Le Kino

Dans la série des divertissements chers à la Mélie, le kino tenait une place toute particulière. La fois-là, c'est ainsi que l'on désignait le septième art.
La vogue du kino était fort loin d'atteindre celle que nous lui connaissons aujourd'hui.
Chaque scéance était interrompue huit à dix foix. À chaque changement de bobine. Une interruption plus longue avait lieu vers le milieu de la représentation. L'opérateur passant la tête par une ouverture de sa cabine beuglait dans la salle un fracassant: «Dix minutes d'entraque!» qui réveillait les plus assoupis et laissait, pour vingt bonnes minutes, toute latitude d'aller vider quelques bocks au café.
Si les films étaient muets, la séance ne l'était pas pour autant. En effet, un piano était installé près de l'écran. Quelqu'un avait mission de taper dessus pendant le spectacle. Parfois un violon venait prêter main-forte au pianiste. Ça dékuiksait bien un peu, mais personne n'y prêtait attention. Il arrivait aux musiciens de faire un choix: «Le Calife de Bagdad», c'était pour les moments dramatiques, «La Mort d'Ase» pour les tragiques, «La Prière d'une Vierge» pour le pathétique et, pour les clairs de lune, «Solo mio» ou la «Sérénade de Toselli». Il pouvait aussi arriver que l'orchestre, distrait, jouait «la Damnation de Faust» pour accompagner Charlot bonne d'enfant. Quelle importance? Ça n'en était que plus amusant.
De temps en temps, un cinéma ambulant s'installlait dans la Vallée, venant ainsi concurrencer celui du lieu. À grand renfort de publicité, on annonçait la projection de quelque vieux succès éprouvé, tel «Quo Vadis?», grande machine d'avant 1914 qui faisait accourir les foules. Sous la grande bâche, par mauvais temps, les spectateurs du parterre avaient les pieds dans l'eau. Ceux des gradins étaient au sec mais, en revanche, ils sentaient la bise leur tourbillonner dans les jambes.
La direction de ce kino-là avait réglé une fois pour toute la question de l'orchestre: un piano mécanique en tenait lieu. Sitôt qu'un morceau s'achevait, le préposé à la musique s'apprêtait à changer la bande. Au jugé (vu l'obscurité) et au petit bonheur (vu son détachement olympien), il saisissait un quelconque rouleau et l'enfournait dans la machine. La musique à peine interrompue repartait, fidèle et automatique, tandis que sur l'écran, Rome brûlait dans des tourbillons d'incendie et que s'effondraient ses temples et ses palais au son de «la Vie de Bohême», que les innocentes victimes du César flambaient comme des torches avec le grand air de «Madame Butterfly», ou qu'enfin le vilain empereur Néron agonisait aux accents de «Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine».
Notons aussi qu'à cette époque, les adultes témoignaient à l'égard du kino, ambulant ou non, d'une certaine indifférence et --si elles étaient bien pensantes-- d'une solide méfiance.

Le véritable public du kino, c'était la jeunesse.
Quant à la Mélie, si elle fréquentait les salles obscures, c'était pour d'évidentes raisons sur lesquelles nous n'insisterons pas. Les préoccupations historiques, artistiques ou métaphysiques n'avaient aucune part dans ce penchant pour le kino.
Son frère, l'Ernesse, était un assidu du cinéma. Toutefois, lui, au milieu de copains tout aussi attentifs, ne perdait pas une miette du spectacle.
Au fond du kino se trouvaient quelques rangées de sièges à peu près confortables. La Mélie était quelque part par là. Au milieu, des chaises. Près de l'écran, des bancs sans dossiers, les places les moins chères.
C'est là que s'installaient l'Ernesse et les gamins du village, c'est-à-dire ce qu'on appelle dans la Vallée, la raâce.
La raâce, c'est tout le peuple des gosses: les petits, les gros, les plus petits, les morveux, les mal-lavés, les marmosés, les blonds, les bruns, les béqués, bref toute une bande enthousiaste, excitée et encombrante. Arrivés longtemps à l'avance, impatients, remuants, gesticulants, ils ne cessaient de chnabrer que pour saluer d'un grand «Ah!» libérateur, l'extinction tant attendue de la lumière.

