Autour des tombes du Général Kléber
Louis LUDES et Jean-Paul BAILLIARD
Annuaire de la Société des Amis du Vieux Strasbourg
XXIV Strasbourg (1995) p.49
Kléber, on le sait, fut assassiné au Caire, le 14 juin
1800, par Souleyman, un fanatique musulman. Son corps, après avoir
été embaumé, couché dans un cercueil de plomb
enveloppé d'un second cercueil de chêne, fut d'abord inhumé,
le 17 juin 1800, au Caire, à l'intérieur du fort Ibrahim,
à un endroit entouré de cyprès.
À Strasbourg, J. Daniel Pack écrivit à la fin
d'un opuscule intitulé Trauer Rede auf die Gene Offiziere und
Soldaten der frankischen Republik... une épitaphe - Grabschrift
des Generals Kleber, Obersten Befehishabër der Armee in Egypten, welcher
den 25. Prairial, 8 gemeuchelmordet wurde, qui commence ainsi:
Held Kleber liegt hier in dem Grund
Verhangniss war die letzte Stund
Durchbohrt von Meuchelsmordersstichen,
Ist in Cairo's Mauern der Krieger schriell verblichen
.................
Grausames Ungefahr, das unser Schicksal lenkt,
.................
Strassburg, die Republik empfinden Kummernisse
Da deine Strengigkeit dem Heer das tapf're Haupt,
Der Franken Hannibal im Siegesgange raubt (1)
Kléber quitta sa première sépulture, un an plus
tard, au moment de l'évacuation de l'Egypte, le 6 juillet 1801,
pour être ramené d'Egypte en France sous la conduite du général
Belliard. Durant toute la descente du Nil, les batteries anglaises et turques
tonnèrent sans interruption pour honorer la mémoire de Kléber.
Le cercueil fut déposé au château d'If, au large de
Marseille et y demeura pendant tout l'Empire.
Le Doyen Georges Livet a présenté dans un article du
n° 20 de Saisons d'Alsace (1ère série) entièrement
consacré à Kléber, intitulé Kléber
et la Restauration - Comment naît une opposition, toutes les
circonstances du rapatriement en 1818 de Marseille à Strasbourg
des restes du principal rival de Bonaparte et de son inhumation "provisoire"
dans un caveau de la chapelle Saint-Laurent de la Cathédrale, le
7 septembre 1818, et décrit l'essentiel des cérémonies
qui eurent lieu à cette occasion.
Le poète alsacien Ehrenfried Stöber publia un poème
exprimant les sentiments de la population. En voici la teneur:
In des Münsters Riesenhallen
Tönt der Trommel Wirbelschlag
Und der Priester Sange schallen
Und der festlich ernste Tag
Weckt die alten Siegeslieder,
Heldengeister schweben nieder,
Kleber's heil'ge Asche naht.
Sohn der Heimat, kehrst du wieder
In der Mutter treuen Schooss,
Thatenvoll un kühn und bieder
Reich an Ruhm! - Ein herrlich Los
Hast du, Trefflicher, errungen!
Von dem Tode unbezwungen
Grusst verklarend uns dein Bild (2).
Depuis 1804 il existait un monument à la mémoire de Kléber,
érigé à l'entrée du Polygone par l'École
d'Artillerie. Oeuvre de Reiner, c'était un obélisque orné
à la base de trophées et reposant sur un soubassement puissant.
Douze grosses bornes reliées par des chaînes entouraient le
monument. L'ensemble était en grès et mesurait 14 mètres
de haut (3). Le préfet Bouthillier
préconisait, pour épargner des dépenses à la
ville, de choisir pour l'emplacement du tombeau, le monument du Polygone.
Mais il se serait agi d'un terrain militaire dont Strasbourg n'était
donc pas propriétaire.
Dès lors se posa le problème d'un monument érigé
à l'intérieur même de la ville à la gloire du
célèbre strasbourgeois. Dans le numéro déjà
cité de Saisons d'Alsace Hans Haug a décrit Les
monuments strasbourgeois à Kléber.
Un premier projet, destiné à la place Broglie, à
peu près à l'emplacement du monument Leclerc, fut mis au
concours. Un projet du sculpteur Landolin Ohmacht fut retenu, mais le projet
ne se réalisa pas du fait de l'opposition du gouvernement des Bourbons
et fut abandonné en 1819. Pourquoi ce refus? Il est vraisemblable
que la décision de ramener Kléber à Strasbourg avait
été prise favorablement par le gouvernement de Louis XVIII,
car elle visait à réparer une injustice de Napoléon
envers un opposant à l'Empire. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir
que Kléber, - comme Napoléon d'ailleurs - était perçu
par ses compatriotes comme un "Fils de la Révolution". Certains
partisans du retour à l'ancien régime n'appréciaient
pas non plus le général qui avait participé à
la campagne de Vendée. Kléber restera donc confiné
à l'intérieur de la cathédrale ce qui amena de nombreux
souscripteurs à retirer leurs "mises" et la dissolution du Comité
du monument qui s'était formé sous la présidence de
M. Dubreton assisté de Chastelin, secrétaire et de G. Humann,
trésorier.
Il fallut attendre 1830 et la Révolution de Juillet pour reprendre
l'idée d'un monument. Le 9 novembre 1831, le maire de Strasbourg
avait repris le projet, d'accord avec le conseil municipal. Il proposa,
sauf opposition du gouvernement, de réunir les souscripteurs et
de leur demander de constituer un nouveau Comité. Le Ministre de
la Guerre, sur le rapport du Préfet décida que le bronze
nécessaire pour la statue serait fourni par les canons pris aux
Arabes (4).
Lucas-Dubreton, dans son ouvrage Kléber, paru en 1938,
nous apprend que le maire Frédéric de Turckheim reçut
aussi, le 14 juillet 1832, la lettre suivante: Point de parole, point
de respect. Aidez nous, Monsieur, à réaliser le voeu que
la statue de notre illustre compatriote soit érigée sur l'une
de nos places publiques, qu'elle transmette ses nobles traits à
la postérité et qu'elle porte l'inscription: À Kléber,
la patrie reconnaissante. Salut et fraternité. Signé Un sans
culotte de 1793.
Le Comité fut reconstitué sous la présidence du
lieutenant-général Brayer, avec M. M. F. de Turckheim, le
préfet, P. Champy, Stotz, Couturat, Lenoir, Arnold, Simonis, Villot,
Fries, Weigel, Leclerc, Legendre et Guérin. Il s'occupa pour commencer
de l'emplacement du monument. On n'avait d'abord songé à
la place du Broglie, et édifié sur les lieux mêmes,
une
triste planche qu'on n'avait pas rendue plus gaie en la recouvrant de l'image
de Kléber. F. Ponteil cite aussi l'opinion d'un abonné
au Journal du Haut et du Bas-Rhin du 31 janvier 1835: L'idée
d'élever un semblable monument sur le Broglie, au point d'intersection
de l'axe du théatre avec l'axe de la porte principale de l'Ecole
d'Artillerie est la plus mauvaise de toutes celles qu'on pouvait avoir.
