Un pape alsacien: Léon IX d'Eguisheim
Prosper ALFARIC
Professeur d'histoire des religions à la Faculté des Lettres de Strasbourg1
Annuaire de la Société Historique, Littéraire et
Scientifique du Club Vosgien
(1933)
* * *
Entre tous les Alsaciens de marque, le pape Léon IX occupe une place d'honneur. Il compte parmi les plus grands que le Moyen Âge ait connus, et l'Église l'a inscrit au catalogue de ses saints. Il a joué en divers pays un rôle de premier plan. Avec lui c'est une période importante de l'histoire du christianisme que nous voyons revivre.
Par une chance assez rare pour les hommes de son temps, nous sommes
assez bien documentés sur lui. Un de ses familiers, le lorrain Wibert,
nous a laissé une narration détaillée de sa vie, dont
un premier livre fut rédigé, du moins en partie, avant sa
mort, un second quelques années après 2.
Divers autres contemporains, chroniqueurs, moralistes ou polémistes,
nous fournissent sur lui des renseignements complémentaires assez
précis et abondants3. De lui-même,
d'ailleurs, nous possédons un grand nombre de pièces, lettres,
bulles ou chartes, dont la plupart ont un caractère officiel,
mais dont certaines portent sa marque personnelle 4.
Grâce à ces documents, si nous savons en faire un usage judicieux,
nous pouvons arriver à reconstituer assez bien, tout au moins en
substance, la carrière du pontife, et les événements
qui en forment le cadre.
Divers essais ont été tentés en ce sens5.
Mais ils témoignent, en général, d'un parti-pris d'admiration
qui suffit à les vicier. Ils tendent à glorifier le saint,
à le présenter comme un parfait modèle, qu'on ne saurait
trop imiter.
Autre est la tâche de l'historien. Aussi opposé à tout panégyrique qu'à tout dénigrement, il n'a qu'un seul souci, celui de voir les hommes tels qu'ils furent, de les comprendre et de rendre à chacun sa vraie physionomie. C'est de cette unique préoccupation que sont inspirées les pages qu'on va lire.
I
Celui qui devait être le pape Léon IX naquit, nous dit Wibert, le 21 juin de l'an 1002, «sur les terres de la douce Alsace»6. Le même biographe donne à entendre que ses parents habitaient le château d'Eguisheim7, celui sans doute dont trois grandes tours se voient sur un piton des Vosges, au sud-ouest de Colmar8. Son père, Hugues, appartenait à la puissante famille des comtes d'Alsace. Il était cousin du duc Conrad de Franconie, qui allait bientôt devenir empereur d'Allemagne. «Teuton de nationalité, dit Wibert, il maniait fort bien la langue de son pays, en même temps que le latin»9, c'est-à-dire le roman10.
Sa mère, Helwige, était une «latine». Entendons par là qu'elle était d'un pays où l'on parlait le roman, non l'allemand. Mais elle pratiquait le même bilinguisme 11. Elle aussi appartenait à la plus haute noblesse. Wibert lui attribue même une ascendance royale12, ce qui permet de supposer qu'elle était apparentée aux rois de France13.
L'union de cette «latine» avec ce « teuton» est un symbole de la complexité qu'offrait déjà l'Alsace, point de rencontre entre deux races et deux cultures. Trois fils en naquirent, Hugues, Gérard, et le futur Léon IX, qui reçut au baptême le nom de Brunon, ainsi que plusieurs filles14.
La destinée de ces enfants était tracée d'avance. Elle devait se modeler sur celle de leurs parents. De père en fils les châtelains d'Eguisheim étaient des batailleurs et des dévots. Possesseurs, comme tous leurs proches, d'immenses domaines qu'exploitait à leur profit une population de serfs attachés à la glèbe, ils étaient prêts à foncer sur quiconque leur en disputait, à eux ou à leur clan, la moindre parcelle. Par contre, ils montraient la plus grande déférence et un dévouement exemplaire à l'égard du clergé, soit séculier, soit régulier, qui prêchait le respect de l'ordre établi, et qui, après avoir assuré de son mieux leur tranquillité sur la terre, leur promettait un bonheur éternel dans le ciel.
«Dès leur premier âge, dit Wibert (I,1), ils repoussèrent vigoureusement par les armes, avec un courage supérieur, les troupes ennemies, afin de se défendre ainsi que leur parti. Puis, devenus vieux, ils rejetèrent toute la superbe de leur race et le luxe du monde, pour revêtir l'humilité et la pauvreté du Christ, en construisant des monastères à l'intérieur et aux dépens de leurs domaines.»
Les moines passaient, plus encore que les prêtres séculiers,
pour être en bons termes avec le ciel. Travailler pour eux paraissait
le moyen le plus sûr de se garantir l'accès du paradis. Les
dons qu'on leur faisait constituaient un placement idéal.
Aussi les aïeux de Brunon se montrèrent-ils très
généreux à leur égard. Ils fondèrent,
notamment, deux monastères, l'un à Hessen, près de
Sarrebourg, en l'honneur de saint Martin15,
l'autre à Altorf, près de Molsheim, dédié à
saint Cyriace16.
Les parents du futur pape continuèrent cette tradition. Ils construisirent à Woffenheim, non loin de leur château, un couvent, «très propre, dit Wibert, à la vie de retraite», qui fut dédié à la «Sainte Croix» et largement doté avec les dîmes de certains domaines17.
Détail curieux, qui doit se rattacher à cette fondation, et qui montre combien l'atmosphère familiale était imprégnée de mysticisme, quand Brunon naquit, on crut remarquer sur tout son corps des stigmates en forme de petites croix18. Déjà sa mère, au cours de sa grossesse, avait eu, nous dit-on, une «vision», au cours de laquelle un religieux lui était apparu et lui avait dit qu'elle donnerait le jour à un fils qui serait grand devant Dieu et qui devait être appelé Brunon19.
Le fait, s'il est exact, s'explique assez bien par le respect que les châtelains d'Eguisheim témoignaient aux moines, et par le souci qu'ils avaient de bien assurer l'avenir de ce troisième fils. Les deux aînés, Hugues et Gérard, étaient, selon la coutume, destinés à batailler et à continuer la lignée. Il convenait que le plus jeune entrât dans le clergé. En ce cas ses parents pouvaient rêver pour lui la destinée du grand Brunon, duc de Lorraine et archevêque de Cologne, mort 37 ans auparavant et vénéré depuis lors comme un saint, à qui Helvige était sans doute apparentée, ou celle d'un autre Brunon, cousin par alliance du comte d'Eguisheim, qui était devenu pape en 996 et venait de mourir en 99920.
La mère était d'une grande piété. Elle fut si frappée, nous est-il dit, par ce présage, confirmé à ses yeux, par les stigmates cruciaux du nouveau-né qu'elle voulut, contre son habitude, allaiter elle-même cet enfant du miracle21.
* * *
Pourtant, les parents de Brunon l'éloignèrent d'eux, dès sa 5° année, dans l'intérêt de son avenir. Brunon fut envoyé à l'école épiscopale de Toul, dirigée par l'évêque Bertold, que fréquentaient beaucoup de jeunes nobles, appelés à faire leur carrière dans l'Eglise22. Il devait y trouver deux cousins, à peine plus âgés que lui, qui allaient être ses condisciples et ses amis, puis ses collègues dans l'épiscopat. Tous deux s'appelaient Adalbert. L'un était fils du duc de Lorraine Thierry. L'autre avait pour père le duc de Luxembourg Frédéric, un cousin de ce même Thierry. Le premier venait d'être nommé par l'empereur, malgré son jeune âge, évêque de Metz. Mais il allait mourir sans avoir pu prendre possession de son siège, en 100923. Le second devait obtenir un jour le même titre. À cette époque, il se faisait remarquer par ses succès dans les études. «Comme il passait déjà pour un petit savant, il fut, sous la direction du maître des études, établi précepteur de son jeune parent». Il se lia d'une étroite amitié avec lui et fut pour lui comme un grand frère24.
Brunon parcourut, à ses côtés, et sous sa conduite, la série des sept arts libéraux, ceux du «trivium», grammaire, rhétorique, logique, et ceux du «quadrivium», arithmétique, musique, géométrie, astronomie. Dans tous il fit, nous dit-on, de rapides progrès25.
Sa mère suivait avec intérêt le cours de ses études. Une fois, rapporte un chroniqueur, elle lui avait fait cadeau d'un magnifique psautier, écrit en lettres d'or, portant au frontispice l'image de Louis le Pieux, à qui il avait appartenu. Elle l'avait acquis pour lui à Toul. Mais elle apprit ensuite que le précieux manuscrit avait été volé aux moines de Saint Hubert d'Audain, au diocèse de Liège. Elle le leur restitua, et le fit d'autant plus volontiers, que le jeune étudiant n'en retirait qu'un médiocre profit et apprenait avec lui plus difficilement ses leçons26.
Helwige semble avoir rêvé pour lui, dès cette époque, la succession de l'évêque Bertold, qui allait bientôt mourir, et dont la santé donnait sans doute des signes de déclin. Une nuit, pendant son sommeil, elle se vit entrant par le palais épiscopal dans la basilique Saint-Etienne, où un des prédécesseurs de Bertold, saint Gérard, mort en 994, s'approchait d'elle et lui remettait sa propre étole27. Elle n'eût vraisemblablement pas songé à cet insigne si elle ne l'avait désiré pour son fils.
