Les Guerres de Bourgogne

Les Strasbourgeois et les Guerres de Bourgogne 
1473-1477

Paul Martin

Cinq cents ans se sont écoulés depuis les importants événements qui bouleversèrent et tinrent en haleine l'Europe occidentale entière et qui engagèrent Strasbourg, la Ville et l'Evêque, à faire face à des circonstances tant politiques que militaires.
L'insécurité du XV° siècle était alors provoquée par des rivalités croissantes entre le Roi de France et le Duc de Bourgogne d'une part, l'Empire germanique, avec l'Autriche, ses possessions en Alsace et la Confédération helvétique avec ses cantons, d'autre part.
En 1444 déjà, l'Archiduc Sigismond d'Autriche avait appelé à son secours contre les Confédérés suisses le Dauphin Louis, futur Louis XI, à la tête d'une armée de 30 000 hommes fortement armés. Ces «Armagnacs» (Arme Gecken ou Schinder) envahissent alors l'Alsace, pillant et brûlant tout sur leur passage et poussent jusque vers Strasbourg.
Mise en alerte, la ville mobilise et met toute son enceinte en état de défense, les troupes sont levées, armes et pièces à feu distribuées. Dissuadé de se frotter à cette résistance, le Dauphin et son armée se dirigent vers le Sundgau et, après quelques escarmouches avec les contingents suisses, concentre ses troupes et son artillerie près de Bâle. Une bataille s'engage meurtrière à Saint-Jacques sur la Birse. Les Armagnacs laissent quelque 8 000 tués et blessés sur le lieu, battent en retraite et l'Alsace peut respirer.
La paix d'Ensisheim du 28 octobre 1444, entre la France et les Confédérés, devait jeter les bases de la politique d'alliance entre les deux Etats.
Charles le Téméraire, Duc de Bourgogne, des Flandres et des Pays-Bas depuis 1467, prince le plus fastueux et le plus riche de son temps, est en même temps un organisateur militaire important. Son idée préconçue tient à la reconstitution de l'ancienne «Lotharingie», un royaume reliant les Côtes du Nord à la Méditerranée. Cette ambition de conquête risque en effet de couper l'Europe en deux parties et l'oppose à la politique rusée et sans scrupules de Louis XI.
Face à la menace bourguignonne, les Suisses font des incursions en Haute-Alsace et pillent le Sundgau, et les territoires de l'Autriche, en 1468. L'Archiduc Sigismond s'allie alors au Duc de Bourgogne en lui cédant, en gage d'un prêt de 50 000 florins or, ses possessions en Alsace par le traité de Saint-Omer en 1469.
C'est alors le règne cruel en Alsace, de son Haut-Bailli Pierre de Hagenbach, qui pèse lourdement sur les populations exploitées sans scrupules, soulevant une opposition farouche au régime bourguignon.
De 1469 à 1474, le jeu des interventions et discussions diplomatiques entre les chancelleries intéressées conduit finalement à la rupture entre l'Empereur Sigismond et le Duc de Bourgogne. Louis XI, brouillé à mort avec ce dernier, réussit adroitement à rallier à sa cause une importante organisation, groupant les Confédérés helvétiques, les territoires d'Empire et les villes libres en Alsace, la Basse-Autriche et le Duc René de Lorraine, chef-d'oeuvre diplomatique de son genre.
La paix est conclue enfin entre les huit Cantons suisses et l'Autriche (Ewige Richtung) et la France signe le traité d'alliance et des «Capitulations» avec les vieux Cantons le 26 octobre 1474.
Au même moment les Confédérés se joignent à la Basse-Ligue (Niedere Vereinigung) de l'Autriche, de Bâle, Strasbourg, Colmar, Sélestat, Obernai, Kaysersberg avec Sigismond du Tyrol et le Duc René de Lorraine. Berne déclare la guerre à Charles de Bourgogne au nom des huit anciens Cantons et les hostilités prennent leur cours.
À Strasbourg, la Ville et l'Evêque sont déjà en état d'alerte. Les troupes sont levées, à pied, à cheval, proportionnellement à l'importance des communes dans les territoires avoisinants. On mobilise les corporations et des mercenaires (fremde Knechte) sont pris en solde et équipés. Le Magistrat strasbourgeois siège en permanence et des courriers à pied et à cheval porteurs de message (laufende Bott) parcourent les campagnes, portant missives et avertissements aux seigneurs et villes alliés.
L'armée du Duc de Bourgogne, composée d'éléments de provenance des plus éparses, constituée de mercenaires, recrutés en Bourgogne, Franche-Comté, Picardie, Flandres, Pays-Bas, Savoie, Lombardie et en Angleterre même, se lance dans des incursions allant jusqu'aux environs de Strasbourg. De 1470 à 1473 les régions du Sundgau sont investies, Thann et Ensisheim sont pris et brûlés. Pierre de Hagenbach assiège et occupe le Château-fort d'Ortenberg, repris par les Strasbourgeois en 1474.
À Strasbourg même, Jean-Rodolphe von Endingen et Jacques Ameling prennent le commandement des forces militaires, nommés par le Magistrat. La ville est mise en état de défense. Murailles et tours sont renforcées de hourds, les fossés irrigués, les meurtrières et archères nettoyées. Toutes les portes sont occupées et surveillées par des corps de garde et fermées à dix heures du soir au son de la cloche de la Cathédrale. Du haut de sa plate-forme des gardes veillent jour et nuit, prêts à alerter la ville au moindre danger par la voix du cor (Grüselhorn) ou par les coups lugubres et répétés du tocsin. Le ravitaillement est réquisitionné, les vivres sont stockés au «Kornhus», le sel, indispensable, est emmagasiné au «Salzhus».
De l'Arsenal on transporte pièces à feu et munitions aux emplacements propices, les munitions sont distribuées et les armes, armures et harnachements répartis aux troupes. Des arquebusiers spécialisés sont engagés même en pays de Bade.
Plus encore, en 1474 et 1475, des glacis et zones nivellées sont créés aux abords et devant les enceintes de la ville. Les bâtiments conventionnels hors les murs sont abattus, des centaines de constructions, 680 habitations démolies et leurs habitants relogés tant bien que mal en ville, ou abandonnés même sans pitié à leur propre sort. Fort heureusement les événements militaires empêchent l'approche même et un siège éventuel de la ville, veillant constamment à sa sécurité. L'effort de dissuasion a réussi.
Le théâtre des opérations militaires se concentre alors en Franche-Comté dans la région de Besançon, de Montbéliard et dans la vallée du Doubs. Berne à la tête alors de la Confédération helvétique (Alte Orte) intervient et envoie son Chancelier Diebold Schilling (le célèbre chroniqueur et illustrateur) en mission auprès de Messieurs de Strasbourg, demandant l'appui militaire de la Ville et de l'Evêque Ruprecht de Bavière.

Héricourt

1474. Strasbourg répond et s'engage, fidèle à sa vieille et traditionnelle amitié avec Bâle, Zurich et les vieux Cantons (vergessent der alten Fründtschaft nit). Ainsi les forces armées «die handfesten frommen lüte die von Strassburg, die denen von Bern und andern Eydgenossen vil Treuen und Fründtschaft erzugt hand» se mettent, bannières déployées et étendards flottants, en route vers la Franche-Comté.
Les préparatifs militaires pour toutes ces campagnes sont intenses. Les Archives de Strasbourg nous apportent d'intéressants détails sur l'organisation de ces expéditions (reisige Gezüge) et leur composition. Les cavaliers, fortement cuirassés, perfectionnent leur équipement. Les fantassins (fusgonden) se munissent de leurs longues piques, hallebardes, haches d'armes (mordaxt) et arquebuses à mèches tandis que les pièces à feu de gros et petit calibre sont attelées par de nombreux chevaux. Le grand charroi est chargé de tout matériel de guerre, munitions, outils et accessoires divers, forges, tentes, cordes et ravitaillement supplémentaire, sans oublier les tonneaux de poudre, le tout formant au départ un impressionnant convoi, un parc de véhicules lourdement chargés. Àl'arrêt, un vrai camp retranché, rangé en défense, est installé, prêt au départ, au Marais vert (Wagenburg im grünen Bruch). Marchands, valets et femmes (Knecht und Küchenmagd) font partie de l'expédition.
Des ordonnances et instructions sévères, concernant l'ordre et la discipline des troupes, identiques aux ordonnances des Suisses (Eidgenossen Veldordnung) sont données aux Commandants Frédéric Bock et Pierre Schott, assermentés par le Magistrat.
Trompettes sonnantes, bannière flottante, les quelque 250 cavaliers en tête, précèdent les troupes à pied, la piétaille 1500 hommes avec tambours et fifres, tous uniformément vêtus de casaques mi-parti rouge et blanc à la livrée de la Ville.
L'artillerie est composée de deux lourdes bombardes, l'«Autruche» (Der Struss) attelée de 18 chevaux et l'autre de 12, de 8 couleuvrines, 3 pierriers et tout le train d'équipement et de servants.
La marche et le déplacement du contingent, par la mauvaise saison, traversant en novembre toute l'Alsace, ne peut s'effectuer que lentement et parsemé d'obstacles et d'aventures inattendus. En cours de route, les Strasbourgeois rejoignent leurs alliés de Colmar, de Sélestat et d'autres pour rencontrer les troupes de Bâle, de Fribourg en Brisgau, de la Basse-Ligue (Autriche), des Etats d'Empire et surtout les forces confédérées suisses, portant, comme signe distinctif, la croix blanche helvétique sur leurs vêtements.
Dès le début du siège de la forteresse d'Héricourt, le «Struss» pratique une forte brèche dans les murailles d'une grosse tour. La garnison de la ville, commandée par Etienne de Hagenbach (frère du bailli), résiste, mais subit un bombardement intensif par les pièces de Bâle et de Strasbourg. Mal approvisionnés, les défenseurs se rendent. Héricourt est pris le 12 novembre 1474.
Entre-temps des forces bourguignonnes, troupes régulières, rassemblées par le Comte de Blamont, sont renforcées par les bandes de mercenaires italiens du Comte de Romont. Elles se heurtent aux Suisses et leurs alliés. La bataille fait rage pour se terminer par le retrait des Bourguignons, laissant environ 1800 tués et blessés sur le terrain.
Une curieuse poésie populaire, composée à l'époque par un témoin combattant, Veit Weber de Fribourg en Brisgau, retrace en vers cette épopée de la bataille d'Héricourt le jour de la Saint Martin, évoquant les Confédérés et leurs alliés, fortement armés et vêtus de couleurs distinctives: Strasbourg rouge et blanc, Colmar rouge et bleu, Sélestat tout rouge. Par ailleurs les gens d'Obernai portent le rouge et noir. Bataille sanglante pour les ennemis, les «Welsches».
Première et importante défaite en effet pour Charles le Téméraire. À l'époque les lois de la guerre sont impitoyables. Si les ordonnances et instructions du Magistrat de Strasbourg exigent une discipline de fer pour les troupes en campagne, respectant les prisonniers, les prêtres et les femmes enceintes, une antique tradition chez les Suisses reste des plus cruelles: pas de pitié pour les prisonniers, massacrés sans merci. C'est l'escalade des répressions chez l'ennemi s'ajoutant aux misères courantes de la guerre. Parfois l'appât d'un butin ou d'une rançon en échange d'un noble prisonnier et de son armure toujours appréciée est sujet à des tractations même diplomatiques.
Entre-temps en Alsace, Pierre de Hagenbach se trouve abandonné par ses mercenaires et ses alliés. Traqué par les Suisses et ses adversaires, il est saisi, condamné à mort et décapité à Brisach.
Les Strasbourgeois s'en retournent chez eux, chargés du butin et remportant cinq étendards ennemis qui seront suspendus près du grand orgue de la Cathédrale. Et c'est l'accueil triomphal le 21 novembre par toute la population qui ne compte que quelques blessés parmi les combattants.

Blamont et Neuss

1475. Seconde expédition provoquée par les Strasbourgeois, dirigée vers la région du Doubs en vue de la destruction des châteaux-forts occupés par la noblesse bourguignonne. Début juillet le contingent se met en route.
Commandé par Pierre Schott et Frédéric Bock, porte-bannière, le contingent se compose de 220 hommes d'armes à cheval sous les ordres de Frédéric de Fleckenstein et Jean de Kageneck. Les troupes à pied, sous le commande ment de Jean de Berse et Max Kerling, sont constituées par 135 hommes des corporations de la ville, de 434 des districts ruraux, de 134 canonniers et, en plus, quelque 400 fantassins recrutés en Suisse. Le parc d'artillerie comporte de nombreuses couleuvrines et la célèbre bombarde le «Struss» avec son maître-artificier Jean de Nuremberg. Une trentaine de cuisiniers et leurs aides suivent le charroi.
Les Confédérés, à leur tête le Comte Oswald de Thierstein, rallient les Strasbourgeois à Dannemarie le 10 juillet et déjà certaines dissensions et une mésentente se font sentir entre les chefs des contingents, réunissant en tout environ 10 000 hommes et 1200 chevaux. En fait l'avidité habituelle des Suisses et trop d'intérêts divergeants ralentiront les opérations.
Finalement le château de Blamont est assiégé, bombardé et défendu énergiquement par Henri de Neuchâtel et sa garnison de 400 hommes. L'assaut donné est repoussé. Gaspard Barpfennig de Strasbourg se lance avec ses deux fils et sa colonne à l'assaut d'une muraille, quand leurs échelles trop courtes et une pluie de projectiles, de pierres et même de ruches d'abeilles, obligent les assaillants à se retirer. Les défenseurs, ravagés par une épidémie de typhus, finissent par capituler le 9 août. Le château est brûlé et démoli.
La mésentente entre Confédérés et alliés sur la poursuite des opérations est telle qu'une véritable grève, des désertions et insubordinations obligent les Strasbourgeois à rentrer vers fin août dans leurs foyers.
Pourtant, une nouvelle intervention de Strasbourg est provoquée par une diversion du Duc de Bourgogne, cherchant à attaquer l'Empire germanique et à s'assurer un point d'appui sur le Rhin. Il porte le siège devant la ville de Neuss (Cologne) en février 1475.
Frédéric III demande alors l'appui de toutes les forces de l'Empire (Reichsheer) dont l'armée est constituée de contingents fournis par 5 Electeurs, 6 Princes, Ducs et grands Seigneurs, 12 Evêques, 3 Princes-Abbés, 40 Comtes, Seigneurs et autres contingents, plus de 70 villes d'Empire, dont l'Alsace seule est représentée par Strasbourg, Haguenau, Rosheim, Obernai, Sélestat, Colmar, Munster, Turckheim, Kaysersberg et Wissembourg.
La Ville de Strasbourg, répondant à l'appel de l'Empereur, met alors sur pied un contingent de 100 hommes à cheval, de 500 fantassins, de bateliers et d'ouvriers avec un convoi de munitions, de vivres, de moulins à bras, comme d'un four de boulanger. Le tout est transporté le 21 mars en barques descendant le Rhin, sous le commandement de Philippe de Mullenheim (ein strenger Herr) et des Capitaines Jacques Bott, Hans von Kageneck pour la cavalerie et Jacques Ellhart, Frédéric Bock, Hans Berse et Marc Kerlin pour la piétaille.
Pour Strasbourg, ville libre, la fourniture de ce contingent représente alors l'unique obligation à respecter envers l'Empire.
Charles le Téméraire, forcé avec son armée de faire front contre ces forces de l'Empire et face à la résistance opiniâtre de la garnison assiégée, se décide à lever le siège de Neuss. L'armée bourguignonne reprend le chemin de la Lorraine conquise et, inquiète de la tournure que prennent les événements, se retire à Nancy.
Et c'est alors cette curieuse convention diplomatique entre le Duc et l'Empereur Frédéric III, par la conclusion des fiançailles entre le jeune Maximilien, Archiduc d'Habsbourg-Autriche, et Marie de Bourgogne, fille et héritière de Charles le Téméraire, créant ainsi les bases de l'immense puissance future des Habsbourg en Europe.

Grandson

1476. Fidèle à sa devise «Je l'ai enprins-bien en adviègne» (je l'ai entrepris, bien en advienne), le «Grand-Duc d'Occident» ne se tient pas pour battu. Loin de là et fier de son pouvoir et de ses forces, des moyens immenses et des armées bien organisées dont il dispose, il entreprend, furieux de ses insuccès en Alsace et en Franche-Comté, une nouvelle campagne. Encouragé par la paix conclue avec l'Empire germanique et rassuré par Louis XI qui écarte pour lui tout danger direct, occupant toujours la Lorraine, il peut menacer directement la Confédération helvétique dont il sous-estime les capacités guerrières.
L'armée du Duc de Bourgogne, chef de guerre accompli, se compose alors d'un cavalerie composée de gens d'armes entièrement harnachés et cuirassés, rassemblant surtout la noblesse et ses suivants de ses Etats, d'une infanterie assez cosmopolite formée par la piétaille de Picards, de Bourguignons, de Wallons, de Lombards, de Savoyards, du Piémont, de mercenaires d'origine diverse et des archers anglais, commandés par des chefs originaires de leur pays. Un parc d'artillerie important est muni de pièces à feu d'un modèle très perfectionné pour l'époque. En tout environ 14 000 hommes aguerris.
Face à cette importante armée, la levée des Confédérés suisses, réunie par les rassemblements des différents Cantons, peut atteindre environ 19 000 combattants, composés de peu de cavalerie, mais d'une infanterie, originaire du pays, armée surtout de longues piques, de hallebardes et d'arquebuses assez rudimentaires.
Charles se sent donc supérieur en armes à ces rudes guerriers, ces «vachers» qu'il pense tenir à sa merci et vaincre sans difficultés. Le sort en décide autrement et c'est l'affrontement sur le champ de bataille. En signe visible de distinction, les Suisses portent sur leurs vêtements la croix blanche des Confédérés, s'opposant à la croix rouge de Saint-André, arborée par les Bourguigons tant dans leurs bannières que sur leurs cottes d'armes.
L'armée bourguignonne, composée dès 1471 d'une organisation en «Compagnies d'ordonnances» divisées en «escadres» et «chambres» avec leurs bannières, étendards et cornettes, ces «lances» comprenant divers combattants tant à cheval ou à pied. Les soins du Duc s'attachent particulièrement à l'artillerie qu'il perfectionne sensiblement et allège son train d'équipages, les rendant plus mobiles.
La présence de femmes indispensables, lavandières utiles et nécessaires pour les soins de blessés, est limitée à 30 par compagnie Toute cette vaste organisation militaire, parfaite et intelligente sur papier, ne devra pas se réaliser dans la pratique de l'affrontement sur le champ de bataille avec ses imprévus.
Après avoir rassemblé son armée, réorganisée et fraîchement équipée à Besançon fin février 1476, Charles passe le Jura, menaçant Berne et les Cantons avoisinants qui, alertés, perdent du temps à mobiliser leurs troupes. Arrivés au lac de Neuchâtel, les Bourguignons portent le siège devant la ville et le Château de Grandson, défendu par une garnison bernoise. Forcés à capituler, les 500 Bernois sont exécutés et pendus aux arbres sans merci, représailles, vengeant de semblables atrocités des Bernois au pays de Vaud.
La colère gronde parmi les Cantons, messagers et fanals sur les cimes alertent les Confédérés dont les contingents s'ébranlent enfin à la rencontre des envahisseurs.
Et encore Strasbourg, la Ville et l'Evêque, alertés par leurs amis de Berne, mettent leurs troupes sur pied de guerre pour rejoindre les délégués de la Basse-Ligue. Branlebas de combat en Alsace, Bâle, la Ville et l'Evêque se mettent en route et les alliés finissent par se joindre à Neuchâtel.
Le corps de Strasbourg, sous le commandement du Capitaine Johann von Kageneck, se compose alors de quelque 300 cavaliers et 500 piétons.
Fin février environ 18 000 hommes se rassemblent à Neuchâtel.
L'armée bourguignonne, solidement établie dans un camp fortifié près de Grandson au bord du lac de Neuchâtel, représente un vaste rassemblement de tentes, de chariots, de ravitaillement, d'armes, d'hommes et de chevaux, ainsi qu'un important parc d'artillerie. Au centre le haut commandement, le Duc en personne et sa suite, occupent un vaste pavillon en bois, décoré aux fières armoiries de Bourgogne et de l'Ordre de la Toison d'Or.
Autour, vie grouillante de guerriers et de femmes aux occupations diverses, cliquetis d'armes, hennissement des montures, tintamarre d'une armée autour des feux de camp à côté d'un train princier de voitures aux incroyables richesses de tout genre, tapisseries et oeuvres d'art, accessoires d'une cour princière.
Voici le 2 mars. Il fait gris et froid. En face, l'ennemi rassemblant les contingents helvétiques et leurs alliés. En route, l'avant-garde se forme en ordre de bataille sur une colline boisée, dont les hommes aperçoivent, «comme dans un miroir», le camp bourguignon.
Près de 10 000 piétons, formés en un vaste carré hérissé de longues piques et de hallebardes, bannières déployées au centre, se préparent à l'attaque. Tous tombent à genoux, implorant le ciel à bras étendus (mit uffgehebten Hânden) suivant leurs anciennes coutumes. Et c'est la charge, sonnée par les antiques trompes, le «toreau» d'Uri, la «vache» d'Unterwalden et le cor de Lucerne dont les sinistres et retentissants beuglements (gruslich Harsthorn) jettent la terreur dans les rangs de l'armée ennemie.
Dévalant la pente, l'infanterie suisse se rue de toutes ses forces dans les rangs de l'adversaire surpris, bousculant tout, enfonçant barrages, assommant tout sur leur passage et, «comme fumée espandue par vent de brise» (Ph. de Commines), les Bourguignons abandonnent tout pêle-mêle et prennent la fuite, laissant derrière eux le camp et quelque 400 pièces d'artillerie.
Charles de Bourgogne lui-même fuit, poursuivi par les assaillants.
Le jour baisse, c'est la ruée des vainqueurs vers le camp, la course au butin inattendu. Puis commence une ruée, une rafle monstre parmi les étroites ruelles des tentes abandonnées.
Dévalant de toutes parts, ces rudes guerriers ne peuvent en croire leurs yeux: des richesses incroyables s'étalent devant ces hommes stupéfaits. Avides de butin et de rapine, ils trébuchent dans les tapis précieux, les brocarts et les fins tissus damassés.
Les coffres, rapidement éventrés, vident leurs trésors. Palpant de leurs grosses mains, habituées aux coups de hallebardes, des pierres fines, des joyaux inestimables, des pièces d'orfèvrerie étincelantes, les Suisses s'abattent sur ces trésors, cet amas de richesses qui rappelle en effet les fastes de l'antiquité.
On pille, on saccage, on se rue sur les «filles de joyeux amour». Les hommes se vautrent littéralement dans ces trésors abandonnés tandis que le Chambertin, cher aux ducs de Bourgogne, coule à flots.
La ruée continue. Lentement la fumée du combat traînant dans les allées du camp se lève comme un écran, livrant aux envahisseurs ahuris la vue du grand pavillon ducal, resplandissant de dorures, aux murs garnis de tentures d'une inestimable valeur.
Outre d'énormes provisions en avoine et en victuailles, des pièces d'artillerie, des centaines de bannières, de soie et d'or, autant de pavillons ou tentes garnis de tapis de Flandre, abandonnés avec tout leur contenu «car rien ne se sauva que les personnes», tel était l'incroyable butin des Suisses au camp de Grandson.
Si l'on songe que ce butin a été évalué à l'époque à environ 30 millions de livres tournois, l'on reste stupéfait devant l'insouciance du Téméraire, traînant par vanité avec lui, comme un calife des Mille et une Nuits, les trésors les plus précieux, afin d'en imposer au monde entier.
Les Strasbourgeois et les alliés, obligés de se battre avec une contre-attaque de gens d'armes à cheval, conduits par Louis de Chalon, sieur de Château-Guyon, n'ont qu'une part minime de l'immense butin. La ville et le Château de Grandson sont repris, la garnison bourguignonne est massacrée. Le Duc, après une crise de découragement, réussit à rassembler et réorganiser son armée débandée qu'il concentre alors à Lausanne.
La lutte continue.

