Lendemain de bal

Jules, assis sur le mur, tenant le drapeau de la classe, scrutait l'obscurité persistante de la nuit. A cet endroit, le jardin de l'Albert longeait un petit pré, noyé pour le moment dans une ombre indécise. Il sauta sans hésitation et atterrit sans mal sur la terre détrempée, dans un plouf humide et assourdi.
--Ça z'y est. On est yout', fit-il comme s'il s'adressait à son fidèle drapeau. Et maînnant, filons.
C'était urgent. Il fallait au plus vite s'éloigner de la maison de l'Albert.
Il traversa rapidement le pré gorgé d'eau et atteignit un petit sentier. Bien qu'on n'y distiguât pas grand-chose, il vit cependant que ses chaussures étaient recouvertes d'une boue épaisse et gluante. Il ne pouvait rentrer chez lui en cet état. Avant de continuer, il entreprit un nettoyage de fortune.
Utilisant l'herbe du chemin comme tapis-brosse, il y frottait alternativement ses chaussures. Un genou plié, l'autre jambe tendue, il râclait d'abord l'extérieur du pied contre l'herbe humide; puis l'intérieur; puis le talon; puis la pointe. Puis c'était le tour de l'autre chaussure. Et comme il tenait toujours fermement le drapeau de la Classe sur l'épaule, le drapeau suivait le mouvement de bonne grâce. Il en résultait une figure de ballet nocturne, du plus étrange effet, et qui n'eût pas manqué de plonger dans l'effroi l'innocent témoin survenu à ce moment-là. C'est sans doute ainsi que naissent les histoires de sorcières...
Ses chaussures nettoyées, Jules se sentit plus léger et se remit en route.
Il allait à bonne allure, dans la hâte d'arriver à la maison mais encore plus dans le souci d'éviter à tout prix la rencontre de quelque passant trop matinal. Il faudrait aussi traverser le village de telle façon qu'on ne puisse se douter de quelle direction il venait. Ça, c'était primordial. Il s'apprêta à opérer tous les détours nécessaires. Bref, il fallait brouiller les pistes.
Quittant le sentier, il prit une ruelle, tourna à gauche, descendit à droite, remonta tout droit; toujours dans le noir, la démarche alerte, le pied sur mais l'oreille attentive et l'oeil aux aguets. Il aborda enfin la grand-rue.
Le village dormait. Rasant les murs, allant à pas feutrés il arrive au pied du r'hein. Il allait aborder le croisement lorsqu'il se ravisa et tendit l'oreille. Des pas résonnaient entre les maisons. Qelqu'un descendait le r'hein. Jules eut tout juste le temps de poser le drapeau contre un tuyau d'chânotte et de s'accroupir derrière un rol de bois.
Retirant son chapeau empanaché de conscrit, il le posa à côté de lui et risqua un oeil pour reconnaître le passant.
--Je parie que c'est le Batisse qui va prendre son service à la gare, se dit-il.
L'homme passa, ombre noire, la démarche lourde et comme endormie. Il tenait un pot d'camp à la main et de temps en temps; l'anse cliquetait.
C'était en effet le Batisse qui s'en allait préparer la locomotive du train de quatre heures.
-- Bon ! pensa Jules, comme ça je sais au moins l'heure qu'il est. Il remit son chapeau, sortit de sa cachette et reprit son drapeau.
-- Vingt dieux fit-il encore pour lui-même: heureusement qu'i m'a point vu. Ça, c'en aurait été du beau! Il repartit, de plus en plus prudent. Pour lui, le péril était double. Si, avec la meilleure chance, on ne le reconnaissait pas, on verrait bien qu'il trimbalait un drapeau sur le dos! Le drapeau aperçu, Jules était identifié. Et le pas n'était pas long à franchir de Jules à la logette. Sacrée logette! En tombant elle avait fait du bruit. Elle en ferait encore plus le lendemain.
«Ça n' s'ra qu'un cri dans l'village, pensait Jules... Et si on m' voit dans la rue aux heures-ci, on pens'ra bien que c'est moi qui l'a boulée... Et si l'Albert sait ça, alors, avec la Mélie, ça s'ra aussi f...u!»
Toujours dans le noir, il allait maugréant:
-- I m' semble que j' les entends, toutes les vieilles ratch du village: la Marie-Tire-Trois-Gouttes, la Sophie-Tabatière, la couâlée Albertine, la guînâtt' du hodé, l'Ugénie-marc-de-café, sans compter la vieille Kouâk-Kouâk et ses trois béquées counâilles de filles. C'est comme si j'les entendais déjà ces sacrêes vieilles térrettes ratatinées: «qui qu'a cassé la logette... qui qu'a cassé la logette.. qui qui qui qu'a qu'a qu'a...»
-- C'est tout sûr, conclut-il: demain ça va ratcher dur dans les cuisines.

Jules arrivait à la hauteur de l'école des garçons, lorsque soudain, au bout de la rue une lumière clignotante perça l'obscurité. Cette lumière avançait très vite. Pas de doute: c'était la lanterne d'un vélo. Jules n'avait pas le choix. Une charette était garée près de là. Il y lança le drapeau et se fit tout petit derrière les grosses roues.
Qui qu'ca peut bien être du chnaffiole-là, qui fait du vélo à des heures pareilles? se demanda Jules, qui s'attendait à voir le cycliste passer, puis disparaitre dans le noir.
Mais non. Pas du tout L'inconnu ralentit. Il s'arrête. Il met pied à terre, prend son vélo à la main, tourne à droite, passe à quelques mêtres de Jules et se dirige vers la grille de l'école. Un temps. L'individu traverse la cour, pénêtre dans le couloir de l'école et disparaît.
Quelques instants après une lumière éclairait une fenêtre à l'étage.
Jules derrière sa roue de charrette était perplexe. Soudain il comprit.
--Vingt dieux d' vingt dieux . Mais c'est le jeune maît' d'école. Mais... mais... d'où est-ce qu'i sort...?
Oui, c'était bien Jean-Louis revenu du bal des conscrits de son patelin du côté de Villé, et d'où il s'était éclipsé au plus vite pour rallier le lieu de ses amours.
Jules se redressa lentement, rajusta son chapeau fleuri et après un dernier regard sur la fenêtre éclairée s'éloigna à grands pas, le drapeau sur l'épaule.
-- Une sacrée chance qu'i m'a pas vu, çui-la, fit-il. Avec çui-là, j'étais cuit.
De toute la soirée Jules n'avait vraiment pas eu le temps d'y penser, à çui-là. Tout en marchant il soliloquait:
--Eh ! ben, il est revenu drôl'ment vite de son patelin... Il était pressé de rentrer, le type !... Il est tout d' même pas r'venu pour faire classe, non ?... Aujourd'hui, c'est jeudi... Mais alors ?... C'est qu'il en pince, le bonhomme!
Eh! oui, il en pinçait, le bonhomme. Et Jules en tira cette conclusion, que les maîtres d'école, quand ça les prend, eh bien. ils sont comme les autres.
Cette conclusion ne devait pas manquer de justesse. Pour lui, elle n'arrangeait rien... Au contraire.

Il n'était plus loin de sa maison. Honnêtement, pensa-t-il, je ne devrais plus rencontrer personne... mais c'est aussi vrai qu'on dit: jamais deux sans trois...
Il n'avait pas plus tôt achevé cette pensée qu'une plainte déchirante s'éleva toute proche dans la nuit. Il s'arrêta frissonnant malgré lui. Un cri affreux, le râle de quelqu'un qu'on égorge montait, terrifiant dans le silence. Jules, prêt à tout, le drapeau à la main, pointe en avant, se disposa à combattre. Il sentait la transpiration perler à son front. La plainte monta encore pour s'abaisser soudain--et curieusement-- en un grondement sourd et profond, suivi tout à coup de tch ! tch ! tch ! rageurs et précipités.
--Sacré bâillâh que j' suis ! fit Jules à lui-même. Bon d... qu' j'es bête ! ... C'est une bande de katz!
Cette constatation le mit en fureur. Vexé, il fonça en avant dispersant la troupe des chanteurs à grands coups de pied lancés dans le vide à droite et à gauche. En un clin d'oeil la place fut nette, l'un s'envolant dans un arbre, l'autre bondissant sur un mur. un autre encore se coulant sous une palissade; le dernier choriste, accompagné d'un coup en revers de la hampe du drapeau, battit cette muit-là plusieurs records homologués de sa catégorie.
--Sacré mïndié d' katz, fit Jules, je vais vous apprendre à v'nir raouzler dans mes pattes! J' te d'mande un peu!
Enfin il arrira à la hauteur de la maison paternelle. C'était le hâvre. C'était le salut. Il y pénétra apaisé et soulagé. Jamais il n'avait traversé son propre village avec des allures de malandrin et des ruses de Sioux.
Le seuil franchi, il traversa sans bruit le couloir dans l'espoir de ne réveiller personne.
Espoir vain. Quelque précaution qu'il prît, sa mère savait toujours, s'il était rentré ou non. Les mères ne dorment jamais que d'un oeil quand les enfants sont dehors.
Jules alla vers la cuisine. Le seul endroit où il pourrait, au besoin, réparer les dégâts de la nuit. D'abord le drapeau. Il paraissait ne pas avoir trop souffert de l'aventure. L'étoffe était intacte. Sur la hampe, quelques traces de terre qu'un coup de torchon fit disparaître. Réglé pour le drapeau. Restaient les chaussures et le bas du pantalon. Là, il y avait beaucoup à faire. Si le brossage à l'herbe humide avait enlevé le plus gros de la boue, il avait strié les souliers de marques jaunes comme des tracées au pinceau avec une application maladroite. Bref, c'était signé. S'il n'y mettait bon ordre, on se demanderait ce qu'il était allé faire dans les prés, le soir du bal des Conscrits.
La voix de sa mère lui parvint de la pièce voisine.
--C'est toi qu'es rentré, Jules?
-- Oui, m'man...
Prestement il retira ses chaussures, enfila des schlapp', puis ouvrant le robinet de la pierre d'eau, fit couler le jet sur le cuir. Un coup de torchon et les deux souliers disparurent sous la cuisinière, près de la caisse de bois. Non moins vite disparurent aussi les traces du bord du pantalon.
C'est curieux comme les gens sont rapides quand la nécessité est là!