Un accident faillit briser tous ces espoirs. Brunon était «au début de sa puberté». Ses études s'achevaient. Il avait maintenant plus de vacances et faisait des stations fréquentes à Eguisheim28. Une nuit de samedi, comme il dormait «dans une chambre très agréable», un crapaud ou une grenouille grimpa sur le côté droit de son visage et s'y cramponna de ses quatre pattes. Eveillé en sursaut, le jeune homme sauta au bas du lit et d'un coup brusque de sa main fit tomber la hideuse bête, qu'il vit ensuite, au clair de lune, remonter sur l'oreiller, mais que les domestiques, alertés aussitôt, ne purent découvrir. Son visage enfla, ainsi que sa gorge et sa poitrine. Il faillit mourir. Au bout de deux mois, l'abcès creva soudain, derrière l'oreille droite, et son ami Adalbéron, qui se trouvait à son chevet, se hâta d'en prévenir la famille. Brunon aimait plus tard à rappeler le fait, et il expliquait que sa guérison était due à saint Benoît, qu'il avait vu descendre vers lui, comme sur une échelle lumineuse, et attirer le pus au point d'échappement29.
À quelque temps de là, le 25 août 919, l'évêque Bertold mourait. Un chanoine de Cologne du nom d'Hermann fut appelé par l'empereur Henri II à lui succéder. Ce dut être une grosse déception pour Helwige, qui avait ambitionné ce siège pour son fils. Brunon lui-même ne paraît pas avoir nourri une tendresse particulière pour le nouvel élu. Son biographe se contente de dire qu'il «ne refusa pas» de lui obéir. Encore donne-t-il à entendre que cette obéissance avait des limites. Il le montre, en effet, défendant les moines de Saint Epvre contre l'évêque et se dressant devant eux, pour les protéger, «comme un mur». Il ajoute que ce fut à l'autorité montrée par lui en même temps qu'à son habileté que les chanoines de Toul durent de conserver intacte leur règle et leur prébende30.
Ce dernier détail donne à penser que Brunon avait été agrégé à leur corporation. Ainsi peut s'expliquer en partie l'intérêt qu'il montrera plus tard pour de nombreux chapitres. La règle canoniale d'ailleurs, dont l'auteur était un ancien évêque de Metz, saint Chrodegang, s'inspirait dans une large mesure de celle de saint Benoît. En prenant sa défense, Brunon obéissait aux mêmes préoccupations qu'en se faisant l'avocat des moines de Saint-Epvre. Il voulait sauvegarder l'idéal religieux qu'il tenait de sa famille et particulièrement de sa mère.
* * *
Un événement imprévu donna, pour quelque temps, un autre cours à son activité.
Le 14 juillet 1024, l'empereur Henri II mourut. Le duc de Franconie Conrad fut appelé à recueillir sa succession. C'était une bonne aubaine pour les châtelains d'Eguisheim. Ils lui recommandèrent son jeune cousin. Plusieurs de ses proches intervinrent dans le même sens. Brunon fut donc appelé peu après, à la cour, pour y parfaire son éducation et s'y préparer aux hautes fonctions qu'il aurait certainement à remplir dans l'Eglise31.
Il s'y fit bientôt remarquer par l'aménité de son caractère. Au bout de quelques jours, dit Wibert, il avait gagné toutes les sympathies. Comme son nom était porté par d'autres, on le distingua d'eux en l'appelant «le bon Brunon». Conrad lui-même et son épouse, Gisèle, le prirent en affection et l'admirent dans leur intimité32.
Une occasion s'offrit bientôt à lui de leur témoigner sa reconnaissance. Au début de 1026, le chef du saint Empire faisait la guerre en Italie contre les villes lombardes révoltées, plus particulièrement contre Milan. Il enjoignit à ses feudataires de lui envoyer des renforts. L'évêque de Toul était atteint par cet ordre. Jeune et valide, il n'eût pas hésité à marcher en tête de ses hommes. En ce temps, les chefs d'Eglises n'éprouvaient aucun scrupule à se muer en capitaines. Mais il était vieux et malade. D'accord avec son suzerain, il se fit remplacer par Brunon33.
Le jeune homme avait alors 23 ans. Il était engagé dans les ordres et venait de recevoir le diaconat. Cela ne l'empêcha pas d'accepter la mission qui lui était confiée. Il s'en acquitta, nous dit-on, à la perfection. II fixa les campements, disposa les postes avec les sentinelles, régla les approvisionnements et les soldes, comme eût fait un vieux capitaine34. Si le fait est exact, il montre que Brunon joignait à l'esprit religieux de sa mère l'entraînement guerrier de sa lignée paternelle35.
Pendant qu'il exerçait ses talents militaires, une nouvelle lui vint de Toul. L'évêque Hermann venait de mourir, le ler avril 1026, près de Cologne, dans un de ses domaines, où il était allé passer le carême36. Le clergé et le peuple demandaient que sa succession lui fut attribuée. Le moine Norbert qui avait été chanoine de la cathédrale, et un membre du chapitre, nommé Liéthard, avaient été envoyés auprès de lui et de Conrad, pour faire agréer ce choix par l'un comme par l'autre. Ils portaient deux lettres officielles. L'une, adressée à Conrad, lui faisait remarquer que la ville de Toul, située à l'extrémité de l'Empire, était réclamée par les rois de France et avait grand besoin, pour se défendre contre eux, d'un évêque de haute naissance, énergique et habile, que, d'autre part, Brunon y avait fait preuve de ces qualités, au cours de ses études, et qu'il lui appartenait, ayant reçu là tous les ordres jusqu'au diaconat. L'autre missive, destinée à l'élu éventuel, le pressait de ne pas dédaigner la cité où il avait été élevé quoiqu'elle fut bien pauvre et indigne de lui, en souvenir du Christ, qui s'est fait indigent et s'est humilié jusqu'à la mort37.
Ces remarques sont suggestives, car elles attestent, sans le vouloir, combien les considérations pécuniaires avaient coutume d'intervenir en pareille occurrence. Comme les évêchés avaient des dotations très inégales, c'étaient les candidats du plus haut rang qui obtenaient les plus riches, et on craignait de leur faire affront en leur proposant des sièges plus modestes38.
Conrad en jugeait bien ainsi. Comme il tenait à son cousin, il eût voulu lui donner une situation plus haute et plus lucrative. Il lui conseilla de se réserver pour une occurrence meilleure. Puis, le voyant touché par la démarche des habitants de Toul et disposé à accepter leur offre, il finit par donner son consentement39.
Brunon partit donc, accompagné d'une assez forte troupe. Le retour fut pénible. Les Lombards tenaient tous les chemins. Informés de son prochain passage, ils étaient aux aguets. Par précaution Brunon devança le gros de ses troupes avec cinq hommes. Bien lui en prit, car à Ivrée, dans le Piémont, quelques heures après son passage, les reste de l'escorte fut arrêté. Ayant franchi le Mont Cenis, il laissa, pour quelques heures, à La Chambre, dans la vallée de Maurienne, quatre de ses compagnons, harassés de fatigue, et partit en avant-garde avec le cinquième. Peu après les retardataires étaient, à leur tour, capturés. Parvenu enfin dans le Jura, il poursuivit son chemin sans encombre et obtint la libération des captifs, par l'entremise de sa belle-soeur Pétronille, épouse de son frère Gérard, qui était la nièce du roi de Bourgogne Rodolphe III40.
Le 19 mai 1026, il faisait son entrée dans sa bonne ville de Toul et il était solennellement intrônisé dans la cathédrale par son cousin Thierry de Luxembourg, évêque de Metz41. Mais il ne pouvait encore être sacré, n'ayant pas l'âge de la prêtrise.
L'ordination devait se faire l'année suivante. Conrad voulait qu'elle eut lieu dans la ville des papes. Vainqueur des Lombards, il avait décidé de se faire donner la couronne impériale à Rome par Jean XIX, le jour de Pâques de 1027. Dans sa pensée, l'ordination de son cousin devait servir d'introduction à son propre sacre. Mais Brunon comprit que cette distinction exceptionnelle lui attirerait beaucoup de jalousies et le ferait voir de mauvais oeil par un certain nombre de ses collègues plus âgés. Son métropolitain Poppon, archevêque de Trêves, fit d'ailleurs savoir que c'était lui, lui seul, qui devait faire et qui ferait l'ordination. Il alla donc trouver Conrad, pour décliner l'invitation42.
Dès son retour, il pria le chatouilleux prélat de l'ordonner et s'entendit avec lui sur la date de la cérémonie. Au temps fixé, il se rendit à Trèves. Mais aussitôt une difficulté nouvelle se présenta. Poppon invoqua un privilège qui obligeait les suffragants venant se faire sacrer par lui à prendre devant Dieu l'engagement formel de ne rien entreprendre sans son avis ni contre son ordre. C'en était trop. Brunon protesta et à son insistance il opposa un refus énergique. Finalement il quitta Trèves sans résultat43.
L'empereur, instruit de l'incident, convoqua les deux parties à Worms. Sous sa pression, l'archevêque transigea. Il demanda qu'on lui promît, non plus de ne rien faire contre son ordre, mais de ne rien projeter d'important sans lui demander conseil. Brunon s'y engagea et fut enfin sacré le 9 septembre 1026. Dans la suite, il entretint avec le prélat consécrateur des rapports très cordiaux. Il mit un point d'honneur à solliciter fréquemment ses avis. Mais il fit à sa tête44.
Son administration épiscopale fut telle qu'on pouvait l'attendre du fils de la comtesse Helvige. Son principal souci fut pouvait travailler à la prospérité des instituts religieux de son diocèse. C'est Wibert qui le dit et il s'en édifie: «Ses soins sagaces, explique-t-il, tendirent par-dessus tout à développer la vie monastique»45.
