Les vieilles chroniques sont souvent susceptibles d'aiguiser la curiosité
du lecteur... et de le laisser sur sa faim. Car ceux qui les ont rédigées
se souciaient peu d'exactitude historique, de méthode scientifique
ou de probité intellectuelle: ils avaient quelque chose à
raconter, et le narraient à leur façon, nous préparant
ainsi de jolis casse-tête.
Prenons-en pour exemple le récit
suivant, où nous rencontrons un nom célèbre chez nous,
celui de Salm.
Tout commence le jour où le puissant comte de Lichtenberg reçoit
chez lui, dans le Nord de l'Alsace, un chevalier lorrain dont nous ignorons
le nom. Après l'avoir hébergé et traité le
mieux possible, il veut se montrer tout à fait courtois et, lorsque
son hôte décide de rentrer en Lorraine, le brave seigneur
l'accompagne jusqu'aux confins des terres d'Empire.
Malheureusement l'ingrat
chevalier a embusqué là des gens à sa solde, qui s'emparent
du comte de Lichtenberg. Celui-ci, désormais prisonnier du Lorrain,
doit payer une énorme rançon pour recouvrer sa liberté:
treize mille florins!
Evidemment, à peine revenu à Lichtenberg,
le comte décide d'obtenir raison du traître. Bientôt,
on convient de liquider le différend en champ clos; les adversaires
seront assistés chacun de deux seconds.
Or, à qui s'adresse le comte de Lichtenberg? Au seigneur de Fleckenstein et à «un comte de Salm». Les trois chevaliers s'acheminent donc, pour la date convenue, vers l'endroit fixé. Mais le combat ne sera jamais livré .. Pourquoi?
C'est que le lorrain, ainsi que ses seconds, se récrient en voyant
arriver les trois compagnons et en réfèrent aux juges: ceux
qui viennent là, assurément, ne sont pas des hommes, mais
des géants, de vrais géants!
On ne peut obliger personne
à lutter contre des êtres doués d'un physique qui tient
si visiblement du surnaturel! L'assistance, elle aussi, est sidérée
par la taille prestigieuse des arrivants.
Les juges se rangent à l'avis des chevaliers lorrains. Messire de Lichtenberg n'obtiendra jamais sa revanche. Et le comte de Salm retourne tranquillement dans son château ...
Ces événements nous ont été rapportés par le baron Frobe Christof de Zimmern*, un seigneur souabe qui s'est amusé, au XVI° siècle, à raconter dans sa «Zimmerische Chronik» toutes les anecdotes qu'il connaissait. Beaucoup de familles et de châteaux d'Alsace sont évoqués dans ce livre; il y est question aussi bien de croisades que de sorcellerie, de banquets que de combats, de farces que de grandes actions.
Mais le baron de Zimmern n'est pas un historien, et parfois sa mémoire lui joue des tours, à moins que, tout simplement, il ne néglige de temps en temps des détails importants pour nous, en particulier les dates. C'est précisément le cas dans le récit qui nous intéresse et au sujet duquel on peut se poser de nombreuses questions.
Evoquons-en quelques-unes. D'abord, à quelle branche de Salm appartenait notre géant ? Car il en existait deux. «Nos» Salm sont venus des Ardennes où continuait à vivre la branche aînée. C'est pour les distinguer de celle-ci qu'on emploie les termes d' «Obersalm» ou de «Salm-en-Vosges».
Mais le baron de Zimmern ne nous donne aucun point de repère qui
puisse nous indiquer à qui nous avons affaire. Admettons que le
comte de Lichtenberg ait fait appel à l'un de nos anciens
voués**;
alors surgit une nouvelle question: auquel? Pour le savoir, il faudrait
au moins un prénom ou une date.
Or l'auteur de la chronique appelle
simplement notre personnage «ain (sic) grafen von Salm», et
ne nous offre pas le moindre millésime. «Voyons! diront les
petits malins, c'est pourtant simple: nous avons au moins le prénom
du comte de Lichtenberg: Jakob. Il suffit de chercher quel Salm était
contemporain d'un Jakob de Lichtenberg».
Evidemment, on pense tout
de suite au célèbre Jacques le Barbu, dont on chante encore
les amours avec la belle Barbara d'Ottenheim. Malheureusement, le baron
de Zimmern a eu le même réflexe, et il attribue presque systématiquement
à Jacques le Barbu les anecdotes fantastiques qu'il peut connaître
sur un quelconque Lichtenberg. Il lui fait même cadeau d'un fils
et successeur, alors que le Barbu est mort sans postérité!
L'indice du prénom est donc à utiliser avec prudence, sinon
à rejeter immédiatement. Et nous n'en savons toujours pas
davantage, d'autant moins que nous n'avons pu trouver trace de cette aventure
dans aucun ouvrage historique, ni sur les Salm, ni sur les Lichtenberg.
Voilà qui laisse planer des doutes gênants sur la crédibilité
de l'excellent Frobe Christof de Zimmern! Ou bien quelque lecteur aurait-il
eu plus de chance que nous?
Evidemment, on pourrait toujours jouer les
naïfs et accepter le récit sans le contester. Considérant
que Jacques le Barbu est mort en 1480, on admettrait alors que son compagnon
était Jean VI de Salm, décédé en 1485. Pour
se donner bonne conscience, on rappellerait que le fils de ce dernier,
Jean VII, présentait des mensurations intéressantes et une
vigueur peu commune.
On pourrait... Oui la tentation est grande parfois,
surtout pour l'historien amateur, de se laisser séduire par des
sources sujettes à caution, en particulier lorsque le fait rapporté
touche d'une manière ou d'une autre au bizarre, au sensationnel.
Mais à quoi bon? On ne peut rien fonder de solide sur des informations
douteuses et contestables. Après tout, pourquoi ne pas considérer
tout simplement que nous nous trouvons devant une agréable légende?
Dans ce domaine-là, du moins, l'imagination a tous les droits
et il nous est loisible de rêver, devant le donjon dont il ne subsiste
que quelques assises de pierre, à une colossale silhouette en armes,
revenant d'un combat qui n'a jamais eu lieu ..
| Là-haut, dans le vallon, |
| S'élève blanche et grise, |
| Sur un vert mamelon |
| L'humble petite église. |
| Et quand la lune éclaire |
| Les hauts sommets neigeux |
| La Fecht à l'onde claire |
| Les lacs silencieux, |
| Derrière les maisons |
| Pâle, triste et charmante |
| Glisse sur les gazons |
| Du preux Roland l'amante. |
| Celle qui tant l'aima, |
| Revient sur la chapelle, |
| Et sa fidèle Emma |
| Toujours, toujours l'appelle. |
| Elle attend son retour |
| Elle soupire, pleure |
| Et chante tour à tour |
| Jusqu'à sa dernière heure. |
| Et l'on entend là-bas |
| Dans le fond des bois sombres, |
| Un écho de combats... |
| On voit glisser des ombres... |
| Roland poursuit encore |
| Une lutte inégale |
| Sonne Olifant, son cor |
| Brandit sa Durandal. |
| Et le héros sans peur, |
| Que nul ne vient défendre |
| Presse ici sur son coeur |
| La belle Emma au coeur tendre. |
| Alors disant adieu |
| A la femme qu'il aime |
| Le preux adresse à Dieu |
| Sa prière suprême |
| Et, du Hohneck glacé |
| À la Fecht sinueuse |
| Des frissons ont passé |
| Sur la terre anxieuse. |
II y a très, très longtemps, le château de la Roche était habité par trois princesses qui passaient leur temps à détrousser les marchands et les voyageurs. Ce brigandage avait tellement exaspéré toute la région que, le jour des noces d'une de ces demoiselles, les seigneurs de Schirmeck et de Colroy-la-Roche prirent d'assaut le repaire de brigands et mirent les princesses sous les verrous.
Gérothée de Rathsamhausen, qui leur succèda au château, n'eut guère une renommée plus brillante. Si vous vous aventurez de nuit sur les hauts de Bellefosse vous pouvez rencontrer un grand chien noir qui descend du château en hurlant vers Waldersbach pour gémir devant la chambre à coucher du pasteur Oberlin ou dans les environs de Bellefosse. Ce chien n'est autre que l'âme du sinistre Gérothée de Rathsamhausen dont l'activité de brigandage a compromis à tel point la paix éternelle qu'il ne trouve pas de repos dans sa tombe de Fouday et que son âme est contrainte d'errer sur les lieux de ses rapines.
