Les Guerres de Bourgogne
Les Strasbourgeois et les Guerres de Bourgogne
1473-1477
Paul Martin
Cinq cents ans se sont écoulés depuis les importants
événements
qui bouleversèrent et tinrent en haleine l'Europe occidentale
entière
et qui engagèrent Strasbourg, la Ville et l'Evêque,
à
faire face à des circonstances tant politiques que militaires.
L'insécurité du XV° siècle était alors
provoquée par des rivalités croissantes entre le Roi de
France
et le Duc de Bourgogne d'une part, l'Empire germanique, avec
l'Autriche,
ses possessions en Alsace et la Confédération
helvétique
avec ses cantons, d'autre part.
En 1444 déjà, l'Archiduc Sigismond d'Autriche avait
appelé
à son secours contre les Confédérés suisses
le Dauphin Louis, futur Louis XI, à la tête d'une
armée
de 30 000 hommes fortement armés. Ces «Armagnacs» (Arme
Gecken ou Schinder) envahissent alors l'Alsace, pillant et
brûlant
tout sur leur passage et poussent jusque vers Strasbourg.
Mise en alerte, la ville mobilise et met toute son enceinte en
état
de défense, les troupes sont levées, armes et
pièces
à feu distribuées. Dissuadé de se frotter à
cette résistance, le Dauphin et son armée se dirigent
vers
le Sundgau et, après quelques escarmouches avec les contingents
suisses, concentre ses troupes et son artillerie près de
Bâle.
Une bataille s'engage meurtrière à Saint-Jacques sur la
Birse.
Les Armagnacs laissent quelque 8 000 tués et blessés sur
le lieu, battent en retraite et l'Alsace peut respirer.
La paix d'Ensisheim du 28 octobre 1444, entre la France et les
Confédérés,
devait jeter les bases de la politique d'alliance entre les deux Etats.
Charles le Téméraire, Duc de Bourgogne, des Flandres
et des Pays-Bas depuis 1467, prince le plus fastueux et le plus riche
de
son temps, est en même temps un organisateur militaire important.
Son idée préconçue tient à la
reconstitution
de l'ancienne «Lotharingie», un royaume reliant les
Côtes
du Nord à la Méditerranée. Cette ambition de
conquête
risque en effet de couper l'Europe en deux parties et l'oppose à
la politique rusée et sans scrupules de Louis XI.
Face à la menace bourguignonne, les Suisses font des incursions
en Haute-Alsace et pillent le Sundgau, et les territoires de
l'Autriche,
en 1468. L'Archiduc Sigismond s'allie alors au Duc de Bourgogne en lui
cédant, en gage d'un prêt de 50 000 florins or, ses
possessions
en Alsace par le traité de Saint-Omer en 1469.
C'est alors le règne cruel en Alsace, de son Haut-Bailli Pierre
de Hagenbach, qui pèse lourdement sur les populations
exploitées
sans scrupules, soulevant une opposition farouche au régime
bourguignon.
De 1469 à 1474, le jeu des interventions et discussions
diplomatiques
entre les chancelleries intéressées conduit finalement
à
la rupture entre l'Empereur Sigismond et le Duc de Bourgogne. Louis XI,
brouillé à mort avec ce dernier, réussit
adroitement
à rallier à sa cause une importante organisation,
groupant
les Confédérés helvétiques, les territoires
d'Empire et les villes libres en Alsace, la Basse-Autriche et le Duc
René
de Lorraine, chef-d'oeuvre diplomatique de son genre.
La paix est conclue enfin entre les huit Cantons suisses et l'Autriche
(Ewige
Richtung) et la France signe le traité d'alliance et des
«Capitulations»
avec les vieux Cantons le 26 octobre 1474.
Au même moment les Confédérés se joignent
à la Basse-Ligue (Niedere Vereinigung) de l'Autriche, de
Bâle, Strasbourg, Colmar, Sélestat, Obernai, Kaysersberg
avec
Sigismond du Tyrol et le Duc René de Lorraine. Berne
déclare
la guerre à Charles de Bourgogne au nom des huit anciens Cantons
et les hostilités prennent leur cours.
À Strasbourg, la Ville et l'Evêque sont déjà
en état d'alerte. Les troupes sont levées, à pied,
à cheval, proportionnellement à l'importance des communes
dans les territoires avoisinants. On mobilise les corporations et des
mercenaires
(fremde
Knechte) sont pris en solde et équipés. Le Magistrat
strasbourgeois siège en permanence et des courriers à
pied
et à cheval porteurs de message (laufende Bott)
parcourent
les campagnes, portant missives et avertissements aux seigneurs et
villes
alliés.
L'armée du Duc de Bourgogne, composée
d'éléments
de provenance des plus éparses, constituée de
mercenaires,
recrutés en Bourgogne, Franche-Comté, Picardie, Flandres,
Pays-Bas, Savoie, Lombardie et en Angleterre même, se lance dans
des incursions allant jusqu'aux environs de Strasbourg. De 1470
à
1473 les régions du Sundgau sont investies, Thann et Ensisheim
sont
pris et brûlés. Pierre de Hagenbach assiège et
occupe
le Château-fort d'Ortenberg, repris par les Strasbourgeois en
1474.
À Strasbourg même, Jean-Rodolphe von Endingen et Jacques
Ameling prennent le commandement des forces militaires, nommés
par
le Magistrat. La ville est mise en état de défense.
Murailles
et tours sont renforcées de hourds, les fossés
irrigués,
les meurtrières et archères nettoyées. Toutes les
portes sont occupées et surveillées par des corps de
garde
et fermées à dix heures du soir au son de la cloche de la
Cathédrale. Du haut de sa plate-forme des gardes veillent jour
et
nuit, prêts à alerter la ville au moindre danger par la
voix
du cor (Grüselhorn) ou par les coups lugubres et
répétés
du tocsin. Le ravitaillement est réquisitionné, les
vivres
sont stockés au «Kornhus», le sel, indispensable,
est
emmagasiné au «Salzhus».
De l'Arsenal on transporte pièces à feu et munitions
aux emplacements propices, les munitions sont distribuées et les
armes, armures et harnachements répartis aux troupes. Des
arquebusiers
spécialisés sont engagés même en pays de
Bade.
Plus encore, en 1474 et 1475, des glacis et zones nivellées
sont créés aux abords et devant les enceintes de la
ville.
Les bâtiments conventionnels hors les murs sont abattus, des
centaines
de constructions, 680 habitations démolies et leurs habitants
relogés
tant bien que mal en ville, ou abandonnés même sans
pitié
à leur propre sort. Fort heureusement les
événements
militaires empêchent l'approche même et un siège
éventuel
de la ville, veillant constamment à sa sécurité.
L'effort
de dissuasion a réussi.
Le théâtre des opérations militaires se concentre
alors en Franche-Comté dans la région de Besançon,
de Montbéliard et dans la vallée du Doubs. Berne à
la tête alors de la Confédération helvétique
(Alte
Orte) intervient et envoie son Chancelier Diebold Schilling (le
célèbre
chroniqueur et illustrateur) en mission auprès de Messieurs de
Strasbourg,
demandant l'appui militaire de la Ville et de l'Evêque Ruprecht
de
Bavière.
Héricourt
1474. Strasbourg répond et s'engage, fidèle à sa
vieille
et traditionnelle amitié avec Bâle, Zurich et les vieux
Cantons
(vergessent
der alten Fründtschaft nit). Ainsi les forces armées
«die
handfesten frommen lüte die von Strassburg, die denen von Bern und
andern Eydgenossen vil Treuen und Fründtschaft erzugt hand»
se mettent, bannières déployées et
étendards
flottants, en route vers la Franche-Comté.
Les préparatifs militaires pour toutes ces campagnes sont
intenses.
Les Archives de Strasbourg nous apportent d'intéressants
détails
sur l'organisation de ces expéditions (reisige Gezüge)
et leur composition. Les cavaliers, fortement cuirassés,
perfectionnent
leur équipement. Les fantassins (fusgonden) se munissent
de leurs longues piques, hallebardes, haches d'armes (mordaxt)
et
arquebuses à mèches tandis que les pièces à
feu de gros et petit calibre sont attelées par de nombreux
chevaux.
Le grand charroi est chargé de tout matériel de guerre,
munitions,
outils et accessoires divers, forges, tentes, cordes et ravitaillement
supplémentaire, sans oublier les tonneaux de poudre, le tout
formant
au départ un impressionnant convoi, un parc de véhicules
lourdement chargés. Àl'arrêt, un vrai camp
retranché,
rangé en défense, est installé, prêt au
départ,
au Marais vert (Wagenburg im grünen Bruch). Marchands,
valets
et femmes (Knecht und Küchenmagd) font partie de
l'expédition.
Des ordonnances et instructions sévères, concernant
l'ordre
et la discipline des troupes, identiques aux ordonnances des Suisses (Eidgenossen
Veldordnung) sont données aux Commandants
Frédéric
Bock et Pierre Schott, assermentés par le Magistrat.
Trompettes sonnantes, bannière flottante, les quelque 250
cavaliers
en tête, précèdent les troupes à pied, la
piétaille
1500 hommes avec tambours et fifres, tous uniformément
vêtus
de casaques mi-parti rouge et blanc à la livrée de la
Ville.
L'artillerie est composée de deux lourdes bombardes,
l'«Autruche»
(Der
Struss) attelée de 18 chevaux et l'autre de 12, de 8
couleuvrines,
3 pierriers et tout le train d'équipement et de servants.
La marche et le déplacement du contingent, par la mauvaise
saison,
traversant en novembre toute l'Alsace, ne peut s'effectuer que
lentement
et parsemé d'obstacles et d'aventures inattendus. En cours de
route,
les Strasbourgeois rejoignent leurs alliés de Colmar, de
Sélestat
et d'autres pour rencontrer les troupes de Bâle, de Fribourg en
Brisgau,
de la Basse-Ligue (Autriche), des Etats d'Empire et surtout les forces
confédérées suisses, portant, comme signe
distinctif,
la croix blanche helvétique sur leurs vêtements.
Dès le début du siège de la forteresse
d'Héricourt,
le «Struss» pratique une forte brèche dans les
murailles
d'une grosse tour. La garnison de la ville, commandée par
Etienne
de Hagenbach (frère du bailli), résiste, mais subit un
bombardement
intensif par les pièces de Bâle et de Strasbourg. Mal
approvisionnés,
les défenseurs se rendent. Héricourt est pris le 12
novembre
1474.
Entre-temps des forces bourguignonnes, troupes
régulières,
rassemblées par le Comte de Blamont, sont renforcées par
les bandes de mercenaires italiens du Comte de Romont. Elles se
heurtent
aux Suisses et leurs alliés. La bataille fait rage pour se
terminer
par le retrait des Bourguignons, laissant environ 1800 tués et
blessés
sur le terrain.
Une curieuse poésie populaire, composée à
l'époque
par un témoin combattant, Veit Weber de Fribourg en Brisgau,
retrace
en vers cette épopée de la bataille d'Héricourt le
jour de la Saint Martin, évoquant les
Confédérés
et leurs alliés, fortement armés et vêtus de
couleurs
distinctives: Strasbourg rouge et blanc, Colmar rouge et bleu,
Sélestat
tout rouge. Par ailleurs les gens d'Obernai portent le rouge et noir.
Bataille
sanglante pour les ennemis, les «Welsches».
Première et importante défaite en effet pour Charles
le Téméraire. À l'époque les lois de la
guerre
sont impitoyables. Si les ordonnances et instructions du Magistrat de
Strasbourg
exigent une discipline de fer pour les troupes en campagne, respectant
les prisonniers, les prêtres et les femmes enceintes, une antique
tradition chez les Suisses reste des plus cruelles: pas de pitié
pour les prisonniers, massacrés sans merci. C'est l'escalade des
répressions chez l'ennemi s'ajoutant aux misères
courantes
de la guerre. Parfois l'appât d'un butin ou d'une rançon
en
échange d'un noble prisonnier et de son armure toujours
appréciée
est sujet à des tractations même diplomatiques.
Entre-temps en Alsace, Pierre de Hagenbach se trouve abandonné
par ses mercenaires et ses alliés. Traqué par les Suisses
et ses adversaires, il est saisi, condamné à mort et
décapité
à Brisach.
Les Strasbourgeois s'en retournent chez eux, chargés du butin
et remportant cinq étendards ennemis qui seront suspendus
près
du grand orgue de la Cathédrale. Et c'est l'accueil triomphal le
21 novembre par toute la population qui ne compte que quelques
blessés
parmi les combattants.
Blamont et Neuss
1475. Seconde expédition provoquée par les
Strasbourgeois,
dirigée vers la région du Doubs en vue de la destruction
des châteaux-forts occupés par la noblesse bourguignonne.
Début juillet le contingent se met en route.
Commandé par Pierre Schott et Frédéric Bock,
porte-bannière,
le contingent se compose de 220 hommes d'armes à cheval sous les
ordres de Frédéric de Fleckenstein et Jean de Kageneck.
Les
troupes à pied, sous le commande ment de Jean de Berse et Max
Kerling,
sont constituées par 135 hommes des corporations de la ville, de
434 des districts ruraux, de 134 canonniers et, en plus, quelque 400
fantassins
recrutés en Suisse. Le parc d'artillerie comporte de nombreuses
couleuvrines et la célèbre bombarde le
«Struss»
avec son maître-artificier Jean de Nuremberg. Une trentaine de
cuisiniers
et leurs aides suivent le charroi.
Les Confédérés, à leur tête le Comte
Oswald de Thierstein, rallient les Strasbourgeois à Dannemarie
le
10 juillet et déjà certaines dissensions et une
mésentente
se font sentir entre les chefs des contingents, réunissant en
tout
environ 10 000 hommes et 1200 chevaux. En fait l'avidité
habituelle
des Suisses et trop d'intérêts divergeants ralentiront les
opérations.
Finalement le château de Blamont est assiégé,
bombardé
et défendu énergiquement par Henri de Neuchâtel et
sa garnison de 400 hommes. L'assaut donné est repoussé.
Gaspard
Barpfennig de Strasbourg se lance avec ses deux fils et sa colonne
à
l'assaut d'une muraille, quand leurs échelles trop courtes et
une
pluie de projectiles, de pierres et même de ruches d'abeilles,
obligent
les assaillants à se retirer. Les défenseurs,
ravagés
par une épidémie de typhus, finissent par capituler le 9
août. Le château est brûlé et démoli.
La mésentente entre Confédérés et
alliés
sur la poursuite des opérations est telle qu'une
véritable
grève, des désertions et insubordinations obligent les
Strasbourgeois
à rentrer vers fin août dans leurs foyers.
Pourtant, une nouvelle intervention de Strasbourg est provoquée
par une diversion du Duc de Bourgogne, cherchant à attaquer
l'Empire
germanique et à s'assurer un point d'appui sur le Rhin. Il porte
le siège devant la ville de Neuss (Cologne) en février
1475.
Frédéric III demande alors l'appui de toutes les forces
de l'Empire (Reichsheer) dont l'armée est
constituée
de contingents fournis par 5 Electeurs, 6 Princes, Ducs et grands
Seigneurs,
12 Evêques, 3 Princes-Abbés, 40 Comtes, Seigneurs et
autres
contingents, plus de 70 villes d'Empire, dont l'Alsace seule est
représentée
par Strasbourg, Haguenau, Rosheim, Obernai, Sélestat, Colmar,
Munster,
Turckheim, Kaysersberg et Wissembourg.
La Ville de Strasbourg, répondant à l'appel de
l'Empereur,
met alors sur pied un contingent de 100 hommes à cheval, de 500
fantassins, de bateliers et d'ouvriers avec un convoi de munitions, de
vivres, de moulins à bras, comme d'un four de boulanger. Le tout
est transporté le 21 mars en barques descendant le Rhin, sous le
commandement de Philippe de Mullenheim (ein strenger Herr) et
des
Capitaines Jacques Bott, Hans von Kageneck pour la cavalerie et Jacques
Ellhart, Frédéric Bock, Hans Berse et Marc Kerlin pour la
piétaille.
Pour Strasbourg, ville libre, la fourniture de ce contingent
représente
alors l'unique obligation à respecter envers l'Empire.
Charles le Téméraire, forcé avec son armée
de faire front contre ces forces de l'Empire et face à la
résistance
opiniâtre de la garnison assiégée, se décide
à lever le siège de Neuss. L'armée bourguignonne
reprend
le chemin de la Lorraine conquise et, inquiète de la tournure
que
prennent les événements, se retire à Nancy.
Et c'est alors cette curieuse convention diplomatique entre le Duc
et l'Empereur Frédéric III, par la conclusion des
fiançailles
entre le jeune Maximilien, Archiduc d'Habsbourg-Autriche, et Marie de
Bourgogne,
fille et héritière de Charles le Téméraire,
créant ainsi les bases de l'immense puissance future des
Habsbourg
en Europe.
Grandson
1476. Fidèle à sa devise «Je l'ai enprins-bien en
adviègne»
(je l'ai entrepris, bien en advienne), le «Grand-Duc
d'Occident»
ne se tient pas pour battu. Loin de là et fier de son pouvoir et
de ses forces, des moyens immenses et des armées bien
organisées
dont il dispose, il entreprend, furieux de ses insuccès en
Alsace
et en Franche-Comté, une nouvelle campagne. Encouragé par
la paix conclue avec l'Empire germanique et rassuré par Louis XI
qui écarte pour lui tout danger direct, occupant toujours la
Lorraine,
il peut menacer directement la Confédération
helvétique
dont il sous-estime les capacités guerrières.
L'armée du Duc de Bourgogne, chef de guerre accompli, se compose
alors d'un cavalerie composée de gens d'armes entièrement
harnachés et cuirassés, rassemblant surtout la noblesse
et
ses suivants de ses Etats, d'une infanterie assez cosmopolite
formée
par la piétaille de Picards, de Bourguignons, de Wallons, de
Lombards,
de Savoyards, du Piémont, de mercenaires d'origine diverse et
des
archers anglais, commandés par des chefs originaires de leur
pays.
Un parc d'artillerie important est muni de pièces à feu
d'un
modèle très perfectionné pour l'époque. En
tout environ 14 000 hommes aguerris.
Face à cette importante armée, la levée des
Confédérés
suisses, réunie par les rassemblements des différents
Cantons,
peut atteindre environ 19 000 combattants, composés de peu de
cavalerie,
mais d'une infanterie, originaire du pays, armée surtout de
longues
piques, de hallebardes et d'arquebuses assez rudimentaires.
Charles se sent donc supérieur en armes à ces rudes
guerriers,
ces «vachers» qu'il pense tenir à sa merci et
vaincre
sans difficultés. Le sort en décide autrement et c'est
l'affrontement
sur le champ de bataille. En signe visible de distinction, les Suisses
portent sur leurs vêtements la croix blanche des
Confédérés,
s'opposant à la croix rouge de Saint-André,
arborée
par les Bourguigons tant dans leurs bannières que sur leurs
cottes
d'armes.
L'armée bourguignonne, composée dès 1471 d'une
organisation en «Compagnies d'ordonnances» divisées
en «escadres» et «chambres» avec leurs
bannières,
étendards et cornettes, ces «lances» comprenant
divers
combattants tant à cheval ou à pied. Les soins du Duc
s'attachent
particulièrement à l'artillerie qu'il perfectionne
sensiblement
et allège son train d'équipages, les rendant plus
mobiles.
La présence de femmes indispensables, lavandières utiles
et nécessaires pour les soins de blessés, est
limitée
à 30 par compagnie Toute cette vaste organisation militaire,
parfaite
et intelligente sur papier, ne devra pas se réaliser dans la
pratique
de l'affrontement sur le champ de bataille avec ses imprévus.
Après avoir rassemblé son armée,
réorganisée
et fraîchement équipée à Besançon fin
février 1476, Charles passe le Jura, menaçant Berne et
les
Cantons avoisinants qui, alertés, perdent du temps à
mobiliser
leurs troupes. Arrivés au lac de Neuchâtel, les
Bourguignons
portent le siège devant la ville et le Château de
Grandson,
défendu par une garnison bernoise. Forcés à
capituler,
les 500 Bernois sont exécutés et pendus aux arbres sans
merci,
représailles, vengeant de semblables atrocités des
Bernois
au pays de Vaud.
La colère gronde parmi les Cantons, messagers et fanals sur
les cimes alertent les Confédérés dont les
contingents
s'ébranlent enfin à la rencontre des envahisseurs.
Et encore Strasbourg, la Ville et l'Evêque, alertés par
leurs amis de Berne, mettent leurs troupes sur pied de guerre pour
rejoindre
les délégués de la Basse-Ligue. Branlebas de
combat
en Alsace, Bâle, la Ville et l'Evêque se mettent en route
et
les alliés finissent par se joindre à Neuchâtel.
Le corps de Strasbourg, sous le commandement du Capitaine Johann von
Kageneck, se compose alors de quelque 300 cavaliers et 500
piétons.
Fin février environ 18 000 hommes se rassemblent à
Neuchâtel.
L'armée bourguignonne, solidement établie dans un camp
fortifié près de Grandson au bord du lac de
Neuchâtel,
représente un vaste rassemblement de tentes, de chariots, de
ravitaillement,
d'armes, d'hommes et de chevaux, ainsi qu'un important parc
d'artillerie.
Au centre le haut commandement, le Duc en personne et sa suite,
occupent
un vaste pavillon en bois, décoré aux fières
armoiries
de Bourgogne et de l'Ordre de la Toison d'Or.
Autour, vie grouillante de guerriers et de femmes aux occupations
diverses,
cliquetis d'armes, hennissement des montures, tintamarre d'une
armée
autour des feux de camp à côté d'un train princier
de voitures aux incroyables richesses de tout genre, tapisseries et
oeuvres
d'art, accessoires d'une cour princière.
Voici le 2 mars. Il fait gris et froid. En face, l'ennemi rassemblant
les contingents helvétiques et leurs alliés. En route,
l'avant-garde
se forme en ordre de bataille sur une colline boisée, dont les
hommes
aperçoivent, «comme dans un miroir», le camp
bourguignon.
Près de 10 000 piétons, formés en un vaste
carré
hérissé de longues piques et de hallebardes,
bannières
déployées au centre, se préparent à
l'attaque.
Tous tombent à genoux, implorant le ciel à bras
étendus
(mit
uffgehebten Hânden) suivant leurs anciennes coutumes. Et
c'est
la charge, sonnée par les antiques trompes, le
«toreau»
d'Uri, la «vache» d'Unterwalden et le cor de Lucerne dont
les
sinistres et retentissants beuglements (gruslich Harsthorn)
jettent
la terreur dans les rangs de l'armée ennemie.
Dévalant la pente, l'infanterie suisse se rue de toutes ses
forces dans les rangs de l'adversaire surpris, bousculant tout,
enfonçant
barrages, assommant tout sur leur passage et, «comme fumée
espandue par vent de brise» (Ph. de Commines), les Bourguignons
abandonnent
tout pêle-mêle et prennent la fuite, laissant
derrière
eux le camp et quelque 400 pièces d'artillerie.
Charles de Bourgogne lui-même fuit, poursuivi par les
assaillants.
Le jour baisse, c'est la ruée des vainqueurs vers le camp, la
course au butin inattendu. Puis commence une ruée, une rafle
monstre
parmi les étroites ruelles des tentes abandonnées.
Dévalant de toutes parts, ces rudes guerriers ne peuvent en
croire leurs yeux: des richesses incroyables s'étalent devant
ces
hommes stupéfaits. Avides de butin et de rapine, ils
trébuchent
dans les tapis précieux, les brocarts et les fins tissus
damassés.
Les coffres, rapidement éventrés, vident leurs
trésors.
Palpant de leurs grosses mains, habituées aux coups de
hallebardes,
des pierres fines, des joyaux inestimables, des pièces
d'orfèvrerie
étincelantes, les Suisses s'abattent sur ces trésors, cet
amas de richesses qui rappelle en effet les fastes de
l'antiquité.
On pille, on saccage, on se rue sur les «filles de joyeux
amour».
Les hommes se vautrent littéralement dans ces trésors
abandonnés
tandis que le Chambertin, cher aux ducs de Bourgogne, coule à
flots.
La ruée continue. Lentement la fumée du combat
traînant
dans les allées du camp se lève comme un écran,
livrant
aux envahisseurs ahuris la vue du grand pavillon ducal, resplandissant
de dorures, aux murs garnis de tentures d'une inestimable valeur.
Outre d'énormes provisions en avoine et en victuailles, des
pièces d'artillerie, des centaines de bannières, de soie
et d'or, autant de pavillons ou tentes garnis de tapis de Flandre,
abandonnés
avec tout leur contenu «car rien ne se sauva que les
personnes»,
tel était l'incroyable butin des Suisses au camp de Grandson.