Je suppose, car sans cela cette idée serait inexcusable, qu'on a
le projet de couvrir un jour le fossé cloaque (Fossé
des Tanneurs, effectivement couvert en 1840) qui passe au pied de l'hôtel
du général commandant la division et même d'anticiper
sur ce jardin jusqu'au niveau de l'hôtel de la Mairie, pour que la
statue de Kléber ne soit pas une véritable pierre d'achoppement
contre laquelle chacun craindrait de venir heurter ou briser sa voiture
en sortant de la rue de la Comédie. Quoi qu'on fasse, cette statue
serait toujours là comme un hors d'oeuvre... Certains étaient
partisans du Marché aux Herbes (act. place Gutenberg), d'autres
de la place d'Austerlitz ou de la Halle aux Blés (emplacement de
l'ancienne gare, act. place des Halles); certains penchaient pour un monument
à l'intérieur de la cathédrale. En définitive
le Comité et le Conseil municipal se mirent d'accord sur le choix
de la place d'Armes. Cependant, comme le dit Ch. Staehling, de nouveaux
retards se produisirent, dûs probablement à l'esprit de réaction,
qui suivit les premières années du règne de Louis
Philippe. On ne voyait toujours pas d'un bon oeil la glorification d'un
général de la République.
En 1835 le projet de monument fut mis au concours. Ce fut le projet
du sculpteur Philippe Grass qui l'emporta. Le Comité du monument
comprenait, en 1838: (5)
- un comité des souscripteurs placé sous la présidence
du député de Schauenbourg, avec pour vice-président
M. Schutzenberger; Stotz, Champy, F. de Turckheim; A. Simonis, trésorier;
V Schneegans, le préfet Sers et le lieutenant-général
Buchet.
- une commission d'exécution du monument Kléber,
chargée d'étudier les détails d'exécution et
qui soumet ses propositions au Comité pour décision. Cette
commission avait pour président le général Leclerc,
commandant l'école d'artillerie de Strasbourg, avec, comme membres,
l'ingénieur en chef Couturat, les architectes Villot Fries et Arnold.
Particulièrement intéressante est la proposition de la
commission d'exécution du 24 mars 1838.
Dans une première partie du procès verbal de la réunion
on définit les dimensions du piédestal, ses fondations, la
qualité du granit à employer, on suggère l'incrustation
sur les quatre faces du dé de quatre tables de bronze pour lesquelles
la commission propose: sur la face avant une inscription résumant
la carrière de Kléber: c'est exactement celle qui sera réalisée.
Sur la face postérieure on mentionnera la date de l'érection
du monument avec une dédicace; sur la table de l'une des faces latérales
on placera un bas-relief dont le sujet sera la bataille d'Heliopolis: c'est ce qui sera fait.
Sur l'autre, un fait d'armes de Kléber à
l'armée de Sambre et Meuse: le Comité choisira une représentation
de la bataille d'Altenkirchen.
Dans une seconde partie, la commission propose de faire placer une
inscription dans la cathédrale au-dessus du caveau où est
déposé le corps de Kléber comme aussi de faire vérifier
l'état du caveau et du cercueil de Kléber.
Ainsi, à la date du 24 mars 1838, il n'est nullement question
de transférer le corps du général dans un caveau sous
le monument. II semble que 20 ans après l'inhumation dans un caveau
de la cathédrale, les esprits se soient faits à l'idée
qu'il s'agissait d'une sépulture définitive.
Mais le 22 avril 1838 la commission, conformément à la
mission qu'elle a reçue du Comité, a visité le caveau
et
a trouvé que le corps de Kléber était renfermé
dans un cercueil en plomb, entouré d'un autre cercueil en bois de
chêne; que ce dernier se trouve entièrement cassé,
que le cercueil en plomb est dans un très mauvais état, au
point que l'on a pu soulever la lame en plomb fermant le dessus du cercueil.
La commission a de plus reconnu que le corps de Kléber avait été
très mal embaumé; on n'a pu reconnaître que la tête,
le reste du corps s'est trouvé entouré de linges entièrement
consommés...
La commission fait alors les propositions suivantes, après en
avoir conféré avec le Maire Schutzenberger et l'archiprêtre
Vion, qui avaient tous deux assisté à la visite du caveau:
Le
cercueil en plomb renfermant le corps de Kléber sera soigneusement
réparé et sera déposé dans un cercueil en pierre
de taille, lequel sera renfermé dans un caveau à ménager
dans le massif des fondations du monument. Il apparaît ainsi
que la tombe de Kléber pourrait n'avoir contenu de 1838 à
1940 que son cercueil en plomb renfermé dans un cercueil en pierre.
Selon la commission cette mesure aura pour but de préserver
à l'avenir le corps de Kléber de toute dégradation
et de donner plus d'intérêt au monument, mais non d'en faire
un objet de curiosité publique, à cet effet le caveau sera
d'une construction simple et n'aura que les dimensions nécessaires
pour contenir le cercueil; il sera muré aux deux extrémités,
après que le cercueil y aura été introduit et les
fondations couvertes par les remblais. Comme il se pourrait que, dans un
avenir très éloigné et par des circonstances et causes
que l'on ne peut prévoir, le monument fut détruit et les
matériaux dispersés, on gravera sur le cercueil en pierre
les mêmes inscriptions que sur le monument même (6).
Les Archives Municipales possèdent un projet en coupe de ce
caveau. Lors de la démolition du monument en 1940 on a pu se rendre
compte que ce projet avait été considérablement simplifié
à l'exécution (7).
La commission propose en outre d'inviter Monsieur le Maire à
se concerter avec Monsieur le Préfet et le clergé afin que
la cérémonie de translation du corps de Kléber ait
lieu avec toute la pompe convenable et elle propose de fixer cette cérémonie
aux prochaines fêtes de juillet et demande l'autorisation de faire
exécuter les travaux par telle voie qui lui paraîtra la plus
favorable, aussi bien pour tenir le caveau prêt pour cette époque,
que pour activer l'achèvement du monument.
La translation du cercueil n'eut lieu que le 13 décembre 1838.
Après la messe solennelle au cours de laquelle on exécuta
le Requiem de Mozart, et l'absoute donnée par l'Evêque, Mgr
Le Pappe de Trevern, le corps du général Kléber fut
transporté en grande pompe vers le caveau de la place d'armes. Placé
sur un char funèbre traîné par huit chevaux blancs,
le double cercueil, sur lequel on avait posé le légendaire
chapeau à plumes tricolores et le sabre d'Égypte, s'était
mis en marche, précédé par des artilleurs à
cheval, suivi par le Comité des souscripteurs, les autorités
civiles et militaires, des détachements de toutes armes dont plusieurs
frères d'armes de Kléber. Par les rues pavoisées de
drapeaux, au roulement sourd des tambours voilés de crêpe,
au fracas des salves, au chant des cloches, entre deux haies de troupes
contenant une foule vibrante et recueillie, le cortège s'avança
lentement de la Cathédrale par la rue Mercière et la rue
des GrandesArcades vers la Place d'Armes où étaient massés
les divers régiments de la garnison. Et lorsque, après une
dernière bénédiction par l'archiprêtre, le cercueil
eut été descendu dans le caveau qui devait abriter à
jamais les restes du héros, Mr Schauenbourg, député,
président du Comité des souscripteurs, prit la parole pour
saluer la gloire de Kléber cette apparition imposante et pure
entre tant de héros qu'enfante notre glorieuse révolution
et pour se féliciter de ce que tout dans le monument qui allait
être érigé, l'artiste appelé à tailler
la statue, le granit qui devait couvrir les dalles de la tombe, tout fut
d'Alsace. Le bronze seul, ajoutait-il - aura été fournit
comme il devait l'être par les ennemis de la France.
