Les voies romaines autour de Molsheim

Jean Braun

Le site

Le site de Molsheim était prédestiné par la géographie à être un carrefour routier important, et ceci de toute antiquité. Au contact de deux régions bien distinctes, la plaine d'Alsace et les collines sous-vosgiennes, et à la sortie d'une grande ouverture transversale à travers le massif vosgien, la vallée de la Bruche, ce noeud routier a joué de tout temps un rôle notable. Jadis la Bruche était même navigable et le canal de la Bruche remonte, on le sait, au siècle de Louis XIV. La ville elle-même se trouve sur un petit cône d'alluvions "anciennes" du quaternaire1), qui la mettait à l'abri des inondations de la rivière et des brouillards des bas-fonds jadis très marécageux du "Ried" de la Bruche. Ce cône peut être rattaché à la "Basse-Terrasse" des géologues et des géographes.

Le noeud routier

Cependant le site de Molsheim proprement dit ne constituait pas à l'époque gallo-romaine de véritable noeud routier; ce dernier en effet est à rechercher sur l'emplacement actuel de Dorlisheim, à la croisée de deux voies romaines importantes, celle nord-sud dite "route des Vosges" et celle est-ouest d'Argentoratum (Strasbourg) au col de Saales et de là au territoire de la cité gallo-romaine des Leuques (actuel département des Vosges, sud de celui de Meurthe-et-Moselle etc...).
Des études récentes ont pu établir le tracé exact de ces deux itinéraires2).

La "Route des Vosges"

La "route des Vosges", appelée quelquefois, mais à tort, "Bergstrasse" suivait la direction méridienne nord-sud, comme les deux autres voies romaines d'Alsace, celle dite de l'Ill et celle dite du Rhin3). Venant de Besançon par Mandeure (près Montbéliard) elle suivait le bord de la montagne depuis Aspach-le-Pont (entre Masevaux et Mulhouse) d'où se détachait (vers Aspach-le-Haut) la route dite de l'Ill; elle passait par Soultz, Rouffach (Rubixcum), Châtenois et Scherwiller (localités près desquelles subsistent quatre bornes romaines anépigraphes (c'est-à-dire sans inscription). Venant de Bischoffsheim et du Bruderberg, elle traversait la partie centrale de l'agglomération de Dorlisheim (près de l'église très probablement). Il est difficile, sinon impossible, de préciser son tracé à travers la ville de Molsheim actuelle. Tout ce qu'on peut présumer, c'est qu'elle devait traverser la partie occidentale de l'agglomération, à proximité immédiate de la place des Chartreux pour sortir vers le nord par le carrefour rue des Romains - R.N. 422 (rue du Général de Gaulle). Plus loin elle rejoignait (mais le tracé n'est pas très sûr) Soultz-les-Bains, Biblenheim, Wasselonne, Steinbourg, Bouxwiller, Woerth et Altenstadt près Wissembourg, qui serait l'antique Concordia.
Ancien chemin gaulois, cette voie devint à l'époque romaine une grande voie publique de l'État, ou voie consulaire, mais devint à partir de la fin du II° siècle, lorsque le Rhin redevint frontière de l'Empire, également une voie militaire. L'implantation sur -ou aux abords immédiats- de la route de fortins ou burgi, comme celui de Bourgheim, au nom caractéristique4) ou celui de Dachstein5) le prouve abondamment, ainsi que la présence, sur les premières hauteurs des Vosges, de postes fortifiés des III° - V° siècles, à Sainte-Odile certainement, peut-être à la Frankenbourg, à Saint-Jacques près Sainte-Odile, à la Spesbourg6). Il n'est pas interdit de penser qu'une spécula couronnait le Molsheimer Berg, plus tard choisi pour ses trois forts d'arrêt. On sait que récemment un savant a pu soutenir, avec de fortes présomptions, que le "Mur Païen" de Sainte-Odile (des fouilles récentes la font remonter - en partie du moins - jusqu'aux XI° et X° siècles avant notre ère7), a été remanié et complété à la basse époque romaine8).

La Route du Donon ou de la Bruche

Cette voie a été également reconstituée quant à son tracé9). Elle partait du camp d'Argentoratum (Strasbourg), passait par Koenigshoffen et Lingolsheim pour suivre ensuite en gros le parcours de la N. 392, en s'en écartant légèrement vers le nord de part et d'autre de Duttlenheim, sous le nom de "Alte Strasse" et vers le sud entre Altdorf et Dorlisheim ("Burgweg"). À Wisches, elle montait vers le sanctuaire de Mercure du Donon, commun aux trois cités gallo-romaines des Triboques, des Médiomatriques et des Leuques, pour se diriger ensuite vers le territoire de celle-ci. C'était donc avant tout une route de pèlerinage vers un sanctuaire de première importance; sans doute servait-elle aussi de chemin saunier, destiné à assurer le transport du sel lorrain vers le Rhin et au-delà.

Les chemins secondaires

On a tenté de compléter ces deux voies par un réseau de chemins secondaires autour de Molsheim. Citons quelques liaisons possibles:
1° Le "Gloeckelsberger Hoehenweg"10), chemin de hauteur, formant limite de communes et suivant le rebord des collines, ce qui est en tous points conforme aux critères adoptés généralement pour un tracé romain. Il partait de la gare d'Illkirch-Graffenstaden (carrefour avec la route nord-sud, dite de l'Ill) en direction de Griesheim par le sommet du Gloeckelsberg (d'aucuns y ont cherché, sans aucune preuve, le lieu de rencontre historique entre César et Arioviste), Rosheim, vallée de la Magel (ou Boersch?).
2° Chemin Molsheim-Dompeter (la pieuse tradition de fondation par Saint-Materne fait en tout cas remonter toute église ou chapelle place sous le vocable de Saint-Pierre -comme de Saint-Jean- très loin dans l'histoire), Avolsheim-Altbronn - Kuttolsheim (croisement avec la route Strasbourg-Saverne) - Hochfelden et Nierderbronn d'une part, Brumath (Brocomagus) d'autre part. (?)
3° Chemin longeant les Vosges de Dangolsheim à Scherwiller par Gresswiller et Rosenwiller11).
4° Chemin Molsheim - Dachstein - Schwindratsheim. (?)

Le réseau de centuriation à l'est de la ville

Des recherches récentes ont pu prouver l'existence d'un cadastre romain à plusieurs endroits de la plaine d'Alsace, et en particulier à l'est de Molsheim12).
Les plans cadastraux modernes, la carte aérienne et les cartes à grande échelle font apparaître un réseau orthogonal et assez régulier de routes et de chemins de direction est-ouest ou nord-sud, plus ou moins dense. Le réseau est parallèle ou perpendiculaire aux routes antiques importantes mentionnées plus haut. Bien plus, les limites générales sont le plus souvent des lignes parallèles ou perpendiculaires à ces mêmes voies, par exemple les limites nord-sud entre Altdorf et Griesheim d'une part, Dorlisheim d'autre part. Il en est de même des limites est-ouest entre Altdorf et Blaesheim, entre Entzheim et Geispolsheim. Enfin les limites des soles, surtout des trois soles (en Allemand Fluren) de l'assolement triennal classique (qui portent généralement les noms de Oberfeld, Mittelfeld et Niederfeld) sont presque toujours des lignes nord-sud. Il en est ainsi sur le territoire des communes d'Altdorf, de Griesheim, de Duttlenheim, de Duppigheim, de Blaesheim et d'Entzheim. On peut même retrouver de nombreuses frontières entre les lieux-dits (Gewanne): elles sont parallèles ou perpendiculaires aux limites des soles.
Or nous savons que les Romains avaient établi un cadastre régulier en divisant les terres cultivables en carrés réguliers, dont les côtés avaient une longueur équivalant à une centurie (généralement 710 m, quelquefois 740 m ou 800 m); la centurie contenait deux-cents jugères. Ce système servait aussi de base pour déterminer les lots d'une colonie. Pratiquement les grands domaines gallo-romains, qui sont devenus les villae carolingiennes, puis les paroisses médiévales, et enfin les communes modernes, sont délimités par des chemins formant le carroyage régulier de la centuriation. Des traces de celle-ci ont pu être prouvées, en plus du tracé régulier des chemins, à Duppigheim et à Duttlenhein où la largeur des soles est effectivement de 710 m. De même l'espacement entre la route du Donon et le Gloeckelsberger Hoehenweg est de 2,1 km, donc de trois centuries.

Les agglomérations antiques

avait-il une agglomération sur le site même de la ville de Molsheim? C'est fort probable, puisqu'elle est située sur le passage de la route romaine dite des Vosges et sur un site très favorable. Des fouilles ayant livré des objets provenant surtout de tombes romaines et mérovingiennes semblent le confirmer13). Il est à peu près certain que sur la grande croisée de Dorlisheim se trouvait un petit vicus ou bourgade gallo-romaine, probablement était-ce un de ces relais de poste ou mutationes qui étaient situés sur les routes à 8-10 milles romains d'intervalle (12-15 km environ). Quant aux villages actuels, la présence du cadastre romain conduit logiquement à supposer qu'ils ont, nous l'avons vu, pris la suite des villae des grands propriétaires gallo-romains que l'on peut se représenter comme composées d'une maison de maître souvent somptueuse, entourée de maisons plus modestes formant un petit hameau, maisons habitées par les esclaves ou les colons du grand propriétaire. Dans de nombreux villages de notre région, des fouilles fortuites ont livré des objets divers de l'époque romaine.
En conclusion, il se dégage nettement de ce qui précède que la région de Molsheim, comme toutes les parties fertiles de la plaine d'Alsace, était parcourue par un réseau relativement dense de routes et de chemins importants ou secondaires, ceci s'explique par le grand nombre d'agglomérations de tout genre existant dès cette époque, surtout sur la basse et la haute terrasse couverte de loess. Or, comme on l'a dit "tout village est situé sur une voie quelconque" et "un habitat privé de route vers les habitats voisins est chose tout à fait impensable"14). La loi de l'interdépendance peuplement - voies de communications s'est vérifiée de toute antiquité.
 
Jean Braun
Société d'Histoire et d'Archéologie de Molsheim et environs, Annuaire 1967, p.20
1 - Dl de la carte géologique française au 80 000°, feuille Strasbourg , 2e édition, 1958.
2 - G. Lévy-Mertz, Etude sur les voies romaines dans les arrondissements de Strasbourg, Saverne et Molsheim, Diplôme d'études supérieures, dactylographie, Strasbourg, 1956, avec cartes.
J. Braun, Les voies romaines du canton d'Obernai, Revue d'Alsace, t. 96, 1957 p. 7-31. Carte.
J. Braun, Les voies romaines de l'arrondissement de Sélestat, Revue d'Alsace, t. 100, 1961. Carte.
3 - J. Braun, Les voies romaines de l'arrondissement d'Erstein (partie orientale), Revue d'Alsace, t. 98, 1959, p. 30-48. Carte.
4 - J. Braun, Obernai, p. 16.
5 - R. Forrer, Découverte à Dachstein d'une tour forte évacuée et brûlée à la fin de l'époque romaine, dans Cahiers Alsaciens d'Archéologie et d'Histoire, 1940-1946, p. 205-220.
6 - J. Braun, Sélestat, p. 20.
7 - Le "Mur Païen" du Mont Sainte-Odile est vieux de trente siècles. Le Monde, 10 août 1966. Fouilles de M. Hans Zumstein.
8 - A. Rieth, Zur Frage der Bauzeit der Heidenmauer auf dem Odilienberg, Germania, t. 36, 1958, p. 113-119
9 - K.S. Gutmann, VII Bericht der Römisch-Germanischen Kommission, 1912 (1915), p. 16-25.
10 - Ad. Riff, Der Glöckelsbeger Höhenweg, Strasbourg 1940. A Blaesheim on retrouve sur ce tracé les lieux-dits "Altstrasse" et "Salzweg".
11 -J . Braun, Obernai, p. 19-20.
12 - J. Braun, Recherches sur la centuriation romaine dans la plaine d'Alsace à l'ouest de Strasbourg, Revue Archéologique de l'est et du centre-est, t. 12, 1901, p. 51-55. Carte.
13 - P. Jehl, Quelques remarques sur l'origine de Molsheim, Cahiers d'Archéologie et d'Histoire d'Alsace, 1925/26 p. 330-332
F.A. Schaeffer, Sépultures romaines et mérovingiennes de Molsheim, même revue 1928/29, p. 175-187.
J. et E. Griess, Le cimetière mérovingien du Zich de Molsheim, même revue, 1954, P. 73-96. Ces fouilles ont été effectuées près de la "Alte Römerstrasse" Molsheim-Avolsheim précitée.
14 - I.J. Heinly, Recherches sur les origines du culte de Saint-Martin en Alsace, Archives de l'Eglise d'Alsace, t. 7, 1950, p. 37-65, et surtout p. 44.
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Saint Hydulphe

Fondateur de Moyenmoutier

André Laurent

Dans la vie de Saint-Bodon, nous avons retenu en particulier la fondation d'Étival et de Bonmoutier. Par ailleurs nous avons vu deux autres abbayes naître dans ce même coin des Vosges : celles de Senones et de Galilée à l'initiative de Saint Gondelbert et de Saint- Dié.

Étonnant ensemble de monastères, créés en moins de vingt ans (entre 660 et 680) et qui, sur la carte, s'implantaient en forme de croix : Bonmoutier au Nord, Galilée au Sud, Étival à l'Ouest et Senones à l'Est. À cette croix qui porte dans l'Histoire le joli nom de « Croix monastique de Lorraine », il manquait un centre. Ce sera l'affaire de Saint Hydulphe, fondateur, dans le même temps, de Moyenmoutier, l'abbaye médiane, dont le nom se trouvait ainsi fortuitement déterminé par avance.

Saint Hydulphe, comme ses trois confrères, est un personnage incontestablement historique; toutefois, en dépit de recherches nombreuses entreprises depuis un siècle par Monseigneur Jérôme, Christian Pfister, etc.... on demeure très perplexe pour le caractériser avec précision.

Jusqu'alors il était communément admis qu'avant de venir se retirer dans les Vosges, Saint-Dié avait été évêque de Nevers, Saint Gondebert, de Sens et Saint Hydulphe, de Trèves; autant de « transfuges de l'épiscopat », suivant l'expression pittoresque du Cardinal Mathieu. Nous avons vu ce qu'il fallait penser du caractère épiscopal des deux premiers.

Sur Saint-Hydulphe, nous possédons trois Vies, intéressantes à consulter, mais qu'il faut bien se garder de prendre à la lettre du fait que datant du XIo siècle, elles relatent des événements survenus trois cents ans plus tôt. Parlant de la première de ces Vies, Pfister dit avec à-propos : « L'auteur a puisé à une source plus reculée, mais l'eau est devenue fort trouble pour nous par suite des éléments qui s'y sont mélés ». On s'en aperçoit notamment dans la troisième, écrite en 1044 par Humbert, moine de Moyenmoutier et futur cardinal, il retrace bien la vie du fondateur; mais c'est dans l'optique d'une abbaye alors puissamment installée et touchant un personnage devenu célèbre surtout après sa mort.

De ces trois Vies, passées au crible et soigneusement décantées, la critique a pu de nos jours établir de la façon suivante la biographie de notre Saint.

Hydulphe, de son vrai nom Hildulfus, était originaire du Nortique, ancienne province romaine, sur la frange méridionale de la Bavière qui s'appuie aux Alpes. La région faisant alors partie de l'Austrasie, ce qui explique les migrations ultérieures d'Hydulphe, dans les limites d'un même territoire. Né vers 612, il fut par son père placé aux écoles de Ratisbonne, où il ressenti l'appel de la vie religieuse; mais c'est à Trèves qu'il vint faire sa profession monastique en l'abbaye Saint Maximin.

Les trois biographes rapportent ici, à la louange de leur père en Dieu, sa science, sa maturité, son amour de la vie contemplative et de la prière liturgique, prémices d'une sainteté qui allait se confirmer au gré de ce que lui réservait la Providence.

Toutefois c'est par erreur et dans le souci évident de donner à Moyenmoutier ses lettres de noblesse, qu'ils nous racontent sa promotion au siège de Trèves à la mort de l'évêque Milon. Le nom d'Hydulphe, en effet, ne figure sur aucune des listes des évêques de Trèves : un acte de Charlemagne au siècle suivant précise même que le successeur immédiat de Milon fut Harthmann. On admet par contre qu'Hydulphe a pu être chorévêque dans cette importante cité épiscopale. Ce mot désignait alors un dignitaire ecclésiastique, adjoint à l'évêque pour donner la Confirmation et conférer les Ordres mineurs, pour consacrer les églises, mais il ne jouisait d'aucun pouvoir dans l'administration du diocèse; ce qui justifie l'absence d'Hydulphe dans les listes susdites.