Si l'on songe que ce butin a été évalué
à l'époque à environ 30 millions de livres
tournois,
l'on reste stupéfait devant l'insouciance du
Téméraire,
traînant par vanité avec lui, comme un calife des Mille et
une Nuits, les trésors les plus précieux, afin d'en
imposer
au monde entier.
Les Strasbourgeois et les alliés, obligés de se battre
avec une contre-attaque de gens d'armes à cheval, conduits par
Louis
de Chalon, sieur de Château-Guyon, n'ont qu'une part minime de
l'immense
butin. La ville et le Château de Grandson sont repris, la
garnison
bourguignonne est massacrée. Le Duc, après une crise de
découragement,
réussit à rassembler et réorganiser son
armée
débandée qu'il concentre alors à Lausanne.
La lutte continue.
Morat
1476. Morat (Murten), petite ville blottie dans ses murailles et tours,
garnis de chemins de ronde, près du lac du même nom, est
occupée
par une garnison de 2 000 hommes, commandée par Adrien de
Bubenberg.
Dès le 9 juin, Charles le Téméraire assiège
la ville, tandis que les corps de renfort de 25 000 hommes des
Confédérés
et de leurs alliés se concentrent dans les environs de
Neuchâtel.
L'armée bourguignonne doit se composer d'environ 23 000 hommes,
comprenant des corps de troupes piémontaises, du Duc de Milan et
d'autres, sans omettre les célèbres Archers anglais.
En toute hâte un messager de Berne vient à Strasbourg
pour demander le secours de la Ville et de l'Evêque, au moment
où
une réunion de la Basse-Ligne discute à Ensisheim des
moyens
à mettre en oeuvre pour permettre au Duc René de Lorraine
de reconquérir ses terres.
Les contingents strasbourgeois sont alertés et se mettent en
route le 15 juin pour rejoindre les alliés à Liestal
près
de Bâle, fort de 500 chevaux, de 300 arquebusiers et de 12
couleuvrines,
artilleurs, armes et bagages.
Louis d'Oettingen, à la tête des cavaliers, trouve
à
ses côtés les Capitaines Jean de Kageneck et Pierre Schott
sous les ordres de Herter von Herteneck. Ils sont rejoints par les
contingents
de Colmar, de Sélestat, de Kaysersberg et d'Obernai, plus 800
cavaliers
de la Basse-Ligne, toutes ces forces placées sous le haut
commandement
d'Oswald de Thierstein.
La veille de l'affrontement, René de Lorraine et le Comte Oswald
de Thierstein réunissent dans le camp des alliés de
nobles
gentilshommes de la Basse-Ligne, de Lorraine, d'Alsace et de Strasbourg
qui reçoivent l'adoubement de chevalier, parmi lesquels l'on
trouve
les noms connus du Comte Louis d'Oettingen, Eberhard Sturmfeder, Ott
Sturm,
le Sire Nicolas Berer, Nicolas Merwin, Wirich Boeckel, les Sires Adam
Zorn,
Jean de Kageneck et de nombreux autres.
Le jour du 22 juin se lève, il a plu. Suisses et alliés
se mettent en ordre de bataille: l'avant-garde sous les ordres de Jean
de Hallwyl, le gros (Gewalthaufe) commandé par Hans
Waldmann
de Zurich. Le soleil se lève, les carrés de l'infanterie,
forêt d'hommes, serrés au coude à coude, le tout
hérissé
de piques, face à l'ennemi se jette à genou pour la
prière,
les bras écartés.
Et c'est l'attaque, la charge au son strident des cornemuses, la
piétaille
suisse avançant au pas cadencé, des centaines de piques
et
de hallebardes en avant, bannières déployées au
centre.
Les trompes d'Uri, d'Unterwalden et de Lucerne lancent leur effroyant
beuglement
vers l'adversaire retranché qui les accueille par son feu
nourri.
Qu'importe, la «haie verte» (Grünhag) est
enfoncée,
les palissades renversées par l'impétueuse charge des
piquiers
suisses dévalant la pente, tandis que la cavalerie des
alliés
et des Strasbourgeois contourne les obstacles et fonce dans les rangs
ennemis.
Les forces bourguignonnes à pied ou à cheval sont
bousculées,
l'artillerie démolie, toute résistance est
emportée
par cette avalanche humaine. Pas de quartier pour les blessés ou
prisonniers. Le camp avec la tente de Charles le
Téméraire
est pris d'assaut, tandis qu'une partie de la garde, les
célèbres
archers écossaiss du Duc de Somerset et les mercenaires de Campo
Basso tentent une résistance désespérée.
Sauve
qui peut.
En effet, la débandade est générale et rappelle
celle de Grandson. L'armée bourguignonne et le Duc fuient,
poursuivis
par la cavalerie des alliés jusqu'au-delà d'Avenches.
Pendant ce temps la ville et sa garnison, assiégées et
défendues par Adrien de Bubenberg sont enfin
délivrées.
Une fois de plus c'est la ruée vers le butin, blessés et
tués sont dépouillés de leurs armes,
vêtements
et armures, tandis que les fuyards sont tués à coups de
piques
dans les arbres ou noyés sans pitié dans les eaux du
lac...
La bataille et gagnée le soir même.
C'est la deuxième grande défaite, subie par Charles le
Téméraire, entraînant des pertes
irréparables
et insupportables à son orgueil.
L'armée bourguignonne laisse environ 10 000 hommes tués
sur le champ de bataille, tandis que les
Confédérés
suisses et leurs alliés n'en déplorent que 400
tués.
Selon leur tradition, les Suisses, au lieu de poursuivre l'ennemi
immédiatement
jusqu'à son anéantissement, demeurent et campent pendant
trois jours sur le champ de bataille, festoyant et faisant le
décompte
des richesses, armes, bannières et matériel tombés
entre leurs mains.
En peu de temps, une journée à peine, une armée
entière est anéantie sans pertes sensibles pour les
vainqueurs
et c'est ainsi que Morat peut compter parmi les plus importantes
batailles
destructives de l'histoire militaire. Pour tant la victoire ne fut
guère
exploitée et la négligence des Cantons devait permettre
une
fois de plus au Téméraire de se ressaisir.
Quant au contingent des troupes de Strasbourg, elles sont fières
de leurs faits d'armes en rentrant en Alsace, où elles sont
accueillies
triomphalement par toute la population en liesse et le Magistrat de la
Ville, pouvant faire l'éloge particulier des canonniers et
arquebusiers.
Elles rapportent de plus dix-huit bannières et étendards
pris à l'ennemi qui rejoindront ceux de Grandson,
accrochés
à leur tour près des grandes orgues de la
Cathédrale.
Pour les Confédérés, la répartition de
cet incroyable butin de Morat et de Grandson devait soulever bien des
discordes
et mésententes entre les vieux Cantons, suscitant de graves
discordes.
Nancy
1477. Depuis le début des hostillités, le Duc René
II de Lorraine entretenait d'excellentes relations et une
correspondance
suivie avec la Ville de Strasbourg, ce qui lui permit d'obtenir en 1476
un important emprunt de dix mille florins d'or du Magistrat,
nécessaires
à une nouvelle levée de troupes pour la libération
de la Lorraine.
Le Duc de Bourgogne, vaincu par deux fois, n'abandonne pourtant pas
ses projets, ne perd pas courage et rassemble son armée et ce
qui
lui reste de moyens matériels pour envahir la Lorraine.
Déjà,
un soulèvement à Nancy avait permis d'exterminer les
occupants
bourguignons, obligeant le Téméraire à
assiéger
la ville, mise en état de défense dès octobre
1476.
Alertés, les Confédérés suisses
hésitent
d'ouvrir à nouveau la campagne, facilitant le recrutement de 8
000
mercenaires de tous pays pour René de Lorraine, auxquels se
joignent
les Zurichois, les Bâlois, les Strasbourgeois et les contingents
des villes d'Alsace. La Basse-Ligue envoie 4 000 hommes sous les ordres
de Herter von Herteneck, prenant le commandement des quelque 12 000
hommes
qui se réunissent à Noël à
Saint-Nicolas-du-Port,
près de Nancy. Un vitrail aux armes de Strasbourg et de
Bâle
rappelle, dans la vaste nef de sa Cathédrale, la réunion
de toutes les forces en présence, avant la lutte décisive
contre les armées bourguignonnes.
L'hiver est rigoureux, il fait très froid et la neige couvre
la campagne, ce qui ne facilite guère le rassemblement des
troupes
qui, après avoir campé quelques jours, se mettent en
marche
pour se placer en ordre de bataille.
Les Lorrains, reconnaissables à leur croix dite de Lorraine,
se distinguent des Confédérés arborant, comme
certains
alliés, la croix blanche des vieux Cantons suisses. Les
bannières
sont déployées, et sur l'étendard personnel du Duc
René II figure la représentation de l'Annonciation,
symbole
de la Lorraine.
Le Duc de Bourgogne, commandant lui-même ses troupes, les fait
se ranger en bataille, la cavalerie lourde de la noblesse
s'apprête
à monter en selle, au son des timbales et des trompettes, sans
interrompre
pourtant le siège de la ville. Toute son armée se compose
d'environ 10 000 hommes.
Enfin, le 4 janvier l'attaque est décidée et le lendemain
l'armée des alliés se met en route pour une marche
harassante
à travers un épais brouillard coupé par des
bourrasques
de neige.
Grâce à cette avance, toutes communications entre le
Téméraire
et ses possessions en Bourgogne et les Flandres sont coupées,
les
difficultés de renfort et de ravitaillement augmentées,
face
à une attaque imminente contre les positions bourguignonnes
près
de la Meurthe.
Comptant fermement faire front à l'ennemi avec ses arquebusiers,
arbalétriers, archers et ses pièces à feu, il
compte
les anéantir ou disperser grâce à ses vaillants
hommes
d'armes. Il fait mettre pied à terre à une partie de ses
gens d'armes suivant une ancienne coutume, encadrant piquiers et
arquebusiers,
formant ainsi une masse compacte, prête à toute
résistance
à l'attaque attendue.
Mais les carrés des Confédérés, la
cavalerie
de la noblesse lorraine et des alliés font une manoeuvre de
contournement
et chargent, malgré les difficultés du terrain
boisé
et gelé, prenant les Bourguignons à revers dans un
étau,
sous une forte tempête de neige. Malgré la trahison du
Comte
de Campo-Basso qui l'abandonne, une furieuse contre-attaque de la
cavalerie
du Téméraire, enfonçant une partie des gens
d'armes
lorrains, éclate et échoit face à
l'irrésistible
force des carré invincibles des Suisses et de leurs
alliés.
Démolissant tout dans leur élan, soutenus par les
arquebusiers
et arbalétiers, ils rompent les lignes ennemies,
anéantissant
le centre des forces du Téméraire. Malgré son
artillerie,
empêchée de faire feu, rejettée contre la Meurthe,
la resplendissante armée bourguignonne ne peut échapper
à
son destin, vaincue pour la troisième et dernière fois.
C'est encore, à travers un terrain à moitié
gelé
et embourbé, la fuite éperdue, le sauve qui peut sans
merci.
Pas de grâce, pas de quartier aux hommes cherchant leur salut
dans
la fuite. 7 000 y sont impitoyablement massacrés.
Charles lui-même, pris avec quelques fidèles dans une
escarmouche l'opposant à un groupe de fantassins suisses,
échappe
de justesse à être fait prisonnier. Il tourne bride
lorsqu'un
terrible coup de hallebarde, asséné à bout
portant,
le désarçonne. Tombé de cheval, grièvement
blessé, il disparaît dans la tourmente et le fracas des
armes
sous les flocons de neige. Un boucher de Strasbourg prétend
même
lui avoir fendu le crâne...
Par ordre de René de Lorraine, des recherches sont entreprises
sur le champ de bataille au cours des jours suivants. Le cadavre du
Téméraire
est découvert, dépouillé de son armure et de ses
vêtements,
gisant au bord d'un petit étang à moitié
gelé,
identifié par un héraut d'armes de la maison du Duc de
Bourgogne.
Des funérailles grandioses sont alors organisées en
présence
du Duc René II de Lorraine et de la haute noblesse. Le
catafalque,
entouré de chandeliers, est exposé à la chapelle
des
Cordeliers qui veillent en prières la dépouille mortelle
du Grand-Duc d'Occident.
Un rêve grandiose vient de s'anéantir. Les troupes
strasbourgeoises
peuvent rentrer chez elles le 12 janvier «contentes et
joyeuses»
avec quelques blessés, ramenant comme trophées huit
bannières
prises à l'ennemi. Toutes les dépenses faites par la
Ville
pendant ces quatre années de guerre finissent par se monter
à
la somme de 14 000 florins. Pourtant aucun impôt
supplémentaire
n'est demandé à la population.
La curée
Avec la mort du Grand-Duc d'Occident, le rêve d'un empire,
reliant
la Méditerranée à la Mer du Nord, s'est
évanoui.
Encore pouvait-il vraiment être réalisé et viable
comme
certains le pensent et le regrettent?
Les suites de sa disparition se manifestent rapidement par des
appétits
politiques des vainqueurs et menacent encore la paix en Europe
centrale.
La gloire et la victoire sont incontestablement dues à la force
de frappe des Confédérés suisses avec l'aide et le
soutien de leurs alliés. Mais les fruits de ces luttes devaient
essentiellement tomber entre les mains de la France et de l'Autriche.
En effet, grâce aux mésententes parmi les Cantons suisses
et leurs aspirations politiques, la Franche-Comté est
adroitement
revendiquée et acquise par Louis XI pour revenir plus tard
à
l'Autriche, la ruse du «Renard» devait triompher de la
vaillance
du «Lion». Quant au duché de Bourgogne avec sa
capitale
Dijon, il revient avec les Pays-Bas à Maximilien d'Autriche,
fils
de l'Empereur Frédéric III, grâce à son
mariage
avec l'héritière, Marie de Bourgogne, fille unique de
Charles
le Téméraire.
Finalement la Suisse reste presque les mains vides, car Berne et ses
alliés de Fribourg conservent, prises à la Savoie, les
places
fortes du Valais avec Grandson, Morat, Orbe et Echallans. Berne occupe
Aigle. Quant aux autres cantons, ils reçoivent en fait
d'indemnités
leur part de butin de guerre et des indemnités en échange
de la France-Comté occupée par les Souverains, la France
et l'Empire.
Fortement unis par le danger et dans la lutte commune contre la
Bourgogne,
ils sont peu après divisés par le partage du fruit de
leurs
campagnes qui sème parmi eux la jalousie et la discorde. Et ce
n'est
qu'à la Diète de Stans de 1481 et l'intervention de
l'ermite
Nicolas von der Flue, qui évite une guerre civile, avec
l'admission
à la Confédération de Soleure et de Fribourg.
Pour Strasbourg qui vient de soutenir pendant deux ans un effort
financier
et militaire considérable par quatre interventions à main
armée, le premier souci reste à régler les frais
de
ces expéditions. Les pertes en hommes et en matériel, peu
considérables, sont réduites aux soins et
indemnités
à donner aux blessés et leur famille et à
licencier
les mercenaires engagés pour la durée des campagnes.
Le prestige et la considération générale, acquis
à la suite de ces événements, porteront leurs
fruits,
grâce à un renforcement politique et diplomatique pour le
Magistrat de la Ville, sa situation particulière sur le Rhin, la
réorganisation de ses Corporations et la révision de sa
charte
constitutionnelle, le vénérable
«Schwoerbrief»
de 1482.
Paul Martin, Annuaire de la Société
des
Amis du Vieux Strasbourg, n°6 (1976)
Pierre de Hagenbach
1469-1474
La Bourgogne prend pied en Alsace
Guy Trendel
En 1469, le grand duc d'Occident, Charles le
Téméraire,
devenait le nouveau seigneur du landgraviat de Haute-Alsace et des
villes
forestières. Sans doute le duc de Bourgogne pensait-il, ce
jour-là,
avoir fait un nouveau pas en direction d'une couronne royale qu'il
souhaitait
de toutes ses forces. Serait-ce la renaissance de la Lotharingie,
royaume
si éphémère du IX°siècle? Pour
administrer
ses nouveaux territoires, le grand duc fera appel à Pierre de
Hagenbach.
Mais le grand rêve prendra vite fin et s'achèvera par la
décapitation
du bailli bourguignon à Breisach. Cette fin du serviteur
fidèle
ne fera que précéder de quelques années la mort du
grand duc qui périra à la bataille de Nancy où son
corps,
nu, restera étendu plusieurs jours sur la terre gelée. De
nombreux ouvrages ont été publiés sur Charles le
Téméraire,
les guerres bourguignonnes, Pierre de Hagenbach. Les historiens ont,
avant
tout, interrogés les témoins de l'époque, les
chroniques.
Plusieurs auteurs ont mis en évidence que ces
«reporters»
de leur temps ne furent pas très objectifs. La raison en est
simple,
ils étaient payés comme propagandistes et ne pouvaient
donc
se permettre de déplaire «à leurs
maîtres».
Et comme les «maîtres» sortaient vainqueurs du
conflit
il semblait bon de noircir davantage encore le perdant... Au fond, la
propagande
marchait déjà fort bien au Moyen Age.
Tout commence par une guerre perdue
En 1468, les troupes des Confédérés suisses
mettent
le siège à Waldshut, la ville forte qui verrouille les
terres
autrichiennes de la Forêt-Noire. Le duc Sigismond d'Autriche, de
la maison des Habsbourg, est dans une situation
désespérée.
Si Waldshut tombe, ses territoires seront sans défense,
livrés
au pillage. Déjà plus de soixante villages et vingt-six
châteaux
sont tombés et ne sont plus que ruines fumantes, même
l'abbaye
de Saint-Blaise en Forêt-Noire avait été
obligée
de payer une forte rançon pour ne pas être
incendiée.
Sigismond n'avait aucun espoir de pouvoir redresser la situation. Il
sollicita
une trêve.
Le 27 août 1468, le duc s'engageait à verser 10 000
florins
aux Confédérés au titre de dommages de guerre
s'ils
acceptaient de lever le siège de Waldshut. Et les Suisses
souscrivirent
à la proposition. Sigismond promettait de verser la somme avant
le 24 juin 1469. S'il se déjugeait, Waldshut et la
Forêt-Noire
devaient être cédés aux
Confédérés.
Manque d'argent ou calcul machiavélique?
Les chroniques assurent que le duc d'Autriche Sigismond était
dans
l'incapacité de réunir les 10 000 florins. Il lui fallait
trouver un bailleur de fonds. Et pour qu'on lui prête cette
somme,
l'Autrichien offrait en gage (engagère = hypothèque) ses
terres d'Alsace, du Breisgau ainsi que les quatre Waldstätten.
D'autres
voix1 estiment que le duc pouvait
très
bien trouver cet argent, mais qu'il visait autre chose en proposant
d'engager
ses terres. Il cherchait une puissance militaire capable de faire front
aux Suisses; même mieux, d'engager la guerre avec les
Confédérés
et mettre fin à l'hégémonie des
«vachers»
qui depuis des années lui menaient la vie dure et qui,
progressivement,
s'étaient émancipés de toute tutelle, fut-elle
autrichienne!
Le «non» du roi de France et le «oui» du
Téméraire
Sigismond pensa d'abord s'adresser au roi de France Louis XI. Le duc
rassembla
à Thann une escorte pour se rendre dans le
«Welschland».
Mais avant que l'Autrichien ne se mette en route, il fut prévenu
que le roi n'avait pas l'intention de rompre ses accords
d'amitié
avec les Suisses et qu'il était donc hors de question d'aller
à
l'encontre de ses intérêts.
Les conseillers autrichiens proposèrent sur ce à
Sigismond
de soumettre un marché au duc de Bourgogne. Pour une somme de 50
000 florins, le duc donnerait en engagère Waldshut, la
Forêt-Noire,
les villes de Laufenburg, Seckingen, Rheinfelden, Breisach et tous les
territoires autrichiens du landgraviat de Haute-Alsace, Breisgau et
Sundgau
compris. Le duc Charles, qui sera surnommé bien plus tard le
Téméraire,
se montra intéressé.
Il fit rédiger un traité qui, dans son esprit, rendait
impossible toute récupération de l'engagère par le
duc Sigismond.
Dès le départ, les deux protagonistes faussaient le jeu,
trichaient. Sigismond cherchait un allié pour faire la guerre
aux
Suisses; Charles pensait mettre la main définitivement sur des
territoires
qui s'emboîtaient parfaitement dans ses terres entre Bourgogne,
Vosges
et Lorraine. Un nouvel élément permettait d'avancer dans
la création de la Lotharingie ou Grande Bourgogne.
Le traité de Saint-Omer
Le 21 mars 1469, le duc Sigismond arrivait à Arras au camp du
Téméraire
avec une impressionnante suite de chevaliers dont beaucoup
étaient
originaires du Sundgau. Si le Habsbourg était pressé de
signer
le traité de cession, le Bourguignon faisait traîner les
choses,
organisant fête sur fête. Début mai, les deux
partenaires
se retrouvèrent à Saint-Omer (Pas-de-Calais) où
ils
mirent au point le texte du traité qui donnait à la
Bourgogne
un accès au Rhin. Les termes du traité laissent
transparaître
le plan de Sigismond puisque Charles s'engageait «die
Sweytzer
helfen gehorsam zu machen» - aider à rendre les
Suisses
obéissants - Sigismond devenait, par le traité, vassal du
duc de Bourgogne pour les terres données en engagère,
tout
comme les chevaliers sundgauviens qui entraient au service d'un nouveau
maître. Tous prêtèrent le serment
d'allégeance.
Charles s'engageait à verser sur le champ 10 000 florins afin
que Sigismond puisse honorer sa parole donnée aux Suisses. Les
40
000 florins qui restaient seraient versés un peu plus tard, au
pire
fin septembre. De fait, ce n'est que le 26 décembre 1469 que les
40 000 florins seront effectivement versés. Le traité
stipulait
que le rachat pourrait se faire à tout moment.
Sigismond s'engageait à rembourser les 50 000 florins en un
seul versement à déposer à Besançon. Il
était
entendu que le Habsbourg devait également rembourser toutes les
sommes que le Bourguignon aurait investie pour racheter les
engagères
qui pesaient déjà sur la plupart des domaines autrichiens
qui venaient d'être cédés.
Sigismond avait effectivement engagé presque toutes ses terres,
il ne lui restait en propre qu'Ensisheim, Waldshut, Seckingen,
Lauffenburg
et Hauenstein. Il est difficile d'avoir un état correct des
engagères,
nous donnons ci-dessous ceux relevés par
Gollut2.
Revenons maintenant à Charles qui s'engageait à racheter
les engagères qu'une estimation chiffrait à la valeur de
300 000 florins. Le duc savait pertinemment que s'il investissait une
somme
aussi énorme pour le rachat des engagères, Sigismond
d'Autriche
serait à jamais incapable de réclamer le retour de ses
terres.
L'Autrichien était d'ailleurs surnommé à la poche
vide. Mais Charles le Téméraire connaissait, lui aussi,
quelques
difficultés financières et l'opération
«rachat
des engagères» traîna.
La commission provisoire arrive en Alsace
Le duc de Bourgogne mit rapidement une commission provisoire en place.
Elle avait pour mission de se rendre en Alsace, de recevoir les
serments
d'allégeance des diverses cités et seigneuries, nouveaux
vassaux de la Bourgogne.
Le 24 mai 1469, Rodolphe de Hochberg était nommé
président
de la commission provisoire composée par ailleurs de Guillaume
de
la Baulme-Montrevel, chevalier de la Toison d'Or, seigneur d'Illens,
Pierre
de Hagenbach, sire de Belmont et de l'Isle-sur-le-Doubs, maître
d'hôtel
ordinaire du duc de Bourgogne; Jean Carondelet, juge de
Besançon;
Jean Poinsot, procureur du bailliage d'Amont.
Le 28 juin, les cinq délégués sont à
Rheinfelden
où aura lieu, au cimetière entourant la collégiale
le serment d'allégeance de la population rassemblée
là.
Le duc Sigismond était présent, s'installant sur un
siège
sous le tilleul de justice avec, à ses côtés,
Pierre
de Morimont qui remettra officiellement les clefs de la cité aux
Bourguignons en exhortant les sujets à reconnaître leur
nouveau
maître. La commission provisoire se rendit ensuite dans la maison
du prévôt Hermann Truchsess qui sera confirmé dans
son poste. Deux bourgeois lui seront adjoints. Enfin les armes de
Bourgogne
seront aposées aux portes de la cité. Rheinfelden et sa
seigneurie,
qui englobait onze autres villages, étaient devenus territoire
bourguignon.
