Maîtres célèbres et étudiants illustres
de l'Université de Strasbourg

par
Philippe Dollinger

Directeur de l'Institut des Hautes Études Alsaciennes
Saisons d'Alsace n°2 (1951)



Des maîtres et des étudiants illustres de l'Université de Strasbourg? On en compterait des centaines, si l'on veut appeler « illustres» tous ceux qui, formés par elle, ont conquis la notoriété, sous des formes multiples, auprès de leurs contemporains. Mais la renommée aussi s'émousse et la plupart de ces hommes, réputés de leur vivant, sont aujourd'hui oubliés, si ce n'est de quelques spécialistes. Cela est vrai tout particulièrement des professeurs: beaucoup furent en leur temps admirés, vénérés pour leur science, quelques-uns eurent une action profonde sur leur génération. Mais l'enseignement confère bien rarement à un maître - à moins que ce ne soit en dehors de sa profession - l'occasion de frapper de façon durable l'imagination des hommes. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que la gloire des maîtres les plus fameux de l'Université soit dépassée, et de beaucoup, par celle d'un petit nombre d'anciens étudiants: il suffit de rappeler les noms de Goethe, Napoléon et Metternich, qui presque au même moment, s'assirent sur les bancs de l'alma mater strasbourgeoise.


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Jean STURM (1507-1589)

La vie du fondateur de l'Académie protestante est un témoignage éloquent de l'attraction intellectuelle qu'exerçait Strasbourg au XVI° siècle, avant même qu'il n'y existât un centre d'enseignement supérieur. Rien ne semblait prédisposer ce Rhénan, né à Schleiden et ayant fait ses études à Liège, Louvain et Paris, à venir s'établir dans la métropole alsacienne: jusqu'à la fâcheuse réputation de son climat, qui paraissait devoir en détourner cet homme de santé maladive, qui par ailleurs atteignit l'âge de quatre-vingt-deux ans! Pour déterminer son destin, il fallut la persécution menée par François Ier contre les adeptes des idées nouvelles, auxquelles s'était rallié le jeune humaniste. Il fallut surtout les pressantes sollicitations du Magistrat de la Ville libre, en particulier de Jacques Sturm - son homonyme, mais non son parent - et le prestige dont jouissait la ville de Brant, Wimpheling et Bucer.

Dès l'année qui suivit son arrivée à Strasbourg, Jean Sturm réussit, grâce au large concours des autorités, à mettre sur pied son «Gymnase» (1538), bientôt transformé en une Académie dont il fut nommé recteur. C'était à la fois un établissement secondaire et une Faculté des Arts, où l'on étudiait les humanités gréco-latines et les sciences. Bientôt la réputation des méthodes pédagogiques nouvelles et le savoir du recteur, «nouveau Cicéron», firent accourir à Strasbourg des élèves de tous pays: il en vint de France, d'Allemagne, de Pologne, d'Angleterre et même d'Italie, hommage particulièrement flatteur: car en Italie, berceau de l'humanisme, on n'avait généralement que dédain pour les Barbares du Nord qui prétendaient faire refleurir la culture classique. «Le Gymnase», proclamait un érudit, «est comparable au cheval de Troie par le grand nombre de défenseurs de la science qui sont sortis de ses flancs! »

L'Académie n'absorbait pas d'ailleurs toute l'activité de Sturm. À la demande de plusieurs princes allemands, il alla réorganiser leurs écoles sur le modèle du Gymnase. Et surtout, il joua un grand rôle diplomatique au service de sa patrie d'adoption. Sa grande pensée était la conclusion d'une alliance étroite entre le roi de France et les protestants allemands, afin d'assurer le triomphe de leur foi. Il remplit ainsi de nombreuses missions auprès de François Ier, Henri II, Henri VIII et les princes allemands, sans pouvoir cependant réaliser entièrement ses espérances. On pourrait croire que tant de services aient assuré à Jean Sturm une fin heureuse et honorée. Il n'en fut rien. Ayant trop généreusement secouru les huguenots réfugiés à Strasbourg, il se débattit bientôt au milieu de graves difficultés matérielles. Surtout sa tolérance, son libéralisme religieux le mirent aux prises, à partir de 1564, avec les pasteurs attachés à une stricte observance luthérienne. Le conflit s'envenimant, Jean Sturm fut finalement destitué de ses fonctions de recteur, et après avoir songé à se réfugier en Angleterre, il alla finir ses jours, presque dans la gêne, dans une modeste demeure aux environs de Strasbourg. Son oeuvre du moins subsistait et son Académie, élevée au rang d'Université en 1621, était devenue et devait rester l'un des grands centres culturels de la région rhénane.


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Frédéric-Ulric OBRECHT (1646-1701)

Celui qui fut le premier préteur royal de Strasbourg était issu d'une famille de juris-consultes éminents. Son grand-oncle, Georges Obrecht, recteur de l'Académie en 1595, peut être considéré comme le véritable fondateur de la Faculté de Droit de Strasbourg. Son père, Georges-Ulric, après de brillantes études dans sa ville natale, paraissait promis à une belle carrière de juriste, lorsque sa vie fut brisée par une faute grave: il publia un libelle diffamatoire contre le Magistrat. On ne plaisantait pas alors avec ce genre de délit. Quoique père de onze enfants et malgré un repentir sincère, il fut condamné à mort et décapité.

Cette fin tragique n'entrava pas pourtant la carrière de son fils. Doué d'une mémoire exceptionnelle, prodigieusement érudit dans les lettres latines, grecques, hébraïque, l'histoire et le droit, Frédéric-Ulric frappa d'admiration ses contemporains par son savoir. Dédaignant les plus flatteuses propositions, il devint en 1682 professeur de droit à l'Université, puis avocat de la ville. Mais, dévoré d'ambition, il visait plus haut encore. Dès avant l'occupation de Strasbourg par Louis XIV, il s'était rallié à la France et avait écrit un traité démontrant que l'Alsace avait fait partie du royaume d'Austrasie et de Lorraine. Louis XIV s'empressa de s'attacher une personnalité aussi remarquable. Appelé à Versailles, Obrecht y fit la connaissance de Bossuet, qui le qualifia d'«abrégé de toutes les sciences et de toutes les nations», et qui n'eut guère de peine à obtenir sa conversion au catholicisme. Obrecht revint alors à Strasbourg en qualité de préteur royal, c'est-à-dire comme représentant de Louis XIV auprès de la municipalité et de l'université. Il ne se fit pas faute d'humilier les membres du Magistrat en leur transmettant les voeux ou plutôt les ordres du roi, en les forçant d'accepter dans le Conseil des nouveaux venus fraîchement convertis, en leur faisant sentir que leur pouvoir sur la «ville libre royale» était illusoire. Belle revanche envers ceux qui avaient implacablement envoyé son père au supplice! Tout en craignant continuellement d'être supplanté par un rival heureux, Obrecht, comblé d'honneurs, conserva jusqu'au bout la faveur de Louis XIV et il eut la satisfaction suprême, à sa mort, de transmettre sa charge à son fils.


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Jean-Frédéric OBERLIN (1740-1826)

Par un paradoxe curieux, le plus grand éducateur qu'ait produit l'Alsace ne fut pas professeur à l'Université. Son père pourtant y avait occupé la chaire de logique, et lui-même y fit de solides études, couronnées par le grade de docteur en philosophie. Mais sa piété profonde et son austérité détournèrent Oberlin d'une carrière facile: à l'âge de vingt-six ans, il accepta de devenir pasteur d'une des paroisses les plus déshéritées des Vosges, celle du Ban-de-la-Roche. On eût pu croire que cette décision si pleine d'abnégation le vouait à une oeuvre modeste et ignorée des hommes. Tout au contraire, ce fut le point de départ d'une réalisation étonnante et d'une célébrité qui, peu à peu, allait s'étendre à l'Europe entière.

Arrivé à Waldersbach, dont il devait rester pasteur pendant soixante ans, Oberlin se donna pour tâche de développer l'instruction parmi la rude population de bûcherons dont il était le chef spirituel. Sans aucune subvention, triomphant de toutes les oppositions grâce à son ascendant personnel, il réussit à créer un cycle d'études de six classes, à y faire venir les enfants depuis l'âge de cinq ans, à persuader les parents de suivre des conférences, donnant aux uns et aux autres, outre l'instruction élémentaire, des notions d'histoire, de géographie, d'histoire naturelle, de droit. Pendant des années, par des sermons, des visites, des récompenses, des sanctions, il parvint à faire de sa paroisse, jadis inculte, l'une des plus instruites du pays.

Mais son activité ne se bornait pas à l'instruction. Il sut inculquer à ses ouailles le goût de l'hygiène, installa un médecin dans la vallée, créa des écoles maternelles, des salles d'asile, des caisses d'épargne et de secours. Disciple des physiocrates, il se préoccupa d'améliorer l'agriculture, faisant venir du lin de Livonie, des semences de pommes de terre de Suisse et de Hollande. Il persuada un industriel de fonder une fabrique de tissage, où de nombreuses familles trouvèrent leur gagne-pain. Ingénieur, il fit tracer une route et construire des ponts par ses paroissiens, afin de relier à la plaine la vallée perdue dans les bois.

D'esprit très large - il s'intitulait ministre catholique-évangélique -, Oberlin s'enthousiasma pour la Révolution et se fit même, au début, recevoir membre du club des Jacobins de Strasbourg, ce qui ne l'empêcha pas d'être emprisonné quelques jours sous la Terreur. Mais il put bientôt reprendre son apostolat et poursuivre son oeuvre jusqu'à sa mort. De tous pays maintenant, on venait consulter le Sage de Waldersbach, on s'initiait à ses méthodes pédagogiques et à ses réalisations pour les répandre. De tous pays aussi lui parvenaient des éloges et de hautes distinctions. L'hommage le plus durable lui vint d'Amérique: une ville de l'État d'Ohio prit et garde toujours le nom du grand philanthrope alsacien.


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Christophe-Guillaume KOCH (1737-1813)

Le rayonnement de l'Université n'a peut-être jamais été plus grand que dans les dernières années de l'ancien régime. De pays éloignés, d'Irlande, de Scandinavie, de Russie même arrivaient à Strasbourg des étudiants de marque. Il est certain que ce prestige accru était dû en majeure partie à l'enseignement de Koch. Celui-ci, Alsacien de Bouxwiller, avait fait toutes ses études à Strasbourg avant d'y devenir professeur en 1771; mais il avait aussi élargi son horizon par de nombreux voyages et s'était constitué de précieuses relations dans les milieux éclairés de Paris. Son grand mérite fut de combiner l'étude du droit et de l'histoire et de créer un enseignement original qui n'avait d'équivalent nulle part: ce fut une véritable école de politique, où l'on vint s'initier à l'art des négociations subtiles et acquérir les connaissances nécessaires aux diplomates. Aux cours de Koch portant sur toutes les formes du droit public et privé, la statistique, l'histoire des traités de paix, s'ajoutaient, par d'autres maîtres, des leçons sur les sciences et l'art des fortifications. Grâce à son enseignement, Koch jouissait en 1789 d'une notoriété européenne.

La Révolution allait encore élargir son activité. L'abolition des privilèges par l'Assemblée constituante, la nationalisation des biens du clergé, risquaient de porter un coup mortel à l'Université. Délégué à Paris par ses collègues, Koch sut si bien plaider la cause des protestants que par son décret du 17 août 1790, la Constituante proclamait la liberté de leur culte et exceptait leurs biens de la confiscation. Député à l'Assemblée législative, Koch cependant ne tarda pas à se compromettre par ses tendances modérées et par son amitié pour Dietrich, le premier maire de Strasbourg: il fut emprisonné pendant près d'un an sous la Terreur. Après sa libération, il reprit son activité politique et pédagogique. Nommé membre du Tribunat, il obtint du Premier Consul le rétablissement de l'Université sous le nom d'Académie protestante, dans laquelle il reprit ses cours d'histoire et de droit public. Par gratitude pour son inlassable dévouement, il fut nommé, à soixante-treize ans, recteur honoraire de l'Académie. Juste récompense! Car il est permis de dire que depuis la fondation de l'Université de Strasbourg jusqu'à nos jours, nul n'a mieux mérité d'elle que Christophe-Guillaume Koch.

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Napoléon BONAPARTE (1769-1821)

C'est une page peu connue de l'histoire de Napoléon Bonaparte que son passage à Strasbourg au printemps de 1788. Agé alors de dix-huit ans, il n'était qu'un obscur lieutenant sans fortune et sans relations qui, sorti depuis trois ans de l'école de Brienne, manifestait peu d'enthousiasme pour la vie monotone de garnison: aussi s'efforçait-il de prolonger ses congés, plus ou moins régulièrement. C'est au retour d'une de ces permissions, passée en Corse, qu'il vint à Strasbourg, attiré sans doute par le renom de l'Université. On ignore la durée exacte de son séjour: deux mois peut-être, trois mois au plus. Il n'est donc pas surprenant que son nom ne figure dans les registres matricules d'aucune Faculté, dans lesquels s'inscrivaient seulement les étudiants restant un semestre entier ou préparant un examen.

Bonaparte suivit les cours de mathématiques du professeur Brackenhoffer et, curieux d'histoire, ceux du professeur Lorenz, qui avait grand succès par ses leçons sur les événements contemporains. On ne s'étonnera pas que le jeune officier n'ait guère attiré l'attention sur lui. Un de ses condisciples pourtant le remarqua, mais d'une manière plutôt inattendue: il raconte dans ses Mémoires qu'à la fin d'un cours de Lorenz, Bonaparte et lui furent pris de telles fourmis dans les jambes qu'ils furent incapables de quitter leur place! Témoignage précieux, mais combien modeste de l'activité intellectuelle à Strasbourg du futur empereur!

Comme il se doit, Bonaparte ne consacra pas tout son temps à l'étude. Une tradition locale rapporte qu'il tomba amoureux d'une cantatrice réputée, Mme Saint-Huberty; mais comme cette chanteuse n'est pas allée en Alsace cette année-là, il faut croire qu'on a confondu avec une autre - ou avec un autre. Par ailleurs, il fréquenta une salle d'armes rue du Fossé-des-Tanneurs. Son maître d'escrime, plus tard, devait s'en souvenir avec orgueil; rendant visite à Metternich de passage à Strasbourg en 1806, il lui dit: «N'est-ce pas un singulier hasard qui m'a appelé à vous donner des leçons d'escrime peu de temps après en avoir donné à Napoléon? J'espère que mes élèves, l'empereur des Français et l'ambassadeur d'Autriche, n'auront pas l'idée de se battre!»

Mais Bonaparte fut bientôt obligé de rejoindre son régiment à Auxonne. Il ne devait revoir Strasbourg, dont il avait fréquenté l'université, pauvre et ignoré, que dix-sept ans plus tard, au sommet de sa gloire, marchant vers Austerlitz.


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Clément de METTERNICH (1773-1859)

Peu de mois après Napoléon arrivait à Strasbourg celui qui devait être son plus redoutable adversaire, Metternich. Autant le premier avait passé inaperçu, autant le second se fit remarquer par un déploiement de faste inusité. D'une illustre famille comptant plus de seize quartiers de noblesse, le jeune homme fut accueilli par le prince de Deux-Ponts, propriétaire du régiment de Royal-Alsace, et logé dans son luxueux hôtel (aujourd'hui Palais du Gouvernement Militaire). Ses études furent effectuées aux frais du chapitre de l'archevêché de Mayence, prébende détenue par son père. Ses camarades, jaloux de sa richesse, le jugeaient «fin, faux et fanfaron».

Metternich avait un goût prononcé pour les exercices physiques. Il consacra une part appréciable de son temps à l'équitation, à l'escrime, à la natation, sans négliger pour autant ses études. Il était arrivé flanqué de son précepteur Jean-Frédéric Simon, un Alsacien à l'esprit ouvert qui devait devenir plus tard un fougueux Jacobin. On peut croire que celui-ci n'eut pas une grande influence sur son élève, qui dès cette époque était imbu des sentiments les plus réactionnaires. Par contre, il tira grand profit de l'enseignement de Koch pour sa carrière diplomatique. Metternich suivit aussi les leçons de Brendel, professeur de droit canon à l'Université catholique, et qui devint plus tard évêque constitutionnel de Strasbourg, qu'il devait juger de ce fait, dans ses Mémoires, avec une sévérité excessive.

Après un séjour de deux ans, Metternich quitta Strasbourg pour Mayence. «Ainsi», a remarqué judicieusement Georges Pariset, «la vieille Université protestante a pu contribuer à la formation des trois hommes (Goethe, Napoléon, Metternich) qui, pendant un siècle, ont successivement incarné, chacun à sa façon, l'Europe cosmopolite d'ancien régime, la Révolution française et la régression germanique.»


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Louis PASTEUR (1822-1895)

Pasteur était âgé de vingt-six ans lorsqu'il fut nommé professeur de chimie à la Faculté des Sciences de Strasbourg, en 1848. Il avait déjà attiré sur lui l'attention par ses recherches sur les cristaux, objet de sa thèse de doctorat et de différents mémoires. Il accueillit avec joie sa promotion dans l'enseignement supérieur, qui lui laissait plus de temps pour ses expériences que le poste de professeur de physique au lycée de Dijon.

Le séjour de Strasbourg devait d'ailleurs marquer une étape décisive dans sa vie privée autant que dans sa carrière scientifique. À peine arrivé, il alla rendre visite, selon l'usage, à son recteur, et il fut aussitôt séduit par le charme de la seconde fille de celui-ci, Marie Laurent. Quinze jours plus tard, il adressait au recteur sa demande officieuse - la demande officielle devant être faite, selon les règles de savoir-vivre du temps, par le père du jeune homme. «Tout ce que je possède» écrivait-il modestement, «c'est une bonne santé, un bon coeur et ma position dans l'Université.» Il fait une cour assidue à celle qu'il a choisie, inquiet d'être jugé froid et timide, délaissant même son travail. «Moi qui aimais tant mes cristaux!» s'écrie-t-il. À vrai dire, l'amour des cristaux revint sitôt qu'il fut agréé et marié. II travailla dès lors avec acharnement à ses expériences sur les acides, puis sur les moisissures; avec désintéressement, il consacrait la moitié d'un prix de 1 500 francs à équiper son laboratoire trop pauvrement outillé. Ses cours étaient d'autant plus suivis qu'ils présentaient un intérêt immédiat pour les industries chimiques alsaciennes. Grâce aux travaux qu'il présentait à l'Académie des Sciences, sa renommée grandissait rapidement, marquée par des distinctions nombreuses, dont la Légion d'Honneur.

Pasteur resta six ans à Strasbourg, qu'il quitta en 1854, ayant été nommé doyen de la Faculté des Sciences de Lille nouvellement créée. On peut dire que s'il était déjà apprécié auparavant par ses maîtres, c'est à Strasbourg qu'il devint le savant réputé dont la gloire, juste récompense des services rendus à l'humanité, ne devait cesser de croître jusqu'à sa mort.

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Numa Denis FUSTEL de COULANGES (1830-1889)

Comme pour Pasteur, le séjour de Strasbourg fut pour Fustel de Coulanges le début de sa vie universitaire et l'étape décisive dans la formation de sa pensée scientifique. Nommé à l'âge de trente ans professeur d'histoire à la Faculté des Lettres, ce Parisien d'origine bretonne se montra enthousiaste, dès l'abord, pour la ville où il devait demeurer dix ans. «Bon pays, bonnes gens», écrit-il, «j'ai trouvé partout un excellent accueil; c'est d'ailleurs la ville de France la plus instruite après Paris.» Et dans sa leçon inaugurale du 1er novembre 1860, il renchérissait: «Mon ambition est que mon travail soit utile à quelques-uns et m'acquière le droit de regarder comme ma petite patrie cette ville de Strasbourg pour laquelle je quitte sans regret toute autre ville, même Paris, et qui est aussi, pour les travaux de l'intelligence, une capitale.»

Fustel de Coulanges poursuivit à Strasbourg ses recherches d'histoire ancienne et médiévale. Il y composa et publia en 1864 son oeuvre maîtresse, La Cité Antique, qui fit époque, et qu'on lit aujourd'hui encore avec profit pour son érudition et son style vigoureux. Mais en véritable historien, Fustel de Coulanges ne se confinait pas exclusivement dans l'étude d'un lointain passé. Il savait voir aussi les réalités de l'heure, et l'Alsace lui fournissait un champ d'observation particulièrement propice pour apprendre à distinguer soigneusement la langue, la nationalité et la race. On le vit bien en 1870. Se trouvant alors dans Paris assiégé, Fustel de Coulanges eut connaissance du manifeste dans lequel le professeur Mommsen cherchait à justifier par des arguments historiques la prochaine annexion de l'Alsace à l'Allemagne. Aussitôt il publia, le 27 octobre, une Réponse qu'on voudrait pouvoir citer en entier:
«Vous avez beau invoquer l'ethnographie et la philologie. Nous ne sommes pas ici dans un cours d'université. Nous sommes au milieu des faits et en plein coeur humain. Si vos raisonnements vous disent que l'Alsace doit avoir le coeur allemand, mes yeux et mes oreilles m'assurent qu'elle a le coeur français... »
«Si l'Alsace est et reste française, c'est uniquement parce qu'elle veut l'être. Son sort doit dépendre d'elle. En ce moment la France et la Prusse se la disputent; mais c'est l'Alsace seule qui doit prononcer. Vous dites que vous revendiquez Strasbourg et qu'il doit vous être restitué. Que parlez-vous de revendication? Strasbourg n'est pas un objet de possession que nous ayons à restituer. Strasbourg n'est pas à nous, il est avec nous. Nous souhaitons que l'Alsace reste parmi les provinces françaises, mais sachez bien quel motif nous alléguons pour cela. Ni les raisons tirées de la force, ni les intérêts de la stratégie n'ont de valeur en cette affaire. La France n'a qu'un motif pour vouloir conserver l'Alsace, c'est que l'Alsace a vaillamment montré qu'elle voulait rester avec la France. Bretons et Bourguignons, Parisiens et Marseillais, nous combattons au sujet de l'Alsace; mais que nul ne s'y trompe: nous ne combattons pas pour la contraindre, nous combattons pour vous empêcher de la contraindre.»

Nul n'a exprimé de façon aussi concrète et en termes aussi lapidaires le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Par sa Réponse au professeur Mommsen, Fustel de Coulanges, le premier, posait devant la conscience européenne la «Question d'Alsace».

Il revint une dernière fois à Strasbourg en 1872, pour une conférence sur Colbert. L'émotion qu'il ressentit à cette visite suprême à l'Alsace perdue s'exprime dans le voeu qu'il formula, après son retour, devant ces étudiants : «Si jamais Strasbourg nous est rendu et que l'un de vous y occupe mon ancienne chaire, je le prie, le jour où il en prendra possession, d'accorder un souvenir à ma mémoire.» Ce voeu devait être fidèlement rempli, quarante-sept ans plus tard, par la successeur de Fustel de Coulanges à la Faculté des Lettres de Strasbourg, Christian Pfister.

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Christian PFISTER (1857-1933)

C'est à Beblenheim, petit village du vignoble alsacien, qu'est né Pfister, historien et recteur de l'Université de Strasbourg. Tout jeune encore il eut la chance de fréquenter Jean Macé, apôtre de l'instruction du peuple et fondateur de la Ligne de l'Enseignement, qui professa à Beblenheim pendant plus de vingt ans. Il alla bientôt continuer ses classes au lycée de Colmar. Pas pour longtemps, car la guerre de 1870 éclata à la fin de l'année scolaire, privant les élèves de la distribution des prix. Ceux qu'avait mérités par son travail le jeune Pfister lui furent remis .... en 1922 !

Puis ce fut la brillante et longue carrière universitaire qui le mena de l'École Normale Supérieure aux Facultés des Lettres de Besançon, Nancy, Paris et enfin Strasbourg. Peu de maîtres sans doute ont formé, à travers trois générations, autant d'étudiants en histoire, leur laissant un souvenir durable non seulement par son inflexible rigueur scientifique, mais surtout par sa bonté souriante et sa sollicitude: on l'appela le maître au coeur d'or! Érudit laborieux, passionné par la recherche, Pfister a laissé une oeuvre considérable, consacrée principalement à l'histoire médiévale. Ne parlons pas ici, malgré leur importance, de ses livres sur l'histoire de France, ni de ses innombrables travaux sur l'histoire de la Lorraine, ni même de sa monumentale Histoire de Nancy. Mais rappelons combien l'attachement à sa province natale se reflète dans son oeuvre. L'un de ses premiers travaux porta sur le comté de Horbourg-Riquewihr, dont Beblenheim avait fait partie. Peu après parut un de ses ouvrages essentiels, Le duché mérovingien d'Alsace et la légende de sainte Odile, mis au point plus tard par un long article: c'est un bon exemple de la sévère méthode critique de Pfister, faisant un tri inexorable entre la légende et la réalité certaine, réduite à bien peu de chose. Puis, jusqu'à sa dernière heure ne succédèrent près de cent cinquante mémoires et articles concernant les aspects les plus variés de l'histoire de l'Alsace.

Lors du retour de l'Alsace à la France, Pfister manifesta une fois de plus son amour profond pour sa petite patrie: sans hésiter, il abandonna la prestigieuse chaire de la Sorbonne pour venir prendre sa place, comme doyen de la Faculté des Lettres, parmi les maîtres de l'Université française reconstituée. Le voeu le plus cher de sa vie était réalisé, «Maintenant, ô Seigneur, tu peux laisser aller ton serviteur en paix», dit-il en commençant son discours de rentrée solennelle. Mais l'heure n'avait pas sonné encore. Parmi ses multiples travaux, il s'attacha à glorifier son Université en étudiant son histoire passée et présente, en retraçant les divers aspects de son enseignement, en évoquant le visage des maîtres d'autrefois. Pour la servir encore, il accepta, en 1927, la lourde charge de recteur, alors qu'il eût tant souhaité consacrer les loisirs de la retraite à de nouvelles recherches historiques. Ce n'est qu'à l'âge de soixante-quatorze ans qu'il put enfin se retirer dans son village natal, sans renoncer au travail. Deux ans après y mourait ce grand serviteur de l'Alsace et de son Université.
 

