Accepter une mission scabreuse, c'est parfois excitant. Quand les risques
sont nuls, ça peut devenir amusant.
Aussi, c'est l'âme tranquille et l'esprit léger que Janine,
quittant la Mélie, s'élança d'un pas rapide dans la
nuit.
Ce n'était pas une seule, mais bien, deux missions qu'elle allait
accomplir. Dans l'immédiat, rencontrer Jean-Louis pour lui signifier
son congé. Ensuite, porter à Jules la bonne parole qu'il
espérait. Bref, dire à l'un : «Toi, ne te fais plus
d'illusions. C'est fini», et à l'autre : «Pour toi,
le bonheur commence». Pour celui-ci, elle serait la messagère
lumineuse , pour celui-là, un oiseau de malheur.
Ses hauts talons claquant sec, elle descendait le rh'ein
obscur que les chétives ampoules de la commune, haut perchées
sur des poteaux en bois, éclairaient de place en place d'une lumière
parcimonieuse.
Les gens étaient déjà rentrés da fabrick',
et depuis longtemps le hodéavait
ramené du parcours, les vaches, quelques brebis, parfois un couple
de chèvres. Docilement le bétail avait regagné ses
demeures respectives. C'était le moment ou, dans les étables
entr'ouvertes, vaguement éclairées aussi, on allait après
les bêtes.
Car, la fois-là,
dans la vallée, le travailleur restait encore un paysan. Et le paysan
n'était pas encore tout à fait un ouvrier. Sitôt hors
de l'usine, pour autant que le ciel fût clément et que la
lumière du jour y consentit, l'homme repartait sans tarder. Son
jardin l'attendait. Ou encore, à flanc de colline, son champ de
pommes de terre dont il fallait chaque printemps, remonter la terre sur
un brise-dos. Ou bien, les prés de la Bruche dont le fourrage compléterait
l'herbe rare du pâturage communal. Ou enfin, la forêt, d'où
semaine après semaine on ramenait, attelé à la charrette
à bras, d'énormes charges de rondins, tandis que souvent
femme et gosses suant sang et eau, poussaient là derrière
à la roue. Ainsi, le long de la maison, les rols'
de bois s'allongeaient pour l'hiver.
Il était encore loin le temps - mais il approchait! - le temps
où l'on s'aviserait enfin, que de se tenir au service d'une vache
les dimanches et les jours fériés, c'était positivement
de l'esclavage et que, ceci étant admis, les prés de la Bruche
ou d'ailleurs, désormais inutiles, n'avaient plus qu'à céder
la place à la mauvaise herbe et à la forêt.
Le temps aussi, où l'on découvrirait que les légumes
et les pommes de terre ça peut s'acheter dans des magasins. Ce qui,
fort à propos, dispenserait d'en faire pousser soi-même.
Et qu'enfin, à l'époque où le mazout est si bon
marché et qu'on vous l'apporte à domicile, on serait bien
bête de dévôler
dans les bois pour ramasser des ételles
et des franges de sapin.
Et du coup, on n'aurait même plus besoin des carrioles à deux
roues.
Comme conséquence logique, l'abandon allègrement consenti
de ces activités démodées allongerait d'autant la
durée des loisirs. Meubler son temps deviendrait alors un problème.
Le seul moyen de le résoudre serait de s'acheter une automobile.
On en verrait bientôt une devant chaque porte. Ça aurait autrement
d'allure qu'une charrette à bras.
Certes, les pensées de Janine étaient fort éloignées
de ces considérations intempestives. Les beuglements qui sortaient
parfois des étables mal éclairées évoquaient
pour elle un présent réel et durable. Si, par aventure, elle
s'était interrogée sur un «futur possible», elle
n'aurait rien trouvé de plus plausible que le présent d'alors,
familier et rassurant, qui l'entourait.
Elle parvint au bas du rh'in.
Ayant longé la grand-rue, elle traversa la place de l'école.
La salle des grands était éclairée. À son habitude,
le Vieux Maît' d'Ecole préparait ses leçons du lendemain.
La classe des moyens était dans l'ombre. Et pour cause, puisque
Jean-Louis, dans une obscurité encore plus profonde attendait là-bas,
du côté de la forêt.
Elle pressa le pas -bonne âme- pour lui éviter des minutes
d'attente inutile. Mais elle pensait aussi qu'après son message
le pauvre garçon serait plus malheureux qu'avant. Drôle de
commission quelle avait acceptée! À vrai dire, elle-même
ne risquait rien. Si elle réussissait, on la louerait. Si elle échouait,
on ne la blâmerait pas. Toutefois elle était décidée
à réussir. Quels prodiges d'adresse ne faudrait-il pas déployer
pour faire passer la pilule?
Elle avait dépassé les dernières maisons. La nuit
était plus épaisse. Jean-Louis ne devait pas être loin.
De fait, le nez transi, la visière rabattue et le col relevé,
il se détacha d'un fourré, s'élançant vers
elle. Au choc des talons féminins résonnant sur la route,
il avait eu un court instant le fol espoir de voir apparaître la
Mélie. Hélas, ce n'était que Janine. Mieux valait
Janine que rien du tout. Il se sentit déçu et soulagé
à la fois.
- Alors?... fit-il, pressé de savoir. Elle ne viendra pas?...
Elle répondit
- Eh non, vous voyez... Mais elle m'a dit de venir, vous savez... Elle
a voulu que je vienne! insista-t-elle encore, comme pour apaiser la souffrance
du garçon.
Ils firent quelques pas côte à côte, en silence.
On aurait dit qu'ils voyaient à l'avance que leurs efforts seraient
inutiles.
- Bien sûr, fit Janine, vous auriez préféré
que la Mélie vienne elle-même... Moi, ce n'est pas la même
chose.
Elle ne savait comment se faire pardonner d'être là. Elle
ne savait pas non plus quels mots choisir, ni par quel bout commencer.
Jean-Louis sentait venir d'elle une sympathie compatissante. Malgré
son désarroi il fit écho à cet élan.
- Voyons, Janine, vous n'allez tout de même pas vous excuser
d'être ici! Vous, au moins, vous avez la gentillesse de venir. Mais
aussitôt il ajouta durement:
- Et si vous n'aviez pas consenti, personne ne serait venu. Si je dois
en vouloir à quelqu'un, ça ne peut pas être à
vous.
Cette remarque redonna confiance à Janine. Cependant elle ne
savait toujours pas comment attaquer son discours. Involontairement, Jean-Louis
vint à son secours en lui donnant des idées:
- Mais enfin qu'est-ce que je lui ai fait?... dit-il... C'est parce
que je ne suis pas venu au bal?... Elle le savait que je devais aller chez
nous!... Il fallait bien que je le passe, ce conseil de révision!...
Je ne vais être ici et là-bas en même temps... ça
fait un bout de chemin, d'ici Villé!...
Janine n'avait plus qu'à puiser des arguments dans ce flot de
paroles.
Elle demanda, mine de rien:
- Et... à quelle heure vous êtes revenu, de Villé?...
-Euh!... vers trois heures, cette nuit.
- Et à quelle heure c'était, votre Conseil?
- Hier matin, à dix heures. Mais... pourquoi?
- Eh bien, voilà, fit Janine: la Mélie a pensé
que vous aviez assez de temps pour passer la visite, pour rentrer ici,
et après pour venir à not' bal. Alors, comme vous n'êtes
pas revenu, elle s'est dit que vous vous plaisiez mieux à Villé.
- Moi, j'aurais pensé comme ça, conclut-elle.
Miracle de l'imagination féminine!
Jean-Louis resta interloqué:
- Mais... mais... fit-il enfin: elle le savait que je devais passer
la visite!... Je ne pouvais pas, comme ça, tout de suite, quitter
mes camarades! On ne fait conscrit qu'une fois dans la vie...
Janine renchérit :
- C'est bien ce que je dis: Mélie pense, qu'entre elle et vos
copains, vous avez choisi vos copains. C'est tout simple.
II reprit, décontenancé:
- Admettons. J'aurais pu arriver à temps, pour ce bal. Mais
tout de même, il y en aura d'autres, des bals!...
- Oui. Mais ça, c'était le bal des conscrits. Et nous,
les filles de la classe, il fallait bien qu'on y soye.
Jean-Louis commençait à le prendre en grippe, ce bal.
