Le Jules et la Mélie.

L'éclectisme de la Mélie était connu et reconnu. Il ne s'exercait pas seulement dans le choix de ses bonamis. Divertissements, spectacles, réunions joyeuses, prétextes à grand concours de population, tout cela opérait sur la Mélie un irrésistible attrait. Plus il y avait d'animation, mieux ça valait. Le bruit, la foule, la musique, la rigolade, les flons-flons, les bals, les fêtes, les bistrots enfumés, tout cela était pour elle comme un bain de Jouvence.

Bien sûr elle aidait aussi sa mère.... quand elle ne pouvait faire autrement! «C'est guère une aidante, se plaignait l'Adèle. Elle peut voir un tas de vaisselle d'sur la pierre d'eau: elle la voit pas ! Faut tout lui dire !» C'était pas comme leur gamin. Çui-lat', c'en était un, des aidants ! I avait rien besoin de lui dire. I f'sait tout. Tandis que quand la Mélie fallait rincer le linge au bach' de la fontaine elle ne revenait plus. Sûr qu'on pouvait dire qu'elle tralait avec les voisines «Iéhh...!» se lamentait la mère, elle est pas encore revenue la kaïp-là !» Ce Jé..! est -comme le Môôn...! - une manière de retenue discrète au moment de prononcer un nom sacré. Alors sortant sur le pas de la porte. «T'es bientôt couvée ! Sacrêe trallatt». Et la Mélie rentrait, traînant sa languissante vie et sa bassine de linge.

Il en allait tout autrement lorsque, dans le village, se préparait une quelconque réjouissance. Le feu aux joues, l'oeil brillant, les doigts énervés, la Mélie se préparait aussi. Fébrile, agitée, elle voltigeait cent fois de la glace au vertico et du vertico à la glace. «Et où est-ce qu'est mon rouge ruban ? Et où est-ce qu'est ma neuve ceinture ?» Lorsque sa mère la voyait ainsi en pleine effervescence et virant comme une toupie, elle en prenait son parti à l'avance. Tout au plus lâchait-elle, excédée: «Te m'énerves ! T'as bientôt fini de pidôler ?» Quand la Mélie avait fini de pidôler, c'était pour dévôler en bas du r'hein. La Mélie et les siens habitaient tout au haut d'un chemin montant et malaisé. Combien de fois avait-elle dévôlé en bas du r'hein! Autant de fois bien sûr qu'elle l'avait crâoué. Dès que résonnaient dans le village, les premiers échos de la fête, preste comme la flèche, elle filait, zabant derrière elle la porte de la grange, et vôlait vers la joie. Et l'Adèle, la regardant dévaler la pente, marmottait comme pour un confident invisible et familier: «Regard' la, ta sotte ! Te croirais-t-i pas qu'elle a le feu aux cottes ! Un d'ces jours elle va faire un d'ces criboutchas sur le r'hein-là» Mais la culbute ne se produisait jamais et la Mélie arrivait toujours en entier.

Sur la place de la mairerie, la fanfare rangée en cercle donnait un concert. Les personnalités, entourant le maire, formaient un petit groupe approbateur et plein de bonne volonté. La mine attentive, ces messieurs saluaient par des hochements de tête encourageants et débonnaires, les beaux passages des morceaux. Tout autour, le public stationnait, attentif lui aussi.

Moins patientes, les filles ne restaient point en place. Par groupes de trois ou quatre et se donnant le bras, elles passaient, repassaient dans la foule, n'écoutant la musique que d'une oreille distraite, mais, les yeux bien ouverts, déguînaient du côté des garçons. Avec deux ou trois copines, la Mélie tournait, elle aussi. D'un air faussement détaché les filles croisaient les groupes de garçons qui leur lâchaient parfois quelque gaudriole. Elles faisaient la mine de ne pas entendre, mais elles avaient bien vu et fort bien entendu. C'était ensuite les commentaires:
--T'as vu le Jean-Pierre, il a une neuve cravate bleue!
--Oui, une tout même que celle de not' Louis
--Tiens, depuis quand que le Paul fait copain avec le bian d'la Tarotte ?
Et les confidences reprenaient avec des coups de coude complices et des mines de conspiratrices:
--Chaque fois que j'rencontre l'Augusse du charron, i m'déguine !
--Oh ! çui-là, faut rien lui croire! C'est un fofflâh!
--Et le Henri, i t'plairait, dis ?
--Ah ! oui c'est un beau noir
--Et pis, il est gentil et i fait rire.
--Oui, l'aut' jour, i m'a raconté comme ça qu'il était d'sur un bal avec une fille de par là-haut. I lui marche sur le pied sans le faire exprès: « Oh ! pardon! Mademoiselle» qu'i fait. Et l'aut' h'âppolâtt' qui lui répond: « Faites, monsieur» Quand i m'a raconté ça, je hoûillais tellement que j'me déroulais d'zous la table.
--Et qu'est-ce qu'il a dit, le Henri ?
--Il a pus su quoi dire et il a regardé tout bête.


