuns se rapprochèrent finalement des Anglais et échangèrent même quelques propos. Tout incident fut évité.
L'inquiétude resta entière à Strasbourg. Les nouvelles qui arrivaient en ville faisaient état des coups de main des Anglais. Ils avaient même pris le château de Lutzelburg, au pied du Mont Sainte-Odile6. Ceci montrait à l'évidence qu'une place, même forte, mais mal défendue, pouvait devenir la proie des envahisseurs.

Les chroniques mentionnent pour la première fois l'usage d'armes à feu à Strasbourg

Pour la première fois dans notre histoire régionale, les chroniques font état d'armes à feu qui furent installées sur les remparts de la ville, sans doute des «traits à poudre». La ville fit également élever des tours de guet en avant des enceintes, afin d'avoir un champ de vision plus vaste. Par ailleurs des mesures furent prises pour pouvoir incendier, rapidement, les édifices situés en dehors des enceintes et qui auraient pu servir à l'ennemi. Des fagots et de la paille furent entassés contre les bâtiments de l'hôpital et du couvent de la Montagne-Verte.
Les Anglais ne se hasardèrent pas à lancer une action contre la ville, ils continuèrent à écumer le pays, s'emparant notamment par surprise de la petite cité fortifiée de Wangen.
Ils y commirent des actes inqualifiables: viols, meurtres, pillages. Plusieurs enfants furent également victimes de la soldatesque. Un peu partout la psychose d'une trahison qui livrerait les cités à l'Anglais créait un effroyable climat de suspicion. À Brumath, deux frippons accusés de complicité avec l'envahisseur furent roués vifs7.
Les chefs des bandes anglaises menacèrent d'ailleurs le pays des pires exactions en cas de refus du paiement d'une importante indemnité de guerre fixée à 60 000 florins, 60 ballots de draps brodés d'or et 60 étalons. Strasbourg refusa tout net, mais les villes de la toute jeune décapole se déclarèrent prêtes à verser 3 000 florins sous condition que les troupes s'en aillent sur l'heure!
Pendant ce temps les tractations reprirent entre le Sire de Coucy et les ducs d'Autriche. Le 26 octobre 1375, une entente d'un jour est signée entre le duc Léopold d'Autriche et Enguerrand. Ceci devant permettre l'échange de courriers8 .
Par ailleurs les missives continuent d'affluer à Strasbourg. Bâle demande le 29 octobre des nouvelles sur la situation alors que le 319 le comte palatin du Rhin Etienne alerte le magistrat de Strasbourg: des informations secrètes font état d'une manoeuvre de diversion des Anglais; ceux-ci feraient semblant de quitter les rives du Rhin, mais reviendraient brusquement de nuit pour lancer l'assaut contre les faubourgs de la ville. Le 6 novembre, l'évêque Frédéric de Blankenheim, en résidence à Saverne, alerte Strasbourg10 et apprend au magistrat que le Sire de Coucy (von Kussin) et les autres hauts seigneurs, chefs de l'expédition anglaise, se trouvent encore à Mousson où ils rassemblent d'autres contingents. Il semble nécessaire, explique l'évêque, d'engager des mercenaires et de renforcer les garnisons des châteaux.

L'indiscipline des troupes, l'arrivée de l'hiver, forcent Enguerrand à marcher vers les terres habsbourgeoises

Finalement Enguerrand de Coucy rejoignait son armée en novembre. Lui, portant le titre de maréchal de France, se rendait bien compte que ses troupes si nombreuses allaient rencontrer la mauvaise saison et qu'il lui fallait trouver des quartiers d'hiver. Il était clair que les ducs d'Autriche ne semblaient pas vouloir poursuivre les contacts et que seule une attaque des domaines des Habsbourg pourrait conduire aux négociations espérées. Enguerrand accepta donc la proposition des villes de la décapole et les Anglais commencèrent leur mouvement vers le sud à partir du 25 novembre. La décision devenait d'autant plus urgente que la discipline n'était plus respectée dans cette armée hétéroclite, les capitaines furent même obligés d'ordonner plusieurs exécutions de pillards, cela n'empêcha pas des cas de rébellion. Il fallait à tout prix reprendre les troupes en main et les conduire au combat.
Curieusement, la présence n'avait pas mis fin aux discussions entre Bâle et Strasbourg au sujet des arriérés financiers découlant de l'envoi destroupes strasbourgeoises à Bâle...
En pénétrant dans les territoires autrichiens de Haute-Alsace, les Anglais rencontrèrent un désert. Bien à l'abri derrière les murs de sa ville de Brisach, Léopold d'Autriche avait ordonné la politique de la terre brûlée: villages détruits, récoltes disparues...
Lupold, duc d'Autriche, donna conseil que toutes les villes fussent bien munies, et quand faist brusler tous les villages par le pays d'Alsace, iusques en Hegnau, coupper tous les arbres fruitiers et piller tout ce qui estoit sur les champs, afin que les ennemys ne peussent rien trouver pour vivre ne pour habiter11
Si la population se trouvait ainsi précipitée dans la misère, les Anglais se voyaient contraints d'accélérer leur marche vers les cantons suisses où ils pouvaient espérer trouver l'approvisionnement nécessaire.
Léopold alerta évidemment les principales villes suisses: Berne, Zurich, Soleure, Lucerne. Il sollicita leur aide, leur demandant de former un front uni face à l'envahisseur. Les Confédérés se réunirent à Waldstetten pour discuter de cette opportunité de s'allier à l'ennemi de hier, à savoir à Léopold. Le canton de Schwitz refusa tout net, rappelant au duc qu'il était leur principal ennemi puisqu'il cherchait sans cesse à ravir les libertés acquises. Et le canton pesa de tout son poids dans les décisions d'alliance des cantons d'Uri, Unterwald et Lucerne afin qu'ils refusent le marché du duc. Finalement Berne et Zurich acceptèrent de nouer des alliances avec Léopold et ceci pour douze années, exigeant toutefois que le duc défende lui-même l'Aargovie et ne compte pas sur l'aide des suisses dans ce cas précis.

