Strasbourg à travers les âges
L'emplacement de la future ville, situé sur la rivière
Ill, un peu au sud de son confluent avec le Rhin, connaît
dès
la Préhistoire, une occupation sporadique, notamment celle des
Celtes.
En 12 av. J.-C., les Romains y installent
un établissement permanent, à savoir un fortin,
transformé plus tard en camp légionnaire,
qu'ils appellent Argentoratum.
L'Ill était dénommée Argento,
parce qu'on y voyait des reflets argentés.
Jusqu'au 5° siècle après J.-C.,
Argentoratum comprend un castrum,
défendu par une enceinte en pierre au 4° siècle,
ainsi
qu'une agglomération de civils au service de l'armée
(aubergistes,
artisants, commerçants). Un site considérablement
amélioré
par les travaux édiliaires des Romains et la création, au
4° siècle, d'un évêché évitent la
disparition de la cité plusieurs fois ravagée par les
invasions.
Devenue "Strateburg" ou "Strassburg" (la ville forte
des routes), la ville renaît lentement. L'épisode des
Serments de Strasbourg, prononcés sous ses murs le 14
février
842 par les rois Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique,
préfigure
l'avenir d'un Strasbourg au contact de deux civilisations, la latine et
la germanique. En 925, c'est au Royaume de Germanie qu'échoient
Strasbourg et l'Alsace qui, pour sept siècles, vont devenir
partie
intégrante du Saint Empire Romain Germanique, vaste
"fédération"
de principautés, de villes entre la Meuse et la Vistule.
A la tutelle épiscopale succède en 1262, le
gouvernement
des bourgeois-artisans. Dotée, par les empereurs, de franchises
étendues, la Cité prend au 14° siècle, le
titre
de "Ville libre d'Empire". Strasbourg est alors un Etat
indépendant
avec sa bannière, sa monnaie et dont Erasme vante la
Constitution.
A partir du 13° siècle, le commerce de transit du blé
et du vin sert de moteur à l'économie urbaine,
renforcé
par le monopole de navigation entre Strasbourg et Mayence et par la
construction
d'un pont sur le Rhin (14° siècle).
Commencée par les évêques après 1170, la
cathédrale
est prise en charge par la ville qui manifeste son orgueil et sa
fierté
en la couronnant d'une flèche unique de 142 mètres de
haut.
Aux dimensions européennes de son commerce, Strasbourg
ajoute,
au 16° siècle, son rayonnement intellectuel et religieux en
devenant une des capitales de la Réforme. Au début
plutôt
tolérant et créateur, le protestantisme strasbourgeois
met
sur pied un système éducatif original en fondant le
"Gymnase"
(1538) suivi, au 17° siècle par une Université.
L'affaiblissement de l'Empire et des Habsbourg, sanctionnés par
les traités de Westphalie (1648), aboutit, en 1681 à la
"Réunion"
de Strasbourg au royaume de France. Si le statut de "Ville Libre
Royale"
garantit une certaine autonomie administrative et le maintien du
protestantisme,
Strasbourg perd son indépendance mais devient, en contrepartie,
une capitale régionale avec le Haut Commandement Militaire,
l'Intendance
d'Alsace, ...
Le maintien
de la culture germanique, les qualités de l'enseignement
universitaire
(médecine, droit, histoire), attirent des étudiants de
l'Europe
des Lumières tel le jeune Goethe
en 1770-1771, Metternich, Koutouzov
ainsi
que de nombreux princes séduits par le goût
français.
La forte concentration des élites francaises,
étrangères
et locales regénère les métiers d'art: ferronerie,
orfèvrerie de vermeil et surtout les faïences de Hannong.
La
Révolution
et les guerres napoléoniennes parachèvent
l'intégration
de Strasbourg à la France. C'est à Strasbourg qu'est
composé
par Rouget de Lisle, en avril 1792, le chant qui deviendra
la Marseillaise.
On a oublié de nos jours le rôle unificateur de la Marseillaise pour des gens qui ne parlaient alors que patois.
De 1815 à 1870, les courants libéraux et
démocratiques
animent la majorité de la classe politique strasbourgeoise.
Assiégée
en 1870 par l'armée allemande, la ville subit de graves
destructions.
Annexée par l'Empire allemand, malgré la protestation de
ses élus, elle connaît comme siège des
autorités
du "Territoire d'Empire" d'Alsace-Lorraine un développement
qui lui donne des allures de capitale. En 1918, la population accueille
avec ferveur le retour de la France. Annexée à nouveau
par
les nazis en 1940, Strasbourg vit les heures les plus sombres de son
histoire,
marquées notamment par l'incorporation de force des jeunes
Alsaciens
dans l'armée allemande. Elle est libérée le 23
novembre
1944 par le Général Leclerc.
Après la guerre s'ouvre pour Strasbourg une ère
nouvelle
marquée par la réconciliation franco-allemande et le
mouvement
vers l'unification de l'Europe. Le traité conclu le 5 mai 1949
à
Londres crée le Conseil de l'Europe qui réunit
actuellement
36 pays membres. Sur proposition d'Ernest Bévin, Ministre des
Affaires
Etrangères de Grande-Bretagne, Strasbourg est choisie comme
siège
de cette première grande institution européenne, parce
qu'elle
apparaît comme un symbole de réconciliation et de paix.
En août 1950, Robert Schumann, Ministre français des
Affaires
Etrangères, vient exposer devant l'Assemblée du Conseil
de
l'Europe son plan de création d'une Communauté
Européenne
du Charbon et de l'Acier. A Strasbourg se sont établis par la
suite
la Cour européenne des Droits de l'Homme,
la Fondation Européenne de la Science,
le Centre Européen de la Jeunesse,
ARTE,
la Pharmacopée Européenne.
En
1957,
après la signature des Traités de Rome, les gouvernements
des six pays fondateurs décident, dans le cadre d'un motus
vivendi
provisoire, que l'Assemblée des Communautés
Européennes, devenue le
Parlement Européen,
se réunira à Strasbourg. Depuis lors,
la grande majorité des sessions du Parlement Européen se
sont tenues à Strasbourg. En juillet 1981, après la
première
élection au suffrage universel direct, le Parlement
Européen
a décidé que toutes ses scéances pléniaires
se tiendraient à Strasbourg, tandis que les commissions et les
groupes
politiques se réuniraient en règle générale
à Bruxelles.
Les Strasbourgeois attachent une grande importance à la mission
européenne dévolue à Strasbourg. Ils sont
convaincus
qu'en créant des conditions matérielles et psychologiques
favorisant les travaux des bâtisseurs de l'Europe unie, ils
apportent
une contribution efficace à la réalisation de ce grand
dessein.
Texte de Roland Klein (remis à jour)
STRASBOURG VINGT SIÈCLES D'HISTOIRE
Connaitre Strasbourg
Roland Recht, Jean Pierre Klein, Georges Foessel,
(Editions Alsatia, Colmar) 1976
LE BASTION DE ROME SUR LE RHIN (12 a. J.C. - 406 ap. J.C.).
Le site de Strasbourg, par son caractère naturel de carrefour
de voies d'eau et de routes, fut dès l'âge du bronze
ancien
occupé par une bourgade de pêcheurs réfugiés
sur ce qui n'était encore qu'une butte sur un marais. Un
établissement
celte accompagné d'un forum indigène, à la fois
marché
et sanctuaire, lui succéda au IV° s. av. J.C. Vers 12 av.
J.C.
les Romains s'y installèrent à leur tour, donnant
à
Argentorate une importance nouvelle.
Simple fort de surveillance à l'origine, cet
établissement
devient sous Tibère vers 20 ap. J.C. un camp fortifié
destiné
à une légion entière et joue désormais un
rôle
de centre militaire et civil. Détruit en 70 en même temps
que la plupart des quartiers d'hiver des armées du Rhin, il est
reconstruit entre 70 et 74 et devient une des bases de
l'expédition
de conquête des Champs Décumates; conquête qui
permet
l'établissement d'une route directe joignant Argentorate
à
la haute vallée du Danube.
Argentorate avait cessé d'être ville frontière
mais cela n'empêcha pas le pillage et la destruction de la ville
et du camp en 97, par les mutins de la XXI° légion et leurs
alliés suèves. Reconstruit sous Trajan entre 98 et 100,
le
camp est abandonné après 120 par la plus grande partie de
la VIII° légion, qui monte désormais la garde sur le
Limes et n'est plus occupé que par des bureaux et des services
d'intendance.
Après 50 ans de paix, les fouilles effectuées tendent
à prouver en 175 une invasion de Marcomans qui aurait
amené
la destruction d'une partie des faubourgs et des quartiers
extérieurs
à l'enceinte, les «Canabae» quartier de boutiques et
d'artisans situés le long de l'actuelle Grand-rue.
En 235 alors que l'empereur Sévère-Alexandre organise
une nouvelle offensive contre les Germains, Argentorate lui sert de
base
et le camp connaît à nouveau la vie militaire.
L'assassinat
de l'Empereur ouvre la porte à l'invasion qui détruit
complètement
le camp militaire et l'agglomération civile voisine. Une fois
encore
camp et sanctuaires sont reconstruits, tandis que la population civile
est expulsée à l'extérieur de l'enceinte.
L'abandon
du Limes germano-rhétique en 260, fait à nouveau
d'Argentorate
une place frontière dont les défenses la laisse indemne
au
milieu du flot des invasions de la fin du III° siècle,
tandis
que la population civile de plus en plus, se concentre à nouveau
dans les murs du camp. En 352 après J.C., sous l'empereur
Constance
II, les Alamans pillent et détruisent à nouveau la
cité,
en même temps que Mayence, Spire, Worms et Brumath. L'invasion
est
repoussée en 357 par le César Julien qui écrase
encore
une fois les barbares dans sa belle victoire de Hausbergen. La
cité
est peu après fortifiée par une ultime enceinte
adossée
à celle de Trajan et qui double cette dernière. Ces
efforts
n'empêchent pas une nouvelle destruction du camp à la fin
du IV° siècle puis en 407, date à laquelle l'Empire
moribond
abandonne définitivement la ligne du Rhin au flot de l'invasion.
LES SIÈCLES OBSCURS (407 ap. J.C. - 1100 ap. J.C.).
Les ruines de la ville romaine continuèrent à servir
d'habitations à la population gallo-romaine et barbare
jusqu'à
la destruction totale de 451 par Attila et ses Huns, qui
campèrent
aux portes des ruines fumantes d'Argentorate. Ce n'est qu'après
la bataille de Tolbiac (496) que les Francs devenus les maîtres
de
l'Alsace, firent surgir la nouvelle ville de Stratiburgum des
débris
de l'antique Argentorate. Fort réduite, la population
était
établie surtout aux environs de l'ancien camp romain dont
l'enceinte
maintenue servait de refuge en temps de crise. Les documents qui font
mention
de la nouvelle cité sont rares et son importance devait
être
bien médiocre, même lorsque la population d'agriculteurs
et
d'éleveurs établis dans les environs, se transforma peu
à
peu en ouvriers et en artisans. Le pouvoir des Comtes établi
dès
le IV° siècle, passa peu à peu aux mains des
Evêques
sous les Carolingiens durant le règne desquels se bâtit
une
première église Notre-Dame au milieu d'une ville dont
Ermold
le Noir, abbé d'Amiane, exilé à Strasbourg en 824,
chante l'importance et la richesse; ce que semble prouver
également
le choix de Strasbourg pour la prestation du serment d'assistance
mutuelle
entre Charles le Chauve et Louis le Germanique en mars 842. S'il semble
bien que durant le IX° et le X° siècles, la puissance
des
Evêques grandit parallèlement à la richesse des
habitants,
les fouilles archéologiques récentes ont
démontré
qu'en l'an 1000 encore, l'enceinte de la ville recouvrait exactement
celle
du camp romain, même si des quartiers extérieurs
d'habitations
existaient déjà le long de l'actuelle Grand-Rue. Le
développement
de la ville et sa prospérité se
concrétisèrent
dans la construction à partir de 1015 par l'évêque
Wernher de la cathédrale romane, après destruction dans
un
incendie de la cathédrale carolingienne, et le premier
agrandissement
de la ville vers 1100 englobant dans une nouvelle enceinte les
quartiers
existants entre la muraille romaine, l'Ill et l'ancien Fossé des
Tanneurs.
LA VILLE LIBRE IMPÉRIALE (1100-1482).
Ce premier agrandissement de 1100 était la preuve de la
croissance
et de la richesse de la ville et de ses suzerains les Evêques;
mais
également de sa bourgeoisie en quête d'un rôle
politique
moins effacé que par le passé. Aussi vers 1140
déjà
un premier Statut Municipal codifiait exactement les pouvoirs de
l'Evêque
et de ses Ministériaux (hauts fonctionnaires et grands
officiers)
et les droits et devoirs des bourgeois et des habitants de la
cité.
La ville poursuivait même à ce point son
développement,
que les Empereurs du Saint-Empire l'honorèrent à
plusieurs
reprises de leur visite et que saint Bernard de Clairvaux
lui-même
vint y prêcher la croisade à la Noel 1145. Entre 1200 et
1202
un second agrandissement porta les limites de la ville au Canal du Faux
Rempart et aux Ponts Couverts, sous la direction de
l'évêque
Conrad de Hunebourg. En même temps apparaît en 1201 le
grand
sceau de la ville et le second Statut Municipal où le
«Maître»
des bourgeois et quelques échevins prennent part au Conseil de
l'Evêque.
En 1205 enfin, le Roi des Romains Philippe de Souabe déclare les
bourgeois de Strasbourg immédiats d'Empire et les exempte
d'impôts
pour leurs biens sis en Alsace. Ces franchises et libertés ne
faisaient
qu'augmenter le désir d'indépendance des bourgeois qui,
le
8 mars 1262 par la bataille de Hausbergen où ils
écrasèrent
l'armée de l'évêque Walter de Geroldseck, se
libérèrent
définitivement de la tutelle épiscopale, héritant
par la suite des autres pouvoirs souverains tels l'Oeuvre Notre-Dame et
la Monnaie, tandis que se multipliaient à travers la cité
les couvents et la puissance du clergé régulier.
Mais l'indépendance de la Ville fut le signal de terribles
luttes
intestines entre bourgeois et artisans d'une part, nobles et patriciens
de l'autre. La puissance grandissante de la bourgeoisie supportait de
plus
en plus mal le poids et les exigences du patriciat qui en dépit
de manifestations d'unité municipale telles la construction en
1321
d'un Hôtel de Ville (Pfalz) et d'un Trésor Public
(Pfennigthurm),
tendait à accaparer le pouvoir à son profit.
Cependant en 1332, à la faveur des luttes des factions
aristocratiques
menées par les puissantes familles des Zorn et des
Müllenheim,
la bourgeoisie mena à bien une soudaine révolution qui
lui
donna définitivement le pouvoir et réduisit le patriciat
à la minorité dans les Conseils. Certes les nobles
allaient
encore tenter au moment de la grande peste de 1348, de soulever le
peuple
contre le Magistrat, mais si cette nouvelle crise aboutissait le 14
février
1349 au massacre de la communauté juive et à l'exil de
l'Ammeistre
Swarber, la bourgeoisie se reprit rapidement et maintint son pouvoir.
Elle le fit d'autant plus clairement qu'une fois les grandes crises
politiques surmontées, sa puissance économique ne fit que
grandir parallèlement à la prospérité de la
cité. En effet, dès 1336 le privilège de foire
attribué
à Strasbourg par l'empereur Louis de Bavière, prouvait le
renom de la cité rhénane en tant que centre artisanal et
commercial. Mais successivement, la construction de la Douane et de sa
grande grue élévatrice en 1385 et surtout celle du grand
pont sur le Rhin en 1388 faisait de Strasbourg l'entrepôt de
l'Europe
pour le Rhin moyen. Bois, vins, coton, toiles, bétail, poissons,
du Nord ou du Midi, de Flandre ou d'Italie, transitaient par la Douane
strasbourgeoise, son pont sur le Rhin servant à la ville autant
de barrière que de passage, sur un fleuve dont elle était
depuis 1395 la protectrice unanimement reconnue.
On comprend dès lors la volonté des Empereurs successifs
de se gagner l'appui d'une telle puissance, appui que la cité
sut
se faire payer par l'obtention de privilèges tels qu'elle acquit
bientôt le statut de Ville libre et de véritable
République
quasi indépendante, ne reconnaissant qu'une lointaine
suzeraineté
à des Empereurs qui n'hésitaient pas à la visiter
en grande pompe comme l'empereur Sigismond en 1414, 1417 et 1418.
Après une dernière tentative de révolte de la
noblesse qui quitta la ville en corps en 1420, pour fomenter une guerre
extérieure - tentative qui aboutit à un complet
échec
- l'importance croissante de la ville amena une révision de la
Constitution
urbaine et l'élaboration d'un système de conseils aux
attributions
variées: à savoir les XIII (diplomatie et guerre), les XV
(justice et finances) et les XXI (Grand Conseil) alliés à
un exécutif composé d'un Ammestre bourgeois et de quatre
Stettmestres nobles, élus pour un an. Le fondement du
système
demeurant les 20 Corporations élisant les 300 échevins
d'où
étaient issus les Conseils. Définitivement établie
dans tous ses rouages en 1482, elle allait subsister sans changement
jusqu'en
1789 et sera solennellement lue, au début de chaque
année,
à l'ensemble des bourgeois lors de la cérémonie de
prestation de serment du «Schwörtag».
Le développement économique et politique de Strasbourg
aux XIV° et XV°siècles, attesté par le
précieux
recensement de 1444 qui dénombre environ 18 000 habitants, fut
accompagné
d'un mouvement parallèle des arts et des esprits. Tandis que
Strasbourg
devait au début du XIII° à Gottfried de Strasbourg le
chef-d'oeuvre de la littérature allemande
médiévale
grâce à son «Tristan und Isolde», tandis
qu'Albert-le-Grand
donnait à notre ville la gloire dans le domaine
théologique,
elle devenait grâce à Rulman Merswin, Maître Eckart
et Jean Tauler, le centre du mysticisme rhénan du XIV°
siècle
et dans la seconde moitié du XV° siècle, les
Sébastien
Brant, Geiler de Kaysersberg, Wimpfeling, annonçaient, sinon la
Réforme, du moins un esprit nouveau, tandis que les travaux de
Gutenberg
faisaient de Strasbourg le berceau de l'art nouveau de l'impression.
LE SIÈCLE D'OR (1482-1583)
À peine l'élection au trône impérial de
Charles Quint survenue, se déclenche à Strasbourg le
mouvement
en faveur de la Réforme qui voit les imprimeurs faire
déferler
sur la ville un flots de libelles et de pamphlets inspirés par
les
prédications de Mathieu Zell à la Cathédrale, de
Wolfgang
Capito, de Martin Bucer à Sainte-Aurélie et de Gaspard
Hédion,
tous théologiens acquis au mouvement réformateur. La
neutralité
du Magistrat dans les premiers temps aboutit à la rupture en
1524,
avec l'accession au gouvernement de conseillers acquis aux idées
nouvelles. Sommés de devenir bourgeois à part
entière,
les membres des chapitres et le clergé régulier
quittèrent
Strasbourg et les couvents furent affectés par la ville aux
institutions
de bienfaisance et d'enseignement. En même temps le nouveau culte
s'établissait dans les églises et dès 1525 si la
révolution
religieuse n'était pas décrétée
officiellement,
elle était déjà réalisée par la
population
strasbourgeoise. Enfin le 20 février 1529 le gouvernement de la
République lui-même, se décida pour la foi nouvelle
et abolit définitivement la messe. Pendant ce temps la guerre
des
Paysans avait en 1525 inondé l'Alsace de sang et Strasbourg
était
devenue durant ces mois de terreur, le havre de salut des populations
menacées,
des petites villes prises par les révoltés. Strasbourg
offrit
sa médiation aux «Rustauds», puis, lors de
l'intervention
du duc de Lorraine, refusa à ce dernier son artillerie et
conserva
sa neutralité dans le conflit. La rupture entre
Réformés
et Luthériens survenue au colloque de Marbourg en 1529,
amènera
Strasbourg dans la seconde moitié du siècle à
adopter
la Confession d'Augsbourg, puis à adhérer en 1531
à
la Ligue de Smalkalde qui groupait tous les Etats protestants
d'Allemagne.
En même temps Strasbourg, grâce à la
modération
du Magistrat, devint le lieu de refuge de tous les
persécutés,
aussi bien suisses qu'italiens et surtout français. En 1546
cependant,
Charles Quint défaisait la Ligue de Smalkalde et Strasbourg
isolée
malgré le soutien du Roi de France, dut céder, demander
merci
à l'Empereur et accepter en 1548, comme tous les autres
états
protestants de l'Empire, l'Intérim d'Augsbourg qui rendait la
cathédrale
au culte catholique. Mais après dix ans de ce curieux compromis,
le culte luthérien fut rétabli définitivement
tandis
que Strasbourg redevenait après 1560 un lieu de refuge pour les
protestants
français, lorrains et des Pays-Bas, même si le culte
calviniste
était dès lors interdit dans la ville. Le grand Concours
international de tir qui déploya ses fastes à Strasbourg
en 1576 et la triomphale arrivée par voie d'eau des Zurichois,
ne
pouvaient cependant faire oublier les difficultés et les menaces
de la fin du siècle.
Le temps était loin désormais de cet âge d'or de
la petite République que fut la première moitié du
XVI° siècle où hommes et faits concouraient à
donner à Strasbourg un renom et une influence universelle aussi
bien dans le domaine littéraire avec Thomas Murner, Jean
Fischart,
Jérôme Guebwiler, Bernard Hertzog; théologique avec
Bucer et Capito; culturel avec la création de la Haute Ecole par
Jean Sturm, institution qui faisait l'admiration générale
des érudits de l'Europe entière et où accourait
une
foule croissante d'élèves, artistique avec les
architectes
Specklin et Schoch. Mais c'est par-dessus tout dans le domaine
politique
et diplomatique, que le nom de Strasbourg allait briller du plus vif
éclat
dans la constellation des puissances du XVIe siècle, sous la
conduite
de diplomates tels que Sleidan et surtout d'esprits hautement
politiques
comme le Stettmeistre Jacques Sturm qui durant plus de trente ans
dirigea
de main de maître la politique strasbourgeoise. Il n'était
pas jusqu'au domaine économique où le triomphe de grandes
familles marchandes telles les Prechter et les Ingold dans le grand
commerce
auquel elles s'adonnaient, consacrait la réputation et la
fortune
de leur cité.
LE DÉCLIN ET LA FIN DE LA RÉPUBLIQUE (1583-1681).
Ce renom et cette fortune ne survécurent malheureusement pas
aux crises de la fin du siècle. La disparition de Jacques Sturm,
l'exil de Bucer et de Jean Sturm, portèrent un coup mortel
à
la prééminence culturelle, politique et
théologique
de la ville, L'étroitesse d'esprit de leurs successeurs,
privèrent
vite Strasbourg de son rôle de refuge pour les
persécutés
du reste de l'Europe et confirma la République dans une
orthodoxie
rigoureuse. D'autre part, les périls se multiplièrent que
faisait peser la politique des Guises à l'encontre de la ville
refuge
et surtout la querelle du Grand Chapitre (1583 à 1591) entre
chanoines
catholiques et chanoines protestants, qui aboutit à la longue
guerre
des Evêques (1592-1604) laquelle allait sonner le déclin
de
la République de Strasbourg en ruinant son influence aussi bien
que ses finances.
C'est donc dans un état profond d'affaiblissement qu'allait
se trouver Strasbourg, lors du début de la guerre de Trente Ans,
même si le nouvel empereur Ferdinand, se satisfaisant de la
neutralité
forcée de la Ville, lui octroyait le droit en 1621 de
posséder
désormais une Université complète. Cette politique
de neutralité totale entre l'Empire et ses adversaires, ne
supprimait
pas entièrement le péril qui guettait la
République
affaiblie, et celle-ci commença à regarder vers le
Royaume
de France où triomphait la politique de Richelieu.
L'intervention
suédoise poussa cependant le Magistrat à
préférer
une alliance avec Gustave Adolphe que l'on pensait moins
périlleuse
et qui fut signée en juin 1632. La mort de Gustave Adolphe et la
défaite des Suédois entraîna l'intervention directe
de la France en 1634, tandis que les ravages de la guerre remplissaient
Strasbourg de réfugiés et ruinaient définitivement
la ville qui désormais se réfugia dans l'inaction la plus
totale jusqu'à la fin de la guerre et jusqu'aux traités
de
Westphalie qui rattachaient en 1648 l'Alsace à la Couronne de
France,
sauf Strasbourg et les villes de la Décapole. Si celles-ci
continuèrent
durant un quart de siècle à se réclamer de
l'immédiateté
d'Empire et Strasbourg à se cramponner à sa
neutralité,
les temps avaient trop changé pour que le jeu pût durer
bien
longtemps. En 1673 Colmar et Sélestat sont réduites
à
merci ainsi que les villes soeurs de la Décapole; en 1674 et
1675
Turenne arrête à Entzheim et Turckheim l'armée
impériale.
En 1678 le Maréchal de Crégui prend Kehl tandis que la
paix
de Nimègue de 1679 rend à Louis XIV toute liberté
de manoeuvre. Le sort de la République de Strasbourg en
était
jeté et laissée sans secours par l'Empire, ruinée
et désarmée, la ville ouvrit ses portes à Louvois
et à Montclar le 30 septembre 1681.
LE SECOND ÂGE D'OR: LA VILLE LIBRE ROYALE (1681-1789).
L'annexion s'était cependant faite en s'accompagnant d'une
«capitulation»
signée entre le Magistrat et Louis XIV, contrat qui laissait
à
Strasbourg sa Constitution, son administration, son gouvernement, la
liberté
de conscience et de culte de ses habitants, ses possessions
extérieures,
l'exemptait d'impôts royaux, maintenait ses privilèges
commerciaux,
laissait la Douane, l'Université, l'Hôpital et toutes les
fondations pieuses sécularisées à la
Réforme,
sous l'autorité pleine et entière du Magistrat. En
revanche
la Ville se voyait dépouillée de son indépendance,
de ses milices et de son arsenal, recevait en ses murs une puissante
garnison
française, tandis que Vauban et Tarade entreprenaient dès
octobre 1681, la construction d'une citadelle située à
mi-chemin
du Rhin et de la ville, afin de tenir en respect l'un aussi bien que
l'autre;
travaux que visitait le 23 octobre 1681 Louis XIV venu prendre
possession
de sa nouvelle conquête. La cathédrale était rendue
au culte catholique et l'évêque de Strasbourg
François
Egon de Furstenberg faisait sa rentrée dans la ville le 20
octobre.
La ligne de douane française demeurait fixée sur les
Vosges,
mais bientôt la monnaie strasbourgeoise allait céder la
place
à la monnaie royale. Dans les premières années, la
politique royale s'attaqua tout d'abord à la conversion des
familles
les plus éminentes de la bourgeoisie, confiante dans le fait que
ces revirements seraient suivis par ceux de la grande majorité
de
la population. Ce fut un échec qu'illustra tout
particulièrement
la fermeté d'âme de l'Ammeister Dominique Dietrich. En
même
temps le pouvoir royal essayait d'imposer dans la personne du syndic
royal
Guntzer, puis par la création du Préteur royal en
septembre
1684, dont le premier titulaire fut Ulric Obrecht, un
représentant
direct du Roi auprès du Magistrat qui serait
l'intermédiaire
entre Strasbourg et Versailles et l'exécuteur des
volontés
royales. En même temps, malgré l'échec relatif de
la
campagne de conversion et cela, même après que le
traité
de Riswick en 1697 eut définitivement rattaché la ville
au
Royaume de France, les autorités royales
décidèrent
en avril 1687 d'instituer l'alternative des fonctions entre catholiques
et luthériens, tant dans les Conseils que dans le gouvernement
de
la cité; ce qui provoqua un afflux d'immigrés
extérieurs
à la vieille bourgeoisie de Strasbourg.
Cependant, l'installation dans la ville d'une garnison nombreuse, d'un
corps d'officiers supérieurs brillant, de tout un peuple de
fonctionnaires
royaux, épiscopaux et princiers, rivalisant de luxe et de
goût,
allait rendre à la ville sa prospérité
passée,
par le développement d'un commerce intense, d'un artisanat de
qualité
et d'une politique de construction qui, après la mort de Louis
XIV
et la fin de la politique d'autorité et après avoir
semé
Strasbourg de casernes, la couvrira de palais et d'hôtels
bourgeois
au goût du jour, prouvant à quel point le patriciat et la
bourgeoisie avaient été conquis par l'art de France
quoique
accommodé aux goûts locaux par les maîtres-d'oeuvre
et les ornemanistes. De même les gouverneurs de Contades et de
Broglie
immortalisent leur nom par la création d'un parc et d'un cours
indispensables
à la forteresse corsetée de ces remparts. Une des
meilleures
preuves qu'un demi-siècle après son annexion, Strasbourg
était bien devenue une ville royale française, c'est
l'enthousiasme
et les fêtes qui présidèrent en 1725 au mariage de
Louis XV et de Marie Leczeynska et le 5 octobre 1744 à la visite
triomphale effectuée par le Roi lui-même, visite
somptueusement
organisée par le Préteur royal François Joseph de
Klinglin et immortalisée par les planches du graveur Weis.
Malheureusement, l'éclat même de ces festivités
ruina la ville pour longtemps et les prévarications sans mesure
du Préteur, amenèrent sa chute et son arrestation le 25
février
1752. En dépit des difficultés financières graves
de la cité que ne réussit que partiellement à
résoudre
la Chambre d'Economie instituée à la suite de l'affaire
Klinglin,
Strasbourg continua sous le règne de Louis XVI la vie paisible,
laborieuse et prospère qu'elle avait connue sous Louis XV. Les
constructions
comme celles du Séminaire Protestant et de la Maison des
Orphelins
continuèrent à embellir la ville, tandis que des
cérémonies
comme l'inhumation grandiose du Maréchal de Saxe en 1777 et la
célébration
du centenaire de la réunion de la Ville Libre à la
France,
prouvaient assez combien l'union était réelle entre la
cité
et le royaume.
Mais bientôt, si la haute société de la ville se
passionnait surtout pour les péripéties de l'Affaire du
Collier
où se trouvait impliqué le cardinal de Rohan, prince
évêque
de Strasbourg et ses relations avec son protégé le comte
de Cagliostro, la bourgeoisie et le peuple s'intéressaient bien
davantage aux expériences d'aérostation qui eurent lieu
en
1784 à Strasbourg et surtout à la formation en 1787 de
l'Assemblée
provinciale et plus encore du projet d'Assemblée communale qui
ferait
disparaître la séculaire différence entre
habitants,
manants, protégés et bourgeois et ce afin de
préparer
les Etats Généraux du Royaume.
L'on comprend d'après ce tableau éclatant d'un
siècle
de paix et de prospérité, que la vie culturelle et
artistique
de la cité ait été au XVIll° siècle
celle
d'un second siècle d'or. Grands seigneurs possessionnés
en
Alsace et commandants des régiments étrangers du Roi,
multipliaient
les fêtes dans leurs palais tout neufs, tandis que soldats et
bourgeois
couraient les deux théâtres français et allemand.
Les
visites royales de Frédéric Il et de Joseph II, faisaient
pendant à celles de Voltaire et de Rousseau, tandis que
Beaumarchais
s'installait en 1784 à Kehl pour innonder le royaume de factums
et y publier l'édition complète de Voltaire. La haute
société
se passionnait pour le magnétiseur Messmer et la
franc-maçonnerie,
tandis que ses membres épris des arts, allaient applaudir
à
l'Opéra les plus grandes cantatrices telles la Dugazon ou Mme de
St-Huberty. L'austérité des moeurs du XVIl°
siècle
ayant beaucoup diminué, cafés, promenades et bals
faisaient
fortune; mais à l'inverse, salons littéraires et
sociétés
scientifiques se groupaient autour de Jean Daniel Salzmann, Blessig ou
Haffner et recevaient avec intérêt les visites de
visiteurs
allemands tels Goethe et Herder, ou français tels Ramond de
Carbonnières.
Enfin les historiens et poètes tels Silbermann, Horrer et Brunck
rivalisaient de culture.
La musique fut surtout représentée par les deux
maîtres
de chapelle de la cathédrale, François Xavier Richter et
Ignace Pleyel tandis que Mozart lui-même ne dédaigna pas
de
donner divers concerts à Strasbourg, en particulier lors de son
séjour de 1778.
Mais le dernier fleuron, et peut-être le plus important de la
couronne de la Ville libre, était sa vieille Université
demeurée
protestante et toujours administrée par la ville, où
l'enseignement
de qualité de maîtres éminents tels Jean Daniel
Schoepflin,
Christophe Guillaume Koch, Spielmann, Lobstein, Hermann, Oberlin et
Schweighaeuser,
donnait à cette Université un renom européen. Vers
elle en effet accourait une foule d'étudiants allemands,
autrichiens,
russes, suisses et scandinaves et parmi eux Goethe, Metternich, Fersen,
Razoumowski qui emportaient avec eux le renom de la vieille
cité.
Elle sera en définitive l'une des principales victimes
strasbourgeoises
de la Révolution. Quant à l'Université catholique,
malgré les qualités de Jeanjean et de Grandidier, elle ne
pouvait rivaliser avec elle.
LA TEMPÊTE RÉVOLUTIONNAIRE ET L'ÉPOPÉE
IMPÉRIALE (1789-1819).
Commencée dans l'enthousiasme avec l'élection aux Etats
Généraux de deux députés du Tiers Etat,
Jean
de Turckheim et Schwendt, l'année 1789 après les
événements
de Paris, amena très vite, avec le pillage de l'Hôtel de
Ville
par la population le 21 juillet, la démission du Magistrat le 11
août et la disparition de l'antique Constitution de Strasbourg.
Celle-ci
succomba dans l'indifférence quasi-générale, car
sur
une population de 50 000 habitants, simples habitants et manants
étaient
désormais infiniment plus nombreux que les bourgeois qui
jouissaient
seuls de ses stipulations et privilèges.
Le 15 janvier 1790 se fondait à Strasbourg la
Société
des Amis de la Constitution encore modérée et le 18 mars
était élu premier Maire de la ville,
Frédéric
de Dietrich, ancien Commissaire du Roi. Mais déjà la
nationalisation
des biens du clergé et les décrets de suppression des
ordres
religieux si nombreux à Strasbourg, provoquaient une opposition
de plus en plus résolue et les fêtes brillantes de la
Fédération
du Rhin organisées en juin 1790 à la Plaine des Bouchers,
ne pouvaient faire oublier les débuts de l'émigration et
en particulier celle du cardinal de Rohan retiré dans ses terres
du pays de Bade à Ettenheim.
Peu après, la Constitution Civile du Clergé provoquait
en janvier 1791 des manifestations de femmes en faveur des Chapitres
supprimés
et contre le serment civique, tandis qu'était fondée une
Société des Catholiques, vite dissoute par les
Commissaires
Royaux envoyés par l'Assemblée Nationale. Le 6 mars 1791
était élu en la cathédrale par tous les
électeurs
du second Degré, le nouvel Evêque Constitutionnel,
l'abbé
Brendel, professeur à l'Université catholique. Il ne fut
jamais accepté par l'ensemble de la population, malgré le
renfort de prêtres rhénans révolutionnaires.
L'échec
de la fuite du Roi le 21 juin accrut la répression contre le
clergé
réfractaire et même si les élections à
l'Assemblée
législative envoyèrent siéger dans la capitale des
constitutionnels modérés, libéraux et royalistes,
comme Koch, Arbogast, Brunck, les radicaux croissaient en nombre et en
audace. Certains membres du clergé constitutionnel surtout,
rivalisaient
d'esprit révolutionnaire, tels Euloge Schneider, Philibert
Simond
et Charles Laveaux qui fondait le «Courrier de Strasbourg»
et ouvrait une violente polémique contre Dietrich et ses amis.
Ceux-ci
rompirent avec la Société des Amis de la Constitution qui
siégeait au Miroir et prit le nom de Société des
Jacobins,
et fondèrent la Société de l'Auditoire du Temple
Neuf,
modérée. La déclaration de guerre à
l'Autriche
le 20 avril 1792 qui amena Rouget de l'Isle à composer, sur la
demande
du maire Dietrich, le 25 avril, la Marseillaise, allait
accélérer
les choses en poussant l'assemblée contre Dietrich qui fut
arrêté
après la chute de la Monarchie le 10 août, et la
condamnation
par la Municipalité et l'opinion strasbourgeoise du coup de
force
parisien. Il fut guillotiné le 29 décembre 1793 pendant
que
la guerre assurait la gloire des généraux strasbourgeois
Kléber et Kellermann.
Les nouvelles élections municipales avaient donné pour
successeur à Dietrich, Frédéric-Bernard de
Turckheim,
un de ses amis, lorsqu'en janvier 1793 les Commissaires de la
République
envoyés de Paris suspendirent le corps municipal et le maire,
qu'ils
remplacèrent par le savoyard Pierre Monet en même temps
qu'ils
nommaient Euloge Schneider accusateur public pour le Tribunal criminel
du Bas-Rhin. Dès lors, la terreur triompha à Strasbourg
comme
dans le reste de la France. Arrestations et exécutions se
multiplièrent;
la guillotine fut exposée en permanence sur la future place
Kléber
et les tours des Ponts Couverts, le Grand Séminaire et
l'Hôtel
de Darmstadt, furent transformés en autant de prisons
bondées
par les condamnations arbitraires du nouveau Comité de
Surveillance
et de Sûreté Générale où
siégeaient
Monet, Teterel, Jung et autres fanatiques, et du Tribunal
révolutionnaire
institué en octobre 1773 et que dirigeaient Taffin et Schneider.
L'arrivée des nouveaux représentants en mission,
Saint-Just
et Lebas, multiplia les réquisitions, les impôts
forcés,
les taxations, les arrestations et les persécutions religieuses
qui, après la fermeture de tous les cultes, livra la
cathédrale
au Culte de la Raison en novembre 1793, avant de la menacer de
destruction
partielle pour «attentat à l'esprit
d'égalité».
Le salut du merveilleux monument ne fut assuré que par sa
transformation
en signal révolutionnaire grâce à un immense bonnet
rouge de tôle, hissé au sommet de la tour. Mais
déjà,
les Jacobins immigrés comme Monet ou Teterel rêvaient de
supplanter
définitivement les révolutionnaires strasbourgeois et
dès
le 14 décembre 1793 Euloge Schneider était
arrêté
sur l'ordre de Saint-Just, tandis que de janvier à mai 1794,
arrestations
et exécutions se multiplièrent. Les visites domiciliaires
se succédaient, remplissant le Séminaire de presque tout
ce que la ville comportait de citoyens de marque, tels Koch, Turckheim,
Brunck, etc. Le 4 thermidor encore, de nouveaux représentants en
mission venaient d'ordonner l'arrestation en masse de tous les
ministres
des cultes encore en liberté, quand la chute de Robespierre, le
9 thermidor, suspendit la Terreur à Strasbourg et aboutit
à
la révocation en septembre du maire Monet, de Teterel, du
Général
Diesche et du Comité de Surveillance Générale,
tandis
que disparaissait la Société Populaire et que s'ouvraient
les prisons. Les modérés Koch, Schertz, Wangen, Mathieu,
Hermann, Schweighaeuser, Brunck, Mayno reprirent leurs postes et leurs
mandats, à la satisfaction générale. Mais le
problème
religieux subsistait, car si, dès 1795, la liberté des
cultes
était rétablie, le clergé catholique
réfractaire
demeurait «hors la loi» et le Directoire dès 1796
revint
à une politique de rigueurs: malgré l'élection aux
Conseils, de modérés, il reprit en 1797 à
Strasbourg
les persécutions religieuses, avec l'aide de Jacobins
restaurés,
tandis que le corps municipal était cassé et que des
Jacobins
étaient encore élus pour le Bas-Rhin en avril 1799.
C'est alors que le coup d'Etat du 18 brumaire fut accueilli à
Strasbourg avec le plus grand soulagement, d'autant plus qu'à
l'ordre
intérieur et à la paix extérieure, le Concordat du
15 août 1801 ajouta rapidement la paix religieuse et la
liberté
définitive des cultes; tandis que les modérés
reprenaient
le pouvoir avec Hermann comme nouveau maire et Laumond comme premier
Préfet.
Après des années de crises et de misère survient
pour
le chef-lieu du Bas-Rhin une période de calme et de
prospérité
matérielle. Son rôle de grande place de guerre de
l'Empire,
le mouvement incessant des troupes, l'avènement du blocus
continental
; tout contribue à faire renaître à la fois un
commerce
florissant et une vie sociale brillante que viennent couronner en 1805
et 1809 les séjours fastueux de l'Impératrice
Joséphine;
séjours illustrés par la construction de l'Orangerie qui
porte désormais son nom et par les gravures du peintre Zix. Le
développement
du commerce avec une Europe alliée ou soumise, s'accompagne d'un
développement intensif de l'agriculture dirigé par le
préfet
de Lezay-Marnésia et dont les produits (garance, houblon et
tabac),
font de Strasbourg un immense entrepôt qu'active encore une
intense
contrebande où triompha en particulier le célèbre
agent de l'Empereur, Charles Schulmeister. L'ancienne Université
protestante se reconstitue sous la forme plus modeste d'une
Académie
protestante. Les écoles de médecine et de pharmacie de
l'Ecole
Centrale créées par la Convention, forment en 1808 une
Université
à quatre facultés. Le Collège national
devient
Lycée et le Gymnase école secondaire protestante.
L'Empereur
reconnut vite les qualités des Alsaciens et des Strasbourgeois
en
particulier, qu'il fit entrer en nombre dans l'armée ou dans
l'administration.
La vie politique en revanche n'existait plus et nul ne s'en souciait,
même
si dès mars 1804, le duc d'Enghien, enlevé à
Ettenheim,
était emprisonné à Strasbourg avant d'être
fusillé
à Vincennes et le maire Hermann brutalement destitué
l'année
suivante, de même que son successeur Wangen de Geroldseck en
1809.
Cependant, malgré la conscription de plus en plus pesante,
l'Empire
est défait en Russie et malgré les victoires d'Allemagne,
Strasbourg se voit encerclé en avril 1814 et accepte sans
résistance
la Restauration des Bourbons le 13 du même mois. Les erreurs de
la
première Restauration, la mort accidentelle de
Lezay-Marnésia,
amena lors des Cent Jours la création de la
Confédération
des Départements du Rhin, qui s'illustra le 6 juin 1815 dans une
grande fête patriotique où laissèrent parler leur
enthousiasme
le professeur Arnold et le poète Ehrenfried Stoeber. Mais la
défaite
de Waterloo amena dès le 26 juin le blocus de l'armée du
général Rapp autour de Strasbourg et malgré les
victoires
de la Souffel le 28 juin et de Hausbergen le 9 juillet ; celle-ci
devait
accepter sa dissolution non sans qu'une révolte militaire
n'éclatât
le 2 septembre dans la ville, tout en demeurant dans l'ordre et la
discipline.
Le maire Brackenhoffer et les notables réunirent les sommes
nécessaires
au paiement de la solde des troupes qui rentrèrent dès le
4 dans l'obéissance et se dispersèrent.
DE LA RESTAURATION À L'ANNEXION (1815-1870).
DU DRAPEAU BLANC À L'AIGLE NOIRE.
La Terreur Blanche et le souvenir de l'épopée
impériale
insufflèrent à Strasbourg un esprit frondeur et une
activité
politique secrète considérable. Strasbourg fut le plus
souvent
représenté à la Chambre par d'éminentes
personnalités
libérales, telles Turckheim, Humann et même Benjamin
Constant.
Mais très vite les radicaux et certains militaires
multiplièrent
les complots et les séditions. En même temps, la politique
cléricale des autorités et l'activité des
«Missions»
et de l'évêque Mgr Tharin, devenu précepteur du
fils
posthume du duc de Berry, développèrent encore les
sentiments
libéraux de la bourgeoisie. Le voyage triomphal en 1828 du roi
Charles
X et la politique extérieure en faveur des Grecs
insurgés,
n'empêchèrent pas la Révolution de juillet 1830 et
la venue au trône de Louis Philippe. Durant ces années,
l'activité
commerciale même réduite depuis l'Empire, faisait de
Strasbourg
dont le décor ne changeait guère, une ville
frémissante
de vie, dans les rues de laquelle bourgeois, employés,
fonctionnaires,
retraités, étudiants, ouvriers et militaires, de plus en
plus nombreux, faisaient bon ménage, dans les échopes,
les
marchés, les boutiques, les brasseries et les cafés. Il
n'est
pas jusqu'à la vie mondaine qui n'avait repris de
l'éclat,
la haute société poursuivant dans les salons comme celui
de la comtesse Levezow, les relations nouées aux eaux de Baden
en
fréquentant assiduement le théâtre inauguré
en 1821, au Broglie, ou les innombrables concerts donnés en la
salle
de la Réunion des Arts.