Ces chorévêques apparaissent dès le IVo siècle en Gaule: à Vienne par exemple, où Sulpice-Sévère nous le présente : « Prélat de second rang, il aida son aîné à porter le fardeau de l'épiscopat, lui laissant les honneurs pour prendre les charges ». On en signale un à Langres en 560, à Verdun en 765. C'est l'occasion de noter en passant que le diocèse de Toul, à l'exemple de Trèves sa métropole, eut une longue série de chorévêques. Au cours de travaux d'aménagement nous avons découvert, ces années dernières, plusieurs églises ou autels, consacrés entre les XIVo et XVIo siècles, par des chorévêques toulois, qui portent invariablement le titre de « Christopolis in partibus », preuve qu'il s'agissait là d'une institution établie.

Chorévêque donc à Trèves, Hydulphe en exerça les fonctions pendant une trentaine d'années. À ce titre, nous le voyons procéder à l'agrandissement de l'abbaye Saint Maximin, où il introduit la règle bénédictine, et à la translation des restes de ce Saint, qui fut évêque de Trèves au début du IVo siècle. Hormis ces évènements, les biographes, pourtant diserts, ne nous rapportent rien de saillant sur les activités de leur personnage, alors en pleine maturité et tout dévoué au service de ce vaste diocèse. Faut-il en conclure qu'il s'ennuyait de sa fonction et que précisément il ressentit davantage l'attrait de la vie contemplative, et ce dans la solitude la plus absolue ? Au reste il n'était pas sans savoir ce que venaient de réaliser dans les Vosges voisines Saint-Dié et Saint Gondelbert.

Toujours est-il que notre prélat se démit de sa charge et arriva sur le Rabodeau vers 670, planta sa hutte à mi-chemin d'Étival et de Senones, dans la forêt qui séparait encore les deux clairières monastiques en voie de défrichement. Mais la Providence avait ses vues et, comme il était advenu pour les deux voisins, la renommée du nouvel ermite attira bientôt une foule de disciples. Au lieu d'en être désappointé et marri, Hydulphe - et c'est un trait admirable de sainteté - s'accommoda à merveille d'un pareil imprévu. Changeant délibérément son fusil d'épaule, il jette aussitôt les bases d'un monastère sur la rive gauche du Rabodeau au confluent du Rupt-de-Pierry : site idéal « d'urbanisme monastique », se prêtant à des extensions futures.

Il n'est pas exclu qu'à notre époque, soucieuse d'aménagement rationnel, une telle installation eût été mal jugée, voire interdite ou boycottée. Or voilà qu'en don de joyeux avènement, les deux abbayes d'Étival et de Senones lui abandonnent d'emblée le secteur limitrophe que chacune avait déjà défriché. Intelligente et fraternelle « subvention de démarrage » ! Pour ne pas être en reste, Saint-Hydulphe, en gage de gratitude et de bon voisinage, donne lui-même à la nouvelle fondation le nom si bien trouvé de Moyen Moutier qu'a sanctionné l'Histoire.

Le premier soin du fondateur fut de bâtir au coeur du domaine deux églises; l'une dédiée à Notre-Dame, l'autre à Saint-Pierre. L'érection simultanée d'une double église était fréquente dans les antiques monastères. Ainsi avaient fait Saint Dié aux Jointures, Saint Gondelbert à Senones et Saint Romary au Saint-Mont, avec, pour ces deux derniers, la particularité de vocables identiques : Notre-Dame et Saint Pierre. Se passionnant pour ces chantiers, notre ermite manqué construisit en outre une chapelle en l'honneur de Saint Grégoire, ce moine bénédictin qu'il affectionnait, devenu le grand Pape que l'on sait. La chapelle - nous en reparlerons - se situait sur un monticule où, pour gagner de la place, fut aménagée le cimetière de l'abbaye.

Parallèlement à ces constructions, Saint Hydulphe, décidément infatigable, aménageait des bâtiments monastiques au fur et à mesure de l'arrivée des disciples, bâtiments assurément fort modestes comme les églises et dont il ne subsiste aucun vestige; ils marquaient toutefois l'emplacement des imposants édifices érigés par la suite et plusieurs fois détruits, ceux, magnifiques, du XVIIIo siècle étant encore debout.

Tandis que tous ces murs s'élèvent, le Père abbé s'applique à organiser son monastère au spirituel. Familier de la règle bénédictine à Saint Maximin de Trèves, il l'adopte de préférence à celle si austère de Saint Colomban qu'on suivait à Galilée et au Saint-Mont. Il est clair qu'il professait un culte spécial pour Saint Benoît, dont la destinée ressemblait étrangement à la sienne. On sait que quatre siècles plus tôt, ce fils de patricien s'était retiré dans une grotte aux environs de Rome pour y mener la vie érémitique. Or, assailli par des disciples, il avait été contraint d'aménager son ermitage en monastère. C'est ainsi que devait naître l'ordre bénédictin et Saint Benoît devenir le Patriarche des moines d'Occident, le patron de l'Europe, récemment proclamé par Paul VI.

En dépit du peu de confort et de la vie rude qu'offrait aux moines l'installation forcément précaire du moutier naissant, le flux des novices ne cessait de croître. De nos jours, où la crise des vocations se généralise de façon inquiétante, nous avons peine à concevoir cet extraordinaire recrutement des monastères mérovingiens. Sans doute ici la personnalité du fondateur, manieur d'hommes et thaumaturge, y contribuait pour une large part. Mais il faut aussi comprendre la mentalité de ces temps troublés. Les invasions barbares à peine stoppées, avec leurs séquelles d'insécurité et de moeurs brutales, avaient profondément avisé dans les âmes un besoin d'ordre et de paix. Or les cloîtres apparaissaient comme des oasis bienfaisantes, où la règle bénédictine, empreinte à la fois de bon sens, de sagesse romaine et de douceur évangélique, assurait l'épanouissement d'une vie parfaitement humaine et chrétienne.

Tout cela explique au spirituel l'expansion rapide de Moyenmoutier, nullement entravée par la « concurrence » des abbayes voisines, aux quatre points cardinaux. A cet égard, la vallée du Rupt-de-Pierry ouvrait vers le Sud une aire de dégagement par rapport au Rabodeau surpeuplé.

Il faut ajouter d'ailleurs que les princes d'alors, ducs d'Austrasie ou seigneurs locaux, cédèrent à Saint Hydulphe de vastes territoires marécageux et boisés qui s'étendaient aux alentours dans les vallées adjacentes de la Plaine et de la Hure. Et cette générosité des grands s'explique fort bien, toujours dans le contexte de l'époque. Ces monastères vosgiens constituaient à leurs yeux une puissance d'ordre et un facteur de civilisation d'autant plus appréciables, installés qu'ils étaient précisément en des régions sauvages, dédaignées jadis par la conquête romaine, où eux-mêmes eussent été incapables de s'aventurer seulement avec leurs troupes. Mécènes si l'on veut, et soucieux du salut de leur âme, ces grands faisaient simplement preuve d'intelligence et de sens politique. Il n'est que de voir par la suite leurs descendants revendiquer -avec quelle âpreté ! - la « protection », la juridiction de ces territoires concédés aux abbayes devenues puissantes et riches.

À la faveur de ces donations, Saint Hydulphe se lança dans une entreprise, que nous dirions colonisatrice. Le monastère de Moyenmoutier venant à dépasser la centaine, l'enceinte initiale ne suffisait plus à loger les religieux, ni le sol défriché à les nourrir. Saint Hydulphe imagina de les répartir dans les territoires qui lui avaient été concédés.

Par groupe de cinq ou six, des profès éprouvés s'en allaient former des communautés miniatures sous la direction d'un supérieur en liaison étroite avec l'abbaye. Sur place ils érigeaient eux-mêmes chapelle et bâtiments conventuels. Ces petites unités monastiques reçurent le nom de « celles ». Plusieurs se doublèrent bientôt d'un hameau de paysans secondant les religieux dans les travaux de défrichement et de culture; ce furent les censes, vocable qui abonde dans la topographie vosgienne.

On compte huit celles ainsi créées du vivant même de Saint Hydulphe. La plus ancienne connue est celle des « Sept-Sapins » (septem abietes), qui a donné le Ban-de-Sapt de nos jours, dont l'église - détail significatif - a comme patron Saint Grégoire. Puis vinrent Saint Jean d'Ormont, Hurbache, Saint-Prayel, Vèzeval, La Haute-Pierre, Malfosse, Bégoncelle enfin, qui pris le nom de Saint-Blaise, lorsqu'au Xo siècle Saint Gérard fit don à sa chapelle d'une relique de ce martyr. On a reconnu, au passage, que plusieurs de ces colonies sont à l'origine de paroisses actuelles.

Parlant de ce genre d'expension dès avant l'an mil, Daniel Rops présente comme particulièrement suggestive la « nébuleuse monastique » de Moyenmoutier et en donne la carte (l'Eglise des temps barbares, édit. Fayard p.697).

Le prestige de Saint Hydulphe lui valut également de riches donations jusqu'en Alsace, notamment à Hindisheim et à Bergheim, près de Ribauvillé. Ce dernier domaine, pourvu de revenus considérables, émanait d'un riche seigneur Theudoald qui, renonçant au monde ainsi que son fils, embrasse la vie monastique à Moyenmoutier.

Parmi les nombreuses recrues qui affluaient, il convient de retenir les noms de trois d'entre eux qui moururent jeunes en odeur de sainteté : Spinule, Jean et Bénigne. Nous parlerons plus longuement du premier, qui a sa fête le 5 novembre au calendrier diocésain et intéresse Portieux. Les deux autres ne figurant pas au Propre, nous en ferons une brève mention, puisqu'ils contribuèrent à dessiner l'auréole du saint fondateur, étant ses disciples préférés. Jean accéda à la prêtrise, mais Bénigne demeura simple diacre. On ne sait pratiquement rien de leur courte vie qui s'écoula dans le calme du monastère naissant. Jean Ruyr, qui écrivit en 1626 ses « Recherches sur les sainctes antiquitez de la Vosge » avoue en toute candeur que « leur légende est une histoire autant délectable que mémorable ». Comme ils ne s'étaient jamais quittés et devaient mourir à quelques jours d'intervalle, un naîf auteur du XIVo siècle s'avisa d'en faire deux jumeaux! Vénérés de leur vivant par toute la communauté, ils furent inhumés côte à côte, non au cimetière des moines, mais en la chapelle Saint-Grégoire. A la suite des miracles opérés sur leur tombe, la piété populaire les a canonisés et l'abbaye célébra leur fête au 31 juillet; plus tard on releva leurs restes pour les placer dans une châsse; celle que l'on voit à l'église de Moyenmoutier date du XVIIIo siècle, et Monseigneur Caverot en a fait la reconnaissance le 6 août 1854.

Le développement si rapide de Moyenmoutier réalisa la soudure entre Étival et Senones et la vallée du Rabodeau, encore inculte et sauvage au milieu du VIIo siècle, s'ouvrir à la civilisation. Un village de paysans n'avait pas tardé à se constituer sur la rive droite, exerçant une activité complémentaire fort utile à l'abbaye et profitant en retour de la protection de celle-ci en cas de danger. Saint Hydulphe, attentif à tout, dota ces braves gens d'une église paroissiale qu'il dédia à Saint Epvre; le vocable est ici suggestif. Installé sur le territoire du diocèse de Toul, le fondateur entendait ainsi rendre féal hommage à son suzerain. Mais une fois passé ce printemps monastique, ses fils en viendront à le désavouer. Nous avons vu que trois siècles plus tard Saint Gérard parviendra encore, de justesse, à faire admettre sa juridiction, mais après l'an mil, Moyenmoutier, comme d'ailleurs Senones et Saint-Dié, reprendra son indépendance totale vis-à-vis des évêques de Toul. Et jusqu'à la Révolution, ceux-ci se résigneront à cette sorte d'État dans l'État, constitué par ladite croix mystique des monastères vosgiens.

L'église Saint-Epvre, plusieurs fois rebâtie, allait fournir une longue carrière au service de la paroisse. Car c'est seulement en 1783 que, du consentement de l'abbé les offices paroissiaux se firent désormais dans la magnifique église actuelle que venait de terminer en 1766 dom Humbert Barrois.

La ferveur de la jeune communauté, animée par la sainteté de son abbé, ne contribua pas seulement à l'afflux des novices. On vit apparaitre sur le Rabodeau un mouvement de pèlerins attirés par les miracles qui se multipliaient en faveur des malades. Saint Hydulphe qui se savait responsable de ce va-et-vient - un imprévu de plus ! - résolut de bâtir une église, cette fois sur la rive gauche, mais hors de l'enceinte, de façon à satisfaire la piété des pèlerins sans troubler le recueillement des religieux. Cette église dédiée à Saint Jean-Baptiste et doublée d'une hôtellerie devint un centre de pélerinage actif. Incendiée par les Hongrois en 910, elle fut restaurée et Saint Léon IX vint la consacrer peu de temps après son élévation à la papauté. Honneur que semble justifier une suite de miracles, rapportés dans les fastes de l'abbaye.

Deux sont particulièrement célèbres : la délivrance dramatique, car elle fit grand bruit aux alentours, d'un paysan du Val de Galilée et le baptême de Sainte Odile qui recouvra subitement la vue. Si le premier miracle est parfaitement admissible, étant d'un genre commun tout au long du Moyen Age, le second est contesté par la plupart des historiens. Nous en discuterons en étudiant la vie de Sainte Odile.

La légende de Moyenmoutier, attribuant ce miracle à la fois à Saint-Hydulphe et à Saint Ehrard, ce nous semble une occasion de mentionner ici ce dernier. Il figurait jadis à notre calendrier liturgique au 8 janvier, mais il en fut retiré lors de la réforme de 1957, en raison du peu de fondement des attaches qu'on lui prêtait avec Moyenmoutier.

Historiquement, Saint Ehrard a bien existé. Le Martyrologe romain le cite comme évêque de Ratisbonne et il fut « canonisé » lorsqu'en 1052 Saint Léon IX fit la translation de son corps. Le reste ne nous est connu que par une Vie du XIo siècle de valeur médiocre, sur laquelle a brodé copieusement la légende de Moyenmoutier. Pour accréditer ce Saint, on en fit un frère de Saint Hydulphe, alors qu'il n'était que son compatriote. À ce titre, il serait venu lui rendre visite, et pendant ce séjour c'est lui qui aurait bâti l'église Saint Epvre, secondant ainsi - l'intention est excellente et le détail plausible! - le Père abbé qui avait alors bien des chantiers sur les bras.

C'est également durant ce séjour qu'aurait eu lieu le miracle en faveur de Sainte Odile, baptisée par Saint Hydulphe avec Saint Ehrard comme parrain. Tout cela est gratuit, sans référence à des textes sérieux, attestant seulement l'importance qu'avaient acquise, dès le XIo siècle, et l'abbaye de Moyenmoutier et le culte de son fondateur.

Puisque nous sommes en pleine légende et sur le chapitre de la fraternité, en voici une autre demeurée longtemps populaire : les relations d'amitié unissant Saint Dié. Certes, elles n'apparaissent pas contraires aux données de l'Histoire, puisque le premier était déjà à Moyenmoutier depuis une dizaine d'années à la mort du second. Toutefois, les trois vies de Saint Hydulphe n'en disent pas un mot; seule celle de Saint Dié, postérieure, mentionne la rencontre annuelle des deux amis. Riguet la détaillera même en termes touchants dans ses « Mémoires » (T. 1, Fol. 12) mais il écrit à la fin du XVIIo siècle et pour la satisfaction des paisibles savants de son époque. Existait alors à Belchamp, sur le territoire de la Voivre, une chapelle aujourd'hui disparue qui marquait le lieu de cette rencontre. En souvenir de quoi, exactement à mi-chemin, les moines de Moyenmoutier et les chanoines de Saint-Dié s'y rendaient en procession avec les reliques de leur fondateur. Du moins cette tradition annuelle atteste-t-elle les liens unissant les deux monastères, d'autant qu'à certaines périodes, au Xo siècle notamment, un seul abbé les gouvernait en même temps. Dans la même ligne et toujours par Riguet, nous apprenons que Saint Hydulphe assista à la mort de son ami en l'ermitage au pied du Kemberg et à l'inhumation en l'église Notre-Dame.