Les Anglais s'ouvrent le passage du Hauenstein, déferlent dans la vallée de l'Aar et marchent sur Nidau

Au début du mois de décembre, les bandes anglaises maraudaient dans la région de Bâle. Dès le 2 du même mois les premiers éléments anglais passaient sous les murs de la ville et poursuivaient leur marche en direction de Liesthal (und schlugent sich nider in die dörffer umb Liesthal). Non sans angoisse, le magistrat de la ville observait les 3 et 4 décembre ce spectaculaire défilé de milliers d'hommes marchant dans la même direction. Les Anglais passèrent à moins de deux longueurs de tir d'arbalète (bi zwein arnbrotschutzen).
Les éclaireurs apportaient, d'heure en heure, les renseignements. Le 5 décembre, l'avant-garde ennemie, suivant la vieille route romaine, arrivait au pied du Hagberg. Là le château de Waldenburg fit mine de résister. Les Anglais lancèrent assaut sur assaut et la quatrième vague enleva la place, tuant les douze valets du seigneur de Nidau qui défendaient la place12.
Les cantons suisses savent maintenant que les troupes d'Enguerrand marchent en direction de la vallée de l'Aar. L'ennemi à d'ailleurs reçu de nouveaux renforts longtemps rassemblés dans la seigneurie de Montbéliard et commandés par Jean de Vienne. Au passage ces troupes ont pillé Lucelle. Il semble donc qu'Enguerrand soit décidé de rester fidèle à son ancienne alliance avec Etienne de Montbéliard et qu'il se tournera contre le comte de Nidau, allié des Autrichiens et du comte de Neufchâtel.
Waldenburg enlevé, les troupes anglaises peuvent franchir le col du Hauenstein et descendre dans la vallée de l'Aar. Là les troupes, toujours en proie aux pires difficultés pour trouver suffisamment de vivres pour près de 30 000 hommes, se divisent en deux armées. L'une poursuivra sa marche vers le sud, direction St. Urban et Willisau; l'autre marchera vers l'ouest, sur Soleure et Nidau.
Enguerrand installera ses quartiers à St. Urban. L'hiver est arrivé et interdit les marches trop longues, enfin l'approvisionnement pose de plus en plus de difficultés. Les «Guckler» -c'est ainsi que les Suisses surnomment les Anglais à cause de leur casque percé de deux, minces fentes à hauteur des yeux par lesquels ils regardent (gucken)- sont obligés à la mobilité constante tout en se divisant en petits contingents toujours à la recherche de vivres ou fourrages. Le pays est proprement 'pillé, mais la situation est défavorable à l'ennemi fractionné en de multiples bandes sans cesse harcelées par les Suisses.
Deux grandes directions se précisent toutefois. La branche sud cherche à s'approcher de Lucerne. Les «Guckler» marchent sur Fridenau, Altreu, Willisau. L'armée de l'ouest remonte la vallée de l'Aar, passe à Hertzogen-Buchsee et pousse jusqu'au couvent de Frauenbrunn. Cette armée s'est encore divisée en deux corps, le second passant par le Leberberg pour assiéger Büren, une ville qui appartient au comte Rodolphe de Nidau qui, cette fois, est obligé d'engager le combat. Il sera vaincu et trouvera la mort dans la bataille. La tradition ajoute: ayant mis la tête hors d'une fenêtre du château (de Büren), il fut tué par un trait de flèche. Fort de cette victoire, les Anglais poursuivent leur marche sur Gotstatt et l'Inthal. Tout le pays entre Neufchâtel et Zurich ressemble bientôt à un désert et la chronique suisse parle de la famine qui s'installa alors qu'un froid terrible s'abattait sur la région, faisant sortir des hordes de loups des bois.
La situation ne pouvait s'éterniser, les cantons se voyaient forcer d'intervenir plus énergiquement.

Premiers revers anglais, les Suisses placés en embuscade massacrent un contingent qui ramenait un important butin à Büttisholz

C'est le corps d'armée sud qui allait essuyer le premier revers. À l'est de Willisau, un contingent de 3 000 Anglais s'était installé autour et dans Büttisholz, allant quotidiennement marauder. Près de 600 Suisses se placèrent en embuscade et réussirent à surprendre les soldats lors d'une scène de pillage. Plus de 300 Anglais restèrent sur le carreau. Le butin fut important et plusieurs dizaines de «Guckler» qui s'étaient réfugiés dans une église furent brûlés vifs avec le bâtiment. Le lieu de ce combat est encore aujourd'hui appelé «Engländerhügel».
Ce succès des Suisses allait redonner du courage aux Confédérés. Les Bernois se mirent en ordre de bataille, parés pour affronter l'une des armées ennemies. Le Sire de Thorberg les raisonna, leur expliquant qu'une bataille en rase campagne ne pourrait être que favorable aux Anglais. Il fut donc décidé de poursuivre le harcèlement des petits contingents ennemis.
Les Anglais avaient installé leur état-major au couvent de Frauenbrunn. Dans la nuit du 27 décembre, les Bernois sortirent de leur ville et sous le commandernent d'Ulrich de Bubenberg s'approchèrent du camp du chef gallois Johann Griffith où logeaient trois cents chevaliers, la fleur de cette armée. À minuit pile, les Bernois se lancèrent à l'assaut, surprenant les Anglais dans leur sommeil. Ce fut un terrible carnage, le feu se déclara et bientôt les bâtiments furent environnés de flammes. Johann Griffith parvint à se sauver, mais ses compagnons furent pratiquement exterminés. Les Bernois venaient de remporter une grande victoire. Les chiffres des pertes anglaises varient en fonction des sources, de 300 à 800 hommes. Ce qui est plus sûr, c'est le succès des Suisses qui ne comptaient que de légères pertes. De plus, ils firent un énorme butin. Ils ne furent d'ailleurs pas capable de tout emporter. Plusieurs Bernois, trop chargés ou attardés à piller les ruines du couvent, furent surpris à leur tour par l'arrivée de renforts anglais qui les massacrèrent.
Les mauvaises nouvelles continuaient d'affluer à St. Urban. Enguerrand se rendait bien compte qu'il s'était empêtré dans une guerre contre les Suisses et que le duc Léopold y trouvait une certaine satisfaction. On suppose que des négociations secrètes furent ouvertes. En attendant, Coucy ordonna le repli. Ses troupes souffraient de la faim et du froid, il fallait trouver d'autres régions pour assurer la subsistance.

En se repliant sur le Sundgau, les Anglais saccagent la région; Altkirch assiégé est sauvé par un miracle

Par la même route qu'ils étaient arrivés, les Anglais refluèrent aux premiers jours de janvier. À nouveau ils contournèrent Bâle, mais cette fois se répandirent à travers le Sundgau.
Mulhouse se mit en état de défense, collectant des aides financières pour mieux s'armer.
On ne connaît pas avec certitude le chemin de repli des Anglais en Alsace. En comparant les rares renseignements et sources13, force est de constater que les troupes d'Enguerrand ont contourné Mulhouse par le sud, empruntant l'axe Bâle-Belfort. Il est clair que cette masse d'hommes en mouvement a largement écumé le pays le long de cette voie de repli et sur une largeur variant de 5 à 10 km. Altkirch formait pratiquement le seul point fortifié sur ce passage. Les Anglais ont donc buté sur cet obstacle et mis le siège à la ville qui s'était préparée à ce choc, engageant deux chefs de guerre de renom, dont Henri de Morimont, commandant des troupes de la ville de Fribourg. Là encore le manque de matériel de siège défavorisa l'entreprise des hommes d'Enguerrand, par ailleurs la résistance de la ville fut sans doute vive. Si nous en croyons la tradition, c'est un phénomène météorologique qui sauva la ville. Les Anglais préparaient dans la nuit de la Chandeleure une attaque décisive. Les défenseurs étaient en prières et pensaient leur dernière heure venue. Soudain le ciel s'embrasa, une grande lueur se répandit sur la ville. Terrorisés, les assaillants cessèrent leurs attaques et se replièrent14 .
Henri de Morimont, ainsi que le chevalier Frédéric de Burnkirch et le boulanger Henri Schuler avaient payé de leur vie cette victoire. Mais le phénomène qui avait sauvé la cité reste inexpliqué. S'agit-il du passage d'une comète?
À partir d'Altkirch l'armée d'Enguerrand se scinda en deux branches. L'une gagna directement Belfort et ravagea sur son passage les villages; même Dannemarie fut pillé et détruit. Le gros des contingents remonta vers le nord pour emprunter la route commerciale «des Flandres» passant par Thann et Saint-Amarin, franchissant les Vosges au col de Bussang. Il est facile de suivre la progression de cette armée qui est signalée par les pillages et destructions. Là encore les soldats maraudent à gauche et à droite de l'axe de marche. Il suffit de dresser le bilan des villages pour voir se dessiner la route des «Guckler».
Les Anglais continuent d'utiliser leurs armes classiques en cherchant à intimider les villes fortifiées; parfois ils lancent quelques attaques. À Cernay, les mercenaires arrivent à escalader les murs et déferlent à travers la cité. Les défenses de la ville étaient trop faibles pour résister aux soldats pillards. Les hommes d'Enguerrand dévastent d'ailleurs toute cette contrée et le village d'Erbenheim, entre Aspach et Cernay, sera rayé de la carte. Dans un rayon d'une dizaine de kilomètres autour de Cernay aucun village n'échappe au désastre.
À Thann, les Anglais rencontrent une ville en état de défense. Ils ne peuvent s'en emparer, mais dévastent les faubourgs avec le couvent des cordeliers, ainsi que Vieux-Thann. L'avant-garde s'engage alors dans la vallée de Saint-Amarin où les exactions resteront longtemps gravés dans la mémoire des survivants.

Une route tracée par les pillages et incendies; ni villes, ni couvents n'échappent au désastre!

Pendant ce temps, et toujours au mois de février 1376, un contingent anglais poursuit sa route vers le nord en longeant le piémont vosgien.
Sur leur route ils pillent et brûlent Uffholtz, puis touchent le territoire de la puissante abbaye de Murbach en arrivant sous les murs de Wattwiller. Ce bourg forme alors une position avancée de l'abbaye: la porte de son territoire au sud! Wattwiller est fortifié et ses habitants sont bien décidés à se défendre. La première attaque anglaise est repoussée. L'ennemi se regroupe un peu plus loin. Pendant ce répit les habitants entassent au sommet des remparts des masses de cailloux et pierres de jet. Et la charge sera trop lourde pour les murs, une partie des enceintes s'écroule et ouvre une brèche. En toute hâte on cherche à colmater l'ouverture, mais c'est déjà trop tard, l'ennemi s'est aperçu de l'incident et charge. Ce sera une effroyable tuerie; pas moins d'une centaine d'habitants de la petite ville périssent et la cité sera mise à sac. Elle servira, dans les jours qui suivent, de base opérationnelle aux Anglais. Leur oeuvre fut désastreuse. Ainsi fut rayé de la carte le village d'Alschwiller près de Soultz.
Sur la route des envahisseurs se dresse ensuite Guebwiller, la cité capitale des abbés de Murbach. L'abbé en titre, Jean Schultheiss, après le désastre de Wattwiller, a rassemblé toutes ses forces dans la cité qui a formé le dernier rempart devant l'abbaye elle-même.
La tradition nous rapporte que l'abbé, sachant que l'ennemi avait envoyé des éclaireurs sur les hauteurs afin de scruter les défenses de la cité, avait demandé à toute la population de revêtir armes et armures et de déambuler sans cesse à travers les rues de la cité. Ainsi des mouvements incessants firent croire à l'ennemi que Guebwiller était devenu une ville-garnison avec des défenseurs en surnombre. Et le stratagème réussit, les Anglais, impressionnés, renoncèrent à attaquer la ville. Ils cherchèrent des proies plus faciles et continuèrent à dévaster la région jusqu'à Rouffach. Puis ils poussèrent une pointe jusqu'à Gueberschwihr qui sera ravagé. Les châteaux des environs: Schrankenfels, Herrenfluh et Hertenfels (un château fort au sud-est de Gueberschwihr) furent pris, pillés et incendiés.
Il semble que l'avance anglaise se soit arrêtée ici et que progressivement les mercenaires se replièrent pour franchir les Vosges par la vallée de Saint-Amarin.
Le pays mettra longtemps à se relever de cette seconde incursion anglaise. Nous en voulons pour preuve la reconstruction des églises de Heidwiller, Morschwiller et Soppe-le-Haut qui, détruites en 1376, ne seront relevées qu'en 1470 pour la première, 1469 pour les deux autres, soit presque un siècle après l'invasion!
Plusieurs abbayes et couvents furent également la proie des pillards et quelques trésors irrémédiablement perdus. Ainsi la tradition rapporte que le couvent de Saint-Marx, près de Gueberschwihr, fut pillé. C'est ainsi que le reliquaire contenant la griffe du dragon que saint Himère aurait rapportéee d'un pèlerinage en Terre Sainte, fut volé15.
Enguerrand de Coucy donna finalement congé à ses troupes. La campagne n'aura été, pour lui, qu'une succession de coups de mains, de rapines, de revers. II trouvera finalement une maigre consolation avec les ducs d'Autriche qui acceptèrent de lui laisser les revenus des seigneuries de Nidau et Büren. L'Autriche annexait en effet ces terres puisque le comte de Nidau, mort au siège de Büren, ne laissait pas de mâle. Enguerrand de Coucy touchera les revenus de ces terres pendant une dizaine d'années, jusqu'au jour où la ville de Berne poussa son expansion jusqu'à Nidau et Büren qui sont alors intégrés à son territoire.

La fin des antagonistes Enguerrand meurt en captivité; Léopold, duc d'Autriche, sera tué par les Suisses à la bataille de Sempach

Enguerrand retrouvera de hautes charges auprès du roi de France. Enfin, sur la sollicitation du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, Enguerrand accompagna en 1396 Jean sans Peur, comte de Nevers, dans la croisade contre les Turcs et l'armée du sultan Bajazet II qui menaçait les terres chrétiennes. Après quelques succès initiaux, l'armée chrétienne fut vaincue la même année à Nicopolis (Bulgarie), où Jean acquit son  surnom de «sans peur»;  le Sire de Coucy se trouva parmi les nombreux prisonniers faits par les troupes du sultan. Presque tous retrouvèrent la liberté, mais Enguerrand mourut au cours de sa captivité, le 18 février 1397. Son coeur fut seul ramené en France et déposé au monastère des Célestins de Villeneuve près de Nogent. Quant au duc Léopold d'Autriche, il trouva la mort, le 9 juillet 1386, à la bataille de Sempach.

PETIT LEXIQUE
alleux les biens allodiaux constituaient la propriété pleine et entière du seigneur. Sur ces biens il n'était redevable d'aucune redevance. C'est l'inverse d'un fief qui est un bien donné en "location" par un seigneur-propriétaire à un seigneur-locataire. Ce dernier aura des comptes à rendre au propriétaire allodial

douaire il était d'usage, au Moyen Âge, que l'époux assure à sa femme un certain revenu si jamais il venait à mourir avant elle; c'est ce que l'on nomme le douaire. Ces revenus provenaient évidemment de la gestion de terres et comprenaient en général un ou plusieurs châteaux pour les familles importantes. La veuve possédait alors sa résidence personnelle que les enfants ne pouvaient revendiquer. Cela suscitait évidemment des convoitises et très souvent la douairière trouvait vite un époux peut-être autant épris des biens que de la dame

quenouille le droit de quenouille est le droit des femmes. Un seigneur ne laissant pas d'héritier mâle cherchait parfois à faire bénéficier ses filles de la succession, c'est ce que l'on nomme le droit de quenouille. Pour cela il fallait obtenir l'aval d'un seigneur hiérarchiquement haut placé qui puisse être le garant que la clause testamentaire soit respectée! Dans le cas du seigneur de Ferrette, les garants n'étaient autres que le pape et l'évêque de Bâle. Les Habsbourg déjouèrent toutefois la clause en passant par le mariage

sauf-conduit il s'agit d'une lettre de protection assurant à son possesseur la sécurité de son déplacement. Ici, en l'occurence, les capitaines anglais pouvaient délivrer des sauf-conduits puisque leurs bandes contrôlaient les principales routes. Une telle lettre se monnayait évidemment. De puissants seigneurs possédaient d'ailleurs ce droit en temps de paix, on l'appelait: "Geleitrecht". En Basse-Alsace, les Lichtenberg en étaient les détenteurs dans les Vosges du Nord jusqu'au "Breitenstein". Les marchands payaient donc sagement la somme réclamée pour bénéficier du "droit d'escorte". Ils partaient, en principe, en toute sécurité. Les zones de protection étaient parfaitement délimitées avec leurs "Geleitstrassen". Ce droit de protection était source de revenus importants et entrait dans le patrimoine familial comme n'importe quel autre péage

traits à poudre au commencement du XIV° siècle apparaissent en Europe les bombardes, de gros canons utilisés en cas de siège. À partir de là toutes les armées cherchèrent à rendre cette arme plus maniable, à en faire une arme portative. C'est en 1346 que sont mentionnés les traits à poudre qui auraient été utilisés pour la première fois par les Anglais à la bataille de Crécy. Il est certain que ces armes ne devaient pas avoir une grande portée et leur apparition avait plutôt un effet psychologique. Strasbourg possédait sans doute l'arme à feu bien avant la seconde invasion anglaise, mais nous n'en trouvons pas trace dans les écrits. Metz fait usage de telles armes dès 1324 et mentionne en 1348 des maistres canonniers pour gardeir et aviseir iceulx engins et artillerie en bon état. Nuremberg et Augsbourg possédaient également des canons, respectivement en 1356 et 1372.

1) Chronique de Schilter-Königshoven, p. 897
2) Urkundenbuch der Stadt Strassburg, pièce 1218
3) UKBS, pièce 1219
4) UKBS, 1220
5) Rappolsteinisches Urkundenbuch, von Karl Albrecht, 1892, tome 11, pièce 131
6) Gyss, Histoire d'Obernai, p. 129
7) Strobel, Vaterländische Geschichte der Stadt Strassburg, 1842, t. II, p. 371-379
8) UKBS, pièce 1229
9) UKBS, pièce 1231
10) UKBS, pièce 1232
11) Cosmographie universelle de Sébastien Munster, traduction de Belle Forest
12) UKBS, pièce 1234
13) Chronique de Berler; Annales des cordeliers de Thann
14) Notice historique sur la ville d'Altkirch, par Charles Goutzwiller, in Revue d'Alsace 1850, p. 114-116
15) Laurent Zind, Gueberschwihr, 1989


Recherches Médiévales, n° 32 (janvier 1991)


juillot@in2p3.fr  Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg 

La bataille de Sempach

Désastre pour la Chevalerie alsacienne 
Sempach, 9 juillet 1386

Rudolf Rüdli

Le 9 juillet 1386 la Ligue des Cantons, les «Eidgenossen», inflige à Sempach, aux portes de Lucerne (Suisse), une sanglante défaite à l'armée du duc Léopold d'Autriche de la Maison des Habsbourg. Dans les rangs de l'armée autrichienne combattaient ce jour là de très nombreux chevaliers alsaciens. Ainsi, alors que pour les Suisses la victoire de Sempach symbolise encore de nos jours la conquête de leur indépendance, dans les annales alsaciennes l'événement marque plutôt un cuisant échec. Une bonne quarantaine de chevaliers alsaciens y trouvèrent la mort. À  l'image de la bataille de Crécy ou de Reutlingen, la bataille de Sempach confirme la fin de l'invincibilité de la chevalerie. Tel le château fort supplanté au XIV° siècle par l'essor des villes, le fantassin domine désormais les champs de bataille, et ceci pour près de six siècles...

