Autour des tombes du Général Kléber

Louis LUDES et Jean-Paul BAILLIARD

Annuaire de la Société des Amis du Vieux Strasbourg
XXIV Strasbourg (1995)  p.49

Kléber, on le sait, fut assassiné au Caire, le 14 juin 1800, par Souleyman, un fanatique musulman. Son corps, après avoir été embaumé, couché dans un cercueil de plomb enveloppé d'un second cercueil de chêne, fut d'abord inhumé, le 17 juin 1800, au Caire, à l'intérieur du fort Ibrahim, à un endroit entouré de cyprès.
À Strasbourg, J. Daniel Pack écrivit à la fin d'un opuscule intitulé Trauer Rede auf die Gene Offiziere und Soldaten der frankischen Republik... une épitaphe - Grabschrift des Generals Kleber, Obersten Befehishabër der Armee in Egypten, welcher den 25. Prairial, 8 gemeuchelmordet wurde, qui commence ainsi:

Held Kleber liegt hier in dem Grund
Verhangniss war die letzte Stund
Durchbohrt von Meuchelsmordersstichen,
Ist in Cairo's Mauern der Krieger schriell verblichen
.................
Grausames Ungefahr, das unser Schicksal lenkt,
.................
Strassburg, die Republik empfinden Kummernisse
Da deine Strengigkeit dem Heer das tapf're Haupt,
Der Franken Hannibal im Siegesgange raubt (1)

Kléber quitta sa première sépulture, un an plus tard, au moment de l'évacuation de l'Egypte, le 6 juillet 1801, pour être ramené d'Egypte en France sous la conduite du général Belliard. Durant toute la descente du Nil, les batteries anglaises et turques tonnèrent sans interruption pour honorer la mémoire de Kléber. Le cercueil fut déposé au château d'If, au large de Marseille et y demeura pendant tout l'Empire.
Le Doyen Georges Livet a présenté dans un article du n° 20 de Saisons d'Alsace (1ère série) entièrement consacré à Kléber, intitulé Kléber et la Restauration - Comment naît une opposition, toutes les circonstances du rapatriement en 1818 de Marseille à Strasbourg des restes du principal rival de Bonaparte et de son inhumation "provisoire" dans un caveau de la chapelle Saint-Laurent de la Cathédrale, le 7 septembre 1818, et décrit l'essentiel des cérémonies qui eurent lieu à cette occasion.
Le poète alsacien Ehrenfried Stöber publia un poème exprimant les sentiments de la population. En voici la teneur:

In des Münsters Riesenhallen
Tönt der Trommel Wirbelschlag
Und der Priester Sange schallen
Und der festlich ernste Tag
Weckt die alten Siegeslieder,
Heldengeister schweben nieder,
Kleber's heil'ge Asche naht.
Sohn der Heimat, kehrst du wieder
In der Mutter treuen Schooss,
Thatenvoll un kühn und bieder
Reich an Ruhm! - Ein herrlich Los
Hast du, Trefflicher, errungen!
Von dem Tode unbezwungen
Grusst verklarend uns dein Bild (2).
Depuis 1804 il existait un monument à la mémoire de Kléber, érigé à l'entrée du Polygone par l'École d'Artillerie. Oeuvre de Reiner, c'était un obélisque orné à la base de trophées et reposant sur un soubassement puissant. Douze grosses bornes reliées par des chaînes entouraient le monument. L'ensemble était en grès et mesurait 14 mètres de haut (3). Le préfet Bouthillier préconisait, pour épargner des dépenses à la ville, de choisir pour l'emplacement du tombeau, le monument du Polygone. Mais il se serait agi d'un terrain militaire dont Strasbourg n'était donc pas propriétaire.
Dès lors se posa le problème d'un monument érigé à l'intérieur même de la ville à la gloire du célèbre strasbourgeois. Dans le numéro déjà cité de Saisons d'Alsace Hans Haug a décrit Les monuments strasbourgeois à Kléber.
Un premier projet, destiné à la place Broglie, à peu près à l'emplacement du monument Leclerc, fut mis au concours. Un projet du sculpteur Landolin Ohmacht fut retenu, mais le projet ne se réalisa pas du fait de l'opposition du gouvernement des Bourbons et fut abandonné en 1819. Pourquoi ce refus? Il est vraisemblable que la décision de ramener Kléber à Strasbourg avait été prise favorablement par le gouvernement de Louis XVIII, car elle visait à réparer une injustice de Napoléon envers un opposant à l'Empire. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que Kléber, - comme Napoléon d'ailleurs - était perçu par ses compatriotes comme un "Fils de la Révolution". Certains partisans du retour à l'ancien régime n'appréciaient pas non plus le général qui avait participé à la campagne de Vendée. Kléber restera donc confiné à l'intérieur de la cathédrale ce qui amena de nombreux souscripteurs à retirer leurs "mises" et la dissolution du Comité du monument qui s'était formé sous la présidence de M. Dubreton assisté de Chastelin, secrétaire et de G. Humann, trésorier.
Il fallut attendre 1830 et la Révolution de Juillet pour reprendre l'idée d'un monument. Le 9 novembre 1831, le maire de Strasbourg avait repris le projet, d'accord avec le conseil municipal. Il proposa, sauf opposition du gouvernement, de réunir les souscripteurs et de leur demander de constituer un nouveau Comité. Le Ministre de la Guerre, sur le rapport du Préfet décida que le bronze nécessaire pour la statue serait fourni par les canons pris aux Arabes (4).
Lucas-Dubreton, dans son ouvrage Kléber, paru en 1938, nous apprend que le maire Frédéric de Turckheim reçut aussi, le 14 juillet 1832, la lettre suivante: Point de parole, point de respect. Aidez nous, Monsieur, à réaliser le voeu que la statue de notre illustre compatriote soit érigée sur l'une de nos places publiques, qu'elle transmette ses nobles traits à la postérité et qu'elle porte l'inscription: À Kléber, la patrie reconnaissante. Salut et fraternité. Signé Un sans culotte de 1793.
Le Comité fut reconstitué sous la présidence du lieutenant-général Brayer, avec M. M. F. de Turckheim, le préfet, P. Champy, Stotz, Couturat, Lenoir, Arnold, Simonis, Villot, Fries, Weigel, Leclerc, Legendre et Guérin. Il s'occupa pour commencer de l'emplacement du monument. On n'avait d'abord songé à la place du Broglie, et édifié sur les lieux mêmes, une triste planche qu'on n'avait pas rendue plus gaie en la recouvrant de l'image de Kléber. F. Ponteil cite aussi l'opinion d'un abonné au Journal du Haut et du Bas-Rhin du 31 janvier 1835: L'idée d'élever un semblable monument sur le Broglie, au point d'intersection de l'axe du théatre avec l'axe de la porte principale de l'Ecole d'Artillerie est la plus mauvaise de toutes celles qu'on pouvait avoir. Je suppose, car sans cela cette idée serait inexcusable, qu'on a le projet de couvrir un jour le fossé cloaque (Fossé des Tanneurs, effectivement couvert en 1840) qui passe au pied de l'hôtel du général commandant la division et même d'anticiper sur ce jardin jusqu'au niveau de l'hôtel de la Mairie, pour que la statue de Kléber ne soit pas une véritable pierre d'achoppement contre laquelle chacun craindrait de venir heurter ou briser sa voiture en sortant de la rue de la Comédie. Quoi qu'on fasse, cette statue serait toujours là comme un hors d'oeuvre... Certains étaient partisans du Marché aux Herbes (act. place Gutenberg), d'autres de la place d'Austerlitz ou de la Halle aux Blés (emplacement de l'ancienne gare, act. place des Halles); certains penchaient pour un monument à l'intérieur de la cathédrale. En définitive le Comité et le Conseil municipal se mirent d'accord sur le choix de la place d'Armes. Cependant, comme le dit Ch. Staehling, de nouveaux retards se produisirent, dûs probablement à l'esprit de réaction, qui suivit les premières années du règne de Louis Philippe. On ne voyait toujours pas d'un bon oeil la glorification d'un général de la République.
En 1835 le projet de monument fut mis au concours. Ce fut le projet du sculpteur Philippe Grass qui l'emporta. Le Comité du monument comprenait, en 1838: (5)
- un comité des souscripteurs placé sous la présidence du député de Schauenbourg, avec pour vice-président M. Schutzenberger; Stotz, Champy, F. de Turckheim; A. Simonis, trésorier; V Schneegans, le préfet Sers et le lieutenant-général Buchet.
- une commission d'exécution du monument Kléber, chargée d'étudier les détails d'exécution et qui soumet ses propositions au Comité pour décision. Cette commission avait pour président le général Leclerc, commandant l'école d'artillerie de Strasbourg, avec, comme membres, l'ingénieur en chef Couturat, les architectes Villot Fries et Arnold.
Particulièrement intéressante est la proposition de la commission d'exécution du 24 mars 1838.
Dans une première partie du procès verbal de la réunion on définit les dimensions du piédestal, ses fondations, la qualité du granit à employer, on suggère l'incrustation sur les quatre faces du dé de quatre tables de bronze pour lesquelles la commission propose: sur la face avant une inscription résumant la carrière de Kléber: c'est exactement celle qui sera réalisée. Sur la face postérieure on mentionnera la date de l'érection du monument avec une dédicace; sur la table de l'une des faces latérales on placera un bas-relief dont le sujet sera la bataille d'Heliopolis: c'est ce qui sera fait.