De même si les nuits sont tièdes et humides sur les pâturages de Haut-Lachamp, vous assisterez peut-être à un défilé d'esprits mystérieux: ce sont les âmes des chevaliers du château de la Roche qui se rendent vers les ruines en pleurant.
Hâtez-vous, pressez le pas, ce sont des signes annonciateurs
de pluie et de brouillard.
Soumis à la rude école d'une nature ingrate, d'une vie
dure d'invasions soldatesques souvent terribles ou soumis à des
seigneurs impitoyables, les hommes du Ban de la Roche étaient vaillants
et audacieux.
Un habitant de Bellefosse était occupé dans la forêt près du château de la Roche lorsque, soudain, il entendit des pas de chevaux qui se rapprochaient. C'était une troupe de cavaliers ennemis qui montait la colline. Le bûcheron, au lieu de s'esquiver, imagina un stratagème pour disperser les cavaliers. II prit sa cognée, se mit à courir à travers bois, frappant sur le tronc des arbres en criant «Montez ! - Descendez !» comme s'il commandait une compagnie de soldats. Les cavaliers, en entendant ce vacarme infernal, eurent peur, croyant avoir toute la population aux trousses; c'est pourquoi ils firent demi-tour. Le brave bûcheron avait bien mérité.
Malgré leur aspect abandonné, les ruines insignifiantes du château de la Roche sont animées par d'étranges créatures.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
La vraie, la seule dont l'existence soit attestée, nous est
présentée par l'historien romain Tacite. Il évoque
dans sa "Germania", mais il parle surtout d'elle dans le Livre IV de ses
"Histoires", où il raconte la révolte des Germains menés
par Civilis en 69 après Jésus-Christ.
À la suite d'une
lourde défaite des légions, ce chef envoya à Veleda
(avec un seul "l") des cadeaux parmi lesquels on comptait... un officier
romain! "Cette vierge de la nation bructère avait un pouvoir
étendu, selon la coutume, ancienne chez les Germains, de considérer
un très grand nombre de femmes comme prophétesses et, avec
le progrès de la superstition, comme déesses. Et alors le
prestige de Veleda grandit; car elle avait prédit le succès
aux Germains, et l'anéantissement des légions". ("Ea
virgo nationis Bructerae late imperitabat, vetere apud Germanos more, quo
plerasque feminarum fatidicas et augescente superstitione arbitrantur deas.
Tuncque Veledae auctoritas adolevit; nain prospéras Germanis res
et excidium legionum praedixerat.").
Ce prestige, on en voit les effets lorsque le chef des révoltés
germains envoie à Veleda un bateau romain conquis lors d'un combat
mémorable, ou lorsque la prophétesse est choisie comme arbitre
en même temps que Civilis dans un conflit entre Tenctères
1)
et Agrippiniens 2): une femme mise sur le
même pied qu'un grand guerrier!
À cette occasion, d'ailleurs,
Tacite nous montre comment Veleda soignait son image de marque: les délégués
arrivèrent à destination, évidemment avec des présents,
mais "il ne leur fut pas accordé d'approcher Veleda ni de lui
parler; on était empêché de la voir pour que, par là,
on conçoive plus de vénération. Elle-même vivait
dans une tour très élevée; un homme choisi parmi ses
proches portait ses oracles et ses réponses comme l'intermédiaire
de sa divinité." ("coram adire adloquique Veledam negatum;
arcebantur aspectu quo venerationis plus inesset. Ipsa edita in turre;
delectus e propinquis consulta responsaque ut internuntius numinis portabat").
Invisible, inaudible, et pourtant présente; plus proche du ciel que les simples mortels, là-haut, dans sa tour; que lui manquait-il pour paraître divine? Et, dans l'esprit de ceux qui la consultaient, le décalage devenait presque inévitable: en termes modernes, le medium Veleda devenait déesse et envoyait son propre medium aux hommes pleins de vénération.
Malheureusement pour elle, les Romains ne se laissèrent pas chasser, et le Germain Civilis finit par se soumettre. L'égérie de la révolte refusa d'en faire autant. Celle qu'on avait regardée comme une divinité fut livrée aux Romains, et la dernière image que l'Histoire nous donne d'elle est celle d'une captive menée à travers Rome dans le cortège triomphal de son vainqueur.
Un peu plus de dix-sept siècles après la mort de Veleda, Chateaubriand s'empara de son nom (en lui ajoutant un "l") pour l'attribuer à un personnage issu de son imagination: la druidesse des "Martyrs". La prophétesse germanique devenait prêtresse gauloise, mais cela ne troublait sûrement pas Chateaubriand qui mêlait avec un effarante désinvolture les traits de civilisation des deux peuples pour les implanter sur la côte bretonne.
Retraçons en quelques lignes le destin de la druidesse, qui
ne représente en fait qu'un épisode du roman. Chateaubriand
lui attribue un père, Ségenax, "premier magistrat des
Rhédons3)
". Le héros des
"Martyrs", le Grec Eudore, plus ou moins gouverneur militaire des Romains
dans la région, assiste incognito à une réunion nocturne
où les paroles de Velléda enflamment les esprits des guerriers
gaulois et les poussent à se soulever contre Rome.
Le lendemain,
il convoque ces hommes, effrayés de le savoir informé, et
leur fait promettre de renoncer à leurs projets; comme garantie,
il exige qu'on lui livre deux otages: Ségenax et sa fille. Il les
garde dans sa forteresse, où Velléda se prend pour lui d'un
amour passionné, auquel il ne veut pas répondre parce qu'il
est chrétien. Il relâche les otages pour écarter la
jeune fille, dont la raison commence alors à s'altérer.
À deux reprises, le hasard la met sur le chemin du Grec: la première
fois, elle lui tient des propos brûlants qui l'ébranlent;
la seconde, elle tente de se jeter à la mer sous les yeux d'Eudore
bouleversé qui finit par lui céder. Il la ramène dans
sa forteresse et, le troisième jour, l'envoie chercher le vieux
Ségenax.
Mais celui-ci a soulevé les Gaulois contre le ravisseur de sa fille, et un combat s'engage avec les soldats romains qui veulent protéger Eudore. Ségenax, que le jeune homme cherchait pourtant à sauver, est percé d'un javelot. C'est alors que Velléda apparaît sur son char, commande aux combattants de déposer les armes et se suicide avec sa faucille d'or pour expier le crime d'avoir trahi ses devoirs de druidesse, ses dieux, son père, sa race...
On voit que le lien avec la Veleda de Tacite est bien ténu. Le personnage de Chateaubriand circule, se montre, parle directement... Un point commun: les appels à la révolte contre Rome; encore relève-ton des différences notables quant aux procédés, à la durée et à l'efficacité de cette action.
Mais, tantôt chez les Germains Bructères, tantôt
chez les Gaulois d'Armorique, nous ne nous sommes guère encore approchés
du Donon. Nous y voici maintenant avec Marie Klein-Adam, écrivain
de Moussey. Précisons-le tout de suite à l'intention de ceux,
nombreux dans la Vallée, qui croient pouvoir utiliser ses livres
comme source historique: Marie Klein-Adam n'est ni historienne, ni ethnologue,
mais conteuse. Si ses récits plongent leurs racines dans un passé
réel, il y entre aussi une bonne part de rêve et d'imagination.
Et, quand elle rapporte des "légendes locales", il n'est pas très
sûr qu'elle les ait recueillies chez les gens du cru: on y trouve
toujours du sien. Son propos était avant tout d'éveiller
l'intérêt pour son cher Pays de Salm.
Cela dit, ouvrons ses "Histoires et folklore du Donon, Salm-Salm
et Saint-Dié". Voici un titre alléchant:
"Velléda, la druidesse blonde4)"
En fait,
on y lit des histoires concernant toutes une Dame Blanche du Donon, qui
ne présente aucun caractère susceptible d'en faire une déesse,
ni une druidesse, ni une prophétesse, et qui n'a rien de spécialement
gaulois, d'autant moins qu'elle parle allemand! Or Marie Klein-Adam explique
ainsi ce dernier trait : "Amis lecteurs, ne vous étonnez pas
que cette Dame Blanche n'utilise que le vieil allemand, son nom est Velléda,
c'était la prophétesse des peuples Celtes durant l'occupation
romaine sous Vespasien".
On ne voit pas bien le rapport entre l'allemand
et les Celtes, sans compter que les Bructères, eux, étaient
des Germains. D'autre part, pour donner le portrait de cette personne forcément
jolie, l'auteur cite un passage de Chateaubriand; la confusion entre Veleda
et Velléda est totale. Tout cet assemblage manque un peu trop de
naturel et s'appuie sur des données un peu trop littéraires
pour être issu de la tradition populaire.
Dans un autre passage du
même livre 5) d'ailleurs, Marie Klein-Adam
nous montre Emile Gerlach en personne, l"`Ermite du Donon", s'insurgeant
au sujet de "Velléda qui n'est jamais venue sur le Donon et,
qui, née près de la Mer du Nord, est la première gloire
germanique"; mais la conteuse de Moussey ne semble pas convaincue
et, plus loin, 6) place dans la bouche d'un
garde, sur les Hautes-Chaumes, ces paroles mélancoliques: "...
je reviendrai souvent ici le coeur gros évoquer le souvenir [...]
de Velléda, la druidesse celtique qui y est passée. Elle
a dû se tenir debout sur cette pierre, haranguer nos Pères,
ranimer leur courage. De la Baltique à la Bretagne, elle fut la
première femme à évoquer l'amour de la terre celtique."
Cela laisse l'historien rêveur...
À son tour, un curé de Schirmeck avait été inspiré par la "Velléda du Donon", et en avait fait plusieurs pièces de théâtre. "Ce prêtre avait dû lire la notice de la Lorraine de Dom Calmet, où celui-ci s'étend longuement sur quelques stèles de Mercure qu'il avait pris pour des druidesses. À côté de Pharamond enfant enlevé par les druides et confié à la druidesse Felinka, le bon père place Velléda, nom mirifique et qui a fait son chemin." 7) Malheureusement, nous ignorons de quel curé de Schirmeck il s'agit et nous n'avons pas pu mettre la main sur ses "sept comédies". 7)
Apparemment, ce n'est pas la Dame Blanche qui a donné son nom
à l'hôtel [au Donon], mais l'hôtel qui a donné
son nom à la Dame Blanche; et le fondateur, Albert Kegreiss, grand
lecteur devant l'Eternel, avait dû le choisir parce que le Donon,
avec ses antiquités, évoquait pour lui la gracieuse druidesse
de Chateaubriand.
Par la suite, il finit par se créer dans son établissement
un "mythe Velléda". La jeune fille devint une déesse blonde,
gardienne du feu, à qui on offrait des sacrifices humains au sommet
de la montagne où elle avait un temple. Et cette image ressurgît
par moments dans le Livre d'Or de l'hôtel. La voici en prose : "Passant,
qui as cru régler ton itinéraire, écarte-toi du temple
où la farouche druidesse ordonnera ton trépas sur la dalle
sanglante, pour te punir de ta présomption. Mais quel doux supplice
de subir le délicieux accueil de la charmante hôtesse du Donon..."
(1933
- La signature est illisible).
Enfin, pour choisir un exemple en vers et nous détendre un peu
après tant d'évocations tragiques, graves ou mélancoliques,
prenons deux des quatrains que composa en 1934, celui qui signa "Un passant
noir":
Ô Vel( l )éda ! Qu'eussent dit Chateaubriand et Tacite, en vous entendant parler ainsi !
Là, le Rabodeau prend sa source dans une prairie marécageuse bordée de toutes parts par la forêt; autrefois cette mare s'étendait beaucoup plus et sa profondeur lui avait fait donner le nom d'Etang de Prayé.
Des hordes de cerfs viennent s'y abreuver après avoir brouté tout le jour sur les chaumes environnantes. La terre piétinée offre de curieuses empreintes, alors on peut y juger du nombre de cerfs, biches et faons qui peuplent nos forêts, véritables paradis pour les chasseurs.
Pourtant herdiers et marcaires des environs n'y viendraient pas de bon coeur la nuit, de peur d'y faire la rencontre de la Dame Blanche. L'endroit est hanté, on parle de flammes bleues courant sur la surface de la mare, de bruits souterrains étranges, et surtout d'un vieux chêne aujourd'hui disparu et qui était autrefois un arbre sacré.
La Dame Blanche: un étranger égaré en ce lieu solitaire, l'avait aperçue tordant ses longs cheveux en chantant dans la nuit. Il ne l'avait pas écoutée, prévenu comme il l'était de la perfidie des Lorelei, non, il s'était vite caché. Pourtant le lendemain, il était revenu scrutant les empreintes de pieds chaussés de souliers longs et pointus, comme on n'en portait plus depuis longtemps. Songeur, il explorait les lieux, trouvant quelques lambeaux de gaze d'une finesse extraordinaire restés accrochés aux ronces, puis les perles d'ambre, d'un collier qui s'était brisé, et répandues sur la mousse. Comme ceci était mystérieux!
Quelque temps après passe un couple d'amoureux, venus d'Alsace et se rendant à Senones. Le cheval sur lequel ils étaient montés refusa soudain d'avancer; ils se trouvaient dans le voisinage du grand chêne et de là, ils apercevaient une flamme bleue très vivante, montant et descendant de la profondeur de la mare.
Alors ils entendirent une voix ni haute ni douce et qui leur disait: "Fahr hille, fahr hille und kick dich nicht um!" Ce qui veut dire en très vieil allemand: Allez vite, allez vite et ne regardez pas en arrière. Le jeune homme obéit, mais la jeune fille se retourna et vit l'ondine se voiler la face affreusement contrariée d'avoir été surprise à sa toilette. Un an plus tard, jour pour jour, la jeune fille mourait. On parla alors beaucoup de la fée et de la flamme bleue.
Or, dans nos forêts des environs du Donon, on parle toujours de trésors cachés, de Balmes aux trésors et l'on croit dur comme fer qu'une flamme bleue veille sur eux. C'est juste au premier coup de minuit, quand un jour succède à l'autre, que ces trésors se montrent, mais au dernier coup, il est trop tard pour s'en emparer. De tout temps, il y eu des chercheurs de trésors, les princes de Salm alors les revendiquaient par décrets. Défense absolue de s'en emparer!
Peterspaul le bohémien aux sept femmes, ne connaissait pas la loi, il pratiquait la magie noire, prétendait guérir les bestiaux, écarter la foudre et dompter les fantômes de la nuit. Il arriva à Prayé, installa sa roulotte sous le grand chêne, recommanda à ses épouses de chanter des incantations barbares pendant qu'il irait prospecter les lieux, chercher le trésor sous la flamme bleue. Que se passa-t-il? les femmes ne purent le dire, mais à la douzième heure, elles entendirent ces mots prononcés d'une voix forte: "Bet' hin, Bet' her, es hilft doch nichts mehr" (Prie ceci, prie cela, cela n'aidera de rien et plus jamais). C'était l'affirmation que toutes les incantations chantées par elles devenaient inutiles, qu'il était mort.
Au jour clair, elles s'aventurèrent autour de la mare: plus de Peterspaul, elles ne retrouvèrent que sa bêche et ses souliers à clous. Vite, elles décampèrent emportant leur ribambelle de gosses, criant famine.
Bien des années se sont encore passées. La mare s'est rétrécie, mais la flamme bleue et la Dame Blanche sont toujours un sujet d'histoire pour les veillées d'hiver. Bien plus, on a construit une marcarerie sur les Chaumes, puis une ferme à Prayé. Aux beaux jours, on y mène paître les génisses des environs, des jeunes gens sont engagés pour les garder.
L'un d'eux, en dépit de ses 25 ans, était resté doux et simple comme un enfant. Il croyait ferme tout ce qu'on racontait sur la mare, la flamme bleue et la fée. La présence de celle-ci était devenue pour lui une idée fixe. Comme il aimait une fille jeune et jolie, mais tellement pauvre qu'elle ne possédait que les habits qu'elle portait sur le dos, il disait: "Cent thalers, rien que cent thalers et nous pourrions nous mettre en ménage". Souvent il se promenait le soir sous le grand chêne regardant la flamme bleue, cherchant quelques indices du fameux trésor dont on parlait tant. Comme il ne trouvait rien, il devint triste et songeur, il négligea les bêtes qui lui étaient confiées. Son maître le renvoya.
Attristé, il fit son balluchon et alla se coucher sous l'arbre de la fée. Alors il entendit une voix encourageante qui disait: "Heute Nacht oder nimmer mehr" (Cette nuit ou plus jamais).
C'est alors qu'il s'aperçut que le chêne était creux. Il y pénétra avec confiance, suivit un souterrain et à la clarté de la flamme bleue, il découvrit un coffre.
Il l'ouvrit, le coffre était rempli de pièces d'argent. Il ne prit que cent thalers, referma le coffre en remerciant gentiment la fée qu'il devinait cachée non loin de là. Il sortit, ramassant son balluchon et continua sa route heureux comme un roi. Au matin, il était chez sa fiancée. Quand il ouvrit son balluchon, les pièces d'argent étaient devenues des louis d'or. Il put ainsi acheter une ferme dans les environs, une belle ferme qu'il organisa à sa manière pour la fabrication des fromages. Sa jeune femme l'aidait sans jamais faiblir, ils étaient heureux.
Et voilà qu'un jour un voisin qui les avait connus si pauvres leur posa toutes sortes de questions. Candides, les jeunes gens lui indiquèrent le chêne creux et ce qu'il fallait faire pour approcher du trésor. L'homme ne dit rien, mais la nuit venue, il partit, emmenant des outils, des sacs, une charrette. Il arriva à Prayé en temps voulu, pénétra dans le souterrain, vida le coffre, rentra chez lui, mais quand il ouvrit les sacs, il ne trouva que des cailloux blancs. Au même moment il entendit une voix, qui du dehors lui criait: "Kehr'hin, kehr'hin, das ist dein Gewinn!" (Va te faire f..., va te faire f..., cela est ton gain).
La désillusion du vieil avare fut si grande qu'il en devint fou et retourna se pendre à l'arbre de la fée, mais celle-ci avait déjà vidé les lieux, écoeurée des humains. Elle s'est retirée aux Bois Sauvages.
Amis lecteurs, ne vous étonnez pas que cette Dame Blanche n'utilise que le vieil allemand, son nom est Velléda. C'était la prophétesse des peuples Celtes durant l'occupation romaine sous Vespasien (69-79 après J.-C.). Elle souleva par deux fois les Bructères de la Baltique contre Rome. Prisonnière elle orna le char de triomphe de Domitien, fils de Vespasien.
On lit dans "Les Martyrs" de Chateaubriand:
" Montée sur un
frêle esquif qu'elle dirige seule, sous la pluie et le vent, elle
jette ou milieu du lac des pièces de toile, des toisons de brebis,
des pains de cire et de petites meules d'or et d'argent. Ce sacrifice accompli
elle rejoint l'autre rive, attache sa nacelle ou tronc d'un saule et s'enfonce
dans les bois en s'appuyant sur la rame qu'elle a conservée dans
sa main.
Sa taille est haute, une simple tunique voile sa nudité,
elle porte une faucille d'or suspendue à sa ceinture d'airain et
elle est couronnée de chêne.
La blancheur de ses bras et de
son teint, ses yeux bleus, ses longs cheveux blonds épars, annoncent
la fille des Celtes et contrastent par leur douceur avec sa marche fière
et sauvage. Elle chante tout en marchant, et d'une voix mélodieuse,
des paroles terribles. Elle rejoint dans la nuit la procession solennelle
qui monte au Donon, se place près des Druides conduisant deux taureaux
blancs, absolument sans tache, et qui vont servir au sacrifice.
Les bardes
suivent en chantant sur une espèce de guitare les louanges de Teutatès;
après eux, tous les disciples et le hérault d'armes vêtu
de blanc couvert d'un chapeau surmonté de deux ailes.
Il tient à
la main la branche de verveine entourée des deux serpents. D'autres
druides s'avancent à leur suite, l'un porte un pain, l'autre un
vase plein d'eau, le troisième une main d'ivoire. Arrivée
à la plate-forme, la procession s'arrête.
Alors Velléda
prend la parole, sa voix monte véhémente vers le ciel, vers
la foule c'est la voix de la Patrie, c'est le souffle de la révolte
qui soulevèrent les coeurs contre Rome".
Elle n'a pas réussi Velléda, la druidesse blonde. Elle n'a pas délivré les siens de la servitude, c'est pourquoi elle tord ses cheveux et pleure dans la nuit, demandant et implorant qu'on la laisse seule, qu'on respecte sa douleur: "Far hille, fahr hille und kick dich nicht um".
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
[La Serva est un affluent de la Bruche]
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Le commerce qui ne perd jamais une bonne occasion pour dresser ses tentes, organisa une foire à la Maix. On y vendait des pâtisseries au miel, des boissons, des jouets en bois et des souvenirs. Cette foire, non loin du Donon et des grandes routes allant d'Alsace en Lorraine, prit de l'importance. Le Diable, revenant de la ville d'Is, s'y arrêta à l'aube du grand jour de la Trinité.
Faire manquer Ia messe à ces montagnards, quelle gageure! Justement ceux-ci s'étaient levés de grand matin pour planter des «mais» feuillus autour de Ia grande clairière où l'on devait danser. Des jeunes filles y suspendaient des guirlandes de mousse piquées de fleurs aux vives couleurs.
Tout cela se faisait fort gaîment; le diable arriva là, sans être aperçu, il s'était déguisé en ménestrel. Très grand, très mince, coiffé d'un large feutre, surmonté d'une plume rouge, botté et rasé de frais, il portait sous sa large houppelande, un violon aux cordes d'argent. Il fit halte près de la fontaine, but de l'eau dans le creux de sa main, puis s'installa sur la grande roche qui domine la clairière.
Quelle bonne place pour tout voir, sans
être importuné ni par le soleil, ni par les hommes. Un moment
il admira ce lieu splendide tout en accordant son violon. Puis il débuta
par une valse langoureuse et tendre. Nos jeunes planteurs de «mais»
et nos jeunes filles aux guirlandes ne pouvaient laisset passer une si
belle occasion, ils se prirent par la taille et se mirent à danser.
Le musicien, impassible et fier, continuait à jouer comme pour lui
seul et ses airs devenaient de plus en plus entraînants. Il savait
bien, le malin, ce qu'on peut tirer des sons captivants d'un violon bien
accordé. Il n'en était pas à son coup d'essai, lui
qui avait séduit la princesse d'Is.
De tous les sentiers de la montagne
accouraient d'autres jeunes gens, attirés par cette musique étrange.
Jamais on ne l'avait entendue, et pourtant les pieds allaient d'eux-mêmes;
on pouvait danser sans avoir appris, c'était merveilleux!
Quelqu'un
fit remarquer, oh bien timidement, que l'heure du bal n'était pas
arrivée et qu'avant tout, il fallait se préparer pour Ia
messe! Un regard oblique de l'étrange musicien fit comprendre à
l'importun qu'il n'avait qu'à se taire.
Là-dessus, la cloche sonna lentement le premier coup de la messe. On avait le temps! Cependant les parents s'inquiétèrent et vinrent se rendre compte de ce qui se passait! Alors, croyez-le si vous voulez, ils furent séduits à leur tour et entrèrent dans la danse. Le violoniste infatigable mêlait à sa musique des frioritures jolies, des trémolos enivrants. On ne se possédait plus dans la belle prairie. On tournait, tournait en piétinant les fleurs.
Le deuxième coup sonna. Restés seuls au coin
du feu, les bons vieux s'inquiétèrent à leur tour.
Clopin-clopant, ils s'en vinrent là où se faisait tant de
bruit. Alors il se produisit une chose étrange. On vit venir le
doyen et la doyenne du pays, deux infirmes qu'on croyait à jamais
cloués dans leur lit, bras-dessus bras-dessous, ils s'amenaient
à petits pas.
Le silencieux musicien, qui jusque là n'avait
remarqué personne, s'arrêta pour leur faire une belle révérence.
Puis il se mit à jouer un air très ancien que ces vieux reconnurent
pour être celui d'un menuet qu'ils avaient dansé le jour de
leurs noces. Interdits, ils se regardèrent un instant, puis se mirent
à évoluer avec la grâce retrouvée de leurs vingt
ans.
Le troisième coup sonna. Il y eut même un coup supplémentaire. Peine perdue, on n'avait d'oreille que pour l'ensorceleuse musique. Le pauvre prêtre commença sa messe tout seul. Les bruits de la danse se mêlaient aux chants liturgiques, ça ne s'était jamais vu!
A l'élévation, le ciel devint livide, un craquement effroyable sortit des nuées et la belle clairière s'effondra, creusant un vaste entonnoir, qu'une pluie diluvienne remplit jusqu'au bord. Le lendemain, un beau soleil éclairait la nappe sombre du lac de la Maix.
Depuis ce jour, tous les ans, à pareille époque, se célèbre une messe commémorative. Les pèlerins y sont nombreux. Prosternés autour du lac, ils se figurent entendre, montant du fond des eaux, des bruits de danse mêlés à des sanglots.
«Pélerins, mes amis, n'oubliez pas dans vos prières les trépassés du lac, dit le prêtre dans son sermon, vous savez qu'ils sont condamnés à danser jusqu'au jour du jugement dernier.»
Il n'en fut rien bien-sûr, et nombreux ont été ceux qui par la suite ont essayé de repêcher la pesante fortune de l'étendue marécageuse qu'était devenu le lac. La légende disait que seuls sept frères pouvaient y parvenir, «à condition de le faire sans prononcer ne serait-ce qu'un seul mot». On raconte qu'au XVIII° siècle, sept jeunes gens d'une même famille de Linthal ont presque réussi. «Mais le char d'Attila était tellement lourd que le plus jeune des frères s'est écroulé en plein effort en soufflant "je ne peux plus"». Les sept frères ont été engloutis dans le sillage du char qui, si l'on en croit la légende, se cache toujours au fond du lac.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Quand elle apparaissait au détour d'un sentier, vêtue
de loques, la tête disparaissant dans une coiffe noire aux larges
brides flottantes, les enfants avaient grand peur. C'est ce qui arriva
à la petite Louise qui pêchait des écrevisses dans
le ruisseau de Grandfontaine appelé le Marteau; elle glissa sur
une pierre moussue et se serait noyée, si la vieille n'était
accourue pour la retirer.
Personne n'ayant été témoin,
Louise garda pour elle son secret. Elle craignait beaucoup sa mère,
qui lui défendait chaque jour de s'éloigner de la maison
et d'aller pêcher comme un garçon de ces vilaines et grouillantes
bêtes. Et puis, elle ne devait point fréquenter la sorcière!
Mais, était-ce bien une sorcière, cette femme qui l'avait
si gentiment secourue et réconfortée en partageant avec elle
la moitié de son pain? Non, les autres se trompaient! Depuis, elle
aima la rencontrer, elle aima aller cueillir brimbelles et mûres
dans le même parage qu'elle, pourvu que le chose demeurât secrète.
Personne ne l'aurait approuvée, bien ou contraire, la malédiction
serait aussi tombée sur elle.
Que de fois Louise avait entendu les gens dire:
- Voilà encore cette damnée sorcière qui rôde
par ici. Rentrez vos bêtes, elle va leur jeter un sort ou demain
on aura la grêle; pourvu qu'il n'y ait point d'incendie ou d'inondations.
Les hommes devenaient sombres, se regardaient entre eux, disant:
- Que le diable l'emporte au fond des enfers...
Ces mauvais voeux adressés au Malin se réalisèrent
un jour.
Un hiver où la neige fut très abondante, on remarqua
qu'on ne voyait plus la vieille. Quel soulagement! Oui, mais il ne faudrait
pas que les gendarmes du comte viennent mettre le nez dans cette affaire,
pensait un certain braconnier. Le comte s'informerait de cette disparition.
Au printemps, des bûcherons se rendant en forêt trouvèrent pendue à l'aspérité de la Haute Roche de La Broque, devinez qui...? La vieille à la coiffure noire étrange, oui, mais changée en une grosse chatte portant toujours les mêmes haillons. On retrouva un balai de genêt près de là. Cela expliquait tout. La vieille se rendant au sabbat dans cet équipage avait été surprise par la bourrasque hivernale. Le vent furieux l'avait jetée contre la roche et elle y était restée suspendue par les larges brides si bien nouées sous son cou. Cette histoire inventée en un temps de crédulité, passa à la postérité et la roche s'appela: La Chatte pendue (Katzenstein).
Cependant la petite sauvée de l'eau par l'étrangère
se souvenait!
Son coeur s'emplissait d'une peine amère, elle ne savait que
penser. Elle se rendit au lac de la Maix pour prier et verser l'argent
de sa tirelire, quelques sous.
- Et pourquoi mon enfant, interrogea l'ermite étonné
!
- Pour dire une messe à une défunte que j'aimais bien.
Le brave ermite se trouvait être aussi observateur que pieux;
il n'avait pas été sans apercevoir la fillette causant amicalement
avec l'étrangère.
Il questionna habilement, la petite avoue son secret et sa peine.
Finalement l'ermite conclut: «La grande faute de cette femme
vient de son accoutrement: on n'a pas idée de s'attifer de la sorte
quand on a déjà le nez crochu! Dans mon pays, je suis de
Neufchâteau en Lorraine, les femmes, jeunes ou vieilles, portent
de belles coiffes blanches qui encadrent magnifiquement l'ovale de leur
visage. Ah! si toutes celles qui viennent au pèlerinage de
la Maix en portaient de pareilles. Quelle belle procession, ce serait ...»
L'ermite expliqua tout au long comment sa mère et ses soeurs s'y prenaient pour confectionner ces coiffes du pays lorrain. Louise eut l'idée d'en faire autant. Ses compagnes, la voyant si fraîche et si jolie, l'imitèrent et lorsqu'arriva le jeudi de la petite fête Dieu après la Trinité, toutes portaient la coiffe lorraine. Ah si vous les aviez vues, ces filles de la Montagne en coiffes blanches et collerettes brodées! Et ces coiffes et ces colerettes de linon blanc étaient si seyantes que le brave ermite en eut les larmes aux yeux...
Il se croyait revenu au temps de son enfance quand les filles de chez lui se rendaient à Domrémy prier la Bonne Lorraine. Ce jour-là il fit faire le tour du lac pas seulement une fois, mais sept fois et les gens ne se lassaient pas d'admirer. L'habitude en fut prise et c'est là, oui bien là, que les gars des trois vallées Rabodeau, Bruche et Plaine découvraient celle qui deviendrait leur femme. La plus jolie, bien entendu!
Mon grand-père : Joseph Adam, d'Allarmont y trouva Marie Joseph Detté, de Moussey et moi, qui m'appelait Marie Adam, j'y trouvai Aimé Klein qu'une heureuse fatalité avait fait naître à Allarmont quelques années avant moi.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Il se fit un silence.
La Nanette, croyant que son homme avait fini, allumait déjà
le chandelier à la flamme de l'âtre.
« Ré heu té, lé fôme, s'no ko fini.
» (Rassieds-toi, la femme, ce n'est pas encore fini).
Et Rémy enchaîna : Car tout se paie en ce monde. Car l'abbé
Jacquemin cause de tout ceci, continuait à manger bravement les
pommes de terre de la dîme, sans se douter un instant de la peine
qu'elles avaient coûté!
Sa
babette
passait un temps
infini à lui préparer des plats nouveaux et chaque petit
plat marquait sur son âme blanche un point noir, si bien qu'à
son trépas, qui ne tarda guère, cette âme arriva au
tribunal de Dieu, toute picotée de noir comme le plumage d'une grive.
Jésus, présidait ce jour-là, à la place
de son Père. Il avait à sa droite St Pierre, à sa
gauche St Hydulphe. Sur un banc à droite, les jurés homme:
St Materne, St Arbogast, St Florent, St Déodat, St Gondelbert, sur
un bon à gauche les jurés femmes: Ste Odile, Ste Richarde,
Ste Hune, Ste Aurélie, Ste Ursule.
Devant ce cénacle, le pauvre abbé Jacquemin faisait le
résumé de sa vie, son enfance chétive auprès
d'une mère malade, un père ivrogne et querelleur, ses études
laborieuses et pénibles, des débuts de prêtre pendant
les années de l'invasion des Suédois; il avoua humblement
son plaisir extrême de se régaler de pommes de terre, aussi
bien, c'était un peu la faute de sa
babette
qui les accommodait si bien.
Il avait dit cela d'un ton si comique qu'un petit rire fusa du côté
des femmes: c'était Ste Aurélie qui n'avait pu se retenir
et pour s'excuser elle expliqua:
- Pour moi qui ait fait le voyage de Rome, je comprends la fringale
du brave abbé Jacquemin, son ministère n'a pas toujours été
drôle. Dans son humilité, il ne vous a point parlé
des courses de cinq à dix lieues qu'il faisait la nuit pour se rendre
au chevet des mourants. De telles marches en plein air, ça vous
met en appétit.
- Je suis de votre avis, dit une voix grave du côté des
hommes.
C'était le grand St Hydulphe; il retraça les péripéties
de son voyage à Celles, quand il était devenu un pauvre petit
vieux tout cassé, qui maniait péniblement un croh pour arracher
ses pommes de terre.
Il conclut :
- Tout ceci, c'est la faute de la pomme de terre, je le soutiendrai
jusqu'à la fin des siècles.
Et tous de crier:
- Qu'on la punisse comme elle le mérite.
Il fut décidé que la pomme de terre mordue et rejetée
par Satan repousserait.
Elle repoussa en effet au printemps et fit souche de tubercules portant
comme leur mère les traces de morsures, des taches de pourriture:
c'était la galle verruqueuse.
Cette fois, l'histoire était finie.
- Eh bien ! tu ne me dis pas ce que tu penses de la
fiâfe
de Jambic.
- La
fiâfe
de Jambic,
eh bien ! vois-tu, je ne la trouve pas très catholique. Je n'aime
pas qu'on galvaude ainsi avec les saints. Il faut être un «vouolou»
(flotteur) comme lui pour inventer des contes pareils. Ah ! il peut bien
faire le portrait du Rouge-Vêtu celui-là, il doit souvent
revenir saoul en sa compagnie. Ne me parle plus de cet homme-là.
Elle n'est pas belle,
ta fiâfe!
- Quand je pourrai savoir ce que tu aimes! dit Rémy d'un ton
navré. Je te conte une
belle fiâfe
pendant que tu files: je n'en ai même pas le plus petit merci!
Tiens, j'aime mieux retourner avec Jambic à l'auberge des flotteurs...
Il alluma sa pipe, s'en alla en fumaillant à petits coups.
Dehors, il faisait noir comme dans un four.
Qu'advint-il? On le retrouva le lendemain noyé dans la Plaine.
Accident? C'est possible. Vengeance? Les gardes ne sont guère aimés
des braconniers.
On rapporta son corps à la Nanette qui pâlit et se trouva
mal. Quand elle revint à elle, elle dit:
- Mon pauvre homme, il m'avait raconté le soir même une
si belle fiâfe!
Que ne l'avait-elle dit plus tôt...
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
La neige tombée durant la nuit avait effacé toute trace sur
le chemin. Le ciel clair, piqueté d'étoiles, s'habillait
lentement de pourpre à l'Orient. Comme oublié par les dieux
de l'Aurore, une lune pâle et froide s'ennuyait là-bas, au-dessus
de l'immense forêt. Il allait faire plus froid en ces premières
heures de l'aube... Les noirs sapins se chuchotaient gravement la nouvelle,
en secouant de temps à autre leurs épaules blanchies par
la neige nocturne. Oui, il allait faire plus froid et ce Nouvel An de grâce
Mil sept cent vingt et quelque n'annonçait rien de bon !...
Une aigre bise se leva en tournoyant dans les champs et se rabattit
sur la route, faisant frissonner l'homme et son chien. Ils avancèrent
plus vite, auréolés tous deux de leur haleine aussitôt
transformée en buée. Les hurlements subits d'un chien de
ferme trop bavard vinrent rompre un instant le crissement régulier
des bottes sur la neige. A moins que des loups...?
Mais non, pensa l'inconnu, les loups ne se signalent pas aussi bêtement.
Et puis, il suffit d'avoir entendu une seule fois dans sa vie la rage des
loups pour ne plus jamais l'oublier. Notre homme parlait en connaissance
de cause, puisque depuis trente ans déjà qu'il courait les
bois, il avait eu le temps de se frotter à tout ce qui portait poil,
plume ou fourrure en ces forêts.
Maître Guillaume était en effet garde-forestier de son
état. On ne savait pas son nom et personne ne se fût risqué
à employer son prénom. Quand il était question de
lui, -chose assez habituelle, surtout durant les longues veillées
d'hiver-, on ne parlait que du «forestier», ou encore, mais
à voix plus feutrée, du «vieux brigand et de son chien».
N'adressant la parole à personne, sauf pour sanctionner durement
quelque braconnage ou humilier de pauvres bougres de gitans venus ramasser
des fagots dans la forêt, il avait réussi, année après
année, à faire naître la peur devant lui. Le chien,
une superbe et féroce bête de chasse, l'accompagnait comme
son ombre et lui obéissait au doigt et à l'oeil. Ils semblaient
soudés l'un à l'autre par une amitié animale, mettant
en commun une farouche capacité de mépris pour l'espèce
humaine tout entière.
Ces dernières années, pour des raisons que chacun ignorait,
le forestier cultivait soigneusement parmi les ronces de son coeur une
nouvelle plante empoisonnée : la haine. Une haine tenace et froide
comme le gel et destinée à un petit homme toujours vêtu
de bure brune: le Père Léonard, que l'on disait disciple
de saint François.
Quelle affaire s'était élevée entre eux? Nul ne
le sut jamais. Quelquefois, le samedi soir, le forestier descendait dans
l'un ou l'autre estaminet du pays, créant du même coup un
silence pesant dans la salle. Il se mettait au fond de la pièce,
déployait ses longues jambes sous la table, commandait une carafe
d'Alsace ou de vin du Rhin et se mettait à discuter avec son chien.
Au fur et à mesure qu'il buvait, -et il buvait beaucoup-, ses
propos devenaient plus violents, tandis que les yeux de la bête fondaient
en braise ardente. Dans ses paroles revenaient sans cesse les mêmes
menaces voilées. Oui, criait-il à son chien, il allait leur
montrer à tous ces rustres, qu'il ne craignait ni Dieu ni Diable
et qu'il lui ferait son affaire à ce prêcheur de sornettes!
On se taisait, horrifié; certains se signaient rapidement et
en cachette. La lueur mourante des bougies projetait au mur la silhouette
grimaçante du garde. Quelques crânes chauves allumaient des
reflets tremblants dans les verres. Soudain, il cessait net ses discours,
lançait une pièce sur la table. Ses longues mains rampaient
vers sa canne ferrée et son vieux chapeau. Avant de sortir, il regardait
fixement les gens sous le nez, grognait quelque chose d'indistinct, puis,
disparaissait en claquant la porte, son chien sur les talons. L'obscurité
complice de la nuit le happait aussitôt et l'on ne revoyait plus
sa longue tête d'épouvantail jaune avant plusieurs jours...
Le lendemain, ou dans la semaine, quelques bons chrétiens essayaient de se garantir une place au Paradis en répétant au Père Léonard les sombres imprécations de l'ivrogne. Comme à l'accoutumée, le moine hochait gravement la tête et se contentait de dire: «Le pauvre homme! Toujours si seul. Il faut le comprendre!».
L'homme et son chien arrivèrent en vue du petit village de Siersthal, situé entre la place forte de Bitche et le carrefour de la Frohmühl. Frileusement tassées les unes contre les autres, les chaumières envoyaient au ciel les blanches corolles de leurs cheminées fumantes. Le silence hivernal fut un instant brisé par les croassements lugubres d'une bande de corbeaux. A les voir traverser ainsi l'espace pour s'abattre sur quelque chêne solitaire, on eût dit une volée de pierres noires lancée par un géant ivre contre l'horizon. Le village était calme, tout enveloppé encore des haillons bleus de la nuit. Couchées devant leur mangeoire, les vaches, dans la chaleur fétide des étables, rêvaient tranquillement d'éternité et de vert printemps. Les chevaux dormaient debout, frappant de temps à autre d'un sabot nerveux le sol en terre battue. Roulés en boule dans la paille chaude, les chiens s'inventaient d'étranges paradis peuplés d'os magnifiques, de belle viande rouge et de liberté sucrée. Des paradis sans hommes, évidemment. Même le soyeux peuple des chats gardait les yeux fermés, mi-clos, méditant avec délices la dernière sortie nocturne, sans cesser pour autant d'interroger les odeurs de l'écurie, mais d'une moustache si distraite! Entre un ciel qu'assombrissait encore la nuit et une terre qu'éclairait déjà la neige fraîche, le village respirait lentement, son coeur battant au rythme rassurant des premiers feux de l'âtre.