Philippe DOLLINGER
Directeur de l'Institut des Hautes Études Alsaciennes
Saisons d'Alsace n°2 (1951)

juillot@in2p3.fr  Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg 

Charles Winter (1821-1904)
photographe strasbourgeois

par Alain Veccheider
Annuaire de la Société des Amis du Vieux Strasbourg, 24 (1985)

"Figurez-vous que le miroir a gardé l'empreinte de tous les objets qui s'y sont reflétés vous aurez une idée à peu près complète du daguerréotype" 1), affirme Jules Janin dans un article de l'Artiste en 1839 2). Cette année est déterminante pour l'évolution de la photographie. Le 19 août, François Arago révèle à l'Académie des Sciences de Paris son procédé. Sa diffusion officielle dans toute l'Europe est alors possible.
L'invention de la photographie relève, d'après Sylvain Morand, d'un déterminisme inéluctable 3). La multiplicité des inventeurs semble confirmer ce point de vue. Nicéphore Niepce a réussi en premier à fixer des images sur une plaque vers 1822. Son invention est reprise et améliorée par François Mandé Daguerre. D'autres "inventeurs" réussissent dans les années 1830-1840 à fixer les images: Hercule Florence au Brésil, Henry-Fox Talbot en Grande-Bretagne, Hyppolite Bayard en France... Ce foisonnement permet une évolution et une diffusion rapides de la photographie.
En Alsace, dès 1839, la Société Industrielle de Mulhouse organise la première exposition de daguerréotypes. La même année à Strasbourg, un daguerréotype est présenté à la vitrine de l'opticien Bloch, place Gutenberg. Les daguerréotypistes itinérants Boehringer et Schweig font des démonstrations au Palais des Rohan en octobre 1839.
Au moins quatre ateliers sédentaires fonctionnent en 1848 à Strasbourg: celui de Finck depuis 1842, celui de Guillon depuis 1845, celui de Pfrimmer depuis 1847 et celui de Winter depuis mai 1848. Ce dernier photographe est alors âgé de vingt-sept ans.
Il est né le seize janvier 1821 à Strasbourg, hors mariage, de Madeleine Sophie Heintz et de David Winter, sommelier. Deux autres enfants naissent de cette union: Gustave Adolphe en 1825 et Edouard Emile en 1826, trois mois après la mort de son père. La famille déménage à plusieurs reprises: elle passe du 97 Grand Rue en 1821, au 3 rue Sainte Hélène en 1825, au 64a rue du Finkwiller en 1826, au 5 rue du Vent la même année, et au 4 rue des Orfèvres en mai 1827. Les parents de Charles Winter décèdent rapidement de la même maladie, la phtisie, c'est-à-dire la tuberculose: son père en 1826, sa mère en 1834. Les faits que Charles soit illégitime, que Edouard Emile soit un enfant posthume, que les parents meurent jeunes de la tuberculose tendent à prouver que leur situation sociale n'est pas la plus favorisée. À cela s'ajoute un certificat d'indigence pour succession délivré à Madame Winter le 29 octobre 1826 4) soit un mois après la mort de son mari. Ce certificat montre par ses termes le degré de pauvreté de la famille.
Il semble que Charles Winter ait suivi une formation de lithographe. 1839 est la date de sa première lithographie connue. En 1841, il est répertorié comme peintre. En 1848, il emménage au 1 rue des Veaux, où, le 14 mai, il ouvre un atelier pour portraits au daguerréotype.
Durant sa carrière de photographe, il pratique tous les genres de la photographie et touche à tous les domaines : portraits, architecture, reportages, reproduction d'oeuvres d'art. Deux périodes marquent pourtant son oeuvre: de 1863 à 1867, plus de quatre mille cinq cents portraits sont collés dans deux albums encore conservés, et 1870 marque un tournant dans sa production. Si les grands thèmes demeurent présents, de nouveaux apparaissent.
De nombreuses photographies de Winter sont connues par diverses publications et ouvrages notamment ceux de Sylvain Morand 5). Intéressons-nous ici à quelques thèmes de l'oeuvre du photographe.

Strasbourg et les "reportages"

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Les photographies de la ville de Strasbourg sont un point important de sa production. Il photographie la cité dans ses traditions et dans ses mutations. Il donne la vision d'un strasbourgeois sur sa propre ville. Il s'intéresse au centre historique, Cathédrale, au centre économique, place du Corbeau et quai des Pêcheurs, et au centre culturel, place Kléber et place Broglie. Il photographie ainsi les symboles de la ville.
Sa vision et sa production sont pourtant originales: le photographe s'intéresse plus particulièrement aux mutations de la ville comme la démolition de la brasserie Zum Riesen, la construction de l'Ecole de Santé Militaire, les démolitions des grues de la rue de la Douane, de la Tour des Martyrs et des fortifications. Ainsi, il préfigure l'oeuvre d'Eugène Atget qui, au début du vingtième siècle, photographie d'une façon systématique le Vieux-Paris en train de disparaître. Même si la production d'Atget est plus importante en nombre, celle de Winter est comparable par le côté systématique, proche de l'inventaire.
Il réalise quelques reportages qui constituent une manière de photographier les mutations de la ville. Ils montrent aussi la méthode employée par Winter. Il passe du général au particulier. Il prend des vues générales puis s'intéresse aux détails extérieurs avant de photographier les détails intérieurs des bâtiments.
Trois des quatre reportages 7) sur la ville sont concentrés dans son centre historique. Il s'agit de la construction de l'Ecole de Santé Militaire et des transformations de la place du Château de 1855 à 1862, de l'incendie du Gymnase Jean Sturm du 29 juin 1860, et du Château Impérial en 1867 pour lequel Winter réalise soixante clichés afin d'en faire un album. L'autre montre un élément différent: la construction du pont sur le Rhin entre Strasbourg et Kehl de 1858 à 1861. Winter réalise quelques clichés de la transformation de la place du Château de 1855 à 1880. La transformation la plus flagrante réside en la démolition des maisons place du Château et de celles comprises entre la rue du Vieux Marché aux Cerises et la rue du Maroquin. Ces démolitions s'inscrivent dans un projet d'urbanisme de l'architecte Gustave Klotz. Il débarrasse la Cathédrale de ses boutiques en 1859. Il entreprend la démolition d'îlots place du Château au départ pour créer une voie publique faisant communiquer la Place du Château à celle du Vieux Marché aux Poissons et par la rue de l'Ail à la place Saint Thomas 8). Ce dernier projet est abandonné pour construire un édifice plus en rapport avec l'harmonie de la place. Ces photographies ne constituent pas à proprement parler un reportage. Mais avec le recul, elles en prennent la forme. C'est l'actualité strasbourgeoise.
Il photographie le chantier de la construction de l'Ecole de Santé Militaire (aujourd'hui poste et musée) et les trois maisons isolées de la place de la Cathédrale. Elles sont les derniers témoins de l'îlot détruit pour permettre la construction de l'Ecole de Santé Militaire. La maison Gustave Hepp située à l'angle de la rue du Maroquin et de la place de la Cathédrale est caractérisée par une avancée sur la dite place. En tout état de fait, ces deux maisons tombent dans le nouvel alignement et seront sujettes à expropriation. Klotz précise qu'il faut arriver à un alignement normal, c'est-à-dire à mettre les maisons du côté sud de la cathédrale à la distance où elles se trouvent côté nord 9).
Ces maisons sont alors démolies et laissent apparaître l'Ecole de Santé Militaire, immeuble de trois étages qui domine l'angle des places de la Cathédrale et du Château. Après l'annexion, une partie est transformée en poste.
Les photographies de Winter montrent l'évolution de cette partie du centre historique de la ville. Le "reportage" serait complet s'il avait pu photographier les maisons du Vieux Marché aux Cerises avant leur démolition. S'il ne l'a pas fait, c'est sans doute qu'il ne leur trouvait aucun intérêt spécifique ou que l'on ne lui en a pas fait la demande. Il est à noter que toutes ces transformations sont effectuées sous l'égide de Gustave Klotz et de l'Oeuvre Notre-Dame avec lesquels Winter garde des relations étroites. Ces photographies sont-elles le fruit d'une demande de l'Oeuvre NotreDame? Aucun document ne peut le confirmer.
Le 29 juin 1860, le Gymnase Jean Sturm est la proie d'un incendie qui ravage la plupart de ses bâtiments, à l'exception de la bibliothèque du Temple Neuf. Le Gymnase sera reconstruit sur des plans différents. Ainsi, outre son caractère d'actualité, ce reportage est intéressant car il permet de voir le Gymnase avant sa reconstruction. Winter prend une dizaine de clichés dont une partie semble être mise en vente place Broglie. Une lettre envoyée au préfet du Bas-Rhin et signée par un certain Schulard mentionne le fait suivant: De grandes photographies représentant le théâtre de l'incendie sont exposées et mises en vente chez M. Duckel, place de Broglie. Ces planches (sont) exécutées par M. Winter (...) 10).
Il photographie la cour de Gymnase, les bâtiments aux toitures effondrées, puis s'intéresse aux aspects intérieurs du sinistre. Le photographe s'installe aussi dans les bâtiments détruits pour prendre le long de l'édifice religieux une rangée d'arcades où gravas, pierres, livres calcinés et autres débris sont amoncelés sur le sol. Ainsi, Winter fait un travail minutieux après l'incendie. Toute la surface incendiée est photographiée. Cet ouvrage n'est pas gratuit. S'il a passé du temps dans son atelier pour parfaire ses clichés, pour réaliser des montages de grande dimension, c'est également pour en tirer profit comme le montre la note adressée au préfet et citée plus haut. Mais il s'agit surtout d'un exemple de reportage photographique. Comme la presse ne pouvait imprimer pour des raisons techniques dans ses colonnes le moindre cliché, la photographie était le seul moyen de conserver la mémoire "fidèle" d'un événement.
En 1867, Winter réalise un album 11) de soixante photographies concernant le château impérial vidé de ses meubles. De dimensions sensiblement égales, en moyenne 250 mm sur 195 mm, elles sont développées sur du papier albuminé et collées sur un carton de grand format. Par sa nature, cet album renferme l'état du château cinq ans avant son occupation par les étudiants. Winter ne se contente pas de vues de l'intérieur du château, il présente dix vues de l'extérieur.
Winter prend une série de photographies concernant la construction du pont de chemin de fer sur le Rhin qui se déroule de 1858 à 1861 12). Trois périodes marquent cette construction. En 1859, les quatre piles culées qui servent à maintenir le pont sont terminées. En 1860, le "treillistablier" construit préalablement est glissé sur les quatre piles. Durant l'hiver 1860-1861, les travaux complémentaires comprenant la construction des ponts tournants sont exécutés. Les photographies de Winter représentent l'évolution de ce chantier sur plusieurs années. Il s'intéresse également aux personnages qui construisent le pont: des bourgeois semblant inspecter les travaux, et surtout des ouvriers de chantier. Même si cette épreuve est sûrement en partie une mise en scène, les ouvriers sont très rarement photographiés. Le temps de pose ne permet pas de prendre des ouvriers en action, et en général, ils n'intéressent guère les photographes car ils ne sont pas disposés financièrement à faire partie de leur clientèle. Ce reportage permet de se figurer un chantier des années soixante du XIX° siècle: un chantier lent où la mécanisation est très présente.
Les reportages sont une caractéristique de l'oeuvre de Winter. Il en réalise encore hors de Strasbourg dans les années 1860 à Dambach, Rosheim et Sélestat. À la fin de sa carrière, il produit deux reportages sur les débordements du Rhin en 1876 et sur le parc de Schoppenwihr vers 1880.

Les portraits

Cependant, les portraits constituent l'activité principale du photographe et sa principale source de revenus. En 1848, il informe les lecteurs du Courrier du Bas-Rhin qu'il ouvre un atelier pour portraits. À partir de 1851, la technique du daguerréotype 13) cède la place à celle du négatif au collodion qui réduit considérablement le temps de pose et qui permet la reproduction des épreuves. Après 1854, le format "carte de visite" de Disdéri assure le succès de l'atelier de Winter. La société strasbourgeoise se retrouve dans ces portraits individuellement ou en groupe comme lors des grandes manifestations comme la réunion des sociétés chorales d'Alsace en 1863 et 1867.
Deux albums de portraits "carte de visite" sont conservés à la Bibliothèque Municipale de Strasbourg. Chacun contient deux cents pages. Les premiers portraits sont collés en octobre 1863, les derniers en août 1867. Ainsi pendant près de quatre ans, il y apposait une des épreuves qu'il venait de réaliser.
Ces deux albums sont les seuls conservés. Ils sont sans doute les éléments d'une série d'albums. D'ailleurs, d'autres albums photo de plus petit format constituent parfois un élément de décor. Chaque page contient en général douze portraits répartis en trois rangées de quatre. Le mois durant lequel ont été prises les photos est indiqué en haut de chaque page. Winter mentionne également le nom du personnage en-deçà du portrait.
En tout, 4564 portraits ont été conservés et étudiés. Ils permettent de connaître la fréquentation quantitative et qualitative de l'atelier, de comprendre l'espace scénique et la mise en scène et de dégager une sociologie des personnages photographiés par Winter. La fréquentation est inégale sur les quatre années concernées. Le maximum est atteint en 1865 avec 1495 portraits collés, soit plus de 125 par mois. L'évolution mensuelle permet de dégager des cycles de fréquentation. Les mois les plus faibles sont janvier, février, mai et novembre. Ils suivent les mois les plus forts. Les mois d'été et octobre amènent chez Winter une clientèle nombreuse. En 1865, juillet, août et septembre constituent 32% de sa clientèle annuelle. Quelques exceptions sont bien sûr visibles. Juillet est le point culminant de l'année 1865, janvier celui de l'année 1864.
Quelles sont les raisons de ces fluctuations? Il faut sans doute les chercher dans le but de la carte de visite. Elle est un moyen de reconnaissance sociale et de représentation. Echanger et envoyer des portraits "carte de visite" est une façon de se faire reconnaître. Dans la société du dix-neuvième siècle, la religion est très importante. Les fêtes de Noël et de Pâques (en général en avril) peuvent servir de prétexte à l'échange de cartes. En ce qui concerne les mois d'été, le facteur climatique joue beaucoup. L'atelier situé sous une verrière permet alors d'obtenir de meilleurs éclairages.
Les portraits représentent principalement des individus seuls. À de nombreuses reprises toutefois, Winter photographie deux personnes voire davantage à la fois. Plus rarement, environ une fois sur cent, les cartes de visite représentent d'autres "personnages": des bustes en sculpture ou en peinture, des chiens, des jouets, des personnes décédées (trois cas).
Les décors agrémentent le portrait quand il ne s'agit pas d'un buste où le visage se dégage sur un fond blanc. Ces éléments de décor sont les suivants: table en métal, en bois, table ronde, colonne, piédestal, balustrade, trépied et livres, pots de fleurs.
Dans la plupart des cas, le fond est uni, sombre ou clair suivant l'éclairage. Ce fond est un tableau mis en place par des roulettes. Jean Sagne précisé: le décor qui présente une grande souplesse d'utilisation, se prête à toute évocation des lieux lointains. Sans faire un pas, le client voyage par simple déplacement d'un fond sur une poulie ou par simple mouvement de bascule d'une toile 14). Winter dispose de quelques fonds peints. L'un représente un mur de salon bourgeois avec miroir et pans de tapisserie dont les bords sont relevés, un deuxième une tapisserie à fleurs, symbole d'un salon moins aisé. Trois autres invitent davantage au dépaysement: l'un figure une forêt très éclairée. Il est utilisé pour les scènes de chasse, comme celle de Leroux, de Becker, du comte et la comtesse de Pourtalès. Un autre représente une vue sur une rivière dont les berges sont bordées d'arbres. Un fond peint unique est présent sur une seule photo. Il représente un endroit situé hors la Porte des Juifs à Strasbourg. L'arrière plan de la toile est constitué des fortifications et de la flèche de la Cathédrale.
Ces fonds peints participent donc de l'imaginaire du client. Celui-ci sort de la réalité pour se donner une autre image de lui-même, celle à laquelle il voudrait ressembler.
De quelle(s) partie(s) de la société sont issus les clients du photographe? La question est délicate et la réponse peu évidente pour plusieurs raisons. Winter n'indique que les noms de famille des clients. Les prénoms sont omis à quelques exceptions près. De plus, l'orthographe est souvent aléatoire. Le photographe écrit les noms comme il les entend. Par exemple, il écrit le nom Matuszinski, "Matenzenski".
Les catégories les plus représentées sont les suivantes: les pasteurs comme Buhlmann, Edel; les professeurs comme Fustel de Coulanges, Kuss, Schutzenberger, Sédillot, les artistes et hommes de lettre comme Brion, Grass, Kirstein, Schuller; les fonctionnaires comme Frédéric de Turckheim receveur municipal, le Juge Lauth; les artisans et industriels comme le brasseur Gruber, le fabricant de chapeaux Kampmann, et Zuber.
La sociologie de la clientèle de Winter ne saurait comporter de conclusions définitives. Les dix pour cents retrouvés indiquent des pistes qui sont les plus évidentes. La plupart des personnes reconnues font partie de la société bourgeoise de la ville. Cette "bourgeoisie" cherchait une représentation que les prix élevés des portraits en peinture ne pouvait leur fournir. La photographie et la carte de visite y parviennent.
Ces deux albums de portraits donnent un exemple de l'activité d'un photographe de la fin du Second Empire, 4564 portraits en quatre ans signifient une présence constante du photographe à son atelier pour préparer ses plaques au collodion. En effet, elles devaient être préparées quasiment en même temps que le client arrivait. Elles ne peuvent servir qu'encore humides. Toute préparation à l'avance est impossible. Les albums constituent un témoignage exceptionnel car ils fixent une grande partie de la société strasbourgeoise lui offrant ainsi une représentation tant espérée. Les portraits sont donc bien l'activité principale du photographe. Même si le second album s'achève en août 1867, rien n'empêche sa clientèle d'affluer les années suivantes. Winter continue cette activité après 1870. Toutefois, un nombre moins important de portraits nous est parvenu.

Le tournant de 1870

La guerre de 1870 constitue un tournant dans la pensée et l'oeuvre de Charles Winter. La guerre lui permet de réaliser des clichés qui font sa notoriété. En 1904, sa nécrologie mentionne qu'il a laissé de forts intéressants travaux sur le bombardement. Tous les symboles de la ville ont été touchés par les bombardements de 1870: la Cathédrale, la bibliothèque du Temple Neuf, la place Kléber et le musée de l'Aubette. La Cathédrale est touchée à différentes reprises. Le journal retraçant les bombardements précise la chronologie des dégâts: le 25, la toiture de la nef est incendiée, le 30, dix-neuf obus frappèrent la flèche (...), le 4 septembre les colonnes de la couronne volent en éclats, le 11 , la grande cloche fut atteinte. Le 25, à la suite d'un pari, la croix, au bout de trois coups, était courbée et brisée 15).
Winter photographie donc l'état de la Cathédrale. Il prend la flèche courbée pour faire la page de garde de l'un de ses albums. La pointe émerge parmi des nuages sombres, la croix vacille. Fidèle à ses habitudes, il prend tous les aspects de la destruction. Il photographie l'édifice religieux depuis les côtés nord et sud. Le cliché de la place du Château montre que le toit de la nef de la Cathédrale est entièrement détruit, tout comme la tour de croisée. Cet élément montre que les reportages ont eu lieu après les bombardements et qu'il ne faut pas les considérer pour des "instantanés pris sur le vif'. Cependant, Winter prend des photos à un moment où les dégâts sont encore très frappants et parlants tandis que commencent les travaux de déblaiement. Celui du côté nord fait état de la même situation. Les autres parties de la Cathédrale semblent de loin intactes.
Le Temple Neuf dont le choeur abritait la bibliothèque municipale est incendié dans la nuit du 24-25 août 1870. Le Temple Neuf fut dévasté par le faîte jusqu'au sol et il ne resta debout que quatre murs chancelants précise Fischbach 16). Cette impression est confirmée par les photos de Winter. Il réalise à nouveau un reportage semblable à celui qu'il a effectué à Dambach huit ans plus tôt: il prend les aspects extérieurs de l'édifice incendié puis se consacre à l'intérieur. Il fait ainsi cinq clichés du Temple Neuf. Entre autres, celui de l'édifice depuis le Gymnase. Ce dernier semble aussi touché par les bombardements, notamment dans ses parties accolées à l'église. Le Temple Neuf a vu sa toiture arrachée, ses vitraux détruits, ses étages effondrés. Seuls les murs tiennent encore, ils sont très clairs. Il ne s'agit là que du choeur du Temple Neuf, la nef n'est pas visible sur ce cliché de Winter.
Un autre symbole de la ville est entièrement incendié. Il s'agit de l'Aubette et de son musée de peinture et de sculptures. Le musée avait été installé dans le bâtiment de l'Aubette, au rez-de-chaussée se trouvait (...) le bureau du commissaire de police (...) le premier étage contenait les salles du musée, le deuxième plusieurs locataires et le troisième l'atelier de photographie des frères Gerschell 17).
Un cliché semble prendre sur le vif une action qui se déroule sur la place. Deux hommes discutent face à face à côté d'un lampadaire détruit et devant l'Aubette. Cette photo est le symbole de l'oeuvre de Winter, elle résume son activité. La statue de Kléber regardant l'Aubette symbolise Strasbourg, les deux personnages symbolisent les portraits, le musée détruit symbolise à lui seul les photographies de sculptures, peintures, et les reportages sur le bombardement.
Il photographie la ville dans tous ses états. La place Broglie est touchée à de nombreux endroits. Le Théâtre est détruit. Il n'en reste que les murs dont les vitres ont été soufflées. La toiture a disparu. Winter a photographié cet édifice depuis les remparts en amont du pont du Théâtre. Les hôtels de Turckheim et Klinglin ont été bombardés de même que la maison Scheydecker située à l'angle de la place Broglie et de la rue du Dôme.
Le Faubourg de Pierre est l'endroit qui a sans doute subi le plus le siège. Le résultat de ces bombardements est un anéantissement quasi total du faubourg. Avant cette guerre, Winter ne s'était que peu intéressé à ce faubourg. Il y consacre à présent une grande partie de ces clichés. Toutes les maisons de la rue semblent se caractériser de la même manière: hautes de deux à trois étages, elles sont toutes en état de ruines.
Le photographe s'est aussi intéressé aux autres parties de la ville: la Gare, le Tribunal de la Nuée Bleue, les berges du canal des Faux-Remparts où s'abritait une famille démunie, et aux remparts.
Il réalise un album de vingt planches 18) intitulé Belagerung von Strassburg qui montre l'état des fortifications de la ville après l'offensive des Prussiens et Badois. Elles sont présentées sous un angle peu flatteur pour les assiégés. Seuls sont photographiés les portes endommagées, les réduits, les lunettes occupées et les brèches dans les remparts. Car tel est bien le but de Winter, comme le montre le titre de l'album 20 Blatter photographischer Aufnahmen der Breschen, Uebergengen, Thore und anderer militairisch bedentender Ansichten 19).
Winter ne semble pas avoir disposé de son entière liberté quant au choix des points de vue. Certains sont bien sûr rendus obligatoires en raison de leur état. D'autres présentent les Prussiens et Badois en position très favorable. L'album a été réalisé sur autorisation du général commandant du corps assiégeant. Les vues ont été prises du premier au trois octobre 1870 sous la permission de l'ingénieur major Albrecht.
Simple état des lieux ou propagande des vainqueurs de la guerre de 1870? L'album est sans doute à mi-chemin entre les deux versions. Il permet cependant de saisir à quel point la photographie est utile aussi bien pour la mémoire d'une ville que pour la politique générale.
Après la guerre de 1870, Winter continue de photographier la ville dans ses mutations sans s'intéresser aux nouvelles constructions dites aujourd'hui "quartier allemand".
D'autre part, il prend part à l'illustration du Bulletin de la Société de la Conservation des Monuments Historiques d'Alsace et devient éditeur. Il édite principalement trois brochures de Gustave Klotz, architecte de l'Oeuvre Notre-Dame. Elles traitent l'une de la réparation générale des dégâts causés par le bombardement, la deuxième, de la réparation générale des dégâts causés au sommet de la flèche par le bombardement, la troisième, du projet de couronnement à établir sur la coupole du choeur de la cathédrale. Les deux premières sont éditées en 1872, la troisième en 1875. Winter fait accompagner ses brochures par des photographies. Vers 1882, Winter, alors âgé de soixante et un ans, s'associe à Jules Fuchs qu'il désigne comme son successeur. J. Fuchs habite au 6 rue des Ecrivains jusqu'en 1886. Il déménage au Vieux Marché aux Poissons puis aux Contades en 1889. Il rentre à Wiesbaden en septembre 1892.
Gustav Wiesenthal, d'abord aide-photographe, le remplace juqu'en 1897. Il est né à Stettin le vingt-trois mars 1869, puis vit à Altenbourg en Saxe jusqu'en 1892. Il s'installe la même année chez Winter pour une durée de cinq ans. Il se marie en 1899 mais meurt en 1909 à l'âge de quarante ans 20).
L'atelier est ensuite occupé par Karl Stenzer, né le trente août 1859 à Esslingen au Wurtemberg. Il se marie en 1886 et s'intalle en 1902 au 6 rue des Ecrivains. Le photographe y demeure jusqu'en 1906 au moins 21). Il quitte Strasbourg en 1919 pour Freundenstadt.
Puis c'est au tour de Hermann Kniep de reprendre l'atelier jusqu'en 1913.
Il est remarquable que tous les successeurs de Winter soient d'origine allemande. Il s'agit sans doute pour Fuchs et Wiesenthal de faire leur apprentissage du métier de photographe chez Winter. Ils fréquentent l'atelier pour la première fois à l'âge respectivement de vingt-cinq et vingt-trois ans. Pour Stenzel et Kniep, il s'agit sans doute de bénéficier d'un atelier connu et reconnu pour exercer leur métier. Cependant aucun ne s'y installe définitivement. Herrmann Kniep le quitte en 1914 car, à cette date, il ne figure plus dans l'annuaire, au 6 rue des Ecrivains, mais au passage de la Pomme de Pin 22). Winter est alors décédé depuis dix ans, le sept février 1904.

