Les voies romaines autour de Molsheim
Jean Braun
Le site
Le site de Molsheim était prédestiné par la géographie
à être un carrefour routier important, et ceci de toute antiquité.
Au contact de deux régions bien distinctes, la plaine d'Alsace et
les collines sous-vosgiennes, et à la sortie d'une grande ouverture
transversale à travers le massif vosgien, la vallée de la
Bruche, ce noeud routier a joué de tout temps un rôle notable.
Jadis la Bruche était même navigable et le canal de la Bruche
remonte, on le sait, au siècle de Louis XIV. La ville elle-même
se trouve sur un petit cône d'alluvions "anciennes" du quaternaire1),
qui la mettait à l'abri des inondations de la rivière et
des brouillards des bas-fonds jadis très marécageux du "Ried"
de la Bruche. Ce cône peut être rattaché à la
"Basse-Terrasse" des géologues et des géographes.
Le noeud routier
Cependant le site de Molsheim proprement dit ne constituait pas à
l'époque gallo-romaine de véritable noeud routier; ce dernier
en effet est à rechercher sur l'emplacement actuel de Dorlisheim,
à la croisée de deux voies romaines importantes, celle nord-sud
dite "route des Vosges" et celle est-ouest d'Argentoratum (Strasbourg)
au col de Saales et de là au territoire de la cité gallo-romaine
des Leuques (actuel département des Vosges, sud de celui de Meurthe-et-Moselle
etc...).
Des études récentes ont pu établir le tracé
exact de ces deux itinéraires2).
La "Route des Vosges"
La "route des Vosges", appelée quelquefois, mais à tort,
"Bergstrasse" suivait la direction méridienne nord-sud, comme les
deux autres voies romaines d'Alsace, celle dite de l'Ill et celle dite
du Rhin3). Venant de Besançon par Mandeure
(près Montbéliard) elle suivait le bord de la montagne depuis
Aspach-le-Pont (entre Masevaux et Mulhouse) d'où se détachait
(vers Aspach-le-Haut) la route dite de l'Ill; elle passait par Soultz,
Rouffach (Rubixcum), Châtenois et Scherwiller (localités près
desquelles subsistent quatre bornes romaines anépigraphes (c'est-à-dire
sans inscription). Venant de Bischoffsheim et du Bruderberg, elle traversait
la partie centrale de l'agglomération de Dorlisheim (près
de l'église très probablement). Il est difficile, sinon impossible,
de préciser son tracé à travers la ville de Molsheim
actuelle. Tout ce qu'on peut présumer, c'est qu'elle devait traverser
la partie occidentale de l'agglomération, à proximité
immédiate de la place des Chartreux pour sortir vers le nord par
le carrefour rue des Romains - R.N. 422 (rue du Général de
Gaulle). Plus loin elle rejoignait (mais le tracé n'est pas très
sûr) Soultz-les-Bains, Biblenheim, Wasselonne, Steinbourg, Bouxwiller,
Woerth et Altenstadt près Wissembourg, qui serait l'antique Concordia.
Ancien chemin gaulois, cette voie devint à l'époque romaine
une grande voie publique de l'État, ou voie consulaire, mais devint
à partir de la fin du II° siècle, lorsque le Rhin redevint
frontière de l'Empire, également une voie militaire. L'implantation
sur -ou aux abords immédiats- de la route de fortins ou burgi, comme
celui de Bourgheim, au nom caractéristique4)
ou celui de Dachstein5) le prouve abondamment,
ainsi que la présence, sur les premières hauteurs des Vosges,
de postes fortifiés des III° - V° siècles, à
Sainte-Odile certainement, peut-être à la Frankenbourg, à
Saint-Jacques près Sainte-Odile, à la Spesbourg6).
Il n'est pas interdit de penser qu'une spécula couronnait
le Molsheimer Berg, plus tard choisi pour ses trois forts d'arrêt.
On sait que récemment un savant a pu soutenir, avec de fortes présomptions,
que le "Mur Païen" de Sainte-Odile (des fouilles récentes la
font remonter - en partie du moins - jusqu'aux XI° et X° siècles
avant notre ère7), a été
remanié et complété à la basse époque
romaine8).
La Route du Donon ou de la Bruche
Cette voie a été également reconstituée
quant à son tracé9). Elle partait
du camp d'Argentoratum (Strasbourg), passait par Koenigshoffen et Lingolsheim
pour suivre ensuite en gros le parcours de la N. 392, en s'en écartant
légèrement vers le nord de part et d'autre de Duttlenheim,
sous le nom de "Alte Strasse" et vers le sud entre Altdorf et Dorlisheim
("Burgweg"). À Wisches, elle montait vers le sanctuaire de Mercure
du Donon, commun aux trois cités gallo-romaines des Triboques, des
Médiomatriques et des Leuques, pour se diriger ensuite vers le territoire
de celle-ci. C'était donc avant tout une route de pèlerinage
vers un sanctuaire de première importance; sans doute servait-elle
aussi de chemin saunier, destiné à assurer le transport du
sel lorrain vers le Rhin et au-delà.
Les chemins secondaires
On a tenté de compléter ces deux voies par un réseau
de chemins secondaires autour de Molsheim. Citons quelques liaisons possibles:
1° Le "Gloeckelsberger Hoehenweg"10),
chemin de hauteur, formant limite de communes et suivant le rebord des
collines, ce qui est en tous points conforme aux critères adoptés
généralement pour un tracé romain. Il partait de la
gare d'Illkirch-Graffenstaden (carrefour avec la route nord-sud, dite de
l'Ill) en direction de Griesheim par le sommet du Gloeckelsberg (d'aucuns
y ont cherché, sans aucune preuve, le lieu de rencontre historique
entre César et Arioviste), Rosheim, vallée de la Magel (ou
Boersch?).
2° Chemin Molsheim-Dompeter (la pieuse tradition de fondation par
Saint-Materne fait en tout cas remonter toute église ou chapelle
place sous le vocable de Saint-Pierre -comme de Saint-Jean- très
loin dans l'histoire), Avolsheim-Altbronn - Kuttolsheim (croisement avec
la route Strasbourg-Saverne) - Hochfelden et Nierderbronn d'une part, Brumath
(Brocomagus) d'autre part. (?)
3° Chemin longeant les Vosges de Dangolsheim à Scherwiller
par Gresswiller et Rosenwiller11).
4° Chemin Molsheim - Dachstein - Schwindratsheim. (?)
Le réseau de centuriation à l'est de la ville
Des recherches récentes ont pu prouver l'existence d'un cadastre
romain à plusieurs endroits de la plaine d'Alsace, et en particulier
à l'est de Molsheim12).
Les plans cadastraux modernes, la carte aérienne et les cartes
à grande échelle font apparaître un réseau orthogonal
et assez régulier de routes et de chemins de direction est-ouest
ou nord-sud, plus ou moins dense. Le réseau est parallèle
ou perpendiculaire aux routes antiques importantes mentionnées plus
haut. Bien plus, les limites générales sont le plus souvent
des lignes parallèles ou perpendiculaires à ces mêmes
voies, par exemple les limites nord-sud entre Altdorf et Griesheim d'une
part, Dorlisheim d'autre part. Il en est de même des limites est-ouest
entre Altdorf et Blaesheim, entre Entzheim et Geispolsheim. Enfin les limites
des soles, surtout des trois soles (en Allemand Fluren) de l'assolement
triennal classique (qui portent généralement les noms de
Oberfeld,
Mittelfeld et Niederfeld) sont presque toujours des lignes
nord-sud. Il en est ainsi sur le territoire des communes d'Altdorf, de
Griesheim, de Duttlenheim, de Duppigheim, de Blaesheim et d'Entzheim. On
peut même retrouver de nombreuses frontières entre les lieux-dits
(Gewanne): elles sont parallèles ou perpendiculaires aux
limites des soles.
Or nous savons que les Romains avaient établi un cadastre régulier
en divisant les terres cultivables en carrés réguliers, dont
les côtés avaient une longueur équivalant à
une centurie (généralement 710 m, quelquefois 740 m ou 800
m); la centurie contenait deux-cents jugères. Ce système
servait aussi de base pour déterminer les lots d'une colonie. Pratiquement
les grands domaines gallo-romains, qui sont devenus les villae carolingiennes,
puis les paroisses médiévales, et enfin les communes modernes,
sont délimités par des chemins formant le carroyage régulier
de la centuriation. Des traces de celle-ci ont pu être prouvées,
en plus du tracé régulier des chemins, à Duppigheim
et à Duttlenhein où la largeur des soles est effectivement
de 710 m. De même l'espacement entre la route du Donon et le Gloeckelsberger
Hoehenweg est de 2,1 km, donc de trois centuries.
Les agglomérations antiques
avait-il une agglomération sur le site même de la ville
de Molsheim? C'est fort probable, puisqu'elle est située sur le
passage de la route romaine dite des Vosges et sur un site très
favorable. Des fouilles ayant livré des objets provenant surtout
de tombes romaines et mérovingiennes semblent le confirmer13).
Il est à peu près certain que sur la grande croisée
de Dorlisheim se trouvait un petit vicus ou bourgade gallo-romaine,
probablement était-ce un de ces relais de poste ou mutationes
qui étaient situés sur les routes à 8-10 milles romains
d'intervalle (12-15 km environ). Quant aux villages actuels, la présence
du cadastre romain conduit logiquement à supposer qu'ils ont, nous
l'avons vu, pris la suite des villae des grands propriétaires
gallo-romains que l'on peut se représenter comme composées
d'une maison de maître souvent somptueuse, entourée de maisons
plus modestes formant un petit hameau, maisons habitées par les
esclaves ou les colons du grand propriétaire. Dans de nombreux
villages de notre région, des fouilles fortuites ont livré
des objets divers de l'époque romaine.
En conclusion, il se dégage nettement de ce qui précède
que la région de Molsheim, comme toutes les parties fertiles de
la plaine d'Alsace, était parcourue par un réseau relativement
dense de routes et de chemins importants ou secondaires, ceci s'explique
par le grand nombre d'agglomérations de tout genre existant dès
cette époque, surtout sur la basse et la haute terrasse couverte
de loess. Or, comme on l'a dit "tout village est situé sur une voie
quelconque" et "un habitat privé de route vers les habitats voisins
est chose tout à fait impensable"14).
La loi de l'interdépendance peuplement - voies de communications
s'est vérifiée de toute antiquité.
Jean Braun
Société d'Histoire et d'Archéologie de Molsheim
et environs, Annuaire 1967, p.20
1 - Dl de la carte géologique française
au 80 000°, feuille Strasbourg , 2e édition, 1958.
2 - G. Lévy-Mertz, Etude sur les
voies romaines dans les arrondissements de Strasbourg, Saverne et Molsheim,
Diplôme d'études supérieures, dactylographie, Strasbourg,
1956, avec cartes.
J. Braun, Les voies romaines du canton d'Obernai, Revue
d'Alsace, t. 96, 1957 p. 7-31. Carte.
J. Braun, Les voies romaines de l'arrondissement de Sélestat,
Revue d'Alsace, t. 100, 1961. Carte.
3 - J. Braun, Les voies romaines de l'arrondissement
d'Erstein (partie orientale), Revue d'Alsace, t. 98, 1959, p. 30-48. Carte.
4 - J. Braun, Obernai, p. 16.
5 - R. Forrer, Découverte à
Dachstein d'une tour forte évacuée et brûlée
à la fin de l'époque romaine, dans Cahiers Alsaciens d'Archéologie
et d'Histoire, 1940-1946, p. 205-220.
6 - J. Braun, Sélestat, p. 20.
7 - Le "Mur Païen" du Mont Sainte-Odile
est vieux de trente siècles. Le Monde, 10 août 1966. Fouilles
de M. Hans Zumstein.
8 - A. Rieth, Zur Frage der Bauzeit der
Heidenmauer auf dem Odilienberg, Germania, t. 36, 1958, p. 113-119
9 - K.S. Gutmann, VII Bericht der Römisch-Germanischen
Kommission, 1912 (1915), p. 16-25.
10 - Ad. Riff, Der Glöckelsbeger
Höhenweg, Strasbourg 1940. A Blaesheim on retrouve sur ce tracé
les lieux-dits "Altstrasse" et "Salzweg".
11 -J . Braun, Obernai, p. 19-20.
12 - J. Braun, Recherches sur la centuriation
romaine dans la plaine d'Alsace à l'ouest de Strasbourg, Revue Archéologique
de l'est et du centre-est, t. 12, 1901, p. 51-55. Carte.
13 - P. Jehl, Quelques remarques sur
l'origine de Molsheim, Cahiers d'Archéologie et d'Histoire d'Alsace,
1925/26 p. 330-332
F.A. Schaeffer, Sépultures romaines et mérovingiennes
de Molsheim, même revue 1928/29, p. 175-187.
J. et E. Griess, Le cimetière mérovingien
du Zich de Molsheim, même revue, 1954, P. 73-96. Ces fouilles ont
été effectuées près de la "Alte Römerstrasse"
Molsheim-Avolsheim précitée.
14 - I.J. Heinly, Recherches sur les
origines du culte de Saint-Martin en Alsace, Archives de l'Eglise d'Alsace,
t. 7, 1950, p. 37-65, et surtout p. 44.
Saint Hydulphe
Fondateur de
Moyenmoutier
André Laurent
Dans la vie de Saint-Bodon, nous avons retenu en particulier la fondation
d'Étival et de Bonmoutier. Par ailleurs nous avons vu deux autres
abbayes naître dans ce même coin des Vosges : celles de Senones
et de Galilée à l'initiative de Saint Gondelbert et de Saint-
Dié.
Étonnant ensemble de monastères, créés en
moins de vingt ans (entre 660 et 680) et qui, sur la carte, s'implantaient
en forme de croix : Bonmoutier au Nord, Galilée au Sud, Étival
à l'Ouest et Senones à l'Est. À cette croix qui porte
dans l'Histoire le joli nom de « Croix monastique de Lorraine »,
il manquait un centre. Ce sera l'affaire de Saint Hydulphe, fondateur,
dans le même temps, de Moyenmoutier, l'abbaye médiane, dont
le nom se trouvait ainsi fortuitement déterminé par avance.
Saint Hydulphe, comme ses trois confrères, est un personnage
incontestablement historique; toutefois, en dépit de recherches
nombreuses entreprises depuis un siècle par Monseigneur Jérôme,
Christian Pfister, etc.... on demeure très perplexe pour le caractériser
avec précision.
Jusqu'alors il était communément admis qu'avant de venir
se retirer dans les Vosges, Saint-Dié avait été évêque
de Nevers, Saint Gondebert, de Sens et Saint Hydulphe, de Trèves;
autant de « transfuges de l'épiscopat », suivant l'expression
pittoresque du Cardinal Mathieu. Nous avons vu ce qu'il fallait penser
du caractère épiscopal des deux premiers.
Sur Saint-Hydulphe, nous possédons trois Vies, intéressantes
à consulter, mais qu'il faut bien se garder de prendre à
la lettre du fait que datant du XIo siècle, elles relatent
des événements survenus trois cents ans plus tôt. Parlant
de la première de ces Vies, Pfister dit avec à-propos : «
L'auteur a puisé à une source plus reculée, mais l'eau
est devenue fort trouble pour nous par suite des éléments
qui s'y sont mélés ». On s'en aperçoit notamment
dans la troisième, écrite en 1044 par Humbert, moine de Moyenmoutier
et futur cardinal, il retrace bien la vie du fondateur; mais c'est dans
l'optique d'une abbaye alors puissamment installée et touchant un
personnage devenu célèbre surtout après sa mort.
De ces trois Vies, passées au crible et soigneusement décantées,
la critique a pu de nos jours établir de la façon suivante
la biographie de notre Saint.
Hydulphe, de son vrai nom Hildulfus, était originaire du Nortique,
ancienne province romaine, sur la frange méridionale de la Bavière
qui s'appuie aux Alpes. La région faisant alors partie de l'Austrasie,
ce qui explique les migrations ultérieures d'Hydulphe, dans les
limites d'un même territoire. Né vers 612, il fut par son
père placé aux écoles de Ratisbonne, où il
ressenti l'appel de la vie religieuse; mais c'est à Trèves
qu'il vint faire sa profession monastique en l'abbaye Saint Maximin.
Les trois biographes rapportent ici, à la louange de leur père
en Dieu, sa science, sa maturité, son amour de la vie contemplative
et de la prière liturgique, prémices d'une sainteté
qui allait se confirmer au gré de ce que lui réservait la
Providence.
Toutefois c'est par erreur et dans le souci évident de donner
à Moyenmoutier ses lettres de noblesse, qu'ils nous racontent sa
promotion au siège de Trèves à la mort de l'évêque
Milon. Le nom d'Hydulphe, en effet, ne figure sur aucune des listes des
évêques de Trèves : un acte de Charlemagne au siècle
suivant précise même que le successeur immédiat de
Milon fut Harthmann. On admet par contre qu'Hydulphe a pu être chorévêque
dans cette importante cité épiscopale. Ce mot désignait
alors un dignitaire ecclésiastique, adjoint à l'évêque
pour donner la Confirmation et conférer les Ordres mineurs, pour
consacrer les églises, mais il ne jouisait d'aucun pouvoir dans
l'administration du diocèse; ce qui justifie l'absence d'Hydulphe
dans les listes susdites.