Les Habsbourg, dont bien des terres ancestrales se situent en Alsace, et notamment autour de la région d'Ottmarsheim, avaient pensé, dès 1218 (à la mort du dernier duc de Zähringen) s'approprier la région alpine et constituer progressivement un territoire qu'ils contrôleraient tout en réalisant la jonction entre leurs possessions alsaciennes et celles du Tyrol. Leur politique fut assez malheureuse et les fiers montagnards constituèrent en 1291, par une alliance entre les gens des régions de Schwyz, Uri et Unterwald, une «Ligue éternelle» qui s'opposa aux Habsbourg.
Les difficultés internes au duché furent exploitées par les adversaires de la Maison d'Autriche. Les empereurs, craignant de voir les Habsbourg relancer leurs prétentions à la couronne, allaient soutenir la Ligue. Le duc Léopold Ier tenta de freiner l'expansion des «Confédérés», mais son armée est battue en 1315 à Morgaten en Schwyz. Dès lors les événements se précipitent. Lucerne est la première Ville à demander son entrée dans la Ligue qui, en 1353, compte déjà huit Cantons, les «Vieux Cantons».
Pendant une dizaine d'années la diplomatie du duc Rodolphe IV arrive à maintenir un équilibre précaire, mais sa mort en 1365 remet tout en cause. Ses possessions sont partagées en deux lots, entre Albert et Léopold. Ce dernier reçoit les terres allant du Tyrol jusqu'au Sundgau alsacien, en passant par la Carinthie, la Souabe, le Breisgau et les terres alsaciennes. Jeune noble, fougueux, batailleur, dépensier, Léopold est vite en proie à des difficultés financières. Pour renflouer sa trésorerie, il vend la gestion de ses terres à des baillis qui font aussitôt appel à une nouvelle levée d'impôts. Le résultat est une flambée de colère dans les terres alpines. On fera toutefois front commun en 1375 lorsque les troupes d'Enguerran de Coucy envahissent l'actuel territoire suisse. Venu réclamer un hypothétique héritage de sa mère, Enguerran se heurte aux Confédérés qui repoussent ses mercenaires. Le duc Léopold s'est contenté, lui, d'occuper les cités fortes et laisse à ses sujets le soin de passer à l'offensive. Cette passivité donne aux Confédérés un sentiment nouveau de puissance.
Léopold, pour récompenser ses sujets, sera tenu d'octroyer de nouvelles libertés, il permettra au Canton de Zug d'accueillir des «Ausburger», c'est-àdire que Zug pourra donner le droit de bourgeoisie à des personnes résidant hors du Canton. Du coup ces nouveaux protégés de Zug échappent à la juridiction de leur seigneur. Ce privilège représentait une grave atteinte au droit seigneurial et renforcait considérablement le rayonnement des Cantons.
Toutefois, pour endiguer l'expansion de la Ligue, le duc commença par dresser une ligne fortifiée face aux territoires libres. En Argovie, où se dressait son château ancestral, «die Habsburg» le duc fit fortifier la place de Rothenburg, accordant de grandes franchises et libertés à ceux qui venaient s'y installer. Plusieurs chevaliers alsaciens prirent le chemin de l'exil et se fixèrent dans la ville dominée par le puissant château. Parmi ces «émigrés» se trouvaient des Böcklin, Megde, Lutishofen, etc. Rothenburg ressembla alors à une cité spartiate où chaque habitant avait à tenir prêt son équipement de guerre pour participer sur l'heure à la défense de la cité.
Mais l'exemple de la Ligue et des franchises conquises suscita des envies. Ainsi les villes Souabes se mirent sur le pied de guerre pour exiger, elles aussi, des libertés nouvelles. De nombreuses réunions et conférences furent tenues, la Ville de Strasbourg déploya une activité diplomatique particulièrement intense afin de calmer les esprits et d'éviter un embrasement général de la vallée du Rhin. Johann von Ochsenstein, Landvogt autrichien, prévôt de la cathédrale de Strasbourg, ainsi que Walther von der Dicke, seigneur du Spesburg, réussirent à calmer les esprits au début de l'année 1385 en faisant de nouvelles propositions au nom du duc Léopold qui guerroyait en Italie et ne pouvait se battre sur deux fronts.
La situation resta tendue. Et ce fut finalement un événement extérieur qui déclencha le processus de guerre. La France et l'Angleterre, plongées dans la guerre de Cent Ans, venaient de signer une trêve. Du coup les mercenaires suisses se trouvaient sans employeur et décidèrent de rentrer chez eux. Ils furent aussitôt embauchés par Zurich et Lucerne qui voyaient là une occasion unique de prendre l'offensive avec des soldats de métier. Lucerne exigea sur ce l'autorisation de prendre des «Pfahlbürger», à l'image des «Ausbürger» de Zug. La Ville demanda par ailleurs la suppression des douanes à Rothenburg, Baden, Lenzburg. En somme, elle lançait un ultimatum au duc.
Et sans déclaration de guerre, ce qui était contraire à toute éthique militaire, Zurich attaqua. La Ville avait engagé un nouveau chef de guerre, l'alsacien Peter Dürr. Son armée s'empara de Rapperswyl. Pendant ce temps les gens de Zug marchaient et occupaient le château de Saint-André sur le lac de Zug alors que les troupes de Lucerne enlevaient le 28 décembre 1385, et de haute lutte, la puissante forteresse de Rothenburg qui fut immédiatement démantelée.
Les victoires de la Ligue risquaient fort de faire basculer tous les hésitants. La Ville de Sempach conclut un traité avec Lucerne; les habitants de l'Entlebuch prenaient le droit de bourgeoisie à Lucerne. En même temps la Ligue déployait sa diplomatie, élargissant sa zone d'influence, signant des paix castrales.