Puis des feux de bataillon furent exécutés par les troupes,
les tambours battirent aux champs et la musique joua la marche de Kléber,
composée pour la circonstance (8).
La presse ne fut pas sans regretter que la Marseillaise alors proscrite
n'eut pas été exécutée par les musiciens militaires;
mais les spectateurs qui assistèrent le soir au théâtre
à la représentation de La mort de Kléber (9),
réclamèrent le chant national à si grands cris que
la police fut obligée de céder. Exécutée par
les musiciens du théâtre, la Marseillaise, née à
Strasbourg au temps où Kléber s'illustrait à l'Armée
du Rhin, fut ce soir là chantée avec enthousiasme par une
salle en proie à une sorte de délire sacré (10).
Entre-temps, le 28 juillet 1838, la statue, fondue à Paris,
et transportée par voie d'eau, était arrivée à
l'écluse des Ponts-Couverts, sur le canal du Rhône au Rhin,
à bord du Bertrand piloté par son propriétaire,
le batelier Jacques Zabern (11). Mais ce
n'est que le 14 juin 1840, pour le 40° anniversaire de la mort de Kléber,
que son monument fut inauguré. Il avait fallu une espèce
de sommation du parti libéral pour qu'enfin l'inauguration du monument
fut décidée; c'est ainsi qu'on trouve dans le Courrier
du Bas-Rhin du 11 avril 1840: Tout le monde applaudit au zèle
qui préside à l'élévation du monument de Gutenberg;
il n'en est pas de même de celui destiné au général
Kléber. Une fatalité inexplicable semble entraver son achèvement...
Non, il est impossible que le noble front de Kléber reste caché
dans l'ombre, le jour où Gutenberg montrera avec orgueil aux nombreux
étrangers, qui viendront nous visiter, son immortelle devise Fiat
lux! (12). Dès dix heures du matin,
la place d'Armes était occupée par les troupes de la garnison,
à laquelle le général de division avait joint deux
escadrons de cuirassiers et deux escadrons de lanciers, venus avec leur
musiques de Haguenau et de Schlestadt(13).
À
onze heures se forma à l'Hôtel de Ville un cortège,
qui arriva quelques minutes avant midi sur la place d'Armes. Les autorités
civiles et militaires, les souscripteurs du monument, les maîtres
et les élèves des établissements d'instruction publique
et les autres personnes invitées à la fête prirent
place autour de la statue. À midi le voile tomba, et chacun put
admirer l'oeuvre remarquable de M. Grass. Des salves d'artillerie et le
son des cloches annoncèrent à la population que les traits
du héros avaient été dévoilés; en même
temps toutes les musiques militaires exécutèrent des morceaux
d'harmonie.
M. le Maire Schutzenberger apprécia dans un discours remarquable,
l'homme et l'époque. Il rangea Kléber parmi ces citoyens
inspirés par la sainteté de leur cause, se dévouant
à leurs devoirs avec la simplicité que donnent les convictions
profondes, et justifiant leurs talents, leur courage et leurs vertus les
nobles principes pour lesquels ils savaient combattre et mourir. Il rendit
justice à l'époque, en la montrant déblayant le sol,
fondant la liberté, l'égalité qui ne sont que la justice
sous un autre nom, donnant l'exemple du plus pur, du plus ardent patriotisme
et conquérant au sein de la vieille Europe une place à ses
idées grandes et vraies qui ne se perdront jamais.
Selon Lucas-Dubreton, le maire Schutzenberger aurait également
rappelé dans son discours les paroles prononcées par le savant
Fourier quarante ans plus tôt sur le bastion du fort Ibrahim: La
gloire de Kléber appartient à la France, l'individualité
de son caractère appartient à l'Alsace.
Après M. le Maire, M. le Lieutenant-Général Buchet
commandant la division prononça quelques paroles. La cérémonie
se termina par le défilé des troupes devant la statue et
une remise de décorations.
Le soir, les édifices publics et beaucoup de maisons particulières
étaient illuminées. Des feux de Bengale éclairèrent
la cathédrale. La représentation au théatre commença
par Hommage à Kléber scène en un tableau, cantate
chantée par Mr. Matreuil, évolutions militaires, danses (14).
Le Courrier du Bas-Rhin déplora cependant l'absence de la
Marseillaise et de la Garde Nationale de Strasbourg.
Le poète Charles Frederic Hartmann écrivit un poème
intitulé:
Bei der Enthüllung der Statue Klebers, am 14. Juni 1840
Er ist's! ! Doch grösser, riesenmassiger heben
Sich seine Züge sonnewärts.
Er ist's ! Er ist's so ruft miffreud'gem Beben
Der vaterstaat verjüngtes Herz
.................................
Wie Pallas, wie Minerva ihn geleitet
Sein Nam' spricht's in der Helden Zahl
Wie seinem Ruhm' die Zukunft sich bereitet,
Treu kündet's hier sein Ehrenmal.
Ob lebend auch nicht mehr zum Vaterlande
Ihn kehren liess ein schwarz' Geschick;
Ob auch er fallen musst' am fernen Strande,
Er starb im Arm der Republik!
Drum stolz, Argentoratum,schau' zum Bilde
Des Sohn's. Nur eine Veste, rein
Und gross wie du; mit freiem Schilde
Konnt' Wieg ihm, Grab und Denkmal seyn. (15)
Auguste Lamey, lui aussi, composa une cantate à la mémoire
de Kléber, intitulée: Gedächtnissfeier Kleber's bei
Aufstellung seiner Bildsäule in Strassburg qu'il fit paraître
dans ses
Gedichte édités à Strasbourg en 1839,
pages 229 à 236, dans laquelle il chante Kléber, enfant issu
du peuple, ne devant sa gloire qu'à lui-même comme Dugommier,
Desaix, Hoche, Joubert et Marceau et non à la faveur d'un souverain.
Depuis, Kléber prend part à la vie de la ville. Comme
le disait le doyen Robert Redslob: Strasbourg a son dieu lare: Kléber.
Il est le point de mire de la vénération que Strasbourg et
l'Alsace entière ont de la Grande Armée, de l'Empereur, de
ses paladins et de la France éternelle.