C'est le dimanche après-midi que la raâce sévissait au kino.
Fortement agglutinée sur ses bancs de bois la raâce, donc, comme le choeur antique, commentait la pièce tout du long à voix haute et à cris stridents naturellement.
Les films à poursuite avaient sa grande faveur. Sans trop s'embarrasser de subtilités inutiles, les gamins classaient les acteurs du film en deux catégories: les «bons» et les «mauvais». Le choeur encourageait les «bons» à grands cris: «Vas-y, bon nom! N'aie pas peûr.» On les prévenait des dangers:«Attention i gn'a un mauvais qu'est derrière toi.» On les suppliait: «Plus vite! Tape d'sur ton cheval! T'arriveras pas à temps! On les mettait en garde: «Passe pas par là minndié d'! I t'guettent!» Le choeur n'avait que sarcasmes pour les «mauvais» aux noirs desseins: «Oh li ouèt' affré!». On escomptait leur défaite certaine: «Attendez ouar qu'i n'en viennent les bons! Vous verrez la chmâdrée!»
Tout à coup, à travers une frondaison touffue et complice se glisse le traître au regard faux et à la barbe hirsute. Il avance à pas de loup en écartant les branches avec prudence. Et là, tout près, au milieu d'un clair rayon de soleil, la tendre et douce héroine cueille innocemment des fleurs sans se douter du danger! Hurlement du choeur: «Attention la fille! Sauve-toi!» Puis des remarques individuelles:
--«Reste pas là! - Bon nom si elle se r'tournait mék! - Qué bon Dieu d'sotte avec ses fleûrs! - Elle le voit même pas!»
Trop tard. Le traître a bondi; de sa main hideuse il empêche la fille de crier; les fleurs s'éparpillent. Le ouèt' affré entraîne sa proie vers le repaire des bandits. La reverra-t-on jamais!... --Grand «Oh!» de tristesse et de déception.
Parfois dans le choeur de la raâce s'élevait une contestation passagère dûe seulement à une erreur d'interprétation:
Du fond de la prairie a surgi une troupe à cheval: «C'est les bons! - Non c'est les mauvais.» Les cavaliers grossissent à vue d'oeil: «J'te dis que c'est les bons! - C'est les mauvais j'te dis!» Plus d'erreur, ce sont bien les mauvais. À leur tête de traître à barbe noire. -- Mais voici qu'à l'autre bout de l'horizon monte un tourbillon de poussière. «Hourrah! C'est les bons qui arrivent! C'est les bons qui arrivent!» Les mauvais s'apprêtent à combattre. Rires sarcastiques du choeur: «Attendez mék! Qu'est-ce que vous allez prendre. On va rigoler! Comme i vont sauver en vitesse!»
Le combat s'engage dans une galopade effrénée. Les mauvais cèdent du terrain. Ils tournent bride. C'est la fuite. Ils perdent des hommes. Un cheval affolé entraîne dans la poussière un cavalier pris dans son étrier. Tant pis pour lui c'est un mauvais. Victoire victoire! les bons ont gagné.
Mais voici qu'apparaît un nouveau parti à cheval. Hurlement de joie. C'est la police montée. «I vont ramasser le reste. - Le shérif est en tête. - Allez-y!» Malédiction! La police se met du côté des mauvais. Qu`est-ce que cela signifie? Silence de mort. On n'entend plus dans la salle que le piano qui égrène: «Poète et Paysan» et un petit de l'asile qui n'a rien compris du tout et ne cesse de glapir d'une voix aigue:‰ «T'es les bons. T'es les bons!»
Fichue police. À qui se fier? Les mauvais reprennent confiance. Les bons hésitent... Ils vont reculer. Tout est perdu.
Non. Mille fois non! Un homme seul vient de surgir sur son cheval blanc. On l'a reconnu. Le délire éclate: «C'est le Tom Mix. Bravo Tom Mix! - Sacré Tom Mix! --C'en est un va, le Tom Mix - Gare, avec le Tom Mix!»
Et en effet, tout change avec le Tom Mix. Un coup de crosse par ici, un coup de poing par là, plus loin un lâche fuyard rattrapé au lasso. Le cheval du héros fait merveille: ruade par devant, ruade par derrière. C'est la débâcle des ennemis. Le shérif veut sauver. Tom le rattrape, lui arrache son insigne: «Je savais bien que t'étais un faux shérif. Tiens, prends ça!» et il le chtrecke d'un uppercut.
C'est fini. Non, ce n'est pas fini. Il reste le Chef des Mauvais, le noir barbu.
Le traître veut trouver son salut dans la fuite. Tom Mix s'élance à sa poursuite. Le combat est inévitable. Malheur! dans l'action Tom Mix a perdu son rivolver. Rire sardonique du traître qui tient encore le sien.
Ah! Ah! Ah! --C'en est fait, le Tom Mix il y est la fois-ci! Le bandit vise posément le héros désarmé. Nouveau silence de mort dans la salle. 0n n'entend que le marmosé de la maternelle répétant avec l'obstination de ses quatre ans: «T'es les bons! T'es les bons!»
Donc le bandit vise posément. Il appuie sur la détente. Le coup ne part pas. L'arme était vide. Rictus du traître. Explosion des gamins: «T'as vu son rivolver il a pas pêté! Qué chance!»
Et c'est le dernier épisode. À coups de poing à assommer des éléphants, le héros et le traître ont leur dernière explication. Comme par hasard, c'est au bord d'une falaise vertigineuse. (Pourvu que le Tom Mix, i n'glisse mék pas en bas). Non, c'est le mauvais qui routche et qui décaboule jusqu'au fond où il reste chtrecké pour de bon.
Le Tom Mix i zoune en bas et qu'est-ce qu'i trouve? La fille qui était enfermée dans une grotte au pied des rochers.|
La séance se termine. Le piano enchaîne avec: «Sous les ponts de Paris.» La lumière revient. Tandis que le jeune marmosé qui s'a tout déchméré la figure en désuçant son patatrak continue d'affirmer avec conviction: «T'es les bons! T'es les bons!»