Il y avait plus d'un quart de siècle que Saint Hydulphe était à Moyenmoutier aux prises avec une oeuvre de cette ampleur, lorsqu'il sentit faiblir ses forces. Il se démit de sa charge, afin de retrouver au soir de sa vie ce calme auquel il avait aspiré en venant ici comme ermite. Il confia donc la dignité abbatiale à Leutbald, un de ses meilleurs disciples, et reprit modestement sa place au milieu de ses frères. Mais ce dernier mourut si prématurément en 704 que les moines s'en émurent, et tout désemparés se tournèrent vers leur fondateur. Le pauvre abbé, dans son ardente foi, vit un signe de la Providence qui lui demandait à nouveau le sacrifice de sa volonté propre. Avec un tranquille courage, il reprit donc sa crosse, mais pour peu de temps, car le Seigneur le rappelait à Lui le 11 juillet 707, au terme d'une courte maladie. On l'inhuma dans la chapelle Saint-Grégoire, auprès de ses trois fils de prédilection, Spinule, Jean et Bénigne, qui l'y avaient précédé de peu.

Aussitôt après la mort, le bruit s'en répandit très vite dans toute la région et plus encore le rayonnement de sainteté. Les foules accoururent à la chapelle Saint- Grégoire et sur la tombe plusieurs miracles éclatèrent. Sous la pression de cette ferveur populaire, l'abbé Maldavin devait, en 787, ramener le corps, sous une niche d'or et d'argent, en l'église Notre-Dame, plus vaste et située hors de l'enceinte du monastère.

Au terme de cette esquisse biographique, Saint Hydulphe fait figure d'un pionnier de grande classe. Il laissait à sa mort une oeuvre puissamment installée, d'un style original, groupant trois cents moines, tant à l'abbaye que dans les celles filiales. Au coeur de cette « croix mystique », il venait de planter un centre vital, un foyer spirituel, civilisateur et culturel, dont l'éclat devait se soutenir, en dépit d'éclipses inévitables, pendant plus d'un millénaire.

Il serait tentant, à cet égard, d'en parcourir les fastes, mais ce serait sortir de notre sujet. Contentons-nous de remarquer que ce millénaire illustre la survie de Saint Hydulphe, la pérennité de son action sur une oeuvre qui lui avait coûté tant de peine ici-bas. Nous ne saurions cependant négliger deux faits historiques qui s'attachent à Moyenmoutier.

On serait tenté de croire que pour le premier, d'une portée considérable, il y eut comme une éclipse de cette action tutélaire du fondateur. On sait comment Humbert, le savant moine de Moyenmoutier, devenu cardinal, puis légat de Saint Léon IX à Constantinople, fut, pour une part, responsable du schisme qui devait, pour neuf siècles, briser l'unité de l'Eglise. Englué dans des chicanes byzantines et desservi par sa rudesse lorraine, Humbert a provoqué, le 10 juillet 1054, la douloureuse déchirure de la chrétienté, que Sa Sainteté Paul VI entreprit de racommoder le 5 janvier 1964 lors de son entrevue historique de Jérusalem avec SB Athénagoras.

Quoique d'une portée moindre, le second fait est tout à l'honneur de Saint Hydulphe et de Moyenmoutier. Lorsqu'au début du XVIIo siècle dom Didier de la Cour, condisciple de Saint Pierre Fourier à Pont-à-Mousson, entreprit à Verdun de réformer le vieil Ordre bénédictin, dans l'esprit du Concile de Trente, l'abbaye de Moyenmoutier fut des premières à s'y rallier. Comme elle jouissait alors d'un prestige considérable, elle facilita la réussite et dom Didier de la Cour adjoignit le nom de Saint Hydulphe à celui de Saint Vanne, évêque de Verdun au VIo siècle, pour patronner la nouvelle réforme. La Congrégation de Saint Vanne et Saint Hydulphe se répandit très vite en Lorraine, Champagne et Franche-Comté, groupant une soixantaine de monastères, dont douze dans les Vosges: Belval, Bleurville, Châtenois, Fouchécourt, Marcey, Monthureux-sur-Saône, Morizécourt, Moyenmoutier, Neufchâteau, Saint-Jacques-au-Mont, Senones. Autant de maisons qui diffusèrent ainsi le culte de notre Saint à travers le diocèse.

C'est aussi pourquoi Saint Hydulphe fut à l'honneur, lors des récentes fêtes vannistes de Verdun, à l'occasion d'une translation de sa relique, relatée par la V.D. du 30 octobre 1968.

Il reste que de tous temps l'abbaye de Moyenmoutier a entouré sa tombe d'une grande vénération. La chapelle Saint-Grégoire est toujours là, mais détruite à maintes reprises, « il est très difficile, dit Georges Durand, de lui assigner une date et de démêler ce qu'il y a de véritablement ancien ». Quant au sarcophage en pierre dit de Saint Hydulphe, qu'on y voit, les Mnuments Historiques l'ont classé d'époque carolingienne. Toutefois il n'est pas impossible que le corps du Saint y reposait lors de la translation de 787.

De ces translations on en compte une douzaine à la suite de sinistres ou de pillages, d'où vérification et transfert dans une châsse plus belle. C'est Dom Didier de la Cour qui présida celle du 10 juillet 1619. La dernière en date est toujours en l'église de Moyenmoutier. Très élégante, en bois doré du XVIIIo siècle, elle put échapper à la Révolution et Monseigneur Caverot en fit un inventaire détaillé le 6 août 1854.

Elle devait être ouverte à nouveau le 4 janvier 1939 par Monseigneur Marmottin, à propos de la fameuse tunique, épisode malheureux qu'il convient de rappeler hélas ! « in memoriam ». Dans la châsse reposait en effet, sur le squelette entier de Saint Hydulphe, une précieuse tunique qu'y avait vu dom Calmet, alors novice à Moyenmoutier, comme il le dit dans un procès-verbal de visite (14 novembre 1701). Depuis, elle avait fait l'objet d'un long article et d'un dessin publié par l'abbé Deblaye dans le « Journal de la Société d'Archéologie Lorraine » 1855. C'était un tissu de soie blanche, brodé de galons rouges et de petites croix. L'étude en fut reprise vers 1935 par le chanoine Drioton de Nancy, conservateur au musée du Caire, intrigué par la découverte récente de Sakkarah, sur les bords du Nil : une tunique datant du IIo siècle, étrangement identique à celle de Moyenmoutier.

Le chanoine s'en ouvrit à Monseigneur Marmottin: « Il est fort probable que cette tunique ait été procurée à Saint Hydulphe lui-même auprès de quelque solitaire d'Egypte » Estimant qu'il s'agissait là d'une sorte de relique d'un intérêt exceptionnel, notre évêque est venu ouvrir la châsse, emportant à Saint-Dié cette pièce pour la faire étudier et photographier par M. Drioton; elle fut donc déposée dans le coffre de l'évêché, place du Chapître. Survint la guerre, puis le départ de Monseigneur Marmottin et le sinistre de 1944 au cours duquel la tunique disparu à tout jamais. Lorsque le 2 octobre 1968 nous avons, en présence des autorités locales, ouvert la châsse pour en prélever la relique destinée à Verdun, nous n'avons pu que vérifier la perte de cette noble pièce qui, outre sa valeur historique, faisait partie du trésor de Moyenmoutier; les annales en parlent souvent, car on la portait jadis dans les processions et dans les calamités publiques.

En l'honneur de Saint Hydulphe, Pibon, évêque de Toul, avait consacré, en 1801, l'église de la Voivre que venait d'élever l'abbé Bertrice sur un domaine appartenant à l'abbaye. Ce Saint est aujourd'hui titulaire de l'église de Moyenmoutier (et de Saint-Boingt au diocèse de Nancy); il est patron secondaire de Harol et avait toutefois sa chapelle à la cathédrale de Saint-Dié. Jusqu'à la Révolution, le 11 juillet, sa fête était chômée et de précepte dans toutes les paroisses dépendant de l'abbaye. À notre bréviaire il a encore son hymne propre à matines, vestige de l'office complet qui s'est dit pendant des siècles en l'église abbatiale. À noter que plusieurs de ces textes avaient été rédigés par Humbert à la demande de Saint Léon IX qui en avait composé la musique. Dans toute la région bien des familles s'appellent encore Idoux, nom dérivé d'Hydulphe, qui perpétue à sa manière le souvenir de notre Saint.

Son iconographie se borne à quelques pièces qui ont pu échapper aux ravages du temps et des hommes. La plus intéressante est le double bas-relief en chêne du XVIIIo siècle à l'entrée du choeur de Moyenmoutier sur la jouée des stalles. Le Saint y apparaît à droite exorcisant le possédé et sur la gauche baptisant Sainte Odile en compagnie de Saint Ehrard qui pose la main sur sa filleule; Saint Hydulphe tient en main la croix d'archevêque à double traverse. Tradition tenace, car la plaque d'étain, du XVIIIo siècle, scellée sur le coffre intérieur de la châsse fait état de la même dignité: SANCTUS HYDULPHUS TREVIRORUM ARCHIEPISCOPUS. Dans la chapelle des reliques une toile classée représente la même scène. Une belle gravure de la fin du XVIo siècle, insérée dans l'Histoire de dom Belhomme, reproduit les deux miracles et le reliquaire du XIIo siècle, orné de bas-relief en argent, aujourd'hui disparu. Deux médaillons représentent Saint Hydulphe en vitrail du XIVo siècle à la cathédrale : sa rencontre avec Saint-Dié et l'ensevelissement de son ami. En fait d'art contemporain, on peut voir Saint Hydulphe sur la grande toile de Monchablon à la chapelle de la Hutte (Hennezel) et en vitrail à Mattaincourt avec la croix mystique des monastères.

Signalons enfin le sceau, sans effigie, du XVIIo siècle, conservé au presbytère de Moyenmoutier. Il est frappé aux armes de l'antique abbaye : un bras (dextrochère) tenant une crosse; armes parlantes, à la vérité, avec les deux initiales S.H. évoquant le geste, d'une vigueur suggestive, du grand abbé, qui, fondant Moyenmoutier quasi à contre-coeur, lui donna l'impulsion pour onze siècles d'histoire.

André LAURENT


juillot@in2p3.fr Retour Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg

Les comtes de Salm et l'évêché de Metz
XI° - XII° siècles

Michel Parisse

professeur d'histoire du Moyen Âge
à la Sorbonne.

Issus de la lignée des comtes de Luxembourg, les comtes de Salm se sont partagés au XII° siècle en deux lignées: Salm en Ardenne et Salm en Vosges. La seconde doit tout entière sa fortune aux fiefs qu'elle a obtenus de l'évêque de Metz, et en particulier à l'avouerie de l'abbaye de Senones. L'histoire de la famille de Salm et de ses relations avec Metz et Senones a été abordée plusieurs fois et avec Thouvenot et Louis Schaudel, Jules Vannérus s'est efforcé de dresser aussi précisément que faire se pouvait la généalogie des deux branches1). Il n'y a peut-être pas beaucoup de nouvelles découvertes à faire, mais l'étude générale de la noblesse lorraine et l'édition des actes des comtes de Salm, réalisées au cours des dernières décennies, offrent l'occasion de reprendre l'étude de la formation de la principauté de Salm sur de nouvelles bases2).

