Le Régiment de Salm-Salm

Depuis le règne de Charles VII (1403-1461) les rois de France entretenaient une armée permante. Elle fut bientôt complétée par des unités ou régiments étrangers, dont certains furent réformés ou licenciés à la fin des hostilités pour les besoins desquelles ils avaient été mis sur pied.
D'autres régiments, par contre, servirent de manière continue, même entre les campagnes où ils étaient appelés à se battre pour la France. Il y en eut de beaucoup d'origines ou de nationalités: suisse, allemande, écossaise, irlandaise, italienne et wallonne. Ceux qui existaient à la fin du 18ème siècle et qui tenaient encore garnison sur territoire français en 1791, furent alors supprimés on incorporés dans I'armée régulière.
Le roi Louis XIII (1601-1643) fit prendre en solde plusieurs régiments étrangers pour les besoins de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Avant la fin du siècle, on put compter trois nouveaux régiments allemands au service de France : Sarre (1651) Nassau (1656) et Fürstenberg (1667) qui devait devenir le Régiment de Salm-Salm Infanterie en 1783. Il y eut aussi un Régiment d'Alsace, et dans la cavalerie, ayant d'ailleurs d'étroits rapports avec l'Alsace, un Régiment Royal-Allemand.
Dans le cadre des armées du roi de France, tous les régiments portaient des numéros; mais le plus souvent, on les désignait par le nom de leur colonel-propriétaire. En principe, l'entretien du régiment était entièrement à la charge de son propriétaire. Le roi l'en dédommageait de différentes manières, par exemple au moyen de titres, privilèges ou donations.
Les régiments étrangers recrutaient les troupes autant que possible dans leur pays d'origine. Pour les régiments allemands, c'étaient essentiellement l'Alsace, le Palatinat, le duché de Deux-Ponts, les provinces rhénanes, pays de langue allemande. À cet égard, l'Alsace n'y faisait pas exception: bien que devenue française en 1648, elle était alors «province réputée étrangère et de langue germanique». Il allait de soi que dans tous ces régiments les commandements se faisaient en allemand.
À l'époque, nombre de souverains ou princes des dites régions étaient apparentés au roi de France, ou bien étaient ses alliés. Les régiments étrangers servaient donc très souvent des intérêts communs. Lorsqu'un de ces parents ou alliés, colonel-propriétaire d'un régiment étranger ne pouvait s'y vouer entièrement (ou bien n'en avait nulle envie), il se faisait représenter par un lieutenant-colonel qui, lui, était en permanence de service.
Emmanuel de Salm-Salm, par exemple, ne quittait guère son hôtel du Faubourg St-Germain que pour de courtes visites au régiment qui portait son nom.
L'uniforme des régiments allemands était l'habit de drap «bleu céleste foncé» taillé à l'allemande, avec revers et parements de couleurs distinctes. L'armement était entièrement à la française. Chose curieuse à rappeler, ils jouissaient en France d'un excellent renom, d'une estime particulière, en raison sans doute des soins que les chefs de corps prenaient de leur troupe et de la discipline qu'ils y faisaient régner.
Les ressortissants de la province d'Alsace et ceux du duché de Lorraine avaient la faculté de s'enrôler, au choix, dans les régiments français, suisses, ou allemands. Les hommes de la religion réformée y étaient nombreux, et comme les officiers protestants ne pouvaient être décorés de la Croix de Saint-Louis, on institua pour eux l'Ordre du Mérite Militaire 1).
Mais n'oublions pas notre Régiment de Salm-Salm Infanterie.
À sa création, il portait le nom du prince Guillaume-Egon de Furstenberg qui, l'ayant levé en 1667-1668, le fit entrer, fort de 12 compagnies de 200 hommes chacune, au service de France en 1670. Il participa la même année au siège d'Epinal avant de prendre, en 1689, le nom de son colonel François Laurent de Greder. Il devient Régiment de Sparr en 1716, s'étant distingué sur le Rhin, en Bavière, et au Palatinat. En 1720, il s'appelle Régiment de Saxe, le corps ayant été donné par le roi au comte Maurice de Saxe, le futur Maréchal de France. Maurice de Saxe en fit une unité d'élite, qui participa avec éclat aux campagnes d'Autriche et, en Basse-Alsace, se signala à la prise des lignes de Wissembourg en 1743. Il changea une autre fois de colonel, et sous le nom de Bentheim se battit vaillamment pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763). En 1759, le prince Frédéric-Hermann d'Anhalt-Coethen, devenu propriétaire à son tour, lui donna le nom de Régiment d'Anhalt  2). C'est en 1783, enfin, que par une convention royale il devint Salm-Salm Infanterie, les princes régnants de Salm devenant colonels-propriétaires du Régiment d'Anhalt. Le prince Emmanuel, Brigadier des Armées du Roy et Mestre de Camp Commandant du Régiment d'Anhalt en 1782, devint chef de corps, à vie, du Régiment de Salm-Salm 3).
C'est à cette époque, surtout, que les éléments alsaciens et lorrains affluèrent dans ses cadres. Entre 1775 et 1788, par exemple, les familles Scherb (de Westoffen), Kellermann, et les familles lorraines Watrigant et de Walcourt fournirent à elles seules près d'un cinquième de l'effectif des officiers, et l'on put voir, dans un même bataillon, un père servir en même temps que ses trois fils.
Le régiment Salm-Salm Infanterie possédait, comme le Régiment d'Alsace, un état-major avec interprète, un prévôt d'armes, des greffiers, des archers, et un exécuteur des hautes oeuvres de justice.
Une ordonnance de 1775 avait doté le régiment de deux drapeaux par bataillon, s'ajoutant au «Drapeau colonel». L'emblème dit drapeau colonel était le drapeau de la 1ère compagnie de l'unité et réservé soit au roi ou à la personne du colonel-propriétaire.
Depuis Henri IV et jusqu'en 1790, la couleur blanche était la couleur dite colonelle ou de haut commandement. Le drapeau colonel du régiment de Salm était donc tout blanc. Semé de fleurs de lys d'or, il portait au centre un soleil éclairant le monde et la devise «Nec pluribus impar» peinte sur une banderole bleue. Les drapeaux de bataillon ou d'ordonnance étaient à fond bleu ; au centre, entre deux palmes d'or, trois fleurs de lys d'or couronnées. La soie était bordée de carreaux ou de bandes où alternaient le vert, le bleu et le rouge. Les cordons étaient de soie bleu et or. Un de ces drapeaux datant de la  fin du règne de Louis XIV est conservé au Musée d'Art et d'Histoire de Genève.
L'uniforme du corps, habit et collet bleu céleste foncé, revers et parements jaune citron, sous-vêtements blancs, ne varia guère jusquà la Révolution. Les tambours portaient l'habit aux couleurs de la livrée du colonel-propriétaire.
Nous ignorons, malheureusement, le nombre de bataillons dont se composait le régiment. Il y en avait probablement deux. Le régiment avait une compagnie de grenadiers portant le bonnet à poil, et plusieurs compagnies de fusiliers coiffés du tricorne à la mode du temps.
Selon l'usage, la batterie se composait des tambours et des fifres réglementaires (deux par compagnie). Nous pouvons admettre que le régiment Salm-Salm Infanterie, tout comme quelques autres régiments de l'époque, disposait en plus d'une musique militaire de gagistes formant un groupe d'une dizaine d'exécutants. Les marches au rythme lent ou accéléré qu'ils jouaient, rappelaient souvent les airs, menuets ou autres danses du temps.
Comme tous les autres, les régiments étrangers changeaient de garnison tous les deux ou trois ans. Les unités allemandes ne stationnaient d'ailleurs pas exclusivement en Alsace. Le régiment Salm-Salm ex-Anhalt se trouvait tantôt à Belfort ou Neuf-Brisach, tantôt à Strasbourg et Sélestat, ou bien à Bitche, à Metz où il se trouvait encore en 1790.
Pendant toute la seconde moitié du 18ème siècle, pour parer aux conséquences possibles d'un recrutement devenant difficile, l'effectif du régiment Salm-Salm et des régiments allemands en général était le plus souvent supérieur à celui des régiments français. Le recrutement devenait particulièrement compliqué lorsqu'allaient se déclarer des hostilités, les hommes trouvant alors toutes les possibilités de leur choix pour se faire enrôler. Les précautions, prises à l'égard du recrutement par les régiments étrangers valaient à leurs effectifs une solde plus élevée que dans les autres. Les unités étrangères avaient d'ailleurs la même organisation et la même discipline que les régiments français. En dépit de certaines variations de leurs effectifs, elles méritèrent toujours leur très bonne réputation due à un esprit de corps fortement accusé, à la haute idée qu'avaient leurs cadres de la fidélité aux engagements. Elles étaient l'objet d'une constante sollicitude du pouvoir, qui savait trouver en elles un de ses plus fermes appuis.
Le roi et les princes du sang allaient souvent passer en revue leurs régiments étrangers. Ils assuraient ainsi un contact personnel avec leurs colonels, qui d'ailleurs appréciaient grandement cette marque d'attention et d'estime. Pour leur permettre de faire manoeuvrer les troupes, on remettait aux illustres visiteurs un billet où étaient inscrits en allemand tous les commandements nécessaires. Mais ils prenaient bien soin de dissimuler ce papier dans leurs mains ou bien sous l'arçon de leur selle  4) .
Quel fut en fin de compte le sort de notre beau régiment?
Les grands événements de 1789 avaient fait naître trouble et agitation dans beaucoup de régiments, français ou étrangers. On sait d'ailleurs que certains d'entre eux émigrèrent. Des désordres s'étant produits, à Metz notamment dans le régiment Nassau-Infanterie qui s'était soulevé contre la royauté, l'Assemblée constituante rendit le 21 juillet 1791 le décret suivant:
Le 96ème régiment d'infanterie, ci-devant Nassau, et tous ceux ci-devant désignés sous le nom de régiment d'infanterie allemande, irlandaise, et liégeoise, font partie de l'armée française. En conséquence, ils ne font avec elle qu'une seule et même arme ; ils prendront l'uniforme français, suivront la même discipline que les troupes françaises et seront traités de la même manière relativement à la solde, aux appointements et à la fixation des différentes masses.
En août 1790 déjà, le régiment Salm-Salm Infanterie s'était violemment agité à propos du remboursement de la masse des allocations réglementaires attribuées aux hommes du régiment. Il avait fallu toute l'énergie du marquis de Bouillé, commandant général des forces de la Lorraine, pour étouffer cette sédition  5), à la suite de quoi une ordonnance du 1er janvier 1791 fit du régiment Salm-Salm le 62ème régiment d'infanterie. Il fut placé le 26 octobre sous les ordres de son nouveau colonel Louis Dominique de Meunier, et fit bravement les campagnes de 1792 à 1794, à l'Armée du Nord commandée alors par le baron Ernest de Ruttemberg, sous les ordres des généraux Custine et Kellermann.
Ainsi donc l'intégration du régiment  Salm-Sam à l'armée française avait précédé les décisions d'ordre plus général de juillet 1790. En fait, nous dit Fieffé, celles-ci furent l'arrêt de dissolution de toutes les unités étrangères au service de la France.
La transformation en régiment français avait mis un terme à l'existence du régiment Salm-Salm Infanterie et à sa brillante carrière. Au 62ème Régiment d'Infanterie de Ligne échut l'honneur de maintenir les traditions d'une des plus belles unités de l'Ancien Régime jusqu'à la grande guerre de 1914-1918.
Paul MARTIN
Conservateur du Musée Historique de Strasbourg

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 71 (décembre 1968)

1) Lucien Mouillard, Les Régiments sous Louis XV, Paris 1882 et  Historique des Corps de Troupe de l'Armée Française, Paris s. d.
2) Henry Ganier-Tanconville, Costumes des Régiments et des Milices d'Alsace et de la Sarre pendant les 17ème et 18ème siècles, Epinal 1882. [Henry Ganier -Tanconville, comme tous les Ganier, est un descendant du général Francois Joseph Drouot, dit la Marche, né à Wisches en 1751. N.D.R.]
3) Marcel François, Emmanuel de Salm-Salm (1742-1808), l'Essor, Novembre 1966
4) Eugène Fieffé, Histoire des troupes étrangères au service de la France, Paris 1854, p. 283
5) Eugène Fieffé, loc. cit. p. 357

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I.P.H.C Strasbourg 

Nicolas WOLFF et la Défense des Vosges
1814 - 1815

Les Alsaciens se sont toujours distingués par leur patriotisme, particulièrement dans les jours sombres de la Révolution et de l'Empire. D'autre part, le métier des armes exerce sur eux un attrait certain, et ils savent s'y distinguer. Pendant la période révolutionnaire et sous l'Empire, plus de 60 généraux sont originaires d'Alsace et les noms de 26 d'entre eux, gravés sur l'Arc de Triomphe, témoignent de leurs qualités et de leur bravoure. On y trouve Kléber dont il n'est pas besoin de rappeler les mérites, Kellermann, Scherer, Rapp, Drouot dit Lamarche, Lefèbvre, Maréchal de France.

Mais à côté de ces noms prestigieux, il en est de moins connus qui cependant ont brillamment illustré une page de notre histoire locale, tel celui de Nicolas Wolff, instigateur de la résistance de la Vallée de la Bruche à l'invasion des Coalisés contre Napoléon. Il sut arrêter l'ennemi pendant plusieurs jours, lui infligeant des pertes sensibles.

Qui était donc Nicolas Wolff ?

Il était né à Rothau le 6 décembre 1761. Son père, prévôt de Rothau, était directeur des Forges de Framont. Les Wolff possédaient une solide fortune et habitaient une grande maison près de l'église catholique et du château. Le jeune Nicolas s'engagea dans un régiment d'artillerie, où il acquit le grade de sergent. Certains prétendent qu'il s'agissait du régiment de La Fère où entra Bonaparte comme lieutenant à sa sortie de Brienne. Mais le nom de Wolff ne figure pas sur les registres de ce corps. Au début de la Révolution, Nicolas Wolff revint à Rothau, y prenant la succession de son père à la direction des forges. Il s'occupa en même temps du commerce du bois. Sa fortune, déjà importante, en fut rapidement augmentée. En effet, la vie économique, après une période de stagnation pendant la Révolution, avait pris un essor considérable avec l'avènement du Premier Empire et le retour de l'ordre.

L'Alsace participait activement à ce mouvement et connaissait une grande prospérité. La suppression des importations anglaises, donc de la concurrence, stimulait l'industrie cotonnière, tandis que l'état de guerre endémique et les besoins en armes favorisaient le développement des forges. Il n'est donc pas étonnant qu'un homme aussi actif que Nicolas Wolff ait alors trouvé les moyens d'accroître sa fortune. Il jouissait d'ailleurs de la considération générale et fut nommé maire de Rothau.

Il eut de sa première femme, Françoise Bronn, un fils et trois filles. Devenu veuf en juillet 1810, il épousa en décembre de la même année Marie-Louise Degermann, de Barr. De cette nouvelle union allaient naître six enfants.