Conclusion


Sylvain Morand parle d' "éclectisme" pour caractériser l'oeuvre de Charles Winter. En effet, s'il opère dans tous les domaines de la photographie définis en 1839 par Arago et par Janin 23), il utilise également tous les procédés photographiques dès leur apparition. Il s'adapte aux progrès et aux nouveautés. Au début de sa carrière, il utilise le daguerréotype mais aussi, dans une moindre mesure, le négatif papier. Au plus tard en 1853 -année des photographies des sculptures d'Ohmacht-, il utilise le négatif au collodion humide sur plaque de verre. Après 1870, il adopte en plus la technique photoglyptique qui lui permet d'illustrer des ouvrages. Par ailleurs, il utilise la photolithographie pour reproduire les armoiries de Strasbourg. Ce procédé qui rappelle la lithographie montre que Winter n'a pas oublié sa formation initiale. La vie professionnelle de Winter est ponctuée par l'utilisation de nombreux progrès ou innovations. Sa vie sociale est également faite de changements. La photographie lui assure des revenus conséquents et il finit sa vie en tant que rentier. Son ascension sociale est caractéristique d'un homme du dix-neuvième siècle qui transforme l'art en industrie rentable: parti d'un milieu social peu favorisé du début du siècle où il est rapidement orphelin, il aboutit à la fin du siècle dans un milieu social plus favorisé qui pourrait être défini comme la moyenne bourgeoisie strasbourgeoise. Sa vie privée est marquée par son mariage en 1852 avec Sophie Elisabeth Schahl, fille d'un sellier, et par la naissance de ses cinq filles dont deux décèdent rapidement, l'une à deux mois, l'autre à quinze ans. Le décès de sa femme survient en 1890. Il est alors rentier.
Retiré en 1885 de la vie active alors que Strasbourg est en pleine mutation avec la création de nouveaux quartiers, il semble toujours lié à la photographie par la présence dans son atelier de successeurs: Fuchs, Wiesenthal, Stenzel, et Kniep. Ces quatre hommes qui se succèdent un à un ne demeurent pas longtemps chez Winter. L'apparition de la firme Kodak créée par Eastman sonne le glas des ateliers tels qu'ils étaient aux débuts de la photographie. Désormais la photographie se popularise. Les appareils sont d'un usage plus aisé et le mot d'ordre Poussez le bouton et nous ferons le reste assure son succès. L'atelier du photographe professionnel n'est plus le passage obligatoire pour obtenir des clichés et particulièrement des portraits, qui étaient leur source principale de revenus.

Notes
(1) Cet article est tiré du mémoire de maîtrise d'histoire régionale soutenu en octobre 1993 à Strasbourg : A. Veccheider, Charles Winter, photographe strasbourgeois 1821-1904
(2) Janin, Le Daguérotype, L'Artiste, 2ème série, Tome II, 11° livraison, pp. 145-148, Paris 1839.
(3) S. Morand, 1839: hasard ou déterminisme inéluctable?, Les multiples inventions de la photographie, actes du colloque de Cerisy la Salle de 1988, pp. 51-56
(4) A.M.S.: Registres de population du XIX° siècle, vol 92a, rubrique rue du Vent. Les autres adresses proviennent de la même source.
(5) S. Morand, Charles Winter photographe, un pionnier strasbourgeois 1821-1904, Musées de la Ville de Strasbourg, 1985. S. Morand & C. Kempf, Le temps suspendu: Le dagguerréotype en Alsace au dix-neuvième siècle, Strasbourg, Oberlin, 1989.
(6) Il faut entendre par "reportage" un ensemble de photographies concernant le même événement ou l'évolution d'une partie donnée de la ville.
(7) Winter a par ailleurs réalisé un album représentant les frises symboliques de la Cathédrale en 1858.
(8) A.M.S. fonds O.N.D. XIX° siècle n°658 Mémoire explicatif de 1855 rédigé par Gustave Klotz.
(9) A.M.S. : fonds O.N.D. XIX° siècle n°656 .
(10) A.D.B.R.: T.37 Correspondances et lettres d'envoi.
(11) C. Winter, Photographies du Château Impérial, Strasbourg, 1867, 60 planches
(12) L. Loiseau : Nouveau pont de Kehl sur le grand Rhin, illustration de Bade 1861, 12 p, et E. Vuignier & Fleur Saint Denis Pont sur le Rhin à Kehl, détails pratiques sur les dispositions générales et d'exécution de cet ouvrage d'art, Paris 1861, 157 p et 21 planches.
(13) Onze portraits au daguerréotype ont été retrouvés: ils représentent M. Muller, Mme Muller, Charles Muller enfant, Mme Chastelin, Charles Haffner, Carel Breithaupt de Pfaffenhoffen, M et Mme Pierron de Pfaffenhoffen, un autoportrait. Les trois derniers représentent l'un deux femmes, les deux autres, une femme. Leur nom ne nous est pas parvenu.
(14) J. Sagne, L'atelier du photographe 1840-1940, Paris, Presses de la Renaissance, 1984, p 221
(15) Journal du siège de Strasbourg, 1874.
(16) G. Fischbach, Le siège et le bombardement de Strasbourg, Paris, J.Cherbuliez, 1871, 5ème édition.
(17) G.Fischbach, op cit, pp 85-86.
(18) La répartition est la suivante: les neuf premières planches montrent les portes de Pierre, de Saverne et les brèches effectuées entre elles. Les cinq suivantes présentent les différentes lunettes endommagées et prises par les Prussiens et Badois, les six dernières montrent la citadelle détruite.
(19) Traduction: vingt planches photographiques, vues des brèches, passages, portes et autres vues militaires importantes.
(20) A.M.S.: fiche domiciliaire de Gustave Wiesenthal.
(21) A.M.S.: fiche domiciliaire de Karl Stenzel et acte de mariage de 1886 n°614. D'après des photos de 1918 à l'occasion de l'entrée des troupes française dans Strasbourg, l'affiche Karl Stenzer photograf figure sur une toiture près du pont du Faubourg National. (cf P Hamm, Strasbourg au début du siècle, Editions du Rhin, Strasbourg, 1989, p 190 carte postale de l'entrée solennelle du maréchal Pétain le 25/11/1918).
(22) A.M.S.: annuaires de la période 1880-1914.
(23) Annexe .

Annexe : Les buts fixés par Janin et Arago

Jules Janin explique dans un article enflammé cette découverte a1) : La planche est exposée au grand jour et aussitôt, et quelle que soit l'ombre qui se projette sur cette planche, la terre ou le ciel, ou l'eau courante, la cathédrale qui se perd dans le nuage, ou bien la pierre, le pavé, le grain de sable imperceptible qui flotte à la surface; toutes ces choses, grandes ou petites, qui sont égales devant le soleil se gravent à l'instant même a2).
Il s'agit alors de répertorier les images des monuments, de l'architecture en général, afin que chacun puisse les reconnaître: Vous direz à coup sûr: voici un paysage rapporté des froids vallons de la Suisse; (...) vous distinguerez le campanile de Florence des tours de Notre-Dame par la seule inspection du ciel dans lesquels elles s'élèvent l'une et l'autre a3).
L'appareil de Daguerre procure aussi une aide considérable aux scientifiques. Par la formation de l'image, le météorologiste aura un elément de plus à consigner dans ses tableaux a4). Arago affirme également que pour copier les millions et les millions de hiéroglyphes qui couvrent même à l'extérieur les grands monuments de Thèbes, de Memphis, de Karnak... Il faudrait des vingtaines d'années et des légions de dessinateurs. Avec le daguérréotype, un seul homme pourrait mener à bonne, fin cet immense travail a5). La photographie vise donc des domaines différents: l'architecture, la science, les arts, la connaissance en général... Cependant certains prétendent en 1839-1840 que la photographie sonne le glas de la peinture. Si cela semble se vérifier pour les peintres de portraits miniatures a6), la peinture se voit dotée d'un allié fort avantageux. Arago cite le peintre Delaroche dans son compte rendu du 19 août 1839, (...) les procédés de M. Daguerre portent si loin la perfection de certaines conditions essentielles de l'art qu'ils deviendront pour les peintres (...) un sujet d'observations et d'études. (...) Le peintre trouvera dans ce procédé un moyen prompt de faire des collections d'études qu'il ne pourrait obtenir autrement qu'avec beaucoup de temps de peine, et d'une manière bien moins parfaite quel que fût son talent a7).
Bien loin de se contenter de reproduire les oeuvres d'art et de contribuer au bon travail des peintres, la photographie, aux dires de Janin, est un art en elle-même. Songez donc que c'est le soleil lui même, introduit cette fois comme l'agent tout puissant d'un art nouveau qui produit ces travaux incroyables. (...) Et notez bien encore ceci que cette reproduction est bien loin d'être une, et unique comme on pourrait le croire encore. Au contraire, pas un des tableaux exécutés d'après le même procédé ne ressemble au tableau précédent a8). Tous les éléments sont donc réunis pour en faire un art autonome.
Chacun trouve dans le daguerréotype et donc dans la photographie en général, des buts propres. Tous ces buts réunis forment l'essence de l'invention.

(a1) Cette annexe reproduit une partie de l'introduction du mémoire de maîtrise cité plus haut.
(a2) J. Janin Le Daguérotype, L'Artiste, 2ème serie, 11° livraison, tome II, 1839, p. 146.
(a3) J. Janin, op cit, p. 147.
(a4) F. Arago, op cit, séance du 19 août 1839, p. 266.
(a5) F. Arago, op cit, séance du 19 août 1839, p. 259.
(a6) G. Freund: Photographie et société, éd. du Seuil, Paris 1974, p. 13, "Il y avait à Marseille, vers 1850, tout au plus quatre ou cinq peintres en miniature (...). Ces artistes gagnaient tout juste de quoi subvenir à leur existence et à celle des leurs. Quelques années plus tard, il y avait dans cette ville de quarante à cinquante photographes (...). Le photographe pouvait, pour un prix dix fois moindre, fournir des portraits non seulement aux moyens de la vie bourgeoise par leur bon marché mais aussi conformes au goût de la bourgeoisie".
(a7) F. Arago, op cit, séance du 19 août 1839, p. 260.
(a8) J. Janin, op cit, p. 146.


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Les obsèques d'un éléphant



Au début du XX° siècle, les Strasbourgeois avaient comme loisirs pricipaux, les soirées à la brasserie et les spectacles de cirque. Avant 1914, les principaux cirques allemands Hagenbeck, Sarrasani, Alhoff venaient régulièrement à Strasbourg et s'installaient ceci jusqu'en 1935 sur des terrains vagues situés hors la porte des bouchers derrière l'actuelle Bourse de commerce.
Passionné de morphologie comparée, Herr Professor Doktor Gustav Schwalbe (1844-1918), dont le docteur Albert Schweitzer suivit les cours, et qui dirigea de 1883 à 1916 l'institut d'anatomie de la Kaiser-Wilhelms-Universität de Strasbourg, avait constitué une collection de squelettes de différents animaux. Il apprit un jour de 1897 que l'éléphant d'un cirque de passage à Strasbourg venait de passer de vie à trépas...

Il résolut aussitôt d'acquérir la dépouille de l'animal à des fins scientifiques. À grand-peine, le cadavre de l'éléphant fut traîné de la Place de l'Etoile par la porte latérale de l'Institut d'Anatomie et installé dans sa cour centrale.

Alors, professeurs, prosecteurs, étudiants rivalisèrent de zèle pour disséquer le gros animal. Cependant, le ventre de celui-ci s'enflait de jour en jour, il fallait faire vite! Comment se débarrasser des masses de chair? Certes, l'institut était doté d'un petit four crématoire servant à incinérer les restes de dissection, mais dans un tel cas extrême celui-ci ne pouvait suffire. Quelqu'un, à l'insu du Patron tenu dans la totale ignorance, eut l'idée pour le moins saugrenue de dissimuler clandestinement quelques kilogrammes d'éléphant dans... chacun des cercueils qui quittaient jour après jour la morgue de l'hôpital (située dans le même immeuble, comme il en est encore aujourd'hui, le ) pour gagner les cimetières de la région! Même le cercueil d'un officier de cavalerie à la taille de guêpe tué par son cheval avait mis les croque-morts sur les genoux!

Ce fut le concierge de l'institut qui ébruita le secret... À l'heure des offices religieux célébrés dans les deux chapelles, catholique et protestante, les employés des pompes funèbres avaient l'habitude de se rencontrer avec le concierge dans un débit de bière de la place de l'Hôpital. C'est là qu'un jour le concierge, quelque peu éméché, se serait gaussé des croque-morts : « Si vous peinez tant pour soulever les cercueils, c'est que le mort n'est pas seul: il y a des quartiers d'éléphant dedans!» Ebruitée en ville, l'affaire provoqua un énorme scandale. Ce scandale fut aussi grand que l'éclat de rire qui parcourut le ville. L'évêque Mgr Fritzen menaça de jeter l'interdit sur l'hôpital; le général Hentschel von Gilgenheimb, commandant du XV° corps, voulut faire passer le professeur Schwalbe en cour martiale. L'intervention du chapître de la cathédrale auprès de l'évêque et celle du président supérieur de Basse Alsace auprès du général ramenèrent leurs réactions à des mesures plus modestes. L'Université envoya une délégation, repentante, auprès de leurs Excellenz pour calmer leur irre et obtenir leur pardon.

Non coupable - nous l'avons vu -, mais administrativement responsable, le professeur Schwalbe prit peur et n'osa plus quitter son institut... Pendant trois semaines, il passa la nuit sur un lit de camp ; c'était sa femme, "Frau Professor", ou une domestique, qui apportait ses repas à celui que beaucoup à Strasbourg considéraient comme un nouveau Frankenstein.

Finalement, son collaborateur le professeur extraordinaire Wilhelm Pfitzner (1853-1903) lui donna ce judicieux conseil: il convenait de faire taire les croque-morts. Il se chargerait de contacter l'un de leurs représentants, et Monsieur le Professeur ferait un don pour la caisse des retraités. Ce qui fut fait. Mais, quelques jours plus tard, il fallut aussi alimenter la caisse des veuves, puis celle des orphelins...

Le crâne de l'animal est encore de nos jours conservé à l'institut d'anatomie.

Dans ses souvenirs: Jahresringe, le Privatdozent Alfred Hoche raconte que bien des fois ses collègues et lui se sont amusés de cet éléphant «enterré avec les honneurs de l'église dans les deux confessions chrétiennes et même, une fois, avec les honneurs militaires».

Sur la place de l'Hôpital, le café-restaurant À l'Eléphant perpétua, dit-on, le souvenir de l'affaire. En 2000, il fut absorbé par son voisin Le cerf d'or. En réalité, comme l'a révélé l'historien Adolphe Seyboth, l'estaminet portait déjà cette enseigne bien avant l'annexion allemande. L'histoire a le secret des rapprochements...


ºSouvenirs du temps de l'Université de l'Empereur Guillaume, Strasbourg 1872 -1918, Annuaire de la Société des Amis du Vieux Strasbourg, I, 1970
º René Burgun Histoire de la Médecine à Strasbourg sous le direction de Jacques Henner Editions La Nuée Bleue (1997)
ºStrasbourg l'insolite, 16 anectodes historiques, Georges Foessel, Collection Terres d'Ombre (2002)

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«Oui, une ville allemande, ce pourrait être Strasbourg»

Léopold Trepper

Chef de «l'Orchestre Rouge», l'un des réseaux de renseignement les plus importants de la deuxième guerre mondiale, Léopold Trepper a écrit ses souvenirs dans «Le Grand Jeu» paru en 1975.
En 1936, il entre dans les S.R., services de renseignement de l'Armée soviétique, dont la direction, sous les ordres du Général Berzine,  est abritée dans un petite bâtisse appelée, à cause de sa couleur, la «maison chocolat». Le chef des services pour l'Europe occidentale est le colonel Stiga. Le général Berzine et la direction du S.R. seront fusillés en décembre 1938.

Nous étions à l'automne 1937 et il avait été convenu que je partirais dès que les préparatifs seraient terminés. Un mois, puis deux mois passèrent, rien ne venait. J'étais dans l'ignorance de l'aboutissement de nos plans. J'étais retourné travailler au journal. Dans les derniers jours de l'année, j'appris de diverses sources que de grands bouleversements affectaient les services de renseignement. La signification et les conséquences m'en paraissaient très claires: notre affaire avait avorté, la création de bases de renseignement dirigées contre l'Allemagne, qui avait emporté l'adhésion enthousiaste d'un Berzine et d'un Stiga, était à l'opposé des conceptions et des ambitions de la direction du parti.
J'avais renoncé à mes espérances lorsque, au mois de mars 1938, je reçus un coup de téléphone d'un capitaine, adjoint de Stiga, et par conséquent subalterne dans les services de renseignement, qui me demandait de passer à la Direction...
À quatre reprises, j'étais venu à la «maison chocolat». J'avais conservé un souvenir suffisant des visages rencontrés pour comprendre immédiatement que des changements très importants s'étaient produits. Non, le hasard n'était pas l'unique explication!
On me fit entrer dans le bureau du capitaine... juste le temps de m'asseoir, et il me dit:
-... Ecoutez, il faut nous mettre au travail! Nous avons perdu six mois, mais maintenant il n'y a plus une minute à gaspiller! Mettons les bouchées doubles! ...
Pour une rencontre de cette importance, remarquai-je, je pensais voir le colonel Stiga lui-même!
Le coup d'oeil en coulisse qu'il me jeta et sa gêne étaient plus éloquents que des paroles. Il se décida toutefois à me fournir des explications:
- C'est que, voyez-vous, nous avons dû modifier les structures du service... Un certain nombre d'entre nous ont été déplacés et se sont vu confier d'autres tâches... Nous devons maintenant préparer votre passeport, l'itinéraire de votre voyage et une demi-journée de travail pour vous familiariser avec les chiffres...
- Je suis toujours prêt, lui répondis-je.
Oui, j'étais toujours prêt. Je n'avais pas d'autre solution.
Je rentrai chez moi très abattu. Pourquoi étais-je épargné? Pourquoi faisait-on appel à moi? Le limogeage de Berzine, qui ne faisait plus aucun doute à mes yeux, et que je ressentais profondément, ne m'avait pas empêché pourtant de dire «oui». C'est que, j'en étais persuadé, le général Berzine ne m'eût pas conseillé un autre choix. C'est que la mission qui m'était confiée était celle que Berzine lui-même avait approuvée, préparée. Je demeurais donc dans son sillage, je restais fidèle à notre engagement. Cela seul importait. La lutte contre le nazisme devait plus que jamais être l'objectif dominant, exclusif. Au moins j'allais me battre. Et ce combat était essentiel. Ces groupes, que j'allais créer, cette lutte clandestine dont j'allais installer les rouages, j'en aurais la responsabilité, et la machine lancée, rien ne pourrait l'arrêter! Quand je revis le capitaine, ma conviction s'était encore renforcée. Je posai simplement une condition:
- Je ne connais pas le statut des hommes que vous employez mais, pour moi, il doit être clair que je me consacre à ce travail en tant que militant communiste. Je ne suis pas militaire et je ne tiens pas à entrer dans les cadres de l'armée...
- Comme vous voulez, me répondit-il, mais que vous soyez ou non dans les cadres, pour nous, vous aurez le grade de colonel.
 - Donnez-moi le grade qui vous chantera, cela m'est indifférent et ne m'intéresse pas.
Le capitaine me présenta à un spécialiste du chiffre. Notre code fut établi à partir d'un roman de Balzac, La Femme de trente ans. Il m'apprit pendant plusieurs heures à chiffrer une dépêche.
Restait à régler quelques points: je recevrais un passeport d'un Canadien du Québec (ce qui impliquait que je n'étais pas obligé de parler anglais), le contact que j'aurais à Bruxelles était un employé de la mission commerciale soviétique.
On m'avait prévenu que je devrais avant mon départ rencontrer le nouveau patron des services de renseignement. Il me reçut dans le bureau de Berzine. Rien n'avait changé... Général comme lui - mais comment aurait-il pu le remplacer dans mon affection et dans ma considération? - il avait environ quarante-cinq ans. Il m'accueillit aimablement et s'efforça de me rassurer:
- Nous reprenons entièrement le plan précédent.
Il se leva, s'approcha de la grande carte du monde toujours au mur et poursuivit:
- Je sais bien que pour l'instant nous ne faisons pas grand travail en Allemagne (je me souvenais que Berzine m'avait indiqué que c'était sur ordre de Staline, et sous le prétexte qu'il fallait éviter les provocateurs...), mais nous pourrions envisager de créer un groupe dans une ville allemande, tout près de la frontière.
Pendant qu'il discourait, il cherchait du doigt un point sur la carte, et ce détail me revint à l'esprit, des années plus tard, lorsque je lu dans le rapport de Khrouchtchev au XX° congrès que Staline avait l'habitude de parler stratégie à ses généraux en pointant l'index sur une mappemonde...
Et il enchaîna:
-  Oui, une ville allemande, ce pourrait être Strasbourg.
- Bon sang! me dis-je, me voilà bien, si le chef des services de renseignement situe Strasbourg en Allemagne... Je venais de comprendre, pour la première fois, et à quel niveau! le résultat des «mutations» opérées par Staline. Je n'avais pas fini de regretter le général Berzine... Le N.K.V.D. vient de propulser l'un des siens à la tête des services secrets, pensais-je. S'il est aussi doué pour le renseignement que pour la géographie, je dois m'attendre à rencontrer certaines difficultés dans mon action. L'avenir, hélàs! allait confirmer ce pressentiment.
Il y eut, entre le général et moi, un court instant de silence. Au teint du capitaine présent à l'entretien qui était passé de la couleur de la neige à celle de la pivoine, le général s'aperçut qu'il avait commis une bévue. Je n'avais d'autre solution que de lui tendre la perche pour l'aider à sortir de ce bourbier.
- Vous avez tout à fait raison, m'écriai-je en m'approchant de la carte, Strasbourg présente au fond les caractéristiques d'une ville allemande malgré sa position à l'intérieur des frontières françaises. Nous essaierons d'y créer un nouveau groupe...
- C'est cela, reprit-il, tout à fait rasséréné, c'est ce que je voulais dire: une ville française tout près de la frontière allemande.
- Eh bien, murmura le capitaine lorsque nous fûmes sortis, vous vous en êtes bien tiré, la gaffe était de taille!
- Oh! vous savez, lui répondis-je avec le plus grand sérieux, tout le monde peut se tromper...
Mais mon opinion était faite: avec de telles «compétences», je n'étais pas au bout de mes peines.
Avant de quitter le territoire soviétique, j'allai dire au revoir à mon fils Michel. J'avais le coeur serré de le laisser dans ce pensionnat qui, pour moi, prenait des allures d'orphelinat.
- Michel, lui dis-je, je vais m'acquitter d'un travail pour le parti, je serai absent pendant quelque temps...
Il ne me répondit pas. J'avais l'impression douloureuse de l'abandonner un peu. Je l'embrassai et m'en allai... Lorsque j'arrivai à la station de chemin de fer qui se trouvait à deux kilomètres du pensionnat, j'entendis des cris derrière moi. Je me retournai et, sur la route, j'aperçus une petite silhouette qui se précipitait vers moi. C'était Michel, c'était mon fils qui hurlait ces mots que je n'oublierai jamais:
«Ne me laisse pas, ne me laisse pas, je ne veux pas rester seul!»
Je ne devais le revoir que seize ans plus tard... Je partis pour la Belgique, via Leningrad et Stockholm. À Anvers, au rendez-vous fixé, on me remit mon nouveau passeport au nom d'Adam Mikler, industriel canadien, désireux de s'établir en Belgique.


Léopold Trepper, Le Grand Jeu, Editions Albin Michel 1975, Le Livre de Poche  p.139

et voici un document authentique ne datant que de 1998:

juillot@in2p3.fr Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg

Antoine de Saint-Exupéry à Strasbourg

avec trois lettres inédites

par
Camille Schneider

Saisons d'Alsace, n°21 (1954)

Après avoir conquis l'espace au-dessus des nuages, les planètes et le ciel, l'auteur de Vol de Nuit, Pilote de Guerre, Terre des Hommes, Citadelle et du Petit Prince a conquis la terre et le coeur des hommes. Ses ouvrages sont à présent parmi les plus lus non seulement en France, mais en Europe et surtout en Allemagne où les traductions ont pénétré dans toutes les couches de la jeunesse actuelle. Et il faut s'en féliciter. Le petit volume de ses «derniers messages» paru récemment sous le titre de Carnets1) par ses trésors philosophiques et humains, nous permet de penser qu'on classera l'oeuvre de Saint-Exupéry parmi celle des plus grands moralistes de ce siècle, dont il avait l'âge.