Les premières réactions autrichiennes

Devant cette flambée d'attaques, les baillis (Landvögte) autrichiens, d'Alsace jusqu'en Argovie, se mirent à rassembler une troupe. Le 14 janvier 1386 le Landvogt Hans Truchsess commanda un raid qui poussa jusque sous les murs de Lucerne où sept bourgeois furent froidement poignardés. La Ville lança alors un appel général au soulèvement. Le 24 janvier, les «Eidgenossen» pénètrent en Argovie, détruisent plusieurs châteaux et villages, mais sont arrêtés sous les murs de Meyenberg par une armée autrichienne de 1 300 hommes qui les met en fuite. Mais avant de s'enfuir, les Confédérés mettent le feu à la petite ville. En représailles les Autrichiens attaquent et incendient Richensee, une cité alliée de Lucerne, dont les habitants sont noyés dans le lac. Le 9 février les Autrichiens lancent un nouveau raid en direction de Lucerne.
Une fois de plus les Villes rhénanes cherchèrent à éviter le pire. Une trêve fut signée, elle devait durer jusqu'au 17 juin. Mais au lieu de chercher un arrangement, chaque camp prépara la guerre. Le duc Léopold se montrait pourtant conciliant. En attendant une nouvelle réunion, il accordait aux Confédérés les terres que ceux-ci occupaient de force. Le jeune duc, estimant que le droit était de son côté, pensait sans doute qu'il finirait par faire triompher la raison. La chevalerie avait en effet pris fait et cause pour lui. Encore fallait-il maintenant trouver l'argent pour préparer une véritable armée. Léopold céda à François de Carrare les villes de Feltre et Belluno pour la somme de 60 000 ducats.
Lentement l'armée du duc se rassembla. Les plus prestigieux noms de la chevalerie accoururent, se rangeant sous la bannière autrichienne. L'Argovie devint un vaste casernement. De France arriva Jean de Rais, seigneur de Rochefort; le Maréchal de Bourgogne; le Comte de Nassau; le Seigneur de Ribeaupierre; le Duc de Lorraine; le Margrave italien d'Este... Léopold arriva finalement à un arrangement avec les Villes Souabe, isolant davantage les irréductibles Confédérés. Ceux-ci, réunis semble-t-il le 22 juin, décidèrent finalement la guerre, encore que la trêve fut prolongée jusqu'au 2 juillet. Ce qui n'empêcha pas les Suisses de lancer des opérations contre les territoires limitrophes.
Fin juin le duc Léopold arrivait à Brugg. Les chevaliers alsaciens accourus s'etaient rassemblés dans diverses villes d'Argovie d'où ils adressèrent leurs déclarations de guerre aux Confédérés, notamment les chevaliers de Pfirt (Ferrette), de Nideck, Grat, Zäsingen, Hans von Masmünster, Fridrich Cappler, Schopp Truchsess, Hans Gunther, etc. Toute cette fougueuse noblesse était là pour l'honneur, ne négligeant pas les intérêts financiers ou territoriaux qui pourraient découler d'une telle campagne. Les jeunes écuyers avaient là une chance exceptionnelle d'être frappés chevaliers et rêvaient d'actes héroïques dans le tumulte des armes et des couleurs.