Nicolas Wolff coulait donc des jours tranquilles, dirigeant avec bonheur ses affaires quand survint la défaite des armées impériales à Leipzig, en octobre 1813. Napoléon avait négligé le sérieux avertissement donné par les revers subis en Espagne, depuis la conquête de ce pays en 1808. Ses meilleurs généraux, ses meilleures troupes (200  000 hommes) devaient y affronter une guérilla sans pitié. Il s'engagea néanmoins dans l'aventure russe, à la tête de l'armée des Vingt Nations _700 000 hommes_ dont seulement 300  000 Français.

Cette campagne se termina de la façon que l'on sait: un demi million de morts ou de prisonniers. Le désastre était irréparable, le prestige de l'Empereur gravement atteint.

Le tsar Nicolas en profita pour prêcher une véritable croisade contre Napoléon, afin de le chasser d'Europe. La Prusse le rejoignit. L'Autriche en fit autant, bien que François II fût le beau-père de Napoléon. A la tête des troupes de Suède, devenue membre de la coalition avant même l'Autriche, se trouvait Bernadotte "prince royal" depuis 1810. On se souvient que cet ancien soldat de la Révolution portait sur sa poitrine, indélébilement tatoués, les mots: " Mort aux tyrans ! "

La défaite de Leipzig obligea l'Empereur à repasser le Rhin, en novembre 1813. Son armée était réduite à 60 000 hommes. Ainsi, pour défendre la frontière du Rhin, de la mer du Nord à la Suisse, Napoléon disposait d'effectifs dérisoires, tandis qu'en face de lui se concentraient trois puissantes armées: Bernadotte en Hollande, Blücher, de Coblence à Mannheim, et Schwarzenberg en face de l'Alsace.

Quelle était alors la situation militaire de l'Alsace?

Etait-elle en état de résister aux alliés? Le général Victor, chargé par l'Empereur de la défense de l'Alsace, disposait en tout de 11  600 hommes et de 1 600 chevaux. Sentant que le vent avait tourné, il ne mit d'ailleurs guère de zèle à barrer le passage à l'envahisseur. Les gardes nationales manquaient de fusils, et les arsenaux étaient vides. Les ateliers des manufactures de Mutzig et de Klingenthal furent transférés à l'arsenal de Strasbourg pour la réparation des fusils. Le général Desbureaux homme capable et énergique, ne cessait de réclamer des renforts, mais en vain. La population protestait, le mécontentement s'emparait d'elle et elle se démoralisait. Le nombre des déserteurs et des fuyards ne cessait de croître. Ils maraudaient, pillaient et répandaient le typhus sur leur passage.

Ce n'est qu'en janvier 1814 qu'est enfin décrétée la levée en masse, comme en 1793. Il est trop tard. Le Haut-Rhin est déjà envahi depuis décembre 1813. Le 3 janvier 1814, les Autrichiens pénètrent dans le Bas-Rhin. Le lendemain, sans même tenter un semblant de résistance, le général Victor ordonne la retraite, remonte la vallée de la Bruche, franchit le Donon et installe son quartier général à Baccarat. Les habitants de la vallée assistent impuissants et rageurs à cette fuite des troupes françaises.

C'est alors que Nicolas Wolff, immortalisé par Erckmann-Chatrian sous le nom de Jean-Claude Hullin dans leur roman "L'Invasion", tente de ralentir la marche des troupes ennemies à la poursuite du général Victor et, par là, de faire obstacle à l'envahissement de la France. À son appel, les ouvriers des forges, les bûcherons, les forestiers prennent les armes qu'ils peuvent trouver: fusils, sabres, fourches et piques. Wolff descend avec sa petite troupe jusqu'à Muhlbach et Urmatt. Habilement répartis sur le terrain, ses hommes accueillent d'un feu nourri l'ennemi qui, surpris, peut croire à un retour offensif du général Victor. Mais lorsqu'un important détachement de cosaques est envoyé en reconnaissance, Wolff, risquant d'être débordé, se décide à la retraite. Il ordonne à ses hommes de retourner individuellement à Rothau, à travers bois. Lui-même, accompagné d'une poignée de partisans décidés, les y rejoindra en passant par Klingenthal et le Champ du Feu. Il réunit alors les habitants et les presse de soutenir son action. 150 hommes répondent à son appel.

Wolff, pensant que les Autrichiens n'allaient pas tarder à arriver, organise aussitôt la défense de la localité. Il installe ses forces dans le cimetière entourant l'église et qui domine les voies d'accès. De fait, la patrouille rencontrée à Urmatt avait donné l'alarme au camp établi près de Molsheim. Dans la soirée du 6 avril 1814, une colonne de 100 fantassins et de 12 cavaliers commandés par un capitaine remonte la vallée. Elle passe au petit jour à Schirmeck, et à 7 heures, elle approche de Rothau.

Wolff s'était bien entendu réservé le commandement du groupe chargé de la défense du cimetière. Son état-major était composé de deux anciens sous-officiers de la République: Holveck dit le Saint Cloud, et Koeniger, de Wildersbach, ex-sergent de l'armée d'Egypte. Franck, un capitaine en retraite, commandait les tirailleurs. Comme lieutenant, il choisit Charles Moitrier, un ancien soldat du Corps des Forêts. Le fils de Wolff, Charles âgé de 25 ans, devint officier d'ordonnance de son père. La présence de ces soldats de la République à la tête du mouvement rappelle l'élan patriotique de 1793. La patrie est de nouveau en danger.

Parmi les hommes de la troupe, nous sont conservés les noms de Fritz Wiedemann, serrurier, dont le fils fut maire de Rothau; Jean Mann, garçon brasseur chez Krafft; Nicolas Hatzig, forgeron; Nicolas Christolot qui, dit la légende, ayant perdu sa pierre à fusil, allumait crânement sa poudre avec son briquet à amadou; le maître d'école Didier, le plus âgé de la troupe, et son benjamin Frédéric Jacquel.

C'est devant le cimetière, comme l'avait prévu Wolff, que se produit le premier choc. Les Bavarois se lancent à l'assaut. Ceux des partisans qui n'ont pas de fusil se battent à la faux, à la fourche. Dans un farouche corps-à-corps, Koeniger tombe le premier, frappé à mort, bientôt suivi par le vieux maître d'école. Les assauts répétés se heurtent à une rude résistance. Le chef des cosaques veut lancer ses cavaliers mais Wolff abat son cheval, il tombe dans la mêlée, et ses soldats le croient mort. Le commandant voyant alors qu'il est inutile de s'obstiner davantage, ordonne la retraite, laissant 39 cadavres sur le terrain. On devine la joie exubérante des habitants de Rothau, fiers à juste titre d'avoir mis en déroute le détachement ennemi.

Mais Wolff savait que la bataille n'était pas gagnée et que les Bavarois reviendraient, en force cette fois, pour tenter de passer. Il voyait juste, en outre, en les soupçonnant de vouloir accéder à la Lorraine, par le Donon. Il décida de leur couper la route et fit établir de solides retranchements. Mais les Coalisés étant venus en force, les partisans durent chercher le salut dans la dispersion. Erckmann-Chatrian décrivent cet épisode dans "L'Invasion", mais ils le situent au Falkenstein, près de Niederbronn.

Wolff se réfugia à la métairie du Sommerhof, au-delà de Natzwiller. On dit que c'est lui-même, vêtu des habits du fermier, qui ouvrit la porte aux cosaques à la recherche du chef des partisans. Il leur raconta que Wolff devait se trouver dans la forêt de Barr. Ils le crurent et prirent cette direction.

Sa tête avant été mise à prix, Wolff erra de refuge en refuge, passant par la Rothlach puis se cachant dans d'autres maisons forestières loin des villages. Son fils Charles, engagé dans les "gardes d'honneur", tentait de brouiller la piste de son père, d'empêcher les poursuivants de l'atteindre. Mais un jour il fut arrêté. On ne le revit jamais plus. En guise de représailles, les Alliés voulurent brûler tous les villages du Ban-de-la-Roche. Pour plaider la cause de ses montagnards, le pasteur Oberlin lui-même se rendit auprès du général en chef autrichien, qui assiégeait Haguenau. Schwarzenberg accorda sa grâce: seule la maison de Wolff fut pillée et démolie.

La résistance des habitants de Rothau à l'envahisseur ne fut d'ailleurs pas isolée. Le tsar confia plus tard qu'une de ses colonnes avait perdu 3 000 hommes en traversant les départements de l'Est,. sans voir un seul soldat français. Napoléon, mis au courant de l'attitude de ces populations, recommanda "de faire en sorte d'insurger les habitants des Vosges et de leur envoyer des fusils" afin qu'ils puissent harceler et couper les arrières de l'armée ennemie et soulager d'autant celle qui défendait Paris. Mais une insurrection générale n'était plus possible. Les Autrichiens occupaient fermement toute l'Alsace. Seules résistaient encore quelques villes ou places fortes: Strasbourg, Belfort, Mulhouse, Neuf-Brisach, Huningue, Lichtenberg, Bitche, Haguenau, Wissembourg, Landau. Napoléon avait nommé commissaire extraordinaire le Comte Roederer, d'origine strasbourgeoise. Bloqué pendant plus de trois mois dans Strasbourg, il s'occupa des besoins de la population et de la défense de la place forte.

C'est alors que Nicolas Wolff, abandonnant sa vie errante de hors la loi, réussit à pénétrer par ruse dans Strasbourg assiégée. Il se mit à la disposition du Comte Roederer et, toujours brûlant du désir d'agir, il présenta au commandant de la place, le général Broussier, et à Roederer, un plan d'attaque contre les Coalisés, qui fut fort remarqué, mais qui demeura sans suite. Ne pouvant utiliser les qualités militaires de Wolff sur place, Roederer préféra l'envoyer porter des dépêches à Napoléon. Sa parfaite connaissance du pays lui permit de se faufiler à travers les lignes ennemies. Il rejoignit l'empereur à Vitry. Napoléon le félicita pour son héroïque défense des Vosges, le nomma colonel et le décora de la Légion d'Honneur. Il retourna à Strasbourg, porteur d'instructions pour Roederer, en passant par Thionville et Metz. Mais la situation militaire était irréversible. Napoléon fut forcé d'abdiquer. Louis XVIII prit possession du trône de France.

Dès le retour de Napoléon de l'île d'Elbe, Nicolas Wolff se rendit à Paris pour se mettre à la disposition de l'Empereur. Celui-ci venait d'ordonner la constitution de corps francs, sachant que bien des manufacturiers de l'Est étaient prêts à se mettre à la tête de leurs ouvriers décidés à prendre les armes. Connaissant les initiatives de Nicolas Wolff, il lui confia le commandement du premier corps franc, à lever dans les arrondissements de Strasbourg, Saverne et Wissembourg, des effectifs de 1000 hommes à pied et 150 hommes à cheval. Wolff lança une proclamation qui montre qu'il avait bien retenu la leçon de la Marseillaise:

Que sont pour nous toutes les richesses au prix de notre liberté, de notre indépendance? Ils viennent, ces perfides étrangers, ils viennent pour nous dicter des lois, pour nous mettre peut-être à jamais dans les fers, et nous faire gémir dans le plus cruel et le plus honteux des esclavages !... Avez­vous déjà éprouvé les vexations de leurs insatiables et sauvages soldats ? Avez-vous déjà senti la tyrannie de leurs gouvernements militaires ?... Aux armes, Alsaciens !...La plaine vous offre ses forêts, la montagne ses gorges d'où nous nous élancerons comme des lions terribles et avides de sang sur les hordes qui nous attaquent... Aux armes, Alsaciens ! Je vous attends. L'honneur, la gloire et la Patrie vous appellent.

C'est à Plobsheim que Wolff rassembla tous ceux qui répondirent à son appel, jeunes et vieux nouveaux venus ou bien anciens défenseurs de Rothau et du Donon. Il y avait établi le quartier général de son premier corps franc du Bas-Rhin. Il y donna son dernier ordre du jour, daté du 26 juin 1815. Savait-il, ce jour-là, ou bien n'avait-il pas encore appris que, 8 jours plus tôt, le 18 juin avait mis un terme, à Waterloo, à la dernière équipée de Napoléon? Il ne pouvait guère se douter que la défaite du 18 juin avait balayé tout ce qui s'était passé durant les Cent Jours du second règne de l'Empereur, que cette dernière défaite avait, pour longtemps, tout réglé: " La résonance lugubre de Waterloo ne tient pas seulement à la chute d'un homme. Elle signifie pour les Français la fin d'un rêve par le dur contact avec le monde extérieur." (Bainville).

Tous les efforts de Nicolas Wolff étaient désormais devenus inutiles. Profondément déçu, il se retira à Rothau. Son attachement au bonapartisme devait le rendre suspect à la Seconde Restauration. Il fut placé sous la surveillance constante de la police et ne fut jamais dédommagé de la perte de sa maison et des biens qu'elle contenait, qu'une expertise avait évaluée à 96 000 francs.

Il mourut le 4 janvier 1846 à Colmar, où il fut enterré.

Telle est, sommairement racontée, l'histoire de Nicolas Wolff.

Ch. Nerlinger a pu qualifier de folie héroïque la défense de Rothau et des Vosges tentée dans les circonstances que nous venons de résumer. Mais il souligne aussi l'abnégation sublime de Nicolas Wolff et de ses partisans. Et nous ferons volontiers nôtre cette conclusion d'un autre narrateur de la défense de Rothau en 1814:
"En tous pays et en toutes langues, on appelle des hommes de cette trempe des braves".

Françoise VIGNERON

d'après un texte paru dans l'Essor, Revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck n° 73 juillet 1969

Madame Vigneron est la jeune épouse de Jean-Charles Vigneron, lui-même fils de M. Henri Vigneron et de Mme, née Mimi Dubald.

Bibliographie:
Ch Nerlinger - Nicolas Wolff et la défense des Vosges
G Lefèvre - Napoléon
Paul Leuillot - La Première Restauration et les Cent Jours en Alsace


Le Pont de Charité

Avez-vous jamais entendu un nom de pont aussi poétique et fleurant une des plus belles vertus chrétiennes? Vous trouverez cet ouvrage quelques minutes à pied en amont de Rothau. C'est un pont comme un autre, en bonnes pierres de taille bien ajustées, et solide. D'où peut-il bien tenir ce beau nom ? J'avais appris bien sommairement qu'il avait été construit par Oberlin, pasteur à Waldersbach, il y a plus de 150 ans. Comment un ouvrage d'une technicité parfaite et certainement très coûteux aurait-il pu être construit dans de telles conditions?

Voici ce que l'appris récemment, à ce sujet, d'un vieux Ban-de-la-Rochois épris de sa petite patrie. Je le relate, parce que cela pourrait intéresser bien des camarades.

Jusqu'à la Grande Révolution, la grande route remontant la vallée à partir de Schirmeck restait sur le territoire de la principauté de Salm (rive gauche de la Bruche), passait sur la colline au sud de Vipucelle, où elle existe toujours comme chemin de vidange, longeait la Pierre Taillée, traversait le Pont des Bas et quittait la vallée près de la ferme Ragasse pour grimper la côte vers Plaine et se diriger vers le col du Hantz et Senones. Un mauvais chemin de terre longeait la Bruche, puis se dirigeait vers Diespach. Un gué pour voitures et un gros tronc de sapin à peine équarri pour piétons le raccordaient au chemin de Solbach. Une autre bretelle du même genre se trouvait à Fouday. Gué et passerelle avaient été remplacés déjà par un vrai pont en bois.