Sur l'autre, un fait d'armes de Kléber à l'armée de Sambre et Meuse: le Comité choisira une représentation de la bataille d'Altenkirchen.
Dans une seconde partie, la commission propose de faire placer une inscription dans la cathédrale au-dessus du caveau où est déposé le corps de Kléber comme aussi de faire vérifier l'état du caveau et du cercueil de Kléber.
Ainsi, à la date du 24 mars 1838, il n'est nullement question de transférer le corps du général dans un caveau sous le monument. II semble que 20 ans après l'inhumation dans un caveau de la cathédrale, les esprits se soient faits à l'idée qu'il s'agissait d'une sépulture définitive.
Mais le 22 avril 1838 la commission, conformément à la mission qu'elle a reçue du Comité, a visité le caveau et a trouvé que le corps de Kléber était renfermé dans un cercueil en plomb, entouré d'un autre cercueil en bois de chêne; que ce dernier se trouve entièrement cassé, que le cercueil en plomb est dans un très mauvais état, au point que l'on a pu soulever la lame en plomb fermant le dessus du cercueil. La commission a de plus reconnu que le corps de Kléber avait été très mal embaumé; on n'a pu reconnaître que la tête, le reste du corps s'est trouvé entouré de linges entièrement consommés...
La commission fait alors les propositions suivantes, après en avoir conféré avec le Maire Schutzenberger et l'archiprêtre Vion, qui avaient tous deux assisté à la visite du caveau: Le cercueil en plomb renfermant le corps de Kléber sera soigneusement réparé et sera déposé dans un cercueil en pierre de taille, lequel sera renfermé dans un caveau à ménager dans le massif des fondations du monument. Il apparaît ainsi que la tombe de Kléber pourrait n'avoir contenu de 1838 à 1940 que son cercueil en plomb renfermé dans un cercueil en pierre.
Selon la commission cette mesure aura pour but de préserver à l'avenir le corps de Kléber de toute dégradation et de donner plus d'intérêt au monument, mais non d'en faire un objet de curiosité publique, à cet effet le caveau sera d'une construction simple et n'aura que les dimensions nécessaires pour contenir le cercueil; il sera muré aux deux extrémités, après que le cercueil y aura été introduit et les fondations couvertes par les remblais. Comme il se pourrait que, dans un avenir très éloigné et par des circonstances et causes que l'on ne peut prévoir, le monument fut détruit et les matériaux dispersés, on gravera sur le cercueil en pierre les mêmes inscriptions que sur le monument même (6).
Les Archives Municipales possèdent un projet en coupe de ce caveau. Lors de la démolition du monument en 1940 on a pu se rendre compte que ce projet avait été considérablement simplifié à l'exécution (7).
La commission propose en outre d'inviter Monsieur le Maire à se concerter avec Monsieur le Préfet et le clergé afin que la cérémonie de translation du corps de Kléber ait lieu avec toute la pompe convenable et elle propose de fixer cette cérémonie aux prochaines fêtes de juillet et demande l'autorisation de faire exécuter les travaux par telle voie qui lui paraîtra la plus favorable, aussi bien pour tenir le caveau prêt pour cette époque, que pour activer l'achèvement du monument.
La translation du cercueil n'eut lieu que le 13 décembre 1838. Après la messe solennelle au cours de laquelle on exécuta le Requiem de Mozart, et l'absoute donnée par l'Evêque, Mgr Le Pappe de Trevern, le corps du général Kléber fut transporté en grande pompe vers le caveau de la place d'armes. Placé sur un char funèbre traîné par huit chevaux blancs, le double cercueil, sur lequel on avait posé le légendaire chapeau à plumes tricolores et le sabre d'Égypte, s'était mis en marche, précédé par des artilleurs à cheval, suivi par le Comité des souscripteurs, les autorités civiles et militaires, des détachements de toutes armes dont plusieurs frères d'armes de Kléber. Par les rues pavoisées de drapeaux, au roulement sourd des tambours voilés de crêpe, au fracas des salves, au chant des cloches, entre deux haies de troupes contenant une foule vibrante et recueillie, le cortège s'avança lentement de la Cathédrale par la rue Mercière et la rue des GrandesArcades vers la Place d'Armes où étaient massés les divers régiments de la garnison. Et lorsque, après une dernière bénédiction par l'archiprêtre, le cercueil eut été descendu dans le caveau qui devait abriter à jamais les restes du héros, Mr Schauenbourg, député, président du Comité des souscripteurs, prit la parole pour saluer la gloire de Kléber cette apparition imposante et pure entre tant de héros qu'enfante notre glorieuse révolution et pour se féliciter de ce que tout dans le monument qui allait être érigé, l'artiste appelé à tailler la statue, le granit qui devait couvrir les dalles de la tombe, tout fut d'Alsace. Le bronze seul, ajoutait-il - aura été fournit comme il devait l'être par les ennemis de la France.
Puis des feux de bataillon furent exécutés par les troupes, les tambours battirent aux champs et la musique joua la marche de Kléber, composée pour la circonstance (8).
La presse ne fut pas sans regretter que la Marseillaise alors proscrite n'eut pas été exécutée par les musiciens militaires; mais les spectateurs qui assistèrent le soir au théâtre à la représentation de La mort de Kléber (9), réclamèrent le chant national à si grands cris que la police fut obligée de céder. Exécutée par les musiciens du théâtre, la Marseillaise, née à Strasbourg au temps où Kléber s'illustrait à l'Armée du Rhin, fut ce soir là chantée avec enthousiasme par une salle en proie à une sorte de délire sacré (10).
Entre-temps, le 28 juillet 1838, la statue, fondue à Paris, et transportée par voie d'eau, était arrivée à l'écluse des Ponts-Couverts, sur le canal du Rhône au Rhin, à bord du Bertrand piloté par son propriétaire, le batelier Jacques Zabern (11). Mais ce n'est que le 14 juin 1840, pour le 40° anniversaire de la mort de Kléber, que son monument fut inauguré. Il avait fallu une espèce de sommation du parti libéral pour qu'enfin l'inauguration du monument fut décidée; c'est ainsi qu'on trouve dans le Courrier du Bas-Rhin du 11 avril 1840: Tout le monde applaudit au zèle qui préside à l'élévation du monument de Gutenberg; il n'en est pas de même de celui destiné au général Kléber. Une fatalité inexplicable semble entraver son achèvement... Non, il est impossible que le noble front de Kléber reste caché dans l'ombre, le jour où Gutenberg montrera avec orgueil aux nombreux étrangers, qui viendront nous visiter, son immortelle devise Fiat lux! (12). Dès dix heures du matin, la place d'Armes était occupée par les troupes de la garnison, à laquelle le général de division avait joint deux escadrons de cuirassiers et deux escadrons de lanciers, venus avec leur musiques de Haguenau et de Schlestadt(13). À onze heures se forma à l'Hôtel de Ville un cortège, qui arriva quelques minutes avant midi sur la place d'Armes. Les autorités civiles et militaires, les souscripteurs du monument, les maîtres et les élèves des établissements d'instruction publique et les autres personnes invitées à la fête prirent place autour de la statue. À midi le voile tomba, et chacun put admirer l'oeuvre remarquable de M. Grass. Des salves d'artillerie et le son des cloches annoncèrent à la population que les traits du héros avaient été dévoilés; en même temps toutes les musiques militaires exécutèrent des morceaux d'harmonie.
M. le Maire Schutzenberger apprécia dans un discours remarquable, l'homme et l'époque. Il rangea Kléber parmi ces citoyens inspirés par la sainteté de leur cause, se dévouant à leurs devoirs avec la simplicité que donnent les convictions profondes, et justifiant leurs talents, leur courage et leurs vertus les nobles principes pour lesquels ils savaient combattre et mourir. Il rendit justice à l'époque, en la montrant déblayant le sol, fondant la liberté, l'égalité qui ne sont que la justice sous un autre nom, donnant l'exemple du plus pur, du plus ardent patriotisme et conquérant au sein de la vieille Europe une place à ses idées grandes et vraies qui ne se perdront jamais.
Selon Lucas-Dubreton, le maire Schutzenberger aurait également rappelé dans son discours les paroles prononcées par le savant Fourier quarante ans plus tôt sur le bastion du fort Ibrahim: La gloire de Kléber appartient à la France, l'individualité de son caractère appartient à l'Alsace.
Après M. le Maire, M. le Lieutenant-Général Buchet commandant la division prononça quelques paroles. La cérémonie se termina par le défilé des troupes devant la statue et une remise de décorations.
Le soir, les édifices publics et beaucoup de maisons particulières étaient illuminées. Des feux de Bengale éclairèrent la cathédrale. La représentation au théatre commença par Hommage à Kléber scène en un tableau, cantate chantée par Mr. Matreuil, évolutions militaires, danses (14). Le Courrier du Bas-Rhin déplora cependant l'absence de la Marseillaise et de la Garde Nationale de Strasbourg.
Le poète Charles Frederic Hartmann écrivit un poème intitulé:

Bei der Enthüllung der Statue Klebers, am 14. Juni 1840

Er ist's! ! Doch grösser, riesenmassiger heben
Sich seine Züge sonnewärts.
Er ist's ! Er ist's so ruft miffreud'gem Beben
Der vaterstaat verjüngtes Herz
.................................
Wie Pallas, wie Minerva ihn geleitet
Sein Nam' spricht's in der Helden Zahl
Wie seinem Ruhm' die Zukunft sich bereitet,
Treu kündet's hier sein Ehrenmal.

Ob lebend auch nicht mehr zum Vaterlande
Ihn kehren liess ein schwarz' Geschick;
Ob auch er fallen musst' am fernen Strande,
Er starb im Arm der Republik!

Drum stolz, Argentoratum,schau' zum Bilde
Des Sohn's. Nur eine Veste, rein
Und gross wie du; mit freiem Schilde
Konnt' Wieg ihm, Grab und Denkmal seyn. (15)

Auguste Lamey, lui aussi, composa une cantate à la mémoire de Kléber, intitulée: Gedächtnissfeier Kleber's bei Aufstellung seiner Bildsäule in Strassburg qu'il fit paraître dans ses Gedichte édités à Strasbourg en 1839, pages 229 à 236, dans laquelle il chante Kléber, enfant issu du peuple, ne devant sa gloire qu'à lui-même comme Dugommier, Desaix, Hoche, Joubert et Marceau et non à la faveur d'un souverain.
Depuis, Kléber prend part à la vie de la ville. Comme le disait le doyen Robert Redslob: Strasbourg a son dieu lare: Kléber. Il est le point de mire de la vénération que Strasbourg et l'Alsace entière ont de la Grande Armée, de l'Empereur, de ses paladins et de la France éternelle.
Durant toute la période d'annexion de 1870 à 1918, les Allemands respectèrent la statue et le tombeau. La place et la statue étaient à minuit, la veille des Quatorze Juillet, le rendez-vous des étudiants qui contournaient la statue en monôme, chapeau bas, en silence, sous l'oeil de la police. Les sociétés traditionnelles, passaient tôt le dimanche devant la statue, défilant en uniforme, drapeau en tête, avant de se mettre en route pour une fête corporative ou une sortie du mois de mai. Tout le monde rendait hommage à Kléber, même l'humble cocher de fiacre qui faisait visiter la ville aux étrangers et levait son fouet vers la statue en disant: Le Général Kléber! Unser Glääwer! Pyramides! Aboukir! Né à Strasbourg, In Stroosburi gebore. Il est mort au Caire; er isch im Griej gschtorwe (16).
Pendant la guerre, nous dit Hans Haug, il y eut même, à l'occasion de la fête de l'empereur (27 janvier 1915), une revue militaire devant la statue couverte de neige. Le général gouverneur avait posé à la ville la question de l'enlèvement du monument, mais il avait renoncé à ce projet en apprenant qu'il surmontait une sépulture.
À un certain moment, pendant la grande guerre il aurait été question de fondre la statue. Mais l'expertise aurait révélé que la quantité de métal qu'on pouvait espérer récupérer était trop faible pour valoir l'immense choc psychologique que l'enlèvement de la statue eut impliqué (17).
Kléber put donc assister, le 22 novembre 1918, à l'entrée des troupes françaises à Strasbourg. Le doyen Redslob décrit en termes lyriques cette manifestation: Alors le grand jour est venu. Le général Gouraud est entré triomphant dans la ville, à la tête de la Grande Armée ressuscitée. Ce noble soldat a salué le héros de toujours, la France championne de la justice et de l'humanité, la France rédemptrice. Strasbourg et l'Alsace étaient revenues à la patrie. Kléber n'était plus dès lors, un emblème douloureux et tragique. Il était l'étendard de joie flottant sur la ville et le pays: En leur nom il clamait, en face de la France qu'il revenait, un superbe : "Présent".
Kléber continua à veiller sur la ville. Lorsque celle-ci fut évacuée dans les derniers jours d'août 1939, Kléber -du moins le socle du monument- fut protégé par des sacs de sable.
Et ce fut la défaite de juin 1940. La statue de Kléber était, partout ce qu'elle rappelait, une présence insupportable pour les nouveaux occupants. Le 24 juillet 1940, le Kreisleiter Fritsch écrivit au Gauleiter Wagner: J'ai recherché dans toute l'étendue de la ville de Strasbourg des places pour y tenir des rassemblements de masse. La seule possibilité de tenir de telles manifestations de masse sur une place fermée, offrant la possibilité d'une décoration festive, est l'actuelle place Kléber. Ce faisant le monument qui se trouve au milieu de la place est extrêmement dérangeant. Il interdit, aussi longtemps qu'il existera, de procéder à des arrivées massives de drapeaux. De même la présentation de grandes unités constituées est impossible. L'orateur de la manifestation a par ailleurs en permanence le monument devant les yeux. Je considère donc comme très urgent et nécessaire d'enlever ce monument. On pourrait le mettre à l'Orangerie.
Mais prédominante fut la position du Gauleiter Wagner qui considéra que Kléber ayant combattu pour l'honneur de la France, il ne saurait y avoir de place pour son monument sur le territoire allemand. La décision fut donc prise d'éloigner le monument et la sépulture. Des projets pour un monument à la mémoire de Karl Roos furent élaborés. Le 30 septembre 1940, le monument fut rasé. La statue devait être refondue. Les autorités militaires allemandes de Strasbourg ayant eu connaissance de la décision de transfert du corps vers le cimetière militaire de Cronenbourg demandèrent, puisqu'il s'agissait des restés d'un Général ayant commandé en Chef, l'application de la réglementation militaire. À l'aube du 5 novembre 1940, l'autorité militaire allemande plaça le cercueil de pomb dans un cercueil de chêne pour transporter les restes de Kléber, avec un minimum d'honneurs militaires, vers le cimetière de Cronenbourg, avant de les déposer dans le sarcophage de grès. L'ensemble fut placé dans un caveau (en béton selon P. Nuss) spécialement construit par une équipe municipale (18).
En Alsace, la presse rendit compte de l'événement, avec les termes mêmes du Gauleiter. Mais dans certains journaux locaux allemands parut une version prétendant que le monument du général Kléber ayant été détruit par les brigands de l'air anglais, la Wehrmacht a rendu les honneurs à sa dépouille (19). Dans la presse française (sous contrôle allemand) l'enlèvement de Kléber fut annoncé de la manière suivante: La dépouille mortelle de Kléber qui reposait sous la place du même nom ancienne place d'armes à Strasbourg, pays natal de l'illustre soldat, a été transportée avec tous les honneurs militaires au cimetière militaire de Cronenbourg où elle a été inhumée parmi les tombes de soldats français. Six chevaux noirs tiraient l'affût de canon sur lequel se trouvait la bière. Le roulement des tambours exécutant une marche funèbre a accompagné le convoi jusqu'au cimetière. À ce transfert solennel, des représentants de l'armée allemande et d'autres hautes personnalités allemandes étaient présents (20).
Dans leur fureur iconoclaste les nazis firent détruire au marteau le monument Kléber du Polygone comme celui de la Marseillaise. D'autres monuments allaient sur des chantiers de ferraille en attendant la fonte; quelques uns furent sauvés, l'autorisation ayant été obtenue par les Services d'Architecture de la Ville d'en transférer les parties essentielles dans les dépôts du Musée Historique. Le Desaix de l'Ile des Epis et le Kléber de la place furent du nombre. Même le mausolée de Maurice de Saxe à l'intérieur de l'église Saint Thomas, qui avait la chance d'être couvert de sacs de sable, était condamné. On avait l'intention de le vendre au gouvernement français pour le Louvre, Versailles ou Chambord. Kléber déboulonné de son socle et les bas-reliefs qui ornaient les quatre faces, trouvèrent, grâce au dévouement du service municipal d'architecture, un abri dans les dépôts du Musée Historique, où ils attendirent la Libération, en compagnie de Desaix, de Kellermann et de mainte autre plaque commémorative, (par exemple, le médaillon du musicien juif Felix Mendelssohn-Bartholdi de la facade de l'Aubette).
Sur la tombe du cimetière militaire de Cronenbourg on planta une simple croix de bois. L'autorité nazie avait interdit la mention du prénom de Jean Baptiste, jugé trop français et voulait y faire figurer l'inscription suivante : Hier ruht der französische General Kléber - Sieger über die Englander in mehreren Schlachten (Ici repose le général français Kléber, vainqueur des Anglais dans plusieurs batailles). Les trois fonctionnaires municipaux Messieurs P. Dopf, R. Ludes et X, chargés du contact avec l'autorité allemande pour cette question, réussirent, après d'âpres mais habiles négociations à éviter ce projet et les Allemands acceptèrent finalement la simple expression "GENERAL KLEBER" peinte en lettres majuscules, ce qui évitait l'apposition des accents aigus jugés trop français (21).
Pendant les travaux d'enlèvement du monument et du sarcophage (22) un des alsaciens, officier de réserve, ayant à faire sur le chantier, serait parvenu à s'emparer d'un fragment de cercueil. C'est ce débris qui fut offert au général Leclerc, lors de sa visite à Strasbourg, le 23 novembre 1946, par l'Association des Officiers de Réserve du Bas-Rhin.
Pendant plus de quatre ans, la place Kléber s'appela Karl Roos-Platz, du nom de l'autonomiste- séparatiste alsacien fusillé à Nancy pour haute trahison en février 1940.
Mais Kléber n'était pas oublié pour autant. Preuve le beau poème en dialecte de Ferdinand Bastian écrit aux heures les plus sombres de l'histoire d'Alsace, mais dont Louis Ludes possède un exemplaire retrouvé plié, caché dans un livre de son père, attestant qu'il circulait clandestinement.