Durant toute la période d'annexion de 1870 à 1918, les
Allemands respectèrent la statue et le tombeau. La place et la statue
étaient à minuit, la veille des Quatorze Juillet, le rendez-vous
des étudiants qui contournaient la statue en monôme, chapeau
bas, en silence, sous l'oeil de la police. Les sociétés traditionnelles,
passaient tôt le dimanche devant la statue, défilant en uniforme,
drapeau en tête, avant de se mettre en route pour une fête
corporative ou une sortie du mois de mai. Tout le monde rendait hommage
à Kléber, même l'humble cocher de fiacre qui faisait
visiter la ville aux étrangers et levait son fouet vers la statue
en disant: Le Général Kléber! Unser Glääwer!
Pyramides! Aboukir! Né à Strasbourg, In Stroosburi gebore.
Il est mort au Caire; er isch im Griej gschtorwe (16).
Pendant la guerre, nous dit Hans Haug, il y eut même, à
l'occasion de la fête de l'empereur (27 janvier 1915), une revue
militaire devant la statue couverte de neige. Le général
gouverneur avait posé à la ville la question de l'enlèvement
du monument, mais il avait renoncé à ce projet en apprenant
qu'il surmontait une sépulture.
À un certain moment, pendant la grande guerre il aurait été
question de fondre la statue. Mais l'expertise aurait révélé
que la quantité de métal qu'on pouvait espérer récupérer
était trop faible pour valoir l'immense choc psychologique que l'enlèvement
de la statue eut impliqué (17).
Kléber put donc assister, le 22 novembre 1918, à l'entrée
des troupes françaises à Strasbourg. Le doyen Redslob décrit
en termes lyriques cette manifestation: Alors le grand jour est venu.
Le général Gouraud est entré triomphant dans la ville,
à la tête de la Grande Armée ressuscitée. Ce
noble soldat a salué le héros de toujours, la France championne
de la justice et de l'humanité, la France rédemptrice. Strasbourg
et l'Alsace étaient revenues à la patrie. Kléber n'était
plus dès lors, un emblème douloureux et tragique. Il était
l'étendard de joie flottant sur la ville et le pays: En leur nom
il clamait, en face de la France qu'il revenait, un superbe : "Présent".
Kléber continua à veiller sur la ville. Lorsque celle-ci
fut évacuée dans les derniers jours d'août 1939, Kléber
-du moins le socle du monument- fut protégé par des sacs
de sable.
Et ce fut la défaite de juin 1940. La statue de Kléber
était, partout ce qu'elle rappelait, une présence insupportable
pour les nouveaux occupants. Le 24 juillet 1940, le Kreisleiter Fritsch
écrivit au Gauleiter Wagner: J'ai recherché dans toute
l'étendue de la ville de Strasbourg des places pour y tenir des
rassemblements de masse. La seule possibilité de tenir de telles
manifestations de masse sur une place fermée, offrant la possibilité
d'une décoration festive, est l'actuelle place Kléber. Ce
faisant le monument qui se trouve au milieu de la place est extrêmement
dérangeant. Il interdit, aussi longtemps qu'il existera, de procéder
à des arrivées massives de drapeaux. De même la présentation
de grandes unités constituées est impossible. L'orateur de
la manifestation a par ailleurs en permanence le monument devant les yeux.
Je considère donc comme très urgent et nécessaire
d'enlever ce monument. On pourrait le mettre à l'Orangerie.
Mais prédominante fut la position du Gauleiter Wagner qui considéra
que Kléber ayant combattu pour l'honneur de la France, il ne
saurait y avoir de place pour son monument sur le territoire allemand.
La décision fut donc prise d'éloigner le monument et la sépulture.
Des projets pour un monument à la mémoire de Karl Roos furent
élaborés. Le 30 septembre 1940, le monument fut rasé.
La statue devait être refondue. Les autorités militaires allemandes
de Strasbourg ayant eu connaissance de la décision de transfert
du corps vers le cimetière militaire de Cronenbourg demandèrent,
puisqu'il s'agissait des restés d'un Général ayant
commandé en Chef, l'application de la réglementation militaire.
À l'aube du 5 novembre 1940, l'autorité militaire allemande
plaça le cercueil de pomb dans un cercueil de chêne pour transporter
les restes de Kléber, avec un minimum d'honneurs militaires, vers
le cimetière de Cronenbourg, avant de les déposer dans le
sarcophage de grès. L'ensemble fut placé dans un caveau (en
béton selon P. Nuss) spécialement construit par une équipe
municipale (18).
En Alsace, la presse rendit compte de l'événement, avec
les termes mêmes du Gauleiter. Mais dans certains journaux locaux
allemands parut une version prétendant que le monument du général
Kléber ayant été détruit par les brigands de
l'air anglais, la Wehrmacht a rendu les honneurs à sa dépouille
(19).
Dans la presse française (sous contrôle allemand) l'enlèvement
de Kléber fut annoncé de la manière suivante: La
dépouille mortelle de Kléber qui reposait sous la place du
même nom ancienne place d'armes à Strasbourg, pays natal de
l'illustre soldat, a été transportée avec tous les
honneurs militaires au cimetière militaire de Cronenbourg où
elle a été inhumée parmi les tombes de soldats français.
Six chevaux noirs tiraient l'affût de canon sur lequel se trouvait
la bière. Le roulement des tambours exécutant une marche
funèbre a accompagné le convoi jusqu'au cimetière.
À ce transfert solennel, des représentants de l'armée
allemande et d'autres hautes personnalités allemandes étaient
présents (20).
Dans leur fureur iconoclaste les nazis firent détruire au marteau
le monument Kléber du Polygone comme celui de la Marseillaise. D'autres
monuments allaient sur des chantiers de ferraille en attendant la fonte;
quelques uns furent sauvés, l'autorisation ayant été
obtenue par les Services d'Architecture de la Ville d'en transférer
les parties essentielles dans les dépôts du Musée Historique.
Le Desaix de l'Ile des Epis et le Kléber de la place furent du nombre.
Même le mausolée de Maurice de Saxe à l'intérieur
de l'église Saint Thomas, qui avait la chance d'être couvert
de sacs de sable, était condamné. On avait l'intention de
le vendre au gouvernement français pour le Louvre, Versailles ou
Chambord. Kléber déboulonné de son socle et les bas-reliefs
qui ornaient les quatre faces, trouvèrent, grâce au dévouement
du service municipal d'architecture, un abri dans les dépôts
du Musée Historique, où ils attendirent la Libération,
en compagnie de Desaix, de Kellermann et de mainte autre plaque commémorative,
(par exemple, le médaillon du musicien juif Felix Mendelssohn-Bartholdi
de la facade de l'Aubette).