De nombreux ouvrages biographiques parus ces dernières années2) ont présenté la vie et l'oeuvre de celui qui, né le 29 juin 1900, à Lyon, a disparu le 31 juillet 1944, dans le ciel méditerranéen. Dans sa biographie, nous nous contenterons de relever une période très brève, celle qui a vu Saint-Exupéry à Strasbourg, au début même de sa carrière de pilote. Il y a passé deux mois et demi de son service militaire régulier.

On sait que Saint-Exupéry se destinait à l'architecture. Durant 15 mois il fréquente l'École des Beaux-Arts de Paris, et vit assez misérablement, en 1919 et 1920, comme étudiant modeste. En 1920 il est sursitaire et demande, à la fin de l'année, à être incorporé. Le 2 avril 1921, il est versé au 2° régiment d'aviation à Strasbourg. C'est là qu'il prend contact avec l'avion et que se place l'anecdote célèbre que se racontent tous les élèves-pilotes de tous les régiments d'aviation.

La caserne du 2° Régiment d'aviation de Chasse, sous les ordres du commandant Garde, est située près du Polygone à Neudorf3). Saint-Exupéy, est un «rampant», affecté à l'atelier de réparations. Les innombrables sorties d'avions les exercices devant les fenêtres et au-desssus du toit de la caserne, le grand terrain du Polygone ne sont pas faits pour étouffer en lui l'envie de voler. Cette envie d'être élève-pilote, puis pilote devient de plus en plus impérieuse. Il sait cependant qu'il faut pour la satisfaire avoir le brevet civil ou être admis à la section d'entraînement. Il y parviendra à travers les pires difficultés et avec une audace que nous raconte l'anecdote rapportée par différents auteurs4).

L'armée partage alors, au Polygone, le terrain avec la Société Alsacienne de Transports qui possède quelques Farman. Saint-Exupéry propose à cette société d'organiser une école de pilotage dont il serait un des premiers élèves. On lui réclame six mille francs à forfait pour lui apprendre à voler. Il commence à faire de sérieuses économies dont les lettres qu'on lira plus loin portent la trace. Mais son moniteur est avare de son essence et écourte les leçons quand il ne les oublie pas. Si bien qu'au bout de deux semaines l'élève n'a tenu l'air que pendant une heure vingt, en double commande. Las de cette longue attente, il se propose de «faire un tour» tout seul, sans voler en double commande. Son camarade Manoury, mécanicien, lui explique quelques tours de manettes pour l'air et l'essence. Et Saint-Exupéry de décoller joyeusement sans plus attendre.

«Voilà donc notre pilotin décrivant sagement de larges orbes au-dessus du terrain. Vint le moment d'atterrir. Hélas! Son moniteur ne lui a pas appris les manoeuvres d'atterrissage. Tout de même, le soldat Saint-Exupéry n'ignore pas qu'il faut se poser au sol face au vent. Amorçant une descente, il réduit les gaz. Mais à quelle vitesse vertigineuse la terre monte-t-elle vers lui! L'élève remet les gaz, pique vers le ciel et arrive à une altitude qui lui semble convenable, et continue ses tours de manège au-dessus de Strasbourg. Au sol, pilotes et mécaniciens lui font des signaux. Seul le moniteur, arrivé sur ces entrefaites, demeure impassible, mais il est blême et ne peut articuler une parole. À tous, la catastrophe apparaît inévitable. Et Saint-Exupéry poursuit sa ronde, en proie à une anxiété chaque seconde plus aiguë Tout à coup, il sent une chaleur insolite sous ses pieds. Il baisse les yeux: le plancher de la carlingue se consume lentement... Cette fois, il n'y a plus à hésiter: mieux vaut s'écraser au sol que brûler en l'air. Et l'avion descend par une improvisation miraculeuse de son pilote. En touchant terre, il coupe les gaz et saute hors de l'appareil qui roule encore une cinquantaine de mètres. Ses chaussures sont roussies. Il marche comme un homme légèrement ivre et sourit. Tout le monde vient à sa rencontre. Il ne sourit plus quand il se trouve en face du commandant Garde, un des as de la guerre de 1914-1918. Celui-ci lui dit «Vous ne vous tuerez jamais dans l'aviation, parce que ce serait déjà fait»5).

*
  *     *

À partir de ce moment, son enthousiasme, l'ivresse de l'air est totale. Elle déborde dans les lettres qu'il écrira à sa mère. Car sa mère est sa confidente dès le jeune âge; elle l'est restée jusqu'à la fin6). Ses plus belles lettres iront à sa mère. Après avoir obtenu de son capitaine la promesse de pouvoir préparer le brevet militaire, il demande à sa mère de l'argent et son consentement 7).
 

Strasbourg
Ma chère maman,

Je viens de voir le capitaine de Billy qui a été charmant et qui, débordé par tous les préparatifs que l'on fait ici en cas d'alerte me charge de vous répondre.
Il trouve bonne mon idée de brevet civil mais veut auparavant
1° que je passe demain la visite et la contre-visite médicale,
2° en parler au commandant pour les renseignements au sujet de la compagnie civile, etc.
J'ai tout espoir que tout aboutira et alors je vous préviendrai.
Je descends d'un Spad-Herbemont, complètement retourné. Mes notions d'espace, de distances, de direction ont sombré là-haut dans la plus pure incohérence. Quand je cherchais le sol tantôt, je regardais en dessous de moi, tantôt en dessus, à droite, à gauche. Je me croyais très haut et brusquement j'étais rabattu vers le sol par une vrille verticale. Je me croyais très bas et j'étais aspiré à mille mètres en deux minutes par les 300 chevaux du moteur. Ça dansait, tanguait, roulait ah! la! la!
Demain je monte avec le même pilote et à 5.000 d'altitude bien au-dessus de la mer des nuages. On engage un combat aérien avec un autre appareil piloté par un autre ami. Alors les vrilles, les loopings, les retournements vont m'arracher de l'estomac tous les déjeuners de l'année.
Je ne suis pas encore mitrailleur et c'est grâce aux connaissances que je me suis faites que je monte. Hier il soufflait un vent de tempête et il pleuvait une pluie pointue qui piquait la figure à 280 et 300 kilomètres de vitesse à l'heure.
Indépendamment du brevet civil, je pense commencer le 9 mon apprentissage de mitrailleur.
Hier grande revue des appareils de chasse. Les spads monoplaces (illis.) et bien astiqués. Alignés tout le long des hangars avec de jolies petites mitrailleuses neuves sur la croupe. Car depuis trois jours on monte les mitrailleuses. Les Hanriots, des bolides ventrus et les Spads-Herbemont, les rois actuels à côté desquels aucun avion n'existe l'air méchant, avec leur profil d'aile pareil à un sourcil froncé. Vous n'avez pas idée de ce qu'un Spad-Herbemont a l'air mauvais et cruel. C'est un avion terrible. C'est ça que j'aimerais à piloter avec passion. Ça tient dans l'air comme un requin dans l'eau, et ça lui ressemble au requin! Même corps bizarrement lisse, même évolution souple et rapide. Ça tient encore l'air, vertical sur les ailes.
Bref, je suis dans un grand enthousiasme et ce me serait une déception amère que d'être recalé demain à mon examen physique.
Ce tableau d'un art sobre représente le combat aérien de demain.
À voir cet alignement d'avions, à entendre ronfler tous les moteurs que l'on met au point, à respirer cette bonne odeur d'essence, on se dit: "(trois mots illisibles)".

Au revoir maman chérie, je vous embrasse de tout mon coeur
votre fils respectueux
Antoine


On comprend aisement que sa mère soit beaucoup moins enchantée de cet enthousiasme brusque et quasi violent. Plus que le commandant Garde qui lui prédit qu'il «ne se tuerait jamais dans l'aviation», elle a ce pressentiment maternel, qui ne se trompe jamais. Elle connaît d'autre part l'obéissance comme elle connaît le dévouement et la grande bonté de son fils.

Sa grande bonté? Elle est proverbiale parmi les camarades comme l'est sa simplicité. Non seulement il ne fait jamais état de son titre de comte, mais à ce moment déjà, il veut vivre intensément la vie simple, la vie d'amitié. Il partage avec ses amis aussi bien l'enthousiasme que la maigre pension maternelle. Quelques camarades ayant attrapé certaine maladie désagréable, Saint-Ex leur donne toutes ses économies leur permettant de se soigner sans encourir la peine disciplinaire et sans subir le dur train de l'hôpital8). Il n'y a que les fameux six mille francs économisés dans le but d'apprendre à voler, qui restent intacts. Pour le but qu'il s'est tracé, il doit réduire, pour une fois, sa générosité. Dans la chambre privée qu'il possède en ville, rue du 22-Novembre, il établit l'inventaire de ses trésors. Il revend ce dont il peut se passer pour le moment, sa montre, sa valise. Il prie un des camarades d'aller toucher à la compagnie le mandat de sa mère afin de n'être pas exposé à la générosité envers les camarades qui l'exploitent.

Son obéissance? Sa mère la connaît. Il lui soumet ses plans, tous ses plans et attend le verdict de l'amour maternel, sans admettre un instant qu'elle puisse s'y opposer. Sa mère, après avoir reçu la lettre ci-dessus, lui envoie un télégramme, le suppliant de ne pas précipiter les choses et de ne pas exposer sa vie d'une façon trop légère.

Il est déçu, il est désemparé et se met à écrire une nouvelle lettre pleine de supplications.

Strasbourg9)
Maman chérie,

Je reçois votre dépêche hier. Je vous ai écrit comment tout était officiellement arrangé par le capitaine.
Je viens de passer les deux visites médicales et reconnu bon pour servir en qualité de pilote.
J'attends l'autorisation militaire qui va me parvenir incessamment.
Pouvez-vous partir demain soir au lieu de jeudi pour m'apporter les 1500 fr. dont vous déposerez 1000 en banque?
Maman, si vous saviez - plus ça va - l'irrésistible désir que j'ai de piloter. Si je n'y arrive pas je serai très malheureux, mais j'y arriverai.
Trois solutions:
1° contracter un engagement de 1 an au plus,
2° le Maroc,
3° le Brevet civil.
J'emploierai une des trois, car maintenant que j'ai mon certificat, je piloterai.
Seulement les 2 premières ont des inconvénients et avec le capitaine nous avons trouvé que la troisième était lumineuse. En possession du brevet civil, je passe de droit, le brevet militaire sans contracter d'engagement.
Votre dépêche me trouble - c'est évidemment vous dont en dernier recours cela dépend à cause des frais civils - à moins d'emprunter, ce que je ne veux pas faire. Il me semble que vous voulez peser contre! Dites, vous ne ferez pas cela? Tout est arrangé, le commandant est saisi de l'affaire. Après votre lettre le capitaine aurait-il approuvé si c'était absurde? Dites, maman?
Si cela ne se faisait pas, je contracterais l'engagement; j'aime mieux trois ans ainsi que deux avec cette vie abrutissante. Mais ce ne serait pas raisonnable puisque j'ai cette proche solution!
Maman, je vous supplie de m'envoyer aujourd'hui un mandat ou de partir demain soir au lieu de vendredi.
Et puis, je serai si heureux de vous revoir, dites maman. Seulement il ne faut pas venir pour me plonger dans tant de regrets. Tout cela est très pressé, savez-vous, et déjà j'ai tant perdu de temps.
J'ai confiance malgré cette dépêche, n'est-ce pas?
Je vous embrasse de tout mon coeur,

votre fils respectueux
Antoine
On ne peut s'empêcher de penser, après la lecture de cette lettre, que le destin même pousse Saint-Ex à cette vie nouvelle, vie pleine de promesses, vie d'enthousiasme et de courage, au bout de laquelle se trouve une mort dans le ciel méditerranéen et l'entrée dans la légende. Il fant supposer que l'insistance même de cette lettre ait convaincu le coeur maternel de l'absolue nécessité de la vie nouvelle de son fils. Elle pense aussi à la vie plutôt désoeuvrée qu'il avait menée à Paris.

Elle vient à Strasbourg. Elle lui apporte l'argent demandé. Elle parle au capitaine. Elle parle surtout à son fils, longuement et toujours avec le pressentiment de l'accident quasi inévitable. Elle hésite. Elle vient le voir dans la chambre de la rue du 22-Novembre où elle constate que, contrairement à ses habitudes, son fils travaille d'arrache-pied pour se préparer à ses deux brevets afin de quitter une vie d'oisiveté et de rêvasserie et d'entrer dans une vie belle, active, une vie de rêve. Nos n'avons pas de lettre qui nous parle de cette visite de sa mère à Strasbourg, ni de la forme dans laquelle elle donne son consentement maternel. Mais nous savons que Saint-Ex est autorisé par elle à préparer son brevet militaire10). De cette période ardente de préparation et de travail qui le rapproche de la réalisation de son rêve, nous avons cependant une lettre de Strasbourg. Comme les précédentes, elle n'est pas datée. Il faut la placer à la fin du mois de mai 1921.

Strasbourg
Ma chère maman,

Je vous écris de garde au bord d'une petite rivière où je viens de passer la nuit. Il v a des canards sauvages et des poules d'eau qui font un concert discordant et drôle. Des iris dans les roseaux et des nénuphars près des rives.
Pendant les heures de relève nous nous promenons sur un radeau qui, empêtré dans la vase, file avec une sage lenteur. Nous pêchons à la ligne des tanches qui mordent quelquefois - ou nous roupillons allongés dans l'herbe. Cette fugue à la campagne égayée de pics-nics charmants dure chaque fois deux jours. Elle est attendue avec terreur par la plupart de nos camarades. Cela pour deux raisons. D'abord les malheureux mécanos n'ont de la campagne qu'une idée sommaire et tremblent de terreur quand, la nuit, isolés du monde dans un bois, ils entendent croasser les grenouilles et crier les canards. Leurs ébats dans un rayon de clair de lune sont pourtant doux et pacifiques... Tenez en voilà six à la file qui voguent vers un horizon meilleur. Ces pauvres mécanos crispés sur leur fusil chargé se récitent tout bas à eux-mêmes les agressions sournoises dont furent victimes ici, on ne sait quand, on ne sait qui...
Moi je me suis couché dans l'herbe au mépris de toute consigne. Les petits canards qui me prenaient pour une vieille poutre s'aventuraient jusque sur mon fusil dont la baïonnette luisante les intriguait énormément.
La seconde terreur est causée par les patrouilles. Celles-ci, pour éprouver la vigilance des sentinelles, s'aventurent à des heures indues par des chemins interdits. Si la sentinelle surprise par leurs pas furtifs ne leur crie halte-là que trop tard, ou même pas du tout, c'est le conseil de guerre, le «Falot» (Ce nom m'évoque une sorte d'aurore sinistre qui menace toujours à l'horizon).

Il est difficile de «localiser» cette lettre dans un paysage des environs de Strasbourg. Saint-Ex est de garde, soit près des bois derrière le terrain du Polygone, soit sur le terrain de manoeuvres situé entre le Fuchs-am-Buckel et la Wantzenau, où les «canards sauvages et les poules d'eau» font un concert discordant et drôle, - et où le poète admire les iris dans les roseaux et les nénuphars... On a l'impression d'être en présence de ce paysage, le long de l'Ill. Le poète, après avoir jeté des vers sur les pages d'un de ses carnets, écrit sa pensée à sa mère. Dehors, tout est calme. Et lui aussi est calme; c'est le calme avant la grande aventure.
Ce paysage des environs de Strasbourg, on a l'impression que plus tard il le revoit souvent en rêve, qu'il le revivra quelque part, près d'un village français, ou en survolant le désert. Dans «Citadelle», mais surtout dans «Terre des Hommes» nous retrouvons plus tard presque textuellement des échos de ce paysage nocturne décrit alors seulement pour sa mère.
«... Les nuits..., de quart d'heure en quart d'heure, étaient coupées comme par le gong d'une horloge: les sentinelles, de proche en proche, s'alertaient l'une l'autre par un grand cri réglementaire... nous écoutions l'appel s'enfler de proche en proche, et décrire sur nous des orbes d'oiseaux... Cette fugue à la campagne m'a fait éprouver de nouveau un sentiment sourd, qui est peut-être de la joie, peut-être de la crainte, mais qui vient du fond de moi-même, encore très obscur, qui, à peine, s'annonce... Les nénuphars près des rives, ce sont toujours des rêves qu'on aimerait saisir au vol pour demander de se réaliser...»

N'est-il pas vrai que si le paysage d'autrefois ne se retrouve que partiellement dans ses pages, le style merveilleusement soutenu et noble de Saint-Exupéry qu'on admire dans «Terre des Hommes» et dans le «Petit Prince» avait déjà cherché sa forme définitive dans les lettres écrites de Strasbourg à sa mère.

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Saint-Exupéry quittera Strasbourg le 21 juin 1921 et sera affecté au 37° régiment d'aviation à Rabat, après avoir passé une sorte de brevet provisoire en effectuant le parcours Strasbourg - Haguenau - Thionville - Metz - Strasbourg. À Rabat, il passe son brevet civil qui devait précéder le brevet militaire. Le 23 janvier 1922 il est détaché à Istres comme élève-pilote régulier de l'aviation militaire. C'est à ce momentl-à, en utilisant son expérience de Strasbourg, qu'il notera sur son carnet ses premières impressions de vol. C'est en même temps (en dehors des quelques vers antérieurement écrits) sa première page d'écrivain. On y retrouvera certains passages enthousiastes écrits autrefois à sa mère; on y découvre déjà le style dense et combien vivant de ses futurs ouvrages:
«Un moteur, ça part si ça veut. Vaut mieux le laisser libre.»
«Trente, trente et un... le moteur part.»
«L'élève ne comprend plus rien aux mots de danger, d'héroïsme, d'ivresse de l'air.»
«L'avion vole, l'élève le croit encore au sol quand il aperçoit les hangars sous lui. Un vent dur lui masse les joues, il fixe le dos du moniteur.»
« Bon Dieu! quoi? On descend. La terre verse à droite, à gauche. Il se cramponne. Où est le terrain? Il ne voit plus que des forêts qui tournent, se rapprochent, une voie de chemin de fer suspendue à droite, le ciel... et tout à coup le champ se range devant eux, horizontal, paisible, au ras des roues...»
«D'ailleurs, achève le moniteur, l'aviation, ce n'est pas dangereux.»

Arrivé à Istres, Saint-Ex passe enfin son brevet militaire tant sollicité. Le 10 octobre 1922, à Avord, il est promu officier d'aviation de réserve. Il semble qu'il ne soit jamais revenu à Strasbourg. Du moins aucune lettre ne nous permet de le supposer.

Camille Schneider
Saisons d'Alsace, n°21 (1954)

1) Edit. Gallimard, 1953.
2) Les plus importants sont : Pierre Chévrier, Antoine de Saint-Exupéry, N. R. F., 1949 - René Zener, La Vie secrète d'Antoine de Saint-Exupéry ou La Parabole du Petit Prince, Alsatia, 1948 - Karl Rauch, A. de Saint-Exupéry, Mensch und Werk, Edit. Bechtle, Esslingen, 1951 - Georges Pélissier, Les Cinq Visages de Saint-Exupéry, Flammarion 1951 - René Delange et Léon Werth, La Vie de Saint-Exupéry, Seuil, 1948
3) Le bâtiment abrite actuellement l'hôpital militaire Lyautey.
4) Nous suivons ici dans les grandes lignes les récits de René Delange et de Pierre Chévrier dans les ouvrages cités.
5) René Delange, op. cit.
6) Une des admirables lettres inédites de Saint-Exupéry à sa mère est sur le point d'être publiée dans la nouvelle édition de notre «Livre d'Or de la Mère», Edit. Alsatia.
7) Comme toutes ses lettres, celle que nous donnons ici n'est pas datée. Elle semble être du début mai 1921. Nous devons la communication de ces trois lettres inédites à sa mère, Madame la Comtesse de Saint-Exupéry, à qui nous exprimons ici nos vifs remerciements. Ces lettres paraîtront chez Gallimard qui prépare un recueil complet de la correspondance d'A. de Saint-Exupéry. Cette édition a tardé à paraître jusqu'à présent, car le déchiffrement de l'écriture de Saint-Exupéry pose aux experts maints problèmes. Dans les lettres que voici, Madame la Comtesse de Saint-Exupéry a bien voulu nous aider dans le déchiffrement. On constatera que quelques passages sont cependant restés illisibles.
8) Pierre Chevrier, op. cit.
9) Sans date. Elle a été écrite à peine huit jours après la première au début mai 1921.
10) Les différentes biographies parues jusqu'à ce jour ne sont pas d'accord sur les dates exactes des brevets civils et militaires du pilote Saint-Exupéry.
juillot@in2p3.fr  Retour Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg 

Une nouvelle espèce de rayons.

Wilhelm Conrad Röntgen

Plus de vingt ans avant sa découverte des rayons X à Wurtzbourg, le 8 novembre 1895, Wilhelm Conrad Röntgen (1845-1923) travaille à Strasbourg au "Physikalisches Institut" de la "Kaiser-Wilhelms-Universität", de la fin du mois de mai 1872 à la fin du mois d'avril 1879. Le 28 décembre 1895, Röntgen rédige une communication provisoire : "Ueber eine neue Art von Strahlen" qu'il fait parvenir au secrétaire de la "Physikalisch-Medizinische Gesellschaft" de Wurtzbourg. La communication paraît le 2 janvier 1896. Voici, probablement faite par Henri Poincaré, la traduction française de la communication de Röntgen qui est publiée le 30 janvier 1896 dans la Revue Générale des Sciences.

Pierre Léonard (Lettre des Sciences Physiques octobre 1995)

  1. La décharge d'une grosse bobine d'induction traverse un tube à vide de Hittorf, ou un tube de Lenard ou de Crookes dont le vide a été poussé très loin. Le tube est entouré d'un écran de papier noir qui s'y adapte exactement ; on peut alors constater, dans une salle où l'obscurité est complète, qu'un papier dont une face est recouverte de platino-cyanure de baryum, présente une fluorescence brillante quand on l'amène au voisinage du tube, quelle que soit la face du papier qui regarde le tube. La fluorescence est encore visible à deux mètres de distance. Il est facile de montrer que la cause de la fluorescence réside dans le tube à vide.

  2. On voit donc qu'il existe un agent capable de pénétrer une plaque de carton noir, absolument opaque pour les rayons ultra-violets, pour la lumière de l'arc ou celle du Soleil. Il est intéressant de rechercher si d'autres corps se laissent pénétrer par le même agent. On montre facilement que tous les corps présentent la même propriété, mais à des degrés très différents. Par exemple, le papier est très transparent ; l'écran fluorescent s'illumine quand on le place derrière un livre de mille pages ; l'encre d'imprimerie n'offre pas de résistance sensible. De même la fluorescence se manifeste derrière deux jeux de cartes ; une carte unique ne diminue pas visiblement l'éclat de la lumière. De même aussi, une seule épaisseur de papier d'étain projette à peine une ombre sur l'écran; il faut en superposer plusieurs pour produire un effet notable. Des blocs de bois épais sont encore transparents. Des planches de pin de deux ou trois centimètres d'épaisseur absorbent très peu. Un morceau d'une feuille d'aluminium, de 15 millimètres d'épaisseur, laisse encore passer les rayons X (c'est ainsi que j'appellerai ces rayons pour abréger), mais diminue beaucoup la fluorescence. Des plaques de verre de même épaisseur se comportent de la même manière; toutefois le cristal est beaucoup plus opaque que les verres exempts de plomb. L'ébonite est transparente sous une épaisseur de plusieurs centimètres. Si l'on tient la main devant l'écran fluorescent, les os projettent une ombre foncée et les tissus qui les entourent ne se dessinent que très légèrement. L'eau et plusieurs liquides sont très transparents. L'hydrogène n'est pas notablement plus perméable que l'air. Des plaques de cuivre, d'argent, de plomb, d'or et de platine laissent aussi passer les rayons, mais seulement quand le métal est en lame mince. Une épaisseur de platine de 2 millimètres laisse encore passer quelques rayons ; l'argent et le cuivre sont plus transparents. Le plomb, sous une épaisseur de 1 mill. 05, est pratiquement opaque. Une tige de bois carrée de 2 centimètres de côté, peinte au blanc de plomb sur une de ses faces, ne projette qu'une ombre légère quand on a tourne de façon que les rayons X soient parallèles à la face peinte, mais l'ombre est noire quand les rayons doivent traverser cette face. Les sels métalliques, solides ou en dissolution, se comportent généralement comme les métaux eux-mêmes.

  3. Les expériences précédentes amènent à conclure que la densité des corps est la propriété dont la variation affecte spécialement leur perméabilité. Au moins aucune autre propriété ne semble avoir une influence aussi directe. Cependant la densité seule ne détermine pas la transparence ; on le prouve en employant comme écrans des lames également épaisses de spath d'Islande, de verre, d'aluminium et de quartz. Le spath d'Islande se montre beaucoup plus transparent que les autres corps, bien qu'il ait approximativement la même densité. Je n'ai pas remarqué que le spath d'Islande présentât une fluorescence considérable relativement à celle du verre (voir plus bas, § 6).

  4. En augmentant l'épaisseur, on augmente la résistance offerte aux rayons par tous les corps. On a pris sur une plaque photographique une épreuve de plusieurs feuilles de papier d'étain, superposées comme les marches d'un escalier et présentant ainsi une variation d'épaisseur régulière. Cette épreuve sera soumise à des mesures photométriques quand on pourra disposer d'un appareil convenable.

  5. Des pièces de platine, de plomb, de zinc et d'aluminium en feuilles ont été préparées de façon à obtenir le même affaiblissement de l'effet. Le tableau ci-joint donne les épaisseurs relatives et les densités de feuilles de métal équivalentes.

      Epaisseur en mm Epais. Relative Densité
    Platine 0,018 1 21,5
    Plomb 0,050 3 11,3
    Zinc 0,100 6 7,1
    Aluminium 3,500 200 2,6

    Il résulte de ces valeurs que la transparence n'est pas donnée par le produit de la densité par l'épaisseur d'un corps. La transparence augmente beaucoup plus rapidement que le produit ne décroît.

  6. La fluorescence du platinocyanure de baryum n'est pas la seule action des rayons X qu'on puisse observer. Il est à remarquer que d'autres corps présentent la fluorescence, parmi lesquels le sulfure de calcium, le verre d'urane, le spath d'Islande, le s el gemme, etc. Dans cet ordre d'idées, un fait particulièrement intéressant est la sensibilité des plaques photographiques sèches pour les rayons X. On peut ainsi mettre en évidence les phénomènes, en excluant tout danger d'erreur. J'ai confirmé de la sorte beaucoup d'o bservations faites d'abord en regardant l'écran fluorescent. C'est ici que la propriété que présentent les rayons X de passer à travers le bois ou le carton devient utile. La plaque photographique peut être exposée à leur action sans qu'on ait à enlever l e volet du châssis, ni aucune boîte protectrice, de sorte que l'opération n'a pas besoin d'être conduite dans l'obscurité. Il est clair que les plaques qui ne sont pas en expérience ne doivent pas être laissées dans leur boîte au voisinage du tube. II resterait à savoir si l'impression sur la plaque est un effet direct des rayons X, ou un résultat secondaire dû à la fluorescence de la matière de la plaque. Des pellicules peuvent être impressionnées aussi bien que les plaques sèches ordinaires. Je n'ai pas réussi à mettre en évidence aucun effet calorifique des rayons X. On peut cependant supposer qu'un tel effet existe ; les phénomènes de fluorescence montrent que les rayons X sont capables de se transformer. Il est donc certain que tous les ra yons X qui tombent sur un corps ne le quittent pas dans le même état. La rétine de l'oeil est absolument insensibles à ces rayons; l'oeil placé tout près de l'appareil ne voit rien. Il résulte clairement des expériences que cela n'est pas dû à un défaut d e perméabilité de la part des milieux de l'oeil.

  7. Après mes expériences sur la transparence d'épaisseurs croissantes de milieux différents, j'ai cherché à voir si les rayons X pouvaient être déviés par un prisme. Des expériences faites avec de l'eau et du sulfure de carbone, contenus dans des prismes de mica de 30°, n'ont fait voir aucune déviation soit sur la plaque photographique, soit sur l'écran phosphorescent. Comme terme de comparaison, on a fait tomber des rayons de lumière sur les prismes disposés pour l'expérience. Les déviations ont atteint respectivement 10 mm et 20 mm avec les deux prismes. Avec des prismes d'ébonite et d'aluminium, on a obtenu, sur la plaque photographique, des images qui font soupçonner une déviation. Elle est toutefois incertaine et correspondrait à un indice au plus égal à 1,05. On n'a pu observer aucune déviation avec l 'écran fluorescent. Des expériences sur les métaux lourds n'ont jusqu'ici conduit à aucun résultat, à cause de leur transparence et de l'affaiblissement qui en résulte pour les rayons transmis. La question est assez importante pour qu'il y ait lieu de rechercher par d'autres moyens si les rayons X peuvent se réfracter. Des corps réduits en poudre fine ne permettent, sous une petite épaisseur, que le passage d'une faible partie de la lumière inci dente, par suite de la réflexion et de la réfraction. Dans le cas des rayons X, au contraire, ces couches de poudre présentent, pour une même masse d'un corps, la même transparence que le solide lui-même. Nous ne pouvons donc conclure à l'existence d'aucune réflexion, ni d'aucune réfraction des rayons X. L'expérience a été exécutée sur du sel gemme finement pulvérisé, de l'argent électrolytique en poudre fine et de la poussière de zinc ayant déjà servi plusieurs fois à des opérations chimiques. Dans tous ces cas, les résultats donnés, soit par l'écran fluorescent, soit par la méthode photographique, n'ont indiqué aucune différence de transparence entre la poudre et le solide cohérent. II est clair alors qu'on ne peut pas compter sur les lentilles pour concentrer les rayons X ; effectivement, des lentilles d'ébonite et de verre de grande dimension se sont montrées également sans action. L'ombre photographique d'une tige ronde est plus f oncée au centre qu'au bord ; l'image d'un cylindre rempli d'un corps plus transparent que les parois, présente plus d'éclat au centre que sur les bords.

  8. Les expériences précédentes et d'autres que je passe sous silence, indiquent que les rayons ne peuvent pas se réfléchir. Il sera néanmoins utile de rapporter avec détails une observation qui, à première vue, semblait conduire à une conclusion opposée. J'ai exposé une plaque, protégée par une feuille de papier noir, aux rayons X, de façon que la face libre regardât le tube à vide. La couche sensible était recouverte partiellement de pièces de platine, de plomb, de zinc et d'aluminium, en forme d'étoiles . Le négatif développé montra due la plaque avait été fortement impressionnée devant le platine, le plomb et plus encore devant le zinc ; l'aluminium ne donnait pas d'image. Il semble donc que ces trois métaux puissent réfléchir les rayons X ; toutefois, une autre explication est possible et j'ai répété l'expérience avec cette seule différence que j'interposais une lame d'aluminium extrêmement mince entre la couche sensible et les étoiles de métal. Cette plaque d'aluminium est opaque pour les rayons ultra -violets, mais transparente pour les rayons X. Sur l'épreuve, les images apparurent comme précédemment, indiquant encore l'existence d'une réflexion sur les surfaces métalliques. Si l'on rapproche ce résultat de la transparence des poudres et du fait que l'état de la surface n'exerce aucune action sur le passage des rayons X à travers les corps, on est conduit à conclure avec vraisemblance due la réflexion régulière n'existe pas, mais que les corps jouent, vis-à-vis des rayons X, le même rôle due les milieux troubles vis-à-vis de la lumière. Puisqu'on n'observe aucune trace de réfraction à la surface de séparation de deux milieux, il semble probable due les rayons X se meuvent avec la même vitesse à travers toutes les substances, dans un milieu qui pénètre tous les corps et qui baigne les mol écules de ces corps. Les molécules arrêtent les rayons X avec d'autant plus de force que la densité du corps considéré est plus grande.

  9. Il a semblé possible due la disposition géométrique des molécules modifiât l'action qu'exerce un corps sur les rayons X, de sorte que, par exemple, le spath d'Islande pourrait présenter des phénomènes différents, suivant l'orientation de la lame par ra pport à l'axe du cristal. Des expériences faites sur le quartz et le spath d'Islande n'ont donné aucun résultat.

  10. On sait due Lenard, dans ses recherches sur les rayons cathodiques, a montré que ce sont des modifications de l'éther et qu'ils traversent tous les corps. II en est de même pour les rayons X. Dans son dernier travail, Lenard a déterminé les coefficients d'absorption de divers corps pour les rayons cathodiques, y compris l'air, à la pression atmosphérique, qui donne 4,10, 3,40 et 3,10 pour 1 centimètre suivant le degré de raréfaction du gaz dans le tube à décharges. J'ai opéré à la même pression et, aussi, par occasion, à des pressions plus fortes et plus faibles. J'ai trouvé, en employant un photomètre de Weber, que l'intensité de la lumière fluorescente varie à peu prés comme l'inverse du car ré de la distance qui sépare l'écran du tube à décharges. Cette loi résulte de trois séries d'observations très concordantes faites à 100 et 200 mm. L'air absorbe donc les rayons X beaucoup moins que les rayons de cathode. Ce résultat est en accord comple t avec le résultat, déjà indiqué plus haut, que la fluorescence de l'écran peut s'observer encore à une distance de deux mètres du tube à vide. En général, les autres corps se comportent comme l'air : ils sont plus transparents pour les rayons X que pour les rayons de cathode.

  11. Une nouvelle distinction, et qui doit être notée, résulte de l'action d'un aimant. Je n'ai pas réussi à observer la moindre déviation des rayons X même dans les champs magnétiques très intenses. La déviation des rayons cathodiques par l'aimant est une des de leurs caractéristiques spéciales ; Hertz et Lenard ont observé qu'il existe plusieurs espèces de rayons cathodiques, qui diffèrent par leur propriété d'exciter la phosphorescence, la facilité d'absorption et leur degré de déviation par l'aimant ; mais on a observé une déviation notable dans tous les cas étudiés et je pense que cette déviation constitue un caractère qu'on ne peut négliger facilement.

  12. II résulte d'un grand nombre d'essais que les points du tube à décharges où apparaît la phosphorescence la plus brillante, sont le siège principal d'où les rayons X naissent et se propagent dans toutes les directions, c'est-à-dire que les rayons X par tent de la région où les rayons de cathode frappent le verre. Que l'on déplace les rayons de cathode dans le tube à l'aide d'un aimant et l'on verra les rayons X partir d'un nouveau point, c'est-à-dire encore de l'extrémité des rayons de cathode. Pour cette raison également les rayons X, qui ne sont pas déviés par un aimant, ne peuvent pas être considérés comme des rayons de cathode qui auraient traversé le verre, car ce passage ne peut pas, d'après Lenard, être la cause de la différence de déviation des rayons. J'en conclus que les rayons X ne sont pas identiques aux rayons de cathode, mais sont produits par les rayons de cathode à la surface du tube.

  13. Les rayons ne se produisent pas seulement dans le verre. Je les ai obtenus dans un appareil fermé par une lame d'aluminium de 2 mm d'épaisseur. Je me propose, par la suite, d'étudier le rôle d'autres substances.

  14. L'appellation de "rayons" données au phénomène, se justifie en partie par les silhouettes régulières qu'on obtient en inter posant un corps plus ou moins perméable entre la source et une plaque photographique ou un écran fluorescent. J'ai observé et photographié un grand nombre de ces silhouettes. J'ai aussi le dessin d'une partie d'une porte peinte au blanc de plomb ; j'ai obtenu l'image en plaçant le tube à décharges d'un côté de la porte et la plaque sensible de l'autre. J'ai aussi l'ombre des os de la main, d'un fil en roulé sur une bobine, d'une série de poids dans une boite, d'un cadran de boussole, avec l'aiguille, le tout complètement enfermé dans une boîte de métal, d'un morceau de métal dont les rayons X décèlent les défauts d'homogénéité et de plusieurs autres objets. Pour la propagation rectiligne des rayons, j'ai une photographie, à la chambre obscure, de l'appareil de décharge, recouvert de papier noir; elle est pâle mais très nette cependant.

  15. J'ai cherché à produire l'interférence des rayons X, mais sans résultats, peut-être à cause de leur faible intensité.

  16. Des recherches sur l'action que peuvent exercer des forces électrostatiques sur les rayons X sont en cours, mais non encore achevées.

  17. On demandera : Que sont donc ces rayons ? Puisque ce ne sont pas des rayons cathodiques, on pourrait supposer, d'après leur faculté de produire la fluorescence et l'action chimique, qu'ils sont dus à la lumière ultraviolette. Un ensemble imposant de p reuves est en contradiction avec cette hypothèse. Si les rayons X sont en réalité de la lumière ultra-violette, cette lumière doit posséder les propriétés suivantes
    1. Elle ne se réfracte pas en passant de l'air dans l'eau, dans le sulfure de carbone, l'aluminium, le sel gemme, le verre ou le zinc.
    2. Elle ne peut se réfléchir régulièrement à la surface des corps cités.
    3. Elle n'est polarisée par aucun des milieux polarisants ordinaires.
    4. L'absorption par les différents corps doit dépendre surtout de leur densité.
    Ce qui revient à dire que les rayons ultra-violets doivent se comporter tout autrement que les rayons visibles ou infrarouges et les rayons ultra-violets déjà connus. Ceci paraît assez invraisemblable pour que j'aie cherché à faire une autre hypothèse. Il semble y avoir une sorte de relation entre les nouveaux rayons et les rayons lumineux ; tout au moins la production d'ombres, de fluorescence et d'actions chimiques semble l'indiquer. Or, on sait depuis longtemps qu'en outre des vibrations qui rendent compte des phénomènes lumineux, il est possible que des vibrations longitudinales se produisent dans l'éther ; certains physiciens pensent même que ces vibrations doivent exister. Toutefois on doit convenir que leur existence n'a jamais été mise en éviden ce et que leurs propriétés n'ont pas été établies expérimentalement. Ces nouveaux rayons ne devraient-ils pas être attribués à des ondes longitudinales de l'éther ? Je dois avouer qu'à mesure que je poursuivais ces recherches, je me suis accoutumé de plus en plus à cette idée et je me permets de l'énoncer, sans me dissimuler que l'hypothèse demande à être établie plus solidement.

    W.-C.RÖNTGEN
    Professeur de Physique à l'Université de Wurtzbourg

    La découverte des rayons X par Röntgen

    Plus de vingt ans avant sa découverte des rayons X à Wurtzbourg, le 8 novembre 1895, Wilhelm Conrad Röntgen (1845-1923) travaille à Strasbourg au Physikalisches Institut de la Kaiser-Wilhelms-Universität, de la fin du mois de mai 1872 à la fin du mois d'avril 1879. Le 28 décembre 1895, Röntgen rédige une communication provisoire «Ueber eine neue Art von Strahlen» qu'il fait parvenir au secrétaire de la Physikalisch-Medizinische Gesellschaft de Wurtzbourg. La communication paraît le 2 janvier 1896. Voici, probablement faite par Henri Poincaré, la traduction française de la communication de Röntgen qui est publiée le 30 janvier1896 dans la Revue Générale des Sciences.
    Pierre Léonard
    Lettre des Sciences Physiques, UFR  de Physique, Université Louis Pasteur, Strasbourg, Octobre 1995

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    Une nouvelle espèce de Rayons

    1. La décharge d'une grosse bobine d'induction traverse un tube à vide de Hittorf, ou un tube de Lenard ou de Crookes dont le vide a été poussé très loin. Le tube est entouré d'un écran de papier noir qui s'y adapte exactement; on peut alors constater, dans une salle où l'obscurité est complète, qu'un papier dont une face est recouverte de platino-cyanure de baryum, présente une fluorescence brillante quand on l'amène au voisinage du tube, quelle que soit la face du papier qui regarde le tube. La fluorescence est encore visible à deux mètres de distance.
    Il est facile de montrer que la cause de la fluorescence réside dans le tube à vide.

    2. On voit donc qu'il existe un agent capable de pénétrer une plaque de carton noir, absolument opaque pour les rayons ultra-violets, pour la lumière de l'arc ou celle du Soleil. Il est intéressant de rechercher si d'autres corps se laissent pénétrer par le même agent. On montre facilement que tous les corps présentent la même propriété, mais à des degrés très différents. Par exemple, le papier est très transparent; l'écran fluorescent s'illumine quand on le place derrière un livre de mille pages; l'encre d'imprimerie n'offre pas de résistance sensible. De même la fluorescence se manifeste derrière deux jeux de cartes; une carte unique ne diminue pas visiblement l'éclat de la lumière. De même aussi, une seule épaisseur de papier d'étain projette à peine une ombre sur l'écran; il faut en superposer plusieurs pour produire un effet notable. Des blocs de bois épais sont encore transparents. Des planches de pin de deux ou trois centimètres d'épaisseur absorbent très peu.
    Un morceau d'une feuille d'aluminium, de 15 millimètres d'épaisseur, laisse encore passer les rayons X (c'est ainsi que j'appellerai ces rayons pour abréger), mais diminue beaucoup la fluorescence. Des plaques de verre de même épaisseur se comportent de la même manière; toutefois le cristal est beaucoup plus opaque que les verres exempts de plomb. L'ébonite est transparente sous une épaisseur de plusieurs centimètres. Si l'on tient la main devant l'écran fluorescent, les os projettent une ombre foncée et les tissus qui les entourent ne se dessinent que très légèrement.
    L'eau et plusieurs liquides sont très transparents. L'hydrogène n'est pas notablement plus perméable que l'air. Des plaques de cuivre, d'argent, de plomb, d'or et de platine laissent aussi passer les rayons, mais seulement quand le métal est en lame mince. Une épaisseur de platine de 2 millimètres laisse encore passer quelques rayons; l'argent et le cuivre sont plus transparents. Le plomb, sous une épaisseur de 1 mill. 05, est pratiquement opaque. Une tige de bois carrée de 2 centimètres de côté, peinte au blanc de plomb sur une de ses faces, ne projette qu'une ombre légère quand on a tourne de façon que les rayons X soient parallèles à la face peinte, mais l'ombre est noire quand les rayons doivent traverser cette face. Les sels métalliques, solides ou en dissolution, se comportent généralement comme les métaux eux-mêmes.

    3. Les expériences précédentes amènent à conclure que la densité des corps est la propriété dont la variation affecte spécialement leur perméabilité. Au moins aucune autre propriété ne semble avoir une influence aussi directe. Cependant la densité seule ne détermine pas la transparence; on le prouve en employant comme écrans des lames également épaisses de spath d'Islande, de verre, d'aluminium et de quartz. Le spath d'Islande se montre beaucoup plus transparent que les autres corps, bien qu'il ait approximativement la même densité. Je n'ai pas remarqué que le spath d'Islande présentât une fluorescence considérable relativement à celle du verre (voir plus bas, § 6).

    4. En augmentant l'épaisseur, on augmente la résistance offerte aux rayons par tous les corps. On a pris sur une plaque photographique une épreuve de plusieurs feuilles de papier d'étain, superposées comme les marches d'un escalier et présentant ainsi une variation d'épaisseur régulière. Cette épreuve sera soumise à des mesures photométriques quand on pourra disposer d'un appareil convenable.

    5. Des pièces de platine, de plomb, de zinc et d'aluminium en feuilles ont été préparées de façon à obtenir le même affaiblissement de l'effet. Le tableau ci-joint donne les épaisseurs relatives et les densités de feuilles de métal équivalentes.
     

    Épaisseur en mm Épais. Relative Densité
    Platine 0,018 1 21,5
    Plomb 0,050 3 11,3
    Zinc 0,100 6 7,1
    Aluminium 3,500 200 2,6

    Il résulte de ces valeurs que la transparence n'est pas donnée par le produit de la densité par l'épaisseur d'un corps. La transparence augmente beaucoup plus rapidement que le produit ne décroît.

    6. La fluorescence du platinocyanure de baryum n'est pas la seule action des rayons X qu'on puisse observer. Il est à remarquer que d'autres corps présentent la fluorescence, parmi lesquels le sulfure de calcium, le verre d'urane, le spath d'Islande, le sel gemme, etc.
    Dans cet ordre d'idées, un fait particulièrement intéressant est la sensibilité des plaques photographiques sèches pour les rayons X. On peut ainsi mettre en évidence les phénomènes, en excluant tout danger d'erreur. J'ai confirmé de la sorte beaucoup d'observations faites d'abord en regardant l'écran fluorescent. C'est ici que la propriété que présentent les rayons X de passer à travers le bois ou le carton devient utile. La plaque photographique peut être exposée à leur action sans qu'on ait à enlever le volet du châssis, ni aucune boîte protectrice, de sorte que l'opération n'a pas besoin d'être conduite dans l'obscurité. Il est clair que les plaques qui ne sont pas en expérience ne doivent pas être laissées dans leur boîte au voisinage du tube.
    Il resterait à savoir si l'impression sur la plaque est un effet direct des rayons X, ou un résultat secondaire dû à la fluorescence de la matière de la plaque. Des pellicules peuvent être impressionnées aussi bien que les plaques sèches ordinaires.
    Je n'ai pas réussi à mettre en évidence aucun effet calorifique des rayons X. On peut cependant supposer qu'un tel effet existe; les phénomènes de fluorescence montrent que les rayons X sont capables de se transformer. Il est donc certain que tous les rayons X qui tombent sur un corps ne le quittent pas dans le même état. La rétine de l'oeil est absolument insensibles à ces rayons; l'oeil placé tout près de l'appareil ne voit rien. Il résulte clairement des expériences que cela n'est pas dû à un défaut de perméabilité de la part des milieux de l'oeil.

    7. Après mes expériences sur la transparence d'épaisseurs croissantes de milieux différents, j'ai cherché à voir si les rayons X pouvaient être déviés par un prisme. Des expériences faites avec de l'eau et du sulfure de carbone, contenus dans des prismes de mica de 30°, n'ont fait voir aucune déviation soit sur la plaque photographique, soit sur l'écran phosphorescent. Comme terme de comparaison, on a fait tomber des rayons de lumière sur les prismes disposés pour l'expérience. Les déviations ont atteint respectivement 10 mm et 20 mm avec les deux prismes.
    Avec des prismes d'ébonite et d'aluminium, on a obtenu, sur la plaque photographique, des images qui font soupçonner une déviation. Elle est toutefois incertaine et correspondrait à un indice au plus égal à 1,05. On n'a pu observer aucune déviation avec l'écran fluorescent. Des expériences sur les métaux lourds n'ont jusqu'ici conduit à aucun résultat, à cause de leur transparence et de l'affaiblissement qui en résulte pour les rayons transmis.
    La question est assez importante pour qu'il y ait lieu de rechercher par d'autres moyens si les rayons X peuvent se réfracter. Des corps réduits en poudre fine ne permettent, sous une petite épaisseur, que le passage d'une faible partie de la lumière incidente, par suite de la réflexion et de la réfraction. Dans le cas des rayons X, au contraire, ces couches de poudre présentent, pour une même masse d'un corps, la même transparence que le solide lui-même. Nous ne pouvons donc conclure à l'existence d'aucune réflexion, ni d'aucune réfraction des rayons X. L'expérience a été exécutée sur du sel gemme finement pulvérisé, de l'argent électrolytique en poudre fine et de la poussière de zinc ayant déjà servi plusieurs fois à des opérations chimiques. Dans tous ces cas, les résultats donnés, soit par l'écran fluorescent, soit par la méthode photographique, n'ont indiqué aucune différence de transparence entre la poudre et le solide cohérent.
    Il est clair alors qu'on ne peut pas compter sur les lentilles pour concentrer les rayons X; effectivement, des lentilles d'ébonite et de verre de grande dimension se sont montrées également sans action. L'ombre photographique d'une tige ronde est plus foncée au centre qu'au bord; l'image d'un cylindre rempli d'un corps plus transparent que les parois, présente plus d'éclat au centre que sur les bords.

    8. Les expériences précédentes et d'autres que je passe sous silence, indiquent que les rayons ne peuvent pas se réfléchir. Il sera néanmoins utile de rapporter avec détails une observation qui, à première vue, semblait conduire à une conclusion opposée.
    J'ai exposé une plaque, protégée par une feuille de papier noir, aux rayons X, de façon que la face libre regardât le tube à vide. La couche sensible était recouverte partiellement de pièces de platine, de plomb, de zinc et d'aluminium, en forme d'étoiles. Le négatif développé montra que la plaque avait été fortement impressionnée devant le platine, le plomb et plus encore devant le zinc; l'aluminium ne donnait pas d'image. Il semble donc que ces trois métaux puissent réfléchir les rayons X; toutefois, une autre explication est possible et j'ai répété l'expérience avec cette seule différence que j'interposais une lame d'aluminium extrêmement mince entre la couche sensible et les étoiles de métal. Cette plaque d'aluminium est opaque pour les rayons ultra-violets, mais transparente pour les rayons X. Sur l'épreuve, les images apparurent comme précédemment, indiquant encore l'existence d'une réflexion sur les surfaces métalliques.
    Si l'on rapproche ce résultat de la transparence des poudres et du fait que l'état de la surface n'exerce aucune action sur le passage des rayons X à travers les corps, on est conduit à conclure avec vraisemblance que la réflexion régulière n'existe pas, mais que les corps jouent, vis-à-vis des rayons X, le même rôle que les milieux troubles vis-à-vis de la lumière.
    Puisqu'on n'observe aucune trace de réfraction à la surface de séparation de deux milieux, il semble probable que les rayons X se meuvent avec la même vitesse à travers toutes les substances, dans un milieu qui pénètre tous les corps et qui baigne les molécules de ces corps. Les molécules arrêtent les rayons X avec d'autant plus de force que la densité du corps considéré est plus grande.

    9. Il a semblé possible que la disposition géométrique des molécules modifiât l'action qu'exerce un corps sur les rayons X, de sorte que, par exemple, le spath d'Islande pourrait présenter des phénomènes différents, suivant l'orientation de la lame par rapport à l'axe du cristal. Des expériences faites sur le quartz et le spath d'Islande n'ont donné aucun résultat.

    10. On sait que Lenard, dans ses recherches sur les rayons cathodiques, a montré que ce sont des modifications de l'éther et qu'ils traversent tous les corps. Il en est de même pour les rayons X.
    Dans son dernier travail, Lenard a déterminé les coefficients d'absorption de divers corps pour les rayons cathodiques, y compris l'air, à la pression atmosphérique, qui donne 4,10, 3,40 et 3,10 pour 1 centimètre suivant le degré de raréfaction du gaz dans le tube à décharges. J'ai opéré à la même pression et, aussi, par occasion, à des pressions plus fortes et plus faibles. J'ai trouvé, en employant un photomètre de Weber, que l'intensité de la lumière fluorescente varie à peu près comme l'inverse du carré de la distance qui sépare l'écran du tube à décharges. Cette loi résulte de trois séries d'observations très concordantes faites à 100 et 200 mm. L'air absorbe donc les rayons X beaucoup moins que les rayons de cathode. Ce résultat est en accord complet avec le résultat, déjà indiqué plus haut, que la fluorescence de l'écran peut s'observer encore à une distance de deux mètres du tube à vide. En général, les autres corps se comportent comme l'air : ils sont plus transparents pour les rayons X que pour les rayons de cathode.

