Strasbourg à travers les âges


L'emplacement de la future ville, situé sur la rivière Ill, un peu au sud de son confluent avec le Rhin, connaît dès la Préhistoire, une occupation sporadique, notamment celle des Celtes. En 12 av. J.-C., les Romains y installent un établissement permanent, à savoir un fortin, transformé plus tard en camp légionnaire, qu'ils appellent Argentoratum. L'Ill était dénommée Argento, parce qu'on y voyait des reflets argentés. Jusqu'au 5° siècle après J.-C., Argentoratum comprend un castrum, défendu par une enceinte en pierre au 4° siècle, ainsi qu'une agglomération de civils au service de l'armée (aubergistes, artisants, commerçants). Un site considérablement amélioré par les travaux édiliaires des Romains et la création, au 4° siècle, d'un évêché évitent la disparition de la cité plusieurs fois ravagée par les invasions.
Devenue "Strateburg" ou "Strassburg" (la ville forte des routes), la ville renaît lentement. L'épisode des Serments de Strasbourg, prononcés sous ses murs le 14 février 842 par les rois Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, préfigure l'avenir d'un Strasbourg au contact de deux civilisations, la latine et la germanique. En 925, c'est au Royaume de Germanie qu'échoient Strasbourg et l'Alsace qui, pour sept siècles, vont devenir partie intégrante du Saint Empire Romain Germanique, vaste "fédération" de principautés, de villes entre la Meuse et la Vistule.

A la tutelle épiscopale succède en 1262, le gouvernement des bourgeois-artisans. Dotée, par les empereurs, de franchises étendues, la Cité prend au 14° siècle, le titre de "Ville libre d'Empire". Strasbourg est alors un Etat indépendant avec sa bannière, sa monnaie et dont Erasme vante la Constitution. A partir du 13° siècle, le commerce de transit du blé et du vin sert de moteur à l'économie urbaine, renforcé par le monopole de navigation entre Strasbourg et Mayence et par la construction d'un pont sur le Rhin (14° siècle).
Commencée par les évêques après 1170, la cathédrale est prise en charge par la ville qui manifeste son orgueil et sa fierté en la couronnant d'une flèche unique de 142 mètres de haut.

Aux dimensions européennes de son commerce, Strasbourg ajoute, au 16° siècle, son rayonnement intellectuel et religieux en devenant une des capitales de la Réforme. Au début plutôt tolérant et créateur, le protestantisme strasbourgeois met sur pied un système éducatif original en fondant le "Gymnase" (1538) suivi, au 17° siècle par une Université.
L'affaiblissement de l'Empire et des Habsbourg, sanctionnés par les traités de Westphalie (1648), aboutit, en 1681 à la "Réunion" de Strasbourg au royaume de France. Si le statut de "Ville Libre Royale" garantit une certaine autonomie administrative et le maintien du protestantisme, Strasbourg perd son indépendance mais devient, en contrepartie, une capitale régionale avec le Haut Commandement Militaire, l'Intendance d'Alsace, ... Le maintien de la culture germanique, les qualités de l'enseignement universitaire (médecine, droit, histoire), attirent des étudiants de l'Europe des Lumières tel le jeune Goethe en 1770-1771, Metternich, Koutouzov ainsi que de nombreux princes séduits par le goût français. La forte concentration des élites francaises, étrangères et locales regénère les métiers d'art: ferronerie, orfèvrerie de vermeil et surtout les faïences de Hannong.

La Révolution et les guerres napoléoniennes parachèvent l'intégration de Strasbourg à la France. C'est à Strasbourg qu'est composé par Rouget de Lisle, en avril 1792, le chant qui deviendra la Marseillaise. On a oublié de nos jours le rôle unificateur de la Marseillaise pour des gens qui ne parlaient alors que patois.

De 1815 à 1870, les courants libéraux et démocratiques animent la majorité de la classe politique strasbourgeoise. Assiégée en 1870 par l'armée allemande, la ville subit de graves destructions. Annexée par l'Empire allemand, malgré la protestation de ses élus, elle connaît comme siège des autorités du "Territoire d'Empire" d'Alsace-Lorraine un développement qui lui donne des allures de capitale. En 1918, la population accueille avec ferveur le retour de la France. Annexée à nouveau par les nazis en 1940, Strasbourg vit les heures les plus sombres de son histoire, marquées notamment par l'incorporation de force des jeunes Alsaciens dans l'armée allemande. Elle est libérée le 23 novembre 1944 par le Général Leclerc.

Après la guerre s'ouvre pour Strasbourg une ère nouvelle marquée par la réconciliation franco-allemande et le mouvement vers l'unification de l'Europe. Le traité conclu le 5 mai 1949 à Londres crée le Conseil de l'Europe qui réunit actuellement 36 pays membres. Sur proposition d'Ernest Bévin, Ministre des Affaires Etrangères de Grande-Bretagne, Strasbourg est choisie comme siège de cette première grande institution européenne, parce qu'elle apparaît comme un symbole de réconciliation et de paix.

En août 1950, Robert Schumann, Ministre français des Affaires Etrangères, vient exposer devant l'Assemblée du Conseil de l'Europe son plan de création d'une Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier. A Strasbourg se sont établis par la suite la Cour européenne des Droits de l'Homme, la Fondation Européenne de la Science, le Centre Européen de la Jeunesse, ARTE, la Pharmacopée Européenne.

En 1957, après la signature des Traités de Rome, les gouvernements des six pays fondateurs décident, dans le cadre d'un motus vivendi provisoire, que l'Assemblée des Communautés Européennes, devenue le Parlement Européen, se réunira à Strasbourg. Depuis lors, la grande majorité des sessions du Parlement Européen se sont tenues à Strasbourg. En juillet 1981, après la première élection au suffrage universel direct, le Parlement Européen a décidé que toutes ses scéances pléniaires se tiendraient à Strasbourg, tandis que les commissions et les groupes politiques se réuniraient en règle générale à Bruxelles.
Les Strasbourgeois attachent une grande importance à la mission européenne dévolue à Strasbourg. Ils sont convaincus qu'en créant des conditions matérielles et psychologiques favorisant les travaux des bâtisseurs de l'Europe unie, ils apportent une contribution efficace à la réalisation de ce grand dessein.


Texte de Roland Klein (remis à jour)

juillot@in2p3.fr Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg

STRASBOURG VINGT SIÈCLES D'HISTOIRE

Connaitre Strasbourg
Roland Recht, Jean Pierre Klein, Georges Foessel,
(Editions Alsatia, Colmar)  1976

LE BASTION DE ROME SUR LE RHIN (12 a. J.C. - 406 ap. J.C.).


Le site de Strasbourg, par son caractère naturel de carrefour de voies d'eau et de routes, fut dès l'âge du bronze ancien occupé par une bourgade de pêcheurs réfugiés sur ce qui n'était encore qu'une butte sur un marais. Un établissement celte accompagné d'un forum indigène, à la fois marché et sanctuaire, lui succéda au IV° s. av. J.C. Vers 12 av. J.C. les Romains s'y installèrent à leur tour, donnant à Argentorate une importance nouvelle.
Simple fort de surveillance à l'origine, cet établissement devient sous Tibère vers 20 ap. J.C. un camp fortifié destiné à une légion entière et joue désormais un rôle de centre militaire et civil. Détruit en 70 en même temps que la plupart des quartiers d'hiver des armées du Rhin, il est reconstruit entre 70 et 74 et devient une des bases de l'expédition de conquête des Champs Décumates; conquête qui permet l'établissement d'une route directe joignant Argentorate à la haute vallée du Danube.
Argentorate avait cessé d'être ville frontière mais cela n'empêcha pas le pillage et la destruction de la ville et du camp en 97, par les mutins de la XXI° légion et leurs alliés suèves. Reconstruit sous Trajan entre 98 et 100, le camp est abandonné après 120 par la plus grande partie de la VIII° légion, qui monte désormais la garde sur le Limes et n'est plus occupé que par des bureaux et des services d'intendance.
Après 50 ans de paix, les fouilles effectuées tendent à prouver en 175 une invasion de Marcomans qui aurait amené la destruction d'une partie des faubourgs et des quartiers extérieurs à l'enceinte, les «Canabae» quartier de boutiques et d'artisans situés le long de l'actuelle Grand-rue.
En 235 alors que l'empereur Sévère-Alexandre organise une nouvelle offensive contre les Germains, Argentorate lui sert de base et le camp connaît à nouveau la vie militaire. L'assassinat de l'Empereur ouvre la porte à l'invasion qui détruit complètement le camp militaire et l'agglomération civile voisine. Une fois encore camp et sanctuaires sont reconstruits, tandis que la population civile est expulsée à l'extérieur de l'enceinte. L'abandon du Limes germano-rhétique en 260, fait à nouveau d'Argentorate une place frontière dont les défenses la laisse indemne au milieu du flot des invasions de la fin du III° siècle, tandis que la population civile de plus en plus, se concentre à nouveau dans les murs du camp. En 352 après J.C., sous l'empereur Constance II, les Alamans pillent et détruisent à nouveau la cité, en même temps que Mayence, Spire, Worms et Brumath. L'invasion est repoussée en 357 par le César Julien qui écrase encore une fois les barbares dans sa belle victoire de Hausbergen. La cité est peu après fortifiée par une ultime enceinte adossée à celle de Trajan et qui double cette dernière. Ces efforts n'empêchent pas une nouvelle destruction du camp à la fin du IV° siècle puis en 407, date à laquelle l'Empire moribond abandonne définitivement la ligne du Rhin au flot de l'invasion.

LES SIÈCLES OBSCURS (407 ap. J.C. - 1100 ap. J.C.).


Les ruines de la ville romaine continuèrent à servir d'habitations à la population gallo-romaine et barbare jusqu'à la destruction totale de 451 par Attila et ses Huns, qui campèrent aux portes des ruines fumantes d'Argentorate. Ce n'est qu'après la bataille de Tolbiac (496) que les Francs devenus les maîtres de l'Alsace, firent surgir la nouvelle ville de Stratiburgum des débris de l'antique Argentorate. Fort réduite, la population était établie surtout aux environs de l'ancien camp romain dont l'enceinte maintenue servait de refuge en temps de crise. Les documents qui font mention de la nouvelle cité sont rares et son importance devait être bien médiocre, même lorsque la population d'agriculteurs et d'éleveurs établis dans les environs, se transforma peu à peu en ouvriers et en artisans. Le pouvoir des Comtes établi dès le IV° siècle, passa peu à peu aux mains des Evêques sous les Carolingiens durant le règne desquels se bâtit une première église Notre-Dame au milieu d'une ville dont Ermold le Noir, abbé d'Amiane, exilé à Strasbourg en 824, chante l'importance et la richesse; ce que semble prouver également le choix de Strasbourg pour la prestation du serment d'assistance mutuelle entre Charles le Chauve et Louis le Germanique en mars 842. S'il semble bien que durant le IX° et le X° siècles, la puissance des Evêques grandit parallèlement à la richesse des habitants, les fouilles archéologiques récentes ont démontré qu'en l'an 1000 encore, l'enceinte de la ville recouvrait exactement celle du camp romain, même si des quartiers extérieurs d'habitations existaient déjà le long de l'actuelle Grand-Rue. Le développement de la ville et sa prospérité se concrétisèrent dans la construction à partir de 1015 par l'évêque Wernher de la cathédrale romane, après destruction dans un incendie de la cathédrale carolingienne, et le premier agrandissement de la ville vers 1100 englobant dans une nouvelle enceinte les quartiers existants entre la muraille romaine, l'Ill et l'ancien Fossé des Tanneurs.

LA VILLE LIBRE IMPÉRIALE (1100-1482).