Le montée de Vipucelle était dure. C'est pourquoi une bonne partie du trafic empruntait «la vieille route» de Schirmeck à Rothau, puis un mauvais chemin conduisent à un gué rejoignait la grande route. Une simple poutre sans garde-fou assurait le passage des piétons. C'était le pont du Trajet, ancêtre du pont de Charité. La pluie rendait dangereusement glissante cette passerelle rudimentaire. Bien des gens y avaient perdu pied et étaient tombés à l'eau. Le 29 juillet 1793, un homme de Diespach emprunta ce passage avec sa fille après de fortes pluies. La jeune fille glissa, tomba à l'eau et se noya. Son corps ne fut retrouvé que plusieurs heures après.

Oberlin, pasteur à Waldersbach, s'en émut.
Déjà sous la royauté, il avait à plusieurs reprises attiré l'attention du préposé de Rothau sur les dangers que représentait le mauvais état du pont du Trajet. Après l'accident, il fit de nouvelles et pressantes démarches et versa au maire de Rothau «12 livres sonnants blanc» comme première contribution volontaire de sa paroisse aux frais de remise en état. En vain. Il n'obtint que des remerciements et de vagues promesses. Lassé par tant d'inertie et d'insouciance, il réunit de nouveaux fonds et, aidé par des paroissiens tout dévoués, construisit lui-même un solide pont en bois pour voitures et piétons. Une vingtaine d'années plus tard, la municipalité de Rothau écrivait encore à Oberlin que le pont aurait besoin de réparations et le priait d'y aviser. Le digne pasteur répondit : «La charité l'a bâti, la charité l'a entretenu; c'est le seul fonds qui existe à ce sujet.»

Vers 1825, l'Etat construisit une route par Rothau et le pont de Charité, et se chargea de l'entretien de ces ouvrages. La grande route actuelle de Schirmeck à Saâles par Rothau a été construite de 1848 à 1851, de même que le pont de Charité actuel.

Emma Bernard
Mme Brack

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 50 (avril 1959)

[Le pasteur] Oberlin s'occupa  activement des moyens de communications [dans le Ban de la Roche]... À l'entrée de la paroisse de Rothau, la Bruche barrait la route. Un malheureux tronc d'arbre permettait seul de franchir le cours de la rivière. Le tronc était  glissant, couvert de verglas. Les accidents étaient nombreux pendant les mois d'hiver. Au moment des hautes eaux, les voitures traversaient la Bruche au risque de noyade pour bêtes et gens. Il fallait supprimer ce moyen dangereux: Oberlin se mit à l'oeuvre avec ses paroissiens. Le pont se dressa bientôt, reliant les deux paroisses jusqu'alors séparées. Jusqu'en 1813, il fut entretenu, ainsi que la route, par la charité des amis du Ban de la Roche. Le célèbre «Pont de Charité» est aujourd'hui l'objet des soins des Ponts et Chaussées, car en 1813, la route fut classée et l'Etat se chargea des frais.

Solange Hisler

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n°66 mars 1967

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I.P.H.C Strasbourg 

Une glorieuse page d'histoire écrite en des heures tragiques

Quand la guerre de 1914 se déclara la Vallée de la Bruche, comme toute l'Alsace, était occupée depuis plus de 40 ans, mais les sentiments patriotiques de nos concitoyens ne se démentirent jamais. La plupart des rapports officiels allemands consacrés à l'Alsace témoignent à ce sujet d'une grande incompréhension de la mentalité de nos compatriotes, qui se jouèrent souvent de la naiveté des occupants et les endormirent sous une façade trompeuse.

L'un de ces rapports, signé du général Von Eberhardt, nous est tombé sous les yeux en consultant les archives de la Bibliothèque de Strasbourg. Il semble faire exception à la règle et nous apporte des éclaircissements d'un extrême intérêt sur la lutte que l'autorité militaire n'a cessé de poursuivre pendant toute la guerre contre la population civile hostile à l'occupant. La Revue «l'Alsace Française» avait publié, le 9 avril 1921, l'essentiel de ce rapport que nous avons, près de 40 ans après, le plaisir de présenter à nos lecteurs.

Le rapport le plus curieux sur la Vallée de la Bruche

écrit par un général allemand

La scène se passe près de Rothau, à la Basse-du-Maçon, ferme isolée dans un repli de terrain 1), dans la Vallée-de la Rothaine; elle aurait tout aussi bien pu être située à Saint-Blaise, à Wisches ou à Dinsheim. Nous sommes en juin 1916, la guerre fait rage et le front s'est stabilisé dans les environs de Saâles.
Quelques mois auparavant, le 23 septembre 1915, pour redonner à ses troupes un moral quelque peu refroidi par la résistance des Français, l'Empereur Guillaume Il et le Prince héritier sont venus dans la Vallée de la Bruche, accompagnés de leur Etat Major. Ils ont défilé sans s'arrêter à Schirmeck et à Rothau et de là, ont gagné Saint-Blaise inspecter les avant-postes.

Exprimer ses sentiments en de pareilles circonstances et en de tels moments était donc faire preuve d'un réel courage. Mais arrivons-en au rapport lui-même, où nous nous garderons bien de changer un seul nom ou le moindre mot. Le texte du général von Eberhardt se passe de commentaires. Qu'on en juge.


Commandement Général
du l5e Corps d'Armée de Réserve
Serv. V. N° 9582/8783
K. H. Qu., le 10 juin 1916
Lettre accompagnée d'annexes
Au Commandement Supérieur
du Groupe d'Armée A.
à Strasbourg.

À l'occasion d'une visite domiciliaire, à laquelle il a été procédé à la Basse-du-Maçon, près de Wildersbach, chez le cultivateur et aubergiste Kohler, qui jouit d'une influence considérable dans les localités d'alentour, on a trouvé un certain nombre de poésies anti-allemandes qui ont pour idée l'esprit de revanche et la reprise de l'Alsace-Lorraine et dont quelques-unes dénotent une haine farouche à l'égard de l'Allemagne.

Je vous soumets ces poésies, ainsi que d'autres du même genre et je les accompagne d'un rapport spécial. On a trouvé en autre des lettres, etc..., qui, non seulement attestent les sentiments anti-allemands de cette famille en particulier mais qui sont propres à illustrer la genèse et le développement du système d'excitations politiques qui a cours dans le pays.

Des trois fils de Kohler, l'aîné 2), âgé d'environ 20 ans est mobilisé dans le bataillon d'Ersatz, du 77e régiment d'infanterie de réserve à Hildesheim. À 17 ans, il se proposait de devenir garde forestier, mais, pour des raisons inconnues, il a brusquement renoncé à cette intention et il est rentré dans les usines de la fabrique Claude, à Wildersbach, famille connue pour ses sentiments extrêmement anti-allemands.

La lettre adressée par moi à la date du 9 février 1916, au Conseil de guerre du Régiment, et dont j'ajoute une copie à la présente, fournit des renseignements sur le soldat Kohler. Les lettres qui constituent une charge contre lui sont toutes adressées à ses parents: cette circonstance est significative pour les sentiments des parents aussi bien que du fils.

Le deuxième fils, René, âgé de 17 ans, est encore dans sa famille. Les lettres que lui écrivent ses amis de Wildersbach qui sont en compagne, expriment des sentiments naturellement communs aux uns et aux autres. C'est ainsi qu'un camarade de son frère, Camille George, lui écrit de Hildesheim:
«J'espère que nous rentrerons bientôt sous un ciel plus beau» et plus loin  «nous sommes ensemble tous les bons alsaciens».

Quiconque est versé dans les choses de ce pays, sait que «le ciel plus beau» est le ciel de France et que «le bon Alsacien» veut dire le bon Français.
Un autre soldat du «Landsturm», originaire de Wildersbach, Jules Malaisé, qui a la garde des prisonniers russes, lui écrit, entre autres, que ces derniers sont contents qu'il soit Alsacien; ceux-là, dit-il, ont encore du pain blanc mais eux-mêmes mangent du fumier... Et plus loin:
«Je suis Alsacien et non Prussien. Je t'en dirais encore plus long mais il faut être sur ses gardes». Et pour finir il ajoute : «Vive la casquette rouge! Ne rien dire!»

 Dans une autre lettre, il écrit que les Prussiens sont de vrais cochons, qu'il se fera porter malade le plus tôt possible, qu'il est content de voir les Prussiens chassés par les braves Français; lui aussi fera son possible pour se défiler, sinon il y laissera la peau.
Et un troisième ami de Wildersbach, le chasseur Emile George, fait connaître au jeune Kohler, son projet:
«Si nous (les hommes de l'Ersatz) partons bientôt en compagne, je serai vite sauvé, je t'assure. On ne laissera certainement pas passer une bonne occasion. Tu sais bien ce que je veux dire».
Il se déclare d'accord en particulier, avec une lettre antérieure de René Kohler :
«J'ai eu beaucoup de plaisir à te voir désirer de devenir un soldat bleu. Que la paix vienne bientôt, alors nous verrons bien».

La carte postale ci-jointe prouve que l'influence de la maison familiale et les encouragements donnés par les camarades n'ont pas manqué de produire leur effet: le portrait de l'Empereur est sillonné d'inscriptions injurieuses (imbécile, maboule, toqué, idiot). René Kohler a avoué en être l'auteur.
Le fils cadet 3), âgé de 11 ans, s'exerce déjà dans la maison de ses parents à faire des dessins genre «Vive la France» et ses jeux dénotent des comparaisons qui ne sont pas d'un enfant: un avion français n'est pas atteint par les projectiles allemands, mais les appareils aériens allemands sont mis en pièces par les canons français, le tout accompagné de bravos nourris.

La famille Kohler avait autrefois la réputation d'être sûre au point de vue politique. La gendarmerie, dans ses rapports, a affirmé à plusieurs reprises, en dernier lieu au mois de mars de l'année courante, que les Kohler avaient de bons sentiments et qu'au point de vue politique ils étaient sans reproche; le père Kohler - disait-on - avait toujours manifesté des sympathies allemandes, de sorte, ajoutait le rapport, «qu'on avait en lui la plus grande confiance». Pour donner la preuve de ses sentiments favorables à l'Empire Allemand, il a plus d'une fois insisté sur le fait que de 1889 à 1891, il avait servi dans le premier régiment de la garde à pied 4), et d'autres se sont exprimés sur son compte dans le même sens. De plus, il a toujours joué un rôle actif dans la société des Vétérans (Kriegerverein) de Rothau et il y était estimé 5); son fils ayant demandé par écrit une permission pour son village, a pu, de bon droit, invoquer cet argument: « nous sommes encore bien vus des gendarmes ».
Le père, assurément, n'a pas été exempt jadis de bonne volonté et il a fait des efforts, encore visibles aujourd'hui, pour se fortifier dons les sentiments allemands  il faut aussi lui témoigner quelque indulgence eu égard à la formidable pression qui a été exercée sur le peuple par l'équivoque 6)  de la «double culture». Mais les fils sont étrangers à toute ambiguïté et à toute demi-teinte: ils haïssent l'Allemagne absolument et en toute conscience. La guerre n'a fait que parachever cette évolution; elle a fait disparaître en eux toute espèce de doute au sujet du camp auquel ils appartiennent.

Un cas parmi tant d'autres

Mais cette famille ne présente pas un phénomène isolé; la preuve en est dans les lettres saisies au hasard et provenant de trois autres soldats mobilisés de Wildersbach, lesquels jusqu'à présent passaient, de même que leurs familles, pour des gens tranquilles et neutres au point de vue politique et qui maintenant, appelés à la défense du pays et revêtus de l'uniforme allemand, donnent à leur libre volonté de trahison et de désertion une expression des plus haineuses. J'ajouterai que ces hommes sont originaires d'une commune avantageusement connue par l'activité patriotique d'un vaillant pasteur Alsacien7).

À l'Ecole de Dielerlen

Le père Kohler, natif de Wildersbach, exerçait autrefois à Rothau le métier de jardinier et a fait son chemin grâce au fabricant Dieterlen, alors chef de la maison Steinheil-Dieterlen.
L'esclavage social - et Kohler n'en est qu'un des nombreux exemples - a été exploité ici ou bénéfice de l'esclavage politique. Les agissements politiques du vieux Dieterlen étaient bien connus et faisaient l'objet de nombreux récits; il s'efforçait, entre autres, d'amener les soldats alsaciens à trahir en pensées leur pays. Ainsi qu'il ressort de l'interrogatoire ci-joint, Kohler a confirmé le fait que Dieterlen rendait visite aux soldats Alsaciens à Berlin, à Postdam, à Koblence, etc... et qu'il leur faisait prendre l'engagement suivant:
«Quoique soldats Allemands, nous jurons de rester Français ».

Aux obsèques de Dieterlen qui ont eu lieu le 6 décembre 1902 à Rothau, le pasteur8)  a pu faire à ces voyages d'affaires politiques, une allusion publique sans qu'aucun point d'honneur allemand l'en empêchât: on a été aussi peu surpris de ces propos que du reste du sermon qui a fait du défunt le héros tragique des aspirations du pays vers la France.

C'est l'activité de ces personnes appartenant aux classes supérieures et jouissant d'une grande fortune (activité venant par conséquent du haut et non d'en bas) et c'est la tolérance qu'on a témoignée à cette activité qui ont répondu le poison. Jusqu'à la guerre on ne savait pas combien ce poison avait pénétré profondément et atteint même les couches inférieures de la population, les journaliers, les ouvriers de fabrique, pauvres gens dont les préoccupations vont au pain quotidien et non aux problèmes politiques.

Après les perquisitions, Kohler a protesté qu'il ne portait aucun intérêt à la France, qu'il était un bon allemand vu que:  il avait acheté 28.000 marks sa ferme qui, en France, n'en vaudrait pas 14.000. Le raisonnement, qui de fait est à peu près exact, révèle la situation ambigüe d'un peuple qui, par suite d'excitations et grâce à une politique malheureuse, a été amené à chercher ses idées en France et à trouver ses intérêts en Allemagne et qui, en trahissant le pays, est traître à lui-même.

signé : Von Eberhardt.
Général d'Infanterie et Commandant Général.
Nous nous garderons bien de commenter ce rapport, car il est assez explicite de lui-même et prouve que la population de la Vallée toute entière, jusqu'aux «couches inférieures de la population», a réussi à conserver, après 44 ans d'occupation, un coeur profondément Français, sous des apparences qui paraissaient favorables aux autorités allemandes. Obligés de le reconnaître leur déception n'en a été que plus grande.

Mais laissons encore la parole à Von Eberhardt lui-même qui, dans un deuxième rapport, envoie au Conseil de guerre du bataillon d'Ersatz (un nom symbolique, n'est- il pas vrai) le fruit de ses perquisitions à la Basse-du-Maçon. Il les accompagne de commentaires qui, eux aussi, en disent long.



