Légendes du Pays de Dabo
J. Dillenschneider
La dame blanche du puits du Rocher de Dabo
Qui ne connaît Dabo, l'un des sites les plus attrayants de nos Basses-Vosges,
véritable joyau de ce pays montueux où le sapin est roi?
Du haut de son rocher légendaire, merveilleux belvédère
de la nature, qui n'a pas encore admiré le magnifique panorama de
Dabo et de ses pittoresques alentours? Ils étaient plus de 100.000
en 1971, à visiter ce haut-lieu d'histoire et de tourisme. C'est
aussi le pays des légendes, des rochers hantés recélant
souvent de mystérieux trésors, de comtesses enchantées,
de fées et d'énigmatiques dames blanches apparaissant la
nuit aux sources et fontaines ou errant dans les vallées et les
forêts solitaires, légendes se rattachant aussi aux croix
en forêt et à leur origine.
Le passé deux fois millénaire de l'ancien comté
de Dabo a passionné les historiens et a maintes fois été
évoqué; par contre les légendes et contes sont moins
connus. Le Rocher de Dabo et le pays qu'il domine font partie d'un monde
romantique, de poésie et de tradition. Au pied du "mont sacré",
au lieu -dit "Zimmerfeld", l'on peut faire, la nuit, d'étranges
rencontres de femmes ou de nonnes vêtues de blanc, déambulant
dans les ténèbres et les bois obscurs. Un jeune garçon
occupé à conduire des porcs à la glandée en
forêt, en a rencontré jadis trois en plein milieu du jour.
Elles lui faisaient signe de se rapprocher, mais pris de frayeur, il fit
aussitôt demi-tour et courut à la maison, le visage blanc
comme neige.
Voici une autre aventure nocturne arrivée autrefois à
deux Daboisiens et que nous contait un jour, il y a presque un demi-siècle,
une aïeule bien avancée en âge. C'était une nuit
au clair de lune, une nuit paisible, de rêve et de mystérieux
enchantement. La lune épandait sa douce clarté sur le moutonnement
sans fin des sapinières et sur le rocher altier et solitaire émergeant
des hautes cimes, ses gardiens millénaires tout autour.
De temps en temps, un frisson mystérieux passait par leurs branches
comme un chuchotement, ou un oiseau faisant entendre son hululement sinistre.
Nos deux Daboisiens, "Sabotmachers Jean-Baptiste" et "Martins Lenz"
(Florent) veillaient en cette nuit féérique à la garde
de leur bétail, sur les versants du Mont St-Léon. Rêvaient-ils
des mystérieuses femmes blanches du proche Zimmerfeld ou de la dame,
également tout de blanc vêtue, qui apparaît les nuits
de clair de lune à la fontaine du bourg (naguère placée
sous les fenêtres de l'ancienne école), se lavant et peignant
sa longue chevelure ondoyante?
Maintes fois leurs regards se dirigent vers le rocher légendaire
qui transparaît sous de légers voiles de brume et de pâle
clarté et dont ils voudraient sonder le secret. Tout à coup
leurs yeux s'écarquillent, leurs mains tremblent. La belle dame
blanche, qui hante leurs rêves, ne se tient-elle pas soudain là-haut,
au seuil du puits ancien creusé à l'ombre du rocher?
Silhouette diaphane, inondée de lune, mystérieuse, elle
fait signe de s'approcher. Timides, un peu hésitants devant l'inconnue,
ils obéissent. Elle leur montre un trésor caché au
fond du puits et les incite à l'en extraire. Muni d'une houe, Jean-Baptiste,
l'un des deux pâtres, se met aussitôt à l'ouvrage, besognant
fiévreusement, aidé de son compagnon. A la sueur de son front,
il s'évertue sans trêve. Et, à la suite de gros efforts,
les deux compagnons croient parvenir enfin à leur but et voir leurs
peines couronnées de succès. Mais, subitement, l'horloge
au clocher du village endormi, se met à sonner l'heure fatidique
des sortilèges et des fantômes. Florent en l'entendant, se
met à crier immédiatement:: Attention, Jean-Baptiste, l'horloge
sonne minuit". Hélas! c'est déjà trop tard ! ... Au
son de la cloche, le trésor lui échappe, tombe et disparaît
dans la profondeur mystérieuse du vieux puits.
Cette légende n'est-elle pas comme un symbole du bonheur terrestre
et de la Connaissance humaine? Nous nous échinons, nous éreintons
et nous débattons pour acquérir le bonheur capricieux, mais
au moment où nous croyons enfin le tenir, il nous échappe
soudain et s'éloigne souvent pour toujours.
Le trésor du château de Dabo
La légende situe des trésors au fond des sources, des puits,
au sein de certains rochers géants ou curieusement sculptés
et dans d'anciens châteaux forts et leurs souterrains. Il en était
de même dans le "burg" qui couronnait, durant des siècles,
le rocher de Dabo et dans ses hypothétiques souterrains: ils auraient
également recelé d'immenses trésors. Des revues parisiennes
se sont emparées de la légende, il y a plusieurs années,
et ont publié des articles à sensation, plus ou moins fantaisistes.
Il est vrai que la présence légendaire de quantités
fabuleuses d'or et d'argenterie, volées au maréchal Créqui,
au château des Linange-Dabo, servit de prétexte pour justifier
l'assaut donné au castel en mars 1677. Mais voyons ce qu'en dit
la légende.
Après l'incendie, en 1679, de ce manoir longtemps inexpugnable,
les habitants du pays prétendaient qu'un trésor était
enfoui sous une pierre angulaire du bâtiment (en réalité
il a été démantelé en novembre 1679 et rasé
en 1696). Les plus vigoureux parmi ces montagnards cherchèrent à
soulever cette grosse pierre au poids considérable et à découvrir
le magot. Mais leurs efforts furent vains. Or, un jour arrivèrent
au pays deux étrangers, qui réussirent à découvrir
le trésor et à s'en emparer. Ils le chargèrent sur
sept mulets (ou mules), tant il était important et l'emmenèrent
dans leur pays. En reconnaissance de l'aide que leur avait prêtée
un cultivateur du bourg, les deux inconnus lui firent cadeau de deux superbes
boeufs tels que l'on n'en avait jamais vus chez nous.
La naissance de la Zorn
Sur les flancs abrupts du Spitzberg et du Hengst, proches des sommets des
Basses Vosges, naissent la Zorn blanche et la Zorn jaune, les deux bras
de la rivière vosgienne dont le cours supérieur baigne le
pays de Dabo. Le nom de Zorn n'a rien à voir avec "colère"
(sa traduction en langue allemande). Primitivement le petit torrent se
nommait Sor, Sorne (en 713 par exemple), Ternone ensuite et aux siècles
suivants "Martelbach". La légende s'empara également de cette
dénomination et broda autour de son origine. Et voici ce qu'elle
nous dit:
C'était aux temps anciens, quand de puissants comtes et rudes
chevaliers résidaient encore dans leur château fort sur le
rocher de Dagsbourg. Ardents chasseurs, comme tous ces seigneurs, leur
grande passion et leur joie était la chasse, la poursuite infatigable
du gibier dans les épaisses forêts peuplées de sangliers,
de cerfs, de chevreuils, de loups. Parmi eux, le comte Eberhard, l'un des
plus passionnés du noble sport.
Ainsi, il part un beau matin, suivant son habitude, pour s'adonner
à son passe-temps favori, emporté par son noble coursier
et accompagné par les aboiements éperdus de sa meute. Il
s'élance par la porte, qui s'ouvre largement, éperonne son
cheval et galope allègrement par monts et par vaux à travers
forêts et prairies. Aujourd'hui, se dit-il, il me faut enfin le magnifique
cerf que j'ai traqué tant de fois déjà. Au terme d'une
bonne chevauchée, il découvre ses traces. Son ardeur redoublant,
il suit fiévreusement les empreintes du cervidé, mais en
vain; l'animal reste invisible, aussi loin qu'il s'aventure dans ses recherches.
Déjà le jour baisse sous la voûte des hautes cimes.
Et voilà que, brusquement, le cheval de notre chasseur infatigable
hésite, s'arrête court. Mais ce n'est pas le cerf, rien qu'un
chevreuil qui croise le chemin du comte et qui s'enfuit vers l'humble cabane
d'un pieux ermite vivant ici, dans la solitude inviolée des grands
bois. C'est là qu'il cherche refuge. D'un regard suppliant la pauvre
bête semble implorer l'ermite et demander sa protection.
S'adressant au chasseur, celui-ci dit: "O noble seigneur, épargnez
la pauvre bête, cessez votre poursuite, il y a tant de gibier plus
beau et plus précieux dans vos vastes forêts". Mais l'impitoyable
chasseur a déjà levé l'arc, ajusté la flèche
et sans hésitation tire et tue. Sa flèche pénètre
dans le coeur du doux chevreuil. Le sang jaillit, rouge et chaud, de la
blessure béante et arrose le sol, Mais, ô miracle! A l'endroit
que le sang innocent rougit, on voit soudain sourdre de terre de l'eau
limpide, cristalline. La source à vue d'oeil s'enfle tant qu'elle
forme bientôt un ruisseau. Muet à la vue de ce spectacle et
stupéfait, le sauvage chasseur se retire, disparaît et expire
comme sa victime, le jour même.
Par contre, le clair ruisseau -la Zorn- qui jaillit ici de terre, coule
et coule depuis et continue sa course vagabonde, nuit et jour, sans trêve.
Il rappelle le crime du comte en colère, chasseur inexorable, crime
qui est à l'origine de la Zorn, rapide, tumultueuse.
Cette légende s'apparente à celle de la "Chasse fantôme"
de Dabo, mieux connue et déjà publiée par Garnier
et Froehlich en 1887 et plus complète. C'est le comte Hugues le
Rouquin (Hugo der Rote) qui d'après cette légende, tue le
chevreuil et l'ermite du rocher du Hohwalsch (près de Walscheid).
Maudit par ce saint personnage avant de mourir, le comte ne trouvera
plus de repos et de paix de toute éternité et devra poursuivre
à jamais un gibier inaccessible. Cette version n'est peut-être
qu'une transposition dans le cadre local, typiquement vosgien, de la légende
d'Odin ou Wotan, le dieu germanique et nordique.
J. Dillenschneider, Les Vosges, n°3 (1975)
En suivant la Guerre des Paysans" en Alsace
Les événements de 1525 dans les forêts vosgiennes
Paul Keller
L'année 1525 a été marquée par l'un des
plus puissants mouvements sociaux qu'ait connus l'Europe centrale. Une
des premières régions touchées par le vaste soulèvement
paysan fut la Souabe. Presqu'en même temps, en plusieurs points de
l'Alsace, des rassemblements de gens des campagnes, mais aussi des villes,
se sont formés. Ils réclamaient, avec la liberté religieuse,
l'abolition des privilèges et la suppression de toutes sortes d'abus.
On s'en prit d'abord et surtout aux couvents dont plusieurs subirent de
gros dégâts.
A l'occasion du 450° anniversaire de ces événements
qui ont pris, comme on sait, une fin tragique et qui ont retenti longtemps
dans l'âme populaire, ne cessant d'exciter une profonde curiosité,
diverses études ont paru en des annuaires et bulletins de Sociétés
savantes d'Alsace, par exemple à Colmar(1),
à Molsheim(2), à Soultz-sous-Forêts,
- sans parler des articles parus dans les journaux. La Société
d'histoire de Saverne prit l'initiative de la publication d'un important
recueil(3) comprenant une quinzaine
d'études qui concernent l'ensemble de l'Alsace ainsi que les contrées
limitrophes: la Lorraine, le pays de la Sarre moyenne, et le Palatinat.
A la lumière de cet ouvrage nous allons rappeler pour les lecteurs
de la revue «Les Vosges», la part prise par nos forêts
vosgiennes aux événements de mai 1525. Le soulèvement
qui agitait violemment l'Alsace touchait ces étendues ou hauteurs
boisées, les traversait et tendait à gagner la Lorraine.
Ces forêts n'ont pas constitué des barrières infranchissables;
elles ont abrité des insurgés et ont de diverses façons
participé aux luttes. Parmi les documents utilisés figure
la chronique de Nicolas Volcyr, l'historiographe du duc de Lorraine qui
l'a accompagné dans cette terrible campagne-éclair.
La région située au nord des Vosges savernoises, les bois
du pays de Bitche et ceux qui s'étendent de là vers la Sarre
au nord de Sarrebourg, n'ont pas été visités par cette
armée qui, venue de Nancy, Vic, Dieuze, passa directement par Sarrebourg
au pays de Saverne(4). La contrée
des Vosges du Nord est simplement évoquée dans le récit
de Volcyr en des messages qui parvenaient à Vic au camp du duc;
nouvelles relatives d'une part à l'émeute des sujets de la
seigneurie de Bitche et des territoires voisins(5),
et d'autre part aux événements qui se déroulaient
au sud de Sarreguemines où quelques milliers de personnes, venus
d'Alsace et des pays lorrains germanophones, s'étaient rassemblés
dans l'abbaye de Herbitzheim et aux alentours. C'est au cours d'une mission
d'exploration de ces lieux que Hans Brubach, capitaine ducal de Sarreguemines,
fut fait prisonnier et emmené quelques jours plus tard par Diemeringen
et Graufthal à Saverne, devenue le principal centre de la résistance
paysanne.
Et dans la même ville de Vic, d'autres nouvelles parvenaient
au duc Antoine grâce aux envoyés de la Régence autrichienne
d'Ensisheim en Haute Alsace: elles le renseignaient sur ce qui se passait
dans les Vosges méridionales. Les paysans y tenaient quelques passages:
les cavaliers dont les émissaires impériaux venaient demander
l'appui, auraient dû prendre un «chemin sûr, entre les
montagnes, afin d'éviter les dangers» que constituaient les
insurgés installés ici et là. Elles faisaient état
de ce qui était arrivé au couvent des Antonins d'Issenheim
près Guebwiller(6) et annonçaient
une marche en direction de Remiremont et d'Epinal.