- Bon. Et à ce bal, qu'est-ce qu'elle a fait?... Avec qui elle
était? Avec qui elle a dansé? À qui a-t-elle parlé?
Est-ce que... par hasard?...
Janine répondit, prudemment:
- Oh! vous savez, elle a fait comme moi. Elle a dansé avec tout
le monde. Des jeunes, des vieux...
- Et... elle est restée longtemps?...
Ce bal devenait un sujet glissant. Il fallait quitter ce terrain au
plus vite.
Janine changea de ton, comme un interlocuteur qui arrive enfin à
ce qui est important:
- Et d'ailleurs c'est pas d'ça qu'il s'agit. Elle a dit qu'il
y avait eu autre chose...
À ce moment des pas pesants martelèrent la route. Des
hommes approchaient rentrant vers le village et parlant avec animation.
Janine et Jean-Louis, sans même se concerter, se turent et reculèrent
vers l'ombre des sapins. Il était superflu qu'on les voie en ces
parages et qu'on les reconnaisse. Les passants s'éloignèrent
tout à leur conversation.
Sans changer de place les deux jeunes gens reprirent l'entretien. Dans
le fourré les voix se firent confidentielles. Ils étaient
aussi plus près l'un de l'autre.
- Mais enfin, reprit Jean-Louis, qu'est-ce que c'est donc cet «autre
chose» qu'il y a eu?
- Eh ben, il paraît que ce matin quand on vous a envoyé
pour chercher le Maît' d'école, vous vous êtes arrangé
pour rester chez la Mélie. Vous n'auriez pas dû entrer chez
eux ... peut-être.
Ça, c'était le coup au coeur. Il éclata:
- Ah! Par exemple. C'est plus fort que tout. Et dire que je suis revenu
exprès pour elle, dans la nuit, alors qu'aujourd'hui je n'avais
même pas classe!... Et puis, si je suis allé chez elle, c'est
que j'y étais obligé... Et c'est son père qui m'a
fait entrer! Qui m'a fait asseoir! Et qui m'a invité à boire!...
Et c'est tout ça, qu'elle me reproche?
Janine sentit qu'elle avait été trop loin.
- Non... non. Elle ne vous reprocherait rien de tout cela si vous ne
lui aviez donné tort devant les gens... Il paraît qu'elle
avait une dispute avec leur gamin... Le gosse soutenait que...
L'autre maladroit s'élança avec sa belle franchise:
- Mais c'est le gosse qui me paraissait avoir raison!... Et je crois
même que c'est lui qui avait raison, conclut-il avec conviction.
Janine le regarda en face:
- Vous pensez à ce que vous dites, Jean-Louis?
-... Heu... Oui!... Je le pense, fit-il étonné. Ce qui
est vrai est vrai. Et quand c'est vrai...
- ... Il faut le crier tout
fort, hein? poursuivit Janine, qui ajouta:
- Et vous, vous trouvez malin de proclamer bien haut que la Mélie
a tort... quand justement elle a tort?...
Elle le trouvait désarmant de naïveté.
- Mais... Mais...
Elle le considéra avec une pitié admirative. Une autre
aurait dit : «Qué bâillâh!...»
Et de fait, il n'avait pas fini de dérailler s'il continuait à
juger les filles avec sa logique de mât'd'école.
Jean-Louis restait silencieux et songeur.
Il était arrivé en ces lieux «vêtu de probité
candide et de lin blanc». II allait s'en éloigner l'âme
très noire et le coeur impur. Il s'était cru innocent et
il était coupable.
Janine posa doucement la main sur son bras. II sortit hébété
d'un abîme de réflexions comme on remonte dégoulinant
d'une rivière.
- Venez, dit-elle maintenant. Il faut que je rentre... On va s'inquiéter,
chez moi...
- Oui, oui, fit-il, reprenant pied. Je suis égoïste de
vous retenir de la sorte... Pardonnez-moi... Je vous ai fait perdre beaucoup
de temps... Vous avez raison. Rentrons, il est tard.
Ils firent quelques pas sur la route. II allait la tête
baissée, vaincu par le sort. Elle l'observait de côté
comme on guette un malade qui va faire une bêtise.
La bêtise, c'est elle qui la fit. Car soudain, ratant son pas,
elle chancela, poussant un cri.
- Ouïe, ouïe, ouïe!... Ma cheville d'pied qu'est
tordue, fit-elle.
Jean-Louis s'était précipité les bras en avant,
évitant la chute.
Appuyez-vous à moi. Ne posez pas votre pied, fit-il , secourable.
Elle s'appuya à lui, en effet. Tiens...? Ce n'était pas
désagréable du tout, ce corps de jeune fille qui sentait
bon et qui donnait chaud. Et puis, ça tombait bien: il était
tout engrillé d'avoir
attendu dans le froid. Aussi la maintenait-il efficacement des deux bras
et elle s'abandonnait de confiance.
Il dit:
- Décidément, je ne vous attire que des ennuis! Tout
ça c'est de ma faute.
Elle le rassura d'une pression des mains plus éloquente que
de vaines paroles.
- Vous avez encore mal? dit-il.
- Non. Ça r'va. Je vais pouvoir marcher, fit-elle, un
peu dolente.
Ils se mirent en route, à pas prudents d'abord. Jean-Louis soutenait
la jeune fille apppuyée sur son bras. II pensa cependant qu'il la
soulagerait mieux en la tenant par la taille. Ce qui était exact.
D'autant plus qu'on ne pouvait s'exposer à une nouvelle entorse.
Janine avait bien compris et elle en fit autant. C'est-à-dire qu'elle
le prit aussi par la taille. Ils revenaient donc ainsi, l'un tenant l'autre.
Avec de temps en temps un arrêt pour ménager ce pauvre pied.
Au tournant du chemin ils se sépareraient. À cette pensée
il se sentit très seul. Janine allait le quitter, et indifférente
retournerait à ses propres affaires. Il perdrait ainsi sa consolatrice
et il ne lui resterait que son malheur. II attira un peu plus à
lui la taille de sa voisine. A l'évidence pour lui éviter
une nouvelle entorse.
Au bout d'un moment Janine demanda:
- Et maintenant?... Qu'est-ce que je dis?
- Euh?... A qui donc?... fit-il, tiré de sa rêverie.
Il avait l'air sincèrement surpris.
- Mais... dit-elle: À la Mélie!... Qu'est-ce que je dois
lui dire? Certes, on ne l'avait pas oubliée, la Mélie. La
blessure un instant calmée, se rouvrait agaçante.
Ils s'arrêtèrent une dernière fois, à l'entrée
du village, non loin de la maison de Janine.
Jean-Louis, en réponse, haussa les épaules en un geste
d'impuissance. Comme si, à l'avance, il se conformait au bon vouloir
de la souveraine.
-Je crains, dit-il après un silence, que ce que vous pourrez
dire ne la fera pas changer d'avis. Si je parvenais à lui parler
moi-même, peut-être...
- Voulez-vous que j'insiste pour qu'elle vienne vous parler?
- Essayez, fit-il. Mais comment saurai-je si elle accepte?
Janine connaissait déjà la réponse de la Mélie.
Elle fit mine de réfléchir.
- Ecoutez. Je vais essayer de la décider à venir demain
soir. Si elle accepte, et bien, elle sera au rendez-vous. Si elle refuse,
alors...
- Alors?...
- Euh... Je viendrai vous le dire? Si vous voulez?S'il voulait!...
II lui prit les deux mains avec chaleur. D'un geste enjoué elle
arrêta les remerciements, puis s'éloigna dans l'allée.
Mais ils avaient oublié quelque chose Jean-Louis bondit,
l'appelant à voix contenue:
-Janine!... Janine... On n'a pas dit l'endroit.
Elle s'arrêta et, dans un sourire, comme une chose qui allait
de soi elle fit:
- Eh, bien... Comme ce soir...
Comme ce soir!
Il était sûr, en tout cas, que demain il en viendrait
une des deux. Pendant vingt-quatre heures, il pourrait s'amuser à
deviner laquelle.
Il la regarda partir. Fine, gracieuse, légère. Exactement
comme on les aime.
- Tiens, pensa-t-il, elle ne boite plus.
Et il en fut bien content.
Il s'éloigna à son tour, l'esprit plein de supputations.
Laquelle des deux viendrait demain? Et s'il n'en venait aucune? Zut de
zut de zut! Cette pensée allait lui empoisonner la soirée.