Commandant Général
15ème Corps de Réserve
Serv. V. N° 9717/8845
K. H. Q. le ... juin 1916.
Lettre accompagnée d'annexes
au Conseil de Guerre du Bataillon d'Ersatz
du 77e régiment d'Infanterie de Réserve
Hildesheim
À l'occasion de perquisitions effectuées chez le père du soldat Henri Kohler, le cultivateur Kohler, aubergiste à Basse-du-Maçon (commune de Natzwiller, Basse- Alsace) on a trouvé entre autres les lettres ci-jointes qui vous sont adressées à toutes fins utiles. De leur continu il ressort ce qui suit:
Kohler est mécontent d'être soldat et se livre, sur la vie militaire à des critiques haineuses: le fait est révélé par de nombreux passages de ses lettres et cartes. C'est ainsi qu'il écrit:
Lettre 1 : «Je suis dégoûté de toute cette histoire ; si seulement c'était fini... un mauvais lit, engueulé à tout moment»...
Lettre 6 : «Ce matin porté malade - le médecin ne veut pas en entendre parler - suis extrêmement dégoûté...»
Lettre 13 : «Il faut se coucher dans la plus forte boue, pas question de se faire porter malade; ainsi, un garçon de Champenay s'était porté malade, mais a été déclaré bien portant... et le soir il est tombé à la renverse devant le sous-officier avec 41,5 degrés de fièvre».
Lettre 14 : «La nourriture est maigre. Le matin rien, à midi 3 pommes de terre, le soir rien; sans colis de la maison, personne ici ne pourrait le supporter. De pitié pour nous pas question».
Lettre 16 : « Aujourd'hui dimanche, quel misérable jour de repos, ils n'ont pas pu nous laisser libres, mais ils ne nous mèneront pas toujours par la bride. Ce matin je me suis tout de suite porté malade, ai été conduit chez le major, il était en fureur, n'avait-il pas bien déjeuné? Il a dit tout simplement que je ne voulais pas et encore engueulé par dessus le marché». Scène analogue un mois plus tôt :«Ce matin j'ai voulu me porter malade, mais j'ai été repoussé comme un chien».
Kohler est préoccupé avant tout, en dépit de ses tableaux de vie misérable, de ne pas aller au front, et, à en juger par ses lettres il y a plus d'une fois réussi. Afin de n'être pas obligé de partir avec un transport de troupes, il se présente pour être admis dans une compagnie de mitrailleurs; mais ayant appris que celle-ci allait partir, il déclare ne pas supporter le service par suite d'une hernie et est renvoyé au bataillon d'Ersatz, où il recommence avec de nouvelles recrues. Au sujet de cet épisode il écrit :
Lettre 24 : «Lorsque j'ai vu et entendu cela, je me suis dit «doucement» et je me suis porté malade. On me conduit chez le médecin, je lui dis.... etc... et le médecin me renvoie. Et moi j'étais content de coucher dans un bon lit».
Quatre jours plus tard (le 9 mars 1916, lettre 25) il écrit : « Maintenant je suis encore pour 3 mois bien au sec... et rien ne m'empêche de me présenter encore une fois comme volontaire à la compagnie de mitrailleurs». Et dans les lettres du 13 et du 15 mars 1916 (lettres 26 et 27) il rassure ses parents qui, évidemment, lui avaient fait des reproches de s'être exposé aux risques d'être renvoyé au front : «Maintenant je puis rire... pendant que mes camarades sont déjà au front». À ce moment Kohler est à l'hôpital militaire, souffrant d'une blessure à la jambe; à plusieurs reprises on lui en demande des nouvelles par lettre; il ne donne aucun renseignement mais se réjouit de ce que la date de son départ soit, de ce fait, différée.

Que Kohler agisse avec préméditation en cherchant à se soustraire ou départ pour le front, le fait en est prouvé par d'autres passages de ses lettres. Au mois d'octobre 1915 il écrit (lettre 7):
«Je ne crois pas que je puisse m'en tirer car on ne met en sursis que ceux qui ont une hernie double». En outre, le 27 octobre (lettre 11) : «Aujourd'hui nous avons fait quelques heures de course... et je veux maintenant m'y prendre autrement et je sais que je réussirai. Dans quelques semaines je me ferai opérer... alors il se passera dix semaines avant que je puisse de nouveau marcher - ainsi telle est mon idée». Le 4 novembre, après avoir raconté qu'il s'était porté malade, mais sans succès. «Donc nous sommes tous bons pour le service de campagne. Où je suis tout à fait désespéré bien que j'aie connu d'avance ma sentence. Je ne sais pas mais je puis faire ce que je veux, boire de l'eau et autre chose, je ne prends pas la toux. Car si je toussais fort je me dénoncerais pour le poumon» (sic). Et quinze jours plus tard (lettre 8) : «Je ne souhaite tous les soirs que ma maladie de l'an dernier».
Au mois de février 1916 (lettres 21 et 22) il va jusqu'à communiquer à ses parents un plan soigneusement médité à l'effet de soustraire à l'enrôlement son frère René, âgé de 17 ans.
Il ressort de la lettre 19, qu'il se procure des faveurs par la corruption du moins c'est lui qui le dit. Dans cette lettre il raconte que, quoique s'étant mis sur les rangs après un camarade, il avait enlevé à ce dernier une permission déjà accordée: «Cela te fait voir à quoi il sert d'avoir 9)  un peu dans la manche du capiston (sic) ; donc ne te fais pas de soucis sur mon compte, je fais mon possible».

Ce qui est significatif, c'est que ses lettres sont d'abord écrites en allemand et qu'elles passent de plus en plus au français, surtout dons les passages accablants pour lui. La lettre 21 commence en allemand : «J'écrirais bien en français mais c'est sévèrement interdit». Sur la même page après avoir plié le feuillet d'une certaine manière il continue en français. Dans le même ordre d'idées il demande à ses parents (lettre 3) de lui écrire en français, mais pas de cartes, et son frère René prouve bien qu'il a conscience de lui faire des communications répréhensibles, en lui écrivant, le 24 février 1916 : «Tu as raison, écris-moi des lettres, plutôt que des cartes; car on lit trop les cartes».

Kohler est renseigné sur ce qui se passe dans son pays où l'on sévit contre les sentiments hostiles à l'Allemagne et, de son point de vue anti-allemand, il apprécie avec justesse ces sévices. La preuve s'en trouve dans un passage de la lettre 14 où il dit avoir appris par un permissionnaire «tout ce qui se pratique là-bas», et, dans la lettre 19, il écrit à sa mère : «Tu as rêvé que j'étais à Rothau, au pays - j'aime mieux pas car c'est un sale trou là-bas». Malgré le mal du pays sur lequel il a insisté souvent, il préfère ne pas être chez lui à ce moment-là. Et en parlant de sa permission toute proche: «Le Garde Général 10)  est-il encore à Saint-Blaise? J'ai peur de lui».

Tous «Patois» dans la Chambrée

Quiconque est familiarisé avec le cercle d'idées et l'esprit politique des Alsaciens, jugera significatifs des propos tels que ceux qu'on relève dans la lettre 2: «Dans la chambrée nous sommes douze hommes et tous patois et  rien que des Alsaciens». Les connaisseurs du pays savent quel abîme d'opposition consciente 11)  il y a dans ce «rien que des Alsaciens».
Dans la lettre 21: «Je ne sais où on nous enverra, mais, comme Alsaciens, pas en France ». De même dans la lettre 20: «Avant le 27 mars nous ne  partirons pas; pas non plus à l'Ouest». Dans la lettre 6 : «Est-il vrai que les jeunes à partir de 15 ans et les vieux de 45 à 52 ans passent chez nous au conseil de révision?»

Hommage à l'Alsace

Kohler parle plus net en décrivant (lettre 11) sa rencontre avec un prisonnier français ou bien (lettre 10) lorsqu'il espère servir bientôt ses parents «sous un autre soleil».
L'Alsacien qui connait le contenu et le langage des poésies de la revanche, donc presque tout Alsacien, sait que par «un autre soleil», il faut entendre le soleil de France. Les propos que nous avons déjà relatés: «mais ne perdons pas courage, ils ne nous conduiront pas toujours par la bride» (lettre 14) rentrent également dans cet ordre d'idées et expriment l'espoir d'un retour à la France.
Il est manifeste que le sentiment énoncé dans la lettre 26, à propos des Portugais :«Nous sommes braves et forts et nous vaincrons» et de même les mots qui suivent «papa peut s'en rappeler», ou bien sont destinés à donner le change ou doivent être compris ironiquement.

Emballages Climatisés?

On peut aussi, dans certains passages, relever des sentiments anti-allemands et des idées de trahison, bien que les propos de ce genre soient tournés avec prudence, souvent enveloppés ou susceptibles d'interprétations diverses. Le 24 octobre 1915 il écrit (lettre 9): «On dit que les Français ont avancé jusqu'à Bourg-Bruche (donc en territoire allemand) ; je n'y crois malheureusement pas moi-même».

Le 4 octobre 1915 (lettre 3): « Steiner et Deppen ont eu la chance de s'en tirés, ainsi. Espérons que d'autres s'en tireront encore». Les deux soldats en question, originaires d'une commune voisine de celle de Kohler, avaient été pris par les Russes. L'expression «s'en tirer» et tout le contexte indiquent que Kohler croit qu'ils sont passés à l'ennemi. Et dans la lettre 23: «C'est dégoûtant, toujours trempé... mais il faut que je marche sur l'ordre du marchand d'allumettes (l'mancho)».

Si l'on pouvait douter encore que par le «marchand d'allumettes», qui met le feu à l'univers, il faille entendre l'empereur, on serait édifié par la question posée dans la lettre 3: « Est-il vrai que l'mancho et son fils ont passé par chez vous?». La lettre est du 4 octobre 1915; or le 23 septembre l'Empereur et le Prince héritier étaient dans Ia Vallée de la Bruche et à Saint-Blaise.

N. B. - En ce qui concerne la famille de Henri Kohler et les sentiments dont sont animés les milieux d'où il sort, on trouvera des renseignements dans le rapport que j'ai adressé au commandement supérieur du groupe d'armée A, rapport dont je joins une copie à la présente.
Je vous prierai de me communiquer le résultat de l'action qui, le cas échéant, aura été intentée à Kohler.

(signé) : Von Eberhardt.
Général d'Infanterie et Général Commandant.
Ici se terminent les deux rapports du Général Von Eberhardt, qui ne se faisait aucune illusion sur les sentiments patriotiques de l'Alsace. Nul écrit ne pouvait mieux que ces rapports y rendre hommage. N'y lit-on pas en effet : «L'Alsacien qui connaît le contenu et le langage des poésies de la revanche, donc presque tout Alsacien, sait que par un autre soleil, il faut entendre le soleil de France». Dans la bouche d'un général allemand, dans un rapport officiel, écrit en plein milieu de la Grande Guerre, ces paroles ne valent-elles pas leur pesant d'or?

À quelle peine ont-ils été condamnés?

Henri, l'aîné des trois fils, passa au Conseil de Guerre de son régiment (le 77e d'infanterie de Réserve) et fut condamné à 2 ans de prison, qui lui évitèrent de combattre sur le front français comme il le redoutait tant. René, le cadet, fut mobilisé à 17 ans, et envoyé sur le front de Roumanie. Lucien, le plus jeune, fut condamné à 3 ans de correction à Haguenau, peine qui fut d'ailleurs levée par la suite.
Quant à l'aubergiste Kohler, il fut déclaré ennemi de la nation, son restaurant fut fermé et son matériel de bouilleur de cru confisqué. Il dut cependant payer patentes et impôts comme de par le passé. Lui-même fut placé en résidence surveillée avec interdiction de sortir de sa ferme, à moins d'avoir à le faire avec sa charrette et ses boeufs (la ferme possédait à l'époque un cheptel important: 2 paires de boeufs et quinze vaches); il avait de plus l'obligation de poster la totalité de son courrier à Rothau, faute de quoi il était possible d'un an d'emprisonnement ferme.

Que sont-ils devenus?

Henri, après la guerre, quitta le pays pour les colonies, oü il se couvrit de gloire. Quand il mourut, au Maroc en 1938, il était Commandant des Sapeurs Pompiers de la ville de Meknès. René, le cadet, était mobilisé en Roumanie, en 1918, mais il s'évada et rejoignit les troupes françaises à Salonique et combattit avec elles dans les Balkans, puis de là, par Constantinople, regagna la France. Parti donc en civil pour combattre dans les troupes allemandes sur le front de l'Est, il rejoignit sa famille via Marseille, en arborant l'uniforme français. À l'heure actuelle, il est garde-forestier à Saint-Benoît, près de Rambervillers. Son camarade, Emile George est toujours à Wildersbach où il exerce la profession de chauffeur de taxi. Les Rothaniens le connaissent bien et ont maintes occasions de le rencontrer en gare de Rothau, aux départs des trains.

L'auberge de la Basse-du-Maçon rouvrit en 1919 et la clientèle sut gré à la famille Kohler de ses sentiments patriotiques, essayant, tant bien que mal, de lui faire compenser les frais de son courage. Cependant, vers 1930, la ferme et la licence d'aubergiste furent vendues à la commune de Natzwiller pour Ia somme de 165.000 francs. L'auberge n'existe plus depuis cet acte, et la Basse-du-Maçon est à l'heure actuelle une maison forestière, dont le gardien s'occupe avec dévouement de quelques 500 hectares de forêts des communes de Natzwiller, Neuviller et Barembach.

Quant au petit Lucien, ses talents de dessinateur, l'ont tout naturellement conduit vers l'édition de cartes postales. Il exploite à l'heure actuelle à Rothau un commerce de librairie et papeterie en gros. Si vous le rencontrez, parlez-lui de la journée mémorable du 8 juin 1916 dont il a conservé un souvenir cuisant et vivace.