Unser Kläwer

Der Kläwer han sie abmontiert
Am alte Steckelburger Platz.
D' Gebaan noch Kronebury gführt
Un dort verdolwe wie a Katz

E heiligs Fyr het do gebrennt
In unserm todverwundte Herz
E Dolch isch uns in d'Bruscht gerennt
Still sin mer sin im Träneschmerz

E Böeser Fluech, e Füscht im Sack
Isch unser bitter-machtlos Kampf!
O warte nur, ihr Lumpepack
Mit ejrem ufgeblos'ne Krampf

Es kummt e Zitt - ietzt sin mer Knecht
Sie kummt, sie kummt mit Reiseschritt,
No, unser Kläwer, wursch gerächt.
No,wurd marschiert in Reih un Glidd

No wähjt vor uns d'r Tricolor
In Bruederlieb un Freijheitssinn
Verschwunde isch no Trüür un Flor
No sinn mer, was mer welle sinn!

No stehsch du widder uff dim Gschtell.
In Sunneschien, im alte Glanz,
Un luejsch uff's Müenschter, d'Aue hell
Geziert mit Blueme, Lorbeerkranz! (23)

Vint la Libération par la 2ème DB du général Leclerc, le 23 novembre 1944. Encore le jour même, un soldat de la 2ème DB vint planter un simple drapeau tricolore à l'emplacement du monument et la place reprit son nom. Très rapidement aussi, l'inscription sur la croix de bois au cimetière de Cronenbourg fut réécrité: Jean-Baptiste Kléber Général en Chef de l'Armée d'Egypte (24).
Mais ce n'est que le 16 septembre 1945, après un exil de près de cinq ans au cimetière de Cronenbourg, que les restes du général Kléber dans leur triple cercueil de plomb, de chêne et de pierre, reprirent place dans le caveau. La cérémonie se déroula selon le programme suivant:
9h00:  Levée du corps du Général Kléber au cimetière militaire de Cronenbourg par le général Touzet du Vigier, Gouverneur militaire de Strasbourg, en présence de pelotons d'honneur et de la fanfare des spahis;
9h à 9h20:  Placé sur un affût de canon traîné par six chevaux bruns, le cercueil traverse les rues pavoisées de Strasbourg entre deux haies de soldats suivant l'itinéraire: cimetière, route d'Oberhausbergen, rue Georges Wodli, rue du Faubourg de Saverne, rue du Vieux-Marché-aux-Vins, rue de la Haute-Montée, rue des Grandes Arcades. Sonnerie des cloches pendant tout le parcours du cortège.
9h05:  arrivée sur la place Kléber du drapeau de la cérémonie de 1838, du drapeau planté sur l'emplacement du monument Kléber par un soldat de la Division Leclerc le 23 novembre 1944, ainsi que des drapeaux des sociétés patriotiques et autres de Strasbourg (les deux drapeaux nommés en premier lieu prennent place de chaque coté de la tribune, tandis que les drapeaux et les délégations des sociétés s'alignent sur le trottoir devant l'Aubette, face au catafalque).
9h15: arrivée de M. Bollaert, Commissaire de la République. Les honneurs seront rendus par un bataillon d'honneur. M. Bollaert prend place sur la tribune.
9h20  arrivée du cortège place Kléber - dépôt du cercueil sur le catafalque sonnerie - envoi des couleurs (le drapeau sera hissé par un petit-neveu du général, chasseur de la 1ère DB).
9h25  placement sur le cercueil, par Mr le Maire de la capsule d'étain renfermant le parchemin du procès-verbal de la cérémonie, ainsi que les documents de 1838. Lecture du texte du PV sera faite par M. Frey.
9h30:  allocution de M. Emile Bollaert, Commissaire de la République, représentant le général de Gaulle.
9h40  défilé des troupes présentées par le général Touzet du Vigier, Gouverneur militaire de Strasbourg.
10h20: à l'issue du défilé, les drapeaux des sociétés viennent s'incliner devant le cercueil du général.
La garde d'honneur du catafalque sera assurée d'abord par des spahis et ensuite par un peloton du 26ème RI.
Dans son allocution M. Bollaert retraça l'essentiel des péripéties de l'histoire de la tombe et du monument, puis il s'attacha à dégager la leçon de Kléber: À présent que la réparation est faite, dans l'éclat des Marseillaises officiellement populaires, s'il nous est accordé de méditer pendant quelques minutes devant les restes mortels de Jean-Baptiste Kléber, de qui nous attendons une leçon, en ce jour mémorable, ce ne sera pas pour évoquer, si haute en couleurs qu'elle nous apparaisse l'image chamarrée du général en chef qui recueillit en Egypte l'héritage incertain de Bonaparte; - ce sera plutôt pour nous souvenir que cet homme fort, à la tête léonine, au regard franc et droit, au teint frais, à la chevelure folle d'apparence et comme en bataille, est le fils d'un agent de police strasbourgeois, qu'il commença à tailler des pierres sur les chantiers de la ville à une époque où il aurait pu rencontrer, en musant par les rues un jeune étudiant en droit qui s'appelait Wolfgang Goethe; et nous retiendrons avant tout que notre héros, proprement fils de ses oeuvres, incarne dans ce qu'elle a de plus émancipateur la notion d'égalité, une des générations de la grande révolution française.

Le général Touzet du Vigier fit paraître l'ordre du jour suivant:

Ordre du Jour
Soldats de France
Vous qui avez défilé, avec des regards fiers de vainqueurs, devant le grand général Kléber, mort au champ d'honneur, vous avez voulu effacer une honte, réparer un affront.
Tous, ceux qui aux ordres du général Leclerc, ont libéré Strasbourg, comme ceux qui aux ordres du général d'armée de Lattre de Tassigny, aux jours sombres, l'ont défendue et sauvée, vous avez par votre tenue, par votre discipline, par votre attitude, témoigné publiquement que la France revenait à ses glorieuses traditions, en respectant ses grands morts, en gardant la foi dans ses destinées; Le général gouverneur militaire de Strasbourg vous remercie de vos efforts. Il vous dit sa confiance pour continuer à porter les trois couleurs de la France sur le chemin du devoir et de l'honneur.
Touzet du Vigier
Et voici le texte du Procès-Verbal de transfert du corps:
En septembre 1940, sa ville natale étant tombée aux mains de l'ennemi, le corps du général Kléber fut exhumé après démolition de son monument. Après un exil de 5 années au cimetière militaire de Cronenbourg, les restes du Général, dans leur triple enveloppe de plomb, de bois et de pierre, ont repris place en ce lieu qui, un siècle durant, avait été le point de ralliement de l'Alsace française. Ce jourd'hui, 16 septembre 1945, il a été procédé au transfert du Corps par le Général Touzet du Vigier, Gouverneur militaire de Strasbourg en présence du Général de Lattre de Tassigny, Inspecteur général de l'Armée. Le Général de Gaulle étant Chef du Gouvernement provisoire de la République, M.M. Emile Bollaert, Commissaire de la République, Cornut-Gentille, préfet du Bas-Rhin, Charles Frey, maire de la ville de Strasbourg.
Bientôt le monument sauvé de la destruction, surmontera à nouveau le tombeau du Général(25).
Le 30 octobre suivant, sortis des dépôts du Musée Historique, la statue et les bas-reliefs furent remontés sur un nouveau socle mis en place. Le monument fut solennellement inauguré le 23 novembre 1945, par le maire Charles Frey, à l'occasion du premier anniversaire de la Libération, en présence du général Leclerc.
La construction du parking souterrain de la place Kléber en 1967 fit courir quelques dangers au monument. Mais, M. Will, alors architecte en chef de la ville, veilla au grain. Le massif du caveau, à la maçonnerie imposante, et servant de soubassement au monument, fut intégralement préservé et respecté. Il fut question, un moment d'ouvrir un accès public, à partir du sous-sol du parking, à la chambre funéraire, mais M. Will s'y opposa catégoriquement. Il argua pour ce faire, de l'inviolabilité d'une tombe classée monument historique (l'ensemble est classé monument historique depuis le 18 juillet 1946) et de la loi sur les sépultures militaires. Il veilla par ailleurs à ce que l'emplacement des toilettes qui devait être tout près du monument fut déplacé.
II a fallu, on ne sait quels intérêts mis en jeu, pour qu'une équipe de prétendus vidéastes peu soucieux d'éthique, obtienne, en 1994, à l'occasion du tournage d'un film sur la place Kléber, une "autorisation" du service d'architecture de la ville de Strasbourg pour, en infraction à la loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques, ouvrir au marteau-piqueur le caveau, briser les scellés de la capsule contenant le Procès-Verbal de transfert de 1945, sortir le document et le filmer, alors qu'il en existe (voir la note 25) quatre exemplaires dans les fonds des Musées de la Ville, sans apporter quoi que ce soit d'original à la connaissance historique si ce n'est l'affirmation erronée par méconnaissance de la signification du mot cendres dans la langue française, que Kléber fut incinéré par les nazis.

NOTES
(1) Épitaphe du Général Kléber, commandant en chef en Égypte qui fut assassiné le 25 prairial an 8.
Le héros Kléber est ici couché en terre; une fatalité fut sa dernière heure, transpercé des coups du poignard d'un assassin, le guerrier a rapidement succombé dans les murs du Caire... Cruel hasard qui mène notre destinée, Strasbourg, la République éprouvent de la peine, car ta rigueur a ravi à l'armée son chef courageux et aux Français le Hannibal qui conduisait à la victoire.
(2) Extr. Els. Monatsschrift 1911, p.15 -Sous la voute gigantesque de la cathédrale résonne le roulement du tambour, Et retentissent les chants des prêtres, Et le sérieux jour de fête réveille les vieux chants de victoire Les esprits des héros redescendent sur terre, tandis que s'approchent les saintes cendres de Kléber Fils de la patrie tu reviens dans dans le sein fidèle de ta mère, Riche en faits d'armes, courageux et bon et célèbre. C'est un destin magnifique que tu as conquis! Triomphant de la mort ton image nous salue.
(3) Le monument fut détruit par les Allemands en 1940.
(4) Ponteil, L'opposition politique à Strasbourg sous la Monarchie de Juillet pp.589 et sq.
(5) Selon F. Ponteil op. cit. note 4 .
(6) A. Herrmann, Zur Geschichte des Kleberplatz-Denkmals in Strassburg, Elsässische Monatsschrift , 1910, p 449 à 456.
(7) Note de Hans Haug, Saisons d'Alsace n° 20, 1953, p. 415.
(8) C. Staehling, Histoire contemporaine de Strasbourg et de l'Alsace tome 1 p. 115.
(9) Tragédie en 3 actes de Jacinthe Leclerc; Paris, 1822.
(10) Extr. du discours de Mr Bollaert, commissaire de la République, lors du transfert du 16.9.1945.
(11) Descombes, Canaux et batellerie en Alsace.
(12) C. Staehling, op. cit.,p.143.
(13) Selon F. Ponteil op.cit. le général avait fait venir; par crainte de désordres, six escadrons de cavalerie. Le journal l'Alsace du 16 juin 1840 écrit qu'il y avait le l° régiment d'artillerie, deux escadrons du 5° léger de Wissembourg, deux escadrons du l° cuirassiers de Haguenau, les 29° et 34° d'infanterie.
(14) P Holl, Le Général Kléber, Strasbourg 1900.
(15) C'est lui, Mais ses traits s'élèvent vers le soleil plus grands, plus gigantesques. C'est lui! C'est lui! s'écrie en frémissant de joie le coeur rajeuni de la ville-patrie. Comme Pallas, comme Minerve l'ont conduit, son nom compte parmi ceux des héros. Comment l'avenir se prépare à sa célébrité, son monument en porte fidèle témoignage. Bien que son sombre destin ne l'ait pas laissé revenir au pays, bien qu'il ait du tomber sur un lointain rivage, Il est mort dans les bras de la République. Soit donc fier, Argentoratum, et regarde vers l'Image de ton fils. Seule une forteresse véritable et grande comme toi, avec un pavois de liberté pouvait lui servir de berceau, de tombe et de monument.
(16) R. Redslob, Sous le regard de la cathédrale, Woerth, 1957 - Jeu de mot sur Griej = guerre et Caire.
(17) Lucas-Dubreton, op.cit. p.346
(18) C. Schneider, dans Kléber Fils d'Alsace, hommage collectif, Alsatia, 1953, p 205. Ceci semble confirmer, comme aussi le montre la photo prise lors du transfert à Cronenbourg, que jusque là, le sarcophage ne contenait que le cercueil en plomb.
(19) H. Haug, article cité dans Saisons d'Alsace n° 20 p. 418.
(20) Le Nouvel Alsacien 16/17 septembre 1945.
(21) L. Ludes, dans Cronenbourg 2° partie p.40 sq.
(22) Information extraite d'un article de presse retraçant l'histoire du monument, journal et date non identifiés; mais il semble que ceci fut fait lors du retour de Kléber sur sa place en 1945. Au moment de l'exhumation de 1945, on trouva le cercueil de chêne en mauvais état. MM Nuss et Scheibling qui étaient présents à l'opération ont prélevé quelques débris du cercueil de chêne (et même une poignée) dont l'un fut remis au général Leclerc.
(23) Ferdinand Bastian, né à Strasbourg le 27.05.1886, est l'auteur de nombreuses pièces de théâtre en dialecte. Il est mort le 29.6.1944, hélas 5 mois avant la libération de Strasbourg.
Ils ont démonté Kléber sur la vieille place de Strasbourg, transporté ses ossements à Cronenbourg et enterré la-bas comme un chat. Un feu sacré a dès lors brulé dans notre coeur blessé à mort; un poignard nous a été enfoncé dans la poitrine; nous nous taisions dans notre douleur de larmes. Une méchante imprécation, un poing serré dans la poche, tel est notre combat amer et impuissant. Ô, attendez, bande de vauriens, avec votre foutaise gonflée de vent! Il vient le temps -maintenant nous sommes esclaves-, il vient, il vient à grands pas. Alors, notre Kléber, tu seras vengé. Alors nous marcherons en rangs serrés. Devant nous flottera le drapeau tricolore. L'esprit de fraternité et de liberté fera disparaître notre deuil et notre tristesse. Alors nous serons ce que nous voulons être! Alors tu te trouveras de nouveau sur ton piédestal, dans l'éclat du soleil, brillant comme autrefois, Et tu regarderas vers la cathédrale, le regard clair, orné de fleurs et couronné de lauriers.
(24) C'est ce qui peut être lu sur les photos prises en 1945 de la tombe de Kléber.
(25) Dix copies de ce procès-verbal furent imprimées. Six furent distribuées à chacune des personnes nominativement citées dans le document. Les quatre autres exemplaires furent remis aux Musées de Strasbourg.
La statue repose sur un bloc parallélipédique.
sur la face sud, il y a un bas-relief montrant Kléber à cheval au milieu de soldats sur un champ de bataille avec l'inscription:
Altenkirche 19 juin 1796
sur la face est, un autre bas-relief avec l'inscription:
Héliopolis 20 mars 1800
Soldats! on ne répond à une telle insolence que par des victoires; préparez vous à combattre.
sur la face ouest:
KLEBER
Ses frères d'armes
Ses concitoyens
La Patrie. 1840
Ici reposent ses restes.
sur la  face nord:
J B KLEBER
né à Strasbourg le 6 mars 1753.
Adjudant général à l'armée de Mayence.
Général de brigade à l'armée de Vendée.
Général de division à l'armée de Sambre et Meuse.
Général en chef en Egypte.
Mort au Caire le 14 juin 1800.

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La Krutenau

Faubourgs, quartiers, grands ensembles, banlieues, autant de termes urbanistiques ou sociologiques qui recouvrent la complexité des réalités urbaines. Or il est à Strasbourg un endroit auquel aucune de ces définitions ne convient, ni pour son histoire, ni pour sa population, ni pour sa structure ou son habitat : c'est la Krutenau.
Incorporée tardivement, dans la première moitié du XV° siècle, à une ville depuis longtemps close de murailles et devenue république et cité-Etat, cette partie de Strasbourg conserva toujours une personnalité bien à elle et sut maintenir au cours des siècles, ses traditions et ses traits si particuliers qui en font, encore de nos jours, beaucoup plus un village qu'un quartier.
Ce particularisme fut d'ailleurs puissamment aidé et conforté par la spécificité de sa population composée presque exclusivement jusqu'au milieu du XIX° siècle, de métiers et de corporations liés au grand fleuve voisin.
Dernier agrandissement de la Ville Libre avant 1681, la Krutenau était limitée par les fortifications mêmes de la ville et leurs fossés, vers le Rhin et la Robertsau, par le Johannes ou Rheingiessen, à l'ouest, et par l'Ill au nord. Aussi apparaissait-elle entourée d'eau de toutes parts et cette situation même en marquait le caractère premier. De tout temps, région marécageuse, parcourue de canaux et cours d'eau divers, elle était en quelque sorte, le royaume d'un peuple de l'eau où bateliers, pilotes, marins, calfats et pêcheurs, lui donnaient des airs de petite république maritime.
Au XIII° siècle, ces lieux déshérités avaient été riches en établissements religieux dont les noms de Saint-Nicolas aux Ondes, Sainte-Claire aux Ondes, Saint-Jean aux Ondes, définissaient parfaitement la caractéristique principale de leurs emplacements de fondation. Ils vont tous disparaître, victimes de la Réforme puis des futurs maîtres de cette partie de la ville, qui, quoique établis en dehors d'elle, ne manqueront pas de faire sentir puissamment leur influence sur la Krutenau elle-même. Il s'agit des militaires qui bâtirent au lendemain du 30 septembre 1681, avec la construction de l'Esplanade et de la Citadelle, une véritable ville dans la ville. Ils vont profondément remodeler le paysage urbain lui-même, avec les constructions successives de l'hôpital militaire, de l'Arsenal et du quartier Saint-Nicolas.
Par la suite on ajouta à la Krutenau originelle, extra-muros, le quartier de Sainte-Madeleine situé entre l'actuelle rue des Orphelins, la place d'Austerlitz et le quai des Bateliers. Sans doute s'est-il agi pour le Magistrat, grâce à l'apport de ces rues terriennes d'atténuer le caractère par trop particulier et peut être particulariste, de la petite république qui bordait le Rheingiessen, toute ouverte qu'elle était sur le fleuve et le monde. Plus tard, l'adjonction du couvent de Sainte-Madeleine et de sa paroisse catholique permit, après 1681, aux autorités royales, d'équilibrer l'univers protestant de Saint-Guillaume et de son collège.
D'autre part, la très forte individualité de cette partie de la Ville était encore plus marquée par le fait que son artère principale était non une rue mais un canal : le Rheingiessen.
Bras d'eau naturel canalisé, il joignait le centre de Strasbourg au Rhin, par les fossés extérieurs des fortifications. Très longtemps il eut pour la Ville une importance économique capitale. C'est par lui en effet, beaucoup plus que par l'Ill trop longue et trop lente, que se faisait au Moyen Age et jusqu'au XVIII° siècle, une grande partie du trafic des marchandises apportées par le grand fleuve à la grande cité. Il était l'artère vitale par laquelle les expéditions d'Italie ou de Hollande, tant attendues par les négociants strasbourgeois, ainsi que les cargaisons en transit arrêtées par la vigilance des postes du pont du Rhin, parvenaient à ce centre commercial et fiscal strasbourgeois qu'était la Douane et son port. C'est également par son intermédiaire que, durant des siècles, les prestigieux nautoniers strasbourgeois, gagnèrent le Rhin, puis le reste de l'Europe, avec vins, draps, canons, livres, qui portaient au loin le renom de la République de Strasbourg, de ses artisans et de ses ouvriers.
Le Rheingiessen, qui traversait la Krutenau en direction de l'Esplanade, formait donc un véritable boulevard aquatique, sans cesse parcouru, dans un sens ou dans l'autre, par des norias de barques, de bateaux, de radeaux, de péniches, de toutes provenances et de toutes sortes, pendant que sur les quais bordant le canal, déambulait, commerçait et travaillait, la modeste et active population qui habitait rues et venelles avoisinantes.
C'est par le Canal du Rhin enfin, qu'arrivèrent, au milieu de la liesse générale, le 20 juin 1576, les délégués de Zurich, apportant à leurs alliés strasbourgeois, une preuve tangible de leur capacité à les secourir à temps en cas de besoin.
Cet événement fut immortalisé après la suppression du Rheingiessen, par le nom donné par la municipalité à la nouvelle rue, en l'honneur de l'ancienne alliée helvétique et, surtout, par l'édification d'une fontaine monumentale de style Renaissance, consacrée à la fois à l'événement de 1576 et au poète Johann Fischart qui a chanté cet inoubliable exploit.
Cependant, au cours du XIX° siècle, la croissance en taille des bateaux rhénans et surtout l'apparition de la navigation fluviale à vapeur, l'achèvement des canaux du Rhône au Rhin (1834) et de la Marne au Rhin (1853), et l'établissement de la navigation à travers Strasbourg par le canal du Faux Rempart (1839) allaient peu à peu retirer au Rheingiessen de son importance d'antan et amener, en 1874, sa disparition totale et son remplacement par l'actuelle rue de Zurich.
Cité des eaux, bâtie sur un véritable marécage et peuplée de bateliers, mariniers et pêcheurs, la Krutenau fut très longtemps un quartier modeste, aux lacis de ruelles étroites et humides, bordées de maisons vétustes et basses, très souvent à colombages.
Cependant, dès la fin du XVIII° siècle, mais plus encore au courant du XIX° siècle, la Krutenau va jouer un rôle culturel et social tout nouveau pour elle. En effet, avec l'Université, puis l'Ecole des Arts Décoratifs et l'établissement de diverses manufactures, dont celle des tabacs, l'étudiant et l'ouvrier vont disputer la prééminence au pêcheur et au batelier, jusqu'à la disparition totale de ces derniers.
Institutions et entreprises diverses vont en effet, faire peu à peu leur apparition dans la Ville des gens de l'eau, en en transformant considérablement, non seulement l'aspect topographique, mais surtout le tissu social et la physionomie humaine.
La première en date est à mettre au nombre de ces oeuvres peu recherchées par les quartiers nobles du centre ville et que, la surpopulation de la cité, rejetait désormais vers la périphérie : il s'agit de la Maison des Enfants Trouvés, bâtie entre 1772 et 1775. La mission originelle du nouveau bâtiment, construit en un agréable style classique, où la sobriété de la construction n'empêche pas une certaine recherche de la façade et l'élégance de l'ensemble, ne changea que peu le caractère du quartier, même lorsqu'on y fonda un atelier de travail pour indigents, lors de la grande crise économique de 1817.
Il n'en fut naturellement pas de même, lorsque la nouvelle Université de Strasbourg y établit en 1824, ses facultés avec leurs cabinets d'histoire naturelle, d'anatomie, de physique, le laboratoire de chimie, les bibliothèques et autres collections. La prestigieuse Université de Strasbourg allait demeurer jusqu'en 1870 dans l'immeuble, qui portera désormais le nom d'Académie, et qui conservera ce nom lorsque les écoles primaires de garçons, protestante pour Saint-Guillaume et catholique pour Sainte-Madeleine, y seront installées à compter de 1894. On comprend en tout cas combien le monde des professeurs et des étudiants a transformé l'atmosphère de ce quartier, étape prémonitoire de la conquête définitive de l'Esplanade après 1960.
Cependant, l'institution qui contribua le plus à faire de ce royaume des pêcheurs et des bateliers, un quartier industriel d'ouvriers sédentaires et de petits commerces, fut la manufacture des tabacs. A compter de son introduction en Alsace, dès le XVII°, le tabac fut un des fleurons de l'économie et une des bases de la prospérité strasbourgeoise. L'instauration du monopole d'Etat, par Napoléon, en 1811, entraîna la concentration de la fabrication dans une manufacture unique à laquelle la municipalité se montra d'emblée très attachée, comme source de prospérité permanente pour la cité et d'une vie populaire toute nouvelle pour la Krutenau.
Or cette petite République de la Krutenau qui au milieu de tant d'avatars, avait su, au cours des siècles, maintenir son caractère particulier et son habitat si pittoresque, allait manquer disparaître littéralement durant la décennie 1970-1980, en proie à la furie de démolition qui saisit en ces années là, tout Strasbourg, victime d'une spéculation immobilière débridée. C'est par pans entiers que le patrimoine et le cadre de vie krutenauvien disparaissait jour après jour, pour laisser la place à des immeubles aussi démesurés qu'inintéressants, résidences dont la médiocrité des formes n'avait d'égale que la suffisance des dénominations.
...
C'est pourquoi désormais, la sauvegarde de l'âme même de Strasbourg, passe par la défense indispensable de ces ensembles de quartiers, trop souvent dédaignés. Aussi est-ce désormais un devoir sacré pour nos concitoyens, d'adopter à leur tour, tant vis à vis de leurs devanciers qu'envers leurs descendants, car la défense du patrimoine est un des rares domaines où le respect du passé est garant de l'avenir, la célèbre devise de Guillaume d'Orange Je maintiendrai.

 Georges Foessel
Conservateur aux Archives de la Ville de Strasbourg
La Krutenau perdue et retrouvée
Editions Contades (1990)

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