Sur la tombe du cimetière militaire de Cronenbourg on planta
une simple croix de bois. L'autorité nazie avait interdit la mention
du prénom de Jean Baptiste, jugé trop français et
voulait y faire figurer l'inscription suivante : Hier ruht der französische
General Kléber - Sieger über die Englander in mehreren Schlachten
(Ici repose le général français Kléber, vainqueur
des Anglais dans plusieurs batailles). Les trois fonctionnaires municipaux
Messieurs P. Dopf, R. Ludes et X, chargés du contact avec l'autorité
allemande pour cette question, réussirent, après d'âpres
mais habiles négociations à éviter ce projet et les
Allemands acceptèrent finalement la simple expression "GENERAL KLEBER"
peinte en lettres majuscules, ce qui évitait l'apposition des accents
aigus jugés trop français (21).
Pendant les travaux d'enlèvement du monument et du sarcophage
(22)
un des alsaciens, officier de réserve, ayant à faire sur
le chantier, serait parvenu à s'emparer d'un fragment de cercueil.
C'est ce débris qui fut offert au général Leclerc,
lors de sa visite à Strasbourg, le 23 novembre 1946, par l'Association
des Officiers de Réserve du Bas-Rhin.
Pendant plus de quatre ans, la place Kléber s'appela Karl
Roos-Platz, du nom de l'autonomiste- séparatiste alsacien fusillé
à Nancy pour haute trahison en février 1940.
Mais Kléber n'était pas oublié pour autant. Preuve
le beau poème en dialecte de Ferdinand Bastian écrit aux
heures les plus sombres de l'histoire d'Alsace, mais dont Louis Ludes possède
un exemplaire retrouvé plié, caché dans un livre de
son père, attestant qu'il circulait clandestinement.
Unser Kläwer
Der Kläwer han sie abmontiert
Am alte Steckelburger Platz.
D' Gebaan noch Kronebury gführt
Un dort verdolwe wie a Katz
E heiligs Fyr het do gebrennt
In unserm todverwundte Herz
E Dolch isch uns in d'Bruscht gerennt
Still sin mer sin im Träneschmerz
E Böeser Fluech, e Füscht im Sack
Isch unser bitter-machtlos Kampf!
O warte nur, ihr Lumpepack
Mit ejrem ufgeblos'ne Krampf
Es kummt e Zitt - ietzt sin mer Knecht
Sie kummt, sie kummt mit Reiseschritt,
No, unser Kläwer, wursch gerächt.
No,wurd marschiert in Reih un Glidd
No wähjt vor uns d'r Tricolor
In Bruederlieb un Freijheitssinn
Verschwunde isch no Trüür un Flor
No sinn mer, was mer welle sinn!
No stehsch du widder uff dim Gschtell.
In Sunneschien, im alte Glanz,
Un luejsch uff's Müenschter, d'Aue hell
Geziert mit Blueme, Lorbeerkranz! (23)
Vint la Libération par la 2ème DB du général
Leclerc, le 23 novembre 1944. Encore le jour même, un soldat de la
2ème DB vint planter un simple drapeau tricolore à
l'emplacement du monument et la place reprit son nom. Très rapidement
aussi, l'inscription sur la croix de bois au cimetière de Cronenbourg
fut réécrité: Jean-Baptiste Kléber Général
en Chef de l'Armée d'Egypte (24).
Mais ce n'est que le 16 septembre 1945, après un exil de près
de cinq ans au cimetière de Cronenbourg, que les restes du général
Kléber dans leur triple cercueil de plomb, de chêne et de
pierre, reprirent place dans le caveau. La cérémonie se déroula
selon le programme suivant:
9h00: Levée du corps du Général Kléber
au cimetière militaire de Cronenbourg par le général
Touzet du Vigier, Gouverneur militaire de Strasbourg, en présence
de pelotons d'honneur et de la fanfare des spahis;
9h à 9h20: Placé sur un affût de canon traîné
par six chevaux bruns, le cercueil traverse les rues pavoisées de
Strasbourg entre deux haies de soldats suivant l'itinéraire: cimetière,
route d'Oberhausbergen, rue Georges Wodli, rue du Faubourg de Saverne,
rue du Vieux-Marché-aux-Vins, rue de la Haute-Montée, rue
des Grandes Arcades. Sonnerie des cloches pendant tout le parcours du cortège.
9h05: arrivée sur la place Kléber du drapeau de
la cérémonie de 1838, du drapeau planté sur l'emplacement
du monument Kléber par un soldat de la Division Leclerc le 23 novembre
1944, ainsi que des drapeaux des sociétés patriotiques et
autres de Strasbourg (les deux drapeaux nommés en premier lieu prennent
place de chaque coté de la tribune, tandis que les drapeaux et les
délégations des sociétés s'alignent sur le
trottoir devant l'Aubette, face au catafalque).
9h15: arrivée de M. Bollaert, Commissaire de la République.
Les honneurs seront rendus par un bataillon d'honneur. M. Bollaert prend
place sur la tribune.
9h20 arrivée du cortège place Kléber - dépôt
du cercueil sur le catafalque sonnerie - envoi des couleurs (le drapeau
sera hissé par un petit-neveu du général, chasseur
de la 1ère DB).
9h25 placement sur le cercueil, par Mr le Maire de la capsule
d'étain renfermant le parchemin du procès-verbal de la cérémonie,
ainsi que les documents de 1838. Lecture du texte du PV sera faite par
M. Frey.
9h30: allocution de M. Emile Bollaert, Commissaire de la République,
représentant le général de Gaulle.
9h40 défilé des troupes présentées
par le général Touzet du Vigier, Gouverneur militaire de
Strasbourg.
10h20: à l'issue du défilé, les drapeaux des sociétés
viennent s'incliner devant le cercueil du général.
La garde d'honneur du catafalque sera assurée d'abord par des
spahis et ensuite par un peloton du 26ème RI.
Dans son allocution M. Bollaert retraça l'essentiel des péripéties
de l'histoire de la tombe et du monument, puis il s'attacha à dégager
la leçon de Kléber: À présent que la réparation
est faite, dans l'éclat des Marseillaises officiellement populaires,
s'il nous est accordé de méditer pendant quelques minutes
devant les restes mortels de Jean-Baptiste Kléber, de qui nous attendons
une leçon, en ce jour mémorable, ce ne sera pas pour évoquer,
si haute en couleurs qu'elle nous apparaisse l'image chamarrée du
général en chef qui recueillit en Egypte l'héritage
incertain de Bonaparte; - ce sera plutôt pour nous souvenir que cet
homme fort, à la tête léonine, au regard franc et droit,
au teint frais, à la chevelure folle d'apparence et comme en bataille,
est le fils d'un agent de police strasbourgeois, qu'il commença
à tailler des pierres sur les chantiers de la ville à une
époque où il aurait pu rencontrer, en musant par les rues
un jeune étudiant en droit qui s'appelait Wolfgang Goethe; et nous
retiendrons avant tout que notre héros, proprement fils de ses oeuvres,
incarne dans ce qu'elle a de plus émancipateur la notion d'égalité,
une des générations de la grande révolution française.
Le général Touzet du Vigier fit paraître l'ordre
du jour suivant:
Ordre du Jour
Soldats de France
Vous qui avez défilé, avec des regards fiers de vainqueurs,
devant le grand général Kléber, mort au champ d'honneur,
vous avez voulu effacer une honte, réparer un affront.