Morat

1476. Morat (Murten), petite ville blottie dans ses murailles et tours, garnis de chemins de ronde, près du lac du même nom, est occupée par une garnison de 2 000 hommes, commandée par Adrien de Bubenberg. Dès le 9 juin, Charles le Téméraire assiège la ville, tandis que les corps de renfort de 25 000 hommes des Confédérés et de leurs alliés se concentrent dans les environs de Neuchâtel. L'armée bourguignonne doit se composer d'environ 23 000 hommes, comprenant des corps de troupes piémontaises, du Duc de Milan et d'autres, sans omettre les célèbres Archers anglais.
En toute hâte un messager de Berne vient à Strasbourg pour demander le secours de la Ville et de l'Evêque, au moment où une réunion de la Basse-Ligne discute à Ensisheim des moyens à mettre en oeuvre pour permettre au Duc René de Lorraine de reconquérir ses terres.
Les contingents strasbourgeois sont alertés et se mettent en route le 15 juin pour rejoindre les alliés à Liestal près de Bâle, fort de 500 chevaux, de 300 arquebusiers et de 12 couleuvrines, artilleurs, armes et bagages.
Louis d'Oettingen, à la tête des cavaliers, trouve à ses côtés les Capitaines Jean de Kageneck et Pierre Schott sous les ordres de Herter von Herteneck. Ils sont rejoints par les contingents de Colmar, de Sélestat, de Kaysersberg et d'Obernai, plus 800 cavaliers de la Basse-Ligne, toutes ces forces placées sous le haut commandement d'Oswald de Thierstein.
La veille de l'affrontement, René de Lorraine et le Comte Oswald de Thierstein réunissent dans le camp des alliés de nobles gentilshommes de la Basse-Ligne, de Lorraine, d'Alsace et de Strasbourg qui reçoivent l'adoubement de chevalier, parmi lesquels l'on trouve les noms connus du Comte Louis d'Oettingen, Eberhard Sturmfeder, Ott Sturm, le Sire Nicolas Berer, Nicolas Merwin, Wirich Boeckel, les Sires Adam Zorn, Jean de Kageneck et de nombreux autres.
Le jour du 22 juin se lève, il a plu. Suisses et alliés se mettent en ordre de bataille: l'avant-garde sous les ordres de Jean de Hallwyl, le gros (Gewalthaufe) commandé par Hans Waldmann de Zurich. Le soleil se lève, les carrés de l'infanterie, forêt d'hommes, serrés au coude à coude, le tout hérissé de piques, face à l'ennemi se jette à genou pour la prière, les bras écartés.
Et c'est l'attaque, la charge au son strident des cornemuses, la piétaille suisse avançant au pas cadencé, des centaines de piques et de hallebardes en avant, bannières déployées au centre. Les trompes d'Uri, d'Unterwalden et de Lucerne lancent leur effroyant beuglement vers l'adversaire retranché qui les accueille par son feu nourri. Qu'importe, la «haie verte» (Grünhag) est enfoncée, les palissades renversées par l'impétueuse charge des piquiers suisses dévalant la pente, tandis que la cavalerie des alliés et des Strasbourgeois contourne les obstacles et fonce dans les rangs ennemis.
Les forces bourguignonnes à pied ou à cheval sont bousculées, l'artillerie démolie, toute résistance est emportée par cette avalanche humaine. Pas de quartier pour les blessés ou prisonniers. Le camp avec la tente de Charles le Téméraire est pris d'assaut, tandis qu'une partie de la garde, les célèbres archers écossaiss du Duc de Somerset et les mercenaires de Campo Basso tentent une résistance désespérée. Sauve qui peut.
En effet, la débandade est générale et rappelle celle de Grandson. L'armée bourguignonne et le Duc fuient, poursuivis par la cavalerie des alliés jusqu'au-delà d'Avenches.
Pendant ce temps la ville et sa garnison, assiégées et défendues par Adrien de Bubenberg sont enfin délivrées. Une fois de plus c'est la ruée vers le butin, blessés et tués sont dépouillés de leurs armes, vêtements et armures, tandis que les fuyards sont tués à coups de piques dans les arbres ou noyés sans pitié dans les eaux du lac... La bataille et gagnée le soir même.
C'est la deuxième grande défaite, subie par Charles le Téméraire, entraînant des pertes irréparables et insupportables à son orgueil.
L'armée bourguignonne laisse environ 10 000 hommes tués sur le champ de bataille, tandis que les Confédérés suisses et leurs alliés n'en déplorent que 400 tués.
Selon leur tradition, les Suisses, au lieu de poursuivre l'ennemi immédiatement jusqu'à son anéantissement, demeurent et campent pendant trois jours sur le champ de bataille, festoyant et faisant le décompte des richesses, armes, bannières et matériel tombés entre leurs mains.
En peu de temps, une journée à peine, une armée entière est anéantie sans pertes sensibles pour les vainqueurs et c'est ainsi que Morat peut compter parmi les plus importantes batailles destructives de l'histoire militaire. Pour tant la victoire ne fut guère exploitée et la négligence des Cantons devait permettre une fois de plus au Téméraire de se ressaisir.
Quant au contingent des troupes de Strasbourg, elles sont fières de leurs faits d'armes en rentrant en Alsace, où elles sont accueillies triomphalement par toute la population en liesse et le Magistrat de la Ville, pouvant faire l'éloge particulier des canonniers et arquebusiers. Elles rapportent de plus dix-huit bannières et étendards pris à l'ennemi qui rejoindront ceux de Grandson, accrochés à leur tour près des grandes orgues de la Cathédrale.
Pour les Confédérés, la répartition de cet incroyable butin de Morat et de Grandson devait soulever bien des discordes et mésententes entre les vieux Cantons, suscitant de graves discordes.

Nancy

1477. Depuis le début des hostillités, le Duc René II de Lorraine entretenait d'excellentes relations et une correspondance suivie avec la Ville de Strasbourg, ce qui lui permit d'obtenir en 1476 un important emprunt de dix mille florins d'or du Magistrat, nécessaires à une nouvelle levée de troupes pour la libération de la Lorraine.
Le Duc de Bourgogne, vaincu par deux fois, n'abandonne pourtant pas ses projets, ne perd pas courage et rassemble son armée et ce qui lui reste de moyens matériels pour envahir la Lorraine. Déjà, un soulèvement à Nancy avait permis d'exterminer les occupants bourguignons, obligeant le Téméraire à assiéger la ville, mise en état de défense dès octobre 1476.
Alertés, les Confédérés suisses hésitent d'ouvrir à nouveau la campagne, facilitant le recrutement de 8 000 mercenaires de tous pays pour René de Lorraine, auxquels se joignent les Zurichois, les Bâlois, les Strasbourgeois et les contingents des villes d'Alsace. La Basse-Ligue envoie 4 000 hommes sous les ordres de Herter von Herteneck, prenant le commandement des quelque 12 000 hommes qui se réunissent à Noël à Saint-Nicolas-du-Port, près de Nancy. Un vitrail aux armes de Strasbourg et de Bâle rappelle, dans la vaste nef de sa Cathédrale, la réunion de toutes les forces en présence, avant la lutte décisive contre les armées bourguignonnes.
L'hiver est rigoureux, il fait très froid et la neige couvre la campagne, ce qui ne facilite guère le rassemblement des troupes qui, après avoir campé quelques jours, se mettent en marche pour se placer en ordre de bataille.
Les Lorrains, reconnaissables à leur croix dite de Lorraine, se distinguent des Confédérés arborant, comme certains alliés, la croix blanche des vieux Cantons suisses. Les bannières sont déployées, et sur l'étendard personnel du Duc René II figure la représentation de l'Annonciation, symbole de la Lorraine.
Le Duc de Bourgogne, commandant lui-même ses troupes, les fait se ranger en bataille, la cavalerie lourde de la noblesse s'apprête à monter en selle, au son des timbales et des trompettes, sans interrompre pourtant le siège de la ville. Toute son armée se compose d'environ 10 000 hommes.
Enfin, le 4 janvier l'attaque est décidée et le lendemain l'armée des alliés se met en route pour une marche harassante à travers un épais brouillard coupé par des bourrasques de neige.
Grâce à cette avance, toutes communications entre le Téméraire et ses possessions en Bourgogne et les Flandres sont coupées, les difficultés de renfort et de ravitaillement augmentées, face à une attaque imminente contre les positions bourguignonnes près de la Meurthe.
Comptant fermement faire front à l'ennemi avec ses arquebusiers, arbalétriers, archers et ses pièces à feu, il compte les anéantir ou disperser grâce à ses vaillants hommes d'armes. Il fait mettre pied à terre à une partie de ses gens d'armes suivant une ancienne coutume, encadrant piquiers et arquebusiers, formant ainsi une masse compacte, prête à toute résistance à l'attaque attendue.
Mais les carrés des Confédérés, la cavalerie de la noblesse lorraine et des alliés font une manoeuvre de contournement et chargent, malgré les difficultés du terrain boisé et gelé, prenant les Bourguignons à revers dans un étau, sous une forte tempête de neige. Malgré la trahison du Comte de Campo-Basso qui l'abandonne, une furieuse contre-attaque de la cavalerie du Téméraire, enfonçant une partie des gens d'armes lorrains, éclate et échoit face à l'irrésistible force des carré invincibles des Suisses et de leurs alliés.
Démolissant tout dans leur élan, soutenus par les arquebusiers et arbalétiers, ils rompent les lignes ennemies, anéantissant le centre des forces du Téméraire. Malgré son artillerie, empêchée de faire feu, rejettée contre la Meurthe, la resplendissante armée bourguignonne ne peut échapper à son destin, vaincue pour la troisième et dernière fois.
C'est encore, à travers un terrain à moitié gelé et embourbé, la fuite éperdue, le sauve qui peut sans merci. Pas de grâce, pas de quartier aux hommes cherchant leur salut dans la fuite. 7 000 y sont impitoyablement massacrés.
Charles lui-même, pris avec quelques fidèles dans une escarmouche l'opposant à un groupe de fantassins suisses, échappe de justesse à être fait prisonnier. Il tourne bride lorsqu'un terrible coup de hallebarde, asséné à bout portant, le désarçonne. Tombé de cheval, grièvement blessé, il disparaît dans la tourmente et le fracas des armes sous les flocons de neige. Un boucher de Strasbourg prétend même lui avoir fendu le crâne...
Par ordre de René de Lorraine, des recherches sont entreprises sur le champ de bataille au cours des jours suivants. Le cadavre du Téméraire est découvert, dépouillé de son armure et de ses vêtements, gisant au bord d'un petit étang à moitié gelé, identifié par un héraut d'armes de la maison du Duc de Bourgogne.
Des funérailles grandioses sont alors organisées en présence du Duc René II de Lorraine et de la haute noblesse. Le catafalque, entouré de chandeliers, est exposé à la chapelle des Cordeliers qui veillent en prières la dépouille mortelle du Grand-Duc d'Occident.
Un rêve grandiose vient de s'anéantir. Les troupes strasbourgeoises peuvent rentrer chez elles le 12 janvier «contentes et joyeuses» avec quelques blessés, ramenant comme trophées huit bannières prises à l'ennemi. Toutes les dépenses faites par la Ville pendant ces quatre années de guerre finissent par se monter à la somme de 14 000 florins. Pourtant aucun impôt supplémentaire n'est demandé à la population.

La curée

Avec la mort du Grand-Duc d'Occident, le rêve d'un empire, reliant la Méditerranée à la Mer du Nord, s'est évanoui. Encore pouvait-il vraiment être réalisé et viable comme certains le pensent et le regrettent?
Les suites de sa disparition se manifestent rapidement par des appétits politiques des vainqueurs et menacent encore la paix en Europe centrale. La gloire et la victoire sont incontestablement dues à la force de frappe des Confédérés suisses avec l'aide et le soutien de leurs alliés. Mais les fruits de ces luttes devaient essentiellement tomber entre les mains de la France et de l'Autriche.
En effet, grâce aux mésententes parmi les Cantons suisses et leurs aspirations politiques, la Franche-Comté est adroitement revendiquée et acquise par Louis XI pour revenir plus tard à l'Autriche, la ruse du «Renard» devait triompher de la vaillance du «Lion». Quant au duché de Bourgogne avec sa capitale Dijon, il revient avec les Pays-Bas à Maximilien d'Autriche, fils de l'Empereur Frédéric III, grâce à son mariage avec l'héritière, Marie de Bourgogne, fille unique de Charles le Téméraire.
Finalement la Suisse reste presque les mains vides, car Berne et ses alliés de Fribourg conservent, prises à la Savoie, les places fortes du Valais avec Grandson, Morat, Orbe et Echallans. Berne occupe Aigle. Quant aux autres cantons, ils reçoivent en fait d'indemnités leur part de butin de guerre et des indemnités en échange de la France-Comté occupée par les Souverains, la France et l'Empire.
Fortement unis par le danger et dans la lutte commune contre la Bourgogne, ils sont peu après divisés par le partage du fruit de leurs campagnes qui sème parmi eux la jalousie et la discorde. Et ce n'est qu'à la Diète de Stans de 1481 et l'intervention de l'ermite Nicolas von der Flue, qui évite une guerre civile, avec l'admission à la Confédération de Soleure et de Fribourg.
Pour Strasbourg qui vient de soutenir pendant deux ans un effort financier et militaire considérable par quatre interventions à main armée, le premier souci reste à régler les frais de ces expéditions. Les pertes en hommes et en matériel, peu considérables, sont réduites aux soins et indemnités à donner aux blessés et leur famille et à licencier les mercenaires engagés pour la durée des campagnes.
Le prestige et la considération générale, acquis à la suite de ces événements, porteront leurs fruits, grâce à un renforcement politique et diplomatique pour le Magistrat de la Ville, sa situation particulière sur le Rhin, la réorganisation de ses Corporations et la révision de sa charte constitutionnelle, le vénérable «Schwoerbrief» de 1482.
Paul Martin, Annuaire de la Société des Amis du Vieux Strasbourg, n°6 (1976)



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I.P.H.C Strasbourg 

Pierre de Hagenbach
1469-1474
La Bourgogne prend pied en Alsace

Guy Trendel

En 1469, le grand duc d'Occident, Charles le Téméraire, devenait le nouveau seigneur du landgraviat de Haute-Alsace et des villes forestières. Sans doute le duc de Bourgogne pensait-il, ce jour-là, avoir fait un nouveau pas en direction d'une couronne royale qu'il souhaitait de toutes ses forces. Serait-ce la renaissance de la Lotharingie, royaume si éphémère du IX°siècle? Pour administrer ses nouveaux territoires, le grand duc fera appel à Pierre de Hagenbach. Mais le grand rêve prendra vite fin et s'achèvera par la décapitation du bailli bourguignon à Breisach. Cette fin du serviteur fidèle ne fera que précéder de quelques années la mort du grand duc qui périra à la bataille de Nancy où son corps, nu, restera étendu plusieurs jours sur la terre gelée. De nombreux ouvrages ont été publiés sur Charles le Téméraire, les guerres bourguignonnes, Pierre de Hagenbach. Les historiens ont, avant tout, interrogés les témoins de l'époque, les chroniques. Plusieurs auteurs ont mis en évidence que ces «reporters» de leur temps ne furent pas très objectifs. La raison en est simple, ils étaient payés comme propagandistes et ne pouvaient donc se permettre de déplaire «à leurs maîtres». Et comme les «maîtres» sortaient vainqueurs du conflit il semblait bon de noircir davantage encore le perdant... Au fond, la propagande marchait déjà fort bien au Moyen Age.

Tout commence par une guerre perdue

En 1468, les troupes des Confédérés suisses mettent le siège à Waldshut, la ville forte qui verrouille les terres autrichiennes de la Forêt-Noire. Le duc Sigismond d'Autriche, de la maison des Habsbourg, est dans une situation désespérée. Si Waldshut tombe, ses territoires seront sans défense, livrés au pillage. Déjà plus de soixante villages et vingt-six châteaux sont tombés et ne sont plus que ruines fumantes, même l'abbaye de Saint-Blaise en Forêt-Noire avait été obligée de payer une forte rançon pour ne pas être incendiée. Sigismond n'avait aucun espoir de pouvoir redresser la situation. Il sollicita une trêve.
Le 27 août 1468, le duc s'engageait à verser 10 000 florins aux Confédérés au titre de dommages de guerre s'ils acceptaient de lever le siège de Waldshut. Et les Suisses souscrivirent à la proposition. Sigismond promettait de verser la somme avant le 24 juin 1469. S'il se déjugeait, Waldshut et la Forêt-Noire devaient être cédés aux Confédérés.

Manque d'argent ou calcul machiavélique?

Les chroniques assurent que le duc d'Autriche Sigismond était dans l'incapacité de réunir les 10 000 florins. Il lui fallait trouver un bailleur de fonds. Et pour qu'on lui prête cette somme, l'Autrichien offrait en gage (engagère = hypothèque) ses terres d'Alsace, du Breisgau ainsi que les quatre Waldstätten. D'autres voix1  estiment que le duc pouvait très bien trouver cet argent, mais qu'il visait autre chose en proposant d'engager ses terres. Il cherchait une puissance militaire capable de faire front aux Suisses; même mieux, d'engager la guerre avec les Confédérés et mettre fin à l'hégémonie des «vachers» qui depuis des années lui menaient la vie dure et qui, progressivement, s'étaient émancipés de toute tutelle, fut-elle autrichienne!

Le «non» du roi de France et le «oui» du Téméraire

Sigismond pensa d'abord s'adresser au roi de France Louis XI. Le duc rassembla à Thann une escorte pour se rendre dans le «Welschland». Mais avant que l'Autrichien ne se mette en route, il fut prévenu que le roi n'avait pas l'intention de rompre ses accords d'amitié avec les Suisses et qu'il était donc hors de question d'aller à l'encontre de ses intérêts.
Les conseillers autrichiens proposèrent sur ce à Sigismond de soumettre un marché au duc de Bourgogne. Pour une somme de 50 000 florins, le duc donnerait en engagère Waldshut, la Forêt-Noire, les villes de Laufenburg, Seckingen, Rheinfelden, Breisach et tous les territoires autrichiens du landgraviat de Haute-Alsace, Breisgau et Sundgau compris. Le duc Charles, qui sera surnommé bien plus tard le Téméraire, se montra intéressé.
Il fit rédiger un traité qui, dans son esprit, rendait impossible toute récupération de l'engagère par le duc Sigismond.
Dès le départ, les deux protagonistes faussaient le jeu, trichaient. Sigismond cherchait un allié pour faire la guerre aux Suisses; Charles pensait mettre la main définitivement sur des territoires qui s'emboîtaient parfaitement dans ses terres entre Bourgogne, Vosges et Lorraine. Un nouvel élément permettait d'avancer dans la création de la Lotharingie ou Grande Bourgogne.

Le traité de Saint-Omer

Le 21 mars 1469, le duc Sigismond arrivait à Arras au camp du Téméraire avec une impressionnante suite de chevaliers dont beaucoup étaient originaires du Sundgau. Si le Habsbourg était pressé de signer le traité de cession, le Bourguignon faisait traîner les choses, organisant fête sur fête. Début mai, les deux partenaires se retrouvèrent à Saint-Omer (Pas-de-Calais) où ils mirent au point le texte du traité qui donnait à la Bourgogne un accès au Rhin. Les termes du traité laissent transparaître le plan de Sigismond puisque Charles s'engageait «die Sweytzer helfen gehorsam zu machen» - aider à rendre les Suisses obéissants - Sigismond devenait, par le traité, vassal du duc de Bourgogne pour les terres données en engagère, tout comme les chevaliers sundgauviens qui entraient au service d'un nouveau maître. Tous prêtèrent le serment d'allégeance.
Charles s'engageait à verser sur le champ 10 000 florins afin que Sigismond puisse honorer sa parole donnée aux Suisses. Les 40 000 florins qui restaient seraient versés un peu plus tard, au pire fin septembre. De fait, ce n'est que le 26 décembre 1469 que les 40 000 florins seront effectivement versés. Le traité stipulait que le rachat pourrait se faire à tout moment.
Sigismond s'engageait à rembourser les 50 000 florins en un seul versement à déposer à Besançon. Il était entendu que le Habsbourg devait également rembourser toutes les sommes que le Bourguignon aurait investie pour racheter les engagères qui pesaient déjà sur la plupart des domaines autrichiens qui venaient d'être cédés.
Sigismond avait effectivement engagé presque toutes ses terres, il ne lui restait en propre qu'Ensisheim, Waldshut, Seckingen, Lauffenburg et Hauenstein. Il est difficile d'avoir un état correct des engagères, nous donnons ci-dessous ceux relevés par Gollut2.
Revenons maintenant à Charles qui s'engageait à racheter les engagères qu'une estimation chiffrait à la valeur de 300 000 florins. Le duc savait pertinemment que s'il investissait une somme aussi énorme pour le rachat des engagères, Sigismond d'Autriche serait à jamais incapable de réclamer le retour de ses terres. L'Autrichien était d'ailleurs surnommé à la poche vide. Mais Charles le Téméraire connaissait, lui aussi, quelques difficultés financières et l'opération «rachat des engagères» traîna.

La commission provisoire arrive en Alsace

Le duc de Bourgogne mit rapidement une commission provisoire en place. Elle avait pour mission de se rendre en Alsace, de recevoir les serments d'allégeance des diverses cités et seigneuries, nouveaux vassaux de la Bourgogne.
Le 24 mai 1469, Rodolphe de Hochberg était nommé président de la commission provisoire composée par ailleurs de Guillaume de la Baulme-Montrevel, chevalier de la Toison d'Or, seigneur d'Illens, Pierre de Hagenbach, sire de Belmont et de l'Isle-sur-le-Doubs, maître d'hôtel ordinaire du duc de Bourgogne; Jean Carondelet, juge de Besançon; Jean Poinsot, procureur du bailliage d'Amont.
Le 28 juin, les cinq délégués sont à Rheinfelden où aura lieu, au cimetière entourant la collégiale le serment d'allégeance de la population rassemblée là. Le duc Sigismond était présent, s'installant sur un siège sous le tilleul de justice avec, à ses côtés, Pierre de Morimont qui remettra officiellement les clefs de la cité aux Bourguignons en exhortant les sujets à reconnaître leur nouveau maître. La commission provisoire se rendit ensuite dans la maison du prévôt Hermann Truchsess qui sera confirmé dans son poste. Deux bourgeois lui seront adjoints. Enfin les armes de Bourgogne seront aposées aux portes de la cité. Rheinfelden et sa seigneurie, qui englobait onze autres villages, étaient devenus territoire bourguignon.
La commission ira ensuite de ville en ville pour recevoir le serment d'hommage. Les seigneurs, eux, seront réunis à Ensisheim où ils s'engageront également. À plusieurs d'entre eux la commission demandera de céder, à la première demande du duc, leurs engagères à fins de rachat. Nous trouvons là les noms de Lazare d'Andlau, Marc de la Pierre, Conrad de Ramstein, Christophe de Rechberg, Thuring de Hallwyl... Ce dernier rappela à l'ensemble des chevaliers, en présence du duc Sigismond, que le nouveau maître était puissant et qu'il saurait encore mieux protéger les droits de la noblesse contre ses ennemis. Etaient évidemment visés par cette déclaration, la ville de Mulhouse et ses alliés: les Confédérés.
Un nouveau bailli fut nommé pour Ensisheim: Bernard de Gilgenberg qui était précédemment bailli à Sainte-Croix.
La dernière place à prêter le serment d'allégeance fut Breisach. La cité était particulièrement chère à Sigismond qui avait tenté de l'exclure du traité de Saint-Omer. Place forte, avec un pont sur le Rhin (le seul entre Bâle et Strasbourg), Breisach était régulièrement utilisé comme base opérationnelle. Charles le Téméraire tint ferme et exigea la remise de la cité. Le 17 juillet, Rodolphe de Hochberg prenait officiellement possession de la cité au nom du duc de Bourgogne.