1. Les premiers comtes de Salm et l'avouerie de Senones.

Le premier membre connu de la lignée de Salm est sans conteste Hermann, fils du comte de Luxembourg Gilbert et élu roi de Germanie en 1081 contre Henri IV3). Il n'est pas aisé de comprendre comment l'idée est venue à un groupe de princes allemands de choisir un cadet de la modeste famille de Luxembourg pour succéder à un Rheinfelden, quand bien même il apparaissait particulièrement noble. Peut-être faut-il mettre dans la balance sa parenté (lointaine déjà) avec l'active famille des Godefroid, Godefroid le Barbu et Godefroid le Bossu. En tout cas le doute n'est pas permis, et le jeune comte de Salm-Luxembourg eut une destinée royale. Bien courte en fait, car très rapidement le clan anti-henricien se défit et les dernières années de Hermann furent assez misérables. En 1088, il mourut dans des conditions obscures, victime du jet d'une pierre, ou de la chute d'un rocher, en Lorraine, et fut enterré à Metz. Il ne fait guère de doute qu'il bénéficia de la générosité de l'évêque de Metz Hermann, son homonyme, peut-être aussi son parent lointain, et en tout cas son ami dans le clan pontifical.
Le nom de Hermann est venu dans la famille de Luxembourg par le mariage du comte Frédéric -décédé en 1019-, grand-père de l'anti-roi, avec une dame de Gleiberg, et fut porté par un oncle, Hermann dit de Gleiberg; ce même nom se retrouvait alors dans la maison des comtes d'Ardenne Verdun4). Il est à peu près certain que l'évêque de Metz Hermann était apparenté à l'évêque de Liège Henri de Verdun, lui-même cousin lointain du duc Godefroid le Bossu. Dans tous les cas on revient aux différentes branches de la maison d'Ardenne et il n'est pas impossible que les deux Hermann, l'évêque et le comte, aient été quelque peu parents. Le prélat, en prenant le comte, devenu roi, parmi ses vassaux, demeurait fidèle à son choix du camp pontifical. Les trois lignées étaient encore très proches au milieu du XI° siècle. Il convient d'abord d'examiner les rapports étroits de Metz, Senones et Salm au début du XII° siècle.
Hermann de Luxembourg/Salm, marié à Sophie, laissa trois fils: Hermann, Otton et Thierri. Hermann et Otton paraissent fréquemment comme témoins dans les diplômes impériaux de Henri V, puis de son successeur Lothaire5). Otton fut comte de Rheineck et épousa Gertrude de Nordheim; sa carrière se déroula loin de la Lorraine. Etant donné les dates extrêmes auxquelles sont encore cités les deux fils de Hermann l'anti-roi, on doit supposer qu'ils étaient encore en bas âge quand leur père fut tué.
La première mention de Hermann II serait de 1095, ce qui fait remonter sa naissance aux environs de 1080; peut-être même le mariage de Hermann Ier est-il intervenu à la suite de son élection royale en 1081. Ce fils est cité jusque dans la première décennie du XII° siècle. À partir de là, les générations se succèdent sans qu'on soit en peine de les suivre toujours précisément. Hermann Ier avait reçu de son père le château de Salm en héritage et on a pour cette raison l'habitude de le désigner du nom de Hermann de Salm, plus que par celui de Luxembourg. Sigebert de Gembloux, qui en fait un vassal de l'évêque de Metz, ne dit pas s'il le devint du temps d'Adalbéron III, mort en 1072, ou de celui de Hermann6); mais les dates font pencher en faveur du second. Pour cette vassalité il devait y avoir un fief, et la suite conduit à admettre que ce fief fut l'avouerie de l'abbaye de Senones.
L'abbaye de Senones avait déjà une longue histoire à la fin du XI° siècle. Fondée vers 670 par saint Gondelbert, elle fut offerte par Charlemagne à son archichapelain, l'évêque de Metz Angelram, et ne quitta plus dès lors la mense épiscopale messine. De Gorze elle reçut la réforme au X° siècle, et ses deux abbés Ranger et Rambert allèrent dans le monastère gorzien recevoir une formation monastique corrigée7). L'abbaye avait obtenu dès sa fondation une forte dotation locale, dont les limites déterminèrent le "ban de Senones"8). La gestion de l'avouerie assurait à celui qui l'obtenait les moyens de se constituer une seigneurie, et c'est ce qui advint en Lorraine pour les comtes de Salm. Leur histoire se mêle donc étroitement à celle de l'abbaye, bien au-delà du XIII° siècle et de la chronique de Richer de Senones, et s'élargit à l'échelle de la Lorraine tout entière.
Des mentions précises ont permis de tracer exactement le contour de cette seigneurie monastique. Vers 1125 - 1130, plusieurs textes mentionnent l'avouerie des comtes de Salm sur Senones. Comme on sait que cette abbaye relevait de l'évêque de Metz, on est conduit à admettre que ce fut l'objet de l'inféodation faite par l'évêque Hermann à son homonyme, le comte de Salm (en Ardenne).
La première charte d'un évêque de Metz, réglant les rapports entre l'abbaye de Senones et un avoué, est un acte daté de l'an 1000, conservé dans le cartulaire de Senones établi au XVIII° siècle9). Cet acte n'inspire aucune confiance. Les formules initiales sont suspectes. L'abbé Suthard aurait rendu visite à l'évêque pour se plaindre des abus du comte Gérard, rattaché à Turquestein; ce prélat peut-il seulement être qualifié idoneus vir? Rien ne dit que le château de Turquestein était déjà debout vers l'an 1000, et on ne connaît pas autrement ce comte Gérard, s'il n'est pas le comte de Metz de cette époque. Les accusations qui pèsent sur le comte Gérard sont typiques des plaintes du XII° siècle et leur formulation cadre mal avec la situation de la fin du X° siècle: placita in possessiunculis monasterii denunciabat, homines sacramento sibi adstringebat, exactiones faciebat, infra claustra monachorum cum uxore, cum canibus atque suis lixis commanebat. La plainte est déposée par l'abbé in plenaria fidelium nostrorum corte!! Allusion était faite à un privilège du roi Childéric, qui aurait déjà prévu ces inconvénients. Enfin on imagine mal qu'à la cour de l'évêque ait siégé Theodoricus tunc sanctae sedis nostrae primus scabinus. Le seul accord, qui intervient alors, est que l'avoué doit se contenter du tiers des amendes judiciaires. Ce pseudo-accord n'a guère pu être imaginé avant la fin du XII° siècle, peut-être au moment on l'évêque Bertram fut sollicité par les moines de Senones10).
Vient alors l'accord du 5 mars 1111, conservé dans le même cartulaire.11) Ce texte fait état de l'acte précédemment analysé, mais il paraît plus que probable que la copie a intégré d'autres données que celles de l'original. Cet acte, donné par l'évêque de Metz Adalbéron IV, est sans doute authentique pour l'essentiel; son texte ne suscite en effet pas le doute. Le comte Hermann y est accusé aussi de réunir des plaids à son profit, de commettre des exactions. Il consent à rendre ce qu'il avait pris et reçoit l'absolution. Le pape Pascal II aurait même menacé les violateurs éventuels du privilège12).
Hermann II figure encore dans plusieurs actes de l'évêque de Metz Etienne de Bar avec son titre comtal, mais sans autre précision; son identification est possible en 1126, dans l'acte de fondation du prieuré de Deneuvre, car le comte est cité parmi les témoins, comme Herimannus comes et advocatus Senoniensis, sans avoir d'homonyme qui pourrait entraîner le doute.13) En 1130, toujours dans un acte de cet évêque, Hermann est cité avec son fils Henri.14) Un autre acte de la même année mentionne un deuxième fils, homonyme de son père.15) À partir de là on se trouve en partie démuni pour établir la suite généalogique de cette famille et ses liaisons matrimoniales.
Deux actes en effet constituent des points d'appui pour les raisonnements des généalogistes, mais ils ne sont pas entièrement fiables:
- Un acte du 22 mars 1138 d'une comtesse Agnès pour l'abbaye de Saint-Sauveur; celle-ci fait état de ses prédécesseurs principibus salmeis et dominis hujus meae terrae, et évoque le souvenir de son défunt mari Godefroid et de son fils Guillaume; les témoignages de cet acte n'inspirent pas confiance et on ne voit pas que le comte de Salm ait eu alors un sénéchal.16)
- Un acte non daté d'Etienne évêque de Metz pour l'abbaye des cisterciens de Haute-Seille, qui fait état d'une comtesse Agnès de Langstein cum filiis suis Henrico et Hermanno consulibus, d'un comte Conrard avec sa femme Hadwide et son fils Hugues. Certes on a de l'acte une mauvaise édition de dom Calmet, mais il est des expressions inhabituelles qui rendent cette pièce très suspecte.17)
Cependant, malgré la suspicion qui pèse sur ces deux actes, leurs données ne sont pas entièrement à rejeter, car de l'étude minutieuse conduite par Jules Vannérus et dont certaines données seront reprises plus loin, l'épouse du comte Hermann II était bien une certaine Agnès, que la tradition donne pour fille du comte Thierri de Bar et de Montbéliard, et soeur de l'évêque de Metz Etienne de Bar.18) Si l'on étudie la chronologie, on admet qu'un mariage a pu avoir lieu dans la première décennie du XII° siècle ou peu s'en faut, et le fils Henri né de cette union pouvait être cité pour la première fois en 1130. Le fait qu'un des fils ait reçu le nom de Thierri comme son grand-père de Bar conforte la proposition de Vannénus. Dès lors on se trouve devant deux types de mentions conjointes, celles de Salm et de Langstein. Ce deuxième nom est sans conteste la forme allemande du château autrement connu sous le nom de Pierre-Percée, Petra Perceia en latin
Un acte daté de 1174 est donné par un comte Henri de Salm en faveur de l'abbaye de Haute-Seille; le donateur mentionne nommément son oncle Hermann et sa grand-mère Agnès. Il s'agit donc bien du comte Henri II, fils de Henri Ier, petit-fils d'Agnès (et de Hermann II). Enfin le texte cite la dominatio du château de Langstein.19) C'est à la lumière d'un tel texte qu'on a fait d'Agnès de Langstein, active jusque vers 1138 - 1140, la veuve de Hermann Il, cette comtesse de Sahn qu'on a dit sortie de la maison de Bar. Tout cela est enfin confirmé par un autre acte du même comte de Salm à la date de 1186; il rappelle les dons faits à l'abbaye de Haute-Seille par sa grand-mère Agnès comtesse de Langstein, son père Henri et son oncle Hermann, tous deux "consules" fondateurs de ce monastère cistercien.20) Une énigme demeure: comment Agnès est-elle venue en possession du château de Langstein dont se réclame un certain Conrad en 1127?21) Les historiens ont imaginé qu'Agnès, veuve de Hermann, avait épousé en secondes noces le détenteur de Langstein, dont elle recueillit l'héritage pour ses enfants.
Après Hermann II, le personnage principal est donc Henri Ier, cité dès 1130, puis apparaissant régulièrement à partir de 1140 dans divers actes de l'évêque de Metz, comme un fidèle vassal du prélat.22) Vers 1150, une donation faite à l'abbaye alsacienne de Bongart/Baumgarten d'une partie de la dîme de Domjevin est le fait d'un Henri comte de Langstein, qu'on peut identifier avec lui.23) II est certain que la maison de Salm est entrée en possession de la forteresse de Pierre-Percée que l'évêque de Metz Etienne de Bar dut longuement assiéger au début de son pontificat pour en reprendre possession.24) On ne sait quand exactement mourut Henri Ier, car son fils et homonyme lui succéda sans solution de continuité.
L'épouse de ce comte, fils d'Hermann, n'est pas connue. Un érudit lui attribue une femme du nom de Clémence sur la foi d'un acte de Salival qui daterait de 1169. Or ce texte inédit du fonds de Salival fait état de la donation d'une certaine Clémence, qui a pour gendre Sigebert et pour fille Adélaïde, mais le comte de Salm est l'autorité qui officialise le don et non l'époux de la donatrice. Les deux personnes, le comte et Clémence, étaient à la rigueur cohéritiers. On peut cependant aller plus loin. En effet en 1169, le comte de Salm confirma le don de la ferme de Ménival qu'avait initié une comtesse Clémence; ces possessions qui sont évoquées brièvement dans une bulle confirmative d'Alexandre III en 1180,25) étaient dues à la générosité d'un comte de Blieskastel, de son épouse, de sa fille et du comte Henri. Or l'épouse de ce comte, qui n'est autre que Folmar Ier, comte de Blieskastel (vers 1135, 1179), s'appelait Clémence et était la fille du comte Folmar de Metz et de Mathilde de Dabo, connue aussi comme comtesse de Hombourg et fondatrice de Salival avant 1157. L'identité de ces personnes ne fait pas de doute et l'on doit ainsi comprendre que leur fille épousa le comte Henri Ier de Salm. Malheureusement le nom ne nous est pas donné, et on ne peut trouver de piste en se fondant sur le nom des enfants de Henri I, car on ne lui connaît qu'un garçon, Henri, et sans doute une fille, Elise, dont l'origine du nom nous échappe. La seule solution possible serait d'admettre l'idée que la comtesse de Salm, dont nous cherchons le nom, serait cette autre fille du comte Folmar de Metz et de Mathilde de Dabo, une Adélaïde dont nous savons qu'elle a existé. Cette hypothèse, qui n'est pas entièrement gratuite, n'en reste pas moins une hypothèse.
Revenons pour quelques instants à Maurice de Salm. Son nom nous est livré par des actes messins. Avant de partir pour Jérusalem en 1189, Henri II de Salm s'est en effet acquitté d'une donation en faveur d'une église messine, Notre-Dame-la-Ronde. Il lui a donné le patronage de l'église Saint-Martin de Retonfey tenu en fief de l'évêque de Metz.26) Il citait alors son frère, chanoine de la cathédrale du lieu. Son nom de Maurice, alors peu répandu, pouvait être un nom de religion; il rappelait celui du saint guerrier, patron de l'abbaye d'Agaune. Il nous renvoie aux autres noms nouveaux en usage dans les familles nobles de cette époque, souvent empruntés au panthéon des saints chrétiens.
Pour connaître la suite de la généalogie des Salm, l'acte de 1186 cité plus haut se révèle capital, car le comte Henri II y nomme sa femme, la comtesse Joatte et son fils Henri. Puis un autre acte de 1189, au moment où le comte va partir pour la Croisade, complète heureusement nos informations; c'est encore Haute-Seille, fondation de la famille, qui est bénéficiaire, et toute la famille est présente: volentibus uxore mea Joatha et Henrico filio meo et Joatha sponsa ejus et filiabus meis Agnete et Lorathe.27) L'intérêt majeur de ce texte est de régler un problème généalogique incongru. Ignorant en effet que le père et le fils avaient eu une épouse du même nom, les historiens de cette famille les avaient confondus en un seul et avaient admis ainsi pour le comte Henri II une longévité exceptionnelle, jusqu'à 1244. Or les choses deviennent à présent claires: Henri II avait déjà en 1189 un fils homonyme, lui-même marié avec une épouse du même nom de Joatte. Cette identité parfaite des deux couples avait provoqué la confusion. Dorénavant on sait que Henri II est mort aux alentours de 1200 et que son fils était déjà adulte et marié dix ans auparavant.
Reste à présent à identifier les deux Joatte, la mère et l'épouse de Henri III. Pour l'épouse, le doute n'existe pas, et l'on sait clairement qu'elle était la fille de Ferri de Bitche et de Ludmilla de Pologne, nièce du duc Simon II. C'est également en 1189 que son frère Ferri, le futur duc Ferri II (1205- 1213), avait du reste épousé Agnès de Bar. En revanche les recherches sur l'origine de la mère de Henri III, épouse de Henri II, n'ont pas été faites, balayées par les trouvailles concernant Joatte de Bitche. On peut, pour faire avancer la réflexion, s'interroger sur les noms que ce couple donna à ses enfants, parmi lesquels nous en connaissons trois: Henri, Agathe, Laurette. Ce sont là deux noms nouveaux, encore peu répandus. Une Agathe se rencontre au XII° siècle dans la maison ducale de Lorraine; une Laurette est fille du comte d'Alsace, Thierri, frère du duc de Lorraine. Le nom de la seconde fille de Henri II, Laurette, nous fait regarder en direction du nord, car le seigneur de Briey, Thiébaut de Bar, s'est marié avant 1180 à une Laurette de Loos. C'est ainsi qu'on voit apparaître simultanément dans trois familles ce nom nouveau de Laurette. Au total on peut seulement imaginer que Henri II a pris son épouse dans une famille du nord de la Lotharingie, sans pouvoir préciser davantage.
Ce comte Henri II mourut dans la décennie qui suivit, si bien qu'en 1202, son fils et successeur Henri III pouvait confirmer à l'église Notre-Dame la Ronde la donation de son père dont il saluait la mémoire: piis bone memorie patris nostri vestigiis inherere factaque ipsius sibi salutaria pro posse nostro dignum ducimus roborare.28) Avec Henri III commençait une étape importante de l'histoire de la famille comtale de Salm. Ce comte était appelé à avoir une destinée très active et c'est à partir de lui qu'il faut présenter le renforcement du patrimoine familial.

2. Les points d'appui de la famille comtale de Salm au XII° siècle.

Au début du XIl° siècle les comtes étaient avoués de Senones, mais on ne sait pas bien ce qu'ils possédaient en plus, et ce ne sont pas quelques actes disparates, parfois falsifiés ou faux, qui peuvent nous apporter beaucoup. Il convient donc de se contenter de quelques mentions glanées ici et là. L'expression d'avouerie de Senones est insuffisante pour faire savoir en quoi le contrôle d'une abbaye peut constituer une richesse féodale et donner naissance à une principauté. Ce qui se passe ici est pourtant une chose courante, dont on connaît de nombreux exemples en Occident. Au départ, et ce dès l'époque carolingienne, l'avoué n'est qu'un individu modeste, chargé de représenter un patrimoine monastique au tribunal du comte. Les grands laïcs prennent souvent pour eux l'abbatiat, ou contrôlent étroitement l'abbé, au point que le temporel monastique sert autant à nourrir un aristocrate laïc que les moines. La réforme religieuse du X° siècle a eu notamment pour conséquence de rétablir des abbés réguliers élus par les moines et de repousser le contrôle des grands. Ceux-ci ont immédiatement trouvé la parade en s'attribuant l'avouerie, qui leur était refusée par la législation carolingienne. Devenus prétendument protecteurs, ils arguaient de leur fonction pour intervenir, sans cesse et sans y être invités, sur le patrimoine de l'abbaye. C'est ce dont on fait se plaindre l'abbé Suthard dans l'acte daté de l'an 1000. Le comte avoué obligeait les paysans de l'abbaye à se soumettre à ses exigences, faisait payer des taxes indues, convoquait les hommes libres à son tribunal pour percevoir seul les amendes judiciaires, faisait parcourir la seigneurie par ses agents de façon à imposer son autorité. La réaction monastique, même appuyée par l'évêque ou le pape, ne suffisait pas à éloigner le danger de l'avoué et ce dernier finissait par obtenir une reconnaissance de son droit d'intervention, que des accords s'attachaient à limiter, sans beaucoup de succès, à la perception régulière de quelques pièces de monnaie et de quelques prestations en nature. Un jour ou l'autre, le territoire de l'avouerie finissait par se confondre avec la seigneurie de l'avoué, et dans le cas présent par devenir un comté. Le noyau du comté de Salm en Vosges fut ainsi constitué par le patrimoine monastique initial de Senones, soit le ban donné par le roi Childéric II à la fin du VII° siècle.
Le patrimoine initial des comtes s'est progressivement agrandi. Sans aucun doute la famille de Salm a fondé l'abbaye cistercienne de Haute-Seille vers 1140, sur des terres qui lui appartenaient. L'âme de l'action fut certainement Agnès comtesse de Langstein, dont le nom est rappelé par ses petits-enfants. Cela ouvre notre horizon vers le nord: Langstein / Pierre Percée est situé hors du ban de Senones, mais à peu de distance. Le site de Haute-Seille n'est pas très éloigné de la résidence de la famille comtale, qui ne pouvait être que Langstein. Les Salm se sont montrés généreux pour d'autres cisterciens, ceux de Bongart en Alsace, une fille de l'abbaye lorraine de Beaupré. Cet intérêt pour les cisterciens d'au-delà des Vosges peut s'expliquer par les liens familiaux du comte Henri Ier avec les Folmar de Metz, fondateurs de Beaupré.
Outre les cisterciens, les Salm se sont intéressés au destin des chanoines réguliers: d'une part à Salival dans le Saulnois, d'autre part à Saint-Sauveur, réformée vers cette époque. Salival avait été fondée par Mathilde, veuve de Folmar, comte de Metz et de Hombourg, vers 1155, 1157. Peu après cette date, dans les années 1162-1163, le comte de Salm donna à Salival les localités de Dommartin, La Garde, Mesnival. Ces trois localités nous amènent dans le Saulnois. L'église de la Garde est celle de Saint-Martin, tandis que Ménival se trouve dans l'actuelle commune de Fonteny. Comment les Salm sont-ils entrés en possession de ces terres? Si on note que l'abbaye de Senones donne à son tour sa part de Ménival aux chanoines de Salival, il est aisé d'en conclure que les comtes s'étaient attribué une partie de la mense de Senones et donnaient en fait ce qu'ils avaient usurpé.29) Mais il convient de pousser l'analyse plus avant. Héritier, par son épouse, d'une fille du comte de Metz Folmar, comme on vient de le rappeler, le comte de Salm a pu trouver dans la corbeille de mariage des terres et des droits dans le Saulnois. C'est par le biais de l'évêque de Metz, ou directement, que le comte a pu s'installer dans cette région centrale de la Lorraine, riche de son commerce du sel. Or plus tard Henri III est nommé avoué de Vic aux côtés de l'évêque Bertram (1202). Cette avouerie importante a été obtenue grâce aux bonnes relations des Salm avec les familles maîtresses de cette région, dont les comtes de Metz cités plus haut. Les grands avoués de l'église de Metz furent successivement, au XII° siècle, les comtes Folmar, puis à partir de 1154 les comtes de Dabo, deux familles avec lesquelles les Salm sont liés.
Toutes ces mentions font apparaître que la maison de Salm a considérablement développé son action à partir de Senones dans la direction du Saulnois. On ne la voit pas dans les vallées de la Meurthe et de la Moselle, ni du côté de Moyenmoutier et de Saint-Dié, ni de celui d'Epinal et de Remiremont. Dans la même direction qu'ils privilégient, les Salm se sont implantés à Blamont. Le nom de ce château surgit soudain à la faveur des mentions de chevaliers dans la deuxième moitié du XII° siécle.30) On retrouve encore cette même famille comtale à Viviers. Elle a donc connu une belle expansion, et tout en continuant à s'appuyer sur Senones, est de plus en plus tentée de s'intéresser à la ville de Metz et au commerce du sel du Saulnois.