Jacques GRANIER

(2) Il s'agit d'Henri comme en fait foi le deuxième rapport.
3) Il s'agit de Lucien. Le jour de la perquisition (le 8 juin) il revenait du Struthof où il avait gardé les vaches. Sous la pluie, pendant 2 heures, il dut rester immobile contre le mur de la ferme.
(4) Ce qui est non moins exact c'est que l'épaulette de son régiment était rouge, celle de ses frères l'une blanche et l'autre bleue. A la Basse-du Maçon les allemands trouvèrent donc, épinglées sur un coussin les 3 épaulettes bleu-blanc-rouge, ce qui eut le don de les exaspérer un peu plus, malgré les protestations de patriotisme du père Kohler.
(5) Il s'agit de la traditionnelle société de tir qui avait son terrain d'entraînement au Petit Donon et dont tous les vieux Rothaniens ont conservé la mémoire.
(6) Quoi qu'on en dise les Allemands firent preuve, de 1870 à 1914, d'une certaine libéralité à l'égard de la langue française, comme le démontre la parution pendant l'occupation de plusieurs revues françaises. Malgré tout le résultat fut semblable à celui que provoqua le rigorisme de 1940 à 1945.
(7) Il s'agit du pasteur WERNER, originaire d'outre-Rhin.
(8) Il s'agit cette fois du pasteur de Rothau et non du pasteur allemand Werner.
(9) Nous respectons l'orthographe des lettres. En une époque où le français était proscrit des écoles, on comprendra aisément qu'il soit difficile de l'écrire sans faute et sans faillir un peu à la concordance des temps ou à l'application correcte de l'auxilliaire. Ne dit-on pas de nos jours encore dans la Vallée de la Bruche «j'ai malade» pour «je suis malade»?
(10) Il s'agit du Rapporteur des affaires politiques auprès du Commandement Général. Sa présence dans la Vallée prouve le peu de confiance que les Allemands mettaient en la population.
(11) Précisons-le : il ne s'agit pas ici de commentaires fantaisistes, mais bien de la suite du rapport du Général Von Eberhardt. Seuls les sous-titres ont été ajoutés

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 52 (avril 1960) et n° 53 (octobre 1960)

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I.P.H.C Strasbourg

Le Docteur Charles Bedel,
(1826-1890)

philantrope et grand bienfaiteur des ouvriers et pauvres
de la Haute Vallée de la Bruche (1826-1890)

Le 3 avril 1890 est décédé à La Broque, dans sa soixante-quatrième année, le docteur Charles Bedel qui, dans le domaine de la médecine, fut une des plus belles illustrations de la Haute-Vallée de la Bruche où pendant près de quarante ans, il mit sa science et son dévouement au service de cette population au milieu de laquelle il était né et où il avait voulu passer sa vie.

Ses funérailles qui furent célébrées le dimanche 6 avril 1890, jour de Pâques, donnèrent lieu à une grandiose et touchante manifestation telle que notre vallée n'en a jamais connue et à laquelle s'associèrent près de cinq mille personnes issues de toutes les classes de la société et venues de tous les coins de la région et d'ailleurs.

L'immense concours du peuple qui entourait son cercueil était la preuve de sa bonté pour les pauvres et les ouvriers au sort desquels il s'était toujours intéressé.

Le docteur Charles Bedel qui fit de la médecine un véritable apostolat était né le 2 juillet 1826 à Schirmeck (alors département des Vosges) où son père exerçait depuis l'année 1817 la profession de docteur en médecine.

Son père qui se destinait tout d'abord à la carrière de l'enseignement soigna d'une façon toute particulière son instruction primaire ainsi que celle de ses deux soeurs; lui consacrant régulièrement deux heures par jour malgré les fatigues et les occupations de sa profession.

En 1831 Charles Bedel fut envoyé comme demi-boursier au collège royal de Strasbourg, entra en huitième et parcourut ainsi dans un rang toujours convenable et d'une façon absolument régulière la filière de ses études. En août 1844, il obtint le grade de bachelier-ès-lettres.

Sans négliger les langues vivantes, allemand, anglais, la partie dominante de l'enseignement universitaire qu'il reçut fut «avec l'histoire, l'étude des langues et des littératures latines et grecques». Durant sa vie il ne cessa jamais de cultiver cette vieille littérature classique «au lieu de perdre son temps à lire quelque roman fadasse ou démoralisant». Je suis revenu disait-il, à mes auteurs favoris : Tacite, Virgile, Horace, Boileau, Racine, etc..., dont à l'heure présente, je pourrais encore réciter par coeur des tirades entières».

Parmi ses condisciples il eut en particulier le poète Rastibonne «si plein de grâce et de sentiment».

En novembre 1844, le docteur Bedel prit sa première inscription à la faculté de Médecine de Strasbourg. Son père, jugeant avec beaucoup de raison que l'étude approfondie des sciences accessoires, et en particulier de la chimie, était absolument indispensable au jeune médecin, lui fit redoubler cette première année.
Il passa donc l'année 1845-1846 comme préparateur supplémentaire dans le laboratoire du professeur Caillot et fut reçu bachelier-ès-sciences physiques. Puis il aborda l'étude de la médecine sous la direction des professeurs Schutzenberger, Coze, Stolz, vieux amis de son père.

À la fin de 1848, il fut admis au concours d'externe des hôpitaux et nommé au commencement de 1849 interne des hôpitaux. Il eut l'insigne honneur de devenir l'aide en clinique des maîtres illustres MM. Schutzenberger, Sedillot et Stolz.

Au concours de 1850 pour les prix de l'Université, il remporta un second prix (médaille d'argent).
En mars 1851, le docteur Bedel termina son internat ainsi que ses examens pour le doctorat, mettant à profit ses travaux dans la clinique du Docteur Schutzenberger et après un stage de cinq mois à Paris, il présenta sa thèse sur la «syphillis vertébrale» et fut reçut docteur le 30 août 1851, à vingt-cinq ans.

Depuis, les travaux ultérieurs sur cette matière arrivèrent à la démonstration et à l'explication des faits qu'il n'avait alors qu'entrevus.
En 1852, le doceur Bedel revint s'établir à Schirmeck et pratiqua la médecine en collaboration intime avec son père. «Combien, dit-il, la médecine pratiquée ainsi, sur le pied de la plus parfaite entente donne de résultats satisfaisants pour le médecin et profitables pour le malade. On ne peut s'imaginer sous ce rapport ce qu'on débite de besogne vraiment rationnelle et utile».

Cette collaboration dura jusqu'en 1861, époque de la mort de son père.
«Quoi qu'il en soit, dit-il, de 1851 à 1861 nous ne perdîmes pas notre temps. Nous avons établi à notre portée un petit dispensaire surtout dans le but de recevoir les blessés des établissements d'industrie, très nombreux à cette époque et par lequel passèrent comme par dessus le marché une foule de grands et petits blessés de la contrée. Ce que j'ai la conscience d'avoir rendu de services par là me réjouit le coeur. On ne peut s'imaginer ce que cette institution si modeste qu'elle fut, put atténuer de douleurs et arracher d'existences à la mort».

Il eut l'occasion, de 1856 à 1860, de pratiquer un certain nombre de trachéotomies avec succès sur des adultes et des enfants atteints du croup. À cette époque, cette opération n'était pas encore entrée dans le domaine courant de la chirurgie.

En 1860, le dispensaire prit fin et fut brusquement supprimé. «Ceux qui, dans cette circonstance ont méconnu les principes immuables de la charité pour se laisser guider par les sentiments humains et personnels, disait-il à cette occasion, en porteront éternellement la responsabilité devant Dieu. Le principe d'une oeuvre de bienfaisance pour nos nombreux ouvriers fut tari à la source».

La plus grande somme de son activité et de son rendement professionnel correspond à la période de 1860 à 1875. Seul praticien, les obligations médicales du Docteur Bedel s'étendirent jusqu'à Urmatt et Haslach pour la Basse-Vallée et Saint-Blaise pour la Haute-Vallée, ceci tant chez les particuliers que dans les nombreux établissements industriels.

Surmené, en 1875, il poussa lui-même à la construction d'un poste médical à Lutzelhouse et put se consacrer d'avantage à sa base d'opération: Schirmeck.
Il n'en éprouva qu'un regret, «car dit-il à la médecine de quantité dont j'avais été obligé d'abuser pendant quelques années, je pus substituer la médecine de qualité qui donne à l'esprit beaucoup plus de satisfaction».

La période de guerre 1870-1871 fut relativement assez calme pour lui: soins à des convois de blessés des deux partis, à des blessés d'engagements entre patrouilles et francs tireurs, soins à un officier badois du sixième régiment qui se suicida dans la maison Camille Rémy, à La Broque.

De 1861 à 1871, le docteur Bedel fut membre du conseil général des Vosges, élu à son corps défendant, puisque son premier mouvement avait été de refuser. Il étendit ses relations avec les personnalités industrielles du département ayant été chargé par le conseil des questions d'assistance publique et sociale où il put aussi faire oeuvre utile.
En 1879-1880, le docteur Bedel fut nommé pour un an, vice-président  de la société des médecins de Strasbourg.

Après l'annexion, le Docteur Bedel continua à rester le médecin cantonal chargé du service médical de bon nombre de caisses de secours. Du fait du départ en France de nombreuses familles aisées, la situation matérielle du DocteurBedel fut gravement atteinte. Malgré son honorabilité reconnue, il fut fréquemment en butte aux tracasseries et aux brimades de l'administration allemande.

Après sa mort, son testament prouva que la vie du docteur Bedel fut entièrement désintéressée. Il laissa une petite maison située sur l'ancienne route du Donon et un hectare de parc et terre où est actuellement construit le temple protestant.
Quant à sa fortune mobilière, après une existence de dévouement médical, elle se révéla particulièrement modeste puisqu'il n'en tirait pas même deux mille francs de revenus annuels. La médecine ne l'a donc pas enrichi.

En dehors de sa profession, le Docteur Bedel consacrait ses rares moments de loisirs à l'archéologie. Les montagnes de la Vallée et particulièrement le Donon ont été son champ d'action pendant près de quarante ans. Il a puissamment contribué à la découverte et au classement dans nos musées des antiquités gauloises et romaines jusque-là perdues sur les pentes du Donon. Le temple élevé sur cette montagne pour les y recueillir est, pour la plus grande partie, dû aux efforts persévérants et aussi aux deniers du Docteur Bedel.

Joseph Poure

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 51 (avril 1959) et n° 52 (avril 1960)


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I.P.H.C Strasbourg 

La grotte des partisans près de Rothau

et

la Légende du Masque Noir

Ernest Leenhardt

La Grotte

Pour la découvrir - à pied, bien entendu - vous prendrez, venant de Schirmeck, à l'entrée de Rothau, la rue de Natzwiller. Après les dernières maisons de cette rue, vous empruntez à gauche le chemin appelé «Chemin de la basse des Cochons» qui en cinquante minutes vous conduit au Struthof (il y a deux autres sentiers qui mènent au Struthof). A mi-chemin, vous apercevrez en contrebas, la grotte des Partisans.
Voici ce que mentionne, le premier, C. Mündel1): «On prétend que cette grotte abritait le quartier général et le refuge du chef des maquisards: Wolff, maître de forges dans une usine à Rothau; il avait rassemblé autour de lui une quarantaine d'hommes pour arrêter pendant 48 heures les troupes alliées qui en 1814 devaient envahir la France. La manoeuvre de Wolff consistait à faire croire à l'ennemi, par des tirs continuels et de nuit surtout, que les montagnes entourant la localité de Rothau étaient truffées de «maquisards» prêts à se ruer sur les envahisseurs».
Ce fait historique inspira à Erckmann-Chatrian le roman «Le fou Yégof». Mais on peut se demander comment Erckmann et Chatrian ont pu avoir connaissance de l'exploit de Nicolas Wolff. II y a fort longtemps, nous essayions de le savoir. Il fallut donc aller aux sources. Ce ne purent être les archives, difficilement accessibles, ni les journaux de l'époque qui ne relataient que les évènements intéressant le pays entier.
Cherchant, fouillant volume après volume sur les rayons destinés à l'histoire locale de la bibliothèque de Sélestat, nous découvrîmes «Le recueil de lectures de l'année 1849». Année par année, on publiait ainsi à l'intention d'un public plus large, des lectures semblables à celles que l'on trouve de nos jours dans les almanachs et les calendriers. Dans le recueil de 1849, revit quarante ans après dans un captivant récit, le personnage de Nicolas Wolff, devenu héros de l'épopée napoléonienne. Voici donc

«Le Masque Noir»

Le 15 février 1814, dans un des nombreux cabarets de Russ, pauvre petit village situé dans la vallée de la Bruche, se trouvaient réunis une trentaine de soldats badois, en train de boire à la santé des Bourbons, qu'ils nous ramenaient, et de traiter sans façon de mensonges les nouvelles peu favorables pour eux, qui venaient d'arriver de l'intérieur de la France.
Leur lieutenant semblait présider à cette réunion, et dérogeant à la nargue particulière alors aux officiers allemands, ne se faisait nul scrupule de choquer son verre contre les leurs et de se mêler à leur conversation.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille moyenne, mais large, membru, au sourcil touffu, à la moustache rousse, au regard sournois, en un mot d'une physionomie peu engageante: une large plaie à moitié cicatrisée lui couvrait une partie du visage et du nez et ajoutait à la laideur naturelle de sa personne une hideuse difformité qui achevait de le défigurer.
A six pas tout au plus de lui, sept ou huit villageois, assis autour d'une table placée à l'écart, écoutaient avec une religieuse attention les récits d'un jeune militaire français revenu récemment de l'armée à cause d'une grave blessure qui avait exigé l'amputation de son bras gauche.
Pierre Loubel (c'était le nom du jeune militaire) pouvait être âgé de vingt-cinq à vingt-six ans, mais la couleur basanée de son visage et la mâle expression de sa physionomie lui donnaient l'apparence d'en avoir trente-sept au moins. Engagé dans un régiment de hussards en 1807, il avait acquis le grade de fourrier2) à Wagram, la croix de la Légion d'Honneur sous les murs de Bautzen; dans les plaines de Hanau, en Vetteravie3), un boulet de canon lui avait fracassé l'avant-bras gauche, et il était dans l'expectative de la faveur qu'on lui avait promise de couler le reste de ses jours à l'Hôtel des Invalides.
En attendant, il profitait des quelques semaines qu'il devait encore passer au milieu de ses compatriotes, pour entretenir du matin au soir, les curieux de l'empereur et des batailles, et narrer les hauts faits de nos braves, à ceux qui n'avaient pas eu le bonheur d'en être témoin.
Tout en racontant, il ne pouvait s'empêcher de marquer une vive indignation contre les Badois, qui, avec une insolence insupportable, traitaient les Français de poltrons et taxaient Napoléon de lâcheté. Il eût fallu avoir un coeur d'Allemand ou de Cosaque pour ne pas être révolté d'aussi grossières imputations. A plusieurs reprises, il avait été prêt à se lever pour leur demander raison de l'insulte adressée à sa nation mais, chaque fois, le souvenir de son bras gauche amputé lui rappelait tristement son impuissance.
S'il avait joui de ses deux membres, il n'eût pas balancé pour les attaquer; mais entre un manchot et trente individus sains et vigoureux comme un Badois, la lutte eût été un peu trop inégale; et puis, la perspective des coups de bâton, qui auraient été la suite de cette rixe, ne lui souriait aucunement. Il résolut donc, bon gré mal gré, de se contenir, et prit le parti de quitter le cabaret pour n'y revenir qu'après le départ des soldats alliés.
Toutefois, avant de partir, il ne put s'empêcher de fixer un instant des yeux le lieutenant, qu'il semblait reconnaître, quoique, d'ailleurs, il ne sût pas bien se rendre compte des circonstances où il l'avait vu. De son côté, l'officier avait éprouvé la même impression en voyant le jeune militaire, seulement, chez lui, la mémoire était plus fidèle; il se rappelait parfaitement le moment et le lieu où ils s'étaient rencontrés, et, selon toute apparence, ce souvenir ne devait lui être guère agréable, car chaque fois que son regard tombait sur le fourrier, il réprimait un mouvement de colère et portait en soupirant la main sur l'horrible plaie qui lui rongeait le visage.
Néanmoins, il resta un moment à réfléchir sur ce qu'il ferait; mais à la vue du jeune soldat qui était sur le point de partir ainsi que les villageois, il crut que le moment de prendre une résolution était venu. En conséquence, il se leva, s'avança d'un air déterminé vers Loubel:
- Je dois vous connaitre, dit-il.
- Possible, répondit le jeune soldat.
- Vous avez été à la bataille livrée sous les murs de Bautzen?
- Et puis?...
- Vous étiez à l'avant-garde
- Cela se peut!
- Un fort détachement de Badois et de Wurtembourgeois fondit en cette occasion sur le corps dont vous faisiez partie.
Une mêlée s'ensuivit.
- Fûtes-vous de cette mêlée
- J'en fus.
- Ne poursuivîtes-vous pas dans un bois voisin un officier badois qui blessé grièvement à la jambe, s'y était réfugié pour regagner ensuite son corps d'armée qui l'attendait à un quart de lieue environ de là?
- J'ai toujours poursuivi les lâches qui fuyaient! dit avec force Loubel, auquel les paroles du lieutenant avaient tout à coup rappelé un fait depuis longtemps oublié.