    11. Une nouvelle distinction, et qui doit être notée, résulte de l'action d'un aimant. Je n'ai pas réussi à observer la moindre déviation des rayons X même dans les champs magnétiques très intenses.
    La déviation des rayons cathodiques par l'aimant est une des de leurs caractéristiques spéciales; Hertz et Lenard ont observé qu'il existe plusieurs espèces de rayons cathodiques, qui diffèrent par leur propriété d'exciter la phosphorescence, la facilité d'absorption et leur degré de déviation par l'aimant; mais on a observé une déviation notable dans tous les cas étudiés et je pense que cette déviation constitue un caractère qu'on ne peut négliger facilement.

    12. Il résulte d'un grand nombre d'essais que les points du tube à décharges où apparaît la phosphorescence la plus brillante, sont le siège principal d'où les rayons X naissent et se propagent dans toutes les directions, c'est-à-dire que les rayons X partent de la région où les rayons de cathode frappent le verre. Que l'on déplace les rayons de cathode dans le tube à l'aide d'un aimant et l'on verra les rayons X partir d'un nouveau point, c'est-à-dire encore de l'extrémité des rayons de cathode.
    Pour cette raison également les rayons X, qui ne sont pas déviés par un aimant, ne peuvent pas être considérés comme des rayons de cathode qui auraient traversé le verre, car ce passage ne peut pas, d'après Lenard, être la cause de la différence de déviation des rayons. J'en conclus que les rayons X ne sont pas identiques aux rayons de cathode, mais sont produits par les rayons de cathode à la surface du tube.

    13. Les rayons ne se produisent pas seulement dans le verre. Je les ai obtenus dans un appareil fermé par une lame d'aluminium de 2 mm d'épaisseur. Je me propose, par la suite, d'étudier le rôle d'autres substances.

    14. L'appellation de «rayons» données au phénomène, se justifie en partie par les silhouettes régulières qu'on obtient en interposant un corps plus ou moins perméable entre la source et une plaque photographique ou un écran fluorescent.
    J'ai observé et photographié un grand nombre de ces silhouettes. J'ai aussi le dessin d'une partie d'une porte peinte au blanc de plomb; j'ai obtenu l'image en plaçant le tube à décharges d'un côté de la porte et la plaque sensible de l'autre. J'ai aussi l'ombre des os de la main, d'un fil enroulé sur une bobine, d'une série de poids dans une boîte, d'un cadran de boussole, avec l'aiguille, le tout complètement enfermé dans une boîte de métal, d'un morceau de métal dont les rayons X décèlent les défauts d'homogénéité et de plusieurs autres objets.
    Pour la propagation rectiligne des rayons, j'ai une photographie, à la chambre obscure, de l'appareil de décharge, recouvert de papier noir; elle est pâle mais très nette cependant.

    15. J'ai cherché à produire l'interférence des rayons X, mais sans résultats, peut-être à cause de leur faible intensité.

    16. Des recherches sur l'action que peuvent exercer des forces électrostatiques sur les rayons X sont en cours, mais non encore achevées.

    17. On demandera: Que sont donc ces rayons? Puisque ce ne sont pas des rayons cathodiques, on pourrait supposer, d'après leur faculté de produire la fluorescence et l'action chimique, qu'ils sont dus à la lumière ultra-violette. Un ensemble imposant de preuves est en contradiction avec cette hypothèse. Si les rayons X sont en réalité de la lumière ultra-violette, cette lumière doit posséder les propriétés suivantes:
    a) Elle ne se réfracte pas en passant de l'air dans l'eau, dans le sulfure de carbone, l'aluminium, le sel gemme, le verre ou le zinc.
    b) Elle ne peut se réfléchir régulièrement à la surface des corps cités.
    c) Elle n'est polarisée par aucun des milieux polarisants ordinaires.
    d) L'absorption par les différents corps doit dépendre surtout de leur densité.
    Ce qui revient à dire que les rayons ultra-violets doivent se comporter tout autrement que les rayons visibles ou infra-rouges et les rayons ultra-violets déjà, connus. Ceci paraît assez invraisemblable pour que j'aie cherché à faire une autre hypothèse.
    Il semble y avoir une sorte de relation entre les nouveaux rayons et les rayons lumineux; tout au moins la production d'ombres, de fluorescence et d'actions chimiques semble l'indiquer. Or, on sait depuis longtemps qu'en outre des vibrations qui rendent compte des phénomènes lumineux, il est possible que des vibrations longitudinales se produisent dans l'éther; certains physiciens pensent même que ces vibrations doivent exister. Toutefois on doit convenir que leur existence n'a jamais été mise en évidence et que leurs propriétés n'ont pas été établies expérimentalement. Ces nouveaux rayons ne devraient-ils pas être attribués à des ondes longitudinales de l'éther?
    Je dois avouer qu'à mesure que je poursuivais ces recherches, je me suis accoutumé de plus en plus à cette idée et je me permets de l'énoncer, sans me dissimuler que l'hypothèse demande à être établie plus solidement.

    W. C. Röntgen
    Professeur de Physique à l'Université de Wurtzbourg
    Lettre des Sciences Physiques, UFR de Physique, Université Louis Pasteur, Strasbourg, Octobre 1995
    Figure attachante que celle de Wilhelm Conrad Röntgen, né le 27 mars 1845 en Allemagne. Il suivit une partie de sa scolarité aux Pays-Bas où son père avait émigré en 1848 suite à la révolution allemande. Un fâcheux concours de circonstances l'empêcha cependant de passer son baccalauréat. Cette absence d'examen de fin d'études secondaires compromettait sérieusement la poursuite d'études supérieures. Mais c'était sans compter sur la pugnacité du futur savant. II se rendit à Zurich et put entrer sans baccalauréat à l'Ecole polytechnique de cette ville. Pendant trois années, il suivit les cours de la section de mécanique technique avant d'obtenir son diplôme d'ingénieur.

    Professeur à Strasbourg

    Un an plus tard, il obtint son grade de docteur ès sciences à l'université voisine sous la direction d'August Kundt qui lui donna la possibilité de mener des recherches dans son institut et l'aida dans les débuts de sa carrière. Après le traité de Francfort qui mit fin à la guerre franco-allemande de 1870-71, August Kundt fut nommé dans la toute nouvelle Université Kaiser-Guillaume de Strasbourg et réussit à faire nommer Röntgen «maître de conférences» puis «professeur sans chaire». A-t-il enseigné pendant cette période dans la toute nouvelle Technische Winterschule für Wiesenbautechnicker? À ce jour, rien ne permet de l'affirmer.
    En 1879, il quitta définitivement Strasbourg pour occuper la chaire de physique de Giessen, puis en 1888 il fut nommé à Würzbourg. En février 1894, il porta son attention sur les rayons cathodiques, découverts en 1859 à l'occasion d'études sur le passage de décharges électriques à travers des gaz raréfiés. Enfin, le 8 novembre 1895, il attacha son nom à la découverte des rayons X. Il obtint le premier prix Nobel de physique en 1901 et poursuivit une carrière féconde à la tête de l'Institut de physique de l'université de Munich. Ville où il mourut le 10 février 1923.

    Une nouvelle espèce de rayons

    La première communication officielle parlant des rayons X fut présentée le 28 décembre 1895 devant la société de physique médicale de Würzbourg. Son titre était le suivant: Une nouvelle espèce de Rayons. Röntgen y annonçait que la fluorescence produite par l'appareil qu'il avait conçu traversait d'épais blocs de bois et que les os apparaissaient comme des ombres foncées à l'intérieur des doigts. Il constata que le plomb était pratiquement opaque et qu'un morceau de bois, dont un seul côté était enduit d'une peinture blanche au plomb, projetait une ombre différente selon que le côté était tangentiel aux rayons ou perpendiculaire.
    Il observa également que les rayons X avaient un effet direct sur une plaque photographique enfermée dans une cassette étanche à la lumière et il fit des photographies de divers objets. Il avait ainsi réalisé des expériences qui montraient que les rayons X ne pouvaient pas être déviés par un champ magnétique puissant. Son mémoire est un chef-d'oeuvre du genre. Au cours de la première semaine de janvier 1896, la nouvelle fut répercutée par les journaux du monde entier. Dans tous les pays, ingénieurs, physiciens, médecins se mirent à l'oeuvre pour réaliser les premières radiographies. jamais, dans l'histoire des sciences, découverte n'eut un retentissement aussi immédiat et spectaculaire.

    Histoires farfelues

    Ce rayon qui pénétrait des objets opaques à la lumière fut à l'origine des histoires les plus farfelues. Ainsi un journal de New York signala à ses lecteurs qu'«au collège des physiciens et des chirurgiens, les rayons de Röntgen étaient utilisés pour envoyer les schémas anatomiques directement dans le cerveau des étudiants en produisant ainsi une impression plus durable que les méthodes ordinaires d'enseignement des détails anatomiques.» Plus sérieusement mais avec son ironie coutumière, Thomas Mann dans son roman La Montagne magique met en prise son héros Hans Castorp avec cette «invention spectrale» que manie un docteur Behrens quelque peu inquiétant.
    Pendant ce temps cependant, la science expérimentale progressait. On parvint à localiser des corps étrangers métalliques, on diagnostiquait des fractures. Dans les milieux industriels, on se rendit compte de l'exploitation commerciale qu'on pouvait faire de l'invention de Röntgen, mais ce dernier resta rétif à toute perspective de profits et ne revendiqua jamais aucun droit de propriété.

    Le début de la physique moderne

    La découverte des rayons X est restée inestimable. Röntgen a entrouvert la porte à la physique moderne. La radioactivité, la physique et la chimie nucléaires, la théorie quantique, la radioélectricité, l'électromagnétique doivent beaucoup à ce savant.
    DNA novembre 1995

    Ferdinand Braun

    Georges Frick, décembre 1996.

    Biographie

    Né en 1850 à Fulda
    1868 -1870 étudiant Marburg Berlin
    1870 -1874 assistant Berlin Würzburg
    1872 Thèse avec Helmholtz Berlin


    1872- 1879 Kundt est professeur à Strasbourg
    1874-1877 Professeur de lycée à Leipzig
    1877-1879 Professeur assistant à Marburg


    1876 -1879 Roentgen est professeur à Strasbourg
    1880 -1882 Professeur à Strasbourg
    1883 1885 Professeur à Karlsruhe prédécesseur de H. Hertz
    1885 1895 Professeur à Tubingen


    1888-1895 Kohlrausch est professeur à Strasbourg
    1895 1918 Ferdinand Braun à Strasbourg succède à Kohlrausch
    1897 invention du tube oscillographique
    1897 télégraphie dans l'eau
    1899 télégraphie sans fil Cuxhafen
    1899 introduit le détecteur à cristal
    1905 Rektor de l'Université de Strasbourg
    1905-1908 A Schweitzer est élève de F Braun
    1909 Prix Nobel avec G. Marconi
    1918 mort à New York

    Qui était Ferdinand Braun?

    Ce fut un Allemand, mais surtout un scientifique hors pair. Il a été professeur à l'université wilhelmienne de Strasbourg pendant près de 25 ans.

    Né en 1850 à Fulda, en Allemagne centrale, à une époque où il n'y avait ni électricité, ni téléphone, ni automobile, l'Allemagne n'existait pas encore. Il voulut très tôt être professeur de physique. Il soutint sa thèse chez Helmholtz, dont Lord Kelvin dit qu'il était le plus grand des allemands après Bismarck et Guillaume I°. En 1880, il vint à Strasbourg une première fois, succédant à Roentgen comme professeur extraordinarius.

    Il resta 2 ans et après avoir enseigné à Karlsruhe, prédécesseur de Heinrich Hertz et à Tubingen, il revient à Strasbourg en 1895 comme Professeur Ordinarius, où il resta jusqu'en 1918.

    Son oeuvre est remarquable. A l'âge de 25 ans, à l'encontre des idées reçues, il établit que certains corps comme les «galènes de plomb» ne conduisent pas le courant dans un sens comme dans l'autre, la loi d'ohm, est violée. Des gens importants lui ont dit que cela n'existait pas, il y eut une controverse, mais il avait raison. Qu'est ce que c'est? Ce sont les «semi-conducteurs» qui existent dans toutes les radios, les téléviseurs, les ordinateurs, les montres à quartz etc. Ferdinand Braun lui même les utilisera plus tard dans les postes à galène. Avant de venir à Strasbourg, il a encore effectué de nombreux travaux et construit une grande variété d'instruments de mesure physique.

    A Strasbourg, en 1895, Directeur du tout nouvel Institut de Physique, il est préoccupé par les phénomènes électriques et il construit le nouveau «tube cathodique», appelé tube de Braun. C'est ce tube qui équipe nos téléviseurs, nos moniteurs d'ordinateurs, les oscilloscope de nos laboratoires. Il y en a des milliards dans le monde. Quel succès pour un seul homme! C'était l'époque des grandes découvertes, Roentgen, les rayons X, la radioactivité , Becquerel et les Curie, l'électron avec J.J. Thomson.

    Marconi utilisant les travaux de Maxwell, de Popof, de Branly, de Lodge et de bien d'autres fait les premières liaisons radio, 15 km, c'est important, mais insuffisant pour la pratique. Tout le monde s'en mêle pour améliorer. Ferdinand Braun aussi. Vers 1898, c'est depuis la tour de l'Institut de Physique, creuse et sans partie métallique, qu'il expérimentera la TSF en direction du clocher de l'église Saint Maurice. Il fera une première liaison entre l'Institut de physique et le Kochersberg, puis entre Wolfisheim et Mutzig et finalement en Mer du Nord, 70 km.

    Comment a-t-il fait? Il utilise ses méthodes de scientifique, il a introduit le «circuit accordé» familier de tous ceux qui connaissent la radio. Il s'intéresse à l'industrie et participe à la création d'entreprises qui existent encore de nos jours, Hartmann et Braun et Telefunken. En 1909, le Prix Nobel lui est décerné conjointement avec Guglielmo Marconi.

    Ferdinand Braun était entouré de physiciens remarquables. Nommons J. Zenneck, ainsi que les russes L. Mandelstam et N. Papalexi (professeurs à Strasbourg avant 1918) qui firent une brillante carrière en URSS. Lors du lancement du Spoutnik, le premier satellite artificiel de l'histoire, le monde entier put entendre le fameux bip bip. La Pravda écrivit que le succès du Spoutnik était dû pour une grande part à ces deux savants et à leurs élèves. Le journal disait qu'ils étaient les pères du Spoutnik. F Braun en serait en quelque sorte le grand père. En 1918, en pleine guerre, il meurt à New York où le gouvernement allemand l'avait envoyé pour une histoire de procès.

    Pourquoi est il si peu connu? Il est mort au plus mauvais moment de l'histoire. Son université, Strasbourg, redevenue française n'allait pas commémorer un allemand. En Allemagne, on avait d'autres chats à fouetter. Il fallu attendre 1945. En Amérique on l'a redécouvert, un lycée à Fulda est nommé d'après lui, une rue à Ostwald également.

    Georges Frick décembre 96

    Autre génie venant d'Allemagne, le scientifique Karl Ferdinand Braun, né à Fulda en 1850, dirige l'Institut de physique de Strasbourg de 1895 à 1914. Il est à l'origine du détecteur à galène et obtient le prix Nobel en 1909, avec Marconi, l'inventeur de la TSF. Le professeur Braun invente aussi un «tube cathodique». Bien des années plus tard, son invention équipera tous les postes de télévision du monde. Braun prend d'ailleurs des parts dans une toute jeune « start-up » promise à un bel avenir : Telefunken. Ses nombreux travaux sur l'électricité font autorité. Il découvre aussi les propriétés électriques de la jonction métal-oxyde. Un principe qui est à la base des semi-conducteurs et ouvre la voie aux ordinateurs et à l'informatique.

    Le Point 13/05/04 - N°652 - Page 520

    Charles Gerhardt

    Charles Frédéric Gerhardt est 100 % Strasbourgeois. Il y est né le 21 août 1816. Poussé par sa famille vers des études commerciales, il étudie la chimie en cachette et devient professeur à l'âge de 24 ans à Montpellier. Quand il revient à Strasbourg, c'est pour succéder à Louis Pasteur à la chaire de chimie de l'Université. Il est le premier à faire une synthèse, sous forme stable, de l'acide acétylsalicylique. C'est à partir de l'écorce de saule blanc qu'est obtenue la salicyline, substance très proche de l'acide acétylsalicylique contenu dans l'aspirine. Cette molécule deviendra célèbre cinquante ans plus tard, quand le laboratoire Bayer dépose la marque sous le nom d'aspirine en 1899. Mais Gerhardt, contrairement à Pasteur, ne connaîtra pas la gloire. Il meurt d'une péritonite à l'âge de 37 ans. À la Krutenau, l'ancien quartier des maraîchers, le fronton de l'ancienne école de chimie ainsi qu'un amphithéâtre rappellent bien les travaux de Pasteur. Pas ceux de Gerhardt. L'hôtel particulier sert toujours de lieu d'apprentissage. À la vingtaine d'étudiants de Pasteur et Gerhardt, ont succédé les élèves du lycée et du centre de formation d'apprentis Oberlin. Le bâtiment se visite lors des journées du patrimoine.
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    Les dates extrêmes de l'existence hélas si courte de Gerhardt sont rappelées par l'inscription lapidaire de la plaque commémorative apposée initialement il y a 50 ans et rénovée en 2006 sur la façade de son immeuble natal au n° 40 de la rue du Vieux Marché aux Poissons à Strasbourg. On peut à nouveau y lire distinctement «dans cette maison naquit Charles Frédéric Gerhardt, 1816-1856, l'un des pionniers de la chimie. Il fut professeur à la Faculté des sciences et à l'École de pharmacie de Strasbourg. »
    La sobre épitaphe du monument funéraire de Gerhardt, au cimetière Ste Hélène de Strasbourg, surmontée d'un majestueux obélisque, précise sa qualité de professeur de chimie. Entre ces jalons strasbourgeois extrêmes se situait une vie mouvementée aux étapes brèves ou plus longues : Karlsruhe, Leipzig, Giessen puis Paris et Montpellier ou Gerhardt illustra de 1841 à 1848 la chaire de chimie. Puis à nouveau Paris et pour finir, hélas pour peu de temps à Strasbourg.
     Malgré une existence si mouvementée, Charles Gerhardt a produit, tant dans le domaine théorique qu'expérimental, une oeuvre d'importance fondamentale. Il suffit de citer la première formulation nette des notions d'atome et de molécule, la fixation des principales masses atomiques à leur valeur actuelle. Théorie des types et séries homologues initiaient à la classification des substances organiques.
    Quant à la création expérimentale des chlorures et anhydrides d'acides, elle donnait accès à d'innombrables médicaments, dont le plus connu et classique est l'aspirine.

    Paul Federlin, Professeur honoraire à l'ULP, Bulletin d'Informations de l'Université Louis Pasteur, Strasbourg, n°1260 (27 novembre 2006)

    Le 13 Novembre 2003, M. Bernard Carrière, Président de l'Université Louis Pasteur a planté ce saule blanc en hommage à Charles-Frédéric Gehrhardt chimiste français et Professeur à l'Ecole Nationale de Pharmacie de Strasbourg. À l'automne 1853, Charles-Frédéric Gehrhardt réalisa la première synthèse de l'aspirine.

    Plaque dans le Jardin Botanique

    Joseph von Mering

    L'autre antidote contre la migraine est aussi né sur les bords de l'Ill. L'universitaire strasbourgeois Joseph von Mering, né à Cologne en 1849, synthétise dès 1893 une substance baptisée acetylmidophenol. Cinquante ans plus tard, elle sera commercialisée comme médicament sous le nom de paracétamol. Avec le chimiste allemand Fischer, von Mering met au point le premier barbiturique, le Véronal. Ils le nomment ainsi car ils expérimentent le nouveau médicament dans un train qui les amène à Vérone, en Italie. En 1889, nouvelle découverte: Von Mering et Minkowski mettent en évidence l'origine pancréatique du diabète.
    Le Point 13/05/04 - N°1652 - Page 520

    Dans l'actuelle rue des Diaconesses, à l'emplacement de la chapelle des Diaconesses construite en 1904, s'élevait l'immeuble n° 6 où le professeur Bernhard Naunyn (1839-1925), titulaire de la chaire de Médecine Interne et pionnier de la diabétologie, fit installer le laboratoire médical universitaire.
    C'est là qu'en avril 1889, Oskar Minkovski (1858-1931) et Joseph von Mering (1849-1908) mirent expérimentalement en évidence l'origine pancréatique du diabète, ouvrant ainsi la voie à la découverte de l'insuline.

    Plaque sur la chapelle.

    Alfred Martzolff
    le sculpteur de Rountzenheim

    (1867 - 1936)
    Sa vie - son oeuvre

    Pierre Perny
    Annuaire de la Société d'histoire et d'archéologie du Ried Nord
    (1986)

    Rountzenheim, le 7 mai 1936. Une foule imposante porte en terre celui qui fut, très certainement, le meilleur représentant de la sculpture alsacienne entre 1890-1939.

    Cinquante ans après, qu'évoque le nom d'Alfred Martzolff? Connaît-on encore son oeuvre? Homme d'une très forte personnalité, fougueux, viril, parfois violent dans son art, celui que l'on appelait le "Professeur", que l'on comparait à Rodin, a laissé une oeuvre importante, plus particulièrement à Strasbourg, oeuvre souvent peu ou mal connue du grand public.
    Nécessité fait donc loi; l'année 1986 marque le cinquantième anniversaire de la mort de l'artiste. Il était donc difficile de ne pas saisir l'occasion pour faire le point sur Alfred Martzolff.

    Sa vie

    Alfred Martzolff est né le 4 mars 1867 à Strasbourg. Son père exerçait au 15, rue Sainte Elisabeth, dans le quartier du Finkwiller, le métier de tonnelier. Second d'une famille de six enfants, il fréquente tout d'abord l'école des Arts Décoratifs de Strasbourg, puis il apprend les principes de son art dans l'atelier du réputé statuaire et décorateur strasbourgeois Eugène Dock. Il quitte Strasbourg en 1889 et s'inscrit à l'Académie de Munich où il est élève du Professeur Rümann, créateur du monument aux morts de Woerth et collègue de Hildebrand. C'est à Munich qu'il réalise l' "Archer" qui lui vaut le "premier prix de l'État". Cette pièce sera achetée, plus tard, par la ville de Strasbourg et se trouve toujours au Musée d'Art Moderne.

    Martzolff revient, en 1891, dans sa ville natale et est nommé professeur aux Arts Décoratifs. Il exécute ses premiers travaux personnels. "Lauréat" du Salon des Artistes Français à Paris, en 1893, il se fait connaître d'un public plus large. Il reçoit ses premières grandes commandes.

    Ainsi, en 1898, Alfred Martzolff est chargé par la Compagnie d'Assurances Rhin et Moselle de l'exécution d'un haut-relief de 3,60 mètres de haut et 2,40 mètres de large qui devra orner le fronton du nouvel hôtel qu'elle fait construire dans la rue Moeller (aujourd'hui, rue du Maréchal Joffre).

    Cette commande a été faite au jeune artiste à la suite d'un concours restreint auquel étaient conviés trois sculpteurs de notre ville. Le projet primé est d 'une réelle valeur artistique; il est conçu dans une note toute moderne; deux grandes figures allégoriques, le Rhin et la Moselle, en forment le sujet; ce travail qui fait grand honneur à Monsieur Martzolff, couronnera dignement la façade du magnifique hôtel, dont les plans ont été élaborés par Mrs. A. Brion et Haug, architectes". [1]

    Il réalise, en 1901, le médaillon qui reproduit les traits du chanoine Gyss et qui orne, à Obernai, le monument consacré à cet historien et savant.
    1901 marque également le départ de Martzolff pour Florence, où il a son propre atelier. Il y fait la connaissance du Prince de Hohenlohe-Oehringen qui sera pour lui, non seulement un mécène, mais aussi un véritable ami. Plus tard, il réalisera d'ailleurs, les monuments funéraires du Prince et de la Princesse érigés dans la cathédrale d'Oehringen, dans le Würtemberg.
    Mais Martzolff reviendra rapidement à Strasbourg. Le retour dans sa ville natale marque le point de départ d'une période riche en réalisations.
    Avant de les aborder, voyons d'abord le contexte politico-artistique des années 1900 [2].
    Ainsi Martzolff fait partie d'un mouvement profond d'aspiration culturelle. Il produit ses premières oeuvres. Citons en quelques unes:
    En 1902, la décoration du portail principal du nouveau bâtiment des Petites-Boucheries, rue de la Haute Montée à Strasbourg, par deux statues en pied. Les deux représentent des célébrités strasbourgeoises du XVI° siècle: celle de gauche, le Stettmeister, Jacques Sturm, l'autre qui lui fait vis-à-vis, l'architecte Daniel Specklin.
    En 1903, le buste en bronze du Professeur Eugène Boeckel. Le monument orne, aujourd'hui encore, le jardin de l 'Hôpital Civil de Strasbourg.
    Ensuite, dans le cadre de l'aménagement de Strasbourg, mentionnons la décoration du Pont d'Alsace (aujourd'hui Pont Kennedy) par quatre monumentales statues symbolisant le Travail, l'embellissement de la façade de l'actuelle Préfecture par deux magnifiques lions placés au-dessus de la porte principale, ou de l'immeuble de la Sécurité Sociale. Le thème retenu pour cette dernière réalisation étant celui de la Famille.
    C'est également l'époque au cours de laquelle deux oeuvres sont placées dans le parc de l'Orangerie: le buste du compositeur Victor Nessler et l' "Homme combattant un félin" ainsi qu'un lion dans le jardin zoologique de Mulhouse.
    Toutes ces oeuvres sont réalisées dans l'atelier du  Heyritz que Martzolff partage avec les peintres Léon Hornecker et Emile Schneider.

    Voici ce que rapporte le "Journal d'Alsace Lorraine" d'une visite de l'atelier de l'artiste (avril 1905):
    Nous avons repris nos promenades artistiques par une visite chez le distingué sculpteur Alfred Martzolff, dont nous savions qu'il avait différents nouveaux travaux sur le chantier. L 'artiste nous a reçu de la façon la plus cordiale et, très simplement, sans fausse modestie, comme sans vanité, il nous a introduit
    au rez-de-chaussée de son grand atelier du 21.
    Là, nous sommes restés de suite en admiration devant un groupe imposant qui représente Hercule domptant un lion. Le demi-dieu, une figure énergique, aux muscles saillants, serre dans un mouvement puissant et hardi le cou du fauve, qui fait des efforts désespérés pour se dégager. C'est une oeuvre belle dans sa simplicité, dont les formes ramassées respirent à la fois l'harmonie et la force. Ce groupe, qui peut être considéré comme achevé, est exécuté en morley, une pierre poreuse française d'un très bel effet; il reposera sur un socle, de la même matière, figurant un rocher.
    A côté de ce groupe gigantesque, nous remarquons un petit buste, taillé dans la même pierre et représentant les traits d'une dame âgée. Cette figure, sobrement travaillée, est très vivante et, sans doute, d'une parfaite ressemblance. Quelques essais, maquettes et sculptures antérieures complètent encore la décoration de cet atelier.
    Mais l'artiste nous invite à passer avec lui au deuxième étage, où deux autres ateliers, moins grands, nous réservent de nouvelles surprises. Le premier où il nous introduit semble consacré à la grâce et à la beauté féminines. Une ébauche en terre glaise, grandeur naturelle, nous salue à l'entrée. C'est une Diane chasseresse, le carquois dans une main, et retenant de l'autre par le collier son chien prêt à s'élancer sur le gibier. Ce n'est là encore qu'un essai, mais le souci de l 'harmonie se révèle dès maintenant dans le galbe. Le chien, plus achevé - c 'est un griffon de forte taille - a quelque chose de très vivant dans les mouvements comme dans la physionomie.
    Mais voici une délicieuse maquette qui attire nos regards. C'est une jeune femme qui vient de sortir de l'eau: toute ruisselante, elle s'essuie en un geste gracieux et pudique. "Après le bain" comme l'intitule M. Martzolff, est un vrai petit bijou du goût le plus délicat. "Je l'ai fait d'un seul jet", nous dit l'artiste non sans une nuance de fierté.
    Et maintenant, continue-t-il, passons à un genre plus sévère". Et, ce disant, il nous ouvre la porte de son troisième atelier. Là, différents projets s'offrent à nos yeux. C'est tout d'abord un motif rentrant à la fois dans le genre décoratif et religieux : la maquette d'une fontaine surmontée de la statue d'un évêque, crosse en main et mitre sur la tête, faisant le geste de bénir. Mais nous nous arrêtons, devant un chevalet, où un aide de M. Martzolff est en train de reproduire en terre glaise, d'après une photographie, la décoration du relief d'un tombeau de style attique. "C'est, nous explique M. Martzolff pour le frontispice d'un cadre en marbre de Carrare qui entourera le portrait-médaillon en bronze doré d'un savant professeur de notre ville".
    Et, en même temps, il tire de sous un rideau le projet en plâtre du medaillon, où nous reconnaissons de suite une des célébrités de notre université. "Connaissez-vous aussi celui-ci ?'" nous demande notre guide, et il nous montre une petite plaquette représentant le profil en relief du professeur Naunyn, l'ancien directeur de l'Institut de médecine interne de l'université. "C'est le modèle d'un médaillon en argent qui lui fut offert , il y a environ un an, lors de son départ :".
    Cependant voici qui contraste un peu avec tous ces graves personnages. C'est un buste de jeune femme, à peine commencé, et qui, ainsi que nous l'exprime M. Martzolff, doit être exécuté en marbre de Carrare. Et sur cette dernière impression de grâce et de beauté, nous prenons congé de l'artiste en le remerciant de tout ce qu'il a bien voulu nous montrer et en lui demandant la permission d'en fait part aux lecteurs du "Journal d ' Alsace-Lorraine".

    Pourtant au cours de cette période, Alfred Marzolff subit deux échecs ratant successivement les concours pour le monument Pasteur, place de l'Université et le monument de Wissembourg, échecs suivis en 1928 par celui pour l'érection du monument dédié à Lamartine  et à Victor Hugo
    Le monument de Wissembourg dans l'idée de ses promoteurs, devait glorifier les soldats français morts pour la patrie autour de Wissembourg dans les campagnes de 1705, 1744, 1793 et 1870. "Dix huit projets ont été soumis au jury qui s'est réuni au château de Rohan à Strasbourg, le 17 avril 1909. Le projet désigné pour être exécuté est l'oeuvre de Mr Albert Schultz de Strasbourg. Le premier prix a été décerné, à Monsieur Edmond Preiser, de Strasbourg, actuellement élève de l'Ecole des Beaux Arts de Munich. Le second prix est échu à Monsieur Alfred Marzolff, dont le projet présente des qualités artistiques de premier ordre, mais s'écarte trop des conditions exigées par le concours" [3]. La belle maquette en marbre est toujours conservée au Musée de Strasbourg.

    En 1910, Martzolff, après douze ans de mariage, se sépare de son épouse, née Sophie Strohl. Il quittera aussi Strasbourg, aigri vraisemblablement par l'incompréhension que lui témoignaient les jurys.

    En 1914, il s'installe à Rountzenheim, où il vient de se porter acquéreur d'une belle maison alsacienne, sise juste en face du restaurant "A l'Etoile", fréquenté peu avant par le peintre Henri Loux.
    C'est à Rountzenheim que Martzolff conçoit et réalise le monument le plus marquant de son oeuvre, à savoir celui de la "Marseillaise". Rappelons nous, la maquette de 1909 qui se trouve au Musée de Strasbourg, avait été créée en vue de l'érection à Wissembourg d'un monument aux morts français des deux guerres, celles de 1793 et 1870. Quoique très admiré, le projet de Martzolff ne put être retenu par le jury, parce qu'il représentait les seuls soldats de 1793 mais non ceux de 1870.
    Après 1918, Martzolff avait amplifié son projet qui devait montrer, sur un haut socle, une femme, (la Marseillaise) à cheval et à la base du monument les soldats de 1793 et les poilus de 1914/18. Là encore, l'on "recommanda" à Martzolff de réduire son projet et de le limiter à celui de 1909. De plus, placé dans un recoin de la place Broglie, le monument n'avait pas été mis en valeur. Symbole de l'attachement à la France, il sera détruit pendant l'occupation. Les deux médaillons en bronze représentant les portraits de Rouget de l'Isle et du maire Dietrich ont été sauvés de la destruction. Ils figurent aujourd'hui, à droite et à gauche de la porte de la Banque de France, à l'endroit même où retentit, pour la première fois, la Marseillaise.

    Martzolff est au sommet de son art. Nombre de communes (Altkirch, La Robertsau, Neudorf, Soufflenheim, Hatten, Oberbronn, Rountzenheim) lui commandent des monuments aux morts dédiés aux victimes de la guerre de 1914/18. Ces monuments ont payé un lourd tribut à l'occupation, car la doctrine nazie n'admettait pas que l'on pleure les morts au champ d'honneur.
    Il réalise aussi de nombreux médaillons, tels ceux du Préfet Boromée en 1928 et du maire Zimmer de Gambsheim.

    Connu et admiré dans l'Alsace entière, Martzolff qui s'est remarié en 1926 à Rountzenheim, avec Emma Weiss, de trente ans sa cadette et son modèle préféré, attire dans son village d'adoption beaucoup de personnalités. Ainsi, le préfet Boromée lui remet en 1931, à Rountzenheim, les Palmes Académiques.  Jacques Peirotes, maire de Strasbourg, Camille Dahlet, député, ainsi que les artistes - peintres de l'époque: Kamm, Spindler,  Stoskopf,  Gachot, Blumer, Haffen, Krebs etc... étaient invités, chaque année, à une traditionnelle cochonnaille dans une ambiance particulièrement joyeuse.

    En 1932, sur la fin de sa vie, Martzolff propose à la commune voisine de Sessenheim deux projets qui n'ont jamais été réalisés, faute de moyens financiers de la part de cette dernière: tout d'abord, les bustes de Luther et de Bucer qu'il souhaitait placer de part et d'autre de la porte d'entrée de l'église protestante, ensuite un monument dédié à Goethe et Frédérique.

    Atteint en 1934 de souffrances dans la gorge, dont il n'avait pu se remettre une première fois, Alfred Martzolff devait décéder à Rountzenheim, le 4 mai 1936 à quatre heures de l'après-midi.

    Voici comment, le critique d'art, Marc Lenossos, annonça la nouvelle dans "Les Dernières Nouvelles de Strasbourg", le 7 mai 1936 
    Un sculpteur de grande classe, ainsi qu'un homme unanimement aimé et estimé, viennent de s'éteindre dimanche dernier à Rountzenheim, en la même personne. Entre nous, nous l'appelions "le vieux Martzolff" mais une part d'admiration entrait dans cette dénomination affectueusement familière. A nos yeux, il demeurait le doyen, le chef vénéré de l'ancienne génération, celui qui avait produit peu, mais qui s'était contenté d'être simplement génial.
    Son art, large et puissant, passionné dans son exécution, classique dans sa conception, s'anime le plus souvent d'un souffle lyrique irrésistible.
    Alfred Martzolff fut le seul sculpteur alsacien que la critique osa rapprocher de Rodin. Il fit de la sculpture architecturale, voyant grand, large et mouvementé.
    Il ne fut pas de ceux qui immobilisent leurs personnages en des attitudes conventionnelles et stupides. Il puisa son inspiration aux sources même de la vie. Les comités qui se chargèrent d'ériger divers monuments au cours du dernier demi-siècle pourront se reprocher de n'avoir point compris que la véhémence des oeuvres d'Alfred Martzolff était la marque d'un génie puissant et extrêmement personnel.

    L'enterrement fut suivi par une foule nombreuse parmi laquelle l'on remarquait Monseigneur Freiermuth, évêque de Strasbourg, le député Dahlet, les amis du défunt tels Gustave toskopf, Président de l'A.I.D.A., Charles Spindler, Beecke, Blumer , Braunagel, Gachot, Haffen, Krebs et Muller - Valentin et toute la population de Rountzenheim, avec à sa tête le maire Wolff.
    La presse alsacienne se faisait l'écho, de la cérémonie mortuaire, en ces termes :
    Auf dem kleinen, stillen Dorffriedhof der unterelsässischen Riedgemeinde Runtzenheim hat das Elsass am gestrigen Donnerstag einen seiner genialsten Söhne, der Bildhauer Alfred Martzolff der Erde übergeben. Der unruhevolle Künstler und Lebenssucher, der Schöpfer so temperament durchpulster Plastik ist nicht mehr. Sein Werk aber lebt und hält sein Andenken lebendig bei der Mitwelt und der Nachwelt. Solange der Stein und die Bronze seiner Denkmäler nicht verwittern, wird der Name Alfred Martzolff klang haben und in der elsässischen Kunst nicht getrübt werden".


    [1] Les Affiches de Strasbourg, 3.12.1898.
    [2] Robert HEITZ, Saisons d'Alsace, n°78/79, p.146.
    [3] Revue Alsacienne Illustrée, 1909

    Alfred Martzolff et son oeuvre

    Nous avons laissé à Robert Heitz, Marc Lenossos et Lucien Haffen, tous trois critiques d'art et artistes peintres, mais surtout contemporains de Martzolff, le soin de juger l'oeuvre de ce dernier. 

    Liste des oeuvres d'Alfred Martzolff

    Strasbourg
    Adresse Sujet Etat
    Rue de la Haute-Montée Immeuble des Petites Boucheries Statues de J. Sturm et D. Specklin
    Intact
    Rue Jacques Peirotes Médaillon de Jacques Peirotes Maire de Strasbourg Intact
    10, Rue de Lausanne Immeuble de la Sécurité Sociale La famille Homme et femme portant un enfant Intact
    A l'éxtérieur de l'église Ste Madeleine Crucifix
    Intact
    5, rue du Mal Joffre Immeuble "Rhin et Moselle" figures allégoriques du Rhin et de la Moselle
    Intact
    Immeuble de la Banque de France, place Broglie Médaillons du maire Dietrich et de Rouget de l'Isle Intact
    Place de la République Préfecture du Bas-Rhin deux lions
    Intact
    Pont Kennedy Avenue d'Alsace-Place Brandt 4 statues symbolisant le Travail Intact
    Parc de l'Orangerie près du Pavillon Joséphine buste de Victor Nessler
    homme tenant un lion
    Intact
    mutilé
    Hôpital Pasteur
    rue Eugène Boeckel
    la maladie terrassée: homme égorgeant le serpent
    Intact
    hôpital Civil, entrée principale
    buste du Prof. E. Boeckel
    Intact
    Place Broglie
    La Marseillaise
    reconstruite en 1980
    Cimetière St Louis, la Robertsau
    monument aux Morts
    mutilé, la partie centrale a pu être conservée
    Neudorf
    monument aux Mort
    détruit
    Gaz de Strasbourg, Place des Halles
    la Lumière: buste de femme
    Intact
    dans les Musées de Strasbourg maquette de la Marseillaise
    buste du peintre Hornecker
    l'Archer
    portrait de H. Boromée
    marbre
    bronze
    bronze
    terre cuite
    Haguenau
    Bvd. Nessel, en face de la gare
    le lion
    Intact
    Lycée place Schumann
    bûcheron et femme récoltant le houblon
    Intact
    Musée
    buste du maire Nessel
    médaiilon de l'abbé Hanauer
    Intact
    Intact
    I
    Rountzenheim monument aux Morts
    Intact
    Oberbronn monument aux Morts Intact
    Obernai stèle du chanoine Gyss
    médaillon du chanoine Gyss
    Intact
    Mulhouse jardin zoologique
    lion
    Intact
    Altkirch
    monument aux Morts Intact
    Hatten
    monument aux Morts Détruit
    Soufflenheim monument aux Morts Détruit

    Un sculpteur: Alfred Martzolff

    Décor: un village alsacien qui parait presque "de toc", à force d'être authentique. Coquettes maisons aux poutres apparentes, crépi blanc ou bleuté sur lequel tranchent les épis d'or de mais. Rues larges, bien propres, désertes même par cette belle journée d'arrière-saison. L'idylle continue lorsque nous entrons dans une belle cour de ferme, où notre conscience de chroniqueur enregistre deux bassets, trois chats et un nombre considérable de poules habillées de curieux plumages acajou.

    Et maintenant, mânes de Taine, daignez venir à notre secours.
    Etant donné ce "milieu", quel en sera le produit, l'artiste? Le père Haas, naïf et sentimental portraitiste de chevreuils, de caniches et de matous? Ebel le patriarche, qui a passé trois quarts de siècle à méditer sur les beautés des bougies et des lampes à pétrole?
    Mânes de Taine, voilez-vous la face: le seigneur de ces lieux n'est ni bucolique ni sentimental, Dieu merci! A Rountzenheim (Bas-Rhin), commune de 600 âmes, vit un sculpteur au tempérament dramatique, presque choquant en notre Alsace si fière et son sens rassis.
    Alfred Martzolff n'est d'ailleurs pas né à Rountzenheim. Strasbourgeois, qu'y est-il venu chercher? Un paysage conforme à son tempérament? Cette rase campagne peut avoir bien des qualités, mais elle n'est pas pathétique pour un liard. Tant pis pour la légende, mais voici la vérité: l'auteur de tant d'oeuvres violentes est un fervent de la pêche à la ligne. Or, à Rountzenheim, on a -si on peut dire -le Rhin, la Moder et quelques autres cours d'eau de moindre importance à sa porte. Un jour, dans un accès aigu de sa passion, Martzolff acheta donc une maison dans ce village privilégié et s'y installa avec sa terre glaise, ses tabourets et ses ébauchoirs.
    Et voilà pourquoi Martzolff habite Rountzenheim.  Il n'y vit pas en ermite d'ailleurs. Maints pèlerin de Sessenheim, de goethéenne mémoire, ne manque pas de pousser jusqu'au village voisin. Et l'accueil que vous fait le sculpteur est si cordial qu'on y retourne volontiers.
    Nous voici causant de Goethe, des antiquités dont cette vieille terre romaine est parsemée, de matelote (eh , oui! son violon d'Ingres...) et de sculpture, bien entendu. Marzolff a, comme il convient, des admirations et des antipathies passionnées. On me permettra de n'en rien rapporter ici... Les heures passent, et au départ je m'aperçois que j'ai oublié de demander au sculpteur des chiffres, des dates, de quoi être précis, scientifique, complet. Tant pis.
    Je recherche dans le catalogue du musée de Strasbourg et je trouve ceci : "Alfred Martzolff, né à Strasbourg, en 1867..." Tiens, il a déjà soixante ans. Grand, sec, avec une bonne tête toute creusée de rides et couronnée d'une tignasse de cheveux gris, il rappelle curieusement le portrait du grand bonhomme Corot, mais la vivacité enjouée de sa conversation fait oublier les marques de l'âge.
    Continuons : "...élève de W. v. Rümann". C'est tout. C'est encore trop. On ne voit pas ce que Rümann, sculpteur honnête, sans plus, aurait pu communiquer à son disciple. Le métier évidemment, au sens le plus matériel du mot. Cela suffit-il pour être "élève" de quelqu'un?
    S'il faut chercher à Martzolff des affinités, comment les classerons-nous? On a l 'habitude d'invoquer à son propos le nom de Rodin. En effet, on retrouve chez Martzolff, et notamment dans ses esquisses, quelque chose de la large facture impressionniste du Maître. Certains gestes aussi, ou plutôt, des commencements de gestes, rappellent le douloureux mouvement de passion réfrénée du "Adam" ou la marche hésitante et grandiose du "Balzac".
    Mais si l'esprit passionné des oeuvres de Martzolff peut, toute proportion gardée, se rapprocher de celui d'Auguste Rodin, sa conception plastique en est foncièrement différente. Le sculpteur de Rountzenheim a une profonde admiration pour Adolf Hildebrand, le rénovateur, en Allemagne, du goût classique. Cette admiration semble, de prime abord, paradoxale et inspirée par la sympathie personnelle pour le sculpteur allemand que Martzolff a beaucoup connu.
    Pourtant, à y regarder de près, cette influence peut bien avoir été décisive. Sauf erreur, les oeuvres les plus caractéristiques d'Hildebrand sont nées entre 1880 et 1890. On comprend qu'elles aient produit sur le jeune homme qui, à cette époque, faisait ses études à Munich, une impression profonde. Et n'oublions pas que l'auteur de la Fontaine des Wittelsbach se doublait d'un théoricien intransigeant. Il est certain que Martzolff a de la sculpture monumentale une conception qui se rallie aux grands principes classiques.
    Il faut à un monument une base solide, une structure presque mathématique. Le détail ne doit pas détruire l'unité du bloc; il ne doit pas prendre une importance indécente. "On ne commence pas une maison par la cheminée", selon la formule pittoresque de notre artiste. Ses oeuvres sont toujours conçues "sculpturalement". (Et ceci est d'autant plus remarquable que souvent il n'exécute pas lui - même ses grands travaux et se contente d'en faire le modèle en terre glaise. Habitude regrettable de notre époque, mais devenue générale. Ne s'explique-t-elle pas souvent pas des occupations nombreuses des sculpteurs?).
    Voyez, sur nos clichés, une des quatre figures du pont d'Alsace et le monument de la Marseillaise. Les gestes, cependant violents, des personnages s'inscrivent dans une pyramide, c'est-à-dire la forme de composition la plus classique qui soit. Détail particulier: cette pyramide a souvent, chez Martzolff, la tendance de "foncer en avant" ; voir "Marseillaise", voir surtout le "Haleur" du pont d'Alsace. Ce qui marque son style, au moins dans ses meilleures oeuvres, c'est la concision et la force. Force sans ostentation, dépouillement, concentration : qualités essentiellement classiques. Classiques, non académiques. Ne confondons pas; l'esprit classique n'a rien à voir avec l'académisme, qui en est la caricature et l'ennemi.

    Nous n'entreprendrons pas de donner le catalogue des oeuvres de Martzolff. Nous espérons d'ailleurs que sa carrière est loin d'être terminée. Car il semble qu'il n'ait pas eu l'occasion jusqu'à présent de dire son dernier mot. Le monument de la Marseillaise, où il s'est sans doute le plus complètement réalisé, n'est qu'un chef-d'oeuvre manqué. Pour bien des motifs. L'emplacement d'abord. Placé dans une cage aux barres de fer bien solides, devant une maisonnette sans beauté, il est écrasé par l'énorme mur nu de la Mairie. Le monument en lui-même est trop petit; en outre l'exécution, quoique faite sous la surveillance de l'artiste, ne vaut pas la splendide maquette en marbre qui se trouve au Musée de Strasbourg. Et surtout -mais ceci est une autre histoire : Dans l'intention de l'artiste ces deux soldats de 93 formaient un des groupes latéraux de l'ensemble dont nous reproduisons la maquette. Nous ne croyons pas que dans toute l'oeuvre de Martzolff il existe rien d'aussi beau que cette Marseillaise à cheval émergeant du socle bien proportionné avec lequel elle continue de faire corps. Il y passe vraiment le souffle héroïque de la chanson, qui forcément servait un peu moins, en ce temps-là, pour l'inauguration des comices agricoles. Mais pourquoi renonça-t-on à ce projet qui aurait donné à la place de la République un centre qui lui fait cruellement défaut et à Strasbourg un très beau monument? -ils n'y abondent pas. La fatalité s'est acharnée sur le plus beau projet de l'artiste. La maquette, exposée il y a quelques années à l'Orangerie, s'est cassée; la plaque photographique elle-même s'est perdue. Puisse au moins notre illustration, faite d'après l'unique épreuve, maintenir avec le souvenir de cette belle oeuvre le regret très vif de ne pas l'avoir vue réalisée.
    On n'a non plus retenu le beau projet de Martzolff lorsqu'il s'agissait de créer le monument de Pasteur. "La Vie en Alsace" a, en son temps (juin 1923) reproduit l'esquisse et dit ce qu'il fallait. On a préféré nous gratifier de ce gigantesque encrier rouge et or -décidément, tous les goûts sont dans la nature.
    Certes Martzolff ne chôme pas. Soufflenheim possède de lui une "Jeanne d'Arc". Oberbronn, Hatten, La Robertsau, le Neudorf des monuments aux morts. Notre photographie d'un détail nous dispense de vanter les beautés de ces oeuvres, dont la conception d'ensemble reste forcément dans la tradition du genre.
    Ses loisirs lui permettent de s'attaquer à un genre de sculpture plus intime et de créer des statuettes pleines de charme et de grandeur comme la "Diane". Des esquisses de taureaux et de chevaux sont dès maintenant des monuments en miniatures et n'attendent que la commande. De vivants portraits viennent compléter cette production si diverse.
    Cependant on regrette que ce sculpteur ne puisse s'atteler à de plus rudes besognes; il aurait la force de les mener à bien. Il est vigoureux; il voit grand.
    L'Alsace est-elle coupable d'un oubli  Martzolff n'a-t-il pas su lui rappeler son existence? Les procédés commerciaux ne sont pas du goût de tous les artistes. Et voilà pourquoi Alfred Martzolff attend à Rountzenheim. Comme Candide il cultive son jardin. Et il satisfait pleinement l'une au moins de ses passions : la pêche à la ligne

    Robert Heitz
    "La Vie en Alsace" (1928)

    La maison d'Alfred Martzolff se situe au 3, rue des Pontonniers. Elle a été construite par l'architecte Gustave Oberthur en 1903 pour Alfred Martzolff, qui y établit son habitation et ses ateliers. Sont classés: les façades et les toitures; à l'intérieur: le vestibule d'entrée, le hall d'entrée, la totalité de l'escalier, la salle à manger et atelier (inscription : 5 avril 2002)

    Les Débuts de l'Institut de physique de Strasbourg

    par René Voltz Bulletin de la S.F.P. (128) mars 2001

    L'Institut de physique est né à un moment particulier de l'histoire de Strasbourg et de son université.

    A ses débuts, depuis la fondation de la Haute-École de Jean Sturm (1538) jusqu'à la Révolution française, l'Université est intimement liée, par le sort et l'esprit, à la Ville; celle-ci, dans une large autonomie, cultive alors une image de foyer culturel européen, héritée de son passé humaniste et luthérien de Ville-libre dans l'Empire germanique. Après le régime napoléonien, ce sont par contre les politiques nationales, alternativement à Paris et à Berlin, qui déterminent le destin local; l'Université de Strasbourg sera alors éventuellement mobilisée comme une vitrine symbolique d'affirmation culturelle du vainqueur [1].

    Il en est ainsi en 1870, quand la défaite française ouvre la période d'un demi-siècle (1871-1917) d'intégration de l'Alsace et du département de la Moselle à l'Empire wilhelmien qui vient de réaliser l'unité nationale allemande. Les territoires annexés sont alors « Reichsland », placés directement sous la tutelle du pouvoir impérial à Berlin. Pour Strasbourg, capitale du Reichsland et ville prestigieuse, il faut « restaurer l'essence allemande en un lieu de vieil épanouissement culturel allemand ». Cette volonté se traduit par un ambitieux programme d'extension de la ville et par la création d'une université qui doit renouer avec le brillant passé universitaire de la Ville-libre germanique, mais aussi servir d'établissement-modèle pour la modernisation du système d'enseignement supérieur de la nouvelle Allemagne [2-4].

    L'institut de physique de la Kaiser-Wilhelm-Universität ainsi mis en place profite naturellement de l'ambition et des importants moyens soutenant le projet. Pour sa conception et sa réalisation, le maître d'oeuvre est le jeune mais déjà expérimenté August Kundt (1839 - 1894) qui en fera un prototype des grands laboratoires modernes de physique que l'Allemagne inaugure en ce dernier quart du 19e siècle. Chercheur talentueux et enseignant charismatique, il dirigera pendant 16 ans les débuts de l'Institut qui s'affirme alors comme l'un des centres d'excellence de la physique de l'époque [5].

    Un modèle strasbourgeois pour l'Université allemande

    Soucieux de consolider sa nouvelle puissance politique et industrielle, l'Empire allemand veut, en toute priorité, renouveler et renforcer son organisation universitaire pour l'adapter aux conditions modernes de formation des maîtres et de formation professionnelle par la recherche scientifique et technologique [4]. L'installation de la Kaiser-Wilhelm-Universität-Strassburg est l'occasion d'en faire le fer de lance de la réforme, servant de modèle pour les autres universités allemandes [2]. La réalisation de ce « modèle strasbourgeois » est confiée au badois Franz von Roggenbach, homme politique expérimenté et libéral, qui s'entoure d'un groupe de pilotage constitué de professeurs de renom et de hauts fonctionnaires prussiens. Parmi ceux-ci, Friedrich Althoff restera sur place pendant une dizaine d'années avant d'exercer, entre 1882 et 1907, les fonctions de directeur du département des Universités au ministère de l'Instruction publique à Berlin; son expérience strasbourgeoise le servira alors pour développer l'enseignement et la recherche de son pays avec le succès que l'on sait. L'Université impériale de Strasbourg est inaugurée le 1er mai 1872 ; elle comprend, en plus des traditionnelles facultés de théologie, droit, médecine et philosophie, une faculté nouvelle de mathématiques et des sciences de la nature, dont la valorisation correspond aux enjeux en cours. Pendant toute une période transitoire (1872-1884), le centre administratif est le Château des Rohan; les lieux d'enseignement sont, pour l'essentiel, les locaux dispersés et souvent vétustes utilisés par les facultés napoléoniennes de l'Académie de Strasbourg. La Faculté de mathématiques et des sciences de la nature, avec les physiciens, commence ainsi ses activités à l'Hôtel de l'Académie à la Krutenau. Pour répondre à toutes les ambitions du pouvoir impérial, la construction des nouveaux bâtiments universitaires doit d'abord s'intégrer dans le projet d'extension de la ville: celle-ci verra tripler sa superficie autour des pôles administratif et universitaire localisés aux actuelles Places de la République et de l'Université [2]. La construction doit ensuite être un tout organique et fonctionnel, une Musteruniversitat moderne, Ainsi naît l'ensemble de bâtiments et de jardins que nous connaissons encore avec le Palais universitaire (Kollegien-Gebäude), lieu d'administration et de représentations, accueillant les « sciences de l'esprit » et les mathématiques, les pavillons distincts dédiés aux «sciences de la nature » et l'Observatoire dans les jardins botaniques. La construction commence avec l'Observatoire (1877-1881) et l'Institut de physique (1878-1881) ; suivent ensuite l'Institut de botanique (1880 - 1882) et, plus tard, les Instituts de minéralogie (1887 - 1890) et de zoologie (1890-1893) ; le Palais universitaire commencé en 1879, est inauguré en 1884. La mise en place du personnel se traduit, dès 1872, par un contingent d'un cinquantaine de postes de professeur en titre (Ordinarius), ce qui dépasse celui de la plupart des autres universités [3]. Attirés par des avantages matériels particuliers ainsi que par l'ambition du projet scientifique, cette première génération universitaire comprend surtout des personnalités jeunes et brillantes, issues des meilleurs centres de recherche et d'enseignement allemands ; dans le choix, les critères de recherche sont primordiaux. La proportion d'universitaires alsaciens-lorrains de souche restera minime: les anciens enseignants de l'Université française ont, pour la plupart, quitté l'Alsace avec l'importante vague d'émigration des élites intellectuelles et industrielles; aux yeux de la population sur place, l'Allemand reste au début avant tout l'occupant et son Université un corps étranger. Pour l'enseignement, le projet initial envisage une « université de taille moyenne », accueillant de 1000 à 1200 étudiants. Mais ce nombre ne sera atteint qu'au tournant du siècle quand les étudiants alsaciens autochtones finiront par compléter les effectifs d'abord composés, pour l'essentiel, par les vieux-allemands locaux et par des étrangers des autres Etats allemands ou non. Pendant toute sa durée, l'Université de Strasbourg aura un taux d'encadrement très favorable, comparé aux autres universités allemandes. Selon les promoteurs du « modèle strasbourgeois », l'Université doit expérimenter une approche de la recherche adaptée à l'époque moderne, où le traditionnel esprit de Humboldt s'allie aux exigences nouvelles du professionnalisme industriel. Il s'agit donc de distinguer les domaines spécialisés et d'adapter rationnellement les édifices, locaux et équipements aux fonctions correspondantes. La réalisation pratique de ce programme suit les directives des directeurs d'Institut, professeurs recrutés pour leur renom dans les disciplines envisagées: Winnecke (astronomie), Kundt (physique), Fittig (chimie), de Bary (botanique). .. Après sa construction, en régime de fonctionnement normal, l'Université de Strasbourg se place directement après les grandes Universités de Berlin et de Leipzig pour la dotation budgétaire [3]. Elle imposera rapidement sa réputation d'Arbeitsuniversität dynamique et jeune, de grande renommée scientifique. Entre 1872 et 1918, plus de 3500 thèses sont soutenues. Le corps enseignant est jeune: jusqu'en 1884, 52 habilitations sont accordées; avant 1897, 88 enseignants formés à Strasbourg sont engagés par d'autres universités dont les plus importantes à Berlin et Leipzig; au début du 20e siècle, il y avait peu d'universités allemandes sans un ou plusieurs anciens maîtres de conférence strasbourgeois parmi leurs enseignants. L'effort d'ouverture, en particulier vers l'Europe centrale, est remarquable ; ainsi l'Institut de physique accueille P. N. Lebedev auprès de Kundt entre 1887 et 1891, puis L. I. Mandelshtam auprès de Braun, entre 1899 et 1914, avant leur retour en Russie, où ils fondent à leur tour les importantes écoles de physique que l'on sait; de même, l'autre grand pionnier de la physique russe, A. F. Ioffé, apprendra son métier à Munich auprès de l'ancien strasbourgeois Röntgen. L'impact international des recherches strasbourgeoises au début du 20e siècle est par ailleurs attesté par les prix Nobel attribués pour les Sciences de la nature à des chercheurs passés par l'Université : W. Röntgen (1901) et F. Braun (1909), en physique ; E. Fischer (1902) et A. von Baeyer (1905), en chimie; A. Laveran (1907) et A. Kossel (1910), en médecine.

    L'Institut de physique de Strasbourg

    Quand, âgé de 33 ans, A. Kundt est appelé pour créer l'Institut de physique strasbourgeois, il est l'héritier direct et reconnu de l'Ecole de physique fondée en 1843 par G. Magnus à l'Université de Berlin [4,5]. C'est cette Ècole que l'on attribue généralement l'origine de l'exercice moderne de notre discipline par la pratique du travail expérimental dans des laboratoires rationnellement équipés et par la discussion critique des projets et résultats dans le « Kolloquium » unissant enseignants, étudiants et visiteurs étrangers. Les physiciens autour de Magnus ont aussi créé la Physikalische Gesellschatt zu Berlin (1843) et édité les Annalen der Physik. Helmholtz, Siemens, Kirchhoff, Clausius figurent parmi les premiers étudiants de l'école. Kundt y étudie de 1863 1868: après sa thèse (1864), il est l'assistant de Magnus, chargé du fonctionnement du laboratoire et du Kolloquium. Son premier élève est E. Warburg qu'il retrouvera à Strasbourg. En 1868, quittant Berlin pour succéder à Clausius comme professeur du Polytechnicum de Zürich, il a déjà le renom d'un expérimentateur hors pair, notamment par les études sur la vitesse du son dans les gaz avec sa technique des « tubes de Kundt ». C'est encore à Clausius qu'il succédera à Würzburg, où il restera de 1869 jusqu'à sa nomination à Strasbourg. A Strasbourg, il dispose de tous les moyens pour réaliser un lieu d'enseignement et de recherche selon l'esprit de Magnus. Le nouvel institut comprend naturellement l'ensemble suffisamment spacieux d'amphithéâtres, de salles de colloques et de travail, d'une bibliothèque et de laboratoires. Comme le pain quotidien du physicien est la pratique expérimentale imaginative et précise, où il s'agit d'inventer l'instrumentation destinée à mettre en évidence et à mesurer de nouveaux phénomènes, il est important qu'une solide infrastructure technique, avec des ateliers et du personnel qualifié, soit mise en place. Toute l'organisation est supervisée de près par le directeur qui, avec sa famille, dispose d'un logement de fonction dans le bâtiment, de même que deux de ses assistants et deux de ses agents de service. Figure 2 : L'Institut de Physique fonctionne depuis octobre 1882. Afin d'assurer le meilleur fonctionnement, l'Institut de physique doit aussi se préserver de perturbations extérieures de toute nature - électrique, magnétique, optique, vibrations mécaniques... Pour cela, à la suite d'importantes modifications du plan initial d'implantation du complexe universitaire, imposées par Berlin en 1878, le bâtiment est finalement implanté nettement en retrait de la Rue de l'Université et isolé des autres édifices; les Instituts de minéralogie et de zoologie doivent ainsi céder leur place pour être transférés de l'autre côté de la Rue de l'Université, hors de l'enclos universitaire primitivement projeté [2]. Pour Kundt, l'expérimentation est la voie essentielle pour l'accès à la connaissance en physique, mais elle doit s' « orienter vers ou à partir de la théorie ». Expérimentateur d'exception, il recherche donc la collaboration d'un collègue à vocation plus théorique que la sienne. A cet effet, l'Institut de physique strasbourgeois est pourvu d'un poste de professeur associé (Extraordinarius) qui sera occupé par E. Warburg de 1872 à 1876, par W. C. Röntgen de 1876 à 1879, par F. Braun de 1880 à 1883 et par E. Cohn à partir de 1884 [4]. Pour l'enseignement, le professeur titulaire (Ordinarius) Kundt garde le cours de Physique expérimentale et la responsabilité des Travaux pratiques, mais délègue les autres, de nature théorique, au professeur associé ou à un maître de conférence (Dozent). Quant à la recherche, il collabore étroitement avec ses anciens élèves Warburg et Röntgen, mais moins avec Braun et Cohn qui poursuivent leurs propres projets. L'Institut de physique dans la version définitive fonctionne en octobre 1882 [2]. Sa construction, avec le bâtiment actuel, a fait partie de la première tranche de travaux, conformément à une promesse faite à Kundt qui voulait quitter au plus vite les locaux inadaptés de l'Hôtel de l'Académie. Dès lors il jouit de sa réputation d'institut-modèle offrant d'exceptionnelles conditions de travail surtout pour les expérimentateurs. Dans l'ascension professionnelle des meilleurs physiciens, la Kaiser-Wilhelm-Universität occupe une place hiérarchique privilégiée parmi les universités allemandes, à l'exception des prestigieuses institutions à Berlin. Les directeurs successifs sont A. Kundt, F. Kohlrausch et F. Braun: Kundt ne quittera Strasbourg que pour prendre la succession de Helmhotz à la direction de l'Institut de physique de l'Université de Berlin (1888) ; son successeur Kohlrausch, à son tour, sera promu à la direction de la Physikalisch-Technische Reichsanstalt, vacante après le décès du même Helmholtz (1894). Braun est également sollicité par l'Université de Berlin en 1905, mais choisit de rester à Strasbourg, dont il préfère la qualité de vie: à la différence de ses prédécesseurs - prussiens en pays de mission - il se sent bien intégré à la société strasbourgeoise et alsacienne.

    L' « École de physique » de Kundt

    Créer une École de physique de Strasbourg était l'ambition formulée par Kundt quand, en 1872, il précise à Roggenbach ses objectifs pour le nouvel Institut [5]. Rompant avec la tradition académique de travail individuel, il aménage les meilleures conditions de vie scientifique en groupe; tout en poursuivant une intense activité de recherches personnelles, il suit de très près les travaux des jeunes chercheurs attirés par sa réputation de « professeur le plus charismatique et influent de la physique allemande de l'époque » (P. Forman). Le projet scientifique est naturellement conforme à son propre profil de « physicien d'expériences » [4] : plus que mesurer avec précision, il veut avant tout découvrir de nouveaux phénomènes dans les grands domaines de la physique classique dont la connaissance théorique est encore en pleine gestation dans les années 1870 : la cinétique des gaz et la physique statistique de Clausius, Maxwell et Boltzmann, l'électromagnétisme de Faraday-Maxwell, la spectroscopie optique des corps solides. C'est avec son ancien élève à Berlin, devenu le premier professeur associé de l'Institut, E. Warburg, que Kundt entreprend les études sur les propriétés thermiques et de transport des gaz qui conforteront de manière décisive la théorie cinétique de Clausius et de Maxwell [5]. A l'époque, cette théorie est encore très controversée. L'une des prévisions les plus surprenantes pour les contemporains est que la viscosité et la conductance thermique sont indépendantes de la pression; par des approches expérimentales diversifiées, les chercheurs strasbourgeois confirment qu'il en est bien ainsi, mais à condition que la pression soit suffisamment forte pour que le libre parcours moyen des molécules soit petit comparé aux dimensions du récipient. Ils parviennent aussi à étendre leur étude aux très faibles pressions (< 1 mm Hg) et, dans l'interprétation des résultats, complètent la description cinétique en caractérisant l'influence des parois par un mouvement de glissement des molécules et un saut de température, que l'on peut mesurer (1875).

    photo de Kundt

    Figure 3 : August Kundt à Würzburg, quand il accepte de construire et de diriger l'Institut de Physique à Strasbourg.

    Une seconde contribution de Kundt et Warburg est également déterminante pour le développement de la théorie cinétique des gaz ; elle concerne le problème énigmatique du rapport gamma g = Cp/Cv des chaleurs spécifiques à pression et à volume constants, dont la solution précisera les lois d'équipartition de l'énergie thermique entre les degrés de liberté des molécules. Dès 1857, Clausius avait établi que gamma g = 1 + 2(Etr/E)/3, où E et Etr désignent respectivement les énergies moyennes totale et de translation ; les valeurs empiriques, gamma g = 1,41, alors connues pour les gaz moléculaires courants, indiquaient que Etr/E = 0,6, conduisant Clausius à admettre la contribution d'une « énergie interne » de nature indéterminée. Une telle hypothèse rencontre un scepticisme général jusqu'à la publication des résultats strasbourgeois en 1876. Conformément à l'expression de Laplace pour la vitesse du son, Kundt et Warburg utilisent leur méthode éprouvée de mesure de celle-ci - par visualisation d'ondes sonores stationnaires dans des tubes pour déterminer le rapport gamma g ; il réussissent ainsi à mesurer, pour la première fois, le rapport dans un gaz monoatomique, la vapeur de mercure; la valeur, gamma g =1.67, trouvée pour ce système-modèle où seules les translations interviennent, confirme précisément l'expression de Clausius et relance les réflexions sur la nature de son « énergie interne ». Immédiatement après la publication du travail des physiciens strasbourgeois, Boltzmann propose de prendre Etr/E = 3 /f avec respectivement f = 3, 5 et 6 pour les gaz mono-, di- et polyatomiques, et rend ainsi compte de l'ensemble disponible des données expérimentales. Paradoxalement, un tel choix exclut les degrés de liberté internes de vibration des molécules; ce « paradoxe de Boltzmann » ne pourra être clarifié que bien plus tard, dans le cadre de la théorie quantique des chaleurs spécifiques par Einstein.

    En réalité, c'est l'interaction de la lumière et de la matière qui est le thème d'étude préféré de l'École de Kundt. Dès 1872, celui-ci publie sa découverte de la dispersion anormale de la lumière dans des solutions de colorants organiques: dans les régions spectrales où l'absorption est intense, il met en évidence une augmentation inattendue de l'indice de réfraction avec la longueur d'onde de la lumière. Par la suite, il étend ces études aux métaux avec lesquels il a réussi à préparer des prismes suffisamment minces pour être traversés par la lumière. Toutes ces observations conduisent rapidement à interpréter les variations spectrales de l'indice de réfraction et du coefficient d'absorption des milieux matériels au moyen de particules oscillantes en interaction résonnante avec la lumière, selon un mécanisme d'abord mécanique (Sellmeier, 1872), mais qui ouvrira la voie aux modèles classiques ultérieurs, de nature électrique, élaborés par Drude (1900) et par Lorentz dans sa théorie électronique de la matière (1904). Après le départ de Warburg à Fribourg, Kundt retrouve comme professeur associé et collaborateur d'élection son ami et ancien élève, W. Röntgen, qui l'accompagne depuis leur rencontre au Polytechnicum de Zürich en 1869. C'est alors l'époque des interrogations suscitées par les vues révolutionnaires de Faraday-Maxwell liant la lumière et l'électromagnétisme ; ensemble, il reprennent l'expérience emblématique de Faraday qui avait trouvé une telle relation en observant la rotation du plan de polarisation lumineuse par un champ magnétique dans un verre de plomb. Pour établir l'universalité de l'effet, il faut le mettre en évidence dans d'autres milieux, gazeux en particulier, ce que Faraday n'a pu réussir: dans quatre publications (1879-1880), Röntgen et Kundt montrent que l'effet Faraday a effectivement lieu dans les gaz, bien qu'avec un pouvoir rotatoire relativement faible qu'ils ont étudié en détail. Plus tard, en 1884, Kundt étudie l'effet dans un autre cas extrême, avec des films transparents de fer, où le pouvoir rotatoire est par contre énorme.

    A Strasbourg, où ils participent à l'encadrement des activités de l'Institut de physique, les plus anciens élèves de Kundt, E. Warburg (1846-1931) et W. C. Röntgen (1845-1923) sont déjà des physiciens expérimentés et reconnus; ils ne tardent pas à être appelés ailleurs, pour la fonction convoitée de professeur en titre (Ordinarius), à l'Université de Fribourg pour Warburg (1876) et à Giessen pour Röntgen (1880). L'un et l'autre seront des figures éminentes de la physique allemande au tournant du siècle [6]. Warburg est réputé pour ses travaux en magnétisme, physique des gaz ionisés et photochimie; lors du décès de Kundt en 1894, il lui succède à la tête du prestigieux Institut de physique de Berlin, puis à F. Kohlrausch à la direction de la Physikalisch-Technische Reichsanstalt en 1905. Pour sa part, Röntgen s'illustre à Giessen par la preuve expérimentale de l'existence des courants de déplacement de Maxwell (1888), par la découverte des rayons X à Würzburg (1895) et, à partir de 1899 à l'Université de Münich où, accueillant A. Sommerfeld et M. von Laue, il crée l'Institut de physique théorique qui sera bientôt l'un des centres de création de la physique quantique. Le succès de l'École de physique de Kundt se mesure surtout à la liste des anciens étudiants strasbourgeois, auteurs de travaux marquants en cette période charnière où s'achève la physique classique et où s'annonce la physique contemporaine [4]. A la fin des années 80, les thèmes de recherche strasbourgeois sont nécessairement influencés par la secousse épistémologique provoquée par les travaux de Hertz à Karlsruhe (1886-1888) ; en mettant en évidence et en caractérisant des « ondes électriques » centimétriques, Hertz confirme la théorie encore mal comprise de Maxwell avec sa vision unitaire des ondes électriques et lumineuses. Rapprocher et démontrer de nouvelles analogies dans les domaines traditionnellement séparés des phénomènes électriques et optiques devient alors un enjeu séduisant, relevé en particulier à l'Institut de physique par les jeunes chercheurs Wiener et Lebedev.

    O. Wiener (1862-1927) soutient en 1887 sa thèse de doctorat sur « les changements de phase de la lumière lors de la réflexion et des méthodes de détection de films minces » ; ce travail le prépare idéalement à la performance expérimentale de réalisation de l'analogue optique des ondes stationnaires électriques de Hertz (1890) : les noeuds et ventres produits par réflexion d'un faisceau lumineux monochromatique sur un miroir d'argent sont détectés par une mince plaque photosensible inclinée par rapport au miroir.

    P. N. Lebedev (1866- 1912), étudiant moscovite à Strasbourg depuis 1885, réalise la première extension significative de l'expérience de Hertz vers des longueurs d'ondes plus courtes, dans le domaine millimétrique (1895) ; sa mise en évidence de la pression de la lumière sur la matière a lieu en 1901 ; au début du 20e siècle son rayonnement à Moscou est à l'origine d'une prestigieuse Ecole de physique [6].

    W. Hallwachs (1859-1922) est un autre étudiant de Kundt, auteur en 1888 d'une contribution majeure suscitée par des réflexions de Hertz: la découverte de l'effet photoélectrique, souvent qualifié de « Hallwachs-Effekt » dans la littérature de l'époque; Hertz avait entrevu l'existence de l'effet lors de ses expériences sur les ondes électromagnétiques ; mais Hallwachs le révèle explicitement en observant qu'un électroscope à plateau de zinc, éclairé par une lampe à arc, se décharge rapidement si sa charge est négative, alors que la vitesse de déperdition des charges positives n'est pas modifiée.

    Dans la liste des physiciens formés à Strasbourg par Kundt dans son domaine de prédilection, on relève aussi les noms des grands spectroscopistes Kayser, Paschen et Rubens, pionniers de l'exploration expérimentale des spectres des atomes et du corps noir, dont les travaux ont largement contribué à ouvrir l'ère quantique [6].

    H. Kayser (1853-1940) fait partie des premiers étudiants de l'Institut de physique, entre 1873 et 1879 ; professeur à Hanovre (1885), puis à Bonn (1894), il entreprend son étude systématique des séries de raies spectrales dans le visible des atomes et, à partir de 1900, rédige son monumental Handbuch der Spektroskopie (8 volumes).

    F. Paschen (1865-1947) est à Strasbourg pendant les dernières années de la présence de Kundt, de 1884 à 1888 ; à la fin des années 90, à Hanovre, il s'illustre par de probantes vérifications expérimentales des lois de Stefan-Boltzmann et de Wien sur le rayonnement du corps noir ; professeur à Tübingen, à partir de 1901 , il publie l'impressionnante série de contributions mentionnées désormais dans tous les cours de physique atomique: la découverte de la « série de Paschen » dans l'infrarouge du spectre de l'hydrogène (1908), la découverte de l'effet Zeeman anormal des atomes alcalins (1912) et de l' « effet Paschenback » qui se manifeste aux champs magnétiques élevés (1913), la première mesure de la structure fine dans le spectre Ha (Halpha) de l'hydrogène en accord avec le calcul de Sommerfeld (1916)...

    H. Rubens (1868-1922) est, lui aussi, un étudiant de la dernière génération formée par Kundt à Strasbourg ; il y commence ses études en 1886, puis suit son directeur à Berlin où il soutient une thèse sur la réflexion de la lumière de grande longueur d'onde par les métaux (1889) ; orienté ainsi vers la spectroscopie dans l'infrarouge, il en sera le grand spécialiste à la Physikalisch-Technische Reichsanstalt, où il découvre le phénomène des Reststrahlen (1896) ; mais Rubens est surtout connu par son intervention décisive en 1900 dans le débat sur la distribution spectrale du corps noir: pour interpréter ses données expérimentales particulièrement complètes et précises, il incite son collègue et ami M. Planck à élaborer la loi qui sera le point de départ des développements quantiques.

    En 1888, l'artisan des débuts de l'Institut de physique de Strasbourg est appelé à Berlin pour succéder à Helmhotz à la tête de l'Institut de physique de la capitale. Kundt transmet alors la direction de son institut à une autre forte personnalité, F. Kohlrausch (1840-1910), l'emblématique « physicien de la mesure » de son époque, pionnier de la chimie-physique moderne, notamment par ses travaux sur l'électrolyse des solutions [4,6] ; le nouveau directeur reste en place jusqu'en 1895 quand, à son tour, il part à Berlin.

    Pour la vingtaine des années restantes jusqu'à la défaite allemande et la fin de la Kaiser-Wilhelm-Universitat, les destinées de la physique strasbourgeoise sont alors confiées à F. Braun (1850- 1918) [6, 7]. Sous la direction de ce physicien imaginatif, l'Institut de physique vit une période tout aussi brillante que celle de ses débuts, marquée par les inventions du « tube de Braun » (l'oscillographe cathodique, 1896) puis de l'« émetteur de Braun » qui a permis les progrès définitifs de la télégraphie sans fil (1898, prix Nobel en 1909) ; récemment à l'occasion du centenaire de cette période, la figure et l'oeuvre de Braun à Strasbourg ont été évoquées par une exposition à l'Université Louis-Pasteur et à plusieurs universités allemandes [8].

    Références

    juillot@in2p3.fr  Pierre JUILLOT
    I.P.H.C Strasbourg