À vrai dire, le besoin s'en faisait grandement sentir. Les abbés, choisis parmi les cadets de la haute noblesse, menaient la vie large des grands seigneurs. Préposés à d'immenses domaines, ils étaient plus préoccupés d'en tirer profit que de réaliser la perfection évangélique. Celui de Moyenmoutier dans les Vosges et celui de Saint-Mansuy, dans un faubourg de Toul, avaient à cet égard mauvaise réputation. Dès le temps qui suivit son intronisation, Brunon les déposa. Il rattacha les deux communautés à la congrégation de Cluny et confia leur administration à Widric, prieur du monastère de Saint-Epvre, le seul de son diocèse où la règle bénédictine fut bien observée46.
Il poussa aussi ou aida quelquefois à fonder de nouvelles maison qu'il dota de son mieux. De tous côtés, sous sa direction, leur nombre s'accrût et leurs possessions s'étendirent.
Dans le préambule d'une charte confirmant les privilèges de l'une d'entre elles, Brunon expose ingénument la raison profonde qui l'inspirait: «Nous croyons, dit-il, qu'un grand profit nous adviendra, au moment critique où nous serons jugés, d'avoir accru les ressources alimentaires des serviteurs de Dieu»47. En d'autres termes, il compte s'assurer un bon capital de mérites dans le ciel en servant sur terre la cause des moines.
Beaucoup de grands prélats et de riches seigneurs calculaient de même à son époque. Mais il se distingua d'eux par la continuité avec laquelle il poursuivit ses placements mystiques.
Il se fit remarquer aussi par le sérieux avec lequel il conforma sa vie à ses convictions. Convaincu que les moines sont les amis de Dieu, il régla sa conduite sur eux, dans la mesure où il le pouvait sans sacrifier son rang. Il imita leur esprit de pauvreté en faisant d'abondantes aumônes. Il mena, comme eux, une vie chaste, qui contrastait avec la liberté qu'étalaient dans leurs moeurs beaucoup de ses collègues48. Il montra un goût très prononcé pour les offices liturgiques, et passe même pour avoir composé des chants d'église49. Cet évêque fut, à beaucoup d'égards, un vrai bénédictin.
Ses tendances monacales ne l'empêchèrent pas de prendre une part active aux affaires séculières. Mystique comme sa mère, il restait, comme son père, un grand féodal. Il était très attaché à son suzerain et il le servit avec la fidélité d'un vassal.
On le vit bien dans une affaire de territoire qui déchaîna une guerre terrible et qui mit son diocèse à feu et à sang. Le dernier roi de Bourgogne, Rodolphe III, était mort sans enfant. Il avait légué son héritage à Conrad, l'empereur d'Allemagne, époux de sa nièce Gisèle. Mais Eudes, comte de Champagne, qui était son neveu, se réclamait d'un droit de priorité. Il prit les armes pour les faire valoir. Quelque temps auparavant, Brunon avait été envoyé en mission par Conrad auprès du roi de France Robert le Pieux, pour tâcher de prévenir le conflit. Il avait pris fait et cause pour l'empereur. Mais il s'était fait, jusque dans sa ville épiscopale, des ennemis puissants, qui travaillèrent contre lui et soutinrent la cause du comte de Champagne. Encouragé par eux, Eudes vint mettre le siège devant Toul et faillit s'en emparer. Il ravagea tout le pays voisin, jusqu'au jour où il fut tué par le duc de Lorraine50.
L'attachement que Brunon avait montré à l'empereur devait lui concilier plus que jamais les faveurs de la cour. Conrad mourut en 1039. Mais son fils Henri III lui succéda. Il avait la même gratitude et la même affection pour l'évêque de Toul. Il le montra, au moment opportun, en faisant de lui le chef suprême de l'Eglise.
II
Pour comprendre la suite des événements, il faut se rappeler quelle était la situation de la papauté.
Depuis la fondation du Saint Empire Romain Germanique, l'empereur était le maître de Rome, dont les habitants devaient lui jurer fidélité. C'était à lui que revenait, quand le siège pontifical était vacant, le droit de choisir un nouveau titulaire. Une convention avait été passée en ce sens, le 13 février 962, entre le pape Jean XII et le fondateur du nouveau régime, Othon Ier, qui n'avait pas tardé à user de son privilège pour donner à son partenaire un successeur en la personne de Léon VIII51. Mais les Romains supportaient à contre-coeur la domination étrangère. Tant que l'empereur fut fort ils restèrent soumis. Au moindre signe de faiblesse, ils reprirent autant qu'ils purent, leur liberté.
Le mouvement d'indépendance était dirigé par une grande famille, celle de Théophylacte, qui le fit servir à son propre profit, et qui, ayant acquis pratiquement la maîtrise de Rome, rêvait d'établir son hégémonie sur toute l'Italie. Ce fut elle qui, pendant longtemps, fit et défit les papes. Naturellement elle les choisissait parmi ses propres membres. Cherchant plus son intérêt que celui de l'Eglise, elle se préoccupait fort peu de leur valeur morale. L'on vit ainsi sur le siège de Pierre des gens fort peu recommandables52.
Déjà le consécrateur d'Othon Ier, Jean
XII, qui était de cette famille, avait donné à la
chrétienté un scandale énorme et permanent. Elu à
16 ans, en 955, il avait bientôt donné libre cours à
ses penchants vicieux. Voici le tableau que trace de lui Mgr Duchesne,
d'après un évêque du temps:
«Le jeune pape ne se plaisait guère aux choses d'Eglise.
On ne le voyait jamais à matines. Ses nuits et ses jours se passaient
en compagnie de femmes, de jeunes gens, au milieu des plaisirs de la chasse
et de la table. Ses amours sacrilèges s'affichaient publiquement.
Elles n'étaient arrêtées ni par la considération
des personnels qu'il désirait, ni par les liens du sang. Le Latran
était devenu un mauvais lieu. Une honnête femme n'était
pas en sûreté à Rome. Ces débauches étaient
payées avec le trésor de l'Eglise, que la simonie alimentait
et que l'on n'avait garde d'employer aux usages légitimes. On parle
d'un évêque consacré à Rome à l'âge
de 10 ans, d'un diacre ordonné dans une écurie, de dignitaires
aveuglés ou transformés en eunuques. La cruauté complétait
l'orgie. Pour, que rien n'y manquât, l'impiété s'en
mêlait, et l'on racontait que, dans les festins du Latran, il arrivait
au pape de boire à la santé du diable »53.
C'était un spectacle analogue qui s'offrait à la chrétienté
sous l'épiscopat de Brunon. Une branche de la même famille,
celle des comtes de Tusculum, était alors maîtresse de Rome.
Un de ses membres unit en sa personne l'autorité civile et religieuse.
Préfet de la Ville, «Sénateur des Romains», comme
il s'appelait, il devint, en 1024, de simple laïque, le chef suprême
de l'Eglise, sous le nom de Jean XIX, sans renoncer à ses anciennes
fonctions, ni à son genre de vie, qui n'avait rien d'ascétique.
Sous son gouvernement, constate Mgr Duchesne, « les vieux abus reprirent
de plus belle»54.
À sa mort, survenue en 1032, la situation devint encore pire.
Ce fut un de ses neveux, Théophylacte, qui recueillit sa succession, sous le nom de Benoît IX: «C'était, raconte encore Mgr Duchesne, un enfant de 12 ans..., un gamin, qui ne demeura pas longtemps inoffensif. En effet, l'âge venu..., il fit refleurir au Latran le régime de cocagne auquel son parent Jean XII avait présidé 80 ans auparavant. Il y eut un scandale énorme sur lequel tout ce qu'il y avait dans la chrétienté de personnes sérieuses fut réduit à gémir »55.
Un contemporain, Didier, abbé du Mont Cassin, qui plus tard devint le pape Victor III, écrit dans ses Dialogues: «À quelles turpitudes, à quelles ignominies, à quelles abominations ce Pontife se livra, je frémis à le rappeler... Ses rapines, ses meurtres, ses autres crimes à l'égard du peuple romain se succédèrent longtemps sans interruption»56.
Un beau jour les gens se fâchèrent et le chassèrent. Puis ils élurent à sa place, sans se soucier autrement des droits impériaux, un évêque du voisinage, qui avait acheté fort cher les suffrages des principaux d'entre eux et qui prit le nom de Silvestre III. Mais Benoît IX avait réussi à se maintenir dans le faubourg du Transtévère. Il assiégea sa Cité. Au bout de 49 jours, il y rentrait en vainqueur, tandis que son concurrent se hâtait d'en déguerpir57.
Ce succès ne fit que le confirmer en sa vie désordonnée. Il avait alors 23 ans. Tout faisait prévoir une longue suite de scandales. Au bout d'une année, le ler mai 1045, il se démit de sa charge. Un écrivain du temps, Bonizon, évêque de Sutri, en donne la raison: «Après un grand nombre de honteux adultères et d'homicides accomplis de ses mains, il voulut épouser une cousine, fille de Gérard de La Roche, lequel ne voulut la lui donner que s'il renonçait au pontificat. Il alla trouver un prêtre du nom de Jean qui passait alors pour un homme de grand mérite, et, sur son conseil, il renonça au pontificat»58.
Son conseiller ne se borna pas à le faire démettre de sa charge. Il le décida, moyennant une forte somme, à la lui céder et lui fit signer une charte en ce sens. Il acheta de même les suffrages des Romains, et leur fit jurer que, de son vivant, leurs voix n'iraient à aucun autre. Après quoi, il prit la place de Benoît IX, qui se retira dans sa forteresse de Tusculum. Le nouveau pape se fit appeler Grégoire VI59.