Le rouge de la colère monta au visage de l'officier, mais il contint son transport.
-Ne lui avez-vous pas cruellement enlevé la joue d'un coup de sabre, alors qu'il vous suppliait de lui faire grâce?
- Le fait est exact, répondit le pauvre manchot en jetant instinctivement les yeux sur la plaie du lieutenant.
- Et si maintenant j'usais de représailles à votre égard, pensez-vous que je sortirais de mes droits?
- Oui, s'écria le fourrier avec impétuosité car j'usais du droit de la guerre, et vous, vous useriez du droit des lâches.
- Chansons que vous me débitez là, dit le lieutenant en souriant d'un air ironique et en faisant signe à ses soldats de se tenir prêts.

Loubel resta muet de colère et d'indignation; il pressentait où on allait en venir avec lui; il lui semblait d'avance entendre résonner à ses oreilles ces terribles mots: «Cinquante coups de bâton!».
Déterminé à ne pas souffrir, dit-il plutôt perdre la vie, cette douloureuse humiliation, il s'adossa contre un mur, le poing serré, résolu de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
A la vue de l'attitude menaçante qu'il prenait, les Badois se levèrent et se jetèrent sur lui. Il résista un moment avec un courage hérdique; mais accablé par le nombre, frappé au bras par un violet coup de couteau, il fut obligé de se rendre et saisi, lié de cordes, il fut trainé dans la rue avec une brutalité inouïe.
Les villageois avaient bien pris son parti; mais repoussés par les Badois, ils furent contraints de se retirer, et Loubel n'eut que le temps d'échanger avec l'un d'eux à voix basse, quelques mots parmi lesquels on put distinguer assez nettement celui de Wolf.

Il serait impossible de décrire la terreur qui se peignit sur tous les visages. Le nom de Wolf fit dresser les cheveux à tous les soldats, comme s'ils avaient aperçu tout-à-coup un glaive suspendu au-dessus de leurs têtes. Ils s'interrogèrent un instant du regard avec inquiétude, pour savoir ce qu'ils feraient: puis, sur l'ordre du lieutenant, ils tirèrent leurs sabres, et, rangés en deux rangs marchèrent à pas accélérés vers une hutte située à quelques pas de distance du village et qu'ils avaient transformée en corps de garde.
Nicolas Wolf était un ancien capitaine d'artillerie, devenu maître de forges à Rothau. Indigné de voir sa patrie livrée à la honte d'une invasion, il avait résolu de faire payer cher aux Alliés l'affront que recevait la France. Il avait réuni autour de lui quelques centaines de chasseurs et de montagnards, tous gens déterminés et intrépides comme lui, dont il s'était composé une sorte de corps franc.

Retiré avec cette poignée d'hommes dans l'épaisseur des montagnes, il suivait sans cesse les détachements ennemis qui marchaient vers Epinal et Saint-Dié, les harcelait de toutes les manières, leur faisait des prisonniers, leur enlevait des convois, se postait à leur passage, les attaquait à l'improviste et presque toujours avec avantage, souvent même soutenait contre eux, en rase campagne, des combats où il déployait chaque fois une audace et une valeur inouïes.
II était devenu la terreur des Alliés, qui n'entraient jamais dans le village sans s'informer s'il n'était pas dans les environs, et avaient jour et nuit sur pied, des compagnies de cent, deux cents, trois cents, jusqu'à quatre cents hommes, chargés d'aller à la poursuite, de battre la campagne, parcourir les forêts, visiter les fermes, les ruines même de tous les vieux châteaux du voisinage. Toutes leurs recherches heureusement restèrent infructueuses: pour s'en dédommager, ils lui incendièrent sa maison et lui dévastèrent ses propriétés, mais la perte de sa fortune, quelque pénible qu'elle dût être pour lui, au lieu de rebuter notre héros, le poussa au contraire à redoubler d'efforts; il recruta de nouveaux partisans et devint pour les Alliés un ennemi plus redoutable que jamais.

Le lecteur comprend donc facilement la cause de la terreur que son nom inspira aux soldats badois. En pareil moment, un peu aveuglés qu'ils étaient par les vapeurs du vin, il leur eût été impossible de tenir tête à la compagnie franche. Le lieutenant, surtout, redoutait de se voir attaqué; il connaissait la manière de procéder brusque et inattendue de Wolf; il avait d'ailleurs en plusieurs occasions déjà, fait partie de détachements chargés de le poursuivre, et le souvenir des rudes coups qu'il avait chaque fois retirés de ces périlleuses entreprises, ne laissait pas que de lui donner de l'inquiétude, et lui conseillait d'agir, cette fois, avec toute circonspection possible.
Il s'enquit de tous côtés si Wolf ne se trouvait pas dans le voisinage; on lui donna l'assurance qu'il était absent depuis la veille et qu'il attendait, entre Strasbourg et Rosheim, petite ville située à cinq lieues au moins de Russ, un convoi qui devait prendre cette direction.
Cette nouvelle le rassura un peu; il résolut de ne pas perdre de délai et de profiter de ce moment de sûreté pour faire donner sur le champ, les cinquante coups de bâton auxquels, de son propre mouvement, il avait condamné le malheureux Loubel.

Tambour battant et deux haies de soldats, le pauvre manchot fut aussitôt conduit au lieu fixé pour l'exécution de sa peine. On avait choisi à cet effet un petit plateau entouré d'un précipice profond et ne communiquant avec la montagne, dont il formait une partie entièrement détachée, que par un étroit sentier. Grâce aux arbres nombreux dont il était bordé, on pouvait voir, sans être vu, tout ce qui se passait dans la vallée, et, en cas de péril, vu la proximité de la route, appeler à son secours les troupes alliées qui ne cessaient de se succéder; en somme il aurait été impossible de trouver un endroit plus convenable et où l'on fût plus à l'abri contre une attaque inopinée.
Le lieutenant par une mesure de précaution, posta une partie des soldats à l'entrée du sentier, fit ranger les autres en cercle et dresser au milieu du plateau, un banc sur lequel on étendit, après lui avoir brutalement ôté sa veste, l'infortuné fourrier. Les préparatifs achevés, c'est-à-dire le patient lié fortement sur un banc, au moyen de deux courroies, le caporal chargé de l'exécution de la peine s'avança, les manches retroussées et une baguette de coudrier, de la grosseur d'une canne, en main: c'était un individu de petite taille, mais à la mine rébarbative, large d'épaules, doué de deux bras vigoureux, capable de remplir dignement les fonctions dont il se trouvait investi pour le moment.
Au premier coup qu'il frappa, sa baguette traça une raie de sang sur le dos du patient. II fit sur-le-champ un mouvement rapide pour asséner un second coup; un cri d'épouvante sortit de toutes les bouches; on eût dit que la foudre venait de frapper les soldats: Wolf! s'écrièrent-ils tous ensemble et instinctivement. Un homme, d'une stature herculéenne, pas tout à fait celle du valeureux maitre de forges. Toutefois, les soldats étaient trop troublés pour pouvoir faire des observations voyant, au reste, l'inutilité d'opposer de la résistance, ils demandèrent lâchement à capituler.
- Déposez d'abord vos armes, fut la seule réponse qu'ils reçurent.
C'était exiger beaucoup, et, malgré leur trouble, les Badois comprirent tout le danger qu'il y avait pour eux de se dessaisir de leurs sabres. Le lieutenant hésita un moment, interrogeant du regard quelques-uns des siens, comme pour leur demander leur avis.
- Déposez d'abord vos armes! répéta d'une voix terrible l'inconnu, en faisant crier la détente d'un de ses pistolets.

Cette fois, il n'y avait plus à balancer. Les soldats, sur un signe de l'officier, posèrent leurs sabres à terre; et deux des chasseurs s'avancèrent pour les enlever. Puis le chef de la troupe passa sur le plateau, et s'approchant de Loubel, coupa avec son couteau de chasse les courroies qui le retenaient et lui ordonna de se retirer. Le pauvre manchot était plus mort que vif.
La grave blessure qu'il avait reçue au cabaret et la douleur du coup de bâton qu'il venait de subir, avaient achevé d'épuiser ses forces, extrêmement affaiblies par la perte de son bras gauche.
A la vue du pitoyable état où se trouvait réduit le malheureux fourrier, le masque noir poussa un juron violent pour marquer son indignation ; puis arrachant avec force la baguette des mains du caporal, stupéfié comme tous ses camarades, il fit quelques pas vers le lieutenant:
C'est donc ainsi, dit-il d'une voix tonnante, c'est ainsi que vous vous vengez des blessures reçues sur le champ de bataille! Eh bien apprenez que vous serez payés en même monnaie; et moi le premier, je me charge de vous le prouver.
En même temps il fit siffler, avec une vigueur effrayante, la baguette de coudrier dans les jambes de l'officier, qui bondit de douleur. Malgré sa lâche cruauté, le lieutenant était brave: il engagea du geste et de la voix les siens à attaquer le masque noir: mais les soldats, glacés de terreur, ne firent pas un mouvement; la peur avait paralysé leurs bras et leurs jambes.
Le commandement même de leur chef ne pouvait les tirer de leur stupeur; d'ailleurs, tous les efforts eussent été inutiles et n'auraient fait que les mener à une mort tragique: les chasseurs avaient toujours leurs fusils bandés dirigés sur eux et n'attendaient que le signal pour faire feu.
- Eh bien! dit l'officier, furieux de l'impassibilité de sa troupe, puisqu'il le faut, je me défendrai seul! et faisant un bond vers son terrible adversaire, il le saisit avec rage en cherchant à l'entrainer au bord du précipice.
Celui-ci ne s'était pas attendu à une attaque aussi brusque; mais faisant aussitôt tomber sa lourde main sur les épaules du lieutenant, il l'étreignit de ses doigts de fer avec une force surnaturelle, le terrassa et la foula aux pieds; le tout fut l'affaire d'un instant. Ensuite, se jetant sur les soldats:
- A votre tour! s'écria-t-il, cela nous épargnera de vous emmener prisonniers et nous économisera les frais de votre entretien. En même temps, il fit fonctionner la fatale baguette, mais avec une adresse et une vigueur incroyables.
Bientôt, le sang coula à flots des mains, des jambes, du visage des infortunés; ils hurlaient de douleur, imploraient grâce à grands cris ; mais le masque resta inflexible et continua à frapper toujours avec une ardeur croissante, jusqu'au moment où les malheureux soldats restèrent sanglants, broyés de coups, étendus presque sans mouvement sur le sol.
Se retournant alors vers les chasseurs, il leur fit signe que le moment était venu de repartir, car un fort détachement d'Alliés, attiré sans doute parles cris lamentables des Badois, venait de quitter la route et arrivait en toute célérité.
Heureusement, quand ce détachement arriva, le masque noir et tous ses partisans avaient disparu. Deux des Badois avaient cessé d'exister, les autres furent transportés à Saint Dié, à l'hôpital, où ils restèrent jusqu'à leur complète guérison, qui tarda longtemps.

A Russ, on parle beaucoup encore aujourd'hui du fait que nous venons de raconter; cependant on n'a jamais pu parvenir à savoir quel était l'homme au masque noir: on croit généralement que ce fut Nicolas Wolf, le brave maître de forges, qui, récompensé en 1815, par Napoléon du grade de colonel d'une compagnie franche, rendit de si grands services à notre armée lors de la seconde invasion.
Du reste, Nicolas Wolf vit encore, il habite à Rothau, et un seul mot de sa part pourrait peut-être dissiper tous les doutes qui existent sur le singulier personnage, héros de cette histoire.
Quant à Pierre Loubel, il est mort le 8 décembre 1824, à l'Hôtel des Invalides à Paris.


Ernest Leenhardt, Les Vosges n°1 (1983)

1) Guide des Vosges neuvième édition, datée de 1899 (la première date de 1881) Mention reprise par les éditions postérieures et par le Guide des Vosges du Club Vosgien de 1981, tome 4, p. 26.
2) Sous-officier chargé du ravitaillement du logement, etc.
3) Wetterau, région de Francfort-sur-le-Main.

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I.P.H.C Strasbourg

Une banque: le chapitre Saint-Thomas

La gestion financière du chapitre Saint-Thomas de Strasbourg au Moyen Âge

Le chapitre Saint-Thomas était certainement, durant plusieurs siècles, la plus riche institution ecclésiale, tant en terres, domaines et revenus divers. Le Chapitre ne cultivait lui-même que peu de ses biens, la presque totalité était donnée en location sous des conditions forts variées.
Une location consentie par une église était un acte solennel, religieux, le fermier devait considérer comme un bienfait le bail que l'église lui accordait. La forme la plus ordinaire des locations était l'emphytéose, autant pour les maisons que pour les terres. Ainsi beaucoup de propriétaires, réduits à vendre leurs biens, en reprenaient la jouissance par le biais d'un bail héréditaire (zu einem rechten Erbe).
Toutes les conditions étaient stipulées par écrit, la chose louée restait toujours le domaine du propriétaire, mais la personne du locataire demeurait indépendante, celui-ci ne s'engageait qu'à verser un paiement en argent ou en nature. Tous les baux n'étaient pas concédés en héritage perpétuel, certains l'étaient pour des durées limitées allant de 5 à 6, 8 ,9, 11, 18 et 21 ans.

Règlement

Pour les maisons et les jardins, les cens étaient payés, soit en argent, soit en chapons ou en cire: pour les terres, en blé, en vin rouge ou blanc noble ou ignoble (Vinum noble cive probatum. Vinum ignobile). Ces fermages étaient payés conformément à la coutume de Strasbourg, c'est-à-dire l'argent à la Saint-Jean et à Noël, les redevances en nature à la Saint-Martin. En faveur des fermiers, on stipulait une diminution des prestations dans le cas de stérilité ou de ravage des champs par la grêle ou par la guerre.