La commission ira ensuite de ville en ville pour recevoir le serment
d'hommage. Les seigneurs, eux, seront réunis à Ensisheim
où ils s'engageront également. À plusieurs d'entre
eux la commission demandera de céder, à la
première
demande du duc, leurs engagères à fins de rachat. Nous
trouvons
là les noms de Lazare d'Andlau, Marc de la Pierre, Conrad de
Ramstein,
Christophe de Rechberg, Thuring de Hallwyl... Ce dernier rappela
à
l'ensemble des chevaliers, en présence du duc Sigismond, que le
nouveau maître était puissant et qu'il saurait encore
mieux
protéger les droits de la noblesse contre ses ennemis. Etaient
évidemment
visés par cette déclaration, la ville de Mulhouse et ses
alliés: les Confédérés.
Un nouveau bailli fut nommé pour Ensisheim: Bernard de
Gilgenberg
qui était précédemment bailli à
Sainte-Croix.
La dernière place à prêter le serment
d'allégeance
fut Breisach. La cité était particulièrement
chère
à Sigismond qui avait tenté de l'exclure du traité
de Saint-Omer. Place forte, avec un pont sur le Rhin (le seul entre
Bâle
et Strasbourg), Breisach était régulièrement
utilisé
comme base opérationnelle. Charles le Téméraire
tint
ferme et exigea la remise de la cité. Le 17 juillet, Rodolphe de
Hochberg prenait officiellement possession de la cité au nom du
duc de Bourgogne.
Mulhouse, pierre d'achoppement
Au centre des nouvelles possessions bourguignonnes apparaissait un
territoire
neutre: Mulhouse. La ville, par le passé, s'était
montrée
un adversaire redoutable des Autrichiens et de la noblesse locale. La
petite
cité venait tout juste de s'émanciper d'une pesante
présence
de la noblesse dans son gouvernement. Le prétexte en avait
été,
en 1444, l'invasion des Armagnacs. Le duc d'Autriche avait fait appel
aux
mercenaires français, les Armagnacs, pour mettre au pas les
Suisses.
Ce fut un cuisant échec, mais Mulhouse en profita pour exclure
la
noblesse de la cité. En 1465, celle-ci pensa tenir sa revanche.
Elle ouvrit les hostilités qui allaient déboucher sur la
guerre des «Six Deniers». Le prétexte en fut un
garçon
meunier du nom de Hermann Klee qui réclamait à ses
maîtres,
des meuniers mulhousiens, ses gages, à savoir six deniers. Une
partie
de la noblesse, poussée par le comte de Lupfen, fit sienne la
cause
de Klee et prit les armes. Les autorités autrichiennes
jouèrent,
pour le moins, un jeu trouble. Elles déclarèrent leur
neutralité,
mais soutinrent la noblesse dont la majorité possédait
d'ailleurs
des fiefs autrichiens. Du côté alsacien, les villes
restèrent
indifférentes. La décapole sera prolifique en
encouragements,
mais à l'exclusion des villes de Haute-Alsace, elle ne fournit
aucune
aide militaire. Heureusement que Mulhouse pouvait compter sur les
Suisses.
Depuis 1466, Berne et Soleure étaient liés par un pacte
d'assistance
avec Mulhouse. Les deux états suisses
n'épargnèrent
pas leur peine et fournirent des troupes.
La guerre des «Six Deniers» s'acheva par la prise des
châteaux
d'Eguisheim par les Mulhousiens qui y capturèrent Klee qui sera
exécuté. Cela n'empêcha pas la noblesse d'ouvrir un
nouveau front. Cette fois le landvogt autrichien Thuring de Hallwill se
rangea ouvertement dans le camp de la noblesse. À nouveau, en
1468,
Berne et Soleure dépêchèrent des renforts pour
dégager
Mulhouse assiégé. Des contingents de Zurich, Schwyz et
des
états de la Suisse orientale joignirent au corps
expéditionnaire
des Confédérés. Ce fut une armée de
près
de 1400 Suisses qui débloqua Mulhouse puis se répandit
à
travers le Sundgau pour piller la région et toucher la noblesse
dans
propres biens. Le bétail fut capturé, les étangs
vidés
de leurs poissons, les caves à vin pillées. Et les
contingents
suisses marchèrent même contre les territoires
autrichiens,
mettant le siège à Waldshut. La suite de l'histoire nous
la connaissons puisqu'elle permettra au duc de Bourgogne de prendre pied
en
Alsace.
Dès la prise de possession des nouveaux états, le duc
exprima le souhait de voir le cas Mulhouse être rapidement
réglé.
Pour lui, régler signifiait intégration de la ville aux
domaines
bourguignons. Il était difficilement concevable de voir
subsister
au centre des terres du duc une enclave qui lui soit hostile. Le 24
juillet
1469, les Mulhousiens attaquèrent des ouvriers, ressortissant
des
nouvelles terres bourguignonnes, chargés de colmater une
brèche
du barrage d'Ensisheim. L'affaire fut considéré comme un
acte d'hostilité envers le duc et le président de la
commission
provisoire, Rodolphe de Hochberg, pria les diverses parties à se
retrouver à Bâle pour examiner le cas. Les
représentants
de Mulhouse ceux de la noblesse, des villes suisses de Berne et Soleure
cherchèrent à trouver un terrain d'entente. La paix fut
signée
entre Mulhouse, Jean de Hirtzbach et Thiébaut de Ferrette.
Mais l'essentiel du différend subsistait, à savoir le
paiement des créances mulhousiennes. La ville, ruinée,
avait
été obligée d'emprunter d'énormes sommes
d'argent.
Mais l'endettement était si grand qu'elle n'arrivait même
plus à rembourser les intérêts de ses dettes.
Rodolphe
de Hochberg rappela tout cela aux représentants mulhousiens leur
promettant de réunir les créanciers afin de trouver un
arrangement.
Il n'en aura finalement pas le temps. Son mandat prenait fin le 20
septembre
1469. Ce jour-là, Pierre de Hagenbach était
officiellement
nommé comme bailli bourguignon pour les nouveaux territoires. Et
Hagenbach avait le droit de porter le titre de «Landvogt»,
rang que Rodolphe de Hochberg n'avait jamais atteint.
Pierre de Hagenbach, un vrai bourguignon
Les nouveaux territoires bourguignons recevaient donc un nouveau
maître
qui portait bien un nom alsacien, mais que personne ne connaissait
réellement
dans le Landgraviat. Cherchons à cerner la personnalité
de
Hagenbach que les chroniqueurs alsaciens et suisses ont tant
dénigré,
le qualifiant de «traître alsacien».
L'Alsace, Pierre de Hagenbach ne devait pas en connaître grand
chose. Son père, Antoine, faisait partie de ce contingent de
nobles
alsaciens qui, sous Catherine de Bourgogne, avait pris femme dans le
duché.
Il avait épousé une riche veuve, Catherine de Montjustin,
dame de Belmont, qui lui apportait le splendide château de
Belmont situé
non loin de l'Isle-sur-le-Doubs. Ce fut une belle promotion. Les
Hagenbach
étaient de petite noblesse, issus du village de Hagenbach
(arrondissement
d'Altkirch). Là ils tenaient un «Wasserschloss» et
pour
protéger leur bourg ils l'avaient ceint d'un fossé et
d'une
haie vive. Au milieu du XIV° siècle, le château de
Hagenbach
est une de ces places d'où surgissaient des chevaliers pillards.
La noblesse campagnarde était, à l'époque, en
plein
marasme économique et trouvait dans le brigandage les ressources
nécessaires pour survivre. Il est vrai que le château de
Hagenbach
était, stratégiquement, bien placé sur la route
commerciale
vers la Bourgogne. Mais le brigandage se terminait en
général
fort mal. Aussi Antoine de Hagenbach fut heureux de trouver,
grâce
à la duchesse Catherine de Bourgogne, de nouveaux horizons et
une
nouvelle respectabilité. De l'union avec la dame de Belmont
nacquirent
plusieurs enfants, dont Pierre. C'est lui qui hérita de sa
mère
le château de Belmont et son enfance est totalement
bourguignonne.
Les lettres qu'il écrira sont toutes en français et son
nom
même sera orthographié en français: Archambault,
parfois
Aquenbacq. Il fera son apprentissage de chevalier et en 1443, il sera
admis
dans l'ordre de Saint-Georges qui rassemblait des chevaliers
particulièrement
adroits dans le maniement d'armes. La même année il
épouse
Marguerite d'Accolans, dame de Béveuges, un village lui aussi
situé
près de l'Ile-sur-le-Doubs.
En 1448, Pierre se fera connaître pour un acte de brigandage;
il capture un riche marchand bâlois, Markard de Baldeck qui
remplissait
la charge de bailli de Thann. Et Pierre réclame une forte
rançon.
Il lui faudra déchanter, le duc de Bourgogne, sous la pression
des
Suisses, ordonne à son vassal de relâcher son prisonnier.
Et Pierre devra optempérer. Cette histoire sera, par la suite,
curieusement
exploitée par les chroniqueurs qui expliquèrent
l'âme
noire de Hagenbach. S'il avait enlevé Markard, c'est que Pierre
voulait épouser la comtesse Barbe de Tengen et que Markard s'y
opposait.
Incroyable histoire largement colportée plus tard. Pierre
était
déjà marié à l'époque et Barbe de
Tengen
était une petite fille que Markard ne devait même pas
connaître.
Mais nos chroniqueurs, les continuateurs de Koenigshoven,
forgèrent
ainsi l'image d'un homme que leurs maîtres avaient conduit
à
la mort. Le bailli autrichien, Thuring de Hallwyll, allait pousser lui
aussi sa chanson et qualifier, trente années plus tard,
Hagenbach
de «Raüber der Ritterehre», ce qui voudrait dire le
«pillard
de l'honneur de la chevalerie». Curieuse intervention de Thuring
qui dans les territoires qui sont soumis à sa surveillance
tolère
bien le brigandage de plusieurs bandes de chevaliers-brigands.
Hagenbach à la cour de Bourgogne
L'épisode de la prise d'otage sera vite oublié à
la
cour de Bourgogne; Pierre de Hagenbach entre en grâce et sera
appelé
auprès du duc. Nous allons le trouver dans la suite de Philippe
le Bon, duc de Bourgogne, à Lille où est donnée
une
grande fête au cours de laquelle doit être lancée la
nouvelle croisade contre les Turcs. Et le duc se fait officiellement
croisé,
appelant ses preux à en faire autant. Pierre de Hagenbach sera
parmi
les premiers volontaires. Nous apprenons, à cette occasion, que
Hagenbach est au service du duc de Clèves qui lui a
confié
l'éducation de ses enfants, les jeunes princes de la maison de
Montbéliard-Wurtemberg.
Là encore nous allons trouver chez nos chroniqueurs des
informations
fausses. Les voici qu'ils affirment que Hagenbach fut
soupçonné
d'avoir des moeurs dévoyés et qu'on lui aurait
enlevé
les enfants... Rien ne permet d'étayer cette rumeur. En tout cas
Pierre reste attaché à la cour, ce qui n'aurait pas
été
le cas si un quelconque crime moral contre des enfants d'une si grande
famille aurait été commis par Hagenbach.
Un fait curieux de 1462, nous apporte un éclairage
étonnant
sur les moeurs de la cour. Le duc Philippe, atteint par la maladie,
était
brusquement devenu chauve. Il ordonna donc que tous ceux qui
fréquenteraient
la cour se fassent raser la tête... et ce fut Pierre de Hagenbach
qui se trouva chargé de surveiller les tonsures!
La cour ressemblait d'ailleurs à un nid de guêpes; les
intrigues étaient quotidiennes. Louis XI y avait ses partisans,
espions et ennemis. Il cherchait à se gagner les bonnes
grâces
du duc. Malheureusement il avait contre lui «le Charolais»,
titre que portait Charles, l'héritier du duché, le
dauphin
en quelque sorte, qui sera plus tard surnommé «le
Téméraire».
Le clan français à la cour de Bourgogne était
dirigé
par les seigneurs de Croy qui cherchèrent vite à
exploiter
les divergences qui opposaient le duc Philippe à son fils, le
Charolais.
Ce dernier avait d'ailleurs quitté la cour pour se
réfugier
à Gorkum, aux Pays-Bas. En représailles, Philippe lui
coupa
les vivres. Les de Croy pouvaient donc travailler dans l'ombre leur
mission.
Ils réussirent à gagner à leur cause le premier
valet
de Charles et échafaudèrent un plan qui devait conduire
à
l'assassinat du Charolais. En septembre 1464, le bâtard de
Rubempré,
neveu par alliance de Jean de Croy, se préparait au dernier
acte.
Par un étonnant concours de circonstances, Pierre de Hagenbach
apprit
quelques bribes de l'affaire, il prévint Charles qui sut
déjouer
le complot de justesse. Cette fois le duc Philippe ne pouvait laisser
passer
l'affaire, Coustain, le valet vendu aux Croy, sera
exécuté.
Si Hagenbach s'attire les bonnes grâces du Charolais, il devient
suspect aux yeux du duc et doit quitter la cour. À peine
Hagenbach
a-t-il les talons tournés, qu'un second complot est
éventé,
là encore la machination échoue lamentablement. Il faudra
pourtant toute la patience et la diplomatie des états
bourguignons
des Pays-Bas pour que Philippe le Bon accepte de se réconcilier
avec son fils. Peu après ces retrouvailles familiales va
s'ouvrir
la longue guerre contre le royaume de France, d'abord au sein de la
«Ligue
du Bien Public».
Hagenbach, homme de guerre
Ce conflit va permettre à Pierre de Hagenbach de faire
étalage
de ses talents d'homme de guerre. L'armée bourguignonne marche
sur
la Somme avec pour objectif la prise de Péronne, cité
forte
et clé des territoires revendiqués par la Bourgogne.
Hagenbach,
accompagné d'une douzaine d'hommes, s'approche dans la nuit du 3
octobre 1465 des murs de la cité, escalade les défenses,
pénètre dans la chambre du comte de Nevers qui commande
la
place et le capture! Péronne ouvre ses portes et l'armée
du Charolais marchera sur Paris. Charles saura montrer sa
reconnaissance
à Pierre qu'il qualifie «de son amy», en lui
allouant
une rente annuelle de 200 livres tournois.
La guerre se termine par la victoire des Bourguignons, Louis XI doit
rendre les villes sur la Somme. Mais un nouveau conflit éclate,
celui contre la ville de Dinant en Belgique qui a offensé la
Bourgogne,
se rendant coupable d'exactions que nous qualifierions aujourd'hui
d'horribles,
mais qui, malheureusement, étaient monnaie courante au XV°
siècle.
Pierre de Hagenbach était devenu un personnage important dans
l'armée
bourguignonne; il commandait la célèbre artillerie du
duc.
Il va mettre au point une nouvelle tactique qui entrera dans les
manuels
des écoles d'artillerie. Au lieu de disperser ses pièces,
il rassemble ses canons légers sur une élevation de
terrain
et concentre son tir sur une courte section des remparts. Un
véritable
déluge de boulets, tiré par plus de cent canons, balaie
les
murs et interdit aux défenseurs toute observation. Sous la
protection
de ce feu roulant, Hagenbach fait avancer les grosses bombardes pour
les
placer devant une porte. Manoeuvre dangereuse que Hagenbach mène
en personne en prenant les rênes du premier cheval
d'équipage
tirant une grosse pièce. La porte finira par céder sous
les
tirs et les Bourguignons se préparent à l'assaut. Il n'y
a plus d'espoir pour les défenseurs qui se rendent. Le sort de
la
ville sera effrayant. La soldatesque pille, viole malgré
l'interdiction
du Charolais, puis un incendie éclate et ravage la cité.
Et pour la réduire en cendres, la populace de la région
est
mobilisée pour tout détruire. Il ne restera rien de la
ville
de Dinant!
Hagenbach cumule désormais les honneurs. Il commande d'abord
la plus formidable des artilleries de l'époque puisqu'elle
compte
plus de 300 pièces. Rien que les approvisionnements mobilisent 2
000 équipages. Puis il vient d'être fait
«Maître
des chasses» et «Maître d'hôtel
extraordinaire»,
ce qui fait de lui le porteur des clefs du grand secrétaire du
duc
avec accès au grand sceau secret. Il sera enfin nommé
prévôt
et capitaine de la seigneurie de Bouillon avec son formidable
château
d'où était parti quelques siècles plus tôt
Godefroy
de Bouillon, le conquérant de la Terre Sainte.
Le 15 juin 1467, le duc Philippe le Bon meurt et Charles devient le
nouveau maître de la Bourgogne. Hagenbach, l'un de ses
protégés,
sera chargé en 1468 de négocier la reddition de
Liège.
Hagenbach poussa-til véritablement la ville à la
résistance
à outrance? Plus tard, les chroniqueurs alsaciens le
prétendront
en assurant qu'il avait menacé d'un massacre
général
la cité, même en cas de reddition! Mais quel crédit
accorder à ces chroniques? On ne saura sans doute jamais le
véritable
rôle de Hagenbach. Sa mission, en tout cas, fut un échec.
Liège résista de toutes ses forces et sera finalement
rayée
de la carte...
L'année suivante, le duc Charles fera donc appel à
Hagenbach
pour lui assurer définitivement ses nouveaux états
d'Alsace
et du Breisgau. Il le nommera landvogt, grand bailli. Le 27 septembre
1469,
Hagenbach prête serment à son maître, quitte ses
fonctions
à Bouillon et le 7 novembre est à son nouveau poste
à
Ensisheim.
Hagenbach et Mulhouse
À peine installé, Hagenbach s'adresse à Mulhouse
en
demandant à la ville de lui envoyer deux
délégués3.
Il ne fait là que suivre les directives données par
Charles
le Téméraire4 de
faire
passer Mulhouse sous la coupe bourguignonne. Et Mulhouse ne facilitera
pas la tâche de Hagenbach car la guerre entre la cité et
la
noblesse se poursuivait. Le 27 juillet précédent, une
troupe
commandée par Jean de Hohenfirst, avait tenté de
s'emparer
d'un troupeau appartenant aux Mulhousiens. Son coup échoua et un
valet, parmi les attaquants, nomme Specklin, fut capturé par les
bourgeois.
Comme Specklin était
un homme du sire de Ribeaupierre (mais prêté à Jean
de Hohenfirst), celui-ci exigea que son sujet soit
relâché.
La ville refusa, exigeant une rançon de 200 florins. Une
incroyable
correspondance fut échangée au sujet de cette affaire qui
traduit bien l'impasse dans laquelle se trouvait Mulhouse, incapable de
rembourser ses créanciers qui eux étaient prêts
à
toutes les audaces pour récupérer leur argent. Le grand
bailli
impérial, Frédéric le Victorieux, tenta de sortir
de l'impasse en organisant une réunion à Colmar afin
d'éviter
le pire, en l'occurence la guerre.
Le rachat des engagères: opération difficile
Hagenbach avait comme autre priorité le rachat des
engagères.
Celle de la ville de Rheinfelden paraissait la plus urgente. Sigismond
avait engagé la cité à Bâle pour la somme de
21 100 florins; il avait remboursé 3 000 florins et devait donc
la coquette somme de 18 100 florins à Bâle qui, en cas de
non remboursement de l'engagère, s'apprêtait à
prendre
possession de la ville. Et ceci était contraire au souhait du
duc
de Bourgogne. En son nom, le margrave de Hochberg sollicita de
Bâle,
le 27 novembre, un délai de grâce. Le 20 décembre,
Hagenbach revint à la charge pour demander la prorogation du
délai
en proposant le 2 février comme date ultime de remboursement. Le
moins qu'on puisse dire, c'est que le landvogt s'y prit mal. Comme le
conseil
de Bâle se montrait hésitant à accorder ce nouveau
délai de paiement, Hagenbach tempêta, menaça de
toutes
les foudres bourguignonnes la ville car, ô désespoir,
c'est
devant la porte de la salle de délibération qu'il dut
attendre
le bon vouloir des conseillers. Le grand bailli n'avait sans doute
jamais
connu pareil affront. Il menaça de pendre tous les
ressortissants
de Bâle qui passeraient sur les terres bourguignonnes5.
Il obtint finalement gain de cause. Bâle acceptait d'attendre
jusqu'au
23 avril. Ce ne fut toutefois que le 30 avril qu'un premier tiers, d'un
montant de 6 000 florins, fut versé à Bâle. Le
dernier
tiers de 6 100 florins ne sera payé que le 7 janvier 1472. Le
cas
illustre la situation financière assez désastreuse dans
laquelle
se trouvait le grand bailli. Le duc lui demandait de racheter les
engagères
alors que le trésor bourguignon lui mesurait chichement son aide
financière, ayant bien du mal par ailleurs de satisfaire
à
toutes les demandes de Charles.
Puis Hagenbach s'attaqua au rachat de l'engagère de Thann. La
seigneurie de Thann comptait en 1470 les villages de Vieux-Thann,
Hohenrodern
et Leimbach, Rammersmatt, Otzenwiller, Erbenheim (ces deux derniers
villages
n'existant plus), les deux Aspach, les deux Burnhaupt, Reiningue,
Traubach,
Soultzbach et Balschwiller6. Charles le
Téméraire
expliquait à son grand bailli qu'il ne souhaitait pas payer
à
Henri Reich de Reichenstein, de ses propres deniers, les 12 000 florins
de l'engagère. Il recommandait à Hagenbach d'inviter la
ville
de Thann à racheter elle-même l'engagère7.
La Bourgogne s'engageait toutefois à rembourser à Thann
«cette
avance de fonds». En attendant le remboursement la ville jouirait
des droits que possédait la Bourgogne. La ville fit preuve de
bonne
volonté, elle remboursa 6 000 florins au seigneur engagiste et
fit
don de la quittance au duc de Bourgogne. Hagenbach estima l'effort
insuffisant
il expliqua que son maître avait exprimé le souhait que la
ville rachète la totalité de l'engagère: 12 000
florins.
Thann refusa d'aller plus loin, elle avait fait preuve de son
attachement,
à la Bourgogne en faisant face à ses obligations. C'est
finalement
le trésor bourguignon qui versa les 6 000 florins manquants
à
Henri Reich.
Ces deux épisodes montrent que la tâche de Hagenbach
était
particulièrement difficile: l'argent manquait!
La chasse aux chevaliers pillards: la prise du château
d'Ortenberg
Le plus puissant château fort implanté dans les terres
autrichiennes
cédées au duc de Bourgogne était incontestablement
la forteresse de l'Ortenberg implantée à l'entrée
du Val de Villé. Le traité de Saint-Omer stipulait
clairement
«castrum et oppiduni Ortemberg, oppidum Berkheim cim villagiis et
porinentiis una cum superioribus officis»8.
Mais là encore la situation était complexe. Pour entrer
en
possession du château, il fallait d'abord racheter
l'engagère
et celle-ci était tenue par les Mullenheim, une famille
patricienne
de Strasbourg.
Les Mullenheim, pour rentabiliser leur engagère, avaient
formé
un «ganerbinat» (association de colocataires qui pouvaient
utiliser le château). Et parmi les membres de ce
«groupement
d'intérêt» plusieurs chevaliers-brigands n'avaient
pas
hésité à capturer des voyageurs, pèlerins
ou
marchands qu'on enfermait au château tant qu'ils n'avaient pas
payé
la rançon fixée. Et Hagenbach s'était donné
pour mission de pacifier la région et de lui rendre la
sécurité
des routes. Il invita donc les membres du «ganerbinat»
à
venir à Ensisheim pour y prêter le serment
d'allégeance
au duc de Bourgogne. Les chevaliers «oublièrent» de
se rendre à l'invitation, sachant par avance que leur venue
risquait
de mal tourner pour eux. Hagenbach en fut évidemment
courroucé,
mais dès ce moment il prépara la perte des brigands. lls
commirent d'ailleurs une grossière faute en s'attaquant à
trois marchands bourguignons qu'ils enfermèrent au château
d'Ortenberg. Le grand bailli exigea sur l'heure leur
élargissement,
réclamant pour les sujets de son maître de fortes
indemnités
«kerung und wandel». Les marchands furent rapidement
relâchés,
mais les «Ganerben», représentés dans la
tractation
par Heinz de Mullenheim, bourgeois de Strasbourg, refusèrent de
leur verser des dommages et intérêts. Hagenbach somma une
seconde fois les brigands à s'exécuter, leur rappelant
que
l'empereur Frédéric III avait précédemment
condamné leurs agissements et demandé à ses sujets
de mettre fin au repaire de brigands. Malheureusement aucune
autorité
n'avait bougé.
