Le combat manqué des trois géants

Un épisode de l'histoire de la famille de Salm

Les vieilles chroniques sont souvent susceptibles d'aiguiser la curiosité du lecteur... et de le laisser sur sa faim. Car ceux qui les ont rédigées se souciaient peu d'exactitude historique, de méthode scientifique ou de probité intellectuelle: ils avaient quelque chose à raconter, et le narraient à leur façon, nous préparant ainsi de jolis casse-tête.
Prenons-en pour exemple le récit suivant, où nous rencontrons un nom célèbre chez nous, celui de Salm.

Tout commence le jour où le puissant comte de Lichtenberg reçoit chez lui, dans le Nord de l'Alsace, un chevalier lorrain dont nous ignorons le nom. Après l'avoir hébergé et traité le mieux possible, il veut se montrer tout à fait courtois et, lorsque son hôte décide de rentrer en Lorraine, le brave seigneur l'accompagne jusqu'aux confins des terres d'Empire.
Malheureusement l'ingrat chevalier a embusqué là des gens à sa solde, qui s'emparent du comte de Lichtenberg. Celui-ci, désormais prisonnier du Lorrain, doit payer une énorme rançon pour recouvrer sa liberté: treize mille florins!
Evidemment, à peine revenu à Lichtenberg, le comte décide d'obtenir raison du traître. Bientôt, on convient de liquider le différend en champ clos; les adversaires seront assistés chacun de deux seconds.

Or, à qui s'adresse le comte de Lichtenberg? Au seigneur de Fleckenstein et à «un comte de Salm». Les trois chevaliers s'acheminent donc, pour la date convenue, vers l'endroit fixé. Mais le combat ne sera jamais livré .. Pourquoi?

C'est que le lorrain, ainsi que ses seconds, se récrient en voyant arriver les trois compagnons et en réfèrent aux juges: ceux qui viennent là, assurément, ne sont pas des hommes, mais des géants, de vrais géants!
On ne peut obliger personne à lutter contre des êtres doués d'un physique qui tient si visiblement du surnaturel! L'assistance, elle aussi, est sidérée par la taille prestigieuse des arrivants.

Les juges se rangent à l'avis des chevaliers lorrains. Messire de Lichtenberg n'obtiendra jamais sa revanche. Et le comte de Salm retourne tranquillement dans son château ...

Ces événements nous ont été rapportés par le baron Frobe Christof de Zimmern*, un seigneur souabe qui s'est amusé, au XVI° siècle, à raconter dans sa «Zimmerische Chronik» toutes les anecdotes qu'il connaissait. Beaucoup de familles et de châteaux d'Alsace sont évoqués dans ce livre; il y est question aussi bien de croisades que de sorcellerie, de banquets que de combats, de farces que de grandes actions.

Mais le baron de Zimmern n'est pas un historien, et parfois sa mémoire lui joue des tours, à moins que, tout simplement, il ne néglige de temps en temps des détails importants pour nous, en particulier les dates. C'est précisément le cas dans le récit qui nous intéresse et au sujet duquel on peut se poser de nombreuses questions.

Evoquons-en quelques-unes. D'abord, à quelle branche de Salm appartenait notre géant ? Car il en existait deux. «Nos» Salm sont venus des Ardennes où continuait à vivre la branche aînée. C'est pour les distinguer de celle-ci qu'on emploie les termes d' «Obersalm» ou de «Salm-en-Vosges».

Mais le baron de Zimmern ne nous donne aucun point de repère qui puisse nous indiquer à qui nous avons affaire. Admettons que le comte de Lichtenberg ait fait appel à l'un de nos anciens voués**; alors surgit une nouvelle question: auquel? Pour le savoir, il faudrait au moins un prénom ou une date.
Or l'auteur de la chronique appelle simplement notre personnage «ain (sic) grafen von Salm», et ne nous offre pas le moindre millésime. «Voyons! diront les petits malins, c'est pourtant simple: nous avons au moins le prénom du comte de Lichtenberg: Jakob. Il suffit de chercher quel Salm était contemporain d'un Jakob de Lichtenberg».

Evidemment, on pense tout de suite au célèbre Jacques le Barbu, dont on chante encore les amours avec la belle Barbara d'Ottenheim. Malheureusement, le baron de Zimmern a eu le même réflexe, et il attribue presque systématiquement à Jacques le Barbu les anecdotes fantastiques qu'il peut connaître sur un quelconque Lichtenberg. Il lui fait même cadeau d'un fils et successeur, alors que le Barbu est mort sans postérité!
L'indice du prénom est donc à utiliser avec prudence, sinon à rejeter immédiatement. Et nous n'en savons toujours pas davantage, d'autant moins que nous n'avons pu trouver trace de cette aventure dans aucun ouvrage historique, ni sur les Salm, ni sur les Lichtenberg. Voilà qui laisse planer des doutes gênants sur la crédibilité de l'excellent Frobe Christof de Zimmern! Ou bien quelque lecteur aurait-il eu plus de chance que nous?

Evidemment, on pourrait toujours jouer les naïfs et accepter le récit sans le contester. Considérant que Jacques le Barbu est mort en 1480, on admettrait alors que son compagnon était Jean VI de Salm, décédé en 1485. Pour se donner bonne conscience, on rappellerait que le fils de ce dernier, Jean VII, présentait des mensurations intéressantes et une vigueur peu commune.
On pourrait... Oui la tentation est grande parfois, surtout pour l'historien amateur, de se laisser séduire par des sources sujettes à caution, en particulier lorsque le fait rapporté touche d'une manière ou d'une autre au bizarre, au sensationnel.

Mais à quoi bon? On ne peut rien fonder de solide sur des informations douteuses et contestables. Après tout, pourquoi ne pas considérer tout simplement que nous nous trouvons devant une agréable légende?
Dans ce domaine-là, du moins, l'imagination a tous les droits et il nous est loisible de rêver, devant le donjon dont il ne subsiste que quelques assises de pierre, à une colossale silhouette en armes, revenant d'un combat qui n'a jamais eu lieu ..


Marie-Thérèse FISCHER
Professeur au collège de Schirmeck

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 101 (décembre 1978)

*) Le comte Froben Christoph von Zimmern ( mort en 1567) relate dans sa chronique «Historie des Freiherrn und Graf von Zimmern (1564-1566)» les évènements de son temps jusqu'en l'année 1558. Son témoignage est précieux, malgré son imprécision; ce sont d'importantes sources sur la vie populaire des XV° et XVI° siècles.
**) C'est-à-dire des avoués ou «protecteurs». On peut rappeler que les comtes de Salm étaient les avoués de l'abbaye de Senones.

Charlemagne dans les Vosges

Histoire et légendes

Si l'on regarde de près une carte au 1/25 000° des Vosges, on ne manque pas d'être frappé par le nombre de lieux-dits ayant rapport avec Charlemagne.
Ainsi, rien qu'autour du Hohneck nous trouvons: Dans le même secteur, il faut citer encore: la grotte Dagobert, le Frankenthal, le Soldatenschlatten1), noms de lieux ayant tous un rapport avec des faits historiques et légendaires d'une époque antérieure à celle de Charlemagne, puisqu'il s'agit de l'époque des Francs et des Mérovingiens.
Il n'y a pas qu'autour du Hohneck que l'on retrouve l'évocation du nom de Charlemagne: Boyer, dans son livre sur les Hautes Chaumes des Vosges, mentionne la ferme et la fontaine Charlemagne aux Vinterges, sur le territoire de la commune du Ventron.
Plus au nord, dans la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines, au-dessus du village de Lièpvre, on peut voir une raide montagne boisée appelée Charlemont ou Chalmont, plus rarement Karlsberg (702 m). Au sommet de cette montagne se situe un grand rocher d'où l'on jouit d'une belle vue. Dans la vallée, on raconte (d'après Stoeber) que des fées avaient jadis voulu construire un pont qui enjamba la vallée entre le Chalmont et le Hochfels au Täennchel.
Une autre légende veut que Charlemagne possédait là un château fort, où il aurait dû battre en retraite devant ses ennemis. On voit encore aujourd'hui, parmi les nombreuses anfractuosités et cupules du rocher, les traces des fers de son cheval.
On conservait à Cornimont, jusqu'à la dernière guerre (où elle a été volée), une corne d'aurochs, devenue trompe de chasse; elle passait pour avoir appartenu à un illustre chasseur de la suite de Charlemagne, qui serait lui-même venu souvent dans les parages. Un écuyer de l'empereur apparaît aussi dans un conte de la Roche du Cras2), près de Cornimont. D'après la légende, Charlemagne aurait aussi fondé un village et un couvent à Hultehouse (à l'ouest de Saverne).

Un peu d'histoire...

A l'époque des Carolingiens, la royauté était ambulante. La cour vivait sur le «fisc»: vastes domaines royaux. La collecte des impôts était alors encore mal organisée et les souverains allaient vivre sur un domaine royal quelque temps et lorsque les réserves qu'il offrait étaient épuisées, ils déménageaient au suivant. Il n'est pas étonnant du tout que les rois mérovingiens et carolingiens séjournèrent à plusieurs reprises dans les Vosges.
Ils y venaient aussi pour assouvir leur passion de la chasse. En effet, les Vosges étaient à l'époque encore peu habitées et recouvertes de profondes forêts très giboyeuses on y rencontrait des cerfs, des sangliers et des chamois. mais aussi des espèces disparues de nos jours, telles que ours, loups, aurochs, chevaux sauvages...
Charlemagne et sa cour venaient souvent chasser dans les Vosges. Après avoir terminé leur expédition militaire, ils restaient jusqu'à l'hiver, qui les ramenait dans leur palais d'Aix la-Chapelle ou de Thionville. Le seul voyage de Charlemagne, dont la date soit certaine, est celui de l'année 805.
C'est en cette année qu'eut lieu à Champ-le-Duc, près de Bruyères, l'entrevue de Charlemagne avec son fils aîné Charles qui revenait d'expédition de Bohême. Voici la traduction du texte de la chronique de Saint-Arnould qui le confirme: «Cependant l'empereur, passant le temps de cet été en chasses et en délassements, traverse la forêt de Vosges, arriva au lieu qui s'appelle Camp et, s'étant arrêté là quelques jours, il reçut avec joie son cher fils, le roi Charles, revenu d'une expédition. Car l'empereur, étant parti d'Aix-la-Chapelle, au mois de juillet, était venu à Thionville et passant par Metz, était arrivé dans les Vosges. Là, il prit l'exercice de la chasse (sic) et quand son armée fut revenue, il se rendit au château de Remiremont, s'y arrêta quelque temps, puis retourna dans son palais de Thionville pour y passer l'hiver».
Champ-le-Duc, qualifié par la chronique de Saint-Arnould, de simple «locum» (localité)  était un pied-à-terre des Carolingiens ainsi que Remiremont qualifié de «castellum», château fort. Il ne reste de la villa carolingienne de Champ-le-Duc qu'un pan de mur ancien. À Remiremont, où se situait l'ancien palais des rois d'Austrasie (entre la Moselle et la ville actuelle), on a découvert au XVIII° siècle des caves et des souterrains voûtés3). À part son voyage de 805, on peut supposer que Charlemagne était déjà venu auparavant dans les Vosges, et qu'il y retournera chasser avant sa mort  en 814.
Louis le Débonnaire ou Louis le Pieux, hérita de son père le goût pour la chasse et de la pêche et vint à plusieurs reprises se livrer à cet exercice dans nos montagnes, à partir de son «château» de Remiremont en 817, 821, 822, 825, 831, 834, 8364).

Le sentier de l'empereur

D'après le poète munstérien Jean Bresch, il existe dans le Frankenthal un étroit et raide sentier qu'a emprunté un jour Charlemagne, pour grimper jusqu'à la crête par les rochers qui se trouvent sous la ferme des Trois Fours. Depuis lors, le sentier (peut-être la fin de l'actuel Sentier des Roches) porte le nom de Köenigspfad. Si l'on peut rester sceptique devant une telle légende, il n'en reste pas moins vrai que, lors des travaux de construction du sentier des Roches en 1910-1911, on a découvert dans les éboulis une pointe métallique d'un javelot ainsi qu'un étrier datant de l'époque carolingienne.

La cascade Charlemagne

Au-dessus du lac de Retournemer, sur le sentier CAF ou Chemin des Dames, se trouve une cascade d'une vingtaine de mètres de hauteur sur trois niveaux: la cascade Charlemagne. Là aussi une légende se rattache à ce site sauvage. C'est ici, dans cette haute vallée de la Vologne, que vivaient de la chasse et de la pêche, quelques aventuriers venus l'on ne sait d'où. Charlemagne passant un jour à cet endroit, se fit ravitailler par ces gens. En reconnaissance de leur chaleureux accueil, il les récompensa en leur offrant de magnifiques cadeaux. Il leur demanda, en les quittant de construire à cet endroit des écuries pour élever et dresser des chevaux pour la chasse et la guerre.
Chaque fois que Charlemagne passait par là, il leur rendait visite et en échange de leurs bêtes, il leurs offrait de riches présents. Grâce à la générosité de l'empereur, cette petite colonie s'agrandit et peupla bientôt toute la vallée de la Vologne. Cette légende trouve peut-être son origine historique dans la charte que Louis le Débonnaire, fils de Charlemagne, signa en 822 et qui dispensa les forestiers de la région de Gérardmer de l'impôt.

La Pierre Charlemagne

À 200 mètres en aval du Saut des Cuves, sur la route allant vers Gérardmer, se trouve à droite de la route, un bloc de granit célèbre dans le pays: la Pierre Charlemagne.
Charlemagne venait souvent avec sa suite chasser l'ours et l'aurochs dans les profondes forêts giboyeuses des Vosges. La légende veut qu'il se soit reposé à cet endroit et même qu'il prît un frugal repas sur cette pierre plate qui lui servit de table. On y découvre même l'empreinte des fers du noble coursier de ce prince5).

Le brochet géant du lac de Longemer

À partir de la fameuse pierre qui porte son nom, Charlemagne s'en fut un jour pêcher dans le lac de Longemer. Ayant trempé son fil dans l'eau, il fut bientôt tiré d'une façon si violente que deux serviteurs durent l'aider à maintenir sa canne à pêche. Après une longue lutte, il arriva à sortir de l'eau un énorme brochet, un véritable monstre «de la taille d'un garçon d'une douzaine d'années». Une fois tiré sur la berge, ce brochet se débattit si fort, que les valets voulurent l'assommer avec des lances et des pieux. Mais Charlemagne les retint. Et, détachant une clochette d'or qu'un de ses levriers portait au cou, il la passa autour de la taille du poisson. Puis, il rendit la liberté au brochet qui ne se fit pas prier pour disparaître au fond de l'eau. Encore aujourd'hui ce brochet, plusieurs fois centenaire et protégé des plus perfides hameçons par le talisman impérial, hante le fond du lac de Longemer. Et le soir, quand le sommet du Hohneck disparaît dans la nuit, il remonte à la surface et fait entendre le tintement de sa clochette d'or.