Mulhouse, pierre d'achoppement

Au centre des nouvelles possessions bourguignonnes apparaissait un territoire neutre: Mulhouse. La ville, par le passé, s'était montrée un adversaire redoutable des Autrichiens et de la noblesse locale. La petite cité venait tout juste de s'émanciper d'une pesante présence de la noblesse dans son gouvernement. Le prétexte en avait été, en 1444, l'invasion des Armagnacs. Le duc d'Autriche avait fait appel aux mercenaires français, les Armagnacs, pour mettre au pas les Suisses. Ce fut un cuisant échec, mais Mulhouse en profita pour exclure la noblesse de la cité. En 1465, celle-ci pensa tenir sa revanche. Elle ouvrit les hostilités qui allaient déboucher sur la guerre des «Six Deniers». Le prétexte en fut un garçon meunier du nom de Hermann Klee qui réclamait à ses maîtres, des meuniers mulhousiens, ses gages, à savoir six deniers. Une partie de la noblesse, poussée par le comte de Lupfen, fit sienne la cause de Klee et prit les armes. Les autorités autrichiennes jouèrent, pour le moins, un jeu trouble. Elles déclarèrent leur neutralité, mais soutinrent la noblesse dont la majorité possédait d'ailleurs des fiefs autrichiens. Du côté alsacien, les villes restèrent indifférentes. La décapole sera prolifique en encouragements, mais à l'exclusion des villes de Haute-Alsace, elle ne fournit aucune aide militaire. Heureusement que Mulhouse pouvait compter sur les Suisses. Depuis 1466, Berne et Soleure étaient liés par un pacte d'assistance avec Mulhouse. Les deux états suisses n'épargnèrent pas leur peine et fournirent des troupes.
La guerre des «Six Deniers» s'acheva par la prise des châteaux d'Eguisheim par les Mulhousiens qui y capturèrent Klee qui sera exécuté. Cela n'empêcha pas la noblesse d'ouvrir un nouveau front. Cette fois le landvogt autrichien Thuring de Hallwill se rangea ouvertement dans le camp de la noblesse. À nouveau, en 1468, Berne et Soleure dépêchèrent des renforts pour dégager Mulhouse assiégé. Des contingents de Zurich, Schwyz et des états de la Suisse orientale joignirent au corps expéditionnaire des Confédérés. Ce fut une armée de près de 1400 Suisses qui débloqua Mulhouse puis se répandit à travers le Sundgau pour piller la région et toucher la noblesse dans propres biens. Le bétail fut capturé, les étangs vidés de leurs poissons, les caves à vin pillées. Et les contingents suisses marchèrent même contre les territoires autrichiens, mettant le siège à Waldshut. La suite de l'histoire nous la connaissons puisqu'elle permettra au duc de Bourgogne de prendre pied en Alsace.
Dès la prise de possession des nouveaux états, le duc exprima le souhait de voir le cas Mulhouse être rapidement réglé. Pour lui, régler signifiait intégration de la ville aux domaines bourguignons. Il était difficilement concevable de voir subsister au centre des terres du duc une enclave qui lui soit hostile. Le 24 juillet 1469, les Mulhousiens attaquèrent des ouvriers, ressortissant des nouvelles terres bourguignonnes, chargés de colmater une brèche du barrage d'Ensisheim. L'affaire fut considéré comme un acte d'hostilité envers le duc et le président de la commission provisoire, Rodolphe de Hochberg, pria les diverses parties à se retrouver à Bâle pour examiner le cas. Les représentants de Mulhouse ceux de la noblesse, des villes suisses de Berne et Soleure cherchèrent à trouver un terrain d'entente. La paix fut signée entre Mulhouse, Jean de Hirtzbach et Thiébaut de Ferrette.
Mais l'essentiel du différend subsistait, à savoir le paiement des créances mulhousiennes. La ville, ruinée, avait été obligée d'emprunter d'énormes sommes d'argent. Mais l'endettement était si grand qu'elle n'arrivait même plus à rembourser les intérêts de ses dettes. Rodolphe de Hochberg rappela tout cela aux représentants mulhousiens leur promettant de réunir les créanciers afin de trouver un arrangement. Il n'en aura finalement pas le temps. Son mandat prenait fin le 20 septembre 1469. Ce jour-là, Pierre de Hagenbach était officiellement nommé comme bailli bourguignon pour les nouveaux territoires. Et Hagenbach avait le droit de porter le titre de «Landvogt», rang que Rodolphe de Hochberg n'avait jamais atteint.

Pierre de Hagenbach, un vrai bourguignon

Les nouveaux territoires bourguignons recevaient donc un nouveau maître qui portait bien un nom alsacien, mais que personne ne connaissait réellement dans le Landgraviat. Cherchons à cerner la personnalité de Hagenbach que les chroniqueurs alsaciens et suisses ont tant dénigré, le qualifiant de «traître alsacien».
L'Alsace, Pierre de Hagenbach ne devait pas en connaître grand chose. Son père, Antoine, faisait partie de ce contingent de nobles alsaciens qui, sous Catherine de Bourgogne, avait pris femme dans le duché. Il avait épousé une riche veuve, Catherine de Montjustin, dame de Belmont, qui lui apportait le splendide château de Belmont situé non loin de l'Isle-sur-le-Doubs. Ce fut une belle promotion. Les Hagenbach étaient de petite noblesse, issus du village de Hagenbach (arrondissement d'Altkirch). Là ils tenaient un «Wasserschloss» et pour protéger leur bourg ils l'avaient ceint d'un fossé et d'une haie vive. Au milieu du XIV° siècle, le château de Hagenbach est une de ces places d'où surgissaient des chevaliers pillards. La noblesse campagnarde était, à l'époque, en plein marasme économique et trouvait dans le brigandage les ressources nécessaires pour survivre. Il est vrai que le château de Hagenbach était, stratégiquement, bien placé sur la route commerciale vers la Bourgogne. Mais le brigandage se terminait en général fort mal. Aussi Antoine de Hagenbach fut heureux de trouver, grâce à la duchesse Catherine de Bourgogne, de nouveaux horizons et une nouvelle respectabilité. De l'union avec la dame de Belmont nacquirent plusieurs enfants, dont Pierre. C'est lui qui hérita de sa mère le château de Belmont et son enfance est totalement bourguignonne. Les lettres qu'il écrira sont toutes en français et son nom même sera orthographié en français: Archambault, parfois Aquenbacq. Il fera son apprentissage de chevalier et en 1443, il sera admis dans l'ordre de Saint-Georges qui rassemblait des chevaliers particulièrement adroits dans le maniement d'armes. La même année il épouse Marguerite d'Accolans, dame de Béveuges, un village lui aussi situé près de l'Ile-sur-le-Doubs.
En 1448, Pierre se fera connaître pour un acte de brigandage; il capture un riche marchand bâlois, Markard de Baldeck qui remplissait la charge de bailli de Thann. Et Pierre réclame une forte rançon. Il lui faudra déchanter, le duc de Bourgogne, sous la pression des Suisses, ordonne à son vassal de relâcher son prisonnier. Et Pierre devra optempérer. Cette histoire sera, par la suite, curieusement exploitée par les chroniqueurs qui expliquèrent l'âme noire de Hagenbach. S'il avait enlevé Markard, c'est que Pierre voulait épouser la comtesse Barbe de Tengen et que Markard s'y opposait. Incroyable histoire largement colportée plus tard. Pierre était déjà marié à l'époque et Barbe de Tengen était une petite fille que Markard ne devait même pas connaître. Mais nos chroniqueurs, les continuateurs de Koenigshoven, forgèrent ainsi l'image d'un homme que leurs maîtres avaient conduit à la mort. Le bailli autrichien, Thuring de Hallwyll, allait pousser lui aussi sa chanson et qualifier, trente années plus tard, Hagenbach de «Raüber der Ritterehre», ce qui voudrait dire le «pillard de l'honneur de la chevalerie». Curieuse intervention de Thuring qui dans les territoires qui sont soumis à sa surveillance tolère bien le brigandage de plusieurs bandes de chevaliers-brigands.

Hagenbach à la cour de Bourgogne

L'épisode de la prise d'otage sera vite oublié à la cour de Bourgogne; Pierre de Hagenbach entre en grâce et sera appelé auprès du duc. Nous allons le trouver dans la suite de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, à Lille où est donnée une grande fête au cours de laquelle doit être lancée la nouvelle croisade contre les Turcs. Et le duc se fait officiellement croisé, appelant ses preux à en faire autant. Pierre de Hagenbach sera parmi les premiers volontaires. Nous apprenons, à cette occasion, que Hagenbach est au service du duc de Clèves qui lui a confié l'éducation de ses enfants, les jeunes princes de la maison de Montbéliard-Wurtemberg. Là encore nous allons trouver chez nos chroniqueurs des informations fausses. Les voici qu'ils affirment que Hagenbach fut soupçonné d'avoir des moeurs dévoyés et qu'on lui aurait enlevé les enfants... Rien ne permet d'étayer cette rumeur. En tout cas Pierre reste attaché à la cour, ce qui n'aurait pas été le cas si un quelconque crime moral contre des enfants d'une si grande famille aurait été commis par Hagenbach.
Un fait curieux de 1462, nous apporte un éclairage étonnant sur les moeurs de la cour. Le duc Philippe, atteint par la maladie, était brusquement devenu chauve. Il ordonna donc que tous ceux qui fréquenteraient la cour se fassent raser la tête... et ce fut Pierre de Hagenbach qui se trouva chargé de surveiller les tonsures!
La cour ressemblait d'ailleurs à un nid de guêpes; les intrigues étaient quotidiennes. Louis XI y avait ses partisans, espions et ennemis. Il cherchait à se gagner les bonnes grâces du duc. Malheureusement il avait contre lui «le Charolais», titre que portait Charles, l'héritier du duché, le dauphin en quelque sorte, qui sera plus tard surnommé «le Téméraire». Le clan français à la cour de Bourgogne était dirigé par les seigneurs de Croy qui cherchèrent vite à exploiter les divergences qui opposaient le duc Philippe à son fils, le Charolais. Ce dernier avait d'ailleurs quitté la cour pour se réfugier à Gorkum, aux Pays-Bas. En représailles, Philippe lui coupa les vivres. Les de Croy pouvaient donc travailler dans l'ombre leur mission. Ils réussirent à gagner à leur cause le premier valet de Charles et échafaudèrent un plan qui devait conduire à l'assassinat du Charolais. En septembre 1464, le bâtard de Rubempré, neveu par alliance de Jean de Croy, se préparait au dernier acte. Par un étonnant concours de circonstances, Pierre de Hagenbach apprit quelques bribes de l'affaire, il prévint Charles qui sut déjouer le complot de justesse. Cette fois le duc Philippe ne pouvait laisser passer l'affaire, Coustain, le valet vendu aux Croy, sera exécuté.
Si Hagenbach s'attire les bonnes grâces du Charolais, il devient suspect aux yeux du duc et doit quitter la cour. À peine Hagenbach a-t-il les talons tournés, qu'un second complot est éventé, là encore la machination échoue lamentablement. Il faudra pourtant toute la patience et la diplomatie des états bourguignons des Pays-Bas pour que Philippe le Bon accepte de se réconcilier avec son fils. Peu après ces retrouvailles familiales va s'ouvrir la longue guerre contre le royaume de France, d'abord au sein de la «Ligue du Bien Public».

Hagenbach, homme de guerre

Ce conflit va permettre à Pierre de Hagenbach de faire étalage de ses talents d'homme de guerre. L'armée bourguignonne marche sur la Somme avec pour objectif la prise de Péronne, cité forte et clé des territoires revendiqués par la Bourgogne. Hagenbach, accompagné d'une douzaine d'hommes, s'approche dans la nuit du 3 octobre 1465 des murs de la cité, escalade les défenses, pénètre dans la chambre du comte de Nevers qui commande la place et le capture! Péronne ouvre ses portes et l'armée du Charolais marchera sur Paris. Charles saura montrer sa reconnaissance à Pierre qu'il qualifie «de son amy», en lui allouant une rente annuelle de 200 livres tournois.
La guerre se termine par la victoire des Bourguignons, Louis XI doit rendre les villes sur la Somme. Mais un nouveau conflit éclate, celui contre la ville de Dinant en Belgique qui a offensé la Bourgogne, se rendant coupable d'exactions que nous qualifierions aujourd'hui d'horribles, mais qui, malheureusement, étaient monnaie courante au XV° siècle. Pierre de Hagenbach était devenu un personnage important dans l'armée bourguignonne; il commandait la célèbre artillerie du duc. Il va mettre au point une nouvelle tactique qui entrera dans les manuels des écoles d'artillerie. Au lieu de disperser ses pièces, il rassemble ses canons légers sur une élevation de terrain et concentre son tir sur une courte section des remparts. Un véritable déluge de boulets, tiré par plus de cent canons, balaie les murs et interdit aux défenseurs toute observation. Sous la protection de ce feu roulant, Hagenbach fait avancer les grosses bombardes pour les placer devant une porte. Manoeuvre dangereuse que Hagenbach mène en personne en prenant les rênes du premier cheval d'équipage tirant une grosse pièce. La porte finira par céder sous les tirs et les Bourguignons se préparent à l'assaut. Il n'y a plus d'espoir pour les défenseurs qui se rendent. Le sort de la ville sera effrayant. La soldatesque pille, viole malgré l'interdiction du Charolais, puis un incendie éclate et ravage la cité. Et pour la réduire en cendres, la populace de la région est mobilisée pour tout détruire. Il ne restera rien de la ville de Dinant!
Hagenbach cumule désormais les honneurs. Il commande d'abord la plus formidable des artilleries de l'époque puisqu'elle compte plus de 300 pièces. Rien que les approvisionnements mobilisent 2 000 équipages. Puis il vient d'être fait «Maître des chasses» et «Maître d'hôtel extraordinaire», ce qui fait de lui le porteur des clefs du grand secrétaire du duc avec accès au grand sceau secret. Il sera enfin nommé prévôt et capitaine de la seigneurie de Bouillon avec son formidable château d'où était parti quelques siècles plus tôt Godefroy de Bouillon, le conquérant de la Terre Sainte.
Le 15 juin 1467, le duc Philippe le Bon meurt et Charles devient le nouveau maître de la Bourgogne. Hagenbach, l'un de ses protégés, sera chargé en 1468 de négocier la reddition de Liège. Hagenbach poussa-til véritablement la ville à la résistance à outrance? Plus tard, les chroniqueurs alsaciens le prétendront en assurant qu'il avait menacé d'un massacre général la cité, même en cas de reddition! Mais quel crédit accorder à ces chroniques? On ne saura sans doute jamais le véritable rôle de Hagenbach. Sa mission, en tout cas, fut un échec. Liège résista de toutes ses forces et sera finalement rayée de la carte...
L'année suivante, le duc Charles fera donc appel à Hagenbach pour lui assurer définitivement ses nouveaux états d'Alsace et du Breisgau. Il le nommera landvogt, grand bailli. Le 27 septembre 1469, Hagenbach prête serment à son maître, quitte ses fonctions à Bouillon et le 7 novembre est à son nouveau poste à Ensisheim.

Hagenbach et Mulhouse

À peine installé, Hagenbach s'adresse à Mulhouse en demandant à la ville de lui envoyer deux délégués3. Il ne fait là que suivre les directives données par Charles le Téméraire4  de faire passer Mulhouse sous la coupe bourguignonne. Et Mulhouse ne facilitera pas la tâche de Hagenbach car la guerre entre la cité et la noblesse se poursuivait. Le 27 juillet précédent, une troupe commandée par Jean de Hohenfirst, avait tenté de s'emparer d'un troupeau appartenant aux Mulhousiens. Son coup échoua et un valet, parmi les attaquants, nomme Specklin, fut capturé par les bourgeois. Comme Specklin était un homme du sire de Ribeaupierre (mais prêté à Jean de Hohenfirst), celui-ci exigea que son sujet soit relâché. La ville refusa, exigeant une rançon de 200 florins. Une incroyable correspondance fut échangée au sujet de cette affaire qui traduit bien l'impasse dans laquelle se trouvait Mulhouse, incapable de rembourser ses créanciers qui eux étaient prêts à toutes les audaces pour récupérer leur argent. Le grand bailli impérial, Frédéric le Victorieux, tenta de sortir de l'impasse en organisant une réunion à Colmar afin d'éviter le pire, en l'occurence la guerre.

Le rachat des engagères: opération difficile

Hagenbach avait comme autre priorité le rachat des engagères. Celle de la ville de Rheinfelden paraissait la plus urgente. Sigismond avait engagé la cité à Bâle pour la somme de 21 100 florins; il avait remboursé 3 000 florins et devait donc la coquette somme de 18 100 florins à Bâle qui, en cas de non remboursement de l'engagère, s'apprêtait à prendre possession de la ville. Et ceci était contraire au souhait du duc de Bourgogne. En son nom, le margrave de Hochberg sollicita de Bâle, le 27 novembre, un délai de grâce. Le 20 décembre, Hagenbach revint à la charge pour demander la prorogation du délai en proposant le 2 février comme date ultime de remboursement. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le landvogt s'y prit mal. Comme le conseil de Bâle se montrait hésitant à accorder ce nouveau délai de paiement, Hagenbach tempêta, menaça de toutes les foudres bourguignonnes la ville car, ô désespoir, c'est devant la porte de la salle de délibération qu'il dut attendre le bon vouloir des conseillers. Le grand bailli n'avait sans doute jamais connu pareil affront. Il menaça de pendre tous les ressortissants de Bâle qui passeraient sur les terres bourguignonnes5. Il obtint finalement gain de cause. Bâle acceptait d'attendre jusqu'au 23 avril. Ce ne fut toutefois que le 30 avril qu'un premier tiers, d'un montant de 6 000 florins, fut versé à Bâle. Le dernier tiers de 6 100 florins ne sera payé que le 7 janvier 1472. Le cas illustre la situation financière assez désastreuse dans laquelle se trouvait le grand bailli. Le duc lui demandait de racheter les engagères alors que le trésor bourguignon lui mesurait chichement son aide financière, ayant bien du mal par ailleurs de satisfaire à toutes les demandes de Charles.
Puis Hagenbach s'attaqua au rachat de l'engagère de Thann. La seigneurie de Thann comptait en 1470 les villages de Vieux-Thann, Hohenrodern et Leimbach, Rammersmatt, Otzenwiller, Erbenheim (ces deux derniers villages n'existant plus), les deux Aspach, les deux Burnhaupt, Reiningue, Traubach, Soultzbach et Balschwiller6. Charles le Téméraire expliquait à son grand bailli qu'il ne souhaitait pas payer à Henri Reich de Reichenstein, de ses propres deniers, les 12 000 florins de l'engagère. Il recommandait à Hagenbach d'inviter la ville de Thann à racheter elle-même l'engagère7. La Bourgogne s'engageait toutefois à rembourser à Thann «cette avance de fonds». En attendant le remboursement la ville jouirait des droits que possédait la Bourgogne. La ville fit preuve de bonne volonté, elle remboursa 6 000 florins au seigneur engagiste et fit don de la quittance au duc de Bourgogne. Hagenbach estima l'effort insuffisant il expliqua que son maître avait exprimé le souhait que la ville rachète la totalité de l'engagère: 12 000 florins. Thann refusa d'aller plus loin, elle avait fait preuve de son attachement, à la Bourgogne en faisant face à ses obligations. C'est finalement le trésor bourguignon qui versa les 6 000 florins manquants à Henri Reich.
Ces deux épisodes montrent que la tâche de Hagenbach était particulièrement difficile: l'argent manquait!