Tous, ceux qui aux ordres du général Leclerc, ont
libéré Strasbourg, comme ceux qui aux ordres du général
d'armée de Lattre de Tassigny, aux jours sombres, l'ont défendue
et sauvée, vous avez par votre tenue, par votre discipline, par
votre attitude, témoigné publiquement que la France revenait
à ses glorieuses traditions, en respectant ses grands morts, en
gardant la foi dans ses destinées; Le général gouverneur
militaire de Strasbourg vous remercie de vos efforts. Il vous dit sa confiance
pour continuer à porter les trois couleurs de la France sur le chemin
du devoir et de l'honneur.
Touzet du Vigier
Et voici le texte du Procès-Verbal de transfert du corps:
En septembre 1940, sa ville natale étant tombée aux
mains de l'ennemi, le corps du général Kléber fut
exhumé après démolition de son monument. Après
un exil de 5 années au cimetière militaire de Cronenbourg,
les restes du Général, dans leur triple enveloppe de plomb,
de bois et de pierre, ont repris place en ce lieu qui, un siècle
durant, avait été le point de ralliement de l'Alsace française.
Ce jourd'hui, 16 septembre 1945, il a été procédé
au transfert du Corps par le Général Touzet du Vigier, Gouverneur
militaire de Strasbourg en présence du Général de
Lattre de Tassigny, Inspecteur général de l'Armée.
Le Général de Gaulle étant Chef du Gouvernement provisoire
de la République, M.M. Emile Bollaert, Commissaire de la République,
Cornut-Gentille, préfet du Bas-Rhin, Charles Frey, maire de la ville
de Strasbourg.
Bientôt le monument sauvé de la destruction, surmontera
à nouveau le tombeau du Général(25).
Le 30 octobre suivant, sortis des dépôts du Musée
Historique, la statue et les bas-reliefs furent remontés sur un
nouveau socle mis en place. Le monument fut solennellement inauguré
le 23 novembre 1945, par le maire Charles Frey, à l'occasion du
premier anniversaire de la Libération, en présence du général
Leclerc.
La construction du parking souterrain de la place Kléber en
1967 fit courir quelques dangers au monument. Mais, M. Will, alors architecte
en chef de la ville, veilla au grain. Le massif du caveau, à la
maçonnerie imposante, et servant de soubassement au monument, fut
intégralement préservé et respecté. Il fut
question, un moment d'ouvrir un accès public, à partir du
sous-sol du parking, à la chambre funéraire, mais M. Will
s'y opposa catégoriquement. Il argua pour ce faire, de l'inviolabilité
d'une tombe classée monument historique (l'ensemble est classé
monument historique depuis le 18 juillet 1946) et de la loi sur les sépultures
militaires. Il veilla par ailleurs à ce que l'emplacement des toilettes
qui devait être tout près du monument fut déplacé.
II a fallu, on ne sait quels intérêts mis en jeu, pour
qu'une équipe de prétendus vidéastes peu soucieux
d'éthique, obtienne, en 1994, à l'occasion du tournage d'un
film sur la place Kléber, une "autorisation" du service d'architecture
de la ville de Strasbourg pour, en infraction à la loi du 31 décembre
1913 sur les monuments historiques, ouvrir au marteau-piqueur le caveau,
briser les scellés de la capsule contenant le Procès-Verbal
de transfert de 1945, sortir le document et le filmer, alors qu'il en existe
(voir la note 25) quatre exemplaires dans les fonds des Musées de
la Ville, sans apporter quoi que ce soit d'original à la connaissance
historique si ce n'est l'affirmation erronée par méconnaissance
de la signification du mot cendres dans la langue française, que
Kléber fut incinéré par les nazis.
NOTES
(1) Épitaphe du Général
Kléber, commandant en chef en Égypte qui fut assassiné
le 25 prairial an 8.
Le héros Kléber est ici couché
en terre; une fatalité fut sa dernière heure, transpercé
des coups du poignard d'un assassin, le guerrier a rapidement succombé
dans les murs du Caire... Cruel hasard qui mène notre destinée,
Strasbourg, la République éprouvent de la peine, car ta rigueur
a ravi à l'armée son chef courageux et aux Français
le Hannibal qui conduisait à la victoire.
(2) Extr. Els. Monatsschrift
1911, p.15 -Sous la voute gigantesque de la cathédrale résonne
le roulement du tambour, Et retentissent les chants des prêtres,
Et le sérieux jour de fête réveille les vieux chants
de victoire Les esprits des héros redescendent sur terre, tandis
que s'approchent les saintes cendres de Kléber Fils de la patrie
tu reviens dans dans le sein fidèle de ta mère, Riche en
faits d'armes, courageux et bon et célèbre. C'est un destin
magnifique que tu as conquis! Triomphant de la mort ton image nous salue.
(3) Le monument fut détruit
par les Allemands en 1940.
(4) Ponteil, L'opposition politique
à Strasbourg sous la Monarchie de Juillet pp.589 et sq.
(5) Selon F. Ponteil op. cit. note
4 .
(6) A. Herrmann, Zur Geschichte des
Kleberplatz-Denkmals in Strassburg, Elsässische Monatsschrift
, 1910, p 449 à 456.
(7) Note de Hans Haug, Saisons d'Alsace
n° 20, 1953, p. 415.
(8) C. Staehling, Histoire contemporaine
de Strasbourg et de l'Alsace tome 1 p. 115.
(9) Tragédie en 3 actes de Jacinthe
Leclerc; Paris, 1822.
(10) Extr. du discours de Mr Bollaert,
commissaire de la République, lors du transfert du 16.9.1945.
(11) Descombes, Canaux et batellerie
en Alsace.
(12) C. Staehling, op. cit.,p.143.
(13) Selon F. Ponteil op.cit. le général
avait fait venir; par crainte de désordres, six escadrons
de cavalerie. Le journal l'Alsace du 16 juin 1840 écrit qu'il y
avait le l° régiment d'artillerie, deux escadrons du 5°
léger de Wissembourg, deux escadrons du l° cuirassiers de Haguenau,
les 29° et 34° d'infanterie.
(14) P Holl, Le Général
Kléber, Strasbourg 1900.
(15) C'est lui, Mais ses traits
s'élèvent vers le soleil plus grands, plus gigantesques.
C'est lui! C'est lui! s'écrie en frémissant de joie le coeur
rajeuni de la ville-patrie. Comme Pallas, comme Minerve l'ont conduit,
son nom compte parmi ceux des héros. Comment l'avenir se prépare
à sa célébrité, son monument en porte fidèle
témoignage. Bien que son sombre destin ne l'ait pas laissé
revenir au pays, bien qu'il ait du tomber sur un lointain rivage, Il est
mort dans les bras de la République. Soit donc fier, Argentoratum,
et regarde vers l'Image de ton fils. Seule une forteresse véritable
et grande comme toi, avec un pavois de liberté pouvait lui servir
de berceau, de tombe et de monument.
(16) R. Redslob, Sous le regard
de la cathédrale, Woerth, 1957 - Jeu de mot sur Griej
= guerre et Caire.
(17) Lucas-Dubreton, op.cit. p.346
(18) C. Schneider, dans Kléber
Fils d'Alsace, hommage collectif, Alsatia, 1953, p 205. Ceci semble
confirmer, comme aussi le montre la photo prise lors du transfert à
Cronenbourg, que jusque là, le sarcophage ne contenait que le cercueil
en plomb.
(19) H. Haug, article cité
dans Saisons d'Alsace n° 20 p. 418.
(20) Le Nouvel Alsacien 16/17
septembre 1945.
(21) L. Ludes, dans Cronenbourg
2° partie p.40 sq.
(22) Information extraite d'un article
de presse retraçant l'histoire du monument, journal et date non
identifiés; mais il semble que ceci fut fait lors du retour de Kléber
sur sa place en 1945. Au moment de l'exhumation de 1945, on trouva le cercueil
de chêne en mauvais état. MM Nuss et Scheibling qui étaient
présents à l'opération ont prélevé quelques
débris du cercueil de chêne (et même une poignée)
dont l'un fut remis au général Leclerc.
(23) Ferdinand Bastian, né
à Strasbourg le 27.05.1886, est l'auteur de nombreuses pièces
de théâtre en dialecte. Il est mort le 29.6.1944, hélas
5 mois avant la libération de Strasbourg.
Ils ont démonté Kléber sur la
vieille place de Strasbourg, transporté ses ossements à Cronenbourg
et enterré la-bas comme un chat. Un feu sacré a dès
lors brulé dans notre coeur blessé à mort; un poignard
nous a été enfoncé dans la poitrine; nous nous taisions
dans notre douleur de larmes. Une méchante imprécation, un
poing serré dans la poche, tel est notre combat amer et impuissant.
Ô, attendez, bande de vauriens, avec votre foutaise gonflée de vent!
Il vient le temps -maintenant nous sommes esclaves-, il vient, il vient
à grands pas. Alors, notre Kléber, tu seras vengé.
Alors nous marcherons en rangs serrés. Devant nous flottera le drapeau
tricolore. L'esprit de fraternité et de liberté fera disparaître
notre deuil et notre tristesse. Alors nous serons ce que nous voulons être!
Alors tu te trouveras de nouveau sur ton piédestal, dans l'éclat
du soleil, brillant comme autrefois, Et tu regarderas vers la cathédrale,
le regard clair, orné de fleurs et couronné de lauriers.
(24) C'est ce qui peut être
lu sur les photos prises en 1945 de la tombe de Kléber.
(25) Dix copies de ce procès-verbal
furent imprimées. Six furent distribuées à chacune
des personnes nominativement citées dans le document. Les quatre
autres exemplaires furent remis aux Musées de Strasbourg.
La statue repose sur un bloc
parallélipédique.
sur la face sud, il y a un bas-relief
montrant Kléber à cheval au milieu de soldats sur un
champ de bataille avec l'inscription:
Altenkirche 19 juin 1796
sur la face est, un autre bas-relief
avec l'inscription:
Héliopolis 20 mars 1800
Soldats! on ne répond à une telle insolence que par des
victoires; préparez vous à combattre.
sur la face ouest:
KLEBER
Ses frères d'armes
Ses concitoyens
La Patrie. 1840
Ici reposent ses restes.
sur la face nord:
J B KLEBER
né à Strasbourg le 6 mars 1753.
Adjudant général à l'armée de Mayence.
Général de brigade à l'armée de
Vendée.
Général de division à l'armée de Sambre et
Meuse.
Général en chef en Egypte.
Mort au Caire le 14 juin 1800.
La Krutenau
Faubourgs, quartiers, grands ensembles, banlieues, autant de termes urbanistiques
ou sociologiques qui recouvrent la complexité des réalités
urbaines. Or il est à Strasbourg un endroit auquel aucune de ces
définitions ne convient, ni pour son histoire, ni pour sa population,
ni pour sa structure ou son habitat : c'est la Krutenau.
Incorporée tardivement, dans la première moitié
du XV° siècle, à une ville depuis longtemps close de
murailles et devenue république et cité-Etat, cette partie
de Strasbourg conserva toujours une personnalité bien à elle
et sut maintenir au cours des siècles, ses traditions et ses traits
si particuliers qui en font, encore de nos jours, beaucoup plus un village
qu'un quartier.
Ce particularisme fut d'ailleurs puissamment aidé et conforté
par la spécificité de sa population composée presque
exclusivement jusqu'au milieu du XIX° siècle, de métiers
et de corporations liés au grand fleuve voisin.
Dernier agrandissement de la Ville Libre avant 1681, la Krutenau était
limitée par les fortifications mêmes de la ville et leurs
fossés, vers le Rhin et la Robertsau, par le Johannes ou Rheingiessen,
à l'ouest, et par l'Ill au nord. Aussi apparaissait-elle entourée
d'eau de toutes parts et cette situation même en marquait le caractère
premier. De tout temps, région marécageuse, parcourue de
canaux et cours d'eau divers, elle était en quelque sorte, le royaume
d'un peuple de l'eau où bateliers, pilotes, marins, calfats
et pêcheurs, lui donnaient des airs de petite république maritime.
Au XIII° siècle, ces lieux déshérités
avaient été riches en établissements religieux dont
les noms de Saint-Nicolas aux Ondes, Sainte-Claire aux Ondes, Saint-Jean
aux Ondes, définissaient parfaitement la caractéristique
principale de leurs emplacements de fondation. Ils vont tous disparaître,
victimes de la Réforme puis des futurs maîtres de cette partie
de la ville, qui, quoique établis en dehors d'elle, ne manqueront
pas de faire sentir puissamment leur influence sur la Krutenau elle-même.
Il s'agit des militaires qui bâtirent au lendemain du 30 septembre
1681, avec la construction de l'Esplanade et de la Citadelle, une véritable
ville dans la ville. Ils vont profondément remodeler le paysage
urbain lui-même, avec les constructions successives de l'hôpital
militaire, de l'Arsenal et du quartier Saint-Nicolas.
Par la suite on ajouta à la Krutenau originelle, extra-muros,
le quartier de Sainte-Madeleine situé entre l'actuelle rue des Orphelins,
la place d'Austerlitz et le quai des Bateliers. Sans doute s'est-il agi
pour le Magistrat, grâce à l'apport de ces rues terriennes
d'atténuer le caractère par trop particulier et peut être
particulariste, de la petite république qui bordait le Rheingiessen,
toute ouverte qu'elle était sur le fleuve et le monde. Plus tard,
l'adjonction du couvent de Sainte-Madeleine et de sa paroisse catholique
permit, après 1681, aux autorités royales, d'équilibrer
l'univers protestant de Saint-Guillaume et de son collège.
D'autre part, la très forte individualité de cette partie
de la Ville était encore plus marquée par le fait que son
artère principale était non une rue mais un canal : le Rheingiessen.
