| Pierre JUILLOT
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Mais à côté de ces noms prestigieux, il en est de moins connus qui cependant ont brillamment illustré une page de notre histoire locale, tel celui de Nicolas Wolff, instigateur de la résistance de la Vallée de la Bruche à l'invasion des Coalisés contre Napoléon. Il sut arrêter l'ennemi pendant plusieurs jours, lui infligeant des pertes sensibles.
L'Alsace participait activement à ce mouvement et connaissait
une grande prospérité. La suppression des importations
anglaises, donc de la concurrence, stimulait l'industrie cotonnière,
tandis que l'état de guerre endémique et les besoins
en armes favorisaient le développement des forges. Il n'est
donc pas étonnant qu'un homme aussi actif que Nicolas Wolff
ait alors trouvé les moyens d'accroître sa fortune.
Il jouissait d'ailleurs de la considération générale
et fut nommé maire de Rothau.
Il eut de sa première femme, Françoise Bronn, un
fils et trois filles. Devenu veuf en juillet 1810, il épousa
en décembre de la même année Marie-Louise
Degermann, de Barr. De cette nouvelle union allaient naître
six enfants.
Nicolas Wolff coulait donc des jours tranquilles, dirigeant avec bonheur ses affaires quand survint la défaite des armées impériales à Leipzig, en octobre 1813. Napoléon avait négligé le sérieux avertissement donné par les revers subis en Espagne, depuis la conquête de ce pays en 1808. Ses meilleurs généraux, ses meilleures troupes (200 000 hommes) devaient y affronter une guérilla sans pitié. Il s'engagea néanmoins dans l'aventure russe, à la tête de l'armée des Vingt Nations _700 000 hommes_ dont seulement 300 000 Français.
Cette campagne se termina de la façon que l'on sait: un demi million de morts ou de prisonniers. Le désastre était irréparable, le prestige de l'Empereur gravement atteint.
Le tsar Nicolas en profita pour prêcher une véritable
croisade contre Napoléon, afin de le chasser d'Europe.
La Prusse le rejoignit. L'Autriche en fit autant, bien que François
II fût le beau-père de Napoléon. A la tête
des troupes de Suède, devenue membre de la coalition avant
même l'Autriche, se trouvait Bernadotte "prince royal"
depuis 1810. On se souvient que cet ancien soldat de la Révolution
portait sur sa poitrine, indélébilement tatoués,
les mots: " Mort aux tyrans ! "
La défaite de Leipzig obligea l'Empereur à repasser
le Rhin, en novembre 1813. Son armée était réduite
à 60 000 hommes. Ainsi, pour défendre la frontière
du Rhin, de la mer du Nord à la Suisse, Napoléon
disposait d'effectifs dérisoires, tandis qu'en face de
lui se concentraient trois puissantes armées: Bernadotte
en Hollande, Blücher, de Coblence à Mannheim, et Schwarzenberg
en face de l'Alsace.
Ce n'est qu'en janvier 1814 qu'est enfin décrétée la levée en masse, comme en 1793. Il est trop tard. Le Haut-Rhin est déjà envahi depuis décembre 1813. Le 3 janvier 1814, les Autrichiens pénètrent dans le Bas-Rhin. Le lendemain, sans même tenter un semblant de résistance, le général Victor ordonne la retraite, remonte la vallée de la Bruche, franchit le Donon et installe son quartier général à Baccarat. Les habitants de la vallée assistent impuissants et rageurs à cette fuite des troupes françaises.
C'est alors que Nicolas Wolff, immortalisé par Erckmann-Chatrian sous le nom de Jean-Claude Hullin dans leur roman "L'Invasion", tente de ralentir la marche des troupes ennemies à la poursuite du général Victor et, par là, de faire obstacle à l'envahissement de la France. À son appel, les ouvriers des forges, les bûcherons, les forestiers prennent les armes qu'ils peuvent trouver: fusils, sabres, fourches et piques. Wolff descend avec sa petite troupe jusqu'à Muhlbach et Urmatt. Habilement répartis sur le terrain, ses hommes accueillent d'un feu nourri l'ennemi qui, surpris, peut croire à un retour offensif du général Victor. Mais lorsqu'un important détachement de cosaques est envoyé en reconnaissance, Wolff, risquant d'être débordé, se décide à la retraite. Il ordonne à ses hommes de retourner individuellement à Rothau, à travers bois. Lui-même, accompagné d'une poignée de partisans décidés, les y rejoindra en passant par Klingenthal et le Champ du Feu. Il réunit alors les habitants et les presse de soutenir son action. 150 hommes répondent à son appel.
Wolff, pensant que les Autrichiens n'allaient pas tarder à arriver, organise aussitôt la défense de la localité. Il installe ses forces dans le cimetière entourant l'église et qui domine les voies d'accès. De fait, la patrouille rencontrée à Urmatt avait donné l'alarme au camp établi près de Molsheim. Dans la soirée du 6 avril 1814, une colonne de 100 fantassins et de 12 cavaliers commandés par un capitaine remonte la vallée. Elle passe au petit jour à Schirmeck, et à 7 heures, elle approche de Rothau.
Wolff s'était bien entendu réservé le commandement du groupe chargé de la défense du cimetière. Son état-major était composé de deux anciens sous-officiers de la République: Holveck dit le Saint Cloud, et Koeniger, de Wildersbach, ex-sergent de l'armée d'Egypte. Franck, un capitaine en retraite, commandait les tirailleurs. Comme lieutenant, il choisit Charles Moitrier, un ancien soldat du Corps des Forêts. Le fils de Wolff, Charles âgé de 25 ans, devint officier d'ordonnance de son père. La présence de ces soldats de la République à la tête du mouvement rappelle l'élan patriotique de 1793. La patrie est de nouveau en danger.
Parmi les hommes de la troupe, nous sont conservés les noms de Fritz Wiedemann, serrurier, dont le fils fut maire de Rothau; Jean Mann, garçon brasseur chez Krafft; Nicolas Hatzig, forgeron; Nicolas Christolot qui, dit la légende, ayant perdu sa pierre à fusil, allumait crânement sa poudre avec son briquet à amadou; le maître d'école Didier, le plus âgé de la troupe, et son benjamin Frédéric Jacquel.
C'est devant le cimetière, comme l'avait prévu Wolff, que se produit le premier choc. Les Bavarois se lancent à l'assaut. Ceux des partisans qui n'ont pas de fusil se battent à la faux, à la fourche. Dans un farouche corps-à-corps, Koeniger tombe le premier, frappé à mort, bientôt suivi par le vieux maître d'école. Les assauts répétés se heurtent à une rude résistance. Le chef des cosaques veut lancer ses cavaliers mais Wolff abat son cheval, il tombe dans la mêlée, et ses soldats le croient mort. Le commandant voyant alors qu'il est inutile de s'obstiner davantage, ordonne la retraite, laissant 39 cadavres sur le terrain. On devine la joie exubérante des habitants de Rothau, fiers à juste titre d'avoir mis en déroute le détachement ennemi.
Mais Wolff savait que la bataille n'était pas gagnée et que les Bavarois reviendraient, en force cette fois, pour tenter de passer. Il voyait juste, en outre, en les soupçonnant de vouloir accéder à la Lorraine, par le Donon. Il décida de leur couper la route et fit établir de solides retranchements. Mais les Coalisés étant venus en force, les partisans durent chercher le salut dans la dispersion. Erckmann-Chatrian décrivent cet épisode dans "L'Invasion", mais ils le situent au Falkenstein, près de Niederbronn.
Wolff se réfugia à la métairie du Sommerhof, au-delà de Natzwiller. On dit que c'est lui-même, vêtu des habits du fermier, qui ouvrit la porte aux cosaques à la recherche du chef des partisans. Il leur raconta que Wolff devait se trouver dans la forêt de Barr. Ils le crurent et prirent cette direction.