Ce premier agrandissement de 1100 était la preuve de la croissance et de la richesse de la ville et de ses suzerains les Evêques; mais également de sa bourgeoisie en quête d'un rôle politique moins effacé que par le passé. Aussi vers 1140 déjà un premier Statut Municipal codifiait exactement les pouvoirs de l'Evêque et de ses Ministériaux (hauts fonctionnaires et grands officiers) et les droits et devoirs des bourgeois et des habitants de la cité. La ville poursuivait même à ce point son développement, que les Empereurs du Saint-Empire l'honorèrent à plusieurs reprises de leur visite et que saint Bernard de Clairvaux lui-même vint y prêcher la croisade à la Noel 1145. Entre 1200 et 1202 un second agrandissement porta les limites de la ville au Canal du Faux Rempart et aux Ponts Couverts, sous la direction de l'évêque Conrad de Hunebourg. En même temps apparaît en 1201 le grand sceau de la ville et le second Statut Municipal où le «Maître» des bourgeois et quelques échevins prennent part au Conseil de l'Evêque. En 1205 enfin, le Roi des Romains Philippe de Souabe déclare les bourgeois de Strasbourg immédiats d'Empire et les exempte d'impôts pour leurs biens sis en Alsace. Ces franchises et libertés ne faisaient qu'augmenter le désir d'indépendance des bourgeois qui, le 8 mars 1262 par la bataille de Hausbergen où ils écrasèrent l'armée de l'évêque Walter de Geroldseck, se libérèrent définitivement de la tutelle épiscopale, héritant par la suite des autres pouvoirs souverains tels l'Oeuvre Notre-Dame et la Monnaie, tandis que se multipliaient à travers la cité les couvents et la puissance du clergé régulier.
Mais l'indépendance de la Ville fut le signal de terribles luttes intestines entre bourgeois et artisans d'une part, nobles et patriciens de l'autre. La puissance grandissante de la bourgeoisie supportait de plus en plus mal le poids et les exigences du patriciat qui en dépit de manifestations d'unité municipale telles la construction en 1321 d'un Hôtel de Ville (Pfalz) et d'un Trésor Public (Pfennigthurm), tendait à accaparer le pouvoir à son profit.
Cependant en 1332, à la faveur des luttes des factions aristocratiques menées par les puissantes familles des Zorn et des Müllenheim, la bourgeoisie mena à bien une soudaine révolution qui lui donna définitivement le pouvoir et réduisit le patriciat à la minorité dans les Conseils. Certes les nobles allaient encore tenter au moment de la grande peste de 1348, de soulever le peuple contre le Magistrat, mais si cette nouvelle crise aboutissait le 14 février 1349 au massacre de la communauté juive et à l'exil de l'Ammeistre Swarber, la bourgeoisie se reprit rapidement et maintint son pouvoir.
Elle le fit d'autant plus clairement qu'une fois les grandes crises politiques surmontées, sa puissance économique ne fit que grandir parallèlement à la prospérité de la cité. En effet, dès 1336 le privilège de foire attribué à Strasbourg par l'empereur Louis de Bavière, prouvait le renom de la cité rhénane en tant que centre artisanal et commercial. Mais successivement, la construction de la Douane et de sa grande grue élévatrice en 1385 et surtout celle du grand pont sur le Rhin en 1388 faisait de Strasbourg l'entrepôt de l'Europe pour le Rhin moyen. Bois, vins, coton, toiles, bétail, poissons, du Nord ou du Midi, de Flandre ou d'Italie, transitaient par la Douane strasbourgeoise, son pont sur le Rhin servant à la ville autant de barrière que de passage, sur un fleuve dont elle était depuis 1395 la protectrice unanimement reconnue.
On comprend dès lors la volonté des Empereurs successifs de se gagner l'appui d'une telle puissance, appui que la cité sut se faire payer par l'obtention de privilèges tels qu'elle acquit bientôt le statut de Ville libre et de véritable République quasi indépendante, ne reconnaissant qu'une lointaine suzeraineté à des Empereurs qui n'hésitaient pas à la visiter en grande pompe comme l'empereur Sigismond en 1414, 1417 et 1418.
Après une dernière tentative de révolte de la noblesse qui quitta la ville en corps en 1420, pour fomenter une guerre extérieure - tentative qui aboutit à un complet échec - l'importance croissante de la ville amena une révision de la Constitution urbaine et l'élaboration d'un système de conseils aux attributions variées: à savoir les XIII (diplomatie et guerre), les XV (justice et finances) et les XXI (Grand Conseil) alliés à un exécutif composé d'un Ammestre bourgeois et de quatre Stettmestres nobles, élus pour un an. Le fondement du système demeurant les 20 Corporations élisant les 300 échevins d'où étaient issus les Conseils. Définitivement établie dans tous ses rouages en 1482, elle allait subsister sans changement jusqu'en 1789 et sera solennellement lue, au début de chaque année, à l'ensemble des bourgeois lors de la cérémonie de prestation de serment du «Schwörtag».
Le développement économique et politique de Strasbourg aux XIV° et XV°siècles, attesté par le précieux recensement de 1444 qui dénombre environ 18 000 habitants, fut accompagné d'un mouvement parallèle des arts et des esprits. Tandis que Strasbourg devait au début du XIII° à Gottfried de Strasbourg le chef-d'oeuvre de la littérature allemande médiévale grâce à son «Tristan und Isolde», tandis qu'Albert-le-Grand donnait à notre ville la gloire dans le domaine théologique, elle devenait grâce à Rulman Merswin, Maître Eckart et Jean Tauler, le centre du mysticisme rhénan du XIV° siècle et dans la seconde moitié du XV° siècle, les Sébastien Brant, Geiler de Kaysersberg, Wimpfeling, annonçaient, sinon la Réforme, du moins un esprit nouveau, tandis que les travaux de Gutenberg faisaient de Strasbourg le berceau de l'art nouveau de l'impression.

LE SIÈCLE D'OR (1482-1583)


À peine l'élection au trône impérial de Charles Quint survenue, se déclenche à Strasbourg le mouvement en faveur de la Réforme qui voit les imprimeurs faire déferler sur la ville un flots de libelles et de pamphlets inspirés par les prédications de Mathieu Zell à la Cathédrale, de Wolfgang Capito, de Martin Bucer à Sainte-Aurélie et de Gaspard Hédion, tous théologiens acquis au mouvement réformateur. La neutralité du Magistrat dans les premiers temps aboutit à la rupture en 1524, avec l'accession au gouvernement de conseillers acquis aux idées nouvelles. Sommés de devenir bourgeois à part entière, les membres des chapitres et le clergé régulier quittèrent Strasbourg et les couvents furent affectés par la ville aux institutions de bienfaisance et d'enseignement. En même temps le nouveau culte s'établissait dans les églises et dès 1525 si la révolution religieuse n'était pas décrétée officiellement, elle était déjà réalisée par la population strasbourgeoise. Enfin le 20 février 1529 le gouvernement de la République lui-même, se décida pour la foi nouvelle et abolit définitivement la messe. Pendant ce temps la guerre des Paysans avait en 1525 inondé l'Alsace de sang et Strasbourg était devenue durant ces mois de terreur, le havre de salut des populations menacées, des petites villes prises par les révoltés. Strasbourg offrit sa médiation aux «Rustauds», puis, lors de l'intervention du duc de Lorraine, refusa à ce dernier son artillerie et conserva sa neutralité dans le conflit. La rupture entre Réformés et Luthériens survenue au colloque de Marbourg en 1529, amènera Strasbourg dans la seconde moitié du siècle à adopter la Confession d'Augsbourg, puis à adhérer en 1531 à la Ligue de Smalkalde qui groupait tous les Etats protestants d'Allemagne. En même temps Strasbourg, grâce à la modération du Magistrat, devint le lieu de refuge de tous les persécutés, aussi bien suisses qu'italiens et surtout français. En 1546 cependant, Charles Quint défaisait la Ligue de Smalkalde et Strasbourg isolée malgré le soutien du Roi de France, dut céder, demander merci à l'Empereur et accepter en 1548, comme tous les autres états protestants de l'Empire, l'Intérim d'Augsbourg qui rendait la cathédrale au culte catholique. Mais après dix ans de ce curieux compromis, le culte luthérien fut rétabli définitivement tandis que Strasbourg redevenait après 1560 un lieu de refuge pour les protestants français, lorrains et des Pays-Bas, même si le culte calviniste était dès lors interdit dans la ville. Le grand Concours international de tir qui déploya ses fastes à Strasbourg en 1576 et la triomphale arrivée par voie d'eau des Zurichois, ne pouvaient cependant faire oublier les difficultés et les menaces de la fin du siècle.
Le temps était loin désormais de cet âge d'or de la petite République que fut la première moitié du XVI° siècle où hommes et faits concouraient à donner à Strasbourg un renom et une influence universelle aussi bien dans le domaine littéraire avec Thomas Murner, Jean Fischart, Jérôme Guebwiler, Bernard Hertzog; théologique avec Bucer et Capito; culturel avec la création de la Haute Ecole par Jean Sturm, institution qui faisait l'admiration générale des érudits de l'Europe entière et où accourait une foule croissante d'élèves, artistique avec les architectes Specklin et Schoch. Mais c'est par-dessus tout dans le domaine politique et diplomatique, que le nom de Strasbourg allait briller du plus vif éclat dans la constellation des puissances du XVIe siècle, sous la conduite de diplomates tels que Sleidan et surtout d'esprits hautement politiques comme le Stettmeistre Jacques Sturm qui durant plus de trente ans dirigea de main de maître la politique strasbourgeoise. Il n'était pas jusqu'au domaine économique où le triomphe de grandes familles marchandes telles les Prechter et les Ingold dans le grand commerce auquel elles s'adonnaient, consacrait la réputation et la fortune de leur cité.

LE DÉCLIN ET LA FIN DE LA RÉPUBLIQUE (1583-1681).


Ce renom et cette fortune ne survécurent malheureusement pas aux crises de la fin du siècle. La disparition de Jacques Sturm, l'exil de Bucer et de Jean Sturm, portèrent un coup mortel à la prééminence culturelle, politique et théologique de la ville, L'étroitesse d'esprit de leurs successeurs, privèrent vite Strasbourg de son rôle de refuge pour les persécutés du reste de l'Europe et confirma la République dans une orthodoxie rigoureuse. D'autre part, les périls se multiplièrent que faisait peser la politique des Guises à l'encontre de la ville refuge et surtout la querelle du Grand Chapitre (1583 à 1591) entre chanoines catholiques et chanoines protestants, qui aboutit à la longue guerre des Evêques (1592-1604) laquelle allait sonner le déclin de la République de Strasbourg en ruinant son influence aussi bien que ses finances.
C'est donc dans un état profond d'affaiblissement qu'allait se trouver Strasbourg, lors du début de la guerre de Trente Ans, même si le nouvel empereur Ferdinand, se satisfaisant de la neutralité forcée de la Ville, lui octroyait le droit en 1621 de posséder désormais une Université complète. Cette politique de neutralité totale entre l'Empire et ses adversaires, ne supprimait pas entièrement le péril qui guettait la République affaiblie, et celle-ci commença à regarder vers le Royaume de France où triomphait la politique de Richelieu. L'intervention suédoise poussa cependant le Magistrat à préférer une alliance avec Gustave Adolphe que l'on pensait moins périlleuse et qui fut signée en juin 1632. La mort de Gustave Adolphe et la défaite des Suédois entraîna l'intervention directe de la France en 1634, tandis que les ravages de la guerre remplissaient Strasbourg de réfugiés et ruinaient définitivement la ville qui désormais se réfugia dans l'inaction la plus totale jusqu'à la fin de la guerre et jusqu'aux traités de Westphalie qui rattachaient en 1648 l'Alsace à la Couronne de France, sauf Strasbourg et les villes de la Décapole. Si celles-ci continuèrent durant un quart de siècle à se réclamer de l'immédiateté d'Empire et Strasbourg à se cramponner à sa neutralité, les temps avaient trop changé pour que le jeu pût durer bien longtemps. En 1673 Colmar et Sélestat sont réduites à merci ainsi que les villes soeurs de la Décapole; en 1674 et 1675 Turenne arrête à Entzheim et Turckheim l'armée impériale. En 1678 le Maréchal de Crégui prend Kehl tandis que la paix de Nimègue de 1679 rend à Louis XIV toute liberté de manoeuvre. Le sort de la République de Strasbourg en était jeté et laissée sans secours par l'Empire, ruinée et désarmée, la ville ouvrit ses portes à Louvois et à Montclar le 30 septembre 1681.

LE SECOND ÂGE D'OR: LA VILLE LIBRE ROYALE (1681-1789).


L'annexion s'était cependant faite en s'accompagnant d'une «capitulation» signée entre le Magistrat et Louis XIV, contrat qui laissait à Strasbourg sa Constitution, son administration, son gouvernement, la liberté de conscience et de culte de ses habitants, ses possessions extérieures, l'exemptait d'impôts royaux, maintenait ses privilèges commerciaux, laissait la Douane, l'Université, l'Hôpital et toutes les fondations pieuses sécularisées à la Réforme, sous l'autorité pleine et entière du Magistrat. En revanche la Ville se voyait dépouillée de son indépendance, de ses milices et de son arsenal, recevait en ses murs une puissante garnison française, tandis que Vauban et Tarade entreprenaient dès octobre 1681, la construction d'une citadelle située à mi-chemin du Rhin et de la ville, afin de tenir en respect l'un aussi bien que l'autre; travaux que visitait le 23 octobre 1681 Louis XIV venu prendre possession de sa nouvelle conquête. La cathédrale était rendue au culte catholique et l'évêque de Strasbourg François Egon de Furstenberg faisait sa rentrée dans la ville le 20 octobre. La ligne de douane française demeurait fixée sur les Vosges, mais bientôt la monnaie strasbourgeoise allait céder la place à la monnaie royale. Dans les premières années, la politique royale s'attaqua tout d'abord à la conversion des familles les plus éminentes de la bourgeoisie, confiante dans le fait que ces revirements seraient suivis par ceux de la grande majorité de la population. Ce fut un échec qu'illustra tout particulièrement la fermeté d'âme de l'Ammeister Dominique Dietrich. En même temps le pouvoir royal essayait d'imposer dans la personne du syndic royal Guntzer, puis par la création du Préteur royal en septembre 1684, dont le premier titulaire fut Ulric Obrecht, un représentant direct du Roi auprès du Magistrat qui serait l'intermédiaire entre Strasbourg et Versailles et l'exécuteur des volontés royales. En même temps, malgré l'échec relatif de la campagne de conversion et cela, même après que le traité de Riswick en 1697 eut définitivement rattaché la ville au Royaume de France, les autorités royales décidèrent en avril 1687 d'instituer l'alternative des fonctions entre catholiques et luthériens, tant dans les Conseils que dans le gouvernement de la cité; ce qui provoqua un afflux d'immigrés extérieurs à la vieille bourgeoisie de Strasbourg.
Cependant, l'installation dans la ville d'une garnison nombreuse, d'un corps d'officiers supérieurs brillant, de tout un peuple de fonctionnaires royaux, épiscopaux et princiers, rivalisant de luxe et de goût, allait rendre à la ville sa prospérité passée, par le développement d'un commerce intense, d'un artisanat de qualité et d'une politique de construction qui, après la mort de Louis XIV et la fin de la politique d'autorité et après avoir semé Strasbourg de casernes, la couvrira de palais et d'hôtels bourgeois au goût du jour, prouvant à quel point le patriciat et la bourgeoisie avaient été conquis par l'art de France quoique accommodé aux goûts locaux par les maîtres-d'oeuvre et les ornemanistes. De même les gouverneurs de Contades et de Broglie immortalisent leur nom par la création d'un parc et d'un cours indispensables à la forteresse corsetée de ces remparts. Une des meilleures preuves qu'un demi-siècle après son annexion, Strasbourg était bien devenue une ville royale française, c'est l'enthousiasme et les fêtes qui présidèrent en 1725 au mariage de Louis XV et de Marie Leczeynska et le 5 octobre 1744 à la visite triomphale effectuée par le Roi lui-même, visite somptueusement organisée par le Préteur royal François Joseph de Klinglin et immortalisée par les planches du graveur Weis.
Malheureusement, l'éclat même de ces festivités ruina la ville pour longtemps et les prévarications sans mesure du Préteur, amenèrent sa chute et son arrestation le 25 février 1752. En dépit des difficultés financières graves de la cité que ne réussit que partiellement à résoudre la Chambre d'Economie instituée à la suite de l'affaire Klinglin, Strasbourg continua sous le règne de Louis XVI la vie paisible, laborieuse et prospère qu'elle avait connue sous Louis XV. Les constructions comme celles du Séminaire Protestant et de la Maison des Orphelins continuèrent à embellir la ville, tandis que des cérémonies comme l'inhumation grandiose du Maréchal de Saxe en 1777 et la célébration du centenaire de la réunion de la Ville Libre à la France, prouvaient assez combien l'union était réelle entre la cité et le royaume.
Mais bientôt, si la haute société de la ville se passionnait surtout pour les péripéties de l'Affaire du Collier où se trouvait impliqué le cardinal de Rohan, prince évêque de Strasbourg et ses relations avec son protégé le comte de Cagliostro, la bourgeoisie et le peuple s'intéressaient bien davantage aux expériences d'aérostation qui eurent lieu en 1784 à Strasbourg et surtout à la formation en 1787 de l'Assemblée provinciale et plus encore du projet d'Assemblée communale qui ferait disparaître la séculaire différence entre habitants, manants, protégés et bourgeois et ce afin de préparer les Etats Généraux du Royaume.
L'on comprend d'après ce tableau éclatant d'un siècle de paix et de prospérité, que la vie culturelle et artistique de la cité ait été au XVIll° siècle celle d'un second siècle d'or. Grands seigneurs possessionnés en Alsace et commandants des régiments étrangers du Roi, multipliaient les fêtes dans leurs palais tout neufs, tandis que soldats et bourgeois couraient les deux théâtres français et allemand. Les visites royales de Frédéric Il et de Joseph II, faisaient pendant à celles de Voltaire et de Rousseau, tandis que Beaumarchais s'installait en 1784 à Kehl pour innonder le royaume de factums et y publier l'édition complète de Voltaire. La haute société se passionnait pour le magnétiseur Messmer et la franc-maçonnerie, tandis que ses membres épris des arts, allaient applaudir à l'Opéra les plus grandes cantatrices telles la Dugazon ou Mme de St-Huberty. L'austérité des moeurs du XVIl° siècle ayant beaucoup diminué, cafés, promenades et bals faisaient fortune; mais à l'inverse, salons littéraires et sociétés scientifiques se groupaient autour de Jean Daniel Salzmann, Blessig ou Haffner et recevaient avec intérêt les visites de visiteurs allemands tels Goethe et Herder, ou français tels Ramond de Carbonnières. Enfin les historiens et poètes tels Silbermann, Horrer et Brunck rivalisaient de culture.
La musique fut surtout représentée par les deux maîtres de chapelle de la cathédrale, François Xavier Richter et Ignace Pleyel tandis que Mozart lui-même ne dédaigna pas de donner divers concerts à Strasbourg, en particulier lors de son séjour de 1778.
Mais le dernier fleuron, et peut-être le plus important de la couronne de la Ville libre, était sa vieille Université demeurée protestante et toujours administrée par la ville, où l'enseignement de qualité de maîtres éminents tels Jean Daniel Schoepflin, Christophe Guillaume Koch, Spielmann, Lobstein, Hermann, Oberlin et Schweighaeuser, donnait à cette Université un renom européen. Vers elle en effet accourait une foule d'étudiants allemands, autrichiens, russes, suisses et scandinaves et parmi eux Goethe, Metternich, Fersen, Razoumowski qui emportaient avec eux le renom de la vieille cité. Elle sera en définitive l'une des principales victimes strasbourgeoises de la Révolution. Quant à l'Université catholique, malgré les qualités de Jeanjean et de Grandidier, elle ne pouvait rivaliser avec elle.