Version, vue par la Mélie, d'événements déjà relatés et dont le rappel n'est pas inutile à la compréhension de ceux qui vont suivre.
Mélie assise près de sa fenêtre tirait l'aiguille
avec application.
Pour ce printemps, la mode avait décidé que la taille
descendrait. De tels ordres ne se discutent pas. Aussi, lâchant par
ci, tirant par là, Mélie s'efforçait-elle de donner
à sa robe de crêpe georgette la ligne idéale dont samedi
prochain les garçons -avec intérêt- et les filles -avec
jalousie- remarqueraient l'élégance et la nouveauté.
Ce soir-là, les Conscrits offriraient un banquet aux «filles
de la Classe». En pensée, Mélie se voyait déjà
assise à côté du Jules. Et pas ailleurs. Ce qui signifiait
en fin de compte qu'il n en serait pas autrement. En ce genre de choses,
et pour d'autres encore, elle parvenait toujours à ses fins.
Ils avaient tant de choses à se dire. Il lui semblait qu'une
éternité s'était écoulée depuis ce coup
du sort après lequel, la nuit dernière, chacun de son côté
s'était enfui en catastrophe. Depuis, ils ne s'étaient pas
revus et l'un se demandait avec anxiété ce qu'il était
advenu de l'autre.
Mélie tourna la tête vers le jour finissant de sa fenêtre,
un instant rêveuse, souriant à d'inoubliables souvenirs.
Subitement, elle reprit son ouvrage en gestes vifs et précis,
les lèvres serrées, le front assombri par un souci oublié,
et qui refaisait surface obstinément.
- Non, fit-elle déterminée. J'irai pas. Si je rencontre
«l'autre», c'est le diable lâché. Je sortirai
point d'ici.
Pourtant elle avait promis à Janine d'aller la voir. Mais ça,
c'était une promesse d'avant. D'avant le Jules. Elle se sentait
comme une prisonnière dans sa propre chambre. L'idée d'avoir
un fil à la patte lui était généralement intolérable.
Elle ne supportait pas non plus que sa joie du moment fût empoisonnée
par des contrariétés, des plaintes, des récriminations.
C'est ce qui l'attendrait si par malchance elle tombait sur Jean-Louis.
Par contre, l'idée qu'elle-même était la cause de,
ces tempêtes ne l'effleurait pas. En clair, la «période
Jules» avait commencé alors que la «période Jean-Louis»
n'était pas terminée.
D'ordinaire ce genre de situation ne la préoccupait pas. C'était
d'ailleurs la situation courante. Il y avait, dans le même temps:
le bon ami finissant, le bon ami en titre, et le bon ami commençant.
Mais il aurait été exagéré d'affirmer que la
Mélie marchait avec trois bonamis à la fois. Le premier,
il ne l'était déjà plus. Le troisième, pas
encore. Seul, le second était le vrai. Et pas pour longtemps. Ces
braves bougres étaient comme le Soleil. Le matin, il pointe à
l'horizon, à midi il resplendit dans le ciel, et le soir il n'a
qu'à aller se coucher. Libre à vous d'estimer que des soleils
comme ça, ça vous fait penser à la lune. Vous n'empêcherez
personne d'être... comme la lune.
Mais la fois-cit, ça
serait pas la même chose. Ça serait pas tout facile.
Elle le chmekait. Et cependant
il fallait sortir au plus vite de la zone de turbulence. Elle allait faire
place nette.
Elle se leva et ouvrit la porte de la salle.
- Ernesse, écoute ouar!
Le gamin arraché à la contemplation des pavillons en
couleurs du Petit Larousse ronchonna sans lever les yeux:
- ...C'que t'veux?
- Faudrait que t'ailles me faire une commission chez la Janine.
Ilrépondit sans grâce:
- Oh ! mais dis ouar, toi.
C'est loin, chez la Janine; c'est presque d'sur le p'tit chemin. Te peux
pas l'y aller toi-même?
- Si j'te demande c'est que j'peux pas, fit la Mélie. Elle ajouta:
Et pis, te devrais t'estimer heureux que j'te donne une excuse pour sortir.
Après toutes le bêtises que t'as fait le matin-ci...
Te comprends?
Il comprenait. II battit en retraite.
-Bon, bon. J'y vas. Mais qu'est-ce que t'me donnes?
Mélie tira dix sous de son tablier. Ça les valait bien.
Le message devait être transmis à coup sûr.
- Et qu'est-ce que j'dois lui dire à la Janine?
Elle eut soudain l'air sérieux :
- Ecoute et n'oublie rien. Te diras à Janine que j'peux pas
v'nir chez elle comme avais dit. Je lui expliquerai pourquoi. Dis-lui qu'elle
vienne ici. Que je l'attends sans faute. Te diras bien: sans faute.
L'Ernesse fonça dans la nuit tandis qu'elle lui criait encore:
- T'arrête avec personne et reviens tout d'svite.
Mélie regagna sa chambre, tira ses volets et reprit sa couture.
Ses doigts étaient à leur travail mais son esprit était
ailleurs.
On entendit du bruit à l'entrée. Le gamin revenait. Ouvrant
la porte, il passa la tête et lança sans plus:
- «Ça z'y est», comme on jette un os. Et
referma la porte.
Mélie le rappela vertement.
-C'que t'veux encore? fit-il, malgracieux.
- Ça t' fatiguerait, bête de gamin, de t'expliquer un
peu mieux? Non, mais!... Alors, la Janine, te l'as vue? Qu'est-ce qu'elle
a dit?
Il lâcha excédé:
- Mais oui, elle vient.
- Quand? - Elle a dit qu'elle s'habille et qu'elle arrive.
Mélie demanda encore. À tout hasard:
- Et t'as rencontré personne d'autre parmi
ça?
- Non, j'ai personne vu.
Il se reprit. Mais comme il s'agissait d'une chose de peu d'intérêt
:
- Ah, si! j'ai vu' le maît' d'école. Pas le nôt,
mais.
Le jeune, le sous-maître.
Le Jean-Louis, quoi.
Mélie leva la tête.
- Et... te lui as dit quêque chose?
- Non, j'ai rien dit. J'ai dit : «Bonjour Monsieur». Alors
i m'a dit : «Eh, bien mon garçon, tu te promènes? Non,
qu' j'ai dit, je fais une commission pour ma soeur.»
- Et te lui as dit laquelle?
- Non: il a pas d'mandé. Mais quand j'es r'venu de chez
la Janine, je l'ai d'nouveau vu et i m'a dit «En voilà
un garçon raisonnable qui fait les commissions pour sa soeur!...
Elle est peut-être malade, ta soeur, qu'elle peut pas sortir? - Je
crois pas, qu' j'ai dit. En tout cas elle a pas l'air, j'ai dit.»
Te sais, il est gentil le jeune homme-là. I m'a aussi dit que demain
je serai dans sa classe pour l'agrès-midi. Y a que moi qui le sais.
Pasque not' Maît d'École à nous, i doit aller
avec l'Inspecteur: C'est pour faire passer un examen. Et l'Inspecteur...
Maintenant il était parti. On ne l'arrêterait plus.
Janine arriva à point.
- Bon, ça va comme ça, fit la Mélie au gamin pour
arrêter le flot.
-...et l'Inspecteur viendra le chercher...
- J'te dis que c'est bien comme ça. Va jouer maintenant.
-...viendra le chercher avec son automobile.
Il sortit enfin.
Les deux filles ne s'étaient pas vues depuis le bal.
- Ah! te v'là, fit la Mélie. J'es ben contente. Assis-toi.
Janine eut un sourire.
- Quand j'ai vu vot' gamin, je m'ai
bien douté qu'i n 'y avait quêque chose. Et quand
j'ai rencontré le Jean-Louis près du p'tit chemin, j'ai tout
d'svite
compris.
Mélie dressait l'oreille.
- Et i t'a aussi parlé?
- Oui. Mais pourquoi que t'dis: aussi ?
- Eh, ben, fit la Mélie, pasqu'un peu avant il avait rencontré
not' Ernesse. Et i voulait saouar quêque chose. I savait pas
comment lui demander. I voulait le faire parler. Et i tournait autour du
pot. «Et ta soeur, elle est p'têt' malade ? Et c'est pour ça
qu'elle peut pas sortir, hein?» Et patati et patata.