Sa tête avant été mise à prix, Wolff erra de refuge en refuge, passant par la Rothlach puis se cachant dans d'autres maisons forestières loin des villages. Son fils Charles, engagé dans les "gardes d'honneur", tentait de brouiller la piste de son père, d'empêcher les poursuivants de l'atteindre. Mais un jour il fut arrêté. On ne le revit jamais plus. En guise de représailles, les Alliés voulurent brûler tous les villages du Ban-de-la-Roche. Pour plaider la cause de ses montagnards, le pasteur Oberlin lui-même se rendit auprès du général en chef autrichien, qui assiégeait Haguenau. Schwarzenberg accorda sa grâce: seule la maison de Wolff fut pillée et démolie.
La résistance des habitants de Rothau à l'envahisseur ne fut d'ailleurs pas isolée. Le tsar confia plus tard qu'une de ses colonnes avait perdu 3 000 hommes en traversant les départements de l'Est,. sans voir un seul soldat français. Napoléon, mis au courant de l'attitude de ces populations, recommanda "de faire en sorte d'insurger les habitants des Vosges et de leur envoyer des fusils" afin qu'ils puissent harceler et couper les arrières de l'armée ennemie et soulager d'autant celle qui défendait Paris. Mais une insurrection générale n'était plus possible. Les Autrichiens occupaient fermement toute l'Alsace. Seules résistaient encore quelques villes ou places fortes: Strasbourg, Belfort, Mulhouse, Neuf-Brisach, Huningue, Lichtenberg, Bitche, Haguenau, Wissembourg, Landau. Napoléon avait nommé commissaire extraordinaire le Comte Roederer, d'origine strasbourgeoise. Bloqué pendant plus de trois mois dans Strasbourg, il s'occupa des besoins de la population et de la défense de la place forte.
C'est alors que Nicolas Wolff, abandonnant sa vie errante de hors la loi, réussit à pénétrer par ruse dans Strasbourg assiégée. Il se mit à la disposition du Comte Roederer et, toujours brûlant du désir d'agir, il présenta au commandant de la place, le général Broussier, et à Roederer, un plan d'attaque contre les Coalisés, qui fut fort remarqué, mais qui demeura sans suite. Ne pouvant utiliser les qualités militaires de Wolff sur place, Roederer préféra l'envoyer porter des dépêches à Napoléon. Sa parfaite connaissance du pays lui permit de se faufiler à travers les lignes ennemies. Il rejoignit l'empereur à Vitry. Napoléon le félicita pour son héroïque défense des Vosges, le nomma colonel et le décora de la Légion d'Honneur. Il retourna à Strasbourg, porteur d'instructions pour Roederer, en passant par Thionville et Metz. Mais la situation militaire était irréversible. Napoléon fut forcé d'abdiquer. Louis XVIII prit possession du trône de France.
Dès le retour de Napoléon de l'île d'Elbe, Nicolas Wolff se rendit à Paris pour se mettre à la disposition de l'Empereur. Celui-ci venait d'ordonner la constitution de corps francs, sachant que bien des manufacturiers de l'Est étaient prêts à se mettre à la tête de leurs ouvriers décidés à prendre les armes. Connaissant les initiatives de Nicolas Wolff, il lui confia le commandement du premier corps franc, à lever dans les arrondissements de Strasbourg, Saverne et Wissembourg, des effectifs de 1000 hommes à pied et 150 hommes à cheval. Wolff lança une proclamation qui montre qu'il avait bien retenu la leçon de la Marseillaise:
Que sont pour nous toutes les richesses au prix de notre liberté, de notre indépendance? Ils viennent, ces perfides étrangers, ils viennent pour nous dicter des lois, pour nous mettre peut-être à jamais dans les fers, et nous faire gémir dans le plus cruel et le plus honteux des esclavages !... Avezvous déjà éprouvé les vexations de leurs insatiables et sauvages soldats ? Avez-vous déjà senti la tyrannie de leurs gouvernements militaires ?... Aux armes, Alsaciens !...La plaine vous offre ses forêts, la montagne ses gorges d'où nous nous élancerons comme des lions terribles et avides de sang sur les hordes qui nous attaquent... Aux armes, Alsaciens ! Je vous attends. L'honneur, la gloire et la Patrie vous appellent.
C'est à Plobsheim que Wolff rassembla tous ceux qui répondirent à son appel, jeunes et vieux nouveaux venus ou bien anciens défenseurs de Rothau et du Donon. Il y avait établi le quartier général de son premier corps franc du Bas-Rhin. Il y donna son dernier ordre du jour, daté du 26 juin 1815. Savait-il, ce jour-là, ou bien n'avait-il pas encore appris que, 8 jours plus tôt, le 18 juin avait mis un terme, à Waterloo, à la dernière équipée de Napoléon? Il ne pouvait guère se douter que la défaite du 18 juin avait balayé tout ce qui s'était passé durant les Cent Jours du second règne de l'Empereur, que cette dernière défaite avait, pour longtemps, tout réglé: " La résonance lugubre de Waterloo ne tient pas seulement à la chute d'un homme. Elle signifie pour les Français la fin d'un rêve par le dur contact avec le monde extérieur." (Bainville).
Tous les efforts de Nicolas Wolff étaient désormais devenus inutiles. Profondément déçu, il se retira à Rothau. Son attachement au bonapartisme devait le rendre suspect à la Seconde Restauration. Il fut placé sous la surveillance constante de la police et ne fut jamais dédommagé de la perte de sa maison et des biens qu'elle contenait, qu'une expertise avait évaluée à 96 000 francs.
Il mourut le 4 janvier 1846 à Colmar, où il fut enterré.
Telle est, sommairement racontée, l'histoire de Nicolas Wolff.
Ch. Nerlinger a pu qualifier de folie héroïque
la défense de Rothau et des Vosges tentée dans les
circonstances que nous venons de résumer. Mais il souligne
aussi l'abnégation sublime de Nicolas Wolff et de ses partisans.
Et nous ferons volontiers nôtre cette conclusion d'un autre
narrateur de la défense de Rothau en 1814:
"En tous pays et en toutes langues, on appelle des hommes
de cette trempe des braves".
Madame Vigneron est la jeune épouse de
Jean-Charles Vigneron, lui-même fils de M. Henri Vigneron
et de Mme, née Mimi Dubald.
Bibliographie:
Ch Nerlinger - Nicolas Wolff et la défense
des Vosges
G Lefèvre - Napoléon
Paul Leuillot - La Première Restauration et
les Cent Jours en Alsace
Voici ce que l'appris récemment, à ce sujet, d'un vieux Ban-de-la-Rochois épris de sa petite patrie. Je le relate, parce que cela pourrait intéresser bien des camarades.
Jusqu'à la Grande Révolution, la grande route remontant la vallée à partir de Schirmeck restait sur le territoire de la principauté de Salm (rive gauche de la Bruche), passait sur la colline au sud de Vipucelle, où elle existe toujours comme chemin de vidange, longeait la Pierre Taillée, traversait le Pont des Bas et quittait la vallée près de la ferme Ragasse pour grimper la côte vers Plaine et se diriger vers le col du Hantz et Senones. Un mauvais chemin de terre longeait la Bruche, puis se dirigeait vers Diespach. Un gué pour voitures et un gros tronc de sapin à peine équarri pour piétons le raccordaient au chemin de Solbach. Une autre bretelle du même genre se trouvait à Fouday. Gué et passerelle avaient été remplacés déjà par un vrai pont en bois.
Le montée de Vipucelle était dure. C'est pourquoi une bonne partie du trafic empruntait «la vieille route» de Schirmeck à Rothau, puis un mauvais chemin conduisent à un gué rejoignait la grande route. Une simple poutre sans garde-fou assurait le passage des piétons. C'était le pont du Trajet, ancêtre du pont de Charité. La pluie rendait dangereusement glissante cette passerelle rudimentaire. Bien des gens y avaient perdu pied et étaient tombés à l'eau. Le 29 juillet 1793, un homme de Diespach emprunta ce passage avec sa fille après de fortes pluies. La jeune fille glissa, tomba à l'eau et se noya. Son corps ne fut retrouvé que plusieurs heures après.
Oberlin, pasteur à Waldersbach, s'en émut.
Déjà sous la royauté, il avait à plusieurs
reprises attiré l'attention du préposé de Rothau sur
les dangers que représentait le mauvais état du pont du Trajet.
Après l'accident, il fit de nouvelles et pressantes démarches
et versa au maire de Rothau «12 livres sonnants blanc» comme
première contribution volontaire de sa paroisse aux frais de remise
en état. En vain. Il n'obtint que des remerciements et de vagues
promesses. Lassé par tant d'inertie et d'insouciance, il réunit
de nouveaux fonds et, aidé par des paroissiens tout dévoués,
construisit lui-même un solide pont en bois pour voitures et piétons.
Une vingtaine d'années plus tard, la municipalité de Rothau
écrivait encore à Oberlin que le pont aurait besoin de réparations
et le priait d'y aviser. Le digne pasteur répondit : «La charité
l'a bâti, la charité l'a entretenu; c'est le seul fonds qui
existe à ce sujet.»
Vers 1825, l'Etat construisit une route par Rothau et le pont de Charité, et se chargea de l'entretien de ces ouvrages. La grande route actuelle de Schirmeck à Saâles par Rothau a été construite de 1848 à 1851, de même que le pont de Charité actuel.
[Le pasteur] Oberlin s'occupa activement des moyens de communications [dans le Ban de la Roche]... À l'entrée de la paroisse de Rothau, la Bruche barrait la route. Un malheureux tronc d'arbre permettait seul de franchir le cours de la rivière. Le tronc était glissant, couvert de verglas. Les accidents étaient nombreux pendant les mois d'hiver. Au moment des hautes eaux, les voitures traversaient la Bruche au risque de noyade pour bêtes et gens. Il fallait supprimer ce moyen dangereux: Oberlin se mit à l'oeuvre avec ses paroissiens. Le pont se dressa bientôt, reliant les deux paroisses jusqu'alors séparées. Jusqu'en 1813, il fut entretenu, ainsi que la route, par la charité des amis du Ban de la Roche. Le célèbre «Pont de Charité» est aujourd'hui l'objet des soins des Ponts et Chaussées, car en 1813, la route fut classée et l'Etat se chargea des frais.
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L'un de ces rapports, signé du général Von Eberhardt, nous est tombé sous les yeux en consultant les archives de la Bibliothèque de Strasbourg. Il semble faire exception à la règle et nous apporte des éclaircissements d'un extrême intérêt sur la lutte que l'autorité militaire n'a cessé de poursuivre pendant toute la guerre contre la population civile hostile à l'occupant. La Revue «l'Alsace Française» avait publié, le 9 avril 1921, l'essentiel de ce rapport que nous avons, près de 40 ans après, le plaisir de présenter à nos lecteurs.
Exprimer ses sentiments en de pareilles circonstances et en de tels
moments était donc faire preuve d'un réel courage. Mais arrivons-en
au rapport lui-même, où nous nous garderons bien de changer
un seul nom ou le moindre mot. Le texte du général von Eberhardt
se passe de commentaires. Qu'on en juge.
À l'occasion d'une visite domiciliaire, à laquelle il a été procédé à la Basse-du-Maçon, près de Wildersbach, chez le cultivateur et aubergiste Kohler, qui jouit d'une influence considérable dans les localités d'alentour, on a trouvé un certain nombre de poésies anti-allemandes qui ont pour idée l'esprit de revanche et la reprise de l'Alsace-Lorraine et dont quelques-unes dénotent une haine farouche à l'égard de l'Allemagne.
Je vous soumets ces poésies, ainsi que d'autres du même genre et je les accompagne d'un rapport spécial. On a trouvé en autre des lettres, etc..., qui, non seulement attestent les sentiments anti-allemands de cette famille en particulier mais qui sont propres à illustrer la genèse et le développement du système d'excitations politiques qui a cours dans le pays.
Des trois fils de Kohler, l'aîné 2), âgé d'environ 20 ans est mobilisé dans le bataillon d'Ersatz, du 77e régiment d'infanterie de réserve à Hildesheim. À 17 ans, il se proposait de devenir garde forestier, mais, pour des raisons inconnues, il a brusquement renoncé à cette intention et il est rentré dans les usines de la fabrique Claude, à Wildersbach, famille connue pour ses sentiments extrêmement anti-allemands.
La lettre adressée par moi à la date du 9 février 1916, au Conseil de guerre du Régiment, et dont j'ajoute une copie à la présente, fournit des renseignements sur le soldat Kohler. Les lettres qui constituent une charge contre lui sont toutes adressées à ses parents: cette circonstance est significative pour les sentiments des parents aussi bien que du fils.
Le deuxième fils, René, âgé de 17 ans, est
encore dans sa famille. Les lettres que lui écrivent ses amis de
Wildersbach qui sont en compagne, expriment des sentiments naturellement
communs aux uns et aux autres. C'est ainsi qu'un camarade de son frère,
Camille George, lui écrit de Hildesheim:
«J'espère que nous rentrerons bientôt sous un ciel
plus beau» et plus loin «nous sommes ensemble tous les
bons alsaciens».
Quiconque est versé dans les choses de ce pays, sait que «le
ciel plus beau» est le ciel de France et que «le bon Alsacien»
veut dire le bon Français.
Un autre soldat du «Landsturm», originaire de Wildersbach,
Jules Malaisé, qui a la garde des prisonniers russes, lui écrit,
entre autres, que ces derniers sont contents qu'il soit Alsacien; ceux-là,
dit-il, ont encore du pain blanc mais eux-mêmes mangent du fumier...
Et plus loin:
«Je suis Alsacien et non Prussien. Je t'en dirais encore plus
long mais il faut être sur ses gardes». Et pour finir il ajoute
: «Vive la casquette rouge! Ne rien dire!»
Dans une autre lettre, il écrit que les Prussiens sont
de vrais cochons, qu'il se fera porter malade le plus tôt possible,
qu'il est content de voir les Prussiens chassés par les braves Français;
lui aussi fera son possible pour se défiler, sinon il y laissera
la peau.
Et un troisième ami de Wildersbach, le chasseur Emile George,
fait connaître au jeune Kohler, son projet:
«Si nous (les hommes de l'Ersatz) partons bientôt en compagne,
je serai vite sauvé, je t'assure.
On ne laissera certainement pas passer une bonne occasion. Tu sais bien
ce que je veux dire».
Il se déclare d'accord en particulier, avec une lettre antérieure
de René Kohler :
«J'ai eu beaucoup de plaisir à te voir désirer
de devenir un soldat bleu. Que la paix
vienne bientôt, alors nous verrons bien».
La carte postale ci-jointe prouve que l'influence de la maison familiale
et les encouragements donnés par les camarades n'ont pas manqué
de produire leur effet: le portrait de l'Empereur est sillonné d'inscriptions
injurieuses (imbécile, maboule, toqué, idiot). René
Kohler a avoué en être l'auteur.
Le fils cadet 3), âgé de 11
ans, s'exerce déjà dans la maison de ses parents à
faire des dessins genre «Vive la France» et ses jeux dénotent
des comparaisons qui ne sont pas d'un enfant: un avion français
n'est pas atteint par les projectiles allemands, mais les appareils aériens
allemands sont mis en pièces par les canons français, le
tout accompagné de bravos nourris.
La famille Kohler avait autrefois la réputation d'être
sûre au point de vue politique. La gendarmerie, dans ses rapports,
a affirmé à plusieurs reprises, en dernier lieu au mois de
mars de l'année courante, que les Kohler avaient de bons sentiments
et qu'au point de vue politique ils étaient sans reproche; le père
Kohler - disait-on - avait toujours manifesté des sympathies allemandes,
de sorte, ajoutait le rapport, «qu'on avait en lui la plus grande
confiance». Pour donner la preuve de ses sentiments favorables à
l'Empire Allemand, il a plus d'une fois insisté sur le fait que
de 1889 à 1891, il avait servi dans le premier régiment de
la garde à pied 4), et d'autres se sont
exprimés sur son compte dans le même sens. De plus, il a toujours
joué un rôle actif dans la société des Vétérans
(Kriegerverein) de Rothau et il y était estimé 5);
son fils ayant demandé par écrit une permission pour son
village, a pu, de bon droit, invoquer cet argument: « nous sommes
encore bien vus des gendarmes ».
Le père, assurément, n'a pas été exempt
jadis de bonne volonté et il a fait des efforts, encore visibles
aujourd'hui, pour se fortifier dons les sentiments allemands il faut
aussi lui témoigner quelque indulgence eu égard à
la formidable pression qui a été exercée sur le peuple
par l'équivoque 6) de la «double
culture». Mais les fils sont étrangers à toute ambiguïté
et à toute demi-teinte: ils haïssent l'Allemagne absolument
et en toute conscience. La guerre n'a fait que parachever cette évolution;
elle a fait disparaître en eux toute espèce de doute au sujet
du camp auquel ils appartiennent.
Aux obsèques de Dieterlen qui ont eu lieu le 6 décembre 1902 à Rothau, le pasteur8) a pu faire à ces voyages d'affaires politiques, une allusion publique sans qu'aucun point d'honneur allemand l'en empêchât: on a été aussi peu surpris de ces propos que du reste du sermon qui a fait du défunt le héros tragique des aspirations du pays vers la France.
C'est l'activité de ces personnes appartenant aux classes supérieures et jouissant d'une grande fortune (activité venant par conséquent du haut et non d'en bas) et c'est la tolérance qu'on a témoignée à cette activité qui ont répondu le poison. Jusqu'à la guerre on ne savait pas combien ce poison avait pénétré profondément et atteint même les couches inférieures de la population, les journaliers, les ouvriers de fabrique, pauvres gens dont les préoccupations vont au pain quotidien et non aux problèmes politiques.
Après les perquisitions, Kohler a protesté qu'il ne portait aucun intérêt à la France, qu'il était un bon allemand vu que: il avait acheté 28.000 marks sa ferme qui, en France, n'en vaudrait pas 14.000. Le raisonnement, qui de fait est à peu près exact, révèle la situation ambigüe d'un peuple qui, par suite d'excitations et grâce à une politique malheureuse, a été amené à chercher ses idées en France et à trouver ses intérêts en Allemagne et qui, en trahissant le pays, est traître à lui-même.
Mais laissons encore la parole à Von Eberhardt lui-même qui, dans un deuxième rapport, envoie au Conseil de guerre du bataillon d'Ersatz (un nom symbolique, n'est- il pas vrai) le fruit de ses perquisitions à la Basse-du-Maçon. Il les accompagne de commentaires qui, eux aussi, en disent long.
Que Kohler agisse avec préméditation en cherchant à
se soustraire ou départ pour le front, le fait en est prouvé
par d'autres passages de ses lettres. Au mois d'octobre 1915 il écrit
(lettre 7):
«Je ne crois pas que je puisse m'en tirer car on ne met en sursis
que ceux qui ont une hernie double». En outre, le 27 octobre (lettre
11) : «Aujourd'hui nous avons fait quelques heures de course...
et je veux maintenant m'y prendre autrement et je sais que je réussirai.
Dans quelques semaines je me ferai opérer... alors il se passera
dix semaines avant que je puisse de nouveau marcher - ainsi telle est mon
idée». Le 4 novembre, après avoir raconté qu'il
s'était porté malade, mais sans succès. «Donc
nous sommes tous bons pour le service de campagne. Où je suis tout
à fait désespéré bien que j'aie connu d'avance
ma sentence. Je ne sais pas mais je puis faire ce que je veux, boire de
l'eau et autre chose, je ne prends pas la toux. Car si je toussais fort
je me dénoncerais pour le poumon» (sic). Et quinze jours plus
tard (lettre 8) : «Je ne souhaite tous les soirs que ma maladie
de l'an dernier».
Au mois de février 1916 (lettres 21 et 22) il va jusqu'à
communiquer à ses parents un plan soigneusement médité
à l'effet de soustraire à l'enrôlement son frère
René, âgé de 17 ans.
Il ressort de la lettre 19, qu'il se procure des faveurs par
la corruption du moins c'est lui qui le dit. Dans cette lettre il raconte
que, quoique s'étant mis sur les rangs après un camarade,
il avait enlevé à ce dernier une permission déjà
accordée: «Cela te fait voir à quoi il sert d'avoir
9)
un peu dans la manche du capiston (sic) ; donc ne te fais pas de soucis
sur mon compte, je fais mon possible».
Ce qui est significatif, c'est que ses lettres sont d'abord écrites en allemand et qu'elles passent de plus en plus au français, surtout dons les passages accablants pour lui. La lettre 21 commence en allemand : «J'écrirais bien en français mais c'est sévèrement interdit». Sur la même page après avoir plié le feuillet d'une certaine manière il continue en français. Dans le même ordre d'idées il demande à ses parents (lettre 3) de lui écrire en français, mais pas de cartes, et son frère René prouve bien qu'il a conscience de lui faire des communications répréhensibles, en lui écrivant, le 24 février 1916 : «Tu as raison, écris-moi des lettres, plutôt que des cartes; car on lit trop les cartes».
Kohler est renseigné sur ce qui se passe dans son pays où l'on sévit contre les sentiments hostiles à l'Allemagne et, de son point de vue anti-allemand, il apprécie avec justesse ces sévices. La preuve s'en trouve dans un passage de la lettre 14 où il dit avoir appris par un permissionnaire «tout ce qui se pratique là-bas», et, dans la lettre 19, il écrit à sa mère : «Tu as rêvé que j'étais à Rothau, au pays - j'aime mieux pas car c'est un sale trou là-bas». Malgré le mal du pays sur lequel il a insisté souvent, il préfère ne pas être chez lui à ce moment-là. Et en parlant de sa permission toute proche: «Le Garde Général 10) est-il encore à Saint-Blaise? J'ai peur de lui».
Le 4 octobre 1915 (lettre 3): « Steiner et Deppen ont eu la chance de s'en tirés, ainsi. Espérons que d'autres s'en tireront encore». Les deux soldats en question, originaires d'une commune voisine de celle de Kohler, avaient été pris par les Russes. L'expression «s'en tirer» et tout le contexte indiquent que Kohler croit qu'ils sont passés à l'ennemi. Et dans la lettre 23: «C'est dégoûtant, toujours trempé... mais il faut que je marche sur l'ordre du marchand d'allumettes (l'mancho)».
Si l'on pouvait douter encore que par le «marchand d'allumettes», qui met le feu à l'univers, il faille entendre l'empereur, on serait édifié par la question posée dans la lettre 3: « Est-il vrai que l'mancho et son fils ont passé par chez vous?». La lettre est du 4 octobre 1915; or le 23 septembre l'Empereur et le Prince héritier étaient dans Ia Vallée de la Bruche et à Saint-Blaise.
N. B. - En ce qui concerne la famille de Henri Kohler et les sentiments
dont sont animés les milieux d'où il sort, on trouvera des
renseignements dans le rapport que j'ai adressé au commandement
supérieur du groupe d'armée A, rapport dont je joins une
copie à la présente.
Je vous prierai de me communiquer le résultat de l'action qui,
le cas échéant, aura été intentée à
Kohler.
L'auberge de la Basse-du-Maçon rouvrit en 1919 et la clientèle sut gré à la famille Kohler de ses sentiments patriotiques, essayant, tant bien que mal, de lui faire compenser les frais de son courage. Cependant, vers 1930, la ferme et la licence d'aubergiste furent vendues à la commune de Natzwiller pour Ia somme de 165.000 francs. L'auberge n'existe plus depuis cet acte, et la Basse-du-Maçon est à l'heure actuelle une maison forestière, dont le gardien s'occupe avec dévouement de quelques 500 hectares de forêts des communes de Natzwiller, Neuviller et Barembach.
Quant au petit Lucien, ses talents de dessinateur, l'ont tout naturellement conduit vers l'édition de cartes postales. Il exploite à l'heure actuelle à Rothau un commerce de librairie et papeterie en gros. Si vous le rencontrez, parlez-lui de la journée mémorable du 8 juin 1916 dont il a conservé un souvenir cuisant et vivace.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Ses funérailles qui furent célébrées le dimanche 6 avril 1890, jour de Pâques, donnèrent lieu à une grandiose et touchante manifestation telle que notre vallée n'en a jamais connue et à laquelle s'associèrent près de cinq mille personnes issues de toutes les classes de la société et venues de tous les coins de la région et d'ailleurs.
L'immense concours du peuple qui entourait son cercueil était la preuve de sa bonté pour les pauvres et les ouvriers au sort desquels il s'était toujours intéressé.
Le docteur Charles Bedel qui fit de la médecine un véritable apostolat était né le 2 juillet 1826 à Schirmeck (alors département des Vosges) où son père exerçait depuis l'année 1817 la profession de docteur en médecine.
Son père qui se destinait tout d'abord à la carrière de l'enseignement soigna d'une façon toute particulière son instruction primaire ainsi que celle de ses deux soeurs; lui consacrant régulièrement deux heures par jour malgré les fatigues et les occupations de sa profession.
En 1831 Charles Bedel fut envoyé comme demi-boursier au collège royal de Strasbourg, entra en huitième et parcourut ainsi dans un rang toujours convenable et d'une façon absolument régulière la filière de ses études. En août 1844, il obtint le grade de bachelier-ès-lettres.
Sans négliger les langues vivantes, allemand, anglais, la partie dominante de l'enseignement universitaire qu'il reçut fut «avec l'histoire, l'étude des langues et des littératures latines et grecques». Durant sa vie il ne cessa jamais de cultiver cette vieille littérature classique «au lieu de perdre son temps à lire quelque roman fadasse ou démoralisant». Je suis revenu disait-il, à mes auteurs favoris : Tacite, Virgile, Horace, Boileau, Racine, etc..., dont à l'heure présente, je pourrais encore réciter par coeur des tirades entières».
Parmi ses condisciples il eut en particulier le poète Rastibonne «si plein de grâce et de sentiment».
En novembre 1844, le docteur Bedel prit sa première inscription
à la faculté de Médecine de Strasbourg. Son père,
jugeant avec beaucoup de raison que l'étude approfondie des sciences
accessoires, et en particulier de la chimie, était absolument indispensable
au jeune médecin, lui fit redoubler cette première année.
Il passa donc l'année 1845-1846 comme préparateur supplémentaire
dans le laboratoire du professeur Caillot et fut reçu bachelier-ès-sciences
physiques. Puis il aborda l'étude de la médecine sous la
direction des professeurs Schutzenberger, Coze, Stolz, vieux amis de son
père.
À la fin de 1848, il fut admis au concours d'externe des hôpitaux et nommé au commencement de 1849 interne des hôpitaux. Il eut l'insigne honneur de devenir l'aide en clinique des maîtres illustres MM. Schutzenberger, Sedillot et Stolz.
Au concours de 1850 pour les prix de l'Université, il remporta
un second prix (médaille d'argent).
En mars 1851, le docteur Bedel termina son internat ainsi que ses examens
pour le doctorat, mettant à profit ses travaux dans la clinique
du Docteur Schutzenberger et après un stage de cinq mois à
Paris, il présenta sa thèse sur la «syphillis vertébrale»
et fut reçut docteur le 30 août 1851, à vingt-cinq
ans.
Depuis, les travaux ultérieurs sur cette matière arrivèrent
à la démonstration et à l'explication des faits qu'il
n'avait alors qu'entrevus.
En 1852, le doceur Bedel revint s'établir à Schirmeck
et pratiqua la médecine en collaboration intime avec son père.
«Combien, dit-il, la médecine pratiquée ainsi, sur
le pied de la plus parfaite entente donne de résultats satisfaisants
pour le médecin et profitables pour le malade. On ne peut s'imaginer
sous ce rapport ce qu'on débite de besogne vraiment rationnelle
et utile».
Cette collaboration dura jusqu'en 1861, époque de la mort de
son père.
«Quoi qu'il en soit, dit-il, de 1851 à 1861 nous ne perdîmes
pas notre temps. Nous avons établi à notre portée
un petit dispensaire surtout dans le but de recevoir les blessés
des établissements d'industrie, très nombreux à cette
époque et par lequel passèrent comme par dessus le marché
une foule de grands et petits blessés de la contrée. Ce que
j'ai la conscience d'avoir rendu de services par là me réjouit
le coeur. On ne peut s'imaginer ce que cette institution si modeste qu'elle
fut, put atténuer de douleurs et arracher d'existences à
la mort».
Il eut l'occasion, de 1856 à 1860, de pratiquer un certain nombre de trachéotomies avec succès sur des adultes et des enfants atteints du croup. À cette époque, cette opération n'était pas encore entrée dans le domaine courant de la chirurgie.
En 1860, le dispensaire prit fin et fut brusquement supprimé. «Ceux qui, dans cette circonstance ont méconnu les principes immuables de la charité pour se laisser guider par les sentiments humains et personnels, disait-il à cette occasion, en porteront éternellement la responsabilité devant Dieu. Le principe d'une oeuvre de bienfaisance pour nos nombreux ouvriers fut tari à la source».
La plus grande somme de son activité et de son rendement professionnel correspond à la période de 1860 à 1875. Seul praticien, les obligations médicales du Docteur Bedel s'étendirent jusqu'à Urmatt et Haslach pour la Basse-Vallée et Saint-Blaise pour la Haute-Vallée, ceci tant chez les particuliers que dans les nombreux établissements industriels.
Surmené, en 1875, il poussa lui-même à la construction
d'un poste médical à Lutzelhouse et put se consacrer d'avantage
à sa base d'opération: Schirmeck.
Il n'en éprouva qu'un regret, «car dit-il à la
médecine de quantité dont j'avais été obligé
d'abuser pendant quelques années, je pus substituer la médecine
de qualité qui donne à l'esprit beaucoup plus de satisfaction».
La période de guerre 1870-1871 fut relativement assez calme pour lui: soins à des convois de blessés des deux partis, à des blessés d'engagements entre patrouilles et francs tireurs, soins à un officier badois du sixième régiment qui se suicida dans la maison Camille Rémy, à La Broque.
De 1861 à 1871, le docteur Bedel fut membre du conseil général
des Vosges, élu à son corps défendant, puisque son
premier mouvement avait été de refuser. Il étendit
ses relations avec les personnalités industrielles du département
ayant été chargé par le conseil des questions d'assistance
publique et sociale où il put aussi faire oeuvre utile.
En 1879-1880, le docteur Bedel fut nommé pour un an, vice-président
de la société des médecins de Strasbourg.
Après l'annexion, le Docteur Bedel continua à rester le médecin cantonal chargé du service médical de bon nombre de caisses de secours. Du fait du départ en France de nombreuses familles aisées, la situation matérielle du DocteurBedel fut gravement atteinte. Malgré son honorabilité reconnue, il fut fréquemment en butte aux tracasseries et aux brimades de l'administration allemande.
Après sa mort, son testament prouva que la vie du docteur Bedel
fut entièrement désintéressée. Il laissa une
petite maison située sur l'ancienne route du Donon et un hectare
de parc et terre où est actuellement construit le temple protestant.
Quant à sa fortune mobilière, après une existence
de dévouement médical, elle se révéla particulièrement
modeste puisqu'il n'en tirait pas même deux mille francs de revenus
annuels. La médecine ne l'a donc pas enrichi.
En dehors de sa profession, le Docteur Bedel consacrait ses rares moments de loisirs à l'archéologie. Les montagnes de la Vallée et particulièrement le Donon ont été son champ d'action pendant près de quarante ans. Il a puissamment contribué à la découverte et au classement dans nos musées des antiquités gauloises et romaines jusque-là perdues sur les pentes du Donon. Le temple élevé sur cette montagne pour les y recueillir est, pour la plus grande partie, dû aux efforts persévérants et aussi aux deniers du Docteur Bedel.
| Pierre JUILLOT
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Le rouge de la colère monta au visage de l'officier, mais il
contint son transport.
-Ne lui avez-vous pas cruellement enlevé la joue d'un coup de
sabre, alors qu'il vous suppliait de lui faire grâce?
- Le fait est exact, répondit le pauvre manchot en jetant instinctivement
les yeux sur la plaie du lieutenant.
- Et si maintenant j'usais de représailles à votre égard,
pensez-vous que je sortirais de mes droits?
- Oui, s'écria le fourrier avec impétuosité car
j'usais du droit de la guerre, et vous, vous useriez du droit des lâches.
- Chansons que vous me débitez là, dit le lieutenant
en souriant d'un air ironique et en faisant signe à ses soldats
de se tenir prêts.
Loubel resta muet de colère et d'indignation; il pressentait
où on allait en venir avec lui; il lui semblait d'avance entendre
résonner à ses oreilles ces terribles mots: «Cinquante
coups de bâton!».
Déterminé à ne pas souffrir, dit-il plutôt
perdre la vie, cette douloureuse humiliation, il s'adossa contre un mur,
le poing serré, résolu de se défendre jusqu'à
la dernière extrémité.
A la vue de l'attitude menaçante qu'il prenait, les Badois se
levèrent et se jetèrent sur lui. Il résista un moment
avec un courage hérdique; mais accablé par le nombre, frappé
au bras par un violet coup de couteau, il fut obligé de se rendre
et saisi, lié de cordes, il fut trainé dans la rue avec une
brutalité inouïe.
Les villageois avaient bien pris son parti; mais repoussés par
les Badois, ils furent contraints de se retirer, et Loubel n'eut que le
temps d'échanger avec l'un d'eux à voix basse, quelques mots
parmi lesquels on put distinguer assez nettement celui de Wolf.
Il serait impossible de décrire la terreur qui se peignit sur
tous les visages. Le nom de Wolf fit dresser les cheveux à tous
les soldats, comme s'ils avaient aperçu tout-à-coup un glaive
suspendu au-dessus de leurs têtes. Ils s'interrogèrent un
instant du regard avec inquiétude, pour savoir ce qu'ils feraient:
puis, sur l'ordre du lieutenant, ils tirèrent leurs sabres, et,
rangés en deux rangs marchèrent à pas accélérés
vers une hutte située à quelques pas de distance du village
et qu'ils avaient transformée en corps de garde.
Nicolas Wolf était un ancien capitaine d'artillerie, devenu
maître de forges à Rothau. Indigné de voir sa patrie
livrée à la honte d'une invasion, il avait résolu
de faire payer cher aux Alliés l'affront que recevait la France.
Il avait réuni autour de lui quelques centaines de chasseurs et
de montagnards, tous gens déterminés et intrépides
comme lui, dont il s'était composé une sorte de corps franc.
Retiré avec cette poignée d'hommes dans l'épaisseur
des montagnes, il suivait sans cesse les détachements ennemis qui
marchaient vers Epinal et Saint-Dié, les harcelait de toutes les
manières, leur faisait des prisonniers, leur enlevait des convois,
se postait à leur passage, les attaquait à l'improviste et
presque toujours avec avantage, souvent même soutenait contre eux,
en rase campagne, des combats où il déployait chaque fois
une audace et une valeur inouïes.
II était devenu la terreur des Alliés, qui n'entraient
jamais dans le village sans s'informer s'il n'était pas dans les
environs, et avaient jour et nuit sur pied, des compagnies de cent, deux
cents, trois cents, jusqu'à quatre cents hommes, chargés
d'aller à la poursuite, de battre la campagne, parcourir les forêts,
visiter les fermes, les ruines même de tous les vieux châteaux
du voisinage. Toutes leurs recherches heureusement restèrent infructueuses:
pour s'en dédommager, ils lui incendièrent sa maison et lui
dévastèrent ses propriétés, mais la perte de
sa fortune, quelque pénible qu'elle dût être pour lui,
au lieu de rebuter notre héros, le poussa au contraire à
redoubler d'efforts; il recruta de nouveaux partisans et devint pour les
Alliés un ennemi plus redoutable que jamais.
Le lecteur comprend donc facilement la cause de la terreur que son nom
inspira aux soldats badois. En pareil moment, un peu aveuglés qu'ils
étaient par les vapeurs du vin, il leur eût été
impossible de tenir tête à la compagnie franche. Le lieutenant,
surtout, redoutait de se voir attaqué; il connaissait la manière
de procéder brusque et inattendue de Wolf; il avait d'ailleurs en
plusieurs occasions déjà, fait partie de détachements
chargés de le poursuivre, et le souvenir des rudes coups qu'il avait
chaque fois retirés de ces périlleuses entreprises, ne laissait
pas que de lui donner de l'inquiétude, et lui conseillait d'agir,
cette fois, avec toute circonspection possible.
Il s'enquit de tous côtés si Wolf ne se trouvait pas dans
le voisinage; on lui donna l'assurance qu'il était absent depuis
la veille et qu'il attendait, entre Strasbourg et Rosheim, petite ville
située à cinq lieues au moins de Russ, un convoi qui devait
prendre cette direction.
Cette nouvelle le rassura un peu; il résolut de ne pas perdre
de délai et de profiter de ce moment de sûreté pour
faire donner sur le champ, les cinquante coups de bâton auxquels,
de son propre mouvement, il avait condamné le malheureux Loubel.
Tambour battant et deux haies de soldats, le pauvre manchot fut aussitôt
conduit au lieu fixé pour l'exécution de sa peine. On avait
choisi à cet effet un petit plateau entouré d'un précipice
profond et ne communiquant avec la montagne, dont il formait une partie
entièrement détachée, que par un étroit sentier.
Grâce aux arbres nombreux dont il était bordé, on pouvait
voir, sans être vu, tout ce qui se passait dans la vallée,
et, en cas de péril, vu la proximité de la route, appeler
à son secours les troupes alliées qui ne cessaient de se
succéder; en somme il aurait été impossible de trouver
un endroit plus convenable et où l'on fût plus à l'abri
contre une attaque inopinée.
Le lieutenant par une mesure de précaution, posta une partie
des soldats à l'entrée du sentier, fit ranger les autres
en cercle et dresser au milieu du plateau, un banc sur lequel on étendit,
après lui avoir brutalement ôté sa veste, l'infortuné
fourrier. Les préparatifs achevés, c'est-à-dire le
patient lié fortement sur un banc, au moyen de deux courroies, le
caporal chargé de l'exécution de la peine s'avança,
les manches retroussées et une baguette de coudrier, de la grosseur
d'une canne, en main: c'était un individu de petite taille, mais
à la mine rébarbative, large d'épaules, doué
de deux bras vigoureux, capable de remplir dignement les fonctions dont
il se trouvait investi pour le moment.
Au premier coup qu'il frappa, sa baguette traça une raie de
sang sur le dos du patient. II fit sur-le-champ un mouvement rapide pour
asséner un second coup; un cri d'épouvante sortit de toutes
les bouches; on eût dit que la foudre venait de frapper les soldats:
Wolf! s'écrièrent-ils tous ensemble et instinctivement. Un
homme, d'une stature herculéenne, pas tout à fait celle du
valeureux maitre de forges. Toutefois, les soldats étaient trop
troublés pour pouvoir faire des observations voyant, au reste, l'inutilité
d'opposer de la résistance, ils demandèrent lâchement
à capituler.
- Déposez d'abord vos armes, fut la seule réponse qu'ils
reçurent.
C'était exiger beaucoup, et, malgré leur trouble, les
Badois comprirent tout le danger qu'il y avait pour eux de se dessaisir
de leurs sabres. Le lieutenant hésita un moment, interrogeant du
regard quelques-uns des siens, comme pour leur demander leur avis.
- Déposez d'abord vos armes! répéta d'une voix
terrible l'inconnu, en faisant crier la détente d'un de ses pistolets.
Cette fois, il n'y avait plus à balancer. Les soldats, sur un
signe de l'officier, posèrent leurs sabres à terre; et deux
des chasseurs s'avancèrent pour les enlever. Puis le chef de la
troupe passa sur le plateau, et s'approchant de Loubel, coupa avec son
couteau de chasse les courroies qui le retenaient et lui ordonna de se
retirer. Le pauvre manchot était plus mort que vif.
La grave blessure qu'il avait reçue au cabaret et la douleur
du coup de bâton qu'il venait de subir, avaient achevé d'épuiser
ses forces, extrêmement affaiblies par la perte de son bras gauche.
A la vue du pitoyable état où se trouvait réduit
le malheureux fourrier, le masque noir poussa un juron violent pour marquer
son indignation ; puis arrachant avec force la baguette des mains du caporal,
stupéfié comme tous ses camarades, il fit quelques pas vers
le lieutenant:
C'est donc ainsi, dit-il d'une voix tonnante, c'est ainsi que vous
vous vengez des blessures reçues sur le champ de bataille! Eh bien
apprenez que vous serez payés en même monnaie; et moi le premier,
je me charge de vous le prouver.
En même temps il fit siffler, avec une vigueur effrayante, la
baguette de coudrier dans les jambes de l'officier, qui bondit de douleur.
Malgré sa lâche cruauté, le lieutenant était
brave: il engagea du geste et de la voix les siens à attaquer le
masque noir: mais les soldats, glacés de terreur, ne firent pas
un mouvement; la peur avait paralysé leurs bras et leurs jambes.
Le commandement même de leur chef ne pouvait les tirer de leur
stupeur; d'ailleurs, tous les efforts eussent été inutiles
et n'auraient fait que les mener à une mort tragique: les chasseurs
avaient toujours leurs fusils bandés dirigés sur eux et n'attendaient
que le signal pour faire feu.
- Eh bien! dit l'officier, furieux de l'impassibilité de sa
troupe, puisqu'il le faut, je me défendrai seul! et faisant un bond
vers son terrible adversaire, il le saisit avec rage en cherchant à
l'entrainer au bord du précipice.
Celui-ci ne s'était pas attendu à une attaque aussi brusque;
mais faisant aussitôt tomber sa lourde main sur les épaules
du lieutenant, il l'étreignit de ses doigts de fer avec une force
surnaturelle, le terrassa et la foula aux pieds; le tout fut l'affaire
d'un instant. Ensuite, se jetant sur les soldats:
- A votre tour! s'écria-t-il, cela nous épargnera de
vous emmener prisonniers et nous économisera les frais de votre
entretien. En même temps, il fit fonctionner la fatale baguette,
mais avec une adresse et une vigueur incroyables.
Bientôt, le sang coula à flots des mains, des jambes,
du visage des infortunés; ils hurlaient de douleur, imploraient
grâce à grands cris ; mais le masque resta inflexible et continua
à frapper toujours avec une ardeur croissante, jusqu'au moment où
les malheureux soldats restèrent sanglants, broyés de coups,
étendus presque sans mouvement sur le sol.
Se retournant alors vers les chasseurs, il leur fit signe que le moment
était venu de repartir, car un fort détachement d'Alliés,
attiré sans doute parles cris lamentables des Badois, venait de
quitter la route et arrivait en toute célérité.
Heureusement, quand ce détachement arriva, le masque noir et
tous ses partisans avaient disparu. Deux des Badois avaient cessé
d'exister, les autres furent transportés à Saint Dié,
à l'hôpital, où ils restèrent jusqu'à
leur complète guérison, qui tarda longtemps.
A Russ, on parle beaucoup encore aujourd'hui du fait que nous venons
de raconter; cependant on n'a jamais pu parvenir à savoir quel était
l'homme au masque noir: on croit généralement que ce fut
Nicolas Wolf, le brave maître de forges, qui, récompensé
en 1815, par Napoléon du grade de colonel d'une compagnie franche,
rendit de si grands services à notre armée lors de la seconde
invasion.
Du reste, Nicolas Wolf vit encore, il habite à Rothau, et un
seul mot de sa part pourrait peut-être dissiper tous les doutes qui
existent sur le singulier personnage, héros de cette histoire.
Quant à Pierre Loubel, il est mort le 8 décembre 1824,
à l'Hôtel des Invalides à Paris.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Sans doute lieu de culte des Celtes 1) et carrefour commercial entre les Médiomatriques, les Leuques et les Triboques, le sommet du Donon était peu fréquenté durant le Moyen Age. On l'appelait alors Ferratus mons (1172)2) montagne ferrugineuse, ou Montagne de Framont, nom provenant des mines de fer qu'on exploitait déjà au XIII° siècle au lieu-dit "Les Minières" à Framont (commune actuelle de Grandfontaine). Une nécessité d'ordre pratique et rationnel a prévalu dans cette dénomination au détriment partiel du toponyme ancien Donon. La prononciation populaire, dominée par la persistance de l'accent tonique (en latin sur l'avant-dernière syllabe ferràtus), avait modifié l'adjectif en "fra".
Le Donon a souvent intéressé les minéralogistes. Nombreux sont ceux qui se rendent encore dans le vallon au-dessus de Grandfontaine, aux Minières où se trouvent les entrées des galeries, pour ramasser des échantillons du minerai rouge. M.E. Jasko, Directeur d'Ecole à Grandfontaine a édité une plaquette sur Grandfontaine où l'on peut trouver tous les renseignements désirés.
L'intérêt archéologique du Donon n'apparait que tardivement. Deux hommes nourris des écrits des auteurs grecs et latins s'éprirent de l'art antique de nos régions, comme les Italiens l'avaient été au siècle de la Renaissance en fouillant le sol et en détenant des marbres et des bronzes antiques.
En 1692 Dom Hyacinthe Alliot 3), abbé de Moyenmoutier, entreprit avec son frère Dom Pierre, abbé de Senone, les premières recherches au sommet du Donon qu'ils appelaient encore la Montagne de Framont. Ils consignèrent ces trouvailles dans des lettres et des rapports sur lesquels se fondèrent plus tard les archéologues. Dom Hyacinthe prit notamment des dessins à la sanguine des vestiges de bâtiments, des statues, sculptures, stèles et bas-reliefs découverts. Les esquisses et dessins parus dans les ouvrages postérieurs de Dom de Montfaucon, Dom Martin, Dom Calmet et Schoepflin sont des reproductions des dessins à la sanguine d'Alliot. En se servant des indications d'Alliot, Jean Schilter avait, en 1697, fait une description des monuments du Donon qui fut détruite à la bibliothèque de Strasbourg, dans la nuit du 24 août 1870. Une grande partie de ces vestiges antiques du Donon ont malheureusement disparu.
Déjà Jean-Daniel Schoepflin déplorait, quarante ans après Alliot, la perte de bas-reliefs: des vingt et un qu'avait dénombrés Alliot, il n'en put retrouver que quatorze. Ces sculptures - pour la plupart des bas-reliefs du dieu celtique Mercure - se trouvaient au pied du rocher sur lequel était figuré un bas-relief représentant un lion et un sanglier avec l'inscription "BELLICCUS SVRBVR". Ce relief ainsi qu'un certain nombre de statues, de bas-reliefs sont conservés au musée d'Epinal.
En 1869 un médecin de Schirmeck, le Dr Bédel, fit des démarches auprès de l'administration des Eaux et Forêts qui fit construire, en se servant des derniers vestiges d'un sanctuaire du sommet, le musée actuel en forme de petit temple sur douze piliers, selon les plans de l'architecte municipal de Colmar, Boltz. Le Dr Bédel y fit entreposer les bas-reliefs, les fragments dont deux inscriptions, les pierres sculptées et un groupe de divinités découverts au cours des fouilles. Une pierre milliaire indiquant la distance du Donon à Sarrebourg, découverte par le Dr Bédel, fut déposée au musée d'Epinal 4).
Sur le plateau s'étendant vers l'ouest en contrebas du rocher, Alliot découvrit les ruines de trois bâtiments dont l'un était si bien conservé qu'il put en donner le tracé exact. A l'intérieur il trouva des restes de tuiles romaines plates et rondes. Si, comme Dom Calmet l'indique, l'inscription gravée sur le linteau de la porte mentionnant Mercure a vraiment existé, l'édifice aurait été un sanctuaire consacré à ce dieu. Les pierres équarries et appareillées servirent, dans les premières décennies du XVIIl° siècle, à la construction du réservoir d'eau des fabriques de Framont. Il ne subsiste que les fondations d'un seul des bâtiments. Les vestiges des deux autres ont disparu de même que les restes des trois autels votifs qui étaient, comme l'indiquait l'inscription apposées à leurs bases, dédiés à Jupiter.
Le Donon fut témoin de durs combats au cours de la première guerre mondiale. Un officier allemand qui occupait le sommet avec sa compagnie y déterra deux statues du Cavalier à l'anguipède que le Dr Forrer fit transporter au musée de Strasbourg.
En 1936 les fouilles furent reprises par l'Etat sous la direction du
professeur Linckenheld. La commission des monuments historiques avait
mis à sa disposition les moyens financiers appropriés.
Grâce aux vestiges découverts on put se faire une
idée assez précise des cultes gallo-romains
célébrés sur cette hauteur ainsi que sur la
destination de chaque construction. Un vaste puits de 4 m 60 de
diamètre et de 4 m 10 de profondeur, qui se prolonge par un
cylindre de 1 m 65 de diamètre, servait également au
culte. En 1936 on découvrit aussi des vestiges de l'âge du
bronze, ce qui confirme l'hypothèse de l'existence, à
cette époque reculée, d'un sanctuaire au Donon. Pourtant
les sommets voisins n'ont jusqu'à présent
révélé aucune trace humaine préhistorique.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Les membres du C. V. connaissent tous l'inscription gravée sur
une plaque de grès (sans doute du grès de Champenay) qui
se trouve légèrement en contrebas (vers le nord) du
sommet du Donon, sur le sentier au rectangle rouge (1a), parcelle 99 de
la forêt domaniale du Donon.
Le texte est le suivant :
EN CE LIEU
LE V FLOREAL AN IX
FUT CONÇU
VICTOR HUGO
Le 5 floréal an IX du calendrier révolutionnaire
correspond au 25 avril 1801; le grand poète naquit à
Besançon le 26 février 1802; il était le
troisième fils du général (alors commandant)
Joseph Hugo né à Nancy en 1773, et de modeste origine.
D'après les données qu'a bien voulu nous fournir M.
Flammarion, Ingénieur du GREF, chef du Centre de gestion de
l'O.N.F de Schirmeck, c'est le regretté Hans Haug, alors
Directeur Général des Musées de Strasbourg, qui a
fait apposer la plaque en question vers 1965/1966.
Cette paternité nous a été confirmée par la
veuve de l'éminent historien de l'art, trop tôt disparu.
Madame Haug a bien voulu nous confier une lettre de l'écrivain
Raymond Escholier (1882-1971) qui fut conservateur du Musée
Victor Hugo et de Hauteville House (Ile de Guernesey, où le
poète vécut en exil de 1855 à 1870). La lettre
répondait à une missive de H.Haug sur le projet de
plaque.
La conception de V. Hugo aurait eu lieu pendant un voyage du commandant
Joseph Hugo (futur général et comte), de Lunéville
où il tenait garnison à Besançon.
Un article des "Cahiers Samoisiens" de 1976 (1)
cite un passage du livre (2) de
l'écrivain d'origine alsacienne,
André Maurois (1885-1967):
"Dans son livre consacré à Victor Hugo, on y lit, en
effet: En 1801, à la faveur d'une promenade en montagne, pendant
le voyage de Lunéville à Besançon, un
troisième enfant, Hugo, fut conçu (lui dit un jour son
père) sur le plus haut sommet des Vosges, le Donon, parmi les
nuages, ce qui montre que les ardeurs du commandant demeuraient
impérieuses et soudaines. Ce troisième fils naquit
à Besançon, le 26 février 1802, dans une vieille
maison du XVIII° siècle". Il fut dénommé
Victor-Marie Hugo. Comment ne pas se rappeler "Ce siècle avait
deux ans..."?
Peut-être, son génie romantique tient-il à la
beauté sauvage du site, entouré d'épaisses
forêts, et où, dans un ciel souvent sombre, les nuages se
poursuivent avec fureur.
Et là, se dresse un temple celte sur des rochers de grès.
Etrange coïncidence, lorsqu'on sait que Hugo, c'est Hugues
en germanique. Et, Hugues, c'est le nom celtique Hug : de l'Esprit...
Victor Hugo ignorait sans doute cette étymologie celtique de son
nom et sa signification. Car, s'il les avait connues, quelles
variations n'aurait-il pas exécutées sur ce thème:
son propre nom se confondant avec celui de l'Esprit ". C'est Fernand
Gregh, presque un Samoisien puisqu'il demeurait à Thomery, qui
nous le révèle (3).
N'y-a-t-il pas, dans les faits qui précèdent,
prétexte à l'apposition d'une plaque sur le Donon,
à l'occasion d'un centenaire ou d'une cérémonie,
avec ces simples mots: "Ici, fut conçu Victor Hugo ? " (3a)
Ce texte de Maurois se base sur le passage d'une lettre du
Général à son fils, datée du 19 novembre
1821 : " Tu as été créé non sur le Pinde
(4), mais sur un des pics les plus
élevés des Vosges (5)
lors d'un voyage de Lunéville à Besançon; tu
sembles te ressentir de cette origine presque aérienne, et ta
muse est constamment sublime dans ce que j'ai vu ". (Cité par
Escholier dans: Victor Hugo raconté par ceux qui l'ont vu, Edit.
Stock, 1931).
Pour R. Escholier le " pic" ne pouvait être que le Donon.
Il écrivit un jour: " Deux enquêtes sur place me l'ont
prouvé,
et c'était d'ailleurs la conviction de Fernand Baldensberger
(6), ainsi que de l'homme politique Louis
Barthou (1862-1934)
(7).
Cependant ces " témoignages" -vagues- restent bien suspects. En
effet dans la lettre de A. Escholier à Hans Haug,
il parle de la " mystification que vous préparez ", il propose
en outre la " complicité" de deux critiques pour une
préparation de la presse.
En outre personne, et pour cause, ne pourrait situer exactement le lieu
(et la date exacte) des ébats du bouillant commandant et de son
épouse.
D'autre part le Donon ne se trouve
pas sur la route, directe, de Lunéville à Besançon
et bien d'autres sommets vosgiens (d'ailleurs également
situés bien à
l'écart de l'itinéraire direct) pourraient entrer en
ligne de
compte.
Relevons encore une erreur de taille enfin. Victor Hugo
étant né le 26 février 1802, sa conception ne peut
évidemment pas se placer le 25 avril 1801 (5 floréal an
IX).
Tout ceci nous invite à penser que le petit " monument "
du Donon est dû à une aimable plaisanterie.
Un livre récent doute même que le grand poète soit
le
fils du général Hugo; il pourrait être né
d'une liaison de
Madame Hugo, née Sophie Trébuchet, avec l'adjudant
général
(colonel d'état-major) Victor Fanneau de la Horie, du reste le
parrain de Victor Hugo: la famille La Horie détient un portrait
d'ancêtre ressemblant étonnamment à notre grand
homme
national. (8)
Notes :
1) Samois-sur-Seine est une commune du
département de Seine-et-Marne,
arrondissement de Melun, qui est située en aval de
Fontainebleau.
V. Hugo était en relations avec une Samoisienne, Mme Biard,
qui résidait aux Plâtreries, dans une maison
appelée " Haute Rive ",
qui existe toujours.
2) Olympio ou la Vie de Victor Hugo, p. 18-19. Ed.
Hachette, 1954.
3) Sa Vie, son oeuvre, p. 25. Edit. Flammarion 1954.
3a) Les Cahiers Samoisiens ignoraient que leur voeu
avait été
réalisé vers 1965/1966.
4) Montagne de la Grèce occidentale (2635 m),
consacré dans
l'Antiquité à Apollon, aux Muses et à la
poésie.
5) Ce n'est évidemment pas le cas, le Donon
n'atteignant que 1009 m
d'altitude.
6) Professeur à la Sorbonne et écrivain
français (1871-1958). Article
paru dans la revue " Les Marches de l'Est " vers 1927, selon nos
renseignements.
7) Article sur le Général Hugo, paru
dans la revue " Demain " dirigée
par R. Escholier (N° 10, janvier 1923).
8) Selon Geneviève Dormann, Le roman de Sophie
Trébuchet, Albin-Michel,
Paris 1982. Compte rendu dans Le Monde du 19 novembre
1982, par Ginette Guitard-Auviste.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |