par
Philippe Dollinger
Directeur de l'Institut des Hautes Études Alsaciennes
Saisons d'Alsace n°2 (1951)
Des maîtres et des étudiants illustres de l'Université de Strasbourg? On en compterait des centaines, si l'on veut appeler « illustres» tous ceux qui, formés par elle, ont conquis la notoriété, sous des formes multiples, auprès de leurs contemporains. Mais la renommée aussi s'émousse et la plupart de ces hommes, réputés de leur vivant, sont aujourd'hui oubliés, si ce n'est de quelques spécialistes. Cela est vrai tout particulièrement des professeurs: beaucoup furent en leur temps admirés, vénérés pour leur science, quelques-uns eurent une action profonde sur leur génération. Mais l'enseignement confère bien rarement à un maître - à moins que ce ne soit en dehors de sa profession - l'occasion de frapper de façon durable l'imagination des hommes. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que la gloire des maîtres les plus fameux de l'Université soit dépassée, et de beaucoup, par celle d'un petit nombre d'anciens étudiants: il suffit de rappeler les noms de Goethe, Napoléon et Metternich, qui presque au même moment, s'assirent sur les bancs de l'alma mater strasbourgeoise.
La vie du fondateur de l'Académie protestante est un témoignage éloquent de l'attraction intellectuelle qu'exerçait Strasbourg au XVI° siècle, avant même qu'il n'y existât un centre d'enseignement supérieur. Rien ne semblait prédisposer ce Rhénan, né à Schleiden et ayant fait ses études à Liège, Louvain et Paris, à venir s'établir dans la métropole alsacienne: jusqu'à la fâcheuse réputation de son climat, qui paraissait devoir en détourner cet homme de santé maladive, qui par ailleurs atteignit l'âge de quatre-vingt-deux ans! Pour déterminer son destin, il fallut la persécution menée par François Ier contre les adeptes des idées nouvelles, auxquelles s'était rallié le jeune humaniste. Il fallut surtout les pressantes sollicitations du Magistrat de la Ville libre, en particulier de Jacques Sturm - son homonyme, mais non son parent - et le prestige dont jouissait la ville de Brant, Wimpheling et Bucer.
Dès l'année qui suivit son arrivée à Strasbourg, Jean Sturm réussit, grâce au large concours des autorités, à mettre sur pied son «Gymnase» (1538), bientôt transformé en une Académie dont il fut nommé recteur. C'était à la fois un établissement secondaire et une Faculté des Arts, où l'on étudiait les humanités gréco-latines et les sciences. Bientôt la réputation des méthodes pédagogiques nouvelles et le savoir du recteur, «nouveau Cicéron», firent accourir à Strasbourg des élèves de tous pays: il en vint de France, d'Allemagne, de Pologne, d'Angleterre et même d'Italie, hommage particulièrement flatteur: car en Italie, berceau de l'humanisme, on n'avait généralement que dédain pour les Barbares du Nord qui prétendaient faire refleurir la culture classique. «Le Gymnase», proclamait un érudit, «est comparable au cheval de Troie par le grand nombre de défenseurs de la science qui sont sortis de ses flancs! »
L'Académie n'absorbait pas d'ailleurs toute l'activité de Sturm. À la demande de plusieurs princes allemands, il alla réorganiser leurs écoles sur le modèle du Gymnase. Et surtout, il joua un grand rôle diplomatique au service de sa patrie d'adoption. Sa grande pensée était la conclusion d'une alliance étroite entre le roi de France et les protestants allemands, afin d'assurer le triomphe de leur foi. Il remplit ainsi de nombreuses missions auprès de François Ier, Henri II, Henri VIII et les princes allemands, sans pouvoir cependant réaliser entièrement ses espérances. On pourrait croire que tant de services aient assuré à Jean Sturm une fin heureuse et honorée. Il n'en fut rien. Ayant trop généreusement secouru les huguenots réfugiés à Strasbourg, il se débattit bientôt au milieu de graves difficultés matérielles. Surtout sa tolérance, son libéralisme religieux le mirent aux prises, à partir de 1564, avec les pasteurs attachés à une stricte observance luthérienne. Le conflit s'envenimant, Jean Sturm fut finalement destitué de ses fonctions de recteur, et après avoir songé à se réfugier en Angleterre, il alla finir ses jours, presque dans la gêne, dans une modeste demeure aux environs de Strasbourg. Son oeuvre du moins subsistait et son Académie, élevée au rang d'Université en 1621, était devenue et devait rester l'un des grands centres culturels de la région rhénane.
Celui qui fut le premier préteur royal de Strasbourg était issu d'une famille de juris-consultes éminents. Son grand-oncle, Georges Obrecht, recteur de l'Académie en 1595, peut être considéré comme le véritable fondateur de la Faculté de Droit de Strasbourg. Son père, Georges-Ulric, après de brillantes études dans sa ville natale, paraissait promis à une belle carrière de juriste, lorsque sa vie fut brisée par une faute grave: il publia un libelle diffamatoire contre le Magistrat. On ne plaisantait pas alors avec ce genre de délit. Quoique père de onze enfants et malgré un repentir sincère, il fut condamné à mort et décapité.
Cette fin tragique n'entrava pas pourtant la carrière de son fils. Doué d'une mémoire exceptionnelle, prodigieusement érudit dans les lettres latines, grecques, hébraïque, l'histoire et le droit, Frédéric-Ulric frappa d'admiration ses contemporains par son savoir. Dédaignant les plus flatteuses propositions, il devint en 1682 professeur de droit à l'Université, puis avocat de la ville. Mais, dévoré d'ambition, il visait plus haut encore. Dès avant l'occupation de Strasbourg par Louis XIV, il s'était rallié à la France et avait écrit un traité démontrant que l'Alsace avait fait partie du royaume d'Austrasie et de Lorraine. Louis XIV s'empressa de s'attacher une personnalité aussi remarquable. Appelé à Versailles, Obrecht y fit la connaissance de Bossuet, qui le qualifia d'«abrégé de toutes les sciences et de toutes les nations», et qui n'eut guère de peine à obtenir sa conversion au catholicisme. Obrecht revint alors à Strasbourg en qualité de préteur royal, c'est-à-dire comme représentant de Louis XIV auprès de la municipalité et de l'université. Il ne se fit pas faute d'humilier les membres du Magistrat en leur transmettant les voeux ou plutôt les ordres du roi, en les forçant d'accepter dans le Conseil des nouveaux venus fraîchement convertis, en leur faisant sentir que leur pouvoir sur la «ville libre royale» était illusoire. Belle revanche envers ceux qui avaient implacablement envoyé son père au supplice! Tout en craignant continuellement d'être supplanté par un rival heureux, Obrecht, comblé d'honneurs, conserva jusqu'au bout la faveur de Louis XIV et il eut la satisfaction suprême, à sa mort, de transmettre sa charge à son fils.
Par un paradoxe curieux, le plus grand éducateur qu'ait produit l'Alsace ne fut pas professeur à l'Université. Son père pourtant y avait occupé la chaire de logique, et lui-même y fit de solides études, couronnées par le grade de docteur en philosophie. Mais sa piété profonde et son austérité détournèrent Oberlin d'une carrière facile: à l'âge de vingt-six ans, il accepta de devenir pasteur d'une des paroisses les plus déshéritées des Vosges, celle du Ban-de-la-Roche. On eût pu croire que cette décision si pleine d'abnégation le vouait à une oeuvre modeste et ignorée des hommes. Tout au contraire, ce fut le point de départ d'une réalisation étonnante et d'une célébrité qui, peu à peu, allait s'étendre à l'Europe entière.
Arrivé à Waldersbach, dont il devait rester pasteur pendant soixante ans, Oberlin se donna pour tâche de développer l'instruction parmi la rude population de bûcherons dont il était le chef spirituel. Sans aucune subvention, triomphant de toutes les oppositions grâce à son ascendant personnel, il réussit à créer un cycle d'études de six classes, à y faire venir les enfants depuis l'âge de cinq ans, à persuader les parents de suivre des conférences, donnant aux uns et aux autres, outre l'instruction élémentaire, des notions d'histoire, de géographie, d'histoire naturelle, de droit. Pendant des années, par des sermons, des visites, des récompenses, des sanctions, il parvint à faire de sa paroisse, jadis inculte, l'une des plus instruites du pays.
Mais son activité ne se bornait pas à l'instruction. Il sut inculquer à ses ouailles le goût de l'hygiène, installa un médecin dans la vallée, créa des écoles maternelles, des salles d'asile, des caisses d'épargne et de secours. Disciple des physiocrates, il se préoccupa d'améliorer l'agriculture, faisant venir du lin de Livonie, des semences de pommes de terre de Suisse et de Hollande. Il persuada un industriel de fonder une fabrique de tissage, où de nombreuses familles trouvèrent leur gagne-pain. Ingénieur, il fit tracer une route et construire des ponts par ses paroissiens, afin de relier à la plaine la vallée perdue dans les bois.
D'esprit très large - il s'intitulait ministre catholique-évangélique -, Oberlin s'enthousiasma pour la Révolution et se fit même, au début, recevoir membre du club des Jacobins de Strasbourg, ce qui ne l'empêcha pas d'être emprisonné quelques jours sous la Terreur. Mais il put bientôt reprendre son apostolat et poursuivre son oeuvre jusqu'à sa mort. De tous pays maintenant, on venait consulter le Sage de Waldersbach, on s'initiait à ses méthodes pédagogiques et à ses réalisations pour les répandre. De tous pays aussi lui parvenaient des éloges et de hautes distinctions. L'hommage le plus durable lui vint d'Amérique: une ville de l'État d'Ohio prit et garde toujours le nom du grand philanthrope alsacien.
Le rayonnement de l'Université n'a peut-être jamais été plus grand que dans les dernières années de l'ancien régime. De pays éloignés, d'Irlande, de Scandinavie, de Russie même arrivaient à Strasbourg des étudiants de marque. Il est certain que ce prestige accru était dû en majeure partie à l'enseignement de Koch. Celui-ci, Alsacien de Bouxwiller, avait fait toutes ses études à Strasbourg avant d'y devenir professeur en 1771; mais il avait aussi élargi son horizon par de nombreux voyages et s'était constitué de précieuses relations dans les milieux éclairés de Paris. Son grand mérite fut de combiner l'étude du droit et de l'histoire et de créer un enseignement original qui n'avait d'équivalent nulle part: ce fut une véritable école de politique, où l'on vint s'initier à l'art des négociations subtiles et acquérir les connaissances nécessaires aux diplomates. Aux cours de Koch portant sur toutes les formes du droit public et privé, la statistique, l'histoire des traités de paix, s'ajoutaient, par d'autres maîtres, des leçons sur les sciences et l'art des fortifications. Grâce à son enseignement, Koch jouissait en 1789 d'une notoriété européenne.
La Révolution allait encore élargir son activité. L'abolition des privilèges par l'Assemblée constituante, la nationalisation des biens du clergé, risquaient de porter un coup mortel à l'Université. Délégué à Paris par ses collègues, Koch sut si bien plaider la cause des protestants que par son décret du 17 août 1790, la Constituante proclamait la liberté de leur culte et exceptait leurs biens de la confiscation. Député à l'Assemblée législative, Koch cependant ne tarda pas à se compromettre par ses tendances modérées et par son amitié pour Dietrich, le premier maire de Strasbourg: il fut emprisonné pendant près d'un an sous la Terreur. Après sa libération, il reprit son activité politique et pédagogique. Nommé membre du Tribunat, il obtint du Premier Consul le rétablissement de l'Université sous le nom d'Académie protestante, dans laquelle il reprit ses cours d'histoire et de droit public. Par gratitude pour son inlassable dévouement, il fut nommé, à soixante-treize ans, recteur honoraire de l'Académie. Juste récompense! Car il est permis de dire que depuis la fondation de l'Université de Strasbourg jusqu'à nos jours, nul n'a mieux mérité d'elle que Christophe-Guillaume Koch.
C'est une page peu connue de l'histoire de Napoléon Bonaparte que son passage à Strasbourg au printemps de 1788. Agé alors de dix-huit ans, il n'était qu'un obscur lieutenant sans fortune et sans relations qui, sorti depuis trois ans de l'école de Brienne, manifestait peu d'enthousiasme pour la vie monotone de garnison: aussi s'efforçait-il de prolonger ses congés, plus ou moins régulièrement. C'est au retour d'une de ces permissions, passée en Corse, qu'il vint à Strasbourg, attiré sans doute par le renom de l'Université. On ignore la durée exacte de son séjour: deux mois peut-être, trois mois au plus. Il n'est donc pas surprenant que son nom ne figure dans les registres matricules d'aucune Faculté, dans lesquels s'inscrivaient seulement les étudiants restant un semestre entier ou préparant un examen.
Bonaparte suivit les cours de mathématiques du professeur Brackenhoffer et, curieux d'histoire, ceux du professeur Lorenz, qui avait grand succès par ses leçons sur les événements contemporains. On ne s'étonnera pas que le jeune officier n'ait guère attiré l'attention sur lui. Un de ses condisciples pourtant le remarqua, mais d'une manière plutôt inattendue: il raconte dans ses Mémoires qu'à la fin d'un cours de Lorenz, Bonaparte et lui furent pris de telles fourmis dans les jambes qu'ils furent incapables de quitter leur place! Témoignage précieux, mais combien modeste de l'activité intellectuelle à Strasbourg du futur empereur!
Comme il se doit, Bonaparte ne consacra pas tout son temps à l'étude. Une tradition locale rapporte qu'il tomba amoureux d'une cantatrice réputée, Mme Saint-Huberty; mais comme cette chanteuse n'est pas allée en Alsace cette année-là, il faut croire qu'on a confondu avec une autre - ou avec un autre. Par ailleurs, il fréquenta une salle d'armes rue du Fossé-des-Tanneurs. Son maître d'escrime, plus tard, devait s'en souvenir avec orgueil; rendant visite à Metternich de passage à Strasbourg en 1806, il lui dit: «N'est-ce pas un singulier hasard qui m'a appelé à vous donner des leçons d'escrime peu de temps après en avoir donné à Napoléon? J'espère que mes élèves, l'empereur des Français et l'ambassadeur d'Autriche, n'auront pas l'idée de se battre!»
Mais Bonaparte fut bientôt obligé de rejoindre son régiment à Auxonne. Il ne devait revoir Strasbourg, dont il avait fréquenté l'université, pauvre et ignoré, que dix-sept ans plus tard, au sommet de sa gloire, marchant vers Austerlitz.
Peu de mois après Napoléon arrivait à Strasbourg celui qui devait être son plus redoutable adversaire, Metternich. Autant le premier avait passé inaperçu, autant le second se fit remarquer par un déploiement de faste inusité. D'une illustre famille comptant plus de seize quartiers de noblesse, le jeune homme fut accueilli par le prince de Deux-Ponts, propriétaire du régiment de Royal-Alsace, et logé dans son luxueux hôtel (aujourd'hui Palais du Gouvernement Militaire). Ses études furent effectuées aux frais du chapitre de l'archevêché de Mayence, prébende détenue par son père. Ses camarades, jaloux de sa richesse, le jugeaient «fin, faux et fanfaron».
Metternich avait un goût prononcé pour les exercices physiques. Il consacra une part appréciable de son temps à l'équitation, à l'escrime, à la natation, sans négliger pour autant ses études. Il était arrivé flanqué de son précepteur Jean-Frédéric Simon, un Alsacien à l'esprit ouvert qui devait devenir plus tard un fougueux Jacobin. On peut croire que celui-ci n'eut pas une grande influence sur son élève, qui dès cette époque était imbu des sentiments les plus réactionnaires. Par contre, il tira grand profit de l'enseignement de Koch pour sa carrière diplomatique. Metternich suivit aussi les leçons de Brendel, professeur de droit canon à l'Université catholique, et qui devint plus tard évêque constitutionnel de Strasbourg, qu'il devait juger de ce fait, dans ses Mémoires, avec une sévérité excessive.
Après un séjour de deux ans, Metternich quitta Strasbourg pour Mayence. «Ainsi», a remarqué judicieusement Georges Pariset, «la vieille Université protestante a pu contribuer à la formation des trois hommes (Goethe, Napoléon, Metternich) qui, pendant un siècle, ont successivement incarné, chacun à sa façon, l'Europe cosmopolite d'ancien régime, la Révolution française et la régression germanique.»
Pasteur était âgé de vingt-six ans lorsqu'il fut nommé professeur de chimie à la Faculté des Sciences de Strasbourg, en 1848. Il avait déjà attiré sur lui l'attention par ses recherches sur les cristaux, objet de sa thèse de doctorat et de différents mémoires. Il accueillit avec joie sa promotion dans l'enseignement supérieur, qui lui laissait plus de temps pour ses expériences que le poste de professeur de physique au lycée de Dijon.
Le séjour de Strasbourg devait d'ailleurs marquer une étape décisive dans sa vie privée autant que dans sa carrière scientifique. À peine arrivé, il alla rendre visite, selon l'usage, à son recteur, et il fut aussitôt séduit par le charme de la seconde fille de celui-ci, Marie Laurent. Quinze jours plus tard, il adressait au recteur sa demande officieuse - la demande officielle devant être faite, selon les règles de savoir-vivre du temps, par le père du jeune homme. «Tout ce que je possède» écrivait-il modestement, «c'est une bonne santé, un bon coeur et ma position dans l'Université.» Il fait une cour assidue à celle qu'il a choisie, inquiet d'être jugé froid et timide, délaissant même son travail. «Moi qui aimais tant mes cristaux!» s'écrie-t-il. À vrai dire, l'amour des cristaux revint sitôt qu'il fut agréé et marié. II travailla dès lors avec acharnement à ses expériences sur les acides, puis sur les moisissures; avec désintéressement, il consacrait la moitié d'un prix de 1 500 francs à équiper son laboratoire trop pauvrement outillé. Ses cours étaient d'autant plus suivis qu'ils présentaient un intérêt immédiat pour les industries chimiques alsaciennes. Grâce aux travaux qu'il présentait à l'Académie des Sciences, sa renommée grandissait rapidement, marquée par des distinctions nombreuses, dont la Légion d'Honneur.
Pasteur resta six ans à Strasbourg, qu'il quitta en 1854, ayant été nommé doyen de la Faculté des Sciences de Lille nouvellement créée. On peut dire que s'il était déjà apprécié auparavant par ses maîtres, c'est à Strasbourg qu'il devint le savant réputé dont la gloire, juste récompense des services rendus à l'humanité, ne devait cesser de croître jusqu'à sa mort.
Comme pour Pasteur, le séjour de Strasbourg fut pour Fustel de Coulanges le début de sa vie universitaire et l'étape décisive dans la formation de sa pensée scientifique. Nommé à l'âge de trente ans professeur d'histoire à la Faculté des Lettres, ce Parisien d'origine bretonne se montra enthousiaste, dès l'abord, pour la ville où il devait demeurer dix ans. «Bon pays, bonnes gens», écrit-il, «j'ai trouvé partout un excellent accueil; c'est d'ailleurs la ville de France la plus instruite après Paris.» Et dans sa leçon inaugurale du 1er novembre 1860, il renchérissait: «Mon ambition est que mon travail soit utile à quelques-uns et m'acquière le droit de regarder comme ma petite patrie cette ville de Strasbourg pour laquelle je quitte sans regret toute autre ville, même Paris, et qui est aussi, pour les travaux de l'intelligence, une capitale.»
Fustel de Coulanges poursuivit à Strasbourg ses recherches
d'histoire
ancienne et médiévale. Il y composa et publia en 1864 son
oeuvre maîtresse,
La Cité Antique, qui fit époque,
et qu'on lit aujourd'hui encore avec profit pour son érudition
et
son style vigoureux. Mais en véritable historien, Fustel de
Coulanges
ne se confinait pas exclusivement dans l'étude d'un lointain
passé.
Il savait voir aussi les réalités de l'heure, et l'Alsace
lui fournissait un champ d'observation particulièrement propice
pour apprendre à distinguer soigneusement la langue, la
nationalité
et la race. On le vit bien en 1870. Se trouvant alors dans Paris
assiégé,
Fustel de Coulanges eut connaissance du manifeste dans lequel le
professeur
Mommsen cherchait à justifier par des arguments historiques la
prochaine
annexion de l'Alsace à l'Allemagne. Aussitôt il publia, le
27 octobre, une Réponse qu'on voudrait pouvoir citer en
entier:
«Vous avez beau invoquer l'ethnographie et la philologie. Nous
ne sommes pas ici dans un cours d'université. Nous sommes au
milieu
des faits et en plein coeur humain. Si vos raisonnements vous disent
que
l'Alsace doit avoir le coeur allemand, mes yeux et mes oreilles
m'assurent
qu'elle a le coeur français... »
«Si l'Alsace est et reste française, c'est uniquement
parce qu'elle veut l'être. Son sort doit dépendre d'elle.
En ce moment la France et la Prusse se la disputent; mais c'est
l'Alsace
seule qui doit prononcer. Vous dites que vous revendiquez Strasbourg et
qu'il doit vous être restitué. Que parlez-vous de
revendication?
Strasbourg n'est pas un objet de possession que nous ayons à
restituer.
Strasbourg n'est pas à nous, il est avec nous. Nous souhaitons
que
l'Alsace reste parmi les provinces françaises, mais sachez bien
quel motif nous alléguons pour cela. Ni les raisons
tirées
de la force, ni les intérêts de la stratégie n'ont
de valeur en cette affaire. La France n'a qu'un motif pour vouloir
conserver
l'Alsace, c'est que l'Alsace a vaillamment montré qu'elle
voulait
rester avec la France. Bretons et Bourguignons, Parisiens et
Marseillais,
nous combattons au sujet de l'Alsace; mais que nul ne s'y trompe: nous
ne combattons pas pour la contraindre, nous combattons pour vous
empêcher
de la contraindre.»
Nul n'a exprimé de façon aussi concrète et en termes aussi lapidaires le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Par sa Réponse au professeur Mommsen, Fustel de Coulanges, le premier, posait devant la conscience européenne la «Question d'Alsace».
Il revint une dernière fois à Strasbourg en 1872, pour une conférence sur Colbert. L'émotion qu'il ressentit à cette visite suprême à l'Alsace perdue s'exprime dans le voeu qu'il formula, après son retour, devant ces étudiants : «Si jamais Strasbourg nous est rendu et que l'un de vous y occupe mon ancienne chaire, je le prie, le jour où il en prendra possession, d'accorder un souvenir à ma mémoire.» Ce voeu devait être fidèlement rempli, quarante-sept ans plus tard, par la successeur de Fustel de Coulanges à la Faculté des Lettres de Strasbourg, Christian Pfister.
*
* *
C'est à Beblenheim, petit village du vignoble alsacien, qu'est né Pfister, historien et recteur de l'Université de Strasbourg. Tout jeune encore il eut la chance de fréquenter Jean Macé, apôtre de l'instruction du peuple et fondateur de la Ligne de l'Enseignement, qui professa à Beblenheim pendant plus de vingt ans. Il alla bientôt continuer ses classes au lycée de Colmar. Pas pour longtemps, car la guerre de 1870 éclata à la fin de l'année scolaire, privant les élèves de la distribution des prix. Ceux qu'avait mérités par son travail le jeune Pfister lui furent remis .... en 1922 !
Puis ce fut la brillante et longue carrière universitaire qui le mena de l'École Normale Supérieure aux Facultés des Lettres de Besançon, Nancy, Paris et enfin Strasbourg. Peu de maîtres sans doute ont formé, à travers trois générations, autant d'étudiants en histoire, leur laissant un souvenir durable non seulement par son inflexible rigueur scientifique, mais surtout par sa bonté souriante et sa sollicitude: on l'appela le maître au coeur d'or! Érudit laborieux, passionné par la recherche, Pfister a laissé une oeuvre considérable, consacrée principalement à l'histoire médiévale. Ne parlons pas ici, malgré leur importance, de ses livres sur l'histoire de France, ni de ses innombrables travaux sur l'histoire de la Lorraine, ni même de sa monumentale Histoire de Nancy. Mais rappelons combien l'attachement à sa province natale se reflète dans son oeuvre. L'un de ses premiers travaux porta sur le comté de Horbourg-Riquewihr, dont Beblenheim avait fait partie. Peu après parut un de ses ouvrages essentiels, Le duché mérovingien d'Alsace et la légende de sainte Odile, mis au point plus tard par un long article: c'est un bon exemple de la sévère méthode critique de Pfister, faisant un tri inexorable entre la légende et la réalité certaine, réduite à bien peu de chose. Puis, jusqu'à sa dernière heure ne succédèrent près de cent cinquante mémoires et articles concernant les aspects les plus variés de l'histoire de l'Alsace.
Lors du retour de l'Alsace à la France, Pfister manifesta une
fois de plus son amour profond pour sa petite patrie: sans
hésiter,
il abandonna la prestigieuse chaire de la Sorbonne pour venir prendre
sa
place, comme doyen de la Faculté des Lettres, parmi les
maîtres
de l'Université française reconstituée. Le voeu le
plus cher de sa vie était réalisé,
«Maintenant,
ô Seigneur, tu peux laisser aller ton serviteur en paix»,
dit-il
en commençant son discours de rentrée solennelle. Mais
l'heure
n'avait pas sonné encore. Parmi ses multiples travaux, il
s'attacha
à glorifier son Université en étudiant son
histoire
passée et présente, en retraçant les divers
aspects
de son enseignement, en évoquant le visage des maîtres
d'autrefois.
Pour la servir encore, il accepta, en 1927, la lourde charge de
recteur,
alors qu'il eût tant souhaité consacrer les loisirs de la
retraite à de nouvelles recherches historiques. Ce n'est
qu'à
l'âge de soixante-quatorze ans qu'il put enfin se retirer dans
son
village natal, sans renoncer au travail. Deux ans après y
mourait
ce grand serviteur de l'Alsace et de son Université.
| Pierre JUILLOT I.P.H.C Strasbourg |
par Alain Veccheider
Annuaire de la Société des Amis du Vieux
Strasbourg, 24 (1985)
"Figurez-vous que le miroir a gardé l'empreinte de tous
les
objets qui s'y sont reflétés vous aurez une idée
à
peu près complète du daguerréotype"
1),
affirme Jules Janin dans un article de l'Artiste en 1839 2).
Cette année est déterminante pour l'évolution de
la
photographie. Le 19 août, François Arago
révèle
à l'Académie des Sciences de Paris son
procédé.
Sa diffusion officielle dans toute l'Europe est alors possible.
L'invention de la photographie relève, d'après Sylvain
Morand, d'un déterminisme inéluctable 3).
La multiplicité des inventeurs semble confirmer ce point de vue.
Nicéphore Niepce a réussi en premier à fixer des
images
sur une plaque vers 1822. Son invention est reprise et
améliorée
par François Mandé Daguerre. D'autres "inventeurs"
réussissent
dans les années 1830-1840 à fixer les images: Hercule
Florence
au Brésil, Henry-Fox Talbot en Grande-Bretagne, Hyppolite Bayard
en France... Ce foisonnement permet une évolution et une
diffusion
rapides de la photographie.
En Alsace, dès 1839, la Société Industrielle de
Mulhouse organise la première exposition de
daguerréotypes.
La même année à Strasbourg, un daguerréotype
est présenté à la vitrine de l'opticien Bloch,
place
Gutenberg. Les daguerréotypistes itinérants Boehringer et
Schweig font des démonstrations au Palais des Rohan en octobre
1839.
Au moins quatre ateliers sédentaires fonctionnent en 1848
à
Strasbourg: celui de Finck depuis 1842, celui de Guillon depuis 1845,
celui
de Pfrimmer depuis 1847 et celui de Winter depuis mai 1848. Ce dernier
photographe est alors âgé de vingt-sept ans.
Il est né le seize janvier 1821 à Strasbourg, hors
mariage,
de Madeleine Sophie Heintz et de David Winter, sommelier. Deux autres
enfants
naissent de cette union: Gustave Adolphe en 1825 et Edouard Emile en
1826,
trois mois après la mort de son père. La famille
déménage
à plusieurs reprises: elle passe du 97 Grand Rue en 1821, au 3
rue
Sainte Hélène en 1825, au 64a rue du Finkwiller en 1826,
au 5 rue du Vent la même année, et au 4 rue des
Orfèvres
en mai 1827. Les parents de Charles Winter décèdent
rapidement
de la même maladie, la phtisie, c'est-à-dire la
tuberculose:
son père en 1826, sa mère en 1834. Les faits que Charles
soit illégitime, que Edouard Emile soit un enfant posthume, que
les parents meurent jeunes de la tuberculose tendent à prouver
que
leur situation sociale n'est pas la plus favorisée. À
cela
s'ajoute un certificat d'indigence pour succession
délivré
à Madame Winter le 29 octobre 1826 4) soit
un mois après la mort de son mari. Ce certificat montre par ses
termes le degré de pauvreté de la famille.
Il semble que Charles Winter ait suivi une formation de lithographe.
1839 est la date de sa première lithographie connue. En 1841, il
est répertorié comme peintre. En 1848, il emménage
au 1 rue des Veaux, où, le 14 mai, il ouvre un atelier pour
portraits
au daguerréotype.
Durant sa carrière de photographe, il pratique tous les genres
de la photographie et touche à tous les domaines : portraits,
architecture,
reportages, reproduction d'oeuvres d'art. Deux périodes marquent
pourtant son oeuvre: de 1863 à 1867, plus de quatre mille cinq
cents
portraits sont collés dans deux albums encore conservés,
et 1870 marque un tournant dans sa production. Si les grands
thèmes
demeurent présents, de nouveaux apparaissent.
De nombreuses photographies de Winter sont connues par diverses
publications
et ouvrages notamment ceux de Sylvain Morand 5).
Intéressons-nous ici à quelques thèmes de l'oeuvre
du photographe.
Notes
(1) Cet article est tiré du
mémoire de maîtrise d'histoire régionale soutenu en
octobre 1993 à Strasbourg : A. Veccheider, Charles Winter,
photographe
strasbourgeois 1821-1904
(2) Janin, Le Daguérotype,
L'Artiste,
2ème série, Tome II, 11° livraison, pp. 145-148,
Paris
1839.
(3) S. Morand, 1839: hasard ou
déterminisme
inéluctable?, Les multiples inventions de la photographie, actes
du colloque de Cerisy la Salle de 1988, pp. 51-56
(4) A.M.S.: Registres de population
du XIX° siècle, vol 92a, rubrique rue du Vent. Les autres
adresses
proviennent de la même source.
(5) S. Morand, Charles Winter
photographe,
un pionnier strasbourgeois 1821-1904, Musées de la Ville de
Strasbourg,
1985. S. Morand & C. Kempf, Le temps suspendu: Le
dagguerréotype
en Alsace au dix-neuvième siècle, Strasbourg, Oberlin,
1989.
(6) Il faut entendre par "reportage"
un ensemble de photographies concernant le même
événement
ou l'évolution d'une partie donnée de la ville.
(7) Winter a par ailleurs
réalisé
un album représentant les frises symboliques de la
Cathédrale
en 1858.
(8) A.M.S. fonds O.N.D. XIX°
siècle
n°658 Mémoire explicatif de 1855 rédigé par
Gustave
Klotz.
(9) A.M.S. : fonds O.N.D. XIX°
siècle n°656 .
(10) A.D.B.R.: T.37 Correspondances
et lettres d'envoi.
(11) C. Winter, Photographies du
Château
Impérial, Strasbourg, 1867, 60 planches
(12) L. Loiseau : Nouveau pont de
Kehl sur le grand Rhin, illustration de Bade 1861, 12 p, et E. Vuignier
& Fleur Saint Denis Pont sur le Rhin à Kehl, détails
pratiques sur les dispositions générales et
d'exécution
de cet ouvrage d'art, Paris 1861, 157 p et 21 planches.
(13) Onze portraits au
daguerréotype
ont été retrouvés: ils représentent M.
Muller,
Mme Muller, Charles Muller enfant, Mme Chastelin, Charles Haffner,
Carel
Breithaupt de Pfaffenhoffen, M et Mme Pierron de Pfaffenhoffen, un
autoportrait.
Les trois derniers représentent l'un deux femmes, les deux
autres,
une femme. Leur nom ne nous est pas parvenu.
(14) J. Sagne, L'atelier du
photographe
1840-1940, Paris, Presses de la Renaissance, 1984, p 221
(15) Journal du siège de
Strasbourg,
1874.
(16) G. Fischbach, Le siège
et le bombardement de Strasbourg, Paris, J.Cherbuliez, 1871, 5ème
édition.
(17) G.Fischbach, op cit, pp 85-86.
(18) La répartition est la
suivante: les neuf premières planches montrent les portes de
Pierre,
de Saverne et les brèches effectuées entre elles. Les
cinq
suivantes présentent les différentes lunettes
endommagées
et prises par les Prussiens et Badois, les six dernières
montrent
la citadelle détruite.
(19) Traduction: vingt planches
photographiques,
vues des brèches, passages, portes et autres vues militaires
importantes.
(20) A.M.S.: fiche domiciliaire de
Gustave Wiesenthal.
(21) A.M.S.: fiche domiciliaire de
Karl Stenzel et acte de mariage de 1886 n°614. D'après des
photos
de 1918 à l'occasion de l'entrée des troupes
française
dans Strasbourg, l'affiche Karl Stenzer photograf figure sur
une
toiture près du pont du Faubourg National. (cf P Hamm,
Strasbourg
au début du siècle, Editions du Rhin, Strasbourg, 1989, p
190 carte postale de l'entrée solennelle du maréchal
Pétain
le 25/11/1918).
(22) A.M.S.: annuaires de la
période
1880-1914.
(23) Annexe .
Annexe : Les buts fixés par Janin et Arago
Jules Janin explique dans un article enflammé cette
découverte
a1)
: La planche est exposée au grand jour et aussitôt, et
quelle que soit l'ombre qui se projette sur cette planche, la terre ou
le ciel, ou l'eau courante, la cathédrale qui se perd dans le
nuage,
ou bien la pierre, le pavé, le grain de sable imperceptible qui
flotte à la surface; toutes ces choses, grandes ou petites, qui
sont égales devant le soleil se gravent à l'instant
même
a2).
Il s'agit alors de répertorier les images des monuments, de
l'architecture en général, afin que chacun puisse les
reconnaître:
Vous direz à coup sûr: voici un paysage rapporté
des froids vallons de la Suisse; (...) vous distinguerez le campanile
de
Florence des tours de Notre-Dame par la seule inspection du ciel dans
lesquels
elles s'élèvent l'une et l'autre a3).
L'appareil de Daguerre procure aussi une aide considérable aux
scientifiques. Par la formation de l'image, le
météorologiste
aura un elément de plus à consigner dans ses tableaux a4).
Arago affirme également que pour copier les millions et les
millions
de hiéroglyphes qui couvrent même à
l'extérieur
les grands monuments de Thèbes, de Memphis, de Karnak... Il
faudrait
des vingtaines d'années et des légions de dessinateurs.
Avec
le daguérréotype, un seul homme pourrait mener à
bonne,
fin cet immense travail a5). La
photographie
vise donc des domaines différents: l'architecture, la science,
les
arts, la connaissance en général... Cependant certains
prétendent
en 1839-1840 que la photographie sonne le glas de la peinture. Si cela
semble se vérifier pour les peintres de portraits miniatures a6),
la peinture se voit dotée d'un allié fort avantageux.
Arago
cite le peintre Delaroche dans son compte rendu du 19 août 1839,
(...) les procédés de M. Daguerre portent si loin la
perfection
de certaines conditions essentielles de l'art qu'ils deviendront pour
les
peintres (...) un sujet d'observations et d'études. (...) Le
peintre
trouvera dans ce procédé un moyen prompt de faire des
collections
d'études qu'il ne pourrait obtenir autrement qu'avec beaucoup de
temps de peine, et d'une manière bien moins parfaite quel que
fût
son talent a7).
Bien loin de se contenter de reproduire les oeuvres d'art et de
contribuer
au bon travail des peintres, la photographie, aux dires de Janin, est
un
art en elle-même. Songez donc que c'est le soleil lui
même,
introduit cette fois comme l'agent tout puissant d'un art nouveau qui
produit
ces travaux incroyables. (...) Et notez bien encore ceci que cette
reproduction
est bien loin d'être une, et unique comme on pourrait le croire
encore.
Au contraire, pas un des tableaux exécutés d'après
le même procédé ne ressemble au tableau
précédent
a8). Tous les
éléments
sont donc réunis pour en faire un art autonome.
Chacun trouve dans le daguerréotype et donc dans la photographie
en général, des buts propres. Tous ces buts réunis
forment l'essence de l'invention.
(a1) Cette annexe reproduit une
partie
de l'introduction du mémoire de maîtrise cité plus
haut.
(a2) J. Janin Le Daguérotype,
L'Artiste, 2ème serie, 11° livraison, tome II, 1839, p. 146.
(a3) J. Janin, op cit, p. 147.
(a4) F. Arago, op cit, séance
du 19 août 1839, p. 266.
(a5) F. Arago, op cit, séance
du 19 août 1839, p. 259.
(a6) G. Freund: Photographie et
société,
éd. du Seuil, Paris 1974, p. 13, "Il y avait à
Marseille,
vers 1850, tout au plus quatre ou cinq peintres en miniature (...). Ces
artistes gagnaient tout juste de quoi subvenir à leur existence
et à celle des leurs. Quelques années plus tard, il y
avait
dans cette ville de quarante à cinquante photographes (...). Le
photographe pouvait, pour un prix dix fois moindre, fournir des
portraits
non seulement aux moyens de la vie bourgeoise par leur bon
marché
mais aussi conformes au goût de la bourgeoisie".
(a7) F. Arago, op cit, séance
du 19 août 1839, p. 260.
(a8) J. Janin, op cit, p. 146.
| Pierre JUILLOT I.P.H.C Strasbourg |
Il résolut aussitôt d'acquérir la dépouille de l'animal à des fins scientifiques. À grand-peine, le cadavre de l'éléphant fut traîné de la Place de l'Etoile par la porte latérale de l'Institut d'Anatomie et installé dans sa cour centrale.
Alors, professeurs, prosecteurs, étudiants rivalisèrent de zèle pour disséquer le gros animal. Cependant, le ventre de celui-ci s'enflait de jour en jour, il fallait faire vite! Comment se débarrasser des masses de chair? Certes, l'institut était doté d'un petit four crématoire servant à incinérer les restes de dissection, mais dans un tel cas extrême celui-ci ne pouvait suffire. Quelqu'un, à l'insu du Patron tenu dans la totale ignorance, eut l'idée pour le moins saugrenue de dissimuler clandestinement quelques kilogrammes d'éléphant dans... chacun des cercueils qui quittaient jour après jour la morgue de l'hôpital (située dans le même immeuble, comme il en est encore aujourd'hui, le ) pour gagner les cimetières de la région! Même le cercueil d'un officier de cavalerie à la taille de guêpe tué par son cheval avait mis les croque-morts sur les genoux!
Ce
fut le concierge de l'institut qui ébruita le secret... À
l'heure des
offices
religieux célébrés dans les deux chapelles,
catholique et protestante,
les
employés des pompes funèbres avaient l'habitude de se
rencontrer avec
le
concierge dans un débit de bière de la place de
l'Hôpital. C'est là
qu'un jour
le concierge, quelque
peu éméché, se serait gaussé des
croque-morts : « Si vous peinez tant pour
soulever les cercueils, c'est que
le
mort n'est pas seul: il y a des quartiers d'éléphant
dedans!»
Ebruitée en
ville, l'affaire provoqua un énorme scandale. Ce scandale fut
aussi grand que l'éclat de rire qui parcourut le ville.
L'évêque Mgr Fritzen menaça de jeter l'interdit
sur l'hôpital; le général Hentschel von
Gilgenheimb, commandant du XV° corps, voulut faire passer le
professeur Schwalbe en cour martiale. L'intervention du chapître
de la cathédrale auprès de l'évêque et celle
du président supérieur de Basse Alsace auprès du
général ramenèrent leurs réactions à
des mesures plus modestes. L'Université envoya une
délégation, repentante, auprès de leurs Excellenz
pour calmer leur irre et obtenir leur pardon.
Non coupable - nous l'avons vu -, mais administrativement responsable, le professeur Schwalbe prit peur et n'osa plus quitter son institut... Pendant trois semaines, il passa la nuit sur un lit de camp ; c'était sa femme, "Frau Professor", ou une domestique, qui apportait ses repas à celui que beaucoup à Strasbourg considéraient comme un nouveau Frankenstein.
Finalement, son collaborateur le professeur extraordinaire Wilhelm Pfitzner (1853-1903) lui donna ce judicieux conseil: il convenait de faire taire les croque-morts. Il se chargerait de contacter l'un de leurs représentants, et Monsieur le Professeur ferait un don pour la caisse des retraités. Ce qui fut fait. Mais, quelques jours plus tard, il fallut aussi alimenter la caisse des veuves, puis celle des orphelins...
Le crâne de l'animal est encore de nos jours conservé à l'institut d'anatomie.
Dans ses
souvenirs: Jahresringe, le
Privatdozent Alfred
Hoche raconte que bien des fois ses collègues et lui se
sont
amusés de
cet éléphant «enterré avec les
honneurs de l'église dans les deux confessions
chrétiennes et même, une fois, avec les honneurs militaires».
Sur la place de l'Hôpital, le café-restaurant À l'Eléphant perpétua, dit-on, le souvenir de l'affaire. En 2000, il fut absorbé par son voisin Le cerf d'or. En réalité, comme l'a révélé l'historien Adolphe Seyboth, l'estaminet portait déjà cette enseigne bien avant l'annexion allemande. L'histoire a le secret des rapprochements...
| Pierre JUILLOT I.P.H.C Strasbourg |
Léopold Trepper
Chef de «l'Orchestre Rouge»,
l'un des réseaux de renseignement les plus importants de la
deuxième
guerre mondiale, Léopold Trepper a écrit ses souvenirs
dans «Le Grand Jeu»
paru en 1975.
En 1936, il entre dans les S.R., services de renseignement de
l'Armée soviétique, dont la direction, sous les ordres du
Général Berzine, est abritée dans un petite
bâtisse appelée, à cause de sa couleur, la
«maison chocolat». Le chef des services
pour l'Europe occidentale est le colonel Stiga. Le
général Berzine et la direction du S.R. seront
fusillés en décembre 1938.
Nous étions à l'automne 1937 et il avait
été convenu que je partirais dès que les
préparatifs seraient terminés.
Un mois, puis deux mois passèrent, rien ne venait.
J'étais
dans l'ignorance de l'aboutissement de nos plans. J'étais
retourné
travailler au journal. Dans les derniers jours de l'année,
j'appris
de diverses sources que de grands bouleversements affectaient les
services
de renseignement. La signification et les conséquences m'en
paraissaient
très claires: notre affaire avait avorté, la
création
de bases de renseignement dirigées contre l'Allemagne, qui avait
emporté
l'adhésion enthousiaste d'un Berzine et d'un Stiga, était
à
l'opposé des conceptions et des ambitions de la direction du
parti.
J'avais renoncé à mes espérances lorsque, au mois
de
mars 1938, je reçus un coup de téléphone d'un
capitaine, adjoint de Stiga, et par conséquent subalterne dans
les services de
renseignement, qui me demandait de passer à la Direction...
À quatre reprises, j'étais venu à la «maison
chocolat».
J'avais conservé un souvenir suffisant des visages
rencontrés
pour comprendre immédiatement que des changements très
importants
s'étaient produits. Non, le hasard n'était pas l'unique
explication!
On me fit entrer dans le bureau du capitaine... juste le temps de
m'asseoir, et il me dit:
-... Ecoutez, il faut nous mettre au travail! Nous avons perdu six
mois,
mais maintenant il n'y a plus une minute à gaspiller! Mettons
les
bouchées doubles! ...
Pour une rencontre de cette importance, remarquai-je, je pensais voir
le
colonel Stiga lui-même!
Le coup d'oeil en coulisse qu'il me jeta et sa gêne
étaient plus
éloquents que des paroles. Il se décida toutefois
à me
fournir des explications:
- C'est que, voyez-vous, nous avons dû modifier les structures du
service...
Un certain nombre d'entre nous ont été
déplacés et se sont vu confier d'autres tâches...
Nous devons maintenant préparer votre passeport,
l'itinéraire de votre voyage et une demi-journée de
travail pour vous familiariser avec les chiffres...
- Je suis toujours prêt, lui répondis-je.
Oui, j'étais toujours prêt. Je n'avais pas d'autre
solution.
Je rentrai chez moi très abattu. Pourquoi étais-je
épargné?
Pourquoi faisait-on appel à moi? Le limogeage de Berzine, qui ne
faisait plus aucun doute à mes yeux, et que je ressentais
profondément, ne m'avait pas empêché pourtant de
dire «oui». C'est que, j'en étais persuadé,
le général Berzine
ne m'eût pas conseillé un autre choix. C'est que la
mission
qui m'était confiée était celle que Berzine
lui-même
avait approuvée, préparée. Je demeurais donc dans
son
sillage, je restais fidèle à notre engagement. Cela seul
importait.
La lutte contre le nazisme devait plus que jamais être l'objectif
dominant,
exclusif. Au moins j'allais me battre. Et ce combat était
essentiel.
Ces groupes, que j'allais créer, cette lutte clandestine dont
j'allais
installer les rouages, j'en aurais la responsabilité, et la
machine
lancée, rien ne pourrait l'arrêter! Quand je revis le
capitaine,
ma conviction s'était encore renforcée. Je posai
simplement
une condition:
- Je ne connais pas le statut des hommes que vous employez mais, pour
moi,
il doit être clair que je me consacre à ce travail en tant
que
militant communiste. Je ne suis pas militaire et je ne tiens pas
à
entrer dans les cadres de l'armée...
- Comme vous voulez, me répondit-il, mais que vous soyez ou non
dans
les cadres, pour nous, vous aurez le grade de colonel.
- Donnez-moi le grade qui vous chantera, cela m'est
indifférent et ne m'intéresse pas.
Le capitaine me présenta à un spécialiste du
chiffre. Notre code fut établi à partir d'un roman de
Balzac, La Femme
de trente ans. Il m'apprit pendant plusieurs heures à
chiffrer
une dépêche.
Restait à régler quelques points: je recevrais un
passeport d'un Canadien du Québec (ce qui impliquait que je
n'étais pas
obligé de parler anglais), le contact que j'aurais à
Bruxelles
était un employé de la mission commerciale
soviétique.
On m'avait prévenu que je devrais avant mon départ
rencontrer le nouveau patron des services de renseignement. Il me
reçut dans le
bureau de Berzine. Rien n'avait changé... Général
comme
lui - mais comment aurait-il pu le remplacer dans mon affection et dans
ma
considération? - il avait environ quarante-cinq ans. Il
m'accueillit
aimablement et s'efforça de me rassurer:
- Nous reprenons entièrement le plan précédent.
Il se leva, s'approcha de la grande carte du monde toujours au mur et
poursuivit:
- Je sais bien que pour l'instant nous ne faisons pas grand travail en
Allemagne
(je me souvenais que Berzine m'avait indiqué que c'était
sur
ordre de Staline, et sous le prétexte qu'il fallait
éviter les
provocateurs...), mais nous pourrions envisager de créer un
groupe
dans une ville allemande, tout près de la frontière.
Pendant qu'il discourait, il cherchait du doigt un point sur la carte,
et
ce détail me revint à l'esprit, des années plus
tard,
lorsque je lu dans le rapport de Khrouchtchev au XX° congrès
que
Staline avait l'habitude de parler stratégie à ses
généraux en pointant l'index sur une mappemonde...
Et il enchaîna:
- Oui, une ville allemande, ce pourrait être Strasbourg.
- Bon sang! me dis-je, me voilà bien, si le chef des services de
renseignement
situe Strasbourg en Allemagne... Je venais de comprendre, pour la
première
fois, et à quel niveau! le résultat des
«mutations» opérées par Staline. Je n'avais
pas fini de regretter
le général Berzine... Le N.K.V.D. vient de propulser l'un
des
siens à la tête des services secrets, pensais-je. S'il est
aussi
doué pour le renseignement que pour la géographie, je
dois
m'attendre à rencontrer certaines difficultés dans mon
action.
L'avenir, hélàs! allait confirmer ce pressentiment.
Il y eut, entre le général et moi, un court instant de
silence.
Au teint du capitaine présent à l'entretien qui
était
passé de la couleur de la neige à celle de la pivoine, le
général
s'aperçut qu'il avait commis une bévue. Je n'avais
d'autre
solution que de lui tendre la perche pour l'aider à sortir de ce
bourbier.
- Vous avez tout à fait raison, m'écriai-je en
m'approchant de la carte, Strasbourg présente au fond les
caractéristiques d'une ville allemande malgré sa position
à l'intérieur des frontières françaises.
Nous essaierons d'y créer un nouveau groupe...
- C'est cela, reprit-il, tout à fait
rasséréné, c'est ce que je voulais dire: une ville
française tout près de la frontière allemande.
- Eh bien, murmura le capitaine lorsque nous fûmes sortis, vous
vous
en êtes bien tiré, la gaffe était de taille!
- Oh! vous savez, lui répondis-je avec le plus grand
sérieux, tout le monde peut se tromper...
Mais mon opinion était faite: avec de telles
«compétences», je n'étais pas au bout de mes
peines.
Avant de quitter le territoire soviétique, j'allai dire au
revoir à
mon fils Michel. J'avais le coeur serré de le laisser dans ce
pensionnat
qui, pour moi, prenait des allures d'orphelinat.
- Michel, lui dis-je, je vais m'acquitter d'un travail pour le parti,
je
serai absent pendant quelque temps...
Il ne me répondit pas. J'avais l'impression douloureuse de
l'abandonner un peu. Je l'embrassai et m'en allai... Lorsque j'arrivai
à la station de chemin de fer qui se trouvait à deux
kilomètres du pensionnat, j'entendis des cris derrière
moi. Je me retournai et, sur la route, j'aperçus une petite
silhouette qui se précipitait vers moi. C'était Michel,
c'était mon fils qui hurlait ces mots que je
n'oublierai jamais:
«Ne me laisse pas, ne me laisse pas, je ne veux pas rester
seul!»
Je ne devais le revoir que seize ans plus tard... Je partis pour la
Belgique,
via Leningrad et Stockholm. À Anvers, au rendez-vous
fixé, on
me remit mon nouveau passeport au nom d'Adam Mikler, industriel
canadien, désireux de s'établir en Belgique.
| Pierre JUILLOT I.P.H.C Strasbourg |
avec trois lettres inédites
par
Camille Schneider
Saisons d'Alsace, n°21 (1954)
Après avoir conquis l'espace au-dessus des nuages, les planètes et le ciel, l'auteur de Vol de Nuit, Pilote de Guerre, Terre des Hommes, Citadelle et du Petit Prince a conquis la terre et le coeur des hommes. Ses ouvrages sont à présent parmi les plus lus non seulement en France, mais en Europe et surtout en Allemagne où les traductions ont pénétré dans toutes les couches de la jeunesse actuelle. Et il faut s'en féliciter. Le petit volume de ses «derniers messages» paru récemment sous le titre de Carnets1) par ses trésors philosophiques et humains, nous permet de penser qu'on classera l'oeuvre de Saint-Exupéry parmi celle des plus grands moralistes de ce siècle, dont il avait l'âge.
De nombreux ouvrages biographiques parus ces dernières années2) ont présenté la vie et l'oeuvre de celui qui, né le 29 juin 1900, à Lyon, a disparu le 31 juillet 1944, dans le ciel méditerranéen. Dans sa biographie, nous nous contenterons de relever une période très brève, celle qui a vu Saint-Exupéry à Strasbourg, au début même de sa carrière de pilote. Il y a passé deux mois et demi de son service militaire régulier.
On sait que Saint-Exupéry se destinait à l'architecture. Durant 15 mois il fréquente l'École des Beaux-Arts de Paris, et vit assez misérablement, en 1919 et 1920, comme étudiant modeste. En 1920 il est sursitaire et demande, à la fin de l'année, à être incorporé. Le 2 avril 1921, il est versé au 2° régiment d'aviation à Strasbourg. C'est là qu'il prend contact avec l'avion et que se place l'anecdote célèbre que se racontent tous les élèves-pilotes de tous les régiments d'aviation.
La caserne du 2° Régiment d'aviation de Chasse, sous les ordres du commandant Garde, est située près du Polygone à Neudorf3). Saint-Exupéy, est un «rampant», affecté à l'atelier de réparations. Les innombrables sorties d'avions les exercices devant les fenêtres et au-desssus du toit de la caserne, le grand terrain du Polygone ne sont pas faits pour étouffer en lui l'envie de voler. Cette envie d'être élève-pilote, puis pilote devient de plus en plus impérieuse. Il sait cependant qu'il faut pour la satisfaire avoir le brevet civil ou être admis à la section d'entraînement. Il y parviendra à travers les pires difficultés et avec une audace que nous raconte l'anecdote rapportée par différents auteurs4).
L'armée partage alors, au Polygone, le terrain avec la Société Alsacienne de Transports qui possède quelques Farman. Saint-Exupéry propose à cette société d'organiser une école de pilotage dont il serait un des premiers élèves. On lui réclame six mille francs à forfait pour lui apprendre à voler. Il commence à faire de sérieuses économies dont les lettres qu'on lira plus loin portent la trace. Mais son moniteur est avare de son essence et écourte les leçons quand il ne les oublie pas. Si bien qu'au bout de deux semaines l'élève n'a tenu l'air que pendant une heure vingt, en double commande. Las de cette longue attente, il se propose de «faire un tour» tout seul, sans voler en double commande. Son camarade Manoury, mécanicien, lui explique quelques tours de manettes pour l'air et l'essence. Et Saint-Exupéry de décoller joyeusement sans plus attendre.
«Voilà donc notre pilotin décrivant sagement de larges orbes au-dessus du terrain. Vint le moment d'atterrir. Hélas! Son moniteur ne lui a pas appris les manoeuvres d'atterrissage. Tout de même, le soldat Saint-Exupéry n'ignore pas qu'il faut se poser au sol face au vent. Amorçant une descente, il réduit les gaz. Mais à quelle vitesse vertigineuse la terre monte-t-elle vers lui! L'élève remet les gaz, pique vers le ciel et arrive à une altitude qui lui semble convenable, et continue ses tours de manège au-dessus de Strasbourg. Au sol, pilotes et mécaniciens lui font des signaux. Seul le moniteur, arrivé sur ces entrefaites, demeure impassible, mais il est blême et ne peut articuler une parole. À tous, la catastrophe apparaît inévitable. Et Saint-Exupéry poursuit sa ronde, en proie à une anxiété chaque seconde plus aiguë Tout à coup, il sent une chaleur insolite sous ses pieds. Il baisse les yeux: le plancher de la carlingue se consume lentement... Cette fois, il n'y a plus à hésiter: mieux vaut s'écraser au sol que brûler en l'air. Et l'avion descend par une improvisation miraculeuse de son pilote. En touchant terre, il coupe les gaz et saute hors de l'appareil qui roule encore une cinquantaine de mètres. Ses chaussures sont roussies. Il marche comme un homme légèrement ivre et sourit. Tout le monde vient à sa rencontre. Il ne sourit plus quand il se trouve en face du commandant Garde, un des as de la guerre de 1914-1918. Celui-ci lui dit «Vous ne vous tuerez jamais dans l'aviation, parce que ce serait déjà fait»5).
*
* *
À partir de ce moment, son enthousiasme, l'ivresse de l'air
est
totale. Elle déborde dans les lettres qu'il écrira
à
sa mère. Car sa mère est sa confidente dès le
jeune
âge; elle l'est restée jusqu'à la fin6).
Ses plus belles lettres iront à sa mère. Après
avoir
obtenu de son capitaine la promesse de pouvoir préparer le
brevet
militaire, il demande à sa mère de l'argent et son
consentement
7).
Je viens de voir le capitaine de Billy qui a été
charmant
et qui, débordé par tous les préparatifs que l'on
fait ici en cas d'alerte me charge de vous répondre.
Il trouve bonne mon idée de brevet civil mais veut auparavant
1° que je passe demain la visite et la contre-visite
médicale,
2° en parler au commandant pour les renseignements au sujet
de la compagnie civile, etc.
J'ai tout espoir que tout aboutira et alors je vous
préviendrai.
Je descends d'un Spad-Herbemont, complètement
retourné.
Mes notions d'espace, de distances, de direction ont sombré
là-haut
dans la plus pure incohérence. Quand je cherchais le sol
tantôt,
je regardais en dessous de moi, tantôt en dessus, à
droite,
à gauche. Je me croyais très haut et brusquement
j'étais
rabattu vers le sol par une vrille verticale. Je me croyais très
bas et j'étais aspiré à mille mètres en
deux
minutes par les 300 chevaux du moteur. Ça dansait, tanguait,
roulait
ah! la! la!
Demain je monte avec le même pilote et à 5.000
d'altitude
bien au-dessus de la mer des nuages. On engage un combat aérien
avec un autre appareil piloté par un autre ami. Alors les
vrilles,
les loopings, les retournements vont m'arracher de l'estomac tous les
déjeuners
de l'année.
Je ne suis pas encore mitrailleur et c'est grâce aux
connaissances
que je me suis faites que je monte. Hier il soufflait un vent de
tempête
et il pleuvait une pluie pointue qui piquait la figure à 280 et
300 kilomètres de vitesse à l'heure.
Indépendamment du brevet civil, je pense commencer le 9 mon
apprentissage de mitrailleur.
Hier grande revue des appareils de chasse. Les spads monoplaces
(illis.) et bien astiqués. Alignés tout le long des
hangars
avec de jolies petites mitrailleuses neuves sur la croupe. Car depuis
trois
jours on monte les mitrailleuses. Les Hanriots, des bolides ventrus et
les Spads-Herbemont, les rois actuels à côté
desquels
aucun avion n'existe l'air méchant, avec leur profil d'aile
pareil
à un sourcil froncé. Vous n'avez pas idée de ce
qu'un
Spad-Herbemont a l'air mauvais et cruel. C'est un avion terrible. C'est
ça que j'aimerais à piloter avec passion. Ça tient
dans l'air comme un requin dans l'eau, et ça lui ressemble au
requin!
Même corps bizarrement lisse, même évolution souple
et rapide. Ça tient encore l'air, vertical sur les ailes.
Bref, je suis dans un grand enthousiasme et ce me serait une
déception
amère que d'être recalé demain à mon examen
physique.
Ce tableau d'un art sobre représente le combat aérien
de demain.
À voir cet alignement d'avions, à entendre ronfler
tous les moteurs que l'on met au point, à respirer cette bonne
odeur
d'essence, on se dit: "(trois mots illisibles)".
On comprend aisement que sa mère soit beaucoup moins
enchantée de cet enthousiasme brusque et quasi violent. Plus que
le commandant Garde qui lui prédit qu'il «ne se tuerait
jamais
dans l'aviation», elle a ce pressentiment maternel, qui ne se
trompe
jamais. Elle connaît d'autre part l'obéissance comme elle
connaît le dévouement et la grande bonté de son
fils.
Sa grande bonté? Elle est proverbiale parmi les camarades comme l'est sa simplicité. Non seulement il ne fait jamais état de son titre de comte, mais à ce moment déjà, il veut vivre intensément la vie simple, la vie d'amitié. Il partage avec ses amis aussi bien l'enthousiasme que la maigre pension maternelle. Quelques camarades ayant attrapé certaine maladie désagréable, Saint-Ex leur donne toutes ses économies leur permettant de se soigner sans encourir la peine disciplinaire et sans subir le dur train de l'hôpital8). Il n'y a que les fameux six mille francs économisés dans le but d'apprendre à voler, qui restent intacts. Pour le but qu'il s'est tracé, il doit réduire, pour une fois, sa générosité. Dans la chambre privée qu'il possède en ville, rue du 22-Novembre, il établit l'inventaire de ses trésors. Il revend ce dont il peut se passer pour le moment, sa montre, sa valise. Il prie un des camarades d'aller toucher à la compagnie le mandat de sa mère afin de n'être pas exposé à la générosité envers les camarades qui l'exploitent.
Son obéissance? Sa mère la connaît. Il lui soumet ses plans, tous ses plans et attend le verdict de l'amour maternel, sans admettre un instant qu'elle puisse s'y opposer. Sa mère, après avoir reçu la lettre ci-dessus, lui envoie un télégramme, le suppliant de ne pas précipiter les choses et de ne pas exposer sa vie d'une façon trop légère.
Il est déçu, il est désemparé et se met à écrire une nouvelle lettre pleine de supplications.
Je reçois votre dépêche hier. Je vous ai
écrit
comment tout était officiellement arrangé par le
capitaine.
Je viens de passer les deux visites médicales et reconnu
bon pour servir en qualité de pilote.
J'attends l'autorisation militaire qui va me parvenir incessamment.
Pouvez-vous partir demain soir au lieu de jeudi pour m'apporter
les 1500 fr. dont vous déposerez 1000 en banque?
Maman, si vous saviez - plus ça va - l'irrésistible
désir que j'ai de piloter. Si je n'y arrive pas je serai
très
malheureux, mais j'y arriverai.
Trois solutions:
1° contracter un engagement de 1 an au plus,
2° le Maroc,
3° le Brevet civil.
J'emploierai une des trois, car maintenant que j'ai mon certificat,
je piloterai.
Seulement les 2 premières ont des inconvénients et
avec le capitaine nous avons trouvé que la troisième
était
lumineuse. En possession du brevet civil, je passe de droit, le brevet
militaire sans contracter d'engagement.
Votre dépêche me trouble - c'est évidemment
vous dont en dernier recours cela dépend à cause des
frais
civils - à moins d'emprunter, ce que je ne veux pas faire. Il me
semble que vous voulez peser contre! Dites, vous ne ferez pas cela?
Tout
est arrangé, le commandant est saisi de l'affaire. Après
votre lettre le capitaine aurait-il approuvé si c'était
absurde?
Dites, maman?
Si cela ne se faisait pas, je contracterais l'engagement; j'aime
mieux trois ans ainsi que deux avec cette vie abrutissante. Mais ce ne
serait pas raisonnable puisque j'ai cette proche solution!
Maman, je vous supplie de m'envoyer aujourd'hui un mandat ou de
partir demain soir au lieu de vendredi.
Et puis, je serai si heureux de vous revoir, dites maman. Seulement
il ne faut pas venir pour me plonger dans tant de regrets. Tout cela
est
très pressé, savez-vous, et déjà j'ai tant
perdu de temps.
J'ai confiance malgré cette dépêche, n'est-ce
pas?
Je vous embrasse de tout mon coeur,
Elle vient à Strasbourg. Elle lui apporte l'argent demandé. Elle parle au capitaine. Elle parle surtout à son fils, longuement et toujours avec le pressentiment de l'accident quasi inévitable. Elle hésite. Elle vient le voir dans la chambre de la rue du 22-Novembre où elle constate que, contrairement à ses habitudes, son fils travaille d'arrache-pied pour se préparer à ses deux brevets afin de quitter une vie d'oisiveté et de rêvasserie et d'entrer dans une vie belle, active, une vie de rêve. Nos n'avons pas de lettre qui nous parle de cette visite de sa mère à Strasbourg, ni de la forme dans laquelle elle donne son consentement maternel. Mais nous savons que Saint-Ex est autorisé par elle à préparer son brevet militaire10). De cette période ardente de préparation et de travail qui le rapproche de la réalisation de son rêve, nous avons cependant une lettre de Strasbourg. Comme les précédentes, elle n'est pas datée. Il faut la placer à la fin du mois de mai 1921.
Je vous écris de garde au bord d'une petite rivière
où je viens de passer la nuit. Il v a des canards sauvages et
des
poules d'eau qui font un concert discordant et drôle. Des iris
dans
les roseaux et des nénuphars près des rives.
Pendant les heures de relève nous nous promenons sur un
radeau
qui, empêtré dans la vase, file avec une sage lenteur.
Nous
pêchons à la ligne des tanches qui mordent quelquefois -
ou
nous roupillons allongés dans l'herbe. Cette fugue à la
campagne
égayée de pics-nics charmants dure chaque fois deux
jours.
Elle est attendue avec terreur par la plupart de nos camarades. Cela
pour
deux raisons. D'abord les malheureux mécanos n'ont de la
campagne
qu'une idée sommaire et tremblent de terreur quand, la nuit,
isolés
du monde dans un bois, ils entendent croasser les grenouilles et crier
les canards. Leurs ébats dans un rayon de clair de lune sont
pourtant
doux et pacifiques... Tenez en voilà six à la file qui
voguent
vers un horizon meilleur. Ces pauvres mécanos crispés sur
leur fusil chargé se récitent tout bas à
eux-mêmes
les agressions sournoises dont furent victimes ici, on ne sait quand,
on
ne sait qui...
Moi je me suis couché dans l'herbe au mépris de toute
consigne. Les petits canards qui me prenaient pour une vieille poutre
s'aventuraient
jusque sur mon fusil dont la baïonnette luisante les intriguait
énormément.
La seconde terreur est causée par les patrouilles. Celles-ci,
pour éprouver la vigilance des sentinelles, s'aventurent
à
des heures indues par des chemins interdits. Si la sentinelle surprise
par leurs pas furtifs ne leur crie halte-là que trop tard, ou
même
pas du tout, c'est le conseil de guerre, le «Falot» (Ce nom
m'évoque une sorte d'aurore sinistre qui menace toujours
à
l'horizon).
Il est difficile de «localiser» cette lettre dans un
paysage
des environs de Strasbourg. Saint-Ex est de garde, soit près des
bois derrière le terrain du Polygone, soit sur le terrain de
manoeuvres
situé entre le Fuchs-am-Buckel et la Wantzenau, où les
«canards
sauvages et les poules d'eau» font un concert discordant et
drôle,
- et où le poète admire les iris dans les roseaux et les
nénuphars... On a l'impression d'être en présence
de
ce paysage, le long de l'Ill. Le poète, après avoir
jeté
des vers sur les pages d'un de ses carnets, écrit sa
pensée
à sa mère. Dehors, tout est calme. Et lui aussi est
calme;
c'est le calme avant la grande aventure.
Ce paysage des environs de Strasbourg, on a l'impression que plus tard
il le revoit souvent en rêve, qu'il le revivra quelque part,
près
d'un village français, ou en survolant le désert. Dans
«Citadelle»,
mais surtout dans «Terre des Hommes» nous retrouvons plus
tard
presque textuellement des échos de ce paysage nocturne
décrit
alors seulement pour sa mère.
«... Les nuits..., de quart d'heure en quart d'heure,
étaient
coupées comme par le gong d'une horloge: les sentinelles, de
proche
en proche, s'alertaient l'une l'autre par un grand cri
réglementaire...
nous écoutions l'appel s'enfler de proche en proche, et
décrire
sur nous des orbes d'oiseaux... Cette fugue à la campagne m'a
fait
éprouver de nouveau un sentiment sourd, qui est peut-être
de la joie, peut-être de la crainte, mais qui vient du fond de
moi-même,
encore très obscur, qui, à peine, s'annonce... Les
nénuphars
près des rives, ce sont toujours des rêves qu'on aimerait
saisir au vol pour demander de se réaliser...»
N'est-il pas vrai que si le paysage d'autrefois ne se retrouve que partiellement dans ses pages, le style merveilleusement soutenu et noble de Saint-Exupéry qu'on admire dans «Terre des Hommes» et dans le «Petit Prince» avait déjà cherché sa forme définitive dans les lettres écrites de Strasbourg à sa mère.
*
* *
Saint-Exupéry quittera Strasbourg le 21 juin 1921 et sera
affecté
au 37° régiment d'aviation à Rabat, après
avoir
passé une sorte de brevet provisoire en effectuant le parcours
Strasbourg
- Haguenau - Thionville - Metz - Strasbourg. À Rabat, il passe
son
brevet civil qui devait précéder le brevet militaire. Le
23 janvier 1922 il est détaché à Istres comme
élève-pilote
régulier de l'aviation militaire. C'est à ce
momentl-à,
en utilisant son expérience de Strasbourg, qu'il notera sur son
carnet ses premières impressions de vol. C'est en même
temps
(en dehors des quelques vers antérieurement écrits) sa
première
page d'écrivain. On y retrouvera certains passages enthousiastes
écrits autrefois à sa mère; on y découvre
déjà
le style dense et combien vivant de ses futurs ouvrages:
«Un moteur, ça part si ça veut. Vaut mieux le
laisser
libre.»
«Trente, trente et un... le moteur part.»
«L'élève ne comprend plus rien aux mots de danger,
d'héroïsme, d'ivresse de l'air.»
«L'avion vole, l'élève le croit encore au sol quand
il aperçoit les hangars sous lui. Un vent dur lui masse les
joues,
il fixe le dos du moniteur.»
« Bon Dieu! quoi? On descend. La terre verse à droite,
à gauche. Il se cramponne. Où est le terrain? Il ne voit
plus que des forêts qui tournent, se rapprochent, une voie de
chemin
de fer suspendue à droite, le ciel... et tout à coup le
champ
se range devant eux, horizontal, paisible, au ras des roues...»
«D'ailleurs, achève le moniteur, l'aviation, ce n'est
pas dangereux.»
Arrivé à Istres, Saint-Ex passe enfin son brevet militaire tant sollicité. Le 10 octobre 1922, à Avord, il est promu officier d'aviation de réserve. Il semble qu'il ne soit jamais revenu à Strasbourg. Du moins aucune lettre ne nous permet de le supposer.
| Pierre JUILLOT I.P.H.C Strasbourg |
Plus de vingt ans avant sa découverte des rayons X à Wurtzbourg, le 8 novembre 1895, Wilhelm Conrad Röntgen (1845-1923) travaille à Strasbourg au "Physikalisches Institut" de la "Kaiser-Wilhelms-Universität", de la fin du mois de mai 1872 à la fin du mois d'avril 1879. Le 28 décembre 1895, Röntgen rédige une communication provisoire : "Ueber eine neue Art von Strahlen" qu'il fait parvenir au secrétaire de la "Physikalisch-Medizinische Gesellschaft" de Wurtzbourg. La communication paraît le 2 janvier 1896. Voici, probablement faite par Henri Poincaré, la traduction française de la communication de Röntgen qui est publiée le 30 janvier 1896 dans la Revue Générale des Sciences.
| Epaisseur en mm | Epais. Relative | Densité | |
|---|---|---|---|
| Platine | 0,018 | 1 | 21,5 |
| Plomb | 0,050 | 3 | 11,3 |
| Zinc | 0,100 | 6 | 7,1 |
| Aluminium | 3,500 | 200 | 2,6 |
Il résulte de ces valeurs que la transparence n'est pas donnée par le produit de la densité par l'épaisseur d'un corps. La transparence augmente beaucoup plus rapidement que le produit ne décroît.
* *
*
2. On voit donc qu'il existe un agent capable de
pénétrer
une plaque de carton noir, absolument opaque pour les rayons
ultra-violets,
pour la lumière de l'arc ou celle du Soleil. Il est
intéressant
de rechercher si d'autres corps se laissent pénétrer par
le même agent. On montre facilement que tous les corps
présentent
la même propriété, mais à des degrés
très différents. Par exemple, le papier est très
transparent;
l'écran fluorescent s'illumine quand on le place derrière
un livre de mille pages; l'encre d'imprimerie
n'offre pas de résistance sensible. De même la
fluorescence
se manifeste derrière deux jeux de cartes; une carte unique ne
diminue
pas visiblement l'éclat de la lumière. De même
aussi,
une seule épaisseur de papier d'étain projette à
peine
une ombre sur l'écran; il faut en superposer plusieurs pour
produire
un effet notable. Des blocs de bois épais sont encore
transparents.
Des planches de pin de deux ou trois centimètres
d'épaisseur
absorbent très peu.
Un morceau d'une feuille d'aluminium, de 15 millimètres
d'épaisseur,
laisse encore passer les rayons X (c'est ainsi que j'appellerai ces
rayons
pour abréger), mais diminue beaucoup la fluorescence. Des
plaques
de verre de même épaisseur se comportent de la même
manière; toutefois le cristal est beaucoup plus opaque que les
verres
exempts de plomb. L'ébonite est transparente sous une
épaisseur
de plusieurs centimètres. Si l'on tient la main devant
l'écran
fluorescent, les os projettent une ombre foncée et les tissus
qui
les entourent ne se dessinent que très légèrement.
L'eau et plusieurs liquides sont très transparents.
L'hydrogène
n'est pas notablement plus perméable que l'air. Des plaques de
cuivre,
d'argent, de plomb, d'or et de platine laissent aussi passer les
rayons,
mais seulement quand le métal est en lame mince. Une
épaisseur
de platine de 2 millimètres laisse encore passer quelques
rayons;
l'argent et le cuivre sont plus transparents. Le plomb, sous une
épaisseur
de 1 mill. 05, est pratiquement opaque. Une tige de bois carrée
de 2 centimètres de côté, peinte au blanc de plomb
sur une de ses faces, ne projette qu'une ombre légère
quand
on a tourne de façon que les rayons X soient parallèles
à
la face peinte, mais l'ombre est noire quand les rayons doivent
traverser
cette face. Les sels métalliques, solides ou en dissolution, se
comportent généralement comme les métaux
eux-mêmes.
3. Les expériences précédentes amènent à conclure que la densité des corps est la propriété dont la variation affecte spécialement leur perméabilité. Au moins aucune autre propriété ne semble avoir une influence aussi directe. Cependant la densité seule ne détermine pas la transparence; on le prouve en employant comme écrans des lames également épaisses de spath d'Islande, de verre, d'aluminium et de quartz. Le spath d'Islande se montre beaucoup plus transparent que les autres corps, bien qu'il ait approximativement la même densité. Je n'ai pas remarqué que le spath d'Islande présentât une fluorescence considérable relativement à celle du verre (voir plus bas, § 6).
4. En augmentant l'épaisseur, on augmente la résistance offerte aux rayons par tous les corps. On a pris sur une plaque photographique une épreuve de plusieurs feuilles de papier d'étain, superposées comme les marches d'un escalier et présentant ainsi une variation d'épaisseur régulière. Cette épreuve sera soumise à des mesures photométriques quand on pourra disposer d'un appareil convenable.
5. Des pièces de platine, de plomb, de zinc et d'aluminium en
feuilles ont été préparées de façon
à obtenir le même affaiblissement de l'effet. Le tableau
ci-joint
donne les épaisseurs relatives et les densités de
feuilles
de métal équivalentes.
| Épaisseur en mm | Épais. Relative | Densité | |
| Platine | 0,018 | 1 | 21,5 |
| Plomb | 0,050 | 3 | 11,3 |
| Zinc | 0,100 | 6 | 7,1 |
| Aluminium | 3,500 | 200 | 2,6 |
Il résulte de ces valeurs que la transparence n'est pas donnée par le produit de la densité par l'épaisseur d'un corps. La transparence augmente beaucoup plus rapidement que le produit ne décroît.
6. La fluorescence du platinocyanure de baryum n'est pas la seule
action
des rayons X qu'on puisse observer. Il est à remarquer que
d'autres
corps présentent la fluorescence, parmi lesquels le sulfure de
calcium,
le verre d'urane, le spath d'Islande, le sel gemme, etc.
Dans cet ordre d'idées, un fait particulièrement
intéressant
est la sensibilité des plaques photographiques sèches
pour
les rayons X. On peut ainsi mettre en évidence les
phénomènes,
en excluant tout danger d'erreur. J'ai confirmé de la sorte
beaucoup
d'observations faites d'abord en regardant l'écran fluorescent.
C'est ici que la propriété que présentent les
rayons
X de passer à travers le bois ou le carton devient utile. La
plaque
photographique peut être exposée à leur action sans
qu'on ait à enlever le volet du châssis, ni aucune
boîte
protectrice, de sorte que l'opération n'a pas besoin
d'être
conduite dans l'obscurité. Il est clair que les
plaques qui ne sont pas en expérience ne doivent pas être
laissées dans leur boîte au voisinage du tube.
Il resterait à savoir si l'impression sur la plaque est un effet
direct des rayons X, ou un résultat secondaire dû à
la fluorescence de la matière de la plaque. Des pellicules
peuvent
être impressionnées aussi bien que les plaques
sèches
ordinaires.
Je n'ai pas réussi à mettre en évidence aucun
effet calorifique des rayons X. On peut cependant supposer qu'un tel
effet
existe; les phénomènes de fluorescence montrent que les
rayons
X sont capables de se transformer. Il est donc certain que tous les
rayons
X qui tombent sur un corps ne le quittent pas dans le même
état.
La rétine de l'oeil est absolument insensibles à ces
rayons;
l'oeil placé tout près de l'appareil ne voit rien. Il
résulte
clairement des expériences que cela n'est pas dû à
un défaut de perméabilité de la part des milieux
de
l'oeil.
7. Après mes expériences sur la transparence
d'épaisseurs
croissantes de milieux différents, j'ai cherché à
voir si les rayons X pouvaient être déviés par un
prisme.
Des expériences faites avec de l'eau et du sulfure de carbone,
contenus
dans des prismes de mica de 30°, n'ont fait voir aucune
déviation
soit sur la plaque photographique, soit sur l'écran
phosphorescent.
Comme terme de comparaison, on a fait tomber des rayons de
lumière
sur les prismes disposés pour l'expérience. Les
déviations
ont atteint respectivement 10 mm et 20 mm avec les deux prismes.
Avec des prismes d'ébonite et d'aluminium, on a obtenu, sur
la plaque photographique, des images qui font soupçonner une
déviation.
Elle est toutefois incertaine et correspondrait à un indice au
plus
égal à 1,05. On n'a pu observer aucune déviation
avec
l'écran fluorescent. Des expériences sur les
métaux
lourds n'ont jusqu'ici conduit à aucun résultat, à
cause de leur transparence et de l'affaiblissement qui en
résulte
pour les rayons transmis.
La question est assez importante pour qu'il y ait lieu de rechercher
par d'autres moyens si les rayons X peuvent se réfracter. Des
corps
réduits en poudre fine ne permettent, sous une petite
épaisseur,
que le passage d'une faible partie de la lumière incidente, par
suite de la réflexion et de la réfraction. Dans le cas
des
rayons X, au contraire, ces couches de poudre présentent, pour
une
même masse d'un corps, la même transparence que le solide
lui-même.
Nous ne pouvons donc conclure à l'existence d'aucune
réflexion,
ni d'aucune réfraction des rayons X. L'expérience a
été
exécutée sur du sel gemme finement
pulvérisé,
de l'argent électrolytique en poudre fine et de la
poussière
de zinc ayant déjà servi plusieurs fois à des
opérations
chimiques. Dans tous ces cas, les résultats donnés, soit
par l'écran fluorescent, soit par la méthode
photographique,
n'ont indiqué aucune différence de transparence entre la
poudre et le solide cohérent.
Il est clair alors qu'on ne peut pas compter sur les lentilles pour
concentrer les rayons X; effectivement, des lentilles d'ébonite
et de verre de grande dimension se sont montrées
également
sans action. L'ombre photographique d'une tige ronde est plus
foncée
au centre qu'au bord; l'image d'un cylindre rempli d'un corps plus
transparent
que les parois, présente plus d'éclat au centre que sur
les
bords.
8. Les expériences précédentes et d'autres que
je passe sous silence, indiquent que les rayons ne peuvent pas se
réfléchir.
Il sera néanmoins utile de rapporter avec détails une
observation
qui, à première vue, semblait conduire à une
conclusion
opposée.
J'ai exposé une plaque, protégée par une feuille
de papier noir, aux rayons X, de façon que la face libre
regardât
le tube à vide. La couche sensible était recouverte
partiellement
de pièces de platine, de plomb, de zinc et d'aluminium, en forme
d'étoiles. Le négatif développé montra que
la plaque avait été fortement impressionnée devant
le platine, le plomb et plus encore devant le zinc; l'aluminium ne
donnait
pas d'image. Il semble donc que ces trois métaux puissent
réfléchir
les rayons X; toutefois, une autre explication est possible et j'ai
répété
l'expérience avec cette seule différence que
j'interposais
une lame d'aluminium extrêmement mince entre la couche sensible
et
les étoiles de métal. Cette plaque d'aluminium est opaque
pour les rayons ultra-violets, mais transparente pour les rayons X. Sur
l'épreuve, les images apparurent comme
précédemment,
indiquant encore l'existence d'une réflexion sur les surfaces
métalliques.
Si l'on rapproche ce résultat de la transparence des poudres
et du fait que l'état de la surface n'exerce aucune action sur
le
passage des rayons X à travers les corps, on est conduit
à
conclure avec vraisemblance que la réflexion
régulière
n'existe pas, mais que les corps jouent, vis-à-vis des rayons X,
le même rôle que les milieux troubles vis-à-vis de
la
lumière.
Puisqu'on n'observe aucune trace de réfraction à la
surface
de séparation de deux milieux, il semble probable que les rayons
X se meuvent avec la même vitesse à travers toutes les
substances,
dans un milieu qui pénètre tous les corps et qui baigne
les
molécules de ces corps. Les molécules arrêtent les
rayons X avec d'autant plus de force que la densité du corps
considéré
est plus grande.
9. Il a semblé possible que la disposition géométrique des molécules modifiât l'action qu'exerce un corps sur les rayons X, de sorte que, par exemple, le spath d'Islande pourrait présenter des phénomènes différents, suivant l'orientation de la lame par rapport à l'axe du cristal. Des expériences faites sur le quartz et le spath d'Islande n'ont donné aucun résultat.
10. On sait que Lenard, dans ses recherches sur les rayons
cathodiques,
a montré que ce sont des modifications de l'éther et
qu'ils
traversent tous les corps. Il en est de même pour les rayons X.
Dans son dernier travail, Lenard a déterminé les
coefficients
d'absorption de divers corps pour les rayons cathodiques, y compris
l'air,
à la pression atmosphérique, qui donne 4,10, 3,40 et 3,10
pour 1 centimètre suivant le degré de raréfaction
du gaz dans le tube à décharges. J'ai opéré
à la même pression et, aussi, par occasion, à des
pressions
plus fortes et plus faibles. J'ai trouvé, en employant un
photomètre
de Weber, que l'intensité de la lumière fluorescente
varie
à peu près comme l'inverse du carré de la distance
qui sépare l'écran du tube à décharges.
Cette
loi résulte de trois séries d'observations très
concordantes
faites à 100 et 200 mm. L'air absorbe donc les rayons X beaucoup
moins que les rayons de cathode. Ce résultat est en accord
complet
avec le résultat, déjà indiqué plus haut,
que
la fluorescence de l'écran peut s'observer encore à une
distance
de deux mètres du tube à vide. En général,
les autres corps se comportent comme l'air : ils sont plus transparents
pour les rayons X que pour les rayons de cathode.
11. Une nouvelle distinction, et qui doit être notée,
résulte
de l'action d'un aimant. Je n'ai pas réussi à observer la
moindre déviation des rayons X même dans les champs
magnétiques
très intenses.
La déviation des rayons cathodiques par l'aimant est une des
de leurs caractéristiques spéciales; Hertz et Lenard ont
observé qu'il existe plusieurs espèces de rayons
cathodiques,
qui diffèrent par leur propriété d'exciter la
phosphorescence,
la facilité d'absorption et leur degré de
déviation
par l'aimant; mais on a observé une déviation notable
dans
tous les cas étudiés et je pense que cette
déviation
constitue un caractère qu'on ne peut négliger facilement.
12. Il résulte d'un grand nombre d'essais que les points du
tube
à décharges où apparaît la phosphorescence
la
plus brillante, sont le siège principal d'où les rayons X
naissent et se propagent dans toutes les directions,
c'est-à-dire
que les rayons X partent de la région où les rayons de
cathode
frappent le verre. Que l'on déplace les rayons de cathode dans
le
tube à l'aide d'un aimant et l'on verra les rayons X partir d'un
nouveau point, c'est-à-dire encore de l'extrémité
des rayons de cathode.
Pour cette raison également les rayons X, qui ne sont pas
déviés
par un aimant, ne peuvent pas être considérés comme
des rayons de cathode qui auraient traversé le verre, car ce
passage
ne peut pas, d'après Lenard, être la cause de la
différence
de déviation des rayons. J'en conclus que les rayons X ne sont
pas
identiques aux rayons de cathode, mais sont produits par les rayons de
cathode à la surface du tube.
13. Les rayons ne se produisent pas seulement dans le verre. Je les ai obtenus dans un appareil fermé par une lame d'aluminium de 2 mm d'épaisseur. Je me propose, par la suite, d'étudier le rôle d'autres substances.
14. L'appellation de «rayons» données au
phénomène,
se justifie en partie par les silhouettes régulières
qu'on
obtient en interposant un corps plus ou moins perméable entre la
source et une plaque photographique ou un écran fluorescent.
J'ai observé et photographié un grand nombre de ces
silhouettes.
J'ai aussi le dessin d'une partie d'une porte peinte au blanc de plomb;
j'ai obtenu l'image en plaçant le tube à décharges
d'un côté de la porte et la plaque sensible de l'autre.
J'ai
aussi l'ombre des os de la main, d'un fil enroulé sur une
bobine,
d'une série de poids dans une boîte, d'un cadran de
boussole,
avec l'aiguille, le tout complètement enfermé dans une
boîte
de métal, d'un morceau de métal dont les rayons X
décèlent
les défauts d'homogénéité et de plusieurs
autres
objets.
Pour la propagation rectiligne des rayons, j'ai une photographie,
à
la chambre obscure, de l'appareil de décharge, recouvert de
papier
noir; elle est pâle mais très nette cependant.
15. J'ai cherché à produire l'interférence des rayons X, mais sans résultats, peut-être à cause de leur faible intensité.
16. Des recherches sur l'action que peuvent exercer des forces électrostatiques sur les rayons X sont en cours, mais non encore achevées.
17. On demandera: Que sont donc ces rayons? Puisque ce ne sont pas
des
rayons cathodiques, on pourrait supposer, d'après leur
faculté
de produire la fluorescence et l'action chimique, qu'ils sont dus
à
la lumière ultra-violette. Un ensemble imposant de preuves est
en
contradiction avec cette hypothèse. Si les rayons X sont en
réalité
de la lumière ultra-violette, cette lumière doit
posséder
les propriétés suivantes:
a) Elle ne se réfracte pas en passant de l'air dans l'eau, dans
le sulfure de carbone, l'aluminium, le sel gemme, le verre ou le zinc.
b) Elle ne peut se réfléchir régulièrement
à la surface des corps cités.
c) Elle n'est polarisée par aucun des milieux polarisants
ordinaires.
d) L'absorption par les différents corps doit dépendre
surtout de leur densité.
Ce qui revient à dire que les rayons ultra-violets doivent se
comporter tout autrement que les rayons visibles ou infra-rouges et les
rayons ultra-violets déjà, connus. Ceci paraît
assez
invraisemblable pour que j'aie cherché à faire une autre
hypothèse.
Il semble y avoir une sorte de relation entre les nouveaux rayons et
les rayons lumineux; tout au moins la production d'ombres, de
fluorescence
et d'actions chimiques semble l'indiquer. Or, on sait depuis longtemps
qu'en outre des vibrations qui rendent compte des
phénomènes
lumineux, il est possible que des vibrations longitudinales se
produisent
dans l'éther; certains physiciens pensent même que ces
vibrations
doivent exister. Toutefois on doit convenir que leur existence n'a
jamais
été mise en évidence et que leurs
propriétés
n'ont pas été établies expérimentalement.
Ces nouveaux rayons ne devraient-ils pas être attribués
à
des ondes longitudinales de l'éther?
Je dois avouer qu'à mesure que je poursuivais ces recherches,
je me suis accoutumé de plus en plus à cette idée
et je me permets de l'énoncer, sans me dissimuler que
l'hypothèse
demande à être établie plus solidement.
| Né en 1850 à
Fulda 1868 -1870 étudiant Marburg Berlin 1870 -1874 assistant Berlin Würzburg 1872 Thèse avec Helmholtz Berlin |
|
| 1872- 1879 Kundt est professeur à Strasbourg | |
| 1874-1877 Professeur de
lycée à Leipzig 1877-1879 Professeur assistant à Marburg |
|
| 1876 -1879 Roentgen est professeur à Strasbourg | |
| 1880 -1882 Professeur à
Strasbourg 1883 1885 Professeur à Karlsruhe prédécesseur de H. Hertz 1885 1895 Professeur à Tubingen |
|
| 1888-1895 Kohlrausch est professeur à Strasbourg | |
| 1895 1918 Ferdinand Braun
à Strasbourg succède à
Kohlrausch 1897 invention du tube oscillographique 1897 télégraphie dans l'eau 1899 télégraphie sans fil Cuxhafen 1899 introduit le détecteur à cristal 1905 Rektor de l'Université de Strasbourg 1905-1908 A Schweitzer est élève de F Braun 1909 Prix Nobel avec G. Marconi 1918 mort à New York |
Il resta 2 ans et après avoir enseigné à Karlsruhe, prédécesseur de Heinrich Hertz et à Tubingen, il revient à Strasbourg en 1895 comme Professeur Ordinarius, où il resta jusqu'en 1918.
Son oeuvre est remarquable. A l'âge de 25 ans, à l'encontre des idées reçues, il établit que certains corps comme les «galènes de plomb» ne conduisent pas le courant dans un sens comme dans l'autre, la loi d'ohm, est violée. Des gens importants lui ont dit que cela n'existait pas, il y eut une controverse, mais il avait raison. Qu'est ce que c'est? Ce sont les «semi-conducteurs» qui existent dans toutes les radios, les téléviseurs, les ordinateurs, les montres à quartz etc. Ferdinand Braun lui même les utilisera plus tard dans les postes à galène. Avant de venir à Strasbourg, il a encore effectué de nombreux travaux et construit une grande variété d'instruments de mesure physique.
A Strasbourg, en 1895, Directeur du tout nouvel Institut de Physique, il est préoccupé par les phénomènes électriques et il construit le nouveau «tube cathodique», appelé tube de Braun. C'est ce tube qui équipe nos téléviseurs, nos moniteurs d'ordinateurs, les oscilloscope de nos laboratoires. Il y en a des milliards dans le monde. Quel succès pour un seul homme! C'était l'époque des grandes découvertes, Roentgen, les rayons X, la radioactivité , Becquerel et les Curie, l'électron avec J.J. Thomson.
Marconi utilisant les travaux de Maxwell, de Popof, de Branly, de Lodge et de bien d'autres fait les premières liaisons radio, 15 km, c'est important, mais insuffisant pour la pratique. Tout le monde s'en mêle pour améliorer. Ferdinand Braun aussi. Vers 1898, c'est depuis la tour de l'Institut de Physique, creuse et sans partie métallique, qu'il expérimentera la TSF en direction du clocher de l'église Saint Maurice. Il fera une première liaison entre l'Institut de physique et le Kochersberg, puis entre Wolfisheim et Mutzig et finalement en Mer du Nord, 70 km.
Comment a-t-il fait? Il utilise ses méthodes de scientifique, il a introduit le «circuit accordé» familier de tous ceux qui connaissent la radio. Il s'intéresse à l'industrie et participe à la création d'entreprises qui existent encore de nos jours, Hartmann et Braun et Telefunken. En 1909, le Prix Nobel lui est décerné conjointement avec Guglielmo Marconi.
Ferdinand Braun était entouré de physiciens remarquables. Nommons J. Zenneck, ainsi que les russes L. Mandelstam et N. Papalexi (professeurs à Strasbourg avant 1918) qui firent une brillante carrière en URSS. Lors du lancement du Spoutnik, le premier satellite artificiel de l'histoire, le monde entier put entendre le fameux bip bip. La Pravda écrivit que le succès du Spoutnik était dû pour une grande part à ces deux savants et à leurs élèves. Le journal disait qu'ils étaient les pères du Spoutnik. F Braun en serait en quelque sorte le grand père. En 1918, en pleine guerre, il meurt à New York où le gouvernement allemand l'avait envoyé pour une histoire de procès.
Pourquoi est il si peu connu? Il est mort au plus mauvais moment de l'histoire. Son université, Strasbourg, redevenue française n'allait pas commémorer un allemand. En Allemagne, on avait d'autres chats à fouetter. Il fallu attendre 1945. En Amérique on l'a redécouvert, un lycée à Fulda est nommé d'après lui, une rue à Ostwald également.
Autre génie venant d'Allemagne, le scientifique Karl Ferdinand Braun, né à Fulda en 1850, dirige l'Institut de physique de Strasbourg de 1895 à 1914. Il est à l'origine du détecteur à galène et obtient le prix Nobel en 1909, avec Marconi, l'inventeur de la TSF. Le professeur Braun invente aussi un «tube cathodique». Bien des années plus tard, son invention équipera tous les postes de télévision du monde. Braun prend d'ailleurs des parts dans une toute jeune « start-up » promise à un bel avenir : Telefunken. Ses nombreux travaux sur l'électricité font autorité. Il découvre aussi les propriétés électriques de la jonction métal-oxyde. Un principe qui est à la base des semi-conducteurs et ouvre la voie aux ordinateurs et à l'informatique.
Les dates extrêmes de l'existence hélas si courte de
Gerhardt sont rappelées par l'inscription lapidaire de la plaque
commémorative apposée
initialement il y a 50 ans et rénovée en 2006 sur la
façade de
son immeuble natal au n° 40 de la rue du Vieux Marché aux
Poissons à
Strasbourg. On peut à nouveau y lire distinctement «dans
cette maison
naquit Charles Frédéric Gerhardt, 1816-1856, l'un des
pionniers de la
chimie. Il fut professeur à la Faculté des sciences et
à l'École de
pharmacie de Strasbourg. »
La sobre
épitaphe du monument funéraire de
Gerhardt, au cimetière Ste Hélène de Strasbourg,
surmontée d'un
majestueux obélisque, précise sa qualité de
professeur de chimie.
Entre ces jalons strasbourgeois extrêmes se situait une vie
mouvementée
aux étapes brèves ou plus longues : Karlsruhe, Leipzig,
Giessen puis
Paris et Montpellier ou Gerhardt illustra de 1841 à 1848 la
chaire de
chimie. Puis à nouveau Paris et pour finir, hélas pour
peu de temps à Strasbourg.
Malgré une existence si mouvementée, Charles
Gerhardt a produit, tant
dans le domaine théorique qu'expérimental, une oeuvre
d'importance
fondamentale. Il suffit de citer la première formulation nette
des
notions d'atome et de molécule, la fixation des principales
masses
atomiques à leur valeur actuelle. Théorie des types et
séries homologues
initiaient à la classification des substances organiques.
Quant à la
création expérimentale des chlorures et anhydrides
d'acides, elle
donnait accès à d'innombrables médicaments, dont
le plus connu et
classique est l'aspirine.
Le 13 Novembre 2003, M. Bernard Carrière, Président de
l'Université Louis Pasteur a planté ce saule blanc en
hommage à Charles-Frédéric Gehrhardt
chimiste
français et Professeur à l'Ecole Nationale de Pharmacie
de Strasbourg. À l'automne 1853, Charles-Frédéric
Gehrhardt réalisa la première synthèse de
l'aspirine.
Dans l'actuelle rue des Diaconesses, à l'emplacement de la
chapelle des Diaconesses construite en 1904, s'élevait
l'immeuble n° 6 où le professeur Bernhard Naunyn
(1839-1925), titulaire de la chaire de Médecine Interne et
pionnier de la diabétologie, fit installer le laboratoire
médical universitaire.
C'est là qu'en avril 1889, Oskar Minkovski (1858-1931) et Joseph
von Mering (1849-1908) mirent expérimentalement en
évidence l'origine pancréatique du diabète,
ouvrant ainsi la voie à la découverte de l'insuline.
Cette commande a été faite au jeune artiste à la suite d'un concours restreint auquel étaient conviés trois sculpteurs de notre ville. Le projet primé est d 'une réelle valeur artistique; il est conçu dans une note toute moderne; deux grandes figures allégoriques, le Rhin et la Moselle, en forment le sujet; ce travail qui fait grand honneur à Monsieur Martzolff, couronnera dignement la façade du magnifique hôtel, dont les plans ont été élaborés par Mrs. A. Brion et Haug, architectes". [1]
Il réalise, en 1901, le médaillon qui reproduit les
traits du chanoine Gyss et qui orne, à Obernai, le monument
consacré à cet historien et savant.
1901 marque
également le départ de Martzolff pour Florence, où
il a son propre atelier. Il y fait la connaissance du Prince de
Hohenlohe-Oehringen qui sera pour lui, non seulement un
mécène, mais aussi un véritable ami.
Plus tard, il réalisera d'ailleurs, les monuments
funéraires du Prince et de la Princesse érigés
dans la cathédrale d'Oehringen, dans le Würtemberg.
Mais
Martzolff reviendra rapidement à Strasbourg. Le retour dans sa
ville natale marque le point de départ d'une période
riche en réalisations.
Avant de les aborder, voyons d'abord
le
contexte politico-artistique des années 1900
[2].
Ainsi Martzolff fait partie d'un mouvement profond d'aspiration
culturelle. Il produit ses premières oeuvres. Citons en
quelques unes:
En 1902, la décoration du portail principal du
nouveau bâtiment des Petites-Boucheries, rue de la Haute
Montée à Strasbourg, par deux statues en pied. Les deux
représentent des célébrités
strasbourgeoises du XVI° siècle: celle de gauche, le
Stettmeister, Jacques Sturm, l'autre qui lui fait vis-à-vis,
l'architecte Daniel Specklin.
En 1903, le buste en bronze du Professeur
Eugène Boeckel. Le monument orne, aujourd'hui encore, le jardin
de l 'Hôpital Civil de Strasbourg.
Ensuite, dans le cadre de
l'aménagement de Strasbourg, mentionnons la décoration
du Pont d'Alsace (aujourd'hui Pont Kennedy) par quatre monumentales
statues symbolisant le Travail, l'embellissement de la façade
de l'actuelle Préfecture par deux magnifiques lions
placés au-dessus de la porte principale, ou de l'immeuble de la
Sécurité Sociale. Le thème retenu pour cette
dernière réalisation étant celui de la Famille.
C'est également l'époque au cours de laquelle deux
oeuvres sont placées dans le parc de l'Orangerie: le buste du
compositeur Victor Nessler et l' "Homme combattant un félin"
ainsi qu'un lion dans le jardin zoologique de Mulhouse.
Toutes ces oeuvres sont
réalisées dans l'atelier du Heyritz que Martzolff
partage avec les peintres Léon Hornecker et Emile Schneider.
Voici ce
que rapporte le "Journal d'Alsace Lorraine" d'une visite de l'atelier
de l'artiste (avril 1905):
Nous avons repris nos promenades
artistiques par une visite chez le distingué sculpteur Alfred
Martzolff, dont nous savions qu'il avait différents nouveaux
travaux sur le chantier. L 'artiste nous a reçu de la
façon la plus cordiale et, très simplement, sans fausse
modestie, comme sans vanité,
il nous a introduit au rez-de-chaussée de son
grand atelier du 21.
Là, nous sommes restés de suite en
admiration devant un groupe imposant qui représente Hercule
domptant un lion. Le demi-dieu, une figure énergique, aux
muscles saillants, serre dans un mouvement puissant et hardi le cou du
fauve, qui fait des efforts désespérés pour se
dégager. C'est une oeuvre belle dans sa simplicité, dont
les formes ramassées respirent à la fois l'harmonie et la
force. Ce groupe, qui peut être considéré comme
achevé, est exécuté en morley, une pierre
poreuse française d'un très bel effet; il reposera sur
un socle, de la même matière, figurant un rocher.
A
côté de ce groupe gigantesque, nous remarquons un petit
buste, taillé dans la même pierre et représentant
les traits d'une dame âgée. Cette figure, sobrement
travaillée, est très vivante et, sans doute, d'une
parfaite ressemblance. Quelques essais, maquettes et
sculptures antérieures complètent encore la
décoration de cet atelier.
Mais l'artiste nous invite à
passer avec lui au deuxième étage, où deux autres
ateliers, moins grands, nous réservent de nouvelles surprises.
Le premier où il nous introduit semble consacré à
la grâce et à la beauté féminines. Une
ébauche en terre glaise, grandeur naturelle, nous salue à
l'entrée. C'est une Diane chasseresse, le carquois dans une
main, et retenant de l'autre par le collier son chien prêt
à s'élancer sur le gibier. Ce n'est là encore
qu'un essai, mais le souci de l 'harmonie se révèle
dès maintenant dans le galbe. Le chien, plus achevé - c
'est un griffon de forte taille - a quelque chose de très vivant
dans les mouvements comme dans la physionomie.
Mais voici une
délicieuse maquette qui attire nos regards. C'est une jeune
femme qui vient de sortir de l'eau: toute ruisselante, elle s'essuie
en un geste gracieux et pudique. "Après le bain" comme
l'intitule M. Martzolff, est un vrai petit bijou du goût le plus
délicat. "Je l'ai fait d'un seul jet", nous dit l'artiste non
sans une nuance de fierté.
Et maintenant,
continue-t-il, passons à un genre plus sévère".
Et, ce disant, il nous ouvre la porte de son troisième atelier.
Là, différents projets s'offrent à nos yeux. C'est
tout d'abord un motif rentrant à la fois dans le genre
décoratif et religieux : la maquette d'une fontaine
surmontée de la statue d'un évêque, crosse en main
et mitre sur la tête, faisant le geste de bénir. Mais nous
nous arrêtons, devant un chevalet, où un aide de M.
Martzolff est en train de reproduire en terre glaise, d'après
une
photographie, la décoration du relief d'un tombeau de style
attique. "C'est, nous explique M. Martzolff pour le frontispice d'un
cadre en
marbre de Carrare qui entourera le portrait-médaillon en bronze
doré d'un
savant professeur de notre ville".
Et, en même temps, il tire de
sous un rideau le projet en plâtre du medaillon, où nous
reconnaissons de suite une des célébrités de notre
université.
"Connaissez-vous aussi celui-ci ?'" nous demande notre guide, et il
nous montre une petite plaquette représentant le profil en
relief du
professeur Naunyn, l'ancien directeur de l'Institut de médecine
interne de l'université. "C'est le modèle d'un
médaillon en
argent qui lui fut offert , il y a environ un an, lors de son
départ
:".
Cependant voici qui contraste un peu avec tous ces graves
personnages. C'est un buste de jeune femme, à peine
commencé, et
qui, ainsi que nous l'exprime M. Martzolff, doit être
exécuté en
marbre de Carrare. Et sur cette dernière impression de
grâce et de beauté, nous prenons congé de l'artiste
en le
remerciant de tout ce qu'il a bien voulu nous montrer et en lui
demandant la permission d'en fait part aux lecteurs du "Journal d '
Alsace-Lorraine".
Pourtant au cours de cette période, Alfred
Marzolff subit deux échecs ratant successivement les concours
pour le monument Pasteur, place de l'Université et le
monument de Wissembourg, échecs suivis en 1928 par celui pour
l'érection du monument dédié à
Lamartine et à Victor Hugo
Le monument de Wissembourg dans l'idée de
ses promoteurs, devait glorifier les soldats français morts
pour la patrie autour de Wissembourg dans les campagnes de 1705, 1744,
1793 et 1870. "Dix huit projets ont été soumis au jury
qui
s'est réuni au château de Rohan à Strasbourg, le 17
avril 1909. Le projet désigné pour être
exécuté est l'oeuvre de Mr Albert Schultz de Strasbourg.
Le premier prix a été décerné, à
Monsieur Edmond Preiser, de Strasbourg, actuellement
élève de l'Ecole des Beaux Arts de Munich. Le second prix
est échu à Monsieur Alfred Marzolff, dont le projet
présente des qualités artistiques de premier ordre, mais
s'écarte trop des conditions exigées par le concours"
[3].
La belle maquette en marbre est toujours conservée au
Musée de Strasbourg.
En 1910, Martzolff, après douze ans de mariage, se sépare de son épouse, née Sophie Strohl. Il quittera aussi Strasbourg, aigri vraisemblablement par l'incompréhension que lui témoignaient les jurys.
En 1914, il
s'installe à Rountzenheim, où il vient de se porter
acquéreur d'une belle maison alsacienne, sise juste en face du
restaurant "A l'Etoile", fréquenté peu avant par le
peintre Henri Loux.
C'est à Rountzenheim que Martzolff
conçoit et réalise le monument le plus marquant de son
oeuvre, à savoir celui de la "Marseillaise". Rappelons nous, la
maquette de 1909 qui se trouve au Musée de Strasbourg, avait
été créée en vue de l'érection
à Wissembourg d'un monument aux morts français des deux
guerres, celles de 1793 et 1870. Quoique très admiré, le
projet de Martzolff ne put être retenu par le jury, parce qu'il
représentait les seuls soldats de 1793 mais non ceux de 1870.
Après 1918, Martzolff avait amplifié son projet qui
devait
montrer, sur un haut socle, une femme, (la Marseillaise) à
cheval et à la base du monument les soldats de 1793 et les
poilus de 1914/18. Là encore, l'on "recommanda" à
Martzolff de réduire son projet et de le limiter à celui
de 1909. De plus, placé dans un recoin de la place Broglie, le
monument n'avait pas été mis en valeur. Symbole de
l'attachement à la France, il sera détruit pendant
l'occupation. Les deux médaillons en bronze
représentant les portraits de Rouget de l'Isle et du maire
Dietrich ont été sauvés de la destruction. Ils
figurent aujourd'hui, à droite et à gauche de la porte de
la Banque de France, à l'endroit même où retentit,
pour la première fois, la Marseillaise.
Martzolff est au sommet
de son art. Nombre de communes (Altkirch, La Robertsau, Neudorf,
Soufflenheim, Hatten, Oberbronn, Rountzenheim) lui commandent des
monuments aux morts dédiés aux victimes de la guerre de
1914/18. Ces monuments ont payé un lourd tribut à
l'occupation, car la doctrine nazie n'admettait pas que l'on pleure les
morts au champ d'honneur.
Il réalise aussi de nombreux médaillons, tels ceux du
Préfet Boromée en 1928 et du maire Zimmer de Gambsheim.
Connu et admiré dans l'Alsace entière, Martzolff qui
s'est
remarié en 1926 à Rountzenheim, avec Emma Weiss, de
trente ans sa cadette et son modèle
préféré, attire dans son village d'adoption
beaucoup de personnalités. Ainsi, le préfet
Boromée
lui
remet en 1931, à Rountzenheim, les Palmes
Académiques.
Jacques Peirotes, maire de Strasbourg, Camille Dahlet,
député, ainsi que les artistes - peintres de
l'époque: Kamm, Spindler, Stoskopf, Gachot, Blumer,
Haffen, Krebs etc... étaient invités, chaque
année,
à une traditionnelle cochonnaille dans une ambiance
particulièrement joyeuse.
En 1932, sur la fin de sa vie, Martzolff propose à la commune voisine de Sessenheim deux projets qui n'ont jamais été réalisés, faute de moyens financiers de la part de cette dernière: tout d'abord, les bustes de Luther et de Bucer qu'il souhaitait placer de part et d'autre de la porte d'entrée de l'église protestante, ensuite un monument dédié à Goethe et Frédérique.
Atteint en 1934 de souffrances dans la gorge, dont il n'avait pu se remettre une première fois, Alfred Martzolff devait décéder à Rountzenheim, le 4 mai 1936 à quatre heures de l'après-midi.
Voici comment, le critique d'art,
Marc Lenossos, annonça la nouvelle dans "Les Dernières
Nouvelles de Strasbourg", le 7 mai 1936
Un sculpteur de grande
classe, ainsi qu'un homme unanimement aimé et estimé,
viennent de s'éteindre dimanche dernier à Rountzenheim,
en la même personne. Entre nous, nous l'appelions "le vieux
Martzolff" mais une part d'admiration entrait dans cette
dénomination affectueusement familière. A nos yeux, il
demeurait le doyen, le chef vénéré de l'ancienne
génération, celui qui avait produit peu, mais qui
s'était contenté d'être simplement
génial.
Son art, large et puissant, passionné dans son
exécution, classique dans sa conception, s'anime le plus
souvent d'un souffle lyrique irrésistible.
Alfred Martzolff fut
le seul sculpteur alsacien que la critique osa rapprocher de Rodin. Il
fit de la sculpture architecturale, voyant grand, large et
mouvementé.
Il ne fut pas de ceux qui immobilisent leurs personnages en des
attitudes conventionnelles et stupides. Il puisa son
inspiration aux sources même de la vie. Les comités qui se
chargèrent d'ériger divers monuments au cours du dernier
demi-siècle pourront se reprocher de n'avoir point compris que
la véhémence des oeuvres d'Alfred Martzolff était
la marque d'un génie puissant et extrêmement personnel.
L'enterrement fut suivi par une foule nombreuse parmi laquelle
l'on remarquait Monseigneur Freiermuth, évêque de
Strasbourg,
le député Dahlet, les amis du défunt tels Gustave
toskopf, Président de l'A.I.D.A., Charles Spindler, Beecke,
Blumer ,
Braunagel, Gachot, Haffen, Krebs et Muller - Valentin et toute la
population de Rountzenheim, avec à sa tête le maire Wolff.
La
presse alsacienne se faisait l'écho, de la
cérémonie mortuaire, en ces termes :
Auf dem kleinen, stillen Dorffriedhof
der unterelsässischen Riedgemeinde Runtzenheim hat das Elsass
am gestrigen Donnerstag einen seiner genialsten Söhne, der
Bildhauer Alfred Martzolff der Erde übergeben. Der unruhevolle
Künstler und Lebenssucher, der Schöpfer so temperament
durchpulster Plastik ist nicht mehr. Sein Werk aber lebt und
hält sein Andenken lebendig bei der Mitwelt und der Nachwelt.
Solange der Stein und die Bronze seiner Denkmäler nicht
verwittern, wird der Name Alfred Martzolff klang haben und in der
elsässischen Kunst nicht getrübt werden".
Nous avons laissé à Robert Heitz, Marc Lenossos
et Lucien Haffen, tous trois critiques d'art et artistes
peintres, mais surtout contemporains de Martzolff, le
soin de juger l'oeuvre de ce dernier.
| Adresse | Sujet | Etat |
| Rue de la Haute-Montée Immeuble des Petites Boucheries | Statues de J. Sturm et D.
Specklin |
Intact |
| Rue Jacques Peirotes | Médaillon de Jacques Peirotes Maire de Strasbourg | Intact |
| 10, Rue de Lausanne Immeuble de la Sécurité Sociale | La famille Homme et femme portant un enfant | Intact |
| A l'éxtérieur de l'église Ste Madeleine | Crucifix |
Intact |
| 5, rue du Mal Joffre Immeuble "Rhin et Moselle" | figures allégoriques du
Rhin et de la Moselle |
Intact |
| Immeuble de la Banque de France, place Broglie | Médaillons du maire Dietrich et de Rouget de l'Isle | Intact |
| Place de la République Préfecture du Bas-Rhin | deux lions |
Intact |
| Pont Kennedy Avenue d'Alsace-Place Brandt | 4 statues symbolisant le Travail | Intact |
| Parc de l'Orangerie près du Pavillon Joséphine | buste de Victor Nessler homme tenant un lion |
Intact mutilé |
| Hôpital Pasteur rue Eugène Boeckel |
la maladie terrassée:
homme égorgeant le serpent |
Intact |
| hôpital Civil,
entrée principale |
buste du Prof. E. Boeckel |
Intact |
| Place Broglie |
La Marseillaise |
reconstruite en 1980 |
| Cimetière St Louis, la
Robertsau |
monument aux Morts |
mutilé, la partie
centrale a pu être conservée |
| Neudorf |
monument aux Mort |
détruit |
| Gaz de Strasbourg, Place des
Halles |
la Lumière: buste de femme |
Intact |
| dans les Musées de Strasbourg | maquette de la Marseillaise buste du peintre Hornecker l'Archer portrait de H. Boromée |
marbre bronze bronze terre cuite |
| Bvd. Nessel, en face de la gare |
le lion |
Intact |
| Lycée place Schumann |
bûcheron et femme
récoltant le houblon |
Intact |
| Musée |
buste du maire Nessel médaiilon de l'abbé Hanauer |
Intact Intact |
| Rountzenheim | monument aux Morts |
Intact |
| Oberbronn | monument aux Morts | Intact |
| Obernai stèle du
chanoine
Gyss |
médaillon du chanoine Gyss |
Intact |
| Mulhouse jardin zoologique |
lion |
Intact |
| Altkirch |
monument aux Morts | Intact |
| Hatten |
monument aux Morts | Détruit |
| Soufflenheim | monument aux Morts | Détruit |
La maison d'Alfred Martzolff se situe au 3, rue des Pontonniers. Elle a été construite par l'architecte Gustave Oberthur en 1903 pour Alfred Martzolff, qui y établit son habitation et ses ateliers. Sont classés: les façades et les toitures; à l'intérieur: le vestibule d'entrée, le hall d'entrée, la totalité de l'escalier, la salle à manger et atelier (inscription : 5 avril 2002)
| par René Voltz | Bulletin de la S.F.P. (128) mars 2001 |
L'Institut de physique est né à un moment particulier de l'histoire de Strasbourg et de son université.
A ses débuts, depuis la fondation de la Haute-École de Jean Sturm (1538) jusqu'à la Révolution française, l'Université est intimement liée, par le sort et l'esprit, à la Ville; celle-ci, dans une large autonomie, cultive alors une image de foyer culturel européen, héritée de son passé humaniste et luthérien de Ville-libre dans l'Empire germanique. Après le régime napoléonien, ce sont par contre les politiques nationales, alternativement à Paris et à Berlin, qui déterminent le destin local; l'Université de Strasbourg sera alors éventuellement mobilisée comme une vitrine symbolique d'affirmation culturelle du vainqueur [1].
Il en est ainsi en 1870, quand la défaite française ouvre la période d'un demi-siècle (1871-1917) d'intégration de l'Alsace et du département de la Moselle à l'Empire wilhelmien qui vient de réaliser l'unité nationale allemande. Les territoires annexés sont alors « Reichsland », placés directement sous la tutelle du pouvoir impérial à Berlin. Pour Strasbourg, capitale du Reichsland et ville prestigieuse, il faut « restaurer l'essence allemande en un lieu de vieil épanouissement culturel allemand ». Cette volonté se traduit par un ambitieux programme d'extension de la ville et par la création d'une université qui doit renouer avec le brillant passé universitaire de la Ville-libre germanique, mais aussi servir d'établissement-modèle pour la modernisation du système d'enseignement supérieur de la nouvelle Allemagne [2-4].
L'institut de physique de la Kaiser-Wilhelm-Universität ainsi mis en place
profite naturellement de l'ambition et des importants moyens soutenant le
projet. Pour sa conception et sa réalisation, le maître d'oeuvre est le jeune
mais déjà expérimenté August Kundt (1839 - 1894) qui en fera un prototype des
grands laboratoires modernes de physique que l'Allemagne inaugure en ce
dernier quart du 19e siècle. Chercheur talentueux et enseignant
charismatique, il dirigera pendant 16 ans les débuts de l'Institut qui
s'affirme alors comme l'un des centres d'excellence de la physique de
l'époque [5].
Un modèle strasbourgeois pour l'Université allemande
Soucieux de consolider sa nouvelle puissance politique et industrielle,
l'Empire allemand veut, en toute priorité, renouveler et renforcer son
organisation universitaire pour l'adapter aux conditions modernes de
formation des maîtres et de formation professionnelle par la recherche
scientifique et technologique [4].
L'installation de la Kaiser-Wilhelm-Universität-Strassburg
est l'occasion d'en faire le fer de lance de
la réforme, servant de modèle pour les autres universités allemandes [2].
La réalisation de ce « modèle strasbourgeois » est confiée au badois
Franz von Roggenbach, homme politique expérimenté et libéral, qui s'entoure
d'un groupe de pilotage constitué de professeurs de renom et de
hauts fonctionnaires prussiens. Parmi ceux-ci, Friedrich Althoff restera sur place
pendant une dizaine d'années avant d'exercer, entre 1882 et 1907, les
fonctions de directeur du département des Universités au ministère de
l'Instruction publique à Berlin; son expérience strasbourgeoise le servira
alors pour développer l'enseignement et la recherche de son pays avec le
succès que l'on sait.
L'Université impériale de Strasbourg est inaugurée le 1er mai 1872 ; elle
comprend, en plus des traditionnelles facultés de théologie, droit,
médecine et philosophie, une faculté nouvelle de mathématiques et des
sciences de la nature, dont la valorisation correspond aux enjeux en cours.
Pendant toute une période transitoire (1872-1884), le
centre administratif est le Château des Rohan; les lieux d'enseignement
sont, pour l'essentiel, les locaux dispersés et souvent vétustes utilisés
par les facultés napoléoniennes de l'Académie de Strasbourg. La Faculté de
mathématiques et des sciences de la nature, avec les physiciens, commence
ainsi ses activités à l'Hôtel de l'Académie à la Krutenau.
Pour répondre à toutes les ambitions du pouvoir impérial, la construction
des nouveaux bâtiments universitaires doit d'abord s'intégrer dans le projet
d'extension de la ville: celle-ci verra tripler sa superficie autour des
pôles administratif et universitaire localisés aux actuelles Places de la
République et de l'Université [2]. La construction doit ensuite être un tout
organique et fonctionnel, une Musteruniversitat moderne, Ainsi naît
l'ensemble de bâtiments et de jardins que nous connaissons encore avec le
Palais universitaire (Kollegien-Gebäude), lieu d'administration et de
représentations, accueillant les « sciences de l'esprit » et les
mathématiques, les pavillons distincts dédiés aux «sciences de la nature »
et l'Observatoire dans les jardins botaniques.
La construction commence avec l'Observatoire (1877-1881) et l'Institut de
physique (1878-1881) ; suivent ensuite l'Institut de botanique (1880 - 1882)
et, plus tard, les Instituts de minéralogie (1887 - 1890) et de zoologie
(1890-1893) ; le Palais universitaire commencé en 1879, est inauguré en
1884.
La mise en place du personnel se traduit, dès 1872, par un contingent
d'un cinquantaine de postes de professeur en titre (Ordinarius), ce qui dépasse
celui de la plupart des autres universités [3]. Attirés par des avantages
matériels particuliers ainsi que par l'ambition du projet scientifique,
cette première génération universitaire comprend surtout des personnalités
jeunes et brillantes, issues des meilleurs centres de recherche et
d'enseignement allemands ; dans le choix, les critères de recherche
sont primordiaux. La proportion d'universitaires alsaciens-lorrains
de souche restera minime: les anciens enseignants de l'Université
française ont, pour la plupart, quitté l'Alsace avec l'importante vague
d'émigration des élites intellectuelles et industrielles; aux yeux de la
population sur place,
l'Allemand reste au début avant tout l'occupant et son Université un corps
étranger.
Pour l'enseignement, le projet initial envisage une « université de taille
moyenne », accueillant de 1000 à 1200 étudiants. Mais ce nombre ne sera
atteint qu'au tournant du siècle quand les étudiants alsaciens autochtones
finiront par compléter les effectifs d'abord composés, pour l'essentiel,
par les vieux-allemands locaux et par des
étrangers des autres Etats allemands
ou non. Pendant toute sa durée, l'Université de Strasbourg aura un taux
d'encadrement très favorable, comparé aux autres universités allemandes.
Selon les promoteurs du « modèle strasbourgeois », l'Université doit
expérimenter une approche de la recherche adaptée à l'époque moderne, où
le traditionnel esprit de Humboldt s'allie aux exigences nouvelles du
professionnalisme industriel. Il s'agit donc de distinguer les domaines
spécialisés et d'adapter rationnellement les édifices, locaux et équipements
aux fonctions correspondantes. La réalisation pratique de ce programme
suit les directives des directeurs d'Institut, professeurs recrutés pour
leur renom dans les disciplines envisagées: Winnecke (astronomie), Kundt
(physique), Fittig (chimie), de Bary (botanique). ..
Après sa construction, en régime de fonctionnement normal, l'Université de
Strasbourg se place directement après les grandes Universités de Berlin et
de Leipzig pour la dotation budgétaire [3].
Elle imposera rapidement sa
réputation d'Arbeitsuniversität dynamique et jeune, de grande renommée
scientifique. Entre 1872 et 1918, plus de 3500 thèses sont soutenues. Le
corps enseignant est jeune: jusqu'en 1884, 52 habilitations sont
accordées; avant 1897, 88 enseignants formés à Strasbourg sont engagés par
d'autres universités dont les plus importantes à Berlin et Leipzig; au début
du 20e siècle, il y avait peu d'universités allemandes sans un ou
plusieurs anciens maîtres de conférence strasbourgeois parmi leurs
enseignants.
L'effort d'ouverture, en particulier vers l'Europe centrale, est
remarquable ; ainsi l'Institut de physique accueille P. N. Lebedev auprès de
Kundt entre 1887 et 1891, puis L. I. Mandelshtam auprès de Braun, entre 1899
et 1914, avant leur retour en Russie, où ils fondent à leur tour les
importantes écoles de physique que l'on sait; de même, l'autre grand
pionnier de la physique russe, A. F. Ioffé, apprendra son métier à Munich auprès
de l'ancien strasbourgeois Röntgen.
L'impact international des recherches
strasbourgeoises au début du 20e siècle est par ailleurs attesté par les
prix Nobel attribués pour les Sciences de la nature
à des chercheurs passés par l'Université :
W. Röntgen (1901) et F. Braun (1909), en physique ; E. Fischer (1902) et
A. von Baeyer (1905), en chimie; A. Laveran (1907) et A. Kossel (1910), en
médecine.
L'Institut de physique de Strasbourg
Quand, âgé de 33 ans, A. Kundt est appelé pour créer l'Institut de physique
strasbourgeois, il est l'héritier direct et reconnu de l'Ecole de physique
fondée en 1843 par G. Magnus à l'Université de Berlin [4,5]. C'est
cette Ècole que l'on attribue généralement l'origine de l'exercice moderne
de notre discipline par la pratique du travail expérimental dans des
laboratoires rationnellement équipés et par la discussion critique des projets
et résultats dans le « Kolloquium » unissant enseignants, étudiants et
visiteurs étrangers. Les physiciens autour de Magnus ont aussi créé
la Physikalische Gesellschatt zu Berlin (1843) et édité
les Annalen der Physik. Helmholtz, Siemens, Kirchhoff, Clausius
figurent parmi les premiers étudiants de l'école. Kundt y étudie de 1863
1868: après sa thèse (1864), il est l'assistant de Magnus, chargé
du fonctionnement du laboratoire et du Kolloquium. Son premier
élève est E. Warburg qu'il retrouvera à Strasbourg.
En 1868, quittant Berlin pour succéder à Clausius comme professeur du
Polytechnicum de Zürich, il a déjà le renom d'un expérimentateur hors pair,
notamment par les études sur la vitesse du son dans les gaz avec sa technique
des « tubes de Kundt ».
C'est encore à Clausius qu'il succédera à Würzburg, où il restera de 1869
jusqu'à sa nomination à Strasbourg.
A Strasbourg, il dispose de tous les moyens pour réaliser un lieu d'enseignement et de recherche selon l'esprit de Magnus.
Le nouvel institut comprend naturellement l'ensemble suffisamment spacieux d'amphithéâtres, de
salles de colloques et de travail, d'une bibliothèque et de laboratoires.
Comme le pain quotidien du physicien est la pratique expérimentale
imaginative et précise, où il s'agit d'inventer l'instrumentation destinée
à mettre en évidence et à mesurer de nouveaux phénomènes, il est
important qu'une solide infrastructure technique, avec des ateliers et du
personnel qualifié, soit mise en place. Toute l'organisation est
supervisée de près par le directeur qui, avec sa famille, dispose d'un logement
de fonction dans le bâtiment, de même que deux de ses assistants et deux de
ses agents de service.
Figure 2 : L'Institut de Physique fonctionne depuis octobre 1882.
Afin d'assurer le meilleur fonctionnement, l'Institut de physique doit aussi
se préserver de perturbations extérieures de toute nature - électrique,
magnétique, optique, vibrations mécaniques...
Pour cela, à la suite d'importantes modifications du plan
initial d'implantation du complexe universitaire, imposées par Berlin en
1878, le bâtiment est finalement implanté nettement en retrait de la Rue
de l'Université et isolé des autres édifices; les Instituts de minéralogie
et de zoologie doivent ainsi céder leur place pour être transférés de
l'autre côté de la Rue de l'Université, hors de l'enclos universitaire
primitivement projeté [2].
Pour Kundt, l'expérimentation est la voie essentielle pour l'accès à
la connaissance en physique, mais elle doit s' « orienter vers ou à
partir de la théorie ». Expérimentateur d'exception, il recherche donc la
collaboration d'un collègue à vocation plus théorique que la sienne.
A cet effet, l'Institut de physique strasbourgeois est pourvu d'un poste de
professeur associé (Extraordinarius) qui sera occupé par E. Warburg de 1872
à 1876, par W. C. Röntgen de 1876 à 1879, par F. Braun de 1880 à 1883 et
par E. Cohn à partir de 1884 [4].
Pour l'enseignement, le professeur titulaire (Ordinarius)
Kundt garde le cours de Physique expérimentale et la responsabilité
des Travaux pratiques, mais délègue les autres, de nature théorique,
au professeur associé ou à un maître de conférence (Dozent). Quant à
la recherche, il collabore étroitement avec ses anciens élèves Warburg et
Röntgen, mais moins avec Braun et Cohn qui poursuivent leurs propres projets.
L'Institut de physique dans la version définitive fonctionne en octobre 1882
[2]. Sa construction, avec le bâtiment actuel, a fait partie de la première
tranche de travaux, conformément à une promesse faite à Kundt qui voulait
quitter au plus vite les locaux inadaptés de l'Hôtel de l'Académie. Dès lors
il jouit de sa réputation d'institut-modèle offrant d'exceptionnelles
conditions de travail surtout pour les expérimentateurs. Dans l'ascension
professionnelle des meilleurs physiciens, la Kaiser-Wilhelm-Universität
occupe une place hiérarchique privilégiée parmi les universités allemandes,
à l'exception des prestigieuses institutions à Berlin.
Les directeurs successifs sont A. Kundt, F. Kohlrausch et F. Braun: Kundt ne
quittera Strasbourg que pour prendre la succession de Helmhotz à la
direction de l'Institut de physique de l'Université de Berlin (1888) ; son
successeur Kohlrausch, à son tour, sera promu à la direction de la
Physikalisch-Technische Reichsanstalt, vacante après le décès du même
Helmholtz (1894). Braun est également sollicité par l'Université de Berlin
en 1905, mais choisit de rester à Strasbourg, dont il préfère la qualité de
vie: à la différence de ses prédécesseurs - prussiens en pays de mission -
il se sent bien intégré à la société strasbourgeoise et alsacienne.
Créer une École de physique de Strasbourg était l'ambition formulée par Kundt quand, en 1872, il précise à Roggenbach ses objectifs pour le nouvel Institut [5]. Rompant avec la tradition académique de travail individuel, il aménage les meilleures conditions de vie scientifique en groupe; tout en poursuivant une intense activité de recherches personnelles, il suit de très près les travaux des jeunes chercheurs attirés par sa réputation de « professeur le plus charismatique et influent de la physique allemande de l'époque » (P. Forman). Le projet scientifique est naturellement conforme à son propre profil de « physicien d'expériences » [4] : plus que mesurer avec précision, il veut avant tout découvrir de nouveaux phénomènes dans les grands domaines de la physique classique dont la connaissance théorique est encore en pleine gestation dans les années 1870 : la cinétique des gaz et la physique statistique de Clausius, Maxwell et Boltzmann, l'électromagnétisme de Faraday-Maxwell, la spectroscopie optique des corps solides. C'est avec son ancien élève à Berlin, devenu le premier professeur associé de l'Institut, E. Warburg, que Kundt entreprend les études sur les propriétés thermiques et de transport des gaz qui conforteront de manière décisive la théorie cinétique de Clausius et de Maxwell [5]. A l'époque, cette théorie est encore très controversée. L'une des prévisions les plus surprenantes pour les contemporains est que la viscosité et la conductance thermique sont indépendantes de la pression; par des approches expérimentales diversifiées, les chercheurs strasbourgeois confirment qu'il en est bien ainsi, mais à condition que la pression soit suffisamment forte pour que le libre parcours moyen des molécules soit petit comparé aux dimensions du récipient. Ils parviennent aussi à étendre leur étude aux très faibles pressions (< 1 mm Hg) et, dans l'interprétation des résultats, complètent la description cinétique en caractérisant l'influence des parois par un mouvement de glissement des molécules et un saut de température, que l'on peut mesurer (1875).
Une seconde contribution de Kundt et Warburg est également déterminante pour le développement de la théorie cinétique des gaz ; elle concerne le problème énigmatique du rapport gamma g = Cp/Cv des chaleurs spécifiques à pression et à volume constants, dont la solution précisera les lois d'équipartition de l'énergie thermique entre les degrés de liberté des molécules. Dès 1857, Clausius avait établi que gamma g = 1 + 2(Etr/E)/3, où E et Etr désignent respectivement les énergies moyennes totale et de translation ; les valeurs empiriques, gamma g = 1,41, alors connues pour les gaz moléculaires courants, indiquaient que Etr/E = 0,6, conduisant Clausius à admettre la contribution d'une « énergie interne » de nature indéterminée. Une telle hypothèse rencontre un scepticisme général jusqu'à la publication des résultats strasbourgeois en 1876. Conformément à l'expression de Laplace pour la vitesse du son, Kundt et Warburg utilisent leur méthode éprouvée de mesure de celle-ci - par visualisation d'ondes sonores stationnaires dans des tubes pour déterminer le rapport gamma g ; il réussissent ainsi à mesurer, pour la première fois, le rapport dans un gaz monoatomique, la vapeur de mercure; la valeur, gamma g =1.67, trouvée pour ce système-modèle où seules les translations interviennent, confirme précisément l'expression de Clausius et relance les réflexions sur la nature de son « énergie interne ». Immédiatement après la publication du travail des physiciens strasbourgeois, Boltzmann propose de prendre Etr/E = 3 /f avec respectivement f = 3, 5 et 6 pour les gaz mono-, di- et polyatomiques, et rend ainsi compte de l'ensemble disponible des données expérimentales. Paradoxalement, un tel choix exclut les degrés de liberté internes de vibration des molécules; ce « paradoxe de Boltzmann » ne pourra être clarifié que bien plus tard, dans le cadre de la théorie quantique des chaleurs spécifiques par Einstein.
En réalité, c'est l'interaction de la lumière et de la matière qui est le
thème d'étude préféré de l'École de Kundt. Dès 1872, celui-ci publie sa
découverte de la dispersion anormale de la lumière dans des solutions de
colorants organiques: dans les régions spectrales où l'absorption est
intense, il met en évidence une augmentation inattendue de l'indice de
réfraction avec la longueur d'onde de la lumière. Par la suite, il étend ces
études aux métaux avec lesquels il a réussi à préparer des prismes
suffisamment minces pour être traversés par la lumière. Toutes ces
observations conduisent rapidement à interpréter les variations
spectrales de l'indice de réfraction et du coefficient d'absorption des
milieux matériels au moyen de particules oscillantes en interaction
résonnante avec la lumière, selon un mécanisme d'abord mécanique (Sellmeier,
1872), mais qui ouvrira la voie aux modèles classiques ultérieurs, de nature
électrique, élaborés par Drude (1900) et par Lorentz dans sa théorie
électronique de la matière (1904).
Après le départ de Warburg à Fribourg, Kundt retrouve comme professeur
associé et collaborateur d'élection son ami et ancien élève,
W. Röntgen,
qui l'accompagne depuis leur rencontre au Polytechnicum de Zürich en 1869.
C'est alors l'époque des interrogations suscitées par les vues
révolutionnaires de Faraday-Maxwell liant la lumière et l'électromagnétisme ;
ensemble, il reprennent l'expérience emblématique de Faraday qui avait trouvé
une telle relation en observant la rotation du plan de polarisation lumineuse
par un champ magnétique dans un verre de plomb. Pour établir l'universalité
de l'effet, il faut le mettre en
évidence dans d'autres milieux, gazeux en particulier, ce que Faraday n'a pu
réussir: dans quatre publications (1879-1880), Röntgen et Kundt montrent
que l'effet Faraday a effectivement lieu dans les gaz,
bien qu'avec un pouvoir rotatoire relativement faible qu'ils ont
étudié en détail. Plus tard, en 1884, Kundt étudie l'effet dans un autre cas
extrême, avec des films transparents de fer, où le pouvoir rotatoire est par
contre énorme.
A Strasbourg, où ils participent à l'encadrement des activités de
l'Institut de physique, les plus anciens élèves de Kundt, E. Warburg
(1846-1931) et W. C. Röntgen (1845-1923) sont déjà des physiciens
expérimentés et reconnus; ils ne tardent pas à être appelés ailleurs,
pour la fonction convoitée de professeur en titre (Ordinarius), à
l'Université de Fribourg pour Warburg (1876) et à Giessen pour Röntgen
(1880). L'un et l'autre seront des figures éminentes de la physique
allemande au tournant du siècle [6]. Warburg est réputé pour ses travaux
en magnétisme, physique des gaz ionisés et photochimie; lors du
décès de Kundt en 1894, il lui succède à la tête du prestigieux
Institut de physique de Berlin, puis à F. Kohlrausch à la direction de
la Physikalisch-Technische Reichsanstalt en 1905. Pour sa part, Röntgen
s'illustre à Giessen par la preuve expérimentale de l'existence des
courants de déplacement de Maxwell (1888), par la découverte des
rayons X à Würzburg (1895) et, à partir de 1899 à l'Université de Münich
où, accueillant A. Sommerfeld et M. von Laue, il crée l'Institut de
physique théorique qui sera bientôt l'un des centres de création de la
physique quantique.
Le succès de l'École de physique de Kundt se mesure surtout à la liste
des anciens étudiants strasbourgeois, auteurs de travaux marquants en
cette période charnière où s'achève la physique classique et où
s'annonce la physique contemporaine [4].
A la fin des années 80, les thèmes de recherche strasbourgeois sont
nécessairement influencés par la secousse épistémologique provoquée
par les travaux de Hertz à Karlsruhe (1886-1888) ; en mettant en
évidence et en caractérisant des « ondes électriques » centimétriques,
Hertz confirme la théorie encore mal comprise de Maxwell avec
sa vision unitaire des ondes électriques et lumineuses. Rapprocher et
démontrer de nouvelles analogies dans les domaines traditionnellement
séparés des phénomènes électriques et optiques devient alors un enjeu
séduisant, relevé en particulier à l'Institut de physique par les
jeunes chercheurs Wiener et Lebedev.
O. Wiener (1862-1927) soutient en
1887 sa thèse de doctorat sur « les changements de phase de la
lumière lors de la réflexion et des méthodes de détection de films
minces » ; ce travail le prépare idéalement à la performance
expérimentale de réalisation de l'analogue optique des ondes
stationnaires électriques de Hertz (1890) : les noeuds et ventres produits
par réflexion d'un faisceau lumineux monochromatique sur un
miroir d'argent sont détectés par une mince plaque photosensible
inclinée par rapport au miroir.
P. N. Lebedev (1866- 1912),
étudiant moscovite à Strasbourg depuis 1885, réalise la première
extension significative de l'expérience de Hertz vers des longueurs d'ondes
plus courtes, dans le domaine millimétrique (1895) ; sa mise en évidence
de la pression de la lumière sur la matière a lieu en 1901 ; au début du
20e siècle son rayonnement à Moscou est à l'origine d'une
prestigieuse Ecole de physique [6].
W. Hallwachs (1859-1922) est un autre
étudiant de Kundt, auteur en 1888 d'une contribution majeure suscitée par
des réflexions de Hertz: la découverte de l'effet photoélectrique,
souvent qualifié de « Hallwachs-Effekt » dans la littérature de
l'époque; Hertz avait entrevu l'existence de l'effet lors de ses expériences
sur les ondes électromagnétiques ; mais Hallwachs le révèle explicitement
en observant qu'un électroscope à plateau de zinc, éclairé par une lampe
à arc, se décharge rapidement si sa charge est négative, alors que la vitesse
de déperdition des charges positives n'est pas modifiée.
Dans la liste des physiciens formés à Strasbourg par Kundt dans son domaine
de prédilection, on relève aussi les noms des grands spectroscopistes Kayser,
Paschen et Rubens, pionniers de l'exploration expérimentale des spectres
des atomes et du corps noir, dont les travaux ont largement contribué à
ouvrir l'ère quantique [6].
H. Kayser (1853-1940)
fait partie des premiers
étudiants de l'Institut de physique, entre 1873 et 1879 ; professeur à
Hanovre (1885), puis à Bonn (1894), il entreprend son étude systématique
des séries de raies spectrales dans le visible des atomes et, à
partir de 1900, rédige son monumental Handbuch der Spektroskopie (8 volumes).
F. Paschen (1865-1947) est à Strasbourg pendant les dernières années
de la présence de Kundt, de 1884 à 1888 ;
à la fin des années 90, à Hanovre, il s'illustre par de probantes
vérifications expérimentales des lois de Stefan-Boltzmann et de Wien
sur le rayonnement du corps noir ; professeur à Tübingen, à
partir de 1901 , il publie l'impressionnante série de contributions
mentionnées désormais dans tous les cours de physique atomique: la découverte
de la « série de Paschen » dans l'infrarouge du spectre de l'hydrogène
(1908), la découverte de l'effet Zeeman anormal des atomes alcalins (1912)
et de l' « effet Paschenback » qui se manifeste aux champs magnétiques
élevés (1913), la première mesure de la structure fine dans le spectre
Ha (Halpha) de l'hydrogène en accord avec le calcul de
Sommerfeld (1916)...
H. Rubens (1868-1922) est, lui aussi, un
étudiant de la dernière génération formée par Kundt à Strasbourg ;
il y commence ses études en 1886, puis suit son directeur à Berlin où
il soutient une thèse sur la réflexion de la lumière de grande longueur
d'onde par les métaux (1889) ; orienté ainsi vers la spectroscopie dans
l'infrarouge, il en sera le grand spécialiste à la Physikalisch-Technische
Reichsanstalt, où il découvre le phénomène des Reststrahlen (1896) ;
mais Rubens est surtout connu par son intervention
décisive en 1900 dans le débat sur la distribution spectrale du corps noir:
pour interpréter ses données expérimentales particulièrement complètes et
précises, il incite son collègue et ami M. Planck à élaborer la loi qui sera
le point de départ des développements quantiques.
En 1888, l'artisan des débuts de l'Institut de physique de Strasbourg
est appelé à Berlin pour succéder à Helmhotz à la tête de l'Institut de
physique de la capitale. Kundt transmet alors la direction de son
institut à une autre forte personnalité, F. Kohlrausch (1840-1910),
l'emblématique « physicien de la mesure » de son époque, pionnier de
la chimie-physique moderne, notamment par ses travaux sur
l'électrolyse des solutions [4,6] ; le nouveau directeur reste en
place jusqu'en 1895 quand, à son tour, il part à Berlin.
Pour la
vingtaine des années restantes jusqu'à la défaite allemande et la fin de
la Kaiser-Wilhelm-Universitat, les destinées de la physique
strasbourgeoise sont alors confiées à F. Braun (1850- 1918)
[6, 7]. Sous
la direction de ce physicien imaginatif, l'Institut de physique vit
une période tout aussi brillante que celle de ses débuts, marquée par
les inventions du « tube de Braun » (l'oscillographe cathodique,
1896) puis de l'« émetteur de Braun » qui a permis les progrès
définitifs de la télégraphie sans fil (1898, prix Nobel en 1909) ;
récemment à l'occasion du centenaire de cette période, la figure et
l'oeuvre de Braun à Strasbourg ont été évoquées par une exposition à
l'Université Louis-Pasteur et à plusieurs universités allemandes [8].
Références