L'Ernesse et la Mélie

Ces séances laissaient pour toute la soirée les gamins fort excités. Sur le chemin du retour, on commentait encore les exploits du Tom Mix.
A la table familiale qui réunissait l'Albert, sa femme l'Adèle, la Mélie et l'Ernesse, ce dernier reprenait l'aventure héroïque dans les moindres détails.
-- Mange et parle pas tant, ordonnait l'Albert.
Mais l'Ernesse sans même entendre poursuivait:
--T'aurais dû voir, popâh, le Tom Mix de quelle chasse qu'il allait d'sur son ch'val. Les keyôs, ça dévôlait d'sur le ch'min. I fallait qu'il aille prévenir le père de la fille.
-- Ah oui, faisait la Mélie pour dire quelque chose: pour aller lui dire qu'on avait enlevé sa fille.
--Mais non! pour prévenir que les bandits i-z-avaient pris les les boeufs! T'as pas vu les boeufs, dans la prairie avec les Covebois?
--Oui, oui, je les ai vus, concédait vivement la Mélie (qui n'avait en réalité aucun souvenir précis de ces beufs-là)
--Ah bon!, reprenait l'intarissable Ernesse, te comprends bien qu'i fallait prévenir le père qu'on avait volé les boeufs. Quand le Tom il a prévenu qu'on avait enlevé la fille, c'est à la négresse qu'il a été le dire. Te sais bien la grosse négresse, la servante? Celle qu'avait toujours peûr?
--Ah! c'est donc vrai, reconnaissait bien vite la Mélie, une vieille négresse?
--Non, une jeune. Parce que le père, lui, il était parti pour aller rattraper ses boeufs (l'Ernesse prononcait les boeuffes) et qu'il était pas à la maison.
La Mélie qui n'avait décidément pas de chance, ni avec les boeufs, ni avec les négresses (détail qui --entre bien d'autres-- lui avaient échappé) se garda dès lors de prendre part à un débat où elle risquait trop de révéler ses inexplicables lacunes. Elle se tint coite.
Mais le candide Ernesse reprenait de plus belle, innocemment impitoyable:
--Et quand i gn'a eu la bataille entre les bons et les mauvais, qui qu't'as cru que c'était le cavalier-là qui arrivait d'une chasse? Dis, qui que t'croyais que c'était, dis ouar?
--Euh... eh ben... hésita la Mélie, J'ai cru que c'était le père. Ernesse la considéra ébabi et incrédule.
--Le père? --qu'est-ce que t'dis? Mais te sais bien que ça pouvait pas être le père, pisqu'il était mort, et que les voleurs l'avaient tué quand il avait voulu rattraper les boeufs!
Ah! ces boeufs! La Mélie en était écoeurée. Et ce satané gamin à qui nul détail de ce film idiot n'avait échappé!
L'Ernesse considéra sa soeur, les yeux ronds comme devant un mur d'incompréhension:
--Où donc avait-elle donc les yeux pendant le spectacle pour ne pas savoir que le père avait été tuïé?...
--Mais pisque le père de la fille... voulut-il expliquer encore.
--Ça suffit, maînnant, coupa I'Adèle. Mange et parle pas tant.
L'Ernesse plongea la tête devant lui. Ses covebois, ses boeufs, son Tom Mix ne lui sortaient pas de l'esprit. Le combat continuait dans son assiette, dont le contenu prenait peu à peu l'aspect d'une infâme ratatouille. Avec ardeur, il bouleversait de son pain, les légumes, la sauce, la viande, la purée et tout le reste. Si bien que l'Adèle intervint à nouveau:
--Et pis, mange ouar un peu plus prop'. Et arrête de débrôïer ton pain dans ta sauce et de déchlacker tes doigts.
--C'est aussi vrai, ça, s'indigna la mère on dirait que t'manges comme un tia-tia.
L'Ernesse éclata soudain d'un rire énorme.
--Qu'est-ce t'as à rire quand la môman elle te dit quêque chose? s'indigna la Mélie qui cherchait une occasion de vengeance. Effronté qu't'es!
--Je ris pas d'la môman. Je ris, pasque, quand elle a dit comme ca que je mangeais comme un tia-tia, j'avais compris qu'elle disait: «Te manges comme un taïaïa
La Mélie rougit jusqu'aux oreilles. Le coup était direct. Elle lança à son frère un regard empoisonné qui annonçait de futurs règlements de comptes... Mais l'infernal gamin repartait, derechef:
--Qu'est-ce qu'elle a, celle-là, à me r'garder comme ça? C'est pas ma faute si j'avais compris: les taïaïas. Je disais seulement...
--Maînnant en voilà assez, tonna soudain l'Albert.

Le silence s'établit pour quelques instants autour de la table. Au bout d'un moment, I'Ernesse qui éprouvait confusément le besoin de se faire un allié du côté paternel demanda:
--Dis, popâh, te l'y as déjà été, toi, au kino?
--Haïe, ton kino, c'est tout' des craques! Une fois pendant la guerre quatorze, quand qu'j'étais bursch du Rittmeisteroffizierstellvertrer du Zweite Ersatzpionierbataillon, que j'avais été malade et qu'«i» m'avaient mis au Feldlazalrett, la Schwester du Feldlazarett elle me dit conme ça:
--Albert, vous ne voulez pas aller au kino avec les autres soldats?
--Nein, ma chère soeur, que je l'vi ai dit: «Es ist alles Quatsch; c'est tout des fiâffes», et j'y ai pas été.
--Moi j'aurais été. C'est pas des fiâffes te sais, popâh, au kino. C'est des vrais hommes qu'on voit.
--Non, c'est des images. Y a pas d'hommes.
--Mais si qu' c'est des hommes: i bougent!
--J'te dis qu' c'est des images. C'est des images qui bougent.
--Mais s'obstinait l'Ernesse, pisqu'on les voit, les hommes! et les ch'vaux aussi; et tout.
Cette controverse scientifique apparaissait sans issue. La Mélie cru le moment propice pour reprendre l'avantage:
--Te ferais mieux d'apprend' tes leçons que d'aller au kino, lança-t-elle, agressive.
Inspiration funeste. Car l'Ernesse se rebiffa.
--Dis ouar, toi, t'y vas bien aussi au kino. Te l'y étais pas aujourd'hui avec ton t...? (Il s'arrêta tout juste à temps).
Puis enchaîna: Et pis je la sais ma leçon, je peux te la réciter. Tiens, écoute:
«Autrefois - la - France s'appelait - la - Gaule. Ses habitants - s'appelaient - les Covebois. Les - Covebois- vivaient - de - la - chasse - et - de - la - pêche... »
- Les Gaulois! et pas les Covebois, coupa la Mélie.
- Oui, les Gaulois, bien sûr, admit l'Ernesse. J'avais dit les Covebois, exprès, pour de rire.
- Te vouas, popâh : i veut toujours avoir raison. C'est comme la fois-là qu'on était allé à Chtrasbourg...
-T'avais pas non plus raison, se défendit l'Ernesse. C'est le popâh qu'avait raison, la fois-là.
Pour l'instant c'était l'Adèle qui reprenait la direction des opérations.
- Mélie, ordonna-t-elle, débarrasse la table. Et toi, gamin, va t'coucher : c'est les heûres.
L'Ernesse voulut traîner encore un peu
- I faudrait que je revoye encore ma leçon, pasque demain... le maît' d'école... il a dit comme ça...
Ta leçon! ta leçon! Mais t'as dit que t' la savais si bien, constata Mélie avec un certain à-propos. T'as donc pu besoin de l'apprendre! ...
Oui, c'est vrai, conclut la mère. Va au lit maînnant. Et fini comme ça!
Au ton employé, l'Ernesse sut qu'il convenait de s'exécuter. À regret il pénétra dans la chambre, dont il laissa la porte entr'ouverte.
Adèle, fourgonnait déjà sur sa pierre d'eau. La Mélie obligeamment avait saisi un torchon et s'était mise à ressuyer la vaisselle. Une complicité tellement spontanée ne pouvait qu'être l'amorce d'une approche stratégique.
Au bout d'un moment, Mélie fit d'un air détaché:
- Dis, m'man, faudrait que j'descende jusquau bas du r'hein chez la Léonie du Batisse pour lui rapporter son fichu quelle m'avait prêté.
- Hum! te pouvais pas lui rendre le fichu-là aujourd'hui? répondit la mère
L'Ernesse, à nouveau, faillit tout flanquer par terre. De son lit, il lança
-La Léonie, elle est pas là. Elle est chez leur tante à Vaquenoux. Elle a pas besoin du fichu. C'est tout des excuses.
Mélie trouva la riposte immédiate :
- Eh ben, je le rendrai à sa mère. Elle me l'a réclamé.
- Allez, file, accepta l'Adèle. Et rentre pas trop tard!
La Mélie n'attendît pas son reste. Toutefois avant de s'éclipser, elle passa la tête par la porte du gamin : «Sale racuse-pota Te m' paieras tout ça, va! » Et elle partit.
Adèle était restée seule dans la grande chambre déjà occupée à d'autres tâches domestiques. Après quelques instants, l'Albert rentra, désoeuvré et baîllant. Il revenait de la grange:
- On pourrait aller se coucher maînnant, j'ai été après not' vache et j'ai fermé les poules.
Brave Albert, il ne pensa pas un seul instant qu'il avait pu s'en échapper une..


La maladie de l'Albert

Pour l'Ernesse, la nuit fut agitée. En le traitant de «Sale racuse-pota», la Mélie avait ajouté : «Te m'paieras tout ça!» C'était inquiétant car, généralement, elle tenait parole. Aussi l'Ernesse ne parvenait-il pas à trouver le sommeil se tournant et se retournant sous son plumon. Lorsqu'il s'endormit enfin, ce fut pour se retrouver plongé dans d'épouvantables cauchemars.
Il se voyait dans une immense plaine, courant à perdre haleine. Le Traître barbu du kino, lancé à ses talons, essayait de le rattraper et criait : «Arrêtez-le, arrêtez-le, c'est un racuse-pota!» De partout accouraient des poursuivants : le shérif, les covebois, la négresse même, et tous, s'acharnant à lui barrer la route criaient aussi : «Arrêtez-le, c'est un racuse-pota!» Ernest se sentait les jambes comme du plomb. Il fit un dernier effort. En vain, car brusquement se dressèrent, menaçants, devant lui et coupant sa retraite les boeuffes pointant leurs cornes et la police braquant ses carabines.
C'en était fait. Le cercle se referma sur lui. Surgie on ne sait d'où, la Mélie s'était jointe à ses tortionnaires. Non moins acharnée, elle le désignait à la vindicte générale:
- «Le voilà, c'est lui, le sale racuse-pota».
Suprême douleur, même le Tom Mix qui s'en mêlait! Le héros lui reprochait d'un ton sévère : «Puisque t'as fait le racuse-pota, i faut que t'soye jugé!» Et ça ne traînait pas: déjà le Juge était dressé devant lui, impitoyable et solennel. Ernest le reconnut: c'était le maît' d'école. Le lorgnon et les grandes moustaches jaunes ne laissaient aucun doute à cet égard. Toutefois il était coiffé d'un casque de Gaulois qu'Ernesse ne lui avait jamais vu. Il ne pouvait détacher les yeux de cet objet et essayait de se souvenir si le maît' d'école portait habituellement ce couvre-chef à l'école ou dans la rue.
Il n'eut pas le temps d'élucider ce problème. La voix du juge le ramena sur terre. Il entendit la sentence :
«Puisque tu as fait le racuse-pota, tu es condamné pour toute ta vie. Tu seras enfermé dans le Feldlazarett».
Enfermé dans le Feldlazarett!!!...
Hélas, tout ceci était dune logique inattaquable. Y compris le Feldlazarett. Mais combien c'était triste. Ernesse voulut protester. Il se sentit défaillir. Et glissa dans le néant.

Un sifflet prolongé et strident déchira l'air. Ernesse s'éveilla en sursaut, doutant comme le poète, si l'aube était réelle. C'était la coûnotte de la fabrique. Jamais un son ne lui parut aussi doux. Plus de shérif, plus de juge, plus de négresse, plus de covebois, plus de boeuffes, plus de Feldlazarett! Evanouis, ses tourmenteurs. Que la vie était belle!
Mais pourquoi, à peine délivré se sentait-il gagner par une inquiétude nouvelle, envahissante, inexplicable?
Il en eut la révélation tout d'un coup : la Mélie
Ah! oui, la Mélie. Il ne lui échapperait que s'il prenait immédiatement toutes dispositions utiles. L'ennemi était dans la place, le guettant déjà peut-être. Il lui serait tellement facile de coincer l'Ernesse entre deux portes et de lui flanquer une de ces chmadrées qui font date dans l'existence d'un individu. Il pourrait toujours bouâler, à quoi qu'ça servirait?
Cette idée lui rendit toute son énergie.
-Vingt dieux s'écria-t-il (à moins que ce ne fût : Vains dieux) et il sauta en bas du lit. S'habillant en toute hâte, l'esprit préoccupé, il pensait et agissait de plus en plus vite:
-Elle va m'avoir. Vite mes culottes, mes chaussettes. Qu'est-ce qu'elle va me passer! Où qu'est mon aut' chaussette? Et après ça, i faudra, encore que j'aille à l'école: ça sera le jeu rach'vé . I manquerait pus qu' j'en attrape encore une aut', de chmadrée, là-bas aussi! Bon nom, où qu'est la chaussette-là? Et mes chaussons, où c'est que j'les ai mis Va falloir que j'sauve en vitesse. Avant qu'elle soye là. Je dirai que j'ai fallu prêter mon cahier au Bian du Batisse et qu'i faut que j'aille le chercher. Elle est sûr'ment pas encore levée aux heures-ci. Zut! Maînnant j'ai oublié de mett' mes caneçons! Et j'ai déjà mis mes culottes. Bon nom! Tout ça, à cause du sacré taïaïa-là! Tant pis j'ai pus le temps; j'en mettrai point des caneçons!

Tandis que l'Ernesse se livrait à ces réflexions et prenait cette dérision irrévocable au sujet de ses caneçons, sa mère, levée depuis longtemps, s'affairait déjà dans la maison.
L'Adèle fut surprise de voir l'Ernesse entrer si tôt dans sa cuisine.
- Comment qu'ça s'fait que te t'lèves tellement à bonne heure? C'est même pas six heures et demie...
- Ben, oui... faut que j'aille chez le Bian du Batisse. C'est à cause des résumés. On a composition. Aujourd'hui, faut qu'je l'vi demande son cahier. Et pis, j'ai pu ma gomme... i faut qu'il m'en prête une. Il en a deux, l'vi. Si j'en ai pas, j'en aurai du maît' crécole. (Comprenez «j'aurai des coups, du maître d'école» et pas une gomme, naturellement).
-J't'ai déjà dit, souligna l'Adèle - qui avait de l'honneur- que j'aime pas qu'on aille patler chez les étrangers. (Dans la Vallée, les étrangers, c'est tout ce qui n'est pas la proche famille)
-Mais je vas pas patler! Le Bian et moi, on a dit qu'on revis'rait ensemble avant d'aller à l'école, d'sur son cahier de résumés de jographie. Je tiens pas à être le dernier, moi. (Ernesse ne voulait pas être en reste sur le chapitre de l'honneur familial).
Pour faire bonne mesure il conclut:
-Et d'ailleurs c'est lui qui vient toujours patler chez moi pour mon instruction civique et mes exercices d'élocution
- Bon, bon, fit l'Adèle, moins impressionnée par ces bonnes raisons que par ces mots techniques.
Ils évoquaient pour elle un monde depuis longtemps refermé où son passage, autrefois, ne lui avait laissé que de vagues souvenirs. D'ailleurs, l'Adèle était allée à l'école chez les Allemands. «... Et pour ce qu'on apprenait la fois-là... » laissait-elle entendre lorsqu'il convenait de justifier son ignorance des nouvelles disciplines scolaires. «Pourvu qu'on savait le Vater Unser et réciter le compliment du Kais'r, le jour de la fête de l'empereur, et ils étaient contents. Tandis que le jour d'aujourd'hui, i faut qu'i z'en savent des choses, les gosses, avec, tout' leurs trucs de maînnant: la preuve par neuf! La règ' de trois! les Gaulois! et je n'sais d'belle encore tout quoi»
Elle refusa donc de suivre l'Ernesse sur le terrain mouvant de la pédagogie où il aurait pu vouloir l'entraîner.

Cependant, elle ne pouvait abdiquer si vite son rôle de mère. Elle fit passer l'entretien sur un sujet où son autorité maternelle restait indiscutable.
- Mais dis ouar, toi, i m'semble que t'as; pas bonne mine ce matin. T'es malade? T'as mal dormi?
- Oui, j'ai mal dormi, fit l'Ernesse, pas fâché de changer de conversation et de susciter quelque intérêt.
- Et pourquoi que t'as pas bien dormi?
- Eh! ben, je sais pas, moi... Je rêvais tout le temps... Je rêvais qu'i n'y en avait qui m'campoustaient
-Ah! ah! Je le sais, moi, ce que t'avais affirma l'Adèle: C'est ton manger qui t'as resté d'sur l'estomac.Tas sûr'ment le kerr'ant.
- Ah oui? fit l'Ernesse avec indifférence, l'ouïe, tendue vers la chambre d'où la Mélie pouvait surgir d'un instant à l'autre. (Ça c'était pire que le kerr'ant... )
- Bien sûr. Te devais peut-être pas aller à l'école aujourdvi?...
L'Ernesse sentit passer le frisson des catastrophes.
- Non, non, - je veux l'y aller. (L'idée de rester à la maison faillit lui donner le kerr'ant pour de bon) . Faut que j'aille ; sinon le Bian i m'attendra à cause da jographie.
- Bon, vas-y, pisq'i faut. Pour dîner, j'te f'rai da s'mouille avec du jus de poires. Ça te fera du bien. Prends au moins ta goutte de café avant de partir.
Pendant qu'Ernesse expédiait un semblant de déjeuner, sa mère observa encore, sentencieuse :
- Ça m étonne pas que t'ayes eu le kerr'ant. J' t'avais bien dit hier au soir:
«Mange pas si sale.» Quand on touille tout dans son assiette et qu'on défofelle en mangeant, on attrape mal à l'estomac, on dort pas bien, et on fait des sales rêves. T'as aussi trop mangé de sauce de graisse et sûr'ment que t'as aussi trop mangé de Munster.
Ernesse se garda de conterdire sa mère, encore qu'il ne lui semblât guère prouvé que la sauce de graisse et le fromage de Munster eussent partie liée avec les Covebois et le Feldlazarett.
Mais il avait plus pressé à faire qu'à se pencher sur ces questions-là et il dit
- Bon, maînnant, je m'en vas. Au r'voir m'man.
Il allait franchir le seuil quand sa mère le rappela:
- Ah, à propos. Ecoute ouar un peu. Pisque t'passes devant chez l'Ugénie t'iras chez elle et te lui diras comme ça que ton père i peut pas venir après son rol de bois aujourd'vi. Il est malade. Va et n'oublie pas.
Quoique pressé de décamper, l'Ernesse prit le temps de s'enquérir :
- Oui? et qu'est-ce qu'il a?
- I r'a l'ischias.
- Ah? fit l'Ernesse, l'air ahuri... Et je dois lui dire ça... à l'Ugénie? ... comme t'as dit?
- Eh oui. Elle sait bien c'que c'est, va. Ça fait bien dix ans qu'il l'avait pus eue. Même qu'i s'a pas levé.
L'Ernesse demeura un instant perplexe. Visiblement ces détails ne lui paraissaient pas «coller». Un observateur impartial aurait assuré qu'il avait compris quelque chose de travers.
Renonçant à y voir clair, il ferma la porte et sortit. L'Adèle le regarda s'éloigner dans le petit matin.

Elle aussi n'y voyait pas très clair. Tout en balayant son plancher, elle râmoûillait pour elle-même:
«Ces sacrés jeunes! On n'sait jamais ous qu'on en est avec eux. Une, elle n'sait jamais à quelle heure qu'elle veut rentrer le soir. Et v'là l'autre qu'est pressé de sortir le matin. J'vous d'mande un peu. A-t-on jamais vu quêqu' chose de pareil? Le gamin-là, i m'avait l'air tout drôle le matin-ci. On l'vi dit d'rester à la maison: i veut aller à l'école. Des autres, i rest'raient plutôt deux fois qu'une; et i s'f'raient pas répéter. Et avec ça qu'il avait l'air de rien comprendr' du tout. C'est comme, quand j'l'vi ai dit que son père avait l'ischias: i m'a r'gardé tout bête. C'est bon, on en voit avec la râace-là!»
Le cours de ses pensées l'ayant ramené à son homme. L'Adèle rangea son balai et se dirigea vers la chambre à coucher. Il fallait voir à présent ce que l'on pourrait entreprendre contre l'ischias-là.


L'Ernesse descendit le r'hein. «Pour l'instant, j'es yout'» , pensa-il. Après, on verrait bien.
Il convenait, à présent, de se rendre chez le Bian du Batisse et de faire accepter comme plausible par les parents de son copain une visite si matinale: «Si j'y vas trop tôt, i vont me faire des tas de questions. Si j'y vas pas, i sont dans le cas de dire que j'ai pas été v'nu si ma mère leur demande.»
Ernesse était arrivé au bas du r'hein lorsqu'une rencontre apporta une heureuse diversion à ses pensées inquiètes.
Le Jules, la musette en bandoulière et les mains dans les poches, allait à son chantier en sifflotant. Jules, qu'un reste d'alcool de la veille égayait encore, (on était lundi) lança avec sa bonhomie coutumière:
-- Salut, gamin. Te v'là d'jà l'vé ? Et comment qu'ça roule?
--Euh... oui, ça roule fit l'Ernesse... Et toi?
--Moi, ça roule comme d'sur des roulettes carrées, répondit Jules.
C'était là une de ces rituelles plaisanteries. Il ne s'en lassait pas. Comme il avait de l'estime pour l'Ernesse il précisa: «...comme d'sur des roulettes carrées dans le sable.» Ayant dit, il rit très fort de ce bon mot. Il redevint sérieux pour s'enquérir:
--Mais dis ouar, gamin, te vas déjà à l'école aux heures-cit'?
Ernesse expliqua qu'il avait une commission à faire.
--Ah, ah ! Sûrement une commission pour la Mélie, hein? Elle a pas honte de t'faire lever à si bonne heure, ta frangine?
Après tout, Jules avait raison. C'était bien à cause de la Mélie qu'il s'était levé si tôt. Ernesse trouva Jules bien sympathique. Ah! que ne pouvait-il lui faire part de ses ennuis! Ernesse, à regret, le vit s'éloigner dans la brume matinale...