La porte s'ouvrit sur sa mère, la Stéphanie. Elle avait passé un gilet sur son caraco et venait s'assurer que son fils avait rien besoin.
--Non, m'man. Te ouas je m'ai chauffé du café. Fallait pas t' lever.
-- Te sais bien que j'dors mal quand t'es parti. Pourquoi que t' vas pas t'coucher?
-- Euh... eh ! bien... te ouas, je regardais le drapeau... si on l'avait pas trop déchméré en f'sant la bête derrière la musique. Te sais, i gn'en a toujours qui font pas attention.
--Et comment qu' ça s' fait que t'ayes le drapeau da classe ici ? demanda sa mère. -- C'est moi qui l'a gagné aux enchères. J'ai eu du mal assez à l'avoir ici.
Ça, c'était vrai. Il avait eu du mal assez !... -
- Mais dis ouar, fit la mère: y a longtemps qu' t'es rentré?
-- Oh ! oui, fit Jules, ça fait un bon bout d'temps. C'est pas tard, te sais ! J'ai pas encore entendu le fîtah da locomotive et non pus pas la koûnott' da fabriqu'.
-- C'est bon, c'est tard assez, bougonna la Stéphanie. Vous savez jamais quand rentrer. On voit qu' vous et les pierres dans les rues! Au lieu d'détraîner parmi ça vous deveriez tous êt' couchés depuis longtemps. Vous voulez aller à Chtrasbourg demain et vous n'aurez même pas dormi tout vot' soûl!
Il ne pouvait tout de même pas lui raconter quelles sortes d'événements l'avaient retardé ! Il est des sujets qu'on n'aborde pas entre mère et fils. Comme tous les jeunes gens, il négligeait ces vérités: «que les parents ne sont pas si bêtes que ça»... «qu'ils ont tous passé par là» et enfin, que «ce n'est pas aux vieux singes qu'on apprend à faire la grimace» etc... Bref, que les parents savent à quoi s'en tenir, même quand ils ont l'air de ne rien comprendre.
--Te sais m'man: je pouvais pas laisser comme ça le Chef de classe et le trésorier, avec tout d' sur les bras! J'ai aussi fallu aider.
--Haïe! Haïe, kouch'té. Vous êtes tous des pareils. Et toi, t'es comme les aut': t'as toujours des oies à ferrer.
Stéphanie continua:
-- Finis vite ton blanc café et va te coucher. Que t' dormes quand même un peu.
Jules fut vite au lit.
La porte de la chambre se rouvrit. La mère lui demanda:
--Je t'appelle demain à huit heures et demie?
--Oui, c'est ça, huit heures et demie. Bonne nuit m'man. Quelle rude journée ! Des souvenirs, par bribes, lui revenaient à l'esprit... le bal... la logette... le sourire de la Mélie... leurs lèvres jointes dans les plis du drapeau...
Il sombra dans le sommeil.
Stéphanie était revenue à la cusisine. Elle rangea la casserole à café, rlinça la tasse, essuya la table. Tout était en ordre. Elle eut un regard pour le drapeau dressé dans le coin. Il était quand même beau!... Honneur et Patrie! Vive la Classe. Ses yeux tombèrent sur les chaussures de Jules posées contre la caisse de bois. Elle les prit en main et les considéra, songeuse: «Doux Jésus ! fit-elle. Où qu' c'est qu'il a bien pu aller mett' les pieds! »
Question qui resta sans réponse. Trop d'hypothèses étaient possibles. Elle réléchit encore un peu; elle eut un hochement de tête et haussa les épaules.
Tout en se dirigeant vers sa chambre elle pensait: «A l'âge-là on peut pus les t'nir... C'est pus possib'... Et qu'est-ce qu'on voudrait bien faire... Ça leur pass'ra avant qu' ça nous r' prenne... C'est comme ça la vie du monde... Et ceusses qu'ont des filles, i sont bien embêtés aussi... Qu' est-ce qu'on veut bien dire?...»
Elle se glissa dans son lit et ferma les yeux. Dans son esprit flottèrent encore quelques pensées imprécises. Elle aurait pu, à peu de choses près, les résumer ainsi: «Après tout... après tout... Rentrez vos poules... Je lâche mon coq».


Dans le petit matin de ce jour d'hiver, la maison était encore endormie.
L'Adèle, la première réveillée, se laissa glisser en bas du lit. Les mouvements encore figés par le sommeil, elle passa une robe, enfila un caraco, puis traînant les schlapp' sur le plancher, traversa la grande chambre pour aller vers sa cuisine.
Elle jeta un coup d'oeil par la fenêtre. Des nuées grises couraient tout là haut d'sur les côtes, rasant les sapins, noyant les forêts qui disparaissaient ou reparaissaient tour à tour.
--C'est encore le vent da pluie, conclut-elle. I r'a sûrement plu la nuit-ci. Qué temps qu'on a!
Un dernier baillement la réveilla tout à fait. Elle ajouta sans transition
-- Mon Dieu, ayez pitié de nous et j'tez des pierres aux auts'. C'est pas tout d' ça. Faut que j' fasse du feu maînnant.
On l'entendit fourgonner dans la cuisinière, puis dans le poêle de la chambre, secouant, grattant, râclant du tisonnier.
--Bon nom ! Et la grille-là qui déhergotte de nouveau ! Bien sûr. Je peux pas lui demander d'arranger le bazar-là. Depuis qui r'a son ischias, il est d'jà tellement niss. Faudra que j' fasse venir le maréchal.
Enfin, malgré la grille qui déhergottait, un feu clair flamba bientôt, fleurant bon le sapin sec. Sur la cuisinière, des pots chauffaient doucement.
Adèle remplit une jatte, y cassa du pain et toûilla le tout. À grands coups de cuillerées bien pleines, elle absorbait son blanc café, le regard perdu dans le vague, la pensée vers une journée chargée.
-- Bon! Maînnant, faut qu' j'aille après les bêtes.
Saisissant un seau, elle se dirigea vers la grange et entra dans l'écurie. La vache l'accueillit par un beuglement de bienvenue. Assise sur un tabouret, le seau à ses pieds, Adèle tirait alternativement sur les pis. Le lait, en jets drus, fit tinter le métal pour mousser bientôt en une tiède écume blanche.
Une poire électrique poudreuse répandait la vague lueur jaune de ses misérables quinze bougies. «Y en a bien assez comme ça, pensait l'Albert, les vaches ne lisent quand même pas le journal».
Mais ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette écurie, c'était l'extraordinaire profusion des toiles d'araignées accrochées aux poutres, couvrant les murs et cachant les angles en longs voiles funèbres. Encore une idée de l'Albert. «C'est contre les mouches, disait-il. Y a rien de tel. Dans mon écurie, les mouches ne sortent jamais vivantes. Et ma vache est pas embêtée.» Aussi, pas question de passer le balai dans les savantes constructions que les araignées, depuis des lustres, posaient, superposaient, entremêlaient dans une parfaite quiétude. Leur teinte, leur forme, leur aspect indiquaient l'âge de ces toiles. On aurait pu les dater. Les unes, claires avec des reflets gris nacrés, étaient récentes, peut être encore en chantier; d'autres d'un gris plus sombre, poussiéreuses, inquiétantes, laissaient imaginer des combats sans pitié ni espoir. D'autres, en nacelles, ployaient sous le poids des débris, pailles, brindilles, insectes morts retenus dans leur filet, alourdies comme des hernies, pleines d'innommables détritus et qu'on devinaient prêtes à crever. D'autres enfin qui avaient appartenu à des générations depuis longtemps disparues, avaient cédé, et leur tissu pendait inutile en longues draperies noires comme des décors de cauchemar. Ce n'était que grottes obscures, passages secrets, invisibles passerelles, pièges infâmes, trous noirs qui vous regardaient comme un oeil rond. Et dans cette sombre citadelle aérienne, on devinait partout des présences attentives prêtes à fuir ou à bondir.
Telle était l'écurie de l'Albert, véritable nécropole à mouches.
Aussi l'Adèle n'y venait-elle que lorsqu'elle ne pouvait faire autrement. À cause de l'ischias, naturellement.
-- J' vous d'mande un peu, faisait-elle tout en tirant sur les pis de la vache, j' vous d'mande un peu à quoi qu' ça r'semble d'avoir une pareille stall' avec toutes les ouèt sales bêtes-là. Bientôt y aura pus d' place pour la vache avec tous les rideaux-là! ... Mais qu'est-ce qu'on veut dire ? ... J' le connais bien: quand il a quêque chose dans la tête, il l'a pas... Arrête, Brunette! t'as bientôt fini de m'flanquer ta queue dans la figure?
Adèle revint dans la cuisine portant son seau de lait. À présent, il faisait bon chaud partout dans la maison et les autres pourraient se lever.

Le premier, Albert entra dans la grande chambre, la démarche précautionneuse. Avec l'ischias, on le sait, un faux mouvement peut tout remettre en question.
--Salut, fit-il à sa femme qui disposait déjà son bol.
-- Comment que t' te sens, aujourd'hui, dit l'Adèle?
-- J' crois qu' ça va tout d' même mieux. I s'rait bientôt temps. Tiens, oùs' qu'est le gamin? Ah! oui, c'est vrai, aujourd'hui c'est jeudi, il a pas école. J' te dis: quand on fait rien, on sait même pas quel jour qu'on est! Et la Mélie? Elle est sûrement encore couchée. À quelle heure qu'elle est rentrée d' leur bal?
--Elle a dû r'venir à bonne heure: je l'ai pas entendue rentrer.
--Haïe, Haïe, qu'est-ce qu t' racontes? Rentrée à bonne heure! C'est pas, pasque t' l'as pas entendue rentrer, qu'elle est rentrée à bonne heure!
-- C'est bon, c'est bon, fit l'Adèle. Laisse-la encore un peu dormir. Elle a quand même libre aujourd'hui.
À ce moment l'Ernesse parut, le regard englué de sommeil.
--Salut 'pâh. Salut 'man...
--Viens voir ici, gamin, fit l'Adèle. Regarde voir un peu comment qu' t'es froûnzé avec tes bertelles de travers et ta ch'mise qu'est même pas dans tes culottes. Te n' sauras jamais t'habiller.
Elle remit de l'ordre dans la tenue du gamin à grands gestes précis, bourrus, mais cependant maternels, puis le lâchant mieux ficelé, lui dit:
--Allez, ouste, va te laver la figure. Et te r'viendras pour déjeuner avec ton père.
Engloutissant ses tartines l'une après l'autre, l'Ernesse retrouva le cours de ses pensées.
-- Et la Mélie?... Elle dort encore?... Bien sûr, elle est fatiguée. Elle a eu une sacrée chance d'aller au bal, elle!... Ça devait êt' beau. Nous, les grands d' l'école, on avait si bien arrangé la salle. I sont sûrement d'jà partis, à Chtrasbourg. Dis, popâh te crois qu'i sont d'jà partis? Dis, qu'est-ce que t' crois?
Albert posa son bol.
--Mais nom de d'la ! Sacrée térette! T'as bientôt fini d' parler ? Et qui qu' c'est qu'est parti? ou pas parti? Je n'sais d'belle, moi, de qui que t' parles!
-- Mais des conscrits. Aujourd'hui, i vont à Chtrasbourg. I prendront sûrement le train d' neuf heures, ou çui d' midi. Le Jules a dit comme ça qu'i m' rapporterait des gâgottes et une tablette de chocolat Schall, parce que j'avais aidé à chercher des franges de sapin pour le bal.
Albert leva les yeux au ciel et, prenant l'Adèle à témoin:
-- J' te demande un peu qu'est-ce qu'il a toujours avec son Jules. On n'entend parler que du Jules-là!
L'Adèle emportant la vaisselle passa la porte de la cuisine avec un geste des épaules qui signifiait: Et moi, est-ce que je le sais?
Sur la table débarrassée Ernesse posa son sac d'école et se plongea dans sa jographie, tandis qu'Albert pour se dégourdir les jambes faisait quelques pas dans la pièce.