Mais Silvestre III, que les Romains avaient élu un an auparavant, et qui ne s'était retiré que parce qu'il avait dû céder à la force brutale, rentra alors en scène pour faire valoir ses droits. Il était soutenu par ce même Gérard de La Roche, dont Benoît IX avait voulu épouser la fille. Le pape démissionnaire fut déçu dans ses espérances matrimoniales. Son futur beau-père ne lui avait fait abandonner la chaire de Pierre que pour y installer son concurrent.
Se voyant joué, il revint sur sa parole. Il avait deux frères influents, dont l'un portait le titre de «Patrice des Romains». Tous deux s'entremirent et usèrent de leur influence pour le remettre en possession de l'autorité pontificale60.
Rome avait donc trois papes. La confusion était extrême. Un archidiacre, du nom de Pierre, prit le seul parti qui s'offrait d'en sortir. S'étant abouché avec un grand nombre d'évêques, de cardinaux, de moines, de clercs et de laïques, il alla trouver le chef du Saint Empire, pour le prier d'intervenir61.
Henri III ne demandait pas mieux. En 1046 il descendit en Italie avec une forte armée. Par ses soins, un grand Concile fut tenu, le 20 décembre, à Sutri. Grégoire VI, qui, sur sa demande, s'y était rendu, fut forcé d'avouer qu'il avait acheté le pontificat, et, en conséquence, il dût y renoncer. Silvestre III fut aussi écarté comme illégitimement promu. Quant à Benoît IX, de qui venait tout le mal, on prit acte de son abdication volontaire62.
Un nouveau pape devait donc être élu. Les canons prescrivaient de le choisir parmi les prêtres ou les diacres de Rome. Mais on fit remarquer, dans l'entourage d'Henri III, qu'aucun d'eux ne réalisait les conditions requises. Selon l'évêque de Sutri, Bonizon, qui nous a laissé sur cette affaire un rapport détaillé, «la maladie de la tête avait rendu les autres membres tellement malades qu'on pouvait à peine, dans une si grande église, trouver un seul clerc qui ne fût illettré, simoniaque ou concubinaire»63.
À défaut d'un Romain, on choisit un Allemand, Luidger, évêque de Bamberg, qui fut ordonné à la Noël et prit le nom de Clément II. Henri III, sacré par lui empereur, se retira bientôt pour repasser les Alpes. Moins d'une année après, il apprenait sa mort64. D'après un chroniqueur, Clément II avait été empoisonné et c'était son prédécesseur Benoît IX qui lui avait fait servir un mauvais breuvage65. En tout cas, Benoît mit sa mort à profit pour revenir à Rome. Il y était déjà le 9 novembre 1047 et s'y maintint jusqu'au 17 juillet de l'année suivante66.
Dans l'intervalle, une délégation était allée, de Rome, prier l'empereur de nommer un autre pape. Henri III porta son choix sur un autre Allemand, Poppo, évêque de Brixen, qui prit le nom de Damase II67. II le fit conduire auprès du marquis de Toscane, Boniface, qui fut prié de l'accompagner à Rome. Cet intermédiaire était peu sûr. II avait déjà pris parti pour Benoît IX. Aussi déclina-t-il la commission. Devant l'insistance, puis les menaces de l'empereur, il finit par céder. Damase II put enfin gagner Rome. Il y fut intronisé par ordre le 17 juillet 1048. Mais, 20 jours plus tard, il allait rejoindre son prédécesseur dans la tombe68 : «En apprenant une mort si rapide, dit l'Italien Bonizon, les évêques d'outre-mont craignirent de venir désormais dans ce pays»69.
* * *
C'est dans ces lourdes conjonctures que l'évêque de Toul fut appelé à monter sur le siège de Pierre. Pour lui, comme pour son prédécesseur, l'affaire fut décidée en Allemagne. Une nouvelle délégation romaine était allée prier l'empereur de donner un successeur à Damase70. Henri III en avait pris occasion pour convoquer une diète à Worms. Il y avait mandé Brunon et fit porter sur lui tous les suffrages. L'élu protesta de son indignité. Mais ce fut en vain. Il demanda un répit de trois jours. Puis, devant l'insistance de l'assemblée, qui ne faisait que se conformer aux directives impériales, il finit par céder71.
On raconte qu'il se l'entendit amèrement reprocher, un peu plus
tard, par le toscan Hildebrand, ancien familier de Grégoire VI,
qui restait très attaché à la mémoire de son
patron, mort depuis peu, et qui devait, au bout de quelques années,
être lui-même pape sous le nom de Grégoire VII. Cet
Italien n'aimait pas les Allemands.
Il avait été très irrité de voir l'empereur
destituer un pape que lui-même jugeait très légitime.
Il ne l'était pas moins de constater que, depuis lors, les élections
pontificales se réglaient au delà des Alpes. Il déclara
donc tout net au nouvel élu que rien n'était fait, que les
suffrages de la Diète étaient sans valeur, et que, s'il osait
s'en prévaloir, il ne serait pas un vrai pape, ou comme on disait
alors, un «Apostolique», mais un apostat72.
Est-ce pour cette raison? Est-ce par suite d'autres interventions, ou de son propre gré? En tout cas, Brunon eut soin de ne pas trop mettre en avant la décision de Worms. Il s'efforça de se concilier la faveur des Romains. Son prédécesseur Damase II les avait choqués, nous dit-on, par sa morgue. Il résolut de les gagner par ses prévenances.
Il se présenta donc dans la ville des papes sans aucun faste, sous l'appareil modeste d'un pèlerin73. Il expliqua au peuple et au clergé que l'empereur avait voulu faire de lui, bien malgré lui, un pape, mais que la décision dépendait d'eux seuls et qu'il s'en remettait à leur jugement. Cette attitude plut. Les électeurs lui donnèrent leur voix. La cérémonie du sacre eut lieu peu après, le 12 février 1049, ler dimanche de carême74.
Brunon changea son nom contre celui de Léon IX. Il se rattachait ainsi à Léon VIII, qui avait été le 1er pape élu par un empereur germanique, qui avait succédé lui aussi-il à un débauché, et qui avait pris cette succession du vivant même de son prédécesseur.
Mais ce rapprochement donnait à réfléchir. Il était singulièrement inquiétant. Léon VIII avait eu beaucoup de peine à se maintenir sur le siège de Pierre, par suite des difficultés que lui créait son devancier, et il était mort au bout de deux ans, sans doute assassiné. Léon IX n'avait pas à se dissimuler que pareille aventure pouvait lui advenir. Des trois papes italiens qui s'étaient disputé avant lui la possession de Rome, deux n'étaient plus à craindre. Grégoire VI avait été emmené par l'empereur au delà des Alpes et il venait de mourir en Rhénanie75. Silvestre III avait pris l'habit religieux et s'était fait oublier en un monastère76. Mais Benoît IX résistait toujours en sa place forte de Tusculum. Il avait tout un clan dévoué à ses intérêts et soumis à ses ordres. C'était sans doute lui qui avait fait disparaître les deux premiers papes allemands, Clément II et Damase II. Il pouvait, à tout moment, fomenter dans Rome une révolte, armer la main d'un sicaire contre son successeur ou lui faire servir insidieusement un breuvage mortel77. La ville était peu sûre et Léon IX dut s'en rendre compte et on peut conjecturer que ce fut, pour lui, une raison de n'y point trop rester.
Une autre raison le pressait d'en sortir. La caisse pontificale était vide. De nombreux et riches cadeaux avaient dû être faits par lui, selon l'usage, à toutes sortes de gens. L'argent qu'il avait emporté de Toul n'y avait point suffi. D'opulents personnages l'avaient accompagné, porteurs de fortes sommes qu'ils mirent à sa disposition. Mais, en voulant l'aider, ils se ruinèrent vite. Les derniers fonds allaient s'évanouir. Nul ne savait à quel saint se vouer. Tous parlaient de rentrer au plus vite chez eux. Heureusement vint, sur ces entrefaites, de Bénévent, une délégation qui demandait au pape de prendre la ville sous sa protection et qui, pour l'y décider, lui apportait d'importantes offrandes. On était sauvé. Mais l'embarras avait été grand78. La crise risquait de se renouveler. Le pape trouva un moyen élégant d'y parer, en quittant son palais de Latran, pour faire la tournée des églises et des abbayes. Chacune d'elles devait, selon une coutume déjà vieille, héberger à son passage la cour pontificale. Chacune allait être invitée, par la même occasion, à l'aider de ses fonds. En retour lui serait accordée quelqu'une de ces dispenses, exemptions ou faveurs, dont tout le monde alors était friand. Ce serait comme un vaste échange de services.