On est d'autant plus surpris par cette passivité que la ville
de Strasbourg avait, apparemment, tout à gagner à la
sécurité
des routes. Une grande partie de son économie était
basée
sur le transport et l'insécurité des communications avait
entraîné une chute notable du trafic. Entre 1420 et 1469,
on estime que le volume des marchandises transportées, tant par
route que par voie d'eau, avait chuté de 50%. Cette même
année,
les princes électeurs du Rhin prenaient sous leur protection les
marchands de Genève, Milan et Venise et les invitaient à
reprendre leurs expéditions vers la vallée du Rhin. La
situation
devenait d'ailleurs critique puisque, progressivement, les marchands
ouvraient
de nouvelles routes afin d'éviter les zones dangereuses, dont la
haute vallée du Rhin9.
Malgré cette situation, l'évêque de Strasbourg
intervint auprès des seigneurs capables d'une réaction
afin
que rien ne soit entrepris contre le château. Pour lui, un
rassemblement
de troupes autour de l'Ortenberg aurait de fâcheuses
répercussions
sur les territoires voisins et entraînerait d'inévitables
pillages dans les domaines épiscopaux du Val de Villé
Mais pour le grand bailli, il n'était plus question de
tergiverser.
Il soumit son plan d'action au duc, lui expliquant que la prise de
l'Ortenberg
lui assurerait le contrôle d'une bonne forteresse et
ramènerait
à la raison tous ceux qui oseraient le défier. Et le duc
Charles lui adressa deux cents lances rassemblées par Jean de
Neufchâtel.
Il recommanda à Hagenbach de se munir d'artillerie et d'hommes
en
nombre suffisant, le tout serait soldé par la Bourgogne10.
Hagenbach fit bien les choses. Il rassembla 4 680 hommes. Les canons
qui furent engagés étaient des veuglaines de quatre pieds
de long portant pierres de trois pouces, garnies de chambres tenant une
livre de poudre et pesant entre 204 et 280 livres! Charles Nerlinger11
nous donne le détail des troupes: 446 soldats fournis par la
noblesse
alsacienne; 2 364 par les villes, le landgraviat, l'abbaye de Murbach
et
le mundat de Rouffach; 610 par les quatre villes forestières, 1
200 venus de Bourgogne vêtus «de paletoz de drap pers et
rouge
à sept gros l'aune, des crois de Saint-André ont
esté
faites sur lesdits paletoz». De plus il y avait 60 artisans qui
vont
de l'artilleur au charpentier en passant par le maçon.
Cette armée peut paraître disproportionnée en
regard
de l'objectif à atteindre. S'emparer d'un château,
même
de la taille d'un Ortenberg, ne nécessitait pas un tel
déploiement
de forces. Mais en vérité, Hagenbach craignait une
intervention
de Strasbourg en faveur de ses ressortissants, les Mullenheim. La ville
avait d'ailleurs livré armes et équipements à la
garnison
de l'Ortenberg, acte évident d'hostilité. Et Hagenbach ne
manqua pas de se plaindre auprès de la ville de tels
agissements.
Pour se sortir du guêpier, Strasbourg dépêcha
à
Hagenbach Pierre Schott, l'un des plus éminents membres de son
gouvernement.
Le grand bailli fit longtemps patienter cet envoyé
spécial
et le traita, apparemment, de façon fort déplaisante si
nous
en croyons les chroniqueurs (qui n'étaient d'ailleurs pas
présents):
«Ich weis nit wer du bist, bist du ein brotbecker oder ein
metziger»,
lui aurait-il demandé! Pierre Schott, blessé dans son
orgueil,
deviendra l'un des ennemis les plus acharnés de Hagenbach et
sera
le juge le plus impitoyable du grand bailli lors de sa chute en 1474.
Le 12 novembre 1470, l'armée de Hagenbach est au complet. Elle
campe sous les murs d'Ensisheim. Guillaume de Ribeaupierre a pris le
commandement
de l'artillerie à laquelle il a intégré ses
propres
pièces et livré 47 boulets de pierre.
Le rassemblement de cette impressionnante armée suscita bien
des inquiétudes en Alsace. De multiples courriers entre villes
et
seigneurs furent échangés, chacun craignant pour sa
sécurité
car Hagenbach n'avait pas divulgué l'objectif de son
opération.
La ville de Sélestat fut particulièrement
inquiète,
le conseil se doutait bien que l'Ortenberg était visé,
mais
si au passage il prenait envie au grand bailli de s'attaquer à
elle?
Et quoi de plus facile que de s'emparer de Châtenois, une petite
ville dont Sélestat était copropriétaire. La ville
sollicita des secours auprès des cités constituant la
Décapole,
de Strasbourg, de Bâle... En attendant, elle renforça la
garnison
de Châtenois avec 20 hommes supplémentaires et deux
maîtres
artilleurs. Elle mit en état d'alerte son Burgvogt au
château
de Frankenburg, lui enjoignant de ne pas quitter son poste12.
L'armée de Hagenbach fut divisée en deux corps de
bataille,
chacun ayant sa bannière; l'une arborait les couleurs du
landgraviat,
l'autre celles de Hagenbach. Le samedi 17 novembre, les forces
bourguignonnes
franchissaient le Landgraben et installaient leur camp entre
Châtenois
et Sélestat. Le lendemain le grand bailli effectuait une
reconnaissance
et montait au château du Ramstein qui contrôlait
l'accès
à l'Ortenberg. La pluie s'était mise à tomber, le
temps était froid. Le grand bailli convoqua alors le
prévôt
de Sélestat et demanda à ce qu'on lui ouvre les portes de
Châtenois afin que ses troupes puissent se mettre à
l'abri.
Le prévôt tenta de biaiser en expliquant que la ville de
Sélestat
ne possédait que la moitié de Châtenois, l'autre
étant
à l'évêque de Strasbourg. Hagenbach n'en eut cure
et
fit entrer ses troupes. Le mardi, un détachement bourguignon
poussait
jusqu'à Villé où la population fut
rassemblée
afin de prêter hommage à la Bourgogne! Quant au
château,
il se trouvait bloqué, tous les accès étaient sous
contrôle. Le mercredi soir, voyant que toute résistance
serait
vaine et n'aurait d'autre effet que de rendre les conditions de
réddition
plus draconiennes, la garnison du château se rendit. Il y avait
22
hommes dans la place.
Le grand bailli nomma un Burgvogt pour l'Ortenberg; ce sera Louis Zorn.
Celui-ci ne restera que peu de temps à ce poste. Il sera
remplacé
par Jean Meyer de Huningue qui signera le 17 juin 1471 une paix
castrale
avec les Kageneck et Uttenheim zum Ramstein afin de ramener la paix
dans
un territoire allant du château du Bernstein au Giessen.
Hagenbach est fait prisonnier
L'opération Ortenberg impressionna fortement les Etats
alsaciens.
Le déploiement de force avait montré les moyens que le
duc
pouvait mobiliser. Mais elle suscita colère et rancune parmi les
membres du ganerbinat qui voyaient leur «placement»
réduit
à néant. Et Reinhard de Schauenburg fut l'un des plus
remuants
anciens copropriétaires. Il exigea des indemnités pour
pertes
subies.
Reinhard était installé dans son château qui
dominait
la ville d'Oberkirch; il avait la réputation d'être un
homme
coléreux. Hagenbach l'assura qu'il serait indemnisé, mais
qu'il devait pour cela en référer au duc de Bourgogne qui
était fort occupé dans les Flandres. Et le grand bailli
se
mit en route pour rejoindre son maître, marchant sur la rive
droite
du Rhin. Arrivé à hauteur d'Offenburg, il fut rejoint par
Reinhard qui lui fit escorte, lui recommandant de bien négocier
ses intérêts auprès du duc. On se quitta de
façon
fort aimable.
Hagenbach rencontra effectivement le duc, régla ses affaires
et reprit le chemin du retour. À hauteur de Karlsruhe,
après
Mühlberg, il retrouva Reinhard en travers de son chemin. Le grand
bailli annonça la bonne nouvelle, le duc de Bourgogne
était
d'accord pour lui verser une indemnité de 204 florins. La somme
fut-elle jugée trop faible ou existait-il un autre litige entre
Hagenbach et le seigneur de Schauenburg au sujet du château et de
la ville de Jungholtz? On ne sait. En tout cas, Reinhard tira
l'épée,
ses hommes se rendirent maîtres de Hagenbach et de sa petite
escorte.
Tout ce monde fut enfermé au château de Schauenburg. Le
grand
bailli se trouva chargé de chaînes avec un marché
sur
les bras: payer 1 800 florins pour retrouver la liberté, le
versement
de la somme devant s'effectuer avant Noël 1471!
Hagenbach n'eut pas le choix. Il signa un accord, dut promettre de
ne pas tirer vengeance de Reinhard et d'obtenir l'impunité pour
son geôlier auprès du duc de Bourgogne, du margrave de
Bade
et de l'électeur palatin. L'accord stipulait par ailleurs que si
le grand bailli ne pouvait payer la rançon, il se
reconstituerait
prisonnier. Toute violation de l'accord obligerait Hagenbach à
fournir
comme otages sept chevaliers et valets. Hagenbach retrouva la
liberté;
il alla de suite se plaindre auprès de son maître et
exigea
du margrave de Bade que lui soit restituée la lettre par
laquelle
il s'était engagé à verser la rançon. Dans
un premier temps le margrave expliqua que Reinhard n'était pas
un
de ses vassaux, mais Hagenbach menaça de mettre le Pays de Bade
à feu et à sang s'il n'obtenait pas raison. Finalement
Georges
et Bernard de Bach, ambassadeurs du margrave, apportèrent le
document
à Hagenbach qui leur fit la morale. C'est là qu'il aurait
dit que s'il arrivait qu'une oie, appartenant au duc de Bourgogne,
perdit
une plume en survolant le Pays de Bade, il faudrait venir lui rendre
cette
plume!
On voit ainsi que Hagenbach avait ramené à la fin de
l'année 1470 la sécurité sur les routes d'Alsace
et
du Breisgau. L'année 1471 serait occupée à
conforter
cette oeuvre de pacification et au début de 1472, tout semblait
s'annoncer sous les meilleurs auspices.
Hagenbach l'amoureux
Pendant cette période qui constitue sans doute l'apogée
de
l'administration de Hagenbach, le grand bailli tomba amoureux d'une
dame
que d'aucuns supposent être originaire des Flandres: Madame de
Masonval.
D'autres sources avancent l'hypothèse que ce nom, volontairement
déformé, serait plutôt celui d'une dame de Masevaux13.
Les lettres que ces deux êtres échangent sont pleines de
poésie.
Hagenbach finira par demander à la dame de fuir le château
paternel et de venir le rejoindre à Remiremont. Dans cette ville
existait alors un chapitre de dames nobles de très haut rang
où
il était possible, pour une dame de haute condition, de recevoir
accueil. Et la belle faussa compagnie à sa famille pour arriver
dans les Vosges et s'installer à Remiremont un peu avant la
Noël
1470. Malheureusement le grand bailli avait été
appelé
pour faire campagne, ce qui empêcha les amoureux de se retrouver.
L'affaire ne fit d'ailleurs pas plaisir au duc de Bourgogne qui avait
horreur
de ces libertinages. Sans doute la famille de la dame mit-elle tout en
oeuvre pour récupérer sa fille. Charles de Bourgogne
adressa
un ordre sévère au bailli d'Amont (dont relevait
Remiremont):
arrêter Hagenbach s'il venait dans les parrages. Il ne semble pas
que l'ordre fut suivi d'effet; les amoureux continuèrent
d'échanger
de tendres propos jusqu'en 1472. Malheureusement nous ne connaissons
pas
la fin de cette histoire d'amour.
Où l'on reparle de Mulhouse
Si Hagenbach semble heureux en amour, le sort des armes ne lui fut
guère
favorable en 1471. En avril de cette année-là, il
rassembla
une petite armée dont le gros des forces était
représenté
par la chevalerie alsacienne qui espérait bien se remplir
l'escarcelle
par une campagne facile. Avec 1 100 hommes, le grand bailli
était
décidé à venir au secours de Thiébault de
Neufchâtel
retranché dans Châtel-sur-Moselle. Fils du maréchal
de Bourgogne, Thiébault avait hérité de vastes
domaines
en Lorraine où ses intérêts empiétaient sur
ceux du duc de Lorraine. Les secours de Hagenbach arrivèrent
trop
tard Châtel était déjà tombé et
l'armée
de secours fut défaite devant Remiremont.
Au retour de cette triste expédition, Hagenbach s'occupa
à
nouveau de Mulhouse. Rien n'avait évolué depuis les
premières
démarches du grand bailli. Les vignes et les vergers de la ville
avaient été coupés, les champs
dévastés,
les troupeaux volés. Mulhouse n'avait toujours pas honoré
ses créances et adressait de véritables appels au secours
à ses alliés suisses afin d'obtenir des subsides
financières.
Mais les Suisses étaient plus prodigues en encouragements qu'en
dons d'argent et la situation de Mulhouse devenait intenable.
Hagenbach proposa un arrangement. Il prendrait à sa charge les
créances de la ville, installerait la justice et la
résidence
de grand bailli à Mulhouse, y attirerait des commerces... Bref,
il assurait la cité du renouveau économique. En
échange,
Mulhouse prêterait hommage au duc de Bourgogne qui prendrait la
cité
sous sa protection. En cas de refus, Hagenbach exigeait le paiement des
créances!
Il faut admettre que le grand bailli faisait preuve de patience alors
que par ailleurs le duc Sigismond d'Autriche multipliait ses appels
à
la guerre contre les Suisses comme il en avait été
convenu
lors de la signature du traité de Saint-Omer. De son
côté,
l'électeur palatin Frédéric le Victorieux, en tant
que grand bailli impérial de Haguenau, mettait tout en oeuvre
pour
que Mulhouse puisse garder sa liberté. Il fit savoir que
l'arrangement
proposé par Hagenbach déplaisait fort à
l'empereur.
Mulhouse joua adroitement en disant qu'elle ne pouvait accepter ce
marché
puisqu'il n'avait pas l'aval impérial14.
La naissance de la Basse-Union
Hagenbach accepta sur ce de repousser l'échéance des
créances
jusqu'au 11 novembre 147015. Mulhouse
se
savait dans l'impasse, la ville multipliait les dettes. Les
créanciers
réclamant un «audit» (état des dettes), il
s'avéra
que la ville était en état de banqueroute. Et pourtant,
Hagenbach
continuait à retarder l'échéance fatale. En
janvier
1473, on en était toujours au même point, quoique les
menaces
de représailles soient devenues plus précises16
.
Il rappella le terrible sort de Liège et souligna que si la
guerre
éclatait, il ne pourrait assurer la sauvegarde des habitants.
Mulhouse
continua son jeu des réunions. Le 19 mars 1473, les villes
d'Alsace
(Strasbourg, Sélestat, Colmar et Bâle), les
évêques
de Bâle et de Strasbourg, signaient un traité et fondaient
la «Basse Union». Ce traité était une
véritable
déclaration de guerre au grand bailli.
L'historien alors s'interroge. Pourquoi Hagenbach n'a-t-il pas
engagé
l'épreuve de force? Tout indique que les moyens financiers
manquaient
cruellement au grand bailli. Lever une armée était une
opération
coûteuse puisqu'il fallait solder les mercenaires. En juillet
1472,
Hagenbach s'était rendu à Bregenz où il rencontra
le duc Sigismond qui s'impatientait terriblement. Accompagné de
Gilgenberg et Lienard de Potes, le grand bailli devait mettre au point
le plan de guerre contre les Confédérés. L'apport
des forces bourguignonnes devait comporter 4 000 cavaliers et 2 000
hommes
à pied. Si bien préparée sur le papier,
l'expédition
n'aura jamais lieue. Le duc de Bourgogne avait besoin de ses hommes sur
d'autres fronts et ne souhaitait pas engager un nouveau conflit avec
les
Suisses. Il chercha à créer une brèche dans
l'alliance
des cantons dont les intérêts étaient souvent
divergents.
Ainsi des tracatations secrètes furent ouvertes avec Berne...
qui
s'empressa de faire parvenir la nouvelle au duc Sigismond qui accusa le
coup comme une véritable trahison de son allié. Ce fut
une
lourde faute du duc de Bourgogne. Elle allait avoir des
conséquences
dramatiques et anéantir le grand projet de recréer la
Lotharingie,
Les émissaires du roi de France firent comprendre à
Sigismond
qu'il avait été trompé, que le Bourguignon ne
ferait
jamais la guerre contre les Suisses et que lui, Sigismond, ne
recouvrirait
plus jamais ses terres engagées.
Le Habsbourg sera littéralement poussé dans les bras
de ses pires ennemis: les Suisses. Hagenbach avait pressenti le
revirement,
mais il ne disposait d'aucun moyen pour le prévenir. Il
subissait.
Dès l'été 1473, Sigismond sollicita du roi de
France un prêt de 50 000 florins afin qu'il puisse rembourser
l'engagère
pesant sur le landgraviat. Habilement Louis XI évita le
piège.
Il fit savoir au duc d'Autriche qu'il fallait d'abord signer la paix
avec
les Suisses: «die Ewige Richtung», ensuite on pourrait
parler
de rachat. Sigismond dépêcha également des
émissaires
à la diète de Trèves afin que soit
évoquée
la possibilité de rachat du landgraviat. Le danger était
donc connu, Charles le Téméraire aurait dû y
prêter
attention. Son allié avait changé de camp! Mais le
Bourguignon
était en plein rêve, il préparait le mariage du
siècle
et acceptait enfin de donner sa fille unique, Marie, au fils de
l'empereur,
à Maximilien de Habsbourg.
Hagenbach, au caractère brutal
Sans doute désemparé devant cette situation qui lui
échappait,
Hagenbach commit plusieurs erreurs. Quand, au mois de septembre 1473,
l'empereur
Frédéric III passa à Bâle, il reçut
avec
égard les envoyés de Berne, ne pouvant ignorer que cette
ville était l'allié des Français. Hagenbach s'en
montra
courroucé et il aurait traité les envoyés de Berne
de «garnements». De leur côté les
délégués
de Bâle, venus réclamer des arriérés (200
florins
provenant de l'engagère de Rheinfelden), furent vertement
rabroués
et le prévôt de Lucerne, Henri Hassfurter, qui
était
boiteux, s'attira nombre de mauvaises plaisanteries. Il faut
évidemment
prendre ces informations avec prudence, elles proviennent des
chroniques
«fabriquées» par la suite pour noircir le grand
bailli,
mais il y a là trop de faits pour que tous soient
inventés.
Hagenbach s'attira en tout cas beaucoup d'inimitiés et quand il
décréta brutalement le blocus de Bâle, afin de
tirer
vengeance de l'aide que cette ville accordait à Mulhouse, il
s'attira
de nouvelles haines17.
Hagenbach, le gendarme des routes
Après sa campagne victorieuse contre l'Ortenberg, Hagenbach
continua
d'oeuvrer pour le rétablissement de la sécurité
des
voies de communication. Le duc de Bourgogne adressa d'ailleurs une
demande
en ce sens à Strasbourg, réclamant un sérieux
engagement
de la ville dans le domaine de la sécurité. Une grande
partie
des richesses de Bâle et de Strasbourg provenaient du transport,
soit par route, mais surtout par le fleuve. L'action de Hagenbach leur
était ainsi directement profitable. Les échanges
commerciaux
avaient repris, les voyageurs repartaient sur les routes, de nombreux
chantiers
de restauration furent lancés et le grand bailli donna l'exemple
en restaurant les châteaux d'Ensisheim et de Thann. Celui
d'Ensisheim
avait été brûlé par le dauphin de France
lors
de l'invasion des Armagnacs. Les travaux de restauration sous Hagenbach
coutèrent 4 000 florins. Quant à l'état du
château
de Thann, il suffit de s'inspirer du rapport de maître Contault18.
L'état lamentable du château est la conséquence
directe
des agissements des Autrichiens qui avant de quitter la place l'ont
proprement
pillée, arrachant portes et fenêtres, gonds et serrures.
Les
soldats cherchèrent à vendre ce matériel pour se
faire
de l'argent...
Hagenbach résidait souvent à Thann où il
possédait
une belle demeure environnée d'un jardin «einen
schönen
lustigen Gaerten», qui devait se trouver au pied de l'Engelsburg.
Hagenbach avait également un «service militaire»
pour la noblesse locale. Le 10 septembre 1472, il passa ses troupes en
revue à Dannemarie. Voici ce que donne le rapport:
«monstres
faites à Dannemarie-les-Tanne de 51 demies-lances à
cheval;
48 cranequiniers à cheval; 324 longues lances à pied, 116
couleuvriniers, 160 cranequiniers à pied, 68
hallebardiers».
Tous ces gens étaient bien évidemment soldés
(recevaient
une solde). La noblesse locale se retrouvait surtout chez les
demi-lances.
Après cette revue, la petite armée se rendit à
Ravières
où elle fit l'exercice devant Antoine de Luxembourg qui
était
chargé de la défense de la Bourgogne pendant que le
Téméraire
lançait son armée contre le royaume de France. Le duc de
Bourgogne fut tenu en échec devant Beauvais, mais la troupe
alsacienne
avec Hagenbach s'empara de Montieramey où l'abbaye paya une
forte
rançon afin de ne pas être brûlée. En
novembre
fut signée une trêve et Hagenbach s'en revint en Alsace.
C'est également à Dannemarie que Hagenbach tenta
d'organiser
le marché du sel. Il fit aménager un grenier à sel
qui devait lui permettre d'importer le sel bourguignon de Salins.
Catherine
de Bourgogne avait précédemment tenté d'introduire
le sel bourguignon pour concurrencer le sel lorrain. La tentative fut
un
échec, les coûts de transport étant trop
élévés.
Les greniers à sel du landgraviat se situaient à
Ensisheim,
Thann, Masevaux, Altkirch, Ferrette et Landser.
La triste affaire du mauvais denier
Le manque constant de moyens financiers poussa Hagenbach à de
nouvelles
erreurs. Il décida d'introduire dans les territoires qui lui
étaient
soumis le «böse Pfennig», le mauvais denier, qui
était
un impôt sur le vin d'un usage courant dans d'autres territoires.
Le nom même de cet impôt existait déjà au
XIV°
siècle et fut introduit par les Habsbourg sur leurs territoires.
Ce n'est que la totale faillite de l'administration autrichienne qui
avait
fait «oublier» cet impôt qui consistait à
taxer
chaque mesure de vin par un denier. La décision de remettre en
vigueur
cet impôt semble être venu directement du duc de Bourgogne
qui cherchait les moyens financiers pour dédommager le seigneur
de Baldeck.
Ce n'est donc pas le rétablissement de cet impôt qui
était
condamnable, c'est bien plus la rupture de la parole donnée.
À
Saint-Omer le Bourguignon s'était engagé à
respecter
les libertés et franchises des villes et seigneuries. La
réintroduction
du mauvais denier était une atteinte directe à ces
libertés
puisque l'impôt n'avait plus été encaissé
depuis
des décennies.
La ville de Thann se joignit au front du refus avec Ensisheim et
Breisach.
Hagenbach, dès qu'il fut au courant de cette fronde, alerta le
duc
et l'empereur. Sollicita-t-il leur autorisation pour réprimer le
mouvement, comme il le déclarera plus tard? Les documents ne
permettent
pas de trancher la question, en tout cas le grand bailli décida
d'intervenir énergiquement pour briser la révolte.
Le 3 juillet 1473, il arrivait à Thann et trouvait les portes
closes. Il ordonna à ses canons, placés au château
de l'Engelsburg, d'ouvrir le feu sur la cité. Il y avait au burg
deux grosses serpentines et une vingtaine de couleuvrines. En quelques
heures ce fut le désarroi total dans la petite cité qui
comptait
- si nous prenons en compte le rapport de maître Contault - 500
feux,
soit environ 2 000 habitants. Hagenbach réussit finalement
à
franchir les murailles à la tombée de la nuit. Thann
était
en son pouvoir.
Le lendemain le grand bailli tint justice. Une trentaine de notables
furent enchaînés et conduits en place publique où
ils
devaient être décapités. Tous les autres bourgeois
durent livrer leurs armes en s'engageant à rester en ville.
Oswald
de Thierstein et Jean-Erhard de Reinach supplièrent le grand
bailli
de revenir sur sa décision et de suspendre les
exécutions.
Hagenbach accepta de réduire le nombre des suppliciés,
mais
fit exécuter quatre des meneurs dont les corps furent
exposés
durant plusieurs jours. Puis la ville fut imposée d'une lourde
amende
et plusieurs notables furent bannis de la cité.
