La première invasion anglaise en Alsace (1365)
Guy Trendel
Charles IV coupable d'une croisade avortée?
Au mois de juillet 1365 une armée «anglaise»
pénétrait en Alsace par le col de Saverne et mettait la région
au pillage. Très vite des rumeurs circulèrent sur le compte
de l'empereur Charles IV. Cette invasion serait son oeuvre pour mettre
au pas une cité par trop orgueilleuse: Strasbourg. Il est vrai que
les rapports entre la grande métropole rhénane et l'empereur
n'étaient pas au beau fixe et que Charles IV avait entamé
des négociations avec les «Anglais». Mais de là
à affirmer que cette invasion fut organisée par l'empereur,
il y a un grand pas qui reste à franchir. L'article qui suit tente
de retracer l'histoire de cette invasion; la conduite de Charles IV ne
manque pas d'étonner...
Un événement lointain qui n'avait, apparemment, aucun
lien avec l'Alsace, allait avoir des conséquences dramatiques pour
notre région. Au début de l'année 1360, le roi Edouard
d'Angleterre signait un traité de paix avec le roi de France Jean
II jusqu'alors retenu prisonnier à Londres1).
Un accord au coeur de la guerre de Cent Ans! Quatre années déjà
que le roi Jean croupissait en Angleterre au milieu de plusieurs compagnons
d'infortune qui avaient été capturés, comme lui, à
la bataille de Poitiers en 1356. Et parmi ces otages se trouvait un personnage
fort remuant, Arnaud de Cervolle; un brillant chevalier périgourdin
de la maison de Servola. Au fil des batailles, ses hommes lui avaient donné
le titre d'«archiprêtre», ceci sans doute pour rappeler
que ce laïc ne possédait pas moins l'archiprêtré
de Vezzins2).
Le traité de 1360 prévoyait, entre autres, la libération
de nombreuses places fortes qui allaient faire retour à la France.
Du coup un grand nombre de garnisons composées de mercenaires de
toutes origines (Français, Allemands, Anglais, Bretons, Flamands...)
se trouvaient sans engagement, renvoyées dans leurs foyers. Ne connaissant
d'autre métier que celui des armes, les mercenaires se formèrent
en «grandes compagnies» et occupèrent leur temps à
piller les contrées ou ils passaient; ils faisaient désormais
la guerre pour leur propre compte.
Les nouvelles, en cette seconde moitié du XIV° siècle,
circulaient vite. Dès le 19 juillet 1360 un bourgeois de Thann,
Hans zum Baum, adresse un message à la Ville de Strasbourg pour
rendre les édiles attentifs aux graves destructions occasionnées
par les «grandes compagnies»: «Von der gesellschaft
wegen, der man sprichet die Engelschen». Il signale qu'une personne
digne de foi à vu ces gueux à Vesoul où ils ont violé
les femmes, torturés les hommes d'Église...3).
Vesoul paraissait pourtant bien loin et à Strasbourg le magistrat
suivit la question avec un certain détachement.
Pendant ce temps, une véritable armée de mercenaires
s'est rassemblée en Champagne. Regroupant environ 15 000 hommes,
elle se met en marche vers le sud, pillant et ravageant les pays traversés:
Bourgogne, Lyonnais... Arnaud de Cervolle ayant lui-même regroupé
un fort contingent de soudards, fait sa jonction avec cette armée
du côté d'Orange et de Carpentras. Il avait assuré
au pape que les domaines de l'Église seraient épargnés;
il n'en fut rien. Les mercenaires firent grasse aubaine du côté
d'Avignon et le pape Innocent VI fut finalement obligé de verser
une rançon de 40 000 écus pour se débarrasser des
«Anglais». De grands travaux de fortifications furent
alors lancés afin de mettre la cité papale à l'abri
de toute nouvelle attaque.
Un appel à l'aide du chef de l'Église
Le souverain pontife adressa sur ce un appel à l'aide à tous
les puissants seigneurs du monde chrétien et notamment à
l'empereur d'Allemagne, Charles IV. Celui-ci répercuta l'appel sur
tous ses états et le 14 février 1361 écrivait à
la Ville de Strasbourg pour que celle-ci dépêche des délégués
à la diète qui allait se réunir
à Nuremberg4) afin d'examiner la
possibilité de réunir une armée de secours chargée
de venir en aide au pape. La description du fléau est terrible:
«c'est une méchante société de gens sans
foi qui est tombée avec grande force sur les domaines de l'Église...
elle y a détruit avec une férocité indescriptible
et dans l'horreur la plus profonde...»
Innocent VI lança finalement un appel à la croisade afin
de débarasser l'Europe de cette plaie. L'armée du roi de
France, où curieusement Arnaud de Cervolle avait repris du service,
fut battue. Arnaud se retrouve prisonnier de ses anciens compagnons. Dès
qu'il sera libéré, il reconstitue sa propre compagnie recrutée
de préférence chez les Bretons.
Les nouvelles faisant désormais état de mouvements en
Bourgogne et Lorraine, le danger paraissait cette fois suffisamment proche
aux états alsaciens pour que ceux-ci réagissent enfin. Le
26 juin 1361 une assemblée se tenait à Molsheim; y assistent
l'évêque Jean de Lichtenberg, l'abbé de Murbach, les
comtes de Lichtenberg et d'Ochsenstein, les délégués
de la Ville de Strasbourg, l'Unterlandvogt
Stislau von der Witenmühlen, les représentants des Villes de
Haguenau, Colmar, Sélestat, Wissembourg, Obernai, Rosheim, Mulhouse,
Kaysersberg, Turckheim et Munster. Les décisions sont encore assez
floues si ce n'est que chaque participant jure de mobiliser ses forces
pour combattre ensemble le nouveau danger «anglais».
Enfin, tout signataire qui prêterait aide et assistance à
l'ennemi, sous quelque forme que ce fut, serait mis à l'index et
déclaré à son tour ennemi de l'alliance des états
alsaciens.
Ce traité, conclu pour un an, sera renouvelé le 25 mai
13625) à Colmar. L'évêque
de Bâle se joint au Bund alors que l'évêque
de Strasbourg porte ostensiblement le titre de Landgraf
à l'occasion de cette réunion. L'assemblée est beaucoup
plus nombreuse et on y trouve aussi l'évêque de Gurck, chancelier
des ducs d'Autriche, le comte Jean de Habsbourg, les comtes de Furstenberg,
Lichtenberg, Ochsenstein, Geroldseck, Ribeaupierre. Toute cette assemblée
s'engage à nouveau pour une année à combattre les
«Engellender» - les Anglais.
Une année plus tard, le 28 février 1363, une nouvelle
assemblée se tient à Colmar et prolonge d'une année
l'alliance6).
La situation est devenue plus critique. La Lorraine se trouvait à
nouveau transformée en théâtre d'opération des
«grandes compagnies». Le 5 mars 1363, l'empereur Charles IV
exhorte la Ville de Strasbourg à la lutte contre «die böse
gesellschaft, die in vil landen on gots vorchte und wider uns und daz heilige
reich und on all in Lothringen sulche fremde sachen und bosheit treiben,
frauencloster ze verstoren und geistliche und auch anders frauwen und jungfrauwen
zu smehen und vil guter leute ze morden...»
Le comte Eberhard de Wurtemberg, pour ses possessions lorraines, lançait
pareillement un appel pathétique. L'alliance alsacienne se montra
tout à fait inefficace; chacun fit le gros dos et on laissa les
«Anglais» piller les territoires lointains.
Et bientôt on oublia l'existence des «grandes compagnies».
On ne trouvé d'ailleurs pas trace du renouvellement de l'alliance
entre les états alsaciens en 1364, ce qui peut être interprété
de deux façons: ou plus personne en Alsace ne croit à l'efficacité
du Bund, ou tous estiment que le danger est définitivement écarté!
En janvier 1365, soudainement, l'alerte est à nouveau donnée.
Le 10 est décidée une réunion d'urgence à Sélestat;
cette fois on fixe l'importance des contingents à fournir par chaque
participant: l'évêque de Strasbourg aura 3 000 hommes à
équiper; l'abbé de Murbach 1 000; les états autrichiens
3 000; Strasbourg autant; Bâle 1 200 et 200 arquebusiers, etc. Une
forcé d'environ 15 000 hommes pourrait ainsi être levée
rapidement. Un impôt spécial, le «Glefengeld»,
est remis en vigueur afin de pouvoir équiper cette armée
(Urkundenbuch).
Au cours des mois qui suivirent, un nouvel espoir se fit jour. Pour
«canaliser» l'ardeur guerrière des «grandes compagnies»,
le pape Urbain V était d'accord pour lancer une croisade contre
les Turcs. L'occasion semblait bonne. Une trêve vient d'être
signée entre le roi de France, celui de Navarre et Arnaud de Cervolle
qui revient au premier plan de l'affaire en tant que chef des «Anglais
et Bretons». Il se déclare d'accord pour prendre la tête
de cette croisade! Des collectes d'armes sont entreprises afin de fournir
la troupe. Une réunion des souverains chrétiens se tiendra
à Avignon pour décider de la marche à suivre.
Le voyage éclair de Charles IV
Le 23 avril 1365, l'empereur Charles IV arrive à Strasbourg. Il
y fait étape sur le chemin d'Avignon où il compte assister
à la réunion préparée par le pape. La rencontre
d'Avignon se passera fort mal; chaque partenaire cherche d'abord son propre
intérêt, le pape souhaitant avant tout que Charles IV fournisse
des contingents pour attaquer les Milanais dissidents. La réunion
s'achève sur un constat d'échec!
Mais depuis février 1365 Arnaud de Cervolle attendait en Lorraine
l'ordre de marche, et évidemment les subsides pour entretenir son
armée. Rien ne venant, les mercenaires prirent du service dans les
guerres locales. Ils étaient 60 000 et se firent remettre une rançon
de 18 000 florins or par la Ville de Metz en promettant de l'épargner.
L'évêque de la ville offrit de somptueux présents aux
chefs «Bretons». Arnaud marcha ensuite contre la ville
de Trèves; mais l'archevêque avait été alerté.
À la tête d'une armée bien équipée il
attendit les «grandes compagnies». Arnaud n'insista pas et
se replia sur la Lorraine. C'est alors qu'arriva la mauvaise nouvelle d'Avignon,
comme quoi la croisade ne pourrait avoir lieue. Pour le chef des «Anglais»,
il fallait trouver d'urgence une occupation à ses hommes; il décida
d'exécuter la première phase du plan de guerre contre les
Turcs, la marche vers l'est, vers le Rhin...
À partir de là les mauvaises nouvelles affluèrent
à Strasbourg et Bâle. Le 19 avril le seigneur de Moersperg
alerte Bâle: «une forte troupe d'Anglais se concentre à
deux journées de marche de la ville». Le 22 avril le «Rheinische
Landfrieden» assure la Ville de Strasbourg
qu'il se mobilise pour lui venir en aide. Une véritable psychose
s'installe en Alsace où on voit partout des espions à l'oeuvre.
C'est ainsi qu'un brave batelier au service de la Ville de Bruges, Nicolas
Langhe, est arrêté comme espion anglais7).
Les magistrats de Bruges feront tout pour que leur sujet puisse être
libéré.
La diplomatie strasbourgeoise se démène. Des alliances
sont solennellement reconduites en mai 1365 avec Spire, Worms, Mayence,
Bâle, Fribourg. Le 9 juin une réunion entre les alliés
du Bund se tient à Strasbourg et tous jurent d'être solidaires
avec la Ville. Cette fois il n'y a plus de doute, l'objectif des «Anglais»
est Strasbourg! C'est tout d'abord une missive de Johann Erb qui annonce
que l'«archiprêtre» se trouve à 4 heures
de Metz et déclare vouloir marcher sur Strasbourg. Le 26 juin la
comtesse Clara von Finstingen dépêche un courrier à
la Ville : «30000 Anglais sont rassemblés à 5 heures
de Sarrewerden et marchent en direction de l'Alsace». Le 27 juin
un message arrive de Sélestat: «20 000 Engellender sont
rassemblés dans la vallée autour de sanct Diedaca (Saint-Dié)».
La petite ville de la Moyenne Alsace demande d'urgence à Strasbourg
quelles mesures sont prises pour défendre le pays et interdire l'accès
à l'ennemi. Le même jour le bourgeois Johann Schencke informe
le magistrat qu'un valet du «Erzebriester» lui a confié
que l'objectif des mercenaires est l'Alsace. Le même jour des éléments
de l'avant-garde des «Anglais», venant de Dietersdorf,
passent dans les vallées des Vosges du Nord. Tout semble indiquer
que le gros de la troupe cherche à passer le col de Saverne ou quelques
mercenaires ont déjà été aperçus au
haut de la «Steige ze Zabern» (Urkundenbuch).
Les premières escarmouches sous les murs de Strasbourg
Le 29 juin, Strasbourg a un instant d'espoir. L'empereur venant d'Avignon
pourra certainement porter secours. Mais l'auguste personnage ne fait que
passer à la hâte. Certes, il profite de l'occasion pour adresser
des courriers à toutes les villes afin qu'elles dépêchent
d'urgence des troupes à... Seltz! Curieusement Charles IV quitte
précipitamment Strasbourg et s'installe à Seltz dont les
fortifications sont renforcées de toute urgence. Le souverain ordonne
d'ailleurs que l'approvisionnement de ses quartiers soit bien assuré.
Ce repli «stratégique» est l'une des énigmes
de cette histoire de l'invasion anglaise. Les documents manquent toutefois
cruellement pour étayer l'hypothèse selon laquelle Charles
IV se serait engagé vis-à-vis des «grandes compagnies»
à leur assurer l'approvisionnement dans leur marche contre les Turcs.
La conférence qui s'était réunie sous l'égide
du pape avait été rompue en grande partie à cause
de l'intransigeance de Charles IV. Du coup l'aide promise à Arnaud
de Cervolle faisait totalement défaut et mettait le chef des «grandes
compagnies» dans l'embarras. Il décida probablement de tirer
vengeance de cette défection impériale et se mit en marche.
Le même jour où arrive l'empereur, la ville de Rottweil
assure Strasbourg par courrier qu'elle met un contingent en route et qu'elle
lance un appel aux autres villes. Le lendemain la réponse de Bâle
fut décevante. L'évêque de la ville venait de décéder,
la situation était confuse et obligeait Bâle à maintenir
de forts contingents armés dans les rues de la cité afin
d'assurer la sécurité des biens et des personnes. Le ler
juillet, Charles IV fulmine contre Strasbourg qui décide de prélever
des droits de douane au passage des marchandises destinées à
Seltz. C'est un moyen comme un autre de déclarer son désaccord
à l'empereur. Charles IV exige que les marchandises voyagent «sicher
und zolfrey» .
Le 4 juillet, alors que la Ville de Nördlingen adresse un message
d'encouragement à Strasbourg, arrive la terrible nouvelle: l'avant-garde
des Anglais commence à descendre le col de Saverne et à se
déployer dans la plaine. Le gros des troupes pousse de suite sur
Strasbourg. Au passage les villages sont pillés, plusieurs incendies
signalent aux guetteurs strasbourgeois l'avance de l'ennemi. Au soir de
cette journée quelques éléments de l'avant-garde atteignent
les faubourgs désertés de la ville.
À la chancellerie arrive au même moment un messager de
la Ville de Rottweil avec l'interrogation: «une aide militaire est-elle
véritablement nécessaire?». Ridicule d'une situation
qui montre bien que les cités amies ne prennent pas la situation
trop au tragique.
Les avant-gardes anglaises tâtent d'abord les défenses
de la ville solidement garnies de défenseurs. Les corporations ont
mobilisé tous leurs effectifs, les enceintes sont en bon état,
le risque d'une attaque de front est à écarter, les «Anglais»
ne disposant pas de machines de siège.
Le lendemain, 5 juillet, l'armée des «Anglais»
se déploie sur la colline du gibet, au nord-ouest de la ville. Plusieurs
défis sont lancés aux Strasbourgeois, afin d'engager le combat
plutôt que de se cacher derrière leurs murs. Le sang chaud
des fiers artisans échauffe vite les esprits, plusieurs corporations
sollicitent des autorités l'autorisation de courrir sus à
l'ennemi! Ce n'est pas sans peine que le magistrat arrive à calmer
les esprits, tout en refusant toute sortie aux troupes; ce serait aller
au suicide! Voyant que les Strasbourgeois hésitent, les mercenaires
pillent le couvent de Saint-Marc en emportant tous les objets en métaux
précieux 8).
La journée se passe ainsi, chaque camp observe l'autre. Progressivement
le gros des «Anglais» (ils étaient 40 000 hommes
à pied et environ 12 000 cavaliers) se disperse et en petites bandes
se met à piller les environs afin de s'assurer l'approvisionnement.
Un message est envoyé à Strasbourg, le sire Arnaud de Cervolle
exige une rançon de 60 000 florins et menace, en cas de non-paiement,
de mettre le pays à sac! Déjà le couvent de Truttenhausen,
au pied du Mont-Sainte-Odile, est dévasté et incendié.
À Marlenheim, selon Trausch, 450 habitants sont massacrés.
Le magistrat de Strasbourg, qui siège sans discontinuer, rejette
l'ultimatum anglais; il est clair que le paiement de la rançon serait
interprété comme un signe de faiblesse et que les demandes
se succéderaient.
Les «grandes compagnies» allaient bloquer toutes les voies
de communication, interdisant rapidement tout commerce. Elles allaient
trouver un moyen fort astucieux pour faire des affaires: tout commerçant
qui voulait se déplacer pouvait acheter aux chefs de bandes des
sauf-conduits qui garantissaient la sécurité des gens et
des biens! Trausch ajoute que les chefs s'habillaient d'une façon
curieuse. Ils portaient de grands chapeaux pointus et les «englische
Hosen» - des pantalons - qui étaient jusqu'alors inconnus
dans dans nos contrées.
Curieuse situation finalement que ce siège. L'empereur restait
confiné derrière les murs de Seltz vers où affluaient
les contingents des états allemands alors que les marchands strasbourgeois
achetaient les sauf-conduits.
Les rumeurs de la trahison
Assez rapidement des rumeurs commencèrent à circuler sur
le rôle occulte de l'empereur dans ce conflit. Ce serait lui qui
aurait attiré les «Malandrins»! L'affaire devint si
sérieuse que le magistrat de Strasbourg se vit forcé de rédiger
un démenti officiel afin de ne pas s'attirer des représailles
impériales. Le gouvernement de la cité déclara que
toutes ces allégations étaient mensongères. L'empereur
sembla se contenter de cette déclaration et continua d'adresser
des encouragements à la Ville, lui demandant de chercher des secours
auprès de tous ses alliés. Lui, pendant ce temps, rassemblait
une armée considérable autour de Seltz. Le 8 juillet, Charles
IV dépêcha le comte de Linange dans le camp des «anglais»
afin d'entamer des négociations. Il prévint Strasbourg de
sa démarche. Sur ce (9 juillet), une étrange missive arrive
à Strasbourg. Elle provient de la cité de Pfüllendorf.
La demande est claire : «l'empereur aurait décidé
de construire un pont sur le Rhin à hauteur de Seltz afin de permettre
aux «Anglais» de franchir le fleuve et d'envahir la
Souabe». Cette information est-elle exacte? Nous ne connaissons
pas la réponse strasbourgeoise, elle nous aurait sans doute renseignée
sur l'état d'esprit des magistrats de la ville dans cette affaire
de plus en plus lourde de sous-entendus!
Trois jours plus tard, c'est Strasbourg qui annonce à Charles
IV qu'elle vient de délivrer un sauf-conduit à Arnaud de
Cervolle afin qu'il puisse se rendre en toute sécurité à
Seltz pour y poursuivre des négociations avec l'empereur! Là
encore nous ignorons sur quelles bases s'effectuent ces tractations. Mais
il est clair que des contacts sont pris. Toutes ces démarches inquiètent
vivement les autres états alsaciens. Le 12 iuillet la Ville de Colmar
demande au magistrat de Strasbourg de l'éclairer sur de prétendues
négociations menées entre plusieurs nobles alsaciens et les
«Anglais». L'empereur cherche-t-il à réparer
des torts causés aux Anglais dans la fameuse perspective d'une croisade
contre les Turcs où il s'était bien engagé à
les aider jusqu'à leur arrivée en Hongrie? Ou cherche-t-il
simplement à gagner du temps afin de disposer de suffisamment d'hommes
pour prendre l'offensive?
Arrive enfin le 16 juillet. Charles IV laisse prévenir Strasbourg
qu'il compte se mettre en marche avec son armée. Il souhaite que
la Ville et l'évêque lui adressent des délégués
afin de coordonner la marche des troupes et d'assurer l'approvisionnement
en pain.
Dans une lettre à la Ville de Fribourg datée du 21 juillet,
Strasbourg explique que les «Anglais» sont toujours
à ses portes et qu'ils ont cause de grandes destructions aux alentours,
notamment en incendiant les maisons, en pillant et en tuant les habitants.
C'est un appel au secours pathétique. Le même jour le duc
Robert annonce au magistrat de Strasbourg que l'empereur est décidé
à faire route sur Haguenau et que le 24 juillet l'armée impériale
devrait prendre ses quartiers entre
le faubourg Saint-Arbogast
et le village d'Eckbolsheim.
Les choses se dérouleront donc selon ce plan. Les éclaireurs
«anglais» suivent la lente progression de l'armée
impériale et permettent à leurs forces de décrocher
en toute sécurité au fur et à mesure de l'avance impériale.
Le 25 juillet les troupes épiscopales et celles de la Ville
sortent de Strasbourg et font leur jonction avec les forces de Charles
IV. Ces retrouvailles sont fêtées par de joyeuses libations.
La beuverie qui suit faillit bien tourner au drame. En effet un artisan
de la ville et un soldat de Charles IV, ivres tous les deux, commencèrent
à se chamailler. Fort comme un taureau, l'artisan renversa le soldat
dans la boue et l'abreuva d'injures, rappelant la curieuse conduite de
Charles IV, pleutre ou traître! Aussitôt une bagarre générale
éclata et bientôt tout le camp de l'armée ressembla
à un énorme pugilat!
Quand ces faits furent rapportées à l'empereur, Charles
IV entra dans une violente colère. Un moment on craignit même
qu'il ne lance son armée contre le camp strasbourgeois. Ce ne furent
que les suppliques et intercessions de l'évêque de
Strasbourg, Jean de Lichtenberg, qui réussirent à le détourner
de son funeste projet; il réclama toutefois la tête de l'artisan
fauteur de trouble. Le malheureux fut décapité sur le champ
à la lueur des torches brandies par la troupe.
Et pendant que l'année de secours perdait ainsi un temps précieux,
Arnaud de Cervolle marcha à la tête des «grandes compagnies»
vers le sud de l'Alsace. La région entre Benfeld et Sélestat
fut particulièrement éprouvée par les pillages alors
que Charles IV restait l'arme au pied! À nouveau les rumeurs reprirent,
tout laissait penser que l'attitude de l'empereur révélait
une collusion avec les envahisseurs. Il laissait largement le temps aux
«Anglais»
de mettre le pays à sac, à l'exception des grandes villes.
Ce n'est qu'au moment où les mercenaires passèrent à
hauteur de Colmar que l'empereur fit à nouveau mouvement ; il laissa
constamment deux journées de marché entre ses troupes et
l'armée d'Arnaud. Enfin, arrivé à son tour à
Colmar, il estima que sa campagne avait atteint son but: chasser les «Anglais»
hors d'Alsace. Il est vrai que le 9 août les «grandes compagnies»
sont signalées à Belfort après avoir pillé
Rouffach. C'est dans cette ville que l'«archiprêtre»
n'avait pas caché aux autorités qu'un pacte secret le liait
effectivement à l'empereur. Etait-ce pure invention pour mettre
son adversaire dans l'embarras, ou sommes-nous en présence d'une
des clefs de l'affaire?
Finalement, vers la mi-septembre, les «Anglais» étaient
loin du sol alsacien. Une partie s'était à nouveau dirigée
sur la Lorraine où cette fois le duc Jean les attendait. Une bataille
se déroula près de Thionville et plus de 3000 «Malandrins»
furent tués, En Alsace la dislocation de l'armée impériale
causa au moins autant de destructions que les envahisseurs eux-mêmes.
Les récoltes qui n'étaient pas encore rentrées furent
piétinées, des pillages furent signalés. Le prix des
denrées alimentaires se mit à grimper et jeta la région
dans une mauvaise passe.
Des interrogations sans fins
Cette campagne de Charles IV ne grandit pas l'empereur. Les rumeurs se
nourrissent trop bien à son incompréhensible conduite! Tout
semble indiquer qu'il reconnaissait à Arnaud de Cervolle des circonstances
atténuantes; en l'occurence sa parole d'approvisionner l'armée
des «Anglais» dans sa marche contre les Turcs!
Une répercussion inattendue se fera sentir sur la mode vestimentaire,
on commença par adopter le pantalon, à porter des bas, des
souliers pointus et des bonnets.
Enfin, le 15 septembre 1365, un des protagonistes mourut l'évêque
Jean de Lichtenberg. Il fut enterré en la cathédrale et son
tombeau devint un lieu de pèlerinage. Les Strasbourgeois se souvenaient,
avec reconnaissance, que ce fut le prélat qui leur évita
une effroyable tuerie en calmant la vindicte impériale.
Strasbourg vécut encore un certain temps dans la crainte d'un
éventuel retour des «Anglais». Le 5 septembre
la Ville avait encore adressé des plis aux Villes de Bâle
et Berne pour faire état de ses craintes: les «Anglais»
se préparaient à revenir, divers renseignements les annonçaient
près du col de Saverne! La nouvelle était heureusement fausse,
il s'agissait de la troupe de mercenaires qui se dirigeait sur Thionville
où elle sera écrasée. Bâle renforça toutefois
son armée et les cantons suisses lui dépêchèrent
de forts contingents armés9).
Quant à Charles IV, son honneur de soldat ne s'en releva guère.
II finit pas accepter d'être l'épée de Rome et de mettre
les Milanais au pas. Strasbourg, tout comme les autres états d'Allemagne,
fut obligé d'armer des hommes qui devaient se joindre à cette
armée punitive, en l'occurence 20 cavaliers. Charles IV préféra
toutefois négocier avec les Milanais qui le comblèrent de
cadeaux. Et l'empereur s'en retourna chez lui, en Bohême. Les chroniqueurs
ne manquent pas de souligner que le pape Urbain V en mourut de dépit!
Celui qui, finalement, aurait pu éclairer toute cette sombre
affaire, Arnaud de Cervolle, mourut peu de temps après, en 1366.
Il emporta le secret dans sa tombe... à moins, qu'un jour, un chercheur
ne découvre le document révélateur!
Guy Trendel, Recherches Médiévales n°22/23
(novembre 1988)
1) L'invasion des grandes compagnies, par le vicomte de
Bussière, Revue Catholique d'Alsace, 1860, p. 201 et suivantes.
2) Histoire de l'archiprêtre Arnaud de Cervolle,
mémoire lu à l'Académie par le baron Zurlauben le
11 janvier 1754, dans Revue d'Alsace, 1874.
3) Urkundenbuch der Stadt Strassburg, T. V, 1.
4) Schoepflin a publié cette lettre de Charles
IV, on la trouve également dans l'Urkundenbuch, T. V, document 538.
5) Urkundenbuch, T. V, document 560.
6) Urkundenbuch, T. V, document 567. On trouve dans
cet ouvrage une trentaine de documents qui nous ont permis de reconstituer,
pratiquement jour après jour, les événements liés
à la situation strasbourgeoise.
7) Toujours l'Urkundenbuch, T. V.
8) Chronique de Beiler, code historique de Strasbourg.
9) Trouillat, Monuments de l'évêché
de Bâle, T. V, 1365, les mois de juin et juillet.
Quelques notes
L'élection de Charles IV comme empereur fut longtemps contestée,
notamment par l'archevêque de Mayence, chef des grands électeurs.
II fit d'abord élire Edouard III d'Angleterre comme empereur du
Saint Empire romain germanique. Edouard refusa cet honneur. Ce fut alors
le margrave Frédéric de Meissen qui fut élu; il s'empressa
de vendre son titre à Charles IV pour la somme de 10000 marks d'argent!
Début 1349, l'archevêque sort un nouveau candidat de sa manche:
le comte Günther von Schwarzenburg qui cédera sa nomination
pour 22 000 marks d'argent. II ne pourra guère jouir de sa fortune,
il meurt empoisonné peu après. Strasbourg avait montré,
dans tout ce fratras, quelques hésitations. La ville prêtait,
au gré de Charles IV, trop son oreille à Rome. Il en porta
ombrage et garda une certaine rancune. Les rapports entre la Ville et l'empereur
furent émaillés d'incidents.
diète C'est le "Reichstag", la réunion
des états d'Allemagne. Tous les grands seigneurs, ainsi que les
Villes libres, y dépêchaient leurs délégués
qui siégeaient selon un ordre d'importance en rapport avec leur
puissance économique ou influence politique. Cette assemblée
écoutait les propositions impériales et pouvait les refuser.
Souabe L'Alsace faisait partie du duché
d'Alsace et de Souabe. Le terme avait son importance sous les Hohenstaufen,
mais au XlVe siècle il ne revêt plus la même valeur.
Des assemblées particulières se tenaient pourtant, réunissant
les états du duché de Souabe.
Bund L'alliance conclue en 1360 par les états
alsaciens pour faire face au danger "Anglais" fut dénommée
"Bund". Mis à part la rédaction de documents assurant les
membres d'une union sacrée, le Bund n'eut guère d'autre efficacité.
Ce furent bien plus les antiques liens d'alliance entre Strasbourg et les
villes rhénanes qui permettent de parler de solidarité dans
cette invasion.
Unterlandvogt Le Landvogt (bailli
provincial) étant en général un personnage de haut
rang, trop occupé, les affaires courantes étaient suivies
par un sous-bailli, le Unterlandvogt. C'est lui qui représentait
l'empereur ou les autorités centrales et leur faisait rapport.
Landgraf Un curieux titre plutôt
honorifique que fonctionnel. Le Landgraf (landgrave) fut créé
par l'empereur Lothaire en guerre avec les Hohenstaufen vers 1125. Ce furent,
en Alsace, les Huneburg qui en furent investis. Ils étaient les
représentants de l'empereur, chargés d'y exécuter
sa politique. Lorsque les Hohenstaufen prennent le pouvoir, ils enlèvent
le titre aux Huneburg et le confient aux de Werd. Par alliance, les de
Werd entrent dans la famille des Lichtenberg qui prendront possession de
leur titre. C'est bien l'évêque Jean de Lichtenberg qui portera
le premier, comme prélat épiscopal, le titre. Celui-ci restera
l'apanage des évêques.
Glefengeld Ce terme apparaît pour
la première fois en 1365 à l'occasion de l'invasion "Anglaise".
L'impôt du glaive ou des lanciers (porteurs de lances) était
destinée à équiper des lanciers à cheval, donc
la cavalerie lourde dont l'équipement était particulièrement
coûteux.
Landfrieden Il s'agit d'une association
d'états (villes, nobles) qui siège pour mettre au point un
règlement de paix provinciale. Les membres de cette union garantissent
la sécurité publique et doivent se mobiliser pour la faire
respecter.
La seconde invasion anglaise
Enguerrand de Coucy revendique un héritage
1375-1376
En réclamant l'héritage maternel, Enguerrand de Coucy se
heurte au refus des Habsbourg
Quand en 1308, Albert Ier d'Autriche, roi des Romains, mourru
assassiné par son neveu Jean, duc de Souabe, personne sans doute
ne s'inquiéta des problèmes de succession qui allaient suivre
soixante années plus tard! Le roi laissait 12 enfants, dont 6 fils.
Le troisième mâle dans l'ordre de succession était
Léopold; il avait épousé Catherine, la fille du comte
de Savoie. Il s'intitulait quelque peu pompeusement duc d'Autriche, de
Styrie, de Carinthie, de Moravie, seigneur de Carniole et de Port-Naon,
comte de Habsbourg et Kybourg, landgrave de Haute-Alsace!
De son mariage avec Catherine nacquirent deux filles: Catherine et
Agnès. La première sera mariée en 1338 à un
seigneur français de haut rang: Enguerrand VI de Coucy, de Marle,
de La Fère et d'Oisy. Deux contrats de mariage furent passés,
le roi de France, Philippe de Valois se portant garant des traités
et du douaire. De ce mariage nacquit un fils: Enguerrand
VII.
Enguerrand VI mourut en 1346 (ou 1347) et sa veuve, Catherine, convola
en secondes noces avec le grand bailli de Haguenau. Elle sera victime,
en 1349, de la terrible épidémie de peste qui ravageait alors
l'Europe. Selon la coutume de la famille d'Autriche, Catherine avait donc
son douaire, ses revenus et droits assurés sur les biens allodiaux
de son père par le simple fait que le duc Léopold n'avait
pas d'héritier mâle. Enguerrand VII était donc en droit
de réclamer la succession de sa mère sur ces alleux, notamment
les domaines des Habsbourg en Haute-Alsace et dans le comté de Habsbourg.
Albert II le Sage épouse Jeanne de Ferrette; le Sundgau devient
autrichien
Si les revendications d'Enguerrand paraissaient justifiées, le cours
de l'histoire avait quelque peu embrouillé l'affaire. En effet,
sur les six fils du roi Albert Ier, cinq étaient morts
sans héritier mâle. Seul survivant Albert II dit le Sage!
Mais lui était entré en religion et occupait le siège
de l'évêché de Passau. Toutefois il restait le seul
mâle qui pouvait encore donner un héritier à la famille.
Il demanda et obtint du pape l'autorisation de quitter son état
religieux pour se marier. Habile négociateur, Albert trouva vite
un bon parti. En 1324, Ulric III de Ferrette venait de mourir. Le comte
avait été un opposant actif des Habsbourg lors de la lutte
qu'Albert Ier avait menée pour s'emparer de la couronne.
Il s'était rangé derrière Albert de Nassau (1298)
et s'était battu, les armes à la main, contre Albert. Il
ne laissait toutefois pas d'héritier mâle, mais deux filles.
Craignant que ses terres, convoitées par les Habsbourg, ne soient
enlevées à sa famille, il avait obtenu du pape Jean XXII
le droit de quenouille pour sa fille Jeanne,
sous condition que celle-ci épouse un seigneur vassal de l'évêque
de Bâle. Ulric espérait sans doute barrer ainsi aux Habsbourg
la main-mise sur son comté. C'était mal les connaître.
Le 23 mars 1324, Albert II le Sage épousait Jeanne de Ferrette;
à peine 13 jours après le décès d'Ulric III.
Le Sundgau, ancien comté de Ferrette, devenait une marche occidentale
des territoires habsbourgeois.
À la mort d'Albert II, en 1358, Jeanne de Ferrette lui avait
donné quatre fils: Rodolphe IV, Albert III, Léopold II et
Frédéric. Rodolphe et Frédéric étaient
déjà morts en 1365 lors de la première invasion anglaise
en Alsace. Albert III le Tracassier et Léopold II Probus se partagèrent
l'héritage. Le premier reçut l'Autriche, la Styrie et la
Carinthie; le second reçut le Brisgau, l'Aargau (Argovie) et le
Sundgau. Les deux ducs avaient donc superbement ignoré les prétentions
d'Enguerrand VII.
Otage français pour obtenir la libération du roi Jean; Enguerrand
devient le gendre du roi d'Angleterre
Depuis pratiquement quinze années Enguerrand revendiquait «sa
part» d'héritage, sans succès d'ailleurs. Les ducs
d'Autriche estimant que la douaire de Catherine n'avait pas valeur de droit
puisque des mâles étaient nés dans l'autre branche.
Enguerrand n'avait guère pu consacrer son temps et son argent à
la question, trop occupé qu'il était par ailleurs. La France
était plongée dans la guerre de Cent Ans et le Sire de Coucy
guerroyait pour son monarque. En 1356, à la bataille de Poitiers,
le roi Jean est fait prisonnier par les Anglais et Enguerrand sera parmi
les otages français donnés pour obtenir la libération
du roi. Edouard III, roi d'Angleterre, éprouvera une réelle
sympathie pour ce jeune noble auquel il donnera sa seconde fille, Isabelle,
en mariage avec en dot la baronie de Bedfort qui sera élevée
en comté.
En 1358, remis en liberté, Enguerrand brise une révolte
des paysans dans le Beauvoisis et lorsque la guerre reprend entre les royaumes
de France et d'Angleterre, il s'engagera en Italie, au service du pape,
afin de ne pas avoir à choisir entre les deux suzerains qu'il respecte.
Traité d'aide et d'assistance entre Enguerrand et Etienne de Montbéliard.
La première attaque pourrait se faire sur le Sundgau
Au retour de cette guerre contre les Visconti, le Sire de Coucy reprit
l'affaire de la succession autrichienne. En 1368, il arrive à convaincre
le lieutenant de l'empereur Charles IV, le duc du Brabant, du bien-fondé
de ses réclamations. En même temps il commence à rassembler
en Bourgogne une armée de mercenaires: Anglais, Normands, Bretons
et Picards. Allié du comte Etienne de Montbéliard, lui-même
ennemi des ducs d'Autriche, Enguerrand VII pourrait donc faire passer ses
troupes sur ce territoire afin de pénétrer dans le Sundgau.
Dès juillet 1368, son armée est prête à
entrer en campagne. Le Sire de Coucy signe alors un traité d'aide
et d'assistance avec Etienne de Montbéliard; traité qui sera
solennellement ratifié le 19 septembre de la même année.
Et puis l'affaire s'enlise une fois de plus. Les ducs d'Autriche ne
restent pas inactifs, ils suscitent de nouveaux ennemis à Etienne
de Montbéliard afin de priver Enguerrand de son meilleur soutien.
S'étant assurés de l'aide des villes de Neufchâtel
(Burgundisch Neuenburg) et de Bâle, les Autrichiens marchent
sur Héricourt qu'ils revendiquent d'ailleurs comme héritage.
Bâle fournira à cette occasion une aide matérielle
impressionnante en construisant un trébuchet géant et autres
engins de siège. Les pièces du trébuchet furent chargées
sur vingt-quatre chariots et il ne fallut pas moins de 144 chevaux pour
les tirer. Et le 9 août 1369, le château de Héricourt
est pris.
Le 21 août, les Habsbourg cèdent leur prise de guerre
à Thiébaud VII, comte de Neufchâtel, l'ennemi juré
d'Etienne de Montbéliard. Par cette transaction les Habsbourg mettent
face à face deux rivaux, du coup Etienne aura d'autres soucis que
d'aider Enguerrand.
Le Sire de Coucy qui avait rassemblé avec peine son armée
ne renonça pas à son entreprise. Alors que le gros de ses
contingents restait en réserve pour soutenir éventuellement
Etienne de Montbéliard, Enguerrand prit la tête d'une colonne
de cavalerie et entra dans la vallée de Masevaux. Le 23 septembre
1369, il adresse, depuis la ville de Masevaux, un courrier aux villes de
Colmar et Strasbourg pour leur expliquer ses droits légitimes remontant
au duc Léopold d'Autriche, son grand-père maternel. On ne
possède nulle trace d'une éventuelle réponse des villes,
sans doute se gardèrent-elles de prendre position dans ce conflit.
De toutes façons l'entreprise se révélait coûteuse
pour Engerrand. Il sollicita et obtint de son allié Etienne de Montbéliard
un prêt de 21 000 livres qu'il s'engageait à rembourser sur
ses futures conquêtes.
La guerre avec le comte de Neufchâtel accaparait totalement le
comte de Montbéliard. Enguerrand comprit qu'il manquerait de logistique
arrière et renonça à lancer son opération.
II se retira sur ses terres espérant trouver une occasion meilleure.
En septembre 1374, Bâle lance un appel au secours les «Wahlen»
préparent une attaque contre la ville
Cinq années vont passer sans que l'Alsace ne s'inquiète davantage
de cette affaire d'héritage. Brusquement, datée du 4 septembre
1374, une lettre de la ville de Bâle arrive à Strasbourg.
Tout en rappelant les liens étroits d'amitié qui unissent
les deux cités, le magistrat de Bâle annonce que des nouvelles
alarmantes viennent de Lorraine et font état d'une concentration
de troupes anglaises (Wahlen) qui n'auraient d'autre but que l'attaque
contre Bâle. La cité suisse sollicitait l'envoi d'urgence
d'un secours armé1 . Strasbourg répondra
favorablement à cet appel en dépêchant du secours,
mais comme rien ne se passa, le contingent strasbourgeois s'en revint et
une querelle bassement matérielle s'en suivra. Strasbourg réclame
en effet à Bâle le paiement d'une indemnité de «frais
de guerre» qui couvrirait la moitié des dépenses
engagées dans cette expédition!
La rumeur allait malheureusement se confirmer par la suite. Les renseignements
divulgués par Bâle étaient simplement prématurés.
Le Sire de Coucy était effectivement en pleines préparatives.
Depuis 1374 de nombreuses bandes de mercenaires se trouvaient sans «employeur».
Enguerrand allait profiter des circonstances pour former une nouvelle armée.
Le roi de France, Charles V, lui versa généreusement une
aide financière de 40 000 livres avec le secret espoir de voir le
royaume de France débarrassé d'une partie au moins de ces
bandes de maraudeurs.
Pendant près d'une année, le Sire de Coucy prépara
l'expédition. Son plan était simple: avec une armée
importante rassemblée en Lorraine, il déboucherait en Basse-Alsace,
semant la crainte et la terreur. Puis il diviserait ses forces en deux
colonnes. L'une franchirait le Rhin et remonterait le fleuve sur la rive
droite; l'autre resterait sur la rive gauche. Avec ce mouvement de tenaille,
il marcherait vers les terres des Habsbourg, aussi bien le Brisgau que
le Sundgau. Des négociations devaient logiquement suivre, Enguerrand
étant bien décidé à occuper ces terres jusqu'à
ce que ses droits soient reconnus.
Plus de 15 000 mercenaires sont rassemblés, la région de
Metz est pillée et rançonnée
Le 31 août 1375, le Sire de Coucy adressa depuis Paris une nouvelle
missive à la ville de Strasbourg. Il explique à la cité
qu'il ne revendique que son droit; l'héritage de sa mère!
Il annonce qu'il est prêt à se mettre en campagne et souhaite
que Strasbourg considère sa cause avec bienvaillance. Il ajoute
que le lieutenant de l'empereur, le duc du Brabant, lui est favorable2
. Moins d'un mois plus tard, le 24 septembre, nouveau message -également
adressé à d'autres états alsaciens- pour expliquer
les motifs qui animent le Sire de Coucy: la légitimité de
ses droits. Il avait d'ailleurs tenté une ultime démarche
auprès des ducs d'Autriche. Peine perdue, la lettre resta sans réponse.
Tout au long des mois d'août et de septembre, les bandes de mercenaires
et de routiers se rassemblèrent autour de Metz. Les maraudeurs commencèrent
par piller la contrée. Fin septembre on compta 5 000 lances, 6 000
archers et arbalétriers et 4 000 routiers. Autour de ces soldats
aguerris s'était aglutinée une armée de pillards et
maraudeurs de la pire espèce. Certes, ils étaient mal armés,
mais personne ne pouvait les contrôler.
La ville de Metz, afin de se débarasser de cette engence, préféra
payer une forte «indemnité»; en fait une
rançon de 35 000 livres avec l'espoir de voir les «Anglais»
quitter la Lorraine. Metz s'était déjà sauvé
de la même façon en 1365.
Et l'impressionnante armée du Sire de Coucy se mit en mouvement.
Aussitôt les messages affluèrent à Strasbourg. De toutes
parts les villes et états signalèrent l'imminence du danger:
les Anglais marchaient bel et bien en direction de la Basse-Alsace!
Les premiers éléments ennemis s'approchent des passages vosgiens;
l'alerte est générale en Alsace
D'un peu partout arrivent les nouvelles alarmantes. Bâle, le ler
octobre, exprime à nouveau son inquiétude. On dit, chez
nous, que les Anglais et autres gens (Engelschen und gesellschaft) sont
entrés dans le pays et qu'ils se rassemblent autour de Haguenau.
Le magistrat de la cité suisse souhaite que Strasbourg lui fournisse
des renseignements sur les intentions de ces «gens», sur leurs
faits et gestes, de jour comme de nuit3.
Le lendemain, c'est la ville de Brisach qui s'alarme et écrit: Où
se trouvent les Anglais, que veulent-ils? Le 3 octobre, voici Worms
qui annonce: Nous avons appris que les Anglais (Engellendere) sont rassemblés
autour de Marsal, dans les terres de l'évêque de Metz avec
30 000 hommes et plus, ils attendent la venue du Sire de Coucy. Dès
que celui-ci aura rejoint l'armée, celle-ci se mettra en route pour
gagner l'Alsace par Saverne et marcher contre le duc d'Autriche4.
Les habitants de Strasbourg sont évidemment inquiets. Le 7 septembre
ils avaient déjà sollicité l'aide militaire de Berne
et essuyé un refus poli.
Le 5 octobre 1375, les premiers éléments de l'armée
ennemie franchissent le col de Saverne et descendent en Alsace. Voici ce
que nous rapporte la chronique des dominicains de Guebwiller (publiée
par Mossmann, 1844); nous donnons la traduction française du texte:Vendredi
après la Saint-Michel, les Anglais et Français (surnommés
la soi-disant société anglaise) revinrent en Alsace avec
une grande force et nombre de mauvaises gens en passant par le col de Saverne.
Ils avaient avec eux 6 000 cuirassiers et on les estime à 60 000
hommes. Leur chef est un britannique appelé le Sire de Coucy. Au
cours de leur première invasion ils incendièrent nombre de
villages, menacèrent de brûler tout le pays là où
on ne leur proposait pas d'argent ou des biens. Ils exigèrent 60
000 florins, 60 ballots de draps brodés d'or, et le même nombre
d'étalons. Mais on leur refusa globalement le tout. Là-dessus
ils furent si chagrins qu'ils se mirent à piller et à rançonner
ce qu'ils purent trouver. Avec les femmes ils se conduisirent de si cruelle
manière qu'il est impossible de décrire ces excès.
S'ils capturaient quelqu'un, il leur fallait payer une forte rançon;
les riches étaient estimés en argent et en chevaux, ou en
habits en soie; les pauvres en fer à cheval, clous, souliers et
autres nécessités; ceux qui ne donnèrent pas durent
donner leur tête. Les garçons étaient retenus comme
palefreniers ou valets. Nombre d'églises et de couvents furent incendiés.
Les moniales de Schönensteinbach prirent à nouveau la fuite,
elles furent dispersées comme des moutons; le couvent transformé
en désert de telle façon que plus personne ne pouvait y demeurer.
Enfin ils se remirent en marche le soir de la Sainte-Catherine et passèrent
à côté de Bâle en direction du Hauenstein.
Enguerrand de Coucy se trouvait encore à Paris, il ne rejoindra
ses troupes que plus tard. Celles-ci sont d'ailleurs si nombreuses qu'elles
doivent se diviser en plusieurs contingents afin d'espérer pouvoir
se ravitailler. Ces bandes ne pensent qu'à une chose piller et faire
du butin. Les «Grands Bretons» vont mettre le pays à
sac.
À Haguenau, siège de la Landvogtei impériale,
les portes sont fermées, la ville est en état de siège
permanent, elle craint une attaque de front. Mais les Anglais ne disposent
pas des engins de siège nécessaires pour réduire les
villes bien défendues, ils ne se hasardent donc pas contre Haguenau,
mais pillent les villages sans défense. Par précaution les
paysans avaient mis leurs biens à l'abri dans les cités.
Les bandes anglaises peuvent être estimées à 30
000 hommes environ, elles bloquèrent très vite toutes les
routes, interdisant le commerce et les échanges. Pour se déplacer
tout voyageur devait acheter un sauf-conduit
aux Anglais. Brunon de Ribeaupierre, pour citer un exemple, se fit établir
un tel document le 19 octobre par Enguerrand lui-même. Le Sire de
Coucy signa le sauf-conduit: Inguerranus, magni Lupoldi ducis Austrie
filius.
Le sauf-conduit garantira la vie et les biens de Brunon jusqu'au 11
novembre5 . À l'image de Brunon,
tous ceux qui devaient voyager achetaient de telles protections, ceux qui
n'étaient pas munis de documents obtenus évidemment contre
versement de fortes sommes, étaient proprement rançonnés!
Alerte en pleine procession à Strasbourg; les Anglais font étalage
de leurs forces sous les murs de la ville
Progressivement les Anglais se rapprochent de Strasbourg. Dans la région
de Marlenheim ils commirent les pires excès. Poussés à
bout, les paysans de la contrée décidèrent d'attaquer
une bande isolée. Mal leur en prit, les mercenaires étaient
gens de guerre expérimentés, ils écrasèrent
la troupe paysanne et en firent un véritable carnage. Les rustauds
laissèrent plus de 400 morts sur le terrain, nombreux furent ceux
qui, capturés, seront rançonnés.
Pendant ce temps Strasbourg cherchait, à travers une correspondance
très active, à obtenir de l'aide des villes rhénanes.
Le 18 octobre, la grande cité connut sa première alerte.
Ce jour-là se déroulait la grande procession d'action
de grâce instaurée depuis 1356, année où un
violent tremblement de terre avait ravagé l'Alsace. Strasbourg avait
échappé au désastre et le magistrat décida
de remercier le ciel par une procession. Celle-ci tournait en général
autour du quartier de la cathédrale. Brusquement les guetteurs des
tours aperçurent une importante bande d'Anglais qui se déplaçait
de Mundolsheim vers le sud, passant près de la «Ketzergrub».
La «Mordglocke» (le tocsin) sonna à toute volée,
appelant les hommes aux armes. Les enceintes furent vite occupées
et quelques cavaliers strasbourgeois se hasardèrent même au-dehors
pour suivre, à distance respectable, la marche de l'ennemi. D'aucuns
se rapprochèrent finalement des Anglais et échangèrent
même quelques propos. Tout incident fut évité.
L'inquiétude resta entière à Strasbourg. Les nouvelles
qui arrivaient en ville faisaient état des coups de main des Anglais.
Ils avaient même pris le château de Lutzelburg, au pied du
Mont Sainte-Odile6. Ceci montrait à
l'évidence qu'une place, même forte, mais mal défendue,
pouvait devenir la proie des envahisseurs.
Les chroniques mentionnent pour la première fois l'usage d'armes
à feu à Strasbourg
Pour la première fois dans notre histoire régionale, les
chroniques font état d'armes à feu qui furent installées
sur les remparts de la ville, sans doute des «traits
à poudre». La ville fit également élever
des tours de guet en avant des enceintes, afin d'avoir un champ de vision
plus vaste. Par ailleurs des mesures furent prises pour pouvoir incendier,
rapidement, les édifices situés en dehors des enceintes et
qui auraient pu servir à l'ennemi. Des fagots et de la paille furent
entassés contre les bâtiments de l'hôpital et du couvent
de la Montagne-Verte.
Les Anglais ne se hasardèrent pas à lancer une action
contre la ville, ils continuèrent à écumer le pays,
s'emparant notamment par surprise de la petite cité fortifiée
de Wangen.
Ils y commirent des actes inqualifiables: viols, meurtres, pillages.
Plusieurs enfants furent également victimes de la soldatesque. Un
peu partout la psychose d'une trahison qui livrerait les cités à
l'Anglais créait un effroyable climat de suspicion. À Brumath,
deux frippons accusés de complicité avec l'envahisseur furent
roués vifs7.
Les chefs des bandes anglaises menacèrent d'ailleurs le pays
des pires exactions en cas de refus du paiement d'une importante indemnité
de guerre fixée à 60 000 florins, 60 ballots de draps brodés
d'or et 60 étalons. Strasbourg refusa tout net, mais les villes
de la toute jeune décapole se déclarèrent prêtes
à verser 3 000 florins sous condition que les troupes s'en aillent
sur l'heure!
Pendant ce temps les tractations reprirent entre le Sire de Coucy et
les ducs d'Autriche. Le 26 octobre 1375, une entente d'un jour est signée
entre le duc Léopold d'Autriche et Enguerrand. Ceci devant permettre
l'échange de courriers8 .
Par ailleurs les missives continuent d'affluer à Strasbourg.
Bâle demande le 29 octobre des nouvelles sur la situation alors que
le 319 le comte palatin du Rhin Etienne
alerte le magistrat de Strasbourg: des informations secrètes font
état d'une manoeuvre de diversion des Anglais; ceux-ci feraient
semblant de quitter les rives du Rhin, mais reviendraient brusquement de
nuit pour lancer l'assaut contre les faubourgs de la ville. Le 6 novembre,
l'évêque Frédéric de Blankenheim, en résidence
à Saverne, alerte Strasbourg10 et
apprend au magistrat que le Sire de Coucy
(von Kussin) et les autres
hauts seigneurs, chefs de l'expédition anglaise, se trouvent encore
à Mousson où ils rassemblent d'autres contingents. Il semble
nécessaire, explique l'évêque, d'engager des mercenaires
et de renforcer les garnisons des châteaux.
L'indiscipline des troupes, l'arrivée de l'hiver, forcent Enguerrand
à marcher vers les terres habsbourgeoises
Finalement Enguerrand de Coucy rejoignait son armée en novembre.
Lui, portant le titre de maréchal de France, se rendait bien compte
que ses troupes si nombreuses allaient rencontrer la mauvaise saison et
qu'il lui fallait trouver des quartiers d'hiver. Il était clair
que les ducs d'Autriche ne semblaient pas vouloir poursuivre les contacts
et que seule une attaque des domaines des Habsbourg pourrait conduire aux
négociations espérées. Enguerrand accepta donc la
proposition des villes de la décapole et les Anglais commencèrent
leur mouvement vers le sud à partir du 25 novembre. La décision
devenait d'autant plus urgente que la discipline n'était plus respectée
dans cette armée hétéroclite, les capitaines furent
même obligés d'ordonner plusieurs exécutions de pillards,
cela n'empêcha pas des cas de rébellion. Il fallait à
tout prix reprendre les troupes en main et les conduire au combat.
Curieusement, la présence n'avait pas mis fin aux discussions
entre Bâle et Strasbourg au sujet des arriérés financiers
découlant de l'envoi destroupes strasbourgeoises à Bâle...
En pénétrant dans les territoires autrichiens de Haute-Alsace,
les Anglais rencontrèrent un désert. Bien à l'abri
derrière les murs de sa ville de Brisach, Léopold d'Autriche
avait ordonné la politique de la terre brûlée: villages
détruits, récoltes disparues...
Lupold, duc d'Autriche, donna conseil que toutes les villes fussent
bien munies, et quand faist brusler tous les villages par le pays d'Alsace,
iusques en Hegnau, coupper tous les arbres fruitiers et piller tout ce
qui estoit sur les champs, afin que les ennemys ne peussent rien trouver
pour vivre ne pour habiter11
Si la population se trouvait ainsi précipitée dans la
misère, les Anglais se voyaient contraints d'accélérer
leur marche vers les cantons suisses où ils pouvaient espérer
trouver l'approvisionnement nécessaire.
Léopold alerta évidemment les principales villes suisses:
Berne, Zurich, Soleure, Lucerne. Il sollicita leur aide, leur demandant
de former un front uni face à l'envahisseur. Les Confédérés
se réunirent à Waldstetten pour discuter de cette opportunité
de s'allier à l'ennemi de hier, à savoir à Léopold.
Le canton de Schwitz refusa tout net, rappelant au duc qu'il était
leur principal ennemi puisqu'il cherchait sans cesse à ravir les
libertés acquises. Et le canton pesa de tout son poids dans les
décisions d'alliance des cantons d'Uri, Unterwald et Lucerne afin
qu'ils refusent le marché du duc. Finalement Berne et Zurich acceptèrent
de nouer des alliances avec Léopold et ceci pour douze années,
exigeant toutefois que le duc défende lui-même l'Aargovie
et ne compte pas sur l'aide des suisses dans ce cas précis.
Les Anglais s'ouvrent le passage du Hauenstein, déferlent dans la
vallée de l'Aar et marchent sur Nidau
Au début du mois de décembre, les bandes anglaises maraudaient
dans la région de Bâle. Dès le 2 du même mois
les premiers éléments anglais passaient sous les murs de
la ville et poursuivaient leur marche en direction de Liesthal (und
schlugent sich nider in die dörffer umb Liesthal). Non sans angoisse,
le magistrat de la ville observait les 3 et 4 décembre ce spectaculaire
défilé de milliers d'hommes marchant dans la même direction.
Les Anglais passèrent à moins de deux longueurs de tir d'arbalète
(bi zwein arnbrotschutzen).
Les éclaireurs apportaient, d'heure en heure, les renseignements.
Le 5 décembre, l'avant-garde ennemie, suivant la vieille route romaine,
arrivait au pied du Hagberg. Là le château de Waldenburg fit
mine de résister. Les Anglais lancèrent assaut sur assaut
et la quatrième vague enleva la place, tuant les douze valets du
seigneur de Nidau qui défendaient la place12.
Les cantons suisses savent maintenant que les troupes d'Enguerrand
marchent en direction de la vallée de l'Aar. L'ennemi à d'ailleurs
reçu de nouveaux renforts longtemps rassemblés dans la seigneurie
de Montbéliard et commandés par Jean de Vienne. Au passage
ces troupes ont pillé Lucelle. Il semble donc qu'Enguerrand soit
décidé de rester fidèle à son ancienne alliance
avec Etienne de Montbéliard et qu'il se tournera contre le comte
de Nidau, allié des Autrichiens et du comte de Neufchâtel.
Waldenburg enlevé, les troupes anglaises peuvent franchir le
col du Hauenstein et descendre dans la vallée de l'Aar. Là
les troupes, toujours en proie aux pires difficultés pour trouver
suffisamment de vivres pour près de 30 000 hommes, se divisent en
deux armées. L'une poursuivra sa marche vers le sud, direction St.
Urban et Willisau; l'autre marchera vers l'ouest, sur Soleure et Nidau.
Enguerrand installera ses quartiers à St. Urban. L'hiver est
arrivé et interdit les marches trop longues, enfin l'approvisionnement
pose de plus en plus de difficultés. Les «Guckler» -c'est
ainsi que les Suisses surnomment les Anglais à cause de leur casque
percé de deux, minces fentes à hauteur des yeux par lesquels
ils regardent (gucken)- sont obligés à la mobilité
constante tout en se divisant en petits contingents toujours à la
recherche de vivres ou fourrages. Le pays est proprement 'pillé,
mais la situation est défavorable à l'ennemi fractionné
en de multiples bandes sans cesse harcelées par les Suisses.
Deux grandes directions se précisent toutefois. La branche sud
cherche à s'approcher de Lucerne. Les «Guckler» marchent
sur Fridenau, Altreu, Willisau. L'armée de l'ouest remonte la vallée
de l'Aar, passe à Hertzogen-Buchsee et pousse jusqu'au couvent de
Frauenbrunn. Cette armée s'est encore divisée en deux corps,
le second passant par le Leberberg pour assiéger Büren, une
ville qui appartient au comte Rodolphe de Nidau qui, cette fois, est obligé
d'engager le combat. Il sera vaincu et trouvera la mort dans la bataille.
La tradition ajoute: ayant mis la tête hors d'une fenêtre
du château (de Büren), il fut tué par un trait de flèche.
Fort de cette victoire, les Anglais poursuivent leur marche sur Gotstatt
et l'Inthal. Tout le pays entre Neufchâtel et Zurich ressemble bientôt
à un désert et la chronique suisse parle de la famine qui
s'installa alors qu'un froid terrible s'abattait sur la région,
faisant sortir des hordes de loups des bois.
La situation ne pouvait s'éterniser, les cantons se voyaient
forcer d'intervenir plus énergiquement.
Premiers revers anglais, les Suisses placés en embuscade massacrent
un contingent qui ramenait un important butin à Büttisholz
C'est le corps d'armée sud qui allait essuyer le premier revers.
À l'est de Willisau, un contingent de 3 000 Anglais s'était
installé autour et dans Büttisholz, allant quotidiennement
marauder. Près de 600 Suisses se placèrent en embuscade et
réussirent à surprendre les soldats lors d'une scène
de pillage. Plus de 300 Anglais restèrent sur le carreau. Le butin
fut important et plusieurs dizaines de «Guckler» qui s'étaient
réfugiés dans une église furent brûlés
vifs avec le bâtiment. Le lieu de ce combat est encore aujourd'hui
appelé «Engländerhügel».
Ce succès des Suisses allait redonner du courage aux Confédérés.
Les Bernois se mirent en ordre de bataille, parés pour affronter
l'une des armées ennemies. Le Sire de Thorberg les raisonna, leur
expliquant qu'une bataille en rase campagne ne pourrait être que
favorable aux Anglais. Il fut donc décidé de poursuivre le
harcèlement des petits contingents ennemis.
Les Anglais avaient installé leur état-major au couvent
de Frauenbrunn. Dans la nuit du 27 décembre, les Bernois sortirent
de leur ville et sous le commandernent d'Ulrich de Bubenberg s'approchèrent
du camp du chef gallois Johann Griffith où logeaient trois cents
chevaliers, la fleur de cette armée. À minuit pile, les Bernois
se lancèrent à l'assaut, surprenant les Anglais dans leur
sommeil. Ce fut un terrible carnage, le feu se déclara et bientôt
les bâtiments furent environnés de flammes. Johann Griffith
parvint à se sauver, mais ses compagnons furent pratiquement exterminés.
Les Bernois venaient de remporter une grande victoire. Les chiffres des
pertes anglaises varient en fonction des sources, de 300 à 800 hommes.
Ce qui est plus sûr, c'est le succès des Suisses qui ne comptaient
que de légères pertes. De plus, ils firent un énorme
butin. Ils ne furent d'ailleurs pas capable de tout emporter. Plusieurs
Bernois, trop chargés ou attardés à piller les ruines
du couvent, furent surpris à leur tour par l'arrivée de renforts
anglais qui les massacrèrent.
Les mauvaises nouvelles continuaient d'affluer à St. Urban.
Enguerrand se rendait bien compte qu'il s'était empêtré
dans une guerre contre les Suisses et que le duc Léopold y trouvait
une certaine satisfaction. On suppose que des négociations secrètes
furent ouvertes. En attendant, Coucy ordonna le repli. Ses troupes souffraient
de la faim et du froid, il fallait trouver d'autres régions pour
assurer la subsistance.
En se repliant sur le Sundgau, les Anglais saccagent la région;
Altkirch assiégé est sauvé par un miracle
Par la même route qu'ils étaient arrivés, les Anglais
refluèrent aux premiers jours de janvier. À nouveau ils contournèrent
Bâle, mais cette fois se répandirent à travers le Sundgau.
Mulhouse se mit en état de défense, collectant des aides
financières pour mieux s'armer.
On ne connaît pas avec certitude le chemin de repli des Anglais
en Alsace. En comparant les rares renseignements et sources13,
force est de constater que les troupes d'Enguerrand ont contourné
Mulhouse par le sud, empruntant l'axe Bâle-Belfort. Il est clair
que cette masse d'hommes en mouvement a largement écumé le
pays le long de cette voie de repli et sur une largeur variant de 5 à
10 km. Altkirch formait pratiquement le seul point fortifié sur
ce passage. Les Anglais ont donc buté sur cet obstacle et mis le
siège à la ville qui s'était préparée
à ce choc, engageant deux chefs de guerre de renom, dont Henri de
Morimont, commandant des troupes de la ville de Fribourg. Là encore
le manque de matériel de siège défavorisa l'entreprise
des hommes d'Enguerrand, par ailleurs la résistance de la ville
fut sans doute vive. Si nous en croyons la tradition, c'est un phénomène
météorologique qui sauva la ville. Les Anglais préparaient
dans la nuit de la Chandeleure une attaque décisive. Les défenseurs
étaient en prières et pensaient leur dernière heure
venue. Soudain le ciel s'embrasa, une grande lueur se répandit sur
la ville. Terrorisés, les assaillants cessèrent leurs attaques
et se replièrent14 .