La chasse aux chevaliers pillards: la prise du château d'Ortenberg

Le plus puissant château fort implanté dans les terres autrichiennes cédées au duc de Bourgogne était incontestablement la forteresse de l'Ortenberg implantée à l'entrée du Val de Villé. Le traité de Saint-Omer stipulait clairement «castrum et oppiduni Ortemberg, oppidum Berkheim cim villagiis et porinentiis una cum superioribus officis»8. Mais là encore la situation était complexe. Pour entrer en possession du château, il fallait d'abord racheter l'engagère et celle-ci était tenue par les Mullenheim, une famille patricienne de Strasbourg.
Les Mullenheim, pour rentabiliser leur engagère, avaient formé un «ganerbinat» (association de colocataires qui pouvaient utiliser le château). Et parmi les membres de ce «groupement d'intérêt» plusieurs chevaliers-brigands n'avaient pas hésité à capturer des voyageurs, pèlerins ou marchands qu'on enfermait au château tant qu'ils n'avaient pas payé la rançon fixée. Et Hagenbach s'était donné pour mission de pacifier la région et de lui rendre la sécurité des routes. Il invita donc les membres du «ganerbinat» à venir à Ensisheim pour y prêter le serment d'allégeance au duc de Bourgogne. Les chevaliers «oublièrent» de se rendre à l'invitation, sachant par avance que leur venue risquait de mal tourner pour eux. Hagenbach en fut évidemment courroucé, mais dès ce moment il prépara la perte des brigands. lls commirent d'ailleurs une grossière faute en s'attaquant à trois marchands bourguignons qu'ils enfermèrent au château d'Ortenberg. Le grand bailli exigea sur l'heure leur élargissement, réclamant pour les sujets de son maître de fortes indemnités «kerung und wandel». Les marchands furent rapidement relâchés, mais les «Ganerben», représentés dans la tractation par Heinz de Mullenheim, bourgeois de Strasbourg, refusèrent de leur verser des dommages et intérêts. Hagenbach somma une seconde fois les brigands à s'exécuter, leur rappelant que l'empereur Frédéric III avait précédemment condamné leurs agissements et demandé à ses sujets de mettre fin au repaire de brigands. Malheureusement aucune autorité n'avait bougé.
On est d'autant plus surpris par cette passivité que la ville de Strasbourg avait, apparemment, tout à gagner à la sécurité des routes. Une grande partie de son économie était basée sur le transport et l'insécurité des communications avait entraîné une chute notable du trafic. Entre 1420 et 1469, on estime que le volume des marchandises transportées, tant par route que par voie d'eau, avait chuté de 50%. Cette même année, les princes électeurs du Rhin prenaient sous leur protection les marchands de Genève, Milan et Venise et les invitaient à reprendre leurs expéditions vers la vallée du Rhin. La situation devenait d'ailleurs critique puisque, progressivement, les marchands ouvraient de nouvelles routes afin d'éviter les zones dangereuses, dont la haute vallée du Rhin9.
Malgré cette situation, l'évêque de Strasbourg intervint auprès des seigneurs capables d'une réaction afin que rien ne soit entrepris contre le château. Pour lui, un rassemblement de troupes autour de l'Ortenberg aurait de fâcheuses répercussions sur les territoires voisins et entraînerait d'inévitables pillages dans les domaines épiscopaux du Val de Villé
Mais pour le grand bailli, il n'était plus question de tergiverser. Il soumit son plan d'action au duc, lui expliquant que la prise de l'Ortenberg lui assurerait le contrôle d'une bonne forteresse et ramènerait à la raison tous ceux qui oseraient le défier. Et le duc Charles lui adressa deux cents lances rassemblées par Jean de Neufchâtel. Il recommanda à Hagenbach de se munir d'artillerie et d'hommes en nombre suffisant, le tout serait soldé par la Bourgogne10.
Hagenbach fit bien les choses. Il rassembla 4 680 hommes. Les canons qui furent engagés étaient des veuglaines de quatre pieds de long portant pierres de trois pouces, garnies de chambres tenant une livre de poudre et pesant entre 204 et 280 livres! Charles Nerlinger11 nous donne le détail des troupes: 446 soldats fournis par la noblesse alsacienne; 2 364 par les villes, le landgraviat, l'abbaye de Murbach et le mundat de Rouffach; 610 par les quatre villes forestières, 1 200 venus de Bourgogne vêtus «de paletoz de drap pers et rouge à sept gros l'aune, des crois de Saint-André ont esté faites sur lesdits paletoz». De plus il y avait 60 artisans qui vont de l'artilleur au charpentier en passant par le maçon.
Cette armée peut paraître disproportionnée en regard de l'objectif à atteindre. S'emparer d'un château, même de la taille d'un Ortenberg, ne nécessitait pas un tel déploiement de forces. Mais en vérité, Hagenbach craignait une intervention de Strasbourg en faveur de ses ressortissants, les Mullenheim. La ville avait d'ailleurs livré armes et équipements à la garnison de l'Ortenberg, acte évident d'hostilité. Et Hagenbach ne manqua pas de se plaindre auprès de la ville de tels agissements. Pour se sortir du guêpier, Strasbourg dépêcha à Hagenbach Pierre Schott, l'un des plus éminents membres de son gouvernement. Le grand bailli fit longtemps patienter cet envoyé spécial et le traita, apparemment, de façon fort déplaisante si nous en croyons les chroniqueurs (qui n'étaient d'ailleurs pas présents): «Ich weis nit wer du bist, bist du ein brotbecker oder ein metziger», lui aurait-il demandé! Pierre Schott, blessé dans son orgueil, deviendra l'un des ennemis les plus acharnés de Hagenbach et sera le juge le plus impitoyable du grand bailli lors de sa chute en 1474.
Le 12 novembre 1470, l'armée de Hagenbach est au complet. Elle campe sous les murs d'Ensisheim. Guillaume de Ribeaupierre a pris le commandement de l'artillerie à laquelle il a intégré ses propres pièces et livré 47 boulets de pierre.
Le rassemblement de cette impressionnante armée suscita bien des inquiétudes en Alsace. De multiples courriers entre villes et seigneurs furent échangés, chacun craignant pour sa sécurité car Hagenbach n'avait pas divulgué l'objectif de son opération. La ville de Sélestat fut particulièrement inquiète, le conseil se doutait bien que l'Ortenberg était visé, mais si au passage il prenait envie au grand bailli de s'attaquer à elle? Et quoi de plus facile que de s'emparer de Châtenois, une petite ville dont Sélestat était copropriétaire. La ville sollicita des secours auprès des cités constituant la Décapole, de Strasbourg, de Bâle... En attendant, elle renforça la garnison de Châtenois avec 20 hommes supplémentaires et deux maîtres artilleurs. Elle mit en état d'alerte son Burgvogt au château de Frankenburg, lui enjoignant de ne pas quitter son poste12.
L'armée de Hagenbach fut divisée en deux corps de bataille, chacun ayant sa bannière; l'une arborait les couleurs du landgraviat, l'autre celles de Hagenbach. Le samedi 17 novembre, les forces bourguignonnes franchissaient le Landgraben et installaient leur camp entre Châtenois et Sélestat. Le lendemain le grand bailli effectuait une reconnaissance et montait au château du Ramstein qui contrôlait l'accès à l'Ortenberg. La pluie s'était mise à tomber, le temps était froid. Le grand bailli convoqua alors le prévôt de Sélestat et demanda à ce qu'on lui ouvre les portes de Châtenois afin que ses troupes puissent se mettre à l'abri. Le prévôt tenta de biaiser en expliquant que la ville de Sélestat ne possédait que la moitié de Châtenois, l'autre étant à l'évêque de Strasbourg. Hagenbach n'en eut cure et fit entrer ses troupes. Le mardi, un détachement bourguignon poussait jusqu'à Villé où la population fut rassemblée afin de prêter hommage à la Bourgogne! Quant au château, il se trouvait bloqué, tous les accès étaient sous contrôle. Le mercredi soir, voyant que toute résistance serait vaine et n'aurait d'autre effet que de rendre les conditions de réddition plus draconiennes, la garnison du château se rendit. Il y avait 22 hommes dans la place.
Le grand bailli nomma un Burgvogt pour l'Ortenberg; ce sera Louis Zorn. Celui-ci ne restera que peu de temps à ce poste. Il sera remplacé par Jean Meyer de Huningue qui signera le 17 juin 1471 une paix castrale avec les Kageneck et Uttenheim zum Ramstein afin de ramener la paix dans un territoire allant du château du Bernstein au Giessen.

Hagenbach est fait prisonnier

L'opération Ortenberg impressionna fortement les Etats alsaciens. Le déploiement de force avait montré les moyens que le duc pouvait mobiliser. Mais elle suscita colère et rancune parmi les membres du ganerbinat qui voyaient leur «placement» réduit à néant. Et Reinhard de Schauenburg fut l'un des plus remuants anciens copropriétaires. Il exigea des indemnités pour pertes subies.
Reinhard était installé dans son château qui dominait la ville d'Oberkirch; il avait la réputation d'être un homme coléreux. Hagenbach l'assura qu'il serait indemnisé, mais qu'il devait pour cela en référer au duc de Bourgogne qui était fort occupé dans les Flandres. Et le grand bailli se mit en route pour rejoindre son maître, marchant sur la rive droite du Rhin. Arrivé à hauteur d'Offenburg, il fut rejoint par Reinhard qui lui fit escorte, lui recommandant de bien négocier ses intérêts auprès du duc. On se quitta de façon fort aimable.
Hagenbach rencontra effectivement le duc, régla ses affaires et reprit le chemin du retour. À hauteur de Karlsruhe, après Mühlberg, il retrouva Reinhard en travers de son chemin. Le grand bailli annonça la bonne nouvelle, le duc de Bourgogne était d'accord pour lui verser une indemnité de 204 florins. La somme fut-elle jugée trop faible ou existait-il un autre litige entre Hagenbach et le seigneur de Schauenburg au sujet du château et de la ville de Jungholtz? On ne sait. En tout cas, Reinhard tira l'épée, ses hommes se rendirent maîtres de Hagenbach et de sa petite escorte. Tout ce monde fut enfermé au château de Schauenburg. Le grand bailli se trouva chargé de chaînes avec un marché sur les bras: payer 1 800 florins pour retrouver la liberté, le versement de la somme devant s'effectuer avant Noël 1471!
Hagenbach n'eut pas le choix. Il signa un accord, dut promettre de ne pas tirer vengeance de Reinhard et d'obtenir l'impunité pour son geôlier auprès du duc de Bourgogne, du margrave de Bade et de l'électeur palatin. L'accord stipulait par ailleurs que si le grand bailli ne pouvait payer la rançon, il se reconstituerait prisonnier. Toute violation de l'accord obligerait Hagenbach à fournir comme otages sept chevaliers et valets. Hagenbach retrouva la liberté; il alla de suite se plaindre auprès de son maître et exigea du margrave de Bade que lui soit restituée la lettre par laquelle il s'était engagé à verser la rançon. Dans un premier temps le margrave expliqua que Reinhard n'était pas un de ses vassaux, mais Hagenbach menaça de mettre le Pays de Bade à feu et à sang s'il n'obtenait pas raison. Finalement Georges et Bernard de Bach, ambassadeurs du margrave, apportèrent le document à Hagenbach qui leur fit la morale. C'est là qu'il aurait dit que s'il arrivait qu'une oie, appartenant au duc de Bourgogne, perdit une plume en survolant le Pays de Bade, il faudrait venir lui rendre cette plume!
On voit ainsi que Hagenbach avait ramené à la fin de l'année 1470 la sécurité sur les routes d'Alsace et du Breisgau. L'année 1471 serait occupée à conforter cette oeuvre de pacification et au début de 1472, tout semblait s'annoncer sous les meilleurs auspices.

Hagenbach l'amoureux

Pendant cette période qui constitue sans doute l'apogée de l'administration de Hagenbach, le grand bailli tomba amoureux d'une dame que d'aucuns supposent être originaire des Flandres: Madame de Masonval. D'autres sources avancent l'hypothèse que ce nom, volontairement déformé, serait plutôt celui d'une dame de Masevaux13. Les lettres que ces deux êtres échangent sont pleines de poésie. Hagenbach finira par demander à la dame de fuir le château paternel et de venir le rejoindre à Remiremont. Dans cette ville existait alors un chapitre de dames nobles de très haut rang où il était possible, pour une dame de haute condition, de recevoir accueil. Et la belle faussa compagnie à sa famille pour arriver dans les Vosges et s'installer à Remiremont un peu avant la Noël 1470. Malheureusement le grand bailli avait été appelé pour faire campagne, ce qui empêcha les amoureux de se retrouver. L'affaire ne fit d'ailleurs pas plaisir au duc de Bourgogne qui avait horreur de ces libertinages. Sans doute la famille de la dame mit-elle tout en oeuvre pour récupérer sa fille. Charles de Bourgogne adressa un ordre sévère au bailli d'Amont (dont relevait Remiremont): arrêter Hagenbach s'il venait dans les parrages. Il ne semble pas que l'ordre fut suivi d'effet; les amoureux continuèrent d'échanger de tendres propos jusqu'en 1472. Malheureusement nous ne connaissons pas la fin de cette histoire d'amour.

Où l'on reparle de Mulhouse

Si Hagenbach semble heureux en amour, le sort des armes ne lui fut guère favorable en 1471. En avril de cette année-là, il rassembla une petite armée dont le gros des forces était représenté par la chevalerie alsacienne qui espérait bien se remplir l'escarcelle par une campagne facile. Avec 1 100 hommes, le grand bailli était décidé à venir au secours de Thiébault de Neufchâtel retranché dans Châtel-sur-Moselle. Fils du maréchal de Bourgogne, Thiébault avait hérité de vastes domaines en Lorraine où ses intérêts empiétaient sur ceux du duc de Lorraine. Les secours de Hagenbach arrivèrent trop tard Châtel était déjà tombé et l'armée de secours fut défaite devant Remiremont.
Au retour de cette triste expédition, Hagenbach s'occupa à nouveau de Mulhouse. Rien n'avait évolué depuis les premières démarches du grand bailli. Les vignes et les vergers de la ville avaient été coupés, les champs dévastés, les troupeaux volés. Mulhouse n'avait toujours pas honoré ses créances et adressait de véritables appels au secours à ses alliés suisses afin d'obtenir des subsides financières. Mais les Suisses étaient plus prodigues en encouragements qu'en dons d'argent et la situation de Mulhouse devenait intenable.
Hagenbach proposa un arrangement. Il prendrait à sa charge les créances de la ville, installerait la justice et la résidence de grand bailli à Mulhouse, y attirerait des commerces... Bref, il assurait la cité du renouveau économique. En échange, Mulhouse prêterait hommage au duc de Bourgogne qui prendrait la cité sous sa protection. En cas de refus, Hagenbach exigeait le paiement des créances!
Il faut admettre que le grand bailli faisait preuve de patience alors que par ailleurs le duc Sigismond d'Autriche multipliait ses appels à la guerre contre les Suisses comme il en avait été convenu lors de la signature du traité de Saint-Omer. De son côté, l'électeur palatin Frédéric le Victorieux, en tant que grand bailli impérial de Haguenau, mettait tout en oeuvre pour que Mulhouse puisse garder sa liberté. Il fit savoir que l'arrangement proposé par Hagenbach déplaisait fort à l'empereur. Mulhouse joua adroitement en disant qu'elle ne pouvait accepter ce marché puisqu'il n'avait pas l'aval impérial14.

La naissance de la Basse-Union

Hagenbach accepta sur ce de repousser l'échéance des créances jusqu'au 11 novembre 147015. Mulhouse se savait dans l'impasse, la ville multipliait les dettes. Les créanciers réclamant un «audit» (état des dettes), il s'avéra que la ville était en état de banqueroute. Et pourtant, Hagenbach continuait à retarder l'échéance fatale. En janvier 1473, on en était toujours au même point, quoique les menaces de représailles soient devenues plus précises16 . Il rappella le terrible sort de Liège et souligna que si la guerre éclatait, il ne pourrait assurer la sauvegarde des habitants. Mulhouse continua son jeu des réunions. Le 19 mars 1473, les villes d'Alsace (Strasbourg, Sélestat, Colmar et Bâle), les évêques de Bâle et de Strasbourg, signaient un traité et fondaient la «Basse Union». Ce traité était une véritable déclaration de guerre au grand bailli.
L'historien alors s'interroge. Pourquoi Hagenbach n'a-t-il pas engagé l'épreuve de force? Tout indique que les moyens financiers manquaient cruellement au grand bailli. Lever une armée était une opération coûteuse puisqu'il fallait solder les mercenaires. En juillet 1472, Hagenbach s'était rendu à Bregenz où il rencontra le duc Sigismond qui s'impatientait terriblement. Accompagné de Gilgenberg et Lienard de Potes, le grand bailli devait mettre au point le plan de guerre contre les Confédérés. L'apport des forces bourguignonnes devait comporter 4 000 cavaliers et 2 000 hommes à pied. Si bien préparée sur le papier, l'expédition n'aura jamais lieue. Le duc de Bourgogne avait besoin de ses hommes sur d'autres fronts et ne souhaitait pas engager un nouveau conflit avec les Suisses. Il chercha à créer une brèche dans l'alliance des cantons dont les intérêts étaient souvent divergents. Ainsi des tracatations secrètes furent ouvertes avec Berne... qui s'empressa de faire parvenir la nouvelle au duc Sigismond qui accusa le coup comme une véritable trahison de son allié. Ce fut une lourde faute du duc de Bourgogne. Elle allait avoir des conséquences dramatiques et anéantir le grand projet de recréer la Lotharingie, Les émissaires du roi de France firent comprendre à Sigismond qu'il avait été trompé, que le Bourguignon ne ferait jamais la guerre contre les Suisses et que lui, Sigismond, ne recouvrirait plus jamais ses terres engagées.
Le Habsbourg sera littéralement poussé dans les bras de ses pires ennemis: les Suisses. Hagenbach avait pressenti le revirement, mais il ne disposait d'aucun moyen pour le prévenir. Il subissait.
Dès l'été 1473, Sigismond sollicita du roi de France un prêt de 50 000 florins afin qu'il puisse rembourser l'engagère pesant sur le landgraviat. Habilement Louis XI évita le piège. Il fit savoir au duc d'Autriche qu'il fallait d'abord signer la paix avec les Suisses: «die Ewige Richtung», ensuite on pourrait parler de rachat. Sigismond dépêcha également des émissaires à la diète de Trèves afin que soit évoquée la possibilité de rachat du landgraviat. Le danger était donc connu, Charles le Téméraire aurait dû y prêter attention. Son allié avait changé de camp! Mais le Bourguignon était en plein rêve, il préparait le mariage du siècle et acceptait enfin de donner sa fille unique, Marie, au fils de l'empereur, à Maximilien de Habsbourg.

Hagenbach, au caractère brutal

Sans doute désemparé devant cette situation qui lui échappait, Hagenbach commit plusieurs erreurs. Quand, au mois de septembre 1473, l'empereur Frédéric III passa à Bâle, il reçut avec égard les envoyés de Berne, ne pouvant ignorer que cette ville était l'allié des Français. Hagenbach s'en montra courroucé et il aurait traité les envoyés de Berne de «garnements». De leur côté les délégués de Bâle, venus réclamer des arriérés (200 florins provenant de l'engagère de Rheinfelden), furent vertement rabroués et le prévôt de Lucerne, Henri Hassfurter, qui était boiteux, s'attira nombre de mauvaises plaisanteries. Il faut évidemment prendre ces informations avec prudence, elles proviennent des chroniques «fabriquées» par la suite pour noircir le grand bailli, mais il y a là trop de faits pour que tous soient inventés. Hagenbach s'attira en tout cas beaucoup d'inimitiés et quand il décréta brutalement le blocus de Bâle, afin de tirer vengeance de l'aide que cette ville accordait à Mulhouse, il s'attira de nouvelles haines17.

Hagenbach, le gendarme des routes

Après sa campagne victorieuse contre l'Ortenberg, Hagenbach continua d'oeuvrer pour le rétablissement de la sécurité des voies de communication. Le duc de Bourgogne adressa d'ailleurs une demande en ce sens à Strasbourg, réclamant un sérieux engagement de la ville dans le domaine de la sécurité. Une grande partie des richesses de Bâle et de Strasbourg provenaient du transport, soit par route, mais surtout par le fleuve. L'action de Hagenbach leur était ainsi directement profitable. Les échanges commerciaux avaient repris, les voyageurs repartaient sur les routes, de nombreux chantiers de restauration furent lancés et le grand bailli donna l'exemple en restaurant les châteaux d'Ensisheim et de Thann. Celui d'Ensisheim avait été brûlé par le dauphin de France lors de l'invasion des Armagnacs. Les travaux de restauration sous Hagenbach coutèrent 4 000 florins. Quant à l'état du château de Thann, il suffit de s'inspirer du rapport de maître Contault18. L'état lamentable du château est la conséquence directe des agissements des Autrichiens qui avant de quitter la place l'ont proprement pillée, arrachant portes et fenêtres, gonds et serrures. Les soldats cherchèrent à vendre ce matériel pour se faire de l'argent...
Hagenbach résidait souvent à Thann où il possédait une belle demeure environnée d'un jardin «einen schönen lustigen Gaerten», qui devait se trouver au pied de l'Engelsburg.
Hagenbach avait également un «service militaire» pour la noblesse locale. Le 10 septembre 1472, il passa ses troupes en revue à Dannemarie. Voici ce que donne le rapport: «monstres faites à Dannemarie-les-Tanne de 51 demies-lances à cheval; 48 cranequiniers à cheval; 324 longues lances à pied, 116 couleuvriniers, 160 cranequiniers à pied, 68 hallebardiers». Tous ces gens étaient bien évidemment soldés (recevaient une solde). La noblesse locale se retrouvait surtout chez les demi-lances. Après cette revue, la petite armée se rendit à Ravières où elle fit l'exercice devant Antoine de Luxembourg qui était chargé de la défense de la Bourgogne pendant que le Téméraire lançait son armée contre le royaume de France. Le duc de Bourgogne fut tenu en échec devant Beauvais, mais la troupe alsacienne avec Hagenbach s'empara de Montieramey où l'abbaye paya une forte rançon afin de ne pas être brûlée. En novembre fut signée une trêve et Hagenbach s'en revint en Alsace.
C'est également à Dannemarie que Hagenbach tenta d'organiser le marché du sel. Il fit aménager un grenier à sel qui devait lui permettre d'importer le sel bourguignon de Salins. Catherine de Bourgogne avait précédemment tenté d'introduire le sel bourguignon pour concurrencer le sel lorrain. La tentative fut un échec, les coûts de transport étant trop élévés. Les greniers à sel du landgraviat se situaient à Ensisheim, Thann, Masevaux, Altkirch, Ferrette et Landser.

La triste affaire du mauvais denier

Le manque constant de moyens financiers poussa Hagenbach à de nouvelles erreurs. Il décida d'introduire dans les territoires qui lui étaient soumis le «böse Pfennig», le mauvais denier, qui était un impôt sur le vin d'un usage courant dans d'autres territoires. Le nom même de cet impôt existait déjà au XIV° siècle et fut introduit par les Habsbourg sur leurs territoires. Ce n'est que la totale faillite de l'administration autrichienne qui avait fait «oublier» cet impôt qui consistait à taxer chaque mesure de vin par un denier. La décision de remettre en vigueur cet impôt semble être venu directement du duc de Bourgogne qui cherchait les moyens financiers pour dédommager le seigneur de Baldeck.
Ce n'est donc pas le rétablissement de cet impôt qui était condamnable, c'est bien plus la rupture de la parole donnée. À Saint-Omer le Bourguignon s'était engagé à respecter les libertés et franchises des villes et seigneuries. La réintroduction du mauvais denier était une atteinte directe à ces libertés puisque l'impôt n'avait plus été encaissé depuis des décennies.
La ville de Thann se joignit au front du refus avec Ensisheim et Breisach. Hagenbach, dès qu'il fut au courant de cette fronde, alerta le duc et l'empereur. Sollicita-t-il leur autorisation pour réprimer le mouvement, comme il le déclarera plus tard? Les documents ne permettent pas de trancher la question, en tout cas le grand bailli décida d'intervenir énergiquement pour briser la révolte.
Le 3 juillet 1473, il arrivait à Thann et trouvait les portes closes. Il ordonna à ses canons, placés au château de l'Engelsburg, d'ouvrir le feu sur la cité. Il y avait au burg deux grosses serpentines et une vingtaine de couleuvrines. En quelques heures ce fut le désarroi total dans la petite cité qui comptait - si nous prenons en compte le rapport de maître Contault - 500 feux, soit environ 2 000 habitants. Hagenbach réussit finalement à franchir les murailles à la tombée de la nuit. Thann était en son pouvoir.
Le lendemain le grand bailli tint justice. Une trentaine de notables furent enchaînés et conduits en place publique où ils devaient être décapités. Tous les autres bourgeois durent livrer leurs armes en s'engageant à rester en ville. Oswald de Thierstein et Jean-Erhard de Reinach supplièrent le grand bailli de revenir sur sa décision et de suspendre les exécutions. Hagenbach accepta de réduire le nombre des suppliciés, mais fit exécuter quatre des meneurs dont les corps furent exposés durant plusieurs jours. Puis la ville fut imposée d'une lourde amende et plusieurs notables furent bannis de la cité.
De Thann, le grand bailli marcha sur Ensisheim où il fit exécuter un meneur. Le calme revint. Puis Hagenbach passa à Breisach où il tança vertement le conseil. Celui-ci lui rappela toutefois les clauses du traité de Saint-Omer et resta ferme sur sa position: refus du nouvel impôt. Hagenbach expliqua qu'il ne pouvait revenir sur cette décision puisqu'il s'agissait d'un ordre du duc. Seul Charles pouvait prononcer l'exemption. Il s'engageait à demander cela au duc. Il semble bien que Hagenbach estimait ne pas disposer de suffisamment de forces pour engager la lutte avec Breisach. Il lui fallait gagner du temps. Sous le prétexte d'organiser une grande partie de chasse avec ses amis, il regroupa 300 hommes. Mais Breisach ne fut pas dupe et refusa d'ouvrir ses portes devant un tel déploiement de «chasseurs». Elle dépêcha deux émissaires au duc, qui accepta de suspendre la perception de l'impôt. L'affaire serait revue à l'occasion d'une visite que le Bourguignon se proposait d'effectuer en Alsace,

Une couronne pour le duc!