De Thann, le grand bailli marcha sur Ensisheim où il fit
exécuter
un meneur. Le calme revint. Puis Hagenbach passa à Breisach
où
il tança vertement le conseil. Celui-ci lui rappela toutefois
les
clauses du traité de Saint-Omer et resta ferme sur sa position:
refus du nouvel impôt. Hagenbach expliqua qu'il ne pouvait
revenir
sur cette décision puisqu'il s'agissait d'un ordre du duc. Seul
Charles pouvait prononcer l'exemption. Il s'engageait à demander
cela au duc. Il semble bien que Hagenbach estimait ne pas disposer de
suffisamment
de forces pour engager la lutte avec Breisach. Il lui fallait gagner du
temps. Sous le prétexte d'organiser une grande partie de chasse
avec ses amis, il regroupa 300 hommes. Mais Breisach ne fut pas dupe et
refusa d'ouvrir ses portes devant un tel déploiement de
«chasseurs».
Elle dépêcha deux émissaires au duc, qui accepta de
suspendre la perception de l'impôt. L'affaire serait revue
à
l'occasion d'une visite que le Bourguignon se proposait d'effectuer en
Alsace,
Une couronne pour le duc!
Ce voyage en Alsace était attendu depuis longtemps, mais tant
d'affaires
retenaient le duc ailleurs. En octobre et novembre 1473, ce fut
l'étonnante
péripétie du couronnement de Charles! Depuis des
années,
le duc souhaitait être couronné roi des Romains. Ce
n'était
pas un rêve fou puisque l'empereur Frédéric III
avait
déjà proposé la couronne du «royaume de
Frise»
en 1447 à Philippe le Bon. Ce royaume avait quelque chose de
mythique
au Moyen Age. La Frise était considérée comme le
berceau
des Francs Saliens qui avaient fondé le grand empire germanique
et romain. Mais d'autres priorités firent passer ce couronnement
au second plan. Ce fut finalement Charles le Téméraire
qui
revint à la charge en proposant à l'empereur de donner sa
fille Marie de Bourgogne en mariage à Maximilien,
l'héritier
de la couronne. Si, après ce mariage, Frédéric
venait
à mourir, Charles pourrait coiffer la couronne et Maximilien
prendrait
sa succession. Certes, pour que l'affaire puisse se réaliser il
fallait obtenir l'assentiment des sept princes-électeurs qui
avaient
le privilège d'élire l'empereur. Charles était
persuadé
que l'argent pourrait décider tous ces grands.
Déjà
le roi de Bohême, Georges Poedirad, avait proposé sa voix
moyennant une indemnité de 400 000 florins, somme avec laquelle
il s'engageait à gagner trois autres électeurs à
la
cause bourguignonne qui pourrait ainsi compter sur une voix de
majorité.
Avant de convoiter la couronne impériale, Charles pourrait se
faire couronner roi des Romains. Le projet prenait corps et Charles
n'avait
pas hésité à rompre la promesse de mariage faite
au
duc Nicolas de Lorraine auquel il avait «imprudemment»
promis
Marie en 1472.
Pour régler les projets, de mariage, du couronnement, du
lancement
d'une nouvelle croisade contre les Turcs et enfin l'affaire du
duché
de Gueldre que Charles venait de conquérir, il fut
décidé
de se rencontrer avec l'empereur à Trèves en cet automne
de l'année 1473. Le duc de Bourgogne rassembla une suite de 14
000
hommes, bien décidé à impressionner l'empereur qui
d'ailleurs n'en menait pas large, il venait d'essuyer deux refus
cuisants:
Strasbourg et Bâle refusaient de lui prêter hommage,
rappelant
qu'elles étaient villes libres.
Le duc prit ses quartiers en l'abbaye Saint-Maximin dont il
était
d'ailleurs l'avoué. Les fêtes commencèrent
début
octobre et durèrent des semaines. Frédéric III
semblait
reculer sans cesse la cérémonie de couronnement. Charles
finit par se fâcher, exigeant une réponse et une date. Au
petit matin du 25 novembre, l'empereur embarqua secrètement sur
un bateau et s'enfuit de Trèves. Charles fut rapidement
alerté,
il chargea Hagenbach de se lancer à la poursuite du fuyard. Et
Hagenbach
réussit. Il rattrapa la barque impériale et tenta de
convaincre
l'empereur de revenir à Trèves. Le grand bailli avait
été
nommé pour les festivités de Trèves
«Kammerherr», chambellan,
il s'acquitta avec honneur de sa mission et obtint l'assurance de
Frédéric
qu'il attendrait le «grand duc». Hagenbach revint sur la
ville.
Mais à peine avait-il pris ses distances que
Frédéric
fit mettre à la rame et son bateau s'évanouit sur la
Moselle.
Hagenbach et le duc se lancèrent à sa poursuite, mais
cette
fois sans succès. Frédéric était
déjà
loin. Comble d'ironie, il avait laissé au duc le soin de payer
les
factures des festivités.
Ce fut un affront terrible fait au duc. Frédéric, pensent
les historiens, avait sans doute écouté les conseils du
roi
de France et pris peur des conséquences que pouvait avoir un
couronnement.
Il n'avait pas osé affronter le Téméraire et pris
la fuite d'une façon pour le moins honteuse!
Hagenbach chercha à réconforter son maître et lui
proposa de visiter ses nouveaux domaines du Rhin. Et Charles accepta de
se mettre en route.
Le duc entre en Alsace
Pendant l'étrange intermède de Trèves, la question
de Mulhouse était revenue à l'ordre du jour. Le 28
octobre
1473, Hagenbach avait ordonné au magistrat de cette ville de se
rendre au château de Thann pour y prêter hommage au duc de
Bourgogne et mettre fin à la situation ambiguë. Mulhouse
répondit
simplement qu'elle ne pouvait obéir sans avoir reçu le
consentement
de l'avoué impérial, en l'occurence le comte palatin et
après avoir pris langue avec ses alliés suisses.
Le 11 novembre, Oswald de Thierstein se présenta aux portes
de Mulhouse et exigea le paiement de toutes les dettes dans un
délai
d'un mois sous menace de voir la ville être rasée. En
même
temps parvint la nouvelle que des troupes étaient
recrutées
en Bourgogne et que le duc Charles se préparait à visiter
ses états alsaciens. Hagenbach mit toutes ses forces sur le pied
de guerre, il adressa même à l'abbé de Murbach,
Barthélémy
d'Andlau, un pli dans lequel il lui demandait de fournir un contingent
d'hommes armés, équipés de couleuvrines et
bombardes.
L'inquiétude grandissait en Alsace, Hagenbach
préparait-il
titre attaque contre Mulhouse?
Surgit alors un nouveau grief. La charge de prévôt de
la ville de Mulhouse venait à échéance et
Hagenbach
proposa de la racheter. Aussitôt les états d'Alsace et les
Confédérés prirent les devants et acquirent la
charge
pour 1 800 florins, Strasbourg versa, à elle seule, 600 florins
dans le tronc commun.
Sur ce arriva la nouvelle de l'entrée en Alsace du duc. Le 20
décembre 1473, Hagenbach franchissait les Vosges à la
tête
d'une avant-garde de 1 500 cavaliers, escortés par 4 000
Lombards
et pénétrait dans le Val de Villé. Le 21, les
forces
bourguignonnes campaient à Villé alors que Hagenbach
avait
demandé l'ouverture des portes de Châtenois. Cette ville
était
à l'époque engagée à un Strasbourgeois et
n'avait
donc aucune raison d'accueillir des soldats ou de fournir des
provisions.
Le refus des habitants déclencha une mêlée et trois
soldats bourguignons furent tués. Plusieurs maisons furent
incendiées
et les habitants se retirèrent derrière les murs du
cimetière
fortifié.
Le 22 décembre, le duc arrivait sous les murs de Bergheim, le
24 Colmar refusait d'accueillir plus de 200 hommes dans ses murs.
Hagenbach
chercha alors à intimider la ville en faisant manoeuvrer 500
hommes
aux portes de la cité du côté de Guémar. Et
pendant ce temps 5 000 autres Bourguignons s'approchèrent des
murs.
La tension montait dangereusement. C'est alors que le comte de Lupfen
proposa
à Charles de l'accueillir dans son château de Kientzheim,
les soldats devant se répartir dans les villages environnants.
Le 24 décembre, Charles entrait dans Breisach avec grand faste,
devant une population impressionnée. La chronique de Bâle
rapporte que Breisach fit longtemps attendre le duc aux portes de la
ville,
Charles serait même entré dans une violente colère,
menaçant de faire couper la tête à Hagenbach si
l'affaire
ne s'arrangeait sur le champ. Il y a là, indéniablement,
la volonté du chroniqueur de rendre Hagenbach encore plus
antipathique.
Le duc prendra ses quartiers chez Jean de Pforr, un de ses
fidèles
serviteurs. Le duc de Clèves s'installa au couvent où les
moines chauffèrent tant le dormitorium que le bâtiment
prit
feu. On eut beaucoup de peine à maîtriser l'incendie.
Hagenbach
et le comte de Thierstein prirent leurs quartiers au château
tandis
que l'impressionnante escorte s'installait en ville, formant quatre
quartiers
dont chacun était commandé par un capitaine d'armes. De
partout
affluaient les délégués et dignitaires qui
souhaitaient
rendre hommage au duc. On construisit même, pour l'occasion, un
second
pont sur le Rhin pour relier Breisach à la rive alsacienne.
Dès le lendemain, le duc tint cour, recevant les visiteurs,
dont les évêques de Bâle et de Spire, le margrave de
Bade, les représentants des villes. Les envoyés de Colmar
présentèrent au duc une coupe remplie de 300 florins d'or
du Rhin afin d'apaiser son courroux, l'assurant qu'il serait à
l'avenir
le bienvenu en leur cité. Sigismond d'Autriche refusa de se
rendre
à l'invitation du duc. Ses tractations avec les Suisses et le
roi
de France étaient déjà fort avancés et
ressemblaient
à un acte de trahison. Il risquait gros en paraissant devant le
Bourguignon!
La situation des états bourguignons en Alsace et dans le
Breisgau
n'était d'ailleurs pas des meilleurs. Hagenbach avait
espéré,
un court instant il est vrai, pouvoir remplacer l'évêque
de
Bâle, Jean de Venningen, par un fidèle partisan
bourguignon,
le prévôt Hasseron de Bruges. C'est que Jean de Venningen
avait laissé entendre qu'il souhaitait déposer sa charge,
mais les gens de Bâle et de Berne, inquiets des tractations de
Hagenbach,
insistèrent auprès de lui pour qu'il conserve son poste.
Parallèlement la ville de Bâle se mit en état de
défense.
Il est vrai qu'il y avait de quoi être inquiet. Par la
présence
du duc de Bourgogne, pas moins de 7 000 hommes se trouvaient
rassemblés
dans la région. Le 1er janvier 1474, deux capitaines
bourguignons, Guillaume Herter et Herrmann Truchsess, se
présentaient
aux portes de Bâle et demandaient le droit de passage pour eux et
leurs 800 hommes, assurant qu'ils se rendaient en droite ligne à
Ensisheim. Bâle refusa et resta ferme sur son refus quand le 8
janvier
la même troupe se représenta sous ses murs, cette fois
pour
prendre la direction inverse.
Breisach brisé et privé de ses droits!
Pendant ces péripéties, la situation des habitants de
Breisach
prenait une tournure extrêmement dangereuse. Eux qui avaient
accueilli
avec sympathie le duc et son imposante suite, furent rassemblés
le 31 décembre 1473 devant le poêle des nobles «Zum
Juden» afin de prêter hommage à genoux. Ce qu'ils
firent,
persuadés qu'en réponse, comme il était de
coutume,
leur nouveau suzerain leur confirmerait droits et privilèges.
Mais
le duc quitta les lieux dès le serment prêté en
répliquant
d'ailleurs à une interpellation d'un bourgeois, que les gens de
Breisach auraient désormais à payer le mauvais denier!
C'était clair, les libertés et franchises de Breisach
n'étaient plus reconnues! Charles le Téméraire
quitta sur
ce la ville pour gagner Ensisheim. Hagenbach, qui avait d'abord suivi
le
cortège ducal, revint sur ses pas avec une soixantaine de
cavaliers
et se fit remettre les clefs de la ville. Il fit entrer 800 mercenaires
picards qui furent logés chez les bourgeois. Ceci fait, le grand
bailli alla rejoindre son maître.
Dès la première nuit d'occupation de Breisach, des
difficultés
se firent jour. Un Picard, qui voulait prendre de force une femme, fut
étendu raide par le mari. Aussitôt d'autres mercenaires
affluèrent,
la dispute s'envenima, les bourgeois coururent aux armes et
bientôt
les deux clans se firent face. Le pire fut toutefois
évité
grâce à l'intervention du Stettmeister et des capitaines
bourguignons.
L'affaire fut évidemment portée devant le duc qui chargea
Hagenbach de la régler. À la tête de 200 cavaliers,
le grand bailli revint à Breisach en ordonnant aux Picards de
préparer
leurs bagages. Parallèlement il fit mettre les bourgeois sous
les
armes et leur apprit qu'ils allaient partir en campagne. En attendant
il
se fit remettre les chartes, libertés et franchises et nomma,
quelques
semaines après ces incidents, un nouveau prévôt:
Jean
Werner de Pforr. L'acte était régulier, le duc de
Bourgogne
avait en effet racheté la charge le 24 janvier 1474. Ce qui
l'était
moins, c'est la décision de Hagenbach de supprimer le conseil de
la ville. Il décida aussi que les bourgeois ne pourraient plus
faire
partie de cette haute assemblée. En quelques jours, la
cité
venait de perdre toutes ses conquêtes et libertés
Manoeuvres d'intimidation
À nouveau le dossier de Mulhouse fut remis sur l'ouvrage.
Charles
le Téméraire engagea des négociations avec Berne
afin
de gagner la neutralité de la ville. De suite les
délégués
suisses firent comprendre au duc qu'il fallait, avant tout, changer de
grand bailli en Alsace, donc renvoyer Hagenbach. Mulhouse, toujours
menacé
par ses créanciers, dépêcha ses
délégués
au duc à Ensisheim. Ils présentèrent un
véritable
cahier de doléances. En réponse, les troupes
bourguignonnes
commencèrent de grandes manoeuvres autour de Mulhouse. Ce
déploiement
de forces suscita de vives craintes et de suite les bruits les plus
alarmistes
furent colportés: le duc préparait une attaque contre
Mulhouse.
La raison de ces manoeuvres était bien plus simple. Charles
réorganisait
son armée et avait décidé de la passer en revue en
Alsace19.
Soudain, toute cette masse d'hommes d'armes se mit en route...
direction
la Bourgogne. Aussitôt on cria victoire en Alsace; le duc avait
peur,
il hésitait... Une légende naquit même. Elle
affirma
que Dieu avait protégé Mulhouse en faisant pleuvoir sans
fin. L'Ill et tous les cours d'eau sortirent de leurs lits et
bientôt
Mulhouse fut comme une île au milieu d'un océan!20.
Il semble que le duc, après avoir reçu les
délégués
suisses à Ensisheim, ait renoncé à
l'épreuve
de force. Il accorda un nouveau délai à Mulhouse pour
régler
ses créances et le 8 janvier 1474, il quitta Ensisheim pour
gagner
Thann où il releva les bourgeois de leur serment de ne pas
quitter
la ville. En reconnaissance, ceux-ci lui offrirent 1 200 florins et 300
au grand bailli. De là, Charles quitta ses nouveaux états
et se rendit à Montbéliard.
Une tentative de rachat
Pendant ce temps se tenait à Bâle une nouvelle
réunion
entre les Suisses et les Alsaciens sur la question mulhousienne21.
On ébaucha les lignes d'une nouvelle alliance quand survint
l'incroyable
nouvelle Sigismond d'Autriche venait de signer la paix avec les
Confédérés.
C'était la paix dite «Ewige Richtung». Sigismond
acceptait
en outre de racheter les états engagés au duc de
Bourgogne
et estimait qu'il faudrait trouver 80 000 florins. Les villes d'Alsace
se déclarèrent prêtes à avancer l'argent.
La somme proposée par Sigismond ne correspondait absolument
pas à la reprise de l'engagère. Sigismond le savait bien,
mais il joua savamment. En effet, comme le stipulait le traité
de
Saint-Omer, le rachat ne pouvait s'effectuer que si le Habsbourg
remboursait
tous les rachats d'engagère. Aux 50 000 florins donnés
par
le Bourguignon à l'Autrichien comme montant de la transaction
proprement
dite de cession des terres, il fallait ajouter tous les rachats
d'engagères
et on était largement au-dessus des 30 000 florins
suplémentaires
que Sigismond acceptait de payer.
Un rapide calcul permet de dire que l'acte de rachat ne pouvait se
négocier en-dessous de 120 000 florins. Nerlinger22
a procédé à un calcul sur la base des documents
disponibles
et arrive à un total de 106 400 florins. Mais sa liste comporte
de nombreuses lacunes, ce qui permet d'avancer un total de 120 000
florins.
Pierre de Hagenbach estimait lui le montant global du rachat à
300
000 florins. Le chiffre de 80 000 florins aurait été
avancé
par Pierre de Morimont (au service des Habsbourg) que les
envoyés
de Sigismond auraient consultés lors de leur retour de Bourgogne
où ils annoncèrent la volonté de l'Autrichien de
reprendre
ses états.
Quoi qu'il en soit, les 80 000 florins furent rassemblés et
déposés à Bâle. Sigismond estima dès
lors qu'il était en règle avec l'accord de Saint-Omer et
qu'il pouvait reprendre légalement ses états. En
vérité
sa conduite est contraire aux accords du traité qui stipulaient
qu'en cas de rachat la somme devait être déposée
à
Besançon, mais qu'il fallait avant tout établir un bilan.
Indéniablement Sigismond trichait et avec lui les villes suisses
et alsaciennes. On voulait se débarasser de la domination
bourguignonne
aux meilleurs conditions23! Charles le
Téméraire
ne toucha jamais à la somme déposée à
Bâle,
témoignant par là qu'il ne reconnaissait pas la
légalité
de la procédure. Les villes créancières
s'empressèrent
de reprendre leur argent. Les lettres des engagères
restèrent
en possession du duc de Bourgogne. Ce n'est qu'après sa mort, en
1478, que les documents furent retrouvés et rendus au duc
Sigismond24.
Il faut s'interroger sur la tactique de Sigismond. Que cherchait
l'Autrichien?
À bloquer la situation ou à déclencher de nouveaux
heurts entre le duc et la «Basse Union»? Charles le
Téméraire
n'avait pas répondu à l'attente du Habsbourg en ne
déclenchant
pas de campagne militaire contre les Suisses et l'archiduc lui en
portait
grief. En brouillant encore davantage la situation, peut-être
arriverait-il
à déclencher quand même une offensive?
Mariage et assassinat
On voit donc que le passage du duc de Bourgogne dans ses états
n'avait
rien réglé, bien au contraire. Le grand bailli restait
confronté
à une situation inextricable. Cela ne l'empêcha pas de se
marier le 24 janvier 1474 à Thann. Il épousait la
comtesse
Barbe de Montfort, parfois aussi appelée de Thengen.
C'était
l'aboutissement d'une longue démarche de Hagenbach qui avait
chargé
Jean de Lupfen de préparer le terrain. Celui-ci avait,
dès
mai 1473, prévenu Sigismond des intentions du grand bailli
à
l'occasion de festivités données à Innsbruck. Les
comtes de Thengen faisaient en effet partie de la noblesse du Klettgau
et leurs domaines avoisinaient ceux des terres engagées à
la Bourgogne. Un mariage pouvait donc être utile aux deux camps.
Presque toutes les cités, états et seigneuries
adressèrent
des cadeaux aux mariés. Beaucoup, par la suite,
laissèrent
croire qu'ils furent forcés de faire ces dons. C'est une autre
preuve
de la mauvaise foi de «ces invités au repas des
noces».
Bâle est l'exemple même de cette conduite trouble. La
cité
porte dans ses comptes qu'elle a fait un cadeau d'une valeur de 46
florins.
Plus tard, elle dira que cette somme lui avait été
extorquée
et le chroniqueur Knebel dira que ce furent les invités qui
payèrent
la noce. On ne peut être de plus mauvaise foi!
La fête achevée, Hagenbach se retrouva avec ses soucis
financiers. Il lui fallait rentrer le mauvais denier. Mais le front du
refus s'était reconstitué et le grand bailli se heurta
partout
à un refus. En réaction il fit arrêter trois
marchands
de vins à Porrentruy, marchands qui étaient clients de
l'évêque
de Bâle qui immédiatement éleva une vigoureuse
protestation.
Hagenbach fut obligé de libérer ses prisonniers.
Inexorablement la situation du grand bailli se compliquait. Certes,
il tenait parfaitement Breisach qu'il avait transformé en place
forte. C'est là qu'il donna une grande fête pour le
carnaval.
Les invités affichèrent la devise du grand bailli
«J'épie»
avec trois dés affichant les points 6 - 5 - 5. Toute la ville
fut
décorée, les jeux se multiplièrent, comme ce
tournoi
au cours duquel les chevaliers chevauchèrent des montures en
bois
pour s'affronter à la lance, fracassant des boucliers
fabriqués
en pain d'épices. Et la fête s'acheva par un grand bal...
Et tandis que Hagenbach dansait, Mulhouse réglait ses
créances.
La ville avait enfin reçue des subsisdes de ses alliés
alsaciens
et suisses; elle paya même les arriérés de ses
dettes.
Les nuages s'accumulent
Le 27 février 1474, environ 200 hommes de la ville de Neuburg
(Pays
de Bade) marchèrent en grand secret sur Ottmarsheim où
résidait
Martin Broman, un haut fonctionnaire bourguignon. La troupe cerna la
demeure.
Broman, qui s'était avancé vers la fenêtre pour
voir
la cause du tumulte, fut tué par un jet de lance. Aussitôt
la troupe se mit à piller et saccager la demeure, elle blessa un
des fils de leur victime et l'entraina en captivité. Un second
fils
réussit à se sauver, il chercha refuge à
Ensisheim,
priant le grand bailli et le prévôt de voler au secours de
son père. Mais les Bourguignons étaient incapables de
mobiliser
leurs troupes. Ce n'est que le 9 mars que Hagenbach se rendit à
Ottmarsheim à la tête de 600 hommes pour juger l'affaire.
La ville de Neuburg fut reconnue coupable du crime, mais personne n'osa
entreprendre une campagne contre la cité. Les menaces
restèrent
verbales. On se contenta de surnommer les habitants de la ville
«die
Räuber», les brigands25.
Hagenbach venait de faire preuve d'impuissance. Breisach chercha
immédiatement
à profiter de la situation pour secouer le joug du grand bailli.
La cité sollicita l'aide de la puissante ville de Fribourg et du
bailli autrichien du Breisgau, Thierry de Rumelang. Elle se
déclarait
prête à se soulever et demandait l'envoi de trois
compagnies
de soldats qui trouveraient les portes ouvertes. Chaque compagnie
entrerait
en ville par une des trois portes et marcherait sur le logis du bailli
dont il faudrait s'assurer.
Une première troupe de bourgeois arriva bien sous les murs de
Breisach, mais les deux autres contingents tardèrent. Ce fut une
ronde des mercenaires de Hagenbach qui découvrit les portes
ouvertes;
elle se dépêcha de les fermer tout en donnant l'alerte.
Pierre
de Hagenbach ordonna immédiatement une enquête, le complot
fut éventé, mais les instigateurs avaient réussi
à
prendre la fuite. Le grand bailli fit saisir leurs biens. Deux,
peut-être
trois bourgeois, impliqués dans l'affaire, furent
arrêtés
et mis à la torture. Ils dénoncèrent le
bourgmestre
ainsi que le conseil déchus. Les documents sur la suite de
l'affaire
font défaut et on ne connait donc pas l'épilogue de cet
épisode.
Après Neuburg, ce furent les Waldstätten qui
refusèrent
de payer le mauvais denier, elles prirent ce prétexte pour
dénoncer
leur serment d'allégeance en expliquant qu'elles se sentaient
libres
de tout lien puisque le bailli avait brisé l'engagement de
Saint-Omer.
Et pour bien montrer leur détermination, les Waldstätten
nommèrent
un capitaine d'armes qui allait prendre le commandement de leurs forces
unifiées.
Le 15 mars 1474, Hagenbach tenta de s'emparer de Seckingen. En pleine
nuit il s'approcha avec une troupe des murs de la ville,
espérant
bien trouver les portes ouvertes. Il pouvait, en effet, compter sur des
complicités à l'intérieur de la ville. Mais son
plan
avait été éventé et toute la population se
trouvait sous les armes, se préparant à capturer le grand
bailli s'il pénétrait dans la cité. Hagenbach, ne
voyant pas ses partisans venir à sa rencontre, se méfia
et
retourna à Breisach.