Chapelle Emma

L'église de l'Emm ,ou chapelle Emma, est une belle église en grès rose située à la sortie de Metzeral. Elle est réservée au culte catholique des paroisses de Metzeral et de Sondernach. Détruite durant la première guerre mondiale, elle a été reconstruite en style roman. C'est une église votive élevée à la mémoire des soldats tombés de 1915 à 1918, ce que rappelle une inscription gravée dans la pierre au-dessus de l'entrée principale: «À nos vaillants soldats - L'Alsace reconnaissante».
Une première église fut construite à cet endroit par les habitants de Sondernach en 1450 à l'emplacement d'un ermitage que la princesse Emma, prétendue nièce de Charlemagne, fonda au début du IX° siècle en souvenir de son fiancé, le chevalier Roland, mort à Ronceveaux.
Ici la légende et l'histoire se mêlent intimement. Il existe d'ailleurs plusieurs légendes sur cette chapelle Emma. Charlemagne vint à plusieurs reprises chasser dans ses propriétés du Val Saint-Grégoirequi à l'époque était à peine habité.
Un jour alors qu'il poursuivait un sanglier dans le secteur de Metzeral, Emma qui assistait aussi à la chasse s'était éloignée de la troupe pour suivre les traces du sanglier blessé. Elle le trouva bientôt; l'animal, fou de douleur, la vit et la chargea. Elle lui lança son javelot, mais ne put l'abattre. Dans sa fuite, elle eut le réflexe de se mettre à l'abri derrière un sapin et le sanglier vint encastrer ses défenses dans l'écorce de l'arbre. La meute, accourue sur ces faits, l'acheva. Charlemagne, en reconnaissance de ce miracle, où sa nièce eut la vie sauve, fit construire à cet endroit une chapelle.
Une autre légende veut qu'au cours d'une chasse Emma fut surprise par un ours blessé qui allait la terrasser, lorsque soudain, apparut un cavalier venant, bride abattue, et suivi de sa meute. Il sauta de son cheval et plongea son coutelas dans le coeur de l'animal. Ce courageux chasseur n'était autre que le chevalier Roland, son cousin. Les deux jeunes gens s'éprirent et se fiancèrent en grande pompe par la suite.
Mais, Charlemagne partit bientôt avec sa troupe combattre les Basques en Espagne. Lors de sa retraite, Roland mourut en héros, le 15 août 778, au val de Ronceveaux.
À son retour à Aix la Chapelle, l'empereur rencontra Emma qui recherchait Roland dans sa suite. Charlemagne, visiblement embarrassé, lui annonça la mort de son fiancé et voulut lui donner comme époux son propre fils Louis, l'héritier du trône. Emma refusa et ne se consola jamais; elle mourut pieusement après avoir fait ériger un ermitage sur la colline de l'Emm.
Paul Stinzi6) cite une autre légende: Charlemagne, à la mort de son frère Carloman, en 771, a écarté ses deux enfants, encore en bas âge, pour se faire reconnaître comme successeur et réunir entre ses mains, la totalité des territoires de son père, Pépin le Bref.
Ces deux enfants, Robert et Emma, se réfugièrent dans le couvent de Munster.
Un jour, Emma trouva près de sa maison, un chevalier blessé. Elle le soigna. Lorqu'il fut guéri, il se fit connaître: c'était Roland, le neveu de l'empereur. Emma et Roland se fiancèrent bientôt. Mais, Roland dut quitter sa bien aimée pour suivre Charlemagne qui combattait les Saxons. De longs mois passèrent; Emma qui attendait le retour de son fiancé apprit la nouvelle de sa mort. Elle passa des journées entières, rêvant sous le noisetier où elle découvrit jadis Roland blessé; et bientôt, elle mourut de chagrin. Au printemps, Roland, que l'on croyait mort, revint chercher sa fiancée. Robert le conduisit à la tombe, sous le noisetier, où était enterrée Emma. Roland construisit à cet endroit une chapelle l'Emmskapelle.
Les soirs de pleine lune, les deux fiancés se rencontrent près de la chapelle. Le poète munsterien Jean Bresch l'a admirablement chanté dans un de ses poèmes de ses «Vogensenklänge» poème traduit ainsi par Mme E. Roehrich:
Là-haut, dans le vallon,
S'élève blanche et grise,
Sur un vert mamelon
L'humble petite église.

 
Et quand la lune éclaire
Les hauts sommets neigeux
La Fecht à l'onde claire
Les lacs silencieux,

 
Derrière les maisons
Pâle, triste et charmante
Glisse sur les gazons
Du preux Roland l'amante.

 
Celle qui tant l'aima,
Revient sur la chapelle,
Et sa fidèle Emma
Toujours, toujours l'appelle.

 
Elle attend son retour
Elle soupire, pleure
Et chante tour à tour
Jusqu'à sa dernière heure.

 
Et l'on entend là-bas
Dans le fond des bois sombres,
Un écho de combats...
On voit glisser des ombres...

 
Roland poursuit encore
Une lutte inégale
Sonne Olifant, son cor
Brandit sa Durandal.

 
Et le héros sans peur,
Que nul ne vient défendre
Presse ici sur son coeur
La belle Emma au coeur tendre.

 
Alors disant adieu
A la femme qu'il aime
Le preux adresse à Dieu
Sa prière suprême

 
Et, du Hohneck glacé
À la Fecht sinueuse
Des frissons ont passé
Sur la terre anxieuse.

Chaume de Balvenche - Hôtel Charlemagne

Non loin de la Schlucht, plus exactement au nord-ouest du Collet, se situe la Chaume de Balvenche et sur cette chaume, l'hôtel Charlemagne, ancienne marcairie transformée en hôtel. Au sujet de ce nom, Boyer, dans son livre sur les Hautes Chaumes des Vosges, cite un contrôleur de gruerie, qui en 1700, décrit la chaume de Balvenche, en ces termes: «C'est auprès de cette chaume, en tirant vers le midi, qu'est une fontaine, vulgairement dite: Fontaine de Charlemagne, autrement Fontaine de son Altesse, qui confine en cet endroit, la Lorraine et l'Alsace».

Fontaine Charlemagne

Jean Bresch, dans son livre sur la vallée de Munster, signale aussi une fontaine Charlemagne, située à l'est de la Schlucht, derrière l'ancien chalet Hartmann: «C'est une source abondante, d'une eau très pure, qui jaillit sur le plan incliné d'une verte pelouse, où l'on peut cueillir le cresson des fontaines. Le petit torrent formé par cette source se jette dans la vallée du Valtin et forme un affluent de la Meurthe dans la direction de Saint-Dié». Citons encore les Faignes Charlemagne, près des sources de la Vologne, ainsi que le ruisseau Charlemagne, qui traverse ces faignes et se jette dans le lac de Retournemer. Ces dénominations, citées par Georgel dans les «Lieux-dits du canton de Gérardmer» ne sont plus attestées par le cadastre, ni mentionnées sur la carte IGN.
J.L. Theiler, Les Vosges n° 1 (1986)
1. La légende remonterait seulement au XVII° siècle.
2) le Cras étant un massif boisé au sud de la ville: le Royer, 740 m
3) G. Save, Les Carolingiens dans les Vosges, dans le Bulletin de la Société philomatique des Vosges, année 1880.
4) Ces différentes chasses et passages sont rapportés par les Annales d'Eginhard, les chroniques de Saint-Denis, de l'Astronome, de Saint-Bertin.
5) Cette légende est rapportée par J. Bresch dans son livre « Vogensenklänge » dans un poéme «Der Kaisertisch am Gerardmer». (sic)
6) P. Stinzi : Der Hohneck und seine Legenden, dans «Les Vosges» Bulletin du C.V. n° 4, 1964.



Bibliographie
- Th. Maurer: Die elsässischen Sagen
- M. Behe: Le monument de reconnaissance du « Souvenir Alsacien » à Metzeral-Sondernach.
- R. Schmitt: Munster au Val Saint-Grégoire-Treize siècles d'histoire dans : Saisons d'Alsace, n° 70.
- G. Leser: Contes et légendes de la Vallée de Munster.
- Ph. Dollinger: Histoire de l'Alsace, de la Préhistoire à la fin du XVe siècle..
- G. Illberg: Lacs et étangs des Vosges histoire, légendes.
- J. Braun: Rochers et pierres à légendes des Vosges, dans « Les Vosges et le C.V., autour d'un centenaire ».
- Boyer: les Hautes Chaumes des Vosges.
- Wilsdorf: Charlemagne et les deux Colmariens, dans l'Annuaire de la Société d'histoire de Colmar, 1957.
- Bresch: La vallée de Munster.
- Roerich: Les Vosges Alpestres (autour du Hohneck et du Ballon) 1897.
- Gravier: Histoire de Saint-Dié.
- Grad: Rapport de M. Gérard, sur la faune historique des mammifères sauvages.
- Lalevée : À l'ombre des Hautes Chaumes.
- Gehin: Gérardmer à travers les âges.
- Carnier: Paysages, sites pittoresques et curiosités naturelles du département des Vosges.

Le château de la Roche et ses légendes

L'attrait mystérieux des ruines du château de la Roche près de Bellefosse évoque maint épisode historique ou pseudo-historique à travers des légendes ou des contes transmis de générations en générations. Les trois princesses et Gérothée de Rathsamhausen avec leur sinistre souvenir sont les sujets favoris de ces épisodes et le château même un cadre privilégié.

II y a très, très longtemps, le château de la Roche était habité par trois princesses qui passaient leur temps à détrousser les marchands et les voyageurs. Ce brigandage avait tellement exaspéré toute la région que, le jour des noces d'une de ces demoiselles, les seigneurs de Schirmeck et de Colroy-la-Roche prirent d'assaut le repaire de brigands et mirent les princesses sous les verrous.

Gérothée de Rathsamhausen, qui leur succèda au château, n'eut guère une renommée plus brillante. Si vous vous aventurez de nuit sur les hauts de Bellefosse vous pouvez rencontrer un grand chien noir qui descend du château en hurlant vers Waldersbach pour gémir devant la chambre à coucher du pasteur Oberlin ou dans les environs de Bellefosse. Ce chien n'est autre que l'âme du sinistre Gérothée de Rathsamhausen dont l'activité de brigandage a compromis à tel point la paix éternelle qu'il ne trouve pas de repos dans sa tombe de Fouday et que son âme est contrainte d'errer sur les lieux de ses rapines.

De même si les nuits sont tièdes et humides sur les pâturages de Haut-Lachamp, vous assisterez peut-être à un défilé d'esprits mystérieux: ce sont les âmes des chevaliers du château de la Roche qui se rendent vers les ruines en pleurant.

Hâtez-vous, pressez le pas, ce sont des signes annonciateurs de pluie et de brouillard.
Soumis à la rude école d'une nature ingrate, d'une vie dure d'invasions soldatesques souvent terribles ou soumis à des seigneurs impitoyables, les hommes du Ban de la Roche étaient vaillants et audacieux.

Un habitant de Bellefosse était occupé dans la forêt près du château de la Roche lorsque, soudain, il entendit des pas de chevaux qui se rapprochaient. C'était une troupe de cavaliers ennemis qui montait la colline. Le bûcheron, au lieu de s'esquiver, imagina un stratagème pour disperser les cavaliers. II prit sa cognée, se mit à courir à travers bois, frappant sur le tronc des arbres en criant «Montez ! - Descendez !» comme s'il commandait une compagnie de soldats. Les cavaliers, en entendant ce vacarme infernal, eurent peur, croyant avoir toute la population aux trousses; c'est pourquoi ils firent demi-tour. Le brave bûcheron avait bien mérité.

Malgré leur aspect abandonné, les ruines insignifiantes du château de la Roche sont animées par d'étranges créatures.

Christa HUTT

Extraits du dossier L.C.R. (Langue et Culture Régionales) «Périple en Pays des Légendes» Bac B. - 1990.
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 152 (septembre 1991)

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Qui était Velléda?

Avant de répondre, il serait bon de savoir si vous préférez l'Histoire, le roman ou la légende, car nous connaissons non pas une, mais plusieurs Velléda.

La vraie, la seule dont l'existence soit attestée, nous est présentée par l'historien romain Tacite. Il évoque dans sa "Germania", mais il parle surtout d'elle dans le Livre IV de ses "Histoires", où il raconte la révolte des Germains menés par Civilis en 69 après Jésus-Christ.
À la suite d'une lourde défaite des légions, ce chef envoya à Veleda (avec un seul "l") des cadeaux parmi lesquels on comptait... un officier romain! "Cette vierge de la nation bructère avait un pouvoir étendu, selon la coutume, ancienne chez les Germains, de considérer un très grand nombre de femmes comme prophétesses et, avec le progrès de la superstition, comme déesses. Et alors le prestige de Veleda grandit; car elle avait prédit le succès aux Germains, et l'anéantissement des légions". ("Ea virgo nationis Bructerae late imperitabat, vetere apud Germanos more, quo plerasque feminarum fatidicas et augescente superstitione arbitrantur deas. Tuncque Veledae auctoritas adolevit; nain prospéras Germanis res et excidium legionum praedixerat.").

Ce prestige, on en voit les effets lorsque le chef des révoltés germains envoie à Veleda un bateau romain conquis lors d'un combat mémorable, ou lorsque la prophétesse est choisie comme arbitre en même temps que Civilis dans un conflit entre Tenctères 1) et Agrippiniens 2): une femme mise sur le même pied qu'un grand guerrier!
À cette occasion, d'ailleurs, Tacite nous montre comment Veleda soignait son image de marque: les délégués arrivèrent à destination, évidemment avec des présents, mais "il ne leur fut pas accordé d'approcher Veleda ni de lui parler; on était empêché de la voir pour que, par là, on conçoive plus de vénération. Elle-même vivait dans une tour très élevée; un homme choisi parmi ses proches portait ses oracles et ses réponses comme l'intermédiaire de sa divinité." ("coram adire adloquique Veledam negatum; arcebantur aspectu quo venerationis plus inesset. Ipsa edita in turre; delectus e propinquis consulta responsaque ut internuntius numinis portabat").

Invisible, inaudible, et pourtant présente; plus proche du ciel que les simples mortels, là-haut, dans sa tour; que lui manquait-il pour paraître divine? Et, dans l'esprit de ceux qui la consultaient, le décalage devenait presque inévitable: en termes modernes, le medium Veleda devenait déesse et envoyait son propre medium aux hommes pleins de vénération.

Malheureusement pour elle, les Romains ne se laissèrent pas chasser, et le Germain Civilis finit par se soumettre. L'égérie de la révolte refusa d'en faire autant. Celle qu'on avait regardée comme une divinité fut livrée aux Romains, et la dernière image que l'Histoire nous donne d'elle est celle d'une captive menée à travers Rome dans le cortège triomphal de son vainqueur.

Un peu plus de dix-sept siècles après la mort de Veleda, Chateaubriand s'empara de son nom (en lui ajoutant un "l") pour l'attribuer à un personnage issu de son imagination: la druidesse des "Martyrs". La prophétesse germanique devenait prêtresse gauloise, mais cela ne troublait sûrement pas Chateaubriand qui mêlait avec un effarante désinvolture les traits de civilisation des deux peuples pour les implanter sur la côte bretonne.