Il allait et venait ainsi, lorsque, passant devant la fenêtre et jetant un regard machinal vers le jardin, il s'immobilisa stupéfait.
-- Nom de D...! La logette! Où est-ce qu'est la logette? Adèle! hurla-t-il. Viens vite voir. Y a pus d' logette!
L'Ernesse avait sursauté laissant choir sa jographie. L'Adèle sortant comme un boulet de la cuisine s'approcha effarée.
--Mon Dieu que t' m'as fait peur! Et qu'est-ce qui gn'a donc?
Tous trois devant la fenêtre regardaient le jardin, l'air stupide et n'en croyant pas leurs yeux. Il n'y avait plus de logette, en effet.
-- J'ai pourtant pas la berlue, fit l'Albert. On la voit pus!
Ils se regardèrent tous les trois puis reportèrent leur regard vers le vide du jardin.
- Moôn... fit l'Adèle la bouche en O.
--Eh, ben ça, alors! dit l'Albert.
Ernesse reprit ses sens le premier. Une explication lui était venue naturellement à l'esprit.
-- Dis popâh, écoute voir... c'est peut-être une illusion d'optique... Te sais, comme la fois-là que t'avais dit... avec ton Kommandant, à Berlin?
Albert n'était pas d'humeur à goûter la fantaisie. Il se tourna vers le gamin.
--Toi, te vas ouar, si j' t'en pète une d' sur le museau !
--Mais si, te sais bien popâh, quand le Kommandant i disait que le lieutenant il avait pas son sabre et qu'il l'avait quand même et qu'i disait qu' c'était une illusion d'o...
Albert se fâcha pour de bon:
--Si j' te flanque une chmadrée, te vas ouar si c'est une illusion d'optique, moi je t' le dis ! Et maînnant, conclut-il, faut aller voir de près.
Tous trois se dirigèrent vers le corridor, chaussant leurs sabots pour passer au jardin.
À cet instant la Mélie sortait de sa chambre. Surprise par ce brouhaha elle demanda:
-- Et où qu' c'est que vous allez, tous?
Sa mère lui désigna la fenêtre: «Tiens, regarde par là, te verras bien» et s'éloigna, levant les bras au ciel en un geste qui signifiait «Faut toujours qu'i n'y aye des embêtements».
La Mélie n'avait pas été longue à comprendre. Elle s'approcha néanmoins de la fenêtre. La petite troupe à laquelle s'était joint le chien allait rapidement vers l'endroit fatal. Elle voyait la scène à travers la vitre, comme dans un film de cinéma muet. Elle devinait à leurs gestes les questions qu'ils se posaient, les suppositions qu'ils faisaient. Son père tournant autour des décombres, s'arrêtant les poings sur les hanches, les yeux au sol, le regard interrogateur. Sa mère, les mains croisées sur le ventre, et dont toute l'attitude avouait l'impuissance à comprendre. L'Ernesse papillonnant autour du désastre, tripotant un bout de bois, soulevant un débris, furetant partout et s'attirant des observations agacées: «laisse ça tranquille»! Et jusqu'au chien qui, flairant ces vestiges d'un air dégoûté, tournait ensuite le museau vers ses maîtres et semblait leur dire: «Vous savez ce qui s'est passé, vous ?... Moi, pas.»
Il apparut inévitable, à Mélie, de se rendre elle aussi au jardin et de participer au malheur commun. On s'étonnerait qu'elle ne montre pas plus de curiosité pour un tel événement. Et puis n'était-il pas utile, d'autre part, qu'elle sache ce qu' ils supputaient ce qu' ils imaginaient. N'avaient-ils pas découvert quelque indice? N'étaient-ils pas déjà sur le chemin de la vérité? C'était important à savoir et pourtant, ça ne l'enchantait guère de se joindre à eux et de manifester un étonnement de commande. À vrai dire elle craignait même d'éclater de rire.
Comme elle en était à peser le pour et le contre, le hasard, une fois de plus, vint à son aide.
Quelqu'un avait frappé à la porte de la rue.

C'était l'Ugénie. La vieille et fidèle amie de la famille était venue faire une petite visite en voisine. Elle ne pouvait mieux tomber.
-- Entrez, entrez, Ugénie, je suis bien contente de vous voir, fit la Mélie qui se disait in petto: «Comme ça j'ai la bonne excuse: je peux pas aller au jardin».
Ugénie s'exclama:
--Mon Dieu, t'es là ma petite Mélie? Et comment qu' ça va? T'es toujours aussi belle. Quand est-ce que t' viendras me ouar? Mais t'es tout' seule? Où qu' c'est qu'i sont les autres?
-- Asseyez-vous, asseyez-vous, Ugénie. Les autres i vont venir, i sont allés voir au jardin: i gn'a quêque chose après not' logette. Vous connaissez mon père, nam? I voudrait toujours que les choses tiennent des siècles. Et la logette-là, elle est tellement vieille qu'elle va frâler un de ces quat' matins. Vous prendrez bien un peu de café, Ugénie, fit subitement la Mélie, montrant ainsi qu'on avait accordé assez d'intérêt à la logette et qu'on pouvait passer à un autre sujet.
Ugénie s'informa:
-- On m'a dit que t'as été au bal. Je suis sûre que t'en as pas raté une... Te devais en avoir, des cavaliers!...
-- Oh oui, ça manquait pas. Mais vous aussi, Ugénie, i parait que vous aviez tellement de succès quand vous étiez jeune.
--Eh ben, oui, je peux dire que oui. T'aurais dû voir quand on dansait le quadrille! (elle prononçait: le quadril) et le pas des Lanciers ! Et qu'on avait des longues robes! Et qu'i gn'avait des beaux messieurs qui faisaient la révérence... Ça reviendra pus le temps-là. Y avait toujours tout un tas de garçons pour me r'mener chez nous. Et toi aussi, on t'a sûrement aussi r'menée.
--Oui, oui, bien sûr, on m'a r'menée, fit rapidement la Mélie, en oubliant cependant de préciser qu'il n'y en avait eu qu'un seul. Et qu'il portait un drapeau tricolore...
-- Pasque t' sais, dans les mauvais ch'mins-là, surtout la nvit, on a vite fait d' se tord' un pied. Et quand i pleut c'est encore plus pire. T'as au moins pas attrapé toute l'averse-là d'sur le dos?
Non, non. Elle n'avait pas attrapé l'averse sur le dos. Mais la logette!
-- Pasque t' sais, c'est comme ça qu'on prend du mal. Et pis, plus tard on a des rhomatisses et on se d'mande d'où qu' ça devient.
On entendit dans le corridor un grand bruit de sabots entrechoqués. Les enquêteurs revenaient. Mélie fit, de l'air le plus naturel:
--Je voulais aussi v'nir voir au jardin. Et juste quand vous êtes partis i gn'a eu l'Ugénie qu'est arrivée. J'ai pas voulu la laisser seule.
--Mais oui, c'est une si bonne petite! Alors, Albert, c'est arrangé, la logette?
--Arrangée ? Ah ben oui, pour êt' arrangée, elle y est arrangée! Boulée qu'elle est, la logette! Je voudrais bien saouar qui qu' c'est qu'a fait ça!
-- Mais Albert, si elle tenait pus d'bout, si elle était trop vieille, i fallait bien qu'elle tombe une fois. Quand les choses sont trop débanglées...

Albert s'emporta.
--C'est vous qui t'nez pus d'bout. Trop vieille, ma logette? Elle aurait encore pu tenir des années. Vous l'avez seulement vue, vous? Alors, parlez pas sans saouar.
Ugénie battit en retraite.
-- Je disais seulement pour dire... Bien sûr, je l'ai pas vue par terre... Je sais pas, moi...
-- Eh bien, alors, allez la voir. Et vous parlerez après. Et pisque vous êtes une si maline, essayez de la r'mett' debout.
Mélie saisissant la diversion proposa à l'Ugénie de l'accompagner au jardin.
--Je viens avec, fit l'Ernesse, pas fâché de remettre à plus tard l'étude de sa jographie.
Dans le jardin, auprès de l'informe tas de bois aplati, Mélie, l'oeil attentif et scrutateur s'attachait à déceler si rien, ici ou là, ne portait la marque des épisodes de la nuit. L'Ernesse, lui, tourniquait, inutile et encombrant. Quant à l'Ugénie, hochant la tête et l'air sérieux elle ne put que dire:
--Eh! ben, elle y est chtrêkée!
Comme ils revenaient vers la maison, I'Ernesse fit soudain:
--Tiens, qu'est-ce que c'est du machin-là d'sur le tas d' fumier? Je voudrais bien l'attraper.
Une espèce de carton gris de forme ovale que la pluie avait détrempé était là. Il y avait peut-être quelque chose d'écrit en dessous. Ernesse se baissa, se tortillant pour l'atteindre.
Son flair infaillible avertit la Mélie.
--J' te défends. T'entends bien... T'es pas un peu fou? ... Et si te tombes là-dedans? Bête de gamin.
Ernesse n'insista pas, mais obéit à contrecoeur. Tout le monde se retrouva dans la grande chambre.
--Alors, fit l'Albert à Ugénie, vous avez vu, maînnant? Et qu'est-ce que vous dites?
Ugénie se taisait, le visage fermé, le regard en dedans. Albert fit avec brusquerie:
--Eh ben! Parlez! Avant, elle avait rien vu, et elle savait mieux qu' les autres! Maînnant qu'elle a vu, elle veut pus rien dire.
Les regards se tournèrent vers Ugénie. Elle gardait un mutisme obstiné. Elle se décida enfin.
--Pisque «on» dit que je parle sans saouar, c'est pas la peine qu' j' dise quêqu' chose.
--Haïe, Haïe, Ugénie, fit l'Adèle conciliante: l'Albert était énervé.
--Bon, bon, c'est bien dit-elle.
Puis baissant la voix, elle continua sur un ton de confidence grave:
-- Je l'ai vue la logette. C'est pas naturel qu'elle soye tombée comme ça. Ça c'est da magie ou da sorcellerie. Moi je vous le dis. Y a dû se passer quêqu' chose par là qu'on n'aurait point dû voir. C'est sûrement des haxes et des genoch' qui s'avaient réuni là, et elles ont été dérangées par quelqu'un. Elles se réunissent ensemble à minuit et si on vient, elles font rien, mais i gn'a un grand vent qui s'lève et ça fait un grand tourbillon et pis après, y a pus rien. Et c'est comme ça que la logette a boulé.
Les autres la regardèrent plus ou moins ébabis. L'Adèle bâillait tout bleu. L'Ernesse fasciné par le merveilleux ouvrait des yeux tout ronds. La Mélie savait à quoi s'en tenir, et l'Albert ne savait pas encore s'il allait rire ou se fâcher. Ugénie prit leur silence pour un acquiescement et continua.
-- Tenez, une fois y avait des gens qu'étaient partis la nuit de Rothau pour aller à Waldreschpâh. Quand i z'ont venus à la Perheux d'sur le plat, i z'ont pus trouvé le chemin. I z'ont tourné comme ça en rond. Ils les avaient sûrement dérangées, car i gn'a eu comme un grand vent et i z'ont tous été j'tés par terre les uns d'dans les aut' et i z'ont bien eu du mal à rentrer chez eux.
Et pis i gn'a même des gens qui peuvent se transformer en bête et qui vont partout. Mon père une fois qu'i rentrait à la maison, il a vu un chat qu'est juste venu se mettre sous son soulier comme i posait le pied par terre. Et pis après il l'a pus vu. C'était la voisine. Une drôle de femme, allez! Et elle jetait des sorts.
Faut s' méfier aussi de ceux qui coupent le lait des vaches ou qui empêchent les poules de pondre. Alors c'est leur vache à eux qui donne du lait et leurs poules qui donnent des oeufs. Et les vôt', pus rien. Fini.
I gn'a aussi ceux qui vous offrent, chez eux, quêqu' chose à boire ou à manger. Si i boivent, ou si i mangent avec vous, c'est bien. Si i vous laissent boire ou manger tout seul, i veulent vous faire du mal. C'est tout sûr.
Tenez, ma grand-mère elle a connu à Barembach une vieille femme qu'avait acheté une vache toute fraîche. Un beau jour la vache n'a pus donné d' lait. C'était une aut' femme qui lui avait jeté un sort. Alors elle a été voir quelqu'un que je peux pas dire. Et celui-là i lui a dit comment qu'elle devrait faire. Ecoutez bien: «Quand la femme-là vous donnera un jour quêqu' chose, vous le mettrez dans une casserole d'sur le feu et après, avec un couteau, tout le temps que ça chauffe, vous piquerez et couperez dedans.» Eh ben, elle a fait comme ça et un jour que l'autre lui avait offert un bout de viande elle l'a mis à chauffer dans une casserole et elle s'a mis à le dépiquer et à le tailler. Et pendant qu'elle faisait ça, voilà l'aut' femme qu'arrive en courant, la figure toute coupée et tailladée, et qui saignait de partout. On voyait bien qu'elle avait mal. Et elle disait: «Arrêtez, arrêtez, je m'excuse, je le ferai plus, arrêtez de couper, c'est ma faute, je recommencerai pus.» Alors la vache a d' nouveau donné du lait. Et ça z'a fini comme ça. Et tout était de nouveau bien.
-- Vous voyez, fit l'Ugénie en conclusion, que tout ça c'est des choses qui faut pas rire.
Un silence se fit.
Albert, dans sa jugeotte toute simple, se rendait compte qu'il serait inutile de prouver à l'Ugénie que tout ça, c'était des fiâffes. Elle avait mis dans son récit une telle conviction qu'on sentait cette certitude ancrée hez elle pour l'existence.
--Eh ! bien, fit-il, pisque vous connaissez si bien les haxes, demandez-les, quand vous les verrez, de venir rel'ver ma logette. J'en d'mande pas plus.
--Oh ! Albert, comment qu'on peut dire! ...
Adèle hasarda une explication:
-- Moi je crois que c'est tous les harquiboïes que t'avais mis dans la logette. Ça z'a appuyé d'sus et elle a boulé. Je vois pas autrement.
-- Moi, dit l'Ernesse, je crois que c'est not' Marquis. C'est un tout-fou. Il a dû courir après un chat qui s'avait sauvé là d'dans, i z'ont fait bacchanal dans la logette. Et i l'ont fait bouler.
-- On est bien avancés, fit l'Albert. Un, i dit qu'c'est le chien. L'autre, que c'est les harquiboïes. Et celle-ci elle dit que c'est les haxes!... Et toi qu'est-ce que t' dis, fit-il à la Mélie?
Mélie prit un temps.
--Moi, je pense que c'est comme t'as dit, toi.
-- Mais j'ai encore rien dit, moi...
À ce moment on frappa à la porte d'entrée. Mélie alla ouvrir. Devant elle se tenait le Maître d'Ecole. Quelles lumières, allait-il apporter, celui-là?


Le Maître d'Ecole et l'Albert étaient de vieux amis. Leur camaraderie datait du temps de la caserne, alors que tous deux, comme tant d'autres du pays, traînaient leur uniforme allemand sans plaisir ni enthousiasme.
Mélie l'accueillit d'un sourire.
--Entrez, Monsieur, Papa est là.
Albert s'était levé.
-- Salut Charles. Et comment qu'ça va? Ça fait un bon bout d' temps qu'on t'as pus vu?
Le Maître d'Ecole salua l'Adèle avec cordialité. Il eut une inclinaison respectueuse pour la vieille Ugénie, laquelle s'épancha aussitôt en grâces minaudières.
L'Ernesse par réflexe d'écolier avait rouvert sa jographie.
--Reste assis ! Et n'aie pas peur: je ne suis pas venu pour t'interroger, fit le Maître d'Ecole d'un ton rassurant. Je suis venu pour voir ton père.
Il se tourna vers l'Albert.
--On m'a dit que ta sciatique s'était réveillée. Je voulais venir te voir depuis longtemps. Il y avait toujours un empêchement...
--Oh oui, je sais c'que c'est, fit l'Albert... Avec tous les gamins-là! ... I doivent t'en donner du mal!... Et celui-ci, continua-t-il en montrant l'Ernesse, i doit pas êt' meilleur que les aut', hein? Tiens regarde-le ouar: i pipéle pus, maînnant qu' t'es là. Ma parole, je l'ai jamais vu comme ça.
De fait, l'Ernesse, le nez égaré dans les vallées du Massif Central se tenait coi. Quand il était arrivé à la grande école, le Maître d'Ecole lui avait dit à peu près ceci:
«Toi, comme tu es le fils de mon ami Albert, je ne te passerai rien. Il faudra que tu travailles mieux que les autres. Arrange-toi». Si bien que l'Ernesse pensait souvent: «C'est bien la peine que mon père et le Mait'd'Ecole i soyent copains... Moi, on m'rate jamais»
Albert se tourne vers la Mélie.
--Mélie, sers-nous quêque chose à boire. Prends ouar une bouteille de vin. On n'a pas si souvent la chance de t'avoir ici, fit-il à son ami.
Ce dernier lui fit observer:
-- Albert ! Attention ! C'est pas moi qui ai la sciatique, c'est toi.
Albert sourit.
--C'est bon, pour une fois ça n' veut point faire de mal.
Le Maître d'Ecole continua:
--Votre Ernest n'est ni pire ni meilleur que les autres. En ce moment, ils ont tous l'esprit ailleurs. La grande attraction, c'est les conscrits. Il y a quelques jours, c'était le Carnaval. Après il y aura les vacances de Pâques. Ils y pensent déjà plus qu'à leurs devoirs. Tu verras, pendant la semaine sainte: on n'aura pas besoin de les payer pour sillonner les rues du village en faisant tourner les térettes et en criant «Le premier coup des Ténèb'... le premier coup des Ténèb'...» Après... Voyons, qu'est-ce qu'il y aura ?... Ah ! oui: il y aura les vacances de foin.
Dans ce temps-là il existait encore des vacances de foin. C'était un reliquat de la législation scolaire allemande. Elles s'étalaient sur huit demi-journées de beau temps, choisies à l'époque de la fenaison, et décidées par l'instituteur selon l'état du ciel, qu'il avait dûment consulté au cours de la matinée. À onze heures du matin, le maître annonçait: «Cet après-midi, vacances de foin.» Cette déclaration était suivie d'un «Ah!» unanimement approbateur du choeur des enfants, leurs parents eussent-ils ou non, du foin à rentrer.
La coutume des vacances de foin dura encore dix ou quinze ans. On la supprima d'un trait de plume. Sans doute parce qu'il n'y avait plus de foin.
-- Mais, dis ouar, Charles, demande l'Albert: Comment qu'c'en est avec les hitzferien? I n'y en a pus, maînnant, des hitzferien? Les «Hitzferien», c'était les «vacances de chaleur».
Chez les Allemands, lorsqu'à dix heures du matin le thermomètre de l'Ecole marquait 25 degrés, le Maître décidait: «Cet après-midi, pas classe !»
-- Ah, non. Celles-là n'existent plus. Et c'est heureux. Voyons: c'était bien trop facile! Quand le mercure ne grimpait pas assez vite, les gosses soufflaient dessus pour l'aider.
-- Non, plus de Hitzœferien, fit le Maître d'Ecole.
--Dommage, pensa l'Ernesse. Moi j'aurais soufflé tout fort d'sur le thermomètre.
Mais c'est une chose bien connue: les Maîtres d'Ecole, ça n'aime pas les vacances.
La vieille Ugénie hasarda discrètement:
-- Et vous oubliez les vacances de vendanges, Monsieur le Directeur, là ous qu'i n'y a des vignes...
--Et t'oublies les vacances de pommes de terre, dit l'Albert. Dans les villages da plaine, on donne congé aux enfants pour qu'i z'aident à ramasser les kmottier.
-- C'est vrai, reconnut en souriant le Maître d'Ecole, j'oubliais.
Mais ces souvenirs du temps allemand, ça disparait.
Ernesse pensa que c'était désespérant. Sans aller, bien sûr, jusqu'a regretter le temps des Allemands, on aurait pu tout de même conserver ce qu'ils avaient fait de bien!
Il se prit à rêver d'un pays idéal où il n'y aurait que des prairies à faucher, des vignes à vendanger et des pommes de terre à ramasser et où, pour le reste du temps, le thermomètre marquerait invariablement 25 degrés sur le coup de dix heures du matin.
Le Maître d'Ecole conclut:
-- Tout ce qui disperse et distrait l'intérêt des enfants ne vaut rien pour le travail scolaire. On a ensuite un mal fou à les remettre en route.
Albert hocha la tête, approbateur.
--Bien sûr. Mais c'est plus rigolo de suivre les conscrits que d'aller en classe, fit-il en riant.
--Tiens, mais au fait, dit le Maître d'Ecole, je trouve que les rues du village sont bien calmes ce matin. Comment se fait-il qu'on ne «les» entende pas?
--Ah ! te ouas, fit l'Albert. T'es pas au courant, toi!
-- Tiens, dit-il en désignant l'Ernesse en voila un qui pourrait te renseigner. Çui-là, i sait pourquoi qu'on n'entend pas les Conscrits. Même qu'i voulait aller avec eux.
Le Maître d'Ecole se tourna vers l'Ernesse.
--Ah ! Ah ! Tu es au courant, toi? Explique.
-- Eh ! ben, i sont allés à Chtrasbourg...
--Et que sont-ils allés faire à Strasbourg?
--I z'ont dit... qu'i z'allaient faire la nouba...
--Et d'après toi, qu'est ce que c'est, la nouba?
-- Euh... euh ! ben... la nouba c'est... c'est quand on fait les fous dans les rues... et pis qu'on chahute... et pis qu'on rigole...
--Et toi, tu aurais bien voulu accompagner les conscrits?
--J'ai pas osé l'y aller.
Le Maitre d'Ecole fronça les sourcils et haussa le ton:
--C'est comme ça que je t'ai appris à parler? Répète correctement.
L'Ernesse fit, docile:
--Je-n'ai-pas-eu-l'autorisation-d'y-aller.
--Je ne parviens pas à extirper cette tournure incorrecte, grogna le Maître d'Ecole. Elle revient à tout bout de champ.
--Je sais, dit Albert, Figure-toi qu'il y a des fois où i m' reprend. Alors, i m' fait: «Le Maître d'Ecole, il a dit qu'on n'ose pas dire on n'ose pas»
-- En tous les cas, continua l'Albert, j' me d'mande qui qu' c'est qu'avait bien pu lui fourrer l'idée-là, d'aller à Chtrasbourg avec les conscrits...

Pendant ce temps, la Mélie avait disposé des verres et versé le vin. Elle ne perdait pas pour autant le fil de la conversation. Tant qu'on ne parlerait que des fautes de langage de l'Ernesse, ça irait. Mais on a si vite fait de glisser vers des sujets scabreux. Depuis ce matin, ça ne manquait pas
Elle pensa soudain que le Jean-Louis ne tarderait pas à rentrer de son village où, lui aussi, était allé faire conscrit. De ce côté-là, il y aurait des explications désagréables en perspective. Bah ! Elle s'était toujours adroitement tirée de ce genre d'embarras. Et elle pensa avec une belle logique:
-- «C'est aussi d' sa faute, à çui-là, si tout ça est arrivé. C'est sûr: i n'avait qu'à v'nir à not' bal au lieu d'aller dans son bête de patelin
Comment n'y avait-elle pas songé plus tôt! Mais c'était l'évidence même! S'il avait été là, le Jules n'aurait pas dansé avec elle. Il n'y aurait pas eu de retour la nuit, point de balade avec le drapeau sur l' épaule, point de station dans la grange, pas de logette. Mais oui, pas de logette...«Pourvu que personne n'ait l'idée de remettre la logette sur le tapis», pensa-t-elle.
L'Albert qui n'abandonnait pas son sujet se tourna vers elle.
--Et toi, t'as pas idée qui qu' ca z'a été?
--Euh... Mais non... J'ai pas d'idée. Je t' l'ai d'jà dit avant, fit la Mélie qui pensait à la logette.
L'Albert tonna:
--Bon nom, d' bon nom! Et de quoi qu' t'as déjà dit avant? Ma parole, j'ai des enfants complètement fous, aujourd'hui ! Je te demande, fit-il en scandant les mots, j' te d' mande qui qu' c'est qu'a mis dans la tête au gamin cette bête d'idée d'aller à Chtrasbourg avec les conscrits?
Avant qu'elle ait eu le temps de répondre l'Ernesse laissa tomber:
--Ça z'a été la Janine.
-- La Janine?... la Janine? fit l'Albert secouant les poings. Et de quoi qu'elle se mêle celle-là? Attends mêk que j' la voye. Et pourquoi qu'elle t'a mis ça dans la caboche?
--Eh ben, ca z'a été comme ca. C'est quand on avait cherché des franges de sapin... et pis la mère de la Janine elle a v'nu chercher la Mélie... pasque la Janine elle voulait pas aller seule au bal... non, attends ouar, ça z'a pas été comme ça... Et alors c'est la Janine qu'a v'nu et qu'a dit à la moman que sa mère elle avait dit comme ça que... Et alors...
Non ! mais! écoutez le ouar défoffler, fit l'Albert, prenant tout le monde à témoin.
La Mélie jugea que le moment était favorable pour clore ce débat avant que le gamin ait le temps de remettre de l'ordre dans ses idées. Elle conclut, péremptoire:
--Vous voyez pas qu'i n' sait même pas c' qu'i dit?
C'était bien, hélas, l'impression générale. On renvoya l'Ernest à sa jographie.


--Ne te tracasse donc pas pour si peu, Albert, fit le Maître d'Ecole.
-- Oui, t'as raison. Buvons un coup. Ça nous changera les idées. À la tienne! ça compte!
--Mais oui, approuva l'Ugénie qui n'avait plus mis son grain de sel depuis longtemps: le bon vin, ça chasse les soucis.
--J'espère bien que tu n'en as pas de sérieux, fit le Maître d'Ecole en levant son verre.
--Oh ! si, qu'il en a, dit l'Ugénie. Il a du souci à cause de sa logette qu'a boulé la nuit-ci on sait pas comment.
La Mélie lanca à la bravade un regard chargé d'encre.
--Ah oui, c'est donc vrai, i gn'a encore cette logette, fit l'Albert. J'y pensais pus... Et i faut qu' celle-lat' m'y fasse penser, ajouta-t-il avec un haussement d'épaule.
On mit le Maître d'Ecole au courant: la chute de la logette au courant de la nuit, la découverte du désastre au matin, les diverses hypothèses etc...
--Tiens, viens jusqu'à la fenêtre, dit l'Albert à son ami, d'ici tu verras bien.
Le Maître d'Ecole regarda un bon moment vers le jardin. Les autres l'entouraient, respectant son silence et attendant son jugement.
-- C'est point la peine que j'te mène au jardin, fit l'Albert. Te verrais pas mieux. Et pis c'est plein d' boue. Te t' f'rais tout sale si t'allais détrepler dans le bla-bla là.
Après un instant il demanda:
--Et alors? Qu'est-ce t'en penses?
Au lieu de répondre, le Maître d'Ecole questionna. Chez eux, c'est une manie.
--Quelqu'un est-il allé y voir de près? ...
Bien sûr, qu'on était allé voir. En mettant des sabots. Pour pas se salir.
--Et qui est allé là-bas? ...
Eh ! bien, tous, qu'ils y avaient été: l'Albert, l'Adèle, l'Ernesse, la Mélie, I'Ugénie. L'Ernesse ajouta: «Et le Marquis aussi.»
--Et vous avez bien tourné en rond autour de cette gloriette? ...
Oui, bien sûr. Et plutôt deux fois qu'une. Fallait bien voir comment qu' c'était, pardi...
--Et tous les cinq vous avez consciencieusement piétiné le terrain?
Mélie commencait à voir où le Maître d'Ecole voulait en venir.
--Oui, dit-elle en désignant son frère: le tout-fou-là, principalement. Il arrêtait pas de dédanser parmi ça.
--Et toi? se défendit l'Ernesse, te l'y as bien aussi été, toi!
--Oui, mais moi j'ai pas tout détreplé comme toi. Même, que j' t'ai disputé, tellement que t'faisais la bête et que t' dévâdlais partout.
Le Maître d'Ecole quitta la fenêtre et se rassit devant son verre. On attendait. Il parla.
-- Dans les conditions présentes, mes amis, je dois vous dire, qu'avec vos gros sabots, vous avez soigneusement effacé les traces sur le terrain. Désormais, plus possible d'avoir un indice sur le, ou les coupables éventuels. Vous avez mis la charrue devant les boeufs. La première des choses à faire, c'était de regarder par terre. Et pas de vous précipiter le nez au vent.
Mélie eut un ouf de soulagement intérieur.
--C'est vrai, reconnu l'Albert. Charles a raison. On peut toujours courir, maînnant.
Ils étaient là comme des enfants pris en faute... Comment qu'on n'a pas pensé à ça?... Si seulement on avait eu l'idée! ... Mélie paraissait la plus affligée.
--C'est sûr. C'est tout sûr!... On peut pus rien faire maînnant. C'est trop tard... Comme c'est dommage... Comment qu'on a tous été si bêtes?...
Son flair l'avertit qu'il ne fallait pas en «remettre». Le Maître d'Ecole la regardait de son air tranquille. Avec celui-là, il valait mieux ne pas forcer la dose.
Mais pour l'instant le pire était évité.
Bien malin, pensait-elle, celui qui établirait la vérité sur la logette.
Cependant, quelque chose lui disait de rester vigilante.
Sa mère apparut sur le seuil de la cuisine un bol et un torchon de vaisselle à la main.
--Mélie, va avoir ouvrir. I gn'a quelqu'un qu'est d'vant la maison.
Mélie traversa la pièce, passa au corridor et ouvrit la porte de la rue. Devant elle se tenait Jean-Louis.
--Moôn!... Toi! ici?... Eh ! ben alors... Qu'est-ce que tu... qu'est-ce que vous désirez?
Jean-Louis s'était vite ressaisi.
-- Je suis venu parce que j'ai une commission urgente pour le Directeur. On m'a dit qu'il était ici. Il faudrait que je lui parle... Je peux? ...
Mélie lui fit signe d'entrer et comme il passait devant elle dans le corridor, il trouva le moyen de lui souffler: «Tâche de pouvoir sortir ce soir. Je t'attends sur le vieux chemin.»
Les regards se tournèrent vers le nouvel arrivant.
--Mais c'est mon jeune adjoint, fit le Maître d'Ecole. Quel bon vent vous amène?
On fit les présentations.
--Ah ! C'est donc vous le sous-maître de notre école, fit l'Albert. Asseyez-vous, jeune homme. Mélie, sers voir un verre à Monsieur Jean-Louis. Vous boirez bien un coup avec nous, nam?
Jean-Louis s'assit gauchement. Bien des sentiments l'assaillaient. Etre ici, chez sa bonamie (ou présumée telle...), devant son père, devant sa mère, reçu cordialement, avec en face de lui la Mélie qui remplissait son verre! C'était trop d'un seul coup. L'idée de sa mission lui rendit un peu d'assurance.
--Je viens, expliqua-t-il au Maître d'Ecole, de la part de Monsieur l'Inspecteur. Il désirait vous parler et ne vous a pas trouvé à l'Ecole. Il m'a chargé de vous dire qu'il viendra vous prendre demain matin pour faire passer un C.A.P. Il ne m'a pas dit où. Il est reparti en automobile pour prévenir également un autre directeur. Monsieur l'Inspecteur s'excuse de ne pas vous avoir averti plus tôt. Quant à vos élèves, il suggère que je les prenne dans ma classe, avec les miens.
-- Zut! se dit l'Ernesse qui. un instant, avait songé à des vacances de C.A.P.
--Bien, fit le Maître d'Ecole, tout cela est très clair. Merci, Jean-Louis.
Mais la Mélie à qui «on ne la faisait pas» fut la seule à penser que ce beau zèle aurait pu attendre, et que la commission n'était pas tellement urgente. Et à présent, est-ce qu'il va rester là encore longtemps ? Il ne voit donc pas qu'il me met dans l'embarras?...

Ainsi sont les filles. Vingt-quatre heures plus tôt elle l'eut accueilli avec une joie rougissante. Aujourd'hui elle opposait un visage énigmatique et froid aux coups d'oeil furtifs qu'il risquait dans sa direction.
Il aurait bien le temps, Jean-Louis, de s'instruire sur la versatilité des filles. Pour le moment, en tout cas, il ne faisait pas la mine de s'en aller. Ni de comprendre. Bien au contraire. On choquait les verres. Jean- Louis était adopté. La conversation allait bon train. Ah ! quand les hommes sont lancés sur les mérites comparés du riesling et du gewurztraminer!


De son côté, l'Ernest pensait qu'un Maître d'Ecole à la maison, c'est déjà beaucoup. Mais deux, c'était difficilement supportable. Après tout, c'était jeudi, non? L'idée du bout de carton décoré aperçu au jardin lui était revenue à l'esprit. S'il allait voir ce que c'était? Pourrait-il l'attraper? Qu'est-ce que ca pouvait être du machin-là? Il y avait quelque chose d'écrit en dessous, mais on ne voyait pas bien. C'était tombé à l'envers sur le fumier. Il faudrait faire attention. Surtout pour qu'on ne le voie pas filer vers le jardin.
Les femmes étaient à la cuisine. Les hommes bavardaient autour de la table. Personne ne le vit se glisser vers la grange.
Ce ne fut pas long.
Deux minutes après, des hurlements stridents éclataient. Se rapprochant de la maison ils allaient s'amplifiant en clameurs terrifiantes, emplissant les airs d'un effroi de catastrophe.
C'était à prévoir. Au moment ou l'Ernest allait saisir son «machin», la terre avait cédé et il avait glissé la tête la première dans l'abominable bouillon brun. Tout le monde fut rapidement debout.
-- Il est arrivé quêque chose au gamin, cria l'Adèle, affolée.
Tous se précipitèrent vers la porte en un flux irrésistible. À peine était-elle ouverte que les sauveteurs refluèrent d'horreur.
Ah! il était beau! Inutile de demander dans quoi il était tombé. Il en avait partout, dans les cheveux, sur le visage, plein les vêtements et plein les mains.
--Jésus ! Marie ! Joseph ! Eh ben te l'y es arrangé! Mais dans quoi qu't'es tombé, man'r gamin?
--J'es tombé... j'es tombé là-bas au jardin, fit l'Ernesse en hoûillant encore plus fort.
Mélie d'autorité, prit la direction des opérations.
--Vous le voyez donc pas, dans quoi qu'il est tombé? Allons ouste, vite à la cuisine, qu'on te change. Je savais que ça lui arriverait ça. Déjà avant je l'avais prévenu. Vous vous souvenez, quand je lui ai défendu d'aller jouer par là?
--Ça, c'est vrai, confirma l'Ugénie. Même que t'as dit: Va-t-en d'là, bête de gamin.
Le bête de gamin se dirigea vers la cuisine, bouâlant et reniflant.
On s'écarta prudemment pour le laisser passer tandis que l'Albert affirmait que le gosse-là le ferait damner.
-- Vite ! de l'eau chaude. Enlève tes affaires. Enlève tout, qu'on te dit! T'as compris? Tout! Jette ça par terre. Ugénie, activez le feu. Maman va lui chercher du prop'linge et son neuf rhabillement.
Les trois femmes s'affairaient autour de l'Ernesse. L'une frottait un bras, l'autre s'occupait du dos. L'Adèle savonnait les cheveux. La mousse dégoulinait partout.
--Aie! ça pique les yeux. Je vois pus clair, protesta l'Ernesse.
Mais on n'avait cure de ses plaintes, on frottait, le secouant de toutes parts.
Mélie s'attaqua à l'autre bras.
--Ouvre donc cette main, que j' puisse te laver. T'entends?
L'Ernesse toujours aveuglé par le savon, gardait le poing fermé, les doigts crispés sur quelque chose. Mélie parvint à desserrer l'étreinte. Elle extirpa enfin une espèce de carton tout froissé.
Elle tenait le corps du délit. Le fameux «machin» qu'il était allé chercher au jardin. Malgré son plongeon, il ne l'avait pas lâché. Mélie tourna discrètement le dos, déplia le carton, et vit.
C'était un carton ovale, gris à l'envers et rouge à l'endroit. De ceux que les conscrits arborent le jour du Conseil de révision. Sur le rouge, en belles lettres dorées, étaient inscrits ces mots:

«BON POUR LES FILLES».

Elle en eut des sueurs froides. Prestement elle saisit le tire-braises, souleva le rond de la cuisinière et expédia le carton rouge au feu.
Elle respira. Elle l'avait une fois de plus échappé belle. Elle reconstituait ses souvenirs: l'objet avait du choir cette nuit quand Jules avait glissé sur le sol mouillé. De justesse, Jules avait évité le plongeon, mais il avait perdu l'insigne. L'Ernesse avait trouvé l'insigne et eu droit au plongeon.
Le gamin se remit soudain à brailler.
--Mon carton ! Je veux mon carton. Te m'as pris mon carton. J' le veux d' nouveau.
Si bien, que de la grande chambre où les hommes s'étaient rassis autour de la table, l'Albert demanda:
--Mais qu'est-ce qu' i r'a d' nouveau à bouâler, ce bon D... d'gamin?
Mélie parut sur le seuil de la cuisine.
-- Figure-toi qu'il avait ramené un sale vieux bout d' carton tout dégoûtant.
--Elle me l'a pris, protesta l'Ernesse qu'on finissait de ressuyer. Elle l'a sûrement f... au feu.
--Bien sûr qu'on n'allait pas garder la saleté-là.
--Mais enfin, dit l'Albert, qu'est-ce qu'il avait d'extraordinaire ce carton-là? Qu'est-ce que c'était?
--Ce que c'était, fit la Mélie... Euh... Eh ben, c'était une réclame... pour le bouillon Kub.


Lorsque l'Ernesse, enfin libéré des mains féminines et purificatrices reparut dans la grande chambre, changé, propre, net, et fleurant bon le savon de Marseille à 72% il n'en était pas plus fier pour autant.
Il avait beau avoir revêtu son neuf rhabillement, il était conscient que, quelques minutes avant, il avait traversé cette même salle -- immonde et malodorant-- entre deux haies de spectateurs qui se bouchaient le nez. Quand on a fait une entrée à ce point remarquée, on ne peut espérer que les témoins en perdront le souvenir comme par enchantement.
Aussi était-il plutôt enclin à la modestie et à l'effacement lorsque, poussé par la Mélie, il apparut sur le seuil de la cuisine, le regard fuyant et l'allure engoncée.
C'est une chose couramment constatée: plus on veut se faire petit, et plus les autres tournent leurs regards sur vous. Plus on essaie d'échapper à l'attention, et plus grand est l'intérêt qu'on vous porte.
À peine l'Ernesse eut-il hasardé quelques pas dans la grande chambre sous les yeux de sa mère, de sa soeur et de l'Ugénie, que les trois hommes se tournèrent ensemble vers lui. L'Albert le considérait, bougon et réprobateur. Le Maître d'Ecole avait cet air ferme qu'ils ont tous quand ils vont vous poser des questions embêtantes. Jean-Louis essayait de copier son attitude sur celle des autres, mais une vague lueur amusée flottait dans son regard.
L'Albert dit:
--Et maînnant qu'est-ce que t' vas de nouveau déjouer?
--Haïe, Haïe, intervint l'Adèle, laisse le tranquille maînnant. Il a été assez puni comme ça. I veut pus recommencer.
--Manquerait pus qu'ça qu'i r'commence, grogna le père.
Puis s'adressant au gamin, il ordonna:
--Ramasse tes cliques et tes claques. Et va dans ta chambre ! Et sans mouseler! T'as compris? Et te r'viendras quand t'auras fait tes devoirs et que t' sauras tes leçons. Allez! Triss! Débarasse le plancher.
L'Ernesse ramassa ses affaires et s'éloigna dans un silence tendu. Comme il allait passer la porte, Albert le rappela soudain. Le gamin fit quelques pas vers la table où se tenaient les trois hommes, comme à un tribunal. Derrière, les trois femmes étaient comme des juges assesseurs; l'Adèle prête à intervenir si on tracassait un peu trop son pauvre buob, la Mélie vaguement inquiète quant aux initiatives de son père, l'Ugénie toujours avide de nouveautés.
--Je voudrais saouar, fit l'Albert, ce que t'avais perdu sur le... enfin, là-bas, au jardin.
-- J'avais rien perdu... C'était d'sus.
--Et qu'est-ce que c'était du machin-là?
--Euh... eh ! ben... je sais pas. C'était comme un carton gris. C'était rond et i gn'avait du rouge autour.
--Et i gn'avait quêqu' chose d'écrit d'sus?
-- Non pas d'sus, mais d'zous.
--Et comment que t' savais qui gn'avait quêqu'chose d'écrit d'zous?
--Je savais pas. Je voulais saouar. Je voyais que le mauvais côté. Alors j'ai routsché. Et pis voilà.
À ce moment, Jean-Louis, dans le désir louable en soi, d'apporter une lumière en cette ténébreuse affaire fit en s'excusant:
--Vous permettez que je lui pose une question?
--Mais oui, mais oui, fit l'Albert.
--Dis-moi: ce carton n'était-il pas ovale?
-- Oui, c'est ça, il était ovale.
--A peu près grand comme ça? demande Jean- Louis faisant un geste de ses doigts rapprochés.
--Oui.
--Et le fond était rouge vif?... un peu velouté... comme du tissu?...
--Oui, tout à fait comme ça.
--Je crois savoir ce que c'est, conclut Jean-Louis d'un air convaincu.À mon avis c'est...
Mélie se jeta dans le débat.
--Puisque je vous dis qu'il y avait écrit dessus: «Bouillon Kub»! C'était une réclame du Bouillon Kub.
Jean-Louis un peu surpris par cette sortie reprit néanmoins:
-- Mais voyons, une réclame du Bouillon Kub, ce serait plutôt carré, et pas ovale...
Il ne voyait pas qu'il s'empêtrait, le malheureux! Plus désireux d'affirmer sa logique qu'alerté par l'attitude pincée de la Mélie, il s'enferrait!... Décidé à démontrer, et à prouver jusqu'au bout, il suivait sa pente naturelle de maître d'école. Il faut toujours qu'ils expliquent et qu'ils raisonnent! C'est ça qui les perd.
-- Oui, reprit Jean-Louis comme s'il était en classe: Kub vient du mot cube. Or un cube est limité par des faces carrées. Il serait donc illogique que la Société Kub...
Il n'acheva pas sa conclusion. La Mélie le coupa, affirmant:
--Je vous dis que j'ai vu écrit dessus: «BOUILLON KUB». Je sais lire, non?
Et en effet, comme elle était la seule à avoir eu la possibilité de lire, il n'y avait qu'à s'incliner. Ça aussi, c'était de la Logique!
Jean-Louis se tut. Un ange passa. Et ce fut peut-être cet ange-là qui le prévint charitablement qu'il avait gaffé et que cette fois c'était sérieux. Que n'était-il passé plus tôt!... Evidemment, il ne savait pourquoi il aurait mieux fait de se taire. Pas plus que l'Ange, sa puissante logique ne se montrait capable de lui expliquer que grande était la différence d'avoir trouvé au jardin une réclame de Kub ou un insigne de conscrit: «Bon pour les filles». Bref, sa logique n'allait pas jusqu'à la logette.
Le Maître d'Ecole ne le savait pas non plus. Mais son expérience lui disait que si Mélie avait opté pour Bouillon Kub c'est que ça devait être ainsi. Et pas autrement. Il dit:
--D'ailleurs ce détail a peu d'importance. Le résultat, c'est ce qui est arrivé. Je pense, Albert, qu'Ernest t'a dit tout ce que tu voulais savoir et que tu peux maintenant l'envoyer à son travail.
-- Oui t'as raison, Charles, fit le père. File, man'r éfant, et qu' on te revoye pus. Ernesse disparut sans cérémonie.


Le Maître d'Ecole se leva. Il était l'heure de rentrer chez soi, disait-il. Jean-Louis l'imita, mais à regret.
-- Mais vous ne pouvez pas partir comme ça, fit Albert montrant la fenêtre. Regardez ce qui tombe là-dehors.
Une pluie rageuse inondait le paysage.
--C'est bon, dit le Maître d'Ecole, j'ai mon parapluie. On arrivera bien.
--Non, protesta Albert. Vaut mieux que t'attendes. Ton parapluie i n' t'empêchera pas d'être déchprétsé. Asseyez-vous encore un peu.
-- Mais oui. Il a raison, approuva l'Adèle. Regardez ouar comme ça patch! Vous pouvez pas partir. Je l'avais bien dit ce matin qu'on r'aurait da pluie.
Soudain se rappelant quelque chose elle dit:
-- Mon Dieu ! Mélie, j'y pensais pus: va vite fermer la fenêtre de la cuisine.
Mélie revint presque aussitôt.
--C'est drôle, fit-elle. il y a une auto qu'est arrêtée juste devant la porte du corridor. Qui qu'ça peut bien être, par un temps pareil?
--Comment que t'veux qu'on sache, dit Albert. Peut-être quelqu'un qu'a une panne?
-- Ou qui vient te voir... ? suggéra le Maître d'Ecole.
-- Haïe! Te penses! Je connais personne qu'a une automobile.
Il ajouta aussitôt:
-- Ah ! si. Tout d'même. J'en connais un: le marchand d'cochons de Naâzville!
En ce temps-là, les autos étaient encore rares. La présence d'une auto devant votre domicile intriguait vos voisins. Elle vous «posait» même, à leurs yeux. «Qui qu'c'est qui peut bien v'nir les voir en automobile?» s'interrogeait-on en l'occurence... Sauf bien entendu, lorsqu'il s'agissait du véhicule du médecin ou de celui du marchand de cochons.
--On verra bien dit l'Albert. En attendant, buvons encore un coup du p'tit vin-là.
Ils se rassirent tandis que l'Adèle et la Mélie vaquaient d'une pièce à l'autre aux besognes matinales, suivies par les commentaires lénifiants de l'Ugénie que l'averse retenait là, elle-aussi.
La mère et la fille venaient de s'attaquer à la lessive du gamin, les bras jusqu'au coude dans la savonnée, lorsqu'on frappa à la porte de la rue.
--Ugénie, fit l'Adèle, allez ouar qui qu' c'est qui toque.
L'Ugénie trottina vers le corridor, revint et fit d'un air mystérieux:
--C'est un grand monsieur que je connais pas. C'est le monsieur qu'était dans l'auto. I dit comme ça qu'i voudrait seulement dire quêqu'chose à Monsieur le Directeur de l'Ecole; qu'i dit. I veut point déranger, qu'i dit.
Le Maître d'Ecole eut un regard vers Jean-Louis.
--Est-ce que... ce ne serait pas...?
Albert décida:
--De toute façon, on peut pas laisser l'homme-là dehors par un temps pareil. Attendez: j'y vas, moi.
Il se dirigea vers le couloir.
Quelques instants plus tard, on entendit un murmure confus de voix dans l'entrée, l'une protestait, l'autre insistait.
Enfin, le visiteur paru dans l'encadrement de la porte. Le Maître d'Ecole, du coup, fut sur pieds:
--Monsieur l'Inspecteur!... Je suis désolé... Par un temps pareil!... J'ignorais que vous étiez à ma recherche. Je suis confus.
Monsieur l'Inspecteur eut un sourire rassurant et dit:
-- Tranquillisez-vous, mon cher Directeur. En effet, vous ne pouviez le deviner. Et surtout par ce temps-là. Rarement aurai-je vu averse de printemps aussi violente.
--Ah ! mais c'est Monsieur l'Inspecteur des Ecoles! fit l'Albert empressé. Asseyez-vous, Monsieur l'Inspecteur. Vous pouvez quand même pas repartir sous cette pluie. Ça tombe comme vache qui...
Il se retint de justesse:
--Ça tombe à seaux, fit-il.
Et c'était vrai. Pour un moment encore la pluie retiendrait tout le monde sous le toit de l'Albert.
Intriguées, l'Adèle et la Mélie parurent sur le seuil de la cuisine. Le Maître d'Ecole fit les présentations et Monsieur l'Inspecteur céda devant les sollicitations unanimes tandis qu'Albert d'un signe discret à Mélie l'envoyait chercher une autre bouteille de vin.
--C'est à mon tour d'être confus, fit Monsieur l'Inspecteur se tournant vers le Maître d'Ecole. Je force l'hospitalité de vos amis; me voilà installé chez eux. Et tout cela pour un court renseignement à vous donner, et à cause de ces intempestives cataractes...
«Comme il parle bien» pensait l'Adèle.
«Ça c'est un homme comme i faut» se disait l'Ugénie.
Quant à la Mélie, affable mais point impressionnée, elle servait le vin à la ronde se disant: «Un pari qu'ils vont réussir à lui parler de la logette
Monsieur l'Inspecteur expliqua la raison de son retour inattendu. Des arrangements pris en cours de route l'obligeaient à faire passer, le lendemain, un autre C.A.P. dans le courant de l'après-midi... Il aurait donc besoin, pendant toute la journée, du Directeur... Il faudrait que celui-ci prenne ses dispositions... Il lui avait fallu trouver le Directeur à tout prix, ce matin-là, etc... etc...
Ces détails administratifs réglés, on trinqua. L'Albert qui savait à l'occasion s'exprimer avec condialité et précision déclara qu'il se sentait honoré et flatté de voir un fonctionnaire de haut rang s'asseoir en toute simplicité dans son modeste logis.
--Mais moi aussi, Messieurs, fit Monsieur l'lnspecteur, je suis très heureux d'être parmi vous. Votre région est si intéressante et si belle --aujourd'hui excepté, admettons-le-- fit-il avec un geste vers la fenêtre.
Tout le monde avait ri. Monsieur l'Inspecteur poursuivit:
--Votre région, disais-je, est si intéressante et si belle que, pour moi venu du fin fond de la France, c'est une source de découvertes continuelles et plaisantes que ces particularités sans cesse renouvelées. Je ne me lasse pas de les aborder et de les étudier. Mais j'ai encore beaucoup à apprendre et à comprendre.
On protesta poliment. Seul le Maître d'Ecole approuvait. Pour lui ce langage nouveau était juste.
--Vous pensez sans doute, Monsieur l'Inspecteur, aux particularités de la langue de notre Vallée?
--Oui, fit l'Inspecteur. Je pense notamment à celles-ci, puisque les originalités du langage frappent dès l'abord. J'avoue que je ne m'y retrouve pas toujours. Je pense que leurs causes sont historiqnes. Je suis trop nouveau ici pour bien les connaître.
Visiblement invité à parler sur ce sujet précis, le Maître d'Ecole expliqua:
--Supposons que cette table représente la Vallée. Au milieu, coule la Bruche. Ici, la rive gauche. Là, la rive droite. Schirmeck au centre. Tout ce qui est de ce côté --il posa ses deux mains sur la rive droite et sur la rive gauche en aval de Schirmeck-- revint à la France au traité de Westphalie en 1648. C'était, d'une part, les anciennes possessions de l'Evêché de Strasbourg et d'autre part, ici, le Comté de la Roche.
Le Maître d'Ecole continua:
-- Sur ce côté -- il posa la main sur la rive gauche en amont de Schirmeck -- c'étaient les confins du Duché de Lorraine devenu français en 1766. Mais attention! Le duché devint français, sauf cette enclave qui formait le Principauté indépendante de Salm et dont la frontière, à l'est, était la Bruche de La Broque à Saulxures.
Sous la Révolution française en 1793, la Principauté de Salm perdit son indépendance et fut rattachée à la République.
À partir de ce moment toute la Vallée de la Bruche était française. Le Maître conclut, comptant sur ses doigts:
--En conséquence, Monsieur l'Inspecteur, votre «règne» s'étend: 1) sur un Evêché, 2) sur un Comté, 3) sur une Principauté, 4) et peut-être sur quelque lambeau de Duché... Et je ne compte pas les autres fiefs que vous avez encore dans la plaine...
L'Inspecteur rit de bon coeur.
--Quel noble héritage ! fit-il. Je promets de ne pas abuser de mon pouvoir.
Albert était admiratif. D'abord parce qu'il était fier de voir que son ami Charles était si savant et qu'il savait parler à son supérieur sans avoir la tremblotte. Mais il était surtout frappé de voir avec quelle simplicité Monsieur l'Inspecteur, fonctionnaire chargé d'en apprendre aux autres, accueillait, et même sollicitait la leçon d'un subordonné.
--Mais pour le langage? s'enquit l'Inspecteur.
Le Maître d'Ecole reprit:
--Ici, la question de la langue était souvent liée à celle de la religion. On embrassait la confession et on parlait la langue du seigneur dont on était le sujet. Ici, le dialecte alsacien; ailleurs, le patois lorrain. À la longue, et encore mieux après l'unification de la Vallée, s'établit une sorte de français local. Il a tendance à se rapprocher du «bon» français. Cependant il contient un grand nombre de vocables et d'expressions tirés de l'alsacien ou du lorrain par un effet de voisinage. Ces tournures que l'on peut trouver pittoresques sont en réalité othogonales par rapport au français littéraire.
--Elles sont pourtant bien originales et je serais tenté de prendre leur défense... Peut-être y perdra-t-on de les voir disparaître?
--Peut être... Monsieur l'Inspecteur, peut-être, fit le Maître d'Ecole.
--Sans nul doute. Et les linguistes sont d'accord là-dessus: les dialectes, les patois et les tournures patoisantes sont vouées à la disparition. On peut le regretter, mais c'est ainsi.
--A ce sujet, poursuivit l'Inspecteur, j'aimerais que vous, gens de la Vallée, m'expliquiez ce que peut bien signifier cette phrase que j'ai entendue l'autre jour, non loin d'ici. J'espère pouvoir la répéter exactement. C'était une femme qui disait de sa fille, et d'un ton assez vif, à peu près ceci:
«J'me d'mande où qu' t'as encore été déraouzler?» Que signifie: déraouzler? demanda l'Inspecteur.
Les Gens-de-la-Vallée éclatèrent de rire, en choeur. Le Maître d'Ecole expliqua:
--Il faut d'abord savoir qu'un matou, ici s'appelle un r'aouh. Raouzler, c'est donc s'éloigner de chez soi, parfois la nuit, pour aller vers un r'aouh. Je ne sais si je me fais bien comprendre...
-- Si, si. Vous vous faites bien comprendre. Mais pourquoi déraouzler? Pourquoi ce ?
--Ce préfixe est curieux, en effet, dit le Maître d'Ecole. Ce prend place devant une foule de verbes qui en sont normalement privés: verbes français, verbes tirés de l'allemand. verbes de formation locale. Ainsi on aura: dédanser, dévoler, détrisser, déchpréter, dékuikser, débangler, détrepler, débousser, déguïngler, déhotsler, dékioper, démeïer, déwandler, déchmérer, débroïer, défoffler, déchnuffer, déchmeker, décabouler... et je pourrais continuer !...
Ce apporte au verbe initial une modification dans un sens d'atténuation, de modération, d'imprécision: ainsi kuikser évoque quelque chose qui grince, qui fait cuic. On emploira dékuikser pour signifier que cela grince ou kuikse, de temps en temps, par à-coups.