Bras d'eau naturel canalisé, il joignait le centre de Strasbourg
au Rhin, par les fossés extérieurs des fortifications. Très
longtemps il eut pour la Ville une importance économique capitale.
C'est par lui en effet, beaucoup plus que par l'Ill trop longue et trop
lente, que se faisait au Moyen Age et jusqu'au XVIII° siècle,
une grande partie du trafic des marchandises apportées par le grand
fleuve à la grande cité. Il était l'artère
vitale par laquelle les expéditions d'Italie ou de Hollande, tant
attendues par les négociants strasbourgeois, ainsi que les cargaisons
en transit arrêtées par la vigilance des postes du pont du
Rhin, parvenaient à ce centre commercial et fiscal strasbourgeois
qu'était la Douane et son port. C'est également par son intermédiaire
que, durant des siècles, les prestigieux nautoniers strasbourgeois,
gagnèrent le Rhin, puis le reste de l'Europe, avec vins, draps,
canons, livres, qui portaient au loin le renom de la République
de Strasbourg, de ses artisans et de ses ouvriers.
Le Rheingiessen, qui traversait la Krutenau en direction de l'Esplanade,
formait donc un véritable boulevard aquatique, sans cesse parcouru,
dans un sens ou dans l'autre, par des norias de barques, de bateaux, de
radeaux, de péniches, de toutes provenances et de toutes sortes,
pendant que sur les quais bordant le canal, déambulait, commerçait
et travaillait, la modeste et active population qui habitait rues et venelles
avoisinantes.
C'est par le Canal du Rhin enfin, qu'arrivèrent, au milieu de
la liesse générale, le 20 juin 1576, les délégués
de Zurich, apportant à leurs alliés strasbourgeois, une preuve
tangible de leur capacité à les secourir à temps en
cas de besoin.
Cet événement fut immortalisé après la
suppression du Rheingiessen, par le nom donné par la municipalité
à la nouvelle rue, en l'honneur de l'ancienne alliée helvétique
et, surtout, par l'édification d'une fontaine monumentale de style
Renaissance, consacrée à la fois à l'événement
de 1576 et au poète Johann Fischart qui a chanté cet inoubliable
exploit.
Cependant, au cours du XIX° siècle, la croissance en taille
des bateaux rhénans et surtout l'apparition de la navigation fluviale
à vapeur, l'achèvement des canaux du Rhône au Rhin
(1834) et de la Marne au Rhin (1853), et l'établissement de la navigation
à travers Strasbourg par le canal du Faux Rempart (1839) allaient
peu à peu retirer au Rheingiessen de son importance d'antan et amener,
en 1874, sa disparition totale et son remplacement par l'actuelle rue de
Zurich.
Cité des eaux, bâtie sur un véritable marécage
et peuplée de bateliers, mariniers et pêcheurs, la Krutenau
fut très longtemps un quartier modeste, aux lacis de ruelles étroites
et humides, bordées de maisons vétustes et basses, très
souvent à colombages.
Cependant, dès la fin du XVIII° siècle, mais plus
encore au courant du XIX° siècle, la Krutenau va jouer un rôle
culturel et social tout nouveau pour elle. En effet, avec l'Université,
puis l'Ecole des Arts Décoratifs et l'établissement de diverses
manufactures, dont celle des tabacs, l'étudiant et l'ouvrier vont
disputer la prééminence au pêcheur et au batelier,
jusqu'à la disparition totale de ces derniers.
Institutions et entreprises diverses vont en effet, faire peu à
peu leur apparition dans la Ville des gens de l'eau, en en transformant
considérablement, non seulement l'aspect topographique, mais surtout
le tissu social et la physionomie humaine.
La première en date est à mettre au nombre de ces oeuvres
peu recherchées par les quartiers nobles du centre ville et que,
la surpopulation de la cité, rejetait désormais vers la périphérie
: il s'agit de la Maison des Enfants Trouvés, bâtie entre
1772 et 1775. La mission originelle du nouveau bâtiment, construit
en un agréable style classique, où la sobriété
de la construction n'empêche pas une certaine recherche de la façade
et l'élégance de l'ensemble, ne changea que peu le caractère
du quartier, même lorsqu'on y fonda un atelier de travail
pour indigents, lors de la grande crise économique de 1817.
Il n'en fut naturellement pas de même, lorsque la nouvelle Université
de Strasbourg y établit en 1824, ses facultés avec leurs
cabinets d'histoire naturelle, d'anatomie, de physique, le laboratoire
de chimie, les bibliothèques et autres collections. La prestigieuse
Université de Strasbourg allait demeurer jusqu'en 1870 dans l'immeuble,
qui portera désormais le nom d'Académie, et qui conservera
ce nom lorsque les écoles primaires de garçons, protestante
pour Saint-Guillaume et catholique pour Sainte-Madeleine, y seront installées
à compter de 1894. On comprend en tout cas combien le monde des
professeurs et des étudiants a transformé l'atmosphère
de ce quartier, étape prémonitoire de la conquête définitive
de l'Esplanade après 1960.
Cependant, l'institution qui contribua le plus à faire de ce
royaume des pêcheurs et des bateliers, un quartier industriel d'ouvriers
sédentaires et de petits commerces, fut la manufacture des tabacs.
A compter de son introduction en Alsace, dès le XVII°, le tabac
fut un des fleurons de l'économie et une des bases de la prospérité
strasbourgeoise. L'instauration du monopole d'Etat, par Napoléon,
en 1811, entraîna la concentration de la fabrication dans une manufacture
unique à laquelle la municipalité se montra d'emblée
très attachée, comme source de prospérité permanente
pour la cité et d'une vie populaire toute nouvelle pour la Krutenau.
Or cette petite République de la Krutenau qui au milieu de tant
d'avatars, avait su, au cours des siècles, maintenir son caractère
particulier et son habitat si pittoresque, allait manquer disparaître
littéralement durant la décennie 1970-1980, en proie à
la furie de démolition qui saisit en ces années là,
tout Strasbourg, victime d'une spéculation immobilière débridée.
C'est par pans entiers que le patrimoine et le cadre de vie krutenauvien
disparaissait jour après jour, pour laisser la place à des
immeubles aussi démesurés qu'inintéressants, résidences
dont la médiocrité des formes n'avait d'égale que
la suffisance des dénominations.
...
C'est pourquoi désormais, la sauvegarde de l'âme même
de Strasbourg, passe par la défense indispensable de ces ensembles
de quartiers, trop souvent dédaignés. Aussi est-ce désormais
un devoir sacré pour nos concitoyens, d'adopter à leur tour,
tant vis à vis de leurs devanciers qu'envers leurs descendants,
car la défense du patrimoine est un des rares domaines où
le respect du passé est garant de l'avenir, la célèbre
devise de Guillaume d'Orange Je maintiendrai.
Georges Foessel
Conservateur aux Archives de la Ville de Strasbourg
La Krutenau perdue et retrouvée
Editions Contades (1990)