Mais revenons à Saverne. Le samedi 14 mai 1525, la cité
a ouvert ses portes aux troupes paysannes qui y avaient convergé
de trois ou quatre côtés. Le château du Haut-Barr, si
bien situé pour observer les mouvements de troupes dans un vaste
secteur et capable de jouer un rôle dans les combats, a refusé
l'entrée aux chefs des paysans; il l'accorda par contre aux cavaliers
lorrains commandés par Jean, comte de Salm ès Vosges et Jacques
de Harraucourt, préposé au bailliage ducal dit d'Allemagne.
Le gros de l'armée lorraine atteignit et dépassa Einhartshausen
(l'actuelle ville de Phalsbourg); puis elle s'avança -cavalerie,
lansquenets et autres fantassins, artillerie- à travers les bois
vers le pays de Saverne. Divers obstacles furent assez rapidement surmontés.
Ces milliers de soldats qui suivaient les éclaireurs et l'avant-garde
ont emprunté divers chemins pour descendre dans la plaine, entre
autres un chemin vers l'abbaye et le village de Saint-Jean.
Après Lupstein et Saverne(7)
où périrent d'innombrables paysans, l'armée prit la
route de Marmoutier(8) - Wasselonne
- Molsheim(9) pour se diriger vers Saint-Hippolyte
qui était une possession lorraine, tout comme le pays de Sainte-Croix-aux-Mines.
A l'entrée du Val de Villé une nouvelle bataille fut livrée:
elle eut lieu le samedi de cette même semaine sanglante, tard le
soir et jusque dans la nuit, à la lueur des incendies de Scherwiller(10).
Puis, au lieu de poursuivre la route vers la Haute-Alsace, comme le
demandaient quelques seigneurs, Antoine prit le parti de rejoindre Nancy
par le Val de Villé et le col de Saales. La forêt vosgienne
voyait passer l'interminable file d'hommes, de chevaux, de bagages, de
canons et munitions, de prisonniers et de butin ... A Villé même,
on était frappé de ne trouver à la messe du dimanche
que femmes et enfants: les hommes s'étaient retirés dans
les montagnes avec le bétail. La traversée des hautes vallées
présentait de grosses difficultés et de nombreux obstacles.
A l'entrée des bois de Saales les abattis d'arbres gênaient
la progression. Sans l'aide des lansquenets, l'artillerie et les munitions
n'auraient pu passer. Des insurgés s'en prenaient aux bagages que
l'arrière-garde était obligée de leur disputer. Afin
d'éviter ces mêmes inconvénients sur le versant occidental
des Vosges, le duc demanda au responsable du pays de Saint-Dié de
lui envoyer quelques centaines d'hommes pour la protection du passage.
L'armée gagna Moyenmoutier et Raon-l'Etape, puis Saint-Nicolas de
Port. Voici quelques données, rappelées à l'occasion
de cette publication,dont elles sont extraites.
Paul Keller, Les Vosges, n°4 (1976)
1.- Dans l'Annuaire
1975-1976 de la Soc. d'Hist. et d'Archéol. de Colmar, l'étude
de G. Bischoff: Colmar et la crise révolutionnaire de 1524-1525,
p. 43-54.
2.-Dans l'Annuaire 1974 de la
Soc. d'Histoire de Molsheim et Environs l'étude de M. Francis Rapp,
«La Guerre des paysans à Dorlisheim» (p. 51-60). L'auteur
a publié, en même temps, dans les «Recherches Germaniques»
(Strasbourg), no 4 (1974) p. 135-156 «Les paysans de la vallée
du Rhin et le problème de l'autorité civile».
3.- Le recueil est intitulé
«La Guerre des paysans en Alsace ». Publication remarquable,
essentielle, due aux efforts de toute une équipe d'historiens spécialisés:
MM. Philippe Dollinger et Francis Rapp pour des aspects généraux
de la guerre des paysans, Jean Rott pour la Ville de Strasbourg et son
territoire, J.-L. Vonau pour l'Outre-Forêt, l'abbé Burg pour
la région de Haguenau, Fr. Eyer pour le comté de Hanau-Lichtenberg,
Marcel Thomann pour le pays de Marmoutier, A. Wollbrett pour Saverne et
ses environs, J. Michel Boehler pour la contrée étalée
au pied du Mont Sainte-Odile, Mme L. Baillet pour Sélestat et Colmar,
M. Georges Bischoff pour la Haute-Alsace. D'autres chapitres traitent du
vignoble entre Marlenheim et Ribeauvillé, de la bataille de Scherwiller-Châtenois,
de Joselmann de Rosheim, de la campagne du duc de Lorraine, du rachat de
paysans prisonniers, des fameux Douze Articles, charte de la paysannerie
révoltée. Divers documents complètent ces riches contributions
à l'histoire d'une période mouvementée, animée
par des revendications à la fois religieuses et sociales. De nombreuses
gravures d'époque rendent cette publication particulièrement
intéressante.(144 pages grand format, abondamment illustrées
de gravures d'époque et munies de cartes). Prix 50 F. (Société
d'Histoire, 63, Rue Neuve, 67700 Saverne ; C.C.P. : 42 42 Strasbourg)
4.- Sur les aspects de l'intervention
armée lorraine, voir dans le recueil cité dans la note 3,
les pages 106-110.
5.- Sur les troupes paysannes
de Sturzelbronn, Herbitzheim, etc., voir les pages de Fr. Eyer, J.L. Vonau,
C. Ulrich, A. Wollbrett dans le recueil.
6.- Voir dans le recueil l'article
de G. Bischoff, à la page 112.
7.- Sur les événements
de Saverne et Lupstein, p. 56-65.
8.- Voir le chapitre «Pauvres
gens et seigneurs à Marmoutier», p. 67-79.
9.- Voir le chapitre «De
Wasselonne à Ribeauvillé», p. 82-86.
10.-Sur la bataille de Scherwiller
et le retour par le Val de Villé et le col de Saales, voir pages
89-92 du recueil.
La Décapole alsacienne
P.-E. Tuefferd
Revue d'Alsace (1877)
Bref historique*
Avant et pendant la domination romaine, l'Alsace faisait partie de la Gaule,
qui s'étendait alors beaucoup plus loin qu'aujourd'hui, puisqu'elle
avait pour limite le Rhin.
Ses habitants n'étaient point de race germanique, mais celtique;
ils appartenaient à trois peuples gaulois: les Rauraques, les Séquaniens
et les Médiomatriciens. Les premiers, qui occupaient le Jura, et
les seconds, qui tenaient la Franche-Comté, s'étaient établis
dans toute la Haute-Alsace; les troisièmes, dont la capitale était
Divodurum
(Metz), possédaient la Basse-Alsace, dont ils furent chassés
ensuite par les Triboques, peuplade germaine venue de la rive droite du
Rhin. Le territoire des Rauraques et des Séquaniens faisait partie
de la Gaule que César appelle Celtique, et celui des Médiomatriciens
appartenait à la Gaule Belgique. Plus tard, la Haute-Alsace
fut emprise dans la Gaule lyonnaise, et la Basse-Alsace dans la Germanie
supérieure.
Ainsi, sauf l'intrusion d'une tribu alémane et l'occupation
temporaire de la Haute-Alsace par le germain qui en fut chassé par
César, l'Alsace était complétement celtique, et par
son sol et par ses habitants. Ce n'est que plus tard, par suite des migrations
incessantes des peuples germains de la rive droite du Rhin sur sa rive
gauche, que des éléments alémaniques s'infiltrèrent
peu à peu dans les moeurs, le langage et même la race des
habitants de cette province, et finirent par devenir prépondérants.
Envahie et ravagée sans cesse par les Barbares, à partir
de la seconde moitié du III° siècle, l'Alsace tomba d'abord
au pouvoir des Alémans, et, sur la fin du V° siècle,
elle devint un des trophées de la victoire que Clovis remporta sur
eux à Tolbiac.
A la mort de Clovis, ses Etats furent partagés en trois royaumes
et l'Alsace échut à celui d'Austrasie, dont Metz était
la capitale. Lors d'un nouveau partage qui eut lieu entre les petits fils
de Charlemagne, cette contrée fut annexée par le traité
de Verdun (843) au royaume de Lorraine, donné à Lothaire.
Le fils de celui-ci, Lothaire II, étant mort, ses Etats furent partagés
par Charles-le-Chauve et Louis (870); ce dernier, qui eut notamment l'Alsace,
fut surnommé le Germanique, non parce qu'il était allemand
de naissance (car il appartenait à la race française des
Carlovingiens), mais parce qu'il avait eu dans son lot la Germanie. Dès
lors l'Alsace fut détachée de la France. Sous les successeurs
de Charles le-Chauve et de Louis-le-Germanique, la possession de la Lorraine
et de l'Alsace occasionna plusieurs guerres, auxquelles l'empereur Henri
l'Oiseleur mit un terme en réunissant ces deux pays à l'Empire
germanique (925).
De ce qui précède il résulte: que l'Alsace, de
même que la Lorraine, n'a pas été conquise par l'Allemagne;
qu'elle ne s'est pas donnée à celle-ci; que c'est à
la suite d'un partage qu'elle a été enlevée à
la France, et que c'est pour avoir été française et
avoir fait partie de l'Empire de Charlemagne qu'elle fut annexée
à l'Allemagne. Elle en releva jusqu'en 1648, époque à
laquelle Louis XIV la rendit à la France, la rattacha au tronc auquel
elle avait primitivement appartenu; elle rentra alors dans le giron maternel
et redevint ce qu'elle avait été sous les Celtes, les Romains,
les Mérovingiens et les Carolingiens, une partie intégrante
de la France.
L'immédiateté
C'est pendant la période germanique, c'est à dire de 870
à 1648, que les principales villes de l'Alsace reçurent,
comme nous allons le voir, d'abord le titre et la Constitution de villes
impériales, ensuite de villes libres impériales.
L'Alsace releva toujours directement, immédiatement,
de l'Empire germanique, comme précédemment elle avait relevé
de la monarchie mérovingienne et carlovingienne; en un mot, entre
cette province et les empereurs il n'y avait point de souverain intermédiaire.
Il en fut de même pour ses villes. Il est vrai que les empereurs
aliénèrent successivement la juridiction et quelques-uns
de leurs droits sur certaines villes et contrées de l'Alsace à
quelques grands barons qui en devinrent les seigneurs; mais les empereurs
eurent soin de s'en réserver le domaine direct, c'est-à-dire
la suzeraineté (Summum imperium). Dès lors, l'immédiateté
n'appartint plus qu'aux villes et pays qui n'avaient pas été
aliénés par les empereurs et qui ne formèrent point
l'apanage d'autres justiciers que le souverain lui-même. Ces villes,
n'obéissant à aucune autre juridiction que celle qu'y exerçait
le délégué de l'empereur (Vogt), prirent le
titre de villes impériales.
Ce Vogt exerçait au nom de l'empereur la juridiction criminelle,
levait les contributions publiques, faisait respecter les droits de l'Empire
et de l'empereur, et présidait les magistratures locales, qui avaient
dans leurs attributions la police et l'administration de la ville. Mais
la plupart de ces villes s'affranchirent de la juridiction des prévôts
impériaux, soit en vertu de l'octroi qui leur en fut fait par les
empereurs, soit parce qu'elles achetèrent ces charges, soit par
suite de conventions ou par prescription. Dans les villes où cet
office subsista, ce ne fut plus que nominativement, l'autorité qui
y était primitivement attachée ayant peu à peu disparu;
les matières criminelles, dont connurent le plus longtemps les officiers
impériaux, finirent aussi par passer entre les mains des magistratures
locales.
C'est ainsi qu'à l'immédiateté des villes
impériales finit par se joindre la liberté, et qu'elles
purent prendre le titre de villes libres impériales. D'autres
immunités, telles que le droit de battre monnaie, d'élire
leurs magistrats et leurs prévôts, d'accorder asile, d'exercer
la haute justice, etc... vinrent successivement augmenter cette indépendance,
sans néanmoins rompre le lien de suprême seigneurie
que l'Empire et les empereurs continuèrent à y exercer, et
qu'ils transmirent au roi de France par le traité de Munster en 1648.
Toutes les villes impériales de l'Alsace ne jouissaient pas au
même degré de ces priviléges et immunités; ce
qui était commun à la plupart, c'était de s'administrer
elles-mêmes, d'avoir une milice, de contracter des alliances, d'entretenir
des ambassadeurs, de siéger aux Diètes de l'Empire, de s'imposer
des contributions et de rendre la justice.
Il y avait en Alsace quatorze villes impériales immédiates,
qui jouissaient plus ou moins des droits et libertés que nous venons
d'énumérer; c'étaient: Mulhouse, Colmar, Munster,
Kaysersberg, Türckheim, Schlestadt, Obernai, Rosheim, Strasbourg,
Haguenau, Seltz, Wissembourg, Landau et Hagenbach(1).
Quatre de ces villes, Mulhouse, Strasbourg, Seltz et Hagenbach, ne firent
point partie de la Décapole alsacienne, dont le siège était
à Haguenau. A la Diète tenue à Essling, en 1486, les
députés des villes de Strasbourg, Haguenau et Colmar siégèrent
dans le banc des villes libres du Saint-Empire.
Cependant les villes impériales d'Alsace, à l'exception
de Strasbourg, n'étaient pas assez puissantes par elles-mêmes
pour résister aux attaques et aux entreprises des seigneurs voisins;
aussi les empereurs leur donnèrent-ils un défenseur commun
dans la personne d'un préfet provincial (Landvogt) et les
engagèrent à se fédérer entre elles. Telle
fut l'origine de la Décapole.
Les villes d'Alsace avaient déjà appris, au milieu du
XIII° siècle, à connaître les bienfaits de l'association,
en participant à la fameuse ligue du Rhin, composée
de plus de soixante villes situées sur les deux rives de ce fleuve.
Cette confédération avait pour but de faire la guerre aux
perturbateurs du repos public, d'abolir les péages nouveaux et injustes
que les nobles avaient établis de toutes parts, de rendre libres
les routes et la navigation du Rhin, ainsi que les transactions commerciales.
Les expéditions militaires ne pouvaient être décidées
que par les villes et non par les nobles; la ligue protégeait aussi
bien le noble que le plébéien, le bourgeois que le paysan,
le clerc que le laïque, le juif que le chrétien.
C'est en 1338, à la Diète de Francfort et sur l'invitation
de l'empereur, que Colmar, Haguenau, Schlestadt, Obernai, Mulhouse, Kaysersberg,
Munster et Türckheim se fédérèrent entre elles
pour se protéger réciproquement.
Le 22 mai 1343, Colmar, Strasbourg, Haguenau, Schlestadt, Obernai,
Rosheim, Mulhouse, Türckheim et Munster conclurent un traité
d'alliance avec l'évêque de Strasbourg et les comtes d'Oetingen,
landgraves de la Basse-Alsace, pour assurer la paix de la province (Landfrieden)
depuis un mille au-dessus de Mulhouse jusqu'à Seltz, sur la rive
gauche du Rhin, et depuis la Kintzig jusqu'à l'Oss, sur la rive
droite. Cette alliance, faite en dehors de l'autorité de l'empereur,
prit le nom de Combourgeoisie ou de Landrettung. Elle avait
pour but d'assurer la tranquillité du pays, la sécurité
des personnes laïques et ecclésiastiques, chrétiennes
ou juives, de protéger les propriétés contre les pillages
et déprédations des bandes armées qui parcouraient
la province, et de rendre libres le commerce et la navigation. Elle fut
conclue pour deux années et renouvelée en 1345 et 1347. Dans
l'acte de 1345, signé à Schlestadt le 3 mars, et qui devait
durer cinq années consécutives, figurent, non seulement les
parties contractantes du traité de 1343, mais encore: Henri, abbé
de Murbach, pour les possessions de son abbaye; Jeanne de Montbéliard,
comtesse de Kotzenellenbogen, pour ce qu'elle possédait dans la
principauté de Montbéliard; Ulric Thiébaut d'Azuel,
bailli de la duchesse d'Autriche, pour le Sundgau; Pierre de Bollwiller,
landvogt de la Haute-Alsace, pour les possessions des ducs d'Autriche,
et Hanneman de Haus, bailli d'Ensisheim, pour les mêmes ducs. Ce
nouveau traité d'alliance comprenait toute l'Alsace et l'Ortenau.
La ligue des dix villes impériales d'Alsace fut constituée
définitivement en vertu du diplôme de l'empereur Charles IV,
daté de Ratisbonne le 28 août 1354. Ce monarque, trop faible
et trop éloigné de l'Alsace pour la défendre, engagea
lui-même les villes de Haguenau, Wissembourg, Schlestadt, Obernai,
Rosheim, Mulhouse, Kaysersberg, Türckheim et Munster, à s'unir
étroitement entre elles; il leur prescrivit les conditions suivant
lesquelles leur alliance devait avoir lieu, et mit à leur tête
un préfet ou avoué impérial.
L'acte constitutif de 1354
C'est pour obéir aux ordres de l'empereur que fut rédigé,
le 23 septembre, l'acte constitutif de cette ligue, dont l'original se
trouve dans les archives de la ville de Colmar. En voici la traduction:
«I. Si l'une des villes a des difficultés avec un seigneur,
avec une autre ville, avec des villages ou des particuliers, elle en donnera
avis au grand bailli (Landvogt), et, de concert avec lui, elle fixera
un jour à la partie adverse pour s'expliquer sur le conflit; en
même temps, elle invitera ses confédérés à
réunir leurs députés le même jour et au même
lieu, pour les faire intervenir aux débats et faire connaître
aux adversaires qu'ils font cause commune avec les plaignants. Si la partie
assignée refuse de comparaître, les villes viendront en aide
aux premiers dans la mesure que le Landvogt décidera.
«II. Si dans une des villes un soulèvement réussit
à renverser les représentants légitimes de l'Empire
ou de la commune, ou à les désarmer et à s'en rendre
maître, dès que la nouvelle en parviendra à ses confédérés,
ils réuniront toutes leurs forces pour prêter secours à
leurs alliés, et ne se retireront qu'après avoir rétabli
l'ordre, et lorsque, d'après le jugement du Landvogt et des
villes, le dommage causé aura été réparé.
«III. S'il surgit des difficultés entre les villes de
la ligue, celles-ci se réuniront devant le Landvogt et régleront
l'affaire conformément au droit et à la coutume qui leur
est propre.
«IV. Si la ville qui a donné lieu au conflit ne comparaît
pas, la ville plaignante lui fixera un jour à Schlestadt, ainsi
qu'aux autres confédérés, devant le Landvogt,
qu'elle aura d'abord prévenu; et, après avoir ouï la
plainte et la défense, celui ci, de concert avec les députés
de villes, prononcera son jugement auquel les parties devront se soumettre;
et à l'exécution duquel la ligue tiendra la main.
«V. Si, à l'expiration du traité, les villes sont
engagées dans une guerre entreprise à la suite d'une résolution
commune, pour obtenir la réparation d'un dommage, cette guerre devra
être continuée jusqu'à ce que son but soit atteint.
Par contre, la ligue n'aura pas à intervenir dans une affaire particulière
antérieure au traité.
«VI. Si, dans une des villes alliées, un bourgeois trame
quelque chose contre le Magistrat, le Conseil ou la communauté,
on se bornera d'abord à le bannir de ta ville et de sa banlieue,
mais, en même temps, la ville lésée convoquera la ville,
au su du Landvogt, et les confédérés prononceront
contre le coupable telle peine que de raison; et pendant tout le temps
qu'elle aura déterminé, aucune ville ne pourra le recevoir
bourgeois ou lui accorder la résidence dans ses murs. Si au contraire
on reconnaît que la plainte n'est pas fondée, la ligue veillera
à ce qu'il soit rétabli dans ses droits.
«VII. L'alliance doit garantir aux villes en général,
comme à chacune en particulier, ainsi qu'à tous leurs habitants
nobles et roturiers, les droits, franchises et bonnes coutumes dont ils
sont en possession; les confédérés sont tenus d'agir
contre tous ceux qui y porteront atteinte.
«VIII. Au nom de l'obéissance qu'ils doivent à
l'Empire, tous les habitants des villes alliées sont obligés
de prêter serment à la ligue dès qu'ils en auront été
requis par le Landvogt, le Magistrat et le Conseil de leurs villes
respectives. Si dans le courant du mois, ils ne se soumettent pas à
cette formalité, ils seront bannis, et chez aucun autre confédéré
ils ne pourront être admis aux droits de bourgeoisie, ou prétendre
à une assistance quelconque.
«IX. La paix provinciale ressortissant actuellement de l'Empire,
l'alliance n'y portera pas atteinte; et de même défense est
faite aux Quindecemvirs que Charles IV a préposés
à la paix publique, comme aussi aux seigneurs et aux villes qui
en font partie, de rien
tenter contre les cités de la Décapole relativement à
leur ligue.
«X. Sous la réserve des droits de juridiction et de souveraineté
de l'Empire, le traité sera valable pour toute la durée de
la vie de Charles IV, et pendant un an après sa mort. Toutefois
l'empereur aura en tout temps le droit de rompre l'alliance aussi bien
que la paix provinciale.
«XI. Si l'une des villes refuse son adhésion au présent
traité, elle ne pourra réclamer le bénéfice
de l'assistance commune; mais son abstention ne suspendra pas les effets
du traité pour les autres villes confédérées.»
Tel est la teneur de l'acte constitutif de cette fédération,
dont Haguenau était le chef-lieu et la résidence du Landvogt
impérial, dont Colmar était le dépôt des archives,
et dont Schlestadt était le lieu ordinaire où s'assemblaient
les députés. Cette confédération, comme nous
le verrons, fut renouvelée à plusieurs reprises, et le nombre
des villes qui lui appartenaient varia quelquefois; mais il en resta définitivement
dix, d'où lui est venue le nom de Décapole.
Le fonctionnement de l'alliance
Cette fédération étant expirée après
la mort de l'empereur Charles IV en 1378, il s'en forma l'année
suivante, 14 août 1379, une nouvelle pour cinq ans entre Haguenau,
Colmar, Schlestadt, Wissembourg, Mulhouse, Obernai, Rosheim et Seltz. Ce
traité avait pour but de protéger la liberté des parties
contractantes qui, désirant rester unies à l'Empire, ne voulaient
pas s'en laisser distraire, ou être inféodées ou engagées
à un autre maître. S'il arrivait que des entreprises fussent
tentées contre l'une ou l'autre, contrairement au droit commun de
l'Empire, par des seigneurs ou hommes d'armes isolés ou confédérés,
les villes se devront une protection solidaire. Elles décidèrent
que, pour l'exécution du traité, Colmar et Haguenau éliront
chacune deux députés, et les autres villes chacune un; en
tout neuf membres qui se réuniront sous la présidence de
l'un d'eux, toutes les fois que ce sera nécessaire, pour prendre
les mesures propres à obtenir réparation des entreprises
qui pourraient être faites contre leur indépendance.
L'assemblée des délégués prononcera sur
les démêlés qui pourraient surgir entre les villes
fédérées, réglera le contingent en hommes ou
en argent à fournir par chacune d'elles, et statuera sur l'admission
d'autres villes à l'alliance. La présidence de cette commission
alternait chaque trimestre entre les neuf membres qui la composaient; celui
qui présidait s'appelait Obmann.
En 1381, sans rompre cette alliance, Haguenau et Wissembourg entrèrent
dans une semblable confédération avec Spire, Worms et Francfort,
ce que firent aussi, en 1389, Seltz, Schlestadt et Obernai.
Un nouveau pacte d'alliance eut lieu en 1408 entre l'empereur Robert,
en qualité d'électeur palatin, son fils Louis, alors Landvogt
d'Alsace, la ville de Strasbourg et onze villes impériales de la
province; il ne devait primitivement durer que quinze ans, mais l'empereur
Sigismond le déclara perpétuel en 1414.
Dans plusieurs circonstances critiques, Mulhouse ayant vainement appelé
à son secours la confédération des villes impériales
d'Alsace, finit par s'en détacher et par former en 1466 avec les
Suisses une alliance qui fut renouvelée et déclarée
perpétuelle en 1515. Il en résulta que le nombre des villes
d'Alsace composant la préfecture de Haguenau fut réduit à
dix; c'étaient Haguenau, Colmar, Schlestadt, Wissembourg, Landau,
Obernai, Rosheim, Munster, Kaysersberg et Türckheim.
Dans les Diètes et les assemblées de l'Empire, les députés
de Haguenau et de Colmar représentaient les autres villes de la
Décapole. Haguenau ayant prétendu exercer seule cette prérogative,
il fut décidé, dans une réunion générale
tenue à Strasbourg en 1546, que l'ancien usage des deux députés
serait maintenu; ce droit s'appelait Mitreitungsrecht. La suprématie
que Haguenau s'était arrogée sur les autres villes lui fut
toujours contestée par celles-ci; cependant elle pouvait décacheter
les dépêches ou missives qui étaient adressées
à la Décapole, et devait les communiquer aux autres.
Le subside que la confédération devait payer chaque année
à l'Empire (Reichssteuer) fut porté sous l'empereur
Sigismond à quatre mille florins d'or. Sous les empereurs de la
maison d'Autriche, il était remis au Landvogt, mais c'était
l'empereur qui devait en signer la quittance. En 1467, lors de la guerre
de l'Empire avec les Turcs, le contingent fourni par chacune des villes
de Colmar, Schlestadt, Mulhouse et Wissembourg, fut de six cavaliers et
douze fantassins; ce nombre fut réduit de moitié en 1471.
Dès lors, Haguenau fut plus fortement imposée que les autres
villes; mais pour l'entretien de la Chambre impériale, Haguenau,
Colmar et Schlestadt payaient annuellement chacune quatre-vingt florins.
Dans une assemblée tenue à Strasbourg, en 1608, on fixa de
la manière suivante la part contributive de chaque ville aux charges
et dépenses de la confédération: Haguenau et Colmar
ensemble, la moitié; Schlestadt et Wissembourg le quart; Landau
et Obernai, le huitième; Kaysersberg, Türckheim, Munster et
Rosheim, l'autre huitième.
Le Landvogt jouissait de revenus provenant du droit de protection
et d'autres prestations que devaient lui payer les villes de la Décapole,
et qui s'élevèrent, vers les derniers temps, à la
somme de quarante mille livres2). Il pouvait
avoir un lieutenant (Untervogt), qu'il nommait lui-même. Les
fonctions de Landvogt furent constamment remplies, à trois
exceptions près, par des personnages de haute extraction et dont
certains appartenaient à des familles souveraines.
Le Landvogt et son lieutenant étaient obligés,
en entrant en fonctions, de promettre par écrit aux villes de leur
donner aide et protection, et ils juraient de tenir fidèlement leur
promesse. Les villes, de leur côté, leur prêtaient serment
d'obéissance et de fidélité, mais non de sujétion.
Disons toutefois que le député de Wissembourg ne donnait
que la main au Landvogt, et que celui de Landau ne prêtait pas serment
à l'Untervogt.
Le Landvogt ou son lieutenant pouvaient assister au renouvellement
annuel des magistrats des villes; cependant, l'élection se faisait
en dehors de leur présence, et, lorsqu'ils étaient présents,
ils ne pouvaient prendre part au vote. Wissembourg et Landau les appelaient,
non à assister au renouvellement de leurs magistratures locales,
mais à recevoir le serment de fidélité de celles-ci
à l'Empire. Lorsqu'un différend s'élevait entre l'une
des villes et le Landvogt, les autres villes le tranchaient par
voie arbitrale; si le litige concernait toutes les villes, c'était
l'empereur qui le vidait.
À côté et au-dessous du Landvogt impérial
qui était à la tête de la Décapole, se trouvait
dans chaque ville un Stadtvogt ou Schultheiss, qui était
aussi un agent de l'empereur et la tenait dans une espèce de sujétion.
Mais, comme nous l'avons déjà dit, ces villes finirent par
en obtenir l'abolition et par avoir le droit de se gouverner elles-mêmes,
sous la protection du Landvogt.
En vertu du traité de Munster en 1648, l'Empire céda à
Louis XIV l'Alsace et la Décapole, sauf Strasbourg qui ne fut réunie
à la France qu'en 1681. Les dix villes reçurent des préteurs
ou prévôts royaux; la province, des gouverneurs, des intendants
et un parlement qui prit le titre de Conseil souverain. Il s'éleva,
en 1653, de longues disputes sur la formule du serment à prêter
par les députés de la Décapole au nouveau gouverneur,
M. Henri d'Harcourt, et sur les réversales qu'il devait donner.
A la fin de l'année 1661, ces difficultés existaient toujours;
le gouverneur, qui était alors le duc de Mazarin, étant venu
en Alsace, convoqua les députés des dix villes à Haguenau,
où l'on disputa pendant plus de vingt jours sur le serment que les
villes devaient faire au roi et le gouverneur aux villes. Celles-ci voulaient
le prêter au Landvogt et non au roi. Enfin l'on transigea
le 10 janvier 1662. L'ancien usage était que le Landvogt
prêtat le premier son serment aux villes; il fut concédé
que celles-ci jureraient d'abord au roi et à son gouverneur, et
que ce dernier remettrait ensuite ses lettres réversales, en les
confirmant par serment.
P.-E. Tuefferd, Revue d'Alsace (1877)
*) Les sous-titres ne sont pas de l'auteur.
1) Ces deux dernières villes, ainsi que la
partie nord de la Basse-Alsace, furent cédées en 1815 à
la Bavière.
2) Wissembourg, Landau et Turckheim ne payaient pas
de droit de protection au Landvogt.
Le château de Schirmeck
J. Halbwachs
Ancienne ville fortifiée appelée jadis La
Neuville-en-Barembach,
Schirmeck doit son nom au château fort érigé au
XIII° siècle par
l'évêque de Strasbourg sur l'éperon rocheux qui
domine la ville, et que
l'on nomme communément aujourd'hui: La Côte du
Château.
Le coin qui protège.
Siège du baillage épiscopal du val de Bruche, le
château
fut en effet construit par l'évêché de Strasbourg,
afin de
protéger ses vastes possessions forestières de la
vallée et
d'assurer la sécurité de la route du commerce du sel
menant de Lorraine à Strasbourg. En temps de guerre, le
château fort protégeait également la vallée
contre les ennemis, et il est probable que les populations s'y
réfugiaient lors des invasions.
Ce rôle de protection conféré au château
explique donc
l'étymologie de Schirmeck qui peut se traduire "coin
qui protège".
Il suffit d'ailleurs de se rendre compte sur place de la
situation exceptionnelle de ce promontoire qui domine
Schirmeck et qui commande véritablement l'entrée de la
haute vallée de la Bruche et de celle du Donon, pour comprendre
les raisons qui l'ont naturellement désigné pour
la construction d'un château fort.
Historique du château
Construit donc au XIII° siècle par
l'évêché de Strasbourg
le château fut successivement vendu aux comtes de Salm
(1366) et d'Ochsenstein (1373), à Nicolas de Grostein
(1413), puis, après division en parts, aux Zorn, Tutschmann,
Rathsamhausen, Ritter d'Uhrendorf, Hohenstein,
au Grand Chapitre de Strasbourg, aux Landsberg et Becherer (1502).
L'évêque Erasme de Limbourg le rebâtit en 1547, car
il
conservait sa valeur stratégique pour assurer la défense
des grands transports de pierres de taille, grès, marbre, de
minerai de fer, et surtout de bois sur la Bruche.
Mais en 1633, les Suédois incendièrent le château
et le
bourg situé au pied de la montagne.
Jusqu'au début du XVII° siècle, le château
avait été soigneusement entretenu par les
évêques de Strasbourg, car
il était leur pied-à-terre au cours de leurs voyages et
tournées pastorales dans la vallée de la Bruche.
Après 1633 l'évêché renonça à
le restaurer et le bailli
s'installa à Mutzig.
Cependant des documents et des plans conservés aux Archives de
la Guerre montrent qu'en janvier 1703 il était
question de reconstruire le château. Le 15 janvier 1703 le
maréchal d'Huxelles, Commandant pour le roi de France
de la province d'Alsace de 1690 à 1713, envoyé à
de
Chamillart, Secrétaire d'Etat à la Guerre, un plan et un
mémoire concernant la reconstruction. 1) Le tout était
accompagné de la lettre suivante:
M. le Ml. d'Huxelles
Envoyé le plan du chasteau de Schirmeck et
le mémoire des réparations a y faire, est d'avis de le
faire occuper .
Je vous adresse, Monseigneur, le plan du chasteau de
Schirmeck que m'a apporté l'Ingénieur que j'y avois
envoyé pour le visitter. J'y joins aussy le mémoire des
réparations qu'il croit qu'on y doit faire pour y mettre du
monde en seureté.
Sur quoy vous ordonnerez ce qu'il vous plaira, mais pour
moy je croy qu'il serait bon d'occuper le dit chasteau,
car par son moyen vous tenez les chemins de Badonviller ,
St-Dié, et couvrez en quelque façon les vallées de
Ste-Marie-aux-Mines et de Schirmeck par ou passent la plus
grande partie des grains que vous faites venir de Lorraine
en Alsace.
Lorsque M. le Maréchal de Villars sera arrivé icy, je
prendray la liberté de luy dire ce que je pense du dit chasteau.
signé:
Huxelles.
Malheureusement aucune suite ne fut donnée au projet du
maréchal d'Huxelles et le château, complètement
abandonné, tomba bientôt en ruine.
Il faut avouer qu'il ne fut pas seulement dévasté par
temps, mais aussi, et surtout, par la main des hommes.
C'est ainsi qu'en 1757, une des tours menaçant ruine,
la communauté de Schirmeck, avec autorisation de
l'évêché
procéda à la démolition de ladite tour à
l'effet de construire, avec les matériaux ainsi
récupérés, un clocher pour
l'église paroissiale.
Ce fut le début de la destruction systématique du
château, car les populations, suivant l'exemple des
autoritiés démolirent à coeur joie bâtiments
et murs
d'enceinte pour
construire à Schirmeck des maisons et des murs, dont certains
existent encore aujourd'hui.
Sauver les ruines et les mettre en valeur.
C'est ainsi qu'il y a quelques années il ne restait plus que
des ruines, qui se désagrageaient de plus en plus et, à
preuve de plusieurs documents, dans des proportions catastrophiques.
Il fallait donc absolument sauver ces ruines pour maintenir aux
générations futures le souvenir d'un
château fort
qui a joué un rôle très important dans l'histoire
de
Schirmeck et de la haute vallée de la Bruche
La municipalité de Schirmeck décida donc en octobre
1964
de mettre à exécution un projet qui lui tenait à
coeur depuis plusieurs années, et qui consistait à
sauvegarder et à
mettre en valeur les derniers vestiges du fier château qui
dominait autrefois la cité.
Des contacts très fructueux furent pris avec des
personnalités compétentes, et bientôt les travaux
purent
commencer.
Sur la base d'un très ancien plan datant de 1704, plusieurs
murs ont été restaurés en pierres d'origine
trouvées sur
place.
Le grand pan de mur d'environ 10 mètres de hauteur, dernier
vestige de la tour, a été étayé par des
piliers maçonnés
en grès et une plaque commémorative a été
apposée pour
rappeler l'historique du château.
Bien que des travaux d'actualité puissent paraître
plus
utiles, une action de ce genre revêt de nos jours un
caractère exceptionnel et capital, à tel point que l'Etat
lui-
même accorde tous ses encouragements (émission ORF
chefs d'oeuvre en péril) et éventuellement son appui.
De plus, cette opération fait partie de l'aménagem'ent
touristique complet du massif de la Côte du Château
la statue de la Vierge fut érigée par la famille Muller
le 26juillet 1856, et où la municipalité a
réalisé le dégagement
et l'aménagement des abords de la plate-forme qui constitue un
magnifique point de vue; la plantation d'arbustes
à fleurs, la réfection des sentiers et la construction
dans
les ruines d'un abri pour touristes.
Mémoire relatif au plan du Château de SCHIRMECK
et de l'estat
où il est:
Premièrement :
Ce château est scituez sur la pointe d'un rocher fort scarpez sur
environ 45 toises de hauteur, et dont le pourtour est inassesible
à
la réserve de la gorge ou entrée, et de parties des faces
qui joingnent cette gorge, qu'on pourrait escarper davantage en ostant
les
terres.
Ce poste descouvre parfaitement la gorge et grand chemin de
St.-Dié et dou vient la rivière de la Bruche, voit
demesme lentrée. de
la gorge et grand chemin de Badonviller et Blamont, de mesme
que le chemin de Molsheim.
S'il estoit en estat, un poste y serait utile, quoy que la crouppe
de la montagne devant et joignant la gorge soit de beaucoup
supérieure, et environ à 30 toises du château qui
se serait assez à portée (sic) pour y jet ter des
grenades, outre que il na dans sa plus
grande largeur que douze toises.
Cette gorge est aisée et plus courte de trois à quatre
lieux que cetlle de Savernes.
-2-
Le costez A. B. qui regarde la Vallée et grand chemin de
St,Dié,
il y a deux bresches, au dessus du terre plain du chateau qui contiennent chacune trois toises, fait pour les deux... 6 toises.
Le dessous du terre plain, le mur a environ vingt pieds de haut.
Le roc escarpez sur 43 toises de hauteur.
-3-
La face B.C. joignant donne sur la pente de la montagne et
néanmoins le roc est escarpez de 34 à 40 toises de
manière à ne pouvoir en aprocher. Le mur est à
rétablir au dessus du terre plain, il
faut le rétablir sur dix ou douze pieds de haut avec des crenaux
de distance à autre. Il contient 8 toises de longueur ce qui
fait 16 toises.
-4-
La face C.D. joignant est demesme démolye et peu escarpée
et acessible à la tour 4 toises.
-5-
La tour D.E.F .G, qui regarde la crouppe de la montagne au dessus
et joignant le château qui est supérieure audit chateau,
mais cette
tour quoy que ruynée par le haut, est encore assez
eslevée pour
estre a couvert de cette croupe de montagne, et le seul endroit qui
peut s'accomoder en y faisant deux estages.
Lestage den bas en fermant de maçonnerie une arcade qui servait
anciennement de porte et en laisser une ou deux pieds et demy,
faire une cheminée qui serait double à l'estage au
dessus. La charpente pour porter le premier et second plancher, une
plate forme
au-dessus avec des crénaux donnant sur le pont et la porte
estant
le seul endroit qui la deffend; faire lescallier par la gorge au dedans
du chateau et y pratiquer quelque fenestre. Cette tour serait
propre à y loger des officiers.
-6-
La face G.H. entre les deux tours est eslevé de mesme pour estre
a couvert de la montagne. Mais il y a une brèche dans le gros
mur
en bas qui contien 3 toises.
Derrière ce mur étais une citerne en mauvais esta, qu'il
faut racomoder, estan très nécessaire, les eaux manquant
à cet hauteur.
-7 -
H.I.K. est une vieille tour, encor assez haute mais qui menace
ruyne du costé et en dedans du château; elle parait avoir
esté
voutée en haut où l'on entrais avec une échelle
à une petite porte eslevée d'environ ving pieds de haut,
elle est peu visité et l'on
pourrait percer une porte en bas. Fermer le haut elle pourrait reserrer
les munitions.
-8 -
La partie L. est la porte d'entrée qui est un peu
desgadée (sic)
elle pourrait cependant servir bien qu'elle soit basse, le seuil
nestant que neuf pieds au dessus du fossé. Il faudrait y faire
une porte, un pont levis, rétablir le pont sur les pilles de
maçonnerie R.S.
et mesme planter cy le roc le permet une palissade aubas afin den
empêcher laproche. Le mur de cette face est eslevé aussi
haut que
les tours, mais na pas deux pieds dépaisseur. Il y a une bresche
au
dessus de la porte cy Ion pouvait pratiquer une gueritte a lespreuve du
mousquet, en saillyes au dessus de la porte pour la deffendre
et y jeter des grenades, mais il est à craindre que le mur ne
soit
trop foible pour la soutenir.
-9-
La face M.N. sur la pente de la montagne regardant le village de
Schirmeck, est demolie jusquau terre plain. Et le dessous nest que
de douze pieds de hauteur ou Ion peut aprocher; il faudrait oster
la terre et la jet ter dans les pentes de la montagne et y faire le
mur au dessus de douze pieds de haut avec des crenaux, ce qui
contiendrait 24 toises.
-10 -
Les faces O.N. et O.A, Il reste quelque peu du mur mais qu'il faudrait
raccomoder sur six pieds de hauteur seulement parceque cette partie est
inacessible et escarpé de quarante et cinq toises de
haut, ce qui contiendrait 10 toises.
-11-
Le mur P. est encor assez haut et bon pour y adosser un bastiment
par le pignon. Nayant pas assez de longueur pour servir de face razer
le mur Q et faire le bastiment depuis le mur P. pour pignon
jusqua la face B.C. qui servirait de second pignon sur sept toises
de long ou il se trouverait une cuisine pour les soldats et grand
poele ou deux médiocres.
-12-
Comme le château est un cahos de matériaux de
décombres, et
dautres, il faudrait le mettre de niveau en haussant une partie et
baissant lautre.
Ouvrages.
| La maçonnerie des murs de
faces contient 63 toises à 18
livres
la toise carrée a cause de la difficulté des
matériaux et del'eau |
1.134 livres |
| Le retablissement de la grande
tour estiler |
450 "
|
| Celui de la vieille tour. |
150 "
|
| La citerne à rétablir |
150 "
|
| Le pont levis et autres à
la porte. |
150 " |
| Le bastiment ou Corps de Garde |
250 "
|
| Les descombre a remuer ou
escarper en dehors |
600 " |
| Total |
2 884 livres
|
la toise valait 1m 94; elle était divisée en 6 pieds.
J. Halbwachs, Les Vosges, revue de tourisme trimestrielle
éditée par le Club Vosgien, n°1 (1971)
le château, le coin qui protège
Claude Charton
Il semble que depuis le début du IIe millénaire Schirmeck,
et plus exactement le château qui lui a donné son nom (schirmen
ecke: le coin qui protège), a joué un rôle important
dans cette région de la vallée de la Bruche. Peu de documents
subsistent pour établir avec certitude la création de la
ville. Mais il est avéré que le château existait, quant
à lui, bien avant l'agglomération.
Dans les pages qui suivent, nous allons tenter d'approcher au plus
juste l'histoire de Schirmeck et de ses environs. Les éléments
de notre récit ont été puisés dans plusieurs
documents d'archives départementales, épiscopales ainsi qu'à
plusieurs autres sources et notamment un manuscrit écrit par monsieur
Eber, ancien maire de la ville.
L'auteur tient à remercier les personnes qui lui ont facilité
la tâche par l'accès à certains documents. Cet hommage
est d'autant plus mérité que ces personnes ont souhaité
conserver l'anonymat dans leur participation à cette recherche.
L'histoire que nous allons retracer, on le verra, commence autour du château
qui a joué un rôle prépondérant dans la vallée
de la Bruche. Bien que l'on ne connaisse pas exactement son origine, on
peut affirmer que, dès le X° siècle déjà,
le château de Schirmeck jouait son rôle de «protecteur».
Schirmeck est l'une des soixante-dix villes créées en
Alsace aux XIII° et XIV° siècles par les souverains de l'époque
auxquels il faut associer l'évêque de Strasbourg. La qualification
de «ville», au sens du Moyen-Age, signifiait une agglomération
bénéficiant de privilèges variés et surtout
entourée d'un mur pour être à l'abri des agressions.
Le nombre d'habitants n'entrait pas en ligne de compte.
C'est en 1328 que la ville est mentionnée pour la première
fois sous le nom de «Neufville en Barembach». Ce nom suggère
qu'il s'agissait d'une création faite en faveur de colons venus
probablement du village plus ancien de Barembach. Schirmeck est toutefois
mentionné dès le X° siècle comme une dépendance
du château de Guirbaden. L'acte de fondation de l'abbaye d'Altorf
par Hugues III, comte d'Eguisheim, nous apprend que la dite abbaye percevait
la dîme dans les villages voisins de Guirbaden, c'est-à-dire
Grendelbruch, Muckenbach, Mollkirch, Barembach et ... Schirmeck.
La «ville neuve» était ainsi protégée
par un château dont on fait remonter la création à
une époque reculée. Voilà pourquoi on admet que son
existence est antérieure à l'agglomération. D'ailleurs
la disposition des murs, le mode de construction et, surtout, les petites
pierres soudées par cette sorte de ciment incomparable dont nos
ancêtres ne nous ont pas laissé le secret, corroborent aussi
cette affirmation.
Son nom, «le coin qui protège», laisse supposer
que le château était un de ces asiles où les fugitifs
avaient la vie sauve lorsqu'ils réussissaient à y entrer.
Mais il est encore plus probable que ce nom lui a été donné
parce que, de par sa situation, il protégeait la vallée contre
les ennemis extérieurs et que les populations regroupées
tout autour s'y réfugiaient pendant les invasions étrangères.
On admet que ses seigneurs étaient bons et bienfaisants au contraire
de ce petit tyran, nommé Bertrand qui, au XIV° siècle,
s'était construit un château fort sur un mamelon escarpé
situé entre le Donon et Grandfontaine. De moeurs dissolues, il faisait
régner la terreur dans la contrée par ses brigandages. Pour
se débarrasser de lui, on l'accusa de sorcellerie. II fut saisi
et brûlé sur un bûcher. Pour effacer et oublier complètement
son existence, on rasa son château de telle manière qu'il
n'en subsiste plus aucune trace aujourd'hui.
Il n'existe malheureusement aucun document attestant de l'origine précise
du château ou mentionnant les noms des seigneurs qui, de là-haut,
commandaient, probablement en maîtres absolus, à cette partie
de la vallée. Il n'existe même aucune tradition, aucune légende
pour évoquer cette période. On raconte pourtant que, lorsque
le château fut construit, tous les propriétaires de vaches
laitières furent obligés de porter, chaquejour, une certaine
quantité de lait pour gâcher le mortier...
Et encore, ceci: quand les derniers seigneurs durent quitter leur château,
ils firent errer leurs chevaux à rebours pour faire perdre leurs
traces à leurs poursuivants.
L'emplacement même du château voudrait cependant prouver
qu'il a été construit à une époque où
l'art d'assiéger les places fortes n'avait pas encore fait de grands
progrès. Il faut avouer que le château n'a pas été
dévasté seulement par les attaques du temps, mais, bien plus,
par la population. Celle-ci, sous les yeux et même avec la permission
de l'autorité, allait se mettre à démolir de bon coeur
ces murs que les siècles avaient respectés. De nombreuses
maisons furent ainsi construites au pied de la montagne avec les pierres
de ces murailles.
Au XIII° siècle, le château avait déjà
perdu ses maîtres, car, en 1236, il devint, avec toute la vallée
de la Bruche, la propriété des évêques de Strasbourg.
L'empereur Frédéric II céda Guirbaden et toutes ses
dépendances à l'évêque Berthold de Teck.
La vallée était ainsi protégée, au nord-est,
par la ville de Mutzig, au sud-ouest, par celle de Schirmeck. C'est la
raison pour laquelle ces deux villes furent fortifiées vers la fin
du XIII° siècle. Elles possédaient chacune un château
fort dominant les deux entrées de la vallée.
En ce qui concerne Schirmeck, plusieurs documents témoignent
du fait que la ville était fortifiée:
- un extrait du livre terrier de l'évêché datant
de 1362 indique: «Districtus Guirbaden opidum Schirmeck «Item
eygne Weldte, Hôltze, Bösche und Feldter. In der Banne der Eignenstatt
ist gelegen ein walt umb die burg. Item und fine bure mit allen begriffe
ist gelegen oben an der staff» (Archives DD6). (Item, dans le ban
de la propre ville est située une forêt autour du château.
Item, et un château avec toutes les dépendances est situé
au-dessus de la ville)
- bien qu'en 1686, les fortifications n'existaient plus, le livre terrier
de cette année-là parle plusieurs fois des murs d'enceinte
(Archives CC15)
- un autre document parle d'un lieu situé entre la Bruche et
la route appelée «le Fort», parce qu'anciennement, il
y avait un fort à cette place». (Archives CCV18)
- une relation rapporte que l'évêque Jean Dirplein, mort
en 1328, entoura Schirmeck de murs.
Schirmeck et la vallée à l'encan
En 1366, l'évêque Jean III de Strasbourg vendit Schirmeck
avec son château ainsi que le val de Bruche à Jean, comte
de Salm pour la somme de douze mille florins (archives départementales
G129). Cette vente comprenait également toutes les localités
de la vallée depuis Rothau jusque et y compris Dinsheim avec les
droits de dîme, de chasse et de justice y afférents.
De nombreux villages cités dans l'acte de vente sont aujourd'hui
disparus et il n'en subsiste plus aucune trace. Ainsi le hameau de Störbach
ou Störenbach qui était situé au nord-ouest de Schirmeck,
lieu appelé aujourd'hui Stirbach. Dans un autre chapitre, nous parlerons
de la chapelle de ce hameau.
Mais la vente de la vallée fut réalisée à
la condition que l'évêque de Strasbourg puisse racheter le
territoire ainsi cédé. A partir de cette époque et
durant 150 ans, la vallée changea plusieurs fois de maîtres.
Elle fut même partagée entre plusieurs seigneurs lesquels,
en 1393, signèrent en leur commun château de Schirmeck une
paix castrale. C'est ainsi qu'en 1373, le comte de Salm vendit Schirmeck
et la vallée, pour le même prix qu'il les avait achetés,
à Jean d'Ochsenstein, prévôt de la cathédrale,
à Nicolas de Greenstein, chevalier, et à Nicolas Richter,
écuyer, dit Tütschmann. A son tour, Richter admettait, pour
le quart de ses droits, Rodolphe d'Ochsenstein, vicedome de l'évêque
pour la somme de trois mille florins qui ont été entièrement
payés au comte de Salm.
La paix castrale jurée en 1393 fut renouvelée en 1447
entre Henri de Landsberg, écuyer, Henri de Hohenstein, vicedome,
Wirich de Hohenbourg, alors Burgmann à Nideck, Jacques de Hohenstein,
burgvogt à Guirbaden, Joseph de Wangen, Hermann Tütschmann
et son frère ainsi que Berthold Zorn. Tous ces nobles étaient
alors participants au gage de Schirmeck.
En 1451, un vidimus d'une convention entre les propriétaires
du val de Bruche et Molsheim, Mutzig, Dachstein, Boersch et Schirmeck fut
signé au sujet d'une redevance de la ville de Strasbourg. En 1464,
on voit aussi figurer le seigneur Louis de Lichtenberg comme propriétaire
et participant au gage de la ville. Puis en 1466, Berthold Zorn vendit
à Didier de Rathsamhausen une part de l'engagement de Schirmeck
et du val de la Bruche.
En 1482, une constitution de vente fut établie d'un montant
de dix florins de rente. Un acquéreur se fit connaître: Rodolphe
d'Endingen de Schirmeck. En 1495, Jérothée de Rathsamhausen
acquit une partie du château de Schirmeck en l'achetant à
Eckeluch de Dürckheim. En 1502, l'évêque Albert de Strasbourg
engagea à Jacques de Landsberg le château et la ville de Schirmeck
et, en cette même année, il vendit à Bernard d'Ultenheim
de Bamstein 90 florins de rente annuelle sur la ville et le bailliage de
Schirmeck.
Le nombre des propriétaires était ainsi porté
à dix lorsque l'évêque de Strasbourg Albert voulut
racheter ses propriétés. Mais l'opération dura de
nombreuses années. Ce n'est qu'en 1510 que l'évêque
d'alors, Guillaume de Hohenstein, réussit, après bien des
difficultés, à rentrer en possession de toute la vallée.
C'est à partir de ce moment-là que fut établi le bailliage
de Mutzig-Schirmeck.
Le 14 Messidor de l'an X (3 juillet 1802), la commune de Schirmeck
forma le projet de construire un presbytère sur ladite place mais,
le 6 mars 1806, on abandonna ce projet en raison des grandes dépenses
que cela aurait occasionné et aussi des nombreuses oppositions.
Enfin, en 1819, la place fut vendue au sieur Xavier Sponne qui y bâtit
la maison, désignée au plan cadastral actuel sous la section
E6, n° 28 et 29, maison qui a continué d'être habitée
par la famille Sponne.
Les Suédois brûlent le château
Mais le château avait subi bien des dommages en maints endroits.
En 1547, l'évêque Erasme de Limbourg y fit de grandes réparations.
Il faut dire que le château conservait toute sa valeur stratégique
de protecteur. Il s'agissait notamment d'assurer la défense des
grands transports de pierres de taille, de grès (Champenay), de
marbre (Russ), de minerai de fer (Grandfontaine) et surtout de bois sur
la Bruche (par flottage).
Moins d'un siècle après sa rénovation, le château
devait subir une nouvelle destruction grave. Une ancienne chronique déposée
aux archives du département (G5232) rapporte qu'en 1633, les Suédois
brûlèrent le chapitre de Haslach de même que le château
de Schirmeck et le bourg situé en dessous qu'ils réduisirent
en cendres. Selon cette chronique, le château de Schirmeck aurait
été détruit pendant la Guerre de Trente Ans. Cependant,
cette destruction ne fut que partielle car le livre terrier déjà
cité de 1686 précise clairement: «plus un château
seigneurial ou maison de bailli sur la montagne de Schirmeck, entouré
de murs et fossés».
De toutes façons, le château était encore habitable
en cette année 1686 et il était effectivement habité,
au moins par intervalles, par le bailli. Le même livre terrier parle,
en effet, de plusieurs terrains appartenant au château et dont jouissait
le bailli.
Durant tout le XVI° siècle, le château fut soigneusement
entretenu par les évêques de Strasbourg comme en témoignent
les documents et devis qui existent aux archives départementales
(G1199). Ainsi, un compte de 1617 rapporte ceci: «une porte dans
l'escalier en spirale du château devant la chambre de la Grâce
princière».
Les évêques dans leurs tournées pastorales ou dans
leurs parties de chasse avaient établi leur pied à terre
au château. Mais, après 1633, leurs visites devinrent de plus
en plus rares. Et l'on renonça aux énormes dépenses
auxquelles il aurait fallu souscrire pour assurer la restauration complète
et l'entretien annuel d'un bâtiment devenu désormais inutile
en raison des progrès faits dans l'art de la guerre. Il ne pouvait
plus en effet assurer son rôle de protecteur.
Le bailli enfin préféra une demeure plus confortable
dans la vallée plutôt qu'un château isolé dans
la montagne. II s'installa dès lors à Mutzig et ne se rendit
plus à Schirmeck que lorsque les besoins du service l'exigeaient.
Le château fut donc entièrement abandonné vers la fin
du XVIII° siècle.
En 1757, une des tours menaçant ruine, la communauté
de Schirmeck adressa une supplique à l'évêque pour
lui demander la permission de démolir cette tour afin de construire,
avec les matériaux ainsi récupérés, un clocher
pour l'église paroissiale. L'évêque accéda à
cette requête mais ce n'est qu'une vingtaine d'années plus
tard, en 1778, que fut construit le clocher. C'est celui qui subsiste toujours
et qui fut restauré une première fois en 1846 et, une seconde
fois, après le terrible incendie du 4 juillet 1859.
La démolition de cette tour du château fut le début
de la destruction de ce dernier. On comprend facilement les populations
qui se sont servies largement des pierres de la bâtisse pour construire
des maisons et des murs dont certains subsistent encore aujourd'hui. Suivant
l'exemple de l'autorité, les habitants respectèrent encore
moins ces ruines qui auraient dû faire leur orgueil et qui formeraient
aujourd'hui, un point d'attraction touristique et un objet d'étude
pour les historiens.
Le château avait trois tours dont l'une beaucoup plus haute que
les autres; c'est celle dont il restait quelques vestiges. Les deux autres
tours étaient construites sur les angles du précipice, au
nord et au sud. Un pont-levis y conduisait.
Derrière les bâtiments, on trouvait un potager. Il y avait
aussi une petite chapelle comme en témoigne une facture de 1605
qui stipule: «fourni une chasuble pour la chapelle du château:
14 florins, 5 sous; façon: 14 florins, 15 sous; un missel : 9 florins».
Les dépendances longeaient la montagne des deux côtés
et descendaient jusqu'à mi-côte. Le tout était entouré
de murs et de fossés.
Contes ou légendes?
Comme toutes les ruines, celle-là aussi a ses histoires de revenants.
On raconte qu'à la nuit tombante, 0n voit une procession s'enfoncer
dans la montagne et disparaître aussi mystérieusement qu'elle
en est sortie. On apercevrait aussi parfois des fantômes qui dansent
en rond au-dessus du précipice. Un trou, aussi, apparaît dans
le flanc de la montagne. Les pierres qu'on y jette n'atteignent jamais
le fond. Le lendemain, on ne retrouve ni trou, ni même l'emplacement
où il se trouvait.
Enfin, il y a la dame du château. Une forme blanche se promènerait
dans les ruines à certaines époques de l'année. Aucun
fait historique ne vient étayer ces légendes qui seraient
plutôt des contes... Sur quoi reposent-elles? Sur des faits noyés
dans les eaux troubles du passé et que l'on aurait retransmis ainsi
au cours de plusieurs générations de bouche à oreille?
On n'en saura sans aucun doute jamais rien. Mais il faut convenir que le
château méritait bien d'avoir, lui aussi, quelques mystères
pour nourrir l'imagination aujourd'hui.
Un projet de rénovation avorté
Cependant des documents intéressants, émanant des archives
du Ministère de la Guerre, font état, en janvier 1703, d'un
projet de restauration du château. Le Maréchal d'Huxelles,
gouverneur pour le roi de France de la province d'Alsace de 1690 à
1713, demanda à l'un de ses ingénieurs d'établir un
mémoire sur les réparations à entreprendre. Le rapport
établi, le maréchal l'adressa à monsieur de Chamillart,
secrétaire d'Etat à la Guerre en l'accompagnant d'une lettre
dans laquelle il affirme: «il serait bon d'occuper le dit château,
car par son moyen, vous tenez les chemins de Badonviller, Saint Dié
et vous couvrez en quelque façon les vallées de Ste-Marie-aux-Mines
et de Schirmeck par où passe la plus grande partie des grains que
vous faites venir de Lorraine et d'Alsace».
Malheureusement pour Schirmeck et la vallée de la Bruche, le
secrétaire d'Etat dédaigna cette proposition qui resta donc
lettre morte à Paris.
Le château fut définitivement abandonné en 1757
et, à partir de cette date, les ruines se désagrégèrent
d'année en année et de plus en plus vite. Pourtant en 1855,
on s'occupa à nouveau du château et de son site. La famille
Muller notamment qui fit ériger sur le promontoire où s'élevait
il y a près d'un millénaire le château une grande statue
de la vierge. Bien visible de la vallée sur cette avancée
de murailles, elle semble, les bras ouverts, bénir et veiller sur
la ville et ses habitants. La statue est de taille. Fondue au Creusot,
elle pèse pas moins de 808 kilogrammes.
Un musée dans la tour rénovée
Mais le château ne devait pas encore en rester là. il y a
tout juste quarante ans, il ne subsistait pas grand-chose des ruines: un
seul pan de mur datant du XVIII° siècle, rongé par le
lierre et les broussailles. Un état de délabrement qui n'a
pas laissé insensible le maire de l'époque, monsieur Marcel
Heiligenstein (qui fut président d'honneur de notre club à
Schirmeck et qui y resta fidèle jusqu'à sa mort!). C'est
donc en 1964 que le conseil municipal, sous son impulsion, décida
de sauvegarder et de mettre en valeur, les derniers vestiges de ce château
qui dominait autrefois la vallée.
A la suite de recherches, un plan de 1702 fut retrouvé au musée
de l'armée à Vincennes. Ce fut ensuite un travail de longue
haleine auquel s'attachèrent les ouvriers de la ville sous la direction
du maire. Les anciennes pierres qui jonchaient les abords furent réutilisées.
Les autres furent taillées sur place dans les mêmes normes
et une tour vit enfin le jour.
Des aménagements de la route et les sentiers du Club Vosgien
en facilitent désormais l'accès.
Aujourd'hui, sur ses trois niveaux, la tour renferme un musée
où sont entreposés des objets et documents relatifs à
l'histoire de Schirmeck et de la vallée.
A noter qu'en hiver, alors que le musée demeure fermé,
les pièces anciennes ou de valeur sont enlevées et déposées
ailleurs pour ne pas tenter les voleurs. En été, enfin, le
musée du château est ouvert chaque jour aux touristes et une
permanence y est assurée.
Claude Charton, Les Vosges n°2 (2004)
Un chateau secret dans la vallée de la Bruche: le Salm
Marie-Thérèse et Gérard Fischer
Parmi les marcheurs qui s'enfoncent dans nos forêts vosgiennes
à la découverte des vieux châteaux qu'elles recèlent,
certains cherchent simplement un site romantique, où les vieilles
pierres composent avec la verdure un cadre qui favorisera leur rêverie.
D'autres sont curieux d'architecture médiévale, ils aiment
pouvoir identifier la destination des bâtiments écroulés,
discerner leur organisation, apprécier leur originalité,
distinguer les apports de différentes époques... D'autres
encore, amateurs d'histoire, se documentent volontiers, avant ou après
leur excursion, sur les événements dont le château
a été le théâtre, sur son origine et les causes
de sa fin. Ceux qui croient trouver de tels renseignements au sujet du
château de Salm risquent de se sentir bientôt très perplexes:
en effet, les livres se contredisent entre eux. Les uns placent sa construction
en 1156, d'autres en 1190 ou 1202... A-t-il été ruiné
en 1622, pendant la guerre de Trente Ans ou entre 1675 et 1690? Essayons
d'y voir clair.
Une naissance controversée
Le seul point sur lequel tout le monde soit d'accord, c'est que le château
fut construit par le comte(1) Henri II de
Salm. La famille de ce personnage était originaire des Ardennes
belges, et son grand-père Hermann II, le premier Salm qu'on trouve
dans la région, avait obtenu l'avouerie(2)
de l'abbaye de Senones vers 1100.
A quel moment de sa vie Henri II fit-il édifier la forteresse?
Dom Pelletier(3) avançait la date de
1156. Nous pourrons l'éliminer tout de suite: le comte mourut en
1244, assurément très vieux, mais tout de même pas
centenaire!
Dans le «Dictionnaire des châteaux de l'Alsace médiévale»(4),
on lit ceci: «Richer de Senones nous apprend que le château
est élevé sous l'abbé Henri qui entre en charge en
1202 et meurt vers 1225». Seulement la chronique de Richer, si
elle peut s'avérer précieuse dans certains cas, est tout
aussi susceptible de contenir des erreurs ou des inexactitudes. N'oublions
pas que le bon moine était un écrivain médiéval(18),
loin de partager nos exigences de rigueur en matière d'histoire.
II lui arrivait de se fonder simplement sur des récits oraux, sans
se soucier de les étayer avec des documents de l'époque qu'il
traitait. On constate même qu'il a délibérément
«supprimé» dans sa chronique des personnages ou des
faits parce qu'ils n'avaient pas, à son avis, fait honneur au monastère.
Richer est un témoin sûr en matière de chronologie
pour ce qui est contemporain de sa présence à Senones; il
vaut mieux rester méfiant en ce qui concerne le reste, d'autant
plus que l'entrée en charge de l'abbé Henri varie selon les
auteurs 1202(4), 1204(5),
1206(6)...
En l'absence de documents contemporains, on ne peut guère trancher,
et ce n'est pas sur un critère aussi flottant qu'il est opportun
de s'appuyer. D'ailleurs, dans le cadre d'une période où
plusieurs abbés se sont succédés en peu de temps,
Richer peut avoir été tenté de choisir celui qui portait
le même prénom que le comte. Ce ne serait pas un cas unique
chez les anciens «historiens».
Continuons toutefois à lire le «Dictionnaire des châteaux...»:
«D'après
Clauss, le comte Henri est cité dans la charge d'avoué depuis
1190 et il meurt en 1204.» Mais Clauss(7)
n'en est pas à une erreur près dans ce qui touche aux comtes
de Salm et à leurs anciennes possessions; il en a même accrédité
d'énormes. Nous avons déjà vu que Henri II mourut,
non pas en 1204, mais quarante ans plus tard.
Or Charles-Laurent Salch, se fondant sur la chronique de Richer qui
place la construction du château sous Henri l'abbé et Henri
le comte, déduit qu'elle eut lieu entre 1202 et 1204, dates présumées
de l'entrée en charge du premier et du décès du second.
Malheureusement, l'une est invérifiable et l'autre fausse.
Reprenons le «Dictionnaire des châteaux...»:
«Certains
auteurs(8) se référant à un acte
plus récent datent, en contradiction avec Richer de Senones, le
château de 1190 (Schaudel, p. 121).» Les chercheurs qui
ont l'habitude d'étudier l'histoire des Salm reconnaissent en Schaudel(9)
l'un des auteurs les plus sérieux sur la question; contredire Richer
sur un fait dont il n'a pas été témoin direct n'est
pas grave; c'est même parfois une preuve d'esprit critique. En fait,
le document sur lequel se fonde Schaudel n'est pas un «acte plus
récent», mais la copie, en plusieurs exemplaires, d'un
acte de 1190. Celle que nous avons eue sous les yeux(10)
a été réalisée sous l'abbé Dom Calmet
en 1730. Il en existe d'autres. C'est d'autant moins un «acte
plus récent» que, jusqu'à présent, aucun
autre «acte» n'a été cité.
De quoi s'agit-il? Le comte Henri et l'abbé de Senones se sont
livrés à un échange de terrains: le document vise
à faire savoir «quod Ego h. Comes de Salmes, cum non haberem
foenum manentibus in Castro de Salmes necessarium, apud abbatem Senoniensem
et conventum obtinui quod pratum suum de plania pro meo prato quod habebam
apud fontineis juxta villam situm(11), mihi commutarerunt
nec est tacendum quod in cadem plania terram locowici cognomento madut,
ipso defuncto, a praedicto abbata sub censu annuo III solidorum Tullensium
adquisivi...» («que moi H[enri] comte de Salm, comme je
n'avais pas le foin nécessaire aux habitants du château de
Salm, j'ai obtenu de l'abbé de Senones(12)
et du couvent qu'ils échangent avec moi leur pré de Plaine
contre mon pré que j'avais à Fontenoy(13),
situé près du château, et il ne faut pas tenir sous
silence que j'ai acquis du susdit abbé au même Plaine la terre
de Ludovic dit Madut, lui-même étant mort(14),
sous le cens annuel de quatre sols de Houlois...»).
Ainsi donc, en 1190, le château était déjà
construit et même habité, puisque ceux qui y vivaient manquaient
de foin. Probablement la pose de la première pierre remonte-t-elle
à 1189 au plus tard. En effet, cette année-là, Henri
II accompagna Frédéric I° Barberousse à la Troisième
Croisade; il est plausible qu'il ait fait construire -ou au moins commencer-
le château avant son départ. On sait que la noyade de l'empereur
en 1190 provoqua la dislocation de son armée; ses chevaliers rentrèrent
chez eux, Henri de Salm comme les autres. Le problème du foin au
château se posa à son retour.
Il faut observer que le terrain sur lequel se fit la construction n'appartenait
pas au comte, mais à l'abbaye de Senones. Les moines ne semblent
pas s'en être formalisés. II est vrai que lui et ses descendants
payèrent à l'abbé, pour ce terrain, une redevance
annuelle de deux sols strasbourgeois. On sait qu'elle fut payée
régulièrement jusqu'en 1550 et qu'un arrêt du Grand
Conseil du roi de France la supprima en 1689. Certains ont émis
des doutes concernant cette redevance elle serait légendaire. Mais
on voit mal le Grand Conseil du roi de France s'occuper de légendes...
Pourquoi avoir construit à cet endroit-là? II nous paraît
aujourd'hui si isolé de tout qu'on en vient à oublier que,
jadis, les routes importantes ne passaient pas au fond de la vallée.
De son nid d'aigle, le comte de Salm pouvait surveiller les accès
nord-est d'un pays sur lequel on le soupçonne d'avoir eu des visées
et que, d'ailleurs, ses descendants finiront par s'approprier. II détenait
par héritage une autre forteresse, Pierre-Percée(15),
mais celle-ci se trouvait implantée hors du territoire relevant
de l'abbaye de Senones. Après tout, puisqu'il était censé
défendre les droits de celle-ci, la construction du château
pouvait passer pour le fait d'un avoué consciencieux qui se donne
les moyens de mieux protéger le domaine du monastère.
Une vie discrète
Nous n'avons pas, pour auréoler de prestige la forteresse de Salm,
trouvé de document relatant ou signalant une attaque ou un siège.
Nous ne pouvons pas offrir aux amateurs d'épopées le moindre
coup de lance ni la moindre goutte d'huile bouillante. Nous n'affirmons
pas pour autant qu'il ne s'y soit rien passé. Simplement, en attendant
qu'un parchemin se mette à parler, les pierres se taisent(16)...
«Les peuples heureux n'ont pas d'histoire», dit-on; le
château de Salm leur ressemble beaucoup. Son histoire, pour autant
qu'on la connaisse, est celle des engagères(17)
dont il a été l'objet; leur récit manque de panache.
Et, pour ce qui est des modifications dans le nombre, la structure ou l'organisation
des bâtiments, nous préférons ne pas nous lancer dans
un domaine qui n'est pas le nôtre en plagiant les spécialistes.
Evoquons plutôt, parmi les habitants du château, le comte
Henri VI qui succéda à son grand-père Henri II en
1244; Henri III, son père, étant mort en 1231.
Henri IV était endetté de façon chronique, surtout
parce qu'il investissait beaucoup dans des projets que nous appellerions
«industriels» et que l'évêque de Metz, Jacques
de Lorraine, s'ingéniait à faire tourner court. Tantôt
une saline près de Morhange, tantôt les forges de Framont,
les établissements créés aux frais du comte furent
rasés par ordre du prélat. Dans le second cas, c'est l'abbé
de Senones qui avait porté plainte contre son avoué, dont
il considérait qu'il avait empiété sur ses droits.
Henri IV avait donc besoin d'argent. C'est pourquoi, en 1258, il rendit
à ce même évêque de Metz les deux châteaux
de Salm et de Pierre-Percée, qu'il reçut alors en fief. Ajoutons
que, après la mort de Jacques de Lorraine (1260), le comte et l'abbé
Baudouin finirent par s'entendre et que les forges de Framont furent relevées
en 1261.
Ces faits nous sont racontés par Richer de Senones(18)
auquel, cette fois, on peut accorder plus de confiance, puisqu'il les a
vécus. Toutefois, le portrait qu'il nous brosse de Henri IV mérite
sans doute qu'on y apporte quelque retouche: était-il vraiment un
personnage mauvais, cruel, à demi diabolique? Richer était
un moine de l'abbaye de Senones, et ne manquait pas de motifs pour haïr
le comte. Quelqu'un d'autre nous le présente comme un modèle
de noblesse: le trouvère Jacques Brélex.
Car Salm, le château discret, a connu l'honneur d'être
chanté, dans quelques vers d'une oeuvre pleine de vie et d'agréments,
par ce trouvère qui y avait été accueilli: «le
Tournoi de Chauvenci»(19). Le poème
s'ouvre le 8 septembre 1285(20)
| «...Enz et chastel le gentil comte |
| Henri, cui Diex destour de honte |
| Et doint de vie longe espasse |
| Car c'est cil qui les autres passe |
| De cortoisie et de largesce, |
| De franchise et de gentillesce; |
| Gentil proudome a en son cors, |
| Grand bien me fait quand je recors |
| De lui lez biens et lez honour, |
| Car j'aim de cuer lez bons signors...»(21). |
On y voit les guetteurs «corner le jour». Jacques Brélex
sort alors en forêt où il rencontre un chevalier alsacien(22)
avec lequel il s'attarde longtemps. Dans une conversation qu'il retrace
avec humour, il lui annonce le prochain tournoi qu'on organise à
Chauvency et le décide à y aller. A cause de cet entretien
prolongé (plus de cent quatre-vingts vers!), le trouvère
arrive en retard au repas
| «A Saumes m'en sui retornéz; |
| Ja fu li mangierz atornéz, |
| Les tables mises; li proudons |
| Sist au mangier qui mout est bons.»(23). |
On installe Brélex près du comte, qu'il fait bien rire
en lui racontant sa conversation avec le chevalier alsacien. Après
ce repas, le trouvère quitte le château pour poursuivre sa
route, comblé de cadeaux par Henri IV de Salm. En quelques milliers
de vers, il fera revivre sous nos yeux les fêtes joyeuses de Chauveney,
joutes, danses et festins.
Du château de Salm et de son vieux seigneur, il ne sera plus
question dans le reste de l'oeuvre. Mais, du moins, le texte de Jacques
Brélex ressuscite pour nous la trompe des guetteurs qui salue le
matin et le rire amusé du comte Henri, qui résonne entre
les murailles(24)...
Une mort mystérieuse
Un peu partout, on lit que le château était déjà
en ruines en 1622. On en trouve effectivement la preuve aux Archives Départementales
de Meurthe-et-Moselle(25).
Cela n'a pas empêché des esprits imaginatifs(26)
d'en faire une victime de la sinistre guerre de Trente Ans, qui venait
d'éclater. Le baron Seillère(6),
bien qu'il fasse état des ruines de 1622, dit lui-même: «Puis
vint la guerre de Trente Ans, après laquelle le château devait
être en bien mauvais état; il fut sans doute incendié:
j'ai eu trace d'un ancien tableau ayant appartenu autrefois au recteur
des anabaptistes de Salm - représentant une princesse de Salm (?)
avec sa fille, une enfant de douze ans, fuyant pendant le bombardement
(?) du château - qui aurait pu me donner quelques éclaircissements
à ce sujet s'il avait été retrouvé».
On en doute, ou bien la scène représentée n'avait
rien à voir avec Salm, ou bien elle n'était que le fruit
de l'imagination de son auteur. Pendant la guerre de Trente Ans, la princesse
de Salm, qui résidait parfois à Badonviller et surtout à
Neuviller(27), n'aurait sûrement pas
été se promener avec une fillette dans le château déjà
ruiné, quand des bandes armées mettaient le pays à
feu et à sang.
Relogue, dans sa «Notice de Senones»(28),
prétend que le château subsista jusqu'en 1591. Nous pouvons
affirmer que c'est faux.
En effet, il existe aux Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle
un cahier intitulé «Ordonnance pour le faict des affaires
de la Comté de Salm», en date du 20 mai 1564(29).
II fait état d'une réclamation des habitants de StStail (aujourd'hui
dans les Vosges): ceux-ci devaient chaque année une redevance
en grains à leurs comtes «en leur chastel de Saulmes»;
or les officiers seigneuriaux prétendaient maintenant leur
faire porter ces grains à Badonviller, capitale du Comté,
«pource
quicelluy chastel est ruigné». II n'y a pas d'équivoque
possible: en mai 1564, Salm était déjà une ruine.
Nous nous voyons donc bien obligés de contredire notre ami Arnold
Kientzler(30) lorsqu'il prétend que,
en 1598, Salm est abandonné «depuis longtemps à
des fonctionnaires subalternes qui se contentent de (l'] occuper pacifiquement
avec leurs valets». II s'agit là d'une affirmation dépourvue
de tout fondement.
La persistance jusqu'au XVIII° siècle du «guet au
château» dans la comptabilité seigneuriale ne constitue
pas une objection. Au temps où le château pouvait encore jouer
un rôle militaire, assurément, le guet sur ses remparts faisait
partie des corvées exigées des villageois d'alentour, et
les hommes que Jacques Brélex avait entendus sonner de la trompe
étaient sans doute de ces paysans. Mais, quand la forteresse cessa
d'être occupée, on ne considéra pas que ce droit seigneurial
fût désormais sans objet et la corvée se transforma
en redevance.
En 1589, «le Guet Dheu par Les habitans du ban de Plaine au
Ch[aste]au de Salm [était] aborné par Ch(ac]un an a dix sept
francs»(31).
En 1749, le même Ban de Plaine payait dix-sept livres et trois
gros au titre du «Guet au Château»(32).
Quand et comment le château de Salm est-il mort? Marc Brignon
situe sa fin vers 1550(33), date à
laquelle les comtes cessèrent de payer à l'abbaye de Senones
le cens pour le terrain(34). Mais on ne peut
rien affirmer tant que la chance n'aura pas, à nouveau, fait tomber
entre les mains d'un chercheur un document inédit.
On aime à supposer qu'un château est «mort debout»,
conquis par l'ennemi dans un tel assaut qu'on n'a pas pu le relever, ou
bombardé par les Suédois, ou rasé par ordre du roi
de France... Tous n'ont pas eu la chance de se voir octroyer ainsi une
gloire posthume. Qu'en est-il de Salm? Nous penchons à croire qu'il
a agonisé lentement, abandonné parce qu'il devenait inutile
ou malcommode, à moins, qu'il n'ait été victime de
la foudre ou d'un incendie accidentel, comme l'Ochsenstein. La tradition
locale veut qu'on soit allé s'y fournir en pierres toutes taillées
pour construire les métairies du hameau de Salm tout proche.
La végétation l'a envahi depuis longtemps. En 1755, Dom
Pelletier en publia un dessin dans sa «Description de la Principauté
de Salm»(3). Si on y voit des vestiges
plus importants et plus élevés qu'aujourd'hui, il n'y manque
pas d'arbres, dont un grand sapin qui surgit du donjon. Le même Dom
Pelletier fait état, d'ailleurs, d'une bizarrerie qui montre bien
à quel point il faut éviter de considérer comme très
«scientifiques» nombre de publications anciennes: «Tous
les Géograffes se trompent lorsqu'ils disent qu'il y avait la une
ville; jamais il n'y en eut le terrain ne le permet pas». Il
n'est pas seul à évoquer cette «ville» mythique
de Salm. Fachot l'Aîné, dans son «Mémoire
sur la Principauté de Salm», publié en 1784, écrit
ceci: «La Martinière, dans son Dictionnaire géographique,
parle de ce château et de la ville de Salm, située, selon
lui, dans la plaine, en dessous de cette montagne. Plusieurs autres montagnes
font également partie de la châtellinie de cette forteresse;
mais nous n'avons aucune preuve en Lorraine de l'existence de cette ville
prétendue, quoique nous la trouvions marquée dans plusieurs
cartes de géographes mal informés».(35)
Le responsable de ce mythe pourrait être Daniel Speckel. La célèbre
carte qu'il publia en 1576(36) ne s'arrête
pas aux limites de l'Alsace. La frange bruchoise du pays que les Salm s'étaient
approprié depuis deux ans déjà au détriment
de l'abbé y figure aussi, de même que «Muße»
(Moussey), un village du Val de Senones, et «V. frau Zum See»
(N.-D. de La Maix), le fameux pèlerinage de la vallée de
Celles(37), tous deux compris à l'époque
dans le comté de Salm. Notre château y trône fièrement
sur le sommet de sa montagne, avec le blason de ses maîtres -ce n'est
pas forcément une raison pour admettre qu'il était encore
entier à ce moment- et, bien plus bas, au pied de la pente, dans
ce qui serait plutôt une petite plaine qu'une vallée, une
agglomération, «Salm», est représentée
par un symbole qui en ferait au moins un bon village. Or oh sait très
bien que « Salm » au pied du château, n'était
constitué que d'une poignée de «moitresses».
De là à imaginer une ville dominée par une forteresse,
pour des gens qui n'avaient jamais visité le pays, il n'y avait
qu'un pas, allègrement franchi. Il faut dire que, jusqu'au XVIII°
siècle, on a copié Speckel sans complexes, quitte à
comprendre sa carte de travers. Et, comme il avait été germanophone
et avait écrit les noms romans du Comté de Salm à
sa façon, on en a hâtivement conclu qu'on se trouvait là
en présence du «vrai nom ancien» des villages salmois.
II se trouve encore des gens pour affirmer que «Plaine»
, par exemple, est une déformation de «Blen»,
alors que, en réalité, c'est le contraire; les textes anciens
le prouvent. Mais nous sortons de notre propos...
Avec les excursionnistes du XVIII° siècle
Si vous êtes déjà montés au château de
Salm, vous vous êtes peut-être arrêtés avec étonnement
devant une inscription assez longue gravée sur une face verticale
du rocher. Souvent les promeneurs éprouvent des difficultés
à la déchiffrer. La voici donc: «En marque de souvenir,
l'an 1779, le XV d'octobre, vinrent visiter ce roc et ancien vestige du
château et maison de souche de Salm-Salm, le Sérénissimes
descendans le prince Charles-Alexandre et Guillaume-Florentin de Salm-Salm
(38), accompagné du Sérénissimes prince de Hohenlohe-Schillingsfürst,
leur illustrissime allié, ayant à leur suite MM. François
Brunon Hombourg, syndic du grand chapitre de la Cathédrale de Strasbourg;
Pierre François Noël, intendant de la principauté de
Salm-Salm, Bernard et Marc Antoine Chouard, frères, entrepreneur
des forges de Framont.» En un autre endroit des ruines, cette
visite a été commémorée par une inscription
latine.
Que virent les illustres excursionnistes? Le château devait sensiblement
ressembler au dessin publié par Dom Pelletier quatre ans plus tôt(38),
et à la description faite cinq ans plus tard par Fachot l'Aîné.
Celui-ci gravit la montagne le 15 septembre 1784, avec l'abbé Destournelles
(alias Richoux), alors vicaire à La Broque. «On voit en
avant de ce château une espèce de plate-forme ou donjon naturel,
formé par les roches énormes de cette montagne. Ce donjon
étoit défendu par un large fossé taillé dans
le roc. On remarque encor les vestiges d'un pont-levis qui en défendoit
l'entrée. Plus loin est le château, dont les bâtimens
ne dévoient pas être étendus, à en juger par
le peu de terrain de son emplacement. Un reste de tour moitié ronde,
moitié quarrée, et dont les murailles ont dix pieds d'épaisseur,
est ce que l'on peut voir de plus entier, le reste est absolument tombé.
Le chemin qui conduit à ce château est tortueux et difficile,
il est taillé dans le rocher à plusieurs endroits. J'ai cru
remarquer les vestiges d'une petite tour qui en défendoit le passage.
Cette tour étoit au pied de la montagne.
La situation de ce château est peut être l'endroit le
plus désert et le plus sauvage que l'on puisse voir. De cette élévation,
l'oeil ne discerne que de très hautes montagnes dépouillées
d'arbres et dont la cime est hérissée de rochers énormes,
à moitié suspendus sur de pauvres habitations qui sont au
pied de ces montagnes menaçantes. Dans cette effrayante solitude,
vous n'entendez que les cris plaintifs de quelques hiboux ou de quelques
oiseaux de proie qui sont nichés dans les crevasses des rochers
qui vous entourent, et qui sont l'azile ordinaire des uns et d'autres animaux
sauvages dont ces montagnes sont remplies.
Quelques pauvres paysans des alentours, espérant trouver
quelques thrésors dans les cavaux, font des fouilles au milieu des
ruines de ce château. Pour les découvrir ils choisissent ordinairement
la nuit pour leurs ténébreuses opérations. Enfin cette
antique forteresse nous retrace sensiblement ces anciens châteaux
ruinés, résidence ordinaire des fées, d'enchanteurs
et d'autres esprits malfaisans, dont le Tasse et l'Arioste nous ont donné
de si brillantes et de si effrayantes descriptions».
Nature effrayante et menaçante... Cris étranges d'oiseaux
sinistres... Lieux désolés où l'heure des ténèbres
appelle les misérables chercheurs de trésors... Monde fantastique
d'esprits et de fées susceptibles de hanter les ruines... Tout cela
annonce la sensibilité romantique et baigne déjà dans
l'ambiance que nous offrent les lithographies du XIX° siècle.
Si Fachot l'Aîné est monté à Salm, c'est,
comme il le dit lui-même, «pour en dessiner les ruines».
Si son dessin correspondait à sa description, il permettait peut-être
de pressentir ce qui ferait, au siècle suivant, le charme des oeuvres
de Rothmuller ou Engelmann. Et nous regrettons de n'avoir jamais vu, jusqu'à
présent, une représentation de Salm signée par l'un
de ces artistes.
Marie Thérèse et Gérard Fischer,
Les Vosges n°4 (1986)
Notes
1. Au Moyen Age, contrairement à une opinion
répandue, il n'y avait pas de «princes» de Salm. Le
premier à porter ce titre fut le rhingrave Philippe-Othon, à
partir de 1623.
2. En gros, on peut dire que l'«avoué»
-chargé d'une «avouerie»- était un laïc
chargé de défendre les droits d'un seigneur ecclésiastique,
soit par les armes, soit en justice.
3. Dom Ambroise Pelletier, bénédictin
et curé de Senones, rédigea en 1755 une «Description
de la Principauté de Salm». Une copie de cet ouvrage est
conservée à la Bibliothèque Municipale de Saint-Dié
sous la cote Ms 201.
4. Charles-Laurent Salch: «Dictionnaire des
châteaux de l'Alsace médiévale» - Strasbourg
1976.
5. «Inventaire sommaire des Archives Départementales
antérieures à 1790» rédigé par A.
Philippe, archiviste des Vosges - Archives ecclésiastiques - Série
H - 1925.
6. Baron Seillère: «Documents pour
servir à l'histoire de la principauté de Salm et de la ville
de Senones» - Paris 1898.
7. Clauss: «Historisch-topographisches Wörterbuch
des Elsass» - Saverne 1895.
8. Parmi ces auteurs, citons Dom Augustin Calmet,
abbé de Senones entre 1728 et 1757, avec son «Histoire
de l'Abbaye de Senones» et sa «Notice de Lorraine».
La même opinion est exprimée dans le «Département
des Vosges», de Lepage et Charbon (Nancy 1845) - dont nous ne
faisons mention qu'à titre documentaire, vu les erreurs et les contradictions
qu'il multiplie au sujet du Pays de Salm -, et dans le livre, plus sérieux,
du baron Seillère, déjà cité.
9. L. Schaudel: «Les comtes de Salm et l'abbaye
de Senones aux XII° et XII°s» - 1919.
10. Archives Départementales des Vosges -
Cartulaine II H5.
11. Cette expression, mal traduite, est à
l'origine de l'information erronée citée par Clauss et le
«Reichsland»,
selon laquelle il y aurait eu un château fort à Plaine.
12. C'est l'abbé Gérard.
13. Une autre copie place ce pré à
Denoeuvre. La variante ne pose pas de gros problème, étant
donné la situation des deux localités, surtout à l'époque.
14. C'est sans doute un cas de «mainmorte»:
le seigneur, en l'occurence l'abbé, dispose des biens du sujet décédé
sans héritier. Encore au XVIII° siècle, les gens de Plaine
étaient «mainmortables».
15. Le château et le village de Pierre-Percée
se trouvent actuellement en Meurthe-et-Moselle. La forteresse perdit son
ancien nom de Langenstein après que la comtesse Agnès, au
XII° siècle, y eut fait creuser un puits extraordinaire pour
l'époque.
16. En 1784, Fachot l'Aîné y trouva
«quelques
fragments d'anciennes vaisselles de grès, une grande pierre quarrée
percée à plusieurs endroits» dont l'usage ne lui
était pas connu, mais aussi «quelques os de morts».
Guerriers tombés? Plus prosaïquement, victimes d'un accident
ou d'une agression? On lit encore ceci dans sa «Description de
la Principauté de Salm»: «On conserve aussi à
Framont chez Mss. les directeurs des forges plusieurs débris d'armures
antiques trouvées dans ce château». Avaient-elles
été réduites à l'état de « débris
» par une bataille... ou par l'abandon et la rouille?
17. L'engagère est définie ainsi par
le dictionnaire de Godefroy «engagement d'un immeuble qui retourne
à son propriétaire après que ce dernier s'est libéré
de la somme pour laquelle il a engagé le-dit immeuble».
18. Richer, bénédictin de Senones,
prieur du Moniet, artiste, auteur de la chronique «Gesta Senoniensis
Abbatiae», mourut vers 1266.
19. Nous reproduisons le texte du manuscrit de Mons,
publié par M. Delbouille - Bibliothèque de la Faculté
de Philosophie et de Lettres de l'Université de Liège - Fascicule
XLIX - 1932.
20. Pierre de la Condamine, «Salm en Vosges»,
Paris 1974, situe les faits en 1284; Arnold Kienzler, «Le château
de Salm», dans «L'Essor» n° 90 - décembre
1975, précise « août 1284 ». C'est étonnant,
car le texte est explicite. Nous le donnons ici en traduction: «Quand
le Fils de la Vierge, celui qui sait et voit tous les biens, avait mille
deux cents ans et quatre-vingts et cinq - je ne le devine pas mais le sais
de vérité -, à la sainte Nativité de la Vierge,
mère du roi puissant, huit jours après la fin d'août,
je commençai à faire mon livre tout droit à Salm...
» (v23-32). II s'agit donc bien du 8 septembre 1285. La date
de 1284 n'entrerait pas dans le vers.
21. «... dans le château du noble
comte Henri, que Dieu préserve du déshonneur et à
qui il donne une longue durée de vie, car c'est celui qui surpasse
les autres en courtoisie et en libéralité, en générosité
et en noblesse; il a en son corps un noble gentilhomme, cela me fait grand
bien quand je me rappelle ses biens et ses richesses, car j'aime de coeur
les bons seigneurs» (v. 33-42).
22. Le chevalier, appelé «Conrad
Warnier» n'était autre que Conrad Wernher de Hattstatt,
Landvogt de Haute-Alsace. En juillet 1278, il avait conduit en Bohême
un corps de troupe, formé d'une centaine d'hommes d'élite,
pour combattre le roi Ottokar. C'est lui qui, vers 1284, brûla le
château des Girsperg, sur le Staufenberg, près de Soultzbach.
Sa rencontre avec Jacques Brélex est le sujet d'une miniature illustrant
le manuscrit du «Tournoi de Chauvenci» conservé
à Oxford.
23. «A Salm je m'en suis retourné;
déjà le repas était apprêté, les tables
mises; le gentilhomme était assis au repas qui est très bon».
Dans le patois local, on dit encore «Saume» pour «Salm».
24. Cela n'empêche pas certains d'affirmer
qu'aucun Salm n'a jamais habité le château.
25. Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle,
B 9067.
26. Clauss, entre autres, et R. Stieve («Die
Grafschaft Ober-Salm» 1895). Le «Reichsland»,
lui, attribue la destruction aux troupes du roi de France, après
1675! Dans le «Département des Vosges», on lit:
«Le
château fut ruiné sous le règne du duc Charles IV».
c'est-à-dire entre 1624 et 1675. Quant à Curt Mündel
(eh oui !), après avoir déclaré le château «Amtssitz
der vorderen Grafschaft Salm», il affirme tranquillement: «gerstört
in der Zeit von 1675-1690» («Führer durch die Vogesen»
Edition de 1913). Tous ces messieurs auraient eu du mal à fournir
des preuves.
27. La capitale de la «Terre de Salm en
commun» était alors Badonviller, mais les princes séjournaient
plus volontiers au château de Neuviller.
28. Relogue, « Notice de Senones, ci-devant
principauté de SalmSalm, réunie présentement au département
des Vosges. Par un voyageur ». - Ravensburg 1809.
29. Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle,
B 9026.
30. Arnold Kientzler: «Le château
de Salm - Quelques éléments d'histoire et d'iconographie»,
dans «L'Essor» n° 90 - Décembre 1975.
31. Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle,
B 9055.
32. Archives Départementales des Vosges III
Cl 2. Le Ban de Plaine était l'une des divisions administratives
du Pays de Salm. Cf. Gérard et Marie-Thérèse Fischer:
«L'ancien
Ban de Plaine au fil du temps» - Obernai 1979.
33. II reste cependant très prudent. Voir
son article «La fin du château de Salm», dans
la Revue Lorraine Populaire, n° 56, février 1984.
34. A propos de ce cens, voir plus haut: «une
naissance controversée».
35. De cette ville, Dom Calmet dit qu'«elle
n'a peut-être jamais existé» («Notice de
Lorraine»). On lit dans le «Département des Vosges»:
«son
existence est plus que problématique».
36. B.N.U. Strasbourg M 132952.
37. Sur l'histoire de ce site, voir «L'ancien
pèlerinage de La Maix» G. et M.-Th. Fischer dans «Lac
de la Maix - Vexaincourt» -Raon-l'Etape 1982.
38. On parle des «Salm-Salm» après
le mariage de Nicolas-Léopold de Salm avec sa parente Dorothée
de Salm, célébrée en 1719. Les deux personnages nommés
dans l'inscription étaient des frères du prince régnant
Louis-Charles-Othon (¦ 1778) à qui succéda Constantin-Alexandre,
fils de Charles-Alexandre, sous la «Sérénissime Tutelle»
de sa mère et de son oncle Guillaume-Florentin, évêque
de Tournai. Au moment de sa visite aux ruines, ce dernier exerçait
donc la corégence. L'inscription est signée «Franciscus
Jaquel».
39. II faut toutefois observer que Dom Pelletier
a dessiné le sommet de la montagne tout plat, alors que le rocher
présente des variations de niveau.
Les Neuenstein d'Alsace
La famille noble de Neuenstein, dont les armes étaient de
sable à une roue à cinq raies d'or, possédait le
château de Neuenstein
dans le bailliage de Zwingen, près de Thierstein, dans l'ancien
évêché de Bâle, et en prit le nom.
On trouve des membres de cette famille établis au XIV°
siècle, à Mulhouse
et à Soleure, comme vassaux de la maison d'Autriche dans le
Sundgau et le Brisgau.
Les maisons qu'ils possédaient à Mulhouse furent
détruites, en 1355, par ordre du Magistrat. L'inimitié
que Rodolphe portait à la ville de Bâle fut cause de la
ruine de son château, en 1412.
Un autre Rodolphe, peut-être
son fils, était Vogt de Ribeauvillé, en 1432. Valentin,
fut investi, avec Jean et Rodolphe, ses frères, des fiefs
mouvant d'Autriche: c'est lui qui fut chargé de conduire les
troupes bâloises à l'armée de l'empereur devant
Nuits, en Bourgogne.
En 1435, le junker Veltin von Nuwenstein eut à répondre
du pillage d'une noce, près de Sundhoffen, opéré
avec l'aide d'Antoine de Hohenstein.
En 1493, il reçut de Sigismond d'Autriche des lettres
d'investiture pour
les fiefs devenus vacants à la mort du dernier rejeton
mâle de la famille de Hungerstein.
Ces Neuenstein passent pour être la souche de la famille qui
habitait
la Souabe et l'Alsace inférieure.
Au commencement du XVIII° siècle, elle s'est partagée
en deux branches
par les deux fils de François-Frédéric, seigneur
de Rodeck
mort à Molsheim, le 24 février 1765 et de
Sophie-Catherine-Sybille de Gohr.
Philippe-Léopold-André,
né en 1719, auteur de la branche aînée,
fut capitaine au régiment d'Alsace, chevalier de Saint-Louis et
directeur de la noblesse de l'Ortenau.
Conseiller noble à Strasbourg, le 3 janvier 1746, il devint
membre de la Chambre des XXI en 1759, de celle des XV en 1769, de celle
des XIII en 1764,
et fut élu stettmeister (le 341°) en remplacement de
François-Charles Bock
de Blaesheim, démissionnaire.
Il fut dix-neuf fois en régence, jusqu'en 1790. Le 11 juillet
1785, il présida la députation du Magistrat qui alla
complimenter,
à l'hôtel des Maréchaux, les princes de
Condé et de Bourbon, père et grand-père du duc
d'Enghien.
Il épousa Marie-Odile-Joséphine de Béroldingen de
Gundelhard, morte le 12 avril 1807, d'une
famille noble du Wurtemberg, et mourut le 2 juillet 1793.
Son fils, Léopold-Joseph-André-Charles, né le 31
août 1768, fut noble au sénat de Strasbourg.
Il s'unit à Sophie Walburge, comtesse de Linange-Neudenau,
dont il eut un fils, Henri-Clément-Léopold, né le
13 novembre 1808,
senior de la famille, qui habitait le château de Cappel-Rodeck
(Bade) dans la jolie vallée de ce nom,
où ses ancêtres avaient demeuré il y a
déjà plus de quatre siècles.
Antoine-Henri-Frédéric, né en 1724, frère
du stettmeister,
auteur de la branche cadette, fut capitaine au régiment d'Alsace
et chevalier de Saint-Louis. Il épousa, lé 22 janvier
1764, Marie-Anne
de Gail (née en 1740, décédée en 1793),
dont il eut un fils
Frédéric-Antoine, conseiller noble en 1789, qui, au
début des mauvais jours de la Révolution, quitta la
France avec le fils du stettmeister pour aller
prendre du service en Bavière.
Encyclopédie