Légendes du Pays de Dabo
J. Dillenschneider

La dame blanche du puits du Rocher de Dabo

Qui ne connaît Dabo, l'un des sites les plus attrayants de nos Basses-Vosges, véritable joyau de ce pays montueux où le sapin est roi? Du haut de son rocher légendaire, merveilleux belvédère de la nature, qui n'a pas encore admiré le magnifique panorama de Dabo et de ses pittoresques alentours? Ils étaient plus de 100.000 en 1971, à visiter ce haut-lieu d'histoire et de tourisme. C'est aussi le pays des légendes, des rochers hantés recélant souvent de mystérieux trésors, de comtesses enchantées, de fées et d'énigmatiques dames blanches apparaissant la nuit aux sources et fontaines ou errant dans les vallées et les forêts solitaires, légendes se rattachant aussi aux croix en forêt et à leur origine.

Le passé deux fois millénaire de l'ancien comté de Dabo a passionné les historiens et a maintes fois été évoqué; par contre les légendes et contes sont moins connus. Le Rocher de Dabo et le pays qu'il domine font partie d'un monde romantique, de poésie et de tradition. Au pied du "mont sacré", au lieu -dit "Zimmerfeld", l'on peut faire, la nuit, d'étranges rencontres de femmes ou de nonnes vêtues de blanc, déambulant dans les ténèbres et les bois obscurs. Un jeune garçon occupé à conduire des porcs à la glandée en forêt, en a rencontré jadis trois en plein milieu du jour. Elles lui faisaient signe de se rapprocher, mais pris de frayeur, il fit aussitôt demi-tour et courut à la maison, le visage blanc comme neige.

Voici une autre aventure nocturne arrivée autrefois à deux Daboisiens et que nous contait un jour, il y a presque un demi-siècle, une aïeule bien avancée en âge. C'était une nuit au clair de lune, une nuit paisible, de rêve et de mystérieux enchantement. La lune épandait sa douce clarté sur le moutonnement sans fin des sapinières et sur le rocher altier et solitaire émergeant des hautes cimes, ses gardiens millénaires tout autour.
De temps en temps, un frisson mystérieux passait par leurs branches comme un chuchotement, ou un oiseau faisant entendre son hululement sinistre.
Nos deux Daboisiens, "Sabotmachers Jean-Baptiste" et "Martins Lenz" (Florent) veillaient en cette nuit féérique à la garde de leur bétail, sur les versants du Mont St-Léon. Rêvaient-ils des mystérieuses femmes blanches du proche Zimmerfeld ou de la dame, également tout de blanc vêtue, qui apparaît les nuits de clair de lune à la fontaine du bourg (naguère placée sous les fenêtres de l'ancienne école), se lavant et peignant sa longue chevelure ondoyante?
Maintes fois leurs regards se dirigent vers le rocher légendaire qui transparaît sous de légers voiles de brume et de pâle clarté et dont ils voudraient sonder le secret. Tout à coup leurs yeux s'écarquillent, leurs mains tremblent. La belle dame blanche, qui hante leurs rêves, ne se tient-elle pas soudain là-haut, au seuil du puits ancien creusé à l'ombre du rocher?
Silhouette diaphane, inondée de lune, mystérieuse, elle fait signe de s'approcher. Timides, un peu hésitants devant l'inconnue, ils obéissent. Elle leur montre un trésor caché au fond du puits et les incite à l'en extraire. Muni d'une houe, Jean-Baptiste, l'un des deux pâtres, se met aussitôt à l'ouvrage, besognant fiévreusement, aidé de son compagnon. A la sueur de son front, il s'évertue sans trêve. Et, à la suite de gros efforts, les deux compagnons croient parvenir enfin à leur but et voir leurs peines couronnées de succès. Mais, subitement, l'horloge au clocher du village endormi, se met à sonner l'heure fatidique des sortilèges et des fantômes. Florent en l'entendant, se met à crier immédiatement:: Attention, Jean-Baptiste, l'horloge sonne minuit". Hélas! c'est déjà trop tard ! ... Au son de la cloche, le trésor lui échappe, tombe et disparaît dans la profondeur mystérieuse du vieux puits.
Cette légende n'est-elle pas comme un symbole du bonheur terrestre et de la Connaissance humaine? Nous nous échinons, nous éreintons et nous débattons pour acquérir le bonheur capricieux, mais au moment où nous croyons enfin le tenir, il nous échappe soudain et s'éloigne souvent pour toujours.

Le trésor du château de Dabo

La légende situe des trésors au fond des sources, des puits, au sein de certains rochers géants ou curieusement sculptés et dans d'anciens châteaux forts et leurs souterrains. Il en était de même dans le "burg" qui couronnait, durant des siècles, le rocher de Dabo et dans ses hypothétiques souterrains: ils auraient également recelé d'immenses trésors. Des revues parisiennes se sont emparées de la légende, il y a plusieurs années, et ont publié des articles à sensation, plus ou moins fantaisistes. Il est vrai que la présence légendaire de quantités fabuleuses d'or et d'argenterie, volées au maréchal Créqui, au château des Linange-Dabo, servit de prétexte pour justifier l'assaut donné au castel en mars 1677. Mais voyons ce qu'en dit la légende.
Après l'incendie, en 1679, de ce manoir longtemps inexpugnable, les habitants du pays prétendaient qu'un trésor était enfoui sous une pierre angulaire du bâtiment (en réalité il a été démantelé en novembre 1679 et rasé en 1696). Les plus vigoureux parmi ces montagnards cherchèrent à soulever cette grosse pierre au poids considérable et à découvrir le magot. Mais leurs efforts furent vains. Or, un jour arrivèrent au pays deux étrangers, qui réussirent à découvrir le trésor et à s'en emparer. Ils le chargèrent sur sept mulets (ou mules), tant il était important et l'emmenèrent dans leur pays. En reconnaissance de l'aide que leur avait prêtée un cultivateur du bourg, les deux inconnus lui firent cadeau de deux superbes boeufs tels que l'on n'en avait jamais vus chez nous.

La naissance de la Zorn

Sur les flancs abrupts du Spitzberg et du Hengst, proches des sommets des Basses Vosges, naissent la Zorn blanche et la Zorn jaune, les deux bras de la rivière vosgienne dont le cours supérieur baigne le pays de Dabo. Le nom de Zorn n'a rien à voir avec "colère" (sa traduction en langue allemande). Primitivement le petit torrent se nommait Sor, Sorne (en 713 par exemple), Ternone ensuite et aux siècles suivants "Martelbach". La légende s'empara également de cette dénomination et broda autour de son origine. Et voici ce qu'elle nous dit:
C'était aux temps anciens, quand de puissants comtes et rudes chevaliers résidaient encore dans leur château fort sur le rocher de Dagsbourg. Ardents chasseurs, comme tous ces seigneurs, leur grande passion et leur joie était la chasse, la poursuite infatigable du gibier dans les épaisses forêts peuplées de sangliers, de cerfs, de chevreuils, de loups. Parmi eux, le comte Eberhard, l'un des plus passionnés du noble sport.
Ainsi, il part un beau matin, suivant son habitude, pour s'adonner à son passe-temps favori, emporté par son noble coursier et accompagné par les aboiements éperdus de sa meute. Il s'élance par la porte, qui s'ouvre largement, éperonne son cheval et galope allègrement par monts et par vaux à travers forêts et prairies. Aujourd'hui, se dit-il, il me faut enfin le magnifique cerf que j'ai traqué tant de fois déjà. Au terme d'une bonne chevauchée, il découvre ses traces. Son ardeur redoublant, il suit fiévreusement les empreintes du cervidé, mais en vain; l'animal reste invisible, aussi loin qu'il s'aventure dans ses recherches.
Déjà le jour baisse sous la voûte des hautes cimes. Et voilà que, brusquement, le cheval de notre chasseur infatigable hésite, s'arrête court. Mais ce n'est pas le cerf, rien qu'un chevreuil qui croise le chemin du comte et qui s'enfuit vers l'humble cabane d'un pieux ermite vivant ici, dans la solitude inviolée des grands bois. C'est là qu'il cherche refuge. D'un regard suppliant la pauvre bête semble implorer l'ermite et demander sa protection.
S'adressant au chasseur, celui-ci dit: "O noble seigneur, épargnez la pauvre bête, cessez votre poursuite, il y a tant de gibier plus beau et plus précieux dans vos vastes forêts". Mais l'impitoyable chasseur a déjà levé l'arc, ajusté la flèche et sans hésitation tire et tue. Sa flèche pénètre dans le coeur du doux chevreuil. Le sang jaillit, rouge et chaud, de la blessure béante et arrose le sol, Mais, ô miracle! A l'endroit que le sang innocent rougit, on voit soudain sourdre de terre de l'eau limpide, cristalline. La source à vue d'oeil s'enfle tant qu'elle forme bientôt un ruisseau. Muet à la vue de ce spectacle et stupéfait, le sauvage chasseur se retire, disparaît et expire comme sa victime, le jour même.
Par contre, le clair ruisseau -la Zorn- qui jaillit ici de terre, coule et coule depuis et continue sa course vagabonde, nuit et jour, sans trêve. Il rappelle le crime du comte en colère, chasseur inexorable, crime qui est à l'origine de la Zorn, rapide, tumultueuse.
Cette légende s'apparente à celle de la "Chasse fantôme" de Dabo, mieux connue et déjà publiée par Garnier et Froehlich en 1887 et plus complète. C'est le comte Hugues le Rouquin (Hugo der Rote) qui d'après cette légende, tue le chevreuil et l'ermite du rocher du Hohwalsch (près de Walscheid).
Maudit par ce saint personnage avant de mourir, le comte ne trouvera plus de repos et de paix de toute éternité et devra poursuivre à jamais un gibier inaccessible. Cette version n'est peut-être qu'une transposition dans le cadre local, typiquement vosgien, de la légende d'Odin ou Wotan, le dieu germanique et nordique.
J. Dillenschneider, Les Vosges, n°3 (1975)
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En suivant la Guerre des Paysans" en Alsace

Les événements de 1525 dans les forêts vosgiennes

Paul Keller

L'année 1525 a été marquée par l'un des plus puissants mouvements sociaux qu'ait connus l'Europe centrale. Une des premières régions touchées par le vaste soulèvement paysan fut la Souabe. Presqu'en même temps, en plusieurs points de l'Alsace, des rassemblements de gens des campagnes, mais aussi des villes, se sont formés. Ils réclamaient, avec la liberté religieuse, l'abolition des privilèges et la suppression de toutes sortes d'abus. On s'en prit d'abord et surtout aux couvents dont plusieurs subirent de gros dégâts.
A l'occasion du 450° anniversaire de ces événements qui ont pris, comme on sait, une fin tragique et qui ont retenti longtemps dans l'âme populaire, ne cessant d'exciter une profonde curiosité, diverses études ont paru en des annuaires et bulletins de Sociétés savantes d'Alsace, par exemple à Colmar(1), à Molsheim(2), à Soultz-sous-Forêts, - sans parler des articles parus dans les journaux. La Société d'histoire de Saverne prit l'initiative de la publication d'un important recueil(3) comprenant une quinzaine d'études qui concernent l'ensemble de l'Alsace ainsi que les contrées limitrophes: la Lorraine, le pays de la Sarre moyenne, et le Palatinat.
A la lumière de cet ouvrage nous allons rappeler pour les lecteurs de la revue «Les Vosges», la part prise par nos forêts vosgiennes aux événements de mai 1525. Le soulèvement qui agitait violemment l'Alsace touchait ces étendues ou hauteurs boisées, les traversait et tendait à gagner la Lorraine. Ces forêts n'ont pas constitué des barrières infranchissables; elles ont abrité des insurgés et ont de diverses façons participé aux luttes. Parmi les documents utilisés figure la chronique de Nicolas Volcyr, l'historiographe du duc de Lorraine qui l'a accompagné dans cette terrible campagne-éclair.

La région située au nord des Vosges savernoises, les bois du pays de Bitche et ceux qui s'étendent de là vers la Sarre au nord de Sarrebourg, n'ont pas été visités par cette armée qui, venue de Nancy, Vic, Dieuze, passa directement par Sarrebourg au pays de Saverne(4). La contrée des Vosges du Nord est simplement évoquée dans le récit de Volcyr en des messages qui parvenaient à Vic au camp du duc; nouvelles relatives d'une part à l'émeute des sujets de la seigneurie de Bitche et des territoires voisins(5), et d'autre part aux événements qui se déroulaient au sud de Sarreguemines où quelques milliers de personnes, venus d'Alsace et des pays lorrains germanophones, s'étaient rassemblés dans l'abbaye de Herbitzheim et aux alentours. C'est au cours d'une mission d'exploration de ces lieux que Hans Brubach, capitaine ducal de Sarreguemines, fut fait prisonnier et emmené quelques jours plus tard par Diemeringen et Graufthal à Saverne, devenue le principal centre de la résistance paysanne.
Et dans la même ville de Vic, d'autres nouvelles parvenaient au duc Antoine grâce aux envoyés de la Régence autrichienne d'Ensisheim en Haute Alsace: elles le renseignaient sur ce qui se passait dans les Vosges méridionales. Les paysans y tenaient quelques passages: les cavaliers dont les émissaires impériaux venaient demander l'appui, auraient dû prendre un «chemin sûr, entre les montagnes, afin d'éviter les dangers» que constituaient les insurgés installés ici et là. Elles faisaient état de ce qui était arrivé au couvent des Antonins d'Issenheim près Guebwiller(6) et annonçaient une marche en direction de Remiremont et d'Epinal.

Mais revenons à Saverne. Le samedi 14 mai 1525, la cité a ouvert ses portes aux troupes paysannes qui y avaient convergé de trois ou quatre côtés. Le château du Haut-Barr, si bien situé pour observer les mouvements de troupes dans un vaste secteur et capable de jouer un rôle dans les combats, a refusé l'entrée aux chefs des paysans; il l'accorda par contre aux cavaliers lorrains commandés par Jean, comte de Salm ès Vosges et Jacques de Harraucourt, préposé au bailliage ducal dit d'Allemagne. Le gros de l'armée lorraine atteignit et dépassa Einhartshausen (l'actuelle ville de Phalsbourg); puis elle s'avança -cavalerie, lansquenets et autres fantassins, artillerie- à travers les bois vers le pays de Saverne. Divers obstacles furent assez rapidement surmontés. Ces milliers de soldats qui suivaient les éclaireurs et l'avant-garde ont emprunté divers chemins pour descendre dans la plaine, entre autres un chemin vers l'abbaye et le village de Saint-Jean.
Après Lupstein et Saverne(7) où périrent d'innombrables paysans, l'armée prit la route de Marmoutier(8) - Wasselonne - Molsheim(9) pour se diriger vers Saint-Hippolyte qui était une possession lorraine, tout comme le pays de Sainte-Croix-aux-Mines. A l'entrée du Val de Villé une nouvelle bataille fut livrée: elle eut lieu le samedi de cette même semaine sanglante, tard le soir et jusque dans la nuit, à la lueur des incendies de Scherwiller(10).
Puis, au lieu de poursuivre la route vers la Haute-Alsace, comme le demandaient quelques seigneurs, Antoine prit le parti de rejoindre Nancy par le Val de Villé et le col de Saales. La forêt vosgienne voyait passer l'interminable file d'hommes, de chevaux, de bagages, de canons et munitions, de prisonniers et de butin ... A Villé même, on était frappé de ne trouver à la messe du dimanche que femmes et enfants: les hommes s'étaient retirés dans les montagnes avec le bétail. La traversée des hautes vallées présentait de grosses difficultés et de nombreux obstacles. A l'entrée des bois de Saales les abattis d'arbres gênaient la progression. Sans l'aide des lansquenets, l'artillerie et les munitions n'auraient pu passer. Des insurgés s'en prenaient aux bagages que l'arrière-garde était obligée de leur disputer. Afin d'éviter ces mêmes inconvénients sur le versant occidental des Vosges, le duc demanda au responsable du pays de Saint-Dié de lui envoyer quelques centaines d'hommes pour la protection du passage. L'armée gagna Moyenmoutier et Raon-l'Etape, puis Saint-Nicolas de Port. Voici quelques données, rappelées à l'occasion de cette publication,dont elles sont extraites.

Paul Keller, Les Vosges, n°4 (1976)

1.- Dans l'Annuaire 1975-1976 de la Soc. d'Hist. et d'Archéol. de Colmar, l'étude de G. Bischoff: Colmar et la crise révolutionnaire de 1524-1525, p. 43-54.
2.-Dans l'Annuaire 1974 de la Soc. d'Histoire de Molsheim et Environs l'étude de M. Francis Rapp, «La Guerre des paysans à Dorlisheim» (p. 51-60). L'auteur a publié, en même temps, dans les «Recherches Germaniques» (Strasbourg), no 4 (1974) p. 135-156 «Les paysans de la vallée du Rhin et le problème de l'autorité civile».
3.- Le recueil est intitulé «La Guerre des paysans en Alsace ». Publication remarquable, essentielle, due aux efforts de toute une équipe d'historiens spécialisés: MM. Philippe Dollinger et Francis Rapp pour des aspects généraux de la guerre des paysans, Jean Rott pour la Ville de Strasbourg et son territoire, J.-L. Vonau pour l'Outre-Forêt, l'abbé Burg pour la région de Haguenau, Fr. Eyer pour le comté de Hanau-Lichtenberg, Marcel Thomann pour le pays de Marmoutier, A. Wollbrett pour Saverne et ses environs, J. Michel Boehler pour la contrée étalée au pied du Mont Sainte-Odile, Mme L. Baillet pour Sélestat et Colmar, M. Georges Bischoff pour la Haute-Alsace. D'autres chapitres traitent du vignoble entre Marlenheim et Ribeauvillé, de la bataille de Scherwiller-Châtenois, de Joselmann de Rosheim, de la campagne du duc de Lorraine, du rachat de paysans prisonniers, des fameux Douze Articles, charte de la paysannerie révoltée. Divers documents complètent ces riches contributions à l'histoire d'une période mouvementée, animée par des revendications à la fois religieuses et sociales. De nombreuses gravures d'époque rendent cette publication particulièrement intéressante.(144 pages grand format, abondamment illustrées de gravures d'époque et munies de cartes). Prix 50 F. (Société d'Histoire, 63, Rue Neuve, 67700 Saverne ; C.C.P. : 42 42 Strasbourg)
4.- Sur les aspects de l'intervention armée lorraine, voir dans le recueil cité dans la note 3, les pages 106-110.
5.- Sur les troupes paysannes de Sturzelbronn, Herbitzheim, etc., voir les pages de Fr. Eyer, J.L. Vonau, C. Ulrich, A. Wollbrett dans le recueil.
6.- Voir dans le recueil l'article de G. Bischoff, à la page 112.
7.- Sur les événements de Saverne et Lupstein, p. 56-65.
8.- Voir le chapitre «Pauvres gens et seigneurs à Marmoutier», p. 67-79.
9.- Voir le chapitre «De Wasselonne à Ribeauvillé», p. 82-86.
10.-Sur la bataille de Scherwiller et le retour par le Val de Villé et le col de Saales, voir pages 89-92 du recueil.
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La Décapole alsacienne

P.-E. Tuefferd

Revue d'Alsace (1877)

Bref historique*

Avant et pendant la domination romaine, l'Alsace faisait partie de la Gaule, qui s'étendait alors beaucoup plus loin qu'aujourd'hui, puisqu'elle avait pour limite le Rhin.
Ses habitants n'étaient point de race germanique, mais celtique; ils appartenaient à trois peuples gaulois: les Rauraques, les Séquaniens et les Médiomatriciens. Les premiers, qui occupaient le Jura, et les seconds, qui tenaient la Franche-Comté, s'étaient établis dans toute la Haute-Alsace; les troisièmes, dont la capitale était Divodurum (Metz), possédaient la Basse-Alsace, dont ils furent chassés ensuite par les Triboques, peuplade germaine venue de la rive droite du Rhin. Le territoire des Rauraques et des Séquaniens faisait partie de la Gaule que César appelle Celtique, et celui des Médiomatriciens appartenait à la Gaule Belgique. Plus tard, la Haute-Alsace fut emprise dans la Gaule lyonnaise, et la Basse-Alsace dans la Germanie supérieure.
Ainsi, sauf l'intrusion d'une tribu alémane et l'occupation temporaire de la Haute-Alsace par le germain qui en fut chassé par César, l'Alsace était complétement celtique, et par son sol et par ses habitants. Ce n'est que plus tard, par suite des migrations incessantes des peuples germains de la rive droite du Rhin sur sa rive gauche, que des éléments alémaniques s'infiltrèrent peu à peu dans les moeurs, le langage et même la race des habitants de cette province, et finirent par devenir prépondérants. Envahie et ravagée sans cesse par les Barbares, à partir de la seconde moitié du III° siècle, l'Alsace tomba d'abord au pouvoir des Alémans, et, sur la fin du V° siècle, elle devint un des trophées de la victoire que Clovis remporta sur eux à Tolbiac.

A la mort de Clovis, ses Etats furent partagés en trois royaumes et l'Alsace échut à celui d'Austrasie, dont Metz était la capitale. Lors d'un nouveau partage qui eut lieu entre les petits fils de Charlemagne, cette contrée fut annexée par le traité de Verdun (843) au royaume de Lorraine, donné à Lothaire. Le fils de celui-ci, Lothaire II, étant mort, ses Etats furent partagés par Charles-le-Chauve et Louis (870); ce dernier, qui eut notamment l'Alsace, fut surnommé le Germanique, non parce qu'il était allemand de naissance (car il appartenait à la race française des Carlovingiens), mais parce qu'il avait eu dans son lot la Germanie. Dès lors l'Alsace fut détachée de la France. Sous les successeurs de Charles le-Chauve et de Louis-le-Germanique, la possession de la Lorraine et de l'Alsace occasionna plusieurs guerres, auxquelles l'empereur Henri l'Oiseleur mit un terme en réunissant ces deux pays à l'Empire germanique (925).
De ce qui précède il résulte: que l'Alsace, de même que la Lorraine, n'a pas été conquise par l'Allemagne; qu'elle ne s'est pas donnée à celle-ci; que c'est à la suite d'un partage qu'elle a été enlevée à la France, et que c'est pour avoir été française et avoir fait partie de l'Empire de Charlemagne qu'elle fut annexée à l'Allemagne. Elle en releva jusqu'en 1648, époque à laquelle Louis XIV la rendit à la France, la rattacha au tronc auquel elle avait primitivement appartenu; elle rentra alors dans le giron maternel et redevint ce qu'elle avait été sous les Celtes, les Romains, les Mérovingiens et les Carolingiens, une partie intégrante de la France.

L'immédiateté

C'est pendant la période germanique, c'est à dire de 870 à 1648, que les principales villes de l'Alsace reçurent, comme nous allons le voir, d'abord le titre et la Constitution de villes impériales, ensuite de villes libres impériales.
L'Alsace releva toujours directement, immédiatement, de l'Empire germanique, comme précédemment elle avait relevé de la monarchie mérovingienne et carlovingienne; en un mot, entre cette province et les empereurs il n'y avait point de souverain intermédiaire. Il en fut de même pour ses villes. Il est vrai que les empereurs aliénèrent successivement la juridiction et quelques-uns de leurs droits sur certaines villes et contrées de l'Alsace à quelques grands barons qui en devinrent les seigneurs; mais les empereurs eurent soin de s'en réserver le domaine direct, c'est-à-dire la suzeraineté (Summum imperium). Dès lors, l'immédiateté n'appartint plus qu'aux villes et pays qui n'avaient pas été aliénés par les empereurs et qui ne formèrent point l'apanage d'autres justiciers que le souverain lui-même. Ces villes, n'obéissant à aucune autre juridiction que celle qu'y exerçait le délégué de l'empereur (Vogt), prirent le titre de villes impériales.

Ce Vogt exerçait au nom de l'empereur la juridiction criminelle, levait les contributions publiques, faisait respecter les droits de l'Empire et de l'empereur, et présidait les magistratures locales, qui avaient dans leurs attributions la police et l'administration de la ville. Mais la plupart de ces villes s'affranchirent de la juridiction des prévôts impériaux, soit en vertu de l'octroi qui leur en fut fait par les empereurs, soit parce qu'elles achetèrent ces charges, soit par suite de conventions ou par prescription. Dans les villes où cet office subsista, ce ne fut plus que nominativement, l'autorité qui y était primitivement attachée ayant peu à peu disparu; les matières criminelles, dont connurent le plus longtemps les officiers impériaux, finirent aussi par passer entre les mains des magistratures locales.

C'est ainsi qu'à l'immédiateté des villes impériales finit par se joindre la liberté, et qu'elles purent prendre le titre de villes libres impériales. D'autres immunités, telles que le droit de battre monnaie, d'élire leurs magistrats et leurs prévôts, d'accorder asile, d'exercer la haute justice, etc... vinrent successivement augmenter cette indépendance, sans néanmoins rompre le lien de suprême seigneurie que l'Empire et les empereurs continuèrent à y exercer, et qu'ils transmirent au roi de France par le traité de Munster en 1648.

Toutes les villes impériales de l'Alsace ne jouissaient pas au même degré de ces priviléges et immunités; ce qui était commun à la plupart, c'était de s'administrer elles-mêmes, d'avoir une milice, de contracter des alliances, d'entretenir des ambassadeurs, de siéger aux Diètes de l'Empire, de s'imposer des contributions et de rendre la justice.
Il y avait en Alsace quatorze villes impériales immédiates, qui jouissaient plus ou moins des droits et libertés que nous venons d'énumérer; c'étaient: Mulhouse, Colmar, Munster, Kaysersberg, Türckheim, Schlestadt, Obernai, Rosheim, Strasbourg, Haguenau, Seltz, Wissembourg, Landau et Hagenbach(1). Quatre de ces villes, Mulhouse, Strasbourg, Seltz et Hagenbach, ne firent point partie de la Décapole alsacienne, dont le siège était à Haguenau. A la Diète tenue à Essling, en 1486, les députés des villes de Strasbourg, Haguenau et Colmar siégèrent dans le banc des villes libres du Saint-Empire.

Cependant les villes impériales d'Alsace, à l'exception de Strasbourg, n'étaient pas assez puissantes par elles-mêmes pour résister aux attaques et aux entreprises des seigneurs voisins; aussi les empereurs leur donnèrent-ils un défenseur commun dans la personne d'un préfet provincial (Landvogt) et les engagèrent à se fédérer entre elles. Telle fut l'origine de la Décapole.

Les villes d'Alsace avaient déjà appris, au milieu du XIII° siècle, à connaître les bienfaits de l'association, en participant à la fameuse ligue du Rhin, composée de plus de soixante villes situées sur les deux rives de ce fleuve. Cette confédération avait pour but de faire la guerre aux perturbateurs du repos public, d'abolir les péages nouveaux et injustes que les nobles avaient établis de toutes parts, de rendre libres les routes et la navigation du Rhin, ainsi que les transactions commerciales. Les expéditions militaires ne pouvaient être décidées que par les villes et non par les nobles; la ligue protégeait aussi bien le noble que le plébéien, le bourgeois que le paysan, le clerc que le laïque, le juif que le chrétien.

C'est en 1338, à la Diète de Francfort et sur l'invitation de l'empereur, que Colmar, Haguenau, Schlestadt, Obernai, Mulhouse, Kaysersberg, Munster et Türckheim se fédérèrent entre elles pour se protéger réciproquement.
Le 22 mai 1343, Colmar, Strasbourg, Haguenau, Schlestadt, Obernai, Rosheim, Mulhouse, Türckheim et Munster conclurent un traité d'alliance avec l'évêque de Strasbourg et les comtes d'Oetingen, landgraves de la Basse-Alsace, pour assurer la paix de la province (Landfrieden) depuis un mille au-dessus de Mulhouse jusqu'à Seltz, sur la rive gauche du Rhin, et depuis la Kintzig jusqu'à l'Oss, sur la rive droite. Cette alliance, faite en dehors de l'autorité de l'empereur, prit le nom de Combourgeoisie ou de Landrettung. Elle avait pour but d'assurer la tranquillité du pays, la sécurité des personnes laïques et ecclésiastiques, chrétiennes ou juives, de protéger les propriétés contre les pillages et déprédations des bandes armées qui parcouraient la province, et de rendre libres le commerce et la navigation. Elle fut conclue pour deux années et renouvelée en 1345 et 1347. Dans l'acte de 1345, signé à Schlestadt le 3 mars, et qui devait durer cinq années consécutives, figurent, non seulement les parties contractantes du traité de 1343, mais encore: Henri, abbé de Murbach, pour les possessions de son abbaye; Jeanne de Montbéliard, comtesse de Kotzenellenbogen, pour ce qu'elle possédait dans la principauté de Montbéliard; Ulric Thiébaut d'Azuel, bailli de la duchesse d'Autriche, pour le Sundgau; Pierre de Bollwiller, landvogt de la Haute-Alsace, pour les possessions des ducs d'Autriche, et Hanneman de Haus, bailli d'Ensisheim, pour les mêmes ducs. Ce nouveau traité d'alliance comprenait toute l'Alsace et l'Ortenau.

La ligue des dix villes impériales d'Alsace fut constituée définitivement en vertu du diplôme de l'empereur Charles IV, daté de Ratisbonne le 28 août 1354. Ce monarque, trop faible et trop éloigné de l'Alsace pour la défendre, engagea lui-même les villes de Haguenau, Wissembourg, Schlestadt, Obernai, Rosheim, Mulhouse, Kaysersberg, Türckheim et Munster, à s'unir étroitement entre elles; il leur prescrivit les conditions suivant lesquelles leur alliance devait avoir lieu, et mit à leur tête un préfet ou avoué impérial.

L'acte constitutif de 1354

C'est pour obéir aux ordres de l'empereur que fut rédigé, le 23 septembre, l'acte constitutif de cette ligue, dont l'original se trouve dans les archives de la ville de Colmar. En voici la traduction:
«I. Si l'une des villes a des difficultés avec un seigneur, avec une autre ville, avec des villages ou des particuliers, elle en donnera avis au grand bailli (Landvogt), et, de concert avec lui, elle fixera un jour à la partie adverse pour s'expliquer sur le conflit; en même temps, elle invitera ses confédérés à réunir leurs députés le même jour et au même lieu, pour les faire intervenir aux débats et faire connaître aux adversaires qu'ils font cause commune avec les plaignants. Si la partie assignée refuse de comparaître, les villes viendront en aide aux premiers dans la mesure que le Landvogt décidera.
«II. Si dans une des villes un soulèvement réussit à renverser les représentants légitimes de l'Empire ou de la commune, ou à les désarmer et à s'en rendre maître, dès que la nouvelle en parviendra à ses confédérés, ils réuniront toutes leurs forces pour prêter secours à leurs alliés, et ne se retireront qu'après avoir rétabli l'ordre, et lorsque, d'après le jugement du Landvogt et des villes, le dommage causé aura été réparé.
«III. S'il surgit des difficultés entre les villes de la ligue, celles-ci se réuniront devant le Landvogt et régleront l'affaire conformément au droit et à la coutume qui leur est propre.
«IV. Si la ville qui a donné lieu au conflit ne comparaît pas, la ville plaignante lui fixera un jour à Schlestadt, ainsi qu'aux autres confédérés, devant le Landvogt, qu'elle aura d'abord prévenu; et, après avoir ouï la plainte et la défense, celui ci, de concert avec les députés de villes, prononcera son jugement auquel les parties devront se soumettre; et à l'exécution duquel la ligue tiendra la main.
«V. Si, à l'expiration du traité, les villes sont engagées dans une guerre entreprise à la suite d'une résolution commune, pour obtenir la réparation d'un dommage, cette guerre devra être continuée jusqu'à ce que son but soit atteint. Par contre, la ligue n'aura pas à intervenir dans une affaire particulière antérieure au traité.
«VI. Si, dans une des villes alliées, un bourgeois trame quelque chose contre le Magistrat, le Conseil ou la communauté, on se bornera d'abord à le bannir de ta ville et de sa banlieue, mais, en même temps, la ville lésée convoquera la ville, au su du Landvogt, et les confédérés prononceront contre le coupable telle peine que de raison; et pendant tout le temps qu'elle aura déterminé, aucune ville ne pourra le recevoir bourgeois ou lui accorder la résidence dans ses murs. Si au contraire on reconnaît que la plainte n'est pas fondée, la ligue veillera à ce qu'il soit rétabli dans ses droits.
«VII. L'alliance doit garantir aux villes en général, comme à chacune en particulier, ainsi qu'à tous leurs habitants nobles et roturiers, les droits, franchises et bonnes coutumes dont ils sont en possession; les confédérés sont tenus d'agir contre tous ceux qui y porteront atteinte.
«VIII. Au nom de l'obéissance qu'ils doivent à l'Empire, tous les habitants des villes alliées sont obligés de prêter serment à la ligue dès qu'ils en auront été requis par le Landvogt, le Magistrat et le Conseil de leurs villes respectives. Si dans le courant du mois, ils ne se soumettent pas à cette formalité, ils seront bannis, et chez aucun autre confédéré ils ne pourront être admis aux droits de bourgeoisie, ou prétendre à une assistance quelconque.
«IX. La paix provinciale ressortissant actuellement de l'Empire, l'alliance n'y portera pas atteinte; et de même défense est faite aux Quindecemvirs que Charles IV a préposés à la paix publique, comme aussi aux seigneurs et aux villes qui en font partie, de rien
tenter contre les cités de la Décapole relativement à leur ligue.
«X. Sous la réserve des droits de juridiction et de souveraineté de l'Empire, le traité sera valable pour toute la durée de la vie de Charles IV, et pendant un an après sa mort. Toutefois l'empereur aura en tout temps le droit de rompre l'alliance aussi bien que la paix provinciale.
«XI. Si l'une des villes refuse son adhésion au présent traité, elle ne pourra réclamer le bénéfice de l'assistance commune; mais son abstention ne suspendra pas les effets du traité pour les autres villes confédérées.»

Tel est la teneur de l'acte constitutif de cette fédération, dont Haguenau était le chef-lieu et la résidence du Landvogt impérial, dont Colmar était le dépôt des archives, et dont Schlestadt était le lieu ordinaire où s'assemblaient les députés. Cette confédération, comme nous le verrons, fut renouvelée à plusieurs reprises, et le nombre des villes qui lui appartenaient varia quelquefois; mais il en resta définitivement dix, d'où lui est venue le nom de Décapole.

Le fonctionnement de l'alliance

Cette fédération étant expirée après la mort de l'empereur Charles IV en 1378, il s'en forma l'année suivante, 14 août 1379, une nouvelle pour cinq ans entre Haguenau, Colmar, Schlestadt, Wissembourg, Mulhouse, Obernai, Rosheim et Seltz. Ce traité avait pour but de protéger la liberté des parties contractantes qui, désirant rester unies à l'Empire, ne voulaient pas s'en laisser distraire, ou être inféodées ou engagées à un autre maître. S'il arrivait que des entreprises fussent tentées contre l'une ou l'autre, contrairement au droit commun de l'Empire, par des seigneurs ou hommes d'armes isolés ou confédérés, les villes se devront une protection solidaire. Elles décidèrent que, pour l'exécution du traité, Colmar et Haguenau éliront chacune deux députés, et les autres villes chacune un; en tout neuf membres qui se réuniront sous la présidence de l'un d'eux, toutes les fois que ce sera nécessaire, pour prendre les mesures propres à obtenir réparation des entreprises qui pourraient être faites contre leur indépendance.
L'assemblée des délégués prononcera sur les démêlés qui pourraient surgir entre les villes fédérées, réglera le contingent en hommes ou en argent à fournir par chacune d'elles, et statuera sur l'admission d'autres villes à l'alliance. La présidence de cette commission alternait chaque trimestre entre les neuf membres qui la composaient; celui qui présidait s'appelait Obmann.

En 1381, sans rompre cette alliance, Haguenau et Wissembourg entrèrent dans une semblable confédération avec Spire, Worms et Francfort, ce que firent aussi, en 1389, Seltz, Schlestadt et Obernai.

Un nouveau pacte d'alliance eut lieu en 1408 entre l'empereur Robert, en qualité d'électeur palatin, son fils Louis, alors Landvogt d'Alsace, la ville de Strasbourg et onze villes impériales de la province; il ne devait primitivement durer que quinze ans, mais l'empereur Sigismond le déclara perpétuel en 1414.

Dans plusieurs circonstances critiques, Mulhouse ayant vainement appelé à son secours la confédération des villes impériales d'Alsace, finit par s'en détacher et par former en 1466 avec les Suisses une alliance qui fut renouvelée et déclarée perpétuelle en 1515. Il en résulta que le nombre des villes d'Alsace composant la préfecture de Haguenau fut réduit à dix; c'étaient Haguenau, Colmar, Schlestadt, Wissembourg, Landau, Obernai, Rosheim, Munster, Kaysersberg et Türckheim.

Dans les Diètes et les assemblées de l'Empire, les députés de Haguenau et de Colmar représentaient les autres villes de la Décapole. Haguenau ayant prétendu exercer seule cette prérogative, il fut décidé, dans une réunion générale tenue à Strasbourg en 1546, que l'ancien usage des deux députés serait maintenu; ce droit s'appelait Mitreitungsrecht. La suprématie que Haguenau s'était arrogée sur les autres villes lui fut toujours contestée par celles-ci; cependant elle pouvait décacheter les dépêches ou missives qui étaient adressées à la Décapole, et devait les communiquer aux autres.

Le subside que la confédération devait payer chaque année à l'Empire (Reichssteuer) fut porté sous l'empereur Sigismond à quatre mille florins d'or. Sous les empereurs de la maison d'Autriche, il était remis au Landvogt, mais c'était l'empereur qui devait en signer la quittance. En 1467, lors de la guerre de l'Empire avec les Turcs, le contingent fourni par chacune des villes de Colmar, Schlestadt, Mulhouse et Wissembourg, fut de six cavaliers et douze fantassins; ce nombre fut réduit de moitié en 1471. Dès lors, Haguenau fut plus fortement imposée que les autres villes; mais pour l'entretien de la Chambre impériale, Haguenau, Colmar et Schlestadt payaient annuellement chacune quatre-vingt florins. Dans une assemblée tenue à Strasbourg, en 1608, on fixa de la manière suivante la part contributive de chaque ville aux charges et dépenses de la confédération: Haguenau et Colmar ensemble, la moitié; Schlestadt et Wissembourg le quart; Landau et Obernai, le huitième; Kaysersberg, Türckheim, Munster et Rosheim, l'autre huitième.

Le Landvogt jouissait de revenus provenant du droit de protection et d'autres prestations que devaient lui payer les villes de la Décapole, et qui s'élevèrent, vers les derniers temps, à la somme de quarante mille livres2). Il pouvait avoir un lieutenant (Untervogt), qu'il nommait lui-même. Les fonctions de Landvogt furent constamment remplies, à trois exceptions près, par des personnages de haute extraction et dont certains appartenaient à des familles souveraines.
Le Landvogt et son lieutenant étaient obligés, en entrant en fonctions, de promettre par écrit aux villes de leur donner aide et protection, et ils juraient de tenir fidèlement leur promesse. Les villes, de leur côté, leur prêtaient serment d'obéissance et de fidélité, mais non de sujétion. Disons toutefois que le député de Wissembourg ne donnait que la main au Landvogt, et que celui de Landau ne prêtait pas serment à l'Untervogt.

Le Landvogt ou son lieutenant pouvaient assister au renouvellement annuel des magistrats des villes; cependant, l'élection se faisait en dehors de leur présence, et, lorsqu'ils étaient présents, ils ne pouvaient prendre part au vote. Wissembourg et Landau les appelaient, non à assister au renouvellement de leurs magistratures locales, mais à recevoir le serment de fidélité de celles-ci à l'Empire. Lorsqu'un différend s'élevait entre l'une des villes et le Landvogt, les autres villes le tranchaient par voie arbitrale; si le litige concernait toutes les villes, c'était l'empereur qui le vidait.

À côté et au-dessous du Landvogt impérial qui était à la tête de la Décapole, se trouvait dans chaque ville un Stadtvogt ou Schultheiss, qui était aussi un agent de l'empereur et la tenait dans une espèce de sujétion. Mais, comme nous l'avons déjà dit, ces villes finirent par en obtenir l'abolition et par avoir le droit de se gouverner elles-mêmes, sous la protection du Landvogt.

En vertu du traité de Munster en 1648, l'Empire céda à Louis XIV l'Alsace et la Décapole, sauf Strasbourg qui ne fut réunie à la France qu'en 1681. Les dix villes reçurent des préteurs ou prévôts royaux; la province, des gouverneurs, des intendants et un parlement qui prit le titre de Conseil souverain. Il s'éleva, en 1653, de longues disputes sur la formule du serment à prêter par les députés de la Décapole au nouveau gouverneur, M. Henri d'Harcourt, et sur les réversales qu'il devait donner. A la fin de l'année 1661, ces difficultés existaient toujours; le gouverneur, qui était alors le duc de Mazarin, étant venu en Alsace, convoqua les députés des dix villes à Haguenau, où l'on disputa pendant plus de vingt jours sur le serment que les villes devaient faire au roi et le gouverneur aux villes. Celles-ci voulaient le prêter au Landvogt et non au roi. Enfin l'on transigea le 10 janvier 1662. L'ancien usage était que le Landvogt prêtat le premier son serment aux villes; il fut concédé que celles-ci jureraient d'abord au roi et à son gouverneur, et que ce dernier remettrait ensuite ses lettres réversales, en les confirmant par serment.

P.-E. Tuefferd, Revue d'Alsace (1877)


*) Les sous-titres ne sont pas de l'auteur.
1) Ces deux dernières villes, ainsi que la partie nord de la Basse-Alsace, furent cédées en 1815 à la Bavière.
2) Wissembourg, Landau et Turckheim ne payaient pas de droit de protection au Landvogt.
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Le château de Schirmeck

J. Halbwachs

Ancienne ville fortifiée appelée jadis La Neuville-en-Barembach, Schirmeck doit son nom au château fort érigé au XIII° siècle par l'évêque de Strasbourg sur l'éperon rocheux qui domine la ville, et que l'on nomme communément aujourd'hui: La Côte du Château.

Le coin qui protège.

Siège du baillage épiscopal du val de Bruche, le château fut en effet construit par l'évêché de Strasbourg, afin de protéger ses vastes possessions forestières de la vallée et d'assurer la sécurité de la route du commerce du sel menant de Lorraine à Strasbourg. En temps de guerre, le château fort protégeait également la vallée contre les ennemis, et il est probable que les populations s'y réfugiaient lors des invasions.
Ce rôle de protection conféré au château explique donc l'étymologie de Schirmeck qui peut se traduire "coin qui protège".
Il suffit d'ailleurs de se rendre compte sur place de la situation exceptionnelle de ce promontoire qui domine Schirmeck et qui commande véritablement l'entrée de la haute vallée de la Bruche et de celle du Donon, pour comprendre les raisons qui l'ont naturellement désigné pour la construction d'un château fort.

Historique du château

Construit donc au XIII° siècle par l'évêché de Strasbourg le château fut successivement vendu aux comtes de Salm (1366) et d'Ochsenstein (1373), à Nicolas de Grostein (1413), puis, après division en parts, aux Zorn, Tutschmann, Rathsamhausen, Ritter d'Uhrendorf, Hohenstein, au Grand Chapitre de Strasbourg, aux Landsberg et Becherer (1502).
L'évêque Erasme de Limbourg le rebâtit en 1547, car il conservait sa valeur stratégique pour assurer la défense des grands transports de pierres de taille, grès, marbre, de minerai de fer, et surtout de bois sur la Bruche.
Mais en 1633, les Suédois incendièrent le château et le bourg situé au pied de la montagne.
Jusqu'au début du XVII° siècle, le château avait été soigneusement entretenu par les évêques de Strasbourg, car il était leur pied-à-terre au cours de leurs voyages et tournées pastorales dans la vallée de la Bruche.
Après 1633 l'évêché renonça à le restaurer et le bailli s'installa à Mutzig.
Cependant des documents et des plans conservés aux Archives de la Guerre montrent qu'en janvier 1703 il était question de reconstruire le château. Le 15 janvier 1703 le maréchal d'Huxelles, Commandant pour le roi de France de la province d'Alsace de 1690 à 1713, envoyé à de Chamillart, Secrétaire d'Etat à la Guerre, un plan et un mémoire concernant la reconstruction. 1) Le tout était accompagné de la lettre suivante:
 M. le Ml. d'Huxelles
 Envoyé le plan du chasteau de Schirmeck et le mémoire des réparations a y faire, est d'avis de le faire occuper .
Je vous adresse, Monseigneur, le plan du chasteau de Schirmeck que m'a apporté l'Ingénieur que j'y avois envoyé pour le visitter. J'y joins aussy le mémoire des réparations qu'il croit qu'on y doit faire pour y mettre du monde en seureté.
Sur quoy vous ordonnerez ce qu'il vous plaira, mais pour moy je croy qu'il serait bon d'occuper le dit chasteau, car par son moyen vous tenez les chemins de Badonviller , St-Dié, et couvrez en quelque façon les vallées de Ste-Marie-aux-Mines et de Schirmeck par ou passent la plus grande partie des grains que vous faites venir de Lorraine en Alsace.
Lorsque M. le Maréchal de Villars sera arrivé icy, je prendray la liberté de luy dire ce que je pense du dit chasteau.
signé: Huxelles.

Malheureusement aucune suite ne fut donnée au projet du maréchal d'Huxelles et le château, complètement abandonné, tomba bientôt en ruine.
Il faut avouer qu'il ne fut pas seulement dévasté par temps, mais aussi, et surtout, par la main des hommes. C'est ainsi qu'en 1757, une des tours menaçant ruine, la communauté de Schirmeck, avec autorisation de l'évêché procéda à la démolition de ladite tour à l'effet de construire, avec les matériaux ainsi récupérés, un clocher pour l'église paroissiale.
Ce fut le début de la destruction systématique du château, car les populations, suivant l'exemple des autoritiés démolirent à coeur joie bâtiments et murs d'enceinte pour construire à Schirmeck des maisons et des murs, dont certains existent encore aujourd'hui.

Sauver les ruines et les mettre en valeur.

C'est ainsi qu'il y a quelques années il ne restait plus que des ruines, qui se désagrageaient de plus en plus et, à preuve de plusieurs documents, dans des proportions catastrophiques.
Il fallait donc absolument sauver ces ruines pour maintenir aux générations futures le souvenir d'un château fort qui a joué un rôle très important dans l'histoire de Schirmeck et de la haute vallée de la Bruche
La municipalité de Schirmeck décida donc en octobre 1964 de mettre à exécution un projet qui lui tenait à coeur depuis plusieurs années, et qui consistait à sauvegarder et à mettre en valeur les derniers vestiges du fier château qui dominait autrefois la cité.
Des contacts très fructueux furent pris avec des personnalités compétentes, et bientôt les travaux purent commencer.
Sur la base d'un très ancien plan datant de 1704, plusieurs murs ont été restaurés en pierres d'origine trouvées sur place.
Le grand pan de mur d'environ 10 mètres de hauteur, dernier vestige de la tour, a été étayé par des piliers maçonnés en grès et une plaque commémorative a été apposée pour rappeler l'historique du château.

Bien que des travaux d'actualité puissent paraître plus utiles, une action de ce genre revêt de nos jours un caractère exceptionnel et capital, à tel point que l'Etat lui- même accorde tous ses encouragements (émission ORF chefs d'oeuvre en péril) et éventuellement son appui.
De plus, cette opération fait partie de l'aménagem'ent touristique complet du massif de la Côte du Château la statue de la Vierge fut érigée par la famille Muller le 26juillet 1856, et où la municipalité a réalisé le dégagement et l'aménagement des abords de la plate-forme qui constitue un magnifique point de vue; la plantation d'arbustes à fleurs, la réfection des sentiers et la construction dans les ruines d'un abri pour touristes.


Mémoire relatif au plan du Château de SCHIRMECK et de l'estat où il est:

Premièrement :

Ce château est scituez sur la pointe d'un rocher fort scarpez sur environ 45 toises de hauteur, et dont le pourtour est inassesible à la réserve de la gorge ou entrée, et de parties des faces qui joingnent cette gorge, qu'on pourrait escarper davantage en ostant les terres.
Ce poste descouvre parfaitement la gorge et grand chemin de St.-Dié et dou vient la rivière de la Bruche, voit demesme lentrée. de la gorge et grand chemin de Badonviller et Blamont, de mesme que le chemin de Molsheim.
S'il estoit en estat, un poste y serait utile, quoy que la crouppe de la montagne devant et joignant la gorge soit de beaucoup supérieure, et environ à 30 toises du château qui se serait assez à portée (sic) pour y jet ter des grenades, outre que il na dans sa plus grande largeur que douze toises.
Cette gorge est aisée et plus courte de trois à quatre lieux que cetlle de Savernes.

-2-

Le costez A. B. qui regarde la Vallée et grand chemin de St,Dié, il y a deux bresches, au dessus du terre plain du chateau qui contiennent chacune trois toises, fait pour les deux... 6 toises.
Le dessous du terre plain, le mur a environ vingt pieds de haut. Le roc escarpez sur 43 toises de hauteur.

-3-

La face B.C. joignant donne sur la pente de la montagne et néanmoins le roc est escarpez de 34 à 40 toises de manière à ne pouvoir en aprocher. Le mur est à rétablir au dessus du terre plain, il faut le rétablir sur dix ou douze pieds de haut avec des crenaux de distance à autre. Il contient 8 toises de longueur ce qui fait 16 toises.

-4-

La face C.D. joignant est demesme démolye et peu escarpée et acessible à la tour 4 toises.

-5-

La tour D.E.F .G, qui regarde la crouppe de la montagne au dessus et joignant le château qui est supérieure audit chateau, mais cette tour quoy que ruynée par le haut, est encore assez eslevée pour estre a couvert de cette croupe de montagne, et le seul endroit qui peut s'accomoder en y faisant deux estages.
Lestage den bas en fermant de maçonnerie une arcade qui servait anciennement de porte et en laisser une ou deux pieds et demy, faire une cheminée qui serait double à l'estage au dessus. La charpente pour porter le premier et second plancher, une plate forme au-dessus avec des crénaux donnant sur le pont et la porte estant le seul endroit qui la deffend; faire lescallier par la gorge au dedans du chateau et y pratiquer quelque fenestre. Cette tour serait propre à y loger des officiers.

-6-

La face G.H. entre les deux tours est eslevé de mesme pour estre a couvert de la montagne. Mais il y a une brèche dans le gros mur en bas qui contien 3 toises.
Derrière ce mur étais une citerne en mauvais esta, qu'il faut racomoder, estan très nécessaire, les eaux manquant à cet hauteur.

-7 -

H.I.K. est une vieille tour, encor assez haute mais qui menace ruyne du costé et en dedans du château; elle parait avoir esté voutée en haut où l'on entrais avec une échelle à une petite porte eslevée d'environ ving pieds de haut, elle est peu visité et l'on pourrait percer une porte en bas. Fermer le haut elle pourrait reserrer les munitions.

-8 -

La partie L. est la porte d'entrée qui est un peu desgadée (sic) elle pourrait cependant servir bien qu'elle soit basse, le seuil nestant que neuf pieds au dessus du fossé. Il faudrait y faire une porte, un pont levis, rétablir le pont sur les pilles de maçonnerie R.S. et mesme planter cy le roc le permet une palissade aubas afin den empêcher laproche. Le mur de cette face est eslevé aussi haut que les tours, mais na pas deux pieds dépaisseur. Il y a une bresche au dessus de la porte cy Ion pouvait pratiquer une gueritte a lespreuve du mousquet, en saillyes au dessus de la porte pour la deffendre et y jeter des grenades, mais il est à craindre que le mur ne soit trop foible pour la soutenir.

-9-

La face M.N. sur la pente de la montagne regardant le village de Schirmeck, est demolie jusquau terre plain. Et le dessous nest que de douze pieds de hauteur ou Ion peut aprocher; il faudrait oster la terre et la jet ter dans les pentes de la montagne et y faire le mur au dessus de douze pieds de haut avec des crenaux, ce qui contiendrait 24 toises.

-10 -

Les faces O.N. et O.A, Il reste quelque peu du mur mais qu'il faudrait raccomoder sur six pieds de hauteur seulement parceque cette partie est inacessible et escarpé de quarante et cinq toises de haut, ce qui contiendrait 10 toises.

-11-

Le mur P. est encor assez haut et bon pour y adosser un bastiment par le pignon. Nayant pas assez de longueur pour servir de face razer le mur Q et faire le bastiment depuis le mur P. pour pignon jusqua la face B.C. qui servirait de second pignon sur sept toises de long ou il se trouverait une cuisine pour les soldats et grand poele ou deux médiocres.

-12-

Comme le château est un cahos de matériaux de décombres, et dautres, il faudrait le mettre de niveau en haussant une partie et baissant lautre.

Ouvrages.

La maçonnerie des murs de faces contient 63 toises à 18 livres la toise carrée a cause de la difficulté des matériaux et del'eau 1.134 livres
Le retablissement de la grande tour estiler 450 "
Celui de la vieille tour. 150 "
La citerne à rétablir 150 "
Le pont levis et autres à la porte. 150 "
Le bastiment ou Corps de Garde 250 "
Les descombre a remuer ou escarper en dehors 600 "
Total 2 884 livres

la toise valait 1m 94; elle était divisée en 6 pieds.

J. Halbwachs, Les Vosges, revue de tourisme trimestrielle éditée par le Club Vosgien, n°1 (1971)
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le château, le coin qui protège

Claude Charton

Il semble que depuis le début du IIe millénaire Schirmeck, et plus exactement le château qui lui a donné son nom (schirmen ecke: le coin qui protège), a joué un rôle important dans cette région de la vallée de la Bruche. Peu de documents subsistent pour établir avec certitude la création de la ville. Mais il est avéré que le château existait, quant à lui, bien avant l'agglomération.
Dans les pages qui suivent, nous allons tenter d'approcher au plus juste l'histoire de Schirmeck et de ses environs. Les éléments de notre récit ont été puisés dans plusieurs documents d'archives départementales, épiscopales ainsi qu'à plusieurs autres sources et notamment un manuscrit écrit par monsieur Eber, ancien maire de la ville.
L'auteur tient à remercier les personnes qui lui ont facilité la tâche par l'accès à certains documents. Cet hommage est d'autant plus mérité que ces personnes ont souhaité conserver l'anonymat dans leur participation à cette recherche. L'histoire que nous allons retracer, on le verra, commence autour du château qui a joué un rôle prépondérant dans la vallée de la Bruche. Bien que l'on ne connaisse pas exactement son origine, on peut affirmer que, dès le X° siècle déjà, le château de Schirmeck jouait son rôle de «protecteur».

Schirmeck est l'une des soixante-dix villes créées en Alsace aux XIII° et XIV° siècles par les souverains de l'époque auxquels il faut associer l'évêque de Strasbourg. La qualification de «ville», au sens du Moyen-Age, signifiait une agglomération bénéficiant de privilèges variés et surtout entourée d'un mur pour être à l'abri des agressions. Le nombre d'habitants n'entrait pas en ligne de compte.
C'est en 1328 que la ville est mentionnée pour la première fois sous le nom de «Neufville en Barembach». Ce nom suggère qu'il s'agissait d'une création faite en faveur de colons venus probablement du village plus ancien de Barembach. Schirmeck est toutefois mentionné dès le X° siècle comme une dépendance du château de Guirbaden. L'acte de fondation de l'abbaye d'Altorf par Hugues III, comte d'Eguisheim, nous apprend que la dite abbaye percevait la dîme dans les villages voisins de Guirbaden, c'est-à-dire Grendelbruch, Muckenbach, Mollkirch, Barembach et ... Schirmeck.
La «ville neuve» était ainsi protégée par un château dont on fait remonter la création à une époque reculée. Voilà pourquoi on admet que son existence est antérieure à l'agglomération. D'ailleurs la disposition des murs, le mode de construction et, surtout, les petites pierres soudées par cette sorte de ciment incomparable dont nos ancêtres ne nous ont pas laissé le secret, corroborent aussi cette affirmation.
Son nom, «le coin qui protège», laisse supposer que le château était un de ces asiles où les fugitifs avaient la vie sauve lorsqu'ils réussissaient à y entrer. Mais il est encore plus probable que ce nom lui a été donné parce que, de par sa situation, il protégeait la vallée contre les ennemis extérieurs et que les populations regroupées tout autour s'y réfugiaient pendant les invasions étrangères.
On admet que ses seigneurs étaient bons et bienfaisants au contraire de ce petit tyran, nommé Bertrand qui, au XIV° siècle, s'était construit un château fort sur un mamelon escarpé situé entre le Donon et Grandfontaine. De moeurs dissolues, il faisait régner la terreur dans la contrée par ses brigandages. Pour se débarrasser de lui, on l'accusa de sorcellerie. II fut saisi et brûlé sur un bûcher. Pour effacer et oublier complètement son existence, on rasa son château de telle manière qu'il n'en subsiste plus aucune trace aujourd'hui.
Il n'existe malheureusement aucun document attestant de l'origine précise du château ou mentionnant les noms des seigneurs qui, de là-haut, commandaient, probablement en maîtres absolus, à cette partie de la vallée. Il n'existe même aucune tradition, aucune légende pour évoquer cette période. On raconte pourtant que, lorsque le château fut construit, tous les propriétaires de vaches laitières furent obligés de porter, chaquejour, une certaine quantité de lait pour gâcher le mortier...
Et encore, ceci: quand les derniers seigneurs durent quitter leur château, ils firent errer leurs chevaux à rebours pour faire perdre leurs traces à leurs poursuivants.
L'emplacement même du château voudrait cependant prouver qu'il a été construit à une époque où l'art d'assiéger les places fortes n'avait pas encore fait de grands progrès. Il faut avouer que le château n'a pas été dévasté seulement par les attaques du temps, mais, bien plus, par la population. Celle-ci, sous les yeux et même avec la permission de l'autorité, allait se mettre à démolir de bon coeur ces murs que les siècles avaient respectés. De nombreuses maisons furent ainsi construites au pied de la montagne avec les pierres de ces murailles.
Au XIII° siècle, le château avait déjà perdu ses maîtres, car, en 1236, il devint, avec toute la vallée de la Bruche, la propriété des évêques de Strasbourg. L'empereur Frédéric II céda Guirbaden et toutes ses dépendances à l'évêque Berthold de Teck.
La vallée était ainsi protégée, au nord-est, par la ville de Mutzig, au sud-ouest, par celle de Schirmeck. C'est la raison pour laquelle ces deux villes furent fortifiées vers la fin du XIII° siècle. Elles possédaient chacune un château fort dominant les deux entrées de la vallée.
En ce qui concerne Schirmeck, plusieurs documents témoignent du fait que la ville était fortifiée:
- un extrait du livre terrier de l'évêché datant de 1362 indique: «Districtus Guirbaden opidum Schirmeck «Item eygne Weldte, Hôltze, Bösche und Feldter. In der Banne der Eignenstatt ist gelegen ein walt umb die burg. Item und fine bure mit allen begriffe ist gelegen oben an der staff» (Archives DD6). (Item, dans le ban de la propre ville est située une forêt autour du château. Item, et un château avec toutes les dépendances est situé au-dessus de la ville)
- bien qu'en 1686, les fortifications n'existaient plus, le livre terrier de cette année-là parle plusieurs fois des murs d'enceinte (Archives CC15)
- un autre document parle d'un lieu situé entre la Bruche et la route appelée «le Fort», parce qu'anciennement, il y avait un fort à cette place». (Archives CCV18)
- une relation rapporte que l'évêque Jean Dirplein, mort en 1328, entoura Schirmeck de murs.

Schirmeck et la vallée à l'encan

En 1366, l'évêque Jean III de Strasbourg vendit Schirmeck avec son château ainsi que le val de Bruche à Jean, comte de Salm pour la somme de douze mille florins (archives départementales G129). Cette vente comprenait également toutes les localités de la vallée depuis Rothau jusque et y compris Dinsheim avec les droits de dîme, de chasse et de justice y afférents.
De nombreux villages cités dans l'acte de vente sont aujourd'hui disparus et il n'en subsiste plus aucune trace. Ainsi le hameau de Störbach ou Störenbach qui était situé au nord-ouest de Schirmeck, lieu appelé aujourd'hui Stirbach. Dans un autre chapitre, nous parlerons de la chapelle de ce hameau.
Mais la vente de la vallée fut réalisée à la condition que l'évêque de Strasbourg puisse racheter le territoire ainsi cédé. A partir de cette époque et durant 150 ans, la vallée changea plusieurs fois de maîtres. Elle fut même partagée entre plusieurs seigneurs lesquels, en 1393, signèrent en leur commun château de Schirmeck une paix castrale. C'est ainsi qu'en 1373, le comte de Salm vendit Schirmeck et la vallée, pour le même prix qu'il les avait achetés, à Jean d'Ochsenstein, prévôt de la cathédrale, à Nicolas de Greenstein, chevalier, et à Nicolas Richter, écuyer, dit Tütschmann. A son tour, Richter admettait, pour le quart de ses droits, Rodolphe d'Ochsenstein, vicedome de l'évêque pour la somme de trois mille florins qui ont été entièrement payés au comte de Salm.
La paix castrale jurée en 1393 fut renouvelée en 1447 entre Henri de Landsberg, écuyer, Henri de Hohenstein, vicedome, Wirich de Hohenbourg, alors Burgmann à Nideck, Jacques de Hohenstein, burgvogt à Guirbaden, Joseph de Wangen, Hermann Tütschmann et son frère ainsi que Berthold Zorn. Tous ces nobles étaient alors participants au gage de Schirmeck.
En 1451, un vidimus d'une convention entre les propriétaires du val de Bruche et Molsheim, Mutzig, Dachstein, Boersch et Schirmeck fut signé au sujet d'une redevance de la ville de Strasbourg. En 1464, on voit aussi figurer le seigneur Louis de Lichtenberg comme propriétaire et participant au gage de la ville. Puis en 1466, Berthold Zorn vendit à Didier de Rathsamhausen une part de l'engagement de Schirmeck et du val de la Bruche.
En 1482, une constitution de vente fut établie d'un montant de dix florins de rente. Un acquéreur se fit connaître: Rodolphe d'Endingen de Schirmeck. En 1495, Jérothée de Rathsamhausen acquit une partie du château de Schirmeck en l'achetant à Eckeluch de Dürckheim. En 1502, l'évêque Albert de Strasbourg engagea à Jacques de Landsberg le château et la ville de Schirmeck et, en cette même année, il vendit à Bernard d'Ultenheim de Bamstein 90 florins de rente annuelle sur la ville et le bailliage de Schirmeck.
Le nombre des propriétaires était ainsi porté à dix lorsque l'évêque de Strasbourg Albert voulut racheter ses propriétés. Mais l'opération dura de nombreuses années. Ce n'est qu'en 1510 que l'évêque d'alors, Guillaume de Hohenstein, réussit, après bien des difficultés, à rentrer en possession de toute la vallée. C'est à partir de ce moment-là que fut établi le bailliage de Mutzig-Schirmeck.
Le 14 Messidor de l'an X (3 juillet 1802), la commune de Schirmeck forma le projet de construire un presbytère sur ladite place mais, le 6 mars 1806, on abandonna ce projet en raison des grandes dépenses que cela aurait occasionné et aussi des nombreuses oppositions. Enfin, en 1819, la place fut vendue au sieur Xavier Sponne qui y bâtit la maison, désignée au plan cadastral actuel sous la section E6, n° 28 et 29, maison qui a continué d'être habitée par la famille Sponne.

Les Suédois brûlent le château

Mais le château avait subi bien des dommages en maints endroits. En 1547, l'évêque Erasme de Limbourg y fit de grandes réparations. Il faut dire que le château conservait toute sa valeur stratégique de protecteur. Il s'agissait notamment d'assurer la défense des grands transports de pierres de taille, de grès (Champenay), de marbre (Russ), de minerai de fer (Grandfontaine) et surtout de bois sur la Bruche (par flottage).
Moins d'un siècle après sa rénovation, le château devait subir une nouvelle destruction grave. Une ancienne chronique déposée aux archives du département (G5232) rapporte qu'en 1633, les Suédois brûlèrent le chapitre de Haslach de même que le château de Schirmeck et le bourg situé en dessous qu'ils réduisirent en cendres. Selon cette chronique, le château de Schirmeck aurait été détruit pendant la Guerre de Trente Ans. Cependant, cette destruction ne fut que partielle car le livre terrier déjà cité de 1686 précise clairement: «plus un château seigneurial ou maison de bailli sur la montagne de Schirmeck, entouré de murs et fossés».
De toutes façons, le château était encore habitable en cette année 1686 et il était effectivement habité, au moins par intervalles, par le bailli. Le même livre terrier parle, en effet, de plusieurs terrains appartenant au château et dont jouissait le bailli.
Durant tout le XVI° siècle, le château fut soigneusement entretenu par les évêques de Strasbourg comme en témoignent les documents et devis qui existent aux archives départementales (G1199). Ainsi, un compte de 1617 rapporte ceci: «une porte dans l'escalier en spirale du château devant la chambre de la Grâce princière».
Les évêques dans leurs tournées pastorales ou dans leurs parties de chasse avaient établi leur pied à terre au château. Mais, après 1633, leurs visites devinrent de plus en plus rares. Et l'on renonça aux énormes dépenses auxquelles il aurait fallu souscrire pour assurer la restauration complète et l'entretien annuel d'un bâtiment devenu désormais inutile en raison des progrès faits dans l'art de la guerre. Il ne pouvait plus en effet assurer son rôle de protecteur.
Le bailli enfin préféra une demeure plus confortable dans la vallée plutôt qu'un château isolé dans la montagne. II s'installa dès lors à Mutzig et ne se rendit plus à Schirmeck que lorsque les besoins du service l'exigeaient. Le château fut donc entièrement abandonné vers la fin du XVIII° siècle.
En 1757, une des tours menaçant ruine, la communauté de Schirmeck adressa une supplique à l'évêque pour lui demander la permission de démolir cette tour afin de construire, avec les matériaux ainsi récupérés, un clocher pour l'église paroissiale. L'évêque accéda à cette requête mais ce n'est qu'une vingtaine d'années plus tard, en 1778, que fut construit le clocher. C'est celui qui subsiste toujours et qui fut restauré une première fois en 1846 et, une seconde fois, après le terrible incendie du 4 juillet 1859.
La démolition de cette tour du château fut le début de la destruction de ce dernier. On comprend facilement les populations qui se sont servies largement des pierres de la bâtisse pour construire des maisons et des murs dont certains subsistent encore aujourd'hui. Suivant l'exemple de l'autorité, les habitants respectèrent encore moins ces ruines qui auraient dû faire leur orgueil et qui formeraient aujourd'hui, un point d'attraction touristique et un objet d'étude pour les historiens.
Le château avait trois tours dont l'une beaucoup plus haute que les autres; c'est celle dont il restait quelques vestiges. Les deux autres tours étaient construites sur les angles du précipice, au nord et au sud. Un pont-levis y conduisait.
Derrière les bâtiments, on trouvait un potager. Il y avait aussi une petite chapelle comme en témoigne une facture de 1605 qui stipule: «fourni une chasuble pour la chapelle du château: 14 florins, 5 sous; façon: 14 florins, 15 sous; un missel : 9 florins». Les dépendances longeaient la montagne des deux côtés et descendaient jusqu'à mi-côte. Le tout était entouré de murs et de fossés.

Contes ou légendes?

Comme toutes les ruines, celle-là aussi a ses histoires de revenants. On raconte qu'à la nuit tombante, 0n voit une procession s'enfoncer dans la montagne et disparaître aussi mystérieusement qu'elle en est sortie. On apercevrait aussi parfois des fantômes qui dansent en rond au-dessus du précipice. Un trou, aussi, apparaît dans le flanc de la montagne. Les pierres qu'on y jette n'atteignent jamais le fond. Le lendemain, on ne retrouve ni trou, ni même l'emplacement où il se trouvait.
Enfin, il y a la dame du château. Une forme blanche se promènerait dans les ruines à certaines époques de l'année. Aucun fait historique ne vient étayer ces légendes qui seraient plutôt des contes... Sur quoi reposent-elles? Sur des faits noyés dans les eaux troubles du passé et que l'on aurait retransmis ainsi au cours de plusieurs générations de bouche à oreille? On n'en saura sans aucun doute jamais rien. Mais il faut convenir que le château méritait bien d'avoir, lui aussi, quelques mystères pour nourrir l'imagination aujourd'hui.

Un projet de rénovation avorté

Cependant des documents intéressants, émanant des archives du Ministère de la Guerre, font état, en janvier 1703, d'un projet de restauration du château. Le Maréchal d'Huxelles, gouverneur pour le roi de France de la province d'Alsace de 1690 à 1713, demanda à l'un de ses ingénieurs d'établir un mémoire sur les réparations à entreprendre. Le rapport établi, le maréchal l'adressa à monsieur de Chamillart, secrétaire d'Etat à la Guerre en l'accompagnant d'une lettre dans laquelle il affirme: «il serait bon d'occuper le dit château, car par son moyen, vous tenez les chemins de Badonviller, Saint Dié et vous couvrez en quelque façon les vallées de Ste-Marie-aux-Mines et de Schirmeck par où passe la plus grande partie des grains que vous faites venir de Lorraine et d'Alsace».
Malheureusement pour Schirmeck et la vallée de la Bruche, le secrétaire d'Etat dédaigna cette proposition qui resta donc lettre morte à Paris.
Le château fut définitivement abandonné en 1757 et, à partir de cette date, les ruines se désagrégèrent d'année en année et de plus en plus vite. Pourtant en 1855, on s'occupa à nouveau du château et de son site. La famille Muller notamment qui fit ériger sur le promontoire où s'élevait il y a près d'un millénaire le château une grande statue de la vierge. Bien visible de la vallée sur cette avancée de murailles, elle semble, les bras ouverts, bénir et veiller sur la ville et ses habitants. La statue est de taille. Fondue au Creusot, elle pèse pas moins de 808 kilogrammes.

Un musée dans la tour rénovée

Mais le château ne devait pas encore en rester là. il y a tout juste quarante ans, il ne subsistait pas grand-chose des ruines: un seul pan de mur datant du XVIII° siècle, rongé par le lierre et les broussailles. Un état de délabrement qui n'a pas laissé insensible le maire de l'époque, monsieur Marcel Heiligenstein (qui fut président d'honneur de notre club à Schirmeck et qui y resta fidèle jusqu'à sa mort!). C'est donc en 1964 que le conseil municipal, sous son impulsion, décida de sauvegarder et de mettre en valeur, les derniers vestiges de ce château qui dominait autrefois la vallée.
A la suite de recherches, un plan de 1702 fut retrouvé au musée de l'armée à Vincennes. Ce fut ensuite un travail de longue haleine auquel s'attachèrent les ouvriers de la ville sous la direction du maire. Les anciennes pierres qui jonchaient les abords furent réutilisées. Les autres furent taillées sur place dans les mêmes normes et une tour vit enfin le jour.
Des aménagements de la route et les sentiers du Club Vosgien en facilitent désormais l'accès.
Aujourd'hui, sur ses trois niveaux, la tour renferme un musée où sont entreposés des objets et documents relatifs à l'histoire de Schirmeck et de la vallée.
A noter qu'en hiver, alors que le musée demeure fermé, les pièces anciennes ou de valeur sont enlevées et déposées ailleurs pour ne pas tenter les voleurs. En été, enfin, le musée du château est ouvert chaque jour aux touristes et une permanence y est assurée.
Claude Charton, Les Vosges n°2 (2004)
juillot@in2p3.fr Retour Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg

Un chateau secret dans la vallée de la Bruche: le Salm

Marie-Thérèse et Gérard Fischer

Parmi les marcheurs qui s'enfoncent dans nos forêts vosgiennes à la découverte des vieux châteaux qu'elles recèlent, certains cherchent simplement un site romantique, où les vieilles pierres composent avec la verdure un cadre qui favorisera leur rêverie. D'autres sont curieux d'architecture médiévale, ils aiment pouvoir identifier la destination des bâtiments écroulés, discerner leur organisation, apprécier leur originalité, distinguer les apports de différentes époques... D'autres encore, amateurs d'histoire, se documentent volontiers, avant ou après leur excursion, sur les événements dont le château a été le théâtre, sur son origine et les causes de sa fin. Ceux qui croient trouver de tels renseignements au sujet du château de Salm risquent de se sentir bientôt très perplexes: en effet, les livres se contredisent entre eux. Les uns placent sa construction en 1156, d'autres en 1190 ou 1202... A-t-il été ruiné en 1622, pendant la guerre de Trente Ans ou entre 1675 et 1690? Essayons d'y voir clair.

Une naissance controversée

Le seul point sur lequel tout le monde soit d'accord, c'est que le château fut construit par le comte(1) Henri II de Salm. La famille de ce personnage était originaire des Ardennes belges, et son grand-père Hermann II, le premier Salm qu'on trouve dans la région, avait obtenu l'avouerie(2) de l'abbaye de Senones vers 1100.
A quel moment de sa vie Henri II fit-il édifier la forteresse? Dom Pelletier(3) avançait la date de 1156. Nous pourrons l'éliminer tout de suite: le comte mourut en 1244, assurément très vieux, mais tout de même pas centenaire!
Dans le «Dictionnaire des châteaux de l'Alsace médiévale»(4), on lit ceci: «Richer de Senones nous apprend que le château est élevé sous l'abbé Henri qui entre en charge en 1202 et meurt vers 1225». Seulement la chronique de Richer, si elle peut s'avérer précieuse dans certains cas, est tout aussi susceptible de contenir des erreurs ou des inexactitudes. N'oublions pas que le bon moine était un écrivain médiéval(18), loin de partager nos exigences de rigueur en matière d'histoire. II lui arrivait de se fonder simplement sur des récits oraux, sans se soucier de les étayer avec des documents de l'époque qu'il traitait. On constate même qu'il a délibérément «supprimé» dans sa chronique des personnages ou des faits parce qu'ils n'avaient pas, à son avis, fait honneur au monastère. Richer est un témoin sûr en matière de chronologie pour ce qui est contemporain de sa présence à Senones; il vaut mieux rester méfiant en ce qui concerne le reste, d'autant plus que l'entrée en charge de l'abbé Henri varie selon les auteurs 1202(4), 1204(5), 1206(6)...
En l'absence de documents contemporains, on ne peut guère trancher, et ce n'est pas sur un critère aussi flottant qu'il est opportun de s'appuyer. D'ailleurs, dans le cadre d'une période où plusieurs abbés se sont succédés en peu de temps, Richer peut avoir été tenté de choisir celui qui portait le même prénom que le comte. Ce ne serait pas un cas unique chez les anciens «historiens».
Continuons toutefois à lire le «Dictionnaire des châteaux...»: «D'après Clauss, le comte Henri est cité dans la charge d'avoué depuis 1190 et il meurt en 1204.» Mais Clauss(7) n'en est pas à une erreur près dans ce qui touche aux comtes de Salm et à leurs anciennes possessions; il en a même accrédité d'énormes. Nous avons déjà vu que Henri II mourut, non pas en 1204, mais quarante ans plus tard.
Or Charles-Laurent Salch, se fondant sur la chronique de Richer qui place la construction du château sous Henri l'abbé et Henri le comte, déduit qu'elle eut lieu entre 1202 et 1204, dates présumées de l'entrée en charge du premier et du décès du second. Malheureusement, l'une est invérifiable et l'autre fausse.
Reprenons le «Dictionnaire des châteaux...»: «Certains auteurs(8) se référant à un acte plus récent datent, en contradiction avec Richer de Senones, le château de 1190 (Schaudel, p. 121).» Les chercheurs qui ont l'habitude d'étudier l'histoire des Salm reconnaissent en Schaudel(9) l'un des auteurs les plus sérieux sur la question; contredire Richer sur un fait dont il n'a pas été témoin direct n'est pas grave; c'est même parfois une preuve d'esprit critique. En fait, le document sur lequel se fonde Schaudel n'est pas un «acte plus récent», mais la copie, en plusieurs exemplaires, d'un acte de 1190. Celle que nous avons eue sous les yeux(10) a été réalisée sous l'abbé Dom Calmet en 1730. Il en existe d'autres. C'est d'autant moins un «acte plus récent» que, jusqu'à présent, aucun autre «acte» n'a été cité.
De quoi s'agit-il? Le comte Henri et l'abbé de Senones se sont livrés à un échange de terrains: le document vise à faire savoir «quod Ego h. Comes de Salmes, cum non haberem foenum manentibus in Castro de Salmes necessarium, apud abbatem Senoniensem et conventum obtinui quod pratum suum de plania pro meo prato quod habebam apud fontineis juxta villam situm(11), mihi commutarerunt nec est tacendum quod in cadem plania terram locowici cognomento madut, ipso defuncto, a praedicto abbata sub censu annuo III solidorum Tullensium adquisivi...» («que moi H[enri] comte de Salm, comme je n'avais pas le foin nécessaire aux habitants du château de Salm, j'ai obtenu de l'abbé de Senones(12) et du couvent qu'ils échangent avec moi leur pré de Plaine contre mon pré que j'avais à Fontenoy(13), situé près du château, et il ne faut pas tenir sous silence que j'ai acquis du susdit abbé au même Plaine la terre de Ludovic dit Madut, lui-même étant mort(14), sous le cens annuel de quatre sols de Houlois...»).
Ainsi donc, en 1190, le château était déjà construit et même habité, puisque ceux qui y vivaient manquaient de foin. Probablement la pose de la première pierre remonte-t-elle à 1189 au plus tard. En effet, cette année-là, Henri II accompagna Frédéric I° Barberousse à la Troisième Croisade; il est plausible qu'il ait fait construire -ou au moins commencer- le château avant son départ. On sait que la noyade de l'empereur en 1190 provoqua la dislocation de son armée; ses chevaliers rentrèrent chez eux, Henri de Salm comme les autres. Le problème du foin au château se posa à son retour.
Il faut observer que le terrain sur lequel se fit la construction n'appartenait pas au comte, mais à l'abbaye de Senones. Les moines ne semblent pas s'en être formalisés. II est vrai que lui et ses descendants payèrent à l'abbé, pour ce terrain, une redevance annuelle de deux sols strasbourgeois. On sait qu'elle fut payée régulièrement jusqu'en 1550 et qu'un arrêt du Grand Conseil du roi de France la supprima en 1689. Certains ont émis des doutes concernant cette redevance elle serait légendaire. Mais on voit mal le Grand Conseil du roi de France s'occuper de légendes...
Pourquoi avoir construit à cet endroit-là? II nous paraît aujourd'hui si isolé de tout qu'on en vient à oublier que, jadis, les routes importantes ne passaient pas au fond de la vallée. De son nid d'aigle, le comte de Salm pouvait surveiller les accès nord-est d'un pays sur lequel on le soupçonne d'avoir eu des visées et que, d'ailleurs, ses descendants finiront par s'approprier. II détenait par héritage une autre forteresse, Pierre-Percée(15), mais celle-ci se trouvait implantée hors du territoire relevant de l'abbaye de Senones. Après tout, puisqu'il était censé défendre les droits de celle-ci, la construction du château pouvait passer pour le fait d'un avoué consciencieux qui se donne les moyens de mieux protéger le domaine du monastère.

Une vie discrète

Nous n'avons pas, pour auréoler de prestige la forteresse de Salm, trouvé de document relatant ou signalant une attaque ou un siège. Nous ne pouvons pas offrir aux amateurs d'épopées le moindre coup de lance ni la moindre goutte d'huile bouillante. Nous n'affirmons pas pour autant qu'il ne s'y soit rien passé. Simplement, en attendant qu'un parchemin se mette à parler, les pierres se taisent(16)...
«Les peuples heureux n'ont pas d'histoire», dit-on; le château de Salm leur ressemble beaucoup. Son histoire, pour autant qu'on la connaisse, est celle des engagères(17) dont il a été l'objet; leur récit manque de panache. Et, pour ce qui est des modifications dans le nombre, la structure ou l'organisation des bâtiments, nous préférons ne pas nous lancer dans un domaine qui n'est pas le nôtre en plagiant les spécialistes.
Evoquons plutôt, parmi les habitants du château, le comte Henri VI qui succéda à son grand-père Henri II en 1244; Henri III, son père, étant mort en 1231.
Henri IV était endetté de façon chronique, surtout parce qu'il investissait beaucoup dans des projets que nous appellerions «industriels» et que l'évêque de Metz, Jacques de Lorraine, s'ingéniait à faire tourner court. Tantôt une saline près de Morhange, tantôt les forges de Framont, les établissements créés aux frais du comte furent rasés par ordre du prélat. Dans le second cas, c'est l'abbé de Senones qui avait porté plainte contre son avoué, dont il considérait qu'il avait empiété sur ses droits.
Henri IV avait donc besoin d'argent. C'est pourquoi, en 1258, il rendit à ce même évêque de Metz les deux châteaux de Salm et de Pierre-Percée, qu'il reçut alors en fief. Ajoutons que, après la mort de Jacques de Lorraine (1260), le comte et l'abbé Baudouin finirent par s'entendre et que les forges de Framont furent relevées en 1261.
Ces faits nous sont racontés par Richer de Senones(18) auquel, cette fois, on peut accorder plus de confiance, puisqu'il les a vécus. Toutefois, le portrait qu'il nous brosse de Henri IV mérite sans doute qu'on y apporte quelque retouche: était-il vraiment un personnage mauvais, cruel, à demi diabolique? Richer était un moine de l'abbaye de Senones, et ne manquait pas de motifs pour haïr le comte. Quelqu'un d'autre nous le présente comme un modèle de noblesse: le trouvère Jacques Brélex.
Car Salm, le château discret, a connu l'honneur d'être chanté, dans quelques vers d'une oeuvre pleine de vie et d'agréments, par ce trouvère qui y avait été accueilli: «le Tournoi de Chauvenci»(19). Le poème s'ouvre le 8 septembre 1285(20)
«...Enz et chastel le gentil comte
Henri, cui Diex destour de honte
Et doint de vie longe espasse
Car c'est cil qui les autres passe
De cortoisie et de largesce,
De franchise et de gentillesce;
Gentil proudome a en son cors,
Grand bien me fait quand je recors
De lui lez biens et lez honour,
Car j'aim de cuer lez bons signors...»(21).

On y voit les guetteurs «corner le jour». Jacques Brélex sort alors en forêt où il rencontre un chevalier alsacien(22) avec lequel il s'attarde longtemps. Dans une conversation qu'il retrace avec humour, il lui annonce le prochain tournoi qu'on organise à Chauvency et le décide à y aller. A cause de cet entretien prolongé (plus de cent quatre-vingts vers!), le trouvère arrive en retard au repas
«A Saumes m'en sui retornéz;
Ja fu li mangierz atornéz,
Les tables mises; li proudons
Sist au mangier qui mout est bons.»(23).
 On installe Brélex près du comte, qu'il fait bien rire en lui racontant sa conversation avec le chevalier alsacien. Après ce repas, le trouvère quitte le château pour poursuivre sa route, comblé de cadeaux par Henri IV de Salm. En quelques milliers de vers, il fera revivre sous nos yeux les fêtes joyeuses de Chauveney, joutes, danses et festins.
Du château de Salm et de son vieux seigneur, il ne sera plus question dans le reste de l'oeuvre. Mais, du moins, le texte de Jacques Brélex ressuscite pour nous la trompe des guetteurs qui salue le matin et le rire amusé du comte Henri, qui résonne entre les murailles(24)...

Une mort mystérieuse

Un peu partout, on lit que le château était déjà en ruines en 1622. On en trouve effectivement la preuve aux Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle(25).
Cela n'a pas empêché des esprits imaginatifs(26) d'en faire une victime de la sinistre guerre de Trente Ans, qui venait d'éclater. Le baron Seillère(6), bien qu'il fasse état des ruines de 1622, dit lui-même: «Puis vint la guerre de Trente Ans, après laquelle le château devait être en bien mauvais état; il fut sans doute incendié: j'ai eu trace d'un ancien tableau ayant appartenu autrefois au recteur des anabaptistes de Salm - représentant une princesse de Salm (?) avec sa fille, une enfant de douze ans, fuyant pendant le bombardement (?) du château - qui aurait pu me donner quelques éclaircissements à ce sujet s'il avait été retrouvé». On en doute, ou bien la scène représentée n'avait rien à voir avec Salm, ou bien elle n'était que le fruit de l'imagination de son auteur. Pendant la guerre de Trente Ans, la princesse de Salm, qui résidait parfois à Badonviller et surtout à Neuviller(27), n'aurait sûrement pas été se promener avec une fillette dans le château déjà ruiné, quand des bandes armées mettaient le pays à feu et à sang.
Relogue, dans sa «Notice de Senones»(28), prétend que le château subsista jusqu'en 1591. Nous pouvons affirmer que c'est faux.
En effet, il existe aux Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle un cahier intitulé «Ordonnance pour le faict des affaires de la Comté de Salm», en date du 20 mai 1564(29). II fait état d'une réclamation des habitants de StStail (aujourd'hui dans les Vosges): ceux-ci devaient chaque année une redevance en grains à leurs comtes «en leur chastel de Saulmes»; or les officiers seigneuriaux prétendaient maintenant leur faire porter ces grains à Badonviller, capitale du Comté, «pource quicelluy chastel est ruigné». II n'y a pas d'équivoque possible: en mai 1564, Salm était déjà une ruine.
Nous nous voyons donc bien obligés de contredire notre ami Arnold Kientzler(30) lorsqu'il prétend que, en 1598, Salm est abandonné «depuis longtemps à des fonctionnaires subalternes qui se contentent de (l'] occuper pacifiquement avec leurs valets». II s'agit là d'une affirmation dépourvue de tout fondement.
La persistance jusqu'au XVIII° siècle du «guet au château» dans la comptabilité seigneuriale ne constitue pas une objection. Au temps où le château pouvait encore jouer un rôle militaire, assurément, le guet sur ses remparts faisait partie des corvées exigées des villageois d'alentour, et les hommes que Jacques Brélex avait entendus sonner de la trompe étaient sans doute de ces paysans. Mais, quand la forteresse cessa d'être occupée, on ne considéra pas que ce droit seigneurial fût désormais sans objet et la corvée se transforma en redevance.
En 1589, «le Guet Dheu par Les habitans du ban de Plaine au Ch[aste]au de Salm [était] aborné par Ch(ac]un an a dix sept francs»(31).
En 1749, le même Ban de Plaine payait dix-sept livres et trois gros au titre du «Guet au Château»(32).
Quand et comment le château de Salm est-il mort? Marc Brignon situe sa fin vers 1550(33), date à laquelle les comtes cessèrent de payer à l'abbaye de Senones le cens pour le terrain(34). Mais on ne peut rien affirmer tant que la chance n'aura pas, à nouveau, fait tomber entre les mains d'un chercheur un document inédit.
On aime à supposer qu'un château est «mort debout», conquis par l'ennemi dans un tel assaut qu'on n'a pas pu le relever, ou bombardé par les Suédois, ou rasé par ordre du roi de France... Tous n'ont pas eu la chance de se voir octroyer ainsi une gloire posthume. Qu'en est-il de Salm? Nous penchons à croire qu'il a agonisé lentement, abandonné parce qu'il devenait inutile ou malcommode, à moins, qu'il n'ait été victime de la foudre ou d'un incendie accidentel, comme l'Ochsenstein. La tradition locale veut qu'on soit allé s'y fournir en pierres toutes taillées pour construire les métairies du hameau de Salm tout proche.
La végétation l'a envahi depuis longtemps. En 1755, Dom Pelletier en publia un dessin dans sa «Description de la Principauté de Salm»(3). Si on y voit des vestiges plus importants et plus élevés qu'aujourd'hui, il n'y manque pas d'arbres, dont un grand sapin qui surgit du donjon. Le même Dom Pelletier fait état, d'ailleurs, d'une bizarrerie qui montre bien à quel point il faut éviter de considérer comme très «scientifiques» nombre de publications anciennes: «Tous les Géograffes se trompent lorsqu'ils disent qu'il y avait la une ville; jamais il n'y en eut le terrain ne le permet pas». Il n'est pas seul à évoquer cette «ville» mythique de Salm. Fachot l'Aîné, dans son «Mémoire sur la Principauté de Salm», publié en 1784, écrit ceci: «La Martinière, dans son Dictionnaire géographique, parle de ce château et de la ville de Salm, située, selon lui, dans la plaine, en dessous de cette montagne. Plusieurs autres montagnes font également partie de la châtellinie de cette forteresse; mais nous n'avons aucune preuve en Lorraine de l'existence de cette ville prétendue, quoique nous la trouvions marquée dans plusieurs cartes de géographes mal informés».(35)
Le responsable de ce mythe pourrait être Daniel Speckel. La célèbre carte qu'il publia en 1576(36) ne s'arrête pas aux limites de l'Alsace. La frange bruchoise du pays que les Salm s'étaient approprié depuis deux ans déjà au détriment de l'abbé y figure aussi, de même que «Muße» (Moussey), un village du Val de Senones, et «V. frau Zum See» (N.-D. de La Maix), le fameux pèlerinage de la vallée de Celles(37), tous deux compris à l'époque dans le comté de Salm. Notre château y trône fièrement sur le sommet de sa montagne, avec le blason de ses maîtres -ce n'est pas forcément une raison pour admettre qu'il était encore entier à ce moment- et, bien plus bas, au pied de la pente, dans ce qui serait plutôt une petite plaine qu'une vallée, une agglomération, «Salm», est représentée par un symbole qui en ferait au moins un bon village. Or oh sait très bien que « Salm » au pied du château, n'était constitué que d'une poignée de «moitresses».
De là à imaginer une ville dominée par une forteresse, pour des gens qui n'avaient jamais visité le pays, il n'y avait qu'un pas, allègrement franchi. Il faut dire que, jusqu'au XVIII° siècle, on a copié Speckel sans complexes, quitte à comprendre sa carte de travers. Et, comme il avait été germanophone et avait écrit les noms romans du Comté de Salm à sa façon, on en a hâtivement conclu qu'on se trouvait là en présence du «vrai nom ancien» des villages salmois. II se trouve encore des gens pour affirmer que «Plaine» , par exemple, est une déformation de «Blen», alors que, en réalité, c'est le contraire; les textes anciens le prouvent. Mais nous sortons de notre propos...

Avec les excursionnistes du XVIII° siècle

Si vous êtes déjà montés au château de Salm, vous vous êtes peut-être arrêtés avec étonnement devant une inscription assez longue gravée sur une face verticale du rocher. Souvent les promeneurs éprouvent des difficultés à la déchiffrer. La voici donc: «En marque de souvenir, l'an 1779, le XV d'octobre, vinrent visiter ce roc et ancien vestige du château et maison de souche de Salm-Salm, le Sérénissimes descendans le prince Charles-Alexandre et Guillaume-Florentin de Salm-Salm (38), accompagné du Sérénissimes prince de Hohenlohe-Schillingsfürst, leur illustrissime allié, ayant à leur suite MM. François Brunon Hombourg, syndic du grand chapitre de la Cathédrale de Strasbourg; Pierre François Noël, intendant de la principauté de Salm-Salm, Bernard et Marc Antoine Chouard, frères, entrepreneur des forges de Framont.» En un autre endroit des ruines, cette visite a été commémorée par une inscription latine.
Que virent les illustres excursionnistes? Le château devait sensiblement ressembler au dessin publié par Dom Pelletier quatre ans plus tôt(38), et à la description faite cinq ans plus tard par Fachot l'Aîné. Celui-ci gravit la montagne le 15 septembre 1784, avec l'abbé Destournelles (alias Richoux), alors vicaire à La Broque. «On voit en avant de ce château une espèce de plate-forme ou donjon naturel, formé par les roches énormes de cette montagne. Ce donjon étoit défendu par un large fossé taillé dans le roc. On remarque encor les vestiges d'un pont-levis qui en défendoit l'entrée. Plus loin est le château, dont les bâtimens ne dévoient pas être étendus, à en juger par le peu de terrain de son emplacement. Un reste de tour moitié ronde, moitié quarrée, et dont les murailles ont dix pieds d'épaisseur, est ce que l'on peut voir de plus entier, le reste est absolument tombé. Le chemin qui conduit à ce château est tortueux et difficile, il est taillé dans le rocher à plusieurs endroits. J'ai cru remarquer les vestiges d'une petite tour qui en défendoit le passage. Cette tour étoit au pied de la montagne.
La situation de ce château est peut être l'endroit le plus désert et le plus sauvage que l'on puisse voir. De cette élévation, l'oeil ne discerne que de très hautes montagnes dépouillées d'arbres et dont la cime est hérissée de rochers énormes, à moitié suspendus sur de pauvres habitations qui sont au pied de ces montagnes menaçantes. Dans cette effrayante solitude, vous n'entendez que les cris plaintifs de quelques hiboux ou de quelques oiseaux de proie qui sont nichés dans les crevasses des rochers qui vous entourent, et qui sont l'azile ordinaire des uns et d'autres animaux sauvages dont ces montagnes sont remplies.
Quelques pauvres paysans des alentours, espérant trouver quelques thrésors dans les cavaux, font des fouilles au milieu des ruines de ce château. Pour les découvrir ils choisissent ordinairement la nuit pour leurs ténébreuses opérations. Enfin cette antique forteresse nous retrace sensiblement ces anciens châteaux ruinés, résidence ordinaire des fées, d'enchanteurs et d'autres esprits malfaisans, dont le Tasse et l'Arioste nous ont donné de si brillantes et de si effrayantes descriptions».
Nature effrayante et menaçante... Cris étranges d'oiseaux sinistres... Lieux désolés où l'heure des ténèbres appelle les misérables chercheurs de trésors... Monde fantastique d'esprits et de fées susceptibles de hanter les ruines... Tout cela annonce la sensibilité romantique et baigne déjà dans l'ambiance que nous offrent les lithographies du XIX° siècle.
Si Fachot l'Aîné est monté à Salm, c'est, comme il le dit lui-même, «pour en dessiner les ruines». Si son dessin correspondait à sa description, il permettait peut-être de pressentir ce qui ferait, au siècle suivant, le charme des oeuvres de Rothmuller ou Engelmann. Et nous regrettons de n'avoir jamais vu, jusqu'à présent, une représentation de Salm signée par l'un de ces artistes.

Marie Thérèse et Gérard Fischer, Les Vosges n°4 (1986)

Notes
1. Au Moyen Age, contrairement à une opinion répandue, il n'y avait pas de «princes» de Salm. Le premier à porter ce titre fut le rhingrave Philippe-Othon, à partir de 1623.
2. En gros, on peut dire que l'«avoué» -chargé d'une «avouerie»- était un laïc chargé de défendre les droits d'un seigneur ecclésiastique, soit par les armes, soit en justice.
3. Dom Ambroise Pelletier, bénédictin et curé de Senones, rédigea en 1755 une «Description de la Principauté de Salm». Une copie de cet ouvrage est conservée à la Bibliothèque Municipale de Saint-Dié sous la cote Ms 201.
4. Charles-Laurent Salch: «Dictionnaire des châteaux de l'Alsace médiévale» - Strasbourg 1976.
5. «Inventaire sommaire des Archives Départementales antérieures à 1790» rédigé par A. Philippe, archiviste des Vosges - Archives ecclésiastiques - Série H - 1925.
6. Baron Seillère: «Documents pour servir à l'histoire de la principauté de Salm et de la ville de Senones» - Paris 1898.
7. Clauss: «Historisch-topographisches Wörterbuch des Elsass» - Saverne 1895.
8. Parmi ces auteurs, citons Dom Augustin Calmet, abbé de Senones entre 1728 et 1757, avec son «Histoire de l'Abbaye de Senones» et sa «Notice de Lorraine». La même opinion est exprimée dans le «Département des Vosges», de Lepage et Charbon (Nancy 1845) - dont nous ne faisons mention qu'à titre documentaire, vu les erreurs et les contradictions qu'il multiplie au sujet du Pays de Salm -, et dans le livre, plus sérieux, du baron Seillère, déjà cité.
9. L. Schaudel: «Les comtes de Salm et l'abbaye de Senones aux XII° et XII°s» - 1919.
10. Archives Départementales des Vosges - Cartulaine II H5.
11. Cette expression, mal traduite, est à l'origine de l'information erronée citée par Clauss et le «Reichsland», selon laquelle il y aurait eu un château fort à Plaine.
12. C'est l'abbé Gérard.
13. Une autre copie place ce pré à Denoeuvre. La variante ne pose pas de gros problème, étant donné la situation des deux localités, surtout à l'époque.
14. C'est sans doute un cas de «mainmorte»: le seigneur, en l'occurence l'abbé, dispose des biens du sujet décédé sans héritier. Encore au XVIII° siècle, les gens de Plaine étaient «mainmortables».
15. Le château et le village de Pierre-Percée se trouvent actuellement en Meurthe-et-Moselle. La forteresse perdit son ancien nom de Langenstein après que la comtesse Agnès, au XII° siècle, y eut fait creuser un puits extraordinaire pour l'époque.
16. En 1784, Fachot l'Aîné y trouva «quelques fragments d'anciennes vaisselles de grès, une grande pierre quarrée percée à plusieurs endroits» dont l'usage ne lui était pas connu, mais aussi «quelques os de morts». Guerriers tombés? Plus prosaïquement, victimes d'un accident ou d'une agression? On lit encore ceci dans sa «Description de la Principauté de Salm»: «On conserve aussi à Framont chez Mss. les directeurs des forges plusieurs débris d'armures antiques trouvées dans ce château». Avaient-elles été réduites à l'état de « débris » par une bataille... ou par l'abandon et la rouille?
17. L'engagère est définie ainsi par le dictionnaire de Godefroy «engagement d'un immeuble qui retourne à son propriétaire après que ce dernier s'est libéré de la somme pour laquelle il a engagé le-dit immeuble».
18. Richer, bénédictin de Senones, prieur du Moniet, artiste, auteur de la chronique «Gesta Senoniensis Abbatiae», mourut vers 1266.
19. Nous reproduisons le texte du manuscrit de Mons, publié par M. Delbouille - Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et de Lettres de l'Université de Liège - Fascicule XLIX - 1932.
20. Pierre de la Condamine, «Salm en Vosges», Paris 1974, situe les faits en 1284; Arnold Kienzler, «Le château de Salm», dans «L'Essor» n° 90 - décembre 1975, précise « août 1284 ». C'est étonnant, car le texte est explicite. Nous le donnons ici en traduction: «Quand le Fils de la Vierge, celui qui sait et voit tous les biens, avait mille deux cents ans et quatre-vingts et cinq - je ne le devine pas mais le sais de vérité -, à la sainte Nativité de la Vierge, mère du roi puissant, huit jours après la fin d'août, je commençai à faire mon livre tout droit à Salm... » (v23-32). II s'agit donc bien du 8 septembre 1285. La date de 1284 n'entrerait pas dans le vers.
21. «... dans le château du noble comte Henri, que Dieu préserve du déshonneur et à qui il donne une longue durée de vie, car c'est celui qui surpasse les autres en courtoisie et en libéralité, en générosité et en noblesse; il a en son corps un noble gentilhomme, cela me fait grand bien quand je me rappelle ses biens et ses richesses, car j'aime de coeur les bons seigneurs» (v. 33-42).
22. Le chevalier, appelé «Conrad Warnier» n'était autre que Conrad Wernher de Hattstatt, Landvogt de Haute-Alsace. En juillet 1278, il avait conduit en Bohême un corps de troupe, formé d'une centaine d'hommes d'élite, pour combattre le roi Ottokar. C'est lui qui, vers 1284, brûla le château des Girsperg, sur le Staufenberg, près de Soultzbach. Sa rencontre avec Jacques Brélex est le sujet d'une miniature illustrant le manuscrit du «Tournoi de Chauvenci» conservé à Oxford.
23. «A Salm je m'en suis retourné; déjà le repas était apprêté, les tables mises; le gentilhomme était assis au repas qui est très bon». Dans le patois local, on dit encore «Saume» pour «Salm».
24. Cela n'empêche pas certains d'affirmer qu'aucun Salm n'a jamais habité le château.
25. Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle, B 9067.
26. Clauss, entre autres, et R. Stieve («Die Grafschaft Ober-Salm» 1895). Le «Reichsland», lui, attribue la destruction aux troupes du roi de France, après 1675! Dans le «Département des Vosges», on lit: «Le château fut ruiné sous le règne du duc Charles IV». c'est-à-dire entre 1624 et 1675. Quant à Curt Mündel (eh oui !), après avoir déclaré le château «Amtssitz der vorderen Grafschaft Salm», il affirme tranquillement: «gerstört in der Zeit von 1675-1690» («Führer durch die Vogesen» Edition de 1913). Tous ces messieurs auraient eu du mal à fournir des preuves.
27. La capitale de la «Terre de Salm en commun» était alors Badonviller, mais les princes séjournaient plus volontiers au château de Neuviller.
28. Relogue, « Notice de Senones, ci-devant principauté de SalmSalm, réunie présentement au département des Vosges. Par un voyageur ». - Ravensburg 1809.
29. Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle, B 9026.
30. Arnold Kientzler: «Le château de Salm - Quelques éléments d'histoire et d'iconographie», dans «L'Essor» n° 90 - Décembre 1975.
31. Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle, B 9055.
32. Archives Départementales des Vosges III Cl 2. Le Ban de Plaine était l'une des divisions administratives du Pays de Salm. Cf. Gérard et Marie-Thérèse Fischer: «L'ancien Ban de Plaine au fil du temps» - Obernai 1979.
33. II reste cependant très prudent. Voir son article «La fin du château de Salm», dans la Revue Lorraine Populaire, n° 56, février 1984.
34. A propos de ce cens, voir plus haut: «une naissance controversée».
35. De cette ville, Dom Calmet dit qu'«elle n'a peut-être jamais existé» («Notice de Lorraine»). On lit dans le «Département des Vosges»: «son existence est plus que problématique».
36. B.N.U. Strasbourg M 132952.
37. Sur l'histoire de ce site, voir «L'ancien pèlerinage de La Maix» G. et M.-Th. Fischer dans «Lac de la Maix - Vexaincourt» -Raon-l'Etape 1982.
38. On parle des «Salm-Salm» après le mariage de Nicolas-Léopold de Salm avec sa parente Dorothée de Salm, célébrée en 1719. Les deux personnages nommés dans l'inscription étaient des frères du prince régnant Louis-Charles-Othon (¦ 1778) à qui succéda Constantin-Alexandre, fils de Charles-Alexandre, sous la «Sérénissime Tutelle» de sa mère et de son oncle Guillaume-Florentin, évêque de Tournai. Au moment de sa visite aux ruines, ce dernier exerçait donc la corégence. L'inscription est signée «Franciscus Jaquel».
39. II faut toutefois observer que Dom Pelletier a dessiné le sommet de la montagne tout plat, alors que le rocher présente des variations de niveau.
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Les Neuenstein d'Alsace

La famille noble de Neuenstein, dont les armes étaient de sable à une roue à cinq raies d'or, possédait le château de Neuenstein dans le bailliage de Zwingen, près de Thierstein, dans l'ancien évêché de Bâle, et en prit le nom.
On trouve des membres de cette famille établis au XIV° siècle, à Mulhouse et à Soleure, comme vassaux de la maison d'Autriche dans le Sundgau et le Brisgau. Les maisons qu'ils possédaient à Mulhouse furent détruites, en 1355, par ordre du Magistrat. L'inimitié que Rodolphe portait à la ville de Bâle fut cause de la ruine de son château, en 1412.
Un autre Rodolphe, peut-être son fils, était Vogt de Ribeauvillé, en 1432. Valentin, fut investi, avec Jean et Rodolphe, ses frères, des fiefs mouvant d'Autriche: c'est lui qui fut chargé de conduire les troupes bâloises à l'armée de l'empereur devant Nuits, en Bourgogne.
En 1435, le junker Veltin von Nuwenstein eut à répondre du pillage d'une noce, près de Sundhoffen, opéré avec l'aide d'Antoine de Hohenstein. En 1493, il reçut de Sigismond d'Autriche des lettres d'investiture pour les fiefs devenus vacants à la mort du dernier rejeton mâle de la famille de Hungerstein.
Ces Neuenstein passent pour être la souche de la famille qui habitait la Souabe et l'Alsace inférieure. Au commencement du XVIII° siècle, elle s'est partagée en deux branches par les deux fils de François-Frédéric, seigneur de Rodeck mort à Molsheim, le 24 février 1765 et de Sophie-Catherine-Sybille de Gohr.

Philippe-Léopold-André, né en 1719, auteur de la branche aînée, fut capitaine au régiment d'Alsace, chevalier de Saint-Louis et directeur de la noblesse de l'Ortenau. Conseiller noble à Strasbourg, le 3 janvier 1746, il devint membre de la Chambre des XXI en 1759, de celle des XV en 1769, de celle des XIII en 1764, et fut élu stettmeister (le 341°) en remplacement de François-Charles Bock de Blaesheim, démissionnaire. Il fut dix-neuf fois en régence, jusqu'en 1790. Le 11 juillet 1785, il présida la députation du Magistrat qui alla complimenter, à l'hôtel des Maréchaux, les princes de Condé et de Bourbon, père et grand-père du duc d'Enghien. Il épousa Marie-Odile-Joséphine de Béroldingen de Gundelhard, morte le 12 avril 1807, d'une famille noble du Wurtemberg, et mourut le 2 juillet 1793. Son fils, Léopold-Joseph-André-Charles, né le 31 août 1768, fut noble au sénat de Strasbourg. Il s'unit à Sophie Walburge, comtesse de Linange-Neudenau, dont il eut un fils, Henri-Clément-Léopold, né le 13 novembre 1808, senior de la famille, qui habitait le château de Cappel-Rodeck (Bade) dans la jolie vallée de ce nom, où ses ancêtres avaient demeuré il y a déjà plus de quatre siècles.

Antoine-Henri-Frédéric, né en 1724, frère du stettmeister, auteur de la branche cadette, fut capitaine au régiment d'Alsace et chevalier de Saint-Louis. Il épousa, lé 22 janvier 1764, Marie-Anne de Gail (née en 1740, décédée en 1793), dont il eut un fils Frédéric-Antoine, conseiller noble en 1789, qui, au début des mauvais jours de la Révolution, quitta la France avec le fils du stettmeister pour aller prendre du service en Bavière.


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