Henri de Morimont, ainsi que le chevalier Frédéric de
Burnkirch et le boulanger Henri Schuler avaient payé de leur vie
cette victoire. Mais le phénomène qui avait sauvé
la cité reste inexpliqué. S'agit-il du passage d'une comète?
À partir d'Altkirch l'armée d'Enguerrand se scinda en
deux branches. L'une gagna directement Belfort et ravagea sur son passage
les villages; même Dannemarie fut pillé et détruit.
Le gros des contingents remonta vers le nord pour emprunter la route commerciale
«des Flandres» passant par Thann et Saint-Amarin, franchissant
les Vosges au col de Bussang. Il est facile de suivre la progression de
cette armée qui est signalée par les pillages et destructions.
Là encore les soldats maraudent à gauche et à droite
de l'axe de marche. Il suffit de dresser le bilan des villages pour voir
se dessiner la route des «Guckler».
Les Anglais continuent d'utiliser leurs armes classiques en cherchant
à intimider les villes fortifiées; parfois ils lancent quelques
attaques. À Cernay, les mercenaires arrivent à escalader
les murs et déferlent à travers la cité. Les défenses
de la ville étaient trop faibles pour résister aux soldats
pillards. Les hommes d'Enguerrand dévastent d'ailleurs toute cette
contrée et le village d'Erbenheim, entre Aspach et Cernay, sera
rayé de la carte. Dans un rayon d'une dizaine de kilomètres
autour de Cernay aucun village n'échappe au désastre.
À Thann, les Anglais rencontrent une ville en état de
défense. Ils ne peuvent s'en emparer, mais dévastent les
faubourgs avec le couvent des cordeliers, ainsi que Vieux-Thann. L'avant-garde
s'engage alors dans la vallée de Saint-Amarin où les exactions
resteront longtemps gravés dans la mémoire des survivants.
Une route tracée par les pillages et incendies; ni villes, ni couvents
n'échappent au désastre!
Pendant ce temps, et toujours au mois de février 1376, un contingent
anglais poursuit sa route vers le nord en longeant le piémont vosgien.
Sur leur route ils pillent et brûlent Uffholtz, puis touchent
le territoire de la puissante abbaye de Murbach en arrivant sous les murs
de Wattwiller. Ce bourg forme alors une position avancée de l'abbaye:
la porte de son territoire au sud! Wattwiller est fortifié et ses
habitants sont bien décidés à se défendre.
La première attaque anglaise est repoussée. L'ennemi se regroupe
un peu plus loin. Pendant ce répit les habitants entassent au sommet
des remparts des masses de cailloux et pierres de jet. Et la charge sera
trop lourde pour les murs, une partie des enceintes s'écroule et
ouvre une brèche. En toute hâte on cherche à colmater
l'ouverture, mais c'est déjà trop tard, l'ennemi s'est aperçu
de l'incident et charge. Ce sera une effroyable tuerie; pas moins d'une
centaine d'habitants de la petite ville périssent et la cité
sera mise à sac. Elle servira, dans les jours qui suivent, de base
opérationnelle aux Anglais. Leur oeuvre fut désastreuse.
Ainsi fut rayé de la carte le village d'Alschwiller près
de Soultz.
Sur la route des envahisseurs se dresse ensuite Guebwiller, la cité
capitale des abbés de Murbach. L'abbé en titre, Jean Schultheiss,
après le désastre de Wattwiller, a rassemblé toutes
ses forces dans la cité qui a formé le dernier rempart devant
l'abbaye elle-même.
La tradition nous rapporte que l'abbé, sachant que l'ennemi
avait envoyé des éclaireurs sur les hauteurs afin de scruter
les défenses de la cité, avait demandé à toute
la population de revêtir armes et armures et de déambuler
sans cesse à travers les rues de la cité. Ainsi des mouvements
incessants firent croire à l'ennemi que Guebwiller était
devenu une ville-garnison avec des défenseurs en surnombre. Et le
stratagème réussit, les Anglais, impressionnés, renoncèrent
à attaquer la ville. Ils cherchèrent des proies plus faciles
et continuèrent à dévaster la région jusqu'à
Rouffach. Puis ils poussèrent une pointe jusqu'à Gueberschwihr
qui sera ravagé. Les châteaux des environs: Schrankenfels,
Herrenfluh et Hertenfels (un château fort au sud-est de Gueberschwihr)
furent pris, pillés et incendiés.
Il semble que l'avance anglaise se soit arrêtée ici et
que progressivement les mercenaires se replièrent pour franchir
les Vosges par la vallée de Saint-Amarin.
Le pays mettra longtemps à se relever de cette seconde incursion
anglaise. Nous en voulons pour preuve la reconstruction des églises
de Heidwiller, Morschwiller et Soppe-le-Haut qui, détruites en 1376,
ne seront relevées qu'en 1470 pour la première, 1469 pour
les deux autres, soit presque un siècle après l'invasion!
Plusieurs abbayes et couvents furent également la proie des
pillards et quelques trésors irrémédiablement perdus.
Ainsi la tradition rapporte que le couvent de Saint-Marx, près de
Gueberschwihr, fut pillé. C'est ainsi que le reliquaire contenant
la griffe du dragon que saint Himère aurait rapportéee d'un
pèlerinage en Terre Sainte, fut volé15.
Enguerrand de Coucy donna finalement congé à ses troupes.
La campagne n'aura été, pour lui, qu'une succession de coups
de mains, de rapines, de revers. II trouvera finalement une maigre consolation
avec les ducs d'Autriche qui acceptèrent de lui laisser les revenus
des seigneuries de Nidau et Büren. L'Autriche annexait en effet ces
terres puisque le comte de Nidau, mort au siège de Büren, ne
laissait pas de mâle. Enguerrand de Coucy touchera les revenus de
ces terres pendant une dizaine d'années, jusqu'au jour où
la ville de Berne poussa son expansion jusqu'à Nidau et Büren
qui sont alors intégrés à son territoire.
La fin des antagonistes Enguerrand meurt en captivité; Léopold,
duc d'Autriche, sera tué par les Suisses à la bataille de
Sempach
Enguerrand retrouvera de hautes charges auprès du roi de France.
Enfin, sur la sollicitation du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, Enguerrand
accompagna en 1396 Jean sans Peur, comte de Nevers, dans la croisade contre
les Turcs et l'armée du sultan Bajazet II qui menaçait les
terres chrétiennes. Après quelques succès initiaux,
l'armée chrétienne fut vaincue la même année
à Nicopolis (Bulgarie), où Jean acquit son surnom de
«sans peur»; le Sire de Coucy se trouva parmi les nombreux
prisonniers faits par les troupes du sultan. Presque tous retrouvèrent
la liberté, mais Enguerrand mourut au cours de sa captivité,
le 18 février 1397. Son coeur fut seul ramené en France et
déposé au monastère des Célestins de Villeneuve
près de Nogent. Quant au duc Léopold d'Autriche, il trouva
la mort, le 9 juillet 1386, à la bataille de
Sempach.
PETIT LEXIQUE
alleux les biens allodiaux constituaient
la propriété pleine et entière du seigneur. Sur ces
biens il n'était redevable d'aucune redevance. C'est l'inverse d'un
fief qui est un bien donné en "location" par un seigneur-propriétaire
à un seigneur-locataire. Ce dernier aura des comptes à rendre
au propriétaire allodial
douaire il était d'usage, au Moyen
Âge, que l'époux assure à sa femme un certain revenu
si jamais il venait à mourir avant elle; c'est ce que l'on nomme
le douaire. Ces revenus provenaient évidemment de la gestion de
terres et comprenaient en général un ou plusieurs châteaux
pour les familles importantes. La veuve possédait alors sa résidence
personnelle que les enfants ne pouvaient revendiquer. Cela suscitait évidemment
des convoitises et très souvent la douairière trouvait vite
un époux peut-être autant épris des biens que de la
dame
quenouille le droit de quenouille est
le droit des femmes. Un seigneur ne laissant pas d'héritier mâle
cherchait parfois à faire bénéficier ses filles de
la succession, c'est ce que l'on nomme le droit de quenouille. Pour cela
il fallait obtenir l'aval d'un seigneur hiérarchiquement haut placé
qui puisse être le garant que la clause testamentaire soit respectée!
Dans le cas du seigneur de Ferrette, les garants n'étaient autres
que le pape et l'évêque de Bâle. Les Habsbourg déjouèrent
toutefois la clause en passant par le mariage
sauf-conduit il s'agit d'une lettre
de protection assurant à son possesseur la sécurité
de son déplacement. Ici, en l'occurence, les capitaines anglais
pouvaient délivrer des sauf-conduits puisque leurs bandes contrôlaient
les principales routes. Une telle lettre se monnayait évidemment.
De puissants seigneurs possédaient d'ailleurs ce droit en temps
de paix, on l'appelait: "Geleitrecht". En Basse-Alsace, les Lichtenberg
en étaient les détenteurs dans les Vosges du Nord jusqu'au
"Breitenstein". Les marchands payaient donc sagement la somme réclamée
pour bénéficier du "droit d'escorte". Ils partaient, en principe,
en toute sécurité. Les zones de protection étaient
parfaitement délimitées avec leurs "Geleitstrassen". Ce droit
de protection était source de revenus importants et entrait dans
le patrimoine familial comme n'importe quel autre péage
traits à poudre au commencement
du XIV° siècle apparaissent en Europe les bombardes, de gros
canons utilisés en cas de siège. À partir de là
toutes les armées cherchèrent à rendre cette arme
plus maniable, à en faire une arme portative. C'est en 1346 que
sont mentionnés les traits à poudre qui auraient été
utilisés pour la première fois par les Anglais à la
bataille de Crécy. Il est certain que ces armes ne devaient pas
avoir une grande portée et leur apparition avait plutôt un
effet psychologique. Strasbourg possédait sans doute l'arme à
feu bien avant la seconde invasion anglaise, mais nous n'en trouvons pas
trace dans les écrits. Metz fait usage de telles armes dès
1324 et mentionne en 1348 des maistres canonniers pour gardeir et aviseir
iceulx engins et artillerie en bon état. Nuremberg et Augsbourg
possédaient également des canons, respectivement en 1356
et 1372.
1) Chronique de Schilter-Königshoven, p. 897
2) Urkundenbuch der Stadt Strassburg, pièce
1218
3) UKBS, pièce 1219
4) UKBS, 1220
5) Rappolsteinisches Urkundenbuch, von Karl Albrecht,
1892, tome 11, pièce 131
6) Gyss, Histoire d'Obernai, p. 129
7) Strobel, Vaterländische Geschichte der Stadt
Strassburg, 1842, t. II, p. 371-379
8) UKBS, pièce 1229
9) UKBS, pièce 1231
10) UKBS, pièce 1232
11) Cosmographie universelle de Sébastien
Munster, traduction de Belle Forest
12) UKBS, pièce 1234
13) Chronique de Berler; Annales des cordeliers de
Thann
14) Notice historique sur la ville d'Altkirch, par
Charles Goutzwiller, in Revue d'Alsace 1850, p. 114-116
15) Laurent Zind, Gueberschwihr, 1989
Recherches Médiévales, n° 32 (janvier
1991)
La bataille de Sempach
Désastre pour la Chevalerie alsacienne
Sempach, 9 juillet 1386
Rudolf Rüdli
Le 9 juillet 1386 la Ligue des Cantons, les «Eidgenossen»,
inflige à Sempach, aux portes de Lucerne (Suisse), une sanglante
défaite à l'armée du duc Léopold d'Autriche
de la Maison des Habsbourg. Dans les rangs de l'armée autrichienne
combattaient ce jour là de très nombreux chevaliers alsaciens.
Ainsi, alors que pour les Suisses la victoire de Sempach symbolise encore
de nos jours la conquête de leur indépendance, dans les annales
alsaciennes l'événement marque plutôt un cuisant échec.
Une bonne quarantaine de chevaliers alsaciens y trouvèrent la mort.
À l'image de la bataille de Crécy ou de Reutlingen,
la bataille de Sempach confirme la fin de l'invincibilité de la
chevalerie. Tel le château fort supplanté au XIV° siècle
par l'essor des villes, le fantassin domine désormais les champs
de bataille, et ceci pour près de six siècles...
Les Habsbourg, dont bien des terres ancestrales se situent en Alsace,
et notamment autour de la région d'Ottmarsheim, avaient pensé,
dès 1218 (à la mort du dernier duc de Zähringen) s'approprier
la région alpine et constituer progressivement un territoire qu'ils
contrôleraient tout en réalisant la jonction entre leurs possessions
alsaciennes et celles du Tyrol. Leur politique fut assez malheureuse et
les fiers montagnards constituèrent en 1291, par une alliance entre
les gens des régions de Schwyz, Uri et Unterwald, une «Ligue
éternelle» qui s'opposa aux Habsbourg.