3. La coupure avec Salm en Ardenne et la naissance de Salm en Vosges.

Jusque là les comtes de Salm continuaient de tenir leur nom de la vieille forteresse ardennaise apparue dans les textes au début du XI° siècle. Pourtant au XII° siècle leur destin se déroule entièrement en Lorraine, bien loin du berceau familial. Jules Vannérus, qui s'est penché sur le destin de la branche ardennaise des Salm, s'est efforcé d'éclaircir les conditions dans lesquelles une césure s'est produite. Pour lui il ne fait pas de doute que le château ardennais est tombé dans l'héritage d'une fille du comte Henri Ier, nommé Elise, et de son mari le comte Frédéric de Vianden. À partir de là est née une branche cadette des Vianden, celle de Salm-en-Ardenne.
Il est assez surprenant que les comtes de Salm si actifs en Lorraine apparaissent aussi peu dans leur région d'origine. En tout cas on comprend mal qu'ils aient délaissé complètement la forteresse qui leur donnait leur nom. Certaines données nous échappent certainement, concernant d`une part la filiation, d'autre part l'usage du château. Pour le second point il est possible que les comtes aient gardé un pied en Ardenne, mais n'aient trouvé à accroître leurs possessions territoriales qu'en Lorraine à la faveur de leurs liens avec l'évêque de Metz et les familles de Bar et de Metz. Dans nos régions ils avaient une résidence à Pierre-Percée, sans doute aussi à Blamont et à Deneuvre, et ne devaient pas encore éprouver le besoin d'avoir plus. Il semble bien que Henri III ait été responsable de la fondation du château de Morhange31) et de la reprise de celui de Viviers auprès de l'évêque de Metz qui l'avait acheté fin du XII° siècle.32)
La dernière initiative de Henri III en matière castrale fut celle de faire construire un ensemble auquel il donna le nom patrimonial de Salm. Il choisit pour ce faire un emplacement du ban de Senones, à l'extrême est du ban, au-dessus des vallées vosgiennes, un remarquable promontoire. La fondation eut lieu tout au début du XIII° siècle, si l'on en croit Richer de Senones.33) À partir de là, le nom de référence de cette famille était la forteresse vosgienne et non plus celle de l'Ardenne.
On peut donc considérer qu'avec Henri III et le début du XIII° siècle les comtes de Salm en Vosges ont définitivement rompu les ponts avec leur région d'origine, qu'ils ont renforcé leur principauté lorraine en trouvant de nombreux points d'appui dans le cadre de l'évêché de Metz et qu'ils sont devenus de grands princes, protecteurs de nombreuses abbayes, alliés aux plus grandes familles. Toutefois l'avouerie de Senones constitue encore et toujours leur point d'appui essentiel, et la construction d'un château sur ses terres ancre définitivement les comtes dans cette région, destinée à s'appeler un jour, ce qu'elle fut très vite, la principauté de Salm.
L'histoire des comtes de Salm au XIII° siècle nous est rapportée avec abondances de détails par Richer, le moine de Senones, qui écrit dans les années 1240 - 1260, et se trouve complétée par des actes de la pratique fournis par différents fonds. Cette histoire très mouvementée comprend à la fois des inféodations en direction des comtes de Bar et des évêques de Metz d'une part, et des problèmes familiaux nés des partages entre les enfants d'autre part.
En 1202, un clerc nommé Henri, ignorant des pratiques monastiques, fut élu abbé de Senones, mais son incompétence lui valut l'hostilité des moines. Il se tourna alors vers le comte de Salm, que Richer nomme le comte de Blamont, et le laissa abuser de ses pouvoirs d'avoué sur les terres de l'abbaye: "L'abbé fut à partir de là à ce point soumis au comte et à la comtesse que tout ce que le comte voulait faire dans le val de Senones et les dépendances se faisait sans opposition avec l'accord et par la volonté de l'abbé. Pour les tailles et autres taxes que le comte voulait lever sur les hommes du val, il l'obtenait sans rencontrer d'opposition, ce qui ne se faisait pas auparavant. Souvent l'abbé se frappait du poing la poitrine, nous en rendait compte en disant: »Malheur à moi, qu'ai-je fait? Quand j'ai été élu abbé pour le monastère de Senones, l'avoué de ce lieu, dans toute la vallée, percevait à peine quatre livres ou cent sous, ce qu'on nommait une précaire. Et j'ai toléré que ces cent sous devinssent des livres. Et ne cessèrent de grandir à partir de là les exactions de l'avoué en tailles et en autres rapines, à sa volonté»".
Une quinzaine d'année plus tard, un long conflit éclata entre le comte et l'abbé Werri, puis la zizanie se mit dans la famille de Salm. Henri III, le constructeur du château, avait deux fils, Henri et Frédéric. Devenu adulte, Henri épousa une soeur du comte de Bar, Marguerite et réclama à son père une partie du comté. Il eut le château de Viviers, qu'il dut relever de l'évêque de Metz, et cent manses prises sur la mense monastique, une nouvelle fois. Ce jeune comte rendit la vie difficile aux églises et n'eut d'héritier, un garçon nommé Henri, que grâce à une potion délivrée au comte par le chapelain de son épouse et qui se révéla néfaste puisqu'elle fut mortelle. Cela se passait en 1228 et on a conservé le testament du jeune comte de Salm, maître de Viviers et sans doute aussi de Deneuvre.
Le vieux comte avait été menacé d'expulsion du comté par son fils Henri; le fils cadet Frédéric eut plus de succès dans cette entreprise. À peine adoubé chevalier, il chassa son père de Blamont et l'obligea à se réfugier à Pierre-Percée. Henri III finit misérablement ses jours enfermé dans un de ses châteaux. Frédéric, coupable de ce méfait et maître de Blamont, agit comme un tyran vis à vis des moines, fut bientôt couvert de dettes envers les bourgeois de Metz, et chercha à déshériter son neveu fils de son frère aîné Henri et de Marguerite de Bar, et légitime héritier de Henri III. Le jeune garçon dut se défendre, réclamer sa part du comté, qui lui fut finalement remise, Morhange, Viviers, Pierre-Percée et Salm, Frédéric ne conservant que Blamont et Deneuvre.34)
Le comte Henri IV commit les mêmes erreurs que son oncle Frédéric, fut vite couvert de dettes, céda et reprit en fief Morhange de l'évêque de Metz, comme Frédéric avait dû faire de Blamont. Richer déroule la litanie des excès dont le comte de Salm se rendit coupable envers les habitants de la vallée et aux détriments des droits des moines. Henri IV essaya de gagner de l'argent en exploitant à son profit les forges de Framont à Grandfontaine et des salines à Morhange, mais à chaque fois il en fut empêché par l'évêque. Il dut vendre à Jacques de Lorraine, son seigneur et suzerain messin, Pierre-Percée et Salm qu'il reprit ensuite en fief.
Notre propos n'est pas de pousser plus loin l'histoire de la maison de Salm, ni même de développer davantage les liens qui l'unissaient aux évêques de Metz. On a vu à quel point, ils furent étroits depuis le début, depuis la concession de l'avouerie jusqu'aux reprises de fiefs du XIII° siècle. Les faits auxquels il a été fait allusion dans ce court exposé sont insuffisants pour nous faire connaître la richesse et la puissance réelles des comtes de Salm au XII° siècle; la documentation fait défaut, et nous en saurons difficilement davantage. En tout cas les rapports entre Metz, Salm et Senones offrent une des plus belles occasions de voir le fonctionnement du système de l'avouerie et son insertion dans les institutions féodales. L'histoire de la famille de Salm se révèle tout à fait passionnante pour le destin de la noblesse en Lorraine. Partie de peu, elle est venue à faire jeu égal avec les autres dynasties comtales, et pour finir, s'est placée en second derrière les comtes de Bar. L'ampleur de ses possessions étirées du sud vosgien au nord messin lui donne une réelle envergure. Le grand homme de la famille fut sans conteste le comte Henri III, constructeur du château vosgien de Salm et sous le gouvernement duquel s'opéra un regroupement de résidences fortifiées obtenues en fiefs ou construites à partir de rien. Les recherches archéologiques, conduites aujourd'hui par Gérard Guiliato, vont nous éclairer bientôt plus largement sur la période et les conditions de la construction des diverses forteresses. Il reste seulement à espérer que quelque trouvaille textuelle aide à résoudre les énigmes généalogiques qui demeurent.
Michel Parisse

Les Comtes de Salm

(Luxembourg)
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Hermann I° (1081, + V. 1088)
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Hermann II C. de Salm (1095, 1100, + v.1136) épouse Agnès de Bar (1140)
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  Othon de Rinecke 
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Famille de Rinecke
Hermann (1128, v.1136) Comte Henri I° C. de Salm (1133, 1145, + v.1174) épouse Adélaïde de Metz
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Thierry, abbé de Saint-Paul de Verdun (1140 -1149)  
  Henri II C. de Salm (1174, 1189, + v.1200) épouse Joatte (1174,1189)
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Maurice, chanoine de la cathédrale  de Metz Elise épouse Ferry de Vianden
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tige des Comtes de Salm en Ardennes
   Henri III C. de Salm (1186,1189, 1202,+ 1246) épouse Judith de Lorraine (1189,1244) Agnès (1189) Lorette (1189) Frédéric-Henri  Seigneur de Dombasle (1225,1235) épouse Dame de Dombasle (1225)    
Henri (1216,1222) + v.1228) épouse Marguerite de Bar (1222,1228)
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Ferry Seigneur de Blamont (1219, 1247)+ v.1255) épouse Jeanne de Bar (1242)
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Lorette (1224) Joatte Comtesse (1224) Agnès Abbesse de Remiremont (v.1245,1280) Thomasse Trésorière de Remiremont (1256) Berthe épouse Simon IV Sire de Parroy
Henri IV C. de Salm (1222,1247, + 8 janvier 1292) épouse Lorette de Castres
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Henri Seigneur
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Comtes de Salm
Seigneurs de Blamont          

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Histoire des Terres de Salm
Recueil d'études consacrées au Comté et à la Principauté de Salm, à l'occasion de la célébration du bicentenaire de la réunion de la Principauté à la France
Actes des journées d'études organisées à Senones et à Saint-Dié-des-Vosges les 16 et 17 octobre 1994 publiés sous la direction d'Albert Ronsin
Société Philomatique Vosgienne, Saint-Dié-des-Vosges, 1994

Notes.
Abrégé des notes.
A.D. Archives départementales.
A.D.M.M. Archives départementales de Meurthe et Moselle
A.D.M. Archives départementales de Moselle.
A.D.V. Archives départementales des Vosges.
MGH, Scriptores Monumenta Germaniae Historica, Scriptores.

1 - Thouvenot, L'avouerie de l'abbaye de Senones et la principauté de Salm, Bordeaux, 1908.
Schaudel (Louis), Les comtes de Salm et l'abbaye de Senones aux XII° et XIIIè siècles, Nancy, 1921.
Vannérus (Jules), Les comtes de Salm en Ardenne (1029 -1415), Arlon, 1920.
2 - Parisse (Michel), La noblesse lorraine, XI° -XIII° siècles, Lille - Paris, 1976, p. 516 - 520.
Noblesse et chevalerie en Lorraine médiévale, Nancy, 1982, p. 118 -120.
Actes des princes lorrains, lère série: Princes laïques, II - Les comtes. B. Actes des comtes de Salm, édités et présentés par Danièle Erpelding, Nancy, 1979.
3 - Müller (H.) Hermann von Luxembourg, Gegenikönig Heinrichs IV., Diss. Halle, 1988.
Renn (H.), Das erste luxemburger Grafenhaus (Rheinisches Archiv 39), Bonn, 1941.
Struve (T.), Hermann von Salm, dans Lexikon des Mittelalters, t. IV, col. 2159 - 2160. Hermann, fils du comte Giselbert, fut élu le 6 août 1081 roi à Ochsenhausen, comme successeur de l'antiroi Rudolf de Rheinfelden. II fut couronné à Goslar le 26 décembre 1081. Pour une étude détaillée des sources, on se reportera au premier chapitre du livre de Jules Vannérus, note 1.
4 - Parisse (Michel), Sur cette famille à trois branches, voir Généalogie de la Maison d'Ardenne. Bulletin de la section historique de l'Institut grand-ducal de Luxembourg, 1981, p. 10 - 40.
5 - On trouvera toutes les dates et références dans l'ouvrage de J. Vannérus, cité note 1.
6 - MGH, Scriptores, VI, p. 364
7 - Gorze au IX° siècle, Nancy, 1993, p. 73.
8 - Le ban de Senones est nettement délimité à l'est de celui de Moyenmoutier.
9 - A.D.V., II H 5, p. : "Adalberonis Metensis episcopi decretum adversus Girardum comitem Senoniensis monasterii advocatum", copie conservée dans un cartulaire du XVIII° siècle, éditée dans la Gallia christiana, tome XIII, instrumenta, col. 461.
10- A.D.M.M., B 488 n°9, Une charte de l'évêque Bertram rappelle en le citant un acte de l'évêque Etienne de Bar en faveur de Senones : acte du 24 juillet 1210, citant intégralement un acte du 2 avril 1125. C'est à ce moment là sans doute que furent modifiés ou forgés les textes anciens, que nous conserve seulement le cartulaire de Senones réalisé au XVIII° siècle conservé aux A.D.V.(II H 5).
11 - Cartulaire de Lorraine du XVIII° siècle (déjà cité) p. 16. Dom Calmet, Histoire de Lorraine, 1ère édition, t.I, preuves, col. 527; 2° édition, t.V, col. 62 - 63.
12 - Le nom de l'évêque Adalbéron II a été ajouté postérieurement après celui du pape dans une phrase devenue maladroite à la suite de cette interpolation: Et quia authoritas domni papae Paschalis secundi <et praedictus praedecessor noster Adelbero secundus> violatores privilegiorum illius ecclesiae sententiae anathematis percussit. Dans la liste des témoins figure Eppo abbas sancti Vincenti, tandis que l'acte du même évêque pour Sainte-Marie-aux-Nonnains contemporain donne Arnulphus; mais il faut éliminer Eppo et retenir plutôt l'Arnulphus qui précède (pour l'acte de Sainte-Marie-aux-Nonnains, voir A.D.M., H 4032 n°2).
13 - Cartulaire de Senones du XVIII° siècle, p. 29 - 33.
14- A.D.M., H 1430, n° 1. "Acte pour Saint-Symphorien." Histoire de Metz, t.III, preuves, p. 108.
15 - Acte de 1130 pour Senones, Cartulaire de Senones, p. 37; Histoire de Lorraine, 1ère édition, t.I, preuves col. 289; 2° édition, t.V, preuves, col. 172.
16 - A.D.M.M., H 1374. Chatton (E.), Histoire de l'abbaye de Saint-Sauveur et de Domèvre, p. XII - XIII; parmi les témoins de l'acte: s. Helvas dapiferi comitissae, s. Ricardi Retisi (?), s. Hascelini Saertement et fratris Acheberti.
17- Histoire de Lorraine, 1ère édition, t.II, preuves, col. 349; 2° édition, t.V, preuves, col. 355. le protocole est inhabituel: Stephanus Metensium episcopus attestantibus verbum veritatis tam futuris quant presentibus. Deux formules sont inhabituelles: terras francorum hominum ... ipsorum omnium nomina scribantur in libro vitae. Inhabituel le signum de l'évêque: Stephanus vir praeclari geminis Metensium episcopus.
18 - Grosdidier de Matons (Marcel), Le comté de Bar des origines au traité de Bruges (vers 950 - 1301), Metz, 1922.
Poull (Georges), La maison ducale de Bar, Rupt-sur-Moselle, 1977. Pour cette famille, se reporter à ces deux auteurs.
19 - A.D.M.M., H 573.
20 - A.D.M.M., H 574. Dom Calmet, Histoire de Lorraine, 1ère édition, t.II, preuves, col. 397; 2° édition, t.VI, preuves, col. 54.
21 - Dom Calmet, Histoire de Lorraine, 2° édition, t.V, preuves, col. 163. Témoin d'un acte de l'évêque de Bar pour l'abbaye de Senones.
22 - Piot (Charles), Le Cartulaire de Saint-Trond, n°42, p. 55: 1140, acte pour Saint-Trond.
Lesort (André), Chronique et chartes de l'abbaye de Saint-Mihiel, n° 100, p. 333: 1152, acte pour SaintMihiel, où le comte conteste aux moines la propriété d'Insming.
23 - A.D.M.M., H 625.
24- Gesta episcoporum Mettensium, MGH, Scriptores X, p. 544.
25- A.D.M.M., H 1227 p. 294. Bulle d'Alexandre III du 26 septembre 1180,
26- A.D.M., G 1250 n°3b.
27- A.D.M.M., H 625.
28- A.D.V., note 9.
29- A.D.M.M., H 1227, p. 40: Tout cela est dans le cartulaire de Salival.
30- A.D.M.M., H 548, "Vers 1170, des chevaliers et un prévôt de Blamont".
A.D.M.M., H 544, "1186, Garsirius de Blammont miles.";
A.D.M.M., H 578, "1203, Garsirius, Fridericus, Aymarius milites de Blammont".
31- A.D.M.M., H 1225, folio 10. "Un chevalier s'en réclame pour la première fois en 1206".
32 - A.D. Côte d'Or, 3 H 871, MGH, Scriptores X, p. 545, "Henri de Salm confirme une donation de Thierri de Viviers aux moines de Bèze avant 1200.
33 - MGH, Scriptores, XXV, p. 316.
34 - Ce récit se trouve dans la chronique de Richer (note 33).