LA TEMPÊTE RÉVOLUTIONNAIRE ET L'ÉPOPÉE IMPÉRIALE (1789-1819).


Commencée dans l'enthousiasme avec l'élection aux Etats Généraux de deux députés du Tiers Etat, Jean de Turckheim et Schwendt, l'année 1789 après les événements de Paris, amena très vite, avec le pillage de l'Hôtel de Ville par la population le 21 juillet, la démission du Magistrat le 11 août et la disparition de l'antique Constitution de Strasbourg. Celle-ci succomba dans l'indifférence quasi-générale, car sur une population de 50 000 habitants, simples habitants et manants étaient désormais infiniment plus nombreux que les bourgeois qui jouissaient seuls de ses stipulations et privilèges.
Le 15 janvier 1790 se fondait à Strasbourg la Société des Amis de la Constitution encore modérée et le 18 mars était élu premier Maire de la ville, Frédéric de Dietrich, ancien Commissaire du Roi. Mais déjà la nationalisation des biens du clergé et les décrets de suppression des ordres religieux si nombreux à Strasbourg, provoquaient une opposition de plus en plus résolue et les fêtes brillantes de la Fédération du Rhin organisées en juin 1790 à la Plaine des Bouchers, ne pouvaient faire oublier les débuts de l'émigration et en particulier celle du cardinal de Rohan retiré dans ses terres du pays de Bade à Ettenheim.
Peu après, la Constitution Civile du Clergé provoquait en janvier 1791 des manifestations de femmes en faveur des Chapitres supprimés et contre le serment civique, tandis qu'était fondée une Société des Catholiques, vite dissoute par les Commissaires Royaux envoyés par l'Assemblée Nationale. Le 6 mars 1791 était élu en la cathédrale par tous les électeurs du second Degré, le nouvel Evêque Constitutionnel, l'abbé Brendel, professeur à l'Université catholique. Il ne fut jamais accepté par l'ensemble de la population, malgré le renfort de prêtres rhénans révolutionnaires. L'échec de la fuite du Roi le 21 juin accrut la répression contre le clergé réfractaire et même si les élections à l'Assemblée législative envoyèrent siéger dans la capitale des constitutionnels modérés, libéraux et royalistes, comme Koch, Arbogast, Brunck, les radicaux croissaient en nombre et en audace. Certains membres du clergé constitutionnel surtout, rivalisaient d'esprit révolutionnaire, tels Euloge Schneider, Philibert Simond et Charles Laveaux qui fondait le «Courrier de Strasbourg» et ouvrait une violente polémique contre Dietrich et ses amis. Ceux-ci rompirent avec la Société des Amis de la Constitution qui siégeait au Miroir et prit le nom de Société des Jacobins, et fondèrent la Société de l'Auditoire du Temple Neuf, modérée. La déclaration de guerre à l'Autriche le 20 avril 1792 qui amena Rouget de l'Isle à composer, sur la demande du maire Dietrich, le 25 avril, la Marseillaise, allait accélérer les choses en poussant l'assemblée contre Dietrich qui fut arrêté après la chute de la Monarchie le 10 août, et la condamnation par la Municipalité et l'opinion strasbourgeoise du coup de force parisien. Il fut guillotiné le 29 décembre 1793 pendant que la guerre assurait la gloire des généraux strasbourgeois Kléber et Kellermann.
Les nouvelles élections municipales avaient donné pour successeur à Dietrich, Frédéric-Bernard de Turckheim, un de ses amis, lorsqu'en janvier 1793 les Commissaires de la République envoyés de Paris suspendirent le corps municipal et le maire, qu'ils remplacèrent par le savoyard Pierre Monet en même temps qu'ils nommaient Euloge Schneider accusateur public pour le Tribunal criminel du Bas-Rhin. Dès lors, la terreur triompha à Strasbourg comme dans le reste de la France. Arrestations et exécutions se multiplièrent; la guillotine fut exposée en permanence sur la future place Kléber et les tours des Ponts Couverts, le Grand Séminaire et l'Hôtel de Darmstadt, furent transformés en autant de prisons bondées par les condamnations arbitraires du nouveau Comité de Surveillance et de Sûreté Générale où siégeaient Monet, Teterel, Jung et autres fanatiques, et du Tribunal révolutionnaire institué en octobre 1773 et que dirigeaient Taffin et Schneider. L'arrivée des nouveaux représentants en mission, Saint-Just et Lebas, multiplia les réquisitions, les impôts forcés, les taxations, les arrestations et les persécutions religieuses qui, après la fermeture de tous les cultes, livra la cathédrale au Culte de la Raison en novembre 1793, avant de la menacer de destruction partielle pour «attentat à l'esprit d'égalité». Le salut du merveilleux monument ne fut assuré que par sa transformation en signal révolutionnaire grâce à un immense bonnet rouge de tôle, hissé au sommet de la tour. Mais déjà, les Jacobins immigrés comme Monet ou Teterel rêvaient de supplanter définitivement les révolutionnaires strasbourgeois et dès le 14 décembre 1793 Euloge Schneider était arrêté sur l'ordre de Saint-Just, tandis que de janvier à mai 1794, arrestations et exécutions se multiplièrent. Les visites domiciliaires se succédaient, remplissant le Séminaire de presque tout ce que la ville comportait de citoyens de marque, tels Koch, Turckheim, Brunck, etc. Le 4 thermidor encore, de nouveaux représentants en mission venaient d'ordonner l'arrestation en masse de tous les ministres des cultes encore en liberté, quand la chute de Robespierre, le 9 thermidor, suspendit la Terreur à Strasbourg et aboutit à la révocation en septembre du maire Monet, de Teterel, du Général Diesche et du Comité de Surveillance Générale, tandis que disparaissait la Société Populaire et que s'ouvraient les prisons. Les modérés Koch, Schertz, Wangen, Mathieu, Hermann, Schweighaeuser, Brunck, Mayno reprirent leurs postes et leurs mandats, à la satisfaction générale. Mais le problème religieux subsistait, car si, dès 1795, la liberté des cultes était rétablie, le clergé catholique réfractaire demeurait «hors la loi» et le Directoire dès 1796 revint à une politique de rigueurs: malgré l'élection aux Conseils, de modérés, il reprit en 1797 à Strasbourg les persécutions religieuses, avec l'aide de Jacobins restaurés, tandis que le corps municipal était cassé et que des Jacobins étaient encore élus pour le Bas-Rhin en avril 1799.
C'est alors que le coup d'Etat du 18 brumaire fut accueilli à Strasbourg avec le plus grand soulagement, d'autant plus qu'à l'ordre intérieur et à la paix extérieure, le Concordat du 15 août 1801 ajouta rapidement la paix religieuse et la liberté définitive des cultes; tandis que les modérés reprenaient le pouvoir avec Hermann comme nouveau maire et Laumond comme premier Préfet. Après des années de crises et de misère survient pour le chef-lieu du Bas-Rhin une période de calme et de prospérité matérielle. Son rôle de grande place de guerre de l'Empire, le mouvement incessant des troupes, l'avènement du blocus continental ; tout contribue à faire renaître à la fois un commerce florissant et une vie sociale brillante que viennent couronner en 1805 et 1809 les séjours fastueux de l'Impératrice Joséphine; séjours illustrés par la construction de l'Orangerie qui porte désormais son nom et par les gravures du peintre Zix. Le développement du commerce avec une Europe alliée ou soumise, s'accompagne d'un développement intensif de l'agriculture dirigé par le préfet de Lezay-Marnésia et dont les produits (garance, houblon et tabac), font de Strasbourg un immense entrepôt qu'active encore une intense contrebande où triompha en particulier le célèbre agent de l'Empereur, Charles Schulmeister. L'ancienne Université protestante se reconstitue sous la forme plus modeste d'une Académie protestante. Les écoles de médecine et de pharmacie de l'Ecole Centrale créées par la Convention, forment en 1808 une Université à quatre  facultés. Le Collège national devient Lycée et le Gymnase école secondaire protestante. L'Empereur reconnut vite les qualités des Alsaciens et des Strasbourgeois en particulier, qu'il fit entrer en nombre dans l'armée ou dans l'administration. La vie politique en revanche n'existait plus et nul ne s'en souciait, même si dès mars 1804, le duc d'Enghien, enlevé à Ettenheim, était emprisonné à Strasbourg avant d'être fusillé à Vincennes et le maire Hermann brutalement destitué l'année suivante, de même que son successeur Wangen de Geroldseck en 1809.
Cependant, malgré la conscription de plus en plus pesante, l'Empire est défait en Russie et malgré les victoires d'Allemagne, Strasbourg se voit encerclé en avril 1814 et accepte sans résistance la Restauration des Bourbons le 13 du même mois. Les erreurs de la première Restauration, la mort accidentelle de Lezay-Marnésia, amena lors des Cent Jours la création de la Confédération des Départements du Rhin, qui s'illustra le 6 juin 1815 dans une grande fête patriotique où laissèrent parler leur enthousiasme le professeur Arnold et le poète Ehrenfried Stoeber. Mais la défaite de Waterloo amena dès le 26 juin le blocus de l'armée du général Rapp autour de Strasbourg et malgré les victoires de la Souffel le 28 juin et de Hausbergen le 9 juillet ; celle-ci devait accepter sa dissolution non sans qu'une révolte militaire n'éclatât le 2 septembre dans la ville, tout en demeurant dans l'ordre et la discipline. Le maire Brackenhoffer et les notables réunirent les sommes nécessaires au paiement de la solde des troupes qui rentrèrent dès le 4 dans l'obéissance et se dispersèrent.

DE LA RESTAURATION À L'ANNEXION (1815-1870).
DU DRAPEAU BLANC À L'AIGLE NOIRE.


La Terreur Blanche et le souvenir de l'épopée impériale insufflèrent à Strasbourg un esprit frondeur et une activité politique secrète considérable. Strasbourg fut le plus souvent représenté à la Chambre par d'éminentes personnalités libérales, telles Turckheim, Humann et même Benjamin Constant. Mais très vite les radicaux et certains militaires multiplièrent les complots et les séditions. En même temps, la politique cléricale des autorités et l'activité des «Missions» et de l'évêque Mgr Tharin, devenu précepteur du fils posthume du duc de Berry, développèrent encore les sentiments libéraux de la bourgeoisie. Le voyage triomphal en 1828 du roi Charles X et la politique extérieure en faveur des Grecs insurgés, n'empêchèrent pas la Révolution de juillet 1830 et la venue au trône de Louis Philippe. Durant ces années, l'activité commerciale même réduite depuis l'Empire, faisait de Strasbourg dont le décor ne changeait guère, une ville frémissante de vie, dans les rues de laquelle bourgeois, employés, fonctionnaires, retraités, étudiants, ouvriers et militaires, de plus en plus nombreux, faisaient bon ménage, dans les échopes, les marchés, les boutiques, les brasseries et les cafés. Il n'est pas jusqu'à la vie mondaine qui n'avait repris de l'éclat, la haute société poursuivant dans les salons comme celui de la comtesse Levezow, les relations nouées aux eaux de Baden en fréquentant assiduement le théâtre inauguré en 1821, au Broglie, ou les innombrables concerts donnés en la salle de la Réunion des Arts.
Dans le domaine de l'esprit aussi le lustre était revenu, tant à l'Académie protestante où enseignaient Jean Schweighaeuser, Thomas Lauth et Isaac Haffner que dans les facultés et les lycées où commençaient à briller les noms de Redslob, Jung, Matter, Lobstein et Geoffroi Schweighaeuser, sans oublier Louis Marie Bautain d'abord professeur de philosophie. Un grand mouvement en faveur des lettres et principalement de l'histoire, se faisait jour avec Arnold, Hermann, le Maire Kentzinger, Golbery, Stoeber, tandis que s'illustraient dans les arts, le peintre Helmsdorf, le sculpteur Landolin Ohmacht, le graveur Guerin et l'orfèvre Kirstein.
Le peuple strasbourgeois accueillit avec enthousiasme la Monarchie de Juillet, encore que la haute bourgeoisie redoutât les opinions républicaines de la jeune génération et les autres révolutions européennes qui entravaient le commerce. On vit donc les Turckheim et les Humann, jadis dans l'opposition, gagner les rangs conservateurs tandis que le «Courrier du Bas-Rhin» devenait à leurs yeux trop libéral et suspect de tendances par trop démocratiques. Les progrès incessants des idées libérales et même progressistes poussèrent alors le prince Louis Napoléon, à tenter le 30 octobre 1836, un soulèvement de la garnison de Strasbourg en vue du rétablissement de l'Empire. L'échec du mouvement se termina par un acquittement général des prévenus.
Malgré tout, ces années de la Monarchie de Juillet furent des années de prospérité matérielle en même temps qu'une période de modernisation de la vieille cité qui voyait recouvrir l'immémorial et méphitique canal des Tanneurs, tandis que des quais pavés remplaçaient le long de ses canaux, le faux rempart désormais croulant, grâce à la direction active des maires Frédéric de Turckheim et Frédéric Schutzenberger. Les Petites Boucheries cédaient enfin la place à des halles couvertes, tandis que la Halle aux Blés du Marais Vert s'ouvrait au commerce, les trottoirs s'établissent dans la plupart des rues, tandis que l'éclairage au gaz illumine alors Strasbourg et que la promenade du Wacken s'ajoute à celles déjà existantes. Le chemin de fer relie Strasbourg à Bâle en 1841, tandis que les canaux du Rhône au Rhin, de l'Ill au Rhin puis de la Marne au Rhin, favorisent encore la prospérité de la cité.
Dans le même temps, des fêtes grandioses commémorèrent en juin 1840 à la fois le 40° anniversaire de la mort du général Kléber et le 4° centenaire de la découverte de l'imprimerie par Gutenberg, tandis qu'à l'occasion du Congrès scientifique international de 1842, était inaugurée à la cathédrale la nouvelle horloge astronomique de Jean-Baptiste Schwilgué. L'oeuvre intellectuelle était aussi féconde avec le perfectionnement de l'enseignement primaire par l'adjoint au maire Charles Boersch, la création d'une Ecole Industrielle Municipale en 1833, la fondation d'une Société des Amis des Arts en 1832, le développement du Musée d'Histoire Naturelle par Voltz, Lereboullet et Schimper; la réorganisation des bibliothèques publiques dans le choeur du Temple Neuf par le professeur Jung; tandis que le maire Schutzenberger fondait le Musée de peinture et de sculpture de la ville.
Cette politique active et prospère, alliée à l'intelligente administration du préfet Sers, envoyait à la Chambre, des députés satisfaits et dociles ; mais l'opposition entre cléricaux de «l'Abeille» et de «l'Observateur du Rhin» et libéraux, s'exaspéra lors de la grave crise économique de 1847 en une campagne de banquets républicains tel celui du 5 septembre, à la Halle aux Blés de Strasbourg, campagne, qui déboucha sur la Révolution du 24 février 1848.
Lorsque celle-ci fut connue à Strasbourg, les autorités cédèrent leurs pouvoirs aux mains des Commissaires du Gouvernement provisoire et le maire Schutzenberger fut remplacé par Guillaume Lauth, tandis que la proclamation de la République s'accompagnait de l'établissement du suffrage universel. Les grandes fêtes du 16 avril et de la plantation des arbres de la liberté, furent suivies le 23, des élections législatives qui envoyèrent à la Chambre Lichtenberger, Martin et Lauth. Les 23 et 24 octobre à nouveau, de grandes fêtes organisées par le nouveau maire Kratz, commémorèrent la réunion de l'Alsace à la France. Mais bientôt l'élection du prince Louis Napoléon à la Présidence de la République le 10 décembre, allait faire rapidement évoluer la situation, comme le prouvèrent les nouvelles élections législatives du 14 mars 1849 par lesquelles Strasbourg envoya à la Chambre des députés républicains radicaux qui furent d'ailleurs rapidement éliminés par l'emprisonnement ou l'exil, après la journée du 14 juin date à laquelle le professeur Kuss tenta vainement de prendre l'Hôtel de Ville avec l'aide d'éléments de la Garde Nationale. Mais lorsqu'à la fin d'août 1850 le Prince-Président vint en voyage officiel dans la capitale alsacienne, il fut accueilli en dépit du savoir-faire du préfet West, aux cris unanimes de «Vive la République». La réponse ne se fit pas attendre et le 8 mars 1851, la Garde Nationale, enfant chéri de la bourgeoisie républicaine, était dissoute, entraînant la démission du maire Edouard Kratz et de l'adjoint Charles Boersch. Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 entraîna à Strasbourg une manifestation impuissante devant le quartier d'artillerie d'Austerlitz et qui fut rapidement dispersée. Révocations et déportations en Algérie firent qu'à son nouveau voyage à Strasbourg les 19 et 20 juillet 1852, pour l'inauguration du chemin de fer de Strasbourg à Paris, l'accueil fut unanime, de même qu'à la proclamation de l'Empire restauré le 5 décembre 1852.
Dès lors et jusqu'en 1860, il n'y eut pratiquement plus de vie politique à Strasbourg. Cependant, la prospérité de la cité s'accroissait sans cesse. Négociants et industriels rivalisaient d'activité, tandis que les hôtels toujours plus nombreux accueillaient en foule les voyageurs de toute l'Europe accourus aux diverses Expositions Internationales de Paris, ou en route vers les plaisirs de la moderne  Babylone. Grâce aux nouvelles lignes de chemin de fer vers le Palatinat (1855) et Kehl (1861), à la construction du télégraphe électrique (1852), les communications sont grandement facilitées mais sans que l'opinion de Strasbourg enclavée dans des cantons ruraux ou périphériques conservateurs, puisse se faire jour davantage. Seuls les voyages impériaux (1857), le retour des troupes de Crimée (1856) et la crise provoquée par la tentative du maire Coulaux de saisir au profit de la ville les biens de la fondation Saint-Thomas, réveillèrent l'opinion, tandis qu'aux élections de 1863 comme à celles de 1866 et 1869, le candidat officiel, le baron Alfred Renouard de Bussière, écrasait grâce aux cantons ruraux, les candidats d'opposition Odilon Barrot, Edouard Laboulaye et Charles Boersch. Mais durant cette période, ni les surprises de la guerre entre la Prusse et l'Autriche, ni les croissantes ambitions prussiennes, n'entraînèrent de mesures militaires locales et Strasbourg demeura une place forte dépassée, aux défenses désuètes et aux armements insuffisants.
De même d'ailleurs, les changements apportés à l'intérieur de la ville qui comptait 80 000 habitants en 1870, furent-ils réduits et les grands travaux en plus de la gare (1852), se limitèrent à l'Ecole de Santé Militaire (1862), l'Ecole de Médecine (1864), le nouveau Gymnase protestant après son incendie (1860). Durant ce temps, la société de Strasbourg se développait incessamment et devenait toute française avec l'afflux de fonctionnaires, de militaires, de professeurs et d'étudiants, qui goûtaient fort la vie heureuse et prospère de la grande cité alsacienne, La presse politique de tous bords se développe avec le «Courrier du Bas-Rhin», «L'Alsacien» et l'«Impartial du Rhin», tandis que les «Affiches de Strasbourg» donnent un bon aperçu de l'activité commerciale de la ville. Les revues littéraires et scientifiques se multiplient avec la «Gazette médicale de Strasbourg», le «Bulletin de la Société des Monuments historiques d'Alsace», la «Revue Catholique d'Alsace», la «Bibliographie alsacienne». Ce mouvement intellectuel est alors stimulé et facilité par la qualité et la diversité du monde de l'édition strasbourgeoise comprenant les Berger-Levrault, Heitz, Dannbach, Oberthür, Le Roux, et qui atteint à la renommée européenne avec la lithographie et la chromolithographie où triomphent Simon et Silbermann. Enfin, au firmament de l'Université, toujours une des plus importantes de France, brillent les noms de Paul Janet, Fustel de Coulanges, Pasteur, Gerhardt, Schimper, Aubry, Rau, Schutzenberger, Ehrmann, Sédillot, Boeckel, Koeberlé, Kirschleger, Edouard Reuss, Charles Schmidt, Frédéric Lichtenberger. Bien d'autres auteurs illustrèrent l'Histoire avec Strobel, Engelhardt, Schneegans, Straub, Spach, Dacheux, Lehr et la littérature avec Louis Ratisbonne, Edouard Schuré et les frères Stoeber. Quant aux arts, ils furent représentés par des peintres comme Gustave Jundt, Théophile Schuler, Alfred Touchemolin; des graveurs et sculpteurs comme Gustave Doré, Philippe Grass; des musiciens comme Georges Kastner et Philippe Hoerter et les sciences par Adolphe Wurtz, Auguste Himly et J. H. Schnitzler.
Mais cette vie brillante allait bientôt s'achever brutalement, car les résultats triomphaux du plébiscite de mai 1870 n'empêchèrent pas les désastres de l'été qui débutèrent pour Strasbourg le 10 août par un siège en règle et se poursuivirent durant six semaines par un bombardement terrible de la vieille cité qui ruina ses plus beaux monuments et ses quartiers les plus populeux ; faisant disparaître dans les flammes dans la nuit du 24 août, ses célèbres bibliothèques connues dans le monde entier pour leurs inestimables trésors et aboutissant après des centaines de victimes à la rédition du 28 septembre 1870.

LA VILLE NOUVELLE DEPUIS 1870. DE LA VIEILLE FORTERESSE À LA COMMUNAUTE URBAINE, DES VILLAS «JUGENDSTIL» AUX «GRANDS ENSEMBLES».

