L'origine de la Guerre de Trente Ans est à rechercher dans un conflit d'abord purement allemand et religieux, qui dégénère ensuite en une grande guerre européenne.
1618: la Défenestration de Prague marque le début des hostilités.
Quatre phases définies par l'intervention de différentes nations rythment le conflit:
1618-1625: phase allemande (siège de Haguenau par Mansfeld)
1625-1625: phase danoise
1629-1634: phase suédoise
1634-1648: phase française
1648: le traité de Westphalie met fin à cette guerre en confirmant la Suède et la France dans leurs rôles de grandes puissances européennes. Louis XIV gagne territorialement les Trois Evêchés (Metz, Toul, Verdun) et la Haute Alsace avec droit de surveillance sur la Décapole.
Les propriétés de l'élixir du Suédois sont connues en Alsace depuis 1622.

Aspects de la Guerre de Trente Ans
Vallée de la Bruche, Ban de la Roche, Pays de Salm

Arnold Kientzler, Denis Leypold, Marc Brignon

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La Guerre de Trente Ans, la Guerre des Suédois, 1618-1648...
Ces mots, ces dates se lisent souvent dans les manuels, résonnent parfois à nos oreilles, mais sont toujours perçus comme une calamité à laquelle on attribue inexorablement tous les maux.
On en connait les origines.
Le conflit - religieux - opposa dans un premier temps les Etats protestants de Bohême à l'Empereur Frédéric II dont le rétablissement du catholicisme constituait la grande idée. De péripétie en péripétie, d'alliance en alliance, les hostilités devinrent rapidement «européennes». La brusque entrée en guerre en 1631 de la Suède - dont le roi Gustave-Adolphe se révéla être un véritable chef de guerre - et celle plus progressive de la France de Louis XIII et de Richelieu accélèrera le processus militaire et en portera les méfaits dans nos régions.
La Vallée de la Bruche, le Ban de la Roche et la principauté de Salm furent touchés par la guerre, mais pas forcément au même moment ni avec la même ampleur.
Restituer ces différences tel a été le but poursuivi par le comité de l'Essor qui a confié le travail à trois auteurs, chacun pour un secteur géographique bien défini.
Compte tenu de la diversité des situations et surtout de la qualité - très inégale - des documents disponibles, il était évident que les trois études n'allaient pas forcément se superposer ou se recouper.
L'Essor a pour habitude d'offrir à ses fidèles lecteurs des données neuves, tirées d'archives souvent inexploitées et peu connues.
C'est encore le cas ici.


Faits de guerre dans la vallée de la Bruche

(1632-1639)
Arnold Kientzler

I. Les prémices

C'est bien avant les années de guerre (la guerre a commencé en 1618) que les populations de la vallée sont appelées à subvenir à l'entretien de soldats. Ainsi pendant la première semaine d'août 1627, les villages de Mollkirch, Muhlbach et Lauben [Laubenheim] sont sommés de fournir cinq sous par jour.
Jean Luck, le receveur impérial, précise qu'en cas de non livraison, les soldats viendront chercher l'argent eux-mêmes... (1). La requête des habitants est déjà significative. Ayant eu à entretenir en 1625 cinq soldats à Guirbaden pendant quatre mois, ils estiment que cela leur paraît impossible: ils n'ont rien... la vie est chère... ont déjà souffert de la faim avec femme et enfants ...(2).
La suite des événements prouvera cependant que les calamités n'en sont qu'à leurs débuts.
Les premiers mois de l'année 1632, les garnisons impériales et celles de leurs alliés, les Lorrains, stationnent en Alsace et s'attaquent aux territoires dépendant de la ville protestante de Strasbourg déjà prête à collaborer avec les Suédois. Ainsi des mercenaires strasbourgeois doivent chasser des bandes de Lorrains qui avaient attaqué Barr. Refoulés en direction des Vosges, trois cents hommes se tinrent pendant onze jours sur les confins, à Gallera (Colroy-la-Grande), Lysse (Lusse) et Browonschier (Provenchères) avant de se diriger sur S.Stell (St-Stail) où ils sont restés un certain temps(3).
L'occupation violente des principales villes alsaciennes par les Suédois (Benfeld, Obernai, Sélestat, Molsheim) provoqua au début de 1633 des explosions de haine entre occupants et opprimés, ainsi la révolte paysanne dans le Sundgau durement mâtée par le fer.
C'est dans ce contexte particulier qu'il faut placer les événements dramatiques dont la vallée de la Bruche allait être le théâtre en juin 1633.

II. Les destructions de juin 1633

1. Haslach: l'abbaye

En mars, l'administrateur de l'Evêché installe une garnison impériale au château de Guirbaden dont les défenses sont renforcées (4). Dans le même temps quatre-vingts impériaux occupent l'abbaye de Haslach pour contrôler la vallée de la Bruche et les villages à cause des cols d'accès(5). On peut préciser que dès l'annonce de la prise d'Obernai par les Suédois, les chanoines s'étaient prudemment dispersés...(6).
Ce renforcement militaire n'empêcha nullement les garnisons suédoises de Molsheim, Mutzig et Rosheim de rôder dans la vallée et de menacer la population. Le même document précise qu'au mois de mai une troupe se présente face à la collégiale. Devant la résistance des occupants (?), elle finit par repartir non sans avoir plongé le village de Niederhaslach dans les flammes. Le 6 juin, les Suédois reviennent avec des pièces de siège(7). Les événements se précipitèrent alors. L'abbaye fut canonnée pendant toute une journée, la garnison faite prisonnière, l'église et les maisons canoniales incendiées. En évoquant plus tard cette période, les chanoines parleront d'un temps où le chapitre d'haslach s'était mis sous la protection des évêques de Strasbourg qui leur avaient envoyés des troupes pour deffendre leur enclos et leurs biens contre l'incursion des ennemis dont les forces ont néanmoins prévalu puisqu'en l'année 1633 haslach a été saccagé et incendié...(8).
Malgré les détails, les événements du 6 juin semblent incomplets. De source suédoise, nous apprenons qu'en réalité une importante révolte des paysans de la Vallée de la Bruche et du Val de Villé fut à l'origine de ces destructions. Une collusion entre les troupes impériales et les habitants fit que les deux vallées se dressèrent avec violence contre l'occupant, y ont fait des dégâts si bien que les Suédois sont revenus, les ont battus et dispersés dit la chronique qui ajoute: les paysans ont attaqué avec force mais les soldats ont bien riposté(9).

2. Schirmeck: château et bourg

C'est donc en répression à un soulèvement local que l'abbaye de Haslach fut brûlée. Mais dans le même temps ils [les Suédois] ont entièrement détruit le château de Schirmeck et le bourg situé à ses pieds(10). II est certain que les troupes suédoises ont ainsi tenu à dégager des passages importants comme le péage vers la Lorraine (Schirmeck) et le débouché de la vallée de la Hasel (Haslach). En même temps, Villé fut brûlé et le col de Steige contrôlé comme le laisse entendre un autre document suédois(11).

3. Un état dramatique

La répression ennemie avait été rapide, sans doute très violente et la vallée ne s'en remettra qu'au bout de nombreuses années. Douze mois plus tard, au début de juin 1634, un état statistique des villages dépendant du val de Villé, du Bailliage de Schirmeck et du Ban de la Roche porte encore la trace profonde des destructions opérées dans la vallée de la Bruche et en donne tous les détails(12):
SCHIRMECK château brûlé; village incendié sauf neuf maisons
URMATT brûlé en partie
NIEDERHASLACH abbaye ruinée et brûlée; village incendié
LUTZELHOUSE brûlé en partie
WISCHES brûlé
NETZENBACH brûlé

Les destructions suédoises touchèrent donc principalement les agglomérations situées dans la vallée même, épargnant sans doute celles installées dans les vallons latéraux (Russ, Oberhaslach, Barembach) ou sur les hauteurs (Heiligenberg, Grendelbruch).

Par contre, les établissements économiques eurent à souffrir comme, par exemple, le moulin de Russ incendié en 1633 et toujours en ruines deux ans plus tard(13).
Comme toujours, des pillages accompagnent la violence, pillages en règle (comme l'abbaye de Haslach), parfois plus localisés. Ainsi Jean Pfetz et Adam Gemer, sujets du bailliage (sans autre précision) cultivaient avant la guerre des biens à rente (Gultgüter) appartenant à l'époque au bailli épiscopal Jean de Giffen. Ils y ont renoncé depuis deux ans parce que les chevaux avaient été emmenés par les soldats. La population n'est pas épargnée loin s'en faut même si les témoignages sont plus rares. Une plainte des communautés de Dinsheim, Still et Heiligenberg datant de l'été 1633 évoque la soldatesque ennemie qui, depuis longtemps est autour de nous. Les villageois sont chassés avec femme et enfants, le bétail et tout le foin volé, les moissons perdues (15).

Vers la fin de l'année 1633, les Suédois sont donc maîtres du terrain et installent progressivement une nouvelle administration après s'être assurés des terres et de leurs revenus.

III. 1634: Pillages et reconstruction

1. Une nouvelle administration suédoise

Dès le 13 septembre 1933, le nouveau bailli de Molsheim, Samuel Haugwart est chargé de faire rentrer les revenus des bailliages de Schirmeck, Mutzig et de l'abbaye de Haslach entre autres pour l'entretien des soldats à pied et à cheval et l'approvisionnement des magasins militaires: tous les «fonctionnaires» locaux sont réquisitionnés à cet effet, depuis l'écoutète, les jurés, le garde des forêts...(16). C'est sans doute à cette époque aussi que cessa l'administration du bailli de l'évêque de Strasbourg à Schirmeck, Jean de Giffen.
Au courant de l'année 1634, les forces suédoises commencent. à répartir les terres conquises au profit de leurs alliés. La ville de Strasbourg reçoit ainsi les riches terres du Kochersberg(17), la famille de Veldentz étant investie de la part de la couronne de Suède de deux vallées que l'on dit en Allemand: le Wyler et Brüschthal(18).
Le 6 juin (pour le bailliage de Schirmeck) et le 21 (pour la seigneurie de Villé), les représentants de tous les villages durent se rendre à Benfeld, forteresse tenue par les Suédois. C'est là que la prestation de serment eut lieu devant les commissaires des Veldentz (dont le bailli du Ban de la Roche Christian d'Unwürden) mais également en présence de Frédéric-Richard Mockel, résident de Suède en Alsace. Georges-Gustave de Veldentz venant de décéder, son épouse Marie-Elisabeth reçut l'hommage de ses nouveaux sujets à la place de son fils mineur Léopold-Louis, à peine âgé de neuf ans(19).
Les deux actes notariés donnent le nom des représentants des villages, dont une version en français pour le bailliage de Schirmeck. II peut être intéressant de connaître les «notables» locaux de l'époque qui y sont ainsi détaillés.
Bailliage de Schirmeck
(ABR E 5527 fol. 1-6v° et fol. 39-44)
Version française Texte allemand
SCHIRMECK  
Jean ledu Chastelain (écoutête) Hans ledu
Jean Gouth Hans Gueth
George Bechtel
RUSS (Roues)
Philip Claude Philips Clauss
Claude Fevre Claus Schmidt
Jean Taubenhawer Hans Daubenhauger
George Meusnier Georg Muller
Balthasar Fevre Balthasar Schmidt
HASLACH (Haseloch)
Jacob Garçon
URMATT (Ourmath)
Adam Lutz
HEILIGENBERG (Saindtmont)
Jacob Berger
Jacob Schäffer
STILL
George Droidt Georg Strackh
Michel Funck
DINSHEIM (Dingsheim)
Martin Meusnier Martin Muller

Val de Villé
(ABR E 5527 fol. 10)
....  
SAALES (Seel) COLROY (Galler)
Nicolas Schenck Munsch Matthis
 
BOURG (Neuburg) LA SALCEE (Saltze)
Jean Gair Munsch Clément
 
BRUCHE (Breusch) STAMPOUMONT
Nicolas Serbole Claude Jean Cola
 
RANRUPT (Rospach) ...
Jean Schmidt  
Mathieu Klein  
Nicolas Schmidt  

2. Méfaits

Le changement de seigneur n'apporta évidemment aucune amélioration au sort des habitants de la vallée. Bien au contraire, cette année 1634 semble en effet être caractérisée par des vols et pillages continus et une insécurité sans cesse croissante dans les campagnes. Ainsi, le 28 août, répondant sans doute à un ordre du bailli suédois Christian d'Unwürden, le greffier de la vallée (Thalschreiber) Jean-Conrad Rapolt lui promet d'aider avec beaucoup de zèle l'écoutète de Schirmeck afin de réagir à l'encontre des pillards (strassenräuber) et autres mauvais garçons, ceci avec le concours des habitants de tout le bailliage(20).

La situation devient dramatique après la défaite des Suédois à Nordlingen (5 septembre) lorsque des milliers d'Impériaux, vainqueurs, déferlent en Alsace et que des «Croates pillards inondent la campagne» (Rod. Reuss).
Deux témoignages locaux caractérisent bien cette période de troubles.
L'aubergiste du Netzenbach (von Wych im Netzenbach), Nicolas Gueth, avait refusé de servir du vin à un groupe de soldats suédois dirigés par l'ancien écoutète de Still, Jean Vogel, qui avait pris du service armé. Furieux de l'attitude de notre cabaretier, celui-ci fut emmené de force par les mercenaires qui voulurent le traîner jusqu'à Benfeld. Du côté d'Urmatt, Nicolas Gueth réussit toutefois à leur échapper(21) mais craint maintenant que par représailles sa maison et son bien ne soient réduits en cendres.
Jean Gueth, aubergiste à Schirmeck - sans doute un des hommes les plus aisés du lieu - a connu une autre mésaventure. Au début de la guerre, il avait mis prudemment son vin à l'abri en en transportant plus de quatre-vingt cinq aimes (Ohmen) à... Badonviller. Las, les troupes lorraines occupant la ville ont pris le vin des caves dont le sien. Sa demande concerne évidemment le remboursement de la marchandise perdue(22).

3. Une certaine constance

Toutefois ces temps d'incertitude, de pillages et de méfaits divers se confondent avec une certaine impression de stabilité: la vie de tous les jours semble pouvoir continuer. Au fond de la vallée, c'est le Maistre Descolle de Saales, Claude Bazin qui se plaint que la somme d'argent que tous les bourgeois devaient lui verser pour sa pansion (sic) arrivait difficilement car la plus grande partie des bourgeois n'ont [pas] fait leur devoir de payer. À force d'attendre, il sera donc contraint de sortir dudit Salle pour aller gagner sa vie ailleurs(23). Au delà du cas personnel de notre maître, on constate néanmoins que l'école continuait de fonctionner malgré les temps de guerre!
Une autre catégorie de personnes ne semble pas avoir souffert outre mesure de la crise: ce sont les aubergistes de la vallée.
En feuilletant les comptes minutieux du bailli suédois André Zölling, on constate non sans une certaine surprise que d'importantes quantités de vin étaient régulièrement débitées. Le tableau des consommations par auberge pour la période entre le 25 juillet 1634 et le 1er mars 1635 en fait foi(24):
Lieu Aubergistes Quantités consommées
Schwartzbach Georges Sontag 22 aimes de vin
Nicolas Bechdof 24 aimes de vin
Oberhaslach Anstett Erhart le jeune 5 aimes de vin
Russ Antoine Flach 14 aimes de vin
Schirmeck Jean Gueth 51 aimes de vin
Jean Idoux, écoutète 53 aimes de vin
Mathieu Gueth 6 aimes de vin
Dinsheim Pierre Frantz 3 aimes de vin
Gall Riedinger 6 aimes de vin
Conrad Gaflom 19 aimes de vin
Grendelbruch Jean Lien 7 aimes de vin
Urmatt Christmann Anstett 5 aimes de vin
Nicolas Anthony 6 aimes de vin
Still Jean Schefer 6 aimes de vin

C'est à Schirmeck et dans une moindre mesure à Schwartzbach que le vin a surtout été consommé sans doute en premier lieu par les soldats de passage. Ce signe de «prospérité» est corroboré par le fait que pratiquement tous les cabaretiers ont pu acquiter les taxes. Zölling note en effet que seul Nicolas Bechdolt de Schwartzbach n'a rien pu payer, Pierre Frantz de Dinsheim réglant la moitié de la taxe seulement.
Le texte nous apprend bien autre chose: parmi les neuf maisons restées debout à Schirmeck (d'après l'état de juin 1634) figurent au moins les trois auberges. Un autre type d'édifice a également survécu: la maison curiale, dans laquelle un certain nombre de religieux d'Altorf et des environs ont trouvé refuge pendant ces temps de trouble.
D'autres religieux avaient pourtant déjà précédé le mouvement. Ce fut le cas dès novembre 1632, lorsque les Chartreux de Molsheim, fuyant les Suédois, s'étaient réfugiés à Senones puis à Etival. Le souvenir de leur séjour vosgien y était encore vivace à l'époque de dom Calmet(25).
Un état de frais établi par le curé résidant à Schirmeck, Dominique Baccon, nous renseigne sur ces nouveau hôtes. Pendant une quinzaine de jours entre 1633 et 1634, la maison de cure a servi de gîte au Père Bénédicte Begert et au Frère Bernard qui, malades, étaient en route pour Raon-l'Etape et l'abbaye de Haute-Seille. De même, le Père Simon Fiacrius d'Altorf et Hermann Ross, chanoine de St-Léonard sont restés pendant quinze mois à Schirmeck. Pour leur subsistance, le curé de Schirmeck reçut de la farine, du blé et du vin en assez grandes quantités qu'il chercha à Molsheim, St-Nabor et Boersch. Dans le même temps, quatorze chevaux appartenant à l'abbaye d'Altorf purent être mis en lieu sûr à Schirmeck pendant près de trois mois (le foin et l'avoine nécessaires avaient été achetés à Urmatt auprès des héritiers Thiriot)(26).
La présence de ces chevaux est sans doute en rapport direct avec les importants travaux effectués à la grange de la maison curiale en mars 1634. La charpente de ce bâtiment fut en effet entièrement refaite. De même, les écuries et la maison curiale elle-même furent réparées(27).
Vers la fin de l'année 1634, d'autres indices de reconstruction apparaissent dans les textes. Le 12 octobre 1634, un fonctionnaire suédois, Jean Macrin, écrit à la comtesse palatine Marie-Elisabeth. Après avoir constaté qu'à Schirmeck tout est ruiné (28), il a trouvé auprès des sujets une volonté certaine de réparer et construire à nouveau (29). Le 5 novembre, notre cabaretier Jean Gueth (celui qui avait voulu mettre son vin en sûreté à Badonviller) se plaint qu'il a besoin de l'argent manquant pour reconstruire sa maison détruite par le feu et pour son ménage(30). Le même mois, les écoutètes du bailliage écrivent au résident suédois en Alsace que les habitants sont obligés de vendre leurs lopins de terre pour remettre sur pied leurs masures, hunes et autres maisonnettes ruinées(31).
Ces bonnes dispositions disparaissent malheureusement assez vite face aux événements. Après la défaite suédoise de Nordlingen, la suprématie militaire revient à présent à la France dont les troupes pénètrent en Alsace et soumettent les populations à des cantonnements rigoureux, voire draconiens.

IV. La profonde désolation de 1635

L'année 1635 est sans doute la plus noire pour la Vallée, celle qui paralyse, tue, extermine et appauvrit sans aucune distinction. Les témoignages abondent dans ce sens.

1. Les cantonnements

À la demande du duc de Rohan, le régiment français du colonel de Battily répartit ses mercenaires dans tous les villages du bailliage: Schirmeck reçoit ainsi vingt soldats. Cette charge particulièrement lourde pour une population affaiblie entraîne une supplique - une de plus - à l'adresse de Marie-Elisabeth de Veldentz. Les pauvres sujets, soumis aux dévastations sont pour lors épuisés, à bout et ruinés et ne peuvent plus acquitter leurs taxes. Ils demandent la protection de leur seigneur sinon nos pauvres femmes et enfants vont mourir de faim. Ce document particulièrement significatif date du 16 mars 1635(32). Il est reprit presque mot pour mot le 5 avril de la même année accentuant ainsi le côté dramatique du moment.
Cette extrême pauvreté s'explique également par une paralysie économique prononcée. L'écoutète Jean Idoux et le greffier Jean-Conrad Rapolt - tous les deux particulièrement au contact de la vie quotidienne - expliquent à la comtesse palatine, le 8 septembre 1635, que le péage de Schirmeck (qui avait sans doute repris en 1634) n'a été perçu que jusqu'en mai 1635. Depuis lors, il n'a plus rien donné parce que les voitures [des marchands] sont bloquées (34).

2. Pillages et incidents

Le pillage des bandes armées a certes contribué à cette paralysie. Il touche tous les secteurs de la vallée mais peut-être plus particulièrement les environs de Saâles. Des troupes lorraines s'étaient en effet installées dans les ruines du château de Spitzemberg et, depuis leur repaire, dévastèrent le fond de la vallée(35).
Saâles est ainsi touché de plein fouet. Une lettre du 22 septembre 1635 du fermier de Villé, Jacques Melfinger, à la comtesse décrit assez bien la situation: ceux de Saales apportent tout leur bétail ici [à Villé] et disent que leur village est rempli de cavaliers lorrains qui ont pris toutes leurs récoltes. De même, à Colroy-la-Grande (zu Grossen Collrei) et près de la frontière, les gens sont terrorisés et craignent pour leurs maisons et leur village. La dîme n'a pu être levée à cause des lorrains maraudeurs du Val de Senones qui font craindre qu'on ne puisse plus demeurer chez soi. Et Melfinger d'ajouter: de ce fait, la terreur gagne tout le monde ici [à Villé](35).
Le receveur de St-Blaise-la-Roche en prévision de l'arrivée des troupes lorraines dans les environs voulut en passant par Albé se rendre à Strasbourg pour obtenir une intervention. Melfinger signale qu'en cours de chemin, des chenapans (Schnapauen) l'arrêtèrent avec son domestique près de l'Ungersberg. Et de conclure, on ne sait où il est(36).
Une aventure singulière était déjà arrivée quelques mois auparavant à un autre habitant de St-Blaise, cette fois dans le bas de la Vallée. Claudi, le forestier, avait été chargé par la comtesse palatine d'aller à Haslach avec le grand Louis pour une coupe de bois(38). Mais il dut renoncer sur place à cause du grand danger des soldats qui pillent et volent incessamment aux villages d'allentour de haslach. C'est sur le chemin du retour que les deux hommes furent victimes des soldats. Le récit - écrit en français et avec un certain pittoresque - mérite d'être reproduit: Mesme à notre retour, moi et le grand Louis, nous fusmes en danger d'estre tué, tellement que n'eut été ma hardiesse et grand courage d'arracher la carapine (sic) d'un des soldats qui estoient au nombre de cinq, sans doute j'eusse été mort sur la place; tellement aussi que le grand Louys fut battu par lesdits soldats, qu'il lui est impossible de trouver à travailler. Nonobstant sa grand bravoure, le forestier Claudi reconnaît quand même que sans l'assistance des bourgeois de Viche, nous eussions tous deux demeurez morts sur la place(38).
D'autres péripéties arrivées à des sujets de la vallée sont mentionnées au hasard des documents. Ainsi trois bourgeois de Russ - et non des moindres puisqu'avec Jean Taugenhauer(39) et Jacques Jeger, il y avait l'écoutète du lieu Philippe Nicolas - avaient acheté quatre chevaux à un habitant de Grendelbruch nommé Valentin Charton. Comme dans ces temps de guerre, il valait mieux s'entourer de garanties, ils exprimèrent leur satisfaction d'avoir acheté les bêtes à un bourgeois plutôt qu'à un soldat. Las, les chevaux avaient été volés à un habitant de Griesheim près de Molsheim! Nos infortunés bourgeois s'adressèrent à leur seigneur afin de pouvoir récupérer la somme versée avant de rendre les chevaux(40). Comme c'est souvent le cas, la réponse de la comtesse n'est pas connue...

3. La mortalité

Ces événements, tout en étant caractéristiques pour l'époque restent très ponctuels. Ils ne doivent en aucun cas faire oublier la grande misère de la vallée et surtout une importante mortalité peut-être identique à celle que l'on constatera au Ban de la Roche et au pays de Salm. Les chiffres font ici défaut mais certaines allusions sont significatives.
Ainsi dans une lettre du 30 août 1635, les deux communautés de Schirmeck et Russ mentionnent que les deux villages épuisés ont vu mourir de faim une grande partie de leur population, les autres habitants étant dans le plus grand dénuement(41).
Une autre épreuve attend pourtant encore la vallée quelques mois plus tard lorsque les 6 et 7 octobre 1635, les troupes lorraines et impériales pillent le bourg de Schirmeck de fond en comble(42). On n'a guère de détails sur cette attaque. Seul le bailli André Zölling mentionne que lors du sac des maisons, les impériaux lui ont volé son manteau de voyage, ses bottes avec les éperons qui étaient neufs ainsi que son pistolet. Avec le cheval volé lui aussi mais qu'il put récupérer - sans la selle toutefois - il évalue son dommage à plus de cinquante florins(43).
Cette situation - dramatique - est sans doute la mieux résumée dans la plainte des écoutètes de la vallée au bailli de Schirmeck, lettre datée probablement d'octobre 1635. Elle évoque les pauvres sujets affligés par le feu, le vol et le pillage. Leur misère est arrivée au point qu'aucun d'entre eux ne peut plus secourir son proche dans sa grand détresse ne serait-ce qu'avec un croûton de pain ou l'aider d'une autre manière(44).

V. Dernières années de guerre: der «Schirmecker Diebolt»

La Vallée de la Bruche n'est évidemment pas la seule atteinte. Le 11 février 1637, le magistrat de Strasbourg brosse à l'intention du roi de France, Louis XIII, un tableau particulièrement suggestif. Il note que tous les chemins fourmillent de soldats dont les uns par malice (?), les autres faute de vivres rôdent et pillent tout ce qu'ils rencontrent(45). Une supplique analogue et de la même période, évoque la situation des paysans à qui, après la perte de la moisson passée n'est demeuré que la vie et leurs maisonnettes qu'ils seront contraincts d'abandonner et enfin mourir de faim(46).
Rançonnement et pillage trouvent une illustration paticulièrement suggestive dans une affaire qui eut la vallée pour cadre et dont les victimes furent deux bourgeois de Barr, Mathis Wolff, boucher et Jean Degermann, aubergiste à l'enseigne du Brochet.
Vers la fin de l'année 1638, quatre voitures lourdement chargées de vin et tirées par dix-sept chevaux sont en route pour Strasbourg. À la hauteur d'Obernai, le convoi est intercepté par une troupe de quatorze pillards lorrains qui avaient fait de la vallée de la Bruche l'un de leurs repaires favoris, notamment à Rothau où ils aiment séjourner(47). Ce lieu n'est pas improvisé car à leur tête se trouve un habitant de Schirmeck, Diebolt Hazard, fréquemment appelé dans le texte der Schirmecker Diebolt. Les mauvais garçons qui l'entourent ont pour noms Nicolas de Curry de la vallée de Schirmeck (sans autre précision), Jean Frantz, boucher de St-Quirin, un certain Pierre de Raon-sur-Plaine, Jean Jacques, hosenstricker(48) de son métier et d'autres individus venus de Landau, Buswiller etc...
La déposition faite ultérieurement par les deux marchands nous renseigne sur leurs péripéties(49). Placé chacun sur un cheval, pieds et mains liés, ils durent suivre la troupe (avec les chevaux) par des chemins peu habituels. Vers minuit, le convoi s'arrêta dans une métairie près de Grandfontaine où les infortunés promirent cent, voire deux cents doublons(50) pour sauver leur vie. Ce fut en pure perte puisque la troupe repartit toujours de métairie en métairie, jusqu'à Baccarat (Baccarach). C'est là, que Diebold Hazard, fit subit de mauvais traitements à Jean Degermann frappant l'aubergiste avec une pelle en fer et un bâton sur tout le corps, le visage et les oreilles si bien que le sang en coula.

Ces épisodes caractéristiques alimentent bien l'histoire troublée de notre Vallée. Pourtant c'est durant cette même année 1639, que la guerre s'acheva dans son ensemble avec la défaite des troupes impériales même si, sur les frontières, les incursions lorraines restaient encore fréquentes.
L'Alsace ne sera pourtant définitivement pacifié qu'en 1646. Mais au mois de décembre 1641, le bailliage de Schirmeck retrouva une administration épiscopale. Les écoutètes de Schirmeck (Jean Idoux), Still (Strack), Haslach (Els) et Russ (Daubenhauer) prêtèrent à nouveau le serment au nouveau bailli de l'évêque Georges-Charles Zoller(51).
Le témoin de cette scène fut le Conseiller épiscopal Jean de Giffen, celui-là même qui était à la tête du bailliage de Schirmeck avant le déclenchement de la guerre, celle dite de Trente Ans...

Arnold KIENTZLER.

1) Archives départementales du Bas-Rhin [ABR], 1 G 38, 65 b fol. 6r°.
2) id. 65a fol 5r°.
3) Archives municipales de 5trasbourg [AMS] VI, 47. Rapport de Georg HOHDA au Magistrat de Strasbourg du 11 février 1632. A remarquer la transcription phonétique du nom de Provenchères.
4) AMS AA 1011 (2) fol. 8ro.
5) ABR G 1205.
6) ABR G 5233 n° 1 (liasse)
7) zwey halbe Carthaunen.
8) ABR G 5232 no 1 (liasse) fol. 7r°- Mémoire de 1764.
9) Theatrum Europeum III, 1639, p. 64-65.
10) ABR G 1205. in die Äsche gelegt.
11) Bogislaff Philipp von Chemnitz, Koniglichen Schwedischen ln Teutschland geführten Kriegs, II, 1633, p. 127.
12) ABR E 5527, fol. 37r°-38r° et fol. 45r°-46r°,
13) ABR E 5529, fol. 42r°.
14) id. fol. 41 r°.
15) ABR 1 G 38, 72.
16) AMS AA 1023 fol. 167.
17) R. Reuss, L'Alsace au XVII° siècle, I, 1898, p. 79.
18) ABR E 5527 fol. 1 r°.
19) K. E. Boch, Des Steintal im Elsass,1914, p. 60.
20) ABR E 5532 fol. 54.
21) da ich us forcht die flucht genommen
22) ABR E 5532, fol. 15r°. L'aime de vin (Ohmen) contenait environ 50 litres cf. A Hanauer, Etudes économiques, II, 1879, p. 19.
23) id. fol. 116.
24) ABR E 5529 fol. 45r° - 48r°
25) dom CALMET, Histoire de l'abbaye de Senones, Ed. F. DinagoI, 1879, p. 337.
26) ABR H 25 n° 5 (liasse) fol. 3.
27) id. fol. 4.
28) il faut à présent nuancer cette affirmation.
29) ABR E 5531 fol. 136r°.
30) ABR E 5532 fol. 148 r°.
31) id. fol. 103 r°.
32) ABR E 5533 fol. 38
33) id. fol. 45.
34) id. fol. 146 r°.
35) J.B. Ellerbach, Der dreissigjährige Krieg im Elsass, III, 1929 p. 147.
36) ABR E 5533 fol. 95r°.
37) il s'agissait de faire couper du bois et l'acheminer à Strasbourg par flottage.
38) ABR E 5533 fol 80 (lettre du 11 août 1635).
39) dans doute Daubenhauer dont le nom apparaît fréquemment à Russ après 1650.
40) ABR E 5533 fol. 144.
41) id. fol. 138 r°.
42) J.B. Ellerbach, ouv. cité, III, p. 147.
43) ABR E 5529 fol. 59 r°.
44) ABR E 5533 fol. 161
45) AMS AA 1880 fol. 33
46) id. fol. 31
47) AMS VI, 47 (1) Lettre du Magistrat de Barr à celui de Strasbourg du 20 décembre 1637
48) Métier qui consiste à coudre les chausses en drap de laine ou de coton qui enveloppaient tout le bas du corps masculin (en usage depuis le XV° s.) cf. C. Enlart, Le Costume, 1910, p. 552 [Manuel d'archéologie française, III]
49) AMS VI, 47 (1)
50) Monnaie espagnole, cf. F.J. Himly, Dictionnaire ancien alsacien-français (XIII°-XVIII°), 1983, p. 49
51) J.B. Ellerbach, ouv. cité, III, p. 398

La guerre de Trente ans au Ban de la Roche

Denis Leypold

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I. - Guerre et destruction - 1633-1635

a) Le Ban de la Roche au début du XVII° siècle

Le Ban de la Roche était sorti du patrimoine familial des Rathsamhausen zum Stein depuis 1584 pour devenir la propriété des comtes palatins de Veldenz-Sponheim.
Sous l'influence de ses nouveaux maîtres, le développement des activités minières et métallurgiques fit du pays une place économique puissamment implantée dans la vallée de la Bruche. Pour cela, les Veldenz avaient engagé des sommes très importantes. Ils contrôlaient par ailleurs des exploitations minières situées à Ranrupt et à Saâles dans la partie bruchoise du bailliage de Villé. Toutes ces activités faisaient d'eux de puissants industriels, dont le principal artisan fut George-Jean de Veldenz, décédé en 1592(1).
La situation religieuse du pays connut, elle-aussi, un profond bouleversement par l'introduction de la religion luthérienne après 1584. Désormais, ce n'était plus au chapitre rural du Bruderberg d'organiser la vie religieuse, mais à La Petite Pierre, d'où vinrent les premiers pasteurs avant d'être remplacés au début du XVII° siècle par d'autres originaires du pays de Montbéliard(2).
La position du village de Rothau était fortement privilégiée par rapport au reste de la seigneurie dans son rôle de capitale, où se trouvait le château résidentiel, lequel servait de centre administratif où logeaient les principaux fonctionnaires. Le village abritait aussi le chef-lieu de paroisse ainsi qu'une concentration importante de bâtiments industriels rattachés aux forges. Le regroupement de ces diverses structures en firent la localité sans doute la plus peuplée à une époque où le peuplement paraît être parvenu à un sommet.
À cette époque, en effet, la population locale semble bien avoir compté plus de 1200 habitants(3), sans tenir compte du personnel minier étranger difficilement évaluable. Cette population paraît essentiellement bruchoise et participe plus ou moins activement aux travaux miniers.
Des routes d'importance inégale sont par ailleurs attestées dont l'une, sans doute localement la plus fréquentée, empruntait la vallée de la Rothaine par Rothau et La Haute-Goutte avant de rejoindre le Col de la Rouge Croix dans les forêts d'Obernai (Rothlach). Cette route permettait le franchissement du massif vosgien de la Lorraine, par le Donon, à l'Alsace, par le massif du Champ du Feu(4).
Cet îlot fortement industrialisé et de surcroît protestant dans une vallée catholique, ne pouvait manquer d'attirer sur lui les regards inamicaux en période de crise.

b) Les dangers de la «protection» suédoise

>Avant que la vallée de la Bruche ne soit conquise par les troupes du roi de Suède, le Ban de la Roche ne paraît pas avoir été atteint par des destructions.
Les combats que se livrèrent dans la plaine d'Alsace les partisans du roi du Danemark contre les troupes et les villes fidèles à l'empereur (1624-1629), perturbèrent sans aucun doute la vie quotidienne dans la vallée. Le Ban de la Roche parait cependant parvenir intact en 1632, lorsque les troupes commandées par le général suédois Horn pénétrèrent dans la vallée de la Bruche. L'arrivée de l'armée protestante provoqua sans doute un mouvement de sympathie bien compréhensible de la part des comtes de Veldenz, eux-mêmes protestants, mais surtout parce que des liens familiaux unissaient les Veldenz à la famille royale de Suède.
Cette situation particulière fut sans doute à l'origine de la cession des terres épiscopales de la Bruche et autrichiennes de Villé au comte Georges Gustave de Veldenz en 1634(5). Le sentiment de sécurité que pouvait éprouver Georges Gustave fut cependant de courte durée; les événements allaient montrer à l'évidence la grande vulnérabilité du pays devant des forces bien entraînées. Or il semble que le Ban de la Roche ait eu à souffrir d'une première invasion sans doute au mois de juin 1633, ainsi qu'il apparaît dans un courrier du 5 juillet où le Ban de la Roche est signalé comme étant réoccupé par les forces protestantes mais complètement ruiné(6).
Après cette première dévastation, une seconde, provoquée par la garnison épiscopale du château de Guirbaden allait définitivement rompre la tranquilité du pays.

c) Les premières grandes destructions: août 1633

Vers le 10 août au soir, fut lancée depuis le Guirbaden une première attaque menée par un détachement de 36 cavaliers(7). La rapidité et l'efficacité de leur action paraît avoir provoqué des destructions importantes. Comme le déplore le résident suédois Anthon Günther Velstein à Obernai, les soldats anéantirent par le feu deux métairies et de nombreuses maisons, pendant que les fonderies (de Rothau) et de nombreux autres biens seigneuriaux(8) furent détruits. Pendant une semaine, le Ban de la Roche fut soumis à un pillage méthodique visant notamment à priver les habitants des récoltes en les moissonnant et en les faisant transporter vers le Guirbaden.
Cette mission fut commandée par le comte Herman Adolf de Salm, gouverneur de Saverne, qui aurait ordonné l'enlèvement des récoltes. L'opération a été facilitée par les habitants de Schirmeck qui auraient, à cette occasion, acheté 50 serpes(9). Il était également et spécialement ordonné à la garnison de brûler les maisons des paysans qui furent envoyés en corvée devant le Guirbaden lors du précédent siège. De ces paysans, la garnison en possédait un relevé nominatif(10).
Mais il y a plus grave, car il apparaît que les soldats ne s'en tinrent pas seulement aux ordres reçus; il poussèrent les destructions en incendiant sans doute tous les villages du Ban de la Roche. («dass gantze thall eingeaschertt»!) Pendant ce temps-là et pour plus de sécurité, craignant l'arrivée inopinée d'un secours, la garnison établit ses quartiers pendant quatre jours dans le comté de Salm à La Broque.
À l'origine de cette catastrophe, le résident suédois Velstein évoque la responsabilité d'un habitant de Grendelbruch, Valentin Charton («Valten Charto»), qui aurait guidé le lieutenant de la garnison à travers le Ban de la Roche. Il dit de lui qu'il doit être arrêté et conduit en prison à Molsheim pour avoir été à la cause des maux les plus graves.
Du côté suédois, la surprise est évidente et ne permet pas de réagir à temps pour sauver le Ban de la Roche. Anthon Günther Velstein projette bien de venir au secours avec 50 soldats de la garnison suédoise du château de Franckenbourg situé dans le Val de Villé; mais aucune initiative ne semble se concrétiser. Le 13 août, Velstein informe le comte de Veldenz de sa décision de faire, le lendemain soir, une diversion à Grendelbruch avec 50 hommes armés de mousquets(11). Mais il se ravise aussitôt et renonce à cette opération en raison des doutes qui l'assaillent au sujet des résultats de l'expédition. Pourtant, des moyens suffisamment importants paraissent avoir été réunis rapidement par les Suédois pour permettre un nouveau siège du château de Guirbaden. Nul doute qu'il s'agissait là d'une réponse à la destruction du Ban de la Roche.

d) L'attaque du mois de septembre

Dès lors, les dangers parurent apparemment écartés, car à peine quelques jours après l'annonce de la destruction du Guirbaden, une nouvelle catastrophe s'abattit sur le pays. Venu une fois de plus de Saverne, un détachement de 120 cavaliers épiscopaux surprirent les villages endormis dans la nuit du 15 au 16 septembre vers une heure du matin(12). Leur intervention fut très violente car les soldats ne se contentèrent pas seulement de pillages, ils s'en prirent notamment aux villageois «avec le désir de tuer, de voler, de piller, de tyraniser, que cela fait pitié...»(13). La description qu'en donne Velstein est sans doute incomplète, mais elle permet de se rendre compte de la brutalité avec laquelle se comportent des soldats qui obéissent aux ordres et font leur métier. Velstein donne en exemple le détail de l'une des scènes qui lui fut rapporté: un villageois de Rothau, Nicolas Parmentier (Niclaus Schneider) fut surpris chez lui par les mercenaires. Ceux-ci le forcèrent à se mettre sur son lit et là le rouèrent de coups jusqu'à ce qu'il mourut en se servant de leur mousquet comme d'une matraque. Les soldats s'enquirent ensuite «froidement» de lui ouvrir le ventre avec leur couteau(14).
Un certain nombre de personnes furent prises en otage contre d'importantes sommes d'argent. Pour la remise en liberté du maître mineur de la seigneurie, Hanss Hoss(15), les soldats exigèrent une rançon de 100 Reichstaler. Ils exigèrent encore 120 Reichstaler pour la libération du cabaretier de Rothau, Langen Daniels, et de ses deux enfants; 60 Reichstaler pour Dimanche Forrain de Neuviller. D'autres villageois, dont les noms sont inconnus, subirent le même sort avec des demandes de rançon s'élevant à 40,60 Reichstaler et plus.
L'expédition des soldats se limita cependant à la vallée de la Rothaine avec le pillage des localités de Neuviller, Wildersbach et Rothau. Tous les bestiaux trouvés dans les fermes furent emmenés, laissant les «sujets encore plus misérables». Les mercenaires paraissent avoir rapidement délaissé le Ban de la Roche non sans avoir annoncé qu'ils reviendraient pour emporter ce qui restait et pour tout brûler.
Il parait évident que cette deuxième expédition, menée sans rencontrer d'obstacles notoires, a porté un coup fatal à la seigneurie.

e) Insécurité et retour au calme: 1634

L'annonce faite par les mercenaires, même s'ils ne revinrent plus, ne tarda pas à s'accomplir; plusieurs témoignages rapportent en effet le passage de nombreux soldats responsables de la dégradation du pays.
Un courrier du mois de novembre 1633 présente qu'on ne peut encore songer à résider au Ban de la Roche en raison des fréquentes invasions de soldats lorrains et français(16). La situation n'est pas différente en mai 1634. Le nouveau bailli du Ban de la Roche, Christian de Unwürden, signale à la comtesse Marie Elisabeth de Veldenz dans quelle mauvaise passe se trouve le Ban de la Roche, surtout à cause de la présence dans la vallée du commissaire impérial, Johann Rudolf Neuenstein. Bien qu'il soit difficile de cerner avec plus de précision le rôle exact de Neuenstein, il est clair qu'on lui reprocha d'avoir «ruiné totalement le Ban de la Roche»(17). C'est sans doute aussi pour cette raison qu'il fut jugé et exécuté à Benfeld par les Suédois(18).
On apprend également que le maître-mineur, capturé le 14 septembre 1633 par un détachement impérial, est toujours au Ban de la Roche et qu'il envisage même, moyennant un minimum de dépenses, de remettre sur pied les exploitations métallurgiques(19). Un projet d'une telle envergure n'étant réalisable qu'avec un minimum de sécurité, faut-il en conclure à une pause de longue durée? Plusieurs documents émanant de fonctionnaires attachés au service des Veldenz et à l'administration suédoise pourraient témoigner dans ce sens. II s'agit en effet de rapports, d'enquêtes et d'informations concernant les situations économiques particulières à la vallée de la Bruche et au Val de Villé(20), de juillet à novembre 1634. Or ces documents appartiennent manifestement à une période de paix - relative - qui est mise à profit pour faire le bilan de la situation. Pour le Ban de la Roche, c'est l'heure des comptes.
Les informations relatives à une visite effectuée dans la vallée de la Bruche par le conseiller Johann Macrin, le 12 et 13 octobre 1634, donnent quelques renseignements très généraux sur la situation matérielle de la région alors qu'une phase de reconstruction semble s'être amorcée. Il remarque ainsi qu'à Schirmeck tout est ruiné au-delà de la mesure, mais que la population se met à reconstruire. Sa réaction n'est guère différente à Rothau où l'ampleur des destructions lui fait écrire que tout y est ravagé, que c'est une horreur à voir. Le château seigneurial parait également ruiné. Macrin ajoute qu'on ne peut pas le réparer pour le moment faute d'argent(21). Il admet cependant que d'une manière générale, le Ban de la Roche parait à nouveau dans un état satisfaisant, en ordre et reconstruit(22).

f) La période française de 1634-1635

Après la victoire remportée le 10 septembre 1634 par les Impériaux sur les Suédois, les troupes françaises s'installèrent sur les positions suédoises alsaciennes, à l'exception de Benfeld, conformément à un traité passé entre les deux parties le 1° novembre 1634(23).
Des troupes au service de la France sont d'ores et déjà signalées au mois de décembre 1634 dans les deux vallées de Villé et de la Bruche. Quatre compagnies à cheval placées sous les ordres du colonel et baron de Degenfeld prirent position dans la vallée de la Bruche et au Ban de la Roche au courant du mois de décembre(24). Placée dans le contexte d'une région dévastée, leur présence amena la comtesse de Veldenz à prier le duc de Rohan, commandant les troupes françaises, à se retirer de la vallée de la Bruche. Selon la comtesse, sa famille vivait essentiellement des maigres revenus tirés de la vallée. Les cantonnements des soldats et la suspension de la livraison des rentes représentaient une menace supplémentaire pour la situation financière de la famille. Mais il semble bien que Degenfeld quittât les lieux; en fait foi un courrier de la comtesse en date du 29 décembre remerciant le duc de Rohan pour son intervention(25).
L'une des dernières expéditions de soldats à être relatées par les textes au Ban de la Roche, concerne une troupe de 12 cavaliers de l'armée impériale. Cette troupe est d'abord signalée à Villé vers le 16 février 1635 alors que la région était sous contrôle français. Après s'être enfoncé dans le Val de Villé par Neuve-Eglise et Fouchy, les cavaliers pénétrèrent le jour suivant dans la vallée de la Bruche sans doute par le Climont. Après quoi, la troupe surpris le village de Fouday qui fut pillé et repartit avec un troupeau de 25 têtes(26).
II est vraisemblable que d'autres scènes de ce genre se répétèrent, mais la rareté de la documentation ne permet pas d'en savoir plus pour les années suivantes. Par contre, nous sommes à nouveau plus informés de la situation du Ban de la Roche après la guerre de Trente ans; thème qui va constituer la seconde partie de notre étude.

II. - Les conséquences

Jamais sans doute le Ban de la Roche ne connut dans son histoire de crise aussi profonde et aussi brutale. Du point de vue économique, en ruinant totalement les structures industrielles mises en place par l'investissement de moyens financiers très lourds, la guerre a fait perdre à la famille de Veldenz un capital très important. La fortune très amoindrie des Veldenz ne fut en tout état de cause suffisante pour relancer à la fin de la guerre les exploitations minières. Celles-ci ne reprirent prudemment que vers 1670 sous l'impulsion d'initiatives privées(27).
Sur le plan villageois, les incursions des soldats désorganisèrent progressivement - ainsi que nous l'avons vu - le fragile équilibre rural par des destructions et des pillages répétitifs. L'insécurité, les prises d'otages, la ruine économique ont profondément pesé sur la stabilité de la population. À la suite de ces événements, l'importance numérique du peuplement bascula de manière incontestable pour ne représenter à la fin de la guerre qu'un nombre restreint d'individus. C'est ce dernier point que nous allons développer.

a) Le peuplement en 1655

Par l'intermédiaire d'un document statistique dressé par l'écoutète Hans Lipp en 1655, la population a été évaluée avec précision à environ 200 personnes(28). Ce très faible nombre d'habitants réparti dans huit communautés offre un contraste saisissant par rapport au peuplement qu'il y avait vingt-cinq années plus tôt. On peut en effet estimer à environ 1200 personnes la population villageoise du Ban de la Roche vers 1630(29). En tenant compte de ces indications, les pertes démographiques auraient été d'environ 1000 personnes. Ce constat se rapproche de celui observé sur les terres du Grand Chapître dans le Val de Villé en 1649, où les pertes ont été évaluées à 1480 personnes sur 1692(30). La population survivante au Ban de la Roche doit se situer entre 16 et 17 % de l'ancien peuplement alors que dans le Val de Villé elle atteint 17 %.
Ces chiffres obtenus à partir de données rigoureuses sont sans doute proche ils tendent à prouver un très important dépeuplement dans ces deux régions des Vosges. À Schirmeck par contre, la dépopulation paraît moins accusée mais représente néanmoins les deux tiers en 1653. La ville bénéficia en outre d'une plus grande attraction que le Ban de la Roche, ce qui lui permit de se repeupler plus rapidement surtout par l'apport de nombreux Lorrains(31). On observe en effet que l'évolution démographique au Ban de la Roche fut fortement dépendante de l'identité confessionnelle, ce qui eut pour conséquence de freiner légèrement le repeuplement. L'aspect confessionnel lui valut par contre l'assimilation lente, mais continue de nombreux immigrés suisses de religion réformée, sédentarisés surtout après 1680.

b) L'émigration

De nombreux Ban de la Rochois ont quitté leurs villages pour des raisons de sécurité. Certains n'y retournèrent plus et demeurèrent dans leur nouvelle patrie. Les Veldenz paraissent s'être beaucoup intéressés à leur sort, notamment dans le cas où l'un ou l'autre de ces émigrants aurait «oublié» de régler ses droits seigneuriaux. Un document aujourd'hui perdu signalait diverses régions où des sujets des comtes de Veldenz se seraient établis, en «France», sur les terres de l'évêché de Strasbourg, à Barr, dans le Val de Villé, dans le comté de Hanau «et autre part»(32). Cette énumération suppose un très large éclatement d'une partie - restreinte - de la population partie à la recherche d'un mieux-vivre. Mais c'est surtout vers la ville de Barr, propriété de Strasbourg, qui se dirigent de nombreux habitants, fuyant notamment devant les violences de la garnison de Guirbaden en août 1633. Nous y retrouvons ainsi la trace du cordonnier de Rothau, David Jacob, lequel fait baptiser son fils, assisté du parrain, Jean Dallion, aussi de Rothau(33). La sécurité offerte par la ville aux populations circonvoisines incita sans doute plusieurs Ban de la Rochois à y élire domicile, en dépit des problèmes linguistiques qui devaient surgir à l'issue de ce choix. L'un deux, Didier Holweck de Rothau, fut l'objet dès 1636 d'une enquête administrative au sujet de sa situation juridique(34). II fut bientôt rejoint, vers 1644, par son frère, Jean, qui s'installa à Mittelbergheim chez un ancien sujet des comtes de Veldenz, Blasius Bläss, lequel vivait là depuis déjà quarante-cinq ans(35). De la famille Banzet, Christmann s'établit à Barr vers 1644 à l'âge de 20 ans, sans doute chez une parente, Anna Banzin, à Barr depuis 1621. Deux membres de la famille Beurtrin de Neuviller, Barthel et David, choisirent également de vivre à Barr où Barthel se marie avant 1655. L'émigration vers Barr demeura ponctuelle jusqu'à la fin du siècle en continuant de s'alimenter dans les familles déjà citées, auxquelles il faut encore ajouter les familles Grandmathis et Marchal.
Sous couvert de la guerre, l'attrait de la ville peut ne pas mettre en valeur l'un ou l'autre aspect des motifs réels ayant provoqué l'émigration. Bien que Jean Holveck et Christmann Banzet affirment avoir quitté le Ban de la Roche à cause des ravages de la guerre et que pour cette raison ils ne veulent plus y habiter(36), on découvre une seconde réalité: les liens familiaux. L'extension familiale à Barr est un élément important de l'émigration qui fut sans doute favorisé par l'éclatement de la guerre, et qui simplifia grandement la venue de francophones dans un univers germanique.

c) Le redressement du pays

Lorsque les protagonistes du conflit furent venus enfin à s'entendre par la paix de Westphalie en 1648, on eut pu croire un moment le calme revenu. Or on constate que la sécurité n'est pas à la mesure des fêtes pour la paix qui furent célébrées au Ban de la Roche en 1650(37); des troupes lorraines et françaises «ravagent» encore le pays de 1649 à 1655(38). La précarité de la paix et les menaces du «party bleu» ou lorrain, suscitèrent en 1656 le regroupement des paysans de la haute vallée de la Bruche en confédération, dans le seul but de s'opposer à leur incursion. À cette remarquable initiative semble correspondre la fin des périodes de destruction alternant avec les essais infructueux de reconstruction; cette fois, une nouvelle et longue phase de reconstruction semble l'emporter.
Les premières années de l'après guerre de Trente ans voient dans le redressement du Ban de la Roche l'oeuvre de la population survivante. Aucune aide extérieure n'y est attestée, pas plus d'ailleurs que l'installation d'une population étrangère originaire du pays de Montbéliard ou de Lorraine(39).
La seigneurie paraît présenter selon les villages des aspects de la guerre plus ou moins marqués. En 1655, Rothau n'est habité que par deux familles récemment installées après plusieurs années d'abandon. Les autres villages qui formaient des habitats de vingt à plus de trente chaumières, regroupent des petites unités de sept à douze feux(40). L'état des finages n'est guère meilleur. Le faible nombre d'agriculteurs explique une réduction importante de l'espace agricole utilisé. Pour l'ensemble du Ban de la Roche, les propriétés personnelles rassemblent en 1669 environ 1367 acres de terres cultivées ou non(41). De cette importante surface, seulement 53 % des terres sont cultivées. Rien là de bien étonnant, cela signifie simplement que la population s'est attribuée les terrains délaissés par les anciens propriétaires qui disparurent au cours de la guerre. La population n'utilise en fait que les terrains correspondant à ses besoins.
Un fait surprenant est représenté par la faculté étonnante des paysans à pouvoir refaire à «plein» leurs étables, alors qu'il vient de se passer plus de vingt ans de guerre accompagnée de pillages sempiternels. En 1655, les fermes paraissent en effet donner asile à de nombreux animaux, un peu comme si la guerre s'était arrêtée aux portes des villages. On y trouve, selon la richesse et la situation des paysans, selon qu'il s'agit d'une veuve ou d'un nouvel habitant, des chevaux, des poulains, des chèvres, des poules, des vaches, des veaux, des boeufs, des taureaux, des cochons et des abeilles(42). Un témoignage apporté dans le cadre d'une requête relative aux droits de pâturage sur le Champ-au-Feu, semble devoir affirmer qu'avant 1653, les villageois de Belmont et de Bellefosse ne détenaient aucun bétail(43). Cette indication est très douteuse car comment expliquer que deux ans plus tard les mêmes villages totalisent soixante et un bovidés! On constate cependant que trente et un sont encore en bas âge puisqu'ils sont considérés comme étant des veaux («Kelber»). À Fouday, où un pillage fait perdre vingt-cinq bestiaux en 1635, on dénombre toujours en 1655, dix-neuf bovidés pour une population plus réduite.
La jeunesse des bovidés est un fait incontestable aussi valable pour les autres animaux de ferme. L'acquisition de ce cheptel paraît pour plus de la moitié appartenir à une date relativement récente, ce qui tend à démontrer par ailleurs le rapide redressement de la paysannerie dès l'apparition des premiers beaux jours de paix.
On aura remarqué l'attribution au patronyme germanique de son doublet français (Nicolas Parmentier pour Niclaus Schneider). Il est un fait maintenant établi que les populations de la haute vallée étaient à cette époque d'expression romane, d'où une germanisation presque systématique des patronymes:
Alhellig =Toussain, Wagner = Charlier, à Schirmeck,
Lang Hierig = Grangeorges, Benoist = Bernard, au Ban de la Roche,
Monsch = Demange, à Urmatt,
Maurer = Masson à Hersbach.

Resté à l'écart de l'extension de la guerre pendant une décennie, le Ban de la Roche, au même titre que les régions voisines, n'a pas échappé à son emprise. Nous avons vu dans les conséquences immédiates du développement de la guerre, l'implacable cycle des pillages et des destructions, provoquant la misère et la fuite.
Si la population paraît directement menacée par les soldats, elle ne semble pas devoir faire l'objet de massacres ni de maladies épidémiques, de tout cela les archives n'en font pas mention. Or la dépopulation a été effrayante au Ban de la Roche comme dans le Val de Villé. II semble que l'effondrement démographique se soit situé entre 1635 et 1640, sous les effets conjugués d'une crise de subsistance et de très probables développements de foyers de maladie comme la dysenterie(44). Le redressement économique paraît déjà amorcé dès la fin de cette période en même temps qu'une légère reprise démographique. Un signe que la paix se fait durable est représenté par le nombre relativement important des animaux de ferme recensés en 1655. La vie reprend ses droits et les villageois se réorganisent, recultivent le sol et au besoin portent le mousquet jusqu'à Schirmeck pour interdire le passage aux troupes pillardes(45).
Mieux connus sous l'appellation de «guerre des Suédois», les événements de la guerre de Trente ans ont laissé dans le souvenir des populations du Ban de la Roche des traces profondes. De là les nombreuses interprétations que l'on connaît, mais qui, nous venons de le voir, sont parfois à peine exagérées.

Denis Leypold

1) Boch K. E, Das Steintal im Elsass, Strassburg, Trübner, 1914, p. 56-57.
2) Boch K. E, Das Steintal im Elsass, Strassburg, Trübner, 1914, p. 178.
3) Le taux décennal d'accroissement de la population du Ban de la Roche a été de 14% de 1489 à 1578; maintenu à cette hauteur, la population serait passée de 860 à plus de 1200 habitants vers 1630.
4) Cette route est appelée dans les textes du XVII° siècle «Neuweyler weg» en 1645 (ABR, 2J 20C), ou encore «Landstrass» en 1619 (ABR 2J 13).
5) ABR, C 323, 12: «Prise de possession des vallées de Preusche et Villé par George Gustave de Veldence par une cession de la couronne de Suède, le 6 juin 1634».
6) ABR. E 5530
7) ABR, E 5530; lettre écrite d'Obernai le 11 août 1633.
8) ABR, E 5530; lettre écrite d'Obernai le 11 août 1633: «...so dem gemeinen wesen zum besten...».
9) ABR, E 5530; lettre écrite d'Obernai le 11 août 1633: «...Gestalt dan die Schirmecker Underthanen die erdte ein zu machen schon 50 sichell gekauffet,... ».
10) ABR, E 5530; lettre écrite d'Obernai le 11 août 1633: «...auch der selben bawren so vor Gierbaden geschantzet/: der Nahmen alle consigniret: / ihre hauser ein zu äschern... »..
11) ABR, E 5530; lettre écrite d'Obernai le 11 août 1633: «...habe ich auch meines herm Underthanen so auf 50 Mann bewehret morgendt zue abendts bey Bar mit Ihren gewehren im geheim beschieden lassen»..
12) ABR E 5530, fol. 415.
13) ABR E 5530, fol. 415: «mitt morden, rauben und plindern, tirannisiert das es mehr zu erbarnen aus umbstendlich zuerzehlen».
14) ABR E 5530, fol. 415. sans doute pour s'assurer que leur victime n'ait pas avalé son argent.
15) ABR, C 323, 12; Hanns Hoss avait été nommé directeur des mines en 1633.
16) Boch K.E., ouvrage cité, note 1; p. 133: «Im Steinthall ist noch zur Zeit nicht zu wohnen, wegen des streifenden Lothringer un Frantzösischen Volcks».
17) ABR, E 5531 ; «Im Steinthal ist noch ein übeler zustand auch wegen des Newensteinischen anhanget unsicher...».
18) Boch K. E., ouvrage cité, note 1; p. 133.
19) ABR. E 5531: «so zu leben und kosten zu verhälten damitt den werck algemehlig wider uff die fusse zubringen».
20) ABR. E 5530 et E 5531
21) ABR, E 5531, fol. 136.
22) ABR, E 5531, fol. 136. «der landschaw im Steinthal ist wider zu recht bracht und gebawt».
23) Dollinger P., (sous la direction de), Histoire de l'Alsace, Toulouse, Privat, 1970, P. 275.
24) ABR, E 5531, fol. 163; lettre de Marie Elisabeth de Veldenz du 24.12.1634.
25) ABR, E 5531, fol. 168; lettre du 29.12.1634.
26) ABR, E 5533. fol. 9; lettre de Jacob Melfinger du 16.2.1635: « das dorff Urbach geblündert und uff die 25 stückh rindt vieh hinweg getrieben».
27)Leypold D., La vie à Schirmeck sous l'Ancien Régime, In Schirmeck au coeur de la vallée de la Bruche, ville de Schirmeck, 1985, p. 61. Les exploitants étaient Christophe et Nicolas Marchal, originaires de Grandfontaine.
28)Lutz R., La population du Ban de la Roche au lendemain de la guerre de Trente ans., R.A. t. 100, 1961, p. 30-47.
29)Leypold D., Le Ban de la Roche de 1489 à 1630, Diplôme des Hautes Etudes de la Pratique Sociale, Université des Sciences Humaines de Strasbourg, 1986, p. 55.
30) Lapointe L., Avril 1649 - Premier Printemps de paix dans le Val de Villé, Annuaire de la Société d'Histoire du Val de Villé, n° 9 (1984), p. 148.
31)Leypold D., ouvrage cité, note 27, p. 67-69.
32) ABR, C 323, 12.
33) ABR, registre paroissial 3E 21. 21 (Barr), 1633. n° 43.
34) ABR, E 5528; lettre du 3.12.1636.
35) Archives Municipales de Strasbourg, VI 51, 23; «...wie nicht weniger erst vor 45 jahren Blasius Bläss welche sich beede allhier heüsslich nidergelassen».
36) AMS, VI 51, 23 (1644); «wie Ellend und jämerlich, dass gantze Steinthal in denen verschiedenen jarren ist verderbt und ruinirt werden, .... alda nicht mehr zu wohnen»
37) ABR, C. 323, 12.
38) ABR, C. 323, 12. «Les dégats et ravages causés parles troupes françaises et lorraines de 1649 à 1655».
39) II est néanmoins probable qu'avant la guerre de Trente ans le Ban de la Roche ait été sollicité par un certain nombre d'«étrangers»; mais les hypothèses concernant une émigration suivant la fin de la guerre sont tout à fait contestées par les registres paroissiaux (1639-1675: 3E 414, 1, aux ABR).
40) ABR, 2J 14 (1655).
41) ABR, 2J 15 (1669).
42) ABR, 2J 14.
43) ABR, 2J 20b; copie en langue française (1653): «que malgré que pendant les deux dernières années ils n'ont pas joui de leur droit, attendu qu'il n'avaient pas de bestiaux».
44) La dysenterie est signalée au Ban de la Roche dans les registres paroissiaux par les mentions «mort du flux de sang», en 1666 et sans doute aussi en 1675 où il est question lors de plusieurs décès d'une «maladie» infectieuse (ABR, 3E 414, 1, décès). La dysenterie réapparait en 1676 pendant les désordres de la guerre de Hollande (ABR, 3E 414, 2, décès).
45) ABR. 8E 448, CC1, Cahier 2 bis (1654)

Le Pays de Salm et les guerres de Lorraine

Marc Brignon

Le Pays de Salm connait, à la fin du XVI° siècle et dans les trois premières décennies du siècle suivant, une prospérité notable, une prospérité qui est:
- démographique. La progression démographique est régulière et, entre 1564 et 1634, la population salmoise augmente d'un tiers environ. Dans le Val de Senones, par exemple, les ménages des villages de Moussey, La Petite Raon, Belval et Vieux Moulin passent - respectivement - de 23 à 38, de 31 à 44, de 26 à 41 et de 21 à 30(1);
- économique. L'essor économique est encouragé et favorisé par les seigneurs de Salm qui permettent la construction (indicateur de bonne santé démographique et agricole(2)) de plusieurs moulins banaux. Senones (le Houx) et Belval ont le leur en 1574, Luvigny et Vexaincourt en 1576, Poutay et La Broque vers 1578-1579, Moussey a le sien en 1598 et Raon-sur-Plaine en 1604(3).
Parallèlement, les forêts sont davantage et mieux exploitées puisque, dans les vingt premières années du XVll°, les Vals d'Allarmont(4) et de Senones s'enrichissent d'une bonne quinzaine de «Scyes» - c'est-à-dire de scieries - seigneuriales (5).
Cette double prospérité prend fin avec les guerres de Lorraine qui s'inscrivent dans le contexte, plus général, de ce que l'on va appeler «la Guerre de Trente Ans» où la Terre de Salm, la Lorraine et l'Europe Germanique s'opposent à la France et à ses alliés.

I. L'attente mortelle: 1629-1635

La Guerre de Trente Ans ne s'installe réellement dans le Pays de Salm qu'en 1635, mais ses contrecoups sont déjà ressentis par les habitants de ce dernier à la fin de la décennie précédente: la peste, la proximité des Suédois et la nécessité de contribuer financièrement à la défense du pays sont des maux difficilement supportables pour les Salmois.

1. La peste

La peste - plus souvent appelée, à l'époque, «contagion» ou «maladie contagieuse» - qui a touché notre contrée en 1610-1611(6) revient dans celle-ci à la fin des années vingt et surtout au début des années trente(7).
Même si elle est citée régulièrement dans les documents contemporains, elle demeure aussi sporadique - entre 1629 et 1635 - qu'elle l'était une vingtaine d'années auparavant. Un des premiers Salmois qui a le douteux privilège d'en mourir en 1629 est Didier Mougeon de Moussey(8), locataire de la scierie de Juvépont(9).
Elle poursuit ses méfaits en automne 1631 dans les baraques de charbonniers construites aux environs de Prayé. Deux de ces manoeuvres - d'origine germanique, comme la majorité d'entre eux - qui fabriquent du charbon de bois pour les forges de Framont décèdent en effet dans «l'ordon (10) de Corbeille», comme le fait «En l'ordon de Rullepierre la fille de Chrestien Houdelat»(11). L'année 1632 voit la fin de ce drame dont est victime la communauté des charbonniers: «une partie d'iceux [de ceux-ci] ou sont mort de contagion ou s'en sont allés»(12).
Elle gagne, en 1633, les villages du Val d'Allarmont(4) - surtout ceux de Vexaincourt et de Luvigny - empêchant le comptable du Comte de Salm d'aller toucher les loyers des «usines» (scieries, moulins, fours ...) amodiées à des particuliers de ce Val. Une fois de plus, la peste semble liée au bois et à l'industrie de celui-ci puisqu'elle frappe, cette même année, Pierron La Hière de Vexaincourt, Thirion Mougenot de Luvigny et la veuve de Pierre Lours de Raon-sur-Plaine locataires - respectivement - des «scyes» des Chaumes(13), de Chauderoche et du Cerf. En 1634, l'amodiateur de la «Scye Goutte Guiot» - Jean de la Roche, de Raon-sur-Plaine - et celui de «la Scye de Levegny» - Nicolas Benay, maire de Luvigny - subissent le même sort(14).
En décembre 1635, après la venue des armées ennemies, la peste est généralisée dans le Pays de Salm: un acte du 20 janvier 1636 traduit cette soudaine extension par l'expression «La mortalité qui regnoit»(15).

2. La Broque, frontière menacée

a) Les fortifications de 1633

Mandaté par le Comte de Salm, le «Sieur d'Arbois» fait, en 1632, le voyage de Nancy au Pays de Salm «pour recognoistre les lieux les plus co(n)venables a y f(air)e retranchement pour la deffence, pour les foulles et courses de Gens de Guerre»(16).
Un des «lieux les plus convenables» est naturellement le village de La Broque, ce bourg-frontière entre l'Allemagne et le Pays de Salm où, dès 1633 - année de la destruction de Schirmeck -, le même d'Arbois va diriger le travail de fortification.
L'ouvrage est terminé pour 1634 car, en septembre de la même année, le comptable du Comte règle à Anne Mercier, hôtelière à La Broque, la somme de 342 francs «pour despence faicte en son logis par le sieur darbois pendant le temps quit faisoit travailler aux fortz dudit Comté pour fermer les passages et empescher lentrée des Suédois audit Comté»(17).
Bien entendu, les interventions offensives des Suédois et la réaction défensive de l'envoyé du Comte entraînent la mort du commerce entre l'Alsace et le Pays de Salm et l'existence d'un manque à gagner pour certains habitants de celui-ci comme, par exemple, Jean Kieffer (ou Cuiffre) de Raon-sur-Plaine.
Locataire du droit de taxer marchandises et bétail passant par le Col du Donon «au destroict des Montaignes dites les donnons», il signale au Comte de Salm, dans une «requeste» de la fin de 1633, que «depuis le temps que les Suédois ont occupéz les passages allant a Strasbourg et en Allemagne de l'alsace Voire bruslés La Neufville Sur Barainbas dit Schurmeck entièrement les passages sont estez bouchés et fermés à La Ruyne des Lieux ou Les trafficques estoient permis et communs precedemment dou Le Remonstrant receoit pour Le Jourdhuy Une ruyne totalle en ses biens»(18).
Kieffer demande donc - et obtient après nombre de complications administratives - une réduction des deux tiers de son loyer.

b) Un «scandal» à Vipucelle en 1634

Les fortifications ne rassurent pas outre mesure les populations de La Broque et des villages voisins qui vont continuellement être, dès lors, sur le qui-vive. Dans cette optique, un incident de 1634 - qui, en temps de paix, aurait été considéré comme relevant du simple tapage nocturne - prend des dimensions exagérées certes, mais proportionnées au climat d'angoisse dans lequel vivent les habitants du Ban de Salm. Voyons cet incident que nous présente le «livret des Haultes amendes»(19).
Deux individus du Ban de Salm - apparemment des jeunes gens de Fréconrupt et Vipucelle - sont alors accusés «davoir tiré nuictamm[ent] des coups de pistoletz sur des personnes qui faisoient gardes sur le pont de la brocq(ue] acau(s)e des Suédois questoient es (20) environs tellement que le scandal fut sy grand la plus grand parte du peuple dudit lieu (21) se meit (22) en fuitte vers le village dudit Vipucelle» (23).
Mais cette plaisanterie réussie ne suffit pas à calmer l'humeur taquine de Jean Claudon et de Pierron Mougenat - tels sont les noms de nos deux garnements! Ils font encore «une grande espouvente parmy ledit village» en tirant trois autres coups de pistolet, essaient de forcer la porte du logis de deux veuves puis, la porte ouverte, l'une de ces deux veuves et terminent leur joyeuse nuit en allant insulter la veuve «de Jean vivant m[ais]tre eschevin audit Vipucelle».
Les deux mauvais plaisants sont, peu après, appelés à comparaître devant le maire du Ban pour rendre des comptes et payer une amende de vingt francs: seul Pierron Mougenat vient car «Jean Claudon sauroit absenté dans les bois ne Voulant comparoistre a lassigna[ti]on». En gagnant la forêt, Jean Claudon fait vraiment figure de devancier: il y précède - un an à l'avance - ses compatriotes!!!

3. Les «logements extraordinaires»

À la peur d'une venue hypothétique des Suédois s'ajoute le désagrément de la présence bien réelle des troupes alliées. Les Salmois - et spécialement ceux de la partie lorraine de la Terre de Salm(24)- doivent héberger et nourrir les soldats lorrains munis de«billetz»(25) de logement.
Ainsi grevés, «tous les pauvres manans et habitans du Comté de Salm» envoient, à la fin de 1633, une supplique demandant à la Chambre des Comptes de Lorraine de diminuer le taux des «redevances de cires, chappons et poulles dont ils sont attenus a Son Altesse».
La raison alléguée par les suppliants est fort recevable: «adcause des Guerres continuelles, quy ont estez cy devant, et se p[rese]ntent[t] encor p[rese]ntemen[t] par tout le duché de Lorraine, ils ont receu(26) tels Interests(27)et pertes en leurs biens par les logem[en]s extraordinaires quil leur a esté obligatoire de faire, quilz Se Voient reduictz a Une telle misere et pauvreté. denuez de tous moyens q[ui]l leur est Impossible de pouvoir Satisfaire aux redebvances»(28). De ce fait, la Chambre accordera, le 8 novembre, la réduction souhaitée.
Préférant être bénéficiaires plutôt que victimes de cette conjoncture, plusieurs jeunes Salmois choisissent l'état militaire qui leur offre aussi, parfois, certains avantages. «Pierre filz de feu Pierre colin vivant dem(euran]t a Raon sur Plaine» doit en être persuadé puisqu'en cette année 1633, après avoir «engrossé» une fille du lieu, il «s'est absenté et s'en allé aux trouppes»(28).

II. Des débuts violents: 1635-1636

1. Le malheur des officiers du Comte de Salm: mars-juin 1635

Le début de l'année 1635 est encore relativement calme pour la Terre de Salm(24) qui apparaît, aux yeux de nos voisins lorrains et alsaciens comme un havre de paix que l'on quitte à ses risques et périls. Une mention figurant en tête d'un registre de gruerie (office des Eaux et Forêts de l'époque) nous le fait constater: «Remonstre le comptable qu'au mois de Mars de l'an 1635 son Controlleur auroit esté tué sur le haut chemin pres de Charmes».
Cette mort brutale préfigure en vérité celle des autres officiers forestiers du Comte de Salm: «quelques temps apres et dans la suitte des miseres tous les forestiers morts hormis le Chevaucheur des bois»(29). Ces tragédies individuelles et successives seront à la base d'une autre tragédie, générale et administrative: les forêts du Pays de Salm ne seront plus surveillées pendant une trentaine d'années.
Mais cette tranquillité est de courte durée, du moins pour la Terre de Salm. Badonviller, capitale de cette dernière, est investie et les troupes du «collonel degnenfelt» y pénètrent en juin 1635. La maison du comptable - comme toutes celles de la ville - est pillée: les soldats prennent l'or et l'argent personnel de cet officier du Comte de Salm ainsi que «les deniers quit avoit touché et receu de la recepte de l'an 1634 et aussy (..) tous les grains tant en bled, seigle qu'avoine quit avoit ez(30) greniers de lad[ie] Recepte» (31).

2. La venue de la Guerre au Pays de Salm: fin 1635

La chute de Badonviller ne précède celle du Pays de Salm que de peu de mois. La seconde est relatée dans un certificat de Nicolas de France(32) «Chevaucheur des bois du Comté de Salm» autrement dit de celui qui sera - selon la mention précitée du comptable- l'unique survivant du corps des officiers de gruerie.
Le 23 octobre 1635, ce «forestier à cheval» se rend chez tous les fermiers (locataires) des «scyes» comtales pour toucher le loyer semestriel de celles-ci.
II repart les mains vides, les fermiers lui ayant «faict responce quilz navoient moyen dy Satisfaire a Cau[s]e que Lesd[it]es Scyes navoient rien faict po(u)r la pluspart d'aultant quilz avoients esté grandem(en)t empesché par Les Soldatz qui leur avoient prins(32). Leurs bestailz qui servoients a mener Le bois sur Lesd(it)es Scyes et prins(33) tout ce quilz leur avoients trouvé, ne Leur restant au(tr)e Chose que Leurs ma(is)ons et ce quilz avoient en fond».
Les autres habitants du Pays de Salm ne sont pas mieux lotis que ces marchands de bois: chacun est victime du pillage des alliés - réquisitions - ou de celui de l'ennemi. Toutefois ils ne savent pas que le pire reste à venir! Laissons, à ce propos, la parole à Nicolas De France: «environ deux mois apres ie me Serois derechefz acheminez aux domicil desd[i]tz fermiers, Lesquelz estoient La plus grande partie mort, et Les au[tr]es avoients abandonné Leurs maisons et Se retiréz dedans Les bois a loccasion des courses des Soldatz (..) ny ayant eu aucun moyen de tirer aucun paiem[en]t d'Iceul»(34).
Les forêts se transforment, dès lors, en refuge pour les Salmois: elles leur permettent d'échapper à la peste, devenue générale et - peut-être - épidémique, et aux soldats ennemis, Suédois en tête. Le même phénomène d'exode vers les bois protecteurs se produira lors de la seconde occupation de la Lorraine et du Pays de Salm par les Français. Ce passage extrait de l'inventaire après décès des biens d'Antoine Receveur et de Jeanne Parmentier de Vexaincourt inventaire daté du 11 mai 1675 - constitue un exemple probant de ce phénomène: «II ne s'y faict aucun estat des habits dudit Receveur ny de lad[it]e Jeanne sa Vefve(35) pour avoir esté perdus au bois lors qu'ils y estoie[nt] refugiés»(36).

3. Les destructions matérielles de 1636

De toutes les années de guerre, celle de 1636 est la plus pénible pour le Pays de Salm. L'état des registres de minutes - pour cette année - des tabellions(37) du Comté de Salm, demeurant à Badonviller, reflète cette désolation: celui de Claude Bricotte est très mal écrit par divers clercs(38) et celui de son collègue Lescamoussier est fort amoindri par rapport aux années antérieures(39).
Ne trouvant plus personne dans les villages, la soldatesque ennemie ou alliée s'en prend aux habitations et aux «usines»: elle brûle Bénaville, Pierre-Percée (village et château) et Luvigny(40). Ce dernier village n'est pas incendié par les Suédois mais par les alliés! Les responsables sont des soldats du Comte de Gallas, général agissant au nom de l'Empereur et se battant avec le Duc de Lorraine: l'église de Luvigny - comme tout le village et son moulin - «fust bruslée par un party de larmee de Galace en lanné 1636»(41).
Ce Gallas laisse alors un si mauvais souvenir aux Salmois que ceux-ci feront de sa venue en Lorraine - à l'instar des catastrophes naturelles et épidémies - un repère chronologique utilisé par la suite. Le 5 juin 1665, par exemple, l'un des plus vieux habitants de Celles, Jean Didier Thirion, à qui le Grand Gruyer demande si l'emplacement de la scierie Lajus est le même qu'avant les guerres, y fait référence dans sa réponse: «il y a environ 30 ans, un an et demy ou environ avant l'arrivée de Galas en Lorraine que celle cy a esté bastie en la mesme place hors qu'elle est un peu plus tournée vers le soleil levant»(42). Jean Malet, maire de Celles, confirme ces dires en employant le même repère.
Certains villages ne subissent que des destructions ponctuelles, limitées à quelques «usines»: les forges de Champenay, la «moitresse» (métairie) de Grandfontaine, le moulin de Moussey et la scierie du bas-Chavon au-dessus de ce dernier village, la scierie du Cerf près de Raon-sur-Plaine(43) et la ferme de la Neuve Maison près de Châtas(44).

III. Une économie de survie: 1637-1660

1. La forêt nourricière

À la fin des années trente, les habitants rescapés regagnent leurs anciens villages. Mais parmi ces derniers, certains vont rester désespérément vides pendant un quart de siècle: ceux détruits en 1636 et plusieurs villages du Ban de Salm. Fréconrupt et Les Quelles sont «absolument ruynés par les guerres»(45) et La Broque - dont le moulin est «tout desrompu»(46) -désertée ou presque. À la même époque, vers 1639-1640, il ne «reste plus que deux habitans audit mousey». Deux «habitans», c'est-à-dire deux ménages, pour un village qui en comptait 38 en 1634!
Ne pouvant pas compter sur l'agriculture -activité dont le succès est tout à fait, dans ces temps troublés, aléatoire-, les survivants se tournent vers la forêt, qui les a abrités auparavant, pour lui demander travail, argent et nourriture.
Une certaine réponse leur vient par la location, à un prix dérisoire, de quatre scieries du Val d'Allarmont (4), à un officier de Blamont. Pour se justifier, le gruyer affirme «n'avoir peu(47) trouver personne à qu'il y ait peu (47) admodier lesdittes scyes à plus grand profict, et qui en ait offry d'avantage que laditte somme, sinon ledit fermier, et que pour obvier aux ruines esquelles elles allaient tomber faulte d'entretien, il estoit nécessaire de les admodier à quel prix que ce soit; joinct qu'elle seroint sa cause que le reste des subjects de la montagne auroint aucuns autre moyen de prouveoir(48) à leurs aliments»(49).
La menace du forestier n'existant plus ou pratiquement plus, les bûcherons et autres manoeuvres se servent en bois:Philippe Joliot, habitant de La Broque convoqué le 20 mai 1665 par le Grand Gruyer, reconnaît ainsi «quil avoit couppé il y a environ 17 ans quelques faugs(50) et sapins» à la limite des bois communaux(51).
La même licence se retrouve dans le domaine cynégétique: «Le malheur des dernieres guerres ayant réduit les peuples dans des miseres si extremes quils avoient esté contraints de mettre en Usage tous les moyens que la Nature et l'art leurs inspiroient pour pourvoir a leurs substances, et éviter l'affreu désastre de perir par la famine avoit porté quelqu'uns a chercher la Continuation d'une Vie languissante dans l'exercice de la Chasse, mesme du Cerf, de la Biche et de la Gelinotte, le prix de la Vente desquels leurs estoit Un si grand Secours, qu'il eut paru y avoir de l'inhumanité a leur faire subir les peines portées par les ordonnances a ce Sujet, Surtout dans un temps ce funeste fléau sembloit avoir anéanty et banny les Loix, mesme les plus Sacrées et les plus inviolables.»(52).
Néanmoins, quelques (rares) habitants du Val de Senones, n'ayant aucune prédisposition pour le travail du bois ou la chasse, préfèrent, vers 1640, aller chercher de l'ouvrage en Alsace(53).

2. Des armées onéreuses

a) Une abbaye charitable

Le 13 avril 1643, «Dom Henri Toupette procureur(54) de la maison conventuelle de Senonne» fait grâce - devant notaire - à trois habitants de Moussey, d'une dette de plus de cinquante francs «dont la Communaulté dud[it] Moussey (..) est demeurée attenue et obligée envers laditte Maison, pour cause de Vin et autres nécessités à elle fournie pendant les logements des Gens de Guerres»(55).
Cette remise de dette nous amène à formuler trois remarques:
- les débiteurs - Jean Zabé, Didier Estienne et Maurice de Metz - sont les chefs des ménages qui constituent toute la communauté de Moussey. Trop pauvres pour abreuver et nourrir les envahisseurs, ils ont dû solliciter les religieux de l'abbaye pour le prêt des denrées exigées. Trop pauvres pour rembourser, ils s'engagent à payer en bois de chauffage: «pour Satisfaction desdits Cinq[uan]te frans, ils doibvent façonner et delivrer la quantité de Vingt huit cordes de bois dans le mois de Juillet». La transaction commerciale est ainsi réduite à un simple troc
- l'abbaye va jouer, tout au long des guerres de Lorraine, les rôles de fournisseur et de banquier. Ce dernier rôle est à l'origine d'une des plaintes transcrites le 2 janvier 1704 - de l'Abbé et des religieux de Senones: «Pendant la guerre dernière, et la chereté des grain, les A[bbé] et R[eligieux] ont pretés de largent a Constitution a plusieurs habitant de la Principauté, lesquels refusent depuis la paix de payer les Interests. Sans que lesdicts A[bbé] et R[eligieux] puissent en avoir Justice, parceque les officiers de la Principauté refusent de leur rendre»(56). Même si cette plainte n'est relative qu'à la seconde occupation française, nous pouvons supposer - à la lueur de l'histoire de 1643 - que l'on a dû procéder de la même façon lors de la première occupation
- l'expression «Gens de Guerre» est ici, comme dans la plupart des actes contemporains, très énigmatique. Peut-elle correspondre aux troupes suédoises qu'un habitant de Badonviller dit: «logées dans les montagnes voisines»(57) pendant l'hiver 1643-1644 et que le receveur de Saint-Dié et Raon l'Étape situe - à la même période - dans cette dernière ville et sa voisine, La Neuville(58)?

b) Les contributions «pour la Subsistance des garnisons» de Lorraine

Dès la fin des années quarante et au cours de la décennie suivante, la Lorraine, Salm et l'Alsace doivent contribuer à «la Subsistance des garnisons» de Bitche, Hombourg, Landstuhl et Epelbronn(59).
Le Comté et la principauté de Salm ont à verser 100 rixdales pour le quartier d'octobre, de novembre et décembre 1648, ce qui est largement supérieur à ce que donnent les lieux voisins:
Mairie de Salle, Bourg et Bruges 7 Risdales
Val de Viller 50 Risdales
La Neufve ville en Barambas 8 Risdales
Colroy la Roche et Ranru 8 Risdales
Le Ban La Roche 8 Risdales

Ces contributions ne sont pas régulièrement exigées puisqu'en 1649 et 1651, les lieux précités ne sont pas inscrits sur les listes. En 1650, après intervention de la Princesse de Salm, la Terre de Salm est dispensée des dites contributions, mais pas ses voisines qui paient les même sommes qu'en 1648, sauf pour le «Val de Viller» qui passe, pour sa quote-part, à 45 rixdales. Le «quartier d'hiver» de janvier 1655 voit reparaître le «Comté de Salm», mais disparaître la Principauté du même nom, Schirmeck et le Ban de la Roche. En outre, les francs - signe des temps - y remplacent les rixdales: le Comté de Salm en est pour 2.400 francs, le Val de Viller pour 3.000, Colroy-la-Roche et Ranrupt pour 900 et les «Mairies de Salles, Bourg, et Bruges» pour 600(60).
Le compte pour le quartier de juillet, août et septembre 1655 donne plus de précisions sur la répartition des contributions entre les diverses parties du Comté de Salm: le Val de Senones doit vingt-huit rixdales, le village de Celles et celui de Saulxures cinq rixdales chacun, le Ban de Salm seulement un demi rixdale (le comptable tient sans doute compte de l'état exceptionnel de misère dudit Ban) et le village de Raon-sur-Plaine deux rixdales et demi.
Les malheureux contribuables du Comté de Salm peuvent respirer à la fin de 1655: le comptable chargé de faire rentrer les deniers «en auroit esté empesché par les Trouppes françaises venues en quartier dhiver en Lorraine au mois de décembre Cinquante Cinq (..), de sorte que pendant les Mois de Janvier, fevrier et Mars suivants Il en auroit tiré fort peu».
Les habitants du Val de Senones doivent toutefois, pendant les années où ils sont francs de contributions pour les garnisons précitées, supporter les quartiers d'hiver du capitaine Henry qui loge «en l'abbaye de Senonne» en 1649, 1650 et 1654(61).
Tous ces tributs successifs transforment de nombreux Salmois en débiteurs. La Princesse de Salm s'en émeut et édicte, le 23 juin 1648, une ordonnance destinée à protéger ces derniers contre leurs créanciers(62). En vérité, cette ordonnance - qui ne défend pas les sujets du Comté (Partie lorraine) - n'apportera guère d'amélioration à l'état très misérable de nos ancêtres(63): la situation des années soixante est une sinistre illustration de ce constat d'échec.

IV. L'accalmie: 1661-1669

La décennie qui sépare les deux occupations françaises est une ère de calme, sur le plan militaire, mais d'intense activité sur le plan comptable: les seigneurs de Salm font inventorier leurs biens terres et hommes - pour en connaître la valeur économique.

1. Les terres et «usines»

a) Bois, scieries et forges

Si à certains (rares) endroits les habitants - du Ban de Salm, de Vieux Moulin et de la Petite Raon - ont éclairci les bois communaux sans que les arbres soient marqués, à d'autres, au contraire - et c'est la majorité - les sapins sont étouffés par des hêtres, «des faugs de deux et trois pieds de diamètre». La hêtraie-sapinière a tendance à se métamorphoser en simple hêtraie au-dessus de Raon-sur-Plaine - à la basse de Rozières, à la Crache et à Corbeille et dans la vallée de Ravines(64).
Les bois des «héritages» - autrement dit des particuliers - ne se distinguent plus de ceux appartenant au domaine seigneurial. Ici et là, les sujets du Prince coupent des arbres dans les bois communaux réservés aux habitants du Comté (et vice versa), comme le constate le 11 juin 1665 le Grand gruyer du Comté de Salm: les principautois du Ban de Plaine se servent dans la montagne du Rulla - bien comtal - et ce avec la bénédiction de Demenge Hanzo, forestier du Comte, qui «ne les auroit pas empesche d'y coupper pensant luy mesme qu'elle leur appartenoit»! La veille déjà, le même problème, mettant en scène les habitants du Vermont et ceux de Saint-Stail(64), s'était posé. Enfin, la forêt a gagné sur les chaumes qui ne seront relouées qu'en 1663(65).
Plusieurs scieries sont ruinées et «supprimées depuis les guerres»: celles (l'ancienne et la nouvelle) des chaumes, celles de Belval (une seule scierie va remplacer les deux existant avant-guerre), celle de la goutte de la Maix et celle au-dessus du Chavon. La «scie du Cerf» - au-dessus de Raon-sur-Plaine - est reconstruite en 1658(66).
Les forges de Framont n'ont rien à envier aux précédentes scieries: point de charbon, peu de minerai et quasiment pas d'ouvriers en mai 1665. A la même époque, la minière, au-dessus de Grandfontaine, est anéantie et ce depuis une trentaine d'années, «quasi des le commencement des guerres de Lorraine»(67).
L'ardoisière de la Crache(68), au-dessus de Raon-sur-Plaine est «inutile (...) et toute remplie ne se pouvant qu'avec de grands frais restablir et se remettre en mesme estat qu'elle estoit»(69).

b) Les biens agricoles

Le Ban de Salm n'est pas plus séduisant - pour d'éventuels agriculteurs - en 1663 qu'il ne l'était en 1639-1640: «Le Moulin dudit Ban (..) a esté abandonné depuis dix ans et ça a cause du malheur des guerres et du peu de monde qui estoit audit lieu». De même, «l'ancien battang soub le moulin», et les deux «moitresses de Salm» n'ont pas survécu aux hostilités(70).
Dans le reste du Pays de Salm, la situation est moins catastrophique, mais des fermes isolées et bâties près de la forêt, il ne demeure que les vestiges: la «Cense Pierrot Drouot» et la «Cense Pierron La Hière» au-dessus respectivement - de Raon-sur-Plaine et Vexaincourt n'ont laissé que quelques pierres envahies par la végétation(71). La plupart des champs et prés sont - selon un document de 1665 - «en friche et plein de hayes», «plein de broussailles» ou, comme le champ «de Coméchamp» qui domine Vexaincourt, remplis de «genevres»(72) soit, en bon français, de genévriers.
D'autres «usines» n'offrent plus au passant que des débris: le chaufour de La Petite-Raon(73) et le «bastang a esmoudre» d'Estienne Cochet de Raon-sur-Plaine(74).

2. Les hommes

a) Misère démographique et primauté d'une économie sylvicole

* Les «paisseaux» des Bans de Salm et de Plaine
S'il était dressé un martyrologe salmois de la Guerre de Trente Ans, la première place reviendrait, sans conteste, au Ban de Salm et ce n'est pas l'auteur de la «Déclaration et liste des lieux dependans du comté de Salm»(75) qui lui enlèverait ce méchant privilège!
Cette déclaration - que nous utiliserons dans toute cette partie démographique et le tableau comparatif joint -, datée du 30 juin 1661, ne pèche pas par optimisme si nous en croyons le passage consacré à la région de La Broque, passage que nous citons in extenso:
«Ban de Salm
Le Ban de Salm pour la part de S.A.(76) consistoit cy devant en Trois villages appelés freconrup, les Quevelles Vipucelle Et en la moitié de la Broque, Les deux premiers ont été absolument ruynés par les guerres, mais depuis peu Un habitant de la Neufville en Barambas, aiant faict rebastir Une maison aud(ic]tes Quevelles, Il y a logé deux Pauvres manouvriers.

Vipucelle:
II y a audict Village deux Subiects manouvriers et qui ne gaignent leurs Vies qua faire des paixeaux et les conduire Sur la Ripviere qui va en Allemagne(77).

La Broque:
Son Altesse a deux subiects audit lieu tres pauvres et y arrivés depuis peu».

Le dépeuplement de La Broque - comme celui des autres villages du Pays de Salm - ne prend sa valeur que si nous comparons (ce que nous faisons dans le tableau joint) la déclaration de 1661 à un recensement opéré en 1634 par l'abbaye de Senones(78). Ce dernier inscrit «98 feux» pour La Broque, mais deux précisions sont indispensables avant de se livrer à un quelconque rapprochement statistique:- les termes «feux», «sujets» («subiects»), «habitants» sont, dans les textes du XVII° siècle, synonymes et doivent être traduits - comme nous l'avons noté ci-devant - par le vocable moderne de «ménages»;
- le chiffre de 1634 concerne le village dans son intégralité (les sujets du Comte et ceux du Prince) et celui de 1661 dans sa moitié(79).
 
NOMBRE DE MÉNAGES DANS DES VILLAGES DU COMTÉ DE SALM AVANT ET APRÈS LA GUERRE DE TRENTE ANS
Village année 1634 année 1661
Ban de Salm Vipucelle 23 2
Fréconrupt 13 0
Les Quelles 12 « 2 pauvres manouvriers»
Ban de Plaine Saulxures 72 10
Bénaville 3 0
Val de Senones Moussey 38 4
La Petite-Craon 44 10
Belval 41 9
VIieux-Moulin 30 7
Autres Saint Stail 44 3
Chatas (Salm) 15 7

Sources:
- Archives de la Bibliothèque municipale de Saint-Dié, manuscrit 80, X, pour les chiffres de 1634 (N.B. Les fractions qui suivent les chiffres dans l'original ne sont pas - pour des raisons méthodologiques - recopiées)
- Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle, BJ. 2077 pour les chiffres de 1661.

Compte-tenu de ces précisions, l'information de 1661 est absolument stupéfiante: la nouvelle population de la partie comtale de La Broque n'est plus qu'au vingt-quatrième (approximativement) de l'ancienne!
En outre - et ceci est plus grave -, les nouveaux venus n'ont choisi d'habiter La Broque que pour des raisons professionnelles: les forêts environnantes fournissent les sapins dans lesquels ils façonneront des «paisseaux» - des échalas(80) - de vigne.
Attirés, puis animés, par l'appât du gain, ils ne s'embarrassent pas de scrupules excessifs en choisissant les arbres nécessaires à leur métier.
Ce n'est que quatre ans plus tard, lors de sa visite de mai-juin 1665, que le Grand Gruyer du Comte de Salm remarque que les bois communaux de La Broque «écumés» par ces habitants sont assez clairs. Interrogés, les coupables refusent comme les forestiers le leur avaient demandé auparavant - de verser un tiers du profit de la vente des «paisseaux»(81), en échange des arbres utilisés. L'explication de ce refus tient plus de chantage que de la justification: «cette participation faicte il ne leur resteroit rien et causeroit que les subiects qui y sont retourné depuis la St George derniere Seulement et ceux qui y sont desia venus de l'Evesché de Strasbourg et quelques uns qui sont encor prests d'y venir sur l'espérance de ce petit gain s'en retourneroient et S'en dégousteroient alléchez de l'offre qui est faict p[rese]ntement par l'Evesque dud[ic]t Strasbourg d'affranchir six ans ceux qui S'y Siront habituer Sur Ses terres, et ainsy Seroit Sad[icte] a[ltesse] privee (..) de ses subiects qui restent en fort petit nombre dans led[ic]t Ban de Salms»(82).
Dans le ban voisin, celui de Plaine, le façonnage des «paisseaux» a aussi la faveur des habitants: en 1661, sur les dix «sujets» de Saulxures, quatre sont laboureurs et «les autres gaignent leurs Vies a aller en Allemagne a la harque et aux Vendanges et a faire des paixeaux et nourrir quelque bestails d'autruy»(83).