Retraçons en quelques lignes le destin de la druidesse, qui ne représente en fait qu'un épisode du roman. Chateaubriand lui attribue un père, Ségenax, "premier magistrat des Rhédons3) ". Le héros des "Martyrs", le Grec Eudore, plus ou moins gouverneur militaire des Romains dans la région, assiste incognito à une réunion nocturne où les paroles de Velléda enflamment les esprits des guerriers gaulois et les poussent à se soulever contre Rome.
Le lendemain, il convoque ces hommes, effrayés de le savoir informé, et leur fait promettre de renoncer à leurs projets; comme garantie, il exige qu'on lui livre deux otages: Ségenax et sa fille. Il les garde dans sa forteresse, où Velléda se prend pour lui d'un amour passionné, auquel il ne veut pas répondre parce qu'il est chrétien. Il relâche les otages pour écarter la jeune fille, dont la raison commence alors à s'altérer.
À deux reprises, le hasard la met sur le chemin du Grec: la première fois, elle lui tient des propos brûlants qui l'ébranlent; la seconde, elle tente de se jeter à la mer sous les yeux d'Eudore bouleversé qui finit par lui céder. Il la ramène dans sa forteresse et, le troisième jour, l'envoie chercher le vieux Ségenax.

Mais celui-ci a soulevé les Gaulois contre le ravisseur de sa fille, et un combat s'engage avec les soldats romains qui veulent protéger Eudore. Ségenax, que le jeune homme cherchait pourtant à sauver, est percé d'un javelot. C'est alors que Velléda apparaît sur son char, commande aux combattants de déposer les armes et se suicide avec sa faucille d'or pour expier le crime d'avoir trahi ses devoirs de druidesse, ses dieux, son père, sa race...

On voit que le lien avec la Veleda de Tacite est bien ténu. Le personnage de Chateaubriand circule, se montre, parle directement... Un point commun: les appels à la révolte contre Rome; encore relève-ton des différences notables quant aux procédés, à la durée et à l'efficacité de cette action.

Mais, tantôt chez les Germains Bructères, tantôt chez les Gaulois d'Armorique, nous ne nous sommes guère encore approchés du Donon. Nous y voici maintenant avec Marie Klein-Adam, écrivain de Moussey. Précisons-le tout de suite à l'intention de ceux, nombreux dans la Vallée, qui croient pouvoir utiliser ses livres comme source historique: Marie Klein-Adam n'est ni historienne, ni ethnologue, mais conteuse. Si ses récits plongent leurs racines dans un passé réel, il y entre aussi une bonne part de rêve et d'imagination. Et, quand elle rapporte des "légendes locales", il n'est pas très sûr qu'elle les ait recueillies chez les gens du cru: on y trouve toujours du sien. Son propos était avant tout d'éveiller l'intérêt pour son cher Pays de Salm.
Cela dit, ouvrons ses "Histoires et folklore du Donon, Salm-Salm et Saint-Dié". Voici un titre alléchant: "Velléda, la druidesse blonde4)" En fait, on y lit des histoires concernant toutes une Dame Blanche du Donon, qui ne présente aucun caractère susceptible d'en faire une déesse, ni une druidesse, ni une prophétesse, et qui n'a rien de spécialement gaulois, d'autant moins qu'elle parle allemand! Or Marie Klein-Adam explique ainsi ce dernier trait : "Amis lecteurs, ne vous étonnez pas que cette Dame Blanche n'utilise que le vieil allemand, son nom est Velléda, c'était la prophétesse des peuples Celtes durant l'occupation romaine sous Vespasien".
On ne voit pas bien le rapport entre l'allemand et les Celtes, sans compter que les Bructères, eux, étaient des Germains. D'autre part, pour donner le portrait de cette personne forcément jolie, l'auteur cite un passage de Chateaubriand; la confusion entre Veleda et Velléda est totale. Tout cet assemblage manque un peu trop de naturel et s'appuie sur des données un peu trop littéraires pour être issu de la tradition populaire.
Dans un autre passage du même livre 5) d'ailleurs, Marie Klein-Adam nous montre Emile Gerlach en personne, l"`Ermite du Donon", s'insurgeant au sujet de "Velléda qui n'est jamais venue sur le Donon et, qui, née près de la Mer du Nord, est la première gloire germanique"; mais la conteuse de Moussey ne semble pas convaincue et, plus loin, 6) place dans la bouche d'un garde, sur les Hautes-Chaumes, ces paroles mélancoliques: "... je reviendrai souvent ici le coeur gros évoquer le souvenir [...] de Velléda, la druidesse celtique qui y est passée. Elle a dû se tenir debout sur cette pierre, haranguer nos Pères, ranimer leur courage. De la Baltique à la Bretagne, elle fut la première femme à évoquer l'amour de la terre celtique." Cela laisse l'historien rêveur...

À son tour, un curé de Schirmeck avait été inspiré par la "Velléda du Donon", et en avait fait plusieurs pièces de théâtre. "Ce prêtre avait dû lire la notice de la Lorraine de Dom Calmet, où celui-ci s'étend longuement sur quelques stèles de Mercure qu'il avait pris pour des druidesses. À côté de Pharamond enfant enlevé par les druides et confié à la druidesse Felinka, le bon père place Velléda, nom mirifique et qui a fait son chemin." 7) Malheureusement, nous ignorons de quel curé de Schirmeck il s'agit et nous n'avons pas pu mettre la main sur ses "sept comédies". 7)

Apparemment, ce n'est pas la Dame Blanche qui a donné son nom à l'hôtel [au Donon], mais l'hôtel qui a donné son nom à la Dame Blanche; et le fondateur, Albert Kegreiss, grand lecteur devant l'Eternel, avait dû le choisir parce que le Donon, avec ses antiquités, évoquait pour lui la gracieuse druidesse de Chateaubriand.
Par la suite, il finit par se créer dans son établissement un "mythe Velléda". La jeune fille devint une déesse blonde, gardienne du feu, à qui on offrait des sacrifices humains au sommet de la montagne où elle avait un temple. Et cette image ressurgît par moments dans le Livre d'Or de l'hôtel. La voici en prose : "Passant, qui as cru régler ton itinéraire, écarte-toi du temple où la farouche druidesse ordonnera ton trépas sur la dalle sanglante, pour te punir de ta présomption. Mais quel doux supplice de subir le délicieux accueil de la charmante hôtesse du Donon..." (1933 - La signature est illisible).
Enfin, pour choisir un exemple en vers et nous détendre un peu après tant d'évocations tragiques, graves ou mélancoliques, prenons deux des quatrains que composa en 1934, celui qui signa "Un passant noir":

"On dit que Velléda, Déesse chasseresse,
Un jour de haulte graisse
Au Donon s'arrêta.
"Que m importe l'Olympe,
"S'écrie-t-elle, au Donon
Mieux l'on bouffe et l'on pinte
J'y reste ! Nom de Nom !"...

Ô Vel( l )éda ! Qu'eussent dit Chateaubriand et Tacite, en vous entendant parler ainsi !

Gérard et Marie-Thérèse FISCHER

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 112 (septembre 1981)
1) Peuple de Germanie, déjà cité par César au Ier siècle avant J-C.

2) Habitants d'Agrippina ou "Agrippinensis Colonia", aujourd'hui Cologne sur le Rhin.
3) Les Rhédons occupaient la région de Rennes. C'est de leur nom que dérive celui de la ville.
4) Imprimé chez Fleurent, à Fraize, en 1963.
5) p 14.
6) p 101.
7) Toujours dans le livre de Marie Klein-Adam que nous avons cité plus haut, p. 15.

Velléda, la druidesse blonde

Marie Klein-Adam

Partant de Moussey , en suivant la vieille route qui mène à Framont, le touriste est heureux de faire halte à Prayé.

Là, le Rabodeau prend sa source dans une prairie marécageuse bordée de toutes parts par la forêt; autrefois cette mare s'étendait beaucoup plus et sa profondeur lui avait fait donner le nom d'Etang de Prayé.

Des hordes de cerfs viennent s'y abreuver après avoir brouté tout le jour sur les chaumes environnantes. La terre piétinée offre de curieuses empreintes, alors on peut y juger du nombre de cerfs, biches et faons qui peuplent nos forêts, véritables paradis pour les chasseurs.

Pourtant herdiers et marcaires des environs n'y viendraient pas de bon coeur la nuit, de peur d'y faire la rencontre de la Dame Blanche. L'endroit est hanté, on parle de flammes bleues courant sur la surface de la mare, de bruits souterrains étranges, et surtout d'un vieux chêne aujourd'hui disparu et qui était autrefois un arbre sacré.

La Dame Blanche: un étranger égaré en ce lieu solitaire, l'avait aperçue tordant ses longs cheveux en chantant dans la nuit. Il ne l'avait pas écoutée, prévenu comme il l'était de la perfidie des Lorelei, non, il s'était vite caché. Pourtant le lendemain, il était revenu scrutant les empreintes de pieds chaussés de souliers longs et pointus, comme on n'en portait plus depuis longtemps. Songeur, il explorait les lieux, trouvant quelques lambeaux de gaze d'une finesse extraordinaire restés accrochés aux ronces, puis les perles d'ambre, d'un collier qui s'était brisé, et répandues sur la mousse. Comme ceci était mystérieux!

Quelque temps après passe un couple d'amoureux, venus d'Alsace et se rendant à Senones. Le cheval sur lequel ils étaient montés refusa soudain d'avancer; ils se trouvaient dans le voisinage du grand chêne et de là, ils apercevaient une flamme bleue très vivante, montant et descendant de la profondeur de la mare.

Alors ils entendirent une voix ni haute ni douce et qui leur disait: "Fahr hille, fahr hille und kick dich nicht um!" Ce qui veut dire en très vieil allemand: Allez vite, allez vite et ne regardez pas en arrière. Le jeune homme obéit, mais la jeune fille se retourna et vit l'ondine se voiler la face affreusement contrariée d'avoir été surprise à sa toilette. Un an plus tard, jour pour jour, la jeune fille mourait. On parla alors beaucoup de la fée et de la flamme bleue.

Or, dans nos forêts des environs du Donon, on parle toujours de trésors cachés, de Balmes aux trésors et l'on croit dur comme fer qu'une flamme bleue veille sur eux. C'est juste au premier coup de minuit, quand un jour succède à l'autre, que ces trésors se montrent, mais au dernier coup, il est trop tard pour s'en emparer. De tout temps, il y eu des chercheurs de trésors, les princes de Salm alors les revendiquaient par décrets. Défense absolue de s'en emparer!

Peterspaul le bohémien aux sept femmes, ne connaissait pas la loi, il pratiquait la magie noire, prétendait guérir les bestiaux, écarter la foudre et dompter les fantômes de la nuit. Il arriva à Prayé, installa sa roulotte sous le grand chêne, recommanda à ses épouses de chanter des incantations barbares pendant qu'il irait prospecter les lieux, chercher le trésor sous la flamme bleue. Que se passa-t-il? les femmes ne purent le dire, mais à la douzième heure, elles entendirent ces mots prononcés d'une voix forte: "Bet' hin, Bet' her, es hilft doch nichts mehr" (Prie ceci, prie cela, cela n'aidera de rien et plus jamais). C'était l'affirmation que toutes les incantations chantées par elles devenaient inutiles, qu'il était mort.

Au jour clair, elles s'aventurèrent autour de la mare: plus de Peterspaul, elles ne retrouvèrent que sa bêche et ses souliers à clous. Vite, elles décampèrent emportant leur ribambelle de gosses, criant famine.

Bien des années se sont encore passées. La mare s'est rétrécie, mais la flamme bleue et la Dame Blanche sont toujours un sujet d'histoire pour les veillées d'hiver. Bien plus, on a construit une marcarerie sur les Chaumes, puis une ferme à Prayé. Aux beaux jours, on y mène paître les génisses des environs, des jeunes gens sont engagés pour les garder.

L'un d'eux, en dépit de ses 25 ans, était resté doux et simple comme un enfant. Il croyait ferme tout ce qu'on racontait sur la mare, la flamme bleue et la fée. La présence de celle-ci était devenue pour lui une idée fixe. Comme il aimait une fille jeune et jolie, mais tellement pauvre qu'elle ne possédait que les habits qu'elle portait sur le dos, il disait: "Cent thalers, rien que cent thalers et nous pourrions nous mettre en ménage". Souvent il se promenait le soir sous le grand chêne regardant la flamme bleue, cherchant quelques indices du fameux trésor dont on parlait tant. Comme il ne trouvait rien, il devint triste et songeur, il négligea les bêtes qui lui étaient confiées. Son maître le renvoya.

Attristé, il fit son balluchon et alla se coucher sous l'arbre de la fée. Alors il entendit une voix encourageante qui disait: "Heute Nacht oder nimmer mehr" (Cette nuit ou plus jamais).

C'est alors qu'il s'aperçut que le chêne était creux. Il y pénétra avec confiance, suivit un souterrain et à la clarté de la flamme bleue, il découvrit un coffre.

Il l'ouvrit, le coffre était rempli de pièces d'argent. Il ne prit que cent thalers, referma le coffre en remerciant gentiment la fée qu'il devinait cachée non loin de là. Il sortit, ramassant son balluchon et continua sa route heureux comme un roi. Au matin, il était chez sa fiancée. Quand il ouvrit son balluchon, les pièces d'argent étaient devenues des louis d'or. Il put ainsi acheter une ferme dans les environs, une belle ferme qu'il organisa à sa manière pour la fabrication des fromages. Sa jeune femme l'aidait sans jamais faiblir, ils étaient heureux.

Et voilà qu'un jour un voisin qui les avait connus si pauvres leur posa toutes sortes de questions. Candides, les jeunes gens lui indiquèrent le chêne creux et ce qu'il fallait faire pour approcher du trésor. L'homme ne dit rien, mais la nuit venue, il partit, emmenant des outils, des sacs, une charrette. Il arriva à Prayé en temps voulu, pénétra dans le souterrain, vida le coffre, rentra chez lui, mais quand il ouvrit les sacs, il ne trouva que des cailloux blancs. Au même moment il entendit une voix, qui du dehors lui criait: "Kehr'hin, kehr'hin, das ist dein Gewinn!" (Va te faire f..., va te faire f..., cela est ton gain).

La désillusion du vieil avare fut si grande qu'il en devint fou et retourna se pendre à l'arbre de la fée, mais celle-ci avait déjà vidé les lieux, écoeurée des humains. Elle s'est retirée aux Bois Sauvages.

Amis lecteurs, ne vous étonnez pas que cette Dame Blanche n'utilise que le vieil allemand, son nom est Velléda. C'était la prophétesse des peuples Celtes durant l'occupation romaine sous Vespasien (69-79 après J.-C.). Elle souleva par deux fois les Bructères de la Baltique contre Rome. Prisonnière elle orna le char de triomphe de Domitien, fils de Vespasien.

On lit dans "Les Martyrs" de Chateaubriand:
" Montée sur un frêle esquif qu'elle dirige seule, sous la pluie et le vent, elle jette ou milieu du lac des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d'or et d'argent. Ce sacrifice accompli elle rejoint l'autre rive, attache sa nacelle ou tronc d'un saule et s'enfonce dans les bois en s'appuyant sur la rame qu'elle a conservée dans sa main.
Sa taille est haute, une simple tunique voile sa nudité, elle porte une faucille d'or suspendue à sa ceinture d'airain et elle est couronnée de chêne.
La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses longs cheveux blonds épars, annoncent la fille des Celtes et contrastent par leur douceur avec sa marche fière et sauvage. Elle chante tout en marchant, et d'une voix mélodieuse, des paroles terribles. Elle rejoint dans la nuit la procession solennelle qui monte au Donon, se place près des Druides conduisant deux taureaux blancs, absolument sans tache, et qui vont servir au sacrifice.
Les bardes suivent en chantant sur une espèce de guitare les louanges de Teutatès; après eux, tous les disciples et le hérault d'armes vêtu de blanc couvert d'un chapeau surmonté de deux ailes.
Il tient à la main la branche de verveine entourée des deux serpents. D'autres druides s'avancent à leur suite, l'un porte un pain, l'autre un vase plein d'eau, le troisième une main d'ivoire. Arrivée à la plate-forme, la procession s'arrête.
Alors Velléda prend la parole, sa voix monte véhémente vers le ciel, vers la foule c'est la voix de la Patrie, c'est le souffle de la révolte qui soulevèrent les coeurs contre Rome".

Elle n'a pas réussi Velléda, la druidesse blonde. Elle n'a pas délivré les siens de la servitude, c'est pourquoi elle tord ses cheveux et pleure dans la nuit, demandant et implorant qu'on la laisse seule, qu'on respecte sa douleur: "Far hille, fahr hille und kick dich nicht um".

Mme Marie Klein-Adam

d'après un texte paru dans l'Essor, Revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck n° 56 juin 1962. Mme Klein-Adam, née à Moussey en 1887, est l'auteur d'un livre "Le Rouet de Marguerite" qui lui valut en 1961, le Prix "Monseigneur Jérôme", délivré par l'Académie de Stanislas à Nancy.

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La «menée d'Hellequin» dans le pays de Salm

En 1853, Le Magasin Pittoresque publie une nouvelle «Le Sagar des Vosges» illustrée par un dessin de l'artiste Henri Valentin (1820-1855) intitulé «La menée d'Hellequin» 1) . Cette oeuvre du grand homme d'Allarmont est tout à fait digne du romantisme gothique qui influençait encore certains artistes et hommes de lettres européens: une vieille scierie de la région du Donon débite ses tronces, tandis qu'au-dessus d'elle «la menée d'Hellequin», traverse le ciel nocturne pour se perdre dans la pleine lune.

La troupe du diable

Le mythe de la «menée d'Hellequin» - ou plus simplement, pour les habitants du pays de Salm de la «menée Hennequin» - est connu dans toute la France médiévale. Il fait référence à une troupe, à une compagnie de damnés, de sorciers et de démons, conduite à travers les airs par Hellequin 2) lui-même, autrement dit par le Roi de l'Enfer 3) .
Les patoisants du Pays de Salm (!?) [N.D.R.] ont encore en mémoire cet ancien mythe même s'ils ne le possèdent que d'une manière plus ou moins fidèle.
Ainsi, à Celles 4) la mèni hennkinng ou mouhi hoeurkinng s'identifie au rassemblement des sorciers, des sorcières et des diables: tous ceux-ci constituent un sabbat qui n'a rien d'aérien.
En revanche, à Plaine 5) , la dimension aérienne de la troupe maudite est conservée: lè moeuni hennki, son diz anm kè trinon di chênn è pi kè son dan liz âr è kè fèyon do brû [La menée Hennequin, c'est des âmes qui traînent des chaînes et puis qui sont dans les airs et qui font du bruit.] Toutefois, le diable est absent de cette troupe.

La sorcière de Châtas

A Châtas, toute la compagnie diabolique a fondu: elle s'est réduite à un seul de ses participants. Selon la tradition 6) au-dessus de ce village, sévissait - à la fin du siècle dernier et au début de ce siècle - une sorcière -une jnoch- nommée la mèné hennkî, voire la Mère hennkî.
Son plus grand plaisir était de renverser dans les fossés de la vieille route de Saales, près du bois de Belfays, les fêtards attardés et «ennuités» qui revenaient à Châtas.
Certaines victimes n'attendaient pas d'être poussées dans le fossé: elles s'y mettaient d'elles-mêmes... si l'on en croit l'histoire suivante racontée par un couple de cultivateurs de Vieux-Moulin 7) . «Ça se passait avant la guerre de 14-18. Un habitant de Châtas s'en revenait de la foire de Senones, où il avait acheté un van. Soudain, il entendit de la musique. La mèné hennkî s'annonçait en effet par de la musique et des chants 8), d'abord lointains, puis de plus en plus proches. Le pauvre homme épouvanté se dit: lè mèné hennkî! ouoss koeu je vé m' moté? Kâsk je vyoeu fêr? [La Menée Hennequin! Où est-ce que je vais me mettre? Qu'est-ce que je veux faire?]
Une idée lui traversa alors l'esprit. Il quitta la route, se coucha dans le fossé et se mit le van sur le corps. Mais le van ne le cachait malheureusement pas en entier puisque lè mèné liennkî è vnoeu kott lu è pi èl dèhoeu: jné jmâ vu di pî di jan dzo î van! [La Menée Hennequin est 9) venue près de lui 10) et puis elle dit: «je n'ai jamais vu des pieds humains 11) dessous un van!»]
Après la première guerre mondiale, cette légende qui effrayait les personnes superstitieuses et leur interdisait les sorties nocturnes n'était déjà plus qu'une plaisanterie comparable à celle du «Darou».
Il faut signaler, pour en terminer avec cette sorcière, que l'un des lieux hantés par la mèné hennkî était l'endroit:
- que le patoisant nomme la pré lennkî,
- que le cadastre appelle «Les Prés L'annequin» 12)
- qu'un acte du 16 mars 1714 désigne par le toponyme «es preys hainquins» 13) .

Le bruit «infernal»


Pour certains patoisants, la «menée Hennequin» est dénuée de tout caractère surnaturel: elle fait référence à un bruit qui peut, certes, être qualifié d'«infernal»... à condition de donner à «infernal» sa valeur familière de l'identifier à «insupportable».
Dans cette perspective, la mouhi hennkinng correspond à Allarmont 14) au remue-ménage que font en jouant les enfants, et à Ménil 15) à un tohu-bohu: «le veau était parti, les vaches gueulaient; ça faisait une vraie mèr hennkî!»
De la troupe diabolique au bruit infernal, en passant par la joyeuse sorcière de Châtas, le mythe de la «menée Hennequin» a connu de surprenants avatars.
Puisse cette modeste contribution lui éviter un pire destin et lui conserver une petite place dans les souvenirs des habitants du pays de Salm.
Marc Brignon

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck [avec quelques modifications d'ordre technique]

1) R. Conilleau et A. Ronsin, Henri Valentin, illustrateur de la vie quotidienne en France de 1845 à 1855, Editions Jean-Pierre Gyss, Barembach, 1982; p. 72.
2) F. Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle. Nouveau tirage. Paris: Librairie des sciences et des arts, 1937-1938; tome 5. p. 234-235.
E. Huguet, Dictionnaire de la langue française du seizième siècle. Paris: Champion. puis Didier, 1927-1967; tome 4, p. 466.
3) D'un étymon germanique «Herle-king», littéralement «Roi de l'Enfer»
W. Von Wartburg, Französisches Etymologisches Wörterbuch. Tübingen, Editions JCB Mohr (Paul Siebeck). 1948-l950; volume 16 (Eléments germanique G- R), p. 200-202.
4) Témoignage de Monsieur Louis Thomas (1902-1992). Que cet ami fidèle, qui nous a quittés, soit ici remercié.
5) Nous remercions Monsieur Paul Holweck (né en 1925) et son épouse.
6) Représentée à Châtas par Monsieur Raymond Nicolle (né en 1914) que nous remercions.
7) Il s'agit de Monsieur Jean Claudel (né en 1921) et de son épouse qui ont droit à notre amicale gratitude.
8)A Ranrupt, le mythe existe sous une forme similaire: «une des sorcières s'appelait lè manihennkî; elle passait en chantant». Voir Gertrude Aub-Büscher, Le parler rural de Ranrupt (Bas-Rhin), Essai de dialectologie vosgienne, Paris, Klincksieck. (1962), Préface de Georges Straka. p. 112.
9) Littéralement «a».
10) Littéralement «contre lui».
11) Littéralement «des pieds des gens».
12) Archives Communales de Châtas, cadastre section B, 2e feuille.
13) Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle. BJ l233.
14) Selon Monsieur Emile Herry (né en 1922) que nous remercions encore pour sa patience et sa clarté pédagogique.
15) Selon Madame Lydie Lux qui a droit - elle et son mari - à toute notre gratitude.

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La fée de la Serva

Un jour, un homme chercha du bois près de la Serva. Il rencontra une belle femme, habillée de blanc. Sans prononcer un mot, elle tendit au bûcheron un magnifique bouquet de fleurs, qu'il accepta, en gardant lui aussi le silence. Mais, de saisissement, il le laissa tomber. Le bouquet se mit à ruisseler, c'était de l'argent pur, et lorsque le bûcheron tenta avidement de s'en emparer, la femme mystérieuse se prit à pleurer très fort et disparut derrière un rocher.
L'Alsace contée. Mythes et récits des Vallées vosgiennes. Marie-Noëlle Denis, Marie-Claude Groshens, Henriette Lucius Gérard Klopp, éditeur (1986) page 143

[La Serva est un affluent de la Bruche]


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La légende du lac de la Maix

Le lieu-dit « la Maix » était autrefois une belle clairière entourée de forêts. Là, venaient danser la nuit les Sept Fées du Chaumontois. Depuis, des pasteurs montagnards, attirés par l'herbe verte, les abris sous roches et les sources, vinrent s'y installer avec leurs troupeaux.
Comme les belles fées, ils aimaient les chansons, la musique et la danse. Chaque dimanche, un curé des environs venait leur dire la messe et l'après-midi, un joueur de flûte les faisait danser. Les gens des alentours venaient se mêler à leur divertissement.

Le commerce qui ne perd jamais une bonne occasion pour dresser ses tentes, organisa une foire à la Maix. On y vendait des pâtisseries au miel, des boissons, des jouets en bois et des souvenirs. Cette foire, non loin du Donon et des grandes routes allant d'Alsace en Lorraine, prit de l'importance. Le Diable, revenant de la ville d'Is, s'y arrêta à l'aube du grand jour de la Trinité.

Faire manquer Ia messe à ces montagnards, quelle gageure! Justement ceux-ci s'étaient levés de grand matin pour planter des «mais» feuillus autour de Ia grande clairière où l'on devait danser. Des jeunes filles y suspendaient des guirlandes de mousse piquées de fleurs aux vives couleurs.

Tout cela se faisait fort gaîment; le diable arriva là, sans être aperçu, il s'était déguisé en ménestrel. Très grand, très mince, coiffé d'un large feutre, surmonté d'une plume rouge, botté et rasé de frais, il portait sous sa large houppelande, un violon aux cordes d'argent. Il fit halte près de la fontaine, but de l'eau dans le creux de sa main, puis s'installa sur la grande roche qui domine la clairière.

Quelle bonne place pour tout voir, sans être importuné ni par le soleil, ni par les hommes. Un moment il admira ce lieu splendide tout en accordant son violon. Puis il débuta par une valse langoureuse et tendre. Nos jeunes planteurs de «mais» et nos jeunes filles aux guirlandes ne pouvaient laisset passer une si belle occasion, ils se prirent par la taille et se mirent à danser.
Le musicien, impassible et fier, continuait à jouer comme pour lui seul et ses airs devenaient de plus en plus entraînants. Il savait bien, le malin, ce qu'on peut tirer des sons captivants d'un violon bien accordé. Il n'en était pas à son coup d'essai, lui qui avait séduit la princesse d'Is.

De tous les sentiers de la montagne accouraient d'autres jeunes gens, attirés par cette musique étrange. Jamais on ne l'avait entendue, et pourtant les pieds allaient d'eux-mêmes; on pouvait danser sans avoir appris, c'était merveilleux!
Quelqu'un fit remarquer, oh bien timidement, que l'heure du bal n'était pas arrivée et qu'avant tout, il fallait se préparer pour Ia messe! Un regard oblique de l'étrange musicien fit comprendre à l'importun qu'il n'avait qu'à se taire.

Là-dessus, la cloche sonna lentement le premier coup de la messe. On avait le temps! Cependant les parents s'inquiétèrent et vinrent se rendre compte de ce qui se passait! Alors, croyez-le si vous voulez, ils furent séduits à leur tour et entrèrent dans la danse. Le violoniste infatigable mêlait à sa musique des frioritures jolies, des trémolos enivrants. On ne se possédait plus dans la belle prairie. On tournait, tournait en piétinant les fleurs.

Le deuxième coup sonna. Restés seuls au coin du feu, les bons vieux s'inquiétèrent à leur tour. Clopin-clopant, ils s'en vinrent là où se faisait tant de bruit. Alors il se produisit une chose étrange. On vit venir le doyen et la doyenne du pays, deux infirmes qu'on croyait à jamais cloués dans leur lit, bras-dessus bras-dessous, ils s'amenaient à petits pas.
Le silencieux musicien, qui jusque là n'avait remarqué personne, s'arrêta pour leur faire une belle révérence. Puis il se mit à jouer un air très ancien que ces vieux reconnurent pour être celui d'un menuet qu'ils avaient dansé le jour de leurs noces. Interdits, ils se regardèrent un instant, puis se mirent à évoluer avec la grâce retrouvée de leurs vingt ans.

Le troisième coup sonna. Il y eut même un coup supplémentaire. Peine perdue, on n'avait d'oreille que pour l'ensorceleuse musique. Le pauvre prêtre commença sa messe tout seul. Les bruits de la danse se mêlaient aux chants liturgiques, ça ne s'était jamais vu!

A l'élévation, le ciel devint livide, un craquement effroyable sortit des nuées et la belle clairière s'effondra, creusant un vaste entonnoir, qu'une pluie diluvienne remplit jusqu'au bord. Le lendemain, un beau soleil éclairait la nappe sombre du lac de la Maix.

Depuis ce jour, tous les ans, à pareille époque, se célèbre une messe commémorative. Les pèlerins y sont nombreux. Prosternés autour du lac, ils se figurent entendre, montant du fond des eaux, des bruits de danse mêlés à des sanglots.

«Pélerins, mes amis, n'oubliez pas dans vos prières les trépassés du lac, dit le prêtre dans son sermon, vous savez qu'ils sont condamnés à danser jusqu'au jour du jugement dernier.»


Légende extraite - avec l'autorisation de l'auteur - du livre : «Mon beau Pays de Salm» de Madame Marie KLEIN-ADAM à MOUSSEY (Vosges)
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 44 (avril 1957)

Le char d'Attila

Chaque année, à la première pleine lune de printemps, une brillance dorée semble remonter du fond du lac de la Lauch, au bout de la vallée de Guebwiller. C'est paraît-il le scintillement du char d'Attila, abandonné là lors de la retraite du «fléau de Dieu» après sa défaite aux Champs Catalauniques en 451. «C'était un grand char en or, tapissé de têtes de morts et tiré par des boeufs hongrois», rappelle Pierre Aullen de Guebwiller, passionné d'histoires locales, surtout quand elles se rapportent au lac de la Lauch. «Pressés par leurs poursuivants dans leur retraite vers la Hongrie, les Huns ont plongé le char dans les eaux noires du lac, pensant pouvoir venir le récuperer plus tard».

Il n'en fut rien bien-sûr, et nombreux ont été ceux qui par la suite ont essayé de repêcher la pesante fortune de l'étendue marécageuse qu'était devenu le lac. La légende disait que seuls sept frères pouvaient y parvenir, «à condition de le faire sans prononcer ne serait-ce qu'un seul mot». On raconte qu'au XVIII° siècle, sept jeunes gens d'une même famille de Linthal ont presque réussi. «Mais le char d'Attila était tellement lourd que le plus jeune des frères s'est écroulé en plein effort en soufflant "je ne peux plus"». Les sept frères ont été engloutis dans le sillage du char qui, si l'on en croit la légende, se cache toujours au fond du lac.

Dernières Nouvelle d'Alsace
12 juillet 2002

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Comment la coiffe lorraine passa au pays de Salm

La légende de la Chatte Pendue

On dit que le comte Jean de Salm, fit venir des étrangers très capables, pour intensifier et parfaire l'industrie du fer à Framont et à Grandfontaine au pied du Donon. Parmi ces étrangers se trouvait une très vieille femme, presque chauve, mais ayant gardé dans son regard quelque chose d'étrange et qui faisait peur: on la disait sorcière.
Nos montagnards sont peu liants, ils détestent les étrangers plus favorisés qu'eux et pour le coup, ils étaient jaloux des nouveaux venus à qui le Comte accordait de si grands avantages. Se venger, ils ne le pouvaient, le comte Jean y aurait mis bon ordre, mais rendre la vie dure à leurs femmes, cela était possible, et la vieille aux yeux d'épervier n'avait qu'à bien se tenir...

Quand elle apparaissait au détour d'un sentier, vêtue de loques, la tête disparaissant dans une coiffe noire aux larges brides flottantes, les enfants avaient grand peur. C'est ce qui arriva à la petite Louise qui pêchait des écrevisses dans le ruisseau de Grandfontaine appelé le Marteau; elle glissa sur une pierre moussue et se serait noyée, si la vieille n'était accourue pour la retirer.
Personne n'ayant été témoin, Louise garda pour elle son secret. Elle craignait beaucoup sa mère, qui lui défendait chaque jour de s'éloigner de la maison et d'aller pêcher comme un garçon de ces vilaines et grouillantes bêtes. Et puis, elle ne devait point fréquenter la sorcière!

Mais, était-ce bien une sorcière, cette femme qui l'avait si gentiment secourue et réconfortée en partageant avec elle la moitié de son pain? Non, les autres se trompaient! Depuis, elle aima la rencontrer, elle aima aller cueillir brimbelles et mûres dans le même parage qu'elle, pourvu que le chose demeurât secrète. Personne ne l'aurait approuvée, bien ou contraire, la malédiction serait aussi tombée sur elle.
Que de fois Louise avait entendu les gens dire:
- Voilà encore cette damnée sorcière qui rôde par ici. Rentrez vos bêtes, elle va leur jeter un sort ou demain on aura la grêle; pourvu qu'il n'y ait point d'incendie ou d'inondations.
Les hommes devenaient sombres, se regardaient entre eux, disant:
- Que le diable l'emporte au fond des enfers...

Ces mauvais voeux adressés au Malin se réalisèrent un jour.
Un hiver où la neige fut très abondante, on remarqua qu'on ne voyait plus la vieille. Quel soulagement! Oui, mais il ne faudrait pas que les gendarmes du comte viennent mettre le nez dans cette affaire, pensait un certain braconnier. Le comte s'informerait de cette disparition.

Au printemps, des bûcherons se rendant en forêt trouvèrent pendue à l'aspérité de la Haute Roche de La Broque, devinez qui...? La vieille à la coiffure noire étrange, oui, mais changée en une grosse chatte portant toujours les mêmes haillons. On retrouva un balai de genêt près de là. Cela expliquait tout. La vieille se rendant au sabbat dans cet équipage avait été surprise par la bourrasque hivernale. Le vent furieux l'avait jetée contre la roche et elle y était restée suspendue par les larges brides si bien nouées sous son cou. Cette histoire inventée en un temps de crédulité, passa à la postérité et la roche s'appela: La Chatte pendue (Katzenstein).

Cependant la petite sauvée de l'eau par l'étrangère se souvenait!
Son coeur s'emplissait d'une peine amère, elle ne savait que penser. Elle se rendit au lac de la Maix pour prier et verser l'argent de sa tirelire, quelques sous.
- Et pourquoi mon enfant, interrogea l'ermite étonné !
- Pour dire une messe à une défunte que j'aimais bien.

Le brave ermite se trouvait être aussi observateur que pieux; il n'avait pas été sans apercevoir la fillette causant amicalement avec l'étrangère.
Il questionna habilement, la petite avoue son secret et sa peine.
Finalement l'ermite conclut: «La grande faute de cette femme vient de son accoutrement: on n'a pas idée de s'attifer de la sorte quand on a déjà le nez crochu! Dans mon pays, je suis de Neufchâteau en Lorraine, les femmes, jeunes ou vieilles, portent de belles coiffes blanches qui encadrent magnifiquement l'ovale de leur visage. Ah! si toutes celles qui viennent au pèlerinage de la Maix en portaient de pareilles. Quelle belle procession, ce serait ...»

L'ermite expliqua tout au long comment sa mère et ses soeurs s'y prenaient pour confectionner ces coiffes du pays lorrain. Louise eut l'idée d'en faire autant. Ses compagnes, la voyant si fraîche et si jolie, l'imitèrent et lorsqu'arriva le jeudi de la petite fête Dieu après la Trinité, toutes portaient la coiffe lorraine. Ah si vous les aviez vues, ces filles de la Montagne en coiffes blanches et collerettes brodées! Et ces coiffes et ces colerettes de linon blanc étaient si seyantes que le brave ermite en eut les larmes aux yeux...

Il se croyait revenu au temps de son enfance quand les filles de chez lui se rendaient à Domrémy prier la Bonne Lorraine. Ce jour-là il fit faire le tour du lac pas seulement une fois, mais sept fois et les gens ne se lassaient pas d'admirer. L'habitude en fut prise et c'est là, oui bien là, que les gars des trois vallées Rabodeau, Bruche et Plaine découvraient celle qui deviendrait leur femme. La plus jolie, bien entendu!

Mon grand-père : Joseph Adam, d'Allarmont y trouva Marie Joseph Detté, de Moussey et moi, qui m'appelait Marie Adam, j'y trouvai Aimé Klein qu'une heureuse fatalité avait fait naître à Allarmont quelques années avant moi.

Madame Klein-Adam

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 54 (avril 1961)


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La pomme de terre, le diable et St-Hydulphe

La femme du garde Rémy était fort contrariante! Quand son homme disait noir, elle répliquait blanc.
- Tu dis que la guerre détruit tout sans aucun profit! Tu oublies que tu manges des pommes de terre à chaque repas ! ...
- Pour une fois, tu as raison ; ce sont les Suédois qui ont apporté ce tubercule dans le vallée de la Plaine vers 1634. Depuis, elle y a prospéré de telle façon que le curé de Celles est tout heureux d'en percevoir la dîme.
- Oui, oui et il est encore plus content d'en manger; il paraît que sa babette a de merveilleuses recettes pour les accommoder.
- Cela, c'est aussi bien vrai; l'autre jour quand j'ai été à la cure pour les affouages, elle m'a fait goûter des vôtes de rapées, fines, légères, dorées. C'était à en rendre le diable jaloux.
- Si tu crois que le diable ressemble à certains hommes de ma connaissance et qu'il flaire en entrant chez les gens l'odeur qui sort des marmites....
- Laisse les hommes pour ce qu'ils sont; c'est grâce à leur gourmandise que vous autres femmes, vous les conduisez par le bout du nez. La bonne chère et le bon vin, voilà ce qui fait les gais lurons.
- Tu penses à Jambic le maître flotteur de Raon ton inséparable...
- Bien certainement. Quand il a bu, il ferait rire un tas de pierres; il en raconte de si drôles. Hier il nous a dit la fiafe de St Hydulphe et du diable.
- Encore quelque chose de son invention:  raconte voir un peu pendant que je file.
- Eh bien ! voici, dit le garde en allongeant ses jambes sur les chenets!


C'était peu après le départ des Suédois et la destruction de Pierre-Percée. On n'avait pas encore assez de pommes de terre pour en manger tous les jours, mais, à la cure, c'était déjà un plat de roi, le plat du dimanche. Elles apparaissaient toutes dorées autour d'un superbe rôti de porc. C'était aussi le plat du vendredi, elles nageaient alors dans une superbe sauce blanche avec des oeufs mollets. Ces jours-là, l'abbé Jacquemin brûlait d'impatience pour se mettre à table.
On dit, cela je ne l'ai point vu, qu'il dépêchait sa messe, écourtait son bénédicite. On répète encore dans la vallée, qu'un jour en récitant son Pater, au lieu de dire «Donnez-nous notre pain quotidien», il s'écria, en bon patois de Celles: «Béï mé di kmotierr évon do laâcé». Tu penses! La tête des paroissiens en entendant cette variante-là...
Notre dernière princesse de Pierre-Percée : Christine, celle qui en 1597 devient la femme de François de Vaudémont, en serait devenue malade de rire.
Mais le Bon Dieu, lui, ne fut pas content. Il alla tout de suite conter chose à St Pierre et à St Hydulphe.
St Hydulphe qui suivait de très près les choses de nos vallées, assura que tous ces désordres venaient d'une plante qui n'existait pas de son temps et que les Suédois avaient apportée avec eux en Lorraine, une plante vraiment diabolique et qui mûrit ses pommes sous la terre; de là son nom vulgaire kmotierr.
La récolte se fait en automne et donne lieu à des réjouissances qui sentent le paganisme. Avec la plante séchée les gens allument des feux de joie qui brûlent haut et clair quand il fait beau, mais qui, par mauvais temps, empestent la vallée.
«D'ailleurs, dit-il, voyez par vous-même», et il ouvrit un hublot du paradis donnant juste sur la vallée de Celles-sur-Plaine.
Dans les champs, c'était l'arrachage des pommes de terre. Il y avait une grande animation; les hommes, les femmes, armés de crohs à deux dents, arrachaient des plantes à demi fanées et sous ces plantes, ils récoltaient huit ou dix tubercules. Ils les jetaient dans des cherpéïes placées devant eux. Ces paniers remplis, ils les versaient dans des sacs et les sacs s'alignaient derrière eux en rangs symétriques.
Mais le plus curieux, c'était l'activité des enfants; au lieu de courir les haies à la recherche des noisettes, ils s'activaient à ramasser en tas les fanes séchées, et à quatre heures, l'heure de la moronde les parents allumaient ces feux dont St Hydulphe présumait tant de mal.
On en apercevait en ce moment quelques-uns. Il s'en échappait des colonnes de fumée bleuâtre d'un si bel effet que Dieu prit plaisir à les regarder.
Et lui, le Bon Père, qui voit tout, connaît tout, même nos secrètes pensées, se tourna vers St Hydulphe et lui dit: «Pour mieux juger les choses, il faut les voir de près. Descends sur terre et informe-toi. Je ne crois pas qu'il y ait là-dessous quelque diablerie! »
- Surtout, ne t'avise pas de partir habillé en évêque, ajouta St Pierre. Voilà qui serait drôle : un évêque arrachant des pommes de terre. Car il faut que tu en arraches toi-même pour voir de quoi il en retourne. Prends donc une blouse bleue et un pantalon de droguet. Tu trouveras bien un croh abandonné. Au revoir et bon voyage. »
Et voilà, comment le grand Hydulphe, fondateur de l'abbaye de Moyenoutier, redescendit sur terre après plus de mille ans.
Mais le Rouge-Vêtu (le diable), averti à temps par ses confrères, se trouvait déjà à son poste dans un champ de Benameix.
Par magie de diable, il s'était déguisé en un pauvre vieux arrachant péniblement des pommes de terre.
St Hydulphe le voyant si misérable, et ne devinant pas à qui il avait affaire, fouilla dans ses poches pour y trouver une aumône: elles étaient vides! Alors il s'adressa à Dieu en ces termes : «Accordez-lui, Seigneur, la première chose qu'il demandera.»
Ceci fait, il s'approcha du faux paysan, le salua et lui dit:
- Vous en avez de la chance de bêcher de si belles pommes de terre.
- Vous croyez, repartit l'autre, eh bien, je voudrais vous voir à ma place, c'est toujours bien facile de faire le faraud pendant que les autres travaillent.
St Hydulphe n'eut point le loisir d'apprécier la justesse de ce petit discours. Soudain il était devenu le petit vieux, qui, un croh à la main, arrachait des pommes de terre. Près de lui se tenait le Rouge-Vêtu qui avait repris sa forme première.
Le diable s'éloigna clopin clopant - car il était boiteux - ce qui permit au saint évêque de remarquer les particularités de son ennemi: chevelure hirsute d'où émergeaient deux cornes de bouc, bouche contournée comme le museau d'un marcassin, corps couvert d'écailles grises semblables à celles des cônes de pins, pieds fourchus, queue de singe, mais ce qui était de plus surprenant, c'était la tête extrêmement mobile et qui tournait, tournait sur un cou grêle semblable à un pivot. Elle faisait d'affreuses et incessantes grimaces et, pour ne plus les voir, notre saint commença à arracher des pommes de terre.
Quand il en eut arraché suffisamment, il s'approcha d'un feu qui était là et disposa sous la cendre chaude les plus belles.
Tandis que la cuisson allait bon train, St Hydulphe chantait d'anciens cantiques à la Vierge de Malfosse dont la chapelle n'était pas bien loin. Le Rouge-Vêtu qui l'observait de loin se dit : «Il chante, c'est qu'il est heureux, C'est qu'il se réjouit de manger des pommes de terre ; peut-être a-t-il une manière à lui pour en faire un mets délicieux. Oh! comme je voudrais bien y goûter».
Clopin, clopant, le diable revint vers l'évêque et, sans pudeur aucune, il lui demanda humblement un tubercule.
St Hydulphe en retira un et l'ayant béni secrètement, il le tendit au Rouge-Vêtu.
Celui-ci y mordit goûlument, puis le rejeta au loin. La pomme de terre bénie venait de faire dans l'estomac du diable l'effet d'une braise rouge.
Maintenant, il se sauvait en poussant des hurlements de douleur qui montaient jusqu'au ciel, et là-haut, le Bon Dieu et St Pierre, toujours à leur hublot, devinant ce qui s'était passé, en informèrent tous les élus.
Or, les avanies du diable réjouissent les saints! Il y eut grande joie au paradis. Des anges partirent à la recherche de St Hydulphe lui apportant des habits de prélat, sa crosse et sa mître.
- Ah ! Seigneur, fit-il en arrivant au ciel, j'ai connu les souffrances du pauvre monde, mais je n'en suis pas fâché:  cela m'inclinera à plus de miséricorde. Ah! ils sont bien à plaindre les pauvres vieux condamnés à bêcher des pommes de terre!

Il se fit un silence.
La Nanette, croyant que son homme avait fini, allumait déjà le chandelier à la flamme de l'âtre.
« Ré heu té, lé fôme, s'no ko fini. » (Rassieds-toi, la femme, ce n'est pas encore fini).
Et Rémy enchaîna : Car tout se paie en ce monde. Car l'abbé Jacquemin cause de tout ceci, continuait à manger bravement les pommes de terre de la dîme, sans se douter un instant de la peine qu'elles avaient coûté!
Sa babette passait un temps infini à lui préparer des plats nouveaux et chaque petit plat marquait sur son âme blanche un point noir, si bien qu'à son trépas, qui ne tarda guère, cette âme arriva au tribunal de Dieu, toute picotée de noir comme le plumage d'une grive.
Jésus, présidait ce jour-là, à la place de son Père. Il avait à sa droite St Pierre, à sa gauche St Hydulphe. Sur un banc à droite, les jurés homme: St Materne, St Arbogast, St Florent, St Déodat, St Gondelbert, sur un bon à gauche les jurés femmes: Ste Odile, Ste Richarde, Ste Hune, Ste Aurélie, Ste Ursule.
Devant ce cénacle, le pauvre abbé Jacquemin faisait le résumé de sa vie, son enfance chétive auprès d'une mère malade, un père ivrogne et querelleur, ses études laborieuses et pénibles, des débuts de prêtre pendant les années de l'invasion des Suédois; il avoua humblement son plaisir extrême de se régaler de pommes de terre, aussi bien, c'était un peu la faute de sa babette qui les accommodait si bien.
Il avait dit cela d'un ton si comique qu'un petit rire fusa du côté des femmes: c'était Ste Aurélie qui n'avait pu se retenir et pour s'excuser elle expliqua:
- Pour moi qui ait fait le voyage de Rome, je comprends la fringale du brave abbé Jacquemin, son ministère n'a pas toujours été drôle. Dans son humilité, il ne vous a point parlé des courses de cinq à dix lieues qu'il faisait la nuit pour se rendre au chevet des mourants. De telles marches en plein air, ça vous met en appétit.
- Je suis de votre avis, dit une voix grave du côté des hommes.
C'était le grand St Hydulphe; il retraça les péripéties de son voyage à Celles, quand il était devenu un pauvre petit vieux tout cassé, qui maniait péniblement un croh pour arracher ses pommes de terre.
Il conclut :
- Tout ceci, c'est la faute de la pomme de terre, je le soutiendrai jusqu'à la fin des siècles.
Et tous de crier:
- Qu'on la punisse comme elle le mérite.
Il fut décidé que la pomme de terre mordue et rejetée par Satan repousserait.
Elle repoussa en effet au printemps et fit souche de tubercules portant comme leur mère les traces de morsures, des taches de pourriture: c'était la galle verruqueuse.
Cette fois, l'histoire était finie.
- Eh bien ! tu ne me dis pas ce que tu penses de la fiâfe de Jambic.
- La fiâfe de Jambic, eh bien ! vois-tu, je ne la trouve pas très catholique. Je n'aime pas qu'on galvaude ainsi avec les saints. Il faut être un «vouolou» (flotteur) comme lui pour inventer des contes pareils. Ah ! il peut bien faire le portrait du Rouge-Vêtu celui-là, il doit souvent revenir saoul en sa compagnie. Ne me parle plus de cet homme-là. Elle n'est pas belle, ta fiâfe!
- Quand je pourrai savoir ce que tu aimes! dit Rémy d'un ton navré. Je te conte une belle fiâfe pendant que tu files: je n'en ai même pas le plus petit merci! Tiens, j'aime mieux retourner avec Jambic à l'auberge des flotteurs...
Il alluma sa pipe, s'en alla en fumaillant à petits coups.
Dehors, il faisait noir comme dans un four.
Qu'advint-il? On le retrouva le lendemain noyé dans la Plaine. Accident? C'est possible. Vengeance? Les gardes ne sont guère aimés des braconniers.
On rapporta son corps à la Nanette qui pâlit et se trouva mal. Quand elle revint à elle, elle dit:
- Mon pauvre homme, il m'avait raconté le soir même une si belle fiâfe!
Que ne l'avait-elle dit plus tôt...

Mme Klein-Adam

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 46 (Décembre 1957)


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Le Donon et le Narion

Il y a déjà bien longtemps. C'était, je crois, une année avant la guerre de 1914-18. C'était pendant les grandes vacances, comme on disait la fois-là (...). Je n'avais plus que ma grand-mère. Elle habitait Watterau (...). Un soir il y avait un orage qui s'annonçait. Ça commençait à gronder et ma grand-mère dit: «Rentre, on ne reste pas dehors quand il fait orage». Et puis elle a cherché, comme elle avait l'habitude, un cierge béni. Elle l'a allumé pour que la foudre ne tombe pas sur sa maison. Et elle m'a raconté l'histoire suivante que je n'ai jamais pu oublier.
Elle a dit : «Tu vois, le Donon, les Romains, les Celtes, adoraient le dieu du feu, Jupiter, au Donon. Et vous pouvez encore voir aujourd'hui, juste vis-à-vis de l'auberge Lutz, au Donon, la statue de Jupiter à cheval qui tient la foudre dans ses mains. Et donc le feu, c'est quand il y a l'orage. Elle disait que c'était le Donon qui sortait. Et si vous êtes au Donon, si vous regardez vers le Nord, vous voyez une autre montagne qui dépasse un peu les autres, c'est le Narion. Et au Narion on adorait le dieu des vents et des tempêtes. C'était le vieux Narion. Le Narion et le Donon sont cousins et le père Narion avait sept filles. Sa plus jeune, sa préférée, était fiancée au dieu de tous nos ruisseaux de notre haute vallée. C'était le dieu Nix qui avait son château dans la cascade du Nideck. Alors, comme elle était fiancée à ce Nix, à ce dieu des ruisseaux, quand elle allait voir son fiancé, elle passait dans la vallée du Nideck-là et dans les moments-là, c'était dans les années 1200, on taillait les pierres pour construire la cathédrale de Strasbourg.
Et le chef d'équipe de ces tailleurs de pierre était le fils du constructeur de la cathédrale, c'est-à-dire le fils de Erwin de Steinbach. Et le fils s'appelait comme son père, Erwin aussi. Et quand la plus jeune, la préférée du Narion, passait par là, elle a fait connaissance avec le fils du constructeur. Et ça a donné, comme on dit, un grand amour. Et un jour le vieux Nix, le dieu de nos ruisseaux, les a surpris. Et le même soir il a été trouver son beau-père le vieux Narion, et lui a raconté l'histoire. Il lui a dit : «Ta fille, elle est pas bien sérieuse, elle fréquente un mortel. Elle fréquente le fils du constructeur de la maison des dieux des hommes». Alors le père Narion a dit : «Ça se peut pas, ça se peut pas. Nous sommes des dieux, nous ne pouvons pas nous lier avec des mortels. Ça, c'est pas vrai». «Ah!» -il a dit-, «demande-y-voir».
Alors il a fait venir sa plus jeune, sa préférée et il a dit: «Alors qu'est-ce que j'entends. Il paraît que tu... ». Alors elle a dit : «Oui, je ne veux plus rien savoir du Nix. Je ne veux pas habiter dans un château d'eau. Je ne veux pas devenir tout vert, tout plein de mousse comme le dieu des ruisseaux de la Haute-Vallée de la Bruche». Alors le père est devenu dans une colère qu'il ne se sentait plus. Et ça c'était le premier août, l'an 1200. Il a été trouver son cousin le Donon, c'était vers le soir, et il lui a raconté l'histoire. Alors le Donon, son cousin, lui a dit : «Ecoute, ne t'énerve pas comme ça. On va sortir ce soir, et si nous trouvons ce garnement, on aura bientôt réglé son compte...». Alors, ma foi, ils sont sortis. Et c'était le premier août l'an 1200, il paraît.
Depuis le Donon jusqu'à la plaine d'Alsace, aucun arbre n'est resté debout. Tout a été ravagé par cet ouragan, par ce mauvais temps, par le feu et la tempête, le vent. Et quand ce mauvais temps est arrivé à Strasbourg, ils étaient justement à la hauteur de la grande rosace de la cathédrale, et le fils du constructeur, Erwin de Steinbach, était sur l'échafaud et qui prenait des mesures pour faire la rosace. Et vous savez que la rosace de la cathédrale de Strasbourg est la plus belle et la plus grande du monde entier. Et, bien sûr, quand le vieux Narion a vu celui qui fréquentait sa fille, il l'a soufflé au bas de l'échafaud. Et vous savez que, je crois que c'est entre 30 et 40 mètres de hauteur, il est tombé juste devant le grand portail et bien sûr il était mort.
Et, si vous allez à Strasbourg, ça peut être aussi calme que dans cette pièce, ici, aucun vent, mais devant la cathédrale de Strasbourg le vent souffle toujours. Le vent souffle toujours, vous ne savez pas pourquoi? C'est le vieux Narion, parce que sa fille est dans la cathédrale. Et si vous êtes sans péché et tout pur, vous pouvez voir entre minuit et une heure du matin, une jeune fille qui prie sur la tombe de son bien aimé Erwin de Steinbach fils, au milieu de la nef de la cathédrale. Et vous savez le nom de la préférée du père Narion. Elle s'appelle Velléda. Et tant que la cathédrale existera, il fera le tour. Il a été puni comme ça. Voilà l'histoire du Donon, du Narion, du Nideck, de la cascade du Nideck et de la cathédrale de Strasbourg.
L'Alsace Comptée. Mythes et Récits des Vallées Vosgiennes
Editions Gérard Klopp, Thionville Strasbourg (1986 )

Le chien maudit de Sierstahl

Bernard Robin

La neige tombée durant la nuit avait effacé toute trace sur le chemin. Le ciel clair, piqueté d'étoiles, s'habillait lentement de pourpre à l'Orient. Comme oublié par les dieux de l'Aurore, une lune pâle et froide s'ennuyait là-bas, au-dessus de l'immense forêt. Il allait faire plus froid en ces premières heures de l'aube... Les noirs sapins se chuchotaient gravement la nouvelle, en secouant de temps à autre leurs épaules blanchies par la neige nocturne. Oui, il allait faire plus froid et ce Nouvel An de grâce Mil sept cent vingt et quelque n'annonçait rien de bon !...
Une aigre bise se leva en tournoyant dans les champs et se rabattit sur la route, faisant frissonner l'homme et son chien. Ils avancèrent plus vite, auréolés tous deux de leur haleine aussitôt transformée en buée. Les hurlements subits d'un chien de ferme trop bavard vinrent rompre un instant le crissement régulier des bottes sur la neige. A moins que des loups...?
Mais non, pensa l'inconnu, les loups ne se signalent pas aussi bêtement. Et puis, il suffit d'avoir entendu une seule fois dans sa vie la rage des loups pour ne plus jamais l'oublier. Notre homme parlait en connaissance de cause, puisque depuis trente ans déjà qu'il courait les bois, il avait eu le temps de se frotter à tout ce qui portait poil, plume ou fourrure en ces forêts.

Maître Guillaume était en effet garde-forestier de son état. On ne savait pas son nom et personne ne se fût risqué à employer son prénom. Quand il était question de lui, -chose assez habituelle, surtout durant les longues veillées d'hiver-, on ne parlait que du «forestier», ou encore, mais à voix plus feutrée, du «vieux brigand et de son chien». N'adressant la parole à personne, sauf pour sanctionner durement quelque braconnage ou humilier de pauvres bougres de gitans venus ramasser des fagots dans la forêt, il avait réussi, année après année, à faire naître la peur devant lui. Le chien, une superbe et féroce bête de chasse, l'accompagnait comme son ombre et lui obéissait au doigt et à l'oeil. Ils semblaient soudés l'un à l'autre par une amitié animale, mettant en commun une farouche capacité de mépris pour l'espèce humaine tout entière.
Ces dernières années, pour des raisons que chacun ignorait, le forestier cultivait soigneusement parmi les ronces de son coeur une nouvelle plante empoisonnée : la haine. Une haine tenace et froide comme le gel et destinée à un petit homme toujours vêtu de bure brune: le Père Léonard, que l'on disait disciple de saint François.
Quelle affaire s'était élevée entre eux? Nul ne le sut jamais. Quelquefois, le samedi soir, le forestier descendait dans l'un ou l'autre estaminet du pays, créant du même coup un silence pesant dans la salle. Il se mettait au fond de la pièce, déployait ses longues jambes sous la table, commandait une carafe d'Alsace ou de vin du Rhin et se mettait à discuter avec son chien.
Au fur et à mesure qu'il buvait, -et il buvait beaucoup-, ses propos devenaient plus violents, tandis que les yeux de la bête fondaient en braise ardente. Dans ses paroles revenaient sans cesse les mêmes menaces voilées. Oui, criait-il à son chien, il allait leur montrer à tous ces rustres, qu'il ne craignait ni Dieu ni Diable et qu'il lui ferait son affaire à ce prêcheur de sornettes!
On se taisait, horrifié; certains se signaient rapidement et en cachette. La lueur mourante des bougies projetait au mur la silhouette grimaçante du garde. Quelques crânes chauves allumaient des reflets tremblants dans les verres. Soudain, il cessait net ses discours, lançait une pièce sur la table. Ses longues mains rampaient vers sa canne ferrée et son vieux chapeau. Avant de sortir, il regardait fixement les gens sous le nez, grognait quelque chose d'indistinct, puis, disparaissait en claquant la porte, son chien sur les talons. L'obscurité complice de la nuit le happait aussitôt et l'on ne revoyait plus sa longue tête d'épouvantail jaune avant plusieurs jours...

Le lendemain, ou dans la semaine, quelques bons chrétiens essayaient de se garantir une place au Paradis en répétant au Père Léonard les sombres imprécations de l'ivrogne. Comme à l'accoutumée, le moine hochait gravement la tête et se contentait de dire: «Le pauvre homme! Toujours si seul. Il faut le comprendre!».

L'homme et son chien arrivèrent en vue du petit village de Siersthal, situé entre la place forte de Bitche et le carrefour de la Frohmühl. Frileusement tassées les unes contre les autres, les chaumières envoyaient au ciel les blanches corolles de leurs cheminées fumantes. Le silence hivernal fut un instant brisé par les croassements lugubres d'une bande de corbeaux. A les voir traverser ainsi l'espace pour s'abattre sur quelque chêne solitaire, on eût dit une volée de pierres noires lancée par un géant ivre contre l'horizon. Le village était calme, tout enveloppé encore des haillons bleus de la nuit. Couchées devant leur mangeoire, les vaches, dans la chaleur fétide des étables, rêvaient tranquillement d'éternité et de vert printemps. Les chevaux dormaient debout, frappant de temps à autre d'un sabot nerveux le sol en terre battue. Roulés en boule dans la paille chaude, les chiens s'inventaient d'étranges paradis peuplés d'os magnifiques, de belle viande rouge et de liberté sucrée. Des paradis sans hommes, évidemment. Même le soyeux peuple des chats gardait les yeux fermés, mi-clos, méditant avec délices la dernière sortie nocturne, sans cesser pour autant d'interroger les odeurs de l'écurie, mais d'une moustache si distraite! Entre un ciel qu'assombrissait encore la nuit et une terre qu'éclairait déjà la neige fraîche, le village respirait lentement, son coeur battant au rythme rassurant des premiers feux de l'âtre.

Soudain, la noire silhouette efflanquée s'arrêta et demeura immobile sur le chemin. Le chien, les yeux traversés de lueurs fauves, sembla tomber en arrêt. Venant de l'autre côté de la vallée, c'est-à-dire de la Frohmühl, des traces de pas bosselaient la neige. Guillaume cassa en deux son grand corps de chasseur et lut attentivement les empreintes. Pour un habitué comme lui, cela ne posait aucun problème. Ne disait-on pas qu'il connaissait mieux les gens d'après leurs pas que d'après leur visage! Maint braconnier était prêt à vous l'attester sur l'heure et souhaitait envoyer le forestier à tous les diables. Mais, disaient-ils, c'eût été le renvoyer tout simplement chez lui, car allez donc lutter contre le Diable en personne!