Les difficultés internes au duché furent exploitées
par les adversaires de la Maison d'Autriche. Les empereurs, craignant de
voir les Habsbourg relancer leurs prétentions à la couronne,
allaient soutenir la Ligue. Le duc Léopold Ier tenta
de freiner l'expansion des «Confédérés»,
mais son armée est battue en 1315 à Morgaten en Schwyz. Dès
lors les événements se précipitent. Lucerne est la
première Ville à demander son entrée dans la Ligue
qui, en 1353, compte déjà huit Cantons, les «Vieux
Cantons».
Pendant une dizaine d'années la diplomatie du duc Rodolphe IV
arrive à maintenir un équilibre précaire, mais sa
mort en 1365 remet tout en cause. Ses possessions sont partagées
en deux lots, entre Albert et Léopold. Ce dernier reçoit
les terres allant du Tyrol jusqu'au Sundgau alsacien, en passant par la
Carinthie, la Souabe, le Breisgau et les terres alsaciennes. Jeune noble,
fougueux, batailleur, dépensier, Léopold est vite en proie
à des difficultés financières. Pour renflouer sa trésorerie,
il vend la gestion de ses terres à des baillis qui font aussitôt
appel à une nouvelle levée d'impôts. Le résultat
est une flambée de colère dans les terres alpines. On fera
toutefois front commun en 1375 lorsque les troupes d'Enguerran de Coucy
envahissent l'actuel territoire suisse. Venu réclamer un hypothétique
héritage de sa mère, Enguerran se heurte aux Confédérés
qui repoussent ses mercenaires. Le duc Léopold s'est contenté,
lui, d'occuper les cités fortes et laisse à ses sujets le
soin de passer à l'offensive. Cette passivité donne aux Confédérés
un sentiment nouveau de puissance.
Léopold, pour récompenser ses sujets, sera tenu d'octroyer
de nouvelles libertés, il permettra au Canton de Zug d'accueillir
des «Ausburger», c'est-àdire que Zug pourra donner le
droit de bourgeoisie à des personnes résidant hors du Canton.
Du coup ces nouveaux protégés de Zug échappent à
la juridiction de leur seigneur. Ce privilège représentait
une grave atteinte au droit seigneurial et renforcait considérablement
le rayonnement des Cantons.
Toutefois, pour endiguer l'expansion de la Ligue, le duc commença
par dresser une ligne fortifiée face aux territoires libres. En
Argovie, où se dressait son château ancestral, «die
Habsburg» le duc fit fortifier la place de Rothenburg, accordant
de grandes franchises et libertés à ceux qui venaient s'y
installer. Plusieurs chevaliers alsaciens prirent le chemin de l'exil et
se fixèrent dans la ville dominée par le puissant château.
Parmi ces «émigrés» se trouvaient des Böcklin,
Megde, Lutishofen, etc. Rothenburg ressembla alors à une cité
spartiate où chaque habitant avait à tenir prêt son
équipement de guerre pour participer sur l'heure à la défense
de la cité.
Mais l'exemple de la Ligue et des franchises conquises suscita des
envies. Ainsi les villes Souabes se mirent sur le pied de guerre pour exiger,
elles aussi, des libertés nouvelles. De nombreuses réunions
et conférences furent tenues, la Ville de Strasbourg déploya
une activité diplomatique particulièrement intense afin de
calmer les esprits et d'éviter un embrasement général
de la vallée du Rhin. Johann von Ochsenstein, Landvogt autrichien,
prévôt de la cathédrale de Strasbourg, ainsi que Walther
von der Dicke, seigneur du Spesburg, réussirent à calmer
les esprits au début de l'année 1385 en faisant de nouvelles
propositions au nom du duc Léopold qui guerroyait en Italie et ne
pouvait se battre sur deux fronts.
La situation resta tendue. Et ce fut finalement un événement
extérieur qui déclencha le processus de guerre. La France
et l'Angleterre, plongées dans la guerre de Cent Ans, venaient de
signer une trêve. Du coup les mercenaires suisses se trouvaient sans
employeur et décidèrent de rentrer chez eux. Ils furent aussitôt
embauchés par Zurich et Lucerne qui voyaient là une occasion
unique de prendre l'offensive avec des soldats de métier. Lucerne
exigea sur ce l'autorisation de prendre des «Pfahlbürger»,
à l'image des «Ausbürger» de Zug. La Ville demanda
par ailleurs la suppression des douanes à Rothenburg, Baden, Lenzburg.
En somme, elle lançait un ultimatum au duc.
Et sans déclaration de guerre, ce qui était contraire
à toute éthique militaire, Zurich attaqua. La Ville avait
engagé un nouveau chef de guerre, l'alsacien Peter Dürr. Son
armée s'empara de Rapperswyl. Pendant ce temps les gens de Zug marchaient
et occupaient le château de Saint-André sur le lac de Zug
alors que les troupes de Lucerne enlevaient le 28 décembre 1385,
et de haute lutte, la puissante forteresse de Rothenburg qui fut immédiatement
démantelée.
Les victoires de la Ligue risquaient fort de faire basculer tous les
hésitants. La Ville de Sempach conclut un traité avec Lucerne;
les habitants de l'Entlebuch prenaient le droit de bourgeoisie à
Lucerne. En même temps la Ligue déployait sa diplomatie, élargissant
sa zone d'influence, signant des paix castrales.
Les premières réactions autrichiennes
Devant cette flambée d'attaques, les baillis (Landvögte)
autrichiens, d'Alsace jusqu'en Argovie, se mirent à rassembler une
troupe. Le 14 janvier 1386 le Landvogt Hans Truchsess commanda un raid
qui poussa jusque sous les murs de Lucerne où sept bourgeois furent
froidement poignardés. La Ville lança alors un appel général
au soulèvement. Le 24 janvier, les «Eidgenossen» pénètrent
en Argovie, détruisent plusieurs châteaux et villages, mais
sont arrêtés sous les murs de Meyenberg par une armée
autrichienne de 1 300 hommes qui les met en fuite. Mais avant de s'enfuir,
les Confédérés mettent le feu à la petite ville.
En représailles les Autrichiens attaquent et incendient Richensee,
une cité alliée de Lucerne, dont les habitants sont noyés
dans le lac. Le 9 février les Autrichiens lancent un nouveau raid
en direction de Lucerne.
Une fois de plus les Villes rhénanes cherchèrent à
éviter le pire. Une trêve fut signée, elle devait durer
jusqu'au 17 juin. Mais au lieu de chercher un arrangement, chaque camp
prépara la guerre. Le duc Léopold se montrait pourtant conciliant.
En attendant une nouvelle réunion, il accordait aux Confédérés
les terres que ceux-ci occupaient de force. Le jeune duc, estimant que
le droit était de son côté, pensait sans doute qu'il
finirait par faire triompher la raison. La chevalerie avait en effet pris
fait et cause pour lui. Encore fallait-il maintenant trouver l'argent pour
préparer une véritable armée. Léopold céda
à François de Carrare les villes de Feltre et Belluno pour
la somme de 60 000 ducats.
Lentement l'armée du duc se rassembla. Les plus prestigieux
noms de la chevalerie accoururent, se rangeant sous la bannière
autrichienne. L'Argovie devint un vaste casernement. De France arriva Jean
de Rais, seigneur de Rochefort; le Maréchal de Bourgogne; le Comte
de Nassau; le Seigneur de Ribeaupierre; le Duc de Lorraine; le Margrave
italien d'Este... Léopold arriva finalement à un arrangement
avec les Villes Souabe, isolant davantage les irréductibles Confédérés.
Ceux-ci, réunis semble-t-il le 22 juin, décidèrent
finalement la guerre, encore que la trêve fut prolongée jusqu'au
2 juillet. Ce qui n'empêcha pas les Suisses de lancer des opérations
contre les territoires limitrophes.
Fin juin le duc Léopold arrivait à Brugg. Les chevaliers
alsaciens accourus s'etaient rassemblés dans diverses villes d'Argovie
d'où ils adressèrent leurs déclarations de guerre
aux Confédérés, notamment les chevaliers de Pfirt
(Ferrette), de Nideck, Grat, Zäsingen, Hans von Masmünster, Fridrich
Cappler, Schopp Truchsess, Hans Gunther, etc. Toute cette fougueuse noblesse
était là pour l'honneur, ne négligeant pas les intérêts
financiers ou territoriaux qui pourraient découler d'une telle campagne.
Les jeunes écuyers avaient là une chance exceptionnelle d'être
frappés chevaliers et rêvaient d'actes héroïques
dans le tumulte des armes et des couleurs.
L'approche de Sempach
Et c'est dans cette ambiance de fête que l'armée autrichienne
se mit en marche vers Lucerne, la Ville qui semblait la plus déterminée
à la guerre.
Pendant que le gros de l'armée se portait sur Zofingen, l'aile
droite avait pour mission d'assurer sa couverture face à Berne dont
on ne connaissait pas exactement les intentions. Il fut ainsi décidé,
après tractations, de s'emparer de Willisau. La Ville fut pillée
et incendiée. Puis l'armée continua sa route en direction
de Sursee.
Johann von Ochsenstein, dont les ruines du château ancestral
dominent le Haberacker au-dessus de Rheinhardsmunster, avait été
nommé commandant en chef avec Johann Truchsess von Walburg. Le seigneur
d'Ochsenstein s'était déjà illustré dans plusieurs
conflits locaux. C'était un homme dans la force de l'âge,
mais sans véritable expérience militaire. Sa parenté
avec le duc Léopold avait été un des facteurs déterminants
dans sa nomination.
Le dimanche 8 juillet, aux sons de la musique, le duc prit ses quartiers
dans la Ville de Sursee. La cité lui était totalement acquise
et l'armée s'installa tout autour. Aux dernières nouvelles
l'armée des Confédérés se trouvait encore sous
les murs de Zurich où elle pensait rencontrer les Autrichiens. Rien
ne semblait donc devoir empêcher le duc de s'approcher de Lucerne.
Le lundi 9 juillet, au petit matin, Léopold se mit en route
pour la dernière étape.
La suite des événements reste toutefois confuse. Nous
ne disposons d'aucun témoignage direct; l'historien doit se référer
à des textes rédigés par des chroniqueurs étrangers
à la bataille et à des textes écrits bien plus tard.
L'une des principales sources, peut-être la plus fidèle, nous
vient du chroniqueur alsacien Jakob Twinger von Königshoven. Il était
sans doute un employé de la chancellerie et rédigea son texte
à la suite de divers témoignages recueillis. Le Strasbourgeois
ne peut pourtant pas être taxé de partialité. II ne
portait guère la Maison des Habsbourg dans son coeur, il penchait
bien davantage vers les Confédérés. Son récit
montre ainsi des emprunts faits à d'autres comptes-rendus de bataille
qu'il rapporte de la même façon. On ne peut donc pas dire
que son texte soit fidèle à l'événement, néanmoins
la plupart des historiens de la bataille font référence à
son travail.
Revenons donc au déroulement de la journée du 9 juillet.
La cavalerie forme l'avant-garde sous la conduite du chevalier Rutschmann
von Reinach. Elle se dirige droit sur Sempach en longeant la rive du lac.
Pendant ce temps le gros de l'armée se scinde en deux colonnes;
l'une emprunte la «moyenne côte»; l'autre marche sur
les hauteurs. L'arrière-garde suit sous le commandement de Reinhard
von Wähingen et Burkhard von Ellerbach. Enfin, loin derrière,
venaient environ 200 hommes armés de faucilles qui avaient pour
mission de faucher les récoltes sur les terres des Confédérés.
Le duc Léopold, souffrant d'une nouvelle attaque de goutte, marchait
probablement avec la colonne centrale. Vers onze heures celle-ci rencontra
une première résistance; un fossé et un remblai défendu
par des ressortissants de Sempach et Lucerne. Les Autrichiens lancèrent
l'assaut, enlevant le retranchement. Les Confédérés
se sauvèrent devant l'ennemi, se dirigeant vers un petit bois occupant
la pointe Sud-Est d'un plateau large d'environ deux kilomètres.
Cette forêt, le «Meyerholz», semblait devoir servir de
refuge aux fuyards. Mais alors que les poursuivants pensaient en finir
avec les rescapés de l'engagement, ils trouvèrent soudain
devant eux l'armée des Confédérés qui s'était
camouflée dans le bois. La surprise était de taille. Les
Autrichiens croyaient encore l'ennemi devant Zurich, et le voilà
qui est là, sous leurs yeux.
À partir de ce moment les versions sur le déroulement
de la bataille diffèrent. Pour les uns les Suisses n'étaient
pas très décidés à l'attaque. Ils parlementèrent
longuement, laissant le temps à l'armée autrichienne de se
déployer.
Johann von Ochsenstein, de son côté, avait décidé
d'engager la bataille contre l'avis de plusieurs des chevaliers qui auraient
préféré se replier sur Sursee afin que l'armée
puisse se rassembler en totalité. Il semble que le nombre des combattants
du côté autrichien fut d'environ 4 000 hommes et seulement
1 500 du côté des Confédérés. Estimant
que sa supériorité numérique était assez grande
et que la hardiesse et le métier des chevaliers ferait le reste,
Johann von Ochsenstein opta pour la bataille.