L'approche de Sempach

Et c'est dans cette ambiance de fête que l'armée autrichienne se mit en marche vers Lucerne, la Ville qui semblait la plus déterminée à la guerre.
Pendant que le gros de l'armée se portait sur Zofingen, l'aile droite avait pour mission d'assurer sa couverture face à Berne dont on ne connaissait pas exactement les intentions. Il fut ainsi décidé, après tractations, de s'emparer de Willisau. La Ville fut pillée et incendiée. Puis l'armée continua sa route en direction de Sursee.
Johann von Ochsenstein, dont les ruines du château ancestral dominent le Haberacker au-dessus de Rheinhardsmunster, avait été nommé commandant en chef avec Johann Truchsess von Walburg. Le seigneur d'Ochsenstein s'était déjà illustré dans plusieurs conflits locaux. C'était un homme dans la force de l'âge, mais sans véritable expérience militaire. Sa parenté avec le duc Léopold avait été un des facteurs déterminants dans sa nomination.
Le dimanche 8 juillet, aux sons de la musique, le duc prit ses quartiers dans la Ville de Sursee. La cité lui était totalement acquise et l'armée s'installa tout autour. Aux dernières nouvelles l'armée des Confédérés se trouvait encore sous les murs de Zurich où elle pensait rencontrer les Autrichiens. Rien ne semblait donc devoir empêcher le duc de s'approcher de Lucerne.
Le lundi 9 juillet, au petit matin, Léopold se mit en route pour la dernière étape.
La suite des événements reste toutefois confuse. Nous ne disposons d'aucun témoignage direct; l'historien doit se référer à des textes rédigés par des chroniqueurs étrangers à la bataille et à des textes écrits bien plus tard. L'une des principales sources, peut-être la plus fidèle, nous vient du chroniqueur alsacien Jakob Twinger von Königshoven. Il était sans doute un employé de la chancellerie et rédigea son texte à la suite de divers témoignages recueillis. Le Strasbourgeois ne peut pourtant pas être taxé de partialité. II ne portait guère la Maison des Habsbourg dans son coeur, il penchait bien davantage vers les Confédérés. Son récit montre ainsi des emprunts faits à d'autres comptes-rendus de bataille qu'il rapporte de la même façon. On ne peut donc pas dire que son texte soit fidèle à l'événement, néanmoins la plupart des historiens de la bataille font référence à son travail.
Revenons donc au déroulement de la journée du 9 juillet. La cavalerie forme l'avant-garde sous la conduite du chevalier Rutschmann von Reinach. Elle se dirige droit sur Sempach en longeant la rive du lac. Pendant ce temps le gros de l'armée se scinde en deux colonnes; l'une emprunte la «moyenne côte»; l'autre marche sur les hauteurs. L'arrière-garde suit sous le commandement de Reinhard von Wähingen et Burkhard von Ellerbach. Enfin, loin derrière, venaient environ 200 hommes armés de faucilles qui avaient pour mission de faucher les récoltes sur les terres des Confédérés. Le duc Léopold, souffrant d'une nouvelle attaque de goutte, marchait probablement avec la colonne centrale. Vers onze heures celle-ci rencontra une première résistance; un fossé et un remblai défendu par des ressortissants de Sempach et Lucerne. Les Autrichiens lancèrent l'assaut, enlevant le retranchement. Les Confédérés se sauvèrent devant l'ennemi, se dirigeant vers un petit bois occupant la pointe Sud-Est d'un plateau large d'environ deux kilomètres. Cette forêt, le «Meyerholz», semblait devoir servir de refuge aux fuyards. Mais alors que les poursuivants pensaient en finir avec les rescapés de l'engagement, ils trouvèrent soudain devant eux l'armée des Confédérés qui s'était camouflée dans le bois. La surprise était de taille. Les Autrichiens croyaient encore l'ennemi devant Zurich, et le voilà qui est là, sous leurs yeux.
À partir de ce moment les versions sur le déroulement de la bataille diffèrent. Pour les uns les Suisses n'étaient pas très décidés à l'attaque. Ils parlementèrent longuement, laissant le temps à l'armée autrichienne de se déployer.
Johann von Ochsenstein, de son côté, avait décidé d'engager la bataille contre l'avis de plusieurs des chevaliers qui auraient préféré se replier sur Sursee afin que l'armée puisse se rassembler en totalité. Il semble que le nombre des combattants du côté autrichien fut d'environ 4 000 hommes et seulement 1 500 du côté des Confédérés. Estimant que sa supériorité numérique était assez grande et que la hardiesse et le métier des chevaliers ferait le reste, Johann von Ochsenstein opta pour la bataille.
Les chevaliers de la colonne centrale étaient à pied. La cavalerie légère se trouvait sur les rives du lac, la cavalerie lourde sur les hauteurs. Armés de la longue lance la noblesse se mit en rang. La tactique du combat à pied voulait que l'honneur d'être en première ligne incombe aux chevaliers. Derrière eux se rangeaient les mercenaires. La chevalerie formait alors une véritable muraille bardée de fer et poussant devant elle les lances.
Les Confédérés, nous expliquent les récits, optèrent pour la formation en éperon. Armés de la courte épée, parfois de la hallebarde, les Suisses tentèrent de s'enfoncer dans la muraille ennemie. Ils furent repoussés avec de lourdes pertes. La bataille semblait donc devoir se dérouler au grand avantage des Autrichiens. C'est alors que se produisit un revirement total. Est-ce que les chevaliers brisèrent leur ligne pour poursuivre l'ennemi? La légende de Winkelried, ce Confédéré se jetant sur les lances pour ouvrir avec son corps transpercé une brèche à ses amis est-elle exacte? De plus en plus le héros Winkelried semble être du domaine de la légende.
En tous cas le mur ouvert des chevaliers permit aux Confédérés de se glisser dans les rangs ennemis et de tailler la noblesse en pièces. Gênés par leurs longues lances, les chevaliers ne pouvaient plus reformer leur ligne, et ce fut le désastre.
On était arrivé «à l'heure de midi». La chaleur était particulièrement lourde. Sous les plaques de leurs cuirasses, les chevaliers souffraient, étouffaient. Certes, la cavalerie légère avait été prévenue de l'engagement. Les chevaliers décidèrent de rejoindre les leurs à pied. Mais leur marche se trouvait considérablement gênée par leurs solerets à poulaines (les «souliers» en plaques métalliques articulées se terminant en longues pointes). Selon la tradition ils se seraient débarassés des poulaines en les coupant à la hache... Ceci est évidemment du domaine de la tradition. D'abord les poulaines sont détachables, ensuite les dernières recherches de texte démontrent que les cavaliers ont bien «ôté» leurs poulaines et non «coupé» (Travail du Dr. G. Boesch). En effet il est dit «hubend» = enlever, et non «huwend» = couper. Une fausse interprétation qui a permis d'échafauder de curieux récits repris par les illustrateurs.
En tous cas, les cavaliers viennent renforcer la colonne centrale engagée. Mais il est déjà trop tard. Les Confedérés sont désormais maîtres du terrain. À plusieurs reprises les Autrichiens chargent, mais sont dispersés.
Il semble, aujourd'hui, que les Confédérés aient bien joué de l'effet de surprise au bois du «Meyerholz». Sans doute n'ont-ils pas attendus que l'armée autrichienne se forme, bien au contraire, ils se sont sans doute élancés rapidement pour éviter la terrible formation ennemie. Mais ceci on ne pourra, sans doute, jamais le vérifier.
Le travail d'Otto Hartmann1 cherche à démontrer que les Autrichiens n'ont pas pu mettre leur tactique habituelle en place. La bataille semble donc plutôt s'être soldée au départ par une mêlée confuse s'achevant tard dans l'après-midi par des combats isolés. Ce qui est certain, c'est qu'un véritable massacre se termina au soleil couchant. On ne saura jamais le nombre exact des morts, les chiffres divergent entre 1200 et 1700, pour les sources les plus sérieuses2. Il aura été plus facile de retrouver les tués dans les rangs de la noblesse. Et c'est là que la tradition raconte la fin du duc. Voyant sa bannière perdue, il se serait élancé dans la mêlée, malgré les suppliques de ses proches. Bientôt il tomba à terre. Ses fidèles se jetèrent sur son corps pour le protéger, mais ne purent lui sauver la vie. Ainsi périt le jeune duc, à la fleur de l'âge... il avait 35 ans!
Le lendemain une trêve fut conclue et il ne fallut pas moins de 80 chariots pour enlever les morts. Nombreux furent les nobles à être inhumés aux côtés du duc, au couvent de Königsfelden. Pour les autres il y eut une fosse commune et quelques enterrements au loin pour les corps qui purent être ramenés vers leurs pays d'origine.
Certes, beaucoup de chercheurs ont tenté de comprendre comment une armée aussi puissante a pu être si facilement taillée en pièces. II semble que la conduite de certains chevaliers ne soit pas au-dessus de tout soupçon. L'arrière-garde, qui ne se trouvait pas engagée, ne chercha pas à intervenir. Ses chefs décidèrent de se replier sur Sursee. Par là ils permettaient aussi aux rescapés de se regrouper et de ne pas être achevés. Il est donc difficile de juger de l'opportunité de cette manoeuvre.
Le conflit entre la Maison d'Autriche et les Confédérés n'était pas terminé pour autant. De multiples combats se sont encore succédés; mais Sempach avait définitivement ébranlé l'édifice des Habsbourg qui chercheront désormais à l'Est leur terrain d'expansion. De leur côté les Confédérés avaient acquis le droit à l'existence libre! En avril 1389 une paix se sept ans était conclue, elle accordait aux Suisses les libertés conquises de haute lutte.

Sempach aujourd'hui

Depuis cette date du 9 juillet 1386, le champ de bataille de Sempach est devenu un véritable lieu de pèlerinage. Dès 1387 les Confédérés élevèrent là une petite chapelle qui d'après la tradition marque l'emplacement même où fut tué le jeune duc Léopold. Elle sera consacrée à saint Cyrille (le saint du jour), à la Vierge, aux Apôtres, aux Evangélistes, aux 10 000 chevaliers, aux 11 000 vierges, aux Rois Mages, à saint Christophe et sainte Catherine. La chapelle primitive sera restaurée maintes fois, ainsi en 1472, 1551, 1576, 1886...
Aujourd'hui le visiteur entre toujours avec respect dans le petit sanctuaire. Depuis l'entrée sud, sur le mur gauche, il découvre l'immense fresque qui reproduit la bataille. Le tableau s'inspire de l'oeuvre réalisée en 1551 par Hans Manuel qui lui-même avait pu voir une fresque plus ancienne. Sur l'arc triomphal sont représentés, à genoux, les chefs des armées. À gauche le duc Léopold et Johann von Ochsenstein. Le mur de droite et celui du front sud sont couverts de dessins héraldiques qui reproduisent les armoiries des chevaliers tombés dans cette bataille. Le visiteur retrouvera aisément la longue suite des dessins des lignées alsaciennes.
À côté de la chapelle se découvre un petit ossuaire ou sont rassemblées les restes que la terre parfois rend. La prairie autour porte encore plusieurs autres monuments, tel le «Soldatendenkmal»; la grande pierre dressée en l'honneur du héros mythique Winkelried. Quant au restaurant actuel, il occupe l'emplacement d'un ancien ermitage!
La commune de Sempach a prévu pour cette année commémorative une longue série de manifestations avec notamment la reconstitution de la bataille. Il y aura donc du spectacle en perspective. Mais tous ces visiteurs attendus auront-ils une pensée pour ces hommes, jeunes ou vieux, qui croyaient trouver ici la gloire et n'ont récolté que l'épée?
Rudolf Rüdli 
Recherches Médiévales, n°13 (mai 1986) 
Les nobles alsaciens tombés à Sempach