À ces considérations très matérielles s'en ajoutaient d'autres, d'un caractère plus religieux, qui tendaient au même résultat et qui le renforçaient. Brunon avait apporté à Rome un programme très net de réformes. Elevé dans le respect et l'amour des moines, conseillé, stimulé par certains d'entre eux, il rêvait de voir leurs principes et leur genre de vie imposés à tous les prêtres, à ceux des villes et à ceux des campagnes. Il aimait à se figurer le clergé séculier comme une grande congrégation dont le pape serait l'abbé. Les circonstances qui l'avaient élevé sur le siège de Pierre n'avaient fait qu'accentuer en lui cette tendance. Pourquoi Benoît IX, Silvestre III, Grégoire VI avaient-ils été écartés du trône pontifical, auquel chacun d'eux s'était accroché avec une vigueur si âpre? C'est parce qu'on avait jugé qu'ils s'en étaient rendus indignes, l'un en le déshonorant par ses moeurs dépravées, les deux autres en voulant l'acheter à prix d'argent. La cour impériale motivait son intervention dans les affaires de Rome par son souci de mettre fin à ces scandales, qui mettaient la vie de l'Eglise en danger. Elle justifiait la préférence donnée à des candidats allemands, par la corruption et la vénalité dont les Italiens faisaient preuve79. Tous ces ultramontains, disait-on en pays germanique, trahissaient la cause de l'Evangile. Les uns imitaient les anciens Nicolaïtes, qui, à l'exemple de leur maître Nicolas, mis en cause dans l'Apocalypse (II, 14-15), s'étaient adonnés à une luxure éhontée. Les autres continuaient la tradition des simoniaques, des disciples de Simon le magicien, maudit dans le livre des Actes (VIII, 18-21) pour avoir voulu acheter les dons du Saint-Esprit. Ce double mal était très contagieux. Il s'était répandu de la ville des papes dans toute la chrétienté. Il fallait à tout prix y mettre fin. C'est en faisant valoir de tels arguments et l'urgence d'une grande réforme que l'empereur avait élevé au Siège apostolique, après l'évêque de Bamberg et celui de Brixen, celui de Toul. Le nouvel élu se devait de réaliser l'espérance qu'on avait mise en lui et de faire cesser les deux fléaux dont souffrait la chrétienté. Pour cela il lui fallait aller partout, faire le tour des Eglises, afin de rétablir l'ordre en chacune, d'y détruire le mal en sa racine.
* * *
Comme le scandale était parti de Rome, c'était de là que devait venir le bon exemple. Aussi Léon IX n'eut-il rien de plus pressé que d'y convoquer un grand Concile où seraient affirmées les lignes essentielles de son programme. L'assemblée s'ouvrit le ler dimanche après Pâques de 104980. L'assistance n'y fut pas aussi nombreuse qu'il eut souhaité. Beaucoup d'évêques se méfiaient. Ils craignaient que l'aventure ne leur fût dommageable81. Leur inquiétude se comprend. Le pape commença par déclarer qu'il fallait considérer comme nuls les ordres soit reçus soit même conférés par des simoniaques. Non seulement les évêques qui avaient acheté leur titre, mais les prêtres institués par eux se trouvaient du coup dépourvus de pouvoir. À ce compte, la plupart des Eglises devaient être fermées, en attendant qu'on pût leur donner de nouveaux titulaires. C'est ce qu'on fit remarquer avec insistance à Léon IX. Il ne céda qu'avec peine. Il finit cependant par comprendre qu'une attitude trop intransigeante constituait un très grave danger. Une transaction intervint. L'on convint que les gens d'Eglise qui auraient été institués par un évêque simoniaque sans lui avoir versé le moindre argent, auraient simplement à subir, comme Clément II l'avait ordonné récemment, une pénitence de 40 jours, après laquelle ils seraient rétablis dans leurs fonctions, mais que tous ceux qui auraient acheté leur titre seraient, pour ce motif, impitoyablement destitués82. La mesure fut appliquée sans retard à quelques-uns d'entre eux83.
Le Concile s'occupa aussi des prêtres mariés ou concubinaires. Il fut stipulé que tous devraient rompre sans retard avec leurs femmes84. Pour éviter que l'ordre fût éludé par eux, ou que certains revinssent, plus tard à leurs anciennes habitudes, une disposition extraordinaire fut adoptée. L'assemblée statua que celles de ces femmes qui se trouvaient à Rome seraient attachées comme serves au Palais du Latran85. C'était une mesure bien imprudente. Elle risquait de porter la révolution dans la maison du pape.
Léon IX en imposa une autre qui était de nature à relever les finances papales. Tous les chrétiens, à l'avenir, devaient être astreints au paiement de la dîme. Beaucoup, même en Italie, n'avaient jamais entendu parler d'une telle loi. Il leur fut expliqué que c'était par suite d'un abus fâcheux, et qu'il ne s'agissait pas là d'une innovation, mais d'une simple restitution à opérer en faveur des Églises86.
Une fois clos le Concile de Rome, Léon IX se hâta de porter ailleurs ces décisions. La série de ses voyages commençait.
À la Pentecôte de 1049, le pape présidait une nouvelle assemblée à Pavie, où il avait fort à faire pour imposer la loi du célibat, car la plupart des évêques, des prêtres et des diacres de la région lombarde étaient mariés87. Peu après il passait les Alpes et allait trouver l'empereur, pour qui était sa première visite hors du sol italien. Il se trouvait avec lui, le 14 juin, à Cologne88. Le 14 septembre il était dans sa ville épiscopale de Toul, dont il restait toujours le chef direct, car il avait évité, pour des raisons où l'intérêt se joignait au sentiment, de se donner un successeur89. De là il convoqua les évêques français à un Concile que lui-même présiderait à Reims, dès le début d'octobre. Le roi de France Henri Ier avait promis de se trouver dans cette ville, pour la consécration préliminaire de l'église abbatiale. A la réflexion, il se ravisa, fit savoir qu'une rébellion fâcheuse l'empêchait de s'y rendre et mobilisa même les prélats qui dépendaient de lui pour les empêcher d'y paraître. Il tenait à être maître chez lui et ne voulait pas d'une intervention étrangère. Le pape n'en fut pas moins exact au rendez-vous, ni moins catégorique dans l'affirmation de son programme et la condamnation des pratiques contraires90. Une quinzaine de jours plus tard, il était à Mayence où l'attendait l'empereur et il y présidait un nouveau Concile, auquel prit part une grande partie de l'épiscopat germanique 91. Puis il passa en Alsace.
Ses parents n'étaient plus là pour le recevoir. Sa mère était morte sans avoir eu la satisfaction de le voir élevé sur le siège de Pierre92. Elle avait pris, nous dit Wibert, un tel embonpoint qu'elle pouvait à peine se mouvoir. La pauvre femme demandait à Dieu de la faire maigrir, Elle fut si bien exaucée qu'elle n'avait plus à sa mort que les os et la peau93. Son mari l'avait suivie dans la tombe peu de temps avant l'intronisation de Brunon94. Leurs deux autres fils avaient aussi trépassé. L'un, Gérard, époux de la nièce du dernier roi de Bourgogne95 avait été tué, en 1038, au cours d'une guerre contre un seigneur de Ribeaupierre96, sans laisser, semble-t-il, d'héritier direct. L'autre, Hugues, particulièrement aimé de Brunon97, avait dû mourir peu avant l'élection de 104998. De son mariage avec la comtesse Mathilde, il laissait un fils, Henri, qui tenait alors le château d'Eguisheim99, et qui ne devait pas tarder à être lui-même emporté par la mort100.
Le pape alla revoir ce qui lui restait de parents et d'amis. Il s'attacha surtout à la visite des monastères fondés ou soutenus par sa famille, en ayant soin de confirmer et d'étendre leurs possessions et privilèges. C'est par les bulles rédigées en leur faveur que nous pouvons reconstituer quelques étapes de son itinéraire.
Le 10 novembre, il consacrait dans les Vosges l'église abbatiale d'Andlau, à la prière de l'abbesse Mathilde, sa cousine, soeur de Conrad II, et il mettait le couvent sous la protection du SaintSiège, contre une redevance annuelle de trois pièces de lin101.
Le 17 novembre il faisait une halte au monastère de Sainte-Croix de Woffenheim, qui avait été particulièrement cher à ses parents. Il consacrait l'abbesse Kuenza. Puis dans une charte solennelle, qui tranche parmi toutes les autres par son lyrisme, il mettait aussi cet établissement sous la protection spéciale du Siège apostolique, en retour de l'offrande annuelle d'une rose d'or, qui devait être faite à Rome au 3° dimanche de Carême102.
Le 23 novembre, il était près du lac de Constance, dans la célèbre abbaye de Reichenau103 , dont un moine Hermann, surnommé «contractus» ou «le perclus», enregistrait son passage dans une «Chronique» appelée à devenir célèbre104.
Le 3 décembre, il se trouvait à Donauwerth, pour y dédier un monastère, à la demande d'un de ses proches qui l'avait fait construire et dont une fille fut consacrée abbesse105.
De là il gagnait le nord de l'Italie. Il célébrait la Noël à Vérone. Enfin, au début de 1050, il faisait sa rentrée à Rome 106.
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La ville des papes ne le retint pas longtemps. Il passa une partie de l'hiver à parcourir le sud de l'Italie. Presque aussitôt après son intronisation, Léon IX, fidèle à son idéal religieux, était allé visiter les moines du Mont Gargan et ceux du Mont Cassin107. Il les vit à nouveau. Mais cette fois, il fit aussi une halte dans la ville de Bénévent, qui s'était mise, un an auparavant, sous sa protection, et dont les offrandes, lui avaient été si utiles108. Il tint un peu plus loin, à Siponte, un Concile, auquel avaient été convoqués les évêques de la Pouille et de la Calabre, et où il ne craignit pas de déposer deux archevêques109.
Ses préoccupations se tournaient de là vers la Sicile, où dominaient alors les Musulmans. Il rêvait de les en chasser et confia par avance l'administration religieuse de l'île, avec le titre d'archevêque, à un ancien moine de Moyenmoutier, Humbert, qu'il a amené à sa suite et investi de sa confiance110. Mais ses plans échouèrent et Humbert ne réussit pas à prendre possession de l'archevêché 111.
Comme les Musulmans venaient de s'installer aussi en Sardaigne, Léon IX envoya vers le même temps un légat aux Pisans pour leur faire savoir que, s'ils recouvraient ce pays, «Sa Sainteté le leur donnait et concédait à perpétuité, sons condition qu'ils reconnaîtraient le tenir du Siège Apostolique, en lui payant un tribut annuel»112. Sans doute se considérait-il comme le légitime propriétaire en vertu de la fameuse «donation de Constantin», pièce apocryphe du VIII° siècle, qui était alors regardée comme authentique et persévéramment exploitée par les papes113. Les Pisans répondirent à son appel, équipèrent une flotte et réussirent à prendre l'île. Chemin faisant ils s'emparèrent même de la Corse114.
Ces soucis ne détournaient pas Léon IX de sa tâche initiale. Revenu à Rome avant les fêtes de Pâques de 1050, il y rappela, en nouveau Concile, les ordonnances de celui qui avait été tenu un an auparavant. Il y fit exclure de la communion chrétienne les membres du clergé qui ne s'y soumettraient pas, ceux qui continuent de forniquer. Défense était faite à tout prêtre ou laïque d'avoir aucun commerce avec eux. Les moines et les puritains triomphaient. Aussi se firent-ils les propagandistes ardents de la réforme115.
Le pape leur donnait l'exemple. Il «se remist à la voie, dit un chroniqueur, por corrigier les autres cités »116 . On le vit ainsi, dans l'été de 1050, en divers points de l'Italie.
Le 1er septembre, il présidait à Verceil, en Lombardie, une assemblée nouvelle destinée à confirmer et à compléter celle qui avait eu lieu l'année précédente à Pavie117.
Le besoin s'en faisait tellement sentir que l'évêque même de la ville, chez qui Léon IX s'arrêta, donnait lui-même l'exemple du dérèglement118.
Le pape l'ignorait sans doute. Mais quelqu'un devait bientôt l'apprendre et en tirer parti contre lui119. C'était Bérenger, écolâtre de Tours et archidiacre d'Angers qui venait d'être condamné à Rome, et qui le fut de nouveau à Verceil. On lui reprochait d'avoir soutenu que le Christ ne se trouve pas en chair et en os, mais seulement en figure, dans le pain et le vin eucharistiques, après les paroles de la consécration. Il eût voulu aller se défendre à Verceil, comme il y avait été invité. Mais il en avait été empêché par le roi de France qui l'avait fait emprisonner. Il prit sa revanche en diverses lettres et en un grand traité De la sainte Cène, où il malmena fort tous ses contradicteurs120.
Une autre condamnation prononcée en ce Concile au début de septembre 1050 allait susciter des difficultés plus graves. Un parent des comtes d'Eguisheim, Humfroy de Wülflingen, jadis chanoine de Strasbourg, que la faveur impériale avait élevé, quatre ans auparavant, à l'archevêché de Ravenne, refusait de se soumettre à la juridiction romaine, en invoquant les droits anciens de son Eglise. Léon IX lança contre lui l'anathème. Mais l'archevêque persista d'abord dans son refus. Or il avait derrière lui un groupe compact de partisans, aussi puissants que résolus, qui ne cachaient pas leur hostilité à l'égard du pape121.
Celui-ci ne s'attarda pas à vider la querelle. À l'automne de 1050, il était déjà en France. Après diverses haltes dans le Valais122, dans le pays de Vaud123, à Besançon124, il regagnait sa ville épiscopale de Toul125. Là il canonisait, en grande solennité, un de ses prédécesseurs, l'évêque Gérard, celui-la même que sa mère Helwige avait vu, en songe, lui remettre une étole126.
Le 17 décembre, il visitait au Hohenbourg, le monastère de Sainte-Odile, auquel sa famille était, traditionnellement, très attachée et où plusieurs de ses proches étaient inhumés. L'église se trouvait alors comme abandonnée. Il prit, pour la restaurer, diverses mesures, lui reconnut des possessions nombreuses dans les localités avoisinantes, et décida, sur le témoignage d'une «antique relation», que toute la montagne, au-dessous du «mur des gentils», devait être sous la dépendance directe de l'abbesse127.
En janvier 1051, il s'abouchait à Trèves avec l'empereur, qui fêtait alors la naissance d'un fils, du futur Henri IV128. Il se trouvait avec lui à Augsbourg au début de février129.
En mars, il avait traversé les Alpes, et s'occupait du Chapître de la Cathédrale de Lucques, où l'on voyait, dit-il, des prêtres mariés vivant dans la luxure130. Après quoi il arrivait à Rome pour les fêtes de Pâques131.
* * *
Léon IX repartait à l'été pour une nouvelle tournée. Mais son voyage avait, cette fois, un autre caractère. Il ne s'agissait plus d'aller à travers les diocèses faire la chasse aux évêques et aux prêtres nicolaïtes ou simoniaques et prêcher partout l'idéal monastique. À partir de cette époque, le souci de la réforme ecclésiastique s'atténue, dans la pensée du pape, devant un autre, d'un caractère plus politique, qui va l'absorber de plus en plus.
Pour bien comprendre cet aspect nouveau de non activité, il faut se rappeler quelques faits historiques. L'Italie méridionale avait été longtemps disputée entre les Lombards, qui auraient voulu étendre leur autorité du nord au sud sur toute la péninsule, et les empereurs de Byzance, qui s'efforçaient péniblement d'y conserver les derniers restes de leur occupation. Un troisième larron était survenu avec l'invasion musulmane, qui était passée d'Afrique en Sicile, puis s'était fixée sur divers points de l'Apulie et avait même poussé des pointes jusqu'à Rome. Des aventuriers, venus de Normandie, s'étaient mis au service d'une des principautés lombardes qui avaient pu se maintenir au sud des Etats pontificaux, et ils l'avaient aidée à se défendre contre les Sarrasins et contre les Byzantins. Puis ils s'étaient établis pour leur compte et ils s'efforçaient depuis lors d'arrondir leurs domaines132. C'est pour résister à leurs entreprises envahissantes que les gens de Bénévent, dès le début du pontificat de Léon IX, lui avaient demandé de les prendre sous sa protection. Le pape ne demandait pas mieux. Mais il avait à compter avec l'opposition des princes lombards, qui avaient dominé jusque là sur la ville, et avec celle des Normands, qui cherchaient à s'installer. L'année précédente, à la suite de son passage, le prince Landolf, qui lui était hostile, s'était vu expulser, pour ce motif par ses propres sujets133.
Léon IX se dit que les circonstances lui étaient favorables. Le 5 juillet 1051, il prit possession de Bénévent134. Pour se garantir contre les risques éventuels, il fit venir le chef des Normands, Drognon, et lui fit promettre de respecter et de défendre ce territoire pontifical. Peu de temps après, Drogon était assassiné, ainsi qu'un certain nombre de ses partisans135. Un de ses frères, Humfroy, prit sa succession et se chargea de le venger. Une véritable chasse fut alors organisée, à travers l'Apulie, contre les adversaires de l'occupation normande. Beaucoup de gens furent arrêtés, torturés, massacrés136 . L e pape fit entendre maintes protestations contre le frère de Drogon137 .
Il ne fit par là qu'accroître sa fureur: «Hélas! Seigneur Pape, qu'avez vous fait? s'écriait un Bénéventin. Voici que les Normands, devenus pires que jamais, saccagent tout, brisent tout. La désolation nous envahit. Les murailles ne suffisent plus à protéger nos villes. Prenez pitié, prenez pitié de nous, et si vous êtes un pasteur, protégez vos brebis»138.
Léon IX fit appel au chef des troupes byzantines établies en Calabre, qui intervint en effe, mais se fit battre honteusement et à plusieurs reprises139. Dans sa détresse, il se tourna vers l'Allemagne, et durant l'été de 1092, il s'en alla trouver l'empereur, qui était alors en guerre avec la Hongrie et faisait le siège de Presbourg140. Il réussit à conclure la paix entre les belligérants et à faire convoquer une diète qui discuterait l'éventualité d'une intervention armée en Apulie.
L'assemblée se réunit à Worms, à la Noël de 1052141. Le pape vit se dresser contre lui une forte opposition. Sa réforme ecclésiastique avait été tentée par lui non seulement en Italie et en France, mais encore en Allemagne. Elle y avait suscité en divers milieux, et même à la cour, un mécontentement très vif, qui trouvait maintenant une occasion excellente de s'affirmer142. L'on reprocha au projet papal de compromettre gravement l'Empire sans le moindre profit. Léon IX offrit des dédommagements. Il rétrocéda au chef du Saint Empire l'évêché de Bamberg, qui avait été, sous Clément II, octroyé au Saint Siège143. II renonça pareillement aux droits qu'il prétendait avoir sur l'abbaye de Fulda et d'autres possessions allemandes144. En retour, des troupes lui furent promises par Henri III.
Elles s'organisèrent aussitôt et se concentrèrent à Augsbourg. Léon IX alla se mettre à leur tête, au début de février 1053 et il les dirigea sur l'Italie. Mais presque aussitôt un ordre de rappel arriva. L'empereur s'était ravisé. Il alléguait la nécessité de les garder auprès de lui en prévision de troubles intérieurs145.
Dans les mois précédents, le pape s'était fait lui-même recruteur. Mais il n'avait réussi à lever que 500 volontaires en Alsace et en Lorraine, plus 200 autres en Rhénanie. C'était bien peu. Encore cette troupe n'était-elle formée, pour une large part, que de gens sans aveu, de véritables bandits, attirés dans cette aventure par l'appât du gain146.
C'est ainsi escorté que le chef de la chrétienté revint en Italie. Un incident qui se produisit à Mantoue fit sur lui une impression fâcheuse. II s'était arrêté dans cette ville pour y tenir un Concile régional147. Quelques mois auparavant il avait excommunié l'archiprêtre et l'archidiacre du diocèse, qui, mariés l'un et l'autre, s'étaient permis de conférer des bénéfices ecclésiastiques à leurs propres fils148. II voulait reprendre là son oeuvre réformatrice. Au cours d'une session conciliaire, une rixe se produisit entre ses gens et ceux de l'évêque. II intervint pour y mettre fin, mais sans succès. Plusieurs de ses partisans tombèrent devant lui et leur sang rejaillit sur ses vêtements149. Des difficultés plus graves l'attendaient plus loin. Arrivé à Rome pour les fêtes de Pâques, il en repartit, au bout de quelques semaines, avec sa petite armée, pour gagner Bénévent, où il avait convoqué le ban et l'arrière-ban de ses vassaux150. Il comptait rejoindre de là les troupes byzantines151, forcer l'adversaire à la retraite et organiser ensuite sa principauté, dont le chef délégué serait l'alsacien Rodolphe d'Ottmarsheim152.
Les Normands n'étaient pas sans inquiétude. Etrangers en ce pays, où ils ne s'imposaient que par la force, ils craignaient que le spectacle d'une guerre soutenue par eux contre la papauté n'achevait de leur aliéner les populations et n'amenât une révolte générale. Ils envoyèrent une délégation au pape, pour lui offrir de reconnaître sa suzeraineté et de lui payer chaque année un tribut, s'il voulait bien les admettre parmi ses vassaux et leur donner l'investiture des terres tenues par eux. Léon IX commit la faute de rejeter cette offre. Il ne vit dans leur démarche qu'un aveu d'impuissance et les somma de quitter le pays. Sur leur refus il les excommunia153.
Ainsi rebutés, les Normands réagirent vivement. Ils se portèrent en hâte au devant de ses hommes, pour les empêcher de faire leur jonction avec l'armée byzantine, et le 18 juin 1053, ils les attaquèrent avec vigueur. Au premier choc, les Italiens, peu aguerris, se débandèrent. Les Alsaciens, Lorrains et Rhénans se défendirent mieux, mais bientôt ils furent écrasés154. Le pape put les voir tomber, l'un après l'autre, du haut de la ville voisine de Civitella, où il se tenait, avec son clergé, durant la bataille. Au bout de quelques heures, il s'y trouva cerné. À la demande des habitants, terrifiés par un premier assaut, il dut se constituer prisonnier155.
Les vainqueurs l'obligèrent à lever sans retard les censures ecclésiastiques dont ils avaient été chargés par lui avant la lutte. Ils se firent ouvrir les portes de Bénévent et s'y installèrent avec lui. Humfroy eut l'élégance et l'habileté de montrer à son égard une grande déférence156. Il ne l'en retint pas moins en captivité pendant plus de huit mois.157
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Léon IX utilisa ses loisirs forcés pour correspondre avec l'empereur de Constantinople. Se voyant insuffisamment soutenu par l'Allemagne, il cherchait un appui à Byzance158. Il se mit, sur le tard, à apprendre le grec159. Mais ces efforts, dictés par l'intérêt du moment, devaient rester sans résultats. L'Orient et l'Occident se connaissaient trop peu. Leurs intérêts étaient trop divergents. Entre ces deux parties de la chrétienté, la rupture, depuis longtemps latente, allait être bientôt définitive.
Léon IX contribua même, sans le vouloir, à la précipiter. Convaincu que, l'accord entre Rome et Byzance, pour se traduire sur le terrain de la politique, devait s'affirmer d'abord sur le plan religieux, il adressa au patriarche de Constantinople Michel Cérulaire une longue missive destinée à montrer que toute la chrétienté devait se grouper autour du successeur de Pierre160. Mais Michel, qui s'était proclamé patriarche universel, n'était pas d'humeur à s'incliner devant son concurrent, et le ton tranchant de l'invite ne fit que l'irriter.
Le pape lui fit porter son message par l'ancien moine de Moyenmoutier devenu un de ses principaux collaborateurs, le Cardinal Humbert. Le légat se montra encore plus impérieux. Dans un traité en 66 chapitres, il fit une critique très vive du patriarche161. Finalement il prononça l'anathème contre lui et tous ses partisans. Mais, devant la réaction violente qui s'en suivit, il dut s'enfuir précipitamment.
Léon IX comptait le retrouver à Rome. Comme les fêtes pascales approchaient, il obtint enfin la permission de regagner sa capitale. Conduit par Humfroy jusqu'à Capoue, dernière limite des possessions normandes, il y passa douze jours, après lesquels il franchit la frontière et rentra enfin au Palais de Latran à la fin de mars 1054162.
La défaite l'avait moralement diminué au regard des Romains. La plupart avaient toujours tenu fort peu à lui163. C'était pour eux un étranger, un représentant de cette Allemagne en laquelle ils voyaient la grande ennemie. Ses tentatives de réforme, l'avaient rendu particulièrement antipathique, et l'austérité de sa vie, au lieu de lui attirer le respect, n'avait fait que susciter des critiques acerbes. Tout cela, peut-être, lui eût été pardonné, s'il eût pu agrandir, comme il le souhaitait, le patrimoine de Pierre. L'insuccès de sa tentative achevait de lui aliéner l'opinion.
D'autre part, les bonnes âmes, celles qui avaient eu pour lui le plus de sympathie, qui avaient salué avec le plus d'enthousiasme son programme réformateur, avaient été ensuite profondément déçues en le voyant recruter des troupes et se mettre à la tête de mercenaires fort peu recommandables, pour des questions de pure politique et d'acquisitions territoriales que leur mysticisme réprouvait. Le Cardinal Pierre Damien, un autre saint de ce temps, ne se gênait pas pour écrire à un de ses collègues que les entreprises guerrières ne convenaient pas à un successeur de Pierre164. Un annaliste de la même époque, dit crûment que si le Pape avait été battu, il l'avait bien mérité165.
La situation de Léon IX était donc fort difficile. Sa santé laissait encore plus à désirer. Une maladie grave, dont la nature ne nous est pas connue, s'était déclarée pendant son séjour à Bénévent. C'est en litière qu'il était rentré à Rome166. Dans les jours qui suivirent, il se tint sans bouger au Latran. Après Pâques, sa maladie empira. Sentant sa fin approcher, il se fit porter à la Basilique Saint-Pierre, où il voulait mourir167.
Détail macabre, la foule, ayant vu passer la litière qui, était comme un cercueil anticipé, se précipita sur le palais du Latran pour le piller168. C'était, paraît-il, la coutume à la mort de chaque pape. Léon IX avait jadis protesté contre cet, usage barbare169. Il ne pouvait maintenant que le subir.
À sa demande, les fidèles furent introduits auprès de lui, pour recevoir ses dernières instructions. Il leur recommanda de ne s'approprier jamais aucun bien ecclésiastique, de ne point jurer, de ne pas créer d'embarras aux pélerins, de ne point manquer d'offrir à Dieu les prémices de leurs récoltes170.
Le clergé fut ensuite mandé. Léon IX lui fit entendre aussi divers conseils. Après quoi il se mit en prière171.
Le souvenir de tous les pays à travers lesquels il avait voyagé lui revenait à l'esprit.«Seigneur Jésus, dit-il, je prie ta bonté d'accorder, en toute cité ou province où je suis allé, la paix et la concorde à tous ceux qui m'ont reçu... À toutes ces provinces ou cités par lesquelles est allé ton serviteur, donne une plénitude de blé, de vin et d'huile, pour que tous sachent que c'est en ton nom que j'allais»172.
Sur son lit de mort il pensa aussi à son prédécesseur indigne, à ce Benoît IX qui allait lui survivre, et dont l'image le hantait comme un cauchemar «Grand Dieu, ajouta-t-il, Rédempteur du genre humain, qui, par tes Apôtres Pierre et Paul, as fait tomber de haut le perfide Simon, comme tu a daigné les écouter, daigne écouter maintenant ton serviteur, fais tourner vers toi Théophylacte et (ses frères), qui ont renforcé presque dans tout le monde l'hérésie simoniaque, pour qu'ils abandonnent leur erreur et reviennent à toi»173.
Dans ces heures suprêmes où la vie allait lui échapper, il se mettait à parler la langue de son enfance, celle qu'il avait apprise en Alsace dans son château d'Eguisheim et qui était, d'ailleurs, familière à son entourage, car il avait autour de lui de nombreux compatriotes 174.
Le 19 avril au matin, évêques, prêtres, diacres, clercs de tout ordre et fidèles de tout rang vinrent, au point du jour, assister à sa fin, dont l'échéance s'annonçait imminente. Il entendit la messe et communia. Puis, comme tout ce monde faisait grand bruit, à un moment il dit : «Ecoutez, pour Dieu, taisez-vous; peut-être pourrai-je prendre un peu de sommeil». Il inclina la tête et dormit pendant une demi-heure. Puis il cessa de respirer. Il était mort175.
Né en 1002, il avait dépassé de peu la cinquantaine. Il fournissait par sa disparition prématurée un exemple de plus au traité que saint Pierre Damien allait bientôt publier sur la brièveté de la vie des papes176.
Avec lui l'Eglise perdait un chef qui lui était vraiment dévoué,
qui ne cherchait point son intérêt personnel, comme un trop
grand nombre de ses prédécesseurs, mais qui voulait sincèrement
le bien. À neuf cent cinquante ans d'intervalle, on peut ne
point partager ses idées et ses aspirations. Mais, si loin qu'on
se sente de lui à cet égard, on se plaît à saluer
en lui un homme droit qui portait un idéal et qui travailla toute
sa vie à le réaliser.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Jusqu'en 1365, le château impérial de Haguenau servit de résidence aux Empereurs:
Léon et Calixte, issus tous deux de la plus haute noblesse de leur province, et qui régnèrent à des époques éloignées l'une de l'autre de seulement soixante-trois ans, possèdent bien des points communs. Mais notre propos n'est pas de les rappeler. Disons cependant que si l'on fait naître Calixte II tantôt à Dole, tantôt au château de Quingey, sur les bords de la Loue, Léon IX n'est pas mieux loti, si l'on peut dire, car on hésite, quant à son lieu de naissance, entre le château de Dagsbourg (Dabo), en Lorraine, et celui d'Eguisheim, près de Colmar. Pourtant, comme l'a fait remarquer l'abbé Hunckler, le futur Léon IX naquit le 21 juin 1002, et sa famille avait coutume de résider à Eguisheim durant la belle saison.