Soudain, la noire silhouette efflanquée s'arrêta et demeura immobile sur le chemin. Le chien, les yeux traversés de lueurs fauves, sembla tomber en arrêt. Venant de l'autre côté de la vallée, c'est-à-dire de la Frohmühl, des traces de pas bosselaient la neige. Guillaume cassa en deux son grand corps de chasseur et lut attentivement les empreintes. Pour un habitué comme lui, cela ne posait aucun problème. Ne disait-on pas qu'il connaissait mieux les gens d'après leurs pas que d'après leur visage! Maint braconnier était prêt à vous l'attester sur l'heure et souhaitait envoyer le forestier à tous les diables. Mais, disaient-ils, c'eût été le renvoyer tout simplement chez lui, car allez donc lutter contre le Diable en personne!
Ainsi donc, le Père Léonard était venu dans le village au creux de la nuit! Cela ne faisait aucun doute. Guillaume reconnaissait la façon de marcher du moine; les pieds en travers, même qu'on le moquait gentiment en disant qu'il allait toujours un peu «à midi moins le quart»! Et le rebord du soulier gauche tant accusé: personne ne traînait ainsi la jambe dans le coin. Le garde-forestier imagina la scène. Quelque vieille chipie avait dû se mettre en route cette nuit-là pour son dernier voyage. Vite, on était allé chercher le distributeur d'eau bénite. Dire que ces paysans sales et crottés croyaient encore aux tours de passe-passe et aux simagrées de cette vieille buse! Tous des pantins, des bouseux! Enfin, c'était leur affaire et pas la sienne. Pour lui, l'occasion lui faisant signe, il n'allait pas la laisser stupidement s'échapper. Toujours agenouillé dans la neige froide, il flattait doucement son chien de la main, les yeux perdus dans le lointain: «Allons!, dit-il, -en s'appuyant sur le dos puissant de l'animal pour se lever- , ce sera pour aujourd'hui ou ça ne sera pas!».
Guillaume quitta rapidement la route et s'engagea dans la forêt proche. Il se prit les pieds dans une racine cachée sous la neige et pesta sourdement. Bientôt tout redevint calme autour des troncs de sapin que griffait le gel. En contrebas du chemin, le village de Siersthal s'éveillait lentement. De splendides fumiers fumaient devant les étables et des coqs, ambitieux chefs d'état-major des basse-cours lorraines, y prenaient solidement position. Le son clair de deux seaux de bois s'entrechoquant monta dans l'air sec et vint mourir sous les premiers arbres. Sur la route, à hauteur des premières maisons du village, un homme apparut. Il allait lentement, comme s'il clopinait un peu...
Vers les six heures, comme chaque matin, les tailleurs de pierre qui allaient aux carrières de Meyerhof et les verriers occupés à la Frohmühl, quittèrent leurs maisons et se regroupèrent sur la route. Enveloppés de larges houppelandes, les pieds entourés de vieux chiffons puisque les sabots n'offraient qu'une protection dérisoire contre la morsure du froid, ils marchaient sans rien dire, sinon un vague bonjour. L'un ou l'autre soufflait parfois bruyamment dans ses mains gercées et calleuses. Le reniflement régulier d'un enrhumé chronique escortait timidement la troupe. Après avoir fait quelques pas sur la route menant à la Frohmühl, le premier de la colonne s'arrêta soudain. Mettant une main en visière au-dessus des yeux afin de mieux voir, il se retourna et montra les champs. Dans la direction indiquée, une tache de couleur brune salissait la neige quelque vingt ou trente mètres en avant du chemin. Prosper, un ancien vétéran des campagnes du vicomte de Turenne, dit d'une voix sourde: «Là-bas! C'est pas normal; faut voir!».
On sauta le fossé gelé. Il apparut tout de suite que la neige avait été piétinée sur plusieurs mètres: des traces d'humain et d'animal s'y mêlaient en une curieuse sarabande. Un frisson glacé descendit lentement l'échine des ouvriers quand ils se trouvèrent devant le cadavre. Le moine gisait face contre terre, la tête légèrement inclinée sur le côté. Les yeux étaient grand ouverts sur une muette mais intense interrogation. Le coeur ne battait plus. Une main serrait encore désespérément un pauvre gourdin, mais elle était mutilée, comme déchirée. Des traces rouges apparaissaient d'ailleurs aux jambes et à la naissance du cou. Cette dernière blessure dépassait en horreur tout le reste. Devant cette dépouille humiliée, jetée aux corbeaux là dans la neige, plus d'un se retourna pour écraser une larme silencieuse. Pourtant ils ne pleuraient pas facilement ces hommes! Mais ce sang sur la neige au petit matin, c'était de trop. Une sourde colère leur battait les tempes et parcourut ainsi le cercle transi des hommes immobiles. Quelques poings se serrèrent au fond des poches. Un nom courut bientôt sur toutes les lèvres «le forestier»! Les traces d'animal, il est vrai, ressemblaient fort à l'empreinte caractéristique, que laissent les chiens de grande taille. Et puis, le sang, les vêtements déchirés, les plaies enfin, si vilainement ourlées de caillots bruns ou noirs: autant de preuves accablantes de la triste félonie du brigand. L'attitude défensive du moine, que la mort et le gel avaient figé pour l'éternité, montrait assez l'attaque sauvage, l'agression brutale, le triomphe aveugle de la bête. Les menaces du vieux fou flottaient encore dans toutes les mémoires. Chacun se sentit confusément responsable et tous lâchement complices devant cette mort ignoble. Alors, ces êtres pauvres, frustes, mais fiers, que rien n'épouvantait jamais longtemps, se mirent à trembler, au souffle rauque de la bise...
Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit fatale. La population de Siersthal avait revendiqué l'honneur de porter le moine en terre chrétienne. Il fut donc enterré au cimetière du village et pas un habitant valide de la contrée ne manqua la cérémonie. Vint le printemps et ses cortèges de parfums, de fleurs et d'oiseaux. De simples bouquets posés sur la tombe témoignaient de la reconnaissance des villageois. Le soir, les enfants, doucement chapitrés par les grands-mères, priaient pour le moine. Quelques uns demandaient à Dieu de pardonner à l'assassin.
La justice humaine, faute de preuves suffisantes, passa l'éponge.
Avant de classer l'affaire, on avait bien sûr fait une enquête.
Nul témoin ne se présenta. Interrogés par les gens
de la maréchaussée, les paysans ne donnèrent aucune
indication. Non, personne n'avait rien vu. S'ils avaient des soupçons?
Non, ils ne voyaient pas. Contre qui? Les gendarmes avec leurs beaux uniformes
rutilants de passementerie firent grande impression sur les enfants du
village. Pourtant, ils n'arrivèrent à aucun résultat.
Ils sentaient, quoique confusément, qu'ils se heurtaient à
quelque chose d'infiniment plus puissant que les forces de l'ordre. Ce
en quoi ils n'avaient pas tort, puisque la peur retenait en sa poignée
de fer toutes les confidences.
Un jour, fort à propos, un charbonnier expliqua aux gendarmes
qu'il avait vu des loups à peu près à cette même
époque dans les bois. Dès lors, l'enquête fut vite
terminée et les représentants de la Loi partirent. Chacun
sait, disait-on au village, avec des sourires entendus, que la maigreur
des loups ne leur interdit pas en certaines circonstances d'avoir le dos
large. Tant il est vrai que chacun dans la vallée avait son opinion
sur la fin brutale du moine et c'était la même que celle du
voisin. Cela ne regardait d'ailleurs en rien ces beaux Messieurs de la
ville.
La nouvelle tomba sur le village un matin d'avril et se répandit comme une traînée de poudre. Une équipe de bûcherons se rendant à une nouvelle coupe, avait trouvé le forestier dans un chemin creux. Mort. Sans aucune blessure apparente. Son chien avait disparu. Aucun indice, aucun signe qui pût faire croire à des traces de lutte. Rien qui expliquât une fin aussi brutale. Un médecin monta dans la matinée sur les lieux, examina le cadavre et conclut à un arrêt du coeur. Il ne se trouva personne pour porter le deuil ou qui voulût bien se charger de l'enterrement. D'ailleurs, on eût été bien en peine d'indiquer la religion du vieux mécréant. Les bûcherons creusèrent une fosse en pleine forêt et mirent le corps en terre là où il avait toujours vécu parmi les arbres et les taillis.
Bientôt après, d'étranges bruits se firent jour
dans la vallée. On en parlait d'abord à voix basse, entre
voisins et amis. La venue d'un enfant changeait aussitôt le cours
des conversations. Les murmures s'enflèrent et devinrent une rumeur.
Peu à peu l'opinion publique évolua vers cette certitude
qu'il se passait quelque chose la nuit sur la route entre Siersthal et
la Frohmühl. Des hommes, dont nul ne se fût avisé de
mettre en doute la parole, donnèrent des précisions. La nuit,
-disaient-ils, au milieu d'un cercle d'auditeurs retenant leur souffle
-, la nuit, entre minuit et le lever du soleil, il valait mieux ne pas
se trouver dehors. On les pressait de questions, on remplissait leur verre.
Un soir, l'un d'eux raconta ce qui lui était arrivé:
- «C'était le jour de la foire aux bestiaux à Bitche.
Je m'en souviens comme si c'était hier. Je m'étais levé
très tôt et il faisait nuit noire quand je me mis en route.
Je devais en effet prendre en passant quelques bêtes à Holbach,
afin de les amener à la foire. Sitôt quitté le village,
j'eus l'étrange sentiment d'être suivi. Je me retournai, mais
ne vis rien, il faisait noir comme dans une cheminée bouchée.
Je continuai donc, quand une forme sombre et agile apparut dans un fossé,
à gauche de la route. Vous me connaissez, je n'ai pas peur... »
Et l'homme de se tourner, la main nerveusement crispée sur sa
pipe éteinte. Toutes les têtes s'inclinèrent en même
temps pour bien montrer que personne dans la salle ne mettait en doute
ni son courage, ni sa force.
- «Et après?» fit une voix.
- «Après? Et bien, j'ai fait ce que chaque homme ici présent
aurait fait à ma place. Je me suis approché du fossé.
Un hurlement me cloua sur place. Un chien de chasse d'une grandeur peu
commune, l'écume aux lèvres, babines retroussées,
me fixait férocement. Je n'avais rien pour me défendre. Ne
quittant pas l'animal des yeux, je partis à reculons afin d'aller
vers la forêt de l'autre côté de la route. Au moment
de quitter la route, je me retournai pour enjamber le fossé. La
bête était à nouveau devant moi ! Enfin, comprenez-moi!
Je la quitte des yeux un court instant, le temps qu'il faut pour tourner
la tête, et je la retrouve en face de moi de l'autre côté
de la route!».
Un profond soupir passa dans la salle. La femme de l'aubergiste frissonna
et dit à son homme:
- «Victor, c'est, par Dieu, pas croyable!», puis elle s'évanouit.
On l'amena bien vite à la cuisine où les femmes s'occupèrent
d'elle. Mais dans la grande salle enfumée, l'autre continuait:
- « e ne vous raconterai pas ce que fut cette nuit pour moi.
Il me fut impossible de quitter la route. L'animal hurlait atrocement dès
que je faisais mine de passer l'un des fossés. Je décidai
de continuer, m'attendant sans cesse à être assailli, voire
dévoré. Et bien, non! Le chien m'accompagnait en grondant,
mais il resta toujours, toujours dans le fossé. Pas un seul instant,
il ne parut sur la route. N'est-ce pas curieux? Et puis, il disparut aussi
soudainement qu'il était venu. Je me souviens qu'à l'est,
le ciel s'éclairait lentement...».
Un long silence, que mesurait méthodiquement le tic-tac d'une
forte horloge lorraine, passa dans la pièce. Certains en profitaient
pour bourrer leur pipe et l'allumer. D'autres, d'un geste, demandaient
à la fille de l'aubergiste de servir une nouvelle tournée.
- «Croyez pas qu'on ferait bien d'accompagner la Suzanne, si
d'aventure elle devait sortir cette nuit pour aller délivrer la
fille au Jean-Pierre?», laissa tomber quelqu'un.
- «Pour sûr!» affirma un groupe de jeunes verriers.
Suzanne était la sage-femme du village et on lui avait laissé
entendre que la fille d'un vieux verrier de la Frohmühl risquait fort
d'accoucher cette nuit. La forte solidarité entre gens de même
profession continuait de jouer, en dépit du danger et de la peur.
La porte s'ouvrit, livrant passage à un homme de haute taille et
bien habillé. On le regardait sans trop le fixer, comme seuls savent
le faire de vrais gens de la campagne. Personne ne se souvenant de l'avoir
vu, on conclut qu'il n'était que de passage. L'inconnu avala d'un
trait une eau-de-vie du pays et s'essuyant les lèvres du revers
de la manche, déclara:
- «C'est bien la première et la dernière fois que
je mets les pieds dans ce coin!».
Comme personne ne daignait lui répondre, Victor, l'aubergiste,
qui rinçait quelques verres, se crut obligé de demander:
- «Tiens donc! Monsieur n'aime peut-être pas le climat?».
- «Hier soir, fit l'étranger, faisant route de Sarreguemines
à Bitche, je fus obligé de m'arrêter près d'ici.
Mon cheval avait perdu un fer et commençait à boîter
bas. Je l'attachais à un arbre et résolus de gagner le prochain
village pour attendre le jour. Afin d'aller plus vite, je coupai à
travers champs. Brusquement un chien énorme fut sur moi. Il grondait
de rage et ses yeux flamboyaient. Et ensuite, je ne me souviens plus de
rien, sinon d'avoir marché, beaucoup marché et sans cesse
pressé par l'animal menaçant. Le plus curieux, c'est qu'à
l'aube, je me trouvais à nouveau sur la route, à côté
de mon cheval blessé. Je pensais d'abord à un mauvais rêve
ou à une faiblesse, mais mes pieds endoloris, mes souliers crottés
me prouvèrent vite le contraire. Je n'y comprends rien! Je viens
de terminer mes affaires à Bitche, mais rien ne me forcera à
retourner chez moi cette nuit. Peux-tu me donner une chambre pour la nuit,
Patron?».
- «Bien sûr ! Reposez-vous, l'ami!».
Et les langues continuèrent d'aller leur train dans la petite
vallée si calme jadis. Chaque semaine amenait son cortège
de nouvelles terreurs nocturnes. On décida de consulter un vieil
ermite qui vivait dans une grotte, quelque part en forêt. Le vieillard
était réputé pour la sagesse de ses conseils et ses
dons de guérisseur. Il écouta gravement les faits étranges
qu'on lui racontait. Après une longue réflexion, il lissa
soigneusement sa barbe et dit
- «L'âme du forestier ne peut trouver de repos! Dieu veut
d'abord qu'il expie son crime. Le chien sauvage qui hante la vallée
est habité par cette âme errante. Erigez une croix en l'honneur
de Notre Seigneur Jésus-Christ et de son serviteur, le moine. Peut-être
Dieu vous écoutera-t-il?».
Les villageois ne se le firent pas dire deux fois. Une croix fut dressée au bord de la route menant de Siersthal à la Frohmühl. Les enfants y déposaient des fleurs et jouaient autour. Pourtant, pendant de nombreuses années, il fut encore question dans les environs d'un chien agressant les passants. la nuit, dès lors qu'ils quittaient la route. Le chien disparaissait mystérieusement lorsqu'on arrivait à la croix ou quand se levait le jour. Lors de l'élargissement de la route, voici quelques années, la croix fut déplacée et érigée au village. Elle s'y trouve toujours, après les premières maisons à droite. Si un jour la curiosité vous pique, allez regarder ce monument. Dans la sculpture qui décore la partie basse, vous reconnaîtrez facilement un moine armé de son gourdin, qui tente de se défendre des morsures d'un chien. Et puis, ne rentrez pas trop tard, en tout cas, ne rentrez pas entre minuit et l'aube. Car, sait-on jamais?...