Ces chorévêques apparaissent dès le IVo
siècle en Gaule: à Vienne par exemple, où Sulpice-Sévère
nous le présente : « Prélat de second rang, il aida
son aîné à porter le fardeau de l'épiscopat, lui laissant
les honneurs pour prendre les charges ». On en signale un à
Langres en 560, à Verdun en 765. C'est l'occasion de noter en passant
que le diocèse de Toul, à l'exemple de Trèves sa métropole,
eut une longue série de chorévêques. Au cours de travaux
d'aménagement nous avons découvert, ces années dernières,
plusieurs églises ou autels, consacrés entre les XIVo
et XVIo siècles, par des chorévêques toulois,
qui portent invariablement le titre de « Christopolis in partibus
», preuve qu'il s'agissait là d'une institution établie.
Chorévêque donc à Trèves, Hydulphe en exerça
les fonctions pendant une trentaine d'années. À ce titre,
nous le voyons procéder à l'agrandissement de l'abbaye Saint
Maximin, où il introduit la règle bénédictine,
et à la translation des restes de ce Saint, qui fut évêque
de Trèves au début du IVo siècle. Hormis
ces évènements, les biographes, pourtant diserts, ne nous
rapportent rien de saillant sur les activités de leur personnage,
alors en pleine maturité et tout dévoué au service
de ce vaste diocèse. Faut-il en conclure qu'il s'ennuyait de sa
fonction et que précisément il ressentit davantage l'attrait
de la vie contemplative, et ce dans la solitude la plus absolue ? Au reste
il n'était pas sans savoir ce que venaient de réaliser dans
les Vosges voisines Saint-Dié et Saint Gondelbert.
Toujours est-il que notre prélat se démit de sa charge
et arriva sur le Rabodeau vers 670, planta sa hutte à mi-chemin
d'Étival et de Senones, dans la forêt qui séparait
encore les deux clairières monastiques en voie de défrichement.
Mais la Providence avait ses vues et, comme il était advenu pour
les deux voisins, la renommée du nouvel ermite attira bientôt
une foule de disciples. Au lieu d'en être désappointé
et marri, Hydulphe - et c'est un trait admirable de sainteté - s'accommoda
à merveille d'un pareil imprévu. Changeant délibérément
son fusil d'épaule, il jette aussitôt les bases d'un monastère
sur la rive gauche du Rabodeau au confluent du Rupt-de-Pierry : site idéal
« d'urbanisme monastique », se prêtant à des extensions
futures.
Il n'est pas exclu qu'à notre époque, soucieuse d'aménagement
rationnel, une telle installation eût été mal jugée,
voire interdite ou boycottée. Or voilà qu'en don de joyeux
avènement, les deux abbayes d'Étival et de Senones lui abandonnent
d'emblée le secteur limitrophe que chacune avait déjà
défriché. Intelligente et fraternelle « subvention
de démarrage » ! Pour ne pas être en reste, Saint-Hydulphe,
en gage de gratitude et de bon voisinage, donne lui-même à
la nouvelle fondation le nom si bien trouvé de Moyen Moutier qu'a
sanctionné l'Histoire.
Le premier soin du fondateur fut de bâtir au coeur du domaine
deux églises; l'une dédiée à Notre-Dame, l'autre
à Saint-Pierre. L'érection simultanée d'une double
église était fréquente dans les antiques monastères.
Ainsi avaient fait Saint Dié aux Jointures, Saint Gondelbert à
Senones et Saint Romary au Saint-Mont, avec, pour ces deux derniers, la
particularité de vocables identiques : Notre-Dame et Saint Pierre.
Se passionnant pour ces chantiers, notre ermite manqué construisit
en outre une chapelle en l'honneur de Saint Grégoire, ce moine bénédictin
qu'il affectionnait, devenu le grand Pape que l'on sait. La chapelle -
nous en reparlerons - se situait sur un monticule où, pour gagner
de la place, fut aménagée le cimetière de l'abbaye.
Parallèlement à ces constructions, Saint Hydulphe, décidément
infatigable, aménageait des bâtiments monastiques au fur et
à mesure de l'arrivée des disciples, bâtiments assurément
fort modestes comme les églises et dont il ne subsiste aucun vestige;
ils marquaient toutefois l'emplacement des imposants édifices érigés
par la suite et plusieurs fois détruits, ceux, magnifiques, du XVIIIo
siècle étant encore debout.
Tandis que tous ces murs s'élèvent, le Père abbé
s'applique à organiser son monastère au spirituel. Familier
de la règle bénédictine à Saint Maximin de
Trèves, il l'adopte de préférence à celle si
austère de Saint Colomban qu'on suivait à Galilée
et au Saint-Mont. Il est clair qu'il professait un culte spécial
pour Saint Benoît, dont la destinée ressemblait étrangement
à la sienne. On sait que quatre siècles plus tôt, ce
fils de patricien s'était retiré dans une grotte aux environs
de Rome pour y mener la vie érémitique. Or, assailli par
des disciples, il avait été contraint d'aménager son
ermitage en monastère. C'est ainsi que devait naître l'ordre
bénédictin et Saint Benoît devenir le Patriarche des
moines d'Occident, le patron de l'Europe, récemment proclamé
par Paul VI.
En dépit du peu de confort et de la vie rude qu'offrait aux moines
l'installation forcément précaire du moutier naissant, le
flux des novices ne cessait de croître. De nos jours, où la
crise des vocations se généralise de façon inquiétante,
nous avons peine à concevoir cet extraordinaire recrutement des
monastères mérovingiens. Sans doute ici la personnalité
du fondateur, manieur d'hommes et thaumaturge, y contribuait pour une large
part. Mais il faut aussi comprendre la mentalité de ces temps troublés.
Les invasions barbares à peine stoppées, avec leurs séquelles
d'insécurité et de moeurs brutales, avaient profondément
avisé dans les âmes un besoin d'ordre et de paix. Or les cloîtres
apparaissaient comme des oasis bienfaisantes, où la règle
bénédictine, empreinte à la fois de bon sens, de sagesse
romaine et de douceur évangélique, assurait l'épanouissement
d'une vie parfaitement humaine et chrétienne.
Tout cela explique au spirituel l'expansion rapide de Moyenmoutier,
nullement entravée par la « concurrence » des abbayes
voisines, aux quatre points cardinaux. A cet égard, la vallée
du Rupt-de-Pierry ouvrait vers le Sud une aire de dégagement par
rapport au Rabodeau surpeuplé.
Il faut ajouter d'ailleurs que les princes d'alors, ducs d'Austrasie
ou seigneurs locaux, cédèrent à Saint Hydulphe de
vastes territoires marécageux et boisés qui s'étendaient
aux alentours dans les vallées adjacentes de la Plaine et de la
Hure. Et cette générosité des grands s'explique fort
bien, toujours dans le contexte de l'époque. Ces monastères
vosgiens constituaient à leurs yeux une puissance d'ordre et un
facteur de civilisation d'autant plus appréciables, installés
qu'ils étaient précisément en des régions sauvages,
dédaignées jadis par la conquête romaine, où
eux-mêmes eussent été incapables de s'aventurer seulement
avec leurs troupes. Mécènes si l'on veut, et soucieux du
salut de leur âme, ces grands faisaient simplement preuve d'intelligence
et de sens politique. Il n'est que de voir par la suite leurs descendants
revendiquer -avec quelle âpreté ! - la « protection
», la juridiction de ces territoires concédés aux abbayes
devenues puissantes et riches.
À la faveur de ces donations, Saint Hydulphe se lança
dans une entreprise, que nous dirions colonisatrice. Le monastère
de Moyenmoutier venant à dépasser la centaine, l'enceinte
initiale ne suffisait plus à loger les religieux, ni le sol défriché
à les nourrir. Saint Hydulphe imagina de les répartir dans
les territoires qui lui avaient été concédés.
Par groupe de cinq ou six, des profès éprouvés
s'en allaient former des communautés miniatures sous la direction
d'un supérieur en liaison étroite avec l'abbaye. Sur place
ils érigeaient eux-mêmes chapelle et bâtiments conventuels.
Ces petites unités monastiques reçurent le nom de «
celles ». Plusieurs se doublèrent bientôt d'un hameau
de paysans secondant les religieux dans les travaux de défrichement
et de culture; ce furent les censes, vocable qui abonde dans la topographie
vosgienne.
On compte huit celles ainsi créées du vivant même
de Saint Hydulphe. La plus ancienne connue est celle des « Sept-Sapins
» (septem abietes), qui a donné le Ban-de-Sapt de nos jours,
dont l'église - détail significatif - a comme patron Saint
Grégoire. Puis vinrent Saint Jean d'Ormont, Hurbache, Saint-Prayel,
Vèzeval, La Haute-Pierre, Malfosse, Bégoncelle enfin, qui
pris le nom de Saint-Blaise, lorsqu'au Xo siècle Saint
Gérard fit don à sa chapelle d'une relique de ce martyr.
On a reconnu, au passage, que plusieurs de ces colonies sont à l'origine
de paroisses actuelles.
Parlant de ce genre d'expension dès avant l'an mil, Daniel Rops
présente comme particulièrement suggestive la « nébuleuse
monastique » de Moyenmoutier et en donne la carte (l'Eglise des temps
barbares, édit. Fayard p.697).
Le prestige de Saint Hydulphe lui valut également de riches donations
jusqu'en Alsace, notamment à Hindisheim et à Bergheim, près
de Ribauvillé. Ce dernier domaine, pourvu de revenus considérables,
émanait d'un riche seigneur Theudoald qui, renonçant au monde
ainsi que son fils, embrasse la vie monastique à Moyenmoutier.
Parmi les nombreuses recrues qui affluaient, il convient de retenir
les noms de trois d'entre eux qui moururent jeunes en odeur de sainteté
: Spinule, Jean et Bénigne. Nous parlerons plus longuement du premier,
qui a sa fête le 5 novembre au calendrier diocésain et intéresse
Portieux. Les deux autres ne figurant pas au Propre, nous en ferons une
brève mention, puisqu'ils contribuèrent à dessiner
l'auréole du saint fondateur, étant ses disciples préférés.
Jean accéda à la prêtrise, mais Bénigne demeura
simple diacre. On ne sait pratiquement rien de leur courte vie qui s'écoula
dans le calme du monastère naissant. Jean Ruyr, qui écrivit
en 1626 ses « Recherches sur les sainctes antiquitez de la Vosge
» avoue en toute candeur que « leur légende est une
histoire autant délectable que mémorable ». Comme ils
ne s'étaient jamais quittés et devaient mourir à quelques
jours d'intervalle, un naîf auteur du XIVo siècle
s'avisa d'en faire deux jumeaux! Vénérés de leur vivant
par toute la communauté, ils furent inhumés côte à
côte, non au cimetière des moines, mais en la chapelle Saint-Grégoire.
A la suite des miracles opérés sur leur tombe, la piété
populaire les a canonisés et l'abbaye célébra leur
fête au 31 juillet; plus tard on releva leurs restes pour les placer
dans une châsse; celle que l'on voit à l'église de
Moyenmoutier date du XVIIIo siècle, et Monseigneur Caverot
en a fait la reconnaissance le 6 août 1854.
Le développement si rapide de Moyenmoutier réalisa la
soudure entre Étival et Senones et la vallée du Rabodeau,
encore inculte et sauvage au milieu du VIIo siècle, s'ouvrir
à la civilisation. Un village de paysans n'avait pas tardé
à se constituer sur la rive droite, exerçant une activité
complémentaire fort utile à l'abbaye et profitant en retour
de la protection de celle-ci en cas de danger. Saint Hydulphe, attentif
à tout, dota ces braves gens d'une église paroissiale qu'il
dédia à Saint Epvre; le vocable est ici suggestif. Installé
sur le territoire du diocèse de Toul, le fondateur entendait ainsi
rendre féal hommage à son suzerain. Mais une fois passé
ce printemps monastique, ses fils en viendront à le désavouer.
Nous avons vu que trois siècles plus tard Saint Gérard parviendra
encore, de justesse, à faire admettre sa juridiction, mais après
l'an mil, Moyenmoutier, comme d'ailleurs Senones et Saint-Dié, reprendra
son indépendance totale vis-à-vis des évêques
de Toul. Et jusqu'à la Révolution, ceux-ci se résigneront
à cette sorte d'État dans l'État, constitué
par ladite croix mystique des monastères vosgiens.
L'église Saint-Epvre, plusieurs fois rebâtie, allait fournir
une longue carrière au service de la paroisse. Car c'est seulement
en 1783 que, du consentement de l'abbé les offices paroissiaux se
firent désormais dans la magnifique église actuelle que venait
de terminer en 1766 dom Humbert Barrois.
La ferveur de la jeune communauté, animée par la sainteté
de son abbé, ne contribua pas seulement à l'afflux des novices.
On vit apparaitre sur le Rabodeau un mouvement de pèlerins attirés
par les miracles qui se multipliaient en faveur des malades. Saint Hydulphe
qui se savait responsable de ce va-et-vient - un imprévu de plus
! - résolut de bâtir une église, cette fois sur la
rive gauche, mais hors de l'enceinte, de façon à satisfaire
la piété des pèlerins sans troubler le recueillement
des religieux. Cette église dédiée à Saint
Jean-Baptiste et doublée d'une hôtellerie devint un centre
de pélerinage actif. Incendiée par les Hongrois en 910, elle
fut restaurée et Saint Léon IX vint la consacrer peu de temps
après son élévation à la papauté. Honneur
que semble justifier une suite de miracles, rapportés dans les fastes
de l'abbaye.
Deux sont particulièrement célèbres : la délivrance
dramatique, car elle fit grand bruit aux alentours, d'un paysan du Val
de Galilée et le baptême de Sainte Odile qui recouvra subitement
la vue. Si le premier miracle est parfaitement admissible, étant
d'un genre commun tout au long du Moyen Age, le second est contesté
par la plupart des historiens. Nous en discuterons en étudiant la
vie de Sainte Odile.
La légende de Moyenmoutier, attribuant ce miracle à la
fois à Saint-Hydulphe et à Saint Ehrard, ce nous semble une
occasion de mentionner ici ce dernier. Il figurait jadis à notre
calendrier liturgique au 8 janvier, mais il en fut retiré lors de
la réforme de 1957, en raison du peu de fondement des attaches qu'on
lui prêtait avec Moyenmoutier.
Historiquement, Saint Ehrard a bien existé. Le Martyrologe romain
le cite comme évêque de Ratisbonne et il fut « canonisé
» lorsqu'en 1052 Saint Léon IX fit la translation de son corps.
Le reste ne nous est connu que par une Vie du XIo siècle
de valeur médiocre, sur laquelle a brodé copieusement la
légende de Moyenmoutier. Pour accréditer ce Saint, on en
fit un frère de Saint Hydulphe, alors qu'il n'était que son
compatriote. À ce titre, il serait venu lui rendre visite, et pendant
ce séjour c'est lui qui aurait bâti l'église Saint
Epvre, secondant ainsi - l'intention est excellente et le détail
plausible! - le Père abbé qui avait alors bien des chantiers
sur les bras.
C'est également durant ce séjour qu'aurait eu lieu le
miracle en faveur de Sainte Odile, baptisée par Saint Hydulphe avec
Saint Ehrard comme parrain. Tout cela est gratuit, sans référence
à des textes sérieux, attestant seulement l'importance qu'avaient
acquise, dès le XIo siècle, et l'abbaye de Moyenmoutier
et le culte de son fondateur.
Puisque nous sommes en pleine légende et sur le chapitre de la
fraternité, en voici une autre demeurée longtemps populaire
: les relations d'amitié unissant Saint Dié. Certes, elles
n'apparaissent pas contraires aux données de l'Histoire, puisque
le premier était déjà à Moyenmoutier depuis
une dizaine d'années à la mort du second. Toutefois, les
trois vies de Saint Hydulphe n'en disent pas un mot; seule celle de Saint
Dié, postérieure, mentionne la rencontre annuelle des deux
amis. Riguet la détaillera même en termes touchants dans ses
« Mémoires » (T. 1, Fol. 12) mais il écrit à
la fin du XVIIo siècle et pour la satisfaction des paisibles
savants de son époque. Existait alors à Belchamp, sur le
territoire de la Voivre, une chapelle aujourd'hui disparue qui marquait
le lieu de cette rencontre. En souvenir de quoi, exactement à mi-chemin,
les moines de Moyenmoutier et les chanoines de Saint-Dié s'y rendaient
en procession avec les reliques de leur fondateur. Du moins cette tradition
annuelle atteste-t-elle les liens unissant les deux monastères,
d'autant qu'à certaines périodes, au Xo siècle
notamment, un seul abbé les gouvernait en même temps. Dans
la même ligne et toujours par Riguet, nous apprenons que Saint Hydulphe
assista à la mort de son ami en l'ermitage au pied du Kemberg et
à l'inhumation en l'église Notre-Dame.