Ce voyage en Alsace était attendu depuis longtemps, mais tant d'affaires retenaient le duc ailleurs. En octobre et novembre 1473, ce fut l'étonnante péripétie du couronnement de Charles! Depuis des années, le duc souhaitait être couronné roi des Romains. Ce n'était pas un rêve fou puisque l'empereur Frédéric III avait déjà proposé la couronne du «royaume de Frise» en 1447 à Philippe le Bon. Ce royaume avait quelque chose de mythique au Moyen Age. La Frise était considérée comme le berceau des Francs Saliens qui avaient fondé le grand empire germanique et romain. Mais d'autres priorités firent passer ce couronnement au second plan. Ce fut finalement Charles le Téméraire qui revint à la charge en proposant à l'empereur de donner sa fille Marie de Bourgogne en mariage à Maximilien, l'héritier de la couronne. Si, après ce mariage, Frédéric venait à mourir, Charles pourrait coiffer la couronne et Maximilien prendrait sa succession. Certes, pour que l'affaire puisse se réaliser il fallait obtenir l'assentiment des sept princes-électeurs qui avaient le privilège d'élire l'empereur. Charles était persuadé que l'argent pourrait décider tous ces grands. Déjà le roi de Bohême, Georges Poedirad, avait proposé sa voix moyennant une indemnité de 400 000 florins, somme avec laquelle il s'engageait à gagner trois autres électeurs à la cause bourguignonne qui pourrait ainsi compter sur une voix de majorité.
Avant de convoiter la couronne impériale, Charles pourrait se faire couronner roi des Romains. Le projet prenait corps et Charles n'avait pas hésité à rompre la promesse de mariage faite au duc Nicolas de Lorraine auquel il avait «imprudemment» promis Marie en 1472.
Pour régler les projets, de mariage, du couronnement, du lancement d'une nouvelle croisade contre les Turcs et enfin l'affaire du duché de Gueldre que Charles venait de conquérir, il fut décidé de se rencontrer avec l'empereur à Trèves en cet automne de l'année 1473. Le duc de Bourgogne rassembla une suite de 14 000 hommes, bien décidé à impressionner l'empereur qui d'ailleurs n'en menait pas large, il venait d'essuyer deux refus cuisants: Strasbourg et Bâle refusaient de lui prêter hommage, rappelant qu'elles étaient villes libres.
Le duc prit ses quartiers en l'abbaye Saint-Maximin dont il était d'ailleurs l'avoué. Les fêtes commencèrent début octobre et durèrent des semaines. Frédéric III semblait reculer sans cesse la cérémonie de couronnement. Charles finit par se fâcher, exigeant une réponse et une date. Au petit matin du 25 novembre, l'empereur embarqua secrètement sur un bateau et s'enfuit de Trèves. Charles fut rapidement alerté, il chargea Hagenbach de se lancer à la poursuite du fuyard. Et Hagenbach réussit. Il rattrapa la barque impériale et tenta de convaincre l'empereur de revenir à Trèves. Le grand bailli avait été nommé pour les festivités de Trèves «Kammerherr», chambellan, il s'acquitta avec honneur de sa mission et obtint l'assurance de Frédéric qu'il attendrait le «grand duc». Hagenbach revint sur la ville. Mais à peine avait-il pris ses distances que Frédéric fit mettre à la rame et son bateau s'évanouit sur la Moselle. Hagenbach et le duc se lancèrent à sa poursuite, mais cette fois sans succès. Frédéric était déjà loin. Comble d'ironie, il avait laissé au duc le soin de payer les factures des festivités.
Ce fut un affront terrible fait au duc. Frédéric, pensent les historiens, avait sans doute écouté les conseils du roi de France et pris peur des conséquences que pouvait avoir un couronnement. Il n'avait pas osé affronter le Téméraire et pris la fuite d'une façon pour le moins honteuse!
Hagenbach chercha à réconforter son maître et lui proposa de visiter ses nouveaux domaines du Rhin. Et Charles accepta de se mettre en route.

Le duc entre en Alsace

Pendant l'étrange intermède de Trèves, la question de Mulhouse était revenue à l'ordre du jour. Le 28 octobre 1473, Hagenbach avait ordonné au magistrat de cette ville de se rendre au château de Thann pour y prêter hommage au duc de Bourgogne et mettre fin à la situation ambiguë. Mulhouse répondit simplement qu'elle ne pouvait obéir sans avoir reçu le consentement de l'avoué impérial, en l'occurence le comte palatin et après avoir pris langue avec ses alliés suisses.
Le 11 novembre, Oswald de Thierstein se présenta aux portes de Mulhouse et exigea le paiement de toutes les dettes dans un délai d'un mois sous menace de voir la ville être rasée. En même temps parvint la nouvelle que des troupes étaient recrutées en Bourgogne et que le duc Charles se préparait à visiter ses états alsaciens. Hagenbach mit toutes ses forces sur le pied de guerre, il adressa même à l'abbé de Murbach, Barthélémy d'Andlau, un pli dans lequel il lui demandait de fournir un contingent d'hommes armés, équipés de couleuvrines et bombardes. L'inquiétude grandissait en Alsace, Hagenbach préparait-il titre attaque contre Mulhouse?
Surgit alors un nouveau grief. La charge de prévôt de la ville de Mulhouse venait à échéance et Hagenbach proposa de la racheter. Aussitôt les états d'Alsace et les Confédérés prirent les devants et acquirent la charge pour 1 800 florins, Strasbourg versa, à elle seule, 600 florins dans le tronc commun.
Sur ce arriva la nouvelle de l'entrée en Alsace du duc. Le 20 décembre 1473, Hagenbach franchissait les Vosges à la tête d'une avant-garde de 1 500 cavaliers, escortés par 4 000 Lombards et pénétrait dans le Val de Villé. Le 21, les forces bourguignonnes campaient à Villé alors que Hagenbach avait demandé l'ouverture des portes de Châtenois. Cette ville était à l'époque engagée à un Strasbourgeois et n'avait donc aucune raison d'accueillir des soldats ou de fournir des provisions. Le refus des habitants déclencha une mêlée et trois soldats bourguignons furent tués. Plusieurs maisons furent incendiées et les habitants se retirèrent derrière les murs du cimetière fortifié.
Le 22 décembre, le duc arrivait sous les murs de Bergheim, le 24 Colmar refusait d'accueillir plus de 200 hommes dans ses murs. Hagenbach chercha alors à intimider la ville en faisant manoeuvrer 500 hommes aux portes de la cité du côté de Guémar. Et pendant ce temps 5 000 autres Bourguignons s'approchèrent des murs. La tension montait dangereusement. C'est alors que le comte de Lupfen proposa à Charles de l'accueillir dans son château de Kientzheim, les soldats devant se répartir dans les villages environnants.
Le 24 décembre, Charles entrait dans Breisach avec grand faste, devant une population impressionnée. La chronique de Bâle rapporte que Breisach fit longtemps attendre le duc aux portes de la ville, Charles serait même entré dans une violente colère, menaçant de faire couper la tête à Hagenbach si l'affaire ne s'arrangeait sur le champ. Il y a là, indéniablement, la volonté du chroniqueur de rendre Hagenbach encore plus antipathique. Le duc prendra ses quartiers chez Jean de Pforr, un de ses fidèles serviteurs. Le duc de Clèves s'installa au couvent où les moines chauffèrent tant le dormitorium que le bâtiment prit feu. On eut beaucoup de peine à maîtriser l'incendie. Hagenbach et le comte de Thierstein prirent leurs quartiers au château tandis que l'impressionnante escorte s'installait en ville, formant quatre quartiers dont chacun était commandé par un capitaine d'armes. De partout affluaient les délégués et dignitaires qui souhaitaient rendre hommage au duc. On construisit même, pour l'occasion, un second pont sur le Rhin pour relier Breisach à la rive alsacienne.
Dès le lendemain, le duc tint cour, recevant les visiteurs, dont les évêques de Bâle et de Spire, le margrave de Bade, les représentants des villes. Les envoyés de Colmar présentèrent au duc une coupe remplie de 300 florins d'or du Rhin afin d'apaiser son courroux, l'assurant qu'il serait à l'avenir le bienvenu en leur cité. Sigismond d'Autriche refusa de se rendre à l'invitation du duc. Ses tractations avec les Suisses et le roi de France étaient déjà fort avancés et ressemblaient à un acte de trahison. Il risquait gros en paraissant devant le Bourguignon!
La situation des états bourguignons en Alsace et dans le Breisgau n'était d'ailleurs pas des meilleurs. Hagenbach avait espéré, un court instant il est vrai, pouvoir remplacer l'évêque de Bâle, Jean de Venningen, par un fidèle partisan bourguignon, le prévôt Hasseron de Bruges. C'est que Jean de Venningen avait laissé entendre qu'il souhaitait déposer sa charge, mais les gens de Bâle et de Berne, inquiets des tractations de Hagenbach, insistèrent auprès de lui pour qu'il conserve son poste. Parallèlement la ville de Bâle se mit en état de défense. Il est vrai qu'il y avait de quoi être inquiet. Par la présence du duc de Bourgogne, pas moins de 7 000 hommes se trouvaient rassemblés dans la région. Le 1er janvier 1474, deux capitaines bourguignons, Guillaume Herter et Herrmann Truchsess, se présentaient aux portes de Bâle et demandaient le droit de passage pour eux et leurs 800 hommes, assurant qu'ils se rendaient en droite ligne à Ensisheim. Bâle refusa et resta ferme sur son refus quand le 8 janvier la même troupe se représenta sous ses murs, cette fois pour prendre la direction inverse.

Breisach brisé et privé de ses droits!

Pendant ces péripéties, la situation des habitants de Breisach prenait une tournure extrêmement dangereuse. Eux qui avaient accueilli avec sympathie le duc et son imposante suite, furent rassemblés le 31 décembre 1473 devant le poêle des nobles «Zum Juden» afin de prêter hommage à genoux. Ce qu'ils firent, persuadés qu'en réponse, comme il était de coutume, leur nouveau suzerain leur confirmerait droits et privilèges. Mais le duc quitta les lieux dès le serment prêté en répliquant d'ailleurs à une interpellation d'un bourgeois, que les gens de Breisach auraient désormais à payer le mauvais denier!
C'était clair, les libertés et franchises de Breisach n'étaient plus reconnues! Charles le Téméraire quitta sur ce la ville pour gagner Ensisheim. Hagenbach, qui avait d'abord suivi le cortège ducal, revint sur ses pas avec une soixantaine de cavaliers et se fit remettre les clefs de la ville. Il fit entrer 800 mercenaires picards qui furent logés chez les bourgeois. Ceci fait, le grand bailli alla rejoindre son maître.
Dès la première nuit d'occupation de Breisach, des difficultés se firent jour. Un Picard, qui voulait prendre de force une femme, fut étendu raide par le mari. Aussitôt d'autres mercenaires affluèrent, la dispute s'envenima, les bourgeois coururent aux armes et bientôt les deux clans se firent face. Le pire fut toutefois évité grâce à l'intervention du Stettmeister et des capitaines bourguignons. L'affaire fut évidemment portée devant le duc qui chargea Hagenbach de la régler. À la tête de 200 cavaliers, le grand bailli revint à Breisach en ordonnant aux Picards de préparer leurs bagages. Parallèlement il fit mettre les bourgeois sous les armes et leur apprit qu'ils allaient partir en campagne. En attendant il se fit remettre les chartes, libertés et franchises et nomma, quelques semaines après ces incidents, un nouveau prévôt: Jean Werner de Pforr. L'acte était régulier, le duc de Bourgogne avait en effet racheté la charge le 24 janvier 1474. Ce qui l'était moins, c'est la décision de Hagenbach de supprimer le conseil de la ville. Il décida aussi que les bourgeois ne pourraient plus faire partie de cette haute assemblée. En quelques jours, la cité venait de perdre toutes ses conquêtes et libertés

Manoeuvres d'intimidation

À nouveau le dossier de Mulhouse fut remis sur l'ouvrage. Charles le Téméraire engagea des négociations avec Berne afin de gagner la neutralité de la ville. De suite les délégués suisses firent comprendre au duc qu'il fallait, avant tout, changer de grand bailli en Alsace, donc renvoyer Hagenbach. Mulhouse, toujours menacé par ses créanciers, dépêcha ses délégués au duc à Ensisheim. Ils présentèrent un véritable cahier de doléances. En réponse, les troupes bourguignonnes commencèrent de grandes manoeuvres autour de Mulhouse. Ce déploiement de forces suscita de vives craintes et de suite les bruits les plus alarmistes furent colportés: le duc préparait une attaque contre Mulhouse. La raison de ces manoeuvres était bien plus simple. Charles réorganisait son armée et avait décidé de la passer en revue en Alsace19.
Soudain, toute cette masse d'hommes d'armes se mit en route... direction la Bourgogne. Aussitôt on cria victoire en Alsace; le duc avait peur, il hésitait... Une légende naquit même. Elle affirma que Dieu avait protégé Mulhouse en faisant pleuvoir sans fin. L'Ill et tous les cours d'eau sortirent de leurs lits et bientôt Mulhouse fut comme une île au milieu d'un océan!20.
Il semble que le duc, après avoir reçu les délégués suisses à Ensisheim, ait renoncé à l'épreuve de force. Il accorda un nouveau délai à Mulhouse pour régler ses créances et le 8 janvier 1474, il quitta Ensisheim pour gagner Thann où il releva les bourgeois de leur serment de ne pas quitter la ville. En reconnaissance, ceux-ci lui offrirent 1 200 florins et 300 au grand bailli. De là, Charles quitta ses nouveaux états et se rendit à Montbéliard.

Une tentative de rachat

Pendant ce temps se tenait à Bâle une nouvelle réunion entre les Suisses et les Alsaciens sur la question mulhousienne21. On ébaucha les lignes d'une nouvelle alliance quand survint l'incroyable nouvelle Sigismond d'Autriche venait de signer la paix avec les Confédérés. C'était la paix dite «Ewige Richtung». Sigismond acceptait en outre de racheter les états engagés au duc de Bourgogne et estimait qu'il faudrait trouver 80 000 florins. Les villes d'Alsace se déclarèrent prêtes à avancer l'argent.
La somme proposée par Sigismond ne correspondait absolument pas à la reprise de l'engagère. Sigismond le savait bien, mais il joua savamment. En effet, comme le stipulait le traité de Saint-Omer, le rachat ne pouvait s'effectuer que si le Habsbourg remboursait tous les rachats d'engagère. Aux 50 000 florins donnés par le Bourguignon à l'Autrichien comme montant de la transaction proprement dite de cession des terres, il fallait ajouter tous les rachats d'engagères et on était largement au-dessus des 30 000 florins suplémentaires que Sigismond acceptait de payer.
Un rapide calcul permet de dire que l'acte de rachat ne pouvait se négocier en-dessous de 120 000 florins. Nerlinger22  a procédé à un calcul sur la base des documents disponibles et arrive à un total de 106 400 florins. Mais sa liste comporte de nombreuses lacunes, ce qui permet d'avancer un total de 120 000 florins. Pierre de Hagenbach estimait lui le montant global du rachat à 300 000 florins. Le chiffre de 80 000 florins aurait été avancé par Pierre de Morimont (au service des Habsbourg) que les envoyés de Sigismond auraient consultés lors de leur retour de Bourgogne où ils annoncèrent la volonté de l'Autrichien de reprendre ses états.
Quoi qu'il en soit, les 80 000 florins furent rassemblés et déposés à Bâle. Sigismond estima dès lors qu'il était en règle avec l'accord de Saint-Omer et qu'il pouvait reprendre légalement ses états. En vérité sa conduite est contraire aux accords du traité qui stipulaient qu'en cas de rachat la somme devait être déposée à Besançon, mais qu'il fallait avant tout établir un bilan. Indéniablement Sigismond trichait et avec lui les villes suisses et alsaciennes. On voulait se débarasser de la domination bourguignonne aux meilleurs conditions23! Charles le Téméraire ne toucha jamais à la somme déposée à Bâle, témoignant par là qu'il ne reconnaissait pas la légalité de la procédure. Les villes créancières s'empressèrent de reprendre leur argent. Les lettres des engagères restèrent en possession du duc de Bourgogne. Ce n'est qu'après sa mort, en 1478, que les documents furent retrouvés et rendus au duc Sigismond24.
Il faut s'interroger sur la tactique de Sigismond. Que cherchait l'Autrichien? À bloquer la situation ou à déclencher de nouveaux heurts entre le duc et la «Basse Union»? Charles le Téméraire n'avait pas répondu à l'attente du Habsbourg en ne déclenchant pas de campagne militaire contre les Suisses et l'archiduc lui en portait grief. En brouillant encore davantage la situation, peut-être arriverait-il à déclencher quand même une offensive?

Mariage et assassinat

On voit donc que le passage du duc de Bourgogne dans ses états n'avait rien réglé, bien au contraire. Le grand bailli restait confronté à une situation inextricable. Cela ne l'empêcha pas de se marier le 24 janvier 1474 à Thann. Il épousait la comtesse Barbe de Montfort, parfois aussi appelée de Thengen. C'était l'aboutissement d'une longue démarche de Hagenbach qui avait chargé Jean de Lupfen de préparer le terrain. Celui-ci avait, dès mai 1473, prévenu Sigismond des intentions du grand bailli à l'occasion de festivités données à Innsbruck. Les comtes de Thengen faisaient en effet partie de la noblesse du Klettgau et leurs domaines avoisinaient ceux des terres engagées à la Bourgogne. Un mariage pouvait donc être utile aux deux camps.
Presque toutes les cités, états et seigneuries adressèrent des cadeaux aux mariés. Beaucoup, par la suite, laissèrent croire qu'ils furent forcés de faire ces dons. C'est une autre preuve de la mauvaise foi de «ces invités au repas des noces». Bâle est l'exemple même de cette conduite trouble. La cité porte dans ses comptes qu'elle a fait un cadeau d'une valeur de 46 florins. Plus tard, elle dira que cette somme lui avait été extorquée et le chroniqueur Knebel dira que ce furent les invités qui payèrent la noce. On ne peut être de plus mauvaise foi!
La fête achevée, Hagenbach se retrouva avec ses soucis financiers. Il lui fallait rentrer le mauvais denier. Mais le front du refus s'était reconstitué et le grand bailli se heurta partout à un refus. En réaction il fit arrêter trois marchands de vins à Porrentruy, marchands qui étaient clients de l'évêque de Bâle qui immédiatement éleva une vigoureuse protestation. Hagenbach fut obligé de libérer ses prisonniers.
Inexorablement la situation du grand bailli se compliquait. Certes, il tenait parfaitement Breisach qu'il avait transformé en place forte. C'est là qu'il donna une grande fête pour le carnaval. Les invités affichèrent la devise du grand bailli «J'épie» avec trois dés affichant les points 6 - 5 - 5. Toute la ville fut décorée, les jeux se multiplièrent, comme ce tournoi au cours duquel les chevaliers chevauchèrent des montures en bois pour s'affronter à la lance, fracassant des boucliers fabriqués en pain d'épices. Et la fête s'acheva par un grand bal...
Et tandis que Hagenbach dansait, Mulhouse réglait ses créances. La ville avait enfin reçue des subsisdes de ses alliés alsaciens et suisses; elle paya même les arriérés de ses dettes.

Les nuages s'accumulent

Le 27 février 1474, environ 200 hommes de la ville de Neuburg (Pays de Bade) marchèrent en grand secret sur Ottmarsheim où résidait Martin Broman, un haut fonctionnaire bourguignon. La troupe cerna la demeure. Broman, qui s'était avancé vers la fenêtre pour voir la cause du tumulte, fut tué par un jet de lance. Aussitôt la troupe se mit à piller et saccager la demeure, elle blessa un des fils de leur victime et l'entraina en captivité. Un second fils réussit à se sauver, il chercha refuge à Ensisheim, priant le grand bailli et le prévôt de voler au secours de son père. Mais les Bourguignons étaient incapables de mobiliser leurs troupes. Ce n'est que le 9 mars que Hagenbach se rendit à Ottmarsheim à la tête de 600 hommes pour juger l'affaire. La ville de Neuburg fut reconnue coupable du crime, mais personne n'osa entreprendre une campagne contre la cité. Les menaces restèrent verbales. On se contenta de surnommer les habitants de la ville «die Räuber», les brigands25.
Hagenbach venait de faire preuve d'impuissance. Breisach chercha immédiatement à profiter de la situation pour secouer le joug du grand bailli. La cité sollicita l'aide de la puissante ville de Fribourg et du bailli autrichien du Breisgau, Thierry de Rumelang. Elle se déclarait prête à se soulever et demandait l'envoi de trois compagnies de soldats qui trouveraient les portes ouvertes. Chaque compagnie entrerait en ville par une des trois portes et marcherait sur le logis du bailli dont il faudrait s'assurer.
Une première troupe de bourgeois arriva bien sous les murs de Breisach, mais les deux autres contingents tardèrent. Ce fut une ronde des mercenaires de Hagenbach qui découvrit les portes ouvertes; elle se dépêcha de les fermer tout en donnant l'alerte. Pierre de Hagenbach ordonna immédiatement une enquête, le complot fut éventé, mais les instigateurs avaient réussi à prendre la fuite. Le grand bailli fit saisir leurs biens. Deux, peut-être trois bourgeois, impliqués dans l'affaire, furent arrêtés et mis à la torture. Ils dénoncèrent le bourgmestre ainsi que le conseil déchus. Les documents sur la suite de l'affaire font défaut et on ne connait donc pas l'épilogue de cet épisode.
Après Neuburg, ce furent les Waldstätten qui refusèrent de payer le mauvais denier, elles prirent ce prétexte pour dénoncer leur serment d'allégeance en expliquant qu'elles se sentaient libres de tout lien puisque le bailli avait brisé l'engagement de Saint-Omer. Et pour bien montrer leur détermination, les Waldstätten nommèrent un capitaine d'armes qui allait prendre le commandement de leurs forces unifiées.
Le 15 mars 1474, Hagenbach tenta de s'emparer de Seckingen. En pleine nuit il s'approcha avec une troupe des murs de la ville, espérant bien trouver les portes ouvertes. Il pouvait, en effet, compter sur des complicités à l'intérieur de la ville. Mais son plan avait été éventé et toute la population se trouvait sous les armes, se préparant à capturer le grand bailli s'il pénétrait dans la cité. Hagenbach, ne voyant pas ses partisans venir à sa rencontre, se méfia et retourna à Breisach.
La situation du Bourguignon empirait. Ses propres mercenaires, stationnés à Breisach, n'étaient pas satisfaits. Leur solde n'était plus payée régulièrement, Hagenbach n'arrivant pas à faire rentrer les impôts. Il alla exposer sa situation dramatique au duc, à Dijon. Il reçut l'assurance que des renforts lui seraient adressés.
De retour à Breisach le 27 mars, Hagenbach fit renforcer les défenses de sa ville, installant de l'artillerie - notamment trois gros canons - sur le cimetière, derrière l'église Saint-Etienne. Il semble, toutefois (si nous en croyons la chronique de Knebel) que le grand bailli fut quelque peu abattu, le duc lui avait bien fait des promesses... mais que des promesses. Pour la sécurité de la ville, les rondes furent multipliées. Toujours à court d'argent, Hagenbach chercha à faire rentrer les impôts dûs par Rheinfelden, ce fut un refus net.