Dans le domaine de l'esprit aussi le lustre était revenu, tant
à l'Académie protestante où enseignaient Jean
Schweighaeuser,
Thomas Lauth et Isaac Haffner que dans les facultés et les
lycées
où commençaient à briller les noms de Redslob,
Jung,
Matter, Lobstein et Geoffroi Schweighaeuser, sans oublier Louis Marie
Bautain
d'abord professeur de philosophie. Un grand mouvement en faveur des
lettres
et principalement de l'histoire, se faisait jour avec Arnold, Hermann,
le Maire Kentzinger, Golbery, Stoeber, tandis que s'illustraient dans
les
arts, le peintre Helmsdorf, le sculpteur Landolin Ohmacht, le graveur
Guerin
et l'orfèvre Kirstein.
Le peuple strasbourgeois accueillit avec enthousiasme la Monarchie
de Juillet, encore que la haute bourgeoisie redoutât les opinions
républicaines de la jeune génération et les autres
révolutions européennes qui entravaient le commerce. On
vit
donc les Turckheim et les Humann, jadis dans l'opposition, gagner les
rangs
conservateurs tandis que le «Courrier du Bas-Rhin» devenait
à leurs yeux trop libéral et suspect de tendances par
trop
démocratiques. Les progrès incessants des idées
libérales
et même progressistes poussèrent alors le prince Louis
Napoléon,
à tenter le 30 octobre 1836, un soulèvement de la
garnison
de Strasbourg en vue du rétablissement de l'Empire.
L'échec
du mouvement se termina par un acquittement général des
prévenus.
Malgré tout, ces années de la Monarchie de Juillet furent
des années de prospérité matérielle en
même
temps qu'une période de modernisation de la vieille cité
qui voyait recouvrir l'immémorial et méphitique canal des
Tanneurs, tandis que des quais pavés remplaçaient le long
de ses canaux, le faux rempart désormais croulant, grâce
à
la direction active des maires Frédéric de Turckheim et
Frédéric
Schutzenberger. Les Petites Boucheries cédaient enfin la place
à
des halles couvertes, tandis que la Halle aux Blés du Marais
Vert
s'ouvrait au commerce, les trottoirs s'établissent dans la
plupart
des rues, tandis que l'éclairage au gaz illumine alors
Strasbourg
et que la promenade du Wacken s'ajoute à celles
déjà
existantes. Le chemin de fer relie Strasbourg à Bâle en
1841,
tandis que les canaux du Rhône au Rhin, de l'Ill au Rhin puis de
la Marne au Rhin, favorisent encore la prospérité de la
cité.
Dans le même temps, des fêtes grandioses
commémorèrent
en juin 1840 à la fois le 40° anniversaire de la mort du
général
Kléber et le 4° centenaire de la découverte de
l'imprimerie
par Gutenberg, tandis qu'à l'occasion du Congrès
scientifique
international de 1842, était inaugurée à la
cathédrale
la nouvelle horloge astronomique de Jean-Baptiste Schwilgué.
L'oeuvre
intellectuelle était aussi féconde avec le
perfectionnement
de l'enseignement primaire par l'adjoint au maire Charles Boersch, la
création
d'une Ecole Industrielle Municipale en 1833, la fondation d'une
Société
des Amis des Arts en 1832, le développement du Musée
d'Histoire
Naturelle par Voltz, Lereboullet et Schimper; la réorganisation
des bibliothèques publiques dans le choeur du Temple Neuf par le
professeur Jung; tandis que le maire Schutzenberger fondait le
Musée
de peinture et de sculpture de la ville.
Cette politique active et prospère, alliée à
l'intelligente
administration du préfet Sers, envoyait à la Chambre, des
députés satisfaits et dociles ; mais l'opposition entre
cléricaux
de «l'Abeille» et de «l'Observateur du Rhin» et
libéraux, s'exaspéra lors de la grave crise
économique
de 1847 en une campagne de banquets républicains tel celui du 5
septembre, à la Halle aux Blés de Strasbourg, campagne,
qui
déboucha sur la Révolution du 24 février 1848.
Lorsque celle-ci fut connue à Strasbourg, les autorités
cédèrent leurs pouvoirs aux mains des Commissaires du
Gouvernement
provisoire et le maire Schutzenberger fut remplacé par Guillaume
Lauth, tandis que la proclamation de la République
s'accompagnait
de l'établissement du suffrage universel. Les grandes
fêtes
du 16 avril et de la plantation des arbres de la liberté, furent
suivies le 23, des élections législatives qui
envoyèrent
à la Chambre Lichtenberger, Martin et Lauth. Les 23 et 24
octobre
à nouveau, de grandes fêtes organisées par le
nouveau
maire Kratz, commémorèrent la réunion de l'Alsace
à la France. Mais bientôt l'élection du prince
Louis
Napoléon à la Présidence de la République
le
10 décembre, allait faire rapidement évoluer la
situation,
comme le prouvèrent les nouvelles élections
législatives
du 14 mars 1849 par lesquelles Strasbourg envoya à la Chambre
des
députés républicains radicaux qui furent
d'ailleurs
rapidement éliminés par l'emprisonnement ou l'exil,
après
la journée du 14 juin date à laquelle le professeur Kuss
tenta vainement de prendre l'Hôtel de Ville avec l'aide
d'éléments
de la Garde Nationale. Mais lorsqu'à la fin d'août 1850 le
Prince-Président vint en voyage officiel dans la capitale
alsacienne,
il fut accueilli en dépit du savoir-faire du préfet West,
aux cris unanimes de «Vive la République». La
réponse
ne se fit pas attendre et le 8 mars 1851, la Garde Nationale, enfant
chéri
de la bourgeoisie républicaine, était dissoute,
entraînant
la démission du maire Edouard Kratz et de l'adjoint Charles
Boersch.
Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 entraîna à
Strasbourg
une manifestation impuissante devant le quartier d'artillerie
d'Austerlitz
et qui fut rapidement dispersée. Révocations et
déportations
en Algérie firent qu'à son nouveau voyage à
Strasbourg
les 19 et 20 juillet 1852, pour l'inauguration du chemin de fer de
Strasbourg
à Paris, l'accueil fut unanime, de même qu'à la
proclamation
de l'Empire restauré le 5 décembre 1852.
Dès lors et jusqu'en 1860, il n'y eut pratiquement plus de vie
politique à Strasbourg. Cependant, la prospérité
de
la cité s'accroissait sans cesse. Négociants et
industriels
rivalisaient d'activité, tandis que les hôtels toujours
plus
nombreux accueillaient en foule les voyageurs de toute l'Europe
accourus
aux diverses Expositions Internationales de Paris, ou en route vers les
plaisirs de la moderne Babylone. Grâce aux nouvelles lignes
de chemin de fer vers le Palatinat (1855) et Kehl (1861), à la
construction
du télégraphe électrique (1852), les
communications
sont grandement facilitées mais sans que l'opinion de Strasbourg
enclavée dans des cantons ruraux ou périphériques
conservateurs, puisse se faire jour davantage. Seuls les voyages
impériaux
(1857), le retour des troupes de Crimée (1856) et la crise
provoquée
par la tentative du maire Coulaux de saisir au profit de la ville les
biens
de la fondation Saint-Thomas, réveillèrent l'opinion,
tandis
qu'aux élections de 1863 comme à celles de 1866 et 1869,
le candidat officiel, le baron Alfred Renouard de Bussière,
écrasait
grâce aux cantons ruraux, les candidats d'opposition Odilon
Barrot,
Edouard Laboulaye et Charles Boersch. Mais durant cette période,
ni les surprises de la guerre entre la Prusse et l'Autriche, ni les
croissantes
ambitions prussiennes, n'entraînèrent de mesures
militaires
locales et Strasbourg demeura une place forte dépassée,
aux
défenses désuètes et aux armements insuffisants.
De même d'ailleurs, les changements apportés à
l'intérieur de la ville qui comptait 80 000 habitants en 1870,
furent-ils
réduits et les grands travaux en plus de la gare (1852), se
limitèrent
à l'Ecole de Santé Militaire (1862), l'Ecole de
Médecine
(1864), le nouveau Gymnase protestant après son incendie (1860).
Durant ce temps, la société de Strasbourg se
développait
incessamment et devenait toute française avec l'afflux de
fonctionnaires,
de militaires, de professeurs et d'étudiants, qui
goûtaient
fort la vie heureuse et prospère de la grande cité
alsacienne,
La presse politique de tous bords se développe avec le
«Courrier
du Bas-Rhin», «L'Alsacien» et l'«Impartial du
Rhin»,
tandis que les «Affiches de Strasbourg» donnent un bon
aperçu
de l'activité commerciale de la ville. Les revues
littéraires
et scientifiques se multiplient avec la «Gazette médicale
de Strasbourg», le «Bulletin de la Société
des
Monuments historiques d'Alsace», la «Revue Catholique
d'Alsace»,
la «Bibliographie alsacienne». Ce mouvement intellectuel
est
alors stimulé et facilité par la qualité et la
diversité
du monde de l'édition strasbourgeoise comprenant les
Berger-Levrault,
Heitz, Dannbach, Oberthür, Le Roux, et qui atteint à la
renommée
européenne avec la lithographie et la chromolithographie
où
triomphent Simon et Silbermann. Enfin, au firmament de
l'Université,
toujours une des plus importantes de France, brillent les noms de Paul
Janet, Fustel de Coulanges, Pasteur, Gerhardt, Schimper, Aubry, Rau,
Schutzenberger,
Ehrmann, Sédillot, Boeckel, Koeberlé, Kirschleger,
Edouard
Reuss, Charles Schmidt, Frédéric Lichtenberger. Bien
d'autres
auteurs illustrèrent l'Histoire avec Strobel, Engelhardt,
Schneegans,
Straub, Spach, Dacheux, Lehr et la littérature avec Louis
Ratisbonne,
Edouard Schuré et les frères Stoeber. Quant aux arts, ils
furent représentés par des peintres comme Gustave Jundt,
Théophile Schuler, Alfred Touchemolin; des graveurs et
sculpteurs
comme Gustave Doré, Philippe Grass; des musiciens comme Georges
Kastner et Philippe Hoerter et les sciences par Adolphe Wurtz, Auguste
Himly et J. H. Schnitzler.
Mais cette vie brillante allait bientôt s'achever brutalement,
car les résultats triomphaux du plébiscite de mai 1870
n'empêchèrent
pas les désastres de l'été qui
débutèrent
pour Strasbourg le 10 août par un siège en règle et
se poursuivirent durant six semaines par un bombardement terrible de la
vieille cité qui ruina ses plus beaux monuments et ses quartiers
les plus populeux ; faisant disparaître dans les flammes dans la
nuit du 24 août, ses célèbres bibliothèques
connues dans le monde entier pour leurs inestimables trésors et
aboutissant après des centaines de victimes à la
rédition
du 28 septembre 1870.
LA VILLE NOUVELLE DEPUIS 1870. DE LA VIEILLE FORTERESSE À
LA COMMUNAUTE URBAINE, DES VILLAS «JUGENDSTIL» AUX
«GRANDS
ENSEMBLES».
L'annexion de l'Alsace que n'avait pu empêcher la protestation
des députés alsaciens à l'Assemblée de
Bordeaux
et qui entraîna en cette même ville le ler mars 1871 la
mort
du professeur Kuss, maire de Strasbourg depuis le mois de septembre,
liait
désormais Strasbourg au nouvel Empire Allemand et lui octroyait
le rôle nouveau de capitale du «Pays d'Empire»
d'Alsace-Lorraine.
Traumatisés pour une génération par le
bombardement
de leur cité, les Strasbourgeois refusèrent tout d'abord
la pénible réalité et même après la
révocation
du maire Ernest Lauth en 1873, poursuivirent autour de Jacques
Kablé
le combat de la «Protestation», tandis qu'échouait
la
tentative autonomiste d'Auguste Schneegans, malgré la
création
du Landesauschuss et celle d'un ministère d'Alsace-Lorraine
tandis
qu'un Statthalter prenait la place du Président Supérieur
issu du système de la dictature. En dépit d'un certain
libéralisme
administratif, chaque élection au Reichstag est à
Strasbourg
un succès pour le candidat protestataire jusqu'en 1887,
cependant
que la presse se diversifie et voit ses titres se multiplier avec
l'officieuse
«Strassburger Post», le protestataire «Journal
d'Alsace»,
le catholique «Elsässer» et la socialiste «Freie
Presse».
Mais pendant ce temps l'autorité allemande tient visiblement
en dépit des opinions politiques, à faire vraiment de
Strasbourg
une ville allemande et cela avec énergie et
détermination.
Destinée à être le boulevard de l'Empire avec Metz,
la vieille forteresse de Vauban voit bientôt sa superficie
triplée
par une enceinte moderne, tandis qu'une ceinture de forts
avancés
qui lui avait si cruellement fait défaut en 1870, l'enserre
désormais.
En même temps, les quartiers anéantis par le bombardement
sont reconstruits rapidement et selon de nouveaux plans d'urbanisme
qui,
s'ils éclaircissent la ville, sacrifient beaucoup de ses
immeubles
les plus vénérables dont la séculaire
église
du Temple Neuf en est le plus malheureux exemple. En même temps,
une Université impériale créée dès
1872
et qu'illustrent par la suite les noms de Laband, Winckelmann,
Polaczeck,
Cunitz, Michaelis, Recklinghausen, Schmoller, ainsi qu'une grandiose
Bibliothèque
Universitaire fondée et dirigée par Barrack, puis Euting,
s'installent dans des palais et des instituts remarquables, dont le
style
pastiche ne doit pas faire oublier les qualités d'espace et de
modernisme.
Mais surtout les autorités et principalement les deux maires
Back
et Schwander, veulent donner au nouveau «Strassburg» son
véritable
lustre de capitale et les plans de Orth et Conrath font de la place
impériale
un modèle d'urbanisme officiel que ne suffit pas à ternir
la lourdeur du palais impérial et l'amour des architectes pour
les
pastiches néo-italiens. De même, les décors pompeux
ou aberrants des immeubles ou villas des nouveaux quartiers,
n'enlèvent
rien au charme des quartiers résidentiels des quais de l'Ill, du
Tivoli et du Quartier des XV; ni aux qualités urbanistiques des
quartiers d'habitation de l'avenue des Vosges et du quartier de la
gare.
Une utile ceinture de boulevards menant à la nouvelle gare prend
la place des anciennes fortifications de Vauban, tandis que l'Esplanade
conserve son rôle de cité militaire. Tous ces quartiers
nouveaux
servent en effet à loger le flot des employés,
fonctionnaires,
officiers, professeurs venus d'Allemagne, tandis que la population
strasbourgeoise
se cantonne avec l'artisanat et le commerce, dans la vieille ville.
Mais
celle-ci à son tour est atteinte par la vague de constructions
et
grands magasins, caisses d'épargne, églises et
écoles,
imposent leurs masses boursouflées aux places et rues
séculaires
et rompent irrémédiablement l'harmonie du tissu urbain
médiéval,
renversant tour à tour les portes de la ville, le Guldenturm,
l'Hôtel
du Dragon, l'Hôtel de Neuwiller et les maisons canoniales de la
place
Saint- Thomas, tandis qu'à partir de 1912 la Grande
Percée
troue la vieille ville en la dévastant.
À partir de 1897 cependant, avec la formation d'un puissant
parti catholique, l'apparition du parti socialiste, illustrée
par
l'élection d'Auguste Bebel en 1893 comme député de
Strasbourg et l'abandon de la Protestation intégrale; le monde
politique
s'oriente vers l'obtention de l'égalité des droits avec
les
autres Pays allemands et d'une Constitution. Ce nouvel état
d'esprit
est tout particulièrement marqué à Strasbourg dans
le mouvement des arts et des lettres qui, avec les frères
Matthis
en poésie, Gustave Stosskopf au théâtre, Charles
Spindler
et Anselme Laugel à la tête de la «Revue Alsacienne
Illustrée», le Docteur Ferdinand Dollinger, fondateur du
Musée
Alsacien de Strasbourg, le groupe de St-Nicolas et la puissante
personnalité
de Lothaire de Seebach en peinture, se fait l'écho culturel des
aspirations de la personnalité alsacienne face à la
germanisation
systématique. Toute une série de lois d'Empire
bénéfiques,
comme celle des Assurances sociales et la qualité de
l'administration
impériale amènent un apaisement certain sans faire
disparaître
le maintien de l'idée française en particulier dans le
cercle
de la comtesse de Pourtalès au château de la Robertsau et
dans l'Association des Etudiants Alsaciens-Lorrains qui honorent tout
particulièrement
la statue de Kléber d'un défilé le jour
anniversaire
de sa mort, sans parler des nombreux retraités et
vétérans
de l'armée impériale française, aussi actifs
qu'irréductibles.
La période d'appaisement culmina avec la promesse de la
promulgation
de la Constitution de 1911 octroyée par l'Empereur. Mais
celle-ci
mécontenta tous les partis et relança l'opposition qui ne
cessa plus jusqu'à la guerre. Cette dernière qui laissa
la
cité en dehors du conflit, mise à part les
sévères
restrictions générales et la transformation en
hôpitaux
militaires du Grand Séminaire et du Palais du Landtag, se
termina
par une révolution bolchevique des troupes de la garnison et la
constitution d'un soviet d'ouvriers et de soldats siégeant au
palais
de justice; soviet, que réussirent à endiguer les efforts
des éléments francophiles du conseil municipal et du
parti
socialiste, avec en particulier les futurs maires Charles Frey et
Jacques
Peirotes jusqu'à la triomphale entrée dans la ville des
troupes
françaises le 22 novembre 1918.
La période de l'entre-deux guerres fut une période de
crise tant économique que politique, où
l'établissement
du port autonome de Strasbourg en 1924 et la poursuite de la Grande
Percée
après 1930, ne faisaient pas oublier les difficultés
latentes;
tandis que la crise politique, entretenue par le mouvement autonomiste,
finissait par faire triompher en 1929 une coalition
hétéroclite
de communistes dissidents et d'autonomistes, avant que la montée
des nouveaux périls ne ramenât à la mairie, avec
l'élection
de Charles Frey en 1935, une majorité nationale. Celle-ci eut le
triste privilège de se préparer dès 1937 au
nouveau
conflit qui menaçait et qui débuta le ler septembre 1939
par l'évacuation totale de la population dans le
Périgord,
population dont un tiers ne revint que cinq ans plus tard.
«Strasbourg
maintenu» fut occupé le 19 juin 1940 par les troupes
allemandes
et dès le retour des Strasbourgeois au mois d'août,
commença,
sous l'autorité du Gauleiter Wagner, de l'Oberstadtkommissar
Ernst
et du Kreisleiter Bickler, une politique de germanisation à
outrance
qui ne réussit qu'à dresser contre eux la
quasi-totalité
de l'opinion strasbourgeoise tout en développant
l'activité
des mouvements de résistance Bareiss, Welschinger et Wodli. La
fin
de la guerre fut endeuillée par les bombardements des 11
août
et 3 septembre 1944 qui, fruits d'une tragique erreur de la part des
Alliés,
firent de terribles dégâts dans la vieille ville et de
nombreuses
victimes. Libérée le 23 novembre par la 2e D.B. du
général
Leclerc, la ville était à nouveau, au début de
janvier
1945, sous la menace d'une offensive allemande que réussit
à
enrayer la 1re Armée Française et la Brigade
Alsace-Lorraine.
La paix retrouvée, Strasbourg, devenu en 1949 siège du
Conseil de l'Europe, sous la direction du maire Charles Frey revenu
d'exil,
pansa ses plaies et releva ses ruines. La reconstruction des anciens
quartiers
fut correctement réalisée, mais vers 1955-1960, des
réalisations
à l'architecture déjà dépassée
n'ajoutèrent
rien à d'autres quartiers, tels la place de l'Homme de Fer et
l'achèvement
jusqu'à la place de Lattre de la Grande Percée. Des
réalisations
de plus grande envergure telles l'Esplanade et Hautepierre, entreprises
sous le mandat du président Pflimlin, ont été
depuis
quinze ans elles aussi l'objet de jugements contradictoires, alors que
certains monuments comme la Maison de la Radio ou la nouvelle Synagogue
font mieux augurer pour la capitale alsacienne, d'une architecture
vraiment
moderne, et que le palais du Conseil de l'Europe, le Palais des
Congrès
et après la création en 1968 de la Communauté
Urbaine,
la nouvelle Mairie et Centre administratif place de l'Etoile, se
veulent
désormais les symboles prestigieux du rôle national et
international
de Strasbourg, à qui une industrialisation moderne et plus
diversifiée
que par le passé doit donner les moyens de remplir celui-ci.
Enfin,
en même temps que prospèrent le Théâtre
Alsacien
d'inspiration régionale et les revues du « Barabli
»,
et de même que s'étend et se conforte l'action du nouvel
«Opéra
du Rhin», l'établissement d'une Université nouvelle
à l'Esplanade doit elle aussi participer à la
personnalité
et au destin européens de la grande cité rhénane.
Georges Foessel
1976
Connaitre Strasbourg, Roland Recht,
Jean
Pierre Klein, Georges Foessel, (Editions Alsatia, Colmar) 1976
Strasbourg et la Révolution.
Quand éclate la Révolution, il y a un siècle
à
peine que Strasbourg passait sous la souveraineté du roi de
France.
Le temps a été trop court pour réaliser son
assimilation:
elle reste profondément marquée par sept siècles
d'appartenance
au monde germanique et au Saint Empire. En apparence, rien n'a
changé.
La ville prétend toujours au titre de République.
Elle conserve sa constitution médiévale. En
réalité,
la cohérence sociale et civique, force de la cité
jusqu'au
17e siècle est disloquée. Le peuple légal
constitue
une minorité de 5000 bourgeois dans une agglomération de
45000 âmes. En fait, le pouvoir est aux mains d'une oligarchie
d'une
trentaine de familles.
Il en est de même de la religion officielle, issue de la
Réforme.
Les Protestants, en 1760 ne sont plus que 49% face à la masse
des
immigrés catholiques. Les deux communautés coexistent, se
tolérant à peine, et n'envisagent pas l'avenir de la
ville
de la même façon. Enfin culturellement, plus des trois
quarts
des habitants continuent à s'exprimer exclusivement, soit en
allemand,
soit en dialecte. Les uns et les autres conservent des liens
étroits
avec le monde d'Outre Rhin.
Autant de problèmes structurels, et de mentalités,
auxquels
la Révolution est confrontée sur un fond de crise
économique
liée au dépérissement du commerce rhénan et
face aux nécessités d'une place forte dont le rôle
stratégique sur le Rhin moyen devient essentiel quand l'Empire
entre en
guerre avec la France révolutionnaire.
Dans un premier temps, le Magistrat impopulaire fait les frais des
mouvements de rénovation qui semblent irrésistibles
depuis
la convocation des Etats Généraux. Certains se posent la
question de savoir s'il faut conserver à la ville son
identité
en regénérant le système politique mis en place en
1482. Préoccupation d'arrière-garde mais significative,
qui
est balayée dans la nuit du 4 août. Si les premiers
mécontents
émigrent, l'ensemble de la population accepte le nouveau
régime
pour lequel un strasbourgeois de souche, Frédéric de
Dietrich,
travaille inlassablement avec beaucoup de doigté et de
modération.
Homme des Lumières, il croit aux vertus de la Raison comme ce
fut
le cas de Jacques Sturm au 16e siècle.
L'accélération
des événements (déclaration de guerre en 1792) les
troubles consécutifs à la constitution civile du
clergé,
la proximité et la virulence du foyer
contre-révolutionnaire,
animé par le Cardinal de Rohan, provoquent la chute de de
Dietrich
et des modérés. Strasbourg entre dans une phase
particulièrement
douloureuse avec l'application des mesures préconisées
par
le gouvernement de la Terreur. Certes la situation extérieure,
très
alarmante en 1793, et l'inflation galopante justifient les
décrets
d'exception. Cependant les nouveaux maîtres, les Jacobins du club
du Miroir (Monet, Tétrel, E. Schneider, Jung, ..) viennent
à
considérer toute la population strasbourgeoise suspecte de
trahison
du fait de ses résistances à l'égard des mesures
de
déchristianisation, ses rapports avec le monde germanique:
n'étant
pas de langue française, on est soupçonné
d'intelligence
avec l'ennemi. Euloge Schneider et et les jacobins allemands sont
arrêtés
et condamnés à la guillottine. Après le 9
Thermidor,
une certaine modération reprend ses droits: Foussedoire, Bailly,
Richou, les Envoyés en mission de la Convention soulignent le
patriotisme
et le républicanisme de Strasbourg.
En conclusion, l'oeuvre réalisée par la Convention est
postive. La flamme républicaine d'une partie de
l'ancienne
élite politique et de la bourgeoisie s'est
réveillée.
Elles sont d'accord sur les principes égalitaires de la
Révolution
à condition de faire place à la tolérance et au
respect
des convictions religieuses.
Jean Pierre KLEIN
Le pogrom
La peste ravage Strasbourg en 1349. Deux mille juifs accusés
d'avoir empoisonné les puits sont brûlés
vifs. David, rescapé du massacre, raconte cette semaine
sanglante.
C'était à la fin de 1349. J'avais dix-huit ans et Ruth
en avait seize. L'oncle
Jérémias était venu se fixer auprès de
nous, et, comme il avait été ruiné pendant les
horreurs du temps d'Armleder , il s'était mis à faire le
commerce des bestiaux, et courait les villes et villages de la
Basse-Alsace, achetant aux paysans et revendant aux bouchers. Ruth et
moi nous devions être fiancés pendant les fêtes du
Hanouka 1, qui ont lieu à
la fin du mois
que les chrétiens nomment décembre.
En ce temps-là, la face de l'Eternel s'était assombrie,
et il avait envoyé vers la terre le Malech hamovess2 qui passait
son glaive entouré d'une vapeur noire sur les demeures des
hommes.
Le mal était venu de l'Orient. Les gens se levaient, gais
et bien portants, avec le soleil; tout à coup, ils
étaient pris de lourdeurs de tête, puis de vomissements.
Sous les efforts qu'ils faisaient, leurs entrailles se nouaient comme
des serpents qui
se battent; leurs membres inférieurs se glaçaient,
et les corps se tordaient comme des vers qu'on écrase; les
lèvres, rouges le matin, étaient bleues à
midi; les yeux se retournaient en dedans, comme pour regarder
l'intérieur, et ne laissaient voir que
le blanc; et, quand le soleil se couchait l'homme était froid,
la chair était noire; le visage le plus beau faisait une grimace
de damné.
Le peuple de Dieu en souffrait moins que les autres, d'abord parce
qu'il observe la loi; puis, on peut le dire sans orgueil, il est plus
sobre et plus chaste que les autres peuples. Et enfin il mange beaucoup
d'oignons et d'ail, ce qui, au dire des savants, purifie le mauvais air
3
Les chrétiens, dans les commencements, disaient que l'Eternel
avait envoyé ce fléau, qu'on appelait la Peste noire,
pour punir les hommes de n'avoir pas continué l'oeuvre
d'Armleder.
La colère était grande contre nous, et, lorsqu'il nous
arrivait de sortir de notre quartier pour nos affaires, nous
étions insultés par les gens des petits
métiers.
Cependant l'oncle Jérémias, par le désir qu'il
avait de regagner le bien qu'il avait perdu, continuait à user
les routes et les chemins, pour acheter et vendre ses bestiaux.
Nous avions brisé la tasse avec Ruth 4
Un jour, il arriva tout pâle d'émotion, et tomba sur un
siège, tellement troublé qu'il oublia même de
saluer la maison du Solem Alechem.
« Les temps sont terribles pour Israël, s'écria-
t-il, et il vaudrait mieux être mort que vivant.
En route, j'ai rencontré une source, et je me suis couché
pour boire; j'ai été poursuivi, à coups de pierre,
par un paysan qui criait: A l'empoisonneur ! Au Juif !
Heureusement que le chemin était désert, et j'ai pu
m'échapper en me jetant dans une fondrière.
Je voulais aller voir Rebb5 Kahn de
Bischheim ; mais j'ai
rencontré, à la tombée de la nuit, le vieux
Mosché, son schamess6, qui
se sauvait, et qui m'a raconté
des choses comme on n'en a pas vu depuis les temps d'Achab et de
Jézabel.»
Nous étions tous anxieux; Ruth m'avait pris la main et se
serrait contre moi.
Le père baissait la tête, en disant la belle prière
: J'ai tremblé d'effroi en apercevant le Tout-Puissant qui
se
levait pour me juger .
« En vérité, je le répète, on n'a pu
voir de pareilles abominations que du temps des rois sauvages!
Croiriez-vous qu'on nous accuse d'empoisonner les sources, les
fontaines, les citernes, en y jetant des maléfices, afin de
dépeupler le genre humain ?
A Wintzenheim, on a mis de pauvres gens à la torture, et, quand
la douleur a été trop forte, ils ont avoué tout ce
que les bourreaux ont demandé; et maintenant on crie partout:
« Pourquoi niez-vous ici, Juif, puisque vous avouez autre part ?
»
Ce que nous raconta l'oncle, notre Schabbès-goyé
7
, une
brave femme qui nous aimait et nous estimait, parce qu'elle savait que
nous étions des gens selon l'Eternel, notre
schabbès-goyé nous le redit le vendredi soir, en arrivant
à la maison.
Le peuple était furieux, et demandait qu'on nous livrât
à lui .
On approchait du mois d' Adar , dans lequel se fait le Kippour8
Nous n'osions plus sortir du quartier, excepté l'oncle, qui
avait toujours le feu dans les jambes, et qui allait réclamer de
l'argent aux bouchers, ses débiteurs. Il rentra une fois
à moitié assommé de coups de bâton.
Chaque soir, nous nous couchions en nous demandant si nous reverrions
le soleil du lendemain.