Il y avait plus d'un quart de siècle que Saint Hydulphe était
à Moyenmoutier aux prises avec une oeuvre de cette ampleur, lorsqu'il
sentit faiblir ses forces. Il se démit de sa charge, afin de retrouver
au soir de sa vie ce calme auquel il avait aspiré en venant ici
comme ermite. Il confia donc la dignité abbatiale à Leutbald,
un de ses meilleurs disciples, et reprit modestement sa place au milieu
de ses frères. Mais ce dernier mourut si prématurément
en 704 que les moines s'en émurent, et tout désemparés
se tournèrent vers leur fondateur. Le pauvre abbé, dans son
ardente foi, vit un signe de la Providence qui lui demandait à nouveau
le sacrifice de sa volonté propre. Avec un tranquille courage, il
reprit donc sa crosse, mais pour peu de temps, car le Seigneur le rappelait
à Lui le 11 juillet 707, au terme d'une courte maladie. On l'inhuma
dans la chapelle Saint-Grégoire, auprès de ses trois fils
de prédilection, Spinule, Jean et Bénigne, qui l'y avaient
précédé de peu.
Aussitôt après la mort, le bruit s'en répandit très
vite dans toute la région et plus encore le rayonnement de sainteté.
Les foules accoururent à la chapelle Saint- Grégoire et sur
la tombe plusieurs miracles éclatèrent. Sous la pression
de cette ferveur populaire, l'abbé Maldavin devait, en 787, ramener
le corps, sous une niche d'or et d'argent, en l'église Notre-Dame,
plus vaste et située hors de l'enceinte du monastère.
Au terme de cette esquisse biographique, Saint Hydulphe fait figure
d'un pionnier de grande classe. Il laissait à sa mort une oeuvre
puissamment installée, d'un style original, groupant trois cents
moines, tant à l'abbaye que dans les celles filiales. Au coeur de
cette « croix mystique », il venait de planter un centre vital,
un foyer spirituel, civilisateur et culturel, dont l'éclat devait
se soutenir, en dépit d'éclipses inévitables, pendant
plus d'un millénaire.
Il serait tentant, à cet égard, d'en parcourir les fastes,
mais ce serait sortir de notre sujet. Contentons-nous de remarquer que
ce millénaire illustre la survie de Saint Hydulphe, la pérennité
de son action sur une oeuvre qui lui avait coûté tant de peine
ici-bas. Nous ne saurions cependant négliger deux faits historiques
qui s'attachent à Moyenmoutier.
On serait tenté de croire que pour le premier, d'une portée
considérable, il y eut comme une éclipse de cette action
tutélaire du fondateur. On sait comment Humbert, le savant moine
de Moyenmoutier, devenu cardinal, puis légat de Saint Léon
IX à Constantinople, fut, pour une part, responsable du schisme
qui devait, pour neuf siècles, briser l'unité de l'Eglise.
Englué dans des chicanes byzantines et desservi par sa rudesse lorraine,
Humbert a provoqué, le 10 juillet 1054, la douloureuse déchirure
de la chrétienté, que Sa Sainteté Paul VI entreprit
de racommoder le 5 janvier 1964 lors de son entrevue historique de Jérusalem
avec SB Athénagoras.
Quoique d'une portée moindre, le second fait est tout à
l'honneur de Saint Hydulphe et de Moyenmoutier. Lorsqu'au début
du XVIIo siècle dom Didier de la Cour, condisciple de
Saint Pierre Fourier à Pont-à-Mousson, entreprit à
Verdun de réformer le vieil Ordre bénédictin, dans
l'esprit du Concile de Trente, l'abbaye de Moyenmoutier fut des premières
à s'y rallier. Comme elle jouissait alors d'un prestige considérable,
elle facilita la réussite et dom Didier de la Cour adjoignit le
nom de Saint Hydulphe à celui de Saint Vanne, évêque
de Verdun au VIo siècle, pour patronner la nouvelle réforme.
La Congrégation de Saint Vanne et Saint Hydulphe se répandit
très vite en Lorraine, Champagne et Franche-Comté, groupant
une soixantaine de monastères, dont douze dans les Vosges: Belval,
Bleurville, Châtenois, Fouchécourt, Marcey, Monthureux-sur-Saône,
Morizécourt, Moyenmoutier, Neufchâteau, Saint-Jacques-au-Mont,
Senones. Autant de maisons qui diffusèrent ainsi le culte de notre
Saint à travers le diocèse.
C'est aussi pourquoi Saint Hydulphe fut à l'honneur, lors des
récentes fêtes vannistes de Verdun, à l'occasion d'une
translation de sa relique, relatée par la V.D. du 30 octobre 1968.
Il reste que de tous temps l'abbaye de Moyenmoutier a entouré
sa tombe d'une grande vénération. La chapelle Saint-Grégoire
est toujours là, mais détruite à maintes reprises,
« il est très difficile, dit Georges Durand, de lui assigner
une date et de démêler ce qu'il y a de véritablement
ancien ». Quant au sarcophage en pierre dit de Saint Hydulphe, qu'on
y voit, les Mnuments Historiques l'ont classé d'époque carolingienne.
Toutefois il n'est pas impossible que le corps du Saint y reposait lors
de la translation de 787.
De ces translations on en compte une douzaine à la suite de sinistres
ou de pillages, d'où vérification et transfert dans une châsse
plus belle. C'est Dom Didier de la Cour qui présida celle du 10
juillet 1619. La dernière en date est toujours en l'église
de Moyenmoutier. Très élégante, en bois doré
du XVIIIo siècle, elle put échapper à la
Révolution et Monseigneur Caverot en fit un inventaire détaillé
le 6 août 1854.
Elle devait être ouverte à nouveau le 4 janvier 1939 par
Monseigneur Marmottin, à propos de la fameuse tunique, épisode
malheureux qu'il convient de rappeler hélas ! « in memoriam
». Dans la châsse reposait en effet, sur le squelette entier
de Saint Hydulphe, une précieuse tunique qu'y avait vu dom Calmet,
alors novice à Moyenmoutier, comme il le dit dans un procès-verbal
de visite (14 novembre 1701). Depuis, elle avait fait l'objet d'un long
article et d'un dessin publié par l'abbé Deblaye dans le
« Journal de la Société d'Archéologie Lorraine
» 1855. C'était un tissu de soie blanche, brodé de
galons rouges et de petites croix. L'étude en fut reprise vers 1935
par le chanoine Drioton de Nancy, conservateur au musée du Caire,
intrigué par la découverte récente de Sakkarah, sur
les bords du Nil : une tunique datant du IIo siècle,
étrangement identique à celle de Moyenmoutier.
Le chanoine s'en ouvrit à Monseigneur Marmottin: « Il est
fort probable que cette tunique ait été procurée à Saint
Hydulphe lui-même auprès de quelque solitaire d'Egypte »
Estimant qu'il s'agissait là d'une sorte de relique d'un intérêt
exceptionnel, notre évêque est venu ouvrir la châsse,
emportant à Saint-Dié cette pièce pour la faire étudier
et photographier par M. Drioton; elle fut donc déposée dans
le coffre de l'évêché, place du Chapître. Survint
la guerre, puis le départ de Monseigneur Marmottin et le sinistre
de 1944 au cours duquel la tunique disparu à tout jamais. Lorsque
le 2 octobre 1968 nous avons, en présence des autorités locales,
ouvert la châsse pour en prélever la relique destinée
à Verdun, nous n'avons pu que vérifier la perte de cette
noble pièce qui, outre sa valeur historique, faisait partie du trésor
de Moyenmoutier; les annales en parlent souvent, car on la portait jadis
dans les processions et dans les calamités publiques.
En l'honneur de Saint Hydulphe, Pibon, évêque de Toul,
avait consacré, en 1801, l'église de la Voivre que venait
d'élever l'abbé Bertrice sur un domaine appartenant à
l'abbaye. Ce Saint est aujourd'hui titulaire de l'église de Moyenmoutier
(et de Saint-Boingt au diocèse de Nancy); il est patron secondaire
de Harol et avait toutefois sa chapelle à la cathédrale de
Saint-Dié. Jusqu'à la Révolution, le 11 juillet, sa
fête était chômée et de précepte dans
toutes les paroisses dépendant de l'abbaye. À notre bréviaire
il a encore son hymne propre à matines, vestige de l'office complet
qui s'est dit pendant des siècles en l'église abbatiale.
À noter que plusieurs de ces textes avaient été rédigés
par Humbert à la demande de Saint Léon IX qui en avait composé
la musique. Dans toute la région bien des familles s'appellent encore
Idoux, nom dérivé d'Hydulphe, qui perpétue à
sa manière le souvenir de notre Saint.
Son iconographie se borne à quelques pièces qui ont pu
échapper aux ravages du temps et des hommes. La plus intéressante
est le double bas-relief en chêne du XVIIIo siècle
à l'entrée du choeur de Moyenmoutier sur la jouée
des stalles. Le Saint y apparaît à droite exorcisant le possédé
et sur la gauche baptisant Sainte Odile en compagnie de Saint Ehrard qui
pose la main sur sa filleule; Saint Hydulphe tient en main la croix d'archevêque
à double traverse. Tradition tenace, car la plaque d'étain,
du XVIIIo siècle, scellée sur le coffre intérieur
de la châsse fait état de la même dignité: SANCTUS
HYDULPHUS TREVIRORUM ARCHIEPISCOPUS. Dans la chapelle des reliques une
toile classée représente la même scène. Une
belle gravure de la fin du XVIo siècle, insérée
dans l'Histoire de dom Belhomme, reproduit les deux miracles et le reliquaire
du XIIo siècle, orné de bas-relief en argent,
aujourd'hui disparu. Deux médaillons représentent Saint Hydulphe
en vitrail du XIVo siècle à la cathédrale
: sa rencontre avec Saint-Dié et l'ensevelissement de son ami. En
fait d'art contemporain, on peut voir Saint Hydulphe sur la grande toile
de Monchablon à la chapelle de la Hutte (Hennezel) et en vitrail
à Mattaincourt avec la croix mystique des monastères.
Signalons enfin le sceau, sans effigie, du XVIIo siècle,
conservé au presbytère de Moyenmoutier. Il est frappé
aux armes de l'antique abbaye : un bras (dextrochère) tenant une
crosse; armes parlantes, à la vérité, avec les deux
initiales S.H. évoquant le geste, d'une vigueur suggestive, du grand
abbé, qui, fondant Moyenmoutier quasi à contre-coeur, lui
donna l'impulsion pour onze siècles d'histoire.
Les comtes de Salm et l'évêché
de Metz
XI° - XII° siècles
Michel Parisse
professeur d'histoire du Moyen Âge
à la Sorbonne.
Issus de la lignée des comtes de Luxembourg, les comtes de Salm
se sont partagés au XII° siècle en deux lignées:
Salm en Ardenne et Salm en Vosges. La seconde doit tout entière
sa fortune aux fiefs qu'elle a obtenus de l'évêque de Metz,
et en particulier à l'avouerie de l'abbaye de Senones. L'histoire
de la famille de Salm et de ses relations avec Metz et Senones a été
abordée plusieurs fois et avec Thouvenot et Louis Schaudel, Jules
Vannérus s'est efforcé de dresser aussi précisément
que faire se pouvait la généalogie des deux branches1).
Il n'y a peut-être pas beaucoup de nouvelles découvertes à
faire, mais l'étude générale de la noblesse lorraine
et l'édition des actes des comtes de Salm, réalisées
au cours des dernières décennies, offrent l'occasion de reprendre
l'étude de la formation de la principauté de Salm sur de
nouvelles bases2).
1. Les premiers comtes de Salm et l'avouerie de Senones.
Le premier membre connu de la lignée de Salm est sans conteste
Hermann, fils du comte de Luxembourg Gilbert et élu roi de Germanie
en 1081 contre Henri IV3). Il n'est pas aisé
de comprendre comment l'idée est venue à un groupe de princes
allemands de choisir un cadet de la modeste famille de Luxembourg pour
succéder à un Rheinfelden, quand bien même il apparaissait
particulièrement noble. Peut-être faut-il mettre dans la balance
sa parenté (lointaine déjà) avec l'active famille
des Godefroid, Godefroid le Barbu et Godefroid le Bossu. En tout cas le
doute n'est pas permis, et le jeune comte de Salm-Luxembourg eut une destinée
royale. Bien courte en fait, car très rapidement le clan anti-henricien
se défit et les dernières années de Hermann furent
assez misérables. En 1088, il mourut dans des conditions obscures,
victime du jet d'une pierre, ou de la chute d'un rocher, en Lorraine, et
fut enterré à Metz. Il ne fait guère de doute qu'il
bénéficia de la générosité de l'évêque
de Metz Hermann, son homonyme, peut-être aussi son parent lointain,
et en tout cas son ami dans le clan pontifical.
Le nom de Hermann est venu dans la famille de Luxembourg par le mariage
du comte Frédéric -décédé en 1019-,
grand-père de l'anti-roi, avec une dame de Gleiberg, et fut porté
par un oncle, Hermann dit de Gleiberg; ce même nom se retrouvait
alors dans la maison des comtes d'Ardenne Verdun4).
Il est à peu près certain que l'évêque de Metz
Hermann était apparenté à l'évêque de
Liège Henri de Verdun, lui-même cousin lointain du duc Godefroid
le Bossu. Dans tous les cas on revient aux différentes branches
de la maison d'Ardenne et il n'est pas impossible que les deux Hermann,
l'évêque et le comte, aient été quelque peu
parents. Le prélat, en prenant le comte, devenu roi, parmi ses vassaux,
demeurait fidèle à son choix du camp pontifical. Les trois
lignées étaient encore très proches au milieu du XI°
siècle. Il convient d'abord d'examiner les rapports étroits
de Metz, Senones et Salm au début du XII° siècle.
Hermann de Luxembourg/Salm, marié à Sophie, laissa trois
fils: Hermann, Otton et Thierri. Hermann et Otton paraissent fréquemment
comme témoins dans les diplômes impériaux de Henri
V, puis de son successeur Lothaire5). Otton
fut comte de Rheineck et épousa Gertrude de Nordheim; sa carrière
se déroula loin de la Lorraine. Etant donné les dates extrêmes
auxquelles sont encore cités les deux fils de Hermann l'anti-roi,
on doit supposer qu'ils étaient encore en bas âge quand leur
père fut tué.
La première mention de Hermann II serait de 1095, ce qui fait
remonter sa naissance aux environs de 1080; peut-être même
le mariage de Hermann Ier est-il intervenu à la suite de son élection
royale en 1081. Ce fils est cité jusque dans la première
décennie du XII° siècle. À partir de là,
les générations se succèdent sans qu'on soit en peine
de les suivre toujours précisément. Hermann Ier avait reçu
de son père le château de Salm en héritage et on a
pour cette raison l'habitude de le désigner du nom de Hermann de
Salm, plus que par celui de Luxembourg. Sigebert de Gembloux, qui en fait
un vassal de l'évêque de Metz, ne dit pas s'il le devint du
temps d'Adalbéron III, mort en 1072, ou de celui de Hermann6);
mais les dates font pencher en faveur du second. Pour cette vassalité
il devait y avoir un fief, et la suite conduit à admettre que ce
fief fut l'avouerie de l'abbaye de Senones.
L'abbaye de Senones avait déjà une longue histoire à
la fin du XI° siècle. Fondée vers 670 par saint Gondelbert,
elle fut offerte par Charlemagne à son archichapelain, l'évêque
de Metz Angelram, et ne quitta plus dès lors la mense épiscopale
messine. De Gorze elle reçut la réforme au X° siècle,
et ses deux abbés Ranger et Rambert allèrent dans le monastère
gorzien recevoir une formation monastique corrigée7).
L'abbaye avait obtenu dès sa fondation une forte dotation locale,
dont les limites déterminèrent le "ban de Senones"8).
La gestion de l'avouerie assurait à celui qui l'obtenait les moyens
de se constituer une seigneurie, et c'est ce qui advint en Lorraine pour
les comtes de Salm. Leur histoire se mêle donc étroitement
à celle de l'abbaye, bien au-delà du XIII° siècle
et de la chronique de Richer de Senones, et s'élargit à l'échelle
de la Lorraine tout entière.
Des mentions précises ont permis de tracer exactement le contour
de cette seigneurie monastique. Vers 1125 - 1130, plusieurs textes mentionnent
l'avouerie des comtes de Salm sur Senones. Comme on sait que cette abbaye
relevait de l'évêque de Metz, on est conduit à admettre
que ce fut l'objet de l'inféodation faite par l'évêque
Hermann à son homonyme, le comte de Salm (en Ardenne).
La première charte d'un évêque de Metz, réglant
les rapports entre l'abbaye de Senones et un avoué, est un acte
daté de l'an 1000, conservé dans le cartulaire de Senones
établi au XVIII° siècle9).
Cet acte n'inspire aucune confiance. Les formules initiales sont suspectes.
L'abbé Suthard aurait rendu visite à l'évêque
pour se plaindre des abus du comte Gérard, rattaché à
Turquestein; ce prélat peut-il seulement être qualifié
idoneus
vir? Rien ne dit que le château de Turquestein était déjà
debout vers l'an 1000, et on ne connaît pas autrement ce comte Gérard,
s'il n'est pas le comte de Metz de cette époque. Les accusations
qui pèsent sur le comte Gérard sont typiques des plaintes
du XII° siècle et leur formulation cadre mal avec la situation
de la fin du X° siècle: placita in possessiunculis monasterii
denunciabat, homines sacramento sibi adstringebat, exactiones faciebat,
infra claustra monachorum cum uxore, cum canibus atque suis lixis commanebat.
La plainte est déposée par l'abbé in plenaria fidelium
nostrorum corte!! Allusion était faite à un privilège
du roi Childéric, qui aurait déjà prévu ces
inconvénients. Enfin on imagine mal qu'à la cour de l'évêque
ait siégé Theodoricus tunc sanctae sedis nostrae primus
scabinus. Le seul accord, qui intervient alors, est que l'avoué
doit se contenter du tiers des amendes judiciaires. Ce pseudo-accord n'a
guère pu être imaginé avant la fin du XII° siècle,
peut-être au moment on l'évêque Bertram fut sollicité
par les moines de Senones10).
Vient alors l'accord du 5 mars 1111, conservé dans le même
cartulaire.11) Ce texte fait état de
l'acte précédemment analysé, mais il paraît
plus que probable que la copie a intégré d'autres données
que celles de l'original. Cet acte, donné par l'évêque
de Metz Adalbéron IV, est sans doute authentique pour l'essentiel;
son texte ne suscite en effet pas le doute. Le comte Hermann y est accusé
aussi de réunir des plaids à son profit, de commettre des
exactions. Il consent à rendre ce qu'il avait pris et reçoit
l'absolution. Le pape Pascal II aurait même menacé les violateurs
éventuels du privilège12).
Hermann II figure encore dans plusieurs actes de l'évêque
de Metz Etienne de Bar avec son titre comtal, mais sans autre précision;
son identification est possible en 1126, dans l'acte de fondation du prieuré
de Deneuvre, car le comte est cité parmi les témoins, comme
Herimannus
comes et advocatus Senoniensis, sans avoir d'homonyme qui pourrait
entraîner le doute.13) En 1130, toujours
dans un acte de cet évêque, Hermann est cité avec son
fils Henri.14) Un autre acte de la même
année mentionne un deuxième fils, homonyme de son père.15)
À partir de là on se trouve en partie démuni pour
établir la suite généalogique de cette famille et
ses liaisons matrimoniales.
Deux actes en effet constituent des points d'appui pour les raisonnements
des généalogistes, mais ils ne sont pas entièrement
fiables:
- Un acte du 22 mars 1138 d'une comtesse Agnès pour l'abbaye
de Saint-Sauveur; celle-ci fait état de ses prédécesseurs
principibus
salmeis et dominis hujus meae terrae, et évoque le souvenir
de son défunt mari Godefroid et de son fils Guillaume; les témoignages
de cet acte n'inspirent pas confiance et on ne voit pas que le comte de
Salm ait eu alors un sénéchal.16)
- Un acte non daté d'Etienne évêque de Metz pour
l'abbaye des cisterciens de Haute-Seille, qui fait état d'une comtesse
Agnès de Langstein cum filiis suis Henrico et Hermanno consulibus,
d'un comte Conrard avec sa femme Hadwide et son fils Hugues. Certes on
a de l'acte une mauvaise édition de dom Calmet, mais il est des
expressions inhabituelles qui rendent cette pièce très suspecte.17)
Cependant, malgré la suspicion qui pèse sur ces deux
actes, leurs données ne sont pas entièrement à rejeter,
car de l'étude minutieuse conduite par Jules Vannérus et
dont certaines données seront reprises plus loin, l'épouse
du comte Hermann II était bien une certaine Agnès, que la
tradition donne pour fille du comte Thierri de Bar et de Montbéliard,
et soeur de l'évêque de Metz Etienne de Bar.18)
Si l'on étudie la chronologie, on admet qu'un mariage a pu avoir
lieu dans la première décennie du XII° siècle
ou peu s'en faut, et le fils Henri né de cette union pouvait être
cité pour la première fois en 1130. Le fait qu'un des fils
ait reçu le nom de Thierri comme son grand-père de Bar conforte
la proposition de Vannénus. Dès lors on se trouve devant
deux types de mentions conjointes, celles de Salm et de Langstein. Ce deuxième
nom est sans conteste la forme allemande du château autrement connu
sous le nom de Pierre-Percée, Petra Perceia en latin
Un acte daté de 1174 est donné par un comte Henri de
Salm en faveur de l'abbaye de Haute-Seille; le donateur mentionne nommément
son oncle Hermann et sa grand-mère Agnès. Il s'agit donc
bien du comte Henri II, fils de Henri Ier, petit-fils d'Agnès (et
de Hermann II). Enfin le texte cite la dominatio du château
de Langstein.19) C'est à la lumière
d'un tel texte qu'on a fait d'Agnès de Langstein, active jusque
vers 1138 - 1140, la veuve de Hermann Il, cette comtesse de Sahn qu'on
a dit sortie de la maison de Bar. Tout cela est enfin confirmé par
un autre acte du même comte de Salm à la date de 1186; il
rappelle les dons faits à l'abbaye de Haute-Seille par sa grand-mère
Agnès comtesse de Langstein, son père Henri et son oncle
Hermann, tous deux "consules" fondateurs de ce monastère cistercien.20)
Une énigme demeure: comment Agnès est-elle venue en possession
du château de Langstein dont se réclame un certain Conrad
en 1127?21) Les historiens ont imaginé
qu'Agnès, veuve de Hermann, avait épousé en secondes
noces le détenteur de Langstein, dont elle recueillit l'héritage
pour ses enfants.
Après Hermann II, le personnage principal est donc Henri Ier,
cité dès 1130, puis apparaissant régulièrement
à partir de 1140 dans divers actes de l'évêque de Metz,
comme un fidèle vassal du prélat.22)
Vers 1150, une donation faite à l'abbaye alsacienne de Bongart/Baumgarten
d'une partie de la dîme de Domjevin est le fait d'un Henri comte
de Langstein, qu'on peut identifier avec lui.23)
II est certain que la maison de Salm est entrée en possession de
la forteresse de Pierre-Percée que l'évêque de Metz
Etienne de Bar dut longuement assiéger au début de son pontificat
pour en reprendre possession.24) On ne sait
quand exactement mourut Henri Ier, car son fils et homonyme lui succéda
sans solution de continuité.
L'épouse de ce comte, fils d'Hermann, n'est pas connue. Un érudit
lui attribue une femme du nom de Clémence sur la foi d'un acte de
Salival qui daterait de 1169. Or ce texte inédit du fonds de Salival
fait état de la donation d'une certaine Clémence, qui a pour
gendre Sigebert et pour fille Adélaïde, mais le comte de Salm
est l'autorité qui officialise le don et non l'époux de la
donatrice. Les deux personnes, le comte et Clémence, étaient
à la rigueur cohéritiers. On peut cependant aller plus loin.
En effet en 1169, le comte de Salm confirma le don de la ferme de Ménival
qu'avait initié une comtesse Clémence; ces possessions qui
sont évoquées brièvement dans une bulle confirmative
d'Alexandre III en 1180,25) étaient
dues à la générosité d'un comte de Blieskastel,
de son épouse, de sa fille et du comte Henri. Or l'épouse
de ce comte, qui n'est autre que Folmar Ier, comte de Blieskastel (vers
1135, 1179), s'appelait Clémence et était la fille du comte
Folmar de Metz et de Mathilde de Dabo, connue aussi comme comtesse de Hombourg
et fondatrice de Salival avant 1157. L'identité de ces personnes
ne fait pas de doute et l'on doit ainsi comprendre que leur fille épousa
le comte Henri Ier de Salm. Malheureusement le nom ne nous est pas donné,
et on ne peut trouver de piste en se fondant sur le nom des enfants de
Henri I, car on ne lui connaît qu'un garçon, Henri, et sans
doute une fille, Elise, dont l'origine du nom nous échappe. La seule
solution possible serait d'admettre l'idée que la comtesse de Salm,
dont nous cherchons le nom, serait cette autre fille du comte Folmar de
Metz et de Mathilde de Dabo, une Adélaïde dont nous savons
qu'elle a existé. Cette hypothèse, qui n'est pas entièrement
gratuite, n'en reste pas moins une hypothèse.
Revenons pour quelques instants à Maurice de Salm. Son nom nous
est livré par des actes messins. Avant de partir pour Jérusalem
en 1189, Henri II de Salm s'est en effet acquitté d'une donation
en faveur d'une église messine, Notre-Dame-la-Ronde. Il lui a donné
le patronage de l'église Saint-Martin de Retonfey tenu en fief de
l'évêque de Metz.26) Il citait
alors son frère, chanoine de la cathédrale du lieu. Son nom
de Maurice, alors peu répandu, pouvait être un nom de religion;
il rappelait celui du saint guerrier, patron de l'abbaye d'Agaune. Il nous
renvoie aux autres noms nouveaux en usage dans les familles nobles de cette
époque, souvent empruntés au panthéon des saints chrétiens.
Pour connaître la suite de la généalogie des Salm,
l'acte de 1186 cité plus haut se révèle capital, car
le comte Henri II y nomme sa femme, la comtesse Joatte et son fils Henri.
Puis un autre acte de 1189, au moment où le comte va partir pour
la Croisade, complète heureusement nos informations; c'est encore
Haute-Seille, fondation de la famille, qui est bénéficiaire,
et toute la famille est présente: volentibus uxore mea Joatha
et Henrico filio meo et Joatha sponsa ejus et filiabus meis Agnete et Lorathe.27)
L'intérêt majeur de ce texte est de régler un problème
généalogique incongru. Ignorant en effet que le père
et le fils avaient eu une épouse du même nom, les historiens
de cette famille les avaient confondus en un seul et avaient admis ainsi
pour le comte Henri II une longévité exceptionnelle, jusqu'à
1244. Or les choses deviennent à présent claires: Henri II
avait déjà en 1189 un fils homonyme, lui-même marié
avec une épouse du même nom de Joatte. Cette identité
parfaite des deux couples avait provoqué la confusion. Dorénavant
on sait que Henri II est mort aux alentours de 1200 et que son fils était
déjà adulte et marié dix ans auparavant.
Reste à présent à identifier les deux Joatte,
la mère et l'épouse de Henri III. Pour l'épouse, le
doute n'existe pas, et l'on sait clairement qu'elle était la fille
de Ferri de Bitche et de Ludmilla de Pologne, nièce du duc Simon
II. C'est également en 1189 que son frère Ferri, le futur
duc Ferri II (1205- 1213), avait du reste épousé Agnès
de Bar. En revanche les recherches sur l'origine de la mère de Henri
III, épouse de Henri II, n'ont pas été faites, balayées
par les trouvailles concernant Joatte de Bitche. On peut, pour faire avancer
la réflexion, s'interroger sur les noms que ce couple donna à
ses enfants, parmi lesquels nous en connaissons trois: Henri, Agathe, Laurette.
Ce sont là deux noms nouveaux, encore peu répandus. Une Agathe
se rencontre au XII° siècle dans la maison ducale de Lorraine;
une Laurette est fille du comte d'Alsace, Thierri, frère du duc
de Lorraine. Le nom de la seconde fille de Henri II, Laurette, nous fait
regarder en direction du nord, car le seigneur de Briey, Thiébaut
de Bar, s'est marié avant 1180 à une Laurette de Loos. C'est
ainsi qu'on voit apparaître simultanément dans trois familles
ce nom nouveau de Laurette. Au total on peut seulement imaginer que Henri
II a pris son épouse dans une famille du nord de la Lotharingie,
sans pouvoir préciser davantage.
Ce comte Henri II mourut dans la décennie qui suivit, si bien
qu'en 1202, son fils et successeur Henri III pouvait confirmer à
l'église Notre-Dame la Ronde la donation de son père dont
il saluait la mémoire: piis bone memorie patris nostri vestigiis
inherere factaque ipsius sibi salutaria pro posse nostro dignum ducimus
roborare.28) Avec Henri III commençait
une étape importante de l'histoire de la famille comtale de Salm.
Ce comte était appelé à avoir une destinée
très active et c'est à partir de lui qu'il faut présenter
le renforcement du patrimoine familial.
2. Les points d'appui de la famille comtale de Salm au XII° siècle.
Au début du XIl° siècle les comtes étaient
avoués de Senones, mais on ne sait pas bien ce qu'ils possédaient
en plus, et ce ne sont pas quelques actes disparates, parfois falsifiés
ou faux, qui peuvent nous apporter beaucoup. Il convient donc de se contenter
de quelques mentions glanées ici et là. L'expression d'avouerie
de Senones est insuffisante pour faire savoir en quoi le contrôle
d'une abbaye peut constituer une richesse féodale et donner naissance
à une principauté. Ce qui se passe ici est pourtant une chose
courante, dont on connaît de nombreux exemples en Occident. Au départ,
et ce dès l'époque carolingienne, l'avoué n'est qu'un
individu modeste, chargé de représenter un patrimoine monastique
au tribunal du comte. Les grands laïcs prennent souvent pour eux l'abbatiat,
ou contrôlent étroitement l'abbé, au point que le temporel
monastique sert autant à nourrir un aristocrate laïc que les
moines. La réforme religieuse du X° siècle a eu notamment
pour conséquence de rétablir des abbés réguliers
élus par les moines et de repousser le contrôle des grands.
Ceux-ci ont immédiatement trouvé la parade en s'attribuant
l'avouerie, qui leur était refusée par la législation
carolingienne. Devenus prétendument protecteurs, ils arguaient de
leur fonction pour intervenir, sans cesse et sans y être invités,
sur le patrimoine de l'abbaye. C'est ce dont on fait se plaindre l'abbé
Suthard dans l'acte daté de l'an 1000. Le comte avoué obligeait
les paysans de l'abbaye à se soumettre à ses exigences, faisait
payer des taxes indues, convoquait les hommes libres à son tribunal
pour percevoir seul les amendes judiciaires, faisait parcourir la seigneurie
par ses agents de façon à imposer son autorité. La
réaction monastique, même appuyée par l'évêque
ou le pape, ne suffisait pas à éloigner le danger de l'avoué
et ce dernier finissait par obtenir une reconnaissance de son droit d'intervention,
que des accords s'attachaient à limiter, sans beaucoup de succès,
à la perception régulière de quelques pièces
de monnaie et de quelques prestations en nature. Un jour ou l'autre, le
territoire de l'avouerie finissait par se confondre avec la seigneurie
de l'avoué, et dans le cas présent par devenir un comté.
Le noyau du comté de Salm en Vosges fut ainsi constitué par
le patrimoine monastique initial de Senones, soit le ban donné par
le roi Childéric II à la fin du VII° siècle.
Le patrimoine initial des comtes s'est progressivement agrandi. Sans
aucun doute la famille de Salm a fondé l'abbaye cistercienne de
Haute-Seille vers 1140, sur des terres qui lui appartenaient. L'âme
de l'action fut certainement Agnès comtesse de Langstein, dont le
nom est rappelé par ses petits-enfants. Cela ouvre notre horizon
vers le nord: Langstein / Pierre Percée est situé hors du
ban de Senones, mais à peu de distance. Le site de Haute-Seille
n'est pas très éloigné de la résidence de la
famille comtale, qui ne pouvait être que Langstein. Les Salm se sont
montrés généreux pour d'autres cisterciens, ceux de
Bongart en Alsace, une fille de l'abbaye lorraine de Beaupré. Cet
intérêt pour les cisterciens d'au-delà des Vosges peut
s'expliquer par les liens familiaux du comte Henri Ier avec les Folmar
de Metz, fondateurs de Beaupré.
Outre les cisterciens, les Salm se sont intéressés au
destin des chanoines réguliers: d'une part à Salival dans
le Saulnois, d'autre part à Saint-Sauveur, réformée
vers cette époque. Salival avait été fondée
par Mathilde, veuve de Folmar, comte de Metz et de Hombourg, vers 1155,
1157. Peu après cette date, dans les années 1162-1163, le
comte de Salm donna à Salival les localités de Dommartin,
La Garde, Mesnival. Ces trois localités nous amènent dans
le Saulnois. L'église de la Garde est celle de Saint-Martin, tandis
que Ménival se trouve dans l'actuelle commune de Fonteny. Comment
les Salm sont-ils entrés en possession de ces terres? Si on note
que l'abbaye de Senones donne à son tour sa part de Ménival
aux chanoines de Salival, il est aisé d'en conclure que les comtes
s'étaient attribué une partie de la mense de Senones et donnaient
en fait ce qu'ils avaient usurpé.29)
Mais il convient de pousser l'analyse plus avant. Héritier, par
son épouse, d'une fille du comte de Metz Folmar, comme on vient
de le rappeler, le comte de Salm a pu trouver dans la corbeille de mariage
des terres et des droits dans le Saulnois. C'est par le biais de l'évêque
de Metz, ou directement, que le comte a pu s'installer dans cette région
centrale de la Lorraine, riche de son commerce du sel. Or plus tard Henri
III est nommé avoué de Vic aux côtés de l'évêque
Bertram (1202). Cette avouerie importante a été obtenue grâce
aux bonnes relations des Salm avec les familles maîtresses de cette
région, dont les comtes de Metz cités plus haut. Les grands
avoués de l'église de Metz furent successivement, au XII°
siècle, les comtes Folmar, puis à partir de 1154 les comtes
de Dabo, deux familles avec lesquelles les Salm sont liés.
Toutes ces mentions font apparaître que la maison de Salm a considérablement
développé son action à partir de Senones dans la direction
du Saulnois. On ne la voit pas dans les vallées de la Meurthe et
de la Moselle, ni du côté de Moyenmoutier et de Saint-Dié,
ni de celui d'Epinal et de Remiremont. Dans la même direction qu'ils
privilégient, les Salm se sont implantés à Blamont.
Le nom de ce château surgit soudain à la faveur des mentions
de chevaliers dans la deuxième moitié du XII° siécle.30)
On retrouve encore cette même famille comtale à Viviers. Elle
a donc connu une belle expansion, et tout en continuant à s'appuyer
sur Senones, est de plus en plus tentée de s'intéresser à
la ville de Metz et au commerce du sel du Saulnois.
3. La coupure avec Salm en Ardenne et la naissance de Salm en Vosges.
Jusque là les comtes de Salm continuaient de tenir leur nom
de la vieille forteresse ardennaise apparue dans les textes au début
du XI° siècle. Pourtant au XII° siècle leur destin
se déroule entièrement en Lorraine, bien loin du berceau
familial. Jules Vannérus, qui s'est penché sur le destin
de la branche ardennaise des Salm, s'est efforcé d'éclaircir
les conditions dans lesquelles une césure s'est produite. Pour lui
il ne fait pas de doute que le château ardennais est tombé
dans l'héritage d'une fille du comte Henri Ier, nommé Elise,
et de son mari le comte Frédéric de Vianden. À partir
de là est née une branche cadette des Vianden, celle de Salm-en-Ardenne.
Il est assez surprenant que les comtes de Salm si actifs en Lorraine
apparaissent aussi peu dans leur région d'origine. En tout cas on
comprend mal qu'ils aient délaissé complètement la
forteresse qui leur donnait leur nom. Certaines données nous échappent
certainement, concernant d`une part la filiation, d'autre part l'usage
du château. Pour le second point il est possible que les comtes aient
gardé un pied en Ardenne, mais n'aient trouvé à accroître
leurs possessions territoriales qu'en Lorraine à la faveur de leurs
liens avec l'évêque de Metz et les familles de Bar et de Metz.
Dans nos régions ils avaient une résidence à Pierre-Percée,
sans doute aussi à Blamont et à Deneuvre, et ne devaient
pas encore éprouver le besoin d'avoir plus. Il semble bien que Henri
III ait été responsable de la fondation du château
de Morhange31) et de la reprise de celui de
Viviers auprès de l'évêque de Metz qui l'avait acheté
fin du XII° siècle.32)
La dernière initiative de Henri III en matière castrale
fut celle de faire construire un ensemble auquel il donna le nom patrimonial
de Salm. Il choisit pour ce faire un emplacement du ban de Senones, à
l'extrême est du ban, au-dessus des vallées vosgiennes, un
remarquable promontoire. La fondation eut lieu tout au début du
XIII° siècle, si l'on en croit Richer de Senones.33)
À partir de là, le nom de référence de cette
famille était la forteresse vosgienne et non plus celle de l'Ardenne.
On peut donc considérer qu'avec Henri III et le début
du XIII° siècle les comtes de Salm en Vosges ont définitivement
rompu les ponts avec leur région d'origine, qu'ils ont renforcé
leur principauté lorraine en trouvant de nombreux points d'appui
dans le cadre de l'évêché de Metz et qu'ils sont devenus
de grands princes, protecteurs de nombreuses abbayes, alliés aux
plus grandes familles. Toutefois l'avouerie de Senones constitue encore
et toujours leur point d'appui essentiel, et la construction d'un château
sur ses terres ancre définitivement les comtes dans cette région,
destinée à s'appeler un jour, ce qu'elle fut très
vite, la principauté de Salm.
L'histoire des comtes de Salm au XIII° siècle nous est rapportée
avec abondances de détails par Richer, le moine de Senones, qui
écrit dans les années 1240 - 1260, et se trouve complétée
par des actes de la pratique fournis par différents fonds. Cette
histoire très mouvementée comprend à la fois des inféodations
en direction des comtes de Bar et des évêques de Metz d'une
part, et des problèmes familiaux nés des partages entre les
enfants d'autre part.
En 1202, un clerc nommé Henri, ignorant des pratiques monastiques,
fut élu abbé de Senones, mais son incompétence lui
valut l'hostilité des moines. Il se tourna alors vers le comte de
Salm, que Richer nomme le comte de Blamont, et le laissa abuser de ses
pouvoirs d'avoué sur les terres de l'abbaye: "L'abbé fut
à partir de là à ce point soumis au comte et à
la comtesse que tout ce que le comte voulait faire dans le val de Senones
et les dépendances se faisait sans opposition avec l'accord et par
la volonté de l'abbé. Pour les tailles et autres taxes que
le comte voulait lever sur les hommes du val, il l'obtenait sans rencontrer
d'opposition, ce qui ne se faisait pas auparavant. Souvent l'abbé
se frappait du poing la poitrine, nous en rendait compte en disant: »Malheur
à moi, qu'ai-je fait? Quand j'ai été élu abbé
pour le monastère de Senones, l'avoué de ce lieu, dans toute
la vallée, percevait à peine quatre livres ou cent sous,
ce qu'on nommait une précaire. Et j'ai toléré que
ces cent sous devinssent des livres. Et ne cessèrent de grandir
à partir de là les exactions de l'avoué en tailles
et en autres rapines, à sa volonté»".
Une quinzaine d'année plus tard, un long conflit éclata
entre le comte et l'abbé Werri, puis la zizanie se mit dans la famille
de Salm. Henri III, le constructeur du château, avait deux fils,
Henri et Frédéric. Devenu adulte, Henri épousa une
soeur du comte de Bar, Marguerite et réclama à son père
une partie du comté. Il eut le château de Viviers, qu'il dut
relever de l'évêque de Metz, et cent manses prises sur la
mense monastique, une nouvelle fois. Ce jeune comte rendit la vie difficile
aux églises et n'eut d'héritier, un garçon nommé
Henri, que grâce à une potion délivrée au comte
par le chapelain de son épouse et qui se révéla néfaste
puisqu'elle fut mortelle. Cela se passait en 1228 et on a conservé
le testament du jeune comte de Salm, maître de Viviers et sans doute
aussi de Deneuvre.
Le vieux comte avait été menacé d'expulsion du
comté par son fils Henri; le fils cadet Frédéric eut
plus de succès dans cette entreprise. À peine adoubé
chevalier, il chassa son père de Blamont et l'obligea à se
réfugier à Pierre-Percée. Henri III finit misérablement
ses jours enfermé dans un de ses châteaux. Frédéric,
coupable de ce méfait et maître de Blamont, agit comme un
tyran vis à vis des moines, fut bientôt couvert de dettes
envers les bourgeois de Metz, et chercha à déshériter
son neveu fils de son frère aîné Henri et de Marguerite
de Bar, et légitime héritier de Henri III. Le jeune garçon
dut se défendre, réclamer sa part du comté, qui lui
fut finalement remise, Morhange, Viviers, Pierre-Percée et Salm,
Frédéric ne conservant que Blamont et Deneuvre.34)
Le comte Henri IV commit les mêmes erreurs que son oncle Frédéric,
fut vite couvert de dettes, céda et reprit en fief Morhange de l'évêque
de Metz, comme Frédéric avait dû faire de Blamont.
Richer déroule la litanie des excès dont le comte de Salm
se rendit coupable envers les habitants de la vallée et aux détriments
des droits des moines. Henri IV essaya de gagner de l'argent en exploitant
à son profit les forges de Framont à Grandfontaine et des
salines à Morhange, mais à chaque fois il en fut empêché
par l'évêque. Il dut vendre à Jacques de Lorraine,
son seigneur et suzerain messin, Pierre-Percée et Salm qu'il reprit
ensuite en fief.
Notre propos n'est pas de pousser plus loin l'histoire de la maison
de Salm, ni même de développer davantage les liens qui l'unissaient
aux évêques de Metz. On a vu à quel point, ils furent
étroits depuis le début, depuis la concession de l'avouerie
jusqu'aux reprises de fiefs du XIII° siècle. Les faits auxquels
il a été fait allusion dans ce court exposé sont insuffisants
pour nous faire connaître la richesse et la puissance réelles
des comtes de Salm au XII° siècle; la documentation fait défaut,
et nous en saurons difficilement davantage. En tout cas les rapports entre
Metz, Salm et Senones offrent une des plus belles occasions de voir le
fonctionnement du système de l'avouerie et son insertion dans les
institutions féodales. L'histoire de la famille de Salm se révèle
tout à fait passionnante pour le destin de la noblesse en Lorraine.
Partie de peu, elle est venue à faire jeu égal avec les autres
dynasties comtales, et pour finir, s'est placée en second derrière
les comtes de Bar. L'ampleur de ses possessions étirées du
sud vosgien au nord messin lui donne une réelle envergure. Le grand
homme de la famille fut sans conteste le comte Henri III, constructeur
du château vosgien de Salm et sous le gouvernement duquel s'opéra
un regroupement de résidences fortifiées obtenues en fiefs
ou construites à partir de rien. Les recherches archéologiques,
conduites aujourd'hui par Gérard Guiliato, vont nous éclairer
bientôt plus largement sur la période et les conditions de
la construction des diverses forteresses. Il reste seulement à espérer
que quelque trouvaille textuelle aide à résoudre les énigmes
généalogiques qui demeurent.
Michel Parisse
Les Comtes de Salm
(Luxembourg)
|
Hermann I° (1081, + V. 1088)
| |
Hermann II C. de Salm (1095, 1100, + v.1136) épouse Agnès
de Bar (1140)
| |
|
Othon de Rinecke
|
Famille de Rinecke |
| Hermann
(1128, v.1136) Comte |
Henri I° C. de Salm (1133, 1145, + v.1174) épouse
Adélaïde de Metz
| |
Thierry, abbé de Saint-Paul de Verdun (1140
-1149) |
|
| |
Henri II C. de Salm (1174, 1189, + v.1200) épouse
Joatte (1174,1189)
| |
Maurice, chanoine de la cathédrale
de Metz |
Elise épouse Ferry de Vianden
|
tige des Comtes de Salm en Ardennes |
| |
Henri III C. de Salm (1186,1189, 1202,+ 1246) épouse
Judith de Lorraine (1189,1244) |
Agnès (1189) |
Lorette (1189) |
Frédéric-Henri Seigneur de Dombasle (1225,1235)
épouse Dame de Dombasle (1225) |
|
|
Henri (1216,1222) + v.1228) épouse Marguerite de Bar
(1222,1228)
| |
Ferry Seigneur de Blamont (1219, 1247)+ v.1255) épouse
Jeanne de Bar (1242)
| |
Lorette (1224) |
Joatte Comtesse (1224) |
Agnès Abbesse de Remiremont (v.1245,1280) |
Thomasse Trésorière de Remiremont (1256) |
Berthe épouse Simon IV Sire de Parroy |
Henri IV C. de Salm (1222,1247, + 8 janvier 1292) épouse
Lorette de Castres
| |
Henri Seigneur
| |
|
|
|
|
|
Comtes de Salm |
Seigneurs de Blamont |
|
|
|
|
|
Histoire des Terres de Salm
Recueil d'études consacrées au Comté
et à la Principauté de Salm, à l'occasion de la célébration
du bicentenaire de la réunion de la Principauté à
la France
Actes des journées d'études organisées
à Senones et à Saint-Dié-des-Vosges les 16 et 17 octobre
1994 publiés sous la direction d'Albert Ronsin
Société Philomatique Vosgienne, Saint-Dié-des-Vosges,
1994
Notes.
Abrégé des notes.
| A.D. |
Archives départementales. |
| A.D.M.M. |
Archives départementales de Meurthe et Moselle |
| A.D.M. |
Archives départementales de Moselle. |
| A.D.V. |
Archives départementales des Vosges. |
| MGH, Scriptores |
Monumenta Germaniae Historica, Scriptores. |
1 - Thouvenot, L'avouerie de l'abbaye
de Senones et la principauté de Salm, Bordeaux, 1908.
Schaudel (Louis), Les comtes de Salm et l'abbaye de
Senones aux XII° et XIIIè siècles, Nancy, 1921.
Vannérus (Jules), Les comtes de Salm en Ardenne
(1029 -1415), Arlon, 1920.
2 - Parisse (Michel), La noblesse
lorraine, XI° -XIII° siècles, Lille - Paris, 1976, p.
516 - 520.
Noblesse et chevalerie en Lorraine médiévale,
Nancy, 1982, p. 118 -120.
Actes des princes lorrains, lère série:
Princes
laïques, II - Les comtes. B. Actes des comtes de Salm,
édités et présentés par Danièle Erpelding,
Nancy, 1979.
3 - Müller (H.) Hermann von Luxembourg,
Gegenikönig Heinrichs IV., Diss. Halle, 1988.
Renn (H.), Das erste luxemburger Grafenhaus (Rheinisches
Archiv 39), Bonn, 1941.
Struve (T.), Hermann von Salm, dans Lexikon des Mittelalters,
t. IV, col. 2159 - 2160. Hermann, fils du comte Giselbert, fut élu
le 6 août 1081 roi à Ochsenhausen, comme successeur de l'antiroi
Rudolf de Rheinfelden. II fut couronné à Goslar le 26 décembre
1081. Pour une étude détaillée des sources, on se
reportera au premier chapitre du livre de Jules Vannérus, note 1.
4 - Parisse (Michel), Sur cette famille
à trois branches, voir Généalogie de la Maison d'Ardenne.
Bulletin de la section historique de l'Institut grand-ducal de Luxembourg,
1981, p. 10 - 40.
5 - On trouvera toutes les dates et références
dans l'ouvrage de J. Vannérus, cité note 1.
6 - MGH, Scriptores, VI, p. 364
7 - Gorze au IX° siècle,
Nancy, 1993, p. 73.
8 - Le ban de Senones est nettement délimité
à l'est de celui de Moyenmoutier.
9 - A.D.V., II H 5, p. : "Adalberonis
Metensis episcopi decretum adversus Girardum comitem Senoniensis monasterii
advocatum", copie conservée dans un cartulaire du XVIII°
siècle, éditée dans la Gallia christiana, tome
XIII, instrumenta, col. 461.
10- A.D.M.M., B 488 n°9, Une charte
de l'évêque Bertram rappelle en le citant un acte de l'évêque
Etienne de Bar en faveur de Senones : acte du 24 juillet 1210, citant intégralement
un acte du 2 avril 1125. C'est à ce moment là sans doute
que furent modifiés ou forgés les textes anciens, que nous
conserve seulement le cartulaire de Senones réalisé au XVIII°
siècle conservé aux A.D.V.(II H 5).
11 - Cartulaire de Lorraine du XVIII°
siècle (déjà cité) p. 16. Dom Calmet, Histoire
de Lorraine, 1ère édition, t.I, preuves, col. 527; 2°
édition, t.V, col. 62 - 63.
12 - Le nom de l'évêque
Adalbéron II a été ajouté postérieurement
après celui du pape dans une phrase devenue maladroite à
la suite de cette interpolation: Et quia authoritas domni papae Paschalis
secundi <et praedictus praedecessor noster Adelbero secundus> violatores
privilegiorum illius ecclesiae sententiae anathematis percussit. Dans
la liste des témoins figure Eppo abbas sancti Vincenti, tandis
que l'acte du même évêque pour Sainte-Marie-aux-Nonnains
contemporain donne Arnulphus; mais il faut éliminer Eppo
et retenir plutôt l'Arnulphus qui précède (pour l'acte
de Sainte-Marie-aux-Nonnains, voir A.D.M., H 4032 n°2).
13 - Cartulaire de Senones du XVIII°
siècle, p. 29 - 33.
14- A.D.M., H 1430, n° 1. "Acte
pour Saint-Symphorien."
Histoire de Metz, t.III, preuves, p. 108.
15 - Acte de 1130 pour Senones, Cartulaire
de Senones, p. 37; Histoire de Lorraine, 1ère édition,
t.I, preuves col. 289; 2° édition, t.V, preuves, col. 172.
16 - A.D.M.M., H 1374. Chatton (E.),
Histoire
de l'abbaye de Saint-Sauveur et de Domèvre, p. XII - XIII; parmi
les témoins de l'acte:
s. Helvas dapiferi comitissae, s. Ricardi
Retisi (?), s. Hascelini Saertement et fratris Acheberti.
17- Histoire de Lorraine, 1ère
édition, t.II, preuves, col. 349; 2° édition, t.V, preuves,
col. 355. le protocole est inhabituel: Stephanus Metensium episcopus
attestantibus verbum veritatis tam futuris quant presentibus. Deux
formules sont inhabituelles:
terras francorum hominum ... ipsorum omnium
nomina scribantur in libro vitae. Inhabituel le signum de l'évêque:
Stephanus vir praeclari geminis Metensium episcopus.
18 - Grosdidier de Matons (Marcel),
Le
comté de Bar des origines au traité de Bruges (vers 950 -
1301), Metz, 1922.
Poull (Georges), La maison ducale de Bar, Rupt-sur-Moselle,
1977. Pour cette famille, se reporter à ces deux auteurs.
19 - A.D.M.M., H 573.
20 - A.D.M.M., H 574. Dom Calmet, Histoire
de Lorraine, 1ère édition, t.II, preuves, col. 397; 2°
édition, t.VI, preuves, col. 54.
21 - Dom Calmet, Histoire de Lorraine,
2° édition, t.V, preuves, col. 163. Témoin d'un acte
de l'évêque de Bar pour l'abbaye de Senones.
22 - Piot (Charles), Le Cartulaire
de Saint-Trond, n°42, p. 55: 1140, acte pour Saint-Trond.
Lesort (André), Chronique et chartes de l'abbaye
de Saint-Mihiel, n° 100, p. 333: 1152, acte pour SaintMihiel, où
le comte conteste aux moines la propriété d'Insming.
23 - A.D.M.M., H 625.
24- Gesta episcoporum Mettensium,
MGH, Scriptores X, p. 544.
25- A.D.M.M., H 1227 p. 294. Bulle d'Alexandre
III du 26 septembre 1180,
26- A.D.M., G 1250 n°3b.
27- A.D.M.M., H 625.
28- A.D.V., note 9.
29- A.D.M.M., H 1227, p. 40: Tout cela
est dans le cartulaire de Salival.
30- A.D.M.M., H 548, "Vers 1170, des
chevaliers et un prévôt de Blamont".
A.D.M.M., H 544, "1186, Garsirius de Blammont miles.";
A.D.M.M., H 578, "1203, Garsirius, Fridericus, Aymarius
milites de Blammont".
31- A.D.M.M., H 1225, folio 10. "Un
chevalier s'en réclame pour la première fois en 1206".
32 - A.D. Côte d'Or, 3 H 871,
MGH,
Scriptores X, p. 545, "Henri de Salm confirme une donation de Thierri
de Viviers aux moines de Bèze avant 1200.
33 - MGH, Scriptores, XXV, p.
316.
34 - Ce récit se trouve dans
la chronique de Richer (note 33).
La chronique de Richer
moine à Senones au XIII° siècle
Dominique Dantand
Evoquer le riche passé de la Principauté de Salm ne
peut se faire sans remonter aux origines, aux sources de ce que fut la
vie des comtes de Salm dans notre région. Et, naturellement, évoquer
les comtes, c'est aussi évoquer l'histoire de l'abbaye de Senones.
Ces deux entités se sont trouvées liées par une histoire
commune allant du XI° au XVIII° siècles.
L'une des sources de l'histoire de l'église de Senones et
des comtes de Salm est un texte rédigé dans la deuxième
moitié du XIII° siècle, par un moine de cette même
abbaye, nommé Richer1)
Depuis plusieurs années, je travaille sur la préparation
d'une double édition de ce texte, à savoir, l'édition
latine basée sur le manuscrit du XIII° siècle, comparée
avec les autres manuscrits que j'ai répertoriés, puis l'édition
d'une traduction en français moderne. J'insiste sur ce point, car
il existe deux traductions du XVI° siècle, mais dont la langue
serait tout aussi étrangère à nos contemporains que
le latin même de notre auteur, et qui ne sont pas non plus exemptes
d'erreurs. Le tout complété par des index. Mon travail n'est
pas à proprement parler un commentaire de l'ouvrage de Richer.
Mes recherches m'ont permis de réhabiliter quelque peu notre
chroniqueur si souvent malmené par les critiques de ses utilisateurs.
Je me propose donc de vous parler de l'oeuvre plus connue sous le nom de
Chronique
de Richer de Senones. Mais il y a tant à dire que vous voudrez
bien me pardonner de survoler tel ou tel point pour n'aborder que quelques
aspects essentiels, à savoir:
Qui est Richer ?
La Chronique et les manuscrits.
Richer et les Salm.
Richer
Richer ne nous a laissé que peu d'indications relatives à
sa vie, sa famille. Il est assez avare de renseignements personnels. C'est
pourquoi il faut scruter le texte au-delà des mots, il faut interpréter
et jouer à cache-cache avec Richer.
1. Origines
a) Origines géographiques
Plusieurs hypothèses avaient retenu notre attention quant aux
origines géographiques de notre auteur. Nous les avons abandonnées
pour n'en retenir qu'une seule, la plus vraisemblable.
Richer, connaisseur de l'Alsace, de quelques histoires relatives à
cette contrée, a fait ses études à Strasbourg. Or
lorsqu'il est amené à rédiger tel ou tel toponyme
alsacien, il l'écrit non pas comme quelqu'un qui connaît la
langue germanique, mais comme un Français qui la comprendrait très
phonétiquement. Richer n'est pas Alsacien.
Est-il originaire de Moyenmoutier? Dans son ouvrage, il écrit
que Moyenmoutier est un lieu qui lui est très cher (I/22). Dans
son ouvrage sur Salm et Senones2), Albert
Ohl-des-Marais le fait mourir à Moyenmoutier en 1266. Hypothèse
tout aussi abandonnée, pour des raisons évidentes.
Richer est Lorrain. Mais ses origines sont assez complexes. Il est
Lorrain par la langue qu'il emploie. Plusieurs fois, il cite saint Nicolas
en employant l'expression "Notre Patron". Mais comment expliquer qu'il
ait fait ses études à Strasbourg et non à Metz? La
solution semble s'imposer d'elle même. Richer ne peut être
originaire que d'une région à la fois lorraine et proche
de l'Alsace, à la fois dépendante du duché de Lorraine
et du diocèse de Strasbourg, ce qui expliquerait non seulement le
fait qu'il étudie dans cette ville, mais aussi qu'il connaisse l'Alsace
et les habitudes de ceux qu'il appelle les "Teutons".
Or une région correspond à ces caractéristiques:
le val de Lièpvre, c'est à dire la région de Sainte-Marie-aux-Mines
qu'il semble bien connaître pour y avoir rencontré des moines
de l'abbaye parisienne de Saint-Denis qui y possédaient des dépendances,
mais aussi parce qu'il semble s'y être rendu assez souvent (châteaux
du Bilstein et du Bernstein, Echery). Cette hypothèse se vérifie
si l'on admet que la langue parlée à cette époque
dans cette région est bien le français.
b) Origines sociales
L'appartenance de Richer à la noblesse ne fait guère
de doute. Sa plume le trahit. Par exemple, lorsqu'il parle de Wolfelm de
Haguenau, personnage identifié comme ayant été prévôt
de l'empereur en Alsace, il le décrit comme quelqu'un d'intelligent
mais "rustique de race". À un autre endroit du texte, il parle du
peuple en utilisant une tournure de phrase elle aussi assez peu équivoque.
Mais nos recherches se heurtent au silence des archives. Pour certaines
d'entre elles, il ne reste rien (Val de Lièpvre) ou il n'y a rien
(Echery, dont Richer est une des rares mentions).
c) Dates
Reste maintenant à faire naître, vivre, et mourir notre
auteur. Nous supposons qu'il a dû naître vers 1190. En effet,
il entre au couvent de Senones du temps de l'abbé Henri (1202 -
1225), mais il est déjà présent au moins en 1217,
puisqu'en 1218 il est envoyé en ambassade à Würzburg
auprès du duc de Lorraine Thiébault I, retenu prisonnier
par l'empereur Frédéric II après l'incendie de Nancy
et le siège d'Amance. Il semble évident que l'homme auquel
on confie cette responsabilité mérite la confiance des siens
et doit faire preuve d'une certaine maturité, d'autant plus qu'il
nous apprend aussi que sa mission, en plus d'une question relative à
l'avouerie de l'abbaye de Senones, avait pour but de s'assurer du bon traitement
du duc de Lorraine.
Il nous apprend également qu'au cours de ses études à
Strasbourg, il a rencontré un dénommé Henri, maître
à l'école Saint-Thomas. Or ce Henri figure dans des documents
relatifs à Saint-Thomas et dans lesquels il porte le titre de magister
(1182 - 1185). Dans d'autres pièces de 1216/1219, il porte le titre
de scolasticus, donc maître (écolâtre) d'un rang
plus élevé.
Quant à sa mort, elle se situe avant celle de l'abbé
Beaudoin (1270). Les auteurs ne s'entendent pas sur cette date: 1265, 1266,
1267? Même le nécrologe de l'abbaye de Senones conservé
à la Bibliothèque Municipale d'Epinal ne nous apporte rien
de plus, si ce n'est que l'on n'y trouve pas moins de neuf moines portant
tous le nom de Richer.
Quoi qu'il en soit, nous avons affaire à un personnage qui semble
avoir eu une longévité assez extraordinaire pour l'époque,
environ 75 ans. II ne faut donc pas s'étonner que la mémoire
lui soit parfois infidèle. Il le fait d'ailleurs lui-même
remarquer.
2. Sa vie
a) Senones
Richer semble avoir joué un rôle dans la vie de la communauté
des moines de Senones. Plusieurs fois, il est leur représentant
dans différents conflits (élection de l'abbé Beaudoin
III/26, conflit avec Henri de Salm, présent à Deneuvre IV/28).
Plusieurs fois, il reste seul dans l'abbaye avec un moine malade alors
que tous ses confrères ont abandonné les lieux face aux vexations
du comte de Salm ou de son bailli.
Richer nous apporte un éclairage sur la vie monastique à
Senones (déroulement de certains offices, chants et hymnes... il
se montre d'ailleurs très conservateur et peu ouvert aux changements).
Il n'hésite pas non plus à se montrer très critique
vis à vis de tel abbé, surtout de Beaudoin qu'il ne semble
guère apprécier, et à cause duquel il nous dit qu'il
ne peut rien, qu'il n'ose rien écrire car cet abbé est encore
vivant au moment où il rédige. Ce n'est d'ailleurs pas le
seul cas dans lequel Richer préfère garder le silence (Gertrude
de Dabo). Pourquoi?
Richer fait peut-être office de bibliothécaire ou notaire
de l'abbaye, car il nous apprend au chapitre 40 du livre IV qu'il a recopié
dans un livre des lettres qu'il avait reçues des régions
d'Outre-mer. Richer est la mémoire du monastère.
b) Deneuvre
Richer nous apprend qu'il fut prieur de Deneuvre. Nous savons que son
successeur, Hugo, y restera plus de vingt ans. Nous savons également
que Richer participe avant 1228 (mort du comte Henri) à une entrevue
très houleuse en la chapelle du château de Deneuvre. Est-il
déjà prieur du lieu? C'est probable.
C'est à Deneuvre qu'il exerce ses talents de moine architecte
et bâtisseur, puisqu'il nous apprend qu'il est le constructeur de
la chapelle, du moulin, de l'étang qui ont été enclos
par son successeur. Il est impossible d'en dire davantage.
c) Déplacements
Richer a voyagé. Ses déplacements dépassent le
cadre de la Lorraine. II connaît Metz, vraisemblablement aussi l'abbaye
de Gorze, Toul, Saint-Dié... et bien d'autres endroits encore. Il
connaît l'Alsace.
Hors des limites géographiques de l'est, il s'est rendu à
Paris, au monastère royal de Saint-Denis (après 1223). Peut-être
s'est-il rendu aussi en Italie, car il nous parle du tombeau d'Innocent
III mort en 1216 sans nous dire d'où il tient ses sources, ce qu'il
fait parfois lorsqu'il nous dit que tel ou tel événement
lui a été relaté par une personne qu'il désigne
assez précisément. Et en plus, il porte un jugement esthétique
sur ce tombeau, comme il le fait à propos d'autres, comme celui
de Charles le Chauve. Nous savons aussi qu'en 1218, il est en Allemagne
à Würzburg. C'est un moine qui bouge.
d) Autres fonctions
Richer est un moine qui a plus d'une corde à son arc. Il sculpte
et orne les tombeaux d'Antoine de Pavie (décédé en
1237), d'Henri de Salm (décédé en 1244) et de sa femme
Judith de Lorraine (décédée en 1246), de la femme
d'Henri le Lombard. C'est un artiste qui porte des jugements esthétiques,
surtout en ce qui concerne les tombeaux (pape, rois de France...)
On lui attribue aussi une Vita rimée de l'Abbé
Antoine de Pavie. Mais comme le fait remarquer Max Manitius dans son ouvrage
sur l'histoire de la littérature latine médiévale,
l'auteur de la vie d'Antoine de Pavie semble en connaître bien plus
sur cet abbé que Richer lui-même.
On serait également tenté de lui attribuer les notations
musicales qui apparaissent sur le manuscrit du XIII°.
e) Richer, un homme
Richer est un moine baigné et imprégné par la
Bible, la règle de Saint-Benoît, mais il n'en reste pas moins
un homme. Son attitude envers les femmes est intéressante. Lorsqu'il
évoque dans son ouvrage des dames respectables, il les qualifie
de matrones et ne donnent d'elles aucune caractéristique physique.
Lorsqu'elles sont jeunes et "incitent" au péché, il n'hésite
pas à dire d'elles qu'elles sont "assez bien faites" (satis formosa)
même
s'il s'agit de la fille incestueuse du prévôt de Saint-Dié
Mathieu ou de la béguine de Marsal nommée Sibille. Reste
le cas de Gertrude de Dabo, dont il nous fait comprendre qu'il ne lui est
permis d'en dire quoi que ce soit, en utilisant une citation biblique (Si
leurs bouches pouvaient s'ouvrir jusques aux cieux...)
C'est un homme qui apprécie aussi le fruit de la vigne. Ses
remarques sur les vendanges de l'année 1258, rendues difficiles
par des conditions climatiques sévères, nous montrent un
homme qui regrette de n'avoir pu se mettre le moindre grain de raisin sous
la dent, mais dont le regret s'estompe bien vite lorsqu'il nous dit que
malgré cela le vin qui en fut tiré avait un goût fort
appréciable.
Pour conclure cette première partie, nous pouvons donc dire
que nous sommes en présence d'un moine âgé, dont la
pensée est modelée par la pratique de la règle monastique,
qui rédige même en s'inspirant de la Bible (Ex: 111,5. L'histoire
ressemble à s'y méprendre à l'histoire de la vigne
de Naboth, dans le Livre des Rois.). Richer est un bénédictin
très attaché à son Ordre et à l'ordre voulu
par Dieu. Est-il un moine qui sort de l'ordinaire? Pas vraiment, d'ailleurs
lui même se dit le plus humble de tous, le dernier des avortons,
se référant à saint Paul. (Prologue).
La Chronique et les manuscrits
1. La chronique
Beaucoup de personnes ont reproché à notre auteur d'avoir
un style maladroit, d'utiliser un mauvais latin, de ne pas avoir de plan...
Certes, ce n'est pas une oeuvre qui se veut de grande envergure littéraire
(cf. Prologue), seulement lorsque l'on prend la peine de lire avec attention,
lorsqu'on se met à l'écoute de Richer, on y trouve un plan,
une logique, un fil conducteur, des passages de réflexion. II en
est de même en ce qui concerne la fin de l'oeuvre. II est vrai que
l'ouvrage est inachevé, mais Richer informe lui-même le lecteur
au cours du Livre V (chapitre I) que l'ouvrage touche à sa fin.
La Chronique n'est pas d'un abord aisé, et ce à plusieurs
niveaux:
- son titre (chronique, opuscule, traité). C'est un récit
composite (hagiographie, histoire, narration...).
Conservons donc l'appellation habituelle de Chronique.
- son contenu (nombreux thèmes les plus divers)
- sa rédaction un peu bousculée, sa chronologie défaillante
D'après nos recherches, Richer semblerait rédiger entre
1258 et 1267. Il procède par à-coups, note ce que lui relatent
des voyageurs de passage à Senones (légende de sainte Elisabeth)
ou ce que lui-même a appris auprès d'autres personnes au cours
de ses déplacements (moines de Saint-Denis, abbé de Murbach).
Peut-être dicte-t-il son oeuvre à des assistants comme le
montrent les différentes écritures qui sillonnent le manuscrit
du XIII° siècle, qui est sans aucun doute l'original? Il est
vrai qu'il s'agit d'un manuscrit particulièrement "bricolé".
Pourquoi rédige-t-il? Dans son prologue, Richer cite saint Paul
s'adressant aux Romains: «Tout ce qui a été écrit
l'a été pour notre instruction». II ne termine
pas la citation, mais en a la suite en tête. «Afin que par
la patience et par la consolation que donnent les Ecritures, nous possédions
l'espérance».
Laissons Richer s'expliquer sur ses intentions : «C'est pour
cela que, moi frère Richer, moine de Senones, le plus humble de
tous, ne voulant cacher à nos successeurs les faits de notre temps,
bien qu'avec un style imparfait et un langage peu recherché ...
comme un enfant à peine balbutiant, j'ai préféré
rendre clair ce récit par l'usage d'un style rustique, plutôt
que de l'obscurcir par un langage philosophique, priant le lecteur ou l'auditeur
que s'ils trouvent quelque défaut en ce présent traité,
qu'ils ne l'imputent à aucune présomption ou audace de ma
part, mais au contraire à dévotion et bonne intention».
Sa Chronique est en fait un recueil d'exemples destinés à
édifier et guider la conduite des hommes et les inciter à
faire le bien dans la crainte de la justice divine. Et c'est sans toujours
s'en tenir à son plan qu'il se laisse aller à commettre une
digression (et Dieu sait qu'elles sont nombreuses!), mais après
tout, n'écrit-il pas pour notre édification? Mais il sait
aussi revenir à son sujet, et se montre plein de bonnes intentions
à l'égard du lecteur. Il a le souci de ne pas lasser, mais
quel dommage pour l'historien lorsqu'il décide d'abréger
un récit! Son style se ressent de ses coupures, surtout dans les
deux derniers livres de la chronique. Lorsqu'il fait une "pause", il écrit
Quid
plura? puis reprend le cours de sa narration. Est-ce pour masquer une
faiblesse intellectuelle, un trou de mémoire, un moment de réflexion?
Après tout, il n'a pas besoin de "brouillon" pour raconter sa propre
vie, mais il a besoin de temps pour rassembler sa mémoire.
C'est ici que doit se poser le problème des sources de notre
auteur. L'ouvrage est divisé en cinq livres, soit environ 140 chapitres.
Pour les deux premiers, il a recours à des documents plus anciens
provenant de Senones et Moyenmoutier, dont certains ont disparu (acte de
661, confirmation de 948...).
Y a-t-il une chronique plus ancienne derrière l'ouvrage de Richer?
Celui-ci aurait-il recopié un texte plus ancien? Ces "vers latins"
semblent très présents dans les deux premiers livres. Mais
en ce qui concerne les trois derniers, ils sont plus personnels et constituent
ce que j'ose appeler le "journal intime" de notre auteur. Richer y est
le témoin de son temps. Dans les deux premiers livres, il recopie
ce qu'il a lu. Dans les derniers, il nous livre ce qu'il sait, ce qu'il
a vu de ses propres yeux, ce qu'il a entendu. II est source et narrateur,
ce qui rend son récit passionnant. Il reçoit des informations
qu'il nous restitue à travers sa propre perception, avec ses propres
mots, avec sa culture de moine qui récite les psaumes chaque jour.
Mais il donne peu de dates, et de ce fait la recherche de ses sources devient
un "véritable cauchemar" pour le chercheur. Mais mieux vaut se pencher
sur le texte lui-même et voir comment il nous est parvenu.
2. Les manuscrits
La Chronique de Richer nous est connue par 9 manuscrits et 7 éditions.
Tous les manuscrits n'en étaient pas inventoriés. Quant aux
éditions, elles se révèlent incomplètes et
pas toujours très rigoureuses.
Sur 9 manuscrits, 5 sont des copies humanistes du XVI°, dont 2
sont des traductions, 2 datent du XVII° siècle et un de 1826.
L'audience de cette Chronique a été d'un intérêt
strictement local puisque les copies nous proviennent de Senones, Moyenmoutier,
Etival.
Plusieurs copies sont perdues (nous avons retrouvé la trace
d'au moins 7 d'entre elles). L'existence de ces chaînons manquants
est évidente lorsqu'on se penche sur la transmission des textes
(quelques variantes peu importantes, corrections de fautes, restitution
de mots...)
Ces manuscrits se trouvent à part égale répartis
entre la Bibliothèque Nationale de Paris, la Bibliothèque
Municipale de Nancy, la Bibliothèque Municipale d' Epinal.
Le manuscrit le plus ancien date du XIII° siècle. Il provient
de l'abbaye Saint-Pierre de Senones et il est actuellement conservé
à la Bibliothèque Nationale de Paris où il est entré
entre 1794 et 1831, tout comme l'évangéliaire de l'abbé
Suthard conservé aussi à la Bibliothèque Nationale.
Il échappe à l'incendie du 13 avril 1534, il est mentionné
à diverses reprises (1658, 1722, 1729, 1751, 1784). Mais en 1797,
lors de la visite de l'abbé Grégoire à Senones, on
constate sa disparition ainsi que celle de l'évangéliaire
de Suthard. Ces disparitions sont à mettre en relation avec les
troubles révolutionnaires du rattachement de la Principauté
de Salm à la France en 1793.
C'est un manuscrit très travaillé qui comporte le texte
le plus ancien, mais pas le plus complet. D'ailleurs, n'y a-t-il jamais
eu un texte définitif?
Nous n'approfondirons pas ici toute l'étude que nous avons faite
des différents manuscrits, nous nous bornerons à signaler
les plus beaux ou les plus originaux:
- La Bibliothèque Municipale de Nancy possède une très
belle version de 1536.
- La Bibliothèque Nationale de Paris possède un manuscrit
dont les dessins à la plume sont particulièrement attachants.
Quant aux éditions, elles sont incomplètes et très
sévères à l'égard de notre auteur, en dehors
de l'édition allemande des Monumenta. La palme de la plus
mauvaise édition revient à Jean Cayon qui en 1842 publia
une version faite à partir d'un mélange des deux textes français
du XVI°, rendant la Chronique encore plus incompréhensible que
dans son latin d'origine!
Richer a été utilisé très tôt dans
l'histoire, puisque Jean de Bayon en 1326 s'inspire de son prologue. D'autres
suivront.
3. Le contenu de la Chronique
Dans sa Bibliothèque Lorraine (2° édition 1751, col.
821-823), Dom Calmet écrit que «C'est tout ce que nous
avons de meilleur touchant ce pays-ci, et encore que l'auteur ne soit pas
exempt de ces fautes contre l'exacte chronologie, qu'on reproche presque
à tous les écrivains d'histoire et de chroniques du moyen-âge.
Il ne laisse pas de nous être précieux par les particularités
qu'il nous apprend, et que l'on ne trouve point ailleurs».
L'ouvrage débute par deux livres consacrés à la
fondation des abbayes de Senones, Saint-Dié, Moyenmoutier. Mais
il ne dit presque rien d'Etival, et guère davantage de Bonmoutier
et Bouxières. Il évoque la vie des saints fondateurs, leurs
miracles, les translations de leurs reliques. Il nous laisse également
en ces pages la plus ancienne description du massif vosgien, dont il renforce
le caractère inhospitalier pour mieux accentuer la valeur de "ses"
saints.
Ses récits hagiographiques portent aussi sur saint Clément,
saint Léger, saint Gérard, sainte Odile, puis saint Nicolas,
saint Léon et dans un autre Livre, sainte Elisabeth, saint Pierre
de Milan. Il nous relate leur vie avec une naïveté qui frôle
parfois la crédulité.
On trouve aussi dans cet ouvrage des passages concernant les rois (Philippe-Auguste,
saint Louis...), les empereurs (Frédéric I et II). Il nous
raconte la bataille de Bouvines et la harangue adressée par le roi
à ses troupes. Il a appris cette histoire par les moines de Saint-Denis,
soit à Lièpvre (dépendance du monastère de
Saint-Denis), soit à Saint-Denis même. Il nous raconte les
croisades avec les sièges, les miracles, les défaites, les
exploits de Godefroy de Bouillon, la félonie de tel ou tel seigneur,
la vaillance d'autres. En deux endroits, Richer nous parle de la croisade
des enfants qui passa en Alsace durant l'été 1212.
Et puis, il y a l'auteur qui prend parti. Celui qui déteste
les Franciscains et les Dominicains (dont les adeptes sont comme des chiens
se précipitant sur du vomi), c'est à dire les ordres nouveaux
qui apparaissent au XIII° siècle. Il prend plaisir à
nous raconter leurs déboires, surtout en ce qui concernent les Dominicains.
Mais d'où tient-il que saint Louis a voulu prendre l'habit dominicain,
abandonner le royaume et que sa famille l'en a dissuadé? Chateaubriand
dans ses "Mémoires d'outre-tombe" cite Richer à propos de
cet événement.
II n'aime pas non plus les Juifs, qu'il accable de tous les maux, de
toutes les perversités et dont il se délecte à raconter
les crimes punis par la vengeance divine.
Il ne nous est pas possible d'aborder tous les thèmes qui se
trouvent dans la Chronique, sans quoi il faudrait évoquer encore
la vie de Mathieu prévôt de Saint-Dié, l'épidémie
qui décime le bétail en Alsace, la tempête qui détruisit
la Mecque... Il n'est pas étonnant que les utilisateurs de
l'oeuvre de Richer aient porté des critiques sévères
à son égard et qu'ils aient vu en ce livre un immense "fourre-tout"
mal construit, tant les thèmes abordés sont variés
et parfois inattendus.
Richer et les Salm.
Le moins que l'on puisse dire après une lecture de Richer, c'est
qu'il n'aime pas la famille de Salm. C'est normal, il est moine, ils sont
les avoués. Ils oppressent son monastère, il défend
ses droits. Mais les Salm ne sont pas pires que le duc de Lorraine à
l'égard des abbayes qu'il est censé défendre et dont
il s'approprie les biens.
C'est surtout dans les deux derniers livres (fin du Livre IV, à
partir du chapitre 28 et dans le Livre V) que Richer évoque ses
"ennemis". Il en parle dans le Livre à propos du droit des avoués.
Richer n'ignore pas les origines géographiques des Salm, il sait
qu'ils viennent de Salm en Ardennes et qu'ils prétendent à
l'empire. Leur ancêtre Hermann I avait été élu
roi de Germanie en 1081.
Son langage n'est pas des plus tendres. Ce sont des suppôts de
Satan, des êtres assez infâmes. L'un d'entre eux est même
qualifié d'Antéchrist. Il usurpe tous les biens de l'abbaye.
Richer critique aussi les abbés qui se sont montrés trop
tolérants envers ces comtes (Henri qui les laisse construire un
château sur les terres qui appartiennent à l'abbaye). Il les
connaît bien puisqu'il est contemporain des comtes Henri II, Henri
III, Henri de Deneuvre, Henri IV, Ferry de Blâmont. À propos
de ce dernier, il n'hésite pas à écrire que Ferry
est un bâtard dont le père n'est autre que Mathieu, prévôt
du comte à Blâmont. Il nous parle aussi du bailli Renauld
qui est un demi-frère d'Henri IV, ce comte que je surnomme bien
volontiers "l'industriel" et dont Richer nous retrace avec délectations
les déboires de ses entreprises (mines de fer et forges de Framont,
salines de Morhange). Il nous fait aussi comprendre que ce n'est pas un
homme d'honneur puisqu'il n'honore pas les dettes dont il est criblé
et qu'il est obligé de recourir à l'hommage lige en vendant
ses châteaux.
Mais heureusement, Dieu veille et ne permet point que les crimes restent
impunis. Ainsi Richer raconte la misérable mort de ce jeune comte
Henri, si fier et si orgueilleux qu'il aspirait à l'empire et qu'un
breuvage censé lui donner une descendance, mena au coma. Ce qui
permit à sa mère de le faire enterrer en l'abbaye de Haute
Seille, mais le malheureux fut enterré vivant. Ecoutons aussi Richer
nous conter ce qu'il advint au comte Henri IV, fils du précédent:
(V/10) «Mais parce que Dieu ne veut pas la mort du pêcheur
afin qu'il se convertisse et vive, il voulut infliger une digne correction
au dévastateur de notre église. En effet, la grossesse de
sa femme arrivait à terme, et elle mit au monde un fils mort-né.
La vengeance divine qui se manifestait, donnait aux parents trois raisons
de se lamenter: premièrement, parce qu'un avorton non baptisé
ne peut accéder au royaume de Dieu. Deuxièmement, parce que
les parents perdirent si misérablement l'avorton qui devait être
leur successeur et héritier, d'autant qu'ils n'avaient encore eu
aucun enfant du sexe masculin. Et enfin, malgré ce châtiment
évident, ils ne cessèrent pas leurs délits. Tout le
personnel du monastère, les laboureurs, les charpentiers, les blanchisseurs,
les pêcheurs furent tant spoliés par ce Renauld, suppôt
du diable, qu'à peine leur laissa-t-il les murs de leurs demeures».
Tels sont les Salm vus par Richer. Il semble pourtant éprouver
une certaine compassion pour le comte Henri III qui fut chassé de
Blâmont par son bâtard de fils, Ferry, et dont il nous apprend
qu'il a sculpté la pierre tombale (1246) et celle de sa femme Judith
de Bitche, pierre tombale reproduite en gravure par Dom Calmet et qui est
toujours conservée en l'église de Senones, mais dont l'aspect
semble assez peu médiéval (peut-être Richer avait-il
des goûts artistiques curieux ou en avance sur son temps ).
Conclusion
Arrivé au terme de cette présentation, il nous resterait
encore beaucoup à dire de ce que nous avons trouvé au cours
de nos recherches. Mais en guise de conclusion, nous aimerions terminer
par une note d'humour qui se rapporte à une querelle épistolaire
à propos de Richer. En effet, en 1726, alors que l'abbé Hugo
d'Etival venait de publier les Sacrae Antiquitatis Monumenta, un
moine anonyme de Senones lui adressa plusieurs lettres manifestant son
mécontentement quant à ses propos sur Richer, son "ancêtre
monastique", lettres auxquelles cet abbé répondit. Mais le
ton ne manqua point d'être acide et enflammé. Dans sa seconde
lettre qu'il adressa à Dom Calmet pour se justifier, Hugo déclara
à propos de son adversaire : "Vous devez regarder l'apologie
qu'il a faite de Richer comme d'inutiles efforts d'un homme qui a voulu
blanchir la face d'un Ethiopien."
Dominique Dantand
Histoire des Terres de Salm
Recueil d'études consacrées au Comté
et à la Principauté de Salm, à l'occasion de la célébration
du bicentenaire de la réunion de la Principauté à
la France
Actes des journées d'études organisées
à Senones et à Saint-Dié-des-Vosges les 16 et 17 octobre
1994 publiés sous la direction d'Albert Ronsin
Société Philomatique Vosgienne, Saint-Dié-des-Vosges,
1994
1) Prononcer Riché et non Richère,
comme me l'a fait remarquer plus d'une fois mon maître Michel Bur
2) Histoire chronologique de la principauté
de Salm et des abbayes de Senones et Moyenmoutier. Saint-Dié, 1951
Contes et récits nationaux
Les partisans*
Henry Ganier
Le Donon, le haut lieu sacré, l'autel des grands ancêtres,
la montagne historique, s'élève, enveloppée par son
sombre manteau de velours vert, dans l'azur infini d'un beau jour.
L'Alsacien contemple sa cime rocheuse, et le Lorrain aperçoit,
se découpant vers le ciel, son temple mégalithique.
Je l'aime, cette chère montagne, à l'ombre de laquelle
j'ai passé ma vie. À ses pieds, huit générations
des miens dorment leur dernier sommeil. Je l'ai parcourue en tous sens;
je l'ai visitée en touriste, traversée comme soldat, admirée
et reproduite comme peintre; j'ai cherché ses sous-bois mystérieux;
j'ai sondé ses réduits les plus ignorés; j'ai respiré
ses effluves embaumés; j'ai rêvé devant ses dolmens
et ses menhirs; j'ai vécu sa vie, car elle vit, cette belle montagne,
elle vit dans ces mille voix de la nature qui chantent au coeur de qui
sait entendre; elle vit du souvenir de tous ceux qui foulèrent son
sol, mortels, esprits ou dieux.
Ses échos redisent encore. les bruits, les rumeurs, les frissons
perçus pendant les siècles écoulés, depuis
le bourdonnement de l'abeille sauvage jusqu'au cri de guerre du Celte;
depuis la chanson d'amour de la tourterelle, depuis le rire de la Vierge
du Soleil, jusqu'à la plainte du mourant de 1814.
Oui, je l'aime, ma chère montagne!
Tout bambin encore, assis sur les genoux de mon grand-père, j'écoutais
attentif et ravi, pendant les heures de la veillée, les contes,
les légendes qui se redisent au foyer du montagnard.
Heures si douces de l'enfance, heures d'extase et de recueillement,
pendant lesquelles, les gnomes, les farfadets, les Celtes et les Romains,
les preux chevaliers, les héros en guenilles ou les vieux de la
vieille défilaient devant mes yeux émerveillés.
Les hivers ont succédé aux printemps, et, arrivé
au déclin de la vie, mon coeur ému évoque ces récits
d'antan.
J'ai choisi dans cette gerbe de souvenirs une anecdote dont le Donon,
ainsi que ses environs immédiats, fut le théâtre et
mon grand-père l'acteur principal. C'était pendant la campagne
de France, en 1814!
Mon grand-père, enfant de la Vallée de la Bruche, avait
fait toutes les campagnes de la République, du Consulat et de l'Empire,
comme officier de cavalerie.
II avait servi successivement comme aide de camp dans les états-majors
du duc de Trévise1) et du prince de
PonteCorvo2).
Les suites d'une grave blessure, reçue pendant la campagne de
1809, l'avaient forcé prématurément de quitter le
service actif.
Il était revenu dans son pays d'origine, continuant à
servir sa patrie dans les fonctions d'inspecteur des forêts.
C'est au milieu de ces agrestes occupations que les événements
de 1814 vinrent le surprendre. Profondément touché
par les malheurs de la France, mon grand-père, qui venait de se
marier et avait un tout jeune bébé, n'hésita pas à
quitter ceux qui lui étaient si chers, pour reprendre du service.
Nanti d'une commission de major3) commandant
un régiment de chasseurs forestiers des Vosges, il avait recruté
dans son personnel de forestiers, de gardes, de sagars, de bûcherons,
voire même de braconniers, presque tous anciens militaires, le noyau
d'une troupe destinée à garder et défendre les cols
et passages des Vosges, à inquiéter les communications de
l'ennemi, s'emparer de ses convois, détruire ses reconnaissances,
en un mot faire la guerre de partisans.
Le gouvernement avait distribué nombre de commissions à
d'anciens officiers qui levèrent d'autres corps francs, dont quelques-uns
inscrivirent de leur sang une page brillante dans les annales de l'histoire
contemporaine.
Par malheur, la rapidité avec laquelle les événements
de cette néfaste campagne précipitèrent, entrava l'organisation,
l'armement et l'équipement de ces corps.
Malgré leur audace, leur courage, leur patriotisme, ce défaut
de préparation ne permis pas aux partisans de donner à la
défense du sol envahi tout ce que l'on pouvait attendre d'eux.
Mais revenons à mon grand-père. Sa troupe à peine
recrutée, il se mit en campagne; le point de rassemblement était
à la maison forestière du Hengst, dans le massif du Grossman.
Au petit jour, trois cents hommes environ, de tout âge et de
toutes professions, se rassemblèrent en silence, le courage, l'énergie
se lisaient sur leurs figures expressives.
Cette réunion de guerriers improvisés, si elle manquait
un peu de l'allure d'un troupe régulière, offrait par contre
un aspect des plus pittoresques, entourée qu'elle était par
le cadre unique d'un admirable paysage d'hiver.
L'uniformité de la tenue laissait quelque peu à désirer;
on y voyait de tout, depuis l'uniforme du garde national, du douanier,
du forestier, jusqu'à la blouse bleue du sagar et la veste de velours
du chasseur.
L'armement était à l'avenant, fusils de munition, fusils
de chasse, mousquets, carabines, enfin plusieurs fusils de remparts destinés
à tenir lieu d'artillerie de montagne. Ces massifs engins fixés
sur pivots étaient montés sur des schlittes qui leur servaient
d'affût.
De jeunes garçons s'attelaient à la bricole et traînaient
ce canon d'un nouveau genre, à travers les chaumes, les bruyères
et les rochers; deux hommes manoeuvraient la pièce.
La batterie était commandée par un sagar de la basse4)
de Netz, ancien sous-officier d'artillerie. - Hans Aloïs de Barenbach,
plus connu sous le sobriquet de Rouge Bounot5),
était un fort brave homme et un homme excessivement brave, d'un
courage calme et la nature l'avait doué de muscles d'acier et d'une
vue aussi perçante que celle de l'aigle.
Tout était rouge chez lui, le poil, la peau et le bonnet de
renard fauve qui couvrait son chef.
Le nez surtout, en raison d'une absorption considérable de tabac
à priser et aussi d'une série non interrompue de coups de
soleil, brillait comme un tison incandescent avec des reflets de rubis.
Sur un signe de son chef, la troupe, prenant la file indienne, se mit
en marche pour atteindre, en suivant les crêtes, les passages qu'il
s'agissait de défendre dans le massif du Donon.
La lutte fut sanglante; cette poignée de braves combattit pendant
six jours et six nuits contre tout un corps d'armée; défendant
pied à pied tous les points accessibles de cette partie de la chaîne
des Vosges, passant toujours en combattant d'un sommet à l'autre;
descendant dans les vallées, remontant les basses et causant à
l'adversaire le plus de mal possible.
L'artillerie du Rouge Bounot fit merveille! Mais que pouvaient ces
quelques hommes déjà décimés par la mort contre
la masse sans cesse grandissante de l'envahisseur.
Les partisans bientôt menacés d'être entièrement
enveloppés et anéantis, durent songer à leur salut;
ils n'avaient plus d'autre ressource que de s'égayer comme les Vendéens
dans le Bocage; de passer par petits groupes entre les divers détachements
de l'ennemi, en suivant les sentiers les plus ignorés de la chaîne,
afin de rejoindre le gros de l'armée, en retraite sur la Champagne.
Au moment où l'ordre allait être donné de cesser
le combat, et de se disperser, le Rouge Bounot s'approchant de mon grand-père
lui dit: «Monsieur l'inspecteur, j'ai encloué mes pièces!
II n'y a plus rien à faire ici: nous sommes tournés et pris
à revers par toutes les basses de Ravon6)
et du Blancrupt; dans dix minutes les Bavarois nous prendront comme renards
en terrier» et pendant que le sagar parlait, les balles tombaient
comme grêle, et les hommes aussi, frappés, foudroyés
de toutes parts.
Alors sur un dernier signal du cor de chasse, tous les survivants disparurent
à travers les fougères et la futaie; la lutte était
terminée, il était huit heures du matin!
Mon grand-père et Hans le Rouge Bounot, l'oeil au guet, le doigt
sur la détente de l'arme, se défilant derrière chaque
obstacle naturel, gagnèrent peu à peu du champ et dans l'après-midi
arrivèrent, sans encombre, aux roches-abris en-dessous du Todten
Kopf.
De cet observatoire naturel, ils examinèrent longuement et attentivement
ce qui se passait dans la basse de la Netz. Rien de suspect n'étant
signalé, ils descendirent avec mille précautions droit sur
la scierie - écoutèrent encore - tout était silencieux
- ils pénétrèrent alors dans le réduit.
À peine entrés, ils enlevèrent leurs uniformes
troués par les balles, lavèrent leurs mains et leurs figures
noires de poudre; puis après avoir revêtu des habits de travail,
ils portèrent dans une cachette, sous les rochers, vêtements,
armes, munitions, tout ce qui aurait pu les trahir.
Le froid étant très vif, ils allumèrent un bon
feu dans la cheminée du réduit.
Assis l'un en face de l'autre, la pipe entre les dents, ils devisaient
à voix basse, sur leur situation et sur les événements
passés, pendant que, sous la cendre, quelques pommes de terre et
un peu de lard cuisaient doucement à l'étouffée.
La nuit était survenue; tout en mangeant et en causant, le Rouge
Bounot avait l'oreille au guet.
«J'entends des pas sur la neige - ils se dirigent vers la scierie
- ! - Mais non, je ne me trompe pas! - Rasseyez-vous, monsieur l'inspecteur,
- rien à craindre - c'est notre Gotton, qui vient voir aux nouvelles
sans doute! » Il avait à peine achevé que la Gotton
entrait au réduit: «Te voilà, notre homme, avec tous
tes membres! - Sainte mère de Dieu! - j'en ai passé des jours
et des nuits - ! - de Netzenbach on entendait la fusillade comme si elle
était dans notre cuisine - on en ramenait des voitures de blessés;
ah! vous avez bien travaillé là-haut. Mais n'empêche
que le village est plein de kaiserliks et de cosaques, - c'est miracle
que je n'en aie pas rencontré en route.»
«Faites excuse, monsieur l'inspecteur, si je ne vous ai pas salué,
mais j'étais si échauffée de revoir le père
de mes petits - n'est-ce pas? - Votre dame et le petiot sont à Saint-Dié,
c'est votre frère le juge de paix qui les a conduits, - il est revenu
à Schirmeck; on ne lui a rien dit, mais cette sale chenille d'Itzig,
le colporteur polonais, a donné aux chefs tous les noms des partisans.
- Les cosaques ont tout mis sans dessus dessous chez votre père
à Wisch et chez votre Jean-Baptiste à Russ, ils ont fouillé
jusque dans les pétrins. - Le chef qui loge au «Cheval blanc»
a déclaré que s'il vous prenait, votre affaire serait bien
vite réglée, - et il a fait un geste comme quoi qu'on vous
passerait du chanvre au col.» - Voilà ce que débita
la Gotton tout d'un trait, à quoi Hans ajouta, en guise de péroraison
: «Et si jamais cette fripouille d'Itzig me tombe sous la main, je
lui casserai les quatre pattes et le reste! » «Amen!»
dit mon grand-père.
La nuit se passa tranquille; au petit jour mon grand-père et
Hans quittèrent la scierie pour gagner les métairies des
Hautes-Chaumes et rejoindre l'armée. En passant derrière
Schirmeck pour traverser la Bruche et atteindre la basse de Barembach,
mon grand-père, malgré l'avis de Hans, commit l'imprudence
d'entrer chez son frère le Juge de paix, afin de prendre quelque
argent et faire parvenir de ses nouvelles à sa femme.
Mal lui en prit; malgré son déguisement, il fut reconnu
par le colporteur au moment où il franchissait le seuil de la maison
de son frère, et il n'était pas depuis deux minutes dans
la salle à manger, causant avec les siens, qu'une escouade de fantassins
bavarois pénétrait dans la pièce. En un clin d'oeil
il était ligoté et mis dans l'impossibilité de remuer
un doigt...
Hans, plus heureux, avait disparu. Bientôt après, entrait
le commandant d'étape pour procéder à l'interrogatoire
d'identité. Tout en parlant, les deux interlocuteurs se regardaient
comme des gens qui doivent s'être vus déjà quelque
part. - Ce fut le commandant qui prit la parole le premier en un français
très pur : «Mais... n'étiez-vous pas à l'état-major
du Prince de PonteCorvo, monsieur?» - «Certainement. - Vous
êtes alors le Baron de François!» répliqua mon
grand-père. - En effet, tous deux avaient servi dans l'état-major
du 9° corps de la grande armée pendant la campagne d'Autriche
en 1809.
Et devant les soldats ébahis, ils se donnèrent l'accolade.
Aussitôt délivré de ses liens, autorisé
à écrire à sa femme, à changer de vêtement,
le prisonnier demeura libre de ses mouvements sous la garde d'un sous-officier,
en attendant l'heure prochaine d'être conduit sous escorte au grand
quartier général des alliés, à Saint-Dié.
Deux heures après, il était invité à prendre
place, à côté du Baron de François, sur un char-à-banc,
escorté d'une dizaine de chevau-légers bavarois, - et en
route!
La conversation languissait; le baron de François était
triste, il savait qu'il conduisait son ami à la mort.
Quant à mon grand-père, il n'ignorait pas où il
allait; il avait lu sa condamnation par-dessus l'épaule de son ancien
compagnon d'armes, alors que celui-ci revoyait ses instructions.
L'ordre était clair et simple - c'était, aussitôt
arrivé à Saint-Dié, le peloton d'exécution.
Mon grand-père était fermement décidé à
échapper au sort qui l'attendait, et, comptant sur sa grande agilité
et sa parfaite connaissance du pays pour s'évader, il feignait de
l'abandon et de la gaîté, afin d'endormir les soupçons
de son gardien tout navré.
Un peu avant d'arriver au village de Bourg-Bruche; la route de Saint-Dié,
qui s'élève contre le flanc de la montagne, développe
une montée très raide, terminée au sommet par un coude
obliquant brusquement à gauche, alors qu'à droite la Bruche
court vers Rothau; un énorme rocher, qui fait promontoire sur le
chemin masque entièrement ce tournant.
L'escorte s'était quelque peu relâchée de sa surveillance
et marchait, derrière la voiture, au pas des chevaux.
Mon grand-père profitant du court instant où la voiture,
dépassant le rocher, demeurait cachée aux yeux des cavaliers
qui la suivaient, fit un bond de la banquette sur la route, puis, franchissant
le fossé, disparaissait dans les buissons et les genêts qui
couvraient l'escarpement des premières pentes de la montagne.
Avant que le commandant et ses hommes, revenus de leur stupeur, eussent
pu organiser la poursuite, mon grand-père avait gagné plusieurs
centaines de mètres. De temps en temps il s'arrêtait pour
reprendre haleine, puis repartait en une course folle.
Les cavaliers ayant mis pied à terre, saluèrent ce départ
de quelques salves de leurs mousquets, tirant dans la direction des ondulations
que le passage du fugitif imprimait aux genêts. Stimulé dans
sa fuite par le sifflement des balles qui venaient briser les branches
tout autour de lui, celui-ci put gagner la lisière du bois; là,
il tomba, à bout de force, atteint d'une blessure assez forte à
la hanche, blessure occasionnée par le ricochet d'une balle.
Mais le brave Hans veillait témoin invisible de l'arrestation
de son chef aimé, il avait devancé la voiture en courant
à flanc de coteau au-dessus de la route de Saint-Dié. Il
avait assisté de loin à toutes les péripéties
de cette fuite et se portait au secours de mon grand-père; il arrivait
juste à point!
Une bonne lampée d'une bonne eau-de-vie de prunelle que Hans
portait sur lui redonna quelque force au pauvre blessé; un pansement
sommaire arrêta l'écoulement du sang. Après une marche
pénible à travers les bois, les proscrits trouvèrent
enfin un asile sûr à la marcairerie du Champ-du-Feu, chez
la soeur du Rouge Bounot. Grâce aux soins affectueux et dévoués
des braves gens qui l'entouraient, mon grand-père fut vite remis
sur pied. Mais il ne fallait plus songer à rejoindre l'armée.
Pendant leur séjour à la marcairerie, ils n'eurent qu'une
seule alerte - mais qui fut assez vive.
C'était par une belle après-midi; les deux compagnons
d'infortune, assis au poêle, jouaient aux cartes, quand Hans, qui
était tourné du côté de la fenêtre, fit
un saut en arrière et lâcha son jeu.
Il venait d'apercevoir, débouchant de la lisière du bois
voisin et entrant dans la clairière qui bordait le chalet, Itzig
le colporteur qui marchait en tête d'une demi-douzaine de grenadiers
croates des confins militaires de l'Autriche! La troupe se dirigeait droit
sur la maison!
Etaient-ils trahis?
Mon grand-père courut au hallier et disparut en entier dans
un tas de foin; Hans, qui voulait voir sans être vu, passa dans la
cuisine, et, escaladant jambons, saucisses, bandes de lard et le reste,
grimpa jusqu'à l'orifice de la cheminée et écouta.
Les Croates entrèrent, se firent servir à boire et à
manger et bientôt après, reprenant leurs armes, prirent la
direction de la Rothlach.
Hans, qui avait hasardé un coup d'oeil à l'orifice de
son observatoire aérien, les vit s'évanouir dans la sapinière.
Itzig n'était pas avec eux - il était resté à
la marcairerie dans l'espoir de vendre quelque peu de sa marchandise. -
C'est alors que l'astucieux sagar, enjambant l'orifice de la cheminée,
descendit sur l'arête du toit et gagna en rampant le fenil où
se tenait caché mon grand-père pour le prévenir de
ce qui venait d'arriver.
Passant ensuite à l'étable, toujours en se dissimulant,
il appela son neveu Tony, grand et solide gaillard, découplé
comme un athlète.
Hans prit un sac à pommes de terre, puis les deux complices,
armés chacun d'un solide manche de cornouiller, descendirent dans
le lit du ruisseau qui contournait la maison et le suivirent, en se dérobant
le mieux possible aux regards indiscrets, jusqu'au point où il croise
la sente de la Haute-Goutte. Ils sortirent alors de leur voie aquatique,
et, se cachant dans les buissons, ils attendirent.
Ils n'attendirent pas longtemps. Bientôt Itzig, la balle sur
l'épaule, sifflotant en fausset un air slave, apparut sur la sente.
«Voilà un bien joli garçon, souffla Hans à l'oreille
de son neveu, je suis curieux d'entendre comment il va chanter tout à
l'heure!»
Le colporteur venait de dépasser l'embuscade, quand deux ombres
surgirent derrière lui, le sac à pommes de terre vivement
manoeuvré s'abattait sur sa tête et l'encapuchonnait jusqu'aux
coudes.
Ficelé comme un boudin, il est enlevé au pas de course
et déposé sur le ventre à deux cents mètres
de là, dans une jolie petite clairière. II n'avait pas dit
ouf. Mais voilà tout à coup qu'une formidable dégelée
de coups de bâtons frappant régulièrement depuis les
épaules jusqu'à la plante des pieds vient pleuvoir sur lui;
le malheureux, que la terreur avait jusqu'alors rendu muet, se prit à
mugir dans son sac, comme tout un troupeau de boufs. Quand ils furent fatigués
de cogner, les deux justiciers se demandèrent s'ils n'allaient pas
brancher le traître au premier sapin; mais la crainte d'encourir
les reproches de mon grand-père les arrêta.
Pour cette fois, Itzig échappait à la hart! N'empêche
que la râclée avait été homérique; d'après
Hans, le corps d'Itzig avait dû s'allonger d'au moins 25 pouces sous
le laminoir des coups de bâtons.
Après avoir enlevé le sac qui aurait pu les trahir, les
deux compères coiffèrent Itzig jusqu'aux épaules avec
un bonnet de coton pris dans sa balle de corporteur et l'abandonnèrent
sur la place où il avait reçu sa correction; - il ne faisait
plus un mouvement. - Puis, reprenant le chemin par lequel ils étaient
venus, l'oncle et le neveu regagnèrent la ferme en ayant soin d'effacer
les traces de leur passage.
Quant à Itzig, il fut relevé le soir par des bûcherons
qui rentraient du travail - et bientôt après il disparut du
pays, sans doute pour se faire pendre ailleurs, mais l'histoire ne dit
pas où.
Paris venait de capituler sans combat, la lutte était terminée.
La courageuse et digne épouse de mon grand-père, bravant
l'hiver, les difficultés d'un voyage au milieu d'un pays occupé
par l'ennemi, partit pour Paris, son bébé dans les bras;
elle parvint à force d'énergie et de volonté à
obtenir une audience de l'empereur Alexandre, qui lui accorda enfin la
grâce de son mari.
Henry GANIER
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire
de Schirmeck, n° 88 (avril mai 1975)
* Ce texte a été
publié la première fois par l'Imprimerie Alsacienne.
(1) Maréchal Mortier.
(2) Maréchal Bernadotte.
(3) Titre que portaient les lieutenants-colonels
pendant la période impériale.
(4) Basse, nom donné aux vallées étroites
qui convergent vers la vallée principale.
(5) Patois vosgien: bonnet rouge.
(6) La vallée de la Plaine.