La situation du Bourguignon empirait. Ses propres mercenaires,
stationnés
à Breisach, n'étaient pas satisfaits. Leur solde
n'était
plus payée régulièrement, Hagenbach n'arrivant pas
à faire rentrer les impôts. Il alla exposer sa situation
dramatique
au duc, à Dijon. Il reçut l'assurance que des renforts
lui
seraient adressés.
De retour à Breisach le 27 mars, Hagenbach fit renforcer les
défenses de sa ville, installant de l'artillerie - notamment
trois
gros canons - sur le cimetière, derrière l'église
Saint-Etienne. Il semble, toutefois (si nous en croyons la chronique de
Knebel) que le grand bailli fut quelque peu abattu, le duc lui avait
bien
fait des promesses... mais que des promesses. Pour la
sécurité
de la ville, les rondes furent multipliées. Toujours à
court
d'argent, Hagenbach chercha à faire rentrer les impôts
dûs
par Rheinfelden, ce fut un refus net.
Les coalisés tissent leur toile
Le 31 mars, une réunion à Constance rassembla les membres
de la Basse-Ligue. Ils décidèrent d'admettre dans leurs
rangs
les états suisses. Le 4 avril, les évêques de
Bâle
et de Strasbourg, ainsi que Sigismond, adhérèrent
également
à cette coalition. Les membres jurèrent de respecter une
trêve de 10 ans entre eux. De Constance, Sigismond
dépêcha
son hérault d'armes, Caspar d'Autriche, au duc de Bourgogne pour
l'informer de l'existence de la Ligue et du dépôt des 80
000
florins à Bâle, somme qu'il déclarait suffire pour
le rachat de ses états.
Début avril, Hagenbach reprenait un peu de courage. Les renforts
promis par le duc arrivèrent effectivement à Breisach le
6 avril. Il y avait là 430 chevauxz26,
des Lombards et des Picards. Aussitôt la ville de Strasbourg,
parfaitement
au courant de l'arrivée de ces hommes, fit circuler le 6 avril
la
fausse nouvelle comme quoi les nouvelles forces bourguignonnes
étaient
destinées à s'emparer de Châtenois et
Dambach-la-Ville27
.
Hagenbach marcha avec sa troupe sur Thann, mais trouva les portes
closes.
Les chroniques divergent sur la suite des événements. La
Reimchronik
assure qu'il put entrer, seul, dans la ville; mais Knebel dit le
contraire!
Trouvant porte close à Thann, Hagenbach marcha sur Ensisheim,
bien
décidé à employer la force si la ville lui
refusait
l'entrée. Il cacha le gros de ses forces. Lui, et quatre de ses
chevaliers, s'avancèrent sur la porte, décidés
à
l'occuper afin de permettre à la troupe d'entrer à sa
suite.
Mais le guet aperçut les hommes d'armes et ordonna au grand
bailli
de dégager le passage. Il ne put qu'optempérer et entra
dans
la ville. Tous les habitants étaient sous les armes et
regroupés
ostensiblement sous la banière autrichienne portée par
Jean
de Hirtzbach qui avait à ses côtés Lazare d'Andlau.
Cette mise en scène était une véritable
provocation
pour Hagenbach. La chronique de Knebel ajoute que le grand bailli monta
au château, espérant pouvoir y entrer. L'accès lui
fut refusé, les gens d'Ensisheim avaient enlevé les clefs
au gardien. Il était donc impossible de se servir du
château
comme point d'appui. Hagenbach dut rebrousser chemin, quitter la ville.
Il félicita la population de monter si bonne garde et regagna
Breisach
où il commit une nouvelle «bavure».
Il exigea des mercenaires d'origine alsacienne et badoise d'abandonner
leurs quartiers afin qu'on puisse loger les nouveaux arrivants:
Lombards,
Picards et Wallons. De suite la tension entre les anciens et les
nouveaux
monta. Les capitaines des Alsaciens, sous les ordres de
Frédéric
Kappler, furent rudement admonestés par Hagenbach. Ils
donnèrent
aussitôt leur congé. Il y avait désormais trop de
griefs
entre les mercenaires locaux et le représentant de la Bourgogne.
Ils quittèrent Hagenbach, mais restèrent en ville sur la
demande de la population qui craignait fort justement d'être
livrée
sans défense aux Picards. Une partie de la population
commença
par sortir des armes de leurs cachettes.
Hagenbach ne prêta guère attention à ce mouvement.
Il était décidé à se venger de l'affront
d'Ensisheim.
Il savait que la population allait se rendre aux offices de
Pâques.
Pendant que tous les fidèles se retrouveraient à la
messe,
lui et ses hommes escaladeraient les murs et surgiraient dans la ville.
Mais une fois encore le guet déjoua son plan. Il veillait au
grain
et l'attaque surprise n'eut aucune chance d'aboutir. Hagenbach ne tenta
pas le diable!
La révolte de Breisach
Le dimanche de Pâques, Hagenbach fit annoncer dans les
églises
et dans les rues que toute la population de Breisach devait quitter la
ville le lendemain, lundi de Pâques, afin de creuser de nouveaux
retranchements. Les Lombards et Picards seraient seuls habilités
à rester en ville. Cette annonce sema la consternation parmi les
habitants qui supposaient que le grand bailli cherchait à les
expulser.
Les bourgeois et leurs alliés, les mercenaires alsaciens,
décidèrent
de s'emparer de la personne de Hagenbach.
Dimanche soir, le grand bailli fit battre la générale
afin que tous les habitants puissent entendre la lecture qu'allait
faire
Jean de Montaigu. En effet une lettre du duc de Bourgogne venait
d'arriver,
elle rappelait à tous la confiance que le duc mettait en
Hagenbach
et menaçait toute rebellion d'être écrasée
par
le duc lui-même.
La déclaration ne ramena pas le calme. Les mercenaires alsaciens
et badois profitèrent du tumulte pour réclamer les
arriérés
de solde. Hagenbach entra dans une vive colère, leur ordonnant
de
déposer leurs cuirasses. Il récolta la tempête.
Frédéric
Vögelin, un lansquenet originaire de Breisach, s'avança
vers
le grand bailli et lui déclara tout net qu'il n'en ferait rien
tant
que les Wallons continueraient de porter armes et cuirasses. Hagenbach
tempêta, hurla. Les lansquenets tirèrent leurs dagues. En
un instant ce fut un pugilat général. Les capitaines
poussèrent
le grand bailli à l'abri, dans sa maison28.
Puis les chefs tentèrent de ramener le calme, ce fut peine
perdue.
Dans la ville, bourgeois et mercenaires avaient lancé la chasse
à l'homme. Picards et Lombards devenaient le gibier. Les rues
s'emplirent
de cris, de sang. Kappler obtint du grand bailli que les Wallons s'en
aillent
sur le champ. Les bourgeois exigèrent l'abolition de toutes les
mesures prises sous la domination bourguignonne avec un retour aux
franchises
d'avant 1469. Les Wallons quittèrent finalement la ville et par
le pont gagnèrent la rive alsacienne.
Mais loin de se calmer, les bourgeois et mercenaires ouvrirent de
véritables
beuveries. À nouveau éclatèrent des querelles. Un
cortège se forma, marchant sur la résidence du grand
bailli,
bien décidé à tuer Hagenbach. Avec beaucoup de
peines
les capitaines réussirent à soustraire Hagenbach à
cette vague de fureur. Mais le grand bailli était prisonnier des
bourgeois, lansquenets et chevaliers.
Après ce coup d'audace, les bourgeois réunirent le
conseil
qui avait été dissous, le remirent en place. Les
corporations
reprirent vie et prêtèrent le serment au duc de Bourgogne
sur les actes établis en 1469. Un courrier fut adressé
à
Charles le Téméraitre pour le mettre au courant de
l'évolution
des choses. Le duc exigea la libération immédiate de
Hagenbach,
promettant qu'il rendrait justice si le grand bailli avait
outrepassé
ses devoirs.
En route vers le procès
La nouvelle de la révolte de Breisach connue, de nombreux
messages
affluèrent vers la cité. Les états alsaciens et
surtout
les grandes cités demandaient à Breisach de veiller sur
son
prisonnier et surtout de ne pas le relâcher. Hagenbach fut mis
aux
fers et le conseil rejeta sa proposition qui était de verser une
rançon de 14 000 florins en échange de sa liberté.
On traita le prisonnier avec grande sévérité, il
fut
isolé de ses derniers amis. Et on mit à la torture son
adjoint,
le prévôt de Breisach, Jean Werner de Pforr qui avoua tout
ce que les juges voulaient entendre, notamment que Hagenbach avait bien
prévu d'expulser les habitants de Breisach en les poussant
à
creuser les nouveaux fossés, ce qui n'aurait été
qu'un
prétexte pour les éloigner. Du coup les conditions de
détention
furent encore plus cruelles. Hagenbach fut enchaîné aux
murs
dans la tour des Voleurs. Ses pieds furent chargés de lourdes
chaînes
et il lui fut impossible de bouger.
Le conseil n'avait toutefois guère la conscience tranquille.
Que faire avec le grand bailli sans se mettre directement le grand duc
sur le dos? Mais dans l'euphorie du moment, les meneurs de la
révolte
et surtout les envoyés des grandes villes d'Alsace et de Suisse
firent le reste: il fallait juger et exécuter Hagenbach!
Le 20 avril, le duc Sigismond d'Autriche arrivait à Bâle
à la tête d'une nombreuse suite. Reçu en grande
pompe,
il reprenait officiellement possession de ses états... sans
avoir
déboursé le plus petit florin!
Etrange conduite. De Bâle il dépêcha 200 cavaliers
à travers le pays pour annoncer à tous qu'il était
à nouveau maître en ses domaines. Il nomma un grand
bailli,
autrichien celui-là Hermann d'Eptingen. Les états
alsaciens
et suisses s'empressèrent de reconnaître le nouveau promu
et à travers lui rendirent hommage au duc d'Autriche! Seul
à
Thann, Antoine de Montreux refusa de livrer le château. Mais sous
la menace d'un bombardement, il capitula.
Le 22 avril, la Basse Union (Villes alsaciennes, Bâle et
Sigismond)
déclara la guerre au duc de Bourgogne. Strasbourg avait
immédiatement
réoccupé le château d'Ortenberg.
De nombreuses voix s'élevèrent pour réclamer la
tête du grand bailli. Les Confédérés
dépêchèrent
à Breisach ses pires ennemis, notamment le
«boîteux»
Henri Hassfurter, prévôt de Lucerne, si gravement
offensé
par Hagenbach.
Le 30 avril, Sigismond arrivait à Breisach. On allait pouvoir
ouvrir le procès et commencer l'interrogatoire du prisonnier. Ce
furent d'abord les conseillers du duc qui posèrent les
questions;
ils ne trouvèrent, dans les réponses faites, aucune
raison
qui permette une condamnation à mort, ce qui apparemment
était
le but recherché dès le début de l'affaire. Il fut
donc décidé de faire venir le bourreau de Bâle avec
ses instruments. Le 4 mai, Hagenbach était «mis à
la
question» avec l'autorisation du duc qui alla s'amuser à
Bâle,
laissant à ses conseillers le soin de trouver le motif de
l'exécution.
Quand on sortit Hagenbach de sa geôle, le malheureux ne pouvait
déjà
plus marcher.
Les chaînes avaient paralysés ses membres. Il fut d'abord
«étiré»; le bourreau lui attacha des poids
aux
pieds, puis le suspendit par les bras au moyen d'une corde. La douleur
devint vite intolérable. Il fallut néanmoins
répéter
l'opération quatre fois avant que le prisonnier n'accepte de
«parler»..
Mais tout le monde en fut pour ses frais, le prisonnier ne pouvait que
répéter ce que tous savaient déjà,
c'est-à-dire
qu'il n'avait fait, en toutes occasions, que suivre les directives du
duc
de Bourgogne!
Cela n'empêcha pas les Autrichiens de recommencer la
séance
de torture. Le 6 mai, il fallut charger Hagenbach sur une brouette pour
l'amener au bourreau. Les coalisés avaient déjà
condamné
le grand bailli. Le 9 mai, jour anniversaire de la signature du
traité
de Saint-Omer, on institua un tribunal, un Landesfriedensgerieht
dont le président sera le Schultheiss d'Ensisheim, Thomas
Schütz.
Le tribunal siégea en plein air devant la maison de Staehlin,
bourgmestre
de Breisach. La foule était accourue comme au spectacle, les
plus
exités s'étaient même hissés sur les toits.
Les chroniqueurs avancent le chiffre de 6 000 curieux. Vingt-huit
jurés
composaient le tribunal: 2 étaient des
délégués
de Bâle, 2 de Strasbourg, 4 de Colmar, 4 de Sélestat, 8 de
Breisach, 2 d'Ensisheim, 2 d'Altkirch ainsi que des
représentants
de Kenzingen, Neuburg, Freiburg, Berne, Solothurn.
Un tribunal inique
Le bailli autrichien, Herrmann d'Eptingen, fut chargé de jouer
le
rôle de procureur. On donna à Hagenbach un
défenseur
Jean Irmi, un envoyé de Bâle. Enfin, Henri Isenlin, au nom
du procureur, donna lecture de l'acte d'accusation. Il y est dit que le
grand bailli avait fait exécuter quatre bourgeois de Thann;
qu'il
avait bafoué les privilèges de Breisach; qu'il avait
introduit
dans la ville de Breisach les mercenaires wallons et lombards
chargés
d'exterminer la population et même de noyer les femmes et les
enfants
qu'il avait décidé de faire embarquer sur des bateaux
pour
les couler au milieu du fleuve; qu'il avait violé un grand
nombre
de jeunes filles et de femmes. Et l'accusateur réclama la peine
capitale!
Pierre Schott, le représentant de Strasbourg, reprit avec
violence
tous les points de l'acte d'accusation et exigea à son tour la
mort
pour Hagenbach (Knebel).
La défense, par Jean Irmi, souligna que l'exécution des
quatre bourgeois de Thann avait été décidé
avec l'accord de l'empereur Frédéric III et du duc de
Bourgogne.
En ce qui concernait les privilèges de Breisach, il fallait
rappeler
que les habitants avaient prêté serment à Charles
le
Téméraire, en conséquence le serment
prêté
précédemment à Hagenbach ne pouvait plus servir de
référence puisqu'un hommage plus récent avait pris
le relais. Hagenbach n'avait donc pas brisé de serment, c'est
à
la rigueur le duc qu'il fallait interroger. Enfin, tout ce que le grand
bailli avait instauré s'inscrivait tout simplement dans
l'exécution
des ordres reçus. N'est-ce pas le duc qui avait envoyé
les
Wallons et Lombards à Breisach. Irmi réfuta aussi les
allégations
de viol et déclara que le tribunal était
incompétent
puisque le grand bailli était un exécutant d'ordres et
non
un décideur. Le maréchal Hildebrand Rasp revint à
l'attaque,
rappelant les aveux... «obtenus sous la torture» rejeta
Irmi.
Hildebrand affirma alors que jamais l'empereur, ni le duc, n'avaient pu
donner de tels ordres à Hagenbach.
Le tribunal délibéra et déclara que même
si de tels ordres avaient été donnés, le grand
bailli
aurait du refuser de les exécuter. Il était donc coupable
car en aucune façon un prince chrétien ne pouvait avoir
donné
de tels ordres! Le président du tribunal demanda donc aux juges
de prononcer leur sentence. Pierre Schott, Altammeister de Strasbourg,
rassembla les juges et le verdict tomba: Pierre de Hagenbach
était
reconnu coupable et condamné à mort. Le grand bailli ne
réclama
qu'une faveur: qu'on lui tranche la tête.
La cupidité de Sigismond
Pendant que Hagenbach était torturé, Sigismond s'amusait
d'abord à Bâle, puis à Fribourg (Knebel, p. 82-83).
Il laissa entendre qu'il était intéressé par une
partie
du patrimoine de Hagenbach. Aussi le président du tribunal eut
soin
de demander à ce que les biens du condamné soient
donnés
au maître du pays, à savoir à Sigismond. Hagenbach
avait toutefois pris les devants. Il en avait fait don à
l'église
Saint-Etienne de Breisach. Le tribunal ratifia la donation... mais
Sigismond
confisqua tout. Même lorsque la veuve de Hagenbach se remaria par
la suite, Sigismond refusa de lui rendre ce qu'il avait pris. De leur
côté,
les administrateurs de l'église intentèrent un
procès
à Guillaume Kappler, un des capitaines de Hagenbach qui avait
conservé
une partie des biens de son maître et qui prétextait que
celui-ci
lui devait encore une partie de sa solde. II fut condamné
à
rendre 100 florins.
Il faut toutefois ajouter que Hagenbach avait déjà mis
en sécurité une partie de ses biens déposés
en Lorraine. En prison il avait effectivement donné 100 florins
à Kappler et son anneau d'or en lui demandant de remettre le
tout
à l'église de Breisach. Kappler aura une perte de
mémoire
et oubliera de rendre le bien. L'anneau de Hagenbach sera d'ailleurs
brisé
à l'issue du procès, comme le voulait la coutume. Kaspar
Hurder, le hérault (Waffenkönig) du duc Sigismond,
déclara
Hagenbach déchu de son rang de chevalier. Sans cette
formalité
le condamné n'aurait pu être livré au bourreau;
aucun
chevalier ne pouvait être touché par l'exécuteur
des
hautes oeuvres. Hurder chercha vainement un signe extérieur
qu'il pourrait arracher à Hagenbach afin de respecter la
symbolique,
mais le malheureux avait déjà été
dépouillé
de tout ce qui dénotait son rang. Du coup Hurder fit semblant de
déchoir le condamné.
La tête de Hagenbach tombe
Vers 18 heures, un cortège se forma pour conduire Hagenbach sur
son lieu de supplice. Les juges et le bourreau accompagnaient le
condamné
qui montra - et tous les chroniqueurs sont d'accords là-dessus -
un grand courage, demandant pardon à la foule qui formait deux
haies
dans un profond silence. Arrivé en dehors de la ville, le
cortège
fit halte. La foule était toujours là, aussi nombreuse.
Hagenbach
s'adressa une dernière fois à tous ces curieux qui, d'un
coup, gardaient un silence respectueux. Il leur demanda de prier pour
le
repos de son âme et posa ensuite sa tête sur le billot. Il
ne restait plus qu'à l'exécuteur des hautes oeuvres
d'accomplir
son office.
Le corps du grand bailli fut transporté au village de Hagenbach
où il fut enterré dans l'église. On y éleva
un gisant et bientôt les fidèles vinrent en
pèlerinage
sur la tombe d'un homme qui passa presque pour un saint! On montrait
là
son chapeau qu'il aurait porté au moment de son
exécution...
c'est du moins ce que rapporte Nerlinger citant la nouvelle biographie
générale de Hoefer. À Colmar, en la
bibliothèque,
on montra d'autres «reliques». Ainsi on exhiba longtemps
une
tête rousse momifiée qu'on fit passer pour celle de
Hagenbach.
En réalité, cette tête était celle d'un
chevalier
de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem qui aurait
été
décapité lors des croisades par des infidèles (M.
Mossmann : la chronique de Guebwiller, 1844, p. 82).
Quant au capitaine Kappler, il se mit aussitôt à
brigarider
le pays, de quoi se faire sa solde et celle de ses mercenaires la paix
si difficilement établie par Hagenbach s'envola avec la mort du
grand bailli et le pays replongea, au grand plaisir des états et
seigneurs, dans l'anarchie.
Le raid d'Étienne de Hagenbach
Comme nous le verrons plus loin, le duc étant trop occupé
pour venger l'assassinat de son grand bailli, c'est le frère de
Pierre, Etienne de Hagenbach, qui réunit au mois d'août
1474
une armée de 6 000 hommes pour tirer vengeance. Le 19 août
il attaqua Dannemarie qui fut pillé, l'église
incendiée.
Nombre d'habitants furent capturés et mis à la
rançon..
Puis Etienne poussa en direction de Mulhouse, pillant et incendiant les
villages traversés. Il arriva jusqu'aux portes du couvent de
l'Oelenberg
qui fut dévasté car le prévôt,
instauré
par Pierre, venait d'être révoqué. Les états
suisses et alsaciens formèrent à leur tour une
armée
pour arrêter cette attaque. Jean de Hallwyl commandait la troupe
devant laquelle Etienne de Hagenbach se replia en direction de
Montbéliard,
continuant, au cours de sa retraite, à piller le Sundgau.
Le duc vaque à ses affaires
Et pendant que Hagenbach posait sa tête sur le billot «pour
la plus grande gloire du duc de Bourgogne», celui-ci s'enferrait
dans une nouvelle affaire. Il avait assuré l'archevêque de
Cologne, Robert de Bavière, qu'il lui apporterait son aide afin
de lui conserver son siège menacé. Malheureusement Robert
avait tant instauré de nouveaux impôts que plus personne
ne
voulait de lui; il fut déposé.
Charles, moyennant la promesse que les villes de
l'archevêché
lui seraient ouvertes, qu'une indemnité de 200 000 florins lui
serait
versée, engagea les hostilités. Il souhaitait bloquer la
ville de Cologne révoltée et demanda aux cités des
alentours d'accueillir des garnisons de l'armée bourguignonne.
Neuss
refusa et l'armée de Charles, soit 40 000 hommes, vint y mettre
le siège et s'embourba en juillet 1474 Charles resta
bloqué
dans cette affaire jusqu'en juin 1475. La campagne lui coûta une
fortune tout en l'obligeant de signer une paix avec l'empereur
Frédéric
III qui avait finalement rallié Neuss pour en assurer la
défense.
Charles s'engagea ensuite une autre campagne, toute aussi folle et
inutile. Il rejoignit l'armée anglaise d'Edouard IV venue pour
reconquérir
la France. L'armée d'invasion s'empêtra dans les
méandres
de la Somme.
Les Suisses à l'assaut
Le duc étant occupé loin dans le nord, les Suisses en
profitèrent
pour lancer des raids en territoire bourguignon. En septembre 1475,
Charles
entrait en Lorraine pour punir le duc René II qui avait conclu
une
alliance avec Louis XI. Ses troupes enlevèrent Saint-Dié
et les 120 Suisses composant la garnison furent passés par les
armes.
Et la campagne se poursuivit, l'armée bourguignonne s'empara de
nombreuses villes, laissant aux fourches des arbres les Suisses et
Alsaciens
pris lors des combats. Et puis Nancy tomba fin novembre; Charles le
Téméraire
s'intitula alors duc de Lorraine. Il pensait que l'heure était
venue
de s'attaquer aux Suisses et aux Alsaciens. Une entrevue se
déroula
à Neufchâtel, mais capota. Un des points d'achoppement
était
l'exigence de Charles réclamant la restitution des terres du
Landgraviat.
Les parlementaires repartirent et la guerre fut réouverte...
En février 1476, le siège de Grandson par les
Bourguignons
se terminait. La ville accepta de se rendre sous condition de vie sauve
pour tous. Les mercenaires bourguignons ne respectèrent rien, la
ville fut pillée, les habitants massacrés. L'armée
suisse vengea ses morts en écrasant, quelques jours plus tard,
l'armée
bourguignonne qui laissait sur le terrain un butin immense
estimé
à plus de 3 millions de florins!
Il y aura d'autres batailles, celle de Morat qui se termina par une
seconde catastrophe pour le grand duc d'Occident. Enfin il fallut
à
nouveau marcher contre le duc René II de Lorraine. Et ce sera la
bataille de Nancy. Depuis le 18 avril 1475, le duc René avait
rejoint
la ligue dite de la Basse-Union.
Le 10 mai de la même année le Lorrain avait envoyé
sa déclaration de guerre au Téméraire. Ce fut,
dans
un premier temps, la campagne victorieuse du Bourguignon en Lorraine.
Puis,
nous l'avons vu, les désastres en Suisse. Et maintenant il lui
fallait
à nouveau se tourner contre le Lorrain. La guerre reprenait de
plus
belle.
La mort du Téméraire
À nouveau le Bourguignon se retrouvait face au duc René
de
Lorraine, membre de la BasseUnion, recevant de ses alliés des
renforts
considérables.
Le 5 janvier 1477, le duc René quittait la ville de
Saint-Nicolas
à la tête de son armée. Le seigneur Jean de Baude
portait
sa bannière sur laquelle figurait l'Annonciation. Avant de
sortir
de la cité, les hommes furent invités â boire le
vin
de la Saint-Jean (un vin bénit le jour de la Saint-Jean) qui
était
sensé leur donner des forces nouvelles. Puis, les couleuvriniers
en tête, l'armée s'ébranla: piquiers, duc,
cavaliers;
hallebardiers fermant la marche.