*Les «scyes» de la vallée de Celles et du Val de Senones
Dans les reste du Pays de Salm, l'économie est subordonnée surtout à la fourniture des scieries, des «scyes».
Les plus riches habitants possèdent des animaux de trait avec lesquels ils labourent et «charroient des tronces et planches sur les scyes». Ainsi, en 1661, à La Petite Raon, trois habitants sur dix appartiennent à cette catégorie de laboureurs-voituriers, à Vieux-Moulin deux sur sept, à Moussey quatre sur six, à Celles (Comté) deux sur huit et à Raon-sur-Plaine deux (qui sont en même temps amodiateurs de «scyes») sur six.
Dans les villages traditionnellement agricoles, à la même époque, les propriétaires de bêtes de trait se contentent d'être des laboureurs: Saint Stail en possède un sur trois habitants, Ménil (par moitié) quatre sur cinq et, à Châtas (par moitié), les sept «subiects» «labourent quelque peu et gaignent leur vie a nourrir du bestail» (83).
Tous les autres habitants (de la partie comtale) sont manoeuvres - «manouvriers» - souvent «tres pauvres» et, en général, comme à Celles, «gagnent leurs Vies a abattre couper et Cier des bois et planches»(83). Outre ces bûcherons et sagards, la classe des «manouvriers» comprend: un maréchal-ferrant à Celles (Comté), quelques artisans à Senones et à Vieux-Moulin et deux «subiects» de Belval qui «gaignent leurs Vies a mener du vin par baril».

b) Une nouvelle société
Dans les années soixante, l'ancienne population est presque totalement éteinte et la transmission de la tradition orale et du savoir-faire ancestral peut difficilement se faire. Le grand gruyer responsable de la «Visitation g[e]n[er]ale des bois, Eaux et forests du Comté de Salm» ne trouve plus, en 1665, assez de sujets se souvenant des anciens abornements forestiers «po[u]r estre Jeunes et nés la plus grande partie depuis lesd[ict]es guerres», même s'il fait appel aux «quelques vieux qui restent en petit nombre»(84).
Cette quasi-solution de continuité va prendre encore plus d'importance grâce au retour des descendants de l'ancienne population fugitive et à l'immigration - dans la fin du XVII° siècle - de Lorrains, de Français, de Suisses, d'Allemands et d'Italiens. La reconstruction du Pays de Salm va attirer plusieurs maçons et charpentiers tyroliens et italiens qui s'installent, dès 1661, dans la Vallée de Celles.
C'est le cas de ces trois «Charpentiers natifs de Landerq en Tirolle» qui demeurent à Celles et réparent, en 1664, la maison du Comte de Salm à Badonviller(85) ou de leur compatriote le maçon «Conrald Chrisman» qui a loué le chaufour de Raon-sur-Plaine(86), en 1665.
Bien entendu, tous ne s'installent pas dans cette contrée dévastée: les prédécesseurs de Chrisman, «certains massons italiens», locataires du Chaufour pour trois ans dès 1661, quittent le pays l'année suivante «à cause de la cherté des vivres»(87).
Le rajeunissement et l'hétérogénéité de la population s'accompagnent (et sont parfois à l'origine) de plusieurs mutations:
- les preuves écrites se substituent aux preuves orales dans le domaine administratif: pieds-terriers et registres paroissiaux se multiplient,
- de nouvelles techniques apparaissent: l'exploitation des forêts - si chère aux Salmois - est facilitée par le schlittage et l'invention du chariot dans les scieries(88),
- la population a perdu l'agressivité qui la caractérisait quelques décennies auparavant(89) et n'est plus obsédée par les procès de sorcellerie comme elle l'était avant les guerres.
Ces mutations des années soixante ne pourront hélas être effectives que dès 1698: entre temps, la seconde occupation va, de nouveau, paralyser une bonne part de l'activité du Pays de Salm.
Bien moins violente et très peu meurtrière, cette occupation se traduira cependant par les inévitables «quartiers d'hiver» (des armées de Turenne) qui conduisent presque, en février 1674, les habitants de Celles (Comté) «a la mandicité»(90).
L'humour militaire des occupants ne perdra pas ses droits même si Didier De La Levée du Val de Senones n'est pas à même de l'apprécier après avoir été devalisé, en l'an de gràce 1676, entre Raon l'Etape et Senones, par «un party de françois»(90).
Les Français partis, le Pays de Salm ne connaîtra pas tout de suite une paix absolue: les luttes d'influence entre le Prince de Salm d'une part et l'abbaye de Senones soutenue plus ou moins par le Comte de Salm placeront les Salmois dans une situation d'instabilité fort désagréable...

Marc BRIGNON

1) Voir AD.M.M. (Archives Départementales de Meurthe et Moselle), B. 9026 et Archives de la Bibliothèque municipale de Saint-Dié, manuscrit 80, X.
2) Voir Marc BRIGNON - «Le vieux moulin» -Bulletin municipal de Moussey. 1979.
3) A.D.M.M., B. 9029; A.D.V. (Archives Départementales des Vosges), 2H 4 et 2 H6 (communiqué par Marie-Thérèse FISCHER); A.D.M.M. B 9041 et 9043.
4) Le Val d'Allarmont est composé de Raon-sur-Plaine, Luvigny, Vexaincourt et Allarmont.
5) Voir Jean-Louis BOITHIAS et Marc BRIGNON - Les scieries et les anciens sagards des Vosges - Créer, Nonette, 1985, page 46.
6) Voir Marc BRIGNON - «La sorcellerie dans le Pays de Salm aux XVI° et XVII° siècles»- L'Essor, no 120, octobre 1983, pages 11 à 13.
7) Les seigneuries voisines ne sont pas épargnées puisque leurs registres de comptabilité rappellent la présence de ce mal:
- en 1630, à «Espinal, Charmes, Chastel Sur Mozelle, Ramb[ervill]er et Villages circonvoisins»,
- en 1631, «en divers endroictz aux environs de Saint diey»,
- de 1630 à 1632, à «Raon et lieux voisins»,
- en 1633, à Lubine et au château de Spitzemberg où meurt «de contagion (..) Ung nomme Nicolas Danozel leq[ue]l y faisoit garde». A.D.M.M., B. 8745 et 8748.
8) A.D.M.M., B. 9112.
9) Voir Marc BRIGNON. «La scierie de Juvépont». Bulletin municipal de Moussey. 1981.
10) Ordon: canton forestier dont les arbres sont réservés à la fabrication de charbon de bois pour les forges de Framont et de Champenay.
11) A.D.M.M., B. 9113.
12) A.D.M.M., B. 9114.
13) Voir Marc BRIGNON. «La scierie des chaumes». Bulle tin municipal de Moussey.1982.
14) A.D.M.M., B. 9115.
15) A.D.M.M., B. 9116.
16) A.D.M.M., B. 9069.
17) A.D.M.M., B. 9071.
18) A.D.M.M., B. 9070.
19) II s'agit d'un livret annuel dans lequel «le comptable des Seigneurs de Salm consignait les manifestations condamnables de petite envergure - coups, blasphèmes, insultes - dont se rendaient coupables nos ancêtres». Marc BRIGNON, article cité à la note (6).
20) Aux.
21) Donc La Broque.
22) Se mit.
23) A.D.M.M., B. 9071.
24) La Terre de Salm est composée de ce que nous appellons aujourd'hui le Pays de Salm et de tout ce qui a été donné à la France en 1751: Badonviller et plusieurs villages voisins situés à droite de la rivière de la Plaine (Vallée de Celles). Le Pays de Salm correspond à l'ancienne et seconde Principauté qui vécut de 1751 à 1793.
25) Certains habitants de la Terre de Salm, comme le maréchal-ferrant de Couvay, ne se gênent pas pour donner leur avis sur les logements obligatoires de 1633: «Claude miller marchal dudit lieu avoit dit que ceux qui avoient fait les billetz pour des Soldatz pour loger que ce nestoient point en gens de bien et quilz len avoient trop donné». Sa franchise ne rapporte à Miller qu'une amende. A.D.M.M.. B. 9071.
26) reçu.
27) préjudices.
28) AD.M.M., B. 9070.
29) A.D.M.M., B. 9115.
30) Aux.
31) A.D.M.M., B. 9071. Pour sauver leur vie, ce comptable et sa femme sont alors contraints, lui «de se faire raser le poil et vestir un habit de cordelier et ladite dam[ois]elle son espouse de prendre un habit de Soeure Grise». L'efficacité du subterfuge prouve que l'ennemi lui-même respectait l'habit religieux.
32) A.D.M.M., B. 9116.
33) Pris.
34) Ceux-ci.
35) Veuve.
36) A.D.V., 3 C 229.
37) Ici ce terme désigne les «notaires».
38) A.D.M.M., 3 E 64.
39) A.D.M.M., 3 E 74.
40) AD.M.M., BJ 2077.
41) A.D.M.M., B. 9074.
42) A.D.M.M., B. 891 n° 50.
43) A. D. M. M., B. 9117 et 9118.
44) Dom Augustin Calmet. Histoire de l'Abbaye de Senones (Préfacée et annotée par F. Dinago). Humbert, Saint-Dié, 1878-1880; page 337.
45) A.D.M.M., BJ 2077.
46) A.D.M.M.. B. 9072.
47) pu.
48) pourvoir.
49) A.D.M.M., B. 9116.
50) hêtres.
51) A.D.M.M., B. 891 n° 50.
52) A.D.V., 3 C 49. L'acte est du 21 novembre 1703, mais est autant valable pour la première occupation que pour la seconde.
53) A.D.M.M., BJ 2077.
54) Religieux chargé des intérêts matériels d'une maison religieuse.
55) A.D.M.M., 3 E 64.
56) A.D.M.M., B. 893 n° 3.
57) A.D.M.M., H. 1468, Abbaye de Saint-Sauveur, acte du 7 juillet 1644. '
58) A.D.M.M., B. 8750; domaine, 1644.
59) A.D.M.M., BJ 4493.
60) Le rixdale vaut 6 francs et 6 gros, c'est-à-dire 6 francs et demi.
61) A.D.M.M., E supplément 1386 (Badonviller Archives communales 40, [III].
62) A.D.V., 3 C 13.
63) Le 21 juillet 1653, un habitant de Pexonne, en Principauté de Salm déclare ainsi aux officiers de la Terre du même nom «que comme la multiplicité des Charges ordinaires et Extraordinaires des gens de Guerres et quartiers d'hyver qui arrivent Sucessivement d'année a au[tr]es dans ceste désolée Terre de Salm, l'ont reduictz dans Une pauvreté telle quit luy est du tout Impossible de pouvoir continuer les payem[ens] de ses cottes esd[ites] Charges a l'advenir, II auroit a ces cau[s]es esté contrainct de démettre de la bourgeoisie dud[it] pexonne comme il fait, pour Se retirer a Raon la Tappe» A.D.V. 3 C 51.
II ressort de cette déclaration que les charges de Raon l'Etape, ville voisine de la Terre de Salm, sont plus faibles (ou inexistantes) que celles de cette dernière. Cette injustice sera la cause de certains départs de Salmois vers d'autres seigneuries plus accueillantes.
64) A.D.M.M., B. 891 n° 50.
65) A.D.M.M., B. 9075.
66) A.D.M.M., B. 9117 à 9119.
67) A.D.M.M., B. 891 n° 50.
68) Voir Marc Brignon «L'ardoisière de la Crâche» L'Essor, n° 130, mars 1986.
69) A.D.M.M., B. 891 n° 50. Année 1665.
70) A.D.M.M., B. 9075.
71) A.D.M.M., B. 9117 et 9075. Années 1661 et 1663.
72) A.D.M.M., B. 891 n° 50.
73) A.D.M.M., B. 9117. Année 1661.
74) A.D.M.M., B. 9077. Année 1662.
75) A.D.M.M., BJ. 2077.
76) Son Altesse le Comte de Salm qui possède la partie lorraine du Pays de Salm.
77) La Bruche.
78) Archives de la Bibliothèque municipale de Saint-Dié, manuscrit 80, X.
79) Cette division remonte à l'année 1598, année du partage du Comté de Salm.
80) La plupart de patois lorrains ont gardé des formes voisines de «paisseaux». Voir la planche 633 de l'Atlas linguistique et ethnologique de la Lorraine romane par Jean Lanher, Alain Litaize et Jean Richard - Paris, C.N.R.S., 1979 (Tome II).
81) Ces paisseaux «se vendent dix gros le cent a la brocque» à des «allemands de Moutzig, Molsheim, et au[tr]es lieux des environs». Les «allemands» en question sont, bien entendu, des viticulteurs alsaciens.
82) A.D.M.M., B. 891 n° 50.
83) A.D.M.M., BJ 2077. Année 1661.
84) A.D.M.M., B. 891 n° 50.
85) A.D.M.M., B. 9120.
86) A.D.M.M.. B. 9122.
87) A.D.M.M., B. 9119.
88) Voir l'ouvrage cité à la note (5), pages 214-215.
89) Voir l'article cité à la note (6), pages 14-15.
90) A.D.M.M., BJ. 2077.
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 134 (Mars 1987)
c'est mon ancêtre Philippe Juillot, maître maçon, né en 1630 (mon 1024 Sosa Stradonitz)
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