Ainsi donc, le Père Léonard était venu dans le village au creux de la nuit! Cela ne faisait aucun doute. Guillaume reconnaissait la façon de marcher du moine; les pieds en travers, même qu'on le moquait gentiment en disant qu'il allait toujours un peu «à midi moins le quart»! Et le rebord du soulier gauche tant accusé: personne ne traînait ainsi la jambe dans le coin. Le garde-forestier imagina la scène. Quelque vieille chipie avait dû se mettre en route cette nuit-là pour son dernier voyage. Vite, on était allé chercher le distributeur d'eau bénite. Dire que ces paysans sales et crottés croyaient encore aux tours de passe-passe et aux simagrées de cette vieille buse! Tous des pantins, des bouseux! Enfin, c'était leur affaire et pas la sienne. Pour lui, l'occasion lui faisant signe, il n'allait pas la laisser stupidement s'échapper. Toujours agenouillé dans la neige froide, il flattait doucement son chien de la main, les yeux perdus dans le lointain: «Allons!, dit-il, -en s'appuyant sur le dos puissant de l'animal pour se lever- , ce sera pour aujourd'hui ou ça ne sera pas!».

Guillaume quitta rapidement la route et s'engagea dans la forêt proche. Il se prit les pieds dans une racine cachée sous la neige et pesta sourdement. Bientôt tout redevint calme autour des troncs de sapin que griffait le gel. En contrebas du chemin, le village de Siersthal s'éveillait lentement. De splendides fumiers fumaient devant les étables et des coqs, ambitieux chefs d'état-major des basse-cours lorraines, y prenaient solidement position. Le son clair de deux seaux de bois s'entrechoquant monta dans l'air sec et vint mourir sous les premiers arbres. Sur la route, à hauteur des premières maisons du village, un homme apparut. Il allait lentement, comme s'il clopinait un peu...

Vers les six heures, comme chaque matin, les tailleurs de pierre qui allaient aux carrières de Meyerhof et les verriers occupés à la Frohmühl, quittèrent leurs maisons et se regroupèrent sur la route. Enveloppés de larges houppelandes, les pieds entourés de vieux chiffons puisque les sabots n'offraient qu'une protection dérisoire contre la morsure du froid, ils marchaient sans rien dire, sinon un vague bonjour. L'un ou l'autre soufflait parfois bruyamment dans ses mains gercées et calleuses. Le reniflement régulier d'un enrhumé chronique escortait timidement la troupe. Après avoir fait quelques pas sur la route menant à la Frohmühl, le premier de la colonne s'arrêta soudain. Mettant une main en visière au-dessus des yeux afin de mieux voir, il se retourna et montra les champs. Dans la direction indiquée, une tache de couleur brune salissait la neige quelque vingt ou trente mètres en avant du chemin. Prosper, un ancien vétéran des campagnes du vicomte de Turenne, dit d'une voix sourde: «Là-bas! C'est pas normal; faut voir!».

On sauta le fossé gelé. Il apparut tout de suite que la neige avait été piétinée sur plusieurs mètres: des traces d'humain et d'animal s'y mêlaient en une curieuse sarabande. Un frisson glacé descendit lentement l'échine des ouvriers quand ils se trouvèrent devant le cadavre. Le moine gisait face contre terre, la tête légèrement inclinée sur le côté. Les yeux étaient grand ouverts sur une muette mais intense interrogation. Le coeur ne battait plus. Une main serrait encore désespérément un pauvre gourdin, mais elle était mutilée, comme déchirée. Des traces rouges apparaissaient d'ailleurs aux jambes et à la naissance du cou. Cette dernière blessure dépassait en horreur tout le reste. Devant cette dépouille humiliée, jetée aux corbeaux là dans la neige, plus d'un se retourna pour écraser une larme silencieuse. Pourtant ils ne pleuraient pas facilement ces hommes! Mais ce sang sur la neige au petit matin, c'était de trop. Une sourde colère leur battait les tempes et parcourut ainsi le cercle transi des hommes immobiles. Quelques poings se serrèrent au fond des poches. Un nom courut bientôt sur toutes les lèvres «le forestier»! Les traces d'animal, il est vrai, ressemblaient fort à l'empreinte caractéristique, que laissent les chiens de grande taille. Et puis, le sang, les vêtements déchirés, les plaies enfin, si vilainement ourlées de caillots bruns ou noirs: autant de preuves accablantes de la triste félonie du brigand. L'attitude défensive du moine, que la mort et le gel avaient figé pour l'éternité, montrait assez l'attaque sauvage, l'agression brutale, le triomphe aveugle de la bête. Les menaces du vieux fou flottaient encore dans toutes les mémoires. Chacun se sentit confusément responsable et tous lâchement complices devant cette mort ignoble. Alors, ces êtres pauvres, frustes, mais fiers, que rien n'épouvantait jamais longtemps, se mirent à trembler, au souffle rauque de la bise...

Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit fatale. La population de Siersthal avait revendiqué l'honneur de porter le moine en terre chrétienne. Il fut donc enterré au cimetière du village et pas un habitant valide de la contrée ne manqua la cérémonie. Vint le printemps et ses cortèges de parfums, de fleurs et d'oiseaux. De simples bouquets posés sur la tombe témoignaient de la reconnaissance des villageois. Le soir, les enfants, doucement chapitrés par les grands-mères, priaient pour le moine. Quelques uns demandaient à Dieu de pardonner à l'assassin.

La justice humaine, faute de preuves suffisantes, passa l'éponge. Avant de classer l'affaire, on avait bien sûr fait une enquête. Nul témoin ne se présenta. Interrogés par les gens de la maréchaussée, les paysans ne donnèrent aucune indication. Non, personne n'avait rien vu. S'ils avaient des soupçons? Non, ils ne voyaient pas. Contre qui? Les gendarmes avec leurs beaux uniformes rutilants de passementerie firent grande impression sur les enfants du village. Pourtant, ils n'arrivèrent à aucun résultat. Ils sentaient, quoique confusément, qu'ils se heurtaient à quelque chose d'infiniment plus puissant que les forces de l'ordre. Ce en quoi ils n'avaient pas tort, puisque la peur retenait en sa poignée de fer toutes les confidences.
Un jour, fort à propos, un charbonnier expliqua aux gendarmes qu'il avait vu des loups à peu près à cette même époque dans les bois. Dès lors, l'enquête fut vite terminée et les représentants de la Loi partirent. Chacun sait, disait-on au village, avec des sourires entendus, que la maigreur des loups ne leur interdit pas en certaines circonstances d'avoir le dos large. Tant il est vrai que chacun dans la vallée avait son opinion sur la fin brutale du moine et c'était la même que celle du voisin. Cela ne regardait d'ailleurs en rien ces beaux Messieurs de la ville.

La nouvelle tomba sur le village un matin d'avril et se répandit comme une traînée de poudre. Une équipe de bûcherons se rendant à une nouvelle coupe, avait trouvé le forestier dans un chemin creux. Mort. Sans aucune blessure apparente. Son chien avait disparu. Aucun indice, aucun signe qui pût faire croire à des traces de lutte. Rien qui expliquât une fin aussi brutale. Un médecin monta dans la matinée sur les lieux, examina le cadavre et conclut à un arrêt du coeur. Il ne se trouva personne pour porter le deuil ou qui voulût bien se charger de l'enterrement. D'ailleurs, on eût été bien en peine d'indiquer la religion du vieux mécréant. Les bûcherons creusèrent une fosse en pleine forêt et mirent le corps en terre là où il avait toujours vécu parmi les arbres et les taillis.

Bientôt après, d'étranges bruits se firent jour dans la vallée. On en parlait d'abord à voix basse, entre voisins et amis. La venue d'un enfant changeait aussitôt le cours des conversations. Les murmures s'enflèrent et devinrent une rumeur. Peu à peu l'opinion publique évolua vers cette certitude qu'il se passait quelque chose la nuit sur la route entre Siersthal et la Frohmühl. Des hommes, dont nul ne se fût avisé de mettre en doute la parole, donnèrent des précisions. La nuit, -disaient-ils, au milieu d'un cercle d'auditeurs retenant leur souffle -, la nuit, entre minuit et le lever du soleil, il valait mieux ne pas se trouver dehors. On les pressait de questions, on remplissait leur verre.
Un soir, l'un d'eux raconta ce qui lui était arrivé:
- «C'était le jour de la foire aux bestiaux à Bitche. Je m'en souviens comme si c'était hier. Je m'étais levé très tôt et il faisait nuit noire quand je me mis en route. Je devais en effet prendre en passant quelques bêtes à Holbach, afin de les amener à la foire. Sitôt quitté le village, j'eus l'étrange sentiment d'être suivi. Je me retournai, mais ne vis rien, il faisait noir comme dans une cheminée bouchée. Je continuai donc, quand une forme sombre et agile apparut dans un fossé, à gauche de la route. Vous me connaissez, je n'ai pas peur... »
Et l'homme de se tourner, la main nerveusement crispée sur sa pipe éteinte. Toutes les têtes s'inclinèrent en même temps pour bien montrer que personne dans la salle ne mettait en doute ni son courage, ni sa force.
- «Et après?» fit une voix.
- «Après? Et bien, j'ai fait ce que chaque homme ici présent aurait fait à ma place. Je me suis approché du fossé. Un hurlement me cloua sur place. Un chien de chasse d'une grandeur peu commune, l'écume aux lèvres, babines retroussées, me fixait férocement. Je n'avais rien pour me défendre. Ne quittant pas l'animal des yeux, je partis à reculons afin d'aller vers la forêt de l'autre côté de la route. Au moment de quitter la route, je me retournai pour enjamber le fossé. La bête était à nouveau devant moi ! Enfin, comprenez-moi! Je la quitte des yeux un court instant, le temps qu'il faut pour tourner la tête, et je la retrouve en face de moi de l'autre côté de la route!».
Un profond soupir passa dans la salle. La femme de l'aubergiste frissonna et dit à son homme:
- «Victor, c'est, par Dieu, pas croyable!», puis elle s'évanouit.

On l'amena bien vite à la cuisine où les femmes s'occupèrent d'elle. Mais dans la grande salle enfumée, l'autre continuait:
- « e ne vous raconterai pas ce que fut cette nuit pour moi. Il me fut impossible de quitter la route. L'animal hurlait atrocement dès que je faisais mine de passer l'un des fossés. Je décidai de continuer, m'attendant sans cesse à être assailli, voire dévoré. Et bien, non! Le chien m'accompagnait en grondant, mais il resta toujours, toujours dans le fossé. Pas un seul instant, il ne parut sur la route. N'est-ce pas curieux? Et puis, il disparut aussi soudainement qu'il était venu. Je me souviens qu'à l'est, le ciel s'éclairait lentement...».
Un long silence, que mesurait méthodiquement le tic-tac d'une forte horloge lorraine, passa dans la pièce. Certains en profitaient pour bourrer leur pipe et l'allumer. D'autres, d'un geste, demandaient à la fille de l'aubergiste de servir une nouvelle tournée.
- «Croyez pas qu'on ferait bien d'accompagner la Suzanne, si d'aventure elle devait sortir cette nuit pour aller délivrer la fille au Jean-Pierre?», laissa tomber quelqu'un.
- «Pour sûr!» affirma un groupe de jeunes verriers.

Suzanne était la sage-femme du village et on lui avait laissé entendre que la fille d'un vieux verrier de la Frohmühl risquait fort d'accoucher cette nuit. La forte solidarité entre gens de même profession continuait de jouer, en dépit du danger et de la peur. La porte s'ouvrit, livrant passage à un homme de haute taille et bien habillé. On le regardait sans trop le fixer, comme seuls savent le faire de vrais gens de la campagne. Personne ne se souvenant de l'avoir vu, on conclut qu'il n'était que de passage. L'inconnu avala d'un trait une eau-de-vie du pays et s'essuyant les lèvres du revers de la manche, déclara:
- «C'est bien la première et la dernière fois que je mets les pieds dans ce coin!».
Comme personne ne daignait lui répondre, Victor, l'aubergiste, qui rinçait quelques verres, se crut obligé de demander:
- «Tiens donc! Monsieur n'aime peut-être pas le climat?».
- «Hier soir, fit l'étranger, faisant route de Sarreguemines à Bitche, je fus obligé de m'arrêter près d'ici. Mon cheval avait perdu un fer et commençait à boîter bas. Je l'attachais à un arbre et résolus de gagner le prochain village pour attendre le jour. Afin d'aller plus vite, je coupai à travers champs. Brusquement un chien énorme fut sur moi. Il grondait de rage et ses yeux flamboyaient. Et ensuite, je ne me souviens plus de rien, sinon d'avoir marché, beaucoup marché et sans cesse pressé par l'animal menaçant. Le plus curieux, c'est qu'à l'aube, je me trouvais à nouveau sur la route, à côté de mon cheval blessé. Je pensais d'abord à un mauvais rêve ou à une faiblesse, mais mes pieds endoloris, mes souliers crottés me prouvèrent vite le contraire. Je n'y comprends rien! Je viens de terminer mes affaires à Bitche, mais rien ne me forcera à retourner chez moi cette nuit. Peux-tu me donner une chambre pour la nuit, Patron?».
- «Bien sûr ! Reposez-vous, l'ami!».
Et les langues continuèrent d'aller leur train dans la petite vallée si calme jadis. Chaque semaine amenait son cortège de nouvelles terreurs nocturnes. On décida de consulter un vieil ermite qui vivait dans une grotte, quelque part en forêt. Le vieillard était réputé pour la sagesse de ses conseils et ses dons de guérisseur. Il écouta gravement les faits étranges qu'on lui racontait. Après une longue réflexion, il lissa soigneusement sa barbe et dit
- «L'âme du forestier ne peut trouver de repos! Dieu veut d'abord qu'il expie son crime. Le chien sauvage qui hante la vallée est habité par cette âme errante. Erigez une croix en l'honneur de Notre Seigneur Jésus-Christ et de son serviteur, le moine. Peut-être Dieu vous écoutera-t-il?».

Les villageois ne se le firent pas dire deux fois. Une croix fut dressée au bord de la route menant de Siersthal à la Frohmühl. Les enfants y déposaient des fleurs et jouaient autour. Pourtant, pendant de nombreuses années, il fut encore question dans les environs d'un chien agressant les passants. la nuit, dès lors qu'ils quittaient la route. Le chien disparaissait mystérieusement lorsqu'on arrivait à la croix ou quand se levait le jour. Lors de l'élargissement de la route, voici quelques années, la croix fut déplacée et érigée au village. Elle s'y trouve toujours, après les premières maisons à droite. Si un jour la curiosité vous pique, allez regarder ce monument. Dans la sculpture qui décore la partie basse, vous reconnaîtrez facilement un moine armé de son gourdin, qui tente de se défendre des morsures d'un chien. Et puis, ne rentrez pas trop tard, en tout cas, ne rentrez pas entre minuit et l'aube. Car, sait-on jamais?...

Bernard Robin, Les Vosges, revue de tourisme trimestrielle éditée par le Club Vosgien, n°4 (1989)

Légendes de la Région de Saint-Hippolyte

Les noyaux de cerises en or

Non loin du Haut-Koenigsbourg le jeune Jerry gardait souvent les moutons du garde forestier. Il arriva qu'un dimanche après-midi -c'était justement son anniversaire- il surveillait le troupeau. L'enfant commençait à s'ennuyer et aurait bien aimé se hisser sur un gros rocher de granite, qui se trouvait non loin de là. Cependant le garde forestier l'avait mis en garde, lui disant que le rocher était ensorcelé et que personne n'en était encore descendu sain et sauf. Mais voilà que Jerry se dit qu'il était à l'abri des sortilèges et que, de jour, rien ne pouvait lui arriver. Il alla vers le rocher, où des grains de granite scintillaient. Jerry s'y hissa et se retrouva sur une sorte de grande plate-forme tout unie. Il y découvrit des noyaux de cerises bien luisants, disposés en neuf petites pyramides, formées de trois noyaux, plus un par-dessus. Jerry s'en réjouit, se promettant de jouer aux billes jusqu'au soir. Devant la première «pyramide» il y avait un noyau un peu plus gros que les autres, un «calot» que Jerry lança sur les petits tas de noyaux, qui les uns après les autres, tout brillants, roulèrent jusqu'au bord du rocher et disparurent. Enfin, le «calot» devint de plus en plus lourd, tout en or et lui échappa aussi. Jerry rampa jusqu'au bord du rocher: au bas il aperçut un gnome, secouant un petit sac rempli d'or. Jerry se dépêcha, de rejoindre le gnome, mais ne le retrouva plus.

Le veilleur de nuit d'Orschwiller

Ceci se passait dans des temps très anciens: on craignait de s'aventurer certains soirs sur la colline entre Saint-Hippolyte et Lièpvre, car on risquait d'y rencontrer «l'homme noir». Le veilleur de nuit d'Orschwiller se faisait fort de ne pas y croire. Un jour -c'était la veille de la Toussaint- il devait s'acquitter d'une course importante à Lièpvre. Faisant fi des recommandations de son épouse, il s'attarda et ne se mit en route que fort tard; la nuit était tombée, mais lorsqu'il arriva au sommet de la colline, la lune apparut entre les nuages fouettés par le vent. Alors il aperçut une silhouette noire : on aurait dit un prêtre lisant son bréviaire. La silhouette ne cessait de grandir, puis soudain elle disparut. Le veilleur de nuit se dépêcha de redescendre de la colline après un bout de chemin il reprit ses esprits, se retourna et sur un ton railleur lança ces mots: «Est-ce que tu pries pour demander le pardon de tes propres péchés ou des péchés d'autrui?» Au même instant il reçut une gifle qui l'envoya dans les buissons. Il ne revint chez lui que le lendemain matin, éreinté et meurtri.

Le courageux petit tailleur

Jadis trois géants, installés au Haut-Koenigsbourg, tyrannisaient toute la région. Un jour il arriva à un tailleur de s'égarer dans la forêt au pied de la montagne; fatigué et affamé, il s'assit au pied d'un arbre, pour se reposer et se sustenter. Alors l'un des géants s'approcha et dit en riant: «Tu arrives à point, pour mon dîner»... En même temps il le saisit et le posa dans le creux de sa main gauche. Notre petit tailleur tremblait de tous ses membres. Le géant ne fit que quelques pas pour gagner son repaire: après quelques pas dans un couloir sombre, il arriva dans une grande salle obscure puis dans une autre très éclairée où se trouvait beaucoup de peaux de bêtes séchées. Le petit tailleur se trouvait toujours dans la main du géant qui dit: «Je veux te laisser vivre encore quelques jours, mais en échange tu devras confectionner avec ces peaux des habits pour mes deux frères et pour moi. Si tu ne travailles pas bien, je te piquerai cent fois -et tous les jours- avec ton aiguille et, de plus, avec tes grands ciseaux, je te couperai tes longues oreilles, ton nez et tes orteils.»... Sur ces mots il s'en alla, laissant le tailleur seul et verrouilla la porte. Le tailleur poussa un soupir de soulagement, se mit à espérer, grimpa par la fenêre et se retrouva sur un rocher, d'où l'on découvrait un effroyable abîme qui rendait impossible toute tentative de fuite. Que faire?... Le tailleur eut une idée! Et il se dit en riant: «Qu'ils y viennent! Je saurai bien me servir de mes ciseaux!»... Il entendit des pas; c'étaient les deux géants, ses aînés, qui entrèrent dans la salle et se mirent à manger; sur ces entrefaites le troisième géant arriva à son tour et dit: «J'ai mis la main sur un petit tailleur et je me promets de le déguster, le moment venu. En attendant il est chargé de nous confectionner des costumes. En échange, je vous demande de me donner à manger! ». Les deux géants refusèrent et voulurent le faire sortir. Il se mit à appeler le tailleur qui, de l'extérieur lui cria: «Regarde par ici, comme c'est beau!»... Le géant passa la tête par la fenêtre et le tailleur lui trancha aussitôt la gorge avec ses ciseaux. Il en fit autant du deuxième mais le troisième se dépêcha de disparaître. On ne le revit plus jamais.

Le gnome de Saint Hippolyte et la passeur d'eau de vie

La contrebande de l'eau-de-vie entre Sainte-Marie-aux-Mines et Saint-Hippolyte était jadis pratiquée sur une grande échelle. Un soir un homme, portant dans sa hotte une grande bonbonne remplie d'eau-de-vie, se mit en route vers le col. Après une petite heure il atteignit le sommet et puis ce fut la descente vers la vallée. La nuit était bien sombre: un temps idéal pour la contrebande. Un orage éclata; des branches tombèrent, obstruant le chemin. Soudain notre homme entendit un rire étouffé et un sifflement. Il fut saisi d'une grande frayeur, mais il continua vaillamment son chemin. La bonbonne lui pesait de plus en plus. Le ricanement se fit encore entendre. Etait-ce le gnome de l'eau-de-vie? Un coup de tonnerre éclata, et une bourrasque jeta le contrebandier par terre. Il aperçut alors une silhouette informe, accroupie sur la bonbonne. Avec grand-peine il continua à avancer, la hotte devenait de plus en plus lourde, intolérablement. Il sentit que quelqu'un s'efforçait de tirer sur la hotte. Alors au clocher de Lièpvre une heure sonna: il était sauvé. Revenu chez lui, il lui fallut plusieurs semaines pour se remettre; mais il était guéri de l'envie de passer quelque chose en contrebande!

Le thème de la Dame blanche

1. La châtelaine du Haut-Koenigsbourg

Au Haut-Koenigsbourg on pouvait apercevoir jadis une dame tout de blanc vêtue, l'ancienne châtelaine. Avant de rendre son dernier soupir, elle exprima le désir de «revenir» durant un siècle; ceci, pour expier une faute grave; mais aussi pour prévenir des malheurs au château et dans les villages environnants.

2. La Dame blanche du Haut-Koenigsbourg

Quand le soir de la Saint-Sylvestre tombe sur la plaine et que les gens, réunis entre amis et en famille, comptent les quelques heures qui les séparent encore de la nouvelle année, il arrive que l'on perçoive une douce et mystérieuse rumeur qui parcourt les sommets des Vosges, étincelants sous leur parure de givre. Puis à minuit on entend sonner les douze coups: la voix de la cloche est à la fois mélancolique et chargée d'espoir. Dans la forêt enneigée, soudain, c'est le grand silence où s'élève de temps à autre une douce et suave mélodie. Alors on peut voir apparaître au château une silhouette blanche; trois fois elle en fait le tour, monte au donjon et contemple la vaste plaine. Elle connaît ceux qui pour la dernière fois dans leur existence fêtent la Saint-Sylvestre; mais dans sa vision apparaissent aussi les bons génies qui passent dans les campagnes et dispensent leurs bienfaits, elle voit aussi passer dans le ciel, au-dessus des villages, les anges suscitant chez les hommes des trésors d'amour. Et la dame blanche fait oraison, priant que la concorde règne ici-bas et que l'amour voué au pays natal reste toujours vivace! Elle englobe dans sa prière tout le pays: «Que le Ciel protège l'Alsace!».

3. Les grains de blé de la Dame blanche

La Dame Blanche qui, chaque année, dans la nuit de la Saint-Sylvestre présente ses voeux à toute l'Alsace, quitta une fois le château et descendit dans la plaine. C'était à minuit. Elle étendit une toile blanche dans un pré et y répandit quelques poignées de grains, comme si elle voulait les sécher. Trois hommes vinrent à passer et ils furent très étonnés de voir cela. Dès que la Dame Blanche fut partie, l'un dit aux autres: «Allons voir, ce que la Dame a jeté sur la toile!». Il y allèrent et virent qu'il s'agissait de magnifiques grains de froment. Et l'un dit: «J'ai bien envie d'en emporter quelques-uns, pour voir ce que cela donnera en été». C'est ce qu'il fit; il mit quelques grains dans sa poche et partit avec ses compagnons. Une heure après, en portant la main à sa poche, il eut l'heureuse surprise de constater que les grains s'étaient transformés en pièces d'or. Lorsque les deux autres virent cela, ils se dépêchèrent de revenir sur leurs pas, pour prendre, à leur tour, des grains de blé. Mais dès qu'ils y arrivèrent, la toile blanche s'éleva en l'air et se transforma en silhouette de la Dame Blanche. Celle-ci disparut en direction de la montagne, pour rentrer dans son château.

Les grenouilles du Haut-Koenigsbourg

Un brave homme de Saint-Hippolyte, coléreux à certains moments, était marié à une femme au coeur d'or, de Rodern. Le mari était bien courageux au travail et gagnait bien sa vie comme bûcheron ou tailleur de pierre. Mais il aurait voulu s'enrichir, tout en dépensant beaucoup pour le manger et le boire. Si sa femme lui faisait de la bonne cuisine et s'il restait peu d'argent de la paie, c'étaient des insultes et même des coups. Si elle rognait sur la nourriture, les coups pleuvaient déjà avant le jour de paie, parce qu'il ne pouvait fournir de gros efforts, quand il ne mangeait pas assez. La pauvre femme, loin de se lamenter, supportait tout patiemment. Un jour son mari était occupé dans une carrière, à mi-flanc du piton du Haut-Koenigsbourg. Comme pour le repas de midi, elle ne lui apportait pas le moindre morceau de viande rôtie, il l'accueillit avec des reproches amers et finit par lui lancer la gamelle à la tête. La femme ne répliqua pas, reprit la gamelle et s'en retourna à la maison. Elle arriva à une source, où une troupe de grenouilles, toutes dorées, vinrent joyeusement à sa rencontre. Avec leurs gros yeux elles semblaient dévisager la femme, comme si elles voulaient lui dire: «Emporte-nous, nous te porterons chance!» . La femme se dit: «Un plat de cuisses de grenouilles! Mon mari sera plus content qu'il ne l'était à midi!» Dès qu'elle ouvrit la gamelle, les grenouilles, sans se faire prier, s'y engouffrèrent. La femme, stupéfaite, referma la gamelle et rentra chez elle. Arrivée au village, elle vint à passer devant l'église et elle y entra pour s'y recueillir quelques instants. Reprenant le chemin de la maison, elle put à peine porter le panier, tant il était devenu lourd. Arrivée chez elle, elle découvrit la gamelle, et -ô surprise!- elle était remplie de pièces d'or! La brave femme faillit pleurer de joie et se dit «A présent, il me sera possible de servir de bons repas à mon mari, et sans être obligée de lui dire d'où vient l'argent. Ainsi on pourra mettre de côté tout son salaire! » Mais le mari finit par se douter de quelque chose. Sans cesse il posait des questions à sa femme, durement, sans désemparer. Elle finit par lui dire: «Le ciel nous protège; dans quelques années je te dirait tout!» Alors le mari se mit en colère et la menaca avec sa trique. Apeurée, elle lui expliqua tout et lui montra même l'endroit où elle avait caché la gamelle. Le mari l'entraîna dans la pièce où était la gamelle; mais, dès qu'il enleva le couvercle de la gamelle, des crapauds humides lui sautèrent à la figure. La gamelle resta vide.

Le forgeron et le charron de Saint-Hippolyte

Tous deux étaient de bons artisans, mais aussi de grands buveurs, n'hésitant pas à faire des dettes. Lorsqu'un jour on ne voulut plus leur faire crédit, le forgeron dit à son compagnon: «Là-haut, au château du Haut-Koenigsbourg, se trouvent cachées des caisses remplies d'argent! Il faudrait s'en emparer!» «Bien sûr, dit le charron, mais le diable fait bonne garde!» «Il y a tout de même moyen d'y arriver. Il suffit de connaître le latin, de prononcer une certaine formule magique pour contraindre le diable à livrer le trésor!» Ils se rendirent alors chez un cousin du charron; il était tailleur, mais aussi sacristain, connaissant un peu le latin et très versé dans les formules magiques. Il leur communiqua une de ces formules. Trois jours plus tard, de nuit, tous les trois montèrent au château. Vers minuit ils arrivèrent dans l'enceinte, puis dans la cour intérieure du château et s'engagèrent dans un couloir. Lorsque les douze coups de minuit sonnèrent, ils se placèrent dans un triangle tracé sur le sol, pendant que le sacristain prononça, d'une voix sourde, la formule magique. Un coup de tonnerre déchira le silence; une secousse fit trembler les murs; on entendit des gémissements et des bruits de chaîne; puis la voix du diable s'éleva: «Qui d'entre-vous m'a appelé? Et pourquoi?» Le tailleur dit qu'ils avaient besoin d'argent. La voix du diable se fit plus douce et il dit: «Bien! Combien voulez-vous?» «Eh bien! Cinq mille pièces d'or feraient notre bonheur!» dit le charron. «Bon, d'accord! dit le diable, mais en échange il me faudra plus tard votre vie et votre âme!» A ces mots les trois hommes pâlirent de frayeur. Le sacristain protesta en disant: «A ce prix, jamais!» et sortit du triangle magique. Les deux autres voulurent le suivre, mais la voix du Malin s'éleva encore: «Un instant! Ecoutez-moi! Vous êtes, tous deux, de bons artisans. Prenez l'argent et revenez dans dix ans. Vous m'apporterez alors, chacun dans sa spécialité, une pièce confectionnée par vous-même. Mais, s'il m'est possible de détruire, d'anéantir ces pièces en les saisissant dans ma main, vous serez, tous deux, livré à ma merci! Par contre, si je ne réussis pas à le faire, vous serez libres!» Cette proposition fut acceptée et chacun même le sacristain, fut gratifié d'un sac rempli de pièces d'or. Satisfaits et contents, ils se dépêchèrent de rentrer chez eux. Durant neuf ans ils menèrent une vie de «pays de cocagne». Au cours de la dixième année du délai convenu, ils mirent à fabriquer leur «pièce»: le forgeron confectionna un boulet en fer; le charron fit une roue de brouet quant au sacristain il cousit une petite sacoche, remplie d'ouate! Et on arriva à la fin de la dixième année: tous trois montèrent au château et, à minuit, ils se placèrent dans le triangle magique; dès que le sacristain eut prononcé la formule, le diable apparut. Il saisit le boulet et l'écrasa entre le pouce et l'index, comme si c'était de la neige«; le forgeron disparut, comme aspiré par un gouffre. A peine le diable avait-il saisi la roue du charron, que celle-ci devint de la cendre et le charron disparut à son tour. Le sacristain tendit alors au diable la sacoche, sur laquelle il avait auparavant, versé quelques gouttes d'eau bénite. Le diable s'en saisit, poussa un cri et disparut. Le sacristain abandonna le reste des pièces d'or et revint à Saint-Hippolyte.
d'après Paul Stintzi, traduction de J. Strich, Les Vosges, revue de tourisme trimestrielle éditée par le Club Vosgien, n°3 et 4 (1976)

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