Parfois un des garçons faisait l'unanimité pour lui ou contre lui.
--C'est comme l'André ! qu'est ce qui croit çui-là depuis qu'i va à Chtrasbourg !
--Oui, qué crâneûr pasqu'i travaille au Magmod !
--I n'regarde pus personne.
--Moi je n' peux pus le chmecker.
--Oui! i pue, tellement qu'i crâne.
--C'est pas comme le Jules ! Lui c'est pas un fier. I parle avec tout le monde.

Et de fait, le Jules semblait mériter tous les suffrages des filles. Bon garçon et de l'esprit avec ça. Il avait de ces réparties éclair, éculées et cent fois dites, mais qui consacrent dans la Vallée le garçon spirituel. Voyait-il passer quelqu'un à bicyclette: « Baisse le dos t'auras l'air d'un coureûr!» lançait-il, tandis que la compagnie s'esclaffait. Ou encore «La roue tourne, le boulon dévisse!» Et de rire.
Un jour il avait essayé sa plaisanterie favorite sur la Mélie qui passait d'sur son vélo. Il n'avait pas fini de parler que déjà lui revenait une cinglante réplique: «Courr'té! min dié d'grôsse tête
Le Jules, lui, avait bien compris. Il avait surtout saisi qu'avec la Mélie, il fallait être prudent, au moins en paroles. Les gens bien informés, tout en reconnaissant que le Jules était un bon type, vous auraient toutefois confié que pour le Jules, c'était dommage parce qu' i n'tenait point d'ouvrage. En fait, Jules, au lieu de se choisir un métier une fois pour toutes, avait le tort de les essayer tous l'un après l'autre.
De plus, un observateur attentif aurait noté chez le Jules une propension marquée à la diversité des alcools. Par pur dilettantisme, il avait essayé de tous les flacons rangés sur les étagères du bistrot. Pas le même jour, bien sûr. Ainsi il avait acquis une bonne connaissance expérimentale de tous ces liquides multicolores, depuis la crème de cacao jusqu'à l'eau-de-vie de Dantzig. Il faut ajouter que Jules supportait remarquablement le mélange. Les dimanches soir, le verbe à peine plus haut, les yeux à peine plus troubles, il rentrait à la maison, sans trop chambouler sur le chemin, toujours prêt, tant qu'il n'avait pas franchi le seuil de la maison paternelle, à inviter quelque ami de rencontre pour aller vider un dernier bock.


Mais les supers commentaires et les jugements définitifs sur tout ce qui se passait au village c'était, en fin de compte, les femmes qui les prononçaient.

Le matin, quand elles faisaient les commissions, il leur était inévitable de se rencontrer. Les confidences allaient alors bon train. Les sujets ne manquaient pas: les maris, les enfants, le ménage, que sais-je encore...

--Qu'est-ce que t'fais à manger aujourd'hui ?
--Moi, j'ai du speck et des noir' hoch'
--Moi je vas faire une bonne soupe de semouille. Le mien (de mari), il est refroidi. Oui, i s'a r'froidi en allant au bois. I pleuvait. Je lui avais bien dit: Mets tes gamasch Il a pas écouté. Il est rentré tout sué et c'est comme ça qu' i s'a r'froidi.
--Oui le mien aussi i s'a sûrement aussi refroidi, I n'travaille pas. I reste près du feu toute la journée et i n'fait que d'détorrer et d'dékioper . J'ai mis tout plein le foyer de crottes-de-madame. Ça brûle bien; comme ça il aura bon chaud.
--Chez nous, enchaînait une autre, c'est not' gamin que j'ai fallu m'ner au docteur. I voulait couper une branche avec son râmès . I s'a foutu une ping' de hâdrelle dans l'doigt. Qué man'r gamin! I m'en fait, c'est bon!
--Et vot'Albertine, elle r'est d'nouveau malade que j'ai entendu.
--Oh oui, elle a de nouveau mal les pieds, les deux!
--C'est comme moi; j'ai toujours encore mal à la ch'ville d'pied depuis que j'ai routsché en allant après not' vache. J'ose pus mett' mes neufs souliers.
--C'est bon, on en voit.
--I-z-ont bien aise de dire ! Avec tout' leur politique ! Et où est-ce que ça mène ? Les gros, i-z-ont pas besoin de coller des timbres!