Johann von Ochsenstein, enterré à Königsfelden, chef de guerre et commandant des troupes autrichiennes, prévôt de la Cathédrale de Strasbourg, Landvogt pour les terres autrichiennes en Alsace et dans le Breisgau, «capitaneus totius».
Frick Gösselt, écuyer de Johann d'Ochsenstein.
Walter von Geroldseck, junker. Il avait été frappé chevalier la veille du combat. Il appartient toutefois à la lignée badoise des Geroldseck, mais combattait dans les rangs alsaciens.
Walter von der Dicke, dernier de son sang, seigneur du Spesburg, avoué de l'abbaye d'Andlau.
Peter von Bollweiler.
Fridrich von Münsterol, de Montreux-le-Château.
Peter von Rathsamhusen, ainsi que son fils Paul.
Heinrich von Rathsamhusen, chanoine de Bâle. Il fut probablement inhumé en l'église des Récollets de Sélestat où les Rathsamhausen possédaient leur crypte.
Dietrich von Rathsamhusen.
Peter, Walter, Hans, Georg et HeinrichDiepolt von Andlau. Walter fut enterré à Königsfelden.
Hermann et Burkhart von Berckheim.
Hermann Kraft et Hermann Waldner von Sulz. C'est ce dernier qui fut également frappé chevalier la veille du combat.
Kraft Waldner von Freundstein et Cläwi le bâtard.
Bernhard Grat von Sulz
Werni dit «le Long» et Werni Waffler von Hattstatt.
Cunz Stör von Appenstein qui avait sa résidence à Ensisheim.
Burkhart von Masmünster (Masevaux). Il est enterré en la cathédrale de Bâle.
Hermann von Wittenheim de la lignée des Gigennagel.
Diethelm der Schultheiss von Gebweiler (Guebwiller).
Rudolf von Schönau, surnommé le Vieux Hurus.
Hug et Peter von Schönau
Rudolf von Landsberg
Christoph von Botzheim
Walter von Niffern près Habsheim
Parzival von Wineck (Katzenthal)
Eberlin der Junge von Endingen. Cette lignée est originaire du Kaiserstuhl. Une branche, dont est issu Eberlin, s'était fixée à Strasbourg.
Lütold, Cunz et Albrecht von Mülheim
Jörg von Kageneck
Walter Wetzel von Marsilien
Hügli et Fridrich Kletter von Strassburg. Tous deux sont enterrés à Königsfelden aux côtés du duc Léopold. Il s'agit des représentants d'une lignée apparentée aux Uttenheim de Matzenheim
Hermann Schürpfeney von Türckheim
Götzmann von Baden, frappé chevalier la veille de la bataille.
Rudolf et Burkhart von Laubgassen
Hans von Wettolzheim
Claus von Bebelnheim
Walter, Wetzel, Werlin, Nüsse, Diepolt et Peter, fils d'Eberlin von Mörsperg (Morimont). Diepolt était le porte-bannière de Johann von Ochsenstein. Les Mörsperg reposent à Königsfelden. Seul de la famille à s'échapper, Heinrich von Mörsperg fut fêté comme un héros.
Hans Bernhart vom Haus (de Hus) zu Isenheim.
Wilhelm Roppach (Roppe)
Walter von Horburg, dernier de son sang. Les Horburg tenaient le célèbre château aux portes de Colmar.
Walter Meyer von Hüningen (Huningue).
Hermann zum Wighus von Zillisheim
Hans von Ogersheim (Ungersheim)
Konrad von Lochheim, surnommé «der Schlagen».
Les chevaliers de Reinach n'ont pas combattu dans les rangs alsaciens. Pusikan2 affirme que les chartes mentionnent encore plusieurs membres des Reinach vivant après la bataille, qu'il est donc faux de vouloir faire remonter toute la succession de la famille au seul «Jung Reinach»

L'armure des chevaliers
L'harnachement des chevaliers comprenait plusieurs pièces. D'abord la cotte de mailles composée d'un ensemble de petits anneaux en fer forgé passés l'un dans l'autre et soudé à leur extrêmité. La cotte pouvait encore comporter un col et un capuchon, protégeant cou et tête. La cotte (haubert) était extrêmement coûteuse. Puis venait le «Lentner», une chemise de cuir très épaisse. Là-dessus se portait le plastron composé de plaques d'acier mobiles et le gorgerin (dossard), pour protéger le dos. Les bras étaient couverts par des manches de cuir. Entre les bandes de cuir on glissait de la ouate, des barres de fer ou des chaînes. Les coudes étaient renforcés de cubitières; la main glissée dans un gantelet. Le chevalier revêtait ensuite son pantalon de cuir, les genoux également protégés de cubitières, les pieds protégés par le soleret se terminant par les longues poulaines. La tête, en plus de la cotte de mailles, était couverte par le bacinet à mézail pointu (Hundeschnauze). Le bouclier n'était pratiquement plus porté à la fin du XIV° siècle!

Bibliographie
1) Otto Hartmann, «Die Schlacht bei Sempach», Frauenfeld 1886, «Nochmals zur Sempacher frage», Frauenfeld 1867
Theodor von Liebenau, «Die Schlacht von Sempach», 1886
Hans Georg Wirz, «Der Sieg von »Sempach», Zürich 1922. Neujahrsblatt der Feuerwerker-Gesellschaft, B.117
Fr. Steger, «Schlachtfeld Sempach», Kleiner Führer, 1971
2) Pusikan, «Die Helden von Sempach», Zürich 1886



juillot@in2p3.fr  Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg