Jules, assis sur le mur, tenant le drapeau de la classe, scrutait l'obscurité
persistante de la nuit. A cet endroit, le jardin de l'Albert longeait un
petit pré, noyé pour le moment dans une ombre indécise.
Il sauta sans hésitation et atterrit sans mal sur la terre détrempée,
dans un plouf humide et assourdi.
--Ça z'y est. On est yout',
fit-il comme s'il s'adressait à son fidèle drapeau. Et maînnant,
filons.
C'était urgent. Il fallait au plus vite s'éloigner de la
maison de l'Albert.
Il traversa rapidement le pré gorgé d'eau et atteignit un
petit sentier. Bien qu'on n'y distiguât pas grand-chose, il vit cependant
que ses chaussures étaient recouvertes d'une boue épaisse
et gluante. Il ne pouvait rentrer chez lui en cet état. Avant de
continuer, il entreprit un nettoyage de fortune.
Utilisant l'herbe du chemin comme tapis-brosse, il y frottait alternativement
ses chaussures. Un genou plié, l'autre jambe tendue, il râclait
d'abord l'extérieur du pied contre l'herbe humide; puis l'intérieur;
puis le talon; puis la pointe. Puis c'était le tour de l'autre chaussure.
Et comme il tenait toujours fermement le drapeau de la Classe sur l'épaule,
le drapeau suivait le mouvement de bonne grâce. Il en résultait
une figure de ballet nocturne, du plus étrange effet, et qui n'eût
pas manqué de plonger dans l'effroi l'innocent témoin survenu
à ce moment-là. C'est sans doute ainsi que naissent les histoires
de sorcières...
Ses chaussures nettoyées, Jules se sentit plus léger et se
remit en route.
Il allait à bonne allure, dans la hâte d'arriver à
la maison mais encore plus dans le souci d'éviter à tout
prix la rencontre de quelque passant trop matinal. Il faudrait aussi traverser
le village de telle façon qu'on ne puisse se douter de quelle direction
il venait. Ça, c'était primordial. Il s'apprêta à
opérer tous les détours nécessaires. Bref, il fallait
brouiller les pistes.
Quittant le sentier, il prit une ruelle, tourna à gauche, descendit
à droite, remonta tout droit; toujours dans le noir, la démarche
alerte, le pied sur mais l'oreille attentive et l'oeil aux aguets. Il aborda
enfin la grand-rue.
Le village dormait. Rasant les murs, allant à pas feutrés
il arrive au pied du r'hein.
Il allait aborder le croisement lorsqu'il se ravisa et tendit l'oreille.
Des pas résonnaient entre les maisons. Qelqu'un descendait le r'hein.
Jules eut tout juste le temps de poser le drapeau contre un tuyau
d'chânotte et de s'accroupir
derrière un rol de bois.
Retirant son chapeau empanaché de conscrit, il le posa à
côté de lui et risqua un oeil pour reconnaître le passant.
--Je parie que c'est le Batisse
qui va prendre son service à la gare, se dit-il.
L'homme passa, ombre noire, la démarche lourde et comme endormie.
Il tenait un pot d'camp
à la main et de temps en temps; l'anse cliquetait.
C'était en effet le Batisse qui s'en allait préparer la locomotive
du train de quatre heures.
-- Bon ! pensa Jules, comme ça je sais au moins l'heure qu'il est.
Il remit son chapeau, sortit de sa cachette et reprit son drapeau.
-- Vingt dieux fit-il encore pour lui-même: heureusement qu'i m'a
point vu. Ça, c'en aurait été du beau! Il repartit,
de plus en plus prudent. Pour lui, le péril était double.
Si, avec la meilleure chance, on ne le reconnaissait pas, on verrait bien
qu'il trimbalait un drapeau sur le dos! Le drapeau aperçu, Jules
était identifié. Et le pas n'était pas long à
franchir de Jules à la logette. Sacrée logette! En tombant
elle avait fait du bruit. Elle en ferait encore plus le lendemain.
«Ça n' s'ra qu'un cri dans l'village, pensait Jules... Et
si on m' voit dans la rue aux heures-ci, on pens'ra bien que c'est moi
qui l'a boulée... Et
si l'Albert sait ça, alors, avec la Mélie, ça s'ra
aussi f...u!»
Toujours dans le noir, il allait maugréant:
-- I m' semble que j' les entends, toutes les vieilles ratch
du village: la Marie-Tire-Trois-Gouttes, la Sophie-Tabatière, la
couâlée Albertine,
la guînâtt' du
hodé, l'Ugénie-marc-de-café,
sans compter la vieille Kouâk-Kouâk et ses trois béquées
counâilles de filles. C'est comme si j'les entendais déjà
ces sacrêes vieilles
térrettes ratatinées:
«qui qu'a cassé la logette... qui qu'a cassé la logette..
qui qui qui qu'a qu'a qu'a...»
-- C'est tout sûr, conclut-il: demain ça va ratcher
dur dans les cuisines.
Jules arrivait à la hauteur de l'école des garçons,
lorsque soudain, au bout de la rue une lumière clignotante perça
l'obscurité. Cette lumière avançait très vite.
Pas de doute: c'était la lanterne d'un vélo. Jules n'avait
pas le choix. Une charette était garée près de là.
Il y lança le drapeau et se fit tout petit derrière les grosses
roues.
Qui qu'ca peut bien être du chnaffiole-là,
qui fait du vélo à des heures pareilles? se demanda Jules,
qui s'attendait à voir le cycliste passer, puis disparaitre dans
le noir.
Mais non. Pas du tout L'inconnu ralentit. Il s'arrête. Il met pied
à terre, prend son vélo à la main, tourne à
droite, passe à quelques mêtres de Jules et se dirige vers
la grille de l'école. Un temps. L'individu traverse la cour, pénêtre
dans le couloir de l'école et disparaît.
Quelques instants après une lumière éclairait une
fenêtre à l'étage.
Jules derrière sa roue de charrette était perplexe. Soudain
il comprit.
--Vingt dieux d' vingt dieux . Mais c'est le jeune maît' d'école.
Mais... mais... d'où est-ce qu'i sort...?
Oui, c'était bien Jean-Louis revenu du bal des conscrits de son
patelin du côté de Villé, et d'où il s'était
éclipsé au plus vite pour rallier le lieu de ses amours.
Jules se redressa lentement, rajusta son chapeau fleuri et après
un dernier regard sur la fenêtre éclairée s'éloigna
à grands pas, le drapeau sur l'épaule.
-- Une sacrée chance qu'i m'a pas vu, çui-la, fit-il. Avec
çui-là, j'étais cuit.
De toute la soirée Jules n'avait vraiment pas eu le temps d'y penser,
à çui-là. Tout en marchant il soliloquait:
--Eh ! ben, il est revenu drôl'ment vite de son patelin... Il était
pressé de rentrer, le type !... Il est tout d' même pas r'venu
pour faire classe, non ?... Aujourd'hui, c'est jeudi... Mais alors ?...
C'est qu'il en pince, le bonhomme!
Eh! oui, il en pinçait, le bonhomme. Et Jules en tira cette conclusion,
que les maîtres d'école, quand ça les prend, eh bien.
ils sont comme les autres.
Cette conclusion ne devait pas manquer de justesse. Pour lui, elle n'arrangeait
rien... Au contraire.
Il n'était plus loin de sa maison. Honnêtement, pensa-t-il,
je ne devrais plus rencontrer personne... mais c'est aussi vrai qu'on dit:
jamais deux sans trois...
Il n'avait pas plus tôt achevé cette pensée qu'une
plainte déchirante s'éleva toute proche dans la nuit. Il
s'arrêta frissonnant malgré lui. Un cri affreux, le râle
de quelqu'un qu'on égorge montait, terrifiant dans le silence. Jules,
prêt à tout, le drapeau à la main, pointe en avant,
se disposa à combattre. Il sentait la transpiration perler à
son front. La plainte monta encore pour s'abaisser soudain--et curieusement--
en un grondement sourd et profond, suivi tout à coup de tch ! tch
! tch ! rageurs et précipités.
--Sacré bâillâh
que j' suis ! fit Jules à lui-même. Bon d... qu' j'es bête
! ... C'est une bande de katz!
Cette constatation le mit en fureur. Vexé, il fonça en avant
dispersant la troupe des chanteurs à grands coups de pied lancés
dans le vide à droite et à gauche. En un clin d'oeil la place
fut nette, l'un s'envolant dans un arbre, l'autre bondissant sur un mur.
un autre encore se coulant sous une palissade; le dernier choriste, accompagné
d'un coup en revers de la hampe du drapeau, battit cette muit-là
plusieurs records homologués de sa catégorie.
--Sacré mïndié
d' katz, fit Jules, je vais
vous apprendre à v'nir raouzler
dans mes pattes! J' te d'mande un peu!
Enfin il arrira à la hauteur de la maison paternelle. C'était
le hâvre. C'était le salut. Il y pénétra apaisé
et soulagé. Jamais il n'avait traversé son propre village
avec des allures de malandrin et des ruses de Sioux.
Le seuil franchi, il traversa sans bruit le couloir dans l'espoir de ne
réveiller personne.
Espoir vain. Quelque précaution qu'il prît, sa mère
savait toujours, s'il était rentré ou non. Les mères
ne dorment jamais que d'un oeil quand les enfants sont dehors.
Jules alla vers la cuisine. Le seul endroit où il pourrait, au besoin,
réparer les dégâts de la nuit. D'abord le drapeau.
Il paraissait ne pas avoir trop souffert de l'aventure. L'étoffe
était intacte. Sur la hampe, quelques traces de terre qu'un coup
de torchon fit disparaître. Réglé pour le drapeau.
Restaient les chaussures et le bas du pantalon. Là, il y avait beaucoup
à faire. Si le brossage à l'herbe humide avait enlevé
le plus gros de la boue, il avait strié les souliers de marques
jaunes comme des tracées au pinceau avec une application maladroite.
Bref, c'était signé. S'il n'y mettait bon ordre, on se demanderait
ce qu'il était allé faire dans les prés, le soir du
bal des Conscrits.
La voix de sa mère lui parvint de la pièce voisine.
--C'est toi qu'es rentré, Jules?
-- Oui, m'man...
Prestement il retira ses chaussures, enfila des schlapp',
puis ouvrant le robinet de la pierre
d'eau, fit couler le jet sur le cuir. Un coup de torchon et les
deux souliers disparurent sous la cuisinière, près de la
caisse de bois. Non
moins vite disparurent aussi les traces du bord du pantalon.
C'est curieux comme les gens sont rapides quand la nécessité
est là!
La porte s'ouvrit sur sa mère, la Stéphanie. Elle avait
passé un gilet sur son caraco
et venait s'assurer que son fils avait rien besoin.
--Non, m'man. Te ouas je m'ai chauffé du café. Fallait pas
t' lever.
-- Te sais bien que j'dors mal quand t'es parti. Pourquoi que t' vas pas
t'coucher?
-- Euh... eh ! bien... te ouas, je regardais le drapeau... si on l'avait
pas trop déchméré
en f'sant la bête derrière la musique.
Te sais, i gn'en a toujours qui font pas attention.
--Et comment qu' ça s' fait que t'ayes le drapeau da classe
ici ? demanda sa mère. -- C'est moi qui l'a gagné aux enchères.
J'ai eu du mal assez à l'avoir ici.
Ça, c'était vrai. Il avait eu du mal assez !... -
- Mais dis ouar, fit la mère:
y a longtemps qu' t'es rentré?
-- Oh ! oui, fit Jules, ça fait un bon bout d'temps. C'est pas tard,
te sais ! J'ai pas encore entendu le fîtah
da locomotive et non pus pas la koûnott'
da fabriqu'.
-- C'est bon, c'est tard assez, bougonna la Stéphanie. Vous
savez jamais quand rentrer. On voit qu' vous et les pierres dans les
rues! Au lieu d'détraîner
parmi ça vous deveriez
tous êt' couchés depuis longtemps. Vous voulez aller à
Chtrasbourg demain et vous n'aurez même pas dormi tout vot' soûl!
Il ne pouvait tout de même pas lui raconter quelles sortes d'événements
l'avaient retardé ! Il est des sujets qu'on n'aborde pas entre mère
et fils. Comme tous les jeunes gens, il négligeait ces vérités:
«que les parents ne sont pas si bêtes que ça»...
«qu'ils ont tous passé par là» et enfin, que
«ce n'est pas aux vieux singes qu'on apprend à faire la grimace»
etc... Bref, que les parents savent à quoi s'en tenir, même
quand ils ont l'air de ne rien comprendre.
--Te sais m'man: je pouvais pas laisser comme ça le Chef de classe
et le trésorier, avec tout d' sur les bras! J'ai aussi fallu
aider.
--Haïe! Haïe,
kouch'té. Vous êtes
tous des pareils. Et toi,
t'es comme les aut': t'as toujours des
oies à ferrer.
Stéphanie continua:
-- Finis vite ton blanc café
et va te coucher. Que t' dormes quand même un peu.
Jules fut vite au lit.
La porte de la chambre se rouvrit. La mère lui demanda:
--Je t'appelle demain à huit heures et demie?
--Oui, c'est ça, huit heures et demie. Bonne nuit m'man. Quelle
rude journée ! Des souvenirs, par bribes, lui revenaient à
l'esprit... le bal... la logette... le sourire de la Mélie... leurs
lèvres jointes dans les plis du drapeau...
Il sombra dans le sommeil.
Stéphanie était revenue à la cusisine. Elle rangea
la casserole à café, rlinça
la tasse, essuya la table. Tout était en ordre. Elle eut un regard
pour le drapeau dressé dans le coin. Il était quand même
beau!... Honneur et Patrie! Vive la Classe. Ses yeux tombèrent sur
les chaussures de Jules posées contre la caisse
de bois. Elle les prit en main et les considéra, songeuse:
«Doux Jésus ! fit-elle. Où qu' c'est qu'il a bien pu
aller mett' les pieds! »
Question qui resta sans réponse. Trop d'hypothèses étaient
possibles. Elle réléchit encore un peu; elle eut un hochement
de tête et haussa les épaules.
Tout en se dirigeant vers sa chambre elle pensait: «A l'âge-là
on peut pus les t'nir... C'est pus possib'... Et qu'est-ce qu'on voudrait
bien faire... Ça leur pass'ra avant qu' ça nous r' prenne...
C'est comme ça la vie du monde... Et ceusses
qu'ont des filles, i sont bien embêtés aussi... Qu' est-ce
qu'on veut bien dire?...»
Elle se glissa dans son lit et ferma les yeux. Dans son esprit flottèrent
encore quelques pensées imprécises. Elle aurait pu, à
peu de choses près, les résumer ainsi: «Après
tout... après tout... Rentrez vos poules... Je lâche mon coq».
Dans le petit matin de ce jour d'hiver, la maison était encore
endormie.
L'Adèle, la première réveillée, se laissa
glisser en bas du lit. Les mouvements encore figés par le sommeil,
elle passa une robe, enfila un caraco,
puis traînant les schlapp'
sur le plancher, traversa la grande
chambre pour aller vers sa cuisine.
Elle jeta un coup d'oeil par la fenêtre. Des nuées grises
couraient tout là haut d'sur les côtes, rasant les sapins,
noyant les forêts qui disparaissaient ou reparaissaient tour à
tour.
--C'est encore le vent da pluie, conclut-elle. I r'a
sûrement plu la nuit-ci. Qué temps qu'on a!
Un dernier baillement la réveilla tout à fait. Elle ajouta
sans transition
-- Mon Dieu, ayez pitié de nous et j'tez des pierres aux auts'.
C'est pas tout d' ça. Faut que j' fasse du feu maînnant.
On l'entendit fourgonner dans la cuisinière, puis dans le poêle
de la chambre, secouant, grattant, râclant du tisonnier.
--Bon nom ! Et la grille-là
qui déhergotte
de nouveau ! Bien sûr. Je peux pas lui demander d'arranger le bazar-là.
Depuis qui r'a son ischias,
il est d'jà tellement niss.
Faudra que j' fasse venir le maréchal.
Enfin, malgré la grille qui déhergottait,
un feu clair flamba bientôt, fleurant bon le sapin sec. Sur la cuisinière,
des pots chauffaient doucement.
Adèle remplit une jatte, y cassa du pain et toûilla le tout.
À grands coups de cuillerées bien pleines, elle absorbait
son blanc café, le regard
perdu dans le vague, la pensée vers une journée chargée.
-- Bon! Maînnant,
faut qu' j'aille après
les bêtes.
Saisissant un seau, elle se dirigea vers la grange et entra dans l'écurie.
La vache l'accueillit par un beuglement de bienvenue. Assise sur un tabouret,
le seau à ses pieds, Adèle tirait alternativement sur les
pis. Le lait, en jets drus, fit tinter le métal pour mousser bientôt
en une tiède écume blanche.
Une poire électrique poudreuse répandait la vague lueur jaune
de ses misérables quinze bougies. «Y en a bien assez comme
ça, pensait l'Albert, les vaches ne lisent quand même pas
le journal».
Mais ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette écurie,
c'était l'extraordinaire profusion des toiles d'araignées
accrochées aux poutres, couvrant les murs et cachant les angles
en longs voiles funèbres. Encore une idée de l'Albert. «C'est
contre les mouches, disait-il. Y a rien de tel. Dans mon écurie,
les mouches ne sortent jamais vivantes. Et ma vache est pas embêtée.»
Aussi, pas question de passer le balai dans les savantes constructions
que les araignées, depuis des lustres, posaient, superposaient,
entremêlaient dans une parfaite quiétude. Leur teinte, leur
forme, leur aspect indiquaient l'âge de ces toiles. On aurait pu
les dater. Les unes, claires avec des reflets gris nacrés, étaient
récentes, peut être encore en chantier; d'autres d'un gris
plus sombre, poussiéreuses, inquiétantes, laissaient imaginer
des combats sans pitié ni espoir. D'autres, en nacelles, ployaient
sous le poids des débris, pailles, brindilles, insectes morts retenus
dans leur filet, alourdies comme des hernies, pleines d'innommables détritus
et qu'on devinaient prêtes à crever. D'autres enfin qui avaient
appartenu à des générations depuis longtemps disparues,
avaient cédé, et leur tissu pendait inutile en longues draperies
noires comme des décors de cauchemar. Ce n'était que grottes
obscures, passages secrets, invisibles passerelles, pièges infâmes,
trous noirs qui vous regardaient comme un oeil rond. Et dans cette sombre
citadelle aérienne, on devinait partout des présences attentives
prêtes à fuir ou à bondir.
Telle était l'écurie de l'Albert, véritable nécropole
à mouches.
Aussi l'Adèle n'y venait-elle que lorsqu'elle ne pouvait faire autrement.
À cause de l'ischias,
naturellement.
-- J' vous d'mande un peu, faisait-elle tout en tirant sur les pis de la
vache, j' vous d'mande un peu à quoi qu' ça r'semble d'avoir
une pareille stall' avec toutes
les ouèt sales bêtes-là.
Bientôt y aura pus d' place pour la vache avec tous les rideaux-là!
... Mais qu'est-ce qu'on veut dire ? ... J' le connais bien: quand il a
quêque chose dans la tête, il l'a pas... Arrête, Brunette!
t'as bientôt fini de m'flanquer ta queue dans la figure?
Adèle revint dans la cuisine portant son seau de lait. À
présent, il faisait bon chaud
partout dans la maison et les autres pourraient se lever.
Le premier, Albert entra dans la grande
chambre, la démarche précautionneuse. Avec l'ischias,
on le sait, un faux mouvement peut tout remettre en question.
--Salut, fit-il à sa femme qui disposait déjà son
bol.
-- Comment que t' te sens, aujourd'hui, dit l'Adèle?
-- J' crois qu' ça va tout d' même mieux. I s'rait bientôt
temps. Tiens, oùs' qu'est le gamin? Ah! oui, c'est vrai, aujourd'hui
c'est jeudi, il a pas école. J' te dis: quand on fait rien,
on sait même pas quel jour qu'on est! Et la Mélie? Elle est
sûrement encore couchée. À quelle heure qu'elle est
rentrée d' leur bal?
--Elle a dû r'venir à
bonne heure: je l'ai pas entendue rentrer.
--Haïe, Haïe,
qu'est-ce qu t' racontes? Rentrée à
bonne heure! C'est pas, pasque t' l'as pas entendue rentrer, qu'elle
est rentrée à bonne
heure!
-- C'est bon, c'est bon, fit l'Adèle. Laisse-la encore un peu dormir.
Elle a quand même libre
aujourd'hui.
À ce moment l'Ernesse parut, le regard englué de sommeil.
--Salut 'pâh. Salut 'man...
--Viens voir ici, gamin, fit l'Adèle. Regarde voir un peu comment
qu' t'es froûnzé
avec tes bertelles de travers
et ta ch'mise qu'est même pas dans tes culottes. Te n' sauras jamais
t'habiller.
Elle remit de l'ordre dans la tenue du gamin à grands gestes précis,
bourrus, mais cependant maternels, puis le lâchant mieux ficelé,
lui dit:
--Allez, ouste, va te laver la figure. Et te r'viendras pour déjeuner
avec ton père.
Engloutissant ses tartines l'une après l'autre, l'Ernesse retrouva
le cours de ses pensées.
-- Et la Mélie?... Elle dort encore?... Bien sûr, elle est
fatiguée. Elle a eu une sacrée chance d'aller au bal, elle!...
Ça devait êt' beau. Nous, les grands d' l'école, on
avait si bien arrangé la salle. I sont sûrement d'jà
partis, à Chtrasbourg. Dis, popâh te crois qu'i sont d'jà
partis? Dis, qu'est-ce que t' crois?
Albert posa son bol.
--Mais nom de d'la ! Sacrée térette!
T'as bientôt fini d' parler ? Et qui qu' c'est qu'est parti? ou pas
parti? Je n'sais d'belle, moi,
de qui que t' parles!
-- Mais des conscrits. Aujourd'hui, i vont à Chtrasbourg. I prendront
sûrement le train d' neuf heures, ou çui d' midi. Le Jules
a dit comme ça qu'i m' rapporterait des gâgottes
et une tablette de chocolat Schall, parce que j'avais aidé à
chercher des franges de sapin
pour le bal.
Albert leva les yeux au ciel et, prenant l'Adèle à témoin:
-- J' te demande un peu qu'est-ce qu'il a toujours avec son Jules. On n'entend
parler que du Jules-là!
L'Adèle emportant la vaisselle passa la porte de la cuisine avec
un geste des épaules qui signifiait: Et moi, est-ce que je le sais?
Sur la table débarrassée Ernesse posa son sac d'école
et se plongea dans sa jographie, tandis qu'Albert pour se dégourdir
les jambes faisait quelques pas dans la pièce.
C'était l'Ugénie. La vieille et fidèle amie de
la famille était venue faire une petite visite en voisine. Elle
ne pouvait mieux tomber.
-- Entrez, entrez, Ugénie, je suis bien contente de vous voir, fit
la Mélie qui se disait in petto: «Comme ça j'ai
la bonne excuse: je peux pas aller au jardin».
Ugénie s'exclama:
--Mon Dieu, t'es là ma petite Mélie? Et comment qu' ça
va? T'es toujours aussi belle. Quand est-ce que t' viendras me ouar?
Mais t'es tout' seule? Où qu' c'est qu'i sont les autres?
-- Asseyez-vous, asseyez-vous, Ugénie. Les autres i vont venir,
i sont allés voir au jardin: i gn'a quêque chose après
not' logette. Vous connaissez
mon père, nam? I voudrait
toujours que les choses tiennent des siècles. Et la logette-là,
elle est tellement vieille qu'elle va frâler
un de ces quat' matins. Vous prendrez bien un peu de café, Ugénie,
fit subitement la Mélie, montrant ainsi qu'on avait accordé
assez d'intérêt à la logette
et qu'on pouvait passer à un autre sujet.
Ugénie s'informa:
-- On m'a dit que t'as été au bal. Je suis sûre que
t'en as pas raté une... Te devais en avoir, des cavaliers!...
-- Oh oui, ça manquait pas. Mais vous aussi, Ugénie, i parait
que vous aviez tellement de succès quand vous étiez jeune.
--Eh ben, oui, je peux dire que oui. T'aurais dû voir quand on dansait
le
quadrille!
(elle prononçait: le quadril) et le pas des Lanciers
! Et qu'on avait des longues robes! Et qu'i gn'avait des beaux messieurs
qui faisaient la révérence... Ça reviendra pus le
temps-là. Y avait toujours tout un tas de garçons pour me
r'mener chez nous. Et toi aussi, on t'a sûrement aussi r'menée.
--Oui, oui, bien sûr, on m'a r'menée, fit rapidement la Mélie,
en oubliant cependant de préciser qu'il n'y en avait eu qu'un seul.
Et qu'il portait un drapeau tricolore...
-- Pasque t' sais, dans les mauvais ch'mins-là, surtout la nvit,
on a vite fait d' se tord' un pied. Et quand i pleut c'est encore plus
pire. T'as au moins pas attrapé toute l'averse-là
d'sur le dos?
Non, non. Elle n'avait pas attrapé l'averse sur le dos. Mais la
logette!
-- Pasque t' sais, c'est comme ça qu'on prend du mal. Et pis, plus
tard on a des rhomatisses
et on se d'mande d'où qu' ça devient.
On entendit dans le corridor un grand bruit de sabots entrechoqués.
Les enquêteurs revenaient. Mélie fit, de l'air le plus naturel:
--Je voulais aussi v'nir voir au jardin. Et juste quand vous êtes
partis i gn'a eu l'Ugénie qu'est arrivée. J'ai pas voulu
la laisser seule.
--Mais oui, c'est une si bonne petite! Alors, Albert, c'est arrangé,
la logette?
--Arrangée ? Ah ben oui, pour êt' arrangée, elle y
est arrangée! Boulée
qu'elle est, la logette!
Je voudrais bien saouar qui qu'
c'est qu'a fait ça!
-- Mais Albert, si elle tenait pus d'bout, si elle était trop vieille,
i fallait bien qu'elle tombe une fois. Quand les choses sont trop débanglées...
Albert s'emporta.
--C'est vous qui t'nez pus d'bout. Trop vieille, ma logette?
Elle aurait encore pu tenir des années. Vous l'avez seulement vue,
vous? Alors, parlez pas sans saouar.
Ugénie battit en retraite.
-- Je disais seulement pour dire... Bien sûr, je l'ai pas vue par
terre... Je sais pas, moi...
-- Eh bien, alors, allez la voir. Et vous parlerez après. Et pisque
vous êtes une si maline, essayez de la r'mett' debout.
Mélie saisissant la diversion proposa à l'Ugénie de
l'accompagner au jardin.
--Je viens avec, fit l'Ernesse,
pas fâché de remettre à plus tard l'étude de
sa jographie.
Dans le jardin, auprès de l'informe tas de bois aplati, Mélie,
l'oeil attentif et scrutateur s'attachait à déceler si rien,
ici ou là, ne portait la marque des épisodes de la nuit.
L'Ernesse, lui, tourniquait, inutile et encombrant. Quant à l'Ugénie,
hochant la tête et l'air sérieux elle ne put que dire:
--Eh! ben, elle y est chtrêkée!
Comme ils revenaient vers la maison, I'Ernesse fit soudain:
--Tiens, qu'est-ce que c'est du machin-là d'sur le tas d'
fumier? Je voudrais bien l'attraper.
Une espèce de carton gris de forme ovale que la pluie avait détrempé
était là. Il y avait peut-être quelque chose d'écrit
en dessous. Ernesse se baissa, se tortillant pour l'atteindre.
Son flair infaillible avertit la Mélie.
--J' te défends. T'entends bien... T'es pas un peu fou? ... Et si
te tombes là-dedans? Bête de gamin.
Ernesse n'insista pas, mais obéit à contrecoeur. Tout le
monde se retrouva dans la grande
chambre.
--Alors, fit l'Albert à Ugénie, vous avez vu, maînnant?
Et qu'est-ce que vous dites?
Ugénie se taisait, le visage fermé, le regard en dedans.
Albert fit avec brusquerie:
--Eh ben! Parlez! Avant, elle avait rien vu, et elle savait mieux qu' les
autres! Maînnant qu'elle a vu, elle veut pus rien dire.
Les regards se tournèrent vers Ugénie. Elle gardait un mutisme
obstiné. Elle se décida enfin.
--Pisque «on» dit que je parle sans saouar,
c'est pas la peine qu' j' dise quêqu' chose.
--Haïe, Haïe,
Ugénie, fit l'Adèle conciliante: l'Albert était énervé.
--Bon, bon, c'est bien dit-elle.
Puis baissant la voix, elle continua sur un ton de confidence grave:
-- Je l'ai vue la logette.
C'est pas naturel qu'elle soye tombée comme ça. Ça
c'est da magie ou da sorcellerie. Moi je vous le dis. Y a dû se passer
quêqu' chose par là qu'on n'aurait point dû voir. C'est
sûrement des haxes et
des genoch' qui s'avaient
réuni là, et elles ont été dérangées
par quelqu'un. Elles se réunissent ensemble à minuit et si
on vient, elles font rien, mais i gn'a un grand vent qui s'lève
et ça fait un grand tourbillon et pis après, y a pus rien.
Et c'est comme ça que la logette
a boulé.
Les autres la regardèrent plus ou moins ébabis.
L'Adèle bâillait tout
bleu. L'Ernesse fasciné par le merveilleux ouvrait des yeux
tout ronds. La Mélie savait à quoi s'en tenir, et l'Albert
ne savait pas encore s'il allait rire ou se fâcher. Ugénie
prit leur silence pour un acquiescement et continua.
-- Tenez, une fois y avait des gens qu'étaient partis la nuit de
Rothau pour aller à Waldreschpâh. Quand i z'ont
venus à la Perheux d'sur le plat, i z'ont pus trouvé
le chemin. I z'ont tourné comme ça en rond. Ils les
avaient sûrement dérangées, car i gn'a eu comme un
grand vent et i z'ont tous été j'tés par terre les
uns d'dans les aut' et i z'ont bien eu du mal à rentrer chez eux.
Et pis i gn'a même des gens qui peuvent se transformer en bête
et qui vont partout. Mon père une fois qu'i rentrait à la
maison, il a vu un chat qu'est juste venu se mettre sous son soulier comme
i posait le pied par terre. Et pis après il l'a pus vu. C'était
la voisine. Une drôle de femme, allez! Et elle jetait des sorts.
Faut s' méfier aussi de ceux qui coupent le lait des vaches ou qui
empêchent les poules de pondre. Alors c'est leur vache à eux
qui donne du lait et leurs poules qui donnent des oeufs. Et les vôt',
pus rien. Fini.
I gn'a aussi ceux qui vous offrent, chez eux, quêqu' chose à
boire ou à manger. Si i boivent, ou si i mangent avec vous, c'est
bien. Si i vous laissent boire ou manger tout seul, i veulent vous faire
du mal. C'est tout sûr.
Tenez, ma grand-mère elle a connu à Barembach une vieille
femme qu'avait acheté une vache toute fraîche. Un beau jour
la vache n'a pus donné d' lait. C'était une aut' femme qui
lui avait jeté un sort. Alors elle a été voir quelqu'un
que je peux pas dire. Et celui-là i lui a dit comment qu'elle
devrait faire. Ecoutez bien: «Quand la femme-là vous donnera
un jour quêqu' chose, vous le mettrez dans une casserole d'sur le
feu et après, avec un couteau, tout le temps que ça chauffe,
vous piquerez et couperez dedans.» Eh ben, elle a fait comme ça
et un jour que l'autre lui avait offert un bout de viande elle l'a mis
à chauffer dans une casserole et elle s'a mis à le
dépiquer et à le
tailler. Et pendant qu'elle faisait ça, voilà l'aut' femme
qu'arrive en courant, la figure toute coupée et tailladée,
et qui saignait de partout. On voyait bien qu'elle avait mal. Et elle disait:
«Arrêtez, arrêtez, je m'excuse, je le ferai plus, arrêtez
de couper, c'est ma faute, je recommencerai pus.» Alors la vache
a d' nouveau donné du lait. Et ça z'a fini comme ça.
Et tout était de nouveau bien.
-- Vous voyez, fit l'Ugénie en conclusion, que tout ça c'est
des choses qui faut pas rire.
Un silence se fit.
Albert, dans sa jugeotte toute simple, se rendait compte qu'il serait inutile
de prouver à l'Ugénie que tout ça, c'était
des fiâffes. Elle avait
mis dans son récit une telle conviction qu'on sentait cette certitude
ancrée hez elle pour l'existence.
--Eh ! bien, fit-il, pisque vous connaissez si bien les haxes,
demandez-les, quand vous les verrez, de venir rel'ver ma logette.
J'en d'mande pas plus.
--Oh ! Albert, comment qu'on peut dire! ...
Adèle hasarda une explication:
-- Moi je crois que c'est tous les harquiboïes
que t'avais mis dans la logette.
Ça z'a appuyé d'sus et elle a
boulé. Je vois pas autrement.
-- Moi, dit l'Ernesse, je crois que c'est not' Marquis. C'est un tout-fou.
Il a dû courir après un chat qui s'avait
sauvé là d'dans, i z'ont fait bacchanal
dans la logette. Et i l'ont
fait bouler.
-- On est bien avancés, fit l'Albert. Un, i dit qu'c'est le chien.
L'autre, que c'est les harquiboïes.
Et celle-ci elle dit que c'est les haxes!...
Et toi qu'est-ce que t' dis, fit-il à la Mélie?
Mélie prit un temps.
--Moi, je pense que c'est comme t'as dit, toi.
-- Mais j'ai encore rien dit, moi...
À ce moment on frappa à la porte d'entrée. Mélie
alla ouvrir. Devant elle se tenait le Maître d'Ecole. Quelles lumières,
allait-il apporter, celui-là?
Pendant ce temps, la Mélie avait disposé des verres et
versé le vin. Elle ne perdait pas pour autant le fil de la conversation.
Tant qu'on ne parlerait que des fautes de langage de l'Ernesse, ça
irait. Mais on a si vite fait de glisser vers des sujets scabreux. Depuis
ce matin, ça ne manquait pas
Elle pensa soudain que le Jean-Louis ne tarderait pas à rentrer
de son village où, lui aussi, était allé faire conscrit.
De ce côté-là, il y aurait des explications désagréables
en perspective. Bah ! Elle s'était toujours adroitement tirée
de ce genre d'embarras. Et elle pensa avec une belle logique:
-- «C'est aussi d' sa faute, à çui-là, si tout
ça est arrivé. C'est sûr: i n'avait qu'à v'nir
à not' bal au lieu d'aller dans son bête de patelin.»
Comment n'y avait-elle pas songé plus tôt! Mais c'était
l'évidence même! S'il avait été là, le
Jules n'aurait pas dansé avec elle. Il n'y aurait pas eu de retour
la nuit, point de balade avec le drapeau sur l' épaule, point de
station dans la grange, pas de logette.
Mais oui, pas de logette...«Pourvu
que personne n'ait l'idée de remettre la logette
sur le tapis», pensa-t-elle.
L'Albert qui n'abandonnait pas son sujet se tourna vers elle.
--Et toi, t'as pas idée qui qu' ca z'a été?
--Euh... Mais non... J'ai pas d'idée. Je t' l'ai d'jà dit
avant, fit la Mélie qui pensait à la logette.
L'Albert tonna:
--Bon nom, d' bon
nom! Et de quoi qu' t'as déjà dit avant? Ma parole,
j'ai des enfants complètement fous, aujourd'hui ! Je te demande,
fit-il en scandant les mots, j' te d' mande qui qu' c'est qu'a mis dans
la tête au gamin cette bête d'idée d'aller à
Chtrasbourg avec les conscrits?
Avant qu'elle ait eu le temps de répondre l'Ernesse laissa tomber:
--Ça z'a été la Janine.
-- La Janine?... la Janine? fit l'Albert secouant les poings. Et de quoi
qu'elle se mêle celle-là? Attends mêk
que j' la voye. Et pourquoi qu'elle t'a mis ça dans la caboche?
--Eh ben, ca z'a été comme ca. C'est quand on avait cherché
des franges de sapin... et
pis la mère de la Janine elle a v'nu chercher la Mélie...
pasque la Janine elle voulait pas aller seule au bal... non, attends ouar,
ça z'a pas été comme ça... Et alors c'est la
Janine qu'a v'nu et qu'a dit à la moman que sa mère
elle avait dit comme ça que... Et alors...
Non ! mais! écoutez le
ouar défoffler,
fit l'Albert, prenant tout le monde à témoin.
La Mélie jugea que le moment était favorable pour clore ce
débat avant que le gamin ait le temps de remettre de l'ordre dans
ses idées. Elle conclut, péremptoire:
--Vous voyez pas qu'i n' sait même pas c' qu'i dit?
C'était bien, hélas, l'impression générale.
On renvoya l'Ernest à sa jographie.
--Ne te tracasse donc pas pour si peu, Albert, fit le Maître d'Ecole.
-- Oui, t'as raison. Buvons un coup. Ça nous changera les idées.
À la tienne! ça compte!
--Mais oui, approuva l'Ugénie qui n'avait plus mis son grain de
sel depuis longtemps: le bon vin, ça chasse les soucis.
--J'espère bien que tu n'en as pas de sérieux, fit le Maître
d'Ecole en levant son verre.
--Oh ! si, qu'il en a, dit l'Ugénie. Il a du souci à cause
de sa logette qu'a boulé
la nuit-ci on sait pas comment.
La Mélie lanca à la bravade un regard chargé d'encre.
--Ah oui, c'est donc vrai, i gn'a encore cette logette,
fit l'Albert. J'y pensais pus... Et i faut qu' celle-lat'
m'y fasse penser, ajouta-t-il avec un haussement d'épaule.
On mit le Maître d'Ecole au courant: la chute de la logette
au courant de la nuit, la découverte du désastre
au matin, les diverses hypothèses etc...
--Tiens, viens jusqu'à la fenêtre, dit l'Albert à son
ami, d'ici tu verras bien.
Le Maître d'Ecole regarda un bon moment vers le jardin. Les autres
l'entouraient, respectant son silence et attendant son jugement.
-- C'est point la peine que j'te mène au jardin, fit l'Albert. Te
verrais pas mieux. Et pis c'est plein d' boue. Te t' f'rais tout sale
si t'allais détrepler
dans le bla-bla là.
Après un instant il demanda:
--Et alors? Qu'est-ce t'en penses?
Au lieu de répondre, le Maître d'Ecole questionna. Chez eux,
c'est une manie.
--Quelqu'un est-il allé y voir de près? ...
Bien sûr, qu'on était allé voir. En mettant des sabots.
Pour pas se salir.
--Et qui est allé là-bas? ...
Eh ! bien, tous, qu'ils y avaient été: l'Albert, l'Adèle,
l'Ernesse, la Mélie, I'Ugénie. L'Ernesse ajouta: «Et
le Marquis aussi.»
--Et vous avez bien tourné en rond autour de cette gloriette? ...
Oui, bien sûr. Et plutôt deux fois qu'une. Fallait bien voir
comment qu' c'était, pardi...
--Et tous les cinq vous avez consciencieusement piétiné le
terrain?
Mélie commencait à voir où le Maître d'Ecole
voulait en venir.
--Oui, dit-elle en désignant son frère: le tout-fou-là,
principalement. Il arrêtait pas de dédanser
parmi ça.
--Et toi? se défendit l'Ernesse, te l'y as bien aussi été,
toi!
--Oui, mais moi j'ai pas tout détreplé
comme toi. Même, que j' t'ai disputé, tellement que t'faisais
la bête et que t' dévâdlais
partout.
Le Maître d'Ecole quitta la fenêtre et se rassit devant son
verre. On attendait. Il parla.
-- Dans les conditions présentes, mes amis, je dois vous dire, qu'avec
vos gros sabots, vous avez soigneusement effacé les traces sur le
terrain. Désormais, plus possible d'avoir un indice sur le, ou les
coupables éventuels. Vous avez mis la charrue devant les boeufs.
La première des choses à faire, c'était de regarder
par terre. Et pas de vous précipiter le nez au vent.
Mélie eut un ouf de soulagement intérieur.
--C'est vrai, reconnu l'Albert. Charles a raison. On peut toujours courir,
maînnant.
Ils étaient là comme des enfants pris en faute... Comment
qu'on n'a pas pensé à ça?... Si seulement on avait
eu l'idée! ... Mélie paraissait la plus affligée.
--C'est sûr. C'est tout sûr!... On peut pus rien faire maînnant.
C'est trop tard... Comme c'est dommage... Comment qu'on a tous été
si bêtes?...
Son flair l'avertit qu'il ne fallait pas en «remettre». Le
Maître d'Ecole la regardait de son air tranquille. Avec celui-là,
il valait mieux ne pas forcer la dose.
Mais pour l'instant le pire était évité.
Bien malin, pensait-elle, celui qui établirait la vérité
sur la logette.
Cependant, quelque chose lui disait de rester vigilante.
Sa mère apparut sur le seuil de la cuisine un bol et un torchon
de vaisselle à la main.
--Mélie, va avoir ouvrir. I gn'a quelqu'un qu'est d'vant la maison.
Mélie traversa la pièce, passa au corridor et ouvrit la porte
de la rue. Devant elle se tenait Jean-Louis.
--Moôn!... Toi! ici?...
Eh ! ben alors... Qu'est-ce que tu... qu'est-ce que vous désirez?
Jean-Louis s'était vite ressaisi.
-- Je suis venu parce que j'ai une commission urgente pour le Directeur.
On m'a dit qu'il était ici. Il faudrait que je lui parle... Je peux?
...
Mélie lui fit signe d'entrer et comme il passait devant elle dans
le corridor, il trouva le moyen de lui souffler: «Tâche de
pouvoir sortir ce soir. Je t'attends sur le vieux chemin.»
Les regards se tournèrent vers le nouvel arrivant.
--Mais c'est mon jeune adjoint, fit le Maître d'Ecole. Quel bon vent
vous amène?
On fit les présentations.
--Ah ! C'est donc vous le sous-maître
de notre école, fit l'Albert. Asseyez-vous, jeune homme. Mélie,
sers voir un verre à Monsieur Jean-Louis. Vous boirez bien un coup
avec nous, nam?
Jean-Louis s'assit gauchement. Bien des sentiments l'assaillaient. Etre
ici, chez sa bonamie (ou présumée
telle...), devant son père, devant sa mère, reçu cordialement,
avec en face de lui la Mélie qui remplissait son verre! C'était
trop d'un seul coup. L'idée de sa mission lui rendit un peu d'assurance.
--Je viens, expliqua-t-il au Maître d'Ecole, de la part de Monsieur
l'Inspecteur. Il désirait vous parler et ne vous a pas trouvé
à l'Ecole. Il m'a chargé de vous dire qu'il viendra vous
prendre demain matin pour faire passer un C.A.P. Il ne m'a pas dit où.
Il est reparti en automobile pour prévenir également un autre
directeur. Monsieur l'Inspecteur s'excuse de ne pas vous avoir averti plus
tôt. Quant à vos élèves, il suggère que
je les prenne dans ma classe, avec les miens.
-- Zut! se dit l'Ernesse qui. un instant, avait songé à des
vacances de C.A.P.
--Bien, fit le Maître d'Ecole, tout cela est très clair. Merci,
Jean-Louis.
Mais la Mélie à qui «on ne la faisait pas» fut
la seule à penser que ce beau zèle aurait pu attendre, et
que la commission n'était pas tellement urgente. Et à présent,
est-ce qu'il va rester là encore longtemps ? Il ne voit donc pas
qu'il me met dans l'embarras?...
Ainsi sont les filles. Vingt-quatre heures plus tôt elle l'eut
accueilli avec une joie rougissante. Aujourd'hui elle opposait un visage
énigmatique et froid aux coups d'oeil furtifs qu'il risquait dans
sa direction.
Il aurait bien le temps, Jean-Louis, de s'instruire sur la versatilité
des filles. Pour le moment, en tout cas, il ne faisait pas la
mine de s'en aller. Ni de comprendre. Bien au contraire. On choquait
les verres. Jean- Louis était adopté. La conversation allait
bon train. Ah ! quand les hommes sont lancés sur les mérites
comparés du riesling et du gewurztraminer!
De son côté, l'Ernest pensait qu'un Maître d'Ecole
à la maison, c'est déjà beaucoup. Mais deux, c'était
difficilement supportable. Après tout, c'était jeudi, non?
L'idée du bout de carton décoré aperçu au jardin
lui était revenue à l'esprit. S'il allait voir ce que c'était?
Pourrait-il l'attraper? Qu'est-ce que ca pouvait être du machin-là?
Il y avait quelque chose d'écrit en dessous, mais on ne voyait pas
bien. C'était tombé à l'envers sur le fumier. Il faudrait
faire attention. Surtout pour qu'on ne le voie pas filer vers le jardin.
Les femmes étaient à la cuisine. Les hommes bavardaient autour
de la table. Personne ne le vit se glisser vers la grange.
Ce ne fut pas long.
Deux minutes après, des hurlements stridents éclataient.
Se rapprochant de la maison ils allaient s'amplifiant en clameurs terrifiantes,
emplissant les airs d'un effroi de catastrophe.
C'était à prévoir. Au moment ou l'Ernest allait saisir
son «machin», la terre avait cédé et il avait
glissé la tête la première dans l'abominable bouillon
brun. Tout le monde fut rapidement debout.
-- Il est arrivé quêque chose au gamin, cria l'Adèle,
affolée.
Tous se précipitèrent vers la porte en un flux irrésistible.
À peine était-elle ouverte que les sauveteurs refluèrent
d'horreur.
Ah! il était beau! Inutile de demander dans quoi il était
tombé. Il en avait partout, dans les cheveux, sur le visage, plein
les vêtements et plein les mains.
--Jésus ! Marie ! Joseph ! Eh ben te l'y es arrangé!
Mais dans quoi qu't'es tombé, man'r
gamin?
--J'es tombé... j'es tombé là-bas au jardin, fit l'Ernesse
en hoûillant encore
plus fort.
Mélie d'autorité, prit la direction des opérations.
--Vous le voyez donc pas, dans quoi qu'il est tombé? Allons ouste,
vite à la cuisine, qu'on te change. Je savais que ça lui
arriverait ça. Déjà avant je l'avais prévenu.
Vous vous souvenez, quand je lui ai défendu d'aller jouer par là?
--Ça, c'est vrai, confirma l'Ugénie. Même que t'as
dit: Va-t-en d'là, bête de gamin.
Le bête de gamin se dirigea vers la cuisine, bouâlant
et reniflant.
On s'écarta prudemment pour le laisser passer tandis que l'Albert
affirmait que le gosse-là le ferait damner.
-- Vite ! de l'eau chaude. Enlève tes affaires. Enlève tout,
qu'on te dit! T'as compris? Tout! Jette ça par terre. Ugénie,
activez le feu. Maman va lui chercher du prop'linge
et son neuf rhabillement.
Les trois femmes s'affairaient autour de l'Ernesse. L'une frottait un bras,
l'autre s'occupait du dos. L'Adèle savonnait les cheveux. La mousse
dégoulinait partout.
--Aie! ça pique les yeux. Je vois pus clair, protesta l'Ernesse.
Mais on n'avait cure de ses plaintes, on frottait, le secouant de toutes
parts.
Mélie s'attaqua à l'autre bras.
--Ouvre donc cette main, que j' puisse te laver. T'entends?
L'Ernesse toujours aveuglé par le savon, gardait le poing fermé,
les doigts crispés sur quelque chose. Mélie parvint à
desserrer l'étreinte. Elle extirpa enfin une espèce de carton
tout froissé.
Elle tenait le corps du délit. Le fameux «machin» qu'il
était allé chercher au jardin. Malgré son plongeon,
il ne l'avait pas lâché. Mélie tourna discrètement
le dos, déplia le carton, et vit.
C'était un carton ovale, gris à l'envers et rouge à
l'endroit. De ceux que les conscrits arborent le jour du Conseil de révision.
Sur le rouge, en belles lettres dorées, étaient inscrits
ces mots:
«BON POUR LES FILLES».
Elle en eut des sueurs froides. Prestement elle saisit le tire-braises,
souleva le rond de la cuisinière et expédia le carton rouge
au feu.
Elle respira. Elle l'avait une fois de plus échappé belle.
Elle reconstituait ses souvenirs: l'objet avait du choir cette nuit quand
Jules avait glissé sur le sol mouillé. De justesse, Jules
avait évité le plongeon, mais il avait perdu l'insigne. L'Ernesse
avait trouvé l'insigne et eu droit au plongeon.
Le gamin se remit soudain à brailler.
--Mon carton ! Je veux mon carton. Te m'as pris mon carton. J' le veux
d' nouveau.
Si bien, que de la grande chambre
où les hommes s'étaient rassis autour de la table,
l'Albert demanda:
--Mais qu'est-ce qu' i r'a d' nouveau
à bouâler, ce
bon D... d'gamin?
Mélie parut sur le seuil de la cuisine.
-- Figure-toi qu'il avait ramené un sale vieux bout d' carton tout
dégoûtant.
--Elle me l'a pris, protesta l'Ernesse qu'on finissait de ressuyer.
Elle l'a sûrement f... au feu.
--Bien sûr qu'on n'allait pas garder la saleté-là.
--Mais enfin, dit l'Albert, qu'est-ce qu'il avait d'extraordinaire ce carton-là?
Qu'est-ce que c'était?
--Ce que c'était, fit la Mélie... Euh... Eh ben, c'était
une réclame... pour le bouillon Kub.
Lorsque l'Ernesse, enfin libéré des mains féminines
et purificatrices reparut dans la grande
chambre, changé, propre, net, et fleurant bon le savon de
Marseille à 72% il n'en était pas plus fier pour autant.
Il avait beau avoir revêtu son neuf rhabillement,
il était conscient que, quelques minutes avant, il avait traversé
cette même salle -- immonde et malodorant-- entre deux haies de spectateurs
qui se bouchaient le nez. Quand on a fait une entrée à ce
point remarquée, on ne peut espérer que les témoins
en perdront le souvenir comme par enchantement.
Aussi était-il plutôt enclin à la modestie et à
l'effacement lorsque, poussé par la Mélie, il apparut sur
le seuil de la cuisine, le regard fuyant et l'allure engoncée.
C'est une chose couramment constatée: plus on veut se faire petit,
et plus les autres tournent leurs regards sur vous. Plus on essaie d'échapper
à l'attention, et plus grand est l'intérêt qu'on vous
porte.
À peine l'Ernesse eut-il hasardé quelques pas dans la grande
chambre sous les yeux de sa mère, de sa soeur et de l'Ugénie,
que les trois hommes se tournèrent ensemble vers lui. L'Albert le
considérait, bougon et réprobateur. Le Maître d'Ecole
avait cet air ferme qu'ils ont tous quand ils vont vous poser des questions
embêtantes. Jean-Louis essayait de copier son attitude sur celle
des autres, mais une vague lueur amusée flottait dans son regard.
L'Albert dit:
--Et maînnant qu'est-ce
que t' vas de nouveau déjouer?
--Haïe, Haïe,
intervint l'Adèle, laisse le tranquille maînnant.
Il a été assez puni comme ça. I veut pus recommencer.
--Manquerait pus qu'ça qu'i r'commence, grogna le père.
Puis s'adressant au gamin, il ordonna:
--Ramasse tes cliques et tes claques. Et va dans ta chambre ! Et sans mouseler!
T'as compris? Et te r'viendras quand t'auras fait tes devoirs et que t'
sauras tes leçons. Allez! Triss!
Débarasse le plancher.
L'Ernesse ramassa ses affaires et s'éloigna dans un silence tendu.
Comme il allait passer la porte, Albert le rappela soudain. Le gamin fit
quelques pas vers la table où se tenaient les trois hommes, comme
à un tribunal. Derrière, les trois femmes étaient
comme des juges assesseurs; l'Adèle prête à intervenir
si on tracassait un peu trop son pauvre buob,
la Mélie vaguement inquiète quant aux initiatives de son
père, l'Ugénie toujours avide de nouveautés.
--Je voudrais saouar, fit l'Albert,
ce que t'avais perdu sur le... enfin, là-bas, au jardin.
-- J'avais rien perdu... C'était d'sus.
--Et qu'est-ce que c'était du machin-là?
--Euh... eh ! ben... je sais pas. C'était comme un carton gris.
C'était rond et i gn'avait du rouge autour.
--Et i gn'avait quêqu' chose d'écrit d'sus?
-- Non pas d'sus, mais d'zous.
--Et comment que t' savais qui gn'avait quêqu'chose d'écrit
d'zous?
--Je savais pas. Je voulais saouar.
Je voyais que le mauvais côté. Alors j'ai routsché.
Et pis voilà.
À ce moment, Jean-Louis, dans le désir louable en soi, d'apporter
une lumière en cette ténébreuse affaire fit en s'excusant:
--Vous permettez que je lui pose une question?
--Mais oui, mais oui, fit l'Albert.
--Dis-moi: ce carton n'était-il pas ovale?
-- Oui, c'est ça, il était ovale.
--A peu près grand comme ça? demande Jean- Louis faisant
un geste de ses doigts rapprochés.
--Oui.
--Et le fond était rouge vif?... un peu velouté... comme
du tissu?...
--Oui, tout à fait comme ça.
--Je crois savoir ce que c'est, conclut Jean-Louis d'un air convaincu.À
mon avis c'est...
Mélie se jeta dans le débat.
--Puisque je vous dis qu'il y avait écrit dessus: «Bouillon
Kub»! C'était une réclame du Bouillon Kub.
Jean-Louis un peu surpris par cette sortie reprit néanmoins:
-- Mais voyons, une réclame du Bouillon Kub, ce serait plutôt
carré, et pas ovale...
Il ne voyait pas qu'il s'empêtrait, le malheureux! Plus désireux
d'affirmer sa logique qu'alerté par l'attitude pincée de
la Mélie, il s'enferrait!... Décidé à démontrer,
et à prouver jusqu'au bout, il suivait sa pente naturelle de maître
d'école. Il faut toujours qu'ils expliquent et qu'ils raisonnent!
C'est ça qui les perd.
-- Oui, reprit Jean-Louis comme s'il était en classe: Kub vient
du mot cube. Or un cube est limité par des faces carrées.
Il serait donc illogique que la Société Kub...
Il n'acheva pas sa conclusion. La Mélie le coupa, affirmant:
--Je vous dis que j'ai vu écrit dessus: «BOUILLON KUB».
Je sais lire, non?
Et en effet, comme elle était la seule à avoir eu la possibilité
de lire, il n'y avait qu'à s'incliner. Ça aussi, c'était
de la Logique!
Jean-Louis se tut. Un ange passa. Et ce fut peut-être cet ange-là
qui le prévint charitablement qu'il avait gaffé et que cette
fois c'était sérieux. Que n'était-il passé
plus tôt!... Evidemment, il ne savait pourquoi il aurait mieux fait
de se taire. Pas plus que l'Ange, sa puissante logique ne se montrait capable
de lui expliquer que grande était la différence d'avoir trouvé
au jardin une réclame de Kub ou un insigne de conscrit: «Bon
pour les filles». Bref, sa logique n'allait pas jusqu'à la
logette.
Le Maître d'Ecole ne le savait pas non plus. Mais son expérience
lui disait que si Mélie avait opté pour Bouillon Kub c'est
que ça devait être ainsi. Et pas autrement. Il dit:
--D'ailleurs ce détail a peu d'importance. Le résultat, c'est
ce qui est arrivé. Je pense, Albert, qu'Ernest t'a dit tout ce que
tu voulais savoir et que tu peux maintenant l'envoyer à son travail.
-- Oui t'as raison, Charles, fit le père. File, man'r
éfant, et qu' on te revoye pus. Ernesse disparut sans cérémonie.
Le Maître d'Ecole se leva. Il était l'heure de rentrer
chez soi, disait-il. Jean-Louis l'imita, mais à regret.
-- Mais vous ne pouvez pas partir comme ça, fit Albert montrant
la fenêtre. Regardez ce qui tombe là-dehors.
Une pluie rageuse inondait le paysage.
--C'est bon, dit le Maître d'Ecole, j'ai mon parapluie. On arrivera
bien.
--Non, protesta Albert. Vaut mieux que t'attendes. Ton parapluie i n' t'empêchera
pas d'être déchprétsé.
Asseyez-vous encore un peu.
-- Mais oui. Il a raison, approuva l'Adèle. Regardez ouar
comme ça patch!
Vous pouvez pas partir. Je l'avais bien dit ce matin qu'on r'aurait
da pluie.
Soudain se rappelant quelque chose elle dit:
-- Mon Dieu ! Mélie, j'y pensais pus: va vite fermer la fenêtre
de la cuisine.
Mélie revint presque aussitôt.
--C'est drôle, fit-elle. il y a une auto qu'est arrêtée
juste devant la porte du corridor. Qui qu'ça peut bien être,
par un temps pareil?
--Comment que t'veux qu'on sache, dit Albert. Peut-être quelqu'un
qu'a une panne?
-- Ou qui vient te voir... ? suggéra le Maître d'Ecole.
-- Haïe! Te penses! Je
connais personne qu'a une automobile.
Il ajouta aussitôt:
-- Ah ! si. Tout d'même. J'en connais un: le marchand d'cochons de
Naâzville!
En ce temps-là, les autos étaient encore rares. La présence
d'une auto devant votre domicile intriguait vos voisins. Elle vous «posait»
même, à leurs yeux. «Qui qu'c'est qui peut bien v'nir
les voir en automobile?» s'interrogeait-on en l'occurence... Sauf
bien entendu, lorsqu'il s'agissait du véhicule du médecin
ou de celui du marchand de cochons.
--On verra bien dit l'Albert. En attendant, buvons encore un coup du p'tit
vin-là.
Ils se rassirent tandis que l'Adèle et la Mélie vaquaient
d'une pièce à l'autre aux besognes matinales, suivies par
les commentaires lénifiants de l'Ugénie que l'averse retenait
là, elle-aussi.
La mère et la fille venaient de s'attaquer à la lessive du
gamin, les bras jusqu'au coude dans la savonnée, lorsqu'on frappa
à la porte de la rue.
--Ugénie, fit l'Adèle, allez ouar
qui qu' c'est qui toque.
L'Ugénie trottina vers le corridor, revint et fit d'un air mystérieux:
--C'est un grand monsieur que je connais pas. C'est le monsieur qu'était
dans l'auto. I dit comme ça qu'i voudrait seulement dire quêqu'chose
à Monsieur le Directeur de l'Ecole; qu'i dit. I veut point
déranger, qu'i dit.
Le Maître d'Ecole eut un regard vers Jean-Louis.
--Est-ce que... ce ne serait pas...?
Albert décida:
--De toute façon, on peut pas laisser l'homme-là dehors par
un temps pareil. Attendez: j'y vas, moi.
Il se dirigea vers le couloir.
Quelques instants plus tard, on entendit un murmure confus de voix dans
l'entrée, l'une protestait, l'autre insistait.
Enfin, le visiteur paru dans l'encadrement de la porte. Le Maître
d'Ecole, du coup, fut sur pieds:
--Monsieur l'Inspecteur!... Je suis désolé... Par un temps
pareil!... J'ignorais que vous étiez à ma recherche. Je suis
confus.
Monsieur l'Inspecteur eut un sourire rassurant et dit:
-- Tranquillisez-vous, mon cher Directeur. En effet, vous ne pouviez le
deviner. Et surtout par ce temps-là. Rarement aurai-je vu averse
de printemps aussi violente.
--Ah ! mais c'est Monsieur l'Inspecteur des Ecoles! fit l'Albert empressé.
Asseyez-vous, Monsieur l'Inspecteur. Vous pouvez quand même pas repartir
sous cette pluie. Ça tombe comme vache qui...
Il se retint de justesse:
--Ça tombe à seaux, fit-il.
Et c'était vrai. Pour un moment encore la pluie retiendrait tout
le monde sous le toit de l'Albert.
Intriguées, l'Adèle et la Mélie parurent sur le seuil
de la cuisine. Le Maître d'Ecole fit les présentations et
Monsieur l'Inspecteur céda devant les sollicitations unanimes tandis
qu'Albert d'un signe discret à Mélie l'envoyait chercher
une autre bouteille de vin.
--C'est à mon tour d'être confus, fit Monsieur l'Inspecteur
se tournant vers le Maître d'Ecole. Je force l'hospitalité
de vos amis; me voilà installé chez eux. Et tout cela pour
un court renseignement à vous donner, et à cause de ces intempestives
cataractes...
«Comme il parle bien» pensait l'Adèle.
«Ça c'est un homme comme
i faut» se disait l'Ugénie.
Quant à la Mélie, affable mais point impressionnée,
elle servait le vin à la ronde se disant: «Un pari qu'ils
vont réussir à lui parler de la logette!»
Monsieur l'Inspecteur expliqua la raison de son retour inattendu. Des arrangements
pris en cours de route l'obligeaient à faire passer, le lendemain,
un autre C.A.P. dans le courant de l'après-midi... Il aurait donc
besoin, pendant toute la journée, du Directeur... Il faudrait que
celui-ci prenne ses dispositions... Il lui avait fallu trouver le Directeur
à tout prix, ce matin-là, etc... etc...
Ces détails administratifs réglés, on trinqua. L'Albert
qui savait à l'occasion s'exprimer avec condialité et précision
déclara qu'il se sentait honoré et flatté de voir
un fonctionnaire de haut rang s'asseoir en toute simplicité dans
son modeste logis.
--Mais moi aussi, Messieurs, fit Monsieur l'lnspecteur, je suis très
heureux d'être parmi vous. Votre région est si intéressante
et si belle --aujourd'hui excepté, admettons-le-- fit-il avec un
geste vers la fenêtre.
Tout le monde avait ri. Monsieur l'Inspecteur poursuivit:
--Votre région, disais-je, est si intéressante et si belle
que, pour moi venu du fin fond de la France, c'est une source de découvertes
continuelles et plaisantes que ces particularités sans cesse renouvelées.
Je ne me lasse pas de les aborder et de les étudier. Mais j'ai encore
beaucoup à apprendre et à comprendre.
On protesta poliment. Seul le Maître d'Ecole approuvait. Pour lui
ce langage nouveau était juste.
--Vous pensez sans doute, Monsieur l'Inspecteur, aux particularités
de la langue de notre Vallée?
--Oui, fit l'Inspecteur. Je pense notamment à celles-ci, puisque
les originalités du langage frappent dès l'abord. J'avoue
que je ne m'y retrouve pas toujours. Je pense que leurs causes sont historiqnes.
Je suis trop nouveau ici pour bien les connaître.
Visiblement invité à parler sur ce sujet précis, le
Maître d'Ecole expliqua:
--Supposons que cette table représente la Vallée. Au milieu,
coule la Bruche. Ici, la rive gauche. Là, la rive droite. Schirmeck
au centre. Tout ce qui est de ce côté --il posa ses deux mains
sur la rive droite et sur la rive gauche en aval de Schirmeck-- revint
à la France au traité de Westphalie en 1648. C'était,
d'une part, les anciennes possessions de l'Evêché de Strasbourg
et d'autre part, ici, le Comté de la Roche.
Le Maître d'Ecole continua:
-- Sur ce côté -- il posa la main sur la rive gauche en amont
de Schirmeck -- c'étaient les confins du Duché de Lorraine
devenu français en 1766. Mais attention! Le duché devint
français, sauf cette enclave qui formait le Principauté indépendante
de Salm et dont la frontière, à l'est, était la Bruche
de La Broque à Saulxures.
Sous la Révolution française en 1793, la Principauté
de Salm perdit son indépendance et fut rattachée à
la République.
À partir de ce moment toute la Vallée de la Bruche était
française. Le Maître conclut, comptant sur ses doigts:
--En conséquence, Monsieur l'Inspecteur, votre «règne»
s'étend: 1) sur un Evêché, 2) sur un Comté,
3) sur une Principauté, 4) et peut-être sur quelque lambeau
de Duché... Et je ne compte pas les autres fiefs que vous avez encore
dans la plaine...
L'Inspecteur rit de bon coeur.
--Quel noble héritage ! fit-il. Je promets de ne pas abuser de mon
pouvoir.
Albert était admiratif. D'abord parce qu'il était fier de
voir que son ami Charles était si savant et qu'il savait parler
à son supérieur sans avoir la tremblotte.
Mais il était surtout frappé de voir avec quelle simplicité
Monsieur l'Inspecteur, fonctionnaire chargé d'en apprendre aux autres,
accueillait, et même sollicitait la leçon d'un subordonné.
--Mais pour le langage? s'enquit l'Inspecteur.
Le Maître d'Ecole reprit:
--Ici, la question de la langue était souvent liée à
celle de la religion. On embrassait la confession et on parlait la langue
du seigneur dont on était le sujet. Ici, le dialecte alsacien; ailleurs,
le patois lorrain. À la longue, et encore mieux après l'unification
de la Vallée, s'établit une sorte de français local.
Il a tendance à se rapprocher du «bon» français.
Cependant il contient un grand nombre de vocables et d'expressions tirés
de l'alsacien ou du lorrain par un effet de voisinage. Ces tournures que
l'on peut trouver pittoresques sont en réalité othogonales
par rapport au français littéraire.
--Elles sont pourtant bien originales et je serais tenté de prendre
leur défense... Peut-être y perdra-t-on de les voir disparaître?
--Peut être... Monsieur l'Inspecteur, peut-être, fit le Maître
d'Ecole.
--Sans nul doute. Et les linguistes sont d'accord là-dessus: les
dialectes, les patois et les tournures patoisantes sont vouées à
la disparition. On peut le regretter, mais c'est ainsi.
--A ce sujet, poursuivit l'Inspecteur, j'aimerais que vous, gens de la
Vallée, m'expliquiez ce que peut bien signifier cette phrase que
j'ai entendue l'autre jour, non loin d'ici. J'espère pouvoir la
répéter exactement. C'était une femme qui disait de
sa fille, et d'un ton assez vif, à peu près ceci:
«J'me d'mande où qu' t'as encore été déraouzler?»
Que signifie: déraouzler?
demanda l'Inspecteur.
Les Gens-de-la-Vallée éclatèrent de rire, en choeur.
Le Maître d'Ecole expliqua:
--Il faut d'abord savoir qu'un matou, ici s'appelle un r'aouh.
Raouzler, c'est donc s'éloigner
de chez soi, parfois la nuit, pour aller vers un r'aouh.
Je ne sais si je me fais bien comprendre...
-- Si, si. Vous vous faites bien comprendre. Mais pourquoi déraouzler?
Pourquoi ce dé?
--Ce préfixe dé est
curieux, en effet, dit le Maître d'Ecole. Ce dé
prend place devant une foule de verbes qui en sont normalement
privés: verbes français, verbes tirés de l'allemand.
verbes de formation locale. Ainsi on aura: dédanser,
dévoler, détrisser,
déchpréter,
dékuikser, débangler,
détrepler, débousser,
déguïngler,
déhotsler, dékioper,
démeïer, déwandler,
déchmérer,
débroïer, défoffler,
déchnuffer, déchmeker,
décabouler... et je
pourrais continuer !...
Ce dé apporte au verbe
initial une modification dans un sens d'atténuation, de modération,
d'imprécision: ainsi kuikser
évoque quelque chose qui grince, qui fait cuic. On emploira dékuikser
pour signifier que cela grince ou kuikse,
de temps en temps, par à-coups.
Il y a même un verbe, conclut le Maître d'Ecole, qui vient
du mot allemand lui-même! C'est: déallemander.
--Somme toute, chacun dans la Vallée peut se targuer de savoir déallemander
-- Ah ! ça oui, Monsieur l'Inspecteur, fit l'Albert. Ici
on sait tous déallemander.
Si vous permettez je vas vous raconter l'histoire d'une femme qui a eu
d'la chance de bien savoir déallemander.
--Racontez, racontez, cher Monsieur.
-- Eh ben. voilà. C'était pendant la guerre de septante.
I paraît que c'est vrai. Les Allemands venaient d'arriver. Il y en
avait quelques-uns qui étaient venus à Wildersbach. C'était
un village ou's qu'on ne parle que le français ou le patois. Donc
il y avait quelques casques à pique qui déschnôraient
dans les rues ou dans les maisons. Bien sûr i croyaient que
les habitants s'avaient sauvés.
Et comme ça, i n'y en a un qui entre dans la maison d'une femme.
Il avait bien sûr faim. Il ouvre un tiroir: rien. Il ouvre le buffet:
rien. Il ouvre le placard. Mais voilà que la femme revient et qu'elle
trouve mon Prussien la main dans les étagères. Alors la femme
elle fait, tout-noire en colère:
-- «Pourquoi schmeckir in den Plackir quand i gn'y pa'honn à
la ma'hon ? Allez ! schnell sortieren. » (Pourquoi fouiller dans
le placard quand il n'y personne à la maison? Allez, sortez vite!)
Bien sûr, le Prussien il avait rien compris. Mais il est sorti quand
même. Et on l'a pus revu. Et voilà, c'était une femme
qui croyait savoir déallemander
L'Ugénie prit timidement la parole. faisant remarquer:
--Vous oubliez de dire, Albert, ce qu'elle a dit aux gens du village, après.
--Ah, oui, c'est vrai, fit Albert: Après elle racontait son histoire
partout et ajoutait: «A la buon'hour que j'sevor i pô l'ollemand:
sinon i m'auror tout ravagi, li vèch-lê!» (Heureusement
que je savais un peu l'allemand: sinon ils m'auraient tout ravagé,
ces vaches-là !)
--Vous avez prononcé tantôt, mon cher Directeur, un mot qui
m'a intrigué: décabouler
--Décabouler expliqua
le Maître d'Ecole, ne doit pas être confondu avec bouler
-- Ainsi la nuit-ci, fit étourdiment l'Ugénie, la logette
de M. Albert a boulé.
--Ah oui, fit l'Inspecteur?... Et qu'est-ce que c'est une logette?
-- Tout simplement une gloriette, Monsieur l'Inspecteur.
--Ah ! bon. Et maintenant, Mesdames et Messieurs, après cette glorieuse
promenade dans le parler de votre Vallée, il conviendrait pour moi
de reprendre la route. Ce disant, il se dirigèrent vers la fenêtre
du jardin.
--Permettez que je me rende compte si la pluie daigne m'y m'autoriser.
--Tiens! fit soudain l'Inspecteur, mais la voilà donc «cette
logette qui a boulé»
--Voyez comme j'ai bien retenu ma leçon.
-- Mais que lui est-il donc arrivé à cette pauvre logette?...
la vétusté...? la foudre...? le vent...?
--Rien de tout cela, Monsieur l'Inspecteur. Ça reste un mystère.
-- Bizarre, fit l'Inspecteur. Peut-être... euh... mouvement sismique?...
secousse tellurique?... il suffit parfois d'une magnitude faible de l'agitation
tectonique pour causer certaines destructions spectaculaires et inattendues.
Il se tourna vers ses hôtes:
- Tout ceci ne me fait pas oublier, enchaîna-t-il avec urbanité,
que votre hospitalité a été charmante. Chère
Madame, je l'ai infiniment appréciée et je vous en remercie.
Je n'oublie pas non plus que j'ai appris aujourd'hui une foule de choses.
Vous avez ici, cher Monsieur des richesses ignorées dont vous ne
vous doutez pas .À demain Monsieur le Directeur.
Le bruit de sa voiture s'éteignit au tournant de la rue. Le Maître
d'Ecole et Jean-Louis se disposèrent à partir eux aussi.
-- C'est quand même un quelqu'un fit l'Albert. Comme il est
sympathique le monsieur-là!
Tout le monde tomba d'accord là-dessus.
--Et pis, comme i parle bien ! dit encore l'Albert, qui ajouta: Y a tout
d'même quêqu' chose que j'ai pas bien compris. C'est quand
il a parlé des secousses... Bon nom, comment qu'il a déjà
pus dit?... turiques?... teruriques?... Ah ! oui, je sais maînnant:
il a dit telluriques.
--Et moi aussi, fit l'Adèle, j'ai pas tout bien compris quand il
a dit qu'on avait des richesses ignorées.
--Mais le reste, fit le Maître d'Ecole, vous l'avez compris ?
-- Oui, on a tout compris, mais pas ça...
Le Maître d'Ecole prit un temps. Puis il expliqua:
-- Eh bien, voilà: les secousses telluriques, c'est... c'est quand
les logettes boulent
toutes seules.
Et les richesses ignorées, c'est quand on dit que les filles vont
déraouzler.