Les coalisés tissent leur toile

Le 31 mars, une réunion à Constance rassembla les membres de la Basse-Ligue. Ils décidèrent d'admettre dans leurs rangs les états suisses. Le 4 avril, les évêques de Bâle et de Strasbourg, ainsi que Sigismond, adhérèrent également à cette coalition. Les membres jurèrent de respecter une trêve de 10 ans entre eux. De Constance, Sigismond dépêcha son hérault d'armes, Caspar d'Autriche, au duc de Bourgogne pour l'informer de l'existence de la Ligue et du dépôt des 80 000 florins à Bâle, somme qu'il déclarait suffire pour le rachat de ses états.
Début avril, Hagenbach reprenait un peu de courage. Les renforts promis par le duc arrivèrent effectivement à Breisach le 6 avril. Il y avait là 430 chevauxz26, des Lombards et des Picards. Aussitôt la ville de Strasbourg, parfaitement au courant de l'arrivée de ces hommes, fit circuler le 6 avril la fausse nouvelle comme quoi les nouvelles forces bourguignonnes étaient destinées à s'emparer de Châtenois et Dambach-la-Ville27 .
Hagenbach marcha avec sa troupe sur Thann, mais trouva les portes closes. Les chroniques divergent sur la suite des événements. La Reimchronik assure qu'il put entrer, seul, dans la ville; mais Knebel dit le contraire! Trouvant porte close à Thann, Hagenbach marcha sur Ensisheim, bien décidé à employer la force si la ville lui refusait l'entrée. Il cacha le gros de ses forces. Lui, et quatre de ses chevaliers, s'avancèrent sur la porte, décidés à l'occuper afin de permettre à la troupe d'entrer à sa suite. Mais le guet aperçut les hommes d'armes et ordonna au grand bailli de dégager le passage. Il ne put qu'optempérer et entra dans la ville. Tous les habitants étaient sous les armes et regroupés ostensiblement sous la banière autrichienne portée par Jean de Hirtzbach qui avait à ses côtés Lazare d'Andlau. Cette mise en scène était une véritable provocation pour Hagenbach. La chronique de Knebel ajoute que le grand bailli monta au château, espérant pouvoir y entrer. L'accès lui fut refusé, les gens d'Ensisheim avaient enlevé les clefs au gardien. Il était donc impossible de se servir du château comme point d'appui. Hagenbach dut rebrousser chemin, quitter la ville. Il félicita la population de monter si bonne garde et regagna Breisach où il commit une nouvelle «bavure».
Il exigea des mercenaires d'origine alsacienne et badoise d'abandonner leurs quartiers afin qu'on puisse loger les nouveaux arrivants: Lombards, Picards et Wallons. De suite la tension entre les anciens et les nouveaux monta. Les capitaines des Alsaciens, sous les ordres de Frédéric Kappler, furent rudement admonestés par Hagenbach. Ils donnèrent aussitôt leur congé. Il y avait désormais trop de griefs entre les mercenaires locaux et le représentant de la Bourgogne. Ils quittèrent Hagenbach, mais restèrent en ville sur la demande de la population qui craignait fort justement d'être livrée sans défense aux Picards. Une partie de la population commença par sortir des armes de leurs cachettes.
Hagenbach ne prêta guère attention à ce mouvement. Il était décidé à se venger de l'affront d'Ensisheim. Il savait que la population allait se rendre aux offices de Pâques. Pendant que tous les fidèles se retrouveraient à la messe, lui et ses hommes escaladeraient les murs et surgiraient dans la ville. Mais une fois encore le guet déjoua son plan. Il veillait au grain et l'attaque surprise n'eut aucune chance d'aboutir. Hagenbach ne tenta pas le diable!

La révolte de Breisach

Le dimanche de Pâques, Hagenbach fit annoncer dans les églises et dans les rues que toute la population de Breisach devait quitter la ville le lendemain, lundi de Pâques, afin de creuser de nouveaux retranchements. Les Lombards et Picards seraient seuls habilités à rester en ville. Cette annonce sema la consternation parmi les habitants qui supposaient que le grand bailli cherchait à les expulser. Les bourgeois et leurs alliés, les mercenaires alsaciens, décidèrent de s'emparer de la personne de Hagenbach.
Dimanche soir, le grand bailli fit battre la générale afin que tous les habitants puissent entendre la lecture qu'allait faire Jean de Montaigu. En effet une lettre du duc de Bourgogne venait d'arriver, elle rappelait à tous la confiance que le duc mettait en Hagenbach et menaçait toute rebellion d'être écrasée par le duc lui-même.
La déclaration ne ramena pas le calme. Les mercenaires alsaciens et badois profitèrent du tumulte pour réclamer les arriérés de solde. Hagenbach entra dans une vive colère, leur ordonnant de déposer leurs cuirasses. Il récolta la tempête. Frédéric Vögelin, un lansquenet originaire de Breisach, s'avança vers le grand bailli et lui déclara tout net qu'il n'en ferait rien tant que les Wallons continueraient de porter armes et cuirasses. Hagenbach tempêta, hurla. Les lansquenets tirèrent leurs dagues. En un instant ce fut un pugilat général. Les capitaines poussèrent le grand bailli à l'abri, dans sa maison28. Puis les chefs tentèrent de ramener le calme, ce fut peine perdue. Dans la ville, bourgeois et mercenaires avaient lancé la chasse à l'homme. Picards et Lombards devenaient le gibier. Les rues s'emplirent de cris, de sang. Kappler obtint du grand bailli que les Wallons s'en aillent sur le champ. Les bourgeois exigèrent l'abolition de toutes les mesures prises sous la domination bourguignonne avec un retour aux franchises d'avant 1469. Les Wallons quittèrent finalement la ville et par le pont gagnèrent la rive alsacienne.
Mais loin de se calmer, les bourgeois et mercenaires ouvrirent de véritables beuveries. À nouveau éclatèrent des querelles. Un cortège se forma, marchant sur la résidence du grand bailli, bien décidé à tuer Hagenbach. Avec beaucoup de peines les capitaines réussirent à soustraire Hagenbach à cette vague de fureur. Mais le grand bailli était prisonnier des bourgeois, lansquenets et chevaliers.
Après ce coup d'audace, les bourgeois réunirent le conseil qui avait été dissous, le remirent en place. Les corporations reprirent vie et prêtèrent le serment au duc de Bourgogne sur les actes établis en 1469. Un courrier fut adressé à Charles le Téméraitre pour le mettre au courant de l'évolution des choses. Le duc exigea la libération immédiate de Hagenbach, promettant qu'il rendrait justice si le grand bailli avait outrepassé ses devoirs.

En route vers le procès

La nouvelle de la révolte de Breisach connue, de nombreux messages affluèrent vers la cité. Les états alsaciens et surtout les grandes cités demandaient à Breisach de veiller sur son prisonnier et surtout de ne pas le relâcher. Hagenbach fut mis aux fers et le conseil rejeta sa proposition qui était de verser une rançon de 14 000 florins en échange de sa liberté. On traita le prisonnier avec grande sévérité, il fut isolé de ses derniers amis. Et on mit à la torture son adjoint, le prévôt de Breisach, Jean Werner de Pforr qui avoua tout ce que les juges voulaient entendre, notamment que Hagenbach avait bien prévu d'expulser les habitants de Breisach en les poussant à creuser les nouveaux fossés, ce qui n'aurait été qu'un prétexte pour les éloigner. Du coup les conditions de détention furent encore plus cruelles. Hagenbach fut enchaîné aux murs dans la tour des Voleurs. Ses pieds furent chargés de lourdes chaînes et il lui fut impossible de bouger.
Le conseil n'avait toutefois guère la conscience tranquille. Que faire avec le grand bailli sans se mettre directement le grand duc sur le dos? Mais dans l'euphorie du moment, les meneurs de la révolte et surtout les envoyés des grandes villes d'Alsace et de Suisse firent le reste: il fallait juger et exécuter Hagenbach!
Le 20 avril, le duc Sigismond d'Autriche arrivait à Bâle à la tête d'une nombreuse suite. Reçu en grande pompe, il reprenait officiellement possession de ses états... sans avoir déboursé le plus petit florin!
Etrange conduite. De Bâle il dépêcha 200 cavaliers à travers le pays pour annoncer à tous qu'il était à nouveau maître en ses domaines. Il nomma un grand bailli, autrichien celui-là Hermann d'Eptingen. Les états alsaciens et suisses s'empressèrent de reconnaître le nouveau promu et à travers lui rendirent hommage au duc d'Autriche! Seul à Thann, Antoine de Montreux refusa de livrer le château. Mais sous la menace d'un bombardement, il capitula.
Le 22 avril, la Basse Union (Villes alsaciennes, Bâle et Sigismond) déclara la guerre au duc de Bourgogne. Strasbourg avait immédiatement réoccupé le château d'Ortenberg.
De nombreuses voix s'élevèrent pour réclamer la tête du grand bailli. Les Confédérés dépêchèrent à Breisach ses pires ennemis, notamment le «boîteux» Henri Hassfurter, prévôt de Lucerne, si gravement offensé par Hagenbach.
Le 30 avril, Sigismond arrivait à Breisach. On allait pouvoir ouvrir le procès et commencer l'interrogatoire du prisonnier. Ce furent d'abord les conseillers du duc qui posèrent les questions; ils ne trouvèrent, dans les réponses faites, aucune raison qui permette une condamnation à mort, ce qui apparemment était le but recherché dès le début de l'affaire. Il fut donc décidé de faire venir le bourreau de Bâle avec ses instruments. Le 4 mai, Hagenbach était «mis à la question» avec l'autorisation du duc qui alla s'amuser à Bâle, laissant à ses conseillers le soin de trouver le motif de l'exécution. Quand on sortit Hagenbach de sa geôle, le malheureux ne pouvait déjà plus marcher.
Les chaînes avaient paralysés ses membres. Il fut d'abord «étiré»; le bourreau lui attacha des poids aux pieds, puis le suspendit par les bras au moyen d'une corde. La douleur devint vite intolérable. Il fallut néanmoins répéter l'opération quatre fois avant que le prisonnier n'accepte de «parler».. Mais tout le monde en fut pour ses frais, le prisonnier ne pouvait que répéter ce que tous savaient déjà, c'est-à-dire qu'il n'avait fait, en toutes occasions, que suivre les directives du duc de Bourgogne!
Cela n'empêcha pas les Autrichiens de recommencer la séance de torture. Le 6 mai, il fallut charger Hagenbach sur une brouette pour l'amener au bourreau. Les coalisés avaient déjà condamné le grand bailli. Le 9 mai, jour anniversaire de la signature du traité de Saint-Omer, on institua un tribunal, un Landesfriedensgerieht dont le président sera le Schultheiss d'Ensisheim, Thomas Schütz. Le tribunal siégea en plein air devant la maison de Staehlin, bourgmestre de Breisach. La foule était accourue comme au spectacle, les plus exités s'étaient même hissés sur les toits. Les chroniqueurs avancent le chiffre de 6 000 curieux. Vingt-huit jurés composaient le tribunal: 2 étaient des délégués de Bâle, 2 de Strasbourg, 4 de Colmar, 4 de Sélestat, 8 de Breisach, 2 d'Ensisheim, 2 d'Altkirch ainsi que des représentants de Kenzingen, Neuburg, Freiburg, Berne, Solothurn.

Un tribunal inique

Le bailli autrichien, Herrmann d'Eptingen, fut chargé de jouer le rôle de procureur. On donna à Hagenbach un défenseur Jean Irmi, un envoyé de Bâle. Enfin, Henri Isenlin, au nom du procureur, donna lecture de l'acte d'accusation. Il y est dit que le grand bailli avait fait exécuter quatre bourgeois de Thann; qu'il avait bafoué les privilèges de Breisach; qu'il avait introduit dans la ville de Breisach les mercenaires wallons et lombards chargés d'exterminer la population et même de noyer les femmes et les enfants qu'il avait décidé de faire embarquer sur des bateaux pour les couler au milieu du fleuve; qu'il avait violé un grand nombre de jeunes filles et de femmes. Et l'accusateur réclama la peine capitale!
Pierre Schott, le représentant de Strasbourg, reprit avec violence tous les points de l'acte d'accusation et exigea à son tour la mort pour Hagenbach (Knebel).
La défense, par Jean Irmi, souligna que l'exécution des quatre bourgeois de Thann avait été décidé avec l'accord de l'empereur Frédéric III et du duc de Bourgogne. En ce qui concernait les privilèges de Breisach, il fallait rappeler que les habitants avaient prêté serment à Charles le Téméraire, en conséquence le serment prêté précédemment à Hagenbach ne pouvait plus servir de référence puisqu'un hommage plus récent avait pris le relais. Hagenbach n'avait donc pas brisé de serment, c'est à la rigueur le duc qu'il fallait interroger. Enfin, tout ce que le grand bailli avait instauré s'inscrivait tout simplement dans l'exécution des ordres reçus. N'est-ce pas le duc qui avait envoyé les Wallons et Lombards à Breisach. Irmi réfuta aussi les allégations de viol et déclara que le tribunal était incompétent puisque le grand bailli était un exécutant d'ordres et non un décideur. Le maréchal Hildebrand Rasp revint à l'attaque, rappelant les aveux... «obtenus sous la torture» rejeta Irmi. Hildebrand affirma alors que jamais l'empereur, ni le duc, n'avaient pu donner de tels ordres à Hagenbach.
Le tribunal délibéra et déclara que même si de tels ordres avaient été donnés, le grand bailli aurait du refuser de les exécuter. Il était donc coupable car en aucune façon un prince chrétien ne pouvait avoir donné de tels ordres! Le président du tribunal demanda donc aux juges de prononcer leur sentence. Pierre Schott, Altammeister de Strasbourg, rassembla les juges et le verdict tomba: Pierre de Hagenbach était reconnu coupable et condamné à mort. Le grand bailli ne réclama qu'une faveur: qu'on lui tranche la tête.

La cupidité de Sigismond

Pendant que Hagenbach était torturé, Sigismond s'amusait d'abord à Bâle, puis à Fribourg (Knebel, p. 82-83). Il laissa entendre qu'il était intéressé par une partie du patrimoine de Hagenbach. Aussi le président du tribunal eut soin de demander à ce que les biens du condamné soient donnés au maître du pays, à savoir à Sigismond. Hagenbach avait toutefois pris les devants. Il en avait fait don à l'église Saint-Etienne de Breisach. Le tribunal ratifia la donation... mais Sigismond confisqua tout. Même lorsque la veuve de Hagenbach se remaria par la suite, Sigismond refusa de lui rendre ce qu'il avait pris. De leur côté, les administrateurs de l'église intentèrent un procès à Guillaume Kappler, un des capitaines de Hagenbach qui avait conservé une partie des biens de son maître et qui prétextait que celui-ci lui devait encore une partie de sa solde. II fut condamné à rendre 100 florins.
Il faut toutefois ajouter que Hagenbach avait déjà mis en sécurité une partie de ses biens déposés en Lorraine. En prison il avait effectivement donné 100 florins à Kappler et son anneau d'or en lui demandant de remettre le tout à l'église de Breisach. Kappler aura une perte de mémoire et oubliera de rendre le bien. L'anneau de Hagenbach sera d'ailleurs brisé à l'issue du procès, comme le voulait la coutume. Kaspar Hurder, le hérault (Waffenkönig) du duc Sigismond, déclara Hagenbach déchu de son rang de chevalier. Sans cette formalité le condamné n'aurait pu être livré au bourreau; aucun chevalier ne pouvait être touché par l'exécuteur des hautes oeuvres. Hurder chercha vainement un signe extérieur qu'il pourrait arracher à Hagenbach afin de respecter la symbolique, mais le malheureux avait déjà été dépouillé de tout ce qui dénotait son rang. Du coup Hurder fit semblant de déchoir le condamné.

La tête de Hagenbach tombe

Vers 18 heures, un cortège se forma pour conduire Hagenbach sur son lieu de supplice. Les juges et le bourreau accompagnaient le condamné qui montra - et tous les chroniqueurs sont d'accords là-dessus - un grand courage, demandant pardon à la foule qui formait deux haies dans un profond silence. Arrivé en dehors de la ville, le cortège fit halte. La foule était toujours là, aussi nombreuse. Hagenbach s'adressa une dernière fois à tous ces curieux qui, d'un coup, gardaient un silence respectueux. Il leur demanda de prier pour le repos de son âme et posa ensuite sa tête sur le billot. Il ne restait plus qu'à l'exécuteur des hautes oeuvres d'accomplir son office.
Le corps du grand bailli fut transporté au village de Hagenbach où il fut enterré dans l'église. On y éleva un gisant et bientôt les fidèles vinrent en pèlerinage sur la tombe d'un homme qui passa presque pour un saint! On montrait là son chapeau qu'il aurait porté au moment de son exécution... c'est du moins ce que rapporte Nerlinger citant la nouvelle biographie générale de Hoefer. À Colmar, en la bibliothèque, on montra d'autres «reliques». Ainsi on exhiba longtemps une tête rousse momifiée qu'on fit passer pour celle de Hagenbach. En réalité, cette tête était celle d'un chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem qui aurait été décapité lors des croisades par des infidèles (M. Mossmann : la chronique de Guebwiller, 1844, p. 82).
Quant au capitaine Kappler, il se mit aussitôt à brigarider le pays, de quoi se faire sa solde et celle de ses mercenaires la paix si difficilement établie par Hagenbach s'envola avec la mort du grand bailli et le pays replongea, au grand plaisir des états et seigneurs, dans l'anarchie.

Le raid d'Étienne de Hagenbach

Comme nous le verrons plus loin, le duc étant trop occupé pour venger l'assassinat de son grand bailli, c'est le frère de Pierre, Etienne de Hagenbach, qui réunit au mois d'août 1474 une armée de 6 000 hommes pour tirer vengeance. Le 19 août il attaqua Dannemarie qui fut pillé, l'église incendiée. Nombre d'habitants furent capturés et mis à la rançon.. Puis Etienne poussa en direction de Mulhouse, pillant et incendiant les villages traversés. Il arriva jusqu'aux portes du couvent de l'Oelenberg qui fut dévasté car le prévôt, instauré par Pierre, venait d'être révoqué. Les états suisses et alsaciens formèrent à leur tour une armée pour arrêter cette attaque. Jean de Hallwyl commandait la troupe devant laquelle Etienne de Hagenbach se replia en direction de Montbéliard, continuant, au cours de sa retraite, à piller le Sundgau.

Le duc vaque à ses affaires

Et pendant que Hagenbach posait sa tête sur le billot «pour la plus grande gloire du duc de Bourgogne», celui-ci s'enferrait dans une nouvelle affaire. Il avait assuré l'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, qu'il lui apporterait son aide afin de lui conserver son siège menacé. Malheureusement Robert avait tant instauré de nouveaux impôts que plus personne ne voulait de lui; il fut déposé.
Charles, moyennant la promesse que les villes de l'archevêché lui seraient ouvertes, qu'une indemnité de 200 000 florins lui serait versée, engagea les hostilités. Il souhaitait bloquer la ville de Cologne révoltée et demanda aux cités des alentours d'accueillir des garnisons de l'armée bourguignonne. Neuss refusa et l'armée de Charles, soit 40 000 hommes, vint y mettre le siège et s'embourba en juillet 1474 Charles resta bloqué dans cette affaire jusqu'en juin 1475. La campagne lui coûta une fortune tout en l'obligeant de signer une paix avec l'empereur Frédéric III qui avait finalement rallié Neuss pour en assurer la défense.
Charles s'engagea ensuite une autre campagne, toute aussi folle et inutile. Il rejoignit l'armée anglaise d'Edouard IV venue pour reconquérir la France. L'armée d'invasion s'empêtra dans les méandres de la Somme.

Les Suisses à l'assaut

Le duc étant occupé loin dans le nord, les Suisses en profitèrent pour lancer des raids en territoire bourguignon. En septembre 1475, Charles entrait en Lorraine pour punir le duc René II qui avait conclu une alliance avec Louis XI. Ses troupes enlevèrent Saint-Dié et les 120 Suisses composant la garnison furent passés par les armes. Et la campagne se poursuivit, l'armée bourguignonne s'empara de nombreuses villes, laissant aux fourches des arbres les Suisses et Alsaciens pris lors des combats. Et puis Nancy tomba fin novembre; Charles le Téméraire s'intitula alors duc de Lorraine. Il pensait que l'heure était venue de s'attaquer aux Suisses et aux Alsaciens. Une entrevue se déroula à Neufchâtel, mais capota. Un des points d'achoppement était l'exigence de Charles réclamant la restitution des terres du Landgraviat. Les parlementaires repartirent et la guerre fut réouverte...
En février 1476, le siège de Grandson par les Bourguignons se terminait. La ville accepta de se rendre sous condition de vie sauve pour tous. Les mercenaires bourguignons ne respectèrent rien, la ville fut pillée, les habitants massacrés. L'armée suisse vengea ses morts en écrasant, quelques jours plus tard, l'armée bourguignonne qui laissait sur le terrain un butin immense estimé à plus de 3 millions de florins!
Il y aura d'autres batailles, celle de Morat qui se termina par une seconde catastrophe pour le grand duc d'Occident. Enfin il fallut à nouveau marcher contre le duc René II de Lorraine. Et ce sera la bataille de Nancy. Depuis le 18 avril 1475, le duc René avait rejoint la ligue dite de la Basse-Union.
Le 10 mai de la même année le Lorrain avait envoyé sa déclaration de guerre au Téméraire. Ce fut, dans un premier temps, la campagne victorieuse du Bourguignon en Lorraine. Puis, nous l'avons vu, les désastres en Suisse. Et maintenant il lui fallait à nouveau se tourner contre le Lorrain. La guerre reprenait de plus belle.