Un soir, le schulé-klopfer9
frappa au volet. Nous
n'étions pas dans un temps de prières: il s'agissait donc
de quelque chose de grave. Tout le monde arriva à la synagogue
avec une grande inquiétude.
Le Parness était là. Il nous apprit que le
Stettmeister l'avait fait prévenir que le quartier serait
fermé dorénavant, à cause de la fureur aveugle du
peuple contre nous.
Le magistrat nous engageait, en outre, à mettre nos biens en
sûreté et nos personnes, si nous le pouvions,
déclarant qu'il ferait tout ce qui serait possible pour nous
assurer la protection que nous tenions de l'Empereur et de la ville,
mais ne nous cachant pas que la populace pourrait être plus forte
que lui.
En effet, de tous les côtés, on avait appris que, dans
les
villes et les villages de l'Allemagne, de la Suisse et de la
Haute-Alsace, on avait massacré impitoyablement les gens de
notre race, en les accusant de ces monstruosités.
Aussitôt un concile s'était réuni à Benfeld,
composé de délégués de la ville de
Strasbourg et des neuf autres villes de la Décapole, de
l'évêché, de la noblesse d'Alsace, des villes de
Bâle, de Zurich, de Fribourg, etc. Le concile avait
adressé aux peuples des représentations, dans lesquelles
il était prouvé que nous n'étions pour rien dans
le grand fléau qui frappait le monde, et que, de se conduire de
cette façon envers nous, c'était faire acte de gens
discourtois et malhonnêtes, puisque
nous avions payé, au poids de l'or, la protection des villes et
de l'Empire.
Cependant ces paroles pleines de justice
n'avaient rien fait, et la soif du sang gagnait la Basse- Alsace .
En ce temps, les deux Stettmeisters de Strasbourg se nommaient Sturm et
Kuntz de Winterthur; l'Ammeister s'appelait Pierre Schwarber .
C'étaient trois hommes qui marchaient dans les sentiers de Dieu.
Le dernier surtout mettait le devoir au-dessus des honneurs et
même de la vie.
Les corporations de métiers lui envoyèrent une
députation pour réclamer l'arrestation et le jugement de
tous les juifs, pour crime d'empoisonnement.
L'Ammeister répondit à ces furieux que rien
n'était prouvé contre nous, et qu'il ne pouvait pas, sans
commettre un crime, mettre en prison et faire condamner des gens
innocents.
« Si, au lieu de crier: À mort ! comme vous le
faites sans
réfléchir, vous me prouvez, par des témoins, qu'un
juif, ou même plusieurs, sont coupables, je fais le serment de
les faire prendre, juger et punir selon la loi. Mais, jusque-là,
je dois protection à tous les habitants de la République,
qu'ils soient juifs ou qu'ils soient chrétiens. »
Au lieu d'approuver ces paroles sensées, comme des
honnêtes gens devaient le faire, les envoyés des
métiers se mirent à insulter l' Ammeister.
Pierre Schwarber n'était pas un homme timide ; il fit
arrêter tous les députés.
Malheureusement, un d'eux s'échappa et courut au poêle des
bouchers prévenir la corporation de ce qui etait arrivé.
Les bouchers avertirent les tanneurs, et les deux corporations
réunies firent savoir aux dix-huit autres qu'il fallait
s'assembler, en armes, sur la place de la Cathédrale; la
noblesse même se trouva au rendez-vous.
Pourquoi donc les bouchers et les tanneurs étaient-ils plus
furieux que les autres ?
C'est que, comme beaucoup d'entre nous sont marchands de bestiaux, ils
ont sans cesse affaire à ces gens, pour leur vendre de la viande
et des peaux; par conséquent, les fils d'Israël avaient
beaucoup de créances.
Les Stettmeisters se rendirent immédiatement au lieu du
rassemblement, et firent tous leurs efforts pour rétablir
l'ordre. On les accueillit par des insultes, des huées, les
accusant de nous avoir vendu leur protection.
Ceci se passait le 9 du mois de février 1349. Le lendemain
matin, les révoltés étaient maîtres du
gouvernement. Ils avaient prononcé la déchéance de
Sturm, de Kuntz de Winterthur et de Pierre Schwarber, et avaient
nommé à leur place Nicolas de Bulach, pour la noblesse;
Gosso Engelbrecht, pour les plébéiens, comme
Stettmeisters ; et, comme Ammeister ou chef des métiers, le
boucher Betschold, notre plus cruel ennemi.
La vieille Schabbès-goyé vint nous prévenir de
tout ce qui se passait; son fils étant compagnon tanneur, elle
était au courant de tous ces événements.
Elle proposa à ma mère et à Ruth de leur
apporter des habits de chrétiennes, de les emmener du quartier
à la nuit, et de les cacher chez elle ; mais ma mère
refusa, parce que le petit Esdras, qui avait alors dix ans, avait
été pris du mal noir pendant la nuit, et qu'elle ne
voulait pas abandonner son enfant.
Depuis quelque temps, Joas, Isaac et Eve étaient partis pour
Obernai où la soeur aînée était
mariée. Sarah était venue elle-même les chercher au
commencement de l'agitation, parce qu'à Obernai on pouvait plus
facilement échapper , à cause du droit d'asile dont
jouissent la montagne et le couvent de Sainte-Odile. Quant à
Benjamin, le grand frère, qui apprenait le commerce, à
Nuremberg, chez des parents, nous n'avions aucune nouvelle de lui.
Notre père et notre oncle tinrent conseil sur ce qu'il y avait
à faire, et demandèrent à la
Schabbès-goyé si, au lieu de deux femmes, elle ne
pourrait se charger d'un homme et d'une femme. Elle répondit que
la chose lui paraissait difficile, mais qu'elle essaierait.
Alors l'oncle Jérémias dit :
« Il ne faut pas que la race entière périsse ;
Esdras mourra bientôt: nous resterons ici, mon frère, sa
femme et moi, en attendant la volonté de l'Eternel.
David et Ruth sont fiancés ; ils partiront avec la
Schabbès-goyé, et, de cette manière, la famille ne
s'éteindra pas. »
La vieille Kettel, quoique chrétienne, pleurait avec nous.
C'était le mercredi; elle nous dit que
l'on était en train d'installer le nouveau Sénat, et que
le lendemain serait le Schwörtag10,
que le quartier ne serait pas
surveillé et qu'elle m'apporterait des habits de son fils.
Tout se passa sans accident; mais le moment des adieux fut terrible.
Notre mère, presque couchée sur le lit du petit Esdras,
qui se tordait dans l'agonie de ce terrible mal, était comme
morte, pendant que Ruth et moi, nous tenant la main, nous étions
devant nos pères, qui nous donnaient à chacun la
bénédiction, en écartant les doigts de chaque main
par deux et trois :
« Que l'Eternel te bénisse et te prenne sous sa garde! Que
l'Eternel fasse luire sa face sur toi et te fasse grâce ! Que
l'Eternel tourne sa face vers toi et te donne la paix. »
Puis, les deux pauvres frères répétèrent
ensemble la grande prière que doivent dire les agonisants :
« Ecoute, Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur
est un...»
Ceci se passait le jeudi soir, à la tombée du jour , le
douzième jour de février. Le même soir nous
étions installés chez Kenel, qui fit coucher Ruth dans sa
chambre et me désigna le grenier où l'on met les fagots,
pour me cacher.
Le lendemain, vendredi, la Schabbès-goyé vint me dire
qu'on venait de juger l'honnête Pierre Schwarber, l'ancien
Ammeister. Il avait été condamné à
l'explulsion de la ville à perpétuité, à la
confiscation de tous ses biens et à la dégradation du
titre de bourgeois de Strasbourg.
Lorsque je me réveillai, il faisait grand jour. On était
au 14 février, jour consacré par les chrétiens
à saint Valentin. Dehors, on entendait les pas d'une troupe en
marche et des chants sauvages, mêlés à des
vociférations de femmes.
Evidemment, il se passait des choses graves.
J'étais appuyé contre le mur, près de la petite
fenêtre, l'oreille tendue, essayant d'attraper, au vol, quelque
mot qui pût m'instruire, quand la porte du grenier s'ouvrit
lentement et Kettel toute pâle et toute tremblante, m'apporta
à manger .
« Qu'y a-t-il donc, Kettel, dehors ?
-Des choses abominables, David. Et notre Seigneur, qui a
pardonné à ses ennemis, punira certainement, un jour ou
l'autre, les assassins. On a brisé les barrières du
quartier des Juifs, et le peuple furieux s'est précipité,
comme une troupe de bêtes féroces. »
Je songeai en un clin d'oeil à mon père, à ma
mère, à mon petit frère Esdras, à l'oncle
Jérémias, et je tombai à terre en me couvrant la
tête de mes bras.
Combien de temps restai-je ainsi ? Je ne le sais moi-même. Quand
je relevai le front, une lueur rougeâtre éclairait le
grenier et on eût dit que les carreaux de la petite lucarne
étaient teints de sang.
Je jetai un coup d'reil dehors, croyant à un incendie;
j'aperçus, au loin, du côté de notre
cimetière, comme un gros nuage noir qui s'élevait en
l'air et au milieu duquel montaient d'immenses langues de flammes.
Que m'importaient maintenant quelques maisons brûlées,
à moi qui pleurais ce que j'avais de
plus cher au monde !
Je ne devais savoir que le soir de cette journée
terrible toute l'horreur de la vérité.
Kettel avait caché à son fils qu'elle nous avait
recueillis dans sa maison. C'était un homme qui n'était
pas méchant, au fond, mais qui était d'une grande
violence et qui se laissait aller quelquefois à
l'ivresse.
Le soir, cependant, en m'apportant un vase de
vin chaud, afin de me faire prendre quelque force, car je ne pouvais
rien manger :
« David, me dit-elle, le grand Karl, mon fils, est rentré
tout malade des choses qu'il a vues; comme beaucoup d'individus, il a
crié pour qu'on livre le quartier juif, mais, quand il s'est
trouvé devant ces vieillards, ces femmes, ces petits enfants, il
dit que le coeur lui a manqué et qu'il n'y a que les mauvais
gueux de la ville qui ont commis des infamies.
-A-t-il pu avoir des nouvelles de la maison ?
lui demandai-je.
-Hélas! oui. Mais je ne les raconterai pas ce soir. Tous les
tiens sont morts. Demain, si tu es redevenu un homme, je te dirai les
détails, mais à toi seul, qui dois les savoir, pour en
rendre compte
plus tard à tes enfants. »
Le lendemain matin, la Schabbès-Goyé arriva avec le grand
Karl ; il était plus tremblant que moi.
« Ma mère m'a tout dit, fit-il brusquement: elle
a bien fait. Je ne veux pas que tu me prennes pour
un de ces gueux, et j'ai juré sur mon salut que je vous
conduirai où vous voudrez. Quand je suis arrivé dans ie
quartier, j'ai été dégoûté de suite,
en voyant les premiers cadavres; alors je me suis rappelé que
votre famille avait été bonne pour ma mère et j'ai
couru chez vous, pour ta prévenir. Il était
déjà trop tard, les gens y étaient. Ton
père Simon était assis d'un côté de la
planche sur laquelle était étendu le petit Esdras, qui
était mort dans la nuit; ta mère était de l'autre
côté; ils tenaient chacun une main de l'enfant, qui
était tout noir, et ils avaient l'air de ne pas savoir ce qui se
passait.
Ton oncle Jérémias parlait aux assassins : «
Comment serions-nous la cause de la grande maladie, puisque nos enfants
en meurent comme les vôtres ? Tenez! regardez: la mort a
frappé aussi cette maison. »
Le gros Hermann, le boucher du coin de la Pfalz, s'avança et lui
cria :
« Quand on a assassiné le fils de Dieu, on peut bien
empoisonner un de ses enfants, à soi, pour faire croire à
son innocence: tout le monde sait que les juifs sont rusés.
-Ah! c'est vous, maître Hermann, dit ton oncle. Pourquoi vous
mettez-vous contre moi ? Je ne vous ai jamais fait de mal. Si c'est
parce que vous me devez deux cents florins11,
je vous
en fais remise devant Dieu, mais par grâce. ..»
Il n'avait pas fini que le gros Hermann l'abattait
à ses pieds d'un coup de la masse avec laquelle il assomme ses
boeufs.
D'autres nous poussaient dans la maison et je ne sais plus ce qui se
passa. Mais, à un moment, je vis passer ta mère, qui
avait l'air d'être déjà morte et qui tenait dans
ses bras le cadavre nu du petit Esdras; on la poussa au milieu d'une
foule d'autres juifs, hommes, femmes et enfants, et on les
entraîna vers votre cimetiere.
Là, un grand bûcher était préparé; on
mit le feu aux quatre coins et des hommes commencèrent à
prendre de l'eau, pour baptiser les petits enfants, avant de les jeter
dans la flamme, afin de les sauver au moins de la damnation.
Les femmes juives étaient comme des furies ; elles arrachaient
leurs petits des mains des baptiseurs et les lançaient
elles-mêmes dans le feu puis s'y précipitaient
après. Je cherchai ta mère des yeux. Tout le monde
s'éloignait d'elle, à cause du petit cadavre noir qu'elle
tenait dans ses bras. Personne n'eut besoin de la toucher ; elle
marchait vers le bûcher pâle comme un fantôme, les
yeux levés au ciel. Je n'ai pas pu la revoir. Il avait
neigé sur le bois et il partait du bas du foyer une fumée
noire qui vous aveuglait. »
Voilà ce que me raconta le grand Karl, le compagnon tanneur,
dans le grenier de notre Schabbès-goyé, le 15
février de l'an 1349, le
lendemain de la fête chrétienne de saint Valentin, le
dimanche de la unmüssige-woche12.
Quelques jours après, le fils de Kettel nous cacha dans une
voiture de cuirs, qu'il conduisait à Bar; nous arrivions
à Obernai, auprès de ma soeur Sarah.
Dix ans après, la ville de Strasbourg permit aux Juifs de
revenir, mais à la condition qu'ils habiteraient, en dehors des
murs, l'endroit qu'on appelle maintenant le Judenhoff.
C'est en l'an 1430, sentant que bientôt j'irai rejoindre les
anciens de la famille dans le sein d'Abraham, que j'ai écrit cet
événement, pour apprendre à ceux de ma race
comment sont morts Simon, fils de Nathan, Dina, fille de Samuel, mon
père et ma mère, Esdras, fils de Simon, mon frère,
et Jérémias, fils de Samuel, mon oncle maternel et mon
beau-père.
Par Edward Siebecker L'Alsace, 1873.
Strasbourg, vingt siècles de chroniques surprenantes, Jacques
Borgé, Nicolas Viasnoff, Editions Balland, 1982
1. Fête d'inauguration en l'honneur de la
victoire de Juda Machabée.
2. L'ange de la mort.
3. « J'ai remarqué que les gens qui,
à l'exemple des juifs pauvres, se
nourrissaient d'ail, d'oignons, d'échalottes étaient
moins atteints que les autres.
Les quartiers israélites de Vilna, de Moscou, et quelques autres
villes
ont été peu éprouvés.»
F. Siebecker, Notice sur le choléra-morbus en Russie et en
Pologne
par un officier supérieur, Metz, 1883
4. Usage dans la cérémonie des
fiançailles.
5. Rebb, Rabbi, docteur de la loi.
6. Bedeau de la synagogue
7. Femme chrétienne qui fait l'ouvrage des
familles juives
pendant le sabbat.
8. Jour des expiations, qui se font en février.
9. Littéralement : frappeur de la synagogue.
C'est l'appariteur
qui frappe avec un maillet trois ou deux coups pour prévenir les
fidèles de se rendre au Temple.
10. Prestation de serment du peuple.
11. Les tanneurs et les bouçhers
étaient en relations de
commerce avec les juifs qui vendaient les bestiaux.
12.La semaine agitée. Nom que l'histoire
a consacré à cette horrible semaine.
Les secrets de Cagliostro
L'arrivée du comte Cagliostro à Strasbourg, en 1780,
divise la ville. Les uns l'accueillent comme un génie, les
autres comme un imposteur. Le cardinal de Rohan est son plus fervent
défenseur.
A Strasbourg, Cagliostro joua d'abord son jeu ordinaire. Il
s'était établi, dans les commencements, à
l'auberge, puis dans un logement que le comte de Medem avait
occupé chez le sieur Vogt ; puis il avait loué un grand
appartement près de la place d' Armes. A son début, le
prétendu comte ne se comportait pas du tout comme médecin
pratiquant; un comte! ...Un bruit sourd se répandit d'abord
qu'un grand seigneur étranger, bienfaisant outre mesure,
résidait à Strasbourg; que ce comte se chargeait, dans
ses heures de loisir , de traiter gratuitement les malades; qu'il leur
distribuait des remèdes, de l'argent, des secours de toute
espèce.
C'était la stricte vérité... Peu
à peu, des pauvres venaient, un à un, timidement, chez
lui; il les recevait avec une bienveillance naturelle, leur donnait des
élixirs, les délivrait de la fièvre et d'autres
accidents plus ou moins graves; il condescendait à visiter
lui-même, à domicile, des malades alités. Sa
réputation grandit rapidement, comme la boule de neige se fait
avalanche; bientôt son
appartement, les escaliers, les corridors, les portes
intérieures, la porte cochère, tout se trouvait envahi,
obstrué, assiégé, par les solliciteurs et les
infirmes. Il promettait un peu à la légère, mais
avec une imperturbable assurance, de guérir ceux qui le
consultaient; et tous ces invalides reprenaient courage; l'influence
morale opérait les trois quarts des guérisons. Son
traitement, toutefois, était loin de réussir toujours:
les personnes affligées de surdité ou de
cécité avaient beau s'adresser à lui, il
n'opérait point de miracles; mais quelques cas heureux, la
bizarrerie, l'étrangeté de sa tenue, la gratuité
surtout, firent bientôt de Cagliostro le sujet de toutes les
conversations.
Il devint, comme à Londres, l'objet de l'admiration publique,
sans qu'il eût l'air de l'avoir recherchée. La
curiosité lui amenait des savants, des officiers, des
médecins, des naturalistes, des francs-maçons, et parmi
ces derniers des personnages éminents; auprès des grands
seigneurs, il réussissait par les mêmes moyens qui lui
avaient valu ses incroyables succès dans plusieurs capitales de
l'Europe. Il prétendait, à Strasbourg comme il avait fait
ailleurs, que ses études en médecine avaient
été faites à Médine et d'une tout autre
manière que dans les facultés d'Europe; il affirmait
hardiment que lui seul connaissait à fond la nature et les
symptômes des maladies, les révolutions que subit le corps
humain ; pour lui la chimie et les connaissances physiognomoniques
faisaient partie intégrante de l'art médical. Sa
théorie consistait à placer la cause
de toutes les maladies dans le sang et sa répartition plus ou
moins normale dans le corps. Jusqu'ici rien de mieux ; son
système, pour être trop absolu, renfermait du moins une
part de vérité.
Mais il croyait de plus, ou affectait de croire à l'influence
des astres; il préparait ou disait préparer tous ses
remèdes à l'époque des équinoxes : «
Le monde corporel n'est qu'une résultante, un effet; l'esprit
est le point de départ, la cause efficiente; le monde des
esprits constitue une véritable chaîne électrique
qui encercle le monde matériel. »
A l'entendre parler, les uns se pâmaient d'admiration, les autres
haussaient les épaules à la dérobée; le
moment n'était pas encore venu d'affronter cette
réputation croissante.
Un secrétaire du commandant Lasalle était tombé
gravement malade ; son médecin l'avait abandonné, il le
croyait attaqué de la gangrène et irrévocablement
perdu. M. de Lasalle pria lui-même le comte Cagliostro
d'entreprendre le traitement du secrétaire, qui fut remis sur
pied. Ce succès incontesté porta à son comble la
renommée du comte-docteur; c'est sa période brillante
à Strasbourg. Logé, comme nous l'avons dit, dans le
voisinage de la place d'Armes, il recevait, après la parade, le
corps des officiers de la garnison; la généralité,
les hauts fonctionnaires le hantaient journellement; les dames
l'assiégeaient, prenaient ses remèdes. Cagliostro
était convié partout. Ce fut bientôt une affaire de
bon ton de suivre ses prescriptions, d'user de ses remèdes, et
« d'en guérir » si possible. Les étrangers
affluaient
de toutes parts; on le suppliait de vouloir bien entrer en consultation
avec les médecins indigènes ; mais sur ce point il se
montrait inflexible. En
s'y refusant, il donnait aux docteurs de la faculté et de la
ville certaines épithètes empruntées au
règne animal, et les disciples réguliers, les fils
légitimes d'Esculape lui renvoyaient l'écho de ses
injures.
Les prescriptions de Cagliostro consistaient pour la plupart en doses
assez fortes d'extrait de saturne, et les suites désastreuses de
ce remède ne tardaient point à se faire sentir.
Bientôt les journaux et les petites affiches commencèrent
à lancer des satires et des quolibets contre le bâtard
d'Esculape; les visites diminuèrent. Cagliostro trouva prudent
de restreindre les heures et les jours de ses audiences publiques, de
refuser même l'admission de certains étrangers qui
étaient accourus pour suivre son traitement. D'autres, admis
à leurs risques et périls, retournaient
désabusés chez eux. Dans l'accueil que faisait Cagliostro
à ces visiteurs venus du dehors et aux indigènes, il
était singulièrement capricieux ; bon, affectueux pour
les uns, brutal pour les autres, il manifestait, dès la
première minute de ses entretiens et consultations, des
sympathies ou des antipathies prononcées. Son langage, au
surplus, n'était nullement distingué; il parlait mal le
français et même l'italien, sa langue maternelle.
Une circonstance qui ajoutait un prestige de plus
à l'empire qu'il exerçait dès son début
à Strasbourg, c'est qu'on avait cru remarquer que son
argent ne lui arrivait ni par des lettres de change ni en nature, et
pourtant il payait avec générosité, presque
toujours à l'avance. De deux choses l'une, ou bien il recevait
ses fonds en secret, ou bien il touchait, sans l'avouer, de l'argent de
la part de ses patients lorsqu'ils étaient riches.
Peut-être se trouvait-il déjà en relation
d'intérêt avec le cardinal- évêque de Rohan,
qui ne laissait pas que d'être crédule, superstitieux et
donnait probablement de larges acomptes sur les produits futurs du
creuset miraculeux du comte alchimiste.
Le cardinal de Rohan donna un dîner à Saverne. La femme de
Cagliostro était assise à côté de M. de
Narbonne, colonel du régiment de la Reine, qui eu le malheur de
répandre un peu de sauce sur la robe de la prétendue
comtesse; consterné, il se confond en excuses. Cagliostro, qui
n'aimait pas trop, à ce qu'il paraît, payer les toilettes
mirobolantes de sa femme, lui dit de l'autre bout de la table:
«Je vous avais bien prévenue de ne point vous placer
à côté de cet homme-là.» On devine la
stupeur du cardinal et des assistants. On croit entendre la voix
vibrante du colonel : « Je suis désolé de ce qui
est arrivé; j'en ai demandé pardon à madame; mais
une maladresse ne mérite point cette apostrophe sanglante.
» Et il demande satisfaction. Cagliostro réplique: «
Je ne sais point manier l'épée, c'est votre métier
de vous battre. -Votre réflexion est juste; mais qui ne sait
point se battre doit se garder d'injurier. » Et après ces
mots, M. de Narbonne propose le pistolet, à la distance que
fixera Cagliostro. « Le hasard décidera ainsi entre nous.
» Cagliostro: « J'ai la vue basse; mon métier est de
guérir, non de tuer. » M. de Narbonne: « Il est bien
désagréable pour un homme d'honneur et de naissance de se
trouver, à la table de M. le cardinal, confondu avec des comtes
et des comtesses faites à la hâte, tombant comme des
bombes, Dieu sait d'où! » Et là-dessus, il jette
une assiette à la face du docteur. Le cardinal et l'abbé
d'Aymar, son grand vicaire, s'entremettent; le comte Cagliostro fait
des excuses à M. de Narbonne, et l'affaire,
pour le moment, en reste là. Mais quel ne dut pas être,
dans la société de Strasbourg, l'effet produit par cet
incident, que les adversaires du thaumaturge ne manquèrent pas
de commenter ?
Lorsque la confiance dans l'infaillibilité du docteur
thaumaturge fut ébranlée, le déclin de sa
réputation s'ensuivit; Cagliostro ne put échapper
à une expulsion que grâce à la protection occulte
partie de Saverne et à l'influence des autorités
militaires de Strasbourg, qui ne voulaient point se donner un
démenti à elles-mêmes en désavouant leur
protégé. Le comte, pendant les derniers mois de son
séjour en Alsace, devint à son tour très prudent;
les remèdes qu'il continuait à distribuer ne consistaient
plus qu'en tisanes inoffensives.
Louis Spach, Biographies alsaciennes, 1871.
Strasbourg, vingt siècles de chroniques surprenantes, Jacques
Borgé, Nicolas Viasnoff, Editions Balland, 1982
Cagliostro demeurait 7 rue des Ecrivains, dans une maison qui compte tant
de fenêtres à sa façade qu'elle fut surnommée
la maison de la lanterne. Il concoctait un élixir de
jouvence à base de sueur de testicule de cheval blanc.
DNA, 4 avril 2010
L'évêque jaloux Wilderolf
En 990, l'évêque Wilderolf, jaloux des moines du
monastère de Saint-Etienne, organise une expédition
vengeresse qui lui vaudra beaucoup d'ennuis.
Les dernières années du X° siècle furent
marquées par un élan de foi qui, dans toute la
chrétienté, multiplia les sanctuaires, enrichit abbayes
et couvents. En attendant la mer de feu, le nivellement des montagnes
et la rosée sanglante, un souffle glacé
d'épouvante courbait les têtes inclinées. Les
saints, du fond de leurs tombeaux, bénéficièrent
de ces terreurs; les pèlerinages se multiplièrent vers
les reliques des martyrs. Chacun voulait s'assurer au ciel d'un
intercesseur.
C'est ainsi que, dans la ville de Strasbourg, au monastère de
Saint-Erienne, la foule venait de toutes parts.
Les derniers miracles de l'abbesse Attale, la guérison du
paralytique survenue peu de temps auparavant, donnaient à sa
sainteté une consécration nouvelle. Pour faire le tour de
sa chapelle, vénérer les saintes phalanges, toucher au
pallium sacré, les gens accouraient de la plaine,
d'au-delà des montagnes bleues, des villes libres au bord du
fleuve, des lointaines Allemagnes, des deux Bourgognes, des Flandres
même.
Pour elle, on délaissait les autres églises de la
cité : Saint-Thomas, Saint-Pierre-Ie-Vieux, et jusqu'à la
cathédrale qui se dressait hautaine dans son manteau de pierre,
riche des présents des empereurs.
L'évêque de Strasbourg, Wilderolf, ne voyait pas sans
dépit grandir le renom de l'abbaye. Chaque marque de
piété donnée à sainte Attale lui semblait
une injure mortelle. Ce Wilderolf était un homme orgueilleux et
dur, qui, sous la chape du prêtre, cachait l'âme violente
de l'impie. On ne l'aimait guère, et quand il passait, donnant
sa bénédiction d'un geste qui ressemblait à une
menace, le peuple se détournait de lui. Les petits enfants en
avaient peur; on disait qu'un certain cheval pie qu'il affectionnait,
et un écuyer roux qui ne le quittait pas plus qu'une ombre,
étaient ses âmes damnées, véritables
suppôts du démon.
Un jour l'évêque fit venir en secret douze hommes qui lui
étaient dévoués. Tous, accusés de divers
crimes, étaient venus chercher refuge à l'ombre de la
cathédrale. Forts du droit d'asile, ils vivaient de rapines,
terrorisant le quartier. Wilde- rolf, par l'entremise de son
écuyer, les employait à de louches besognes, mais jamais
jusqu'à ce jour il ne leur avait donné accès au
palais épiscopal. Appelés devant l'évêque,
ces gens se hâtèrent d'accourir, et lui, prenant la
parole, leur dit :
« Cela m'est une grande douleur de voir diminuer en cette ville
les fidèles de Notre-Dame, tandis que l'abbesse Attale compte
chaque jour plus de fervents. Aussi ai-je décidé de
mettre fin par vous à cet état de choses. Allez en
l'église Saint- Etienne où se. trouve le tombeau de la
sainte. Emparez-vous de ses reliques et enterrez-les secrètement
en quelque lieu désert, afin que nul n'en entende plus parler.
Ainsi les miracles cesseront et le peuple nous reviendra. »
Les douze conjurés promirent d'accomplir en tous points les
volontés de l'évêque. Il fut décidé
que, dans la nuit, sous la conduite de l'écuyer roux, ils
accompliraient leur oeuvre.
Apprenant que, malgré la disparition du corps, les
fidèles affluaient à Saint-Etienne, il frappa
d'excommunication quiconque en franchirait le seuil. Puis, ayant
accusé les nonnes d'hérésie et d'imposture, il
confisqua les biens de l'abbaye, saccagea l'église, chassa les
religieuses. Et, contemplant les grandes richesses qu'il s'était
appropriées,
en sa folie il disait :
« Maintenant je vais vivre heureux. »
Or voici que, sur son triomphe, la main de Dieu s'appesantit. Il lui
vint une maladie telle que sa chair se corrompit, et que les gens
contraints de l'approcher ne pouvaient le faire sans répugnance.
Bientôt tous l'abandonnèrent, prêtres, diacres et
serviteurs. L'écuyer que l'évêque
préférait entre tous fut le premier à s'enfuir. On
dit qu'en s'en allant il emporta dans un char toutes les richesses de
son maître, jusqu'à sa mitre et à son anneau.
Wilderolf demeura seul, souffrant cruellement
de son mal.
Alors, dans son grand palais vide, souris et rats
pullulèrent. La nuit, l'évêque les entendait,
frôlant les tentures de sa couche. Peu à peu ils
s'enhardirent. Wilderolf fut contraint de leur disputer sa nourriture.
Bientôt il dut se défendre lui-même contre leurs
morsures cruelles. Pour la première fois de sa vie, cet
orgueilleux se sentit vaincu. Il appela à l'aide, mais nul ne
lui répondit. Autour de lui, les bêtes maudites se
multipliaient. C'était une marée vivante, implacable, qui
montait.
Tout d'abord, l'évêque n'avait pas voulu laisser voir sa
misère. Maintenant, dans son cerveau affaibli, une seule
pensée subsistait: fuir le fléau, quitter cette maison
déserte dont l'odeur même lui faisait peur.
Malgré sa faiblesse, il se leva, gagna la rue. Pour dissimuler
aux regards les ravages de son
corps, il avait mis sur ses épaules le lourd manteau
épiscopal. Quand il fut sur le seuil, l'air vif le ranima.
Mais, au même moment, un bruit léger lui fit tourner la
tête: c'étaient elles, les souris, l'armée grise et
compacte. Par la porte demeurée ouverte, par les interstices des
murailles, sous les tuiles brunes du toit, partout elles se glissaient,
ram- paient. Les plus proches s'élancèrent. Wilderolf
sentit leurs dents aiguës.
Alors, il s'enfuit par les rues tortueuses. Les passants
s'arrêtaient, surpris; et les gens de la ville
n'en pouvaient croire leurs yeux. L'évêque courait, droit
devant lui, sans regarder en arrière. il s'élança
dans la campagne.
Longtemps les gardes des murs virent son manteau de pourpre, comme un
grand papillon, flotter sur les prés verts.
Au bord du Rhin, Wilderolf aperçut une barque amarrée.
Une barque, c'était le salut. i
Il s'y jeta, gagna le large. Grande fut, hélas ! son
épouvante. Sans hésiter , rats et souris l'avaient suivi
à la nage. Ils formaient un sillon grisâtre dans les eaux
ternes du fleuve. Leurs têtes pointues se montrèrent
contre les planches du bateau.
Wilderolf les assommait à coups de rame, mais il en venait
d'autres, et puis d'autres encore, des légions entières,
et pour une tuée, mille renaissaient.
Maintenant elles emplissaient la barque qui s'alourdissait sous leur
poids. Wilderolf les sentait monter à l'assaut de ses jambes.
Elles se glissaient dans ses manches larges, par le col de sa tunique.
A leur contact impur, sa chair frissonnait.
Alors, se sentant perdu, à l'heure suprême, il comprit:
c'était le châtiment du ciel. Dieu vengeait la sainte
outragée; il frappait le mauvais prêtre, convaincu de
simonie, spoliateur des biens de l'Eglise.
Dans son trouble, Wilderolf cria :
« Attale, toi que j'ai poursuivie injustement de ma haine,
intercède auprès du Christ pour moi! »
Et, tandis qu'il disait ces mots, les bêtes cruelles
lâchèrent prise. Elles tombèrent comme au vent
d'automne tombent les fruits dans les vergers. Elles tombèrent
dans les eaux du fleuve qui se referma sur elles. Leurs corps
noyés furent rejetés plus loin sur la rive. Ils
étaient si nombreux que les gens du pays, craignant la
contagion, les enfouirent dans de larges fossés.
Après ces événements, l'évêque
Wilderolf ne vécut plus que peu de temps. Ses derniers jours
furent empreints du plus profond repentir. Déplorant le mal
irréparable, il fit don à Saint-Etienne de tout ce qu'il
possédait. En expiation de ses fautes, il voulut, avant de
mourir, les confesser dans l'église que lui-même avait
saccagée; mais, pris d'une faiblesse, il expira durant le trajet.
Marie Diemer, La légende dorée de
l'Alsace.
Strasbourg, vingt siècles de chroniques surprenantes, Jacques
Borgé, Nicolas Viasnoff, Editions Balland, 1982
La vengeance des bateliers
En 1342, les bateliers de Strasbourg organisent une expédition
contre Walter de
Tübingen qui rançonne les bateaux.
La corporation des Bateliers était une des plus riches et des
plus puissantes de la ville; elle avait un code à elle.
Après avoir formé une classe intermédiaire entre
la noblesse et la bourgeoisie, quand les métiers se
constituèrent en tribus, elle prit le numéro un et son
poêle (à l'Ancre) était situé sur le quai
des Bateliers, auprès de la rue qui porte aujourd'hui ce nom.
Elle était régie par un conseil de treize membres
assermentés et élus, et présidée par un
sénateur qui veillait à la stricte exécution de
ses statuts et prononçait les amendes et les peines
disciplinaires. Chaque batelier possédant vingt livres pfennings
de fortune était obligé d'entretenir, pour son usage
personnel, une armure composée de casque, cotte de mailles,
cuissards, brassards, sabre et masse d'armes; l'inspection des armes
était faite deux fois par an.
C'étaient des hommes durs et vaillants. Comme ils étaient
en relations perpétuelles avec les bateliers des autres villes
riveraines, ils étaient au
courant de tout ce qui se passait entre les seigneurs habitant les
châteaux des bords du Rhin; et, à ces époques de
guerres personnelles, comme il était d'usage de piller sur
terre, comme sur l'eau, ils savaient prendre leurs précautions,
et, plus d'une fois, ils firent payer cher à des bandits
titrés leurs pirateries et leurs brigandages.
Cependant une des coutumes les plus barbares de ces temps sombres,
coutume qui, dans certaines contrées, ne s'est perdue
qu'après la Révolution française, consistait
à déclarer que le chargement de tout navire
naufragé appartenait au possesseur de la rive sur laquelle il
était venu s'échouer.
On le comprend, un droit aussi inique était la source des crimes
les plus abominables.
Les seigneurs des bords du Rhin allumaient de faux signaux, tendaient
des chaînes; à l'époque des eaux basses, faisaient
déplacer des rochers afin de multiplier les sinistres, qui
étaient pour eux une source de grands revenus.
Voulant favoriser spécialement la batellerie strasbourgeoise, la
plus active et la plus puissante de toutes celles qui naviguaient sur
le fleuve, l'empereur Frédéric II, en 1236, l'affranchit
de ce droit barbare des riverains.
Il en résulta ceci : c'est que, se voyant
dépouillés de la sanction légale qui leur
permettait de prendre tranquillement possession des épaves
à la suite d'un sinistre, les nobles pirates s'embusquaient avec
des hommes d'armes, non loin des pièges qu'ils avaient tendus
et, à la faveur du tumulte qui
suivait le premier moment de surprise, ils fondaient sur leur proie,
enlevaient les cargaisons et massacraient les équipages.
Les bateliers apportaient dans la navigation toute la prudence
possible; ils s'armaient suffisamment, louaient des escortes et
sortaient fréquemment victorieux de ces attaques; mais il n'en
est pas moins vrai qu'un tel état de choses entravait le
commerce du Rhin, et détournait, au profit de la route de terre,
des transports qui, en raison de la distance à parcourir,
auraient appartenu, sans ces dangers, à la navigation fluviale.
Plusieurs fois, des plaintes avaient été portées
au Sénat de la ville, mais comme il était composé
presque exclusivement de gentilshommes, tous amis, parents ou
alliés des malfaiteurs, aucune mesure n'avait été
prise pour faire cesser ce brigandage.
Dès que le gouvernement démocratique eut
été installé, à la suite de la
révolution de 1342, la corporation des bateliers s'adressa au
Sénat plébéien, réclamant une
énergique répression et désignant à la
justice de la magistrature un des bandits les plus redoutables des
bords du Rhin.
C'était le sire Walter de Tübingen, seigneur de
Géroldseck, un des parents de l'évêque Walther,
contre lequel avait eu lieu la révolution de 1282. Ce seigneur,
d'origine germanique comme les autres, habitait le château de
Schwanau, situé à
peu de distance de Strasbourg, sur les bords du Rhin, et
possédait, en outre, le château d'Erstein, que les
landgraves d'Alsace avaient engagé naguère à sa
famille, pour une somme d'argent assez considérable qu'elle leur
avait prêtée.
Walter tenait à Schwanau une sorte de cour ; une foule de
gentilshommes, de dames y passaient la vie dans des
réjouissances perpétuelles.
Sa femme et ses deux filles, entourées d'un escadron de jolies
femmes, y donnaient des fêtes de danse et de poésie. Les
fameux troubadours, presque tous de jeunes clercs qui ne
s'étaient pas senti le courage de suivre la vocation
ecclésiastique, y arrivaient de toutes parts, pour y dire des
chants d'amour et de guerre, et surtout pour y manger de bons morceaux
et être vêtus de beaux habits.
Si les vieux historiens nous représentent perpétuellement
les anciens dominateurs avec cette auréole de
grandeur et de loyauté, c'est qu'ils se sont fiés aux
récits des parasites, qui payaient de louanges la munificence de
leurs bienfaiteurs et, par conséquent, se gardaient bien de dire
que ces générosités faciles provenaient du vol et
de l'assassinat. C'est avec ce système qu'on dénature
non seulement les faits, mais encore jusqu'à la signification
des mots, en attribuant, par exemple, à l'expression de
chevaleresque une idée de magnanimité et de
loyauté, qui n'a jamais existé que dans l'imagination des
poètes. Pour le paysan, le bourgeois, le vassal, le conquis,
chevaleresque signifiait : terreur,
meurtre, pillage, viol, incendie.
Le sire de Tübingen était un vulgaire écumeur de
fleuve.
Quand le soir venait, le maître du château, prévenu
par ses espions, faisait prendre les armes à sa garnison, et
appelait autour de lui les autres chevaliers, ses hôtes. Puis
chacun allait s'agenouiller aux pieds de la dame de son choix,
quelqu'une de ces blanches châtelaines qu'on nous
représente si pures et si poétiques, et sollicitait
d'elle un talisman: un noeud de ruban ou tout autre objet. Alors, on
partait en expédition pour attaquer de pauvres bateliers et
voler à d'inoffensifs marchands le fruit de leur travail et le
pain de leurs enfants.
Au retour, l'orgie commençait et les poètes chantaient la
vaillance des preux, la vertu des dames et la
générosité des chevaliers.
Toutes les ruses étaient mises en jeu pour attirer les bateaux
dans les embûches. Une fois, c'était un navire
échoué sur la côte, dont l'équipage,
composé des coupe-jarrets de Walter, déguisés en
bateliers, poussait des cris de détresse, appelant le secours
des bateaux qui passaient.
Comme, en vertu du code de leur corporation, les bateliers se devaient
mutuellement aide et assistance, les pauvres mariniers mettaient des
chaloupes à l'eau et envoyaient la moitié de leur monde
pour secourir les faux naufragés ; pendant
ce temps, de nombreuses barques, légèrement
armées, apparaissaient, sortant des joncs qui garnissaient les
rives, et livraient l'abordage.
Une autre fois, on racontait que des mariniers conduisant un bateau qui
emportait, pour la cathédrale de Mayence, un merveilleux
ostensoir, des burettes et un calice, chefs-d'oeuvre de
l'orfèvrerie strasbourgeoise, avaient, par une belle nuit
d'été, aperçu dans une des îles du Rhin, une
vingtaine de femmes, admirablement belles, complètement nues,
qui chantaient et dansaient au clair de lune.
Lorsqu'ils étaient passés, ces femmes les avaient
invités à descendre quelques instants à terre,
pour boire et se réjouir avec elles.
Ils avaient eu le malheur de céder à la tentation, et,
après avoir bu, ils avaient succombé à une
somnolence invincible. Quand ils étaient revenus à eux,
ils s'étaient trouvés seuls et leur bateau avait disparu.
En avril 1333, décidée à finir une fois pour toute,
Strasbourg demanda l'alliance de Fribourg, de Bâle, de Lucerne et
de Berne, et envoya un corps d'armée respectable pour faire un
exemple qui terrifierait les autres bandits.
L'armée strasbourgeoise, afin d'éviter d'être prise
à revers, se mit en marche sur Erstein, situé aux bords
de l'Ill, à quelque distance de Schwanau. Le château,
défendu par une faible garnison, fut emporté d'assaut et
détruit de fond en comble. Puis, comme tous les habitants du
village étaient complices de leurs seigneurs et alimentaient sa
troupe, le village lui-même fut incendié. Cette
précaution prise, on se porta rapidement sur Schwanau.
Malheureusement, le château de Schwanau était dans une
position presque inaccessible. Avoisiné par des marais
impraticables, entouré de larges fossés que les eaux du
Rhin inondaient naturellement, protégé par des murs
d'une épaisseur extraordinaire, il était, en outre,
abondamment pourvu de vivres et de munitions de trait. Sa garnison
nombreuse était composée de gens de sac et corde, dont
l'intrépidité était encore augmentée de la
certitude qu'ils avaient de n'obtenir ni trêve, ni merci.
Malgré toutes ces difficultés, la place fut investie et
on commença le siège en règle. Cependant la
mobilité du terrain offrait de tels inconvénients qu'il
était presque impossible de trouver des assises pour
l'établissement des lourdes machines qui servaient aux
sièges, avant l'invention de la poudre. Le fond
marécageux cédait sous ces poids extraordinaires, et, du
haut des remparts et des tours, les assiégés faisaient
pleuvoir une grêle de traits sur les travailleurs occupés
à dégager de la vase ces engins si difficile à
manoeuvrer.
Strasbourg, voyant les lenteurs du siège, fit fabriquer des
balistes d'une puissance extraordinaire qui permirent aux
assiégeants de lancer des projectiles à une longue
portée.
Malheureusement, comme je l'ai dit, les murs étaient tellement
épais et la forteresse si intelligemment construite que, somme
toute, on fit peu de dégât.
Alors, les Strasbourgeois imaginèrent un moyen assez original:
ils firent ramasser de tous les côtés, dans les villages
et jusque dans les villes alliées, les immondices les plus
infectes; on leur en expédia jusque de la Suisse sur des
bateaux, et ils chargèrent cette mitraille fétide sur
leurs balistes et leurs catapultes.
Les assiégés eurent tellement à souffrir de ce
bombardement pestilentiel, qu'ils demandèrent à
capituler. On leur refusa cet honneur et l'on exigea qu'ils se
rendissent à discrétion.
Tous les hommes furent passés au fil de l'épée,
excepté Walter et son fils.
On avait permis aux femmes de quitter la place, en emportant ce
qu'elles avaient de plus précieux, et la dame de
Géroldseck sortit avec son mari sur le dos et son fils dans les
bras.
Quant au château, il fut rasé de fond en comble.
Cet exemple terrifia les bandits du Rhin: il
donna également à réfléchir aux nobles qui,
réunis dans les châteaux, se préparaient à
ouvrir la campagne contre Strasbourg; ils pensèrent, et avec
raison, que ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était
de s'incliner devant les faits accomplis; ils rentrèrent donc
dans la ville.
Edouard Siebeker, L'Alsace, 1873
Strasbourg, vingt siècles de chroniques surprenantes, Jacques
Borgé, Nicolas Viasnoff, Editions Balland, 1982
Des vestiges subsistent à limite de Gerstheim, actuellement enterrés.