- Bien sûr, fit la Janine, un maît' d'école peut
tout de même pas demander à un garçon d' l'école
: «Dis ouar, te sais pas pourquoi que ta soeur elle est pas v'nue
au rendez-vous?» Je veux dire : Surtout pas un maît' d'école
peut demander ça.
Cette idée bouffonne l'amusait. La Mélie demanda:
- Bon, mais avec toi, il a parlé? - Te penses, avec moi, i s'a
pas gêné! «Janine, pourquoi Mélie ne
veut-elle pas sortir? qu'i m'disait... Que lui ai-je donc fait?... Pourquoi
me fait-elle attendre?... Je suis très inquiet. On avait pourtant
rendez-vous.»
La Mélie bondit:
- Ça c'est pas vrai.
Janine sursauta, vexée.
- Sois tranquille. Toi, j'te crois, fit la Mélie. C'est lui
qui raconte des fiâfes.
On n'avait pas rendez-vous. Non mais, qu'est-ce qu'i raconte?
- Je m'disais aussi: Comment que la Mélie aurait pu donner rendez-vous,
à lui et à moi, au même moment?
- Ah! te ouas bien!
Les choses ne paraissaient cependant pas claires à Janine. Elle
fit:
- Mais dis un peu: cette histoire de rendez-vous, il l'a tout d'même
pas inventée?
- I m'a dit comme ça en vitesse: «Je t'attends ce soir
d'sur le p'tit chemin.» Alors moi j'ai pas répondu et j'ai
tourné la tête.
- Mais quand qu' c'est qu'i t'a dit ça?
- Eh, ben... le matin-ci.
Janine parut surprise.
- Mais alors te l'as d'jà vu aujourd'hui?... Et où donc
que t'l'as vu?
- Eh, ben, ici, chez nous.
Janine ouvrait des yeux rond:
- ... Mais alors?... I vient chez vous?
Ça passait l'entendement. Comment Le garçon-là,
i
venait chez eux, et le même
soir elle le voulait plus?
- Ecoute, fit la Mélie. Je vas t'expliquer. Il est v'nu chez
nous... Mais i-vient-pas-chez-nous!
Elle pousuivit :
- Ça z'a été comme ça. Le matin-ci,
le Vieux Maît' d'école vient voir mon père. C'est des
copains d'soldat. Pendant ce temps, l'Inspecteur était arrivé
à l'école. I voulait voir le Directeur. I paraît que
c'était urgent. I tombe sur le Jean-Louis. Où qu'est Monsieur
le Directeur? L'autre i savait pas. I d'mandent à gauche, i d'mandent
à droite. Et i finissent par saouar qu'il était chez
nous.
- Et les v'là qui rappliquent...
- Oui. Te penses si j'étaisébabie.
C'était quand il a tellement pleu. J'ai bien fallu
les faire entrer. Et pis, te sais comment qu'il est mon père: Entrez,
messieurs... Asseyez-vous... Vous boirez bien un verre de vin.
- Ça en f'sait, des maît' d'école!
- Oui. J'en ai jamais tant vus chez nous. I s'étaient installés
et i z'ont pas arrêté de traller
pendant deux heures avec mon père et ma mère, et même
la vieille Ugénie qui mettait aussi son grain d'sel. Qué
matinée! Et la pluie-là qu'arrêtait pas de tomber!
- Et Jean-Louis?
- Te peux t'imaginer: lui, il était à la fête.
- Et toi, te f'sais la grimace?
- Quand même pas, mais tout juste.
Pour Janine, tout n'était pas encore clair. Elle dit:
- Mais te peux tout d'même pas lui en vouloir d'être venu
chez vous en... -comment qu'on dit d'jà pus?- Ah, oui : en service
commandé?
- J'lui en veux pas. Mais j'le veux plus.
Janine eut l'air sincèrement désolée.
- Oh! le pauvre garçon. Il est si gentil. Comme i va êt'
malheureux!
- Haïe, haïe!
Te vas pas t'mettre à bouâler,
maînnant!
Je sais que t'l'as toujours trouvé gentil, et tout et tout. Mais
moi, j'le veux pus.
Elle fit un mouvement qui signifiait à peu près: «Celle
qui le veut, elle a qu'à le prendre.»
II y eut un silence.
- Mais te peux pas rester comme ça, fit Janine. Te devrais le
lui dire. T'es encore à temps
le soir-ci. Vas-y.
- Non, fit l'autre, butée. Te crois que j'vas dévôler
comme i veut?
- Et toi te crois que t'pourras éviter une explication?
-Je voudrais... fit la Mélie, je voudrais... qu'i comprenne tout
seul. Ou qu'on lui fasse comprendre.
Janine observa:
- D'habitude te prends pas des gants...
- Oui, mais la fois-ci. c'est pas comme d'habitude. Avec un maît'
d'école c'est pas pareil. Ça va être des grands mots,
des grandes phrases, des ramouilleries, des chapelets de litanies. Et j'te
prouve ceci. Et j'te démontre ça. Moi je saurai pu quoi dire.
II aura réponse à tout. On s'ra encore là à
minuit et il aura toujours pas compris. Et pis...
- Et pis quoi?
- Et pis, si on m'voit ce soir avec le Jean-Louis, les gens i parleront.
- Pff ! fit Janine en haussant les épaules : les gens i s'en
f... pas mal.
- Peut-êt', reconnut la Mélie. Mais il y a quelqu'un qui
s'en f...tra pas.
- Quelqu'un?... qui, quelqu'un?
- Eh, ben... le Jules.
Le visage de Janine s'éclaira.
- Ah ! Enfin! Si t'avais commencé par ça, j'aurais plus
vite compris. Alors... toi et le Jules?...
-Eh ben oui, moi et le Jules..., avoua la Mélie.
Elle contint un sourire débordant de joie.
- Ça, je m'en ai douté, affirma Janine. Quand
je vous ai vus hier soir danser tout le temps ensemble, et pis qu'après
i t'a r'mené chez vous, j'ai bien pensé que ça
donn'rait quêque chose. Mais je croyais pas que ça
z'irait si vite. Surtout que...
-Surtout que quoi?
- Surtout que chaque fois que vous vous rencontreriez, vous
arrêtiez pas de vous lancer des piques. Et que des
fois, ça finissait par des eng...lades.
- Môn !... c'est pourtant vrai, fit la Mélie comme s'il
s'agissait d'un passé déjà oublié. Et elle
ajouta «Faut croire que souvent... ça vient comme ça!...»
Elle avait voulu dire: l'amour. Mais ça lui parut un grand mot.
La curiosité de Janine était trop bien allumée
pour se contenter de ce début.
Et alors?
- Alors, poursuivit la Mélie, on est r'venus vers chez nous.
Pas trop vit', mais. On parlait un peu d'tout. I avait personne
dans les rues. I f'sait tout noir nuit.
De temps en temps on s'arrêtait. Et pis, on r'marchait. I
m'tenait par la taille. Et d'l'aut' main i t'nait le drapeau d'la Classe
sur l'épaule. Le drapeau-là, c'était encombrant, te
sais.
-Je ouas. Il avait pas les mains libres, le Jules.
- Maïn-té
qu'non. Mais comme il l'avait gagné aux enchères, i fallait
bien le chleïfer
avec, ce drapeau. Comme ça on arrive à la maison. Et
v'là qu 'i commence à pleuvoir. On s'met d'zous le
rebord de not' toit. Mais là on avait les pieds tout chprétsés.
Alors je dis : «Allons dans not' grange. On s'ra au sec.» On
ouvre la porte sans bruit pour réveiller personne. On s'
mousse dans la grange... On r'ferme la porte et le Jules il appuie
le drapeau cont' le mur. Ouf! On s'a crus tranquilles. J' t en f...s.
V'là not' Marquis qui commence à grogner dans la niche. De
plus en plus fort. T'as jamais vu un bête de chien comme celui-là.
Quand te l'alaksses, i sauve:
et quand i faudrait pas, i gueule. On pouvait pas rester là il aurait
ameuté la baraque. Je dis au Jules «Faut qu'on sauve
d'ici. Donne-moi la main et suis-moi.» On traverse not' jardin dans
le noir, dans la pluie in oueye
dans la boue, et on arrivé à not' logette.
Elle reprit son souffle.