S'il est des points communs à nos deux pontifes, il existe
aussi une différence: tandis qu'on ne relève pas,
à notre connaissance, de légendes se rapportant à
la vie de Calixte II, plusieurs « auréolent » celle
de Léon IX. Avant de les évoquer, rappelons que le pape
alsacien, prénommé Brunon à sa naissance,
était le fils de Hugues IV, comte de Basse-Alsace, et de
Heilwige, fille de Louis, comte de Dagsbourg. Il descendait, sans
doute, par les femmes, d'Adalric, père de sainte Odile et duc d'
Alsace. Sa parenté comptait plusieurs saints: saint
Léger, évêque d' Autun; le bienheureux Rémi,
évêque de Strasbourg ; sainte Hunne, sainte
Adélaïde, impératrice d' Allemagne, etc.
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Maintenant que nous connaissons un peu mieux saint Léon IX,
voyons les lieux où résidait parfois sa famille,
où lui même est sans doute né, et demandons
à Robert Redslob de nous les présenter joliment.
« Quand, depuis Belfort, on suit la grande voie des Celtes qui longeait le seuil des Vosges et menait par Brumath à Seltz, on voit bientôt se dresser, tout en haut, sur le faîte de la montagne, trois chevaliers qui portent des armures scintillantes de grès rouge et qui, d'un oeil farouche, veillent sur le pays d'Alsace.
« Trois tours, dirait-on, mais ce sont trois châteaux indépendants. Chacun a son enceinte. Ce sont le Dagsbourg, le Wahlenbourg et le Weckmund. Nous les appelons les châteaux d'Eguisheim. Ils sont bâtis sur des blocs de taille gigantesque, éveillant la pensée qu'il y avait là un refuge des populations de la plaine en des temps préhistoriques.
« Le Weckmund et le Wahlenbourg ont été bâtis par le comte Hugues IV d'Eguisheim au XI° siècle. Le Dagsbourg ou Tagesbourg, élevé au XII° siècle, date de l'époque où, à la lignée des Eguisheim, éteinte en 1144, avait succédé la dynastie des Dagsbourg [ en français : Dabo ].
« Ce monument féodal est une tour d'horloge qui se lève sur la plaine d'Alsace. Car les rayons du soleil, se glissant à travers les créneaux et balayant forêts, champs de labour et prairies de leur aiguille d'or qui lentement se déplace, marquent les heures et sont, pour le paysan qui pousse la charrue, un cadran solaire, plus précis que les cloches d'église.
« Les trois tours ne sont pas figées dans une immobilité de statues. Elles sont vivantes. Regardez-les avec attention. Elles ne restent pas hiératiquement alignées sur un même plan. Vues de la plaine, vues par un voyageur qui va son chemin, elles se rapprochent, puis s'écartent l'une de l'autre. Elles ont l'air de donner entre elles une savante figure de menuet. Le Weckmund, dès l'aube éveille les cent villes et villages d'alentour. Son joli nom le dit bien. Ce nom signifie qu'à l'heure où l'aurore se lève sur la Fôrêt-Noire, le donjon, embrasé de lumière et tiré de son sommeil, sonne le cor pour annoncer le Jour ».
Les châteaux d'Egisheim, que l'on appelle aussi les Trois Sorcières (Drei Hexen), ont résisté aux attaques de l'empereur germanique Adolphe de Nassau, à celles du futur roi de France Louis XI à la tête des Armagnacs, mais c'est une guerre ridicule, dite Guerre des Oboles, ou Guerre des Six Deniers, qui eut raison d'eux en 1466. Résumons-en rapidement les circonstances :
Chassé par son maître, et s'estimant lésé d'une somme de six oboles, un garçon meunier de Mulhouse, Hermann Klée, alla se plaindre auprès de seigneurs récemment bannis du sénat de Mulhouse par la bourgeoisie. L'un d'eux, Pierre de Réguisheim, profita de l'occasion pour s'attaquer aux bourgeois et les emprisonner. Mais la ville réagit, arma ses citoyens, se trouva des alliés, et les seigneurs coururent s'enfermer dans les châteaux d'Eguisheim, dont le commandement fut bizarrement confié à Hermann Klée. L'armée des ligues d'Alsace les y poursuivit, lança un furieux assaut, s'empara des châteaux et les incendia après avoir pendu Hermann Klée et trois seigneurs.
Les tours calcinées ne furent jamais réparées, demeurèrent à l'abandon et acquirent bientôt une si funeste réputation qu'on les nomma les Trois-Sorcières. Cent ans après la Guerre des Oboles, en 1568, on brûla une prétendue sorcière, accusée d'avoir marié sa fille au diable. Les noces, disait-on, s'étaient déroulées dans les ruines d'Eguisheim, les invités y avaient dansé la ronde du sabbat et dégusté des chauves-souris !
On le voit, le diable est tenace. Non content de l'avoir tourmenté durant sa vie, il revenait, plusieurs siècles après la mort de notre pape alsacien, en souiller le berceau par des noces infâmes et un horrible festin.
Odile Gevin-Cassal, l'aimable conteuse des « Légendes
d'Alsace », a construit sur ce thème un récit
où apparaît une prétendue comtesse de Weckmund.
Nous ne pouvons y puiser, car il n'a pas grand chose de
légendaire; et l'auteur, emportée par son lyrisme, va
jusqu'à remplir les fossés des trois châteaux
« d'une eau claire et vive, venant de la Thur et retournant
à elle! ». On se demande. comment la Thur, coulant dans la
plaine, à deux cents mètres d'altitude, pourrait entourer
de ses eaux des châteaux situés à trois cents
mètres plus haut ! »
*
Une vieille femme se présenta, un soir, à la porte de la demeure du comte Hugues, dans le dessein de lui révéler l'avenir. Le seigneur la reçut et l'écouta. Elle lui dit que, si grands que fussent et son prestige et son autorité, son fils Brunon le dépasserait en tout, et que lui, Hugues, en viendrait à baiser la poussière de ses pieds.
Toute la nuit et les jours suivants, le comte remua de sombres pensées. Bientôt il imagina Brunon l'enfermant dans des oubliettes, le tuant peut-être, et prenant le pouvoir à sa place. Quelques jours plus tard, il appela son maitre-veneur, le mit au courant de la prophétie de la vieille femme, et lui ordonna d'emmener Brunon dans la forêt et de lui percer le coeur d'une flèche. Puis il lui remit une somme d'argent en paiement de ce forfait. Bien peiné de se voir l'artisan d'un odieux meurtre, le serviteur ne laissa pourtant rien paraitre de ses sentiments. Mais, une fois dans la forêt, il s'empressa, au lieu de tuer l'enfant qui gambadait à ses côtés, de le confier à un saint ermite de sa connaissance, et lui expliqua tout. Puis il se mit en quête d'un chevreuil. Bientôt il en aperçut un, s'en approcha le plus près possible, et le transperça d'une flèche. Il l'ouvrit, lui ôta te coeur et enterra le cadavre de l'animal. Puis il rentra au château et présenta le coeur sanglant du chevreuil à son maître qui, déjà touché par le remords, ne lui posa aucune question.
De longues, très longues années passèrent, au cours desquelles le comte traîna lamentablement son désespoir et son repentir, en se renfermant toujours davantage dans un noir silence. Un jour, n'y tenant plus, exténué de sentir -comme Caïn -l'oeil de Dieu fixé sur lui, il fit venir son chapelain. Il lui confessa son crime, lui dit ses affreux tourments, son ferme désir d'expier sa faute par la plus impitoyable des punitions. Le prêtre, à l'exposé d'une telle horreur, ne put qu'engager son pénitent à se rendre à Rome, afin d'y solliciter l'absolution du pape.
Bien que l'on fût alors en plein hiver, Hugues se mit en route revêtu de l'habit des pèlerins, franchit les Alpes avec difficulté, et arriva enfin à Rome. Le pape lui accorda bientôt audience. Alors, plein de repentir, Hugues se jeta à ses pieds, lui avoua son crime en pleurant, implora son pardon et réclama une pénitence exemplaire. Le Saint Père observa un instant le silence, se voila la face de ses mains, puis il se leva, et dit: « Le Sauveur est mort pour tous les pécheurs; à toi aussi il accordera merci ». Alors, il releva le comte, le serra dans ses bras, et ajouta: « Sache, pauvre père, que le fils que tu crois mort est vivant. Ton veneur aimait l'enfant que tu voulais détruire. Il l'a confié à un ermite, ensuite à de braves gens qui le firent instruire; il est devenu prêtre, puis évêque, et aujourd'hui, il est là, devant toi ».
Les yeux en larmes, mais le coeur inondé d'un indicible bonheur,
Hugues reprit lentement ses esprits. Il demeura quelques semaines
auprès de son fils, puis, muni d'une filiale et pontificale
bénédiction, il regagna Eguisheim, y passant ses
dernières années à secourir les pauvres, les
malheureux, les affligés.
*
Kokoriko.
Wer kummt denn do ?
D'r Bruno vum Egse kummt do häre,
Wo in Rom d'r Babscht soll wäre.
Cocorico.
Qui est-ce qui vient là ?
Le Bruno d'Eguisheim vient ici,
Il va à Rome pour y être pape.