A présent, Ernesse était à l'école. La classe venait de commencer. Le maître était occupé avec les élèves du petit côté. Il faut savoir que dans la Vallée on temporisa fort longtemps avant de s'encombrer l'esprit et le langage avec la terminologie en usage dans la classe enseignante. Pour le Bruchois l'enseignement comportait trois stades:
1) l'Asile où l'on accueille les touts petits, filles et garcons: en un mot la petite raâce,
2) la Petite école,
3) la Grande école.
C'est clair et facile à retenir. Pour la petite école et pour la grande école: un petit côté et un grand côté. Quoi de plus simple ? Et tellement moins compliqué que ces expressions de cours préparatoire, cours élémentaire, cours moyen... Au temps où l'Ernesse était dans le grand côté de la grande école, on l'eût fort surpris en lui apprenant qu'il était un élève du Cours supérieur 1ère année. Pendant que le maître était lancé avec ceux du petit côté dans une explication des adjectifs possessifs (vous savez: mes, tes, ses, nos voleurs?), ceux du grand côté répondaient sur leurs cahiers de devoirs mensuels à diverses questions de géographie.
L'Ernesse avait relu sa composition et décidément il ne voyait plus d'erreurs à y rajouter. L'oeil vague et le bout du porte-plume dans la bouche, il songeait: «Pourvu que la matinée se passe sans accroc et qu'à onze heures, j'évite la Melie, alors je serai tranquille.»
Hélas, ces deux conditions étaient loin d'être remplies. Ses préoccupations s'envolaient hors de l'école. Sans cesse, il revoyait les événements qui l'avaient agité depuis la veille. Avec persistance, une idée lui revenait à l'esprit: pourquoi donc l'Ugénie l'avait-elle regardé tout bête lorsque, peu avant la classe, il était allé lui annoncer que son père était malade? Il avait pourtant bien dit comme sa mère avait précisé? Qu'est-ce qu'elle avait à le regarder d'un air ébâbi?
--Ernesse trouvait tout le monde bizarre ce matin-là. Et cette manie qu'ils avaient tous de le ramener à ses soucis! Ainsi l'Ugénie, brave vieille, bonne et serviable au demeurant, lui ayant demandé des nouvelles de sa famille, avait eu pour la Mélie une mention toute spéciale: «Ca c'est une bonne petite! Et comme elle est douce et gentille!» (Si t'la connaissais mék, avait irrévérencieusement pensé l'Ernesse...)
Le maître passa enfin du grand côté. Ernesse qui flottait encore entre le rêve et la réalité le considéra d'un oeil nouveau, étonné peut-être de ne pas lui voir sur la tête le casque de chef gaulois dont il l'avait vu coiffé la nuit dernière. Décidément le repas de la veille avait du mal à passer....
Pourtant, c'était le moment de se montrer à la hauteur.
Ernesse eut la constante préoccupation de lever le doigt à toutes les questions, même, et surtout, quand il ne connaissait pas la réponse. Le maitre exposa: «Mes enfants, je vous ai déjà fait remarquer que vous employez très mal le verbe oser. Oser signifie avoir le courage de faire quelque chose. Ne pas oser signifie par conséquent: ne pas avoir le courage. Il ne faut pas confondre oser avec devoir. Devoir a le sens suivant: se trouver dans l'obligation de faire quelque chose. Exemple: On doit manger pour vivre. (On ne doit pas vivre pour manger.»
Tout le monde fut d'accord la-dessus.
-- Faites à présent une phrase en utilisant le verbe devoir, dit le maitre. Les exemples fuserent: On ne doit pas mentir. -- On doit être poli. -- On ne doit pas bavarder en classe. -- On ne doit pas tricher en jouant aux chiques. La chose, jusqu'ici, paraissait comprise.
-- Faites maintenant des phrases avec le verbe oser, dit le maître.
-- On n'ose pas copier d'sur son voisin, lança un honnête garçon, ou présumé tel.
--Mauvais! trancha le maître. Il faut dire dans ce cas «On ne doit pas copier». Il n'est pas question, dans ce cas d'avoir ou de ne pas avoir le courage de copier. Un autre exemple!
--On n'ose pas faire le raccuspota parce que... commença un autre élève.
Le maitre désolé l'arrêta: Henri tu viens de faire deux fautes: d'abord raccuspota n'est pas français. De plus il fallait dire: On ne doit pas dénoncer et non: on n'ose pas. L'élève défendit son point de vue:
--Monsieur, j`ai voulu dire qu'on n'ose pas dénoncer, sinon on attrappe la chmadrée des copains. Alors puisqu'on n'a pas le courage... et ben... on n'ose pas! conclut-il triomphalement. Ernesse lança un regard torve au prénommé Henri qui aurait pu choisir ses exemples ailleurs. Le maître voulut bien admettre qu'Henri avait compris, mais il crut bon de faire une mise au point sur le plan moral:
--Henri, sache qu'en ce qui concerne l'action de dénoncer, il ne peut être question d'oser ou de ne pas oser. Il ne ne faut pas dénoncer parce que on ne doit pas le faire: parce que c'est mal. Voyons, encore une phrase...
Un nommé Firmin déclara:
--On n'ose pas alaksser les chiens dans la rue.
Le maitre bondit:
-- Qu'est-ce qu'il me raconte celui-là ? Qu'est ce que: alaksser?
--Ben... ben... fit l'autre bâillah, vite au bout de son rouleau... c'est quand on voit des chiens... et qu'on les alaksser!... René, le bon élève, celui qui savait toujours, vint au secours du maître. Il expliqua... On rit de bon coeur. Le maître pressé de conclure cette décevante lecon par un exemple correct sollicita à nouveau René.
Et celui-ci énonça posément :
--Je ne dois pas exciter les chiens dans la rue, parce que c'est un jeu dangereux. Je n'ose pas exciter le nôtre, car je crains qu'il ne se fâche.
Ouf ! Il y en avait un, au moins, qui avait compris... Mais cet exercice de language avait fait deux mécontents: le maître qui se demandait s'il oserait avant longtemps affronter l'étude des verbes devoir et oser, et l'Ernesse qui pour un bon bout de temps avait perdu le goût des verbes raccuser et alaksser.
...Et qui se demandait ce qu'il en coûterait d'avoir alakssé la Mélie.