Les chevaliers de la colonne centrale étaient à pied.
La cavalerie légère se trouvait sur les rives du lac, la
cavalerie lourde sur les hauteurs. Armés de la longue lance la noblesse
se mit en rang. La tactique du combat à pied voulait que l'honneur
d'être en première ligne incombe aux chevaliers. Derrière
eux se rangeaient les mercenaires. La chevalerie formait alors une véritable
muraille bardée de fer et poussant devant elle les lances.
Les Confédérés, nous expliquent les récits,
optèrent pour la formation en éperon. Armés de la
courte épée, parfois de la hallebarde, les Suisses tentèrent
de s'enfoncer dans la muraille ennemie. Ils furent repoussés avec
de lourdes pertes. La bataille semblait donc devoir se dérouler
au grand avantage des Autrichiens. C'est alors que se produisit un revirement
total. Est-ce que les chevaliers brisèrent leur ligne pour poursuivre
l'ennemi? La légende de Winkelried, ce Confédéré
se jetant sur les lances pour ouvrir avec son corps transpercé une
brèche à ses amis est-elle exacte? De plus en plus le héros
Winkelried semble être du domaine de la légende.
En tous cas le mur ouvert des chevaliers permit aux Confédérés
de se glisser dans les rangs ennemis et de tailler la noblesse en pièces.
Gênés par leurs longues lances, les chevaliers ne pouvaient
plus reformer leur ligne, et ce fut le désastre.
On était arrivé «à l'heure de midi».
La chaleur était particulièrement lourde. Sous les plaques
de leurs cuirasses, les chevaliers souffraient, étouffaient. Certes,
la cavalerie légère avait été prévenue
de l'engagement. Les chevaliers décidèrent de rejoindre les
leurs à pied. Mais leur marche se trouvait considérablement
gênée par leurs solerets à poulaines (les «souliers»
en plaques métalliques articulées se terminant en longues
pointes). Selon la tradition ils se seraient débarassés des
poulaines en les coupant à la hache... Ceci est évidemment
du domaine de la tradition. D'abord les poulaines sont détachables,
ensuite les dernières recherches de texte démontrent que
les cavaliers ont bien «ôté» leurs poulaines et
non «coupé» (Travail du Dr. G. Boesch). En effet il
est dit «hubend» = enlever, et non «huwend» = couper.
Une fausse interprétation qui a permis d'échafauder de curieux
récits repris par les illustrateurs.
En tous cas, les cavaliers viennent renforcer la colonne centrale engagée.
Mais il est déjà trop tard. Les Confedérés
sont désormais maîtres du terrain. À plusieurs reprises
les Autrichiens chargent, mais sont dispersés.
Il semble, aujourd'hui, que les Confédérés aient
bien joué de l'effet de surprise au bois du «Meyerholz».
Sans doute n'ont-ils pas attendus que l'armée autrichienne se forme,
bien au contraire, ils se sont sans doute élancés rapidement
pour éviter la terrible formation ennemie. Mais ceci on ne pourra,
sans doute, jamais le vérifier.
Le travail d'Otto Hartmann1 cherche
à démontrer que les Autrichiens n'ont pas pu mettre leur
tactique habituelle en place. La bataille semble donc plutôt s'être
soldée au départ par une mêlée confuse s'achevant
tard dans l'après-midi par des combats isolés. Ce qui est
certain, c'est qu'un véritable massacre se termina au soleil couchant.
On ne saura jamais le nombre exact des morts, les chiffres divergent entre
1200 et 1700, pour les sources les plus sérieuses2.
Il aura été plus facile de retrouver les tués dans
les rangs de la noblesse. Et c'est là que la tradition raconte la
fin du duc. Voyant sa bannière perdue, il se serait élancé
dans la mêlée, malgré les suppliques de ses proches.
Bientôt il tomba à terre. Ses fidèles se jetèrent
sur son corps pour le protéger, mais ne purent lui sauver la vie.
Ainsi périt le jeune duc, à la fleur de l'âge... il
avait 35 ans!
Le lendemain une trêve fut conclue et il ne fallut pas moins
de 80 chariots pour enlever les morts. Nombreux furent les nobles à
être inhumés aux côtés du duc, au couvent de
Königsfelden. Pour les autres il y eut une fosse commune et quelques
enterrements au loin pour les corps qui purent être ramenés
vers leurs pays d'origine.
Certes, beaucoup de chercheurs ont tenté de comprendre comment
une armée aussi puissante a pu être si facilement taillée
en pièces. II semble que la conduite de certains chevaliers ne soit
pas au-dessus de tout soupçon. L'arrière-garde, qui ne se
trouvait pas engagée, ne chercha pas à intervenir. Ses chefs
décidèrent de se replier sur Sursee. Par là ils permettaient
aussi aux rescapés de se regrouper et de ne pas être achevés.
Il est donc difficile de juger de l'opportunité de cette manoeuvre.
Le conflit entre la Maison d'Autriche et les Confédérés
n'était pas terminé pour autant. De multiples combats se
sont encore succédés; mais Sempach avait définitivement
ébranlé l'édifice des Habsbourg qui chercheront désormais
à l'Est leur terrain d'expansion. De leur côté les
Confédérés avaient acquis le droit à l'existence
libre! En avril 1389 une paix se sept ans était conclue, elle accordait
aux Suisses les libertés conquises de haute lutte.
Sempach aujourd'hui
Depuis cette date du 9 juillet 1386, le champ de bataille de Sempach
est devenu un véritable lieu de pèlerinage. Dès 1387
les Confédérés élevèrent là une
petite chapelle qui d'après la tradition marque l'emplacement même
où fut tué le jeune duc Léopold. Elle sera consacrée
à saint Cyrille (le saint du jour), à la Vierge, aux Apôtres,
aux Evangélistes, aux 10 000 chevaliers, aux 11 000 vierges, aux
Rois Mages, à saint Christophe et sainte Catherine. La chapelle
primitive sera restaurée maintes fois, ainsi en 1472, 1551, 1576,
1886...
Aujourd'hui le visiteur entre toujours avec respect dans le petit sanctuaire.
Depuis l'entrée sud, sur le mur gauche, il découvre l'immense
fresque qui reproduit la bataille. Le tableau s'inspire de l'oeuvre réalisée
en 1551 par Hans Manuel qui lui-même avait pu voir une fresque plus
ancienne. Sur l'arc triomphal sont représentés, à
genoux, les chefs des armées. À gauche le duc Léopold
et Johann von Ochsenstein. Le mur de droite et celui du front sud sont
couverts de dessins héraldiques qui reproduisent les armoiries des
chevaliers tombés dans cette bataille. Le visiteur retrouvera aisément
la longue suite des dessins des lignées alsaciennes.
À côté de la chapelle se découvre un petit
ossuaire ou sont rassemblées les restes que la terre parfois rend.
La prairie autour porte encore plusieurs autres monuments, tel le «Soldatendenkmal»;
la grande pierre dressée en l'honneur du héros mythique Winkelried.
Quant au restaurant actuel, il occupe l'emplacement d'un ancien ermitage!
La commune de Sempach a prévu pour cette année commémorative
une longue série de manifestations avec notamment la reconstitution
de la bataille. Il y aura donc du spectacle en perspective. Mais tous ces
visiteurs attendus auront-ils une pensée pour ces hommes, jeunes
ou vieux, qui croyaient trouver ici la gloire et n'ont récolté
que l'épée?
Rudolf Rüdli
Recherches Médiévales, n°13 (mai 1986)
Les nobles alsaciens tombés à Sempach
Johann von Ochsenstein, enterré à Königsfelden,
chef de guerre et commandant des troupes autrichiennes, prévôt
de la Cathédrale de Strasbourg, Landvogt pour les terres autrichiennes
en Alsace et dans le Breisgau, «capitaneus totius».
Frick Gösselt, écuyer de Johann d'Ochsenstein.
Walter von Geroldseck, junker. Il avait été frappé
chevalier la veille du combat. Il appartient toutefois à la lignée
badoise des Geroldseck, mais combattait dans les rangs alsaciens.
Walter von der Dicke, dernier de son sang, seigneur du Spesburg,
avoué de l'abbaye d'Andlau.
Peter von Bollweiler.
Fridrich von Münsterol, de Montreux-le-Château.
Peter von Rathsamhusen, ainsi que son fils Paul.
Heinrich von Rathsamhusen, chanoine de Bâle. Il fut probablement
inhumé en l'église des Récollets de Sélestat
où les Rathsamhausen possédaient leur crypte.
Dietrich von Rathsamhusen.
Peter, Walter, Hans, Georg et HeinrichDiepolt von Andlau. Walter
fut enterré à Königsfelden.
Hermann et Burkhart von Berckheim.
Hermann Kraft et Hermann Waldner von Sulz. C'est ce dernier
qui fut également frappé chevalier la veille du combat.
Kraft Waldner von Freundstein et Cläwi le bâtard.
Bernhard Grat von Sulz
Werni dit «le Long» et Werni Waffler von Hattstatt.
Cunz Stör von Appenstein qui avait sa résidence
à Ensisheim.
Burkhart von Masmünster (Masevaux). Il est enterré
en la cathédrale de Bâle.
Hermann von Wittenheim de la lignée des Gigennagel.
Diethelm der Schultheiss von Gebweiler (Guebwiller).
Rudolf von Schönau, surnommé le Vieux Hurus.
Hug et Peter von Schönau
Rudolf von Landsberg
Christoph von Botzheim
Walter von Niffern près Habsheim
Parzival von Wineck (Katzenthal)
Eberlin der Junge von Endingen. Cette lignée est originaire
du Kaiserstuhl. Une branche, dont est issu Eberlin, s'était fixée
à Strasbourg.
Lütold, Cunz et Albrecht von Mülheim
Jörg von Kageneck
Walter Wetzel von Marsilien
Hügli et Fridrich Kletter von Strassburg. Tous deux
sont enterrés à Königsfelden aux côtés
du duc Léopold. Il s'agit des représentants d'une lignée
apparentée aux Uttenheim de Matzenheim
Hermann Schürpfeney von Türckheim
Götzmann von Baden, frappé chevalier la veille de
la bataille.
Rudolf et Burkhart von Laubgassen
Hans von Wettolzheim
Claus von Bebelnheim
Walter, Wetzel, Werlin, Nüsse, Diepolt et Peter,
fils d'Eberlin von Mörsperg (Morimont). Diepolt était
le porte-bannière de Johann von Ochsenstein. Les Mörsperg reposent
à Königsfelden. Seul de la famille à s'échapper,
Heinrich von Mörsperg fut fêté comme un héros.
Hans Bernhart vom Haus (de Hus) zu Isenheim.
Wilhelm Roppach (Roppe)
Walter von Horburg, dernier de son sang. Les Horburg tenaient
le célèbre château aux portes de Colmar.
Walter Meyer von Hüningen (Huningue).
Hermann zum Wighus von Zillisheim
Hans von Ogersheim (Ungersheim)
Konrad von Lochheim, surnommé «der Schlagen».
Les chevaliers de Reinach n'ont pas combattu dans les rangs alsaciens.
Pusikan2 affirme que les chartes mentionnent
encore plusieurs membres des Reinach vivant après la bataille, qu'il
est donc faux de vouloir faire remonter toute la succession de la famille
au seul «Jung Reinach»
L'armure des chevaliers
L'harnachement des chevaliers comprenait plusieurs pièces. D'abord
la cotte de mailles composée d'un ensemble de petits anneaux en
fer forgé passés l'un dans l'autre et soudé à
leur extrêmité. La cotte pouvait encore comporter un col et
un capuchon, protégeant cou et tête. La cotte (haubert) était
extrêmement coûteuse. Puis venait le «Lentner»,
une chemise de cuir très épaisse. Là-dessus se portait
le plastron composé de plaques d'acier mobiles et le gorgerin (dossard),
pour protéger le dos. Les bras étaient couverts par des manches
de cuir. Entre les bandes de cuir on glissait de la ouate, des barres de
fer ou des chaînes. Les coudes étaient renforcés de
cubitières; la main glissée dans un gantelet. Le chevalier
revêtait ensuite son pantalon de cuir, les genoux également
protégés de cubitières, les pieds protégés
par le soleret se terminant par les longues poulaines. La tête, en
plus de la cotte de mailles, était couverte par le bacinet à
mézail pointu (Hundeschnauze). Le bouclier n'était pratiquement
plus porté à la fin du XIV° siècle!
Bibliographie
1) Otto Hartmann, «Die Schlacht bei Sempach»,
Frauenfeld 1886, «Nochmals zur Sempacher frage», Frauenfeld
1867
Theodor von Liebenau, «Die Schlacht von Sempach», 1886
Hans Georg Wirz, «Der Sieg von »Sempach», Zürich
1922. Neujahrsblatt der Feuerwerker-Gesellschaft, B.117
Fr. Steger, «Schlachtfeld Sempach», Kleiner Führer,
1971
2) Pusikan, «Die Helden von Sempach»,
Zürich 1886