La mort du Téméraire

À nouveau le Bourguignon se retrouvait face au duc René de Lorraine, membre de la BasseUnion, recevant de ses alliés des renforts considérables.
Le 5 janvier 1477, le duc René quittait la ville de Saint-Nicolas à la tête de son armée. Le seigneur Jean de Baude portait sa bannière sur laquelle figurait l'Annonciation. Avant de sortir de la cité, les hommes furent invités â boire le vin de la Saint-Jean (un vin bénit le jour de la Saint-Jean) qui était sensé leur donner des forces nouvelles. Puis, les couleuvriniers en tête, l'armée s'ébranla: piquiers, duc, cavaliers; hallebardiers fermant la marche.
Il faisait froid, un peu de neige saupoudrait le paysage. La terre était détrempée, la boue collait aux pieds et rendait la marche plus difficile. Au lieu-dit La Madeleine, le duc arma chevaliers plusieurs nobles, comme il était de coutume de le faire à la veille d'une bataille. Parmi ces nouveaux chevaliers figuraient plusieurs Alsaciens. Puis l'armée reprit sa progression. Il fut décidé de tourner l'armée bourguignonne afin de faire croire à l'ennemi que le duc René poursuivait sa marche sur la route, un fort contingent continua de progresser sur la chaussée, faisant grand bruit. Pendant ce temps le gros de l'armée, scindé en trois corps, s'engagea sur les flancs du Bourguignon, pénétrant dans une forêt qui cachait les hommes. Avant d'engager la bataille, un prêtre alsacien bénit encore les combattants qui empruntèrent un chemin creux débouchant sur le flanc droit de l'armée bourguignonne. Ce fut une panique incroyable quand surgirent les Lorrains. L'aile droite du Téméraire se débanda, ce fut une course folle qui désorganisa le reste de l'armée. Vainement le Bourguignon tenta de faire bouger son artillerie pour prendre sous son feu le chemin creux; c'était trop tard. Les canons n'eurent le temps que de tirer une seule salve, puis furent submergés par la marée humaine. Pendant ce temps l'aile gauche bourguignonne était attaquée par les troupes qui étaient restées sur la chaussée. Charles le Téméraire, au milieu de l'affreuse mêlée, fut touché à plusieurs reprises. Les chroniques avancent qu'un coup de hallebarde lui avait fracassé la tête depuis l'oreille jusqu'aux dents, un coup de pique lui avait traversé la cuisse, un autre coup de pique toucha le «fondement». Il tenta de fuir, mais son cheval s'abattit dans la traversée du ruisseau de la Saint-Jean. Plusieurs combattants virent le duc tomber, mais personne ne réussit à l'atteindre.
Strasbourg avait envoyé au duc René ses meilleures troupes, autant de la piétaille, couleuvriniers que de la cavalerie renforcée par un contingent d'hommes de l'évêque. Tous étaient habillés aux couleurs strasbourgeoises: rouge et blanches. La bannière strasbourgeoise portait la Vierge à l'Enfant, Vierge aux bras ouverts. Par privilège de l'empereur Frédéric III, cette bannière avait préséance sur les autres drapeaux. Les troupes alsaciennes, alliées à celles des cantons suisses de Zurich, Berne, Lucerne, Solothurn, Uri, Schwyz, Glarus, Zug et UnterWald étaient commandées par Guillaume de Rappolstein et c'est au son des fifres et des tambours que cette aile droite s'élança contre les Bourguignons. André de Boulach fut l'une des victimes de ce combat, il fut tué par l'unique tir de l'artillerie bourguignonne!
La bataille fut gagnée par les Lorrains. Les Bourguignons qui assiégeaient Nancy se débandèrent, poursuivis cette fois par les soldats assiégés. On pilla le camp bourguignon. Dans l'énorme confusion, plusieurs Nancéins, qui avaient oublié de coudre une croix sur leur paletot, furent confondus avec des Bourguignons et tués, chaque combattant cherchant maintenant à se remplir les poches. Ainsi le mercenaire Campo-Basso, d'abord au service de Charles, puis dans le camp lorrain, fit barrer les passages, captura nombre de nobles bourguignons pour lesquels il réclama par la suite de belles rançons.
Mais la plupart des fuyards furent massacrés par les Suisses, plus de 600 périrent noyés dans la Meurthe. Rares furent ceux qui arrivèrent à joindre Metz où on hésita à leur ouvrir les portes, ne pouvant croire à une débâcle de cette importance de l'armée bourguignonne. Les paysans, à leur tour, se mirent à la recherche de fuyards pour les abattre et les dépouiller. Philippe de Vigneulles écrivit: «A cinq ou six lieues en tirant sur Metz on ne trouvait que gens tués sur les chemins»...
Le lendemain le duc de Lorraine entra dans sa capitale. Puis on se mit à partager le butin. Les Strasbourgeois purent garder l'armure de parade du duc de Bourgogne. On arma de nouveaux chevaliers, dont de nombreux Alsaciens.
Restait toujours l'énigme de la mort du Téméraire. Un témoin, un soldat bourguignon que les Alsaciens masscrèrent, avait bien raconté qu'il avait vu le corps du duc, mais il était désormais impossible de vérifier ses dires. Sur ces entrefaits Campo-Basso amena un page, Jean-Baptiste Colonna, qui assura avoir vu le duc Charles tomber. En compagnie du médecin du Téméraire, Walther de Lisbonne, aussi nommé Mathieu Lopez, le page se mit à arpenter le champ de bataille. Au bout du terrain, un monceau de cadavres, à moitié enfouis dans la vase gelée, attira l'attention. Une lavandière qui cherchait encore à dépouiller quelques corps, alerta enfin le groupe des chercheurs. Elle venait de trouver un cadavre dont les ongles étaient démesurément longs. Et Charles avait laissé pousser ses ongles «pour avoir des griffes de lion». Aussitôt le page assura qu'il s'agissait bien du corps de son maître, à ses côtés gisait le chevalier de Bièvre, un familier du duc au crâne totalement ouvert. On dégagea le corps du duc et on s'aperçut qu'une de ses joues avait déjà été dévorée par les chiens ou les loups sortis des bois. Le visage était boursoufflé, mais le médecin trouva les signes qui ne pouvaient que conforter l'identification du corps. Les blessures, que nous avons déjà décrites, étaient horribles à voir. Quelques femmes couvrirent le cadavre de leurs voiles. Puis la dépouille fut transportée à Nancy en la maison de maître Hugues. Elle fut lavée avec du vin et de l'eau tiède. Puis le corps resta exposé afin que d'autres familiers puissent voir leur maître. Une quinzaine de personnes confirmèrent: il s'agissait bien du duc Charles de Bourgogne.
Le 11 janvier le corps fut embaumé et déposé dans un cercueil de plomb et enterré en l'église Saint-Georges de Nancy, à gauche du choeur, près de l'autel de Saint-Sébastien. Pour les autres morts, on creusa d'énormes tranchées et on érigea une chapelle que l'on appela par la suite l'oratoire des Bourguignons.
Marguerite d'York, la veuve du Téméraire, demanda au duc la restitution du corps de son époux. Mais René de Lorraine refusa, il fit élever un grand tombeau avec un gisant, le duc était représenté couché, sans armure, pour rappeler qu'il était le vaincu.
Les Strasbourgeois retournèrent chez eux, emportant un beau butin. Ils accrochèrent en la cathédrale huit bannières prises aux Bourguignons. On se querella aussi au sujet des prisonniers qui allaient être échangés contre de bons florins d'or. La ville organisa une véritable expédition militaire pour s'emparer du château de Bilstein où le chevalier Marx d'Eckwersheim gardait comme otage un grand seigneur: le margrave Charles de Bade qui s'était engagé aux côtés du Téméraire. Le Bilstein fut pris par surprise, le margrave capturé par les Strasbourgeois, enfermé au Pfennigturm et finalement relâché pour 50 000 florins de rançon. C'était la somme que jadis le Téméraire avait payée pour devenir le maître des états autrichiens de Haute-Alsace!
Etrange histoire, étrange destin que celui de l'homme qui écrivit cet épisode de notre histoire
Ses ennemis triomphaient. Louis XI occupa la Bourgogne, annexa d'autres territoires bourguignons, contraignit René de Lorraine à lui livrer parmi les grands otages le bâtard Antoine afin que jamais la Bourgogne ne puisse se relever. Marie de Bourgogne, l'unique héritière, épousa finalement Maximilien de Habsbourg en août 1477. Elle décéda en 1482 et avec elle s'éteignit définitivement «la Grande Bourgogne».
Quant au duc René, il était tellement endetté que les Suisses le menacèrent à leur tour. Il leur devait 44 000 florins, ils en exigeaient le paiement immédiat! Ce sera la ville de Strasbourg, conjointement avec d'autres cités d'Alsace, ainsi que l'évêque, qui donneront au duc les moyens de régler sa dette... Au fond, les seuls à s'être retrouvés gagnants dans l'affaire, ce furent les Suisses! Ainsi s'arrête l'épisode bourguignon en Alsace. Tout ne fut dans cette affaire, que marchandage, trouble histoire d'intérêts.
Guy Trendel, Recherches Médiévales
1) Lilli Fischel et Rolf Müller : Geschichte Peter Hagenbachs und der Burgunderkriege, 1966
2) Mémoires historiques de la république Séquanaise, Arbois 1846
3) Mossmann, cartulaire de Mulhouse, t. III, acte 1433
4) ACO, B 1049 - archives Côte d'Or
5) voir Mone, Quellensammlung der Badischen Landesgeschichte, T.III, p. 275
6) Charles Nerlinger: Pierre de Hagenbach et la domination bourguignonne en Alsace, Nancy 1890
7) Archives de la Côte d'Or, B 1049
8) Jos. Chmel, Habs. regesta III, 22
9) Morte, «Die Rheinschiffahrt», ZGO, T. 9, p. 34
10) Les archives d'Innsbruck contiennent tous les détails de cette opération et notamment le fonds dit des «Schatzarchiven»
11)  «La seigneurie et le château d'Ortenberg au Val de Villé sous la domination bourguignonne (1469 à 1474)», Paris 1894
12) Charles Louis Marchal, Châtenois et son histoire, Strasbourg 1978
13) Hildung Brauer-Gramm: Der Landvogt Peter von Hagenbach, p. 172-180 ; aussi die burgundische Herrschaft am Oberrhein 1469-1474, Göttingen 1957
14) Cartulaire de Mulhouse, t. III, acte 1497
15) Cartulaire de Mulhouse, t. III, acte 1542
16) Cartulaire de Mulhouse, t. IV, acte 1660
17) La ville de Bâle consigna scrupuleusement tous les écarts du grand bailli, Vischger, Basler Chronick, III, Beilagen 373
18) Page 66 chez Nerlinger
19) Anne Le Cam, Charles le Téméraire, un homme et son rêve, Ozoir 1992
20) Pétri, Der Stadt Mülhausen Geschichten, édit. Graf, 1838, p. 186
21) Cartulaire de Mulhouse, t. IV, acte 1730
22) page 109
23) Hildburg Brauer-Gramm, p. 268
24) Witte : Burgunderkriege, 43 et Mone III, 206
25) Reimchronik Tüschs - il s'agit d'un imposant ouvrage en rimes écrit par un habitant de Breisach - chapitre 100
26) Mone, Quellensammlung, 111, p. 432, manuscrit de Colmar
27) Freiburger Urkundenbuch, t. II, 2, p. 535
28) Récit de Kappler dans Mone III, p. 432

Etat des engagères (dettes) du duc Sigismond

Engagère Montant Bénéficiaire
Ferrette (seigneurie) 7 000 florins Christophe de Rechberg
Landser (seigneurie) 14 000 florins Thuring de Hallwyl
Altkirch (la ville) 11000 florins Henri de Ramstein
Cernay (la ville) 7 500 florins Margrave de Hochberg
Masevaux (la ville) 7 500 florins Louis de Masevaux
Rougemont (seigneurie) 17 500 florins Comte Allwig de Soultz
Florimont 6 032 marks Marc de la Pierre
Belfort, Delle, Rosemont 30 800 florins Pierre de Morimont
Isenheim 2 000 fl. or Pierre de Morimont
Thann (seigneurie) 12 000 florins Pierre de Reichenstein

En dehors de ces biens propres, tous engagés, les Habsbourg avaient encore la jouissance de biens d'empire qu'ils avaient également engagés:

  • Bergheim (la ville), engagée au Margrave de Bade.
  • Ortenberg, le château, engagé aux patriciens de Mullenheim.
  • Val de Villé, engagé aux patriciens de Mullenheim.
  • Rheinfelden (seigneurie), pour 21 000 florins à la Ville de Bâle.
  • Breisach (la prévôté), engagée pour 14 000 florins à la Ville de Breisach.
Dette personnelle du duc Sigismond auprès de Marc de Baldeck: 10 400 florins.

Un précédent : le Sundgau, terre bourguignonne

Charles le Téméraire, créancier-gagiste de Sigismond, ne fut pas le premier Bourguignon à posséder des terres alsaciennes. En 1393, Catherine de Bourgogne, fille du duc Philippe le Hardi, épousait Léopold le Superbe, duc d'Autriche. Et comme le voulait la tradition, Léopold donna à son épouse la Morgengabe (douaire) qui englobait les possessions autrichiennes en Haute-Alsace. A partir de 1406, Catherine devint régente de ses terres alsaciennes et en conserva le gouvernement à la mort de son époux survenue en 1411. Elle porta dès lors le titre de comtesse de Ferrette et gouverna les châtellenies de Ferrette, Altkirch, Belfort, Rosemont, Delle, Masevaux et Thann. Elle avait élu résidence à Ensisheim. Frédéric d'Autriche, frère du défunt Léopold, arracha une grande partie de la Morgengabe à Catherine. Un procès commença, il se termina en 1423 avec la sentence dite de Bâle qui rendait à Catherine les biens spoliés par Frédéric. Toutefois Catherine ne jouira guère de ses terres retrouvées, elle meurt en 1426. Ainsi, pendant vingt ans, une grande partie de la Haute-Alsace fut dirigée par une duchesse bourguignonne.
Louis Stouff : le livre des fiefs alsaciens mouvants de l'Autriche sous Catherine de Bourgogne, Paris 1901

Extrait du rapport de maître Contault

Le 8 janvier 1473, maître Contault visite le château de Thann et écrit: auquel chastel a une belle petite chapelle garnie dornemens dautel nécessaires et fondée d'une messe par chascun jour, qui est de la collacion de monditseigneur et en présence desdits messire Pierre de hacambacq et receveur, et appelez aucuns ouvriers, maçons, charpentiers et recouvreurs, jay visité les édifices et maisonsnements dicellui chastel qui sont grans et de grant maintenue mesmement en couverture, pource que ledit chastel est assez bien hault sur ung rocq contre bien haultes montaignes et de grant peine et bien long chemin a monter et que la plus grant partie des couvertures est de thieulle et lautre daissannes de sapins , que de legier vient en pourriture et ny a gaires maisonnement tant en chambres, sales, chappelles, greniers, que autres, ou il ne piere par plusieurs goutiers qui pourrissent les murailles et charpenteries , et ainsi lay veu car a leure que je y suis alé, il plevoit fort, par quoy ladite place pourroit cheoir en ruyne qui seroit un tres grand dommaige, car ladite place est merveilleusement forte, car il y a qutre fors et regardant sur ladite ville de Tanne.


Le complot du château de Guirbaden

Une année après la mort de Hagenbach, une indiscrétion permit de déjouer un complot qui aurait pu mettre Strasbourg en difficulté. Des émissaires du Téméraire avaient pris contact avec Jacques de Hohenstein, personnage important qui tenait alors en fief de l'évêque de Strasbourg le château de Guirbaden. Et ce château était devenu le siège d'une bande de chevaliers-pillards parmi lesquels nous trouvons les plus célèbres de ces brigands, notamment les frères May de Lambsheim (A. Kieffer, Ruine Guirbaden, 1968, p. 49) et Gerothée de Rathsamhausen. Au nom de la bande, Jacques se déclara prêt à ouvrir la place aux hommes du Téméraire. Parallèlement les brigands alaient tenter d'ouvrir les villes d'Obernai, Niedernai et Rosheim aux troupes bourguignonnes qui pourraient ainsi menacer directement les territoires strasbourgeois. Jacques de Hohenstein s'engageait par ailleurs à livrer ses autres places fortes, à savoir le château de Kagenfels et le Lutzelburg, tous deux dans le massif du Mont-Sainte-Odile. Une première somme de 10 000 florins avait déjà été payée aux conjurés quand l'évêque fut mis au courant du projet. Il alerta la ville de Strasbourg qui dépêcha une petite troupe sur place. Les Strasbourgeois se cachèrent dans la proche forêt et attendirent la sortie d'une corvée de bois pour la maîtriser. Et sous le déguisement des hommes de la corvée, d'autres Strasbourgeois étant cachés dans les chariots chargés de bois, les assaillants purent entrer dans la place. Ils tuèrent les gardes et placèrent les chariots sous les herses, bloquant l'entrée. La place fut enlevée et Jacques de Hohenstein capturé. Il sera jugé et jeté en prison à Dachstein, en la forteresse épiscopale, où il décéda en 1480. Quant aux autres conjurés, nous ignorons ce qu'il en advint.

L'acharnement des chroniqueurs

Dans la plupart des chroniques qui traitent de la période bourguignonne, le grand bailli est présenté comme un monstre sanguinaire. Il faut alors voir dans ces chroniqueurs des "agents" de la propagande officielle qui elle devait bien se justifier d'un assassinat après un procès inique, même s'il faut reconnaître que Pierre de Hagenbach était un homme emporté, aux excès de langage malheureux, brutal en maintes occasions et coupables d'exécutions capitales. Il était, en somme, le reflet de son époque. L'historien Nerlinger est l'un des chercheurs qui cernèrent avec honnêteté le personnage en nous révélant avec quelle hargne, voire haine, des religieux s'acharnèrent à détruire l'image même de cet homme. Jacques Wimpheling, qui s'éleva contre les moeurs dépravés du clergé, étonne par la pièce de "théâtre" qu'il écrivit, un drame dans lequel il présente le grand bailli comme une vipère, le traite de scélerat... Knebel, contemporain du drame, est chapelain de son état. Il calomnie si honteusement en se référant à des témoins qui lui ont rapporté des "faits", comme les viols de nonnes, son mariage avec des scènes scandaleuses... En clair, ceux qui ont écrit sur Hagenbach étaient du camp de ses ennemis; du côté bourguignon c'est le grand silence. Personne, apparemment, ne s'est trop préoccupé de la vérité historique à l'époque. Hagenbach gênait en Alsace, dans le Brisgau, en Suisse. Les chroniqueurs ont emboité le pas des détracteurs.


L'anneau qui arrêta Charles le Téméraire

Il n'a l'air de rien cet épais  anneau rouillé scellé dans un gros rocher près de Saint Sulpice, en contrebas de la route qui mène à Pontarlier. Pourtant il y a plus de cinq cents ans, il contribua à faire reculer la puissante armée de Charles le Téméraire. À l'époque, la seule route qui permettait l'accès au Val de Travers serpentait entre deux rochers; une chaîne (fixée à l'anneau restant) barrait le passage, un obstacle suffisant pour arrêter les armées lourdement équipées ou prélever des péages. Une date est encore visible, gravée sur la pierre au-dessus de l'anneau: 1476.
C'est le 8 février 1476, qu'une avant-garde de Charles le Téméraire est arrêtée par la chaîne rougie par le feu et des soldats venus en renfort de Neuchâtel, Bienne et Cerlier. Les Bourguignons choisiront une autre voie pour entrer en Suisse où ils seront défaits à Grandson et Morat.
L'Hebdo n°13, 28 mars 1996, Supplément: En soixante lieux, découvrez la Suisse Romande insolite p.XIX 
À la sortie de Saint-Sulpice, direction les Verrières, suivre l'indication «chapeau de Napoléon», la route grimpe. À la deuxième indication (panneau brun avec un dessin blanc), quittez la route qui continue à gauche et empruntez le chemin de forêt. Suivre les traces de peinture rouge sur les arbres. Au bout de dix minutes, une petite construction se trouve sur la gauche; compter alors environ vingt pas. L'anneau est dans un rocher sur la droite à moins d'un mètre du sol.



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Dans le lit de Charles le Téméraire

Dormir dans le même lit et occuper la même chambre que le plus célèbre des Bourguigons, voilà de quoi passer une nuit délicieuse. C'est possible au château de Vaumarcus, dont le donjon a plus de mille ans. Le premier mars 1476, les émissaires de Charles le Téméraire somment le châtelain des lieux d'accueillir leur maître. Mais la nuit ne leur est pas favorable. Le lendemain, son armée se fait battre à plate couture à Grandson. C'est peut-être pour cela que la fantôme du guerrier revient parfois hanter les lieux.... 
L'Hebdo n°13, 28 mars 1996, Supplément: En soixante lieux, découvrez la Suisse Romande insolite p.XVII 
Chateau de Vaumarcus. Possibilité d'organiser une apparition de fantôme.