- Là d'dans on était à l'abri. On s'avait appuyés
contre une vieille table, et juste quand on allait s'embrasser, on glisse,
les pieds craquent, la table frâle
dezous, on roule par terre les deux, le poteau du milieu craque
aussi et toute la logette nous tombe dessus. Oui! toute la logette en mille
morceaux.
- Eh ben! fit la Janine admirative vous aviez dû faire vilain,
là d'dans...
- Même pas, j' t'assure. C'est pas not' faute si tout était
vermoulu et qu'ça z'â cassé en miettes. Et nous
deux le Jules, on était d'zous. On sort de là comme
on peut. On s'secoue. «T'as rien ? - Non, et toi? - Moi non pus.»
- Jésus, Marie, Joseph, qué photo! Elle était plate
comme une vôte, la logette.
Mais c'était pus l'moment de détraîner là. Je
dis au Jules: «Passe pas par la grange. Saute le mur.» Et on
sauve
chacun d'son côté. Tout à coup, j'l'entends qu'i galope
derrière moi : «Mélie, Mélie, qui m'fait, le
drapeau, qu'on a oublié.» Je cours à la grange, je
reviens avec le drapeau et on retraverse le jardin en courant. On s'embrasse,
tout vite tout vite. I grimpe sur le mur et i saute. Et depuis, on s'a
pus vus.
- Mais... le bruit? Ça les avait pas réveillés,
chez vous?
- Non, i ronflaient tous. La pluie patchait
si fort qu'i z'ont rien entendu. Mais moi, quand j'ai été
dans ma chambre, j'ai soufflé un bon coup, crois-moi.
- Eh, ben. fit la Janine compatissante, vous l'y avez été,
embêtés!
- Te peux dire. Mais le plus
pire, c'est v'nu le matin, quand on était tous debout.
- Encore!?...
- Te penses, mon père : SA logette !... Il la croyait éternelle.
Déjà qu'i s'avait levé
d'mauvaise humeur à cause de son ischias...
Moi, je pîp'lais pas.
Je m'préparais pour le moment où ça z'allait
chauffer. Tout à coup i r'gard' par la f'nêt' du jardin, et
i gueu...:
- Nom dé dious ! la logette!
On sort tous dehors avec
lui pour aller ouar de prés. Qué désastre!
C'était encore mieux de jour que d'nuit.
Alors, les questions!... Et qui qu' ç'â été?
Et comment qu' ça z'a été?
- Moi, je f'sais l'ébabie.
Mais eusses i-z-y étaient pour
de vrai, ébabis. Bon.
On r'vient à la maison.
.-«Mais qui qu'c'est donc qu'a boulé
la logette-là?»
que mon père arrêtait pas de dire en tournant en rond dans
la grande chambre. Ça
lui sortait pas d' la tête. I sentait même pus son ischias.
Et pis, v là les visites qui, rappliquent les uns après
les aut'. T'aurais dit qui s'avaient
donné le mot. À chaque coup, le mystère da
logette revenait d'sur le tapis.
- Et eux, qu'est-ce qui disaient?
- Te t'aurais cru à la police. Ma mère: C'était
un cyclône. - L'Ugénie: C'était les Haxes,
tout sûr. - L'Ernesse: ça z'avait été not' Marquis
en campoustant les chats.
Remarque que c'était pas plus bête que le «tremblement
de terre» de l'Inspecteur. Le plus malin,
ça z'a été
le Maît' d'Ecole: «Fallait regarder par terre pour chercher
les traces, qu'il a fait. Et pas les effacer en marchant dessus, comme
des imbéciles.»
- Et le Jean-Louis?
- Te penses ! Lui aussi i ram'nait sa science. Mais attends!
Ecoute d'abord le reste:
Figure-toi qu'en revenant de not' jardin, j'avais vu d'sur not'
fumier, un insigne de conscrit déjà tout déchméré.
Te sais: un de ces cartons rouges ousqu'i n 'y a marqué d'sus:
«Bon pour les Filles»? - À bonheur que le machin-là
i s'avait posé avec
l'écriture en d'zous. C'était
au Jules. Il
avait pas vu quand c'était tombé de sa veste. Je m'dis: «Faudra
que tu te débrouilles pour enlever le truc-là en vitesse.
Si on le trouve, vous êtes cuits, mes amis.» - Te penses avec
tous les policemens qu'on avait chez nous...
Mais not' bougre de gosse l'avait aussi vu, le carton-là.
Et ça le décherchait
de sortir pour aller le ramasser. Tout d'un coup on entend houiller
dans la cour. T'aurais cru qu'on
tran-iaitquelqu'un.
C'était not' évaltoné
qu'avait piqué une tête dans le purin.
I rentre tout dégueulasse du haut en bas en bouâlant
comme un veau. Ah! il y était, joli! Sans compter le reste... -
On perd pas d'temps. On le pousse dans la cuisine, on le déshabille.
Et on le lave d'la tête aux pieds, ma mère et moi. Et l'Ugénie
ausi.
Moi, j'avais compris tout d'svite ce qui s'avait passé:
au moment où i saisissait le carton, il avait routchéet
il avait vôlé
la tête la première.
- Mais?... comment que t' le savais si bien? demanda la Janine.
- D'abord fit la Mélie, pasque ça se voyait qu'il
était pas tombé dans da crème à la vanille.
Et pis, pasqu'i tenait encore l'insigne serré tout fort
dans sa main. Il avait da savonnée dans le nez, dans les
yeux, partout: i lâchait pas ! - «Ouvre tes doitgs qu'on puisse
te laver!» I serrait plus fort. A la fin on y a quand même
arrivé. Et quand j'ai tenu le carton rouge, ça za pas
fait long feu: Vrtt' - À la cuisinière! La fois-ci, y avait
pus d'preuve.. On était sauvés.
Mais c'est après, quand on l'avait approprié, que
le sacré gamin recommence à bouâler: «La Mélie,
elle m'a pris... La Mélie, elle m'a pris mon carton rouge!... »
II était tellement em...ant que ça z'agaçait
tout le monde. - «Mais enfin, qu'i m'demande mon père, qu'est-ce
que c'est du carton-là qu'i parle toujours?» Alors
moi je dis : C'était une réclame de Kub un vieux bout d'carton
tout sale et tout froissé. - Pas vrai, c'était rond. - Non,
c'était carré. A ce moment, «l'aut'» s'en mêle
aussi. Jusqu'ici, il avait pas parlé beaucoup. Maînnant voilà
que ton mossieu Jean-Louis veut aussi jouer au dédective:
«Voyons, mon petit garçon, il était carré? Non.
Alors, rond?... ou plutôt ovale? petit? grand? jaune? rouge?»
- J'te d'mande un peu . Y a rien de plus bête que ceux qui veulent
arranger les affaires des aut' et qui f... la pagaille. J'ai fallu
me fâcher: «Et quand moi je vous dis que ça z 'était
comme ça, et pas autrement, c'est que l'ai vu. Et pas vous!»
Alors i m'a r'gardée tout bête. I s'a tu, et
on n'a pus parlé du bon D... d'carton-là.
Elle conclut, indignée:
- C'est aussi vrai, ça! Je m'avais donné
tant d'mal pour sortir da braq'latt; et l'aut' malin i m'reboussait
d'dans. Et te voudrais, qu'après ça, je vôle
pour l'entend' de nouveau déméïer?
Janine allait répondre lorsque la porte s'ouvrit. L'Adèle
parut:
- Grandes tralatt'! Vous
êtes
pas encore fini de raconter vos âaties?
- Mais on travaille aussi m'man, fit la Mélie. La Janine va
m'aider à essayer ma neuve robe. Hein, Janine?
- Retiens-la quand même pas trop, fit la mère qu'elle
puisse faire se bzonïe,
chez
eux: et qu'elle soye pas trop ennuitée pour
rentrer.
Janine affirma qu'elle avait tout son temps tandis que l'Adèle,
sceptique et indulgente, regagnait sa cuisine à pas traînants.
Les jeunes filles se regardèrent en riant: elles n'avaient guère
travaillé, en effet. On passa à l'essayage. Sa robe prestement
envolée, Mélie apparut en combinaison.
C'était -la combinaison- une invention récente. On l'avait
ainsi dénommée parce qu'elle combinait, judicieusement assemblées
en une seule, deux ou trois pièces de lingerie féminine habituellement
séparées.
- Tiens, fit la Janine, t'as une combinaison-culotte?
Ça, c'était la toute dernière nouveauté:
chemise, jupon, culotte, ne faisaient qu'un.