Le prêt d'argent et son application au Moyen Âge

Les sommes de ces locations qui rentraient ainsi dans les caisses du Chapitre Saint-Thomas et que ce dernier n'employait pas pour ses usages propres, étaient valorisés sous forme de prêts de capitaux. Ainsi cet argent amenait-il, encore une fois, une certaine masse d'intérêts.
Cependant, le droit canonique interdisait le prêt à intérêts assimilé à de l'usure. Aussi avait-on imaginé de bonne heure, une forme particulière pour ce genre de contrat.
Celui qui plaçait le capital était considéré comme acheteur, celui qui l'acceptait comme vendeur d'une rente annuelle. Pour la sécurité du premier, le second lui garantissait le revenu en lui engageant soit un immeuble, soit des redevances et des cens de nature diverse.
On ne disait pas qu'on prêtait, mais qu'on achetait une rente.
C'était un placement sur hypothèque sous forme déguisée, la différence n'était que dans les termes. La rente était payée en règle générale en argent, le capital demeurait acquis au débiteur aussi longtemps qu'il ne rachetait pas l'intérêt, par la restitution de la somme prêtée, tandis que le créancier avait le droit de faire saisir les biens du débiteur quand l'acquittement de la rente souffrait de trop longs retards.
Tout changement de propriété de cette créance était passée devant le juge épiscopal et pour garantie, le débiteur présentait deux amis qui se portaient caution pour lui.

Retard de paiement ou prise d'otage

En cas de retard dans le paiement des intérêts, le débiteur s'engageait, s'il ne résidait pas à Strasbourg, à se rendre dans cette ville dans une hôtellerie que le chapitre lui désignait et à y rester comme otage jusqu'à ce qu'il se fut arrangé avec le receveur du chapitre (als Geisel einreiten).
Là encore, nous retrouvons une des plus anciennes coutumes du droit germanique, longtemps enraciné dans notre province.

Comment cela se passait-il?

Le débiteur devait venir à cheval, accompagné de ses garants. S'il était noble, il pouvait amener un valet: le créancier était obligé de l'entretenir ainsi que les garants, le valet et les chevaux.
Quant le chapitre prêtait à une commune, il introduisait dans le contrat les clauses suivantes en cas de négligence dans l'acquittement des intérêts, le chapitre enverra dans la commune un messager pour avertir, en parlant à leurs personnes (de ore ad os), ceux des habitants qui avaient juré d'être caution. Huit jours après, ces habitants se présenteront à Strasbourg, dans l'auberge indiquée par le chapitre et y resteront comme otages jusqu'au paiement de la somme dûe par la commune.
S'ils rompent le ban, le chapitre aura le droit d'attaquer et d'envahir la commune et de s'emparer de ses propriétés. Il arrivait aussi que le chapitre employait contre les débiteurs retardataires l'arme spirituelle de l'excommunication.
Saint-Thomas prêtait ainsi à des personnes de tout rang et de toute condition, le Chapitre était un des grands banquiers de l'Alsace durant le Moyen Âge. Parmi les débiteurs on trouvait non seulement des bourgeois, des nobles ou des princes, mais des communes agissant en nom commun, des couvents, des chapitres d'autres églises, des évêques.
Nous allons raconter maintenant le contrat qui avait été établi par le chapitre et Jean Gutenberg, ceci à cause du fait historique et du caractère particulier des moeurs de cette époque.

Les rapports du Chapitre Saint-Thomas et de Jean Gutenberg au sujet d'un prêt

Le gentilhomme de Mayence, Jean Gensfleisch dit Gutenberg, retiré à Strasbourg après une querelle entre les bourgeois et les nobles de sa ville natale, s'était établi dans une auberge voisine du couvent de Saint-Arbogast, sur les bords de l'Ill. Là, il s'occupait à polir des miroirs et des pierres précieuses, pratiquait des arts secrets et méditait sur la construction d'une machine au moyen de laquelle, il pourrait reproduire l'écriture.
Quelques riches bourgeois de Strasbourg, attirés par le prestige de son industrieuse habilité, s'accordèrent à ses travaux en lui fournissant des fonds. André Dritzehn devint son compagnon assidu et enthousiaste dans les essais qu'il fit pour inventer une presse à caractères mobiles.
On dépensa d'énormes sommes et on éprouva des embarras considérables. Après la mort de André Dritzehn, ses frères intentèrent en 1439 à Gutenberg, un procès qui fut jugé en sa faveur.
Gutenberg n'y perdit ni son crédit, ni l'estime publique. Le 25 mars 1441, le chapitre de Saint-Thomas prêta à l'écuyer Jean Karle, de Marmoutier, 100 livres à 5% d'intérêts. Les garants de Karle furent le chevalier Luthold de Ramstein et Gutenberg. Si ce dernier avait eu la réputation d'un homme peu sûr, le Chapitre, si prévoyant dans toutes des transactions, ne l'eût pas accepté comme garant d'une somme qui au XV° siècle représentait un montant important.
Si en 1441, Gutenberg offrait encore assez de crédit pour servir de garant à un débiteur, bientôt les ressources lui manquèrent à lui-même. Ses essais divers n'ont pu être faits qu'avec les moyens de ses associés: manquant d'argent et de compagnons, il fut réduit lui aussi à s'adresser au Chapitre pour pouvoir continuer ses travaux.
Un membre d'une famille noble strasbourgeoise, Martin Brechter, s'offrit pour lui servir de codébiteur. Ainsi, le 17 novembre 1442, ils se présentèrent devant le juge épiscopal. Gutenberg vendit à Saint-Thomas une rente de 4 livres sur un revenu de 10 florins sur la ville de Mayence, qu'il avait hérité de son oncle, Jean Richter dit Leheimer, juge séculier de la ville de Mayence. La vente se fit pour 80 livres que les représentants du chapitre, l'écolâtre Merswin et le chanoine Huter, donnèrent aux acheteurs et qui revinrent entièrement à Gutenberg.
Ce dernier paya régulièrement ses intérêts jusqu'en 1458, et ceci donc bien au-delà de la date de son retour à Mayence en 1444; son association avec Fust à Mayence se solde par un échec commercial pour Gutenberg alors que Fust exploite à son compte certaines des inventions du génie incompris.
Sa détresse s'accrut donc de jour en jour, il épuisa ainsi ses dernières ressources et s'engagea dans de nouvelles dettes. Il se retrouva bientôt dans l'impossibilité absolue de payer les anciennes. Dès 1455, le docteur Humeri, syndic de Mayence, lui fit quelques avances de fonds et il pût remonter son imprimerie. Entretemps il avait négligé de payer ses dettes au chapitre Saint-Thomas de Strasbourg, car depuis la Saint-Martin de 1458, les 4 livres d'intérêts ne furent plus acquittées.

Recouvrement

Dans le contrat, il avait été dit que dès qu'un terme se passerait sans paiement, le Chapitre pouvait faire saisir les biens de Gutenberg et de son garant jusqu'à concurrence de la somme prêtée. Le chapitre laissa passer deux ans avant d'user de ce droit.
Il ne décida de se saisir de cette affaire qu'au printemps de 1461 et porta plainte devant la chambre aulique de Rothweil, par lettre datée du 10 avril 1461, au comte Jean de Sultz, président de la cour impériale.
Or le chapitre ne pût envoyer aucun de ses membres à Rothweil, ceci à cause de l'insécurité des routes et de troubles entre cette cité et le duc de Wurtemberg. Un procureur reçut donc plein pouvoir pour agir contre Gutenberg à Mayence. Les archives sont muettes et la suite et l'issue de ce procès sont inconnues.
Sur place le Chapitre avait fait assigner Brechter, mais il n'obtint rien. Ultérieurement, en 1467, le Chapitre réitéra sa plainte contre le chevalier qui résidait à Haguenau, et de nouveau, en 1474: le résultat fut nul car le Chapitre eut à payer des frais de saisie qui restèrent sans suite.
Après l474, considérant le capital comme perdu, le chapitre n'entreprit plus rien pour clore cette affaire et la classa comme irrécouvrable.
Voilà un petit fait divers économique du Moyen Âge de Strasbourg, illustrant les us et coutumes judiciaires de cette époque.
Jean-Claude Wey, Recherches Médiévales n°43 (février 1994)

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Le Donon

Le point culminant des Basses Vosges, situé sur le territoire de la commune bas-rhinoise de Grandfontaine, domine de ses 1009 m, tout le pays de Sarrebourg et une bonne partie du plateau lorrain. De son sommet on jouit d'une vue si étendue que par temps clair on peut apercevoir les sommets de l'Oberland Bernois et saluer en face son pendant de la Forêt-Noire septentrionale, la Hornisgrinde.

Sans doute lieu de culte des Celtes 1) et carrefour commercial entre les Médiomatriques, les Leuques et les Triboques, le sommet du Donon était peu fréquenté durant le Moyen Age. On l'appelait alors Ferratus mons (1172)2) montagne ferrugineuse, ou Montagne de Framont, nom provenant des mines de fer qu'on exploitait déjà au XIII° siècle au lieu-dit "Les Minières" à Framont (commune actuelle de Grandfontaine). Une nécessité d'ordre pratique et rationnel a prévalu dans cette dénomination au détriment partiel du toponyme ancien Donon. La prononciation populaire, dominée par la persistance de l'accent tonique (en latin sur l'avant-dernière syllabe ferràtus), avait modifié l'adjectif en "fra".

Le Donon a souvent intéressé les minéralogistes. Nombreux sont ceux qui se rendent encore dans le vallon au-dessus de Grandfontaine, aux Minières où se trouvent les entrées des galeries, pour ramasser des échantillons du minerai rouge. M.E. Jasko, Directeur d'Ecole à Grandfontaine a édité une plaquette sur Grandfontaine où l'on peut trouver tous les renseignements désirés.

L'intérêt archéologique du Donon n'apparait que tardivement. Deux hommes nourris des écrits des auteurs grecs et latins s'éprirent de l'art antique de nos régions, comme les Italiens l'avaient été au siècle de la Renaissance en fouillant le sol et en détenant des marbres et des bronzes antiques.

En 1692 Dom Hyacinthe Alliot 3), abbé de Moyenmoutier, entreprit avec son frère Dom Pierre, abbé de Senone, les premières recherches au sommet du Donon qu'ils appelaient encore la Montagne de Framont. Ils consignèrent ces trouvailles dans des lettres et des rapports sur lesquels se fondèrent plus tard les archéologues. Dom Hyacinthe prit notamment des dessins à la sanguine des vestiges de bâtiments, des statues, sculptures, stèles et bas-reliefs découverts. Les esquisses et dessins parus dans les ouvrages postérieurs de Dom de Montfaucon, Dom Martin, Dom Calmet et Schoepflin sont des reproductions des dessins à la sanguine d'Alliot. En se servant des indications d'Alliot, Jean Schilter avait, en 1697, fait une description des monuments du Donon qui fut détruite à la bibliothèque de Strasbourg, dans la nuit du 24 août 1870. Une grande partie de ces vestiges antiques du Donon ont malheureusement disparu.

Déjà Jean-Daniel Schoepflin déplorait, quarante ans après Alliot, la perte de bas-reliefs: des vingt et un qu'avait dénombrés Alliot, il n'en put retrouver que quatorze. Ces sculptures - pour la plupart des bas-reliefs du dieu celtique Mercure - se trouvaient au pied du rocher sur lequel était figuré un bas-relief représentant un lion et un sanglier avec l'inscription "BELLICCUS SVRBVR". Ce relief ainsi qu'un certain nombre de statues, de bas-reliefs sont conservés au musée d'Epinal.

En 1869 un médecin de Schirmeck, le Dr Bédel, fit des démarches auprès de l'administration des Eaux et Forêts qui fit construire, en se servant des derniers vestiges d'un sanctuaire du sommet, le musée actuel en forme de petit temple sur douze piliers, selon les plans de l'architecte municipal de Colmar, Boltz. Le Dr Bédel y fit entreposer les bas-reliefs, les fragments dont deux inscriptions, les pierres sculptées et un groupe de divinités découverts au cours des fouilles. Une pierre milliaire indiquant la distance du Donon à Sarrebourg, découverte par le Dr Bédel, fut déposée au musée d'Epinal 4).

Sur le plateau s'étendant vers l'ouest en contrebas du rocher, Alliot découvrit les ruines de trois bâtiments dont l'un était si bien conservé qu'il put en donner le tracé exact. A l'intérieur il trouva des restes de tuiles romaines plates et rondes. Si, comme Dom Calmet l'indique, l'inscription gravée sur le linteau de la porte mentionnant Mercure a vraiment existé, l'édifice aurait été un sanctuaire consacré à ce dieu. Les pierres équarries et appareillées servirent, dans les premières décennies du XVIIl° siècle, à la construction du réservoir d'eau des fabriques de Framont. Il ne subsiste que les fondations d'un seul des bâtiments. Les vestiges des deux autres ont disparu de même que les restes des trois autels votifs qui étaient, comme l'indiquait l'inscription apposées à leurs bases, dédiés à Jupiter.

Le Donon fut témoin de durs combats au cours de la première guerre mondiale. Un officier allemand qui occupait le sommet avec sa compagnie y déterra deux statues du Cavalier à l'anguipède que le Dr Forrer fit transporter au musée de Strasbourg.

En 1936 les fouilles furent reprises par l'Etat sous la direction du professeur Linckenheld. La commission des monuments historiques avait mis à sa disposition les moyens financiers appropriés. Grâce aux vestiges découverts on put se faire une idée assez précise des cultes gallo-romains célébrés sur cette hauteur ainsi que sur la destination de chaque construction. Un vaste puits de 4 m 60 de diamètre et de 4 m 10 de profondeur, qui se prolonge par un cylindre de 1 m 65 de diamètre, servait également au culte. En 1936 on découvrit aussi des vestiges de l'âge du bronze, ce qui confirme l'hypothèse de l'existence, à cette époque reculée, d'un sanctuaire au Donon. Pourtant les sommets voisins n'ont jusqu'à présent révélé aucune trace humaine préhistorique.

J. Schnoering
Les Vosges, n°°3 (1975)

Notes

1) D'après un procès-verbal d'abornement de l'abbaye de Senones rédigé vers 1040 (Arch. Dép. des Vosges), la limite septentrionale des terres de cette abbaye passait "per donnum".
Le toponyme proviendrait d'une latinisation du celtique "dun", "mont, colline, forteresse, enclos" en dunum (cf. Lugdunum). "Dun" ou "dum" se retrouve en Ecosse dans Dundee, Dumbarton, Dumfries, en Irlande dans Dungannon, Dunmore et en Gaule (Noviodunum), ainsi que dans certains noms de lieux français modernes (Châteaudun).
2) Selon Dom Calmet, Histoire de Lorraine, éd. de 1728, tome 2, preuves col. CCLXV, le duc Mathieu donne à l'abbaye de Beaupré tout ce qu'il avait à la Fosse au Val de Saint Diey pour l'abbaye de Bongart (Baumgarten), de l'ordre de Cîteaux (grangiam in supradicta Fossa constructam cum omnibus finibus suis... a saxo de Salis usque ad viam Ferrati montis, et exinde usque illuc ubi conveniunt in unum bannus Senonensis et bannus de Provenchères).
3) Dominique Hyacinthe Alliot, né à Bar-le-Duc (fils de Pierre Alliot qui devint premier médecin d'Anne d'Autriche) fut médecin et abbé de Moyenmoutier. Il a composé une histoire et une liste chronologique des abbés de son ordre. Une de ses lettres sur les vestiges archéologiques du Donon a été publiée dans le Journal des Savants en 1693. En 1696 Dom Hyacinthe Alliot, accompagné de son frère Pierre, de son neveu Hyacinthe, d'autres religieux et d'ouvriers entreprit une deuxième campagne de fouilles au cours de laquelle il découvrit des urnes cinéraires dans le premier bâtiment dans la partie la plus basse du terre-plein. Ces urnes dateraient de l'époque préromaine. Alliot est mort en 1705.
4) Le nom du donateur LUCIUS VAlLLIOT, père abbé de Senones, de 1692 (publié dans le Mémoire de Gravier (voir plus loin).
- Une lettre de Dom Hyacinthe Alliot publiée dans, le Journal des Savants en 1693.
- Trois lettres de Dom Hyacinthe Alliot du 14 septembre ,1696 à son frère (publiées en partie dans Bechstein, p. 14 sq.).
- Une lettre, accompagnée de dessins, de Dom Hyacinthe Alliot à Jean Mabillon (de la Congr. de St-Maur) qui s'en servira textuellement en 1702 dans son "Discours sur les anciennes sépultures de nos rois". Il reprend comme vérité l'assertion de Jean Trithemius (ex Hunibaldo), auteur dépourvu de tout sens critique dans ses oeuvres historiques, selon laquelle le Donon aurait été le lieu de sépulture du roi franc légendaire Pharamond. Le tout repose en fait sur le jeu de mot Pharamond-Framont.
- Dom Thierry Ruinart de Paris (Congr. de St-Maur) visita en 1696 le Donon (qu'il appelle Deux-Monts ou mons Frankenbergensis, "montagne des Francs", nom fantaisiste provenant du contexte légendaire mentionné à l'instant. S'inspirant également de la description d'Hyacinthe Alliot, Ruinart relate ce qu'il a appris dans son Itinerarium liter. in Als. et Lothar. (paru dans les Oeuvres posthumes de Mabillon et de Ruinait éditées par Thuillier à Paris en 1724,111, 443). Cf. Euting, Ein gelehrter Benediktiner als Tourist auf dem Donon, Stras bourg, 1882, gr 80 (8p). (Le prof. Jules Euting était alors Président du C.V.).
- Dom Bernard de Montfaucon (Congr. de St-Maur), L'antiquité expliquée et représentée en figures, (2e éd.) Paris, 1722, 11, pl. 186 sq.
- Dom Jacques Martin, La religion des Gaulois, Paris, 1727, L, pl. 6 et 9.
- Dom Augustin Calmet O.S.B., Notice de la Lorraine, Paris, 1756, I, pl 1, sq.
- Idem, Histoire de l'abbaye de Senones éditée par la Soc. Philomatique Vosgienne, Saint-Dié, 1879-80, p. 137-138.
- Jean-Daniel Schoepflin, Alsatia illustrata, Colmar 1752/62,1 453. Lors de la construction du bassin de retenue d'eau de l'aciérie de Framont, Schoepflin put sauver de justesse une stèle (Mercure et Rosmerta) qu'il fit transporter à Strasbourg, Elle nous est connue, par un moulage au musée des Antiquités Nationales de St-Germain-en-Laye, l'original ayant été détruit par les bombes en 1870. D'après Schoepflin le toponyme Framont proviendrait de "fractus mons", "montagne crevassée" (duos montes iuxta se positi et ex uno quasi in duo diffracti).
- Gravier, Mémoire sur le Donon avec plan topogr. de l'état du Donon en 1692. J. Soc. d'Emulation des Vosges, Epinal, 1827.
- Jollois, Mémoire sur les antiquités du Donon, Epinal, 1828 (Gérard éd.), 80 (35 pages, 3 planches). Gravier et Jollois avaient été chargés d'inventorier les vestiges par la Commission pour la recherche des antiquités des Vosges à Epinal.
- Millon, La montagne de Framont et le Donon in Revue d'Als. 1856, 385.
- Simon, Bellicus Surbur, Mémoire de l'Académie de Metz, 1844, 288.
- Franz Xaver KRAUS, Kunst und Altertum in ElsassLothringen, 1876-92,111, p. 102 sq.
- Jollois, Mémoire sur quelques antiquités du département des Vosges, 1843, p. 126-146, 183-193 et planches 31-36.
- Félix Voulot, Les Vosges avant l'Histoire, Mulhouse, 1872.
- Félix Voulot, Découverte d'un vicus gaulois de l'époque romaine, Revue archéologique, 1876, p. 46-49.
- Dinago, Un bas-relief du Donon, etc... Fac-similé inédit, St-Dié, 1876 (Humbert éd.) 80, 4 p. avec gravures.
- Dr O. Bechstein, Der Donon und seine Altertümer in Jahrbuch für Geschichte, Sprache und Literatur Elsass-Lothringens, herausgegeben von dem historischliterarischen Zweigverein des Vogesenclubs, VII. Jahrgang, Strasbourg, 1891. Tirage à part, VII Streifzüge und Rastorte im Reichslande, Strasbourg, (Heitz éd.) 1894, 120, 66 pages. - L'ouvrage de Bechstein a été traduit de l'allemand par Fernand Baldensperger, agrégé de l'Université, Bulletin de la Société philomatique vosgienne, St-Dié, 1892-93, 18e année.
- Curt Mündel, Die Vogesen, Strasbourg (Karl J. Trübner éd.), 1881 etc...
- Zangemeister, Jupitersäule auf dem Donon (Westd. Korrespond. Blix, Nr 116.
- Grenier et Froelich, Le Donon et ses vallées, Nancy MerR, 120 pages, illust.
- J. Naher, Der Donon im Elsass, 2 gravures, Südwestd. Touristen-Zeitung, I, 1895 (16 pages).,
- Joseph Clauss, Hist.topogr. Wôrterbuch des Elsass, Saverne, 1895 p. 257-259.
- Fritz Poehlmann, Fouilles sur le Haut-Donon, Germania, 1918.
- Commandant Espérandieu, membre de l'Institut, Recueil de bas-reliefs gallo-romains, t. VI, IX, X.
- Cahiers d'Archéologie et d'histoire d'Alsace 1923 - n°105-110, mars 1937. R. FORRER Vogesus-Vosegus et Secate-Ecate au Donon et la découverte d'un bas-relief inédit, p. 155-160 - 194
- Czarnowski et Linckelheld, Compte rendu des fouilles du Donon p. 63 sq. avec planches, 1949. J.J. HATT, Hommage à Fanny Lacour, p. 248.
- Robert Forrer, Les enceintes fortifiées préhistoriques et romaines d'Alsace, Strasbourg, 1926.
- Louis Schaudel, Le Rocher à Bassins du Donon, XVe Congrès Inter. d'Anthropol. et d'Archéologie préhistorique de Paris, 1933, p. 466-471.
- Robert Forrer, L'Alsace romaine, Paris (Leroux éd.) 1935.
- Robert Redslob (Prés. du Club Vosgien) Le Donon, in La Vie en Alsace, 1936, N0 2.
- Paul Gelis Recherches archéologiques faites sur le Mont Donon depuis 1934, Les Monuments historiques de la France, 1939.
- Albert Grenier, Sanctuaires celtiques et tombe de héros in Compt rendus de l'Académie des Inscriptoins et Belles_Lettre, 1943, p. 360-371 et 1944 p. 221-228
- Emile Gerlach, Une montagne sacrée dans les Vosges. Le Donon. (Fetzer éd.) Raon-l'Etape, 1951.
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À propos d'une pierre gravée au Donon

Jean Braun

Les membres du C. V. connaissent tous l'inscription gravée sur une plaque de grès (sans doute du grès de Champenay) qui se trouve légèrement en contrebas (vers le nord) du sommet du Donon, sur le sentier au rectangle rouge (1a), parcelle 99 de la forêt domaniale du Donon.
Le texte est le suivant :
EN CE LIEU
LE V FLOREAL AN IX
FUT CONÇU
VICTOR HUGO
Le 5 floréal an IX du calendrier révolutionnaire correspond au 25 avril 1801; le grand poète naquit à Besançon le 26 février 1802; il était le troisième fils du général (alors commandant) Joseph Hugo né à Nancy en 1773, et de modeste origine. D'après les données qu'a bien voulu nous fournir M. Flammarion, Ingénieur du GREF, chef du Centre de gestion de l'O.N.F de Schirmeck, c'est le regretté Hans Haug, alors Directeur Général des Musées de Strasbourg, qui a fait apposer la plaque en question vers 1965/1966.
Cette paternité nous a été confirmée par la veuve de l'éminent historien de l'art, trop tôt disparu. Madame Haug a bien voulu nous confier une lettre de l'écrivain Raymond Escholier (1882-1971) qui fut conservateur du Musée Victor Hugo et de Hauteville House (Ile de Guernesey, où le poète vécut en exil de 1855 à 1870). La lettre répondait à une missive de H.Haug sur le projet de plaque.
La conception de V. Hugo aurait eu lieu pendant un voyage du commandant Joseph Hugo (futur général et comte), de Lunéville où il tenait garnison à Besançon.
Un article des "Cahiers Samoisiens" de 1976 (1) cite un passage du livre (2) de l'écrivain d'origine alsacienne, André Maurois (1885-1967):
"Dans son livre consacré à Victor Hugo, on y lit, en effet: En 1801, à la faveur d'une promenade en montagne, pendant le voyage de Lunéville à Besançon, un troisième enfant, Hugo, fut conçu (lui dit un jour son père) sur le plus haut sommet des Vosges, le Donon, parmi les nuages, ce qui montre que les ardeurs du commandant demeuraient impérieuses et soudaines. Ce troisième fils naquit à Besançon, le 26 février 1802, dans une vieille maison du XVIII° siècle". Il fut dénommé Victor-Marie Hugo. Comment ne pas se rappeler "Ce siècle avait deux ans..."?
Peut-être, son génie romantique tient-il à la beauté sauvage du site, entouré d'épaisses forêts, et où, dans un ciel souvent sombre, les nuages se poursuivent avec fureur.
Et là, se dresse un temple celte sur des rochers de grès.
Etrange coïncidence, lorsqu'on sait que  Hugo, c'est Hugues en germanique. Et, Hugues, c'est le nom celtique Hug : de l'Esprit... Victor Hugo ignorait sans doute cette étymologie celtique de son nom et sa signification. Car, s'il les avait connues, quelles variations n'aurait-il pas exécutées sur ce thème: son propre nom se confondant avec celui de l'Esprit ". C'est Fernand Gregh, presque un Samoisien puisqu'il demeurait à Thomery, qui nous le révèle (3).
N'y-a-t-il pas, dans les faits qui précèdent, prétexte à l'apposition d'une plaque sur le Donon, à l'occasion d'un centenaire ou d'une cérémonie, avec ces simples mots: "Ici, fut conçu Victor Hugo ? " (3a)
Ce texte de Maurois se base sur le passage d'une lettre du Général à son fils, datée du 19 novembre 1821 : " Tu as été créé non sur le Pinde (4), mais sur un des pics les plus élevés des Vosges (5) lors d'un voyage de Lunéville à Besançon; tu sembles te ressentir de cette origine presque aérienne, et ta muse est constamment sublime dans ce que j'ai vu ". (Cité par Escholier dans: Victor Hugo raconté par ceux qui l'ont vu, Edit. Stock, 1931).
Pour R. Escholier le " pic" ne pouvait être que le Donon. Il écrivit un jour: " Deux enquêtes sur place me l'ont prouvé, et c'était d'ailleurs la conviction de Fernand Baldensberger (6), ainsi que de l'homme politique Louis Barthou (1862-1934) (7).
Cependant ces " témoignages" -vagues- restent bien suspects. En effet dans la lettre de A. Escholier à Hans Haug, il parle de la " mystification que vous préparez ", il propose en outre la " complicité" de deux critiques pour une préparation de la presse.
En outre personne, et pour cause, ne pourrait situer exactement le lieu (et la date exacte) des ébats du bouillant commandant et de son épouse. D'autre part le Donon ne se trouve pas sur la route, directe, de Lunéville à Besançon et bien d'autres sommets vosgiens (d'ailleurs également situés bien à l'écart de l'itinéraire direct) pourraient entrer en ligne de compte.
Relevons encore une erreur de taille enfin. Victor Hugo étant né le 26 février 1802, sa conception ne peut évidemment pas se placer le 25 avril 1801 (5 floréal an IX).
Tout ceci nous invite à penser que le petit " monument " du Donon est dû à une aimable plaisanterie.
Un livre récent doute même que le grand poète soit le fils du général Hugo; il pourrait être né d'une liaison de Madame Hugo, née Sophie Trébuchet, avec l'adjudant général (colonel d'état-major) Victor Fanneau de la Horie, du reste le parrain de Victor Hugo: la famille La Horie détient un portrait d'ancêtre ressemblant étonnamment à notre grand homme national. (8)
Notes :
1) Samois-sur-Seine est une commune du département de Seine-et-Marne, arrondissement de Melun, qui est située en aval de Fontainebleau. V. Hugo était en relations avec une Samoisienne, Mme Biard, qui résidait aux Plâtreries, dans une maison appelée " Haute Rive ", qui existe toujours.
2) Olympio ou la Vie de Victor Hugo, p. 18-19. Ed. Hachette, 1954.
3) Sa Vie, son oeuvre, p. 25. Edit. Flammarion 1954.
3a) Les Cahiers Samoisiens ignoraient que leur voeu avait été réalisé vers 1965/1966.
4) Montagne de la Grèce occidentale (2635 m), consacré dans l'Antiquité à Apollon, aux Muses et à la poésie.
5) Ce n'est évidemment pas le cas, le Donon n'atteignant que 1009 m d'altitude.
6) Professeur à la Sorbonne et écrivain français (1871-1958). Article paru dans la revue " Les Marches de l'Est " vers 1927, selon nos renseignements.
7) Article sur le Général Hugo, paru dans la revue " Demain " dirigée par R. Escholier (N° 10, janvier 1923).
8) Selon Geneviève Dormann, Le roman de Sophie Trébuchet, Albin-Michel, Paris 1982. Compte rendu dans Le Monde du 19 novembre 1982, par Ginette Guitard-Auviste.


Les Vosges, revue de tourisme éditée trimestriellement par le Club Vosgien, n°4 (1983)

La légende du temple du Donon

Il y eut au Donon un temple païen dont il ne reste pas pierre sur pierre.
En l'an mil, le désespoir de l'humanité ne connaissait plus de bornes; on croyait que le monde entier allait s'abîmer dans les ruines les plus affreuses. Le monde entier attendait le dernier jour de l'année en tremblant et en claquant des dents. Au dernier jour de l'année, quand le soleil se coucha, les hommes ne furent pas peu étonnés de voir le jour continuer à briller. Et soudain, un ange flamboyant apparut et soufffla sur le temple du Donon, qui vola en éclats.
La nuit vint alors, et après elle, le jour. Le monde vivait et il fut dit que, les faux dieux furent chassés, aucun malaise n'oppresserait plus jamais l'humanité dans ses croyances.

D'après un petit livre de colportage, Strasbourg, 1832.
Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)
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