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À la recherche du fantôme de Charles le Téméraire

François Ribadeau Dumas

Sur les rives de l'étang de Saint-Jean, non loin du pont de Buxières, où abondent les marécages, à quelques kilomètres de Nancy, les paysans croient parfois, par une nuit sans lune, voir se dresser le fantôme de Charles le Téméraire, réclamant de l'aide et s'enfonçant dans la boue, la tête en sang.
La bataille que le Téméraire livra aux troupes du roi René, où s'affrontaient la Bourgogne et la Lorraine, avait été très meurtrière. Elle s'était terminée en déroute pour les Bourguignons, qui avaient investi la ville de Nancy.
Une partie de la Lorraine avait été conquise par Charles le Téméraire; elle comprenait Nancy, Metz et Épinal. Profitant de la campagne, du duc de Bourgogne en Suisse, le duc René avait repris Nancy, le 7 octobre 1476. Louis XI, qui songeait un jour prendre la Lorraine et l'annexer à la couronne de France -et il y parviendra- envoya au jeune duc René II, quatre cents lances, afin de l'aider à battre le Téméraire.
Que de rêves le Téméraire a-t-il nourris! Il vécut en pleine fantasmagorie. Rappelons qu'il était le fils de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Né le l0 novembre 1433, le jour de sa naissance, son père le nomma comte de Charolais et le décora de l'Ordre de la Toison d'Or.
Il ignorait la peur, ce qui lui valut le surnom de Téméraire. La guerre et la puissance seront ses deux passions. Il avait trente-trois ans quand mourut son père Philippe le Bon. Il devenait duc de Bourgogne en 1467. Il n'ignorait pas que le roi Louis XI souhaitait reprendre la Bourgogne. Le mariage de Charles avec Marguerite d'York indisposa le monarque.
Par le traité de Saint-Omer en 1469, il acquérait l'Alsace que lui cédait Sigismond d'Autriche. Il prenait pied en Alsace et sur le Haut-Rhin. Il espère mettre la main sur l'Allemagne: il rêve de devenir empereur d'Occident. Le pacte de Saint-Omer avec le duc d'Autriche l'avantage: il songe à gouverner le royaume rhénan, puis à porter la couronne de l'Empire (!). Le duc d'Autriche Sigismond, pour restaurer sa fortune et sa grandeur, était d'accord pour unir la princesse Marie de Bourgogne et le fils de l'empereur Maximilien. Par ses alliances avec l'Angleterre et avec l'Espagne, par ses territoires en Flandre, le Téméraire était un monarque puissant, voué à un destin exceptionnel.
L'empereur Frédéric fut pressenti pour lui offrir le titre de «Roi des Romains», en attendant de lui succéder sur le trône impérial. Le Téméraire exulta. Il voulait même que l'empereur, faible et débile, abdique dès maintenant.
Le Téméraire fiança sa fille avec le duc de Lorraine, puisque l'empereur ne se décidait pas. Celui-ci se trouvait à Trèves. Le Téméraire, entouré d'une brillante escorte, alla le trouver. La vaisselle d'or de Charles, ses tapisseries, ses collections de pierreries éblouissaient la noblesse.
Il se voyait déjà empereur. Son armure incrustée de diamants, son casque couvert de pierreries, le défilé de ses trois mille cavaliers, ses six mille archers, son artillerie furent acclamés. Des fêtes magnifiques eurent lieu. Il n'en résulta rien de positif.
Puisque le Grand Duc Charles tenait à la royauté, on envisagea d'ériger le duché de Bourgogne en royaume, augmenté des possessions rhénanes, de la Lorraine, des évêchés de Liège, Utrecht, Cambrai.
A vrai dire, les Allemands en 1470 voyaient mal un Bourguignon aspirer à l'Empire. Frédéric III partit subitement. On devine quelle fut la colère du Téméraire.
Alors, le Grand Duc se tourna vers le roi René d'Anjou, comme nous l'avons dit, et dans un nouvel effort d'imagination, il rêva de s'unir à lui, qui le prendrait pour son héritier, roi de Sicile, roi de Jérusalem et roi de Bourgogne! Par les accords de Nancy, le jeune duc René II de Lorraine venait justement de se mettre sous la protection du duché de Bourgogne. Le Téméraire se voyait déjà à la tête d'un empire aussi puissant que celui de Charlemagne.
Tout s'effondra. La guerre avec les Suisses fut un désastre pour le Téméraire. La bataille de Morat, le 22 juin 1476, fut sa première défaite. Battant en retraite, le Téméraire voulut donc reprendre Nancy.
Le 4 janvier, les troupes lorraines, alsaciennes, suisses, françaises, se concentrèrent à Saint Nicolas-de-Port. L'avant-garde se composait de neuf mille hommes, ce qui était plus que toute l'armée bourguignonne. Le duc René II la commandait, son étendard portait la devise : «Toutes pour une», ancienne devise des ducs de Lorraine et qui représentait un bras armé sortant d'un nuage et tenant une épée. La bannière de Lorraine s'illustrait d'une Annonciation. Le duc René chevauchait un cheval gris; il portait un habillement à couleurs rouge et gris blanc, une robe de drap d'or, avec la croix blanche de Lorraine à double traverse.
Huit cents chevaliers composés de toute la noblesse l'entouraient. En arrière-garde, huit cents couleuvriniers.
Habilement, René II, qui savait la force de combat de Charles le Téméraire, l'attaqua à la fois sur le flanc droit et sur le flanc gauche. Le Grand Duc se battait comme un lion au milieu de sa cavalerie. Les combattants de Henri II se montrèrent les plus forts, ils parvinrent à dégager la ville et à mettre en déroute les troupes du Bourguignon.
Les Bourguignons furent écrasés par le nombre. Ce fut la débandade. Le Téméraire était au plus fort de la mêlée. On assure que sa figure fut transpercée d'un coup d'épée. Ensuite, traversant un étang gelé son cheval s'enfonça dans l'eau. Le duc appela un cavalier. «Sauvez le duc de Bourgogne! » Celui-ci était sourd et, croyant avoir affaire à un soldat bourguignon, le perça de coups d'épée.
Pendant plusieurs jours, on chercha le corps du Téméraire sur le champ de bataille où abondaient les cadavres. Or, on amena, au duc René II, un jeune page nommé Baptiste, qui lui rapporta qu'il était aux côtés du Téméraire au moment du combat. Il le vit abattu de son cheval et comment, débordé par les ennemis, il conta qu'il dut s'enfuir avec les derniers défenseurs du duc. Il avait été saisi, fait prisonnier, on lui prit le beau cheval de son maître et son heaume garni d'orfèvrerie.
Sur les indications du page, on envoya de nombreuses personnes le rechercher. On trouva son corps, entièrement nu, la moitié du visage et le corps dans la glace d'un ruisseau, le visage dévoré par les loups. On identifia son corps à six indices: sa dentition où il manquait des dents perdues autrefois dans une chute, une cicatrice à la gorge due à une blessure reçue jadis à Montlhéry, ses ongles toujours très longs, une cicatrice à l'épaule, une fistule au bas-ventre, un orteil dépourvu d'ongle. A ces nombreux témoignages les bâtards Antoine et Baudouin, les seigneurs de Croy et Neuchâtel, son médecin Mathieu Loppé, son autre médecin Olivier de la Marche, ses valets de chambre, l'identifièrent définitivement.
On transporta le cadavre à Nancy. On le lava, on le revêtit d'habillements de soie blanche et de pourpre, un manteau écarlate, et on l'exposa dans une maison tendue de satin noir, pavée de pierres noires. Il gisait sur un lit de parade recouvert de velours noir où pendaient six grands écussons armoriés. De grosses torches et des cierges éclairaient la scène.
Le duc René II vint en habit de deuil, revêtu à l'antique, entouré de ses gens en grand deuil. La chronique rapporte que le duc, drapé comme les anciens preux en signe de victoire sur le Bourguignon et ses alliés anglais, portait une longue barbe de fil d'or qui s'allongeait jusqu'à la ceinture. Il s'écria en prenant la main du mort:
«Cher Cousin, que Dieu ait votre âme! Vous nous avez fait moult maux et douleurs!»
Il pria quelques instants, bénit le corps avec le goupillon et se retira avec sa suite.
On l'embauma. La cérémonie solennelle eut lieu à Saint-Georges de Nancy le dimanche 12 janvier 1477.
Au lieu où le Téméraire avait péri, on éleva la chapelle du Bon-Secours, ou chapelle des Bourguignons, où mille cinq cents des leurs avaient péri (et non sept à huit mille, comme l'écrit Dom Calmet).

On y dressa une croix de Lorraine à double traverse, avec cette inscription: «Mercy à Dieu pour cette victoire».


Le Téméraire avait quarante-quatre ans. Il fut le dernier duc de Bourgogne après avoir régné dix ans. Il était laid, l'air fier et féroce, les cheveux roux. On l'appelait «le nouvel Alexandre». Il avait envahi et humilié la Lorraine, pris Metz et Nancy, Épinal.
Le duc René II enfin triomphait de lui. Alors, la paix revint.
Le roi Louis XI se montra enchanté de la disparition d'un de ses pires ennemis qui, depuis la Ligue, convoitait le trône de France, annexé au duché de Bourgogne et qui cherchait à le tuer.
« Quand orgueil chevauche devant, honte et misère suivent de près.»

En Bourgogne, on refusa d'admettre que le Téméraire était mort. «On l'attendit comme on attendit le roi Arthur, comme on attendit Napoléon longtemps après que son trépas eut été certain», écrit Marcel Brion. Certains disent qu'il s'était retiré dans une forêt de la Souabe, en un ermitage secret.
Était-ce bien lui dont on célébra les funérailles somptueuses?
«Dans la mort même, cet homme prodigieux demeure une énigme pour la postérité» (M. B.)
Déjà, il avait fait frapper une médaille à son effigie, en empereur romain. On rapporte qu'au matin de la bataille de Nancy, lorsqu'il coiffa son casque, le cimier d'or qui représentait le lion de Bourgogne se détacha et tomba. Charles le ramassa, le remit en place et déclara: «Hoc est signum Dei!»
Dieu lui faisait signe. Un mauvais signe. L'heure du trépas avait sonné pour lui. Pierre Marot, archiviste paléographe, écrit: «Le rêve du Grand Duc de l'Occident s'était évanoui. Les rêves fabuleux s'écroulaient. Le duc René II en sortit superbement grandi».
Cette victoire eut un retentissement considérable, comme on s'en doute. Au roi de France, elle laissait les mains libres pour assembler le duché de Bourgogne et la Somme, la Franche-Comté et l'Artois.

La Lorraine, divisée, appauvrie, en proie aux factions en fut galvanisée. On vit la naissance d'un vif patriotisme lorrain. Le duc passa pour un héros national. De ce jour, la Lorraine reconstituée va jouer un rôle déterminant.
René II avait vingt-six ans. Il se rendit en pèlerinage d'action de grâce à Saint-Nicolas-de-Port.
Une belle basilique gothique du XV° siècle domine le grand centre de pèlerinage de Saint-Nicolas-de-Port. Les deux tours altières, effilées, se terminent en larges lanternes à bulbes islamisées. Ses constructeurs ont subi l'empreinte des croisades, sur les bords de la Meurthe. Elle est vouée à saint Nicolas. L'axe de l'édifice est brisé, inclinato capite, selon la tradition mystique médiévale du Christ en croix, penchant la tête à gauche. L'abside à cinq pans, l'abondance du flamboyant rappellent que le duc René II goûtait l'ésotérisme. Le doigt de saint Nicolas, enfermé dans le reliquaire d'or en forme de bras, est décoré de pierreries et d'émaux.


«Histoire secrète de la Lorraine», François Ribadeau Dumas, Albin Michel (1979)
«Histoire secrète des provinces de France», collection dirigée par Jean Michel Angebert

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La Chandeleur du Téméraire

C'est toujours avec une certaine amertume que les Alsaciens évoquent le souvenir de Charles le Téméraire, dernier des quatre ducs de Bourgogne appelés les Grands Ducs d'Occident. A l'éphémère domination que le duc exerça sur le sud de l'Alsace, se rattachent les exactions de son grand-bailli, Pierre de Hagenbach, et les représailles des armées bourguignonnes, après la révolte du peuple et la mise à mort, par celui-ci, du terrible grand-bailli.

Charles le Téméraire est de ceux qui, tels Charlemagne, Frédéric Barberousse ou Charles XII de Suède, ont conquis l'immortalité. Ils vivent encore, au fond d'une mystérieuse retraite, attendant le moment de revenir parachever une oeuvre qu'ils souhaitaient grandiose.

On sait que le corps du Téméraire fut retrouvé dans la glace d'un étang, le 7 janvier 1477, soit deux jours après la défaite des Bourguignons devant Nancy. On sait également que le visage du mort avait été mutilé, soit par un coup d'épée, soit par les crocs d'un loup. Cette circonstance a fait que certains Bourguignons refusaient de croire à la mort de leur prince. Pour eux, il vivait encore, au fond de quelque monastère, de quelque solitude d'ermite. Ce sentiment est d'ailleurs rappelé par deux vers du « Serment des Foulx », ouvrage qui parut à Lyon au XVI° siècle :

« Des Bourguignons la grand folie
Qui disoyent leur duc estre en vie ».

A notre connaissance, une seule légende comtoise évoque le souvenir du Téméraire. Elle a été publiée par Charles Thuriet, dans ses « Traditions populaires du Doubs » (1891). Malheureusement l'auteur n'en indique pas la source. Elle peut se résumer ainsi :

Après ses défaites de Grandson et de Morat, alors qu'il s'était replié avec les débris de son armée à la Rivière, près de Pontarlier, le duc de Bourgogne ruminait de sombres pensées lorsque, un soir, lui apparut le fantôme d'un soldat bourguignon tué à la bataille de Morat. Le revenant engagea le duc à renoncer à la guerre. Irrité des propos de l'apparition, le duc saisit son épée et frappa par trois fois. En vain le fantôme était toujours là, qui lança alors, d'une voix terrible: « La colère est impuissante; j'ai laissé mes os à Morat. Mon ombre va t'attendre sous les murs de Nancy ».

On n'ignore pas combien les Suisses ont détesté Charles le Téméraire et les Bourguignons. Naguère encore, quand le soleil ciuchant teintait de rouge les eaux du lac de Morat, les pêcheurs et les riverains disaient : « C'est le sang des Bourguignons qui réapparaît ».

En Alsace, contrairement à ce que l'on pourrait attendre, ce n'est pas dans le Sud, mais dans le Nord de la province, que subsiste une légende se rapportant au Téméraire. Selon Jean Variot, cette légende, appelée « la Chandeleur du Téméraire », est « la plus spécialement alsacienne par sa poésie, sa forme et son ton... c'est peut-être la plus belle de nos légendes » d'Alsace. La voici :

« C'est au jour des Rois de 1477, que le duc Charles de Bourgogne, qu'on surnommait le Téméraire, fut vaincu et tué sous les murs de Nancy.
« Or, à la Chandeleur qui suivit, un roulier de Wasselonne qui s'en revenait de Molsheim, vers la nuit tombante, rencontra, comme il contournait les douves du château à quatre tourelles qu'on voit au pied de la montagne de Scharrach, un voyageur solitaire.
« Il y  a six routes qui se croisent et l'étranger semblait chercher sa direction. Il cria :
« - Seigneur cavalier... pouvez-vous me dire un cimetière où reposer mes ossements ?
« Les rouliers sont des gens gais, bons buveurs et loyaux compagnons. Celui-ci pensa tomber à la renverse et son cheval fit un écart. Il se remit vite néanmoins de cette grave émotion.
« -Un cimetière ? ...En voilà un champ de malheur pour allonger son corps! Parlez-moi d'un bon lit ou d'un bon fauteuil profond, devant une table où les vins rient, avec leurs commères les viandes.
« - Seigneur cavalier, pouvez-vous me dire un cimetière où reposer mes ossements ? Le roulier repartit : « - Ma maison est à quelques lieues d'ici, Je vis seul comme un chat-huant. Venez avec moi. Vous paraissez, monsieur, un grand original. Vous me distrairez: nous mangerons la soupe aux oignons frits, des saucissons au raifort, du concombre farci dans l'huile; nous boirons du vin de la côte de Zellenberg ; après quoi nous présenterons nos jambes aux bûches et nous nous endormirons la conscience tranquille. Montez en croupe.
« Le voyageur hésita durant un instant, puis monta en croupe. Il était armé de pied en cape.

*   *
*
« Le roulier arrêta sa bête devant sa petite maison, et sitôt entré, souffla sur le bois qui crépita au foyer et lança une lueur vive. La soupe se mit à chanter dans la bouilloire. Il la versa dans deux écuelles de terre, et comme il se tournait pour les poser à table, il aperçut le convive, qui avait écarté son manteau, relevé son heaume et rabattu les lambrequins sur ses épaules; son corps était un squelette et le sang qui coulait de ses larges yeux avait décoloré une chaîne d'or à croix d'ivoire qui apparaissait collée aux côtes.
« Alors le roulier se mit à trembler.
« - Roulier, le corps du duc Charles de Bourgogne n'a pas été retrouvé d'entre les morts. Ce corps, le voici.
« Et de son propre index décomposé, le cadavre touchait la place où avait battu son coeur.
« Puis soudain il disparut.
*   *
*

« Une année s'écoula, et à la Chandeleur de 1479, le roulier qui buvait chez lui, de concert avec des amis de la route, racontait à la tablée que le Téméraire était venu s'asseoir à sa table, l'année précédente, à la même heure. Les amis s'esclaffèrent et l'on cite un homme de Molsheim qui dut boire douze pintes, tandis que minuit sonnait, tant sa gorge avait été salée par le rire.

« Mais quelqu'un heurta la porte, puis l'ouvrit violemment, comme eût fait un coup de vent. Les têtes se tournèrent. Le Téméraire se tenait sur la marche, suivi du Grand Sénéchal de Bourgogne, que six pleurants vêtus de noir portaient couché sur leurs épaules; et derrière, il y avait, tout sanglant, Jean sans Peur, qui périt transpercé par dix-huit poignards sur le pont de Montereau; et Philippe le Hardi que recouvraient les ailes d'or de deux anges de marbre; et Philippe le Bon avec son épée noircie aussi grande que sa dépouille. Et les vieilles bandes bourguignonnes massacrées, pêle-mêle, leurs armes rouillées, leurs enseignes déchirées, gisaient et recouvraient la blanche terre de l'hiver, sous la lune, à l'infini.

« - Rouliers, prenez vos meilleurs chariots, prenez vos meilleurs chevaux, et portez-nous vers un cimetière où reposer nos ossements. Là, creusez une fosse bien large et bien profonde pour enterrer les Bourguignons avec leurs espérances !...

« Il disait cela, se souvenant que jadis il avait levé son fer contre celui du roi de France, qui lui, trouva le repos sous une dalle grise, à Notre-Dame de Cléry ; il disait cela, se souvenant qu'il avait rêvé d'asservir les Flamands, les Comtois, les Suisses, les habitants des rives du Rhin paternel, et les villes libres d'Alsace qui se liguèrent ensemble pour tuer sa puissance.

« La plainte fut répétée toute la nuit. Et voilà pourquoi, au jour de la Chandeleur, les rouliers et maîtres de postes ne feraient aucun service, sur aucun chemin, sur aucune route, pour tout l'or du monde...

« Ils craignent de rencontrer le Téméraire, dont on n'a jamais retrouvé le corps, et qui demande aux passants une place pour dormir ».

Gabriel Gravier, Légendes d'Alsace, Canton de Wasselonne
Collection du Mouton Bleu (1988)

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Le tombeau de Charles le Téméraire

François Ribadeau Dumas
En l'église Saint-Georges aujourd'hui disparue, le duc de Lorraine fit élever à son redoutable ennemi un très beau tombeau, sur lequel on le voyait étendu dans son armure, placé dans une niche, qu'encadre une ogive pointue, très ornementée, sinueuse selon le gothique fleuri. Deux lions portaient ses armoiries. Deux statues, Charlemagne et Henri II le saint, empereur d'Allemagne, son église en main. Deux hautes statues: saint André avec sa grande croix en X, devenue l'emblème de la Bourgogne, puis un ange, ayant sur sa poitrine l'écu de l'ancienne Bourgogne.
Or, si la Lorraine porte sur son blason de nombreux duchés et royaumes, la Bourgogne du Téméraire revendiquait un grand nombre de provinces: Flandre, Namur, Maestricht, Anvers, Hainaut, Zelande, Hollande, Brabant, Limbourg, Autriche, Frise, Luxembourg, Artois, Gueldre, Bourgogne.
On comprend, que le duc de Lorraine ait voulu rivaliser.
Sur deux dallés de marbre noir, cette curieuse inscription en vers latins, traça la physionomie guerrière du Téméraire:
«Sous ce tombeau est enfermé Charles, gloire de la nation bourguignonne et qui autrefois fut la terreur de l'Europe. Le peuple de Gand, révolté, fut dompté par lui, perdit ses lois paternelles et subit perpétuellement le joug. La terre de Liège éprouva aussi ses vengeances sanguinaires, quand la ville fut ravagée par le fer et par la flamme. A Montlhéry, sa redoutable épée avait effrayé et mis en fuite les cohortes françaises avec le roi lui-même. Il chassa les ennemis d'Édouard d'Angleterre, ramena ce prince dans son royaume et lui restitua le trône de son enfance. Méprisant les armes des ducs des rois et de l'empereur, il n'était joyeux qu'au milieu des flots de sang. Mais enfin, lorsque confiant dans le succès ordinaire de ses armes, il eut, en sa témérité, attaqué le duc de Lorraine, il exhala au milieu des combats son âme sanguinaire et sur une terre ennemie, il laissa la Toison d'or.
«Ainsi, René le Victorieux a remporté sur un si grand prince la palme du triomphe, au siècle des siècles.
«Ô toi, qui ambitionnas tant de terres, Charles, que Dieu te donne le ciel et les toisons de la paix, que tu as autrefois dédaignées.
«Et maintenant, en voyant du haut de l'éther les murs de Nancy, dis-toi: Moi si fier, je reçois la sépulture d'un ennemi clément. Apprenez combien peu il faut se fier aux choses de la terre. Celui qui a été tant de fois vainqueur est enfin vaincu»
Pfister raconte qu'en 1550, sur ordre de Charles Quint, des envoyés du gouvernement des Pays-Bas vinrent réclamer les restes du Téméraire. On eut beaucoup de mal à découvrir le cercueil qui partit pour le Luxembourg, avant d'être enseveli à Bruges, à côté de celui de Marie de Bourgogne. Un nouveau grand tombeau fut édifié. Mais on ne sait si ce sont exactement les ossements du Téméraire qui furent emportés. Un jour, peut-être, on trouvera le crâne, coupé en deux d'un coup d'épée, celui du redoutable duc de Bourgogne, perdu, sans tombe.
Et les Bourguignons tués au combat?
Après la mort du Téméraire, on recueillit les dépouilles de très nombreux Bourguignons qui avaient trouvé la mort autour de lui. On les ramena et on les mit en terre, non loin des cordeliers. On édifia une chapelle dite «des Bourguignons».
Dans cette chapelle funèbre, René II fit placer la Vierge qu'il avait fait tailler par Mansuy Gauvain. Cette vierge ayant accompli des miracles, on vint en foule la prier. La chapelle funèbre devint vite remplie de monde joyeux.
Le roi Stanislas, ému de cette liesse sur les tombes des Bourguignons et estimant que les ennemis ne méritaient pas l'honneur des prières des Lorrains, fit raser la chapelle (!).
Il fit bâtir l'église Notre-Dame-de-Bon-Secours par Héré de 1738 à 1741 et désira s'y faire enterrer avec sa famille, très à part des tombes des ducs de Lorraine. On y voit la statue.
Quand le duc Henri II (1608-1624) mourut, il voulut être enterré là, ainsi que sa femme Marguerite de Gonzague, à la collégiale Saint-Georges, sous le regard de la Vierge miraculeuse de Bonne Nouvelle.
Pendant longtemps, le superbe tombeau de Charles le Téméraire, oeuvre d'un Lorrain de Bar-le-Duc, Jean Crocq qui vint travailler à Nancy à la demande du duc René II, a été l'objet de l'admiration des pèlerins. Mais le tombeau du Téméraire a bel et bien été démoli. En 1743, l'église disparut. Aucun Bourguignon n'a sa place à Nancy.
Le plus étonnant est que l'évêque de Metz, Georges de Bade, était dans les meilleures relations avec Charles le Téméraire, qui le choisit pour Premier conseiller. Georges de Bade était un original; c'est lui qui prit une ordonnance interdisant, sous peine d'excommunication, aux églises de Metz, abbayes, couvents, de faire sonner les fêtes avant que la grosse Mute de la cathédrale ait sonné. Il existe une hiérarchie des cloches.
Or, Georges de Bade après la mort de Charles le Téméraire fit plusieurs voyages en Bourgogne pour traiter le mariage de Marie de Bourgogne, fille unique du duc de Bourgogne, avec Maximilien d'Autriche, fils de l'empereur Frédéric III. Le mariage eut lieu avec éclat.
La collégiale Saint-Georges a donc disparu. Pfister écrit: «Que de souvenirs éveille ainsi cette église Saint-Georges que Léopold, puis Stanislas firent détruire! Elle était petite, mais elle enfermait de curieux monuments et elle est étroitement attachée à l'histoire du duché! Ici, peut-on dire, a battu le coeur de la Lorraine.» (Histoire de Nancy)
Le duc Raoul (1328-1346) fit frapper sur ses pièces de monnaie, sur une face l'écusson de Lorraine, sur l'autre face une épée dressée, entourée de deux alérions.
En 1978 on a découvert dans l'église Notre-Dame-de-Bruges le caveau funéraire de Marie de Bourgogne, morte après une chute de cheval en 1482, et de son père Charles le Téméraire.
Les deux cercueils avaient été cachés en 1796 et remis en place en 1806. Pour les ouvrir et identifier les ossements, la ville de Bruges vient d'écrire à l'archiduc Otto de Habsbourg, rentré en Autriche après un long exil, pour le prier d'accorder les autorisations nécessaires.
On prétend en effet que le cercueil ramené par l'empereur Charles Quint, arrière-petit-fils du Téméraire, en 1550 à Bruges, était vide.
La fille unique du Téméraire avait épousé en 1477, à vingt ans, l'archiduc Maximilien de Habsbourg. Son fils Philippe le Beau épousa Jeanne la Folle, fille des rois catholiques.

«Histoire secrète de la Lorraine», François Ribadeau Dumas, Albin Michel (1979)
«Histoire secrète des provinces de France», collection dirigée par Jean Michel Angebert


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