Il y a même un verbe, conclut le Maître d'Ecole, qui vient du mot allemand lui-même! C'est: déallemander.
--Somme toute, chacun dans la Vallée peut se targuer de savoir déallemander
-- Ah ! ça oui, Monsieur l'Inspecteur, fit l'Albert. Ici on sait tous déallemander. Si vous permettez je vas vous raconter l'histoire d'une femme qui a eu d'la chance de bien savoir déallemander.
--Racontez, racontez, cher Monsieur.
-- Eh ben. voilà. C'était pendant la guerre de septante. I paraît que c'est vrai. Les Allemands venaient d'arriver. Il y en avait quelques-uns qui étaient venus à Wildersbach. C'était un village ou's qu'on ne parle que le français ou le patois. Donc il y avait quelques casques à pique qui déschnôraient dans les rues ou dans les maisons. Bien sûr i croyaient que les habitants s'avaient sauvés.
Et comme ça, i n'y en a un qui entre dans la maison d'une femme. Il avait bien sûr faim. Il ouvre un tiroir: rien. Il ouvre le buffet: rien. Il ouvre le placard. Mais voilà que la femme revient et qu'elle trouve mon Prussien la main dans les étagères. Alors la femme elle fait, tout-noire en colère:
-- «Pourquoi schmeckir in den Plackir quand i gn'y pa'honn à la ma'hon ? Allez ! schnell sortieren. » (Pourquoi fouiller dans le placard quand il n'y personne à la maison? Allez, sortez vite!) Bien sûr, le Prussien il avait rien compris. Mais il est sorti quand même. Et on l'a pus revu. Et voilà, c'était une femme qui croyait savoir déallemander
L'Ugénie prit timidement la parole. faisant remarquer:
--Vous oubliez de dire, Albert, ce qu'elle a dit aux gens du village, après.
--Ah, oui, c'est vrai, fit Albert: Après elle racontait son histoire partout et ajoutait: «A la buon'hour que j'sevor i pô l'ollemand: sinon i m'auror tout ravagi, li vèch-lê!» (Heureusement que je savais un peu l'allemand: sinon ils m'auraient tout ravagé, ces vaches-là !)
--Vous avez prononcé tantôt, mon cher Directeur, un mot qui m'a intrigué: décabouler
--Décabouler expliqua le Maître d'Ecole, ne doit pas être confondu avec bouler
-- Ainsi la nuit-ci, fit étourdiment l'Ugénie, la logette de M. Albert a boulé.
--Ah oui, fit l'Inspecteur?... Et qu'est-ce que c'est une logette?
-- Tout simplement une gloriette, Monsieur l'Inspecteur.
--Ah ! bon. Et maintenant, Mesdames et Messieurs, après cette glorieuse promenade dans le parler de votre Vallée, il conviendrait pour moi de reprendre la route. Ce disant, il se dirigèrent vers la fenêtre du jardin.
--Permettez que je me rende compte si la pluie daigne m'y m'autoriser.
--Tiens! fit soudain l'Inspecteur, mais la voilà donc «cette logette qui a boulé»
--Voyez comme j'ai bien retenu ma leçon.
-- Mais que lui est-il donc arrivé à cette pauvre logette?... la vétusté...? la foudre...? le vent...?
--Rien de tout cela, Monsieur l'Inspecteur. Ça reste un mystère.
-- Bizarre, fit l'Inspecteur. Peut-être... euh... mouvement sismique?... secousse tellurique?... il suffit parfois d'une magnitude faible de l'agitation tectonique pour causer certaines destructions spectaculaires et inattendues.
Il se tourna vers ses hôtes:
- Tout ceci ne me fait pas oublier, enchaîna-t-il avec urbanité, que votre hospitalité a été charmante. Chère Madame, je l'ai infiniment appréciée et je vous en remercie. Je n'oublie pas non plus que j'ai appris aujourd'hui une foule de choses. Vous avez ici, cher Monsieur des richesses ignorées dont vous ne vous doutez pas .À demain Monsieur le Directeur.
Le bruit de sa voiture s'éteignit au tournant de la rue. Le Maître d'Ecole et Jean-Louis se disposèrent à partir eux aussi.
-- C'est quand même un quelqu'un fit l'Albert. Comme il est sympathique le monsieur-là!
Tout le monde tomba d'accord là-dessus.
--Et pis, comme i parle bien ! dit encore l'Albert, qui ajouta: Y a tout d'même quêqu' chose que j'ai pas bien compris. C'est quand il a parlé des secousses... Bon nom, comment qu'il a déjà pus dit?... turiques?... teruriques?... Ah ! oui, je sais maînnant: il a dit telluriques.
--Et moi aussi, fit l'Adèle, j'ai pas tout bien compris quand il a dit qu'on avait des richesses ignorées.
--Mais le reste, fit le Maître d'Ecole, vous l'avez compris ?
-- Oui, on a tout compris, mais pas ça...
Le Maître d'Ecole prit un temps. Puis il expliqua:
-- Eh bien, voilà: les secousses telluriques, c'est... c'est quand les logettes boulent toutes seules.
Et les richesses ignorées, c'est quand on dit que les filles vont déraouzler.