Survint alors l'Ugénie.
--Salut, Ugénie. Te t'arrêtes pas ?
Non, Ugénie ne s'arrêtait pas. Non qu'elle n'eu eut point l'envie, mais elle avait déjà assez ratsché tout le long du r'hein avec d'autres commères et maintenant elle était pressée. Cependant, aimable et obligeante, elle demandait au passage à sa voisine l'Adèle:
--«Dis Adèle, t'as rien besoin ? Je vas au boeuf.
--Non, répliquait Adèle, je l'y ai déjà été, au boeuf.»
Pareille scène ne pouvait avoir lieu qu'un samedi, car c'est ce jour-là, dans la Vallée, que les femmes vont au boeuf. Ces préoccupations ménagères laissaient notre Mélie assez indifférente. Et la nécessité le samedi, d'aller au boeuf lui rappelait tout juste que le lendemain était dimanche.


C'était incontestablement son jour préféré. Mieux que le «Courrier de la Bruche», elle savait _et à l'avance_ quelles seraient pour chaque coin de la Vallée les réjouissances de ce jour-là. A pied, à vélo ou par le train, en compagnie de quelques amies faciles à décider, elle était bien vite rendue là où il y avait le moins de chances de s'ennuyer.

Parfois le programme dominical était maigre partout. Il fallait alors se satisfaire d'une promenade en forêt. On n'allait jamais bien loin, non que la Mélie eût craint de se perdre, mais elle trouvait que les sapins se ressemblaient tous! A quoi bon, alors? Il y avait bien dans les environs un vieux château en ruine, aux vestiges moussus envahis par le lierre. Mais quel intérêt je vous le demande, que d'aller voir ces murs qui étaient tout décaboulés ? Aussi, lorgnant par dessus les guiches des sapins l'heure qu'indiquaient les touches de la montre de l'église, elle avait vite fait d'entraîner la bande à redescendre vers les lieux civilisés. Un flair de limier lui permettait de découvrir à coup sûr celui des bastringues où la jeunesse se rassemblait le plus volontiers.

La fois-là, on ne connaissait que peu les orchestres de danse engagés hors de la Vallée. On se débrouillait avec les moyens du bord et les moyens d'alors. Ici, c'était une knetsch qui faisait tourner les danseurs. L'accordéoniste, l'homme à la knetsch , assis sur une chaise posée sur une table tirait sans relâche de son instrument des valses, des polkas, des mazurk's, des «rheinlander» et des schieb', tandis qu'un acolyte tapait de ses deux baguettes sur un tambour de pompier et une grosse caisse de fanfare, pour assurer la cadence. Tout ceci fleurait un peu le teuton et Mélie n'aimait guère les schieb'.

Des cafetiers plus avisés avaient fait l'acquisition d'invraisemblables engins à musique produisant un vacarme à tenir éveillé un régiment d'infanterie après trois jours de manoeuvres. La machine coûtait cher à l'achat, mais l'économie était triple. D'abord, il fallait, pour la mettre en route, y introsuire une glisser de monnaie et c'étaient toujours les mêmes bâillahs qui se chargeaient de glisser une pièce dans la fente. Ensuite, on n'avait pas de musiciens à payer. Enfin, conséquence logique, vu l'absence de musiciens, on était quitte de leur donner à boire.

C'était aussi l'ère du piano mécanique: on engageait dans l'appareil un gros rouleau de papier bizarrement percé de milliers de trous. On introduisait eux sous dans la fente et ça démarrait: le rouleau commençait à tourner, déclanchant soudain un vacarme harmonieux de bruyantes casseroles, tandis que les touches du clavier comme frappées par un invisible pianiste, s'abaissaient, se relevaient toutes seules, plaquant des accords, sautant des arpèges, filant des gammes dans une sarabande effrénée.

Qu'est-ce qu'on inventait pas ! Electriques ou mécaniques, on avait, dans la Vallée, baptisé ces boîtes à musique, des viôles. La Mélie n'ignorait aucun des cafés de la région où existait une viôle. Parfois l'un ou l'autre de ces établissements avait plus spécialement la faveur de la jeunesse. On s'y entassait et l'on ne s'y déplacait qu'à grand' peine. Quelques vieux et quelques hommes (des mariés!) relégués au fond avaient bien du mal à sauvegarder leurs tables d'habitués ou, le dimanche après vêp's ils venaient faire leur interminable partie de soixante-six, jeu antique à l'usage des vieux kroumirs, et que la belote n'avait pas encore détrôné.