- Et... c'est pratique?...
- Ça dépend des fois, fit la Mélie. T'l'enlèves
d'un seul coup. Et i t'reste pus rien.
- Si. Tout d'même : le soutien-gorge, observa la Janine.
- Oh, te sais, moi, fit l'autre tout uniment, j'en porte quand même
point.
Un essayage, c'est sérieux. Quand on fait cela on ne parle pas
d'autre chose. Lorsqu'elles en eurent terminé, rien n'avait été
décidé au sujet de Jean-Louis.
- Faudrait quand même saouar ce que j'vas dire au garçon-là,
fit la Janine. Pasqu'il attend une de nous deux. Ou toi: ou moi.
Mélie réfléchit un instant.
- Bon. Ecoute. Te vas faire comme ça. Ne dis pas: «la
Mélie a dit... la Mélie a pas dit...» Parle-lui comme
si ça venait de toi. Dis... que t'as l'impression que ça
marche pus... Que t'arrives pas à comprendre pourquoi... Que t'veux
bien faire toutes les commissions... Mais que t'es sûre que ça
servira à rien...
- Mais si i m'pose des questions embarrassantes?
- Réponds comme que t'pourras. D'après c'que j't'ai
raconté. Mais toujours comme si c'était ton idée à
toi.- T'es d'accord? Te veux bien? Oui? Bon...
Mélie réfléchissait encore. Son plan prenait forme.
- ... Dis-lui aussi que t'le r'verras demain. A cinq heures. D'sur
le p'tit chemin. Et qu'alors t'auras p't'êt' des aut' nouvelles.
Mais lui laisse pas espérer que ça s'ra des bonnes.
Janine, en consciencieuse messagère répéta:
- Bon. J'le vois deux fois...
- Maînnant y a aussi le Jules, fit la Mélie. Les Conscrits
i r'viennent qu'au dernier train. Alors te pourras lui parler que demain
matin...
- Ah ! faut aussi que j'parle au Jules? fit la Janine amusée...
Te m'en fais faire! Et qu'est-ce que j'dois dire?
- Dis-lui qu'on se verra demain soir, à cinq heures près
de
l'empale.
- Tiens, fit la Janine. A la même heure que... ?
- Eh, oui, répondit la Mélie. A cinq heures, toi, t'es
avec un. Moi j'es avec l'aut'. Le p'tit chemin, c'est dans la forêt.
L'empale, c'est au canal, à l'aut' bout du village. Comme
ça, on risque pas de s'rencontrer.
Janine dut convenir que c'était la logique même. Un dernier
scrupule effleura son esprit.
- Je me d'mande, fit-elle, si j'arriverai à lui faire comprendre,
au Jean-Louis...
- Aille mék que si! affirma la Mélie. Le tout
c'est de trouver... les bons moyens.
Les deux filles se regardèrent. Il y eut un silence. On se comprend
souvent mieux sans rien dire qu'avec des longues phrases.
N'importe quels moyens, fit Janine?
Mélie répondit sans hésiter:
- N'importe quels moyens.
Quittant la Janine, Jean-Louis reprit dans la nuit le chemin du village.
L'esprit agité de pensées contradictoires, il arriva
à l'Auberge du Sapin Vert et s'assit distraitement à sa place
habituelle.
Le Sapin Vert était un restaurant comme à cette époque
déjà il n'en existait plus guère, et tel qu'on chercherait
en vain le semblable de nos jours. L'endroit était remarquable par
les nourritures que la Mère Iltis élaborait dans sa profonde
cuisine, mais encore, parce qu'elle considérait comme un affront
qu'on n'y fit point honneur.
C'était une grande et forte femme, brune, imposante, au visage
énergique, et qu'un soupçon de moustache rendait encore plus
digne de respect. Pendant les repas, il lui arrivait d'apparaître
un court instant dans l'encadrement de la porte. Après un coup d'oeil
bon enfant sur les convives attablés, elle retournait à ses
fourneaux. Non sans avoir, à l'occasion, fusillé d'un regard
noir, le client difficile, vite repéré, et qui s'avisait
de chipoter dans son assiette!
Pour un habitué de la maison, l'incident allait plus loin qu'un
reproche muet: "Alors? faisait-elle, en se plantant les mains sur les hanches
devant le coupable interdit: Vous trouvez peut-être que ma cuisine
n'est pas bonne?..."
On vous le dit. Des restaurants comme ça, il n'y en a plus.
Ce soir-là, Jean-Louis remplissait les meilleures conditions
pour se faire rappeler à l'ordre. II avait à peine goûte
au potage, tout juste tâté de l'omelette, et ignoré
les légumes. De plus il avait, abandonné le pâté
aux trois quarts.
Dédaigner le pâté de viande...! Alors que le pâté
lorrain -comme certains l'appellent- c'est le couronnement des banquets
de famille dans la Vallée. C'est le maître-plat, le jour de
la fête du village. Pour mépriser le pâté de
la mère Iltis, il fallait avoir l'esprit à l'envers.
De fait, la tête entre les mains et fixant son assiette sans
la voir, Jean-Louis tentait de remettre de l'ordre dans ses idées.
La vertu tranquillisante des paroles de Janine s'était évaporée.
Il lui sembla soudain que la Mélie était loin, très
loin, qu'elle s'éloignait encore pour devenir inaccessible. La Providence,
dans ses bontés, nous envoie de ces prémonitions secourables
et qui nous aident à accepter la vérité. Bref, elle
fait passer la pilule. Et c'est pour ça qu'elle est là.
Dans son accablement il eut cependant une pensée reconnaissante
pour Janine. Celle-là, au moins, lui avait tendu une main miséricordieuse.
Obligeante et désintéressée, qu'elle était,
la Janine...
Du moins en était-il convaincu.
Mais une question lancinante restait sans réponse. Demain soir,
laquelle serait au rendez-vous?... L'idée qu'aucune des deux n'y
viendrait refit surface. Il en fut tellement saisi qu'il ne s'entendit
pas répondre
-"Pourvu qu'il en vienne une des deux au rendez-vous"
...quand la servante lui demanda, au dessert, s'il désirait
une poire ou de la tarte au fromage.
Les deux femmes se regardèrent, perplexes. La Mère Iltis
trancha :
- Attends mêk que
j'soye finie
avec mes casseroles: je vas lui dire deux mots, moi, au maît'
d'école.
Jean-Louis allait quitter l'Auberge quand la mère Iltis parut
dans la salle.
- Alors, Monsieur l'Instituteur, fit-elle, comment que ça s'est
passé ce voyage à Villé? Vous avez, au moins, bien
fait conscrit.
- Bien sûr, Madame Iltis... Mais pas longtemps: je suis revenu
à vélo cette nuit, vers deux ou trois heures.
- Cette nuit ?... Quand il a pleu si fort?
- Oui. Et même j'ai tout pris sur le dos.
- Eh, ben !... fit la Mère Iltis, faut croire que ça
pressait de rev'nir ?
Elle poursuivit:
- Comme ça, vous n'avez été, ni au bal à
Villé, ni au bal ici... Vous êtes tombé assis entre
deux chaises, quoi?
En lui-même Jean-Louis reconnut la justesse de la comparaison.
Elle demanda encore:
- Et les messieurs du Conseil, ils vous ont pris, au moins, pour le
service?
- Bien sûr, Madame Iltis.
- Bien sûr, bien sûr, fit-elle jouant l'incrédule,
c'était pas si sûr que ça.
Jean-Louis eut l'imprudence de demander pourquoi.
- Pourquoi? Je vas vous le dire, moi. Pasque s'ils vous
avaient vu manger le soir-ci, i vous réformaient définitif,
les messieurs-là!
Elle ajouta cependant avec un peu de pitié:
- Allez, rentrez chez vous mainnant, vous avez bien besoin de dormir!...
Et tâchez ouar aussi que l'appétit vous r'vienne d'ici d'main.
Les salles au rez-de-chaussée de l'école étaient
dans une obscurité profonde. Jean-Louis se dirigea vers sa classe.
II fit la lumière et s'assit au pupitre.
Ayant disposé devant lui ses manuels et ses papiers, il se mit
au travail, l'air attentif. Tout maître qui se respecte corrige ses
cahiers et fait sa préparation avant d'aller se coucher. Ces tâches
exigent de la réflexion et de la concentration.