Il faisait froid, un peu de neige saupoudrait le paysage. La terre
était détrempée, la boue collait aux pieds et
rendait
la marche plus difficile. Au lieu-dit La Madeleine, le duc arma
chevaliers
plusieurs nobles, comme il était de coutume de le faire à
la veille d'une bataille. Parmi ces nouveaux chevaliers figuraient
plusieurs
Alsaciens. Puis l'armée reprit sa progression. Il fut
décidé
de tourner l'armée bourguignonne afin de faire croire à
l'ennemi
que le duc René poursuivait sa marche sur la route, un fort
contingent
continua de progresser sur la chaussée, faisant grand bruit.
Pendant
ce temps le gros de l'armée, scindé en trois corps,
s'engagea
sur les flancs du Bourguignon, pénétrant dans une
forêt
qui cachait les hommes. Avant d'engager la bataille, un prêtre
alsacien
bénit encore les combattants qui empruntèrent un chemin
creux
débouchant sur le flanc droit de l'armée bourguignonne.
Ce
fut une panique incroyable quand surgirent les Lorrains. L'aile droite
du Téméraire se débanda, ce fut une course folle
qui
désorganisa le reste de l'armée. Vainement le Bourguignon
tenta de faire bouger son artillerie pour prendre sous son feu le
chemin
creux; c'était trop tard. Les canons n'eurent le temps que de
tirer
une seule salve, puis furent submergés par la marée
humaine.
Pendant ce temps l'aile gauche bourguignonne était
attaquée
par les troupes qui étaient restées sur la
chaussée.
Charles le Téméraire, au milieu de l'affreuse
mêlée,
fut touché à plusieurs reprises. Les chroniques avancent
qu'un coup de hallebarde lui avait fracassé la tête depuis
l'oreille jusqu'aux dents, un coup de pique lui avait traversé
la
cuisse, un autre coup de pique toucha le «fondement». Il
tenta
de fuir, mais son cheval s'abattit dans la traversée du ruisseau
de la Saint-Jean. Plusieurs combattants virent le duc tomber, mais
personne
ne réussit à l'atteindre.
Strasbourg avait envoyé au duc René ses meilleures
troupes,
autant de la piétaille, couleuvriniers que de la cavalerie
renforcée
par un contingent d'hommes de l'évêque. Tous
étaient
habillés aux couleurs strasbourgeoises: rouge et blanches. La
bannière
strasbourgeoise portait la Vierge à l'Enfant, Vierge aux bras
ouverts.
Par privilège de l'empereur Frédéric III, cette
bannière
avait préséance sur les autres drapeaux. Les troupes
alsaciennes,
alliées à celles des cantons suisses de Zurich, Berne,
Lucerne,
Solothurn, Uri, Schwyz, Glarus, Zug et UnterWald étaient
commandées
par Guillaume de Rappolstein et c'est au son des fifres et des tambours
que cette aile droite s'élança contre les Bourguignons.
André
de Boulach fut l'une des victimes de ce combat, il fut tué par
l'unique
tir de l'artillerie bourguignonne!
La bataille fut gagnée par les Lorrains. Les Bourguignons qui
assiégeaient Nancy se débandèrent, poursuivis
cette
fois par les soldats assiégés. On pilla le camp
bourguignon.
Dans l'énorme confusion, plusieurs Nancéins, qui avaient
oublié de coudre une croix sur leur paletot, furent confondus
avec
des Bourguignons et tués, chaque combattant cherchant maintenant
à se remplir les poches. Ainsi le mercenaire Campo-Basso,
d'abord
au service de Charles, puis dans le camp lorrain, fit barrer les
passages,
captura nombre de nobles bourguignons pour lesquels il réclama
par
la suite de belles rançons.
Mais la plupart des fuyards furent massacrés par les Suisses,
plus de 600 périrent noyés dans la Meurthe. Rares furent
ceux qui arrivèrent à joindre Metz où on
hésita
à leur ouvrir les portes, ne pouvant croire à une
débâcle
de cette importance de l'armée bourguignonne. Les paysans,
à
leur tour, se mirent à la recherche de fuyards pour les abattre
et les dépouiller. Philippe de Vigneulles écrivit:
«A
cinq ou six lieues en tirant sur Metz on ne trouvait que gens
tués
sur les chemins»...
Le lendemain le duc de Lorraine entra dans sa capitale. Puis on se
mit à partager le butin. Les Strasbourgeois purent garder
l'armure
de parade du duc de Bourgogne. On arma de nouveaux chevaliers, dont de
nombreux Alsaciens.
Restait toujours l'énigme de la mort du Téméraire.
Un témoin, un soldat bourguignon que les Alsaciens
masscrèrent,
avait bien raconté qu'il avait vu le corps du duc, mais il
était
désormais impossible de vérifier ses dires. Sur ces
entrefaits
Campo-Basso amena un page, Jean-Baptiste Colonna, qui assura avoir vu
le
duc Charles tomber. En compagnie du médecin du
Téméraire,
Walther de Lisbonne, aussi nommé Mathieu Lopez, le page se mit
à
arpenter le champ de bataille. Au bout du terrain, un monceau de
cadavres,
à moitié enfouis dans la vase gelée, attira
l'attention.
Une lavandière qui cherchait encore à dépouiller
quelques
corps, alerta enfin le groupe des chercheurs. Elle venait de trouver un
cadavre dont les ongles étaient démesurément
longs.
Et Charles avait laissé pousser ses ongles «pour avoir des
griffes de lion». Aussitôt le page assura qu'il s'agissait
bien du corps de son maître, à ses côtés
gisait
le chevalier de Bièvre, un familier du duc au crâne
totalement
ouvert. On dégagea le corps du duc et on s'aperçut qu'une
de ses joues avait déjà été
dévorée
par les chiens ou les loups sortis des bois. Le visage était
boursoufflé,
mais le médecin trouva les signes qui ne pouvaient que conforter
l'identification du corps. Les blessures, que nous avons
déjà
décrites, étaient horribles à voir. Quelques
femmes
couvrirent le cadavre de leurs voiles. Puis la dépouille fut
transportée
à Nancy en la maison de maître Hugues. Elle fut
lavée
avec du vin et de l'eau tiède. Puis le corps resta exposé
afin que d'autres familiers puissent voir leur maître. Une
quinzaine
de personnes confirmèrent: il s'agissait bien du duc Charles de
Bourgogne.
Le 11 janvier le corps fut embaumé et déposé dans
un cercueil de plomb et enterré en l'église Saint-Georges
de Nancy, à gauche du choeur, près de l'autel de
Saint-Sébastien.
Pour les autres morts, on creusa d'énormes tranchées et
on
érigea une chapelle que l'on appela par la suite l'oratoire des
Bourguignons.
Marguerite d'York, la veuve du Téméraire, demanda au
duc la restitution du corps de son époux. Mais René de
Lorraine
refusa, il fit élever un grand tombeau avec un gisant, le duc
était
représenté couché, sans armure, pour rappeler
qu'il
était le vaincu.
Les Strasbourgeois retournèrent chez eux, emportant un beau
butin. Ils accrochèrent en la cathédrale huit
bannières
prises aux Bourguignons. On se querella aussi au sujet des prisonniers
qui allaient être échangés contre de bons florins
d'or.
La ville organisa une véritable expédition militaire pour
s'emparer du château de Bilstein où le chevalier Marx
d'Eckwersheim
gardait comme otage un grand seigneur: le margrave Charles de Bade qui
s'était engagé aux côtés du
Téméraire.
Le Bilstein fut pris par surprise, le margrave capturé par les
Strasbourgeois,
enfermé au Pfennigturm et finalement relâché pour
50
000 florins de rançon. C'était la somme que jadis le
Téméraire
avait payée pour devenir le maître des états
autrichiens
de Haute-Alsace!
Etrange histoire, étrange destin que celui de l'homme qui
écrivit
cet épisode de notre histoire
Ses ennemis triomphaient. Louis XI occupa la Bourgogne, annexa d'autres
territoires bourguignons, contraignit René de Lorraine à
lui livrer parmi les grands otages le bâtard Antoine afin que
jamais
la Bourgogne ne puisse se relever. Marie de Bourgogne, l'unique
héritière,
épousa finalement Maximilien de Habsbourg en août 1477.
Elle
décéda en 1482 et avec elle s'éteignit
définitivement
«la Grande Bourgogne».
Quant au duc René, il était tellement endetté
que les Suisses le menacèrent à leur tour. Il leur devait
44 000 florins, ils en exigeaient le paiement immédiat! Ce sera
la ville de Strasbourg, conjointement avec d'autres cités
d'Alsace,
ainsi que l'évêque, qui donneront au duc les moyens de
régler
sa dette... Au fond, les seuls à s'être retrouvés
gagnants
dans l'affaire, ce furent les Suisses! Ainsi s'arrête
l'épisode
bourguignon en Alsace. Tout ne fut dans cette affaire, que marchandage,
trouble histoire d'intérêts.
Guy Trendel, Recherches Médiévales
1) Lilli Fischel et Rolf Müller : Geschichte
Peter
Hagenbachs und der Burgunderkriege, 1966
2) Mémoires historiques de la république
Séquanaise, Arbois 1846
3) Mossmann, cartulaire de Mulhouse, t. III, acte
1433
4) ACO, B 1049 - archives Côte d'Or
5) voir Mone, Quellensammlung der Badischen
Landesgeschichte,
T.III, p. 275
6) Charles Nerlinger: Pierre de Hagenbach et la
domination
bourguignonne en Alsace, Nancy 1890
7) Archives de la Côte d'Or, B 1049
8) Jos. Chmel, Habs. regesta III, 22
9) Morte, «Die Rheinschiffahrt», ZGO,
T. 9, p. 34
10) Les archives d'Innsbruck contiennent tous les
détails de cette opération et notamment le fonds dit des
«Schatzarchiven»
11) «La seigneurie et le château
d'Ortenberg au Val de Villé sous la domination bourguignonne
(1469
à 1474)», Paris 1894
12) Charles Louis Marchal, Châtenois et son
histoire, Strasbourg 1978
13) Hildung Brauer-Gramm: Der Landvogt Peter von
Hagenbach, p. 172-180 ; aussi die burgundische Herrschaft am Oberrhein
1469-1474, Göttingen 1957
14) Cartulaire de Mulhouse, t. III, acte 1497
15) Cartulaire de Mulhouse, t. III, acte 1542
16) Cartulaire de Mulhouse, t. IV, acte 1660
17) La ville de Bâle consigna scrupuleusement
tous les écarts du grand bailli, Vischger, Basler Chronick, III,
Beilagen 373
18) Page 66 chez Nerlinger
19) Anne Le Cam, Charles le Téméraire,
un homme et son rêve, Ozoir 1992
20) Pétri, Der Stadt Mülhausen
Geschichten,
édit. Graf, 1838, p. 186
21) Cartulaire de Mulhouse, t. IV, acte 1730
22) page 109
23) Hildburg Brauer-Gramm, p. 268
24) Witte : Burgunderkriege, 43 et Mone III, 206
25) Reimchronik Tüschs - il s'agit d'un imposant
ouvrage en rimes écrit par un habitant de Breisach - chapitre
100
26) Mone, Quellensammlung, 111, p. 432, manuscrit
de Colmar
27) Freiburger Urkundenbuch, t. II, 2, p. 535
28) Récit de Kappler dans Mone III, p. 432
Etat des engagères (dettes) du duc Sigismond
| Engagère |
Montant |
Bénéficiaire |
| Ferrette (seigneurie) |
7 000 florins |
Christophe de Rechberg |
| Landser (seigneurie) |
14 000 florins |
Thuring de Hallwyl |
| Altkirch (la ville) |
11000 florins |
Henri de Ramstein |
| Cernay (la ville) |
7 500 florins |
Margrave de Hochberg |
| Masevaux (la ville) |
7 500 florins |
Louis de Masevaux |
| Rougemont (seigneurie) |
17 500 florins |
Comte Allwig de Soultz |
| Florimont |
6 032 marks |
Marc de la Pierre |
| Belfort, Delle, Rosemont |
30 800 florins |
Pierre de Morimont |
| Isenheim |
2 000 fl. or |
Pierre de Morimont |
| Thann (seigneurie) |
12 000 florins |
Pierre de Reichenstein |
En dehors de ces biens propres, tous engagés, les
Habsbourg
avaient encore la jouissance de biens d'empire qu'ils avaient
également engagés:
- Bergheim (la ville), engagée au Margrave de Bade.
- Ortenberg, le château, engagé aux patriciens
de
Mullenheim.
- Val de Villé, engagé aux patriciens de
Mullenheim.
- Rheinfelden (seigneurie), pour 21 000 florins à la
Ville
de Bâle.
- Breisach (la prévôté), engagée
pour
14 000 florins à la Ville de Breisach.
Dette personnelle du duc Sigismond auprès de Marc de Baldeck: 10
400
florins. |
Un précédent : le Sundgau, terre bourguignonne
Charles le Téméraire, créancier-gagiste de
Sigismond, ne fut pas le premier Bourguignon à posséder
des terres alsaciennes. En 1393, Catherine de Bourgogne, fille du duc
Philippe le Hardi, épousait Léopold le Superbe, duc
d'Autriche. Et comme le voulait la tradition, Léopold donna
à son épouse la Morgengabe (douaire) qui
englobait les possessions autrichiennes en Haute-Alsace. A partir de
1406,
Catherine devint régente de ses terres alsaciennes et en
conserva le
gouvernement à la mort de son époux survenue en 1411.
Elle
porta dès lors le titre de comtesse de Ferrette et gouverna les
châtellenies
de Ferrette, Altkirch, Belfort, Rosemont, Delle, Masevaux et Thann.
Elle
avait élu résidence à Ensisheim.
Frédéric
d'Autriche, frère du défunt Léopold, arracha une
grande
partie de la Morgengabe à Catherine. Un procès
commença,
il se termina en 1423 avec la sentence dite de Bâle qui rendait
à
Catherine les biens spoliés par Frédéric.
Toutefois
Catherine ne jouira guère de ses terres retrouvées, elle
meurt
en 1426. Ainsi, pendant vingt ans, une grande partie de la Haute-Alsace
fut
dirigée par une duchesse bourguignonne.
Louis Stouff : le livre des fiefs alsaciens mouvants de
l'Autriche sous Catherine de Bourgogne, Paris 1901
|
Extrait du rapport de maître Contault
Le 8 janvier 1473, maître Contault visite le château de
Thann et écrit: auquel chastel a une belle petite chapelle
garnie dornemens dautel nécessaires et fondée d'une messe
par chascun jour, qui
est de la collacion de monditseigneur et en présence desdits
messire
Pierre de hacambacq et receveur, et appelez aucuns ouvriers,
maçons, charpentiers et recouvreurs, jay visité les
édifices et maisonsnements dicellui chastel qui sont grans et de
grant maintenue mesmement en couverture, pource que ledit chastel est
assez bien hault sur ung rocq contre bien haultes
montaignes et de grant peine et bien long chemin a monter et que la
plus
grant partie des couvertures est de thieulle et lautre daissannes de
sapins
, que de legier vient en pourriture et ny a gaires maisonnement tant en
chambres,
sales, chappelles, greniers, que autres, ou il ne piere par plusieurs
goutiers
qui pourrissent les murailles et charpenteries , et ainsi lay veu car a
leure
que je y suis alé, il plevoit fort, par quoy ladite place
pourroit
cheoir en ruyne qui seroit un tres grand dommaige, car ladite place est
merveilleusement
forte, car il y a qutre fors et regardant sur ladite ville de Tanne.
|
Le complot du château de Guirbaden
Une année après la mort de Hagenbach, une
indiscrétion permit de déjouer un complot qui aurait pu
mettre Strasbourg en difficulté.
Des émissaires du Téméraire avaient pris contact
avec
Jacques de Hohenstein, personnage important qui tenait alors en fief de
l'évêque
de Strasbourg le château de Guirbaden. Et ce château
était
devenu le siège d'une bande de chevaliers-pillards parmi
lesquels
nous trouvons les plus célèbres de ces brigands,
notamment
les frères May de Lambsheim (A. Kieffer, Ruine Guirbaden, 1968,
p.
49) et Gerothée de Rathsamhausen. Au nom de la bande, Jacques se
déclara
prêt à ouvrir la place aux hommes du
Téméraire.
Parallèlement les brigands alaient tenter d'ouvrir les villes
d'Obernai,
Niedernai et Rosheim aux troupes bourguignonnes qui pourraient ainsi
menacer
directement les territoires strasbourgeois. Jacques de Hohenstein
s'engageait
par ailleurs à livrer ses autres places fortes, à savoir
le
château de Kagenfels et le Lutzelburg, tous deux dans le massif
du
Mont-Sainte-Odile. Une première somme de 10 000 florins avait
déjà
été payée aux conjurés quand
l'évêque
fut mis au courant du projet. Il alerta la ville de Strasbourg qui
dépêcha
une petite troupe sur place. Les Strasbourgeois se cachèrent
dans
la proche forêt et attendirent la sortie d'une corvée de
bois
pour la maîtriser. Et sous le déguisement des hommes de la
corvée,
d'autres Strasbourgeois étant cachés dans les chariots
chargés de bois, les assaillants purent entrer dans la place.
Ils tuèrent les gardes et placèrent les chariots sous les
herses, bloquant l'entrée. La place fut enlevée et
Jacques de Hohenstein capturé. Il sera
jugé et jeté en prison à Dachstein, en la
forteresse épiscopale, où il décéda en
1480. Quant aux autres
conjurés, nous ignorons ce qu'il en advint.
|
L'acharnement des chroniqueurs
Dans la plupart des chroniques qui traitent de la période
bourguignonne, le grand bailli est présenté comme un
monstre sanguinaire. Il
faut alors voir dans ces chroniqueurs des "agents" de la propagande
officielle
qui elle devait bien se justifier d'un assassinat après un
procès
inique, même s'il faut reconnaître que Pierre de Hagenbach
était
un homme emporté, aux excès de langage malheureux, brutal
en
maintes occasions et coupables d'exécutions capitales. Il
était,
en somme, le reflet de son époque. L'historien Nerlinger est
l'un
des chercheurs qui cernèrent avec honnêteté le
personnage
en nous révélant avec quelle hargne, voire haine, des
religieux
s'acharnèrent à détruire l'image même de cet
homme.
Jacques Wimpheling, qui s'éleva contre les moeurs
dépravés
du clergé, étonne par la pièce de
"théâtre"
qu'il écrivit, un drame dans lequel il présente le grand
bailli
comme une vipère, le traite de scélerat... Knebel,
contemporain
du drame, est chapelain de son état. Il calomnie si honteusement
en
se référant à des témoins qui lui ont
rapporté
des "faits", comme les viols de nonnes, son mariage avec des
scènes
scandaleuses... En clair, ceux qui ont écrit sur Hagenbach
étaient
du camp de ses ennemis; du côté bourguignon c'est le grand
silence.
Personne, apparemment, ne s'est trop préoccupé de la
vérité
historique à l'époque. Hagenbach gênait en Alsace,
dans
le Brisgau, en Suisse. Les chroniqueurs ont emboité le pas des
détracteurs.
|
L'anneau qui arrêta Charles le Téméraire
Il n'a l'air de rien cet épais anneau rouillé
scellé
dans un gros rocher près de Saint Sulpice, en contrebas de la
route
qui mène à Pontarlier. Pourtant il y a plus de cinq cents
ans, il contribua à faire reculer la puissante armée de
Charles
le Téméraire. À l'époque, la seule route
qui
permettait l'accès au Val de Travers serpentait entre deux
rochers;
une chaîne (fixée à l'anneau restant) barrait le
passage,
un obstacle suffisant pour arrêter les armées lourdement
équipées
ou prélever des péages. Une date est encore visible,
gravée
sur la pierre au-dessus de l'anneau: 1476.
C'est le 8 février 1476, qu'une avant-garde de Charles le
Téméraire
est arrêtée par la chaîne rougie par le feu et des
soldats
venus en renfort de Neuchâtel, Bienne et Cerlier. Les
Bourguignons
choisiront une autre voie pour entrer en Suisse où ils seront
défaits
à Grandson et Morat.
L'Hebdo n°13, 28 mars 1996,
Supplément:
En
soixante lieux, découvrez la Suisse Romande insolite p.XIX
À la sortie de Saint-Sulpice, direction
les Verrières, suivre l'indication «chapeau de
Napoléon»,
la route grimpe. À la deuxième indication (panneau brun
avec
un dessin blanc), quittez la route qui continue à gauche et
empruntez
le chemin de forêt. Suivre les traces de peinture rouge sur les
arbres.
Au bout de dix minutes, une petite construction se trouve sur la
gauche;
compter alors environ vingt pas. L'anneau est dans un rocher sur la
droite
à moins d'un mètre du sol.
Dans le lit de Charles le Téméraire
Dormir dans le même lit et occuper la même chambre que le
plus
célèbre des Bourguigons, voilà de quoi passer une
nuit délicieuse. C'est possible au château de Vaumarcus,
dont
le donjon a plus de mille ans. Le premier mars 1476, les
émissaires
de Charles le Téméraire somment le châtelain des
lieux
d'accueillir leur maître. Mais la nuit ne leur est pas favorable.
Le lendemain, son armée se fait battre à plate couture
à
Grandson. C'est peut-être pour cela que la fantôme du
guerrier
revient parfois hanter les lieux....
L'Hebdo n°13, 28 mars 1996,
Supplément:
En
soixante lieux, découvrez la Suisse Romande insolite p.XVII
Chateau de Vaumarcus. Possibilité
d'organiser
une apparition de fantôme.
À la recherche du fantôme de Charles le
Téméraire
François Ribadeau Dumas
Sur les rives de l'étang de Saint-Jean, non loin du pont de
Buxières,
où abondent les marécages, à quelques
kilomètres
de Nancy, les paysans croient parfois, par une nuit sans lune, voir se
dresser le fantôme de Charles le Téméraire,
réclamant
de l'aide et s'enfonçant dans la boue, la tête en sang.
La bataille que le Téméraire livra aux troupes du roi
René, où s'affrontaient la Bourgogne et la Lorraine,
avait
été très meurtrière. Elle s'était
terminée
en déroute pour les Bourguignons, qui avaient investi la ville
de
Nancy.
Une partie de la Lorraine avait été conquise par Charles
le Téméraire; elle comprenait Nancy, Metz et
Épinal.
Profitant de la campagne, du duc de Bourgogne en Suisse, le duc
René
avait repris Nancy, le 7 octobre 1476. Louis XI, qui songeait un jour
prendre
la Lorraine et l'annexer à la couronne de France -et il y
parviendra-
envoya au jeune duc René II, quatre cents lances, afin de
l'aider
à battre le Téméraire.
Que de rêves le Téméraire a-t-il nourris! Il
vécut
en pleine fantasmagorie. Rappelons qu'il était le fils de
Philippe
le Bon, duc de Bourgogne. Né le l0 novembre 1433, le jour de sa
naissance, son père le nomma comte de Charolais et le
décora
de l'Ordre de la Toison d'Or.
Il ignorait la peur, ce qui lui valut le surnom de
Téméraire.
La guerre et la puissance seront ses deux passions. Il avait
trente-trois
ans quand mourut son père Philippe le Bon. Il devenait duc de
Bourgogne
en 1467. Il n'ignorait pas que le roi Louis XI souhaitait reprendre la
Bourgogne. Le mariage de Charles avec Marguerite d'York indisposa le
monarque.
Par le traité de Saint-Omer en 1469, il acquérait
l'Alsace
que lui cédait Sigismond d'Autriche. Il prenait pied en Alsace
et
sur le Haut-Rhin. Il espère mettre la main sur l'Allemagne: il
rêve de devenir empereur d'Occident. Le pacte de Saint-Omer
avec
le duc d'Autriche l'avantage: il songe à gouverner le royaume
rhénan,
puis à porter la couronne de l'Empire (!). Le duc d'Autriche
Sigismond,
pour restaurer sa fortune et sa grandeur, était d'accord pour
unir
la princesse Marie de Bourgogne et le fils de l'empereur Maximilien.
Par
ses alliances avec l'Angleterre et avec l'Espagne, par ses territoires
en Flandre, le Téméraire était un monarque
puissant,
voué à un destin exceptionnel.
L'empereur Frédéric fut pressenti pour lui offrir le
titre de «Roi des Romains», en attendant de lui
succéder
sur le trône impérial. Le Téméraire exulta.
Il voulait même que l'empereur, faible et débile, abdique
dès maintenant.
Le Téméraire fiança sa fille avec le duc de
Lorraine,
puisque l'empereur ne se décidait pas. Celui-ci se trouvait
à
Trèves. Le Téméraire, entouré d'une
brillante
escorte, alla le trouver. La vaisselle d'or de Charles, ses
tapisseries,
ses collections de pierreries éblouissaient la noblesse.