La chronique de Richer

moine à Senones au XIII° siècle

Dominique Dantand

Evoquer le riche passé de la Principauté de Salm ne peut se faire sans remonter aux origines, aux sources de ce que fut la vie des comtes de Salm dans notre région. Et, naturellement, évoquer les comtes, c'est aussi évoquer l'histoire de l'abbaye de Senones. Ces deux entités se sont trouvées liées par une histoire commune allant du XI° au XVIII° siècles.
L'une des sources de l'histoire de l'église de Senones et des comtes de Salm est un texte rédigé dans la deuxième moitié du XIII° siècle, par un moine de cette même abbaye, nommé Richer1)
Depuis plusieurs années, je travaille sur la préparation d'une double édition de ce texte, à savoir, l'édition latine basée sur le manuscrit du XIII° siècle, comparée avec les autres manuscrits que j'ai répertoriés, puis l'édition d'une traduction en français moderne. J'insiste sur ce point, car il existe deux traductions du XVI° siècle, mais dont la langue serait tout aussi étrangère à nos contemporains que le latin même de notre auteur, et qui ne sont pas non plus exemptes d'erreurs. Le tout complété par des index. Mon travail n'est pas à proprement parler un commentaire de l'ouvrage de Richer.
Mes recherches m'ont permis de réhabiliter quelque peu notre chroniqueur si souvent malmené par les critiques de ses utilisateurs. Je me propose donc de vous parler de l'oeuvre plus connue sous le nom de Chronique de Richer de Senones. Mais il y a tant à dire que vous voudrez bien me pardonner de survoler tel ou tel point pour n'aborder que quelques aspects essentiels, à savoir:
Qui est Richer ?
La Chronique et les manuscrits.
Richer et les Salm.

Richer

Richer ne nous a laissé que peu d'indications relatives à sa vie, sa famille. Il est assez avare de renseignements personnels. C'est pourquoi il faut scruter le texte au-delà des mots, il faut interpréter et jouer à cache-cache avec Richer.

1. Origines

a) Origines géographiques

Plusieurs hypothèses avaient retenu notre attention quant aux origines géographiques de notre auteur. Nous les avons abandonnées pour n'en retenir qu'une seule, la plus vraisemblable.
Richer, connaisseur de l'Alsace, de quelques histoires relatives à cette contrée, a fait ses études à Strasbourg. Or lorsqu'il est amené à rédiger tel ou tel toponyme alsacien, il l'écrit non pas comme quelqu'un qui connaît la langue germanique, mais comme un Français qui la comprendrait très phonétiquement. Richer n'est pas Alsacien.
Est-il originaire de Moyenmoutier? Dans son ouvrage, il écrit que Moyenmoutier est un lieu qui lui est très cher (I/22). Dans son ouvrage sur Salm et Senones2), Albert Ohl-des-Marais le fait mourir à Moyenmoutier en 1266.  Hypothèse tout aussi abandonnée, pour des raisons évidentes.
Richer est Lorrain. Mais ses origines sont assez complexes. Il est Lorrain par la langue qu'il emploie. Plusieurs fois, il cite saint Nicolas en employant l'expression "Notre Patron". Mais comment expliquer qu'il ait fait ses études à Strasbourg et non à Metz? La solution semble s'imposer d'elle même. Richer ne peut être originaire que d'une région à la fois lorraine et proche de l'Alsace, à la fois dépendante du duché de Lorraine et du diocèse de Strasbourg, ce qui expliquerait non seulement le fait qu'il étudie dans cette ville, mais aussi qu'il connaisse l'Alsace et les habitudes de ceux qu'il appelle les "Teutons".
Or une région correspond à ces caractéristiques: le val de Lièpvre, c'est à dire la région de Sainte-Marie-aux-Mines qu'il semble bien connaître pour y avoir rencontré des moines de l'abbaye parisienne de Saint-Denis qui y possédaient des dépendances, mais aussi parce qu'il semble s'y être rendu assez souvent (châteaux du Bilstein et du Bernstein, Echery). Cette hypothèse se vérifie si l'on admet que la langue parlée à cette époque dans cette région est bien le français.

b) Origines sociales

L'appartenance de Richer à la noblesse ne fait guère de doute. Sa plume le trahit. Par exemple, lorsqu'il parle de Wolfelm de Haguenau, personnage identifié comme ayant été prévôt de l'empereur en Alsace, il le décrit comme quelqu'un d'intelligent mais "rustique de race". À un autre endroit du texte, il parle du peuple en utilisant une tournure de phrase elle aussi assez peu équivoque. Mais nos recherches se heurtent au silence des archives. Pour certaines d'entre elles, il ne reste rien (Val de Lièpvre) ou il n'y a rien (Echery, dont Richer est une des rares mentions).

c) Dates

Reste maintenant à faire naître, vivre, et mourir notre auteur. Nous supposons qu'il a dû naître vers 1190. En effet, il entre au couvent de Senones du temps de l'abbé Henri (1202 - 1225), mais il est déjà présent au moins en 1217, puisqu'en 1218 il est envoyé en ambassade à Würzburg auprès du duc de Lorraine Thiébault I, retenu prisonnier par l'empereur Frédéric II après l'incendie de Nancy et le siège d'Amance. Il semble évident que l'homme auquel on confie cette responsabilité mérite la confiance des siens et doit faire preuve d'une certaine maturité, d'autant plus qu'il nous apprend aussi que sa mission, en plus d'une question relative à l'avouerie de l'abbaye de Senones, avait pour but de s'assurer du bon traitement du duc de Lorraine.
Il nous apprend également qu'au cours de ses études à Strasbourg, il a rencontré un dénommé Henri, maître à l'école Saint-Thomas. Or ce Henri figure dans des documents relatifs à Saint-Thomas et dans lesquels il porte le titre de magister (1182 - 1185). Dans d'autres pièces de 1216/1219, il porte le titre de scolasticus, donc maître (écolâtre) d'un rang plus élevé.
Quant à sa mort, elle se situe avant celle de l'abbé Beaudoin (1270). Les auteurs ne s'entendent pas sur cette date: 1265, 1266, 1267? Même le nécrologe de l'abbaye de Senones conservé à la Bibliothèque Municipale d'Epinal ne nous apporte rien de plus, si ce n'est que l'on n'y trouve pas moins de neuf moines portant tous le nom de Richer.
Quoi qu'il en soit, nous avons affaire à un personnage qui semble avoir eu une longévité assez extraordinaire pour l'époque, environ 75 ans. II ne faut donc pas s'étonner que la mémoire lui soit parfois infidèle. Il le fait d'ailleurs lui-même remarquer.

2. Sa vie

a) Senones

Richer semble avoir joué un rôle dans la vie de la communauté des moines de Senones. Plusieurs fois, il est leur représentant dans différents conflits (élection de l'abbé Beaudoin III/26, conflit avec Henri de Salm, présent à Deneuvre IV/28). Plusieurs fois, il reste seul dans l'abbaye avec un moine malade alors que tous ses confrères ont abandonné les lieux face aux vexations du comte de Salm ou de son bailli.
Richer nous apporte un éclairage sur la vie monastique à Senones (déroulement de certains offices, chants et hymnes... il se montre d'ailleurs très conservateur et peu ouvert aux changements). Il n'hésite pas non plus à se montrer très critique vis à vis de tel abbé, surtout de Beaudoin qu'il ne semble guère apprécier, et à cause duquel il nous dit qu'il ne peut rien, qu'il n'ose rien écrire car cet abbé est encore vivant au moment où il rédige. Ce n'est d'ailleurs pas le seul cas dans lequel Richer préfère garder le silence (Gertrude de Dabo). Pourquoi?
Richer fait peut-être office de bibliothécaire ou notaire de l'abbaye, car il nous apprend au chapitre 40 du livre IV qu'il a recopié dans un livre des lettres qu'il avait reçues des régions d'Outre-mer. Richer est la mémoire du monastère.

b) Deneuvre

Richer nous apprend qu'il fut prieur de Deneuvre. Nous savons que son successeur, Hugo, y restera plus de vingt ans. Nous savons également que Richer participe avant 1228 (mort du comte Henri) à une entrevue très houleuse en la chapelle du château de Deneuvre. Est-il déjà prieur du lieu? C'est probable.
C'est à Deneuvre qu'il exerce ses talents de moine architecte et bâtisseur, puisqu'il nous apprend qu'il est le constructeur de la chapelle, du moulin, de l'étang qui ont été enclos par son successeur. Il est impossible d'en dire davantage.

c) Déplacements

Richer a voyagé. Ses déplacements dépassent le cadre de la Lorraine. II connaît Metz, vraisemblablement aussi l'abbaye de Gorze, Toul, Saint-Dié... et bien d'autres endroits encore. Il connaît l'Alsace.
Hors des limites géographiques de l'est, il s'est rendu à Paris, au monastère royal de Saint-Denis (après 1223). Peut-être s'est-il rendu aussi en Italie, car il nous parle du tombeau d'Innocent III mort en 1216 sans nous dire d'où il tient ses sources, ce qu'il fait parfois lorsqu'il nous dit que tel ou tel événement lui a été relaté par une personne qu'il désigne assez précisément. Et en plus, il porte un jugement esthétique sur ce tombeau, comme il le fait à propos d'autres, comme celui de Charles le Chauve. Nous savons aussi qu'en 1218, il est en Allemagne à Würzburg. C'est un moine qui bouge.

d) Autres fonctions

Richer est un moine qui a plus d'une corde à son arc. Il sculpte et orne les tombeaux d'Antoine de Pavie (décédé en 1237), d'Henri de Salm (décédé en 1244) et de sa femme Judith de Lorraine (décédée en 1246), de la femme d'Henri le Lombard. C'est un artiste qui porte des jugements esthétiques, surtout en ce qui concerne les tombeaux (pape, rois de France...)
On lui attribue aussi une Vita rimée de l'Abbé Antoine de Pavie. Mais comme le fait remarquer Max Manitius dans son ouvrage sur l'histoire de la littérature latine médiévale, l'auteur de la vie d'Antoine de Pavie semble en connaître bien plus sur cet abbé que Richer lui-même.
On serait également tenté de lui attribuer les notations musicales qui apparaissent sur le manuscrit du XIII°.

e) Richer, un homme

Richer est un moine baigné et imprégné par la Bible, la règle de Saint-Benoît, mais il n'en reste pas moins un homme. Son attitude envers les femmes est intéressante. Lorsqu'il évoque dans son ouvrage des dames respectables, il les qualifie de matrones et ne donnent d'elles aucune caractéristique physique. Lorsqu'elles sont jeunes et "incitent" au péché, il n'hésite pas à dire d'elles qu'elles sont "assez bien faites" (satis formosa) même s'il s'agit de la fille incestueuse du prévôt de Saint-Dié Mathieu ou de la béguine de Marsal nommée Sibille. Reste le cas de Gertrude de Dabo, dont il nous fait comprendre qu'il ne lui est permis d'en dire quoi que ce soit, en utilisant une citation biblique (Si leurs bouches pouvaient s'ouvrir jusques aux cieux...)
C'est un homme qui apprécie aussi le fruit de la vigne. Ses remarques sur les vendanges de l'année 1258, rendues difficiles par des conditions climatiques sévères, nous montrent un homme qui regrette de n'avoir pu se mettre le moindre grain de raisin sous la dent, mais dont le regret s'estompe bien vite lorsqu'il nous dit que malgré cela le vin qui en fut tiré avait un goût fort appréciable.
Pour conclure cette première partie, nous pouvons donc dire que nous sommes en présence d'un moine âgé, dont la pensée est modelée par la pratique de la règle monastique, qui rédige même en s'inspirant de la Bible (Ex: 111,5. L'histoire ressemble à s'y méprendre à l'histoire de la vigne de Naboth, dans le Livre des Rois.). Richer est un bénédictin très attaché à son Ordre et à l'ordre voulu par Dieu. Est-il un moine qui sort de l'ordinaire? Pas vraiment, d'ailleurs lui même se dit le plus humble de tous, le dernier des avortons, se référant à saint Paul. (Prologue).

La Chronique et les manuscrits

1. La chronique

Beaucoup de personnes ont reproché à notre auteur d'avoir un style maladroit, d'utiliser un mauvais latin, de ne pas avoir de plan... Certes, ce n'est pas une oeuvre qui se veut de grande envergure littéraire (cf. Prologue), seulement lorsque l'on prend la peine de lire avec attention, lorsqu'on se met à l'écoute de Richer, on y trouve un plan, une logique, un fil conducteur, des passages de réflexion. II en est de même en ce qui concerne la fin de l'oeuvre. II est vrai que l'ouvrage est inachevé, mais Richer informe lui-même le lecteur au cours du Livre V (chapitre I) que l'ouvrage touche à sa fin.

La Chronique n'est pas d'un abord aisé, et ce à plusieurs niveaux:
- son titre (chronique, opuscule, traité). C'est un récit composite (hagiographie, histoire, narration...).
Conservons donc l'appellation habituelle de Chronique.
- son contenu (nombreux thèmes les plus divers)
- sa rédaction un peu bousculée, sa chronologie défaillante
D'après nos recherches, Richer semblerait rédiger entre 1258 et 1267. Il procède par à-coups, note ce que lui relatent des voyageurs de passage à Senones (légende de sainte Elisabeth) ou ce que lui-même a appris auprès d'autres personnes au cours de ses déplacements (moines de Saint-Denis, abbé de Murbach). Peut-être dicte-t-il son oeuvre à des assistants comme le montrent les différentes écritures qui sillonnent le manuscrit du XIII° siècle, qui est sans aucun doute l'original? Il est vrai qu'il s'agit d'un manuscrit particulièrement "bricolé".
Pourquoi rédige-t-il? Dans son prologue, Richer cite saint Paul s'adressant aux Romains: «Tout ce qui a été écrit l'a été pour notre instruction». II ne termine pas la citation, mais en a la suite en tête. «Afin que par la patience et par la consolation que donnent les Ecritures, nous possédions l'espérance».
Laissons Richer s'expliquer sur ses intentions : «C'est pour cela que, moi frère Richer, moine de Senones, le plus humble de tous, ne voulant cacher à nos successeurs les faits de notre temps, bien qu'avec un style imparfait et un langage peu recherché ... comme un enfant à peine balbutiant, j'ai préféré rendre clair ce récit par l'usage d'un style rustique, plutôt que de l'obscurcir par un langage philosophique, priant le lecteur ou l'auditeur que s'ils trouvent quelque défaut en ce présent traité, qu'ils ne l'imputent à aucune présomption ou audace de ma part, mais au contraire à dévotion et bonne intention».
Sa Chronique est en fait un recueil d'exemples destinés à édifier et guider la conduite des hommes et les inciter à faire le bien dans la crainte de la justice divine. Et c'est sans toujours s'en tenir à son plan qu'il se laisse aller à commettre une digression (et Dieu sait qu'elles sont nombreuses!), mais après tout, n'écrit-il pas pour notre édification? Mais il sait aussi revenir à son sujet, et se montre plein de bonnes intentions à l'égard du lecteur. Il a le souci de ne pas lasser, mais quel dommage pour l'historien lorsqu'il décide d'abréger un récit! Son style se ressent de ses coupures, surtout dans les deux derniers livres de la chronique. Lorsqu'il fait une "pause", il écrit Quid plura? puis reprend le cours de sa narration. Est-ce pour masquer une faiblesse intellectuelle, un trou de mémoire, un moment de réflexion? Après tout, il n'a pas besoin de "brouillon" pour raconter sa propre vie, mais il a besoin de temps pour rassembler sa mémoire.
C'est ici que doit se poser le problème des sources de notre auteur. L'ouvrage est divisé en cinq livres, soit environ 140 chapitres. Pour les deux premiers, il a recours à des documents plus anciens provenant de Senones et Moyenmoutier, dont certains ont disparu (acte de 661, confirmation de 948...).
Y a-t-il une chronique plus ancienne derrière l'ouvrage de Richer? Celui-ci aurait-il recopié un texte plus ancien? Ces "vers latins" semblent très présents dans les deux premiers livres. Mais en ce qui concerne les trois derniers, ils sont plus personnels et constituent ce que j'ose appeler le "journal intime" de notre auteur. Richer y est le témoin de son temps. Dans les deux premiers livres, il recopie ce qu'il a lu. Dans les derniers, il nous livre ce qu'il sait, ce qu'il a vu de ses propres yeux, ce qu'il a entendu. II est source et narrateur, ce qui rend son récit passionnant. Il reçoit des informations qu'il nous restitue à travers sa propre perception, avec ses propres mots, avec sa culture de moine qui récite les psaumes chaque jour. Mais il donne peu de dates, et de ce fait la recherche de ses sources devient un "véritable cauchemar" pour le chercheur. Mais mieux vaut se pencher sur le texte lui-même et voir comment il nous est parvenu.