Ce soir, hélas, il ne parvenait pas à ordonner ses idées.
Des pensées étrangères y semaient la confusion tandis
qu'une voix répétait avec insistance:
"T'es tombé entre deux chaises..." Et qu'une autre, plus diabolique
encore, lui soufflait : "...Alors, la Mélie ou la Janine?... La
Janine, ou bien la Mélie?"
Sa tâche achevée vaille que vaille, il restait là,
renversé sur le dossier de sa chaise l'air absent et vaguement abruti,
lorsque soudain on frappa à la porte. Et si c'était...?
Non, ce n'était pas elle.
Ce n'était que le Vieux Maître d'Ecole qui entrait, souriant
et cordial. Jean-Louis alla au devant de lui.
- Mon jeune ami, fit l'ancien, je viens vous voir parce que ce matin
nous avons oublié une chose importante. Vous ne voyez pas quoi?...
- Ah ...? Ce matin? fit Jean-Louis.
- Oui, quand nous étions réunis avec Monsieur l'Inspecteur
chez...
- Chez la Mélie? coupa Jean-Louis, enthousiaste.
- Disons plutôt chez l'Albert, rectifia le Maître d'école
frappé par cet élan: ce sera plus conforme.
II poursuivit:
- Revenons à nos moutons. Demain, je dois accompagner l'Inspecteur.
Je serai donc absent. Or, aujourd'hui jeudi, il n'était plus possible
de prévenir mes élèves. Ils vont se résenter
à huit heures. Il faudra que vous les accueilliez avec les vôtres.
Dans les écoles, ce sont là choses courantes.
Jean-Louis pensa vite qu'il aurait ainsi dans sa classe, le frère
de la Mélie, le jeune Ernest.
Mais le Maître d'Ecole enchaînait déjà:
- Comme nous en sommes "aux grands fleuves", je vous prie de leur faire
la dictée: "La Seine doucement épanchée des coteaux
de la Bourgogne..." C'est dans le Mironneau, page 117, je crois.
Mais Jean-Louis, loin de la Seine et de ses épanchements, se
demandait si la présence d'Ernest ne serait pas la bonne occasion
pour saisir une bribe de vérité. Oh, rien qu'une bribe pour
éclaircir le mystère...
Le Maître d'Ecole s'était approché du pupitre.
Il saisit un bout de craie. Les mots jaillirent, scandant la démonstration,
zébrant le tableau noir avec des dérapages crissants.
Le Vieux était lancé:
- Et n'oubliez pas, mon jeune ami, que quelqu'un a écrit : "La
meilleure école est celle où l'on use le plus de craie".
Il poursuivit:
...Vous passerez ensuite au "Vocabulaire". Vous ferez les homonymes
du mot Seine: LA Seyne, port maritime. - Une Senne(ou Seine), sorte de
filet de pêche...
- (Et si elle avait l'idée de lui donner une commission pour
moi, au gamin?...)
- Penser également à l'adjectif Saine , à la Sainte
Cêne aussi, nota le Vieux Maître.
- (Une lettre. Ou un billet. Juste ceux ou trois mots), espérait
l'autre.
Le Maître se tourna brusquement vers Jean-Louis comme s'il allait
lui demander: "Alors? Vous m'écoutez, ou non?..."
Mais il reprenait déjà :
- N'oublions pas non plus Scène, plateau de théâtre
; et aussi, conversation ou discussion formant un tout, comme une Scène
de... une SCENE de...
Il hésitait, cherchant l'exemple-type.
- Une scène d'amour? suggera Jean-Louis. L'autre fit la grimace.
- ...Euh... Hum... Non! Pas assez scolaire, çà! Cherchons
autre chose.
- Une scène de rupture, alors? C'est juste le contraire.
Ce coup-ci, le Maître d'École se retourna franchement
vers Jean-Louis, le regard scrutateur.
- Vous m'avez l'air fatigué, mon jeune ami?
Il ajouta, changeant de ton :
- Au fait, j'y pense: Vous avez "fait conscrit"? hein? Ceci explique
cela.
Jean-Louis reconnut qu'il n'avait guère dormi.
Le Maître d'École, songeur, fit quelques pas entre les
rangées de bancs.
Il s'arrêta. Et tout a coup:
- Dites-moi : il n'y a pas "autre chose", aussi?
Jean-Louis renonça à mentir :
- Eh, bien oui... Il y a la...
- Ah, bon : il y a la... Et c'est bien à la même
que nous pensons, fit le Maître?
Il se rapprocha de Jean-Louis. Tirant son grand mouchoir de sa poche,
il essuya d'abord la craie répandue sur ses mains. La partie pédagogique
était close. Il reprit:
- Ecoutez, Jean-Louis. Je la connais, elle. Comme je connais tout le
monde dans ce village. Alors...
(Ces sacrés vieux Maîtres d'École ! Mine de rien,
il sont au courant de tout, ils savent tout, il connaissent tout. Plus
forts que les curés, qu'ils sont! Et même pas besoin de confessionnal!)
Alors, conseil d'ami: ne vous emballez pas. Pas de drame. Sinon, d'ici
peu, vous vous trouverez ridicule. Je vous répète, je la
connais bien, qualités et défauts compris. Je vous en assure:
plus vous vous cramponnerez, plus elle vous fuira.
Il se dirigea vers la porte. La main sur la clenche, il se retourna
:
- Un dernier conseil. Méditez ces paroles: Un clou chasse
l'autre.
Puis il sortit.
Janine s'était levée de bonne heure. Son déjeuner
expédié, elle descendit vers le village.
Aujourd'hui, il faudrait achever la besogne acceptée la veille.
Elle imaginait l'impatience de la Mélie dans l'attente du résultat...
Quant à Jules, ignorant totalement la situation après son
plongeon du haut du mur, il se posait, pensait-elle, les questions les
plus saugrenues...
Janine allait d'un bon pas. Soulevée par l'enthousiasme et le
sourire aux lèvres, elle partageait à l'avance la joie qu'elle
apportait à l'un et à l'autre.
-Allons d'abord chez la Mélie, décida-t-elle. Le Jules,
faut
encore le laisser dormir un peu.
Chez la Mélie, toute la maisonnée était sur pied.
L'Ernest bouclait son sac pour aller à l'école. L'Adèle
balayait la grande chambre,
et l'Albert dévâdlaitdans
la cuisine en râmouillant.
-C'est toujours comme ça, fit l'Adèle quand i r'a
son ischias. Il est tout débeskailléet
il arrête point d'méier.
C'est à cause qu'il a tellement pleu les jours-ci. Qué
sale temps!... Et pis, tout ce qu'on ramène dans la maison après
les pieds!
-Ça, c'est vrai, fit Janine. Mais vous Adèle, vous laissez
pas la poussière faire des tas dans les coins... Vous êtes
pas comme les femmes-là que
dit ma mère...
Et qu'est-ce qu'elle dit, ta mère? fit l'Adèle en s'appuyant
sur son manche de son balai.
- Eh bien, fit Janine, ma mère, quand elle veut parler d'une
fiarante
qui tient mal son ménage, elle dit comme ça: "Celle-là,
si les coins en veulent, i n'ont qu'à v'nir au milieu".
- Eh ben, oui, approuva l'Adèle. Elle a raison ta mère.
Et y en a plus d'sept, des chméres
pareilles, et des mèrhâdans
qui passent leur temps à traller plutôt que d'faire
leur ménage.
Ayant dit, l'Adèle repartit à l'assaut de tout ce qui
pouvait bouger dans la chambre. Table, chaises, canapé, et même
le vertigo, glissaient, allaient,
venaient, laissant passer le balai, puis reprenaient leur place.
Janine demanda alors:
- Dites, Adèle, je pourrais voir la Mélie?
- Bien sûr que t'peux. Elle s'a
levée à bonne heure.
Elle est sûr'ment en r'tard dans sé bzon-ïe.
Va, mêk, elle est dans
la p'tite chambre.
La porte s'ouvrit à ce moment et la Mélie parut:
- Je m'ai doutée que c'était toi que l'entendais.
Viens vite, entre.
À peine furent-elles seules que Mélie demanda:
- Alors te l'as vu?... Qu'est-ce qu'i t'a dit?
Janine coupa cet élan:
- Eh! doucement! D'abord, duquel que t'parles, du Jules? ou du Jean-Louis?