Tout le reste de l'espace était consacré à la danse. Aussi, lorsqu'à une heure raisonnable de l'après-midi, la viôle commençait à cracher sa tintamarrante musique, on était sûr de voir bientôt arriver l'infatigable Mélie avec ses copines et copains. Là, dans un air épaissi par la fumée du tabac, moite de toutes les transpirations confondues, dans le vacarme de la viôle, les rires et les plaisanteries, dans l'odeur fade de la bière coulant sans arrêt à la pompe du comptoir, la Mélie se sentait tout à fait à son aise.

Souvent la viôle jouait un air à la mode du genre «bonbon fondant» et que tous reprenaient en choeur:
«Nuits de Chine, nuits câlines, nuits d'amour
Tagadag, tagadag,
Nuits d'ivresse Tagadag, tagadag,
de tendresse,
Tagadag, tagadag»
Et la Mélie devant son verre de Malaga, penchée sur son compagnon, les yeux perdus et se croyant à Saïgon, chantait elle aussi le vague à l'âme et le coeur plein de poésie: «où l'on croit rêver jusqu'au lever du jour,
Tagadag, tagadag»
... que la vie était belle!...
On enchaînait parfois sur une autre rengaine en faveur d'un genre plus alerte:
«Mes parents sont venus me chercher
Badaboum, badaboum,
Ils m'ont mis dans la chambre à coucher
Badaboum, badaboum»
Bref, on s'amusait moult bien.

Les parents de la Mélie, eux, ne venaient jamais le chercher, elle. C'eût été peine perdue Elle était d'ailleurs bien grande assez pour rentrer seule et crâouer leur r'hein sans dommage. Depuis peu elle ne marchait plus avec le fils du hodé. Elle l' r'gardait pus, celui-là. Elle en r' avait trouvé un aut'. C'était un noble enfant de notre soeur latine. Un fils de louve. Dans la Vallée, ceux-là, c'est les taïaïa qu'on les dit. Donc la Mélie allait avec un taïaïa C'était un beau noir qui travaillait sur la ligne et qui dansait encore mieux. Un peu à la manière taïaïa. Avec, dans les virages, de brusques renversements de la cavalière du plus bel effet. Cette manière en avait fort impose à la Mélie. Et maintenant elle allait avec le taïaïa-là.
La danse venait de reprendre. La Mélie et son ami achevaient une conversation quand soudain de l'autre côté de leur table, le Jules se trouva debout devant eux. Il venait inviter la Mélie pour une danse.
--Te fais celle-ci avec ? lui dit-il, en ajoutant _fort poli_ à l'adresse de l'autre: --Vous permettez.. ?
--Si, si, zé vous en prie, Moussié, répondit le Romain, non moins gentilhomme.
Le Jules et la Mélie s'élancèrent donc dans la cohue. Comme la danse allait finir le Jules crut devoir faire le point de la situation. De son air rieur, il fit à Mélie:
--Alors, Mélie, te marches avec un taïaïa maînnant?
Ah ! la la ! Que n'avait-il pas dit ! !... La réplique jaillit immédiate et explosive:
--Non, mais dis, toi ! Qu'est-ce que ça peut t'faire? Ça t'regarde ? Est-ce que j'te d'mande comment qu'elle va ta coualée râbande ? ta béquée guinatt' ! Et avec ça que c'est pas une tout' maline, qu'on dit. Te crois qu'on la connaît pas ta sotte péks avec son air de grosse bâillatt' qu'est plus bête que not' vache et qu'est ouèt comme une counaille .
Le Jules, tout ébroïé par ce flot de paroles en restait tout ébâbi et ne savait quoi répliquer. Il aurait voulu au moins rétablir la vérité et redresser _si l'on peut dire_ sa coualée râbande dans l'esprit de la Mélie.
Mais celle ci, comme une vraie terrette repartait de plus belle, indignée, péremptoire et vengeresse:
-- C'est aussi vrai, ça ! Et pis laisse-le tranquille, mon taïaïa, sinon te vas ouar. Et n' t'avise point de venir me r'chercher pour danser, sinon j'te fais des hontes devant tout le monde et c'est toi seras déblâmé parmi ça.
Et comme la danse s'achevait elle ajouta en conclusion:
--Sacrê; min dié d'grôsse tête !
L'entretien était clos. Le Jules retourna au comptoir et plongea son nez dans un verre de bénédictine. Décidément, la Mélie et le Jules, ça n'donnerait jamais rien !


texte paru dans l'Essor en décembre 1956