2. Les manuscrits

La Chronique de Richer nous est connue par 9 manuscrits et 7 éditions. Tous les manuscrits n'en étaient pas inventoriés. Quant aux éditions, elles se révèlent incomplètes et pas toujours très rigoureuses.
Sur 9 manuscrits, 5 sont des copies humanistes du XVI°, dont 2 sont des traductions, 2 datent du XVII° siècle et un de 1826. L'audience de cette Chronique a été d'un intérêt strictement local puisque les copies nous proviennent de Senones, Moyenmoutier, Etival.
Plusieurs copies sont perdues (nous avons retrouvé la trace d'au moins 7 d'entre elles). L'existence de ces chaînons manquants est évidente lorsqu'on se penche sur la transmission des textes (quelques variantes peu importantes, corrections de fautes, restitution de mots...)
Ces manuscrits se trouvent à part égale répartis entre la Bibliothèque Nationale de Paris, la Bibliothèque Municipale de Nancy, la Bibliothèque Municipale d' Epinal.
Le manuscrit le plus ancien date du XIII° siècle. Il provient de l'abbaye Saint-Pierre de Senones et il est actuellement conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris où il est entré entre 1794 et 1831, tout comme l'évangéliaire de l'abbé Suthard conservé aussi à la Bibliothèque Nationale. Il échappe à l'incendie du 13 avril 1534, il est mentionné à diverses reprises (1658, 1722, 1729, 1751, 1784). Mais en 1797, lors de la visite de l'abbé Grégoire à Senones, on constate sa disparition ainsi que celle de l'évangéliaire de Suthard. Ces disparitions sont à mettre en relation avec les troubles révolutionnaires du rattachement de la Principauté de Salm à la France en 1793.
C'est un manuscrit très travaillé qui comporte le texte le plus ancien, mais pas le plus complet. D'ailleurs, n'y a-t-il jamais eu un texte définitif?
Nous n'approfondirons pas ici toute l'étude que nous avons faite des différents manuscrits, nous nous bornerons à signaler les plus beaux ou les plus originaux:
- La Bibliothèque Municipale de Nancy possède une très belle version de 1536.
- La Bibliothèque Nationale de Paris possède un manuscrit dont les dessins à la plume sont particulièrement attachants.
Quant aux éditions, elles sont incomplètes et très sévères à l'égard de notre auteur, en dehors de l'édition allemande des Monumenta. La palme de la plus mauvaise édition revient à Jean Cayon qui en 1842 publia une version faite à partir d'un mélange des deux textes français du XVI°, rendant la Chronique encore plus incompréhensible que dans son latin d'origine!
Richer a été utilisé très tôt dans l'histoire, puisque Jean de Bayon en 1326 s'inspire de son prologue. D'autres suivront.

3. Le contenu de la Chronique

Dans sa Bibliothèque Lorraine (2° édition 1751, col. 821-823), Dom Calmet écrit que «C'est tout ce que nous avons de meilleur touchant ce pays-ci, et encore que l'auteur ne soit pas exempt de ces fautes contre l'exacte chronologie, qu'on reproche presque à tous les écrivains d'histoire et de chroniques du moyen-âge. Il ne laisse pas de nous être précieux par les particularités qu'il nous apprend, et que l'on ne trouve point ailleurs».
L'ouvrage débute par deux livres consacrés à la fondation des abbayes de Senones, Saint-Dié, Moyenmoutier. Mais il ne dit presque rien d'Etival, et guère davantage de Bonmoutier et Bouxières. Il évoque la vie des saints fondateurs, leurs miracles, les translations de leurs reliques. Il nous laisse également en ces pages la plus ancienne description du massif vosgien, dont il renforce le caractère inhospitalier pour mieux accentuer la valeur de "ses" saints.
Ses récits hagiographiques portent aussi sur saint Clément, saint Léger, saint Gérard, sainte Odile, puis saint Nicolas, saint Léon et dans un autre Livre, sainte Elisabeth, saint Pierre de Milan. Il nous relate leur vie avec une naïveté qui frôle parfois la crédulité.
On trouve aussi dans cet ouvrage des passages concernant les rois (Philippe-Auguste, saint Louis...), les empereurs (Frédéric I et II). Il nous raconte la bataille de Bouvines et la harangue adressée par le roi à ses troupes. Il a appris cette histoire par les moines de Saint-Denis, soit à Lièpvre (dépendance du monastère de Saint-Denis), soit à Saint-Denis même. Il nous raconte les croisades avec les sièges, les miracles, les défaites, les exploits de Godefroy de Bouillon, la félonie de tel ou tel seigneur, la vaillance d'autres. En deux endroits, Richer nous parle de la croisade des enfants qui passa en Alsace durant l'été 1212.
Et puis, il y a l'auteur qui prend parti. Celui qui déteste les Franciscains et les Dominicains (dont les adeptes sont comme des chiens se précipitant sur du vomi), c'est à dire les ordres nouveaux qui apparaissent au XIII° siècle. Il prend plaisir à nous raconter leurs déboires, surtout en ce qui concernent les Dominicains. Mais d'où tient-il que saint Louis a voulu prendre l'habit dominicain, abandonner le royaume et que sa famille l'en a dissuadé? Chateaubriand dans ses "Mémoires d'outre-tombe" cite Richer à propos de cet événement.
II n'aime pas non plus les Juifs, qu'il accable de tous les maux, de toutes les perversités et dont il se délecte à raconter les crimes punis par la vengeance divine.
Il ne nous est pas possible d'aborder tous les thèmes qui se trouvent dans la Chronique, sans quoi il faudrait évoquer encore la vie de Mathieu prévôt de Saint-Dié, l'épidémie qui décime le bétail en Alsace, la tempête qui détruisit la Mecque...  Il n'est pas étonnant que les utilisateurs de l'oeuvre de Richer aient porté des critiques sévères à son égard et qu'ils aient vu en ce livre un immense "fourre-tout" mal construit, tant les thèmes abordés sont variés et parfois inattendus.

Richer et les Salm.

Le moins que l'on puisse dire après une lecture de Richer, c'est qu'il n'aime pas la famille de Salm. C'est normal, il est moine, ils sont les avoués. Ils oppressent son monastère, il défend ses droits. Mais les Salm ne sont pas pires que le duc de Lorraine à l'égard des abbayes qu'il est censé défendre et dont il s'approprie les biens.
C'est surtout dans les deux derniers livres (fin du Livre IV, à partir du chapitre 28 et dans le Livre V) que Richer évoque ses "ennemis". Il en parle dans le Livre à propos du droit des avoués. Richer n'ignore pas les origines géographiques des Salm, il sait qu'ils viennent de Salm en Ardennes et qu'ils prétendent à l'empire. Leur ancêtre Hermann I avait été élu roi de Germanie en 1081.
Son langage n'est pas des plus tendres. Ce sont des suppôts de Satan, des êtres assez infâmes. L'un d'entre eux est même qualifié d'Antéchrist. Il usurpe tous les biens de l'abbaye. Richer critique aussi les abbés qui se sont montrés trop tolérants envers ces comtes (Henri qui les laisse construire un château sur les terres qui appartiennent à l'abbaye). Il les connaît bien puisqu'il est contemporain des comtes Henri II, Henri III, Henri de Deneuvre, Henri IV, Ferry de Blâmont. À propos de ce dernier, il n'hésite pas à écrire que Ferry est un bâtard dont le père n'est autre que Mathieu, prévôt du comte à Blâmont. Il nous parle aussi du bailli Renauld qui est un demi-frère d'Henri IV, ce comte que je surnomme bien volontiers "l'industriel" et dont Richer nous retrace avec délectations les déboires de ses entreprises (mines de fer et forges de Framont, salines de Morhange). Il nous fait aussi comprendre que ce n'est pas un homme d'honneur puisqu'il n'honore pas les dettes dont il est criblé et qu'il est obligé de recourir à l'hommage lige en vendant ses châteaux.
Mais heureusement, Dieu veille et ne permet point que les crimes restent impunis. Ainsi Richer raconte la misérable mort de ce jeune comte Henri, si fier et si orgueilleux qu'il aspirait à l'empire et qu'un breuvage censé lui donner une descendance, mena au coma. Ce qui permit à sa mère de le faire enterrer en l'abbaye de Haute Seille, mais le malheureux fut enterré vivant. Ecoutons aussi Richer nous conter ce qu'il advint au comte Henri IV, fils du précédent: (V/10) «Mais parce que Dieu ne veut pas la mort du pêcheur afin qu'il se convertisse et vive, il voulut infliger une digne correction au dévastateur de notre église. En effet, la grossesse de sa femme arrivait à terme, et elle mit au monde un fils mort-né. La vengeance divine qui se manifestait, donnait aux parents trois raisons de se lamenter: premièrement, parce qu'un avorton non baptisé ne peut accéder au royaume de Dieu. Deuxièmement, parce que les parents perdirent si misérablement l'avorton qui devait être leur successeur et héritier, d'autant qu'ils n'avaient encore eu aucun enfant du sexe masculin. Et enfin, malgré ce châtiment évident, ils ne cessèrent pas leurs délits. Tout le personnel du monastère, les laboureurs, les charpentiers, les blanchisseurs, les pêcheurs furent tant spoliés par ce Renauld, suppôt du diable, qu'à peine leur laissa-t-il les murs de leurs demeures».
Tels sont les Salm vus par Richer. Il semble pourtant éprouver une certaine compassion pour le comte Henri III qui fut chassé de Blâmont par son bâtard de fils, Ferry, et dont il nous apprend qu'il a sculpté la pierre tombale (1246) et celle de sa femme Judith de Bitche, pierre tombale reproduite en gravure par Dom Calmet et qui est toujours conservée en l'église de Senones, mais dont l'aspect semble assez peu médiéval (peut-être Richer avait-il des goûts artistiques curieux ou en avance sur son temps ).

Conclusion

Arrivé au terme de cette présentation, il nous resterait encore beaucoup à dire de ce que nous avons trouvé au cours de nos recherches. Mais en guise de conclusion, nous aimerions terminer par une note d'humour qui se rapporte à une querelle épistolaire à propos de Richer. En effet, en 1726, alors que l'abbé Hugo d'Etival venait de publier les Sacrae Antiquitatis Monumenta, un moine anonyme de Senones lui adressa plusieurs lettres manifestant son mécontentement quant à ses propos sur Richer, son "ancêtre monastique", lettres auxquelles cet abbé répondit. Mais le ton ne manqua point d'être acide et enflammé. Dans sa seconde lettre qu'il adressa à Dom Calmet pour se justifier, Hugo déclara à propos de son adversaire : "Vous devez regarder l'apologie qu'il a faite de Richer comme d'inutiles efforts d'un homme qui a voulu blanchir la face d'un Ethiopien."
Dominique Dantand

Histoire des Terres de Salm
Recueil d'études consacrées au Comté et à la Principauté de Salm, à l'occasion de la célébration du bicentenaire de la réunion de la Principauté à la France
Actes des journées d'études organisées à Senones et à Saint-Dié-des-Vosges les 16 et 17 octobre 1994 publiés sous la direction d'Albert Ronsin
Société Philomatique Vosgienne, Saint-Dié-des-Vosges, 1994

1) Prononcer Riché et non Richère, comme me l'a fait remarquer plus d'une fois mon maître Michel Bur
2) Histoire chronologique de la principauté de Salm et des abbayes de Senones et Moyenmoutier. Saint-Dié, 1951
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I.P.H.C Strasbourg 
Contes et récits nationaux

Les partisans*

Henry Ganier

Le Donon, le haut lieu sacré, l'autel des grands ancêtres, la montagne historique, s'élève, enveloppée par son sombre manteau de velours vert, dans l'azur infini d'un beau jour.
L'Alsacien contemple sa cime rocheuse, et le Lorrain aperçoit, se découpant vers le ciel, son temple mégalithique.
Je l'aime, cette chère montagne, à l'ombre de laquelle j'ai passé ma vie. À ses pieds, huit générations des miens dorment leur dernier sommeil. Je l'ai parcourue en tous sens; je l'ai visitée en touriste, traversée comme soldat, admirée et reproduite comme peintre; j'ai cherché ses sous-bois mystérieux; j'ai sondé ses réduits les plus ignorés; j'ai respiré ses effluves embaumés; j'ai rêvé devant ses dolmens et ses menhirs; j'ai vécu sa vie, car elle vit, cette belle montagne, elle vit dans ces mille voix de la nature qui chantent au coeur de qui sait entendre; elle vit du souvenir de tous ceux qui foulèrent son sol, mortels, esprits ou dieux.
Ses échos redisent encore. les bruits, les rumeurs, les frissons perçus pendant les siècles écoulés, depuis le bourdonnement de l'abeille sauvage jusqu'au cri de guerre du Celte; depuis la chanson d'amour de la tourterelle, depuis le rire de la Vierge du Soleil, jusqu'à la plainte du mourant de 1814.
Oui, je l'aime, ma chère montagne!

Tout bambin encore, assis sur les genoux de mon grand-père, j'écoutais attentif et ravi, pendant les heures de la veillée, les contes, les légendes qui se redisent au foyer du montagnard.
Heures si douces de l'enfance, heures d'extase et de recueillement, pendant lesquelles, les gnomes, les farfadets, les Celtes et les Romains, les preux chevaliers, les héros en guenilles ou les vieux de la vieille défilaient devant mes yeux émerveillés.
Les hivers ont succédé aux printemps, et, arrivé au déclin de la vie, mon coeur ému évoque ces récits d'antan.

J'ai choisi dans cette gerbe de souvenirs une anecdote dont le Donon, ainsi que ses environs immédiats, fut le théâtre et mon grand-père l'acteur principal. C'était pendant la campagne de France, en 1814!
Mon grand-père, enfant de la Vallée de la Bruche, avait fait toutes les campagnes de la République, du Consulat et de l'Empire, comme officier de cavalerie.
II avait servi successivement comme aide de camp dans les états-majors du duc de Trévise1) et du prince de PonteCorvo2).
Les suites d'une grave blessure, reçue pendant la campagne de 1809, l'avaient forcé prématurément de quitter le service actif.
Il était revenu dans son pays d'origine, continuant à servir sa patrie dans les fonctions d'inspecteur des forêts.
C'est au milieu de ces agrestes occupations que les événements de 1814 vinrent le surprendre.  Profondément touché par les malheurs de la France, mon grand-père, qui venait de se marier et avait un tout jeune bébé, n'hésita pas à quitter ceux qui lui étaient si chers, pour reprendre du service.
Nanti d'une commission de major3) commandant un régiment de chasseurs forestiers des Vosges, il avait recruté dans son personnel de forestiers, de gardes, de sagars, de bûcherons, voire même de braconniers, presque tous anciens militaires, le noyau d'une troupe destinée à garder et défendre les cols et passages des Vosges, à inquiéter les communications de l'ennemi, s'emparer de ses convois, détruire ses reconnaissances, en un mot faire la guerre de partisans.
Le gouvernement avait distribué nombre de commissions à d'anciens officiers qui levèrent d'autres corps francs, dont quelques-uns inscrivirent de leur sang une page brillante dans les annales de l'histoire contemporaine.
Par malheur, la rapidité avec laquelle les événements de cette néfaste campagne précipitèrent, entrava l'organisation, l'armement et l'équipement de ces corps.
Malgré leur audace, leur courage, leur patriotisme, ce défaut de préparation ne permis pas aux partisans de donner à la défense du sol envahi tout ce que l'on pouvait attendre d'eux.

Mais revenons à mon grand-père. Sa troupe à peine recrutée, il se mit en campagne; le point de rassemblement était à la maison forestière du Hengst, dans le massif du Grossman.
Au petit jour, trois cents hommes environ, de tout âge et de toutes professions, se rassemblèrent en silence, le courage, l'énergie se lisaient sur leurs figures expressives.
Cette réunion de guerriers improvisés, si elle manquait un peu de l'allure d'un troupe régulière, offrait par contre un aspect des plus pittoresques, entourée qu'elle était par le cadre unique d'un admirable paysage d'hiver.
L'uniformité de la tenue laissait quelque peu à désirer; on y voyait de tout, depuis l'uniforme du garde national, du douanier, du forestier, jusqu'à la blouse bleue du sagar et la veste de velours du chasseur.
L'armement était à l'avenant, fusils de munition, fusils de chasse, mousquets, carabines, enfin plusieurs fusils de remparts destinés à tenir lieu d'artillerie de montagne. Ces massifs engins fixés sur pivots étaient montés sur des schlittes qui leur servaient d'affût.
De jeunes garçons s'attelaient à la bricole et traînaient ce canon d'un nouveau genre, à travers les chaumes, les bruyères et les rochers; deux hommes manoeuvraient la pièce.

La batterie était commandée par un sagar de la basse4) de Netz, ancien sous-officier d'artillerie. - Hans Aloïs de Barenbach, plus connu sous le sobriquet de Rouge Bounot5), était un fort brave homme et un homme excessivement brave, d'un courage calme et la nature l'avait doué de muscles d'acier et d'une vue aussi perçante que celle de l'aigle.
Tout était rouge chez lui, le poil, la peau et le bonnet de renard fauve qui couvrait son chef.
Le nez surtout, en raison d'une absorption considérable de tabac à priser et aussi d'une série non interrompue de coups de soleil, brillait comme un tison incandescent avec des reflets de rubis.
Sur un signe de son chef, la troupe, prenant la file indienne, se mit en marche pour atteindre, en suivant les crêtes, les passages qu'il s'agissait de défendre dans le massif du Donon.
La lutte fut sanglante; cette poignée de braves combattit pendant six jours et six nuits contre tout un corps d'armée; défendant pied à pied tous les points accessibles de cette partie de la chaîne des Vosges, passant toujours en combattant d'un sommet à l'autre; descendant dans les vallées, remontant les basses et causant à l'adversaire le plus de mal possible.
L'artillerie du Rouge Bounot fit merveille! Mais que pouvaient ces quelques hommes déjà décimés par la mort contre la masse sans cesse grandissante de l'envahisseur.
Les partisans bientôt menacés d'être entièrement enveloppés et anéantis, durent songer à leur salut; ils n'avaient plus d'autre ressource que de s'égayer comme les Vendéens dans le Bocage; de passer par petits groupes entre les divers détachements de l'ennemi, en suivant les sentiers les plus ignorés de la chaîne, afin de rejoindre le gros de l'armée, en retraite sur la Champagne.
Au moment où l'ordre allait être donné de cesser le combat, et de se disperser, le Rouge Bounot s'approchant de mon grand-père lui dit: «Monsieur l'inspecteur, j'ai encloué mes pièces! II n'y a plus rien à faire ici: nous sommes tournés et pris à revers par toutes les basses de Ravon6) et du Blancrupt; dans dix minutes les Bavarois nous prendront comme renards en terrier» et pendant que le sagar parlait, les balles tombaient comme grêle, et les hommes aussi, frappés, foudroyés de toutes parts.
Alors sur un dernier signal du cor de chasse, tous les survivants disparurent à travers les fougères et la futaie; la lutte était terminée, il était huit heures du matin!
Mon grand-père et Hans le Rouge Bounot, l'oeil au guet, le doigt sur la détente de l'arme, se défilant derrière chaque obstacle naturel, gagnèrent peu à peu du champ et dans l'après-midi arrivèrent, sans encombre, aux roches-abris en-dessous du Todten Kopf.
De cet observatoire naturel, ils examinèrent longuement et attentivement ce qui se passait dans la basse de la Netz. Rien de suspect n'étant signalé, ils descendirent avec mille précautions droit sur la scierie - écoutèrent encore - tout était silencieux - ils pénétrèrent alors dans le réduit.
À peine entrés, ils enlevèrent leurs uniformes troués par les balles, lavèrent leurs mains et leurs figures noires de poudre; puis après avoir revêtu des habits de travail, ils portèrent dans une cachette, sous les rochers, vêtements, armes, munitions, tout ce qui aurait pu les trahir.
Le froid étant très vif, ils allumèrent un bon feu dans la cheminée du réduit.
Assis l'un en face de l'autre, la pipe entre les dents, ils devisaient à voix basse, sur leur situation et sur les événements passés, pendant que, sous la cendre, quelques pommes de terre et un peu de lard cuisaient doucement à l'étouffée.
La nuit était survenue; tout en mangeant et en causant, le Rouge Bounot avait l'oreille au guet.
«J'entends des pas sur la neige - ils se dirigent vers la scierie - ! - Mais non, je ne me trompe pas! - Rasseyez-vous, monsieur l'inspecteur, - rien à craindre - c'est notre Gotton, qui vient voir aux nouvelles sans doute! » Il avait à peine achevé que la Gotton entrait au réduit: «Te voilà, notre homme, avec tous tes membres! - Sainte mère de Dieu! - j'en ai passé des jours et des nuits - ! - de Netzenbach on entendait la fusillade comme si elle était dans notre cuisine - on en ramenait des voitures de blessés; ah! vous avez bien travaillé là-haut. Mais n'empêche que le village est plein de kaiserliks et de cosaques, - c'est miracle que je n'en aie pas rencontré en route.»
«Faites excuse, monsieur l'inspecteur, si je ne vous ai pas salué, mais j'étais si échauffée de revoir le père de mes petits - n'est-ce pas? - Votre dame et le petiot sont à Saint-Dié, c'est votre frère le juge de paix qui les a conduits, - il est revenu à Schirmeck; on ne lui a rien dit, mais cette sale chenille d'Itzig, le colporteur polonais, a donné aux chefs tous les noms des partisans. - Les cosaques ont tout mis sans dessus dessous chez votre père à Wisch et chez votre Jean-Baptiste à Russ, ils ont fouillé jusque dans les pétrins. - Le chef qui loge au «Cheval blanc» a déclaré que s'il vous prenait, votre affaire serait bien vite réglée, - et il a fait un geste comme quoi qu'on vous passerait du chanvre au col.» - Voilà ce que débita la Gotton tout d'un trait, à quoi Hans ajouta, en guise de péroraison : «Et si jamais cette fripouille d'Itzig me tombe sous la main, je lui casserai les quatre pattes et le reste! » «Amen!» dit mon grand-père.
La nuit se passa tranquille; au petit jour mon grand-père et Hans quittèrent la scierie pour gagner les métairies des Hautes-Chaumes et rejoindre l'armée. En passant derrière Schirmeck  pour traverser la Bruche et atteindre la basse de Barembach, mon grand-père, malgré l'avis de Hans, commit l'imprudence d'entrer chez son frère le Juge de paix, afin de prendre quelque argent et faire parvenir de ses nouvelles à sa femme.
Mal lui en prit; malgré son déguisement, il fut reconnu par le colporteur au moment où il franchissait le seuil de la maison de son frère, et il n'était pas depuis deux minutes dans la salle à manger, causant avec les siens, qu'une escouade de fantassins bavarois pénétrait dans la pièce. En un clin d'oeil il était ligoté et mis dans l'impossibilité de remuer un doigt...
Hans, plus heureux, avait disparu. Bientôt après, entrait le commandant d'étape pour procéder à l'interrogatoire d'identité. Tout en parlant, les deux interlocuteurs se regardaient comme des gens qui doivent s'être vus déjà quelque part. - Ce fut le commandant qui prit la parole le premier en un français très pur : «Mais... n'étiez-vous pas à l'état-major du Prince de PonteCorvo, monsieur?» - «Certainement. - Vous êtes alors le Baron de François!» répliqua mon grand-père. - En effet, tous deux avaient servi dans l'état-major du 9° corps de la grande armée pendant la campagne d'Autriche en 1809.
Et devant les soldats ébahis, ils se donnèrent l'accolade.
Aussitôt délivré de ses liens, autorisé à écrire à sa femme, à changer de vêtement, le prisonnier demeura libre de ses mouvements sous la garde d'un sous-officier, en attendant l'heure prochaine d'être conduit sous escorte au grand quartier général des alliés, à Saint-Dié.
Deux heures après, il était invité à prendre place, à côté du Baron de François, sur un char-à-banc, escorté d'une dizaine de chevau-légers bavarois, - et en route!
La conversation languissait; le baron de François était triste, il savait qu'il conduisait son ami à la mort.
Quant à mon grand-père, il n'ignorait pas où il allait; il avait lu sa condamnation par-dessus l'épaule de son ancien compagnon d'armes, alors que celui-ci revoyait ses instructions.
L'ordre était clair et simple - c'était, aussitôt arrivé à Saint-Dié, le peloton d'exécution.
Mon grand-père était fermement décidé à échapper au sort qui l'attendait, et, comptant sur sa grande agilité et sa parfaite connaissance du pays pour s'évader, il feignait de l'abandon et de la gaîté, afin d'endormir les soupçons de son gardien tout navré.
Un peu avant d'arriver au village de Bourg-Bruche; la route de Saint-Dié, qui s'élève contre le flanc de la montagne, développe une montée très raide, terminée au sommet par un coude obliquant brusquement à gauche, alors qu'à droite la Bruche court vers Rothau; un énorme rocher, qui fait promontoire sur le chemin masque entièrement ce tournant.
L'escorte s'était quelque peu relâchée de sa surveillance et marchait, derrière la voiture, au pas des chevaux.
Mon grand-père profitant du court instant où la voiture, dépassant le rocher, demeurait cachée aux yeux des cavaliers qui la suivaient, fit un bond de la banquette sur la route, puis, franchissant le fossé, disparaissait dans les buissons et les genêts qui couvraient l'escarpement des premières pentes de la montagne.
Avant que le commandant et ses hommes, revenus de leur stupeur, eussent pu organiser la poursuite, mon grand-père avait gagné plusieurs centaines de mètres. De temps en temps il s'arrêtait pour reprendre haleine, puis repartait en une course folle.
Les cavaliers ayant mis pied à terre, saluèrent ce départ de quelques salves de leurs mousquets, tirant dans la direction des ondulations que le passage du fugitif imprimait aux genêts. Stimulé dans sa fuite par le sifflement des balles qui venaient briser les branches tout autour de lui, celui-ci put gagner la lisière du bois; là, il tomba, à bout de force, atteint d'une blessure assez forte à la hanche, blessure occasionnée par le ricochet d'une balle.
Mais le brave Hans veillait  témoin invisible de l'arrestation de son chef aimé, il avait devancé la voiture en courant à flanc de coteau au-dessus de la route de Saint-Dié. Il avait assisté de loin à toutes les péripéties de cette fuite et se portait au secours de mon grand-père; il arrivait juste à point!
Une bonne lampée d'une bonne eau-de-vie de prunelle que Hans portait sur lui redonna quelque force au pauvre blessé; un pansement sommaire arrêta l'écoulement du sang. Après une marche pénible à travers les bois, les proscrits trouvèrent enfin un asile sûr à la marcairerie du Champ-du-Feu, chez la soeur du Rouge Bounot. Grâce aux soins affectueux et dévoués des braves gens qui l'entouraient, mon grand-père fut vite remis sur pied. Mais il ne fallait plus songer à rejoindre l'armée.
Pendant leur séjour à la marcairerie, ils n'eurent qu'une seule alerte - mais qui fut assez vive.
C'était par une belle après-midi; les deux compagnons d'infortune, assis au poêle, jouaient aux cartes, quand Hans, qui était tourné du côté de la fenêtre, fit un saut en arrière et lâcha son jeu.
Il venait d'apercevoir, débouchant de la lisière du bois voisin et entrant dans la clairière qui bordait le chalet, Itzig le colporteur qui marchait en tête d'une demi-douzaine de grenadiers croates des confins militaires de l'Autriche! La troupe se dirigeait droit sur la maison!
Etaient-ils trahis?
Mon grand-père courut au hallier et disparut en entier dans un tas de foin; Hans, qui voulait voir sans être vu, passa dans la cuisine, et, escaladant jambons, saucisses, bandes de lard et le reste, grimpa jusqu'à l'orifice de la cheminée et écouta.
Les Croates entrèrent, se firent servir à boire et à manger et bientôt après, reprenant leurs armes, prirent la direction de la Rothlach.
Hans, qui avait hasardé un coup d'oeil à l'orifice de son observatoire aérien, les vit s'évanouir dans la sapinière. Itzig n'était pas avec eux - il était resté à la marcairerie dans l'espoir de vendre quelque peu de sa marchandise. - C'est alors que l'astucieux sagar, enjambant l'orifice de la cheminée, descendit sur l'arête du toit et gagna en rampant le fenil où se tenait caché mon grand-père pour le prévenir de ce qui venait d'arriver.
Passant ensuite à l'étable, toujours en se dissimulant, il appela son neveu Tony, grand et solide gaillard, découplé comme un athlète.
Hans prit un sac à pommes de terre, puis les deux complices, armés chacun d'un solide manche de cornouiller, descendirent dans le lit du ruisseau qui contournait la maison et le suivirent, en se dérobant le mieux possible aux regards indiscrets, jusqu'au point où il croise la sente de la Haute-Goutte. Ils sortirent alors de leur voie aquatique, et, se cachant dans les buissons, ils attendirent.
Ils n'attendirent pas longtemps. Bientôt Itzig, la balle sur l'épaule, sifflotant en fausset un air slave, apparut sur la sente. «Voilà un bien joli garçon, souffla Hans à l'oreille de son neveu, je suis curieux d'entendre comment il va chanter tout à l'heure!»
Le colporteur venait de dépasser l'embuscade, quand deux ombres surgirent derrière lui, le sac à pommes de terre vivement manoeuvré s'abattait sur sa tête et l'encapuchonnait jusqu'aux coudes.
Ficelé comme un boudin, il est enlevé au pas de course et déposé sur le ventre à deux cents mètres de là, dans une jolie petite clairière. II n'avait pas dit ouf. Mais voilà tout à coup qu'une formidable dégelée de coups de bâtons frappant régulièrement depuis les épaules jusqu'à la plante des pieds vient pleuvoir sur lui; le malheureux, que la terreur avait jusqu'alors rendu muet, se prit à mugir dans son sac, comme tout un troupeau de boufs. Quand ils furent fatigués de cogner, les deux justiciers se demandèrent s'ils n'allaient pas brancher le traître au premier sapin; mais la crainte d'encourir les reproches de mon grand-père les arrêta.
Pour cette fois, Itzig échappait à la hart! N'empêche que la râclée avait été homérique; d'après Hans, le corps d'Itzig avait dû s'allonger d'au moins 25 pouces sous le laminoir des coups de bâtons.
Après avoir enlevé le sac qui aurait pu les trahir, les deux compères coiffèrent Itzig jusqu'aux épaules avec un bonnet de coton pris dans sa balle de corporteur et l'abandonnèrent sur la place où il avait reçu sa correction; - il ne faisait plus un mouvement. - Puis, reprenant le chemin par lequel ils étaient venus, l'oncle et le neveu regagnèrent la ferme en ayant soin d'effacer les traces de leur passage.
Quant à Itzig, il fut relevé le soir par des bûcherons qui rentraient du travail - et bientôt après il disparut du pays, sans doute pour se faire pendre ailleurs, mais l'histoire ne dit pas où.
Paris venait de capituler sans combat, la lutte était terminée.
La courageuse et digne épouse de mon grand-père, bravant l'hiver, les difficultés d'un voyage au milieu d'un pays occupé par l'ennemi, partit pour Paris, son bébé dans les bras; elle parvint à force d'énergie et de volonté à obtenir une audience de l'empereur Alexandre, qui lui accorda enfin la grâce de son mari.

Henry GANIER

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 88  (avril mai 1975)

* Ce texte a été publié la première fois par l'Imprimerie Alsacienne.
(1) Maréchal Mortier.
(2) Maréchal Bernadotte.
(3) Titre que portaient les lieutenants-colonels pendant la période impériale.
(4) Basse, nom donné aux vallées étroites qui convergent vers la vallée principale.
(5) Patois vosgien:  bonnet rouge.
(6) La vallée de la Plaine.
 
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