L'annexion de l'Alsace que n'avait pu empêcher la protestation des députés alsaciens à l'Assemblée de Bordeaux et qui entraîna en cette même ville le ler mars 1871 la mort du professeur Kuss, maire de Strasbourg depuis le mois de septembre, liait désormais Strasbourg au nouvel Empire Allemand et lui octroyait le rôle nouveau de capitale du «Pays d'Empire» d'Alsace-Lorraine. Traumatisés pour une génération par le bombardement de leur cité, les Strasbourgeois refusèrent tout d'abord la pénible réalité et même après la révocation du maire Ernest Lauth en 1873, poursuivirent autour de Jacques Kablé le combat de la «Protestation», tandis qu'échouait la tentative autonomiste d'Auguste Schneegans, malgré la création du Landesauschuss et celle d'un ministère d'Alsace-Lorraine tandis qu'un Statthalter prenait la place du Président Supérieur issu du système de la dictature. En dépit d'un certain libéralisme administratif, chaque élection au Reichstag est à Strasbourg un succès pour le candidat protestataire jusqu'en 1887, cependant que la presse se diversifie et voit ses titres se multiplier avec l'officieuse «Strassburger Post», le protestataire «Journal d'Alsace», le catholique «Elsässer» et la socialiste «Freie Presse».
Mais pendant ce temps l'autorité allemande tient visiblement en dépit des opinions politiques, à faire vraiment de Strasbourg une ville allemande et cela avec énergie et détermination. Destinée à être le boulevard de l'Empire avec Metz, la vieille forteresse de Vauban voit bientôt sa superficie triplée par une enceinte moderne, tandis qu'une ceinture de forts avancés qui lui avait si cruellement fait défaut en 1870, l'enserre désormais. En même temps, les quartiers anéantis par le bombardement sont reconstruits rapidement et selon de nouveaux plans d'urbanisme qui, s'ils éclaircissent la ville, sacrifient beaucoup de ses immeubles les plus vénérables dont la séculaire église du Temple Neuf en est le plus malheureux exemple. En même temps, une Université impériale créée dès 1872 et qu'illustrent par la suite les noms de Laband, Winckelmann, Polaczeck, Cunitz, Michaelis, Recklinghausen, Schmoller, ainsi qu'une grandiose Bibliothèque Universitaire fondée et dirigée par Barrack, puis Euting, s'installent dans des palais et des instituts remarquables, dont le style pastiche ne doit pas faire oublier les qualités d'espace et de modernisme. Mais surtout les autorités et principalement les deux maires Back et Schwander, veulent donner au nouveau «Strassburg» son véritable lustre de capitale et les plans de Orth et Conrath font de la place impériale un modèle d'urbanisme officiel que ne suffit pas à ternir la lourdeur du palais impérial et l'amour des architectes pour les pastiches néo-italiens. De même, les décors pompeux ou aberrants des immeubles ou villas des nouveaux quartiers, n'enlèvent rien au charme des quartiers résidentiels des quais de l'Ill, du Tivoli et du Quartier des XV; ni aux qualités urbanistiques des quartiers d'habitation de l'avenue des Vosges et du quartier de la gare. Une utile ceinture de boulevards menant à la nouvelle gare prend la place des anciennes fortifications de Vauban, tandis que l'Esplanade conserve son rôle de cité militaire. Tous ces quartiers nouveaux servent en effet à loger le flot des employés, fonctionnaires, officiers, professeurs venus d'Allemagne, tandis que la population strasbourgeoise se cantonne avec l'artisanat et le commerce, dans la vieille ville. Mais celle-ci à son tour est atteinte par la vague de constructions et grands magasins, caisses d'épargne, églises et écoles, imposent leurs masses boursouflées aux places et rues séculaires et rompent irrémédiablement l'harmonie du tissu urbain médiéval, renversant tour à tour les portes de la ville, le Guldenturm, l'Hôtel du Dragon, l'Hôtel de Neuwiller et les maisons canoniales de la place Saint- Thomas, tandis qu'à partir de 1912 la Grande Percée troue la vieille ville en la dévastant.
À partir de 1897 cependant, avec la formation d'un puissant parti catholique, l'apparition du parti socialiste, illustrée par l'élection d'Auguste Bebel en 1893 comme député de Strasbourg et l'abandon de la Protestation intégrale; le monde politique s'oriente vers l'obtention de l'égalité des droits avec les autres Pays allemands et d'une Constitution. Ce nouvel état d'esprit est tout particulièrement marqué à Strasbourg dans le mouvement des arts et des lettres qui, avec les frères Matthis en poésie, Gustave Stosskopf au théâtre, Charles Spindler et Anselme Laugel à la tête de la «Revue Alsacienne Illustrée», le Docteur Ferdinand Dollinger, fondateur du Musée Alsacien de Strasbourg, le groupe de St-Nicolas et la puissante personnalité de Lothaire de Seebach en peinture, se fait l'écho culturel des aspirations de la personnalité alsacienne face à la germanisation systématique. Toute une série de lois d'Empire bénéfiques, comme celle des Assurances sociales et la qualité de l'administration impériale amènent un apaisement certain sans faire disparaître le maintien de l'idée française en particulier dans le cercle de la comtesse de Pourtalès au château de la Robertsau et dans l'Association des Etudiants Alsaciens-Lorrains qui honorent tout particulièrement la statue de Kléber d'un défilé le jour anniversaire de sa mort, sans parler des nombreux retraités et vétérans de l'armée impériale française, aussi actifs qu'irréductibles.
La période d'appaisement culmina avec la promesse de la promulgation de la Constitution de 1911 octroyée par l'Empereur. Mais celle-ci mécontenta tous les partis et relança l'opposition qui ne cessa plus jusqu'à la guerre. Cette dernière qui laissa la cité en dehors du conflit, mise à part les sévères restrictions générales et la transformation en hôpitaux militaires du Grand Séminaire et du Palais du Landtag, se termina par une révolution bolchevique des troupes de la garnison et la constitution d'un soviet d'ouvriers et de soldats siégeant au palais de justice; soviet, que réussirent à endiguer les efforts des éléments francophiles du conseil municipal et du parti socialiste, avec en particulier les futurs maires Charles Frey et Jacques Peirotes jusqu'à la triomphale entrée dans la ville des troupes françaises le 22 novembre 1918.
La période de l'entre-deux guerres fut une période de crise tant économique que politique, où l'établissement du port autonome de Strasbourg en 1924 et la poursuite de la Grande Percée après 1930, ne faisaient pas oublier les difficultés latentes; tandis que la crise politique, entretenue par le mouvement autonomiste, finissait par faire triompher en 1929 une coalition hétéroclite de communistes dissidents et d'autonomistes, avant que la montée des nouveaux périls ne ramenât à la mairie, avec l'élection de Charles Frey en 1935, une majorité nationale. Celle-ci eut le triste privilège de se préparer dès 1937 au nouveau conflit qui menaçait et qui débuta le ler septembre 1939 par l'évacuation totale de la population dans le Périgord, population dont un tiers ne revint que cinq ans plus tard. «Strasbourg maintenu» fut occupé le 19 juin 1940 par les troupes allemandes et dès le retour des Strasbourgeois au mois d'août, commença, sous l'autorité du Gauleiter Wagner, de l'Oberstadtkommissar Ernst et du Kreisleiter Bickler, une politique de germanisation à outrance qui ne réussit qu'à dresser contre eux la quasi-totalité de l'opinion strasbourgeoise tout en développant l'activité des mouvements de résistance Bareiss, Welschinger et Wodli. La fin de la guerre fut endeuillée par les bombardements des 11 août et 3 septembre 1944 qui, fruits d'une tragique erreur de la part des Alliés, firent de terribles dégâts dans la vieille ville et de nombreuses victimes. Libérée le 23 novembre par la 2e D.B. du général Leclerc, la ville était à nouveau, au début de janvier 1945, sous la menace d'une offensive allemande que réussit à enrayer la 1re Armée Française et la Brigade Alsace-Lorraine.
La paix retrouvée, Strasbourg, devenu en 1949 siège du Conseil de l'Europe, sous la direction du maire Charles Frey revenu d'exil, pansa ses plaies et releva ses ruines. La reconstruction des anciens quartiers fut correctement réalisée, mais vers 1955-1960, des réalisations à l'architecture déjà dépassée n'ajoutèrent rien à d'autres quartiers, tels la place de l'Homme de Fer et l'achèvement jusqu'à la place de Lattre de la Grande Percée. Des réalisations de plus grande envergure telles l'Esplanade et Hautepierre, entreprises sous le mandat du président Pflimlin, ont été depuis quinze ans elles aussi l'objet de jugements contradictoires, alors que certains monuments comme la Maison de la Radio ou la nouvelle Synagogue font mieux augurer pour la capitale alsacienne, d'une architecture vraiment moderne, et que le palais du Conseil de l'Europe, le Palais des Congrès et après la création en 1968 de la Communauté Urbaine, la nouvelle Mairie et Centre administratif place de l'Etoile, se veulent désormais les symboles prestigieux du rôle national et international de Strasbourg, à qui une industrialisation moderne et plus diversifiée que par le passé doit donner les moyens de remplir celui-ci. Enfin, en même temps que prospèrent le Théâtre Alsacien d'inspiration régionale et les revues du « Barabli », et de même que s'étend et se conforte l'action du nouvel «Opéra du Rhin», l'établissement d'une Université nouvelle à l'Esplanade doit elle aussi participer à la personnalité et au destin européens de la grande cité rhénane.

Georges Foessel
1976
Connaitre Strasbourg, Roland Recht, Jean Pierre Klein, Georges Foessel, (Editions Alsatia, Colmar)  1976


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I.P.H.C Strasbourg 

Strasbourg et la Révolution.

Quand éclate la Révolution, il y a un siècle à peine que Strasbourg passait sous la souveraineté du roi de France. Le temps a été trop court pour réaliser son assimilation: elle reste profondément marquée par sept siècles d'appartenance au monde germanique et au Saint Empire. En apparence, rien n'a changé. La ville prétend toujours au titre de République. Elle conserve sa constitution médiévale. En réalité, la cohérence sociale et civique, force de la cité jusqu'au 17e siècle est disloquée. Le peuple légal constitue une minorité de 5000 bourgeois dans une agglomération de 45000 âmes. En fait, le pouvoir est aux mains d'une oligarchie d'une trentaine de familles.
Il en est de même de la religion officielle, issue de la Réforme. Les Protestants, en 1760 ne sont plus que 49% face à la masse des immigrés catholiques. Les deux communautés coexistent, se tolérant à peine, et n'envisagent pas l'avenir de la ville de la même façon. Enfin culturellement, plus des trois quarts des habitants continuent à s'exprimer exclusivement, soit en allemand, soit en dialecte. Les uns et les autres conservent des liens étroits avec le monde d'Outre Rhin.
Autant de problèmes structurels, et de mentalités, auxquels la Révolution est confrontée sur un fond de crise économique liée au dépérissement du commerce rhénan et face aux nécessités d'une place forte dont le rôle stratégique sur le Rhin moyen devient essentiel quand l'Empire entre en guerre avec la France révolutionnaire.
Dans un premier temps, le Magistrat impopulaire fait les frais des mouvements de rénovation qui semblent irrésistibles depuis la convocation des Etats Généraux. Certains se posent la question de savoir s'il faut conserver à la ville son identité en regénérant le système politique mis en place en 1482. Préoccupation d'arrière-garde mais significative, qui est balayée dans la nuit du 4 août. Si les premiers mécontents émigrent, l'ensemble de la population accepte le nouveau régime pour lequel un strasbourgeois de souche, Frédéric de Dietrich, travaille inlassablement avec beaucoup de doigté et de modération. Homme des Lumières, il croit aux vertus de la Raison comme ce fut le cas de Jacques Sturm au 16e siècle. L'accélération des événements (déclaration de guerre en 1792) les troubles consécutifs à la constitution civile du clergé, la proximité et la virulence du foyer contre-révolutionnaire, animé par le Cardinal de Rohan, provoquent la chute de de Dietrich et des modérés. Strasbourg entre dans une phase particulièrement douloureuse avec l'application des mesures préconisées par le gouvernement de la Terreur. Certes la situation extérieure, très alarmante en 1793, et l'inflation galopante justifient les décrets d'exception. Cependant les nouveaux maîtres, les Jacobins du club du Miroir (Monet, Tétrel, E. Schneider, Jung, ..) viennent à considérer toute la population strasbourgeoise suspecte de trahison du fait de ses résistances à l'égard des mesures de déchristianisation, ses rapports avec le monde germanique: n'étant pas de langue française, on est soupçonné d'intelligence avec l'ennemi. Euloge Schneider et et les jacobins allemands sont arrêtés et condamnés à la guillottine. Après le 9 Thermidor, une certaine modération reprend ses droits: Foussedoire, Bailly, Richou, les Envoyés en mission de la Convention soulignent le patriotisme et le républicanisme de Strasbourg.
En conclusion, l'oeuvre réalisée par la Convention est postive. La flamme  républicaine d'une partie de l'ancienne élite politique et de la bourgeoisie s'est réveillée. Elles sont d'accord sur les principes égalitaires de la Révolution à condition de faire place à la tolérance et au respect des convictions religieuses.

Jean Pierre KLEIN

Le pogrom

La peste ravage Strasbourg en 1349. Deux mille juifs accusés d'avoir empoisonné les puits sont brûlés vifs. David, rescapé du massacre, raconte cette semaine sanglante.

C'était à la fin de 1349. J'avais dix-huit ans et Ruth en avait seize. L'oncle Jérémias était venu se fixer auprès de nous, et, comme il avait été ruiné pendant les horreurs du temps d'Armleder , il s'était mis à faire le commerce des bestiaux, et courait les villes et villages de la Basse-Alsace, achetant aux paysans et revendant aux bouchers. Ruth et moi nous devions être fiancés pendant les fêtes du Hanouka 1, qui ont lieu à la fin du mois que les chrétiens nomment décembre.
En ce temps-là, la face de l'Eternel s'était assombrie, et il avait envoyé vers la terre le Malech hamovess2 qui passait son glaive entouré d'une vapeur noire sur les demeures des hommes.
Le mal était venu de l'Orient. Les gens se levaient, gais et bien portants, avec le soleil; tout à coup, ils étaient pris de lourdeurs de tête, puis de vomissements. Sous les efforts qu'ils faisaient, leurs entrailles se nouaient comme des serpents qui se battent; leurs membres inférieurs se glaçaient, et les corps se tordaient comme des vers qu'on écrase; les lèvres, rouges le matin, étaient bleues à midi; les yeux se retournaient en dedans, comme pour regarder l'intérieur, et ne laissaient voir que le blanc; et, quand le soleil se couchait l'homme était froid, la chair était noire; le visage le plus beau faisait une grimace de damné.
Le peuple de Dieu en souffrait moins que les autres, d'abord parce qu'il observe la loi; puis, on peut le dire sans orgueil, il est plus sobre et plus chaste que les autres peuples. Et enfin il mange beaucoup d'oignons et d'ail, ce qui, au dire des savants, purifie le mauvais air 3
Les chrétiens, dans les commencements, disaient que l'Eternel avait envoyé ce fléau, qu'on appelait la Peste noire, pour punir les hommes de n'avoir pas continué l'oeuvre d'Armleder.
La colère était grande contre nous, et, lorsqu'il nous arrivait de sortir de notre quartier pour nos affaires, nous étions insultés par les gens des petits métiers.
Cependant l'oncle Jérémias, par le désir qu'il avait de regagner le bien qu'il avait perdu, continuait à user les routes et les chemins, pour acheter et vendre ses bestiaux.
Nous avions brisé la tasse avec Ruth 4
Un jour, il arriva tout pâle d'émotion, et tomba sur un siège, tellement troublé qu'il oublia même de saluer la maison du Solem Alechem.
« Les temps sont terribles pour Israël, s'écria- t-il, et il vaudrait mieux être mort que vivant.
En route, j'ai rencontré une source, et je me suis couché pour boire; j'ai été poursuivi, à coups de pierre, par un paysan qui criait: A l'empoisonneur ! Au Juif !
Heureusement que le chemin était désert, et j'ai pu m'échapper en me jetant dans une fondrière.
Je voulais aller voir Rebb5 Kahn de Bischheim ; mais j'ai rencontré, à la tombée de la nuit, le vieux Mosché, son schamess6, qui se sauvait, et qui m'a raconté des choses comme on n'en a pas vu depuis les temps d'Achab et de Jézabel.»
Nous étions tous anxieux; Ruth m'avait pris la main et se serrait contre moi.
Le père baissait la tête, en disant la belle prière : J'ai tremblé d'effroi en apercevant le Tout-Puissant qui se levait pour me juger .
« En vérité, je le répète, on n'a pu voir de pareilles abominations que du temps des rois sauvages! Croiriez-vous qu'on nous accuse d'empoisonner les sources, les fontaines, les citernes, en y jetant des maléfices, afin de dépeupler le genre humain ?
A Wintzenheim, on a mis de pauvres gens à la torture, et, quand la douleur a été trop forte, ils ont avoué tout ce que les bourreaux ont demandé; et maintenant on crie partout: « Pourquoi niez-vous ici, Juif, puisque vous avouez autre part ? »
Ce que nous raconta l'oncle, notre Schabbès-goyé 7 , une brave femme qui nous aimait et nous estimait, parce qu'elle savait que nous étions des gens selon l'Eternel, notre schabbès-goyé nous le redit le vendredi soir, en arrivant à la maison.
Le peuple était furieux, et demandait qu'on nous livrât à lui .
On approchait du mois d' Adar , dans lequel se fait le Kippour8
Nous n'osions plus sortir du quartier, excepté l'oncle, qui avait toujours le feu dans les jambes, et qui allait réclamer de l'argent aux bouchers, ses débiteurs. Il rentra une fois à moitié assommé de coups de bâton.
Chaque soir, nous nous couchions en nous demandant si nous reverrions le soleil du lendemain.
Un soir, le schulé-klopfer9 frappa au volet. Nous n'étions pas dans un temps de prières: il s'agissait donc de quelque chose de grave. Tout le monde arriva à la synagogue avec une grande inquiétude.
Le Parness était là. Il nous apprit que le Stettmeister l'avait fait prévenir que le quartier serait fermé dorénavant, à cause de la fureur aveugle du peuple contre nous. Le magistrat nous engageait, en outre, à mettre nos biens en sûreté et nos personnes, si nous le pouvions, déclarant qu'il ferait tout ce qui serait possible pour nous assurer la protection que nous tenions de l'Empereur et de la ville, mais ne nous cachant pas que la populace pourrait être plus forte que lui.

En effet, de tous les côtés, on avait appris que, dans les villes et les villages de l'Allemagne, de la Suisse et de la Haute-Alsace, on avait massacré impitoyablement les gens de notre race, en les accusant de ces monstruosités.
Aussitôt un concile s'était réuni à Benfeld, composé de délégués de la ville de Strasbourg et des neuf autres villes de la Décapole, de l'évêché, de la noblesse d'Alsace, des villes de Bâle, de Zurich, de Fribourg, etc. Le concile avait adressé aux peuples des représentations, dans lesquelles il était prouvé que nous n'étions pour rien dans le grand fléau qui frappait le monde, et que, de se conduire de cette façon envers nous, c'était faire acte de gens discourtois et malhonnêtes, puisque nous avions payé, au poids de l'or, la protection des villes et de l'Empire.
Cependant ces paroles pleines de justice n'avaient rien fait, et la soif du sang gagnait la Basse- Alsace .
En ce temps, les deux Stettmeisters de Strasbourg se nommaient Sturm et Kuntz de Winterthur; l'Ammeister s'appelait Pierre Schwarber . C'étaient trois hommes qui marchaient dans les sentiers de Dieu. Le dernier surtout mettait le devoir au-dessus des honneurs et même de la vie.
Les corporations de métiers lui envoyèrent une députation pour réclamer l'arrestation et le jugement de tous les juifs, pour crime d'empoisonnement.
L'Ammeister répondit à ces furieux que rien n'était prouvé contre nous, et qu'il ne pouvait pas, sans commettre un crime, mettre en prison et faire condamner des gens innocents.
« Si, au lieu de crier: À mort ! comme vous le faites sans réfléchir, vous me prouvez, par des témoins, qu'un juif, ou même plusieurs, sont coupables, je fais le serment de les faire prendre, juger et punir selon la loi. Mais, jusque-là, je dois protection à tous les habitants de la République, qu'ils soient juifs ou qu'ils soient chrétiens. »
Au lieu d'approuver ces paroles sensées, comme des honnêtes gens devaient le faire, les envoyés des métiers se mirent à insulter l' Ammeister.
Pierre Schwarber n'était pas un homme timide ; il fit arrêter tous les députés.
Malheureusement, un d'eux s'échappa et courut au poêle des bouchers prévenir la corporation de ce qui etait arrivé.
Les bouchers avertirent les tanneurs, et les deux corporations réunies firent savoir aux dix-huit autres qu'il fallait s'assembler, en armes, sur la place de la Cathédrale; la noblesse même se trouva au rendez-vous.
Pourquoi donc les bouchers et les tanneurs étaient-ils plus furieux que les autres ?
C'est que, comme beaucoup d'entre nous sont marchands de bestiaux, ils ont sans cesse affaire à ces gens, pour leur vendre de la viande et des peaux; par conséquent, les fils d'Israël avaient beaucoup de créances.
Les Stettmeisters se rendirent immédiatement au lieu du rassemblement, et firent tous leurs efforts pour rétablir l'ordre. On les accueillit par des insultes, des huées, les accusant de nous avoir vendu leur protection.
Ceci se passait le 9 du mois de février 1349. Le lendemain matin, les révoltés étaient maîtres du gouvernement. Ils avaient prononcé la déchéance de Sturm, de Kuntz de Winterthur et de Pierre Schwarber, et avaient nommé à leur place Nicolas de Bulach, pour la noblesse; Gosso Engelbrecht, pour les plébéiens, comme Stettmeisters ; et, comme Ammeister ou chef des métiers, le boucher Betschold, notre plus cruel ennemi.
La vieille Schabbès-goyé vint nous prévenir de tout ce qui se passait; son fils étant compagnon tanneur, elle était au courant de tous ces événements.
Elle proposa à ma mère et à Ruth de leur apporter des habits de chrétiennes, de les emmener du quartier à la nuit, et de les cacher chez elle ; mais ma mère refusa, parce que le petit Esdras, qui avait alors dix ans, avait été pris du mal noir pendant la nuit, et qu'elle ne voulait pas abandonner son enfant.
Depuis quelque temps, Joas, Isaac et Eve étaient partis pour Obernai où la soeur aînée était mariée. Sarah était venue elle-même les chercher au commencement de l'agitation, parce qu'à Obernai on pouvait plus facilement échapper , à cause du droit d'asile dont jouissent la montagne et le couvent de Sainte-Odile. Quant à Benjamin, le grand frère, qui apprenait le commerce, à Nuremberg, chez des parents, nous n'avions aucune nouvelle de lui.
Notre père et notre oncle tinrent conseil sur ce qu'il y avait à faire, et demandèrent à la Schabbès-goyé si, au lieu de deux femmes, elle ne pourrait se charger d'un homme et d'une femme. Elle répondit que la chose lui paraissait difficile, mais qu'elle essaierait.
Alors l'oncle Jérémias dit : « Il ne faut pas que la race entière périsse ; Esdras mourra bientôt: nous resterons ici, mon frère, sa femme et moi, en attendant la volonté de l'Eternel. David et Ruth sont fiancés ; ils partiront avec la Schabbès-goyé, et, de cette manière, la famille ne s'éteindra pas. »
La vieille Kettel, quoique chrétienne, pleurait avec nous. C'était le mercredi; elle nous dit que l'on était en train d'installer le nouveau Sénat, et que le lendemain serait le Schwörtag10, que le quartier ne serait pas surveillé et qu'elle m'apporterait des habits de son fils.
Tout se passa sans accident; mais le moment des adieux fut terrible. Notre mère, presque couchée sur le lit du petit Esdras, qui se tordait dans l'agonie de ce terrible mal, était comme morte, pendant que Ruth et moi, nous tenant la main, nous étions devant nos pères, qui nous donnaient à chacun la bénédiction, en écartant les doigts de chaque main par deux et trois :
« Que l'Eternel te bénisse et te prenne sous sa garde! Que l'Eternel fasse luire sa face sur toi et te fasse grâce ! Que l'Eternel tourne sa face vers toi et te donne la paix. »
Puis, les deux pauvres frères répétèrent ensemble la grande prière que doivent dire les agonisants :
« Ecoute, Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un...»
Ceci se passait le jeudi soir, à la tombée du jour , le douzième jour de février. Le même soir nous étions installés chez Kenel, qui fit coucher Ruth dans sa chambre et me désigna le grenier où l'on met les fagots, pour me cacher.
Le lendemain, vendredi, la Schabbès-goyé vint me dire qu'on venait de juger l'honnête Pierre Schwarber, l'ancien Ammeister. Il avait été condamné à l'explulsion de la ville à perpétuité, à la confiscation de tous ses biens et à la dégradation du titre de bourgeois de Strasbourg.
Lorsque je me réveillai, il faisait grand jour. On était au 14 février, jour consacré par les chrétiens à saint Valentin. Dehors, on entendait les pas d'une troupe en marche et des chants sauvages, mêlés à des vociférations de femmes.
Evidemment, il se passait des choses graves.
J'étais appuyé contre le mur, près de la petite fenêtre, l'oreille tendue, essayant d'attraper, au vol, quelque mot qui pût m'instruire, quand la porte du grenier s'ouvrit lentement et Kettel toute pâle et toute tremblante, m'apporta à manger .
« Qu'y a-t-il donc, Kettel, dehors ?
-Des choses abominables, David. Et notre Seigneur, qui a pardonné à ses ennemis, punira certainement, un jour ou l'autre, les assassins. On a brisé les barrières du quartier des Juifs, et le peuple furieux s'est précipité, comme une troupe de bêtes féroces. »
Je songeai en un clin d'oeil à mon père, à ma mère, à mon petit frère Esdras, à l'oncle Jérémias, et je tombai à terre en me couvrant la tête de mes bras.
Combien de temps restai-je ainsi ? Je ne le sais moi-même. Quand je relevai le front, une lueur rougeâtre éclairait le grenier et on eût dit que les carreaux de la petite lucarne étaient teints de sang. Je jetai un coup d'reil dehors, croyant à un incendie; j'aperçus, au loin, du côté de notre cimetière, comme un gros nuage noir qui s'élevait en l'air et au milieu duquel montaient d'immenses langues de flammes.
Que m'importaient maintenant quelques maisons brûlées, à moi qui pleurais ce que j'avais de plus cher au monde !
Je ne devais savoir que le soir de cette journée terrible toute l'horreur de la vérité.
Kettel avait caché à son fils qu'elle nous avait recueillis dans sa maison. C'était un homme qui n'était pas méchant, au fond, mais qui était d'une grande violence et qui se laissait aller quelquefois à l'ivresse.
Le soir, cependant, en m'apportant un vase de vin chaud, afin de me faire prendre quelque force, car je ne pouvais rien manger :
« David, me dit-elle, le grand Karl, mon fils, est rentré tout malade des choses qu'il a vues; comme beaucoup d'individus, il a crié pour qu'on livre le quartier juif, mais, quand il s'est trouvé devant ces vieillards, ces femmes, ces petits enfants, il dit que le coeur lui a manqué et qu'il n'y a que les mauvais gueux de la ville qui ont commis des infamies.
-A-t-il pu avoir des nouvelles de la maison ? lui demandai-je.
-Hélas! oui. Mais je ne les raconterai pas ce soir. Tous les tiens sont morts. Demain, si tu es redevenu un homme, je te dirai les détails, mais à toi seul, qui dois les savoir, pour en rendre compte plus tard à tes enfants. »
Le lendemain matin, la Schabbès-Goyé arriva avec le grand Karl ; il était plus tremblant que moi.
« Ma mère m'a tout dit, fit-il brusquement: elle a bien fait. Je ne veux pas que tu me prennes pour un de ces gueux, et j'ai juré sur mon salut que je vous conduirai où vous voudrez. Quand je suis arrivé dans ie quartier, j'ai été dégoûté de suite, en voyant les premiers cadavres; alors je me suis rappelé que votre famille avait été bonne pour ma mère et j'ai couru chez vous, pour ta prévenir. Il était déjà trop tard, les gens y étaient. Ton père Simon était assis d'un côté de la planche sur laquelle était étendu le petit Esdras, qui était mort dans la nuit; ta mère était de l'autre côté; ils tenaient chacun une main de l'enfant, qui était tout noir, et ils avaient l'air de ne pas savoir ce qui se passait.
Ton oncle Jérémias parlait aux assassins : « Comment serions-nous la cause de la grande maladie, puisque nos enfants en meurent comme les vôtres ? Tenez! regardez: la mort a frappé aussi cette maison. »
Le gros Hermann, le boucher du coin de la Pfalz, s'avança et lui cria : « Quand on a assassiné le fils de Dieu, on peut bien empoisonner un de ses enfants, à soi, pour faire croire à son innocence: tout le monde sait que les juifs sont rusés.
-Ah! c'est vous, maître Hermann, dit ton oncle. Pourquoi vous mettez-vous contre moi ? Je ne vous ai jamais fait de mal. Si c'est parce que vous me devez deux cents florins11, je vous en fais remise devant Dieu, mais par grâce. ..»
Il n'avait pas fini que le gros Hermann l'abattait à ses pieds d'un coup de la masse avec laquelle il assomme ses boeufs.
D'autres nous poussaient dans la maison et je ne sais plus ce qui se passa. Mais, à un moment, je vis passer ta mère, qui avait l'air d'être déjà morte et qui tenait dans ses bras le cadavre nu du petit Esdras; on la poussa au milieu d'une foule d'autres juifs, hommes, femmes et enfants, et on les entraîna vers votre cimetiere.
Là, un grand bûcher était préparé; on mit le feu aux quatre coins et des hommes commencèrent à prendre de l'eau, pour baptiser les petits enfants, avant de les jeter dans la flamme, afin de les sauver au moins de la damnation.
Les femmes juives étaient comme des furies ; elles arrachaient leurs petits des mains des baptiseurs et les lançaient elles-mêmes dans le feu puis s'y précipitaient après. Je cherchai ta mère des yeux. Tout le monde s'éloignait d'elle, à cause du petit cadavre noir qu'elle tenait dans ses bras. Personne n'eut besoin de la toucher ; elle marchait vers le bûcher pâle comme un fantôme, les yeux levés au ciel. Je n'ai pas pu la revoir. Il avait neigé sur le bois et il partait du bas du foyer une fumée noire qui vous aveuglait. »
Voilà ce que me raconta le grand Karl, le compagnon tanneur, dans le grenier de notre Schabbès-goyé, le 15 février de l'an 1349, le lendemain de la fête chrétienne de saint Valentin, le dimanche de la unmüssige-woche12.
Quelques jours après, le fils de Kettel nous cacha dans une voiture de cuirs, qu'il conduisait à Bar; nous arrivions à Obernai, auprès de ma soeur Sarah.
Dix ans après, la ville de Strasbourg permit aux Juifs de revenir, mais à la condition qu'ils habiteraient, en dehors des murs, l'endroit qu'on appelle maintenant le Judenhoff.
C'est en l'an 1430, sentant que bientôt j'irai rejoindre les anciens de la famille dans le sein d'Abraham, que j'ai écrit cet événement, pour apprendre à ceux de ma race comment sont morts Simon, fils de Nathan, Dina, fille de Samuel, mon père et ma mère, Esdras, fils de Simon, mon frère, et Jérémias, fils de Samuel, mon oncle maternel et mon beau-père.

Par Edward Siebecker L'Alsace, 1873.
Strasbourg, vingt siècles de chroniques surprenantes, Jacques Borgé, Nicolas Viasnoff, Editions Balland, 1982

1. Fête d'inauguration en l'honneur de la victoire de Juda Machabée.
2. L'ange de la mort.
3. « J'ai remarqué que les gens qui, à l'exemple des juifs pauvres, se nourrissaient d'ail, d'oignons, d'échalottes étaient moins atteints que les autres. Les quartiers israélites de Vilna, de Moscou, et quelques autres villes ont été peu éprouvés.» F. Siebecker, Notice sur le choléra-morbus en Russie et en Pologne par un officier supérieur, Metz, 1883
4. Usage dans la cérémonie des fiançailles.
5. Rebb, Rabbi, docteur de la loi.
6. Bedeau de la synagogue
7. Femme chrétienne qui fait l'ouvrage des familles juives pendant le sabbat.
8. Jour des expiations, qui se font en février.
9. Littéralement : frappeur de la synagogue. C'est l'appariteur qui frappe avec un maillet trois ou deux coups pour prévenir les fidèles de se rendre au Temple.
10. Prestation de serment du peuple.
11. Les tanneurs et les bouçhers étaient en relations de commerce avec les juifs qui vendaient les bestiaux.
12.La semaine agitée. Nom que l'histoire a consacré à cette horrible semaine.

Les secrets de Cagliostro

L'arrivée du comte Cagliostro à Strasbourg, en 1780, divise la ville. Les uns l'accueillent comme un génie, les autres comme un imposteur. Le cardinal de Rohan est son plus fervent défenseur.

A Strasbourg, Cagliostro joua d'abord son jeu ordinaire. Il s'était établi, dans les commencements, à l'auberge, puis dans un logement que le comte de Medem avait occupé chez le sieur Vogt ; puis il avait loué un grand appartement près de la place d' Armes. A son début, le prétendu comte ne se comportait pas du tout comme médecin pratiquant; un comte! ...Un bruit sourd se répandit d'abord qu'un grand seigneur étranger, bienfaisant outre mesure, résidait à Strasbourg; que ce comte se chargeait, dans ses heures de loisir , de traiter gratuitement les malades; qu'il leur distribuait des remèdes, de l'argent, des secours de toute espèce.
C'était la stricte vérité... Peu à peu, des pauvres venaient, un à un, timidement, chez lui; il les recevait avec une bienveillance naturelle, leur donnait des élixirs, les délivrait de la fièvre et d'autres accidents plus ou moins graves; il condescendait à visiter lui-même, à domicile, des malades alités. Sa réputation grandit rapidement, comme la boule de neige se fait avalanche; bientôt son appartement, les escaliers, les corridors, les portes intérieures, la porte cochère, tout se trouvait envahi, obstrué, assiégé, par les solliciteurs et les infirmes. Il promettait un peu à la légère, mais avec une imperturbable assurance, de guérir ceux qui le consultaient; et tous ces invalides reprenaient courage; l'influence morale opérait les trois quarts des guérisons. Son traitement, toutefois, était loin de réussir toujours: les personnes affligées de surdité ou de cécité avaient beau s'adresser à lui, il n'opérait point de miracles; mais quelques cas heureux, la bizarrerie, l'étrangeté de sa tenue, la gratuité surtout, firent bientôt de Cagliostro le sujet de toutes les conversations.

Il devint, comme à Londres, l'objet de l'admiration publique, sans qu'il eût l'air de l'avoir recherchée. La curiosité lui amenait des savants, des officiers, des médecins, des naturalistes, des francs-maçons, et parmi ces derniers des personnages éminents; auprès des grands seigneurs, il réussissait par les mêmes moyens qui lui avaient valu ses incroyables succès dans plusieurs capitales de l'Europe. Il prétendait, à Strasbourg comme il avait fait ailleurs, que ses études en médecine avaient été faites à Médine et d'une tout autre manière que dans les facultés d'Europe; il affirmait hardiment que lui seul connaissait à fond la nature et les symptômes des maladies, les révolutions que subit le corps humain ; pour lui la chimie et les connaissances physiognomoniques faisaient partie intégrante de l'art médical. Sa théorie consistait à placer la cause de toutes les maladies dans le sang et sa répartition plus ou moins normale dans le corps. Jusqu'ici rien de mieux ; son système, pour être trop absolu, renfermait du moins une part de vérité.

Mais il croyait de plus, ou affectait de croire à l'influence des astres; il préparait ou disait préparer tous ses remèdes à l'époque des équinoxes : « Le monde corporel n'est qu'une résultante, un effet; l'esprit est le point de départ, la cause efficiente; le monde des esprits constitue une véritable chaîne électrique qui encercle le monde matériel. » A l'entendre parler, les uns se pâmaient d'admiration, les autres haussaient les épaules à la dérobée; le moment n'était pas encore venu d'affronter cette réputation croissante.

Un secrétaire du commandant Lasalle était tombé gravement malade ; son médecin l'avait abandonné, il le croyait attaqué de la gangrène et irrévocablement perdu. M. de Lasalle pria lui-même le comte Cagliostro d'entreprendre le traitement du secrétaire, qui fut remis sur pied. Ce succès incontesté porta à son comble la renommée du comte-docteur; c'est sa période brillante à Strasbourg. Logé, comme nous l'avons dit, dans le voisinage de la place d'Armes, il recevait, après la parade, le corps des officiers de la garnison; la généralité, les hauts fonctionnaires le hantaient journellement; les dames l'assiégeaient, prenaient ses remèdes. Cagliostro était convié partout. Ce fut bientôt une affaire de bon ton de suivre ses prescriptions, d'user de ses remèdes, et « d'en guérir » si possible. Les étrangers affluaient de toutes parts; on le suppliait de vouloir bien entrer en consultation avec les médecins indigènes ; mais sur ce point il se montrait inflexible. En s'y refusant, il donnait aux docteurs de la faculté et de la ville certaines épithètes empruntées au règne animal, et les disciples réguliers, les fils légitimes d'Esculape lui renvoyaient l'écho de ses injures.

Les prescriptions de Cagliostro consistaient pour la plupart en doses assez fortes d'extrait de saturne, et les suites désastreuses de ce remède ne tardaient point à se faire sentir. Bientôt les journaux et les petites affiches commencèrent à lancer des satires et des quolibets contre le bâtard d'Esculape; les visites diminuèrent. Cagliostro trouva prudent de restreindre les heures et les jours de ses audiences publiques, de refuser même l'admission de certains étrangers qui étaient accourus pour suivre son traitement. D'autres, admis à leurs risques et périls, retournaient désabusés chez eux. Dans l'accueil que faisait Cagliostro à ces visiteurs venus du dehors et aux indigènes, il était singulièrement capricieux ; bon, affectueux pour les uns, brutal pour les autres, il manifestait, dès la première minute de ses entretiens et consultations, des sympathies ou des antipathies prononcées. Son langage, au surplus, n'était nullement distingué; il parlait mal le français et même l'italien, sa langue maternelle.
Une circonstance qui ajoutait un prestige de plus à l'empire qu'il exerçait dès son début à Strasbourg, c'est qu'on avait cru remarquer que son argent ne lui arrivait ni par des lettres de change ni en nature, et pourtant il payait avec générosité, presque toujours à l'avance. De deux choses l'une, ou bien il recevait ses fonds en secret, ou bien il touchait, sans l'avouer, de l'argent de la part de ses patients lorsqu'ils étaient riches. Peut-être se trouvait-il déjà en relation d'intérêt avec le cardinal- évêque de Rohan, qui ne laissait pas que d'être crédule, superstitieux et donnait probablement de larges acomptes sur les produits futurs du creuset miraculeux du comte alchimiste.

Le cardinal de Rohan donna un dîner à Saverne. La femme de Cagliostro était assise à côté de M. de Narbonne, colonel du régiment de la Reine, qui eu le malheur de répandre un peu de sauce sur la robe de la prétendue comtesse; consterné, il se confond en excuses. Cagliostro, qui n'aimait pas trop, à ce qu'il paraît, payer les toilettes mirobolantes de sa femme, lui dit de l'autre bout de la table: «Je vous avais bien prévenue de ne point vous placer à côté de cet homme-là.» On devine la stupeur du cardinal et des assistants. On croit entendre la voix vibrante du colonel : « Je suis désolé de ce qui est arrivé; j'en ai demandé pardon à madame; mais une maladresse ne mérite point cette apostrophe sanglante. » Et il demande satisfaction. Cagliostro réplique: « Je ne sais point manier l'épée, c'est votre métier de vous battre. -Votre réflexion est juste; mais qui ne sait point se battre doit se garder d'injurier. » Et après ces mots, M. de Narbonne propose le pistolet, à la distance que fixera Cagliostro. « Le hasard décidera ainsi entre nous. » Cagliostro: « J'ai la vue basse; mon métier est de guérir, non de tuer. » M. de Narbonne: « Il est bien désagréable pour un homme d'honneur et de naissance de se trouver, à la table de M. le cardinal, confondu avec des comtes et des comtesses faites à la hâte, tombant comme des bombes, Dieu sait d'où! » Et là-dessus, il jette une assiette à la face du docteur. Le cardinal et l'abbé d'Aymar, son grand vicaire, s'entremettent; le comte Cagliostro fait des excuses à M. de Narbonne, et l'affaire, pour le moment, en reste là. Mais quel ne dut pas être, dans la société de Strasbourg, l'effet produit par cet incident, que les adversaires du thaumaturge ne manquèrent pas de commenter ?

Lorsque la confiance dans l'infaillibilité du docteur thaumaturge fut ébranlée, le déclin de sa réputation s'ensuivit; Cagliostro ne put échapper à une expulsion que grâce à la protection occulte partie de Saverne et à l'influence des autorités militaires de Strasbourg, qui ne voulaient point se donner un démenti à elles-mêmes en désavouant leur protégé. Le comte, pendant les derniers mois de son séjour en Alsace, devint à son tour très prudent; les remèdes qu'il continuait à distribuer ne consistaient plus qu'en tisanes inoffensives.

Louis Spach, Biographies alsaciennes, 1871.
Strasbourg, vingt siècles de chroniques surprenantes, Jacques Borgé, Nicolas Viasnoff, Editions Balland, 1982

Cagliostro demeurait 7 rue des Ecrivains, dans une maison qui compte tant de fenêtres à sa façade qu'elle fut surnommée la maison de la lanterne. Il concoctait un élixir de jouvence à base de sueur de testicule de cheval blanc.

DNA, 4 avril 2010

L'évêque jaloux Wilderolf

En 990, l'évêque Wilderolf, jaloux des moines du monastère de Saint-Etienne, organise une expédition vengeresse qui lui vaudra beaucoup d'ennuis.

Les dernières années du X° siècle furent marquées par un élan de foi qui, dans toute la chrétienté, multiplia les sanctuaires, enrichit abbayes et couvents. En attendant la mer de feu, le nivellement des montagnes et la rosée sanglante, un souffle glacé d'épouvante courbait les têtes inclinées. Les saints, du fond de leurs tombeaux, bénéficièrent de ces terreurs; les pèlerinages se multiplièrent vers les reliques des martyrs. Chacun voulait s'assurer au ciel d'un intercesseur.
C'est ainsi que, dans la ville de Strasbourg, au monastère de Saint-Erienne, la foule venait de toutes parts.
Les derniers miracles de l'abbesse Attale, la guérison du paralytique survenue peu de temps auparavant, donnaient à sa sainteté une consécration nouvelle. Pour faire le tour de sa chapelle, vénérer les saintes phalanges, toucher au pallium sacré, les gens accouraient de la plaine, d'au-delà des montagnes bleues, des villes libres au bord du fleuve, des lointaines Allemagnes, des deux Bourgognes, des Flandres même.
Pour elle, on délaissait les autres églises de la cité : Saint-Thomas, Saint-Pierre-Ie-Vieux, et jusqu'à la cathédrale qui se dressait hautaine dans son manteau de pierre, riche des présents des empereurs. L'évêque de Strasbourg, Wilderolf, ne voyait pas sans dépit grandir le renom de l'abbaye. Chaque marque de piété donnée à sainte Attale lui semblait une injure mortelle. Ce Wilderolf était un homme orgueilleux et dur, qui, sous la chape du prêtre, cachait l'âme violente de l'impie. On ne l'aimait guère, et quand il passait, donnant sa bénédiction d'un geste qui ressemblait à une menace, le peuple se détournait de lui. Les petits enfants en avaient peur; on disait qu'un certain cheval pie qu'il affectionnait, et un écuyer roux qui ne le quittait pas plus qu'une ombre, étaient ses âmes damnées, véritables suppôts du démon.
Un jour l'évêque fit venir en secret douze hommes qui lui étaient dévoués. Tous, accusés de divers crimes, étaient venus chercher refuge à l'ombre de la cathédrale. Forts du droit d'asile, ils vivaient de rapines, terrorisant le quartier. Wilde- rolf, par l'entremise de son écuyer, les employait à de louches besognes, mais jamais jusqu'à ce jour il ne leur avait donné accès au palais épiscopal. Appelés devant l'évêque, ces gens se hâtèrent d'accourir, et lui, prenant la parole, leur dit : « Cela m'est une grande douleur de voir diminuer en cette ville les fidèles de Notre-Dame, tandis que l'abbesse Attale compte chaque jour plus de fervents. Aussi ai-je décidé de mettre fin par vous à cet état de choses. Allez en l'église Saint- Etienne où se. trouve le tombeau de la sainte. Emparez-vous de ses reliques et enterrez-les secrètement en quelque lieu désert, afin que nul n'en entende plus parler. Ainsi les miracles cesseront et le peuple nous reviendra. »
Les douze conjurés promirent d'accomplir en tous points les volontés de l'évêque. Il fut décidé que, dans la nuit, sous la conduite de l'écuyer roux, ils accompliraient leur oeuvre. Apprenant que, malgré la disparition du corps, les fidèles affluaient à Saint-Etienne, il frappa d'excommunication quiconque en franchirait le seuil. Puis, ayant accusé les nonnes d'hérésie et d'imposture, il confisqua les biens de l'abbaye, saccagea l'église, chassa les religieuses. Et, contemplant les grandes richesses qu'il s'était appropriées, en sa folie il disait :
« Maintenant je vais vivre heureux. »
Or voici que, sur son triomphe, la main de Dieu s'appesantit. Il lui vint une maladie telle que sa chair se corrompit, et que les gens contraints de l'approcher ne pouvaient le faire sans répugnance. Bientôt tous l'abandonnèrent, prêtres, diacres et serviteurs. L'écuyer que l'évêque préférait entre tous fut le premier à s'enfuir. On dit qu'en s'en allant il emporta dans un char toutes les richesses de son maître, jusqu'à sa mitre et à son anneau.
Wilderolf demeura seul, souffrant cruellement de son mal.
Alors, dans son grand palais vide, souris et rats pullulèrent. La nuit, l'évêque les entendait, frôlant les tentures de sa couche. Peu à peu ils s'enhardirent. Wilderolf fut contraint de leur disputer sa nourriture. Bientôt il dut se défendre lui-même contre leurs morsures cruelles. Pour la première fois de sa vie, cet orgueilleux se sentit vaincu. Il appela à l'aide, mais nul ne lui répondit. Autour de lui, les bêtes maudites se multipliaient. C'était une marée vivante, implacable, qui montait.
Tout d'abord, l'évêque n'avait pas voulu laisser voir sa misère. Maintenant, dans son cerveau affaibli, une seule pensée subsistait: fuir le fléau, quitter cette maison déserte dont l'odeur même lui faisait peur.
Malgré sa faiblesse, il se leva, gagna la rue. Pour dissimuler aux regards les ravages de son corps, il avait mis sur ses épaules le lourd manteau épiscopal. Quand il fut sur le seuil, l'air vif le ranima.
Mais, au même moment, un bruit léger lui fit tourner la tête: c'étaient elles, les souris, l'armée grise et compacte. Par la porte demeurée ouverte, par les interstices des murailles, sous les tuiles brunes du toit, partout elles se glissaient, ram- paient. Les plus proches s'élancèrent. Wilderolf sentit leurs dents aiguës.
Alors, il s'enfuit par les rues tortueuses. Les passants s'arrêtaient, surpris; et les gens de la ville n'en pouvaient croire leurs yeux. L'évêque courait, droit devant lui, sans regarder en arrière. il s'élança dans la campagne.
Longtemps les gardes des murs virent son manteau de pourpre, comme un grand papillon, flotter sur les prés verts.
Au bord du Rhin, Wilderolf aperçut une barque amarrée.
Une barque, c'était le salut. i
Il s'y jeta, gagna le large. Grande fut, hélas ! son épouvante. Sans hésiter , rats et souris l'avaient suivi à la nage. Ils formaient un sillon grisâtre dans les eaux ternes du fleuve. Leurs têtes pointues se montrèrent contre les planches du bateau.
Wilderolf les assommait à coups de rame, mais il en venait d'autres, et puis d'autres encore, des légions entières, et pour une tuée, mille renaissaient.
Maintenant elles emplissaient la barque qui s'alourdissait sous leur poids. Wilderolf les sentait monter à l'assaut de ses jambes. Elles se glissaient dans ses manches larges, par le col de sa tunique. A leur contact impur, sa chair frissonnait.
Alors, se sentant perdu, à l'heure suprême, il comprit: c'était le châtiment du ciel. Dieu vengeait la sainte outragée; il frappait le mauvais prêtre, convaincu de simonie, spoliateur des biens de l'Eglise.
Dans son trouble, Wilderolf cria :
« Attale, toi que j'ai poursuivie injustement de ma haine, intercède auprès du Christ pour moi! »
Et, tandis qu'il disait ces mots, les bêtes cruelles lâchèrent prise. Elles tombèrent comme au vent d'automne tombent les fruits dans les vergers. Elles tombèrent dans les eaux du fleuve qui se referma sur elles. Leurs corps noyés furent rejetés plus loin sur la rive. Ils étaient si nombreux que les gens du pays, craignant la contagion, les enfouirent dans de larges fossés.
Après ces événements, l'évêque Wilderolf ne vécut plus que peu de temps. Ses derniers jours furent empreints du plus profond repentir. Déplorant le mal irréparable, il fit don à Saint-Etienne de tout ce qu'il possédait. En expiation de ses fautes, il voulut, avant de mourir, les confesser dans l'église que lui-même avait saccagée; mais, pris d'une faiblesse, il expira durant le trajet.

Marie Diemer, La légende dorée de l'Alsace.
Strasbourg, vingt siècles de chroniques surprenantes, Jacques Borgé, Nicolas Viasnoff, Editions Balland, 1982

La vengeance des bateliers

En 1342, les bateliers de Strasbourg organisent une expédition contre Walter de Tübingen qui rançonne les bateaux.

La corporation des Bateliers était une des plus riches et des plus puissantes de la ville; elle avait un code à elle. Après avoir formé une classe intermédiaire entre la noblesse et la bourgeoisie, quand les métiers se constituèrent en tribus, elle prit le numéro un et son poêle (à l'Ancre) était situé sur le quai des Bateliers, auprès de la rue qui porte aujourd'hui ce nom.
Elle était régie par un conseil de treize membres assermentés et élus, et présidée par un sénateur qui veillait à la stricte exécution de ses statuts et prononçait les amendes et les peines disciplinaires. Chaque batelier possédant vingt livres pfennings de fortune était obligé d'entretenir, pour son usage personnel, une armure composée de casque, cotte de mailles, cuissards, brassards, sabre et masse d'armes; l'inspection des armes était faite deux fois par an.
C'étaient des hommes durs et vaillants. Comme ils étaient en relations perpétuelles avec les bateliers des autres villes riveraines, ils étaient au courant de tout ce qui se passait entre les seigneurs habitant les châteaux des bords du Rhin; et, à ces époques de guerres personnelles, comme il était d'usage de piller sur terre, comme sur l'eau, ils savaient prendre leurs précautions, et, plus d'une fois, ils firent payer cher à des bandits titrés leurs pirateries et leurs brigandages.
Cependant une des coutumes les plus barbares de ces temps sombres, coutume qui, dans certaines contrées, ne s'est perdue qu'après la Révolution française, consistait à déclarer que le chargement de tout navire naufragé appartenait au possesseur de la rive sur laquelle il était venu s'échouer. On le comprend, un droit aussi inique était la source des crimes les plus abominables. Les seigneurs des bords du Rhin allumaient de faux signaux, tendaient des chaînes; à l'époque des eaux basses, faisaient déplacer des rochers afin de multiplier les sinistres, qui étaient pour eux une source de grands revenus.
Voulant favoriser spécialement la batellerie strasbourgeoise, la plus active et la plus puissante de toutes celles qui naviguaient sur le fleuve, l'empereur Frédéric II, en 1236, l'affranchit de ce droit barbare des riverains.
Il en résulta ceci : c'est que, se voyant dépouillés de la sanction légale qui leur permettait de prendre tranquillement possession des épaves à la suite d'un sinistre, les nobles pirates s'embusquaient avec des hommes d'armes, non loin des pièges qu'ils avaient tendus et, à la faveur du tumulte qui suivait le premier moment de surprise, ils fondaient sur leur proie, enlevaient les cargaisons et massacraient les équipages.
Les bateliers apportaient dans la navigation toute la prudence possible; ils s'armaient suffisamment, louaient des escortes et sortaient fréquemment victorieux de ces attaques; mais il n'en est pas moins vrai qu'un tel état de choses entravait le commerce du Rhin, et détournait, au profit de la route de terre, des transports qui, en raison de la distance à parcourir, auraient appartenu, sans ces dangers, à la navigation fluviale.
Plusieurs fois, des plaintes avaient été portées au Sénat de la ville, mais comme il était composé presque exclusivement de gentilshommes, tous amis, parents ou alliés des malfaiteurs, aucune mesure n'avait été prise pour faire cesser ce brigandage.
Dès que le gouvernement démocratique eut été installé, à la suite de la révolution de 1342, la corporation des bateliers s'adressa au Sénat plébéien, réclamant une énergique répression et désignant à la justice de la magistrature un des bandits les plus redoutables des bords du Rhin.

C'était le sire Walter de Tübingen, seigneur de Géroldseck, un des parents de l'évêque Walther, contre lequel avait eu lieu la révolution de 1282. Ce seigneur, d'origine germanique comme les autres, habitait le château de Schwanau, situé à peu de distance de Strasbourg, sur les bords du Rhin, et possédait, en outre, le château d'Erstein, que les landgraves d'Alsace avaient engagé naguère à sa famille, pour une somme d'argent assez considérable qu'elle leur avait prêtée.
Walter tenait à Schwanau une sorte de cour ; une foule de gentilshommes, de dames y passaient la vie dans des réjouissances perpétuelles. Sa femme et ses deux filles, entourées d'un escadron de jolies femmes, y donnaient des fêtes de danse et de poésie. Les fameux troubadours, presque tous de jeunes clercs qui ne s'étaient pas senti le courage de suivre la vocation ecclésiastique, y arrivaient de toutes parts, pour y dire des chants d'amour et de guerre, et surtout pour y manger de bons morceaux et être vêtus de beaux habits.
Si les vieux historiens nous représentent perpétuellement les anciens dominateurs avec cette auréole de grandeur et de loyauté, c'est qu'ils se sont fiés aux récits des parasites, qui payaient de louanges la munificence de leurs bienfaiteurs et, par conséquent, se gardaient bien de dire que ces générosités faciles provenaient du vol et de l'assassinat. C'est avec ce système qu'on dénature non seulement les faits, mais encore jusqu'à la signification des mots, en attribuant, par exemple, à l'expression de chevaleresque une idée de magnanimité et de loyauté, qui n'a jamais existé que dans l'imagination des poètes. Pour le paysan, le bourgeois, le vassal, le conquis, chevaleresque signifiait : terreur, meurtre, pillage, viol, incendie.
Le sire de Tübingen était un vulgaire écumeur de fleuve. Quand le soir venait, le maître du château, prévenu par ses espions, faisait prendre les armes à sa garnison, et appelait autour de lui les autres chevaliers, ses hôtes. Puis chacun allait s'agenouiller aux pieds de la dame de son choix, quelqu'une de ces blanches châtelaines qu'on nous représente si pures et si poétiques, et sollicitait d'elle un talisman: un noeud de ruban ou tout autre objet. Alors, on partait en expédition pour attaquer de pauvres bateliers et voler à d'inoffensifs marchands le fruit de leur travail et le pain de leurs enfants.
Au retour, l'orgie commençait et les poètes chantaient la vaillance des preux, la vertu des dames et la générosité des chevaliers.
Toutes les ruses étaient mises en jeu pour attirer les bateaux dans les embûches. Une fois, c'était un navire échoué sur la côte, dont l'équipage, composé des coupe-jarrets de Walter, déguisés en bateliers, poussait des cris de détresse, appelant le secours des bateaux qui passaient.
Comme, en vertu du code de leur corporation, les bateliers se devaient mutuellement aide et assistance, les pauvres mariniers mettaient des chaloupes à l'eau et envoyaient la moitié de leur monde pour secourir les faux naufragés ; pendant ce temps, de nombreuses barques, légèrement armées, apparaissaient, sortant des joncs qui garnissaient les rives, et livraient l'abordage.
Une autre fois, on racontait que des mariniers conduisant un bateau qui emportait, pour la cathédrale de Mayence, un merveilleux ostensoir, des burettes et un calice, chefs-d'oeuvre de l'orfèvrerie strasbourgeoise, avaient, par une belle nuit d'été, aperçu dans une des îles du Rhin, une vingtaine de femmes, admirablement belles, complètement nues, qui chantaient et dansaient au clair de lune.
Lorsqu'ils étaient passés, ces femmes les avaient invités à descendre quelques instants à terre, pour boire et se réjouir avec elles. Ils avaient eu le malheur de céder à la tentation, et, après avoir bu, ils avaient succombé à une somnolence invincible. Quand ils étaient revenus à eux, ils s'étaient trouvés seuls et leur bateau avait disparu.

En avril 1333, décidée à finir une fois pour toute, Strasbourg demanda l'alliance de Fribourg, de Bâle, de Lucerne et de Berne, et envoya un corps d'armée respectable pour faire un exemple qui terrifierait les autres bandits.
L'armée strasbourgeoise, afin d'éviter d'être prise à revers, se mit en marche sur Erstein, situé aux bords de l'Ill, à quelque distance de Schwanau. Le château, défendu par une faible garnison, fut emporté d'assaut et détruit de fond en comble. Puis, comme tous les habitants du village étaient complices de leurs seigneurs et alimentaient sa troupe, le village lui-même fut incendié. Cette précaution prise, on se porta rapidement sur Schwanau.
Malheureusement, le château de Schwanau était dans une position presque inaccessible. Avoisiné par des marais impraticables, entouré de larges fossés que les eaux du Rhin inondaient naturellement, protégé par des murs d'une épaisseur extraordinaire, il était, en outre, abondamment pourvu de vivres et de munitions de trait. Sa garnison nombreuse était composée de gens de sac et corde, dont l'intrépidité était encore augmentée de la certitude qu'ils avaient de n'obtenir ni trêve, ni merci.
Malgré toutes ces difficultés, la place fut investie et on commença le siège en règle. Cependant la mobilité du terrain offrait de tels inconvénients qu'il était presque impossible de trouver des assises pour l'établissement des lourdes machines qui servaient aux sièges, avant l'invention de la poudre. Le fond marécageux cédait sous ces poids extraordinaires, et, du haut des remparts et des tours, les assiégés faisaient pleuvoir une grêle de traits sur les travailleurs occupés à dégager de la vase ces engins si difficile à manoeuvrer.
Strasbourg, voyant les lenteurs du siège, fit fabriquer des balistes d'une puissance extraordinaire qui permirent aux assiégeants de lancer des projectiles à une longue portée.
Malheureusement, comme je l'ai dit, les murs étaient tellement épais et la forteresse si intelligemment construite que, somme toute, on fit peu de dégât. Alors, les Strasbourgeois imaginèrent un moyen assez original: ils firent ramasser de tous les côtés, dans les villages et jusque dans les villes alliées, les immondices les plus infectes; on leur en expédia jusque de la Suisse sur des bateaux, et ils chargèrent cette mitraille fétide sur leurs balistes et leurs catapultes.
Les assiégés eurent tellement à souffrir de ce bombardement pestilentiel, qu'ils demandèrent à capituler. On leur refusa cet honneur et l'on exigea qu'ils se rendissent à discrétion.
Tous les hommes furent passés au fil de l'épée, excepté Walter et son fils.
On avait permis aux femmes de quitter la place, en emportant ce qu'elles avaient de plus précieux, et la dame de Géroldseck sortit avec son mari sur le dos et son fils dans les bras.
Quant au château, il fut rasé de fond en comble.
Cet exemple terrifia les bandits du Rhin: il donna également à réfléchir aux nobles qui, réunis dans les châteaux, se préparaient à ouvrir la campagne contre Strasbourg; ils pensèrent, et avec raison, que ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de s'incliner devant les faits accomplis; ils rentrèrent donc dans la ville.

Edouard Siebeker, L'Alsace, 1873
Strasbourg, vingt siècles de chroniques surprenantes, Jacques Borgé, Nicolas Viasnoff, Editions Balland, 1982

Des vestiges subsistent à limite de Gerstheim, actuellement enterrés.

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