- Du Jules, bien sûr. L'autre...
Un geste vague termina sa pensée.
- ... Et l'autre: te t'en f... nam?
... Que les aut' se débrouillent avec,
hein? fit la Janine avec un soupçon de raillerie. Elle ajouta:
- Eh ben, non. Je l'ai pas vu.
Mélie écarquilla les yeux:
- Mais enfin, lequel que t'as point vu, donc?... Le Jules ou le Jean-Louis?
Elles finirent tout de même par déboucher dans la clarté:
C'est-le-Jules-que- j'ai-pas-encore-vu.
Mélie parut déçue. Elle eut un oh! désolé...
- J'ai dit que t'avais dansé un peu avec tout le monde. Et voilà
tout. Mais ce qui a été plus compliqué c'est quand
j'ai voulu lui faire comprendre qu'il aurait pas dû venir chez vous
à la maison, hier matin. Là, i s'a défendu
que t'aurais dit un diab' dans un bénitier: "Comment?...qu'i disait,
mais je pouvais pas autrement!... C'est l'Inspecteur qui m'a envoyé!...
C'est pas de ma faute si le Maître d'Ecole était en visite
chez Mélie!..."
Là, je savais pus quoi dire. Heureusement, je m'ai rattrapée
avec vot' gamin.
- Avec not'gamin...?
- Mais oui, te sais quand le Jean-Louis a donné raison à
vot' Ernesse? Et qu'il t'a donné tort, à toi, devant tout
le monde. Je l'vi ai di : "Là, Jean-Louis, i fallait pas
donner tort à la Mélie. Surtout pasqu'elle avait tort".
Ça, ça lui a cloué le bec. I savait pus quoi dire.
Et Janine conclut:
- C'est une chose que t'arriveras jamais à faire comprendre
à un maît' d'école qu'on doit jamais donner tort à
une fille. Surtout quand elle a pas raison.
Mélie approuva sans réserve une remarque aussi juste.
Elle demanda cependant:
- Bon. Et maînnant, comment
que c'en est? I va
au moins pus me courir
après?
Janine expliqua posémen :
- Alors, écoute. Voilà ce qu'on a décidé
les deux. Moi, je dois encore une fois te demander si te veux bien aller
au rendez-vous. Le Jean-Louis t'attendra ce soir à la tombée
de la nuit sur la Vieille Route. Si te l'y vas, c'est que tu le
reprends. Si t'y vas pas... i comprendra d'jà. De toute façon,
il en attend une. Ou bien toi. Ou bien moi.
- Alors?... T'as bien réfléchi? Je l'y vais ou
te l'y vas?...fit Janine.
Mélie répondit sans hésiter.
- Vas-y, toi. Qu'i comprenne une fois pour toutes. Et qu'on en finisse.
Janine la regarda, interrogative. La froide détermination de
son amie finissait par l'impressionner.
- Mais oui, fit la Mélie avec netteté. Vas-y! T'as pas
b'soin d'avoir peur. C'est toujours comme on a dit hier soir. C'est point
pasqu'i
met du temps à comprendre que j'vas changer d'avis.
Elle ajouta encore, avec agacement :
- J'me d'mande aussi ce qui lui prend à me faire perdre mon
temps et à t'envoyer de nouveau pour me supplier. Ou bien il est
bête. Ou bien c'est toi qu'a pas su...
Elle allait dire: "qu'a pas su te faire comprendre". Mais la phrase
resta en suspens.
Janine fronça les sourcils. Elle fut sur le point de dir : "Dis
donc, t'as qu'à faire tes commissions toi-même, hein?" Elle
se retint; puis enchaîna:
- Si j'ai insisté pour saouar, c'est pasque je veux point
d'histoires. Et qu'après, t'ayes encore des regrets. Je prends
mes précautions, te comprends?... Aujourd'hui, t'es tout feu tout
flamme pour le Jules, et y a pas deux jours te pensais même pas à
lui!...
Mélie se tourna vers elle.
- Et qu'est-ce que t'en sais, toi? P't'êt bien que ça
me décherchait depuis longtemps,
sans que j'sache?...
Ça, c'était du nouveau. Janine redevint conciliante:
- Ah, bon. Si ça te décherchait
depuis avant, alors y a pus rien à dire.
Jules se retourna d'un grand coup, entraînant pêle-même,
couvertures, draps et plumon
entortillés, puis s'étirant dans un bâillement sonore,
déclara pour lui-même:
- Vingt dieux! Qu'est-ce que j'ai roupillé!
Il sauta en bas du lit, sortit de sa chambre les pieds dans les savates
et les bretelles pendouillant sur son pantalon.
Sa mère, depuis longtemps partie à la fabrik
avait disposé ce qu il lui faudrait pour le petit déjeuner.
Encore somnolent, il entra dans la cuisine tiède et bien rangée.
Il eut un sourire à la vue du couvert disposé sur la table
et de la cafetière maintenue au chaud dans le bac de la cuisinière.
Mais il alla d'abord à la pierre
d'eau, ouvrit tout grand le robinet, et entama sa toilette tout
en déchprètsant
copieusement les alentours.
- Vingt dieux c'qu'elle est froide! On voit qu'elle vient
des hauts, fit-il gaiement.
Il s'ébrouait sous le jet glacé, passant et repassant
la lavette dégoulinante
sur sa poitrine et ses bras.
On a beau être habitué; l'eau qui vient des hauteurs,
dans les Vosges, ça vous réveille. Tout le monde vous le
dira dans la Vallée.
Une fois bien ressuyé,
Jules saisit une serpillière et en fit autant pour le plancher.
Quand on a une mère aux petits soins, il convient de s'en montrer
digne et de faire aussi quelque chose pour elle.
Son déjeuner terminé, il alluma une cigarette et laissa
flotter ses pensées. Il y en avait d'idylliques. Il y en avait aussi
de préoccupantes. Il avait tendance à grossir ces dernières,
et il éprouvait le vertige à sonder les embêtements
où la Mélie et lui s'étaient plongés ingénument
deux jours plus tôt. Il se demandait quelle bonne âme pourrait
les tirer de là... Il voyait tout en noir, et lâcha une fois
de plus:
- Vingt dieux de vingt dieux!
On aurait bien embarrassé le Jules en lui demandant si cette invocation en appelait à une vingtaine de dieux, évidemment païens -ou à de vains dieux, impuissants et inutiles,- ou même à un vain Dieu? Il ne s'était jamais posé la question. Pour lui, l'expression était commode à exprimer la joie, l'étonnement, la colère, l'enthousiasme et un tas d'autres choses, même contradictoires, selon l'inspiration du moment.
Il en était à ruminer de sombres conclusions lorsque son
regard fut attiré par une vague silhouette qui paraissait chercher
quelque chose dans la rue.
Il se leva d'un bond, écarta le rideau
- ... Mais... c'est la Janine! fit-il (En ajoutant sans doute : Vingt
dieux!).
D'un autre bond il fut dans le corridor, puis dans la rue en bras de
chemise:
- Salut Janine! Qu'est-ce que t'fais par ici? T'es perdue?
D'un signe discret elle lui fit comprendre qu'elle voulait lui parler.
Il s'approcha, intrigué.
- C'est toi que j'cherche fit-elle, j'ai une commission pour toi.
Il n'osait pas l'interroger.
- Ah ...? fit-il sottement.
- Te n'devines pas de qui?
Il n'osait deviner. Il hésita:
- Eh, ben... eh, ben... de...
- Mais oui bâlliah,
de la Mélie ! Elle voudrait te ouar.
- Me ouar? Mais bien sûr, vingt dieux! Et quand?... Et où?...
Janine eut un geste pour calmer cette exaltation, et un regard pour
les fenêtres voisines.
- Parle pas si fort, bon nom! Et écoute moi que j't'explique.
Il la coupa:
- Attends. Entrons chez nous.
On causera mieux.
Janine objecta
- Voyons, je peux pas entrer chez
vous, comme ça.
- Mais si. Entre ! J'es tout seul. Ma mère est à
la fabrik'.
Janine désigna d'un geste les maisons des alentours.
- Eh, ben, justement, fit-elle. Qu'est-ce qu'i diraient?...
- Et qui ça, donc?
- Eh, ben : les gens...
Jules se retourna d'un bloc.
- Les gens?... Les gens, on les EMM...TE!
... Car, dans la Vallée, ce mot rime avec verte.