Il se voyait déjà empereur. Son armure
incrustée
de diamants, son casque couvert de pierreries, le défilé
de ses trois mille cavaliers, ses six mille archers, son artillerie
furent
acclamés. Des fêtes magnifiques eurent lieu. Il n'en
résulta
rien de positif.
Puisque le Grand Duc Charles tenait à la royauté, on
envisagea d'ériger le duché de Bourgogne en royaume,
augmenté
des possessions rhénanes, de la Lorraine, des
évêchés
de Liège, Utrecht, Cambrai.
A vrai dire, les Allemands en 1470 voyaient mal un Bourguignon aspirer
à l'Empire. Frédéric III partit subitement. On
devine
quelle fut la colère du Téméraire.
Alors, le Grand Duc se tourna vers le roi René d'Anjou, comme
nous l'avons dit, et dans un nouvel effort d'imagination, il rêva
de s'unir à lui, qui le prendrait pour son héritier, roi
de Sicile, roi de Jérusalem et roi de Bourgogne! Par les accords
de Nancy, le jeune duc René II de Lorraine venait justement de
se
mettre sous la protection du duché de Bourgogne. Le
Téméraire
se voyait déjà à la tête d'un empire aussi
puissant
que celui de Charlemagne.
Tout s'effondra. La guerre avec les Suisses fut un désastre pour le Téméraire. La
bataille
de Morat, le 22 juin 1476, fut sa première défaite.
Battant
en retraite, le Téméraire voulut donc reprendre Nancy.
Le 4 janvier, les troupes lorraines, alsaciennes, suisses,
françaises,
se concentrèrent à Saint Nicolas-de-Port. L'avant-garde
se
composait de neuf mille hommes, ce qui était plus que toute
l'armée
bourguignonne. Le duc René II la commandait, son étendard
portait la devise : «Toutes pour une», ancienne devise des
ducs de Lorraine et qui représentait un bras armé sortant
d'un nuage et tenant une épée. La bannière de
Lorraine
s'illustrait d'une Annonciation. Le duc René chevauchait un
cheval
gris; il portait un habillement à couleurs rouge et gris blanc,
une robe de drap d'or, avec la croix blanche de Lorraine à
double
traverse.
Huit cents chevaliers composés de toute la noblesse
l'entouraient.
En arrière-garde, huit cents couleuvriniers.
Habilement, René II, qui savait la force de combat de Charles
le Téméraire, l'attaqua à la fois sur le flanc
droit
et sur le flanc gauche. Le Grand Duc se battait comme un lion au milieu
de sa cavalerie. Les combattants de Henri II se montrèrent les
plus
forts, ils parvinrent à dégager la ville et à
mettre
en déroute les troupes du Bourguignon.
Les Bourguignons furent écrasés par le nombre. Ce fut
la débandade. Le Téméraire était au plus
fort
de la mêlée. On assure que sa figure fut
transpercée
d'un coup d'épée. Ensuite, traversant un étang
gelé
son cheval s'enfonça dans l'eau. Le duc appela un cavalier.
«Sauvez
le duc de Bourgogne! » Celui-ci était sourd et, croyant
avoir
affaire à un soldat bourguignon, le perça de coups
d'épée.
Pendant plusieurs jours, on chercha le corps du Téméraire
sur le champ de bataille où abondaient les cadavres. Or, on
amena,
au duc René II, un jeune page nommé Baptiste, qui lui
rapporta
qu'il était aux côtés du Téméraire au
moment du combat. Il le vit abattu de son cheval et comment,
débordé
par les ennemis, il conta qu'il dut s'enfuir avec les derniers
défenseurs
du duc. Il avait été saisi, fait prisonnier, on lui prit
le beau cheval de son maître et son heaume garni
d'orfèvrerie.
Sur les indications du page, on envoya de nombreuses personnes le
rechercher.
On trouva son corps, entièrement nu, la moitié du visage
et le corps dans la glace d'un ruisseau, le visage dévoré
par les loups. On identifia son corps à six indices: sa
dentition
où il manquait des dents perdues autrefois dans une chute, une
cicatrice
à la gorge due à une blessure reçue jadis à
Montlhéry, ses ongles toujours très longs, une cicatrice
à l'épaule, une fistule au bas-ventre, un orteil
dépourvu
d'ongle. A ces nombreux témoignages les bâtards Antoine et
Baudouin, les seigneurs de Croy et Neuchâtel, son médecin
Mathieu Loppé, son autre médecin Olivier de la Marche,
ses
valets de chambre, l'identifièrent définitivement.
On transporta le cadavre à Nancy. On le lava, on le
revêtit
d'habillements de soie blanche et de pourpre, un manteau
écarlate,
et on l'exposa dans une maison tendue de satin noir, pavée de
pierres
noires. Il gisait sur un lit de parade recouvert de velours noir
où
pendaient six grands écussons armoriés. De grosses
torches
et des cierges éclairaient la scène.
Le duc René II vint en habit de deuil, revêtu à
l'antique, entouré de ses gens en grand deuil. La chronique
rapporte
que le duc, drapé comme les anciens preux en signe de victoire
sur
le Bourguignon et ses alliés anglais, portait une longue barbe
de
fil d'or qui s'allongeait jusqu'à la ceinture. Il s'écria
en prenant la main du mort:
«Cher Cousin, que Dieu ait votre âme! Vous nous avez fait
moult maux et douleurs!»
Il pria quelques instants, bénit le corps avec le goupillon
et se retira avec sa suite.
On l'embauma. La cérémonie solennelle eut lieu à
Saint-Georges de Nancy le dimanche 12 janvier 1477.
Au lieu où le Téméraire avait péri, on
éleva la chapelle du Bon-Secours, ou chapelle des Bourguignons,
où mille cinq cents des leurs avaient péri (et non sept
à
huit mille, comme l'écrit Dom Calmet).
On y dressa une croix de Lorraine à double traverse,
avec cette inscription: «Mercy à Dieu pour cette
victoire».
Le Téméraire avait quarante-quatre ans. Il fut le dernier
duc de Bourgogne après avoir régné dix ans. Il
était
laid, l'air fier et féroce, les cheveux roux. On l'appelait
«le
nouvel Alexandre». Il avait envahi et humilié la Lorraine,
pris Metz et Nancy, Épinal.
Le duc René II enfin triomphait de lui. Alors, la paix revint.
Le roi Louis XI se montra enchanté de la disparition d'un de
ses pires ennemis qui, depuis la Ligue, convoitait le trône de
France,
annexé au duché de Bourgogne et qui cherchait à le
tuer.
« Quand orgueil chevauche devant, honte et misère suivent
de près.»
En Bourgogne, on refusa d'admettre que le Téméraire
était
mort. «On l'attendit comme on attendit le roi Arthur, comme on
attendit
Napoléon longtemps après que son trépas eut
été
certain», écrit Marcel Brion. Certains disent qu'il
s'était
retiré dans une forêt de la Souabe, en un ermitage secret.
Était-ce bien lui dont on célébra les
funérailles
somptueuses?
«Dans la mort même, cet homme prodigieux demeure une
énigme
pour la postérité» (M. B.)
Déjà, il avait fait frapper une médaille à
son effigie, en empereur romain. On rapporte qu'au matin de la
bataille
de Nancy, lorsqu'il coiffa son casque, le cimier d'or qui
représentait
le lion de Bourgogne se détacha et tomba. Charles le ramassa, le
remit en place et déclara: «Hoc est signum Dei!»
Dieu lui faisait signe. Un mauvais signe. L'heure du trépas
avait sonné pour lui. Pierre Marot, archiviste
paléographe,
écrit: «Le rêve du Grand Duc de l'Occident
s'était
évanoui. Les rêves fabuleux s'écroulaient. Le duc
René
II en sortit superbement grandi».
Cette victoire eut un retentissement considérable, comme on
s'en doute. Au roi de France, elle laissait les mains libres pour
assembler
le duché de Bourgogne et la Somme, la Franche-Comté et
l'Artois.
La Lorraine, divisée, appauvrie, en proie aux factions en fut
galvanisée. On vit la naissance d'un vif patriotisme lorrain. Le
duc passa pour un héros national.
De ce jour, la Lorraine reconstituée va jouer un rôle
déterminant.
René II avait vingt-six ans. Il se rendit en pèlerinage
d'action de grâce à Saint-Nicolas-de-Port.
Une belle basilique gothique du XV° siècle domine le grand
centre de pèlerinage de Saint-Nicolas-de-Port. Les deux tours
altières,
effilées, se terminent en larges lanternes à bulbes
islamisées.
Ses constructeurs ont subi l'empreinte des croisades, sur les bords de
la Meurthe. Elle est vouée à saint Nicolas. L'axe de
l'édifice
est brisé, inclinato capite, selon la tradition mystique
médiévale du Christ en croix, penchant la tête
à
gauche. L'abside à cinq pans, l'abondance du flamboyant
rappellent
que le duc René II goûtait l'ésotérisme. Le
doigt de saint Nicolas, enfermé dans le reliquaire d'or en forme
de bras, est décoré de pierreries et d'émaux.
«Histoire secrète de la
Lorraine»,
François Ribadeau Dumas, Albin Michel (1979)
«Histoire secrète des provinces de
France»,
collection dirigée par Jean Michel Angebert
La Chandeleur du Téméraire
C'est toujours avec une certaine amertume que les Alsaciens
évoquent le souvenir de Charles le Téméraire,
dernier des quatre ducs de Bourgogne appelés les Grands Ducs
d'Occident. A l'éphémère domination que le duc
exerça sur le sud de l'Alsace, se rattachent les exactions de
son grand-bailli, Pierre de Hagenbach, et les représailles des
armées bourguignonnes, après la révolte du peuple
et la mise à mort, par celui-ci, du terrible grand-bailli.
Charles le Téméraire est de ceux qui, tels Charlemagne,
Frédéric
Barberousse ou Charles XII de Suède, ont conquis
l'immortalité. Ils vivent encore, au fond d'une
mystérieuse retraite, attendant le moment de revenir parachever
une oeuvre qu'ils souhaitaient grandiose.
On sait que le corps du Téméraire fut retrouvé
dans la glace d'un étang, le 7 janvier 1477, soit deux jours
après la défaite des Bourguignons devant Nancy. On sait
également que le visage du mort avait été
mutilé, soit par un coup d'épée, soit par les
crocs d'un loup. Cette circonstance a fait que certains Bourguignons
refusaient de croire à la mort de leur prince. Pour eux, il
vivait encore, au fond de quelque monastère, de quelque solitude
d'ermite. Ce sentiment est d'ailleurs rappelé par deux vers du
« Serment des Foulx », ouvrage qui parut à Lyon au
XVI° siècle :
« Des Bourguignons la grand folie
Qui disoyent leur duc estre en vie ».
A notre connaissance, une seule légende comtoise
évoque le souvenir du Téméraire. Elle a
été publiée par Charles Thuriet, dans ses
« Traditions populaires du Doubs » (1891). Malheureusement
l'auteur n'en indique pas la source. Elle peut se résumer ainsi
:
Après ses défaites de Grandson et de Morat, alors qu'il
s'était replié avec les débris de son armée
à la Rivière, près de Pontarlier, le duc de
Bourgogne ruminait de sombres pensées lorsque, un soir, lui
apparut le fantôme d'un soldat bourguignon tué à la
bataille de Morat. Le revenant engagea le duc à renoncer
à la guerre. Irrité des propos de l'apparition, le duc
saisit son épée et frappa par trois fois. En vain le
fantôme était toujours là, qui lança alors,
d'une voix terrible: « La colère est impuissante; j'ai
laissé mes os à Morat. Mon ombre va t'attendre sous les
murs de Nancy ».
On n'ignore pas combien les Suisses ont détesté Charles
le Téméraire et les Bourguignons. Naguère encore,
quand le soleil ciuchant teintait de rouge les eaux du lac de Morat,
les pêcheurs et les riverains disaient : « C'est le sang
des Bourguignons qui réapparaît ».
En Alsace, contrairement à ce que l'on pourrait attendre, ce
n'est pas dans le Sud, mais dans le Nord de la province, que subsiste
une légende se rapportant au Téméraire. Selon Jean
Variot, cette légende, appelée « la Chandeleur du
Téméraire », est « la plus
spécialement alsacienne par sa poésie, sa forme et son
ton... c'est peut-être la plus belle de nos légendes
» d'Alsace. La voici :
« C'est au jour des Rois de 1477, que le duc Charles de
Bourgogne, qu'on surnommait le Téméraire, fut vaincu et
tué sous les murs de Nancy.
« Or, à la Chandeleur qui suivit, un roulier de Wasselonne
qui s'en revenait de Molsheim, vers la nuit tombante, rencontra, comme
il contournait les douves du château à quatre tourelles
qu'on voit au pied de la montagne de Scharrach, un voyageur solitaire.
« Il y a six routes qui se croisent et l'étranger
semblait
chercher sa direction. Il cria :
« - Seigneur cavalier... pouvez-vous me dire un cimetière
où reposer mes ossements ?
« Les rouliers sont des gens gais, bons buveurs et loyaux
compagnons. Celui-ci pensa tomber à la renverse et son cheval
fit un écart. Il se remit vite néanmoins de cette grave
émotion.
« -Un cimetière ? ...En voilà un champ de malheur
pour allonger son corps! Parlez-moi d'un bon lit ou d'un bon fauteuil
profond, devant une table où les vins rient, avec leurs
commères les viandes.
« - Seigneur cavalier, pouvez-vous me dire un cimetière
où reposer mes ossements ? Le roulier repartit :
« - Ma maison est à quelques lieues d'ici, Je vis seul
comme un chat-huant. Venez avec moi. Vous paraissez, monsieur, un grand
original. Vous me distrairez: nous mangerons la soupe aux oignons
frits, des saucissons au raifort, du concombre farci dans l'huile; nous
boirons du vin de la côte de Zellenberg ; après quoi nous
présenterons nos jambes aux bûches et nous nous
endormirons la conscience tranquille. Montez en croupe.
« Le voyageur hésita durant un instant, puis monta en
croupe. Il était armé de pied en cape.
* *
*
« Le roulier arrêta sa bête devant sa petite maison,
et sitôt entré, souffla sur le bois qui crépita au
foyer et lança une lueur vive. La soupe se mit à chanter
dans la bouilloire. Il la versa dans deux écuelles de terre, et
comme il se tournait pour les poser à table, il aperçut
le convive, qui avait écarté son manteau, relevé
son heaume et rabattu les lambrequins sur ses épaules; son corps
était un squelette et le sang qui coulait de ses larges yeux
avait décoloré une chaîne d'or à croix
d'ivoire qui apparaissait collée aux côtes.
« Alors le roulier se mit à trembler.
« - Roulier, le corps du duc Charles de Bourgogne n'a pas
été retrouvé d'entre les morts. Ce corps, le
voici.
« Et de son propre index décomposé, le cadavre
touchait la place où avait battu son coeur.
« Puis soudain il disparut.
* *
*
« Une année s'écoula, et à la Chandeleur de
1479, le roulier qui buvait chez lui, de concert avec des amis de la
route, racontait à la tablée que le
Téméraire était venu s'asseoir à sa table,
l'année précédente, à la même heure.
Les amis s'esclaffèrent et l'on cite un homme de Molsheim qui
dut boire douze pintes, tandis que minuit sonnait, tant sa gorge avait
été salée par le rire.
« Mais quelqu'un heurta la porte, puis l'ouvrit violemment, comme
eût fait un coup de vent. Les têtes se tournèrent.
Le Téméraire se tenait sur la marche, suivi du Grand
Sénéchal de Bourgogne, que six pleurants vêtus de
noir portaient couché sur leurs épaules; et
derrière, il y avait, tout sanglant, Jean sans Peur, qui
périt transpercé par dix-huit poignards sur le pont de
Montereau; et Philippe le Hardi que recouvraient les ailes d'or de deux
anges de marbre; et Philippe le Bon avec son épée noircie
aussi grande que sa dépouille. Et les vieilles bandes
bourguignonnes massacrées, pêle-mêle, leurs armes
rouillées, leurs enseignes déchirées, gisaient et
recouvraient la blanche terre de l'hiver, sous la lune, à
l'infini.
« - Rouliers, prenez vos meilleurs chariots, prenez vos meilleurs
chevaux, et portez-nous vers un cimetière où reposer nos
ossements. Là, creusez une fosse bien large et bien profonde
pour enterrer les Bourguignons avec leurs espérances !...
« Il disait cela, se souvenant que jadis il avait levé son
fer contre celui du roi de France, qui lui, trouva le repos sous une
dalle grise, à Notre-Dame de Cléry ; il disait cela, se
souvenant qu'il avait rêvé d'asservir les Flamands, les
Comtois, les Suisses, les habitants des rives du Rhin paternel, et les
villes libres d'Alsace qui se liguèrent ensemble pour tuer sa
puissance.
« La plainte fut répétée toute la nuit. Et
voilà pourquoi, au jour de la Chandeleur, les rouliers et
maîtres de postes ne feraient aucun service, sur aucun chemin,
sur aucune route, pour tout l'or du monde...
« Ils craignent de rencontrer le Téméraire, dont on
n'a jamais retrouvé le corps, et qui demande aux passants une
place pour dormir ».
Gabriel Gravier,
Légendes d'Alsace,
Canton de Wasselonne
Collection du Mouton Bleu (1988)
Le tombeau de Charles le Téméraire
François Ribadeau Dumas
En l'église Saint-Georges aujourd'hui disparue, le duc de
Lorraine
fit élever à son redoutable ennemi un très beau
tombeau,
sur lequel on le voyait étendu dans son armure, placé
dans
une niche, qu'encadre une ogive pointue, très ornementée,
sinueuse selon le gothique fleuri. Deux lions portaient ses armoiries.
Deux statues, Charlemagne et Henri II le saint, empereur d'Allemagne,
son
église en main. Deux hautes statues: saint André avec sa
grande croix en X, devenue l'emblème de la Bourgogne, puis un
ange,
ayant sur sa poitrine l'écu de l'ancienne Bourgogne.
Or, si la Lorraine porte sur son blason de nombreux duchés et
royaumes, la Bourgogne du Téméraire revendiquait un grand
nombre de provinces: Flandre, Namur, Maestricht, Anvers, Hainaut,
Zelande,
Hollande, Brabant, Limbourg, Autriche, Frise, Luxembourg, Artois,
Gueldre,
Bourgogne.
On comprend, que le duc de Lorraine ait voulu rivaliser.
Sur deux dallés de marbre noir, cette curieuse inscription en
vers latins, traça la physionomie guerrière du
Téméraire:
«Sous ce tombeau est enfermé Charles, gloire de la nation
bourguignonne et qui autrefois fut la terreur de l'Europe. Le peuple de
Gand, révolté, fut dompté par lui, perdit ses lois
paternelles et subit perpétuellement le joug. La terre de
Liège
éprouva aussi ses vengeances sanguinaires, quand la ville fut
ravagée
par le fer et par la flamme. A Montlhéry, sa redoutable
épée
avait effrayé et mis en fuite les cohortes françaises
avec
le roi lui-même. Il chassa les ennemis d'Édouard
d'Angleterre,
ramena ce prince dans son royaume et lui restitua le trône de son
enfance. Méprisant les armes des ducs des rois et de l'empereur,
il n'était joyeux qu'au milieu des flots de sang. Mais enfin,
lorsque
confiant dans le succès ordinaire de ses armes, il eut, en sa
témérité,
attaqué le duc de Lorraine, il exhala au milieu des combats son
âme sanguinaire et sur une terre ennemie, il laissa la Toison
d'or.
«Ainsi, René le Victorieux a remporté sur un si
grand prince la palme du triomphe, au siècle des siècles.
«Ô toi, qui ambitionnas tant de terres, Charles, que Dieu
te donne le ciel et les toisons de la paix, que tu as autrefois
dédaignées.
«Et maintenant, en voyant du haut de l'éther les murs
de Nancy, dis-toi: Moi si fier, je reçois la sépulture
d'un
ennemi clément. Apprenez combien peu il faut se fier aux choses
de la terre. Celui qui a été tant de fois vainqueur est enfin
vaincu»
Pfister raconte qu'en 1550, sur ordre de Charles Quint, des
envoyés
du gouvernement des Pays-Bas vinrent réclamer les restes du
Téméraire.
On eut beaucoup de mal à découvrir le cercueil qui partit
pour le Luxembourg, avant d'être enseveli à Bruges,
à
côté de celui de Marie de Bourgogne. Un nouveau grand
tombeau
fut édifié. Mais on ne sait si ce sont exactement les
ossements
du Téméraire qui furent emportés. Un jour,
peut-être,
on trouvera le crâne, coupé en deux d'un coup
d'épée,
celui du redoutable duc de Bourgogne, perdu, sans tombe.
Et les Bourguignons tués au combat?
Après la mort du Téméraire, on recueillit les
dépouilles de très nombreux Bourguignons qui avaient
trouvé
la mort autour de lui. On les ramena et on les mit en terre, non loin
des
cordeliers. On édifia une chapelle dite «des
Bourguignons».
Dans cette chapelle funèbre, René II fit placer la Vierge
qu'il avait fait tailler par Mansuy Gauvain. Cette vierge ayant
accompli
des miracles, on vint en foule la prier. La chapelle funèbre
devint
vite remplie de monde joyeux.
Le roi Stanislas, ému de cette liesse sur les tombes des
Bourguignons
et estimant que les ennemis ne méritaient pas l'honneur des
prières
des Lorrains, fit raser la chapelle (!).
Il fit bâtir l'église Notre-Dame-de-Bon-Secours par
Héré
de 1738 à 1741 et désira s'y faire enterrer avec sa
famille,
très à part des tombes des ducs de Lorraine. On y voit la
statue.
Quand le duc Henri II (1608-1624) mourut, il voulut être
enterré
là, ainsi que sa femme Marguerite de Gonzague, à la
collégiale
Saint-Georges, sous le regard de la Vierge miraculeuse de Bonne
Nouvelle.
Pendant longtemps, le superbe tombeau de Charles le
Téméraire,
oeuvre d'un Lorrain de Bar-le-Duc, Jean Crocq qui vint travailler
à
Nancy à la demande du duc René II, a été
l'objet
de l'admiration des pèlerins. Mais le tombeau du
Téméraire
a bel et bien été démoli. En 1743, l'église
disparut. Aucun Bourguignon n'a sa place à Nancy.
Le plus étonnant est que l'évêque de Metz, Georges
de Bade, était dans les meilleures relations avec Charles le
Téméraire,
qui le choisit pour Premier conseiller. Georges de Bade était un
original; c'est lui qui prit une ordonnance interdisant, sous peine
d'excommunication,
aux églises de Metz, abbayes, couvents, de faire sonner les
fêtes
avant que la grosse Mute de la cathédrale ait sonné. Il
existe
une hiérarchie des cloches.
Or, Georges de Bade après la mort de Charles le
Téméraire
fit plusieurs voyages en Bourgogne pour traiter le mariage de Marie de
Bourgogne, fille unique du duc de Bourgogne, avec Maximilien
d'Autriche,
fils de l'empereur Frédéric III. Le mariage eut lieu avec
éclat.
La collégiale Saint-Georges a donc disparu. Pfister
écrit:
«Que de souvenirs éveille ainsi cette église
Saint-Georges
que Léopold, puis Stanislas firent détruire! Elle
était
petite, mais elle enfermait de curieux monuments et elle est
étroitement
attachée à l'histoire du duché! Ici, peut-on dire,
a battu le coeur de la Lorraine.» (Histoire de Nancy)
Le duc Raoul (1328-1346) fit frapper sur ses pièces de monnaie,
sur une face l'écusson de Lorraine, sur l'autre face une
épée
dressée, entourée de deux alérions.
En 1978 on a découvert dans l'église Notre-Dame-de-Bruges
le caveau funéraire de Marie de Bourgogne, morte après
une
chute de cheval en 1482, et de son père Charles le
Téméraire.
Les deux cercueils avaient été cachés en 1796
et remis en place en 1806. Pour les ouvrir et identifier les ossements,
la ville de Bruges vient d'écrire à l'archiduc Otto de
Habsbourg,
rentré en Autriche après un long exil, pour le prier
d'accorder
les autorisations nécessaires.
On prétend en effet que le cercueil ramené par l'empereur
Charles Quint, arrière-petit-fils du Téméraire, en
1550 à Bruges, était vide.
La fille unique du Téméraire avait épousé
en 1477, à vingt ans, l'archiduc Maximilien de Habsbourg. Son
fils
Philippe le Beau épousa Jeanne la Folle, fille des rois
catholiques.
«Histoire secrète de la
Lorraine»,
François Ribadeau Dumas, Albin Michel (1979)
«Histoire secrète des provinces de
France»,
collection dirigée par Jean Michel Angebert