Après une série d'exercices écrits suivis de problèmes d'aritmétique où des trains se couraient les uns après les autres; après une brillante récréation suivie d'une somnolente lecture expliquée, onze heures sonnèrent et les enfants furent rendus à la rue.
Ernesse ne goûta pas comme les autres jours la douceur du moment.
L'école, ce matin-là avait été sa protectrice. Maintenant, il faudrait bien rentrer à la maison. Il se prenait à souhaiter Dieu sait quels bouleversements extraordinaires survenant pour changer le cours de sa triste destinée. Mais rien ne se passait. Il remontait le r'hein, traînant ses sabots et battant sa coulpe. Bien sûr, il l'avait excitée, la Mélie, hier soir. C'était son insistance qui avait attiré l'attention sur la façon dont elle suivait le film, au kino.
Et puis il y avait eu cette allusion à ce taïaïa de malheur ! Enfin quel démon aussi l'avait poussé à rapporter que la Léonie était allée à Vacquenoux, uniquement pour contrecarrer les projets de sortie de la Mélie? Son compte était bon.
Au milieu de ces sentiments divers il était arrivé au domicile paternel. Il poussa la porte, courbant déjà l'échine. Rien ne se passa. Il entra dans la grande chambre. Personne. La cuisine: vide aussi. D'où allait surgir l'ennemi?
Il entendit appeler:
--Qui qu'c'est qu'est là?
C'était la voix de son père. Ernesse entra dans la chambre des parents. L'Albert était au lit.
--Ah ! c'est toi, gamin, fit-il; et il expliqua: J'es tout seul à la maison. Ta mère est allée jusqu'à la pharmacie pour me chercher da pommade.
--Ah ! oui fit l'Ernesse... et t'as encore la... je veux dire: t'es encore malade?
--Bien sûr ! Si te crois que ça s'passe comme ça!
Ernesse questionna:
--Mais te t'lèves quand même, de temps en temps?
--T'es fou! On peut pas se lever avec la maladie-là (Ernesse comprenait de moins en moins). C'est bon! je sais c'que c'est. Je l'y ai été arrangé avec la vacherie-là quand j'étais au Feldlazarett, pendant la guerre quatorze!
Ernesse se fut volontiers passé de cette évocation. Il revit en pensée ses «martyriseurs» de la nuit. D'habitude l'Albert se préoccupait assez peu des études de son fils. Ce jour-là, comme il avait des loisirs forcés, il demanda:
--Et toi? Te r'viens d'l'école? Qu'est-ce t'as appris le matin-ci?
--Euh... euh... ben, on a appris... on n'ose pas dire on n'ose pas, lâcha Ernesse.
L'Albert généralement ne comprenait pas vite. Cette fois il ne comprit pas du tout:
--Qu'est-ce que t'racontes là?
--Eh ben, oui, le maît' d'école a dit comme ça qu'on n'ose pas dire: on n'ose pas.
Le père considéra le fils:
--Je crois que t'es pas tout bien le matin-ci, mon garçon fit-il, attristé.
Il poursuivit:
--D'ailleurs ta mère va r'venir et elle va te d'mander comment qu'ca s'fait que t'mets pus tes caneçons. Eh oui, te les as pas mis ! Va vite les mettre. I sont d'sur le vertico.
Quelle funeste journée! Il fallait encore cette découverte des caneçons! Ernesse s'empressa, fila dans la grande chambre, retira ses culottes. Juste à ce moment l'Adèle rentrait.
--Ah ! tu les mets tout de même, tes caneçons, bougonna-t-elle en déposant sur la table un paquet de drogues.
--0ui, maman..
--Te n'sais pas qu'on n'ose pas aller sans caneçons quand i fait si froid?
-- Oui, maman, approuva encore Ernesse enfilant avec prestesse le litigieux sous-vêtement.
Il avait à peine terminé qu'un grand brouhaha se fit à la porte d`entrée. Quelqu'un riait à gorge déployée s'interrompant avec effet pour dire:
--Mais si, mais si. Entrez donc. I faut qu'on raconte ça à maman; venez donc... entrez...
Le rire reprenait de plus belle tandis qu'une autre voix tentait de se faire entendre:
--Mais non, c'est inutile; c'est pas de sa faute.
Et l'autre faisait:
--Ouye, ouye... j'en peux pus. Mais si! je vous en prie: entrez.¯
Ernesse reconnut la voix de la Mélie. Interdit et médusé, il regardait la porte derrière laquelle se déroulait cette comédie. En d'autres circonstances il aurait bondi pour satisfaire sa curiosité. Vu la situation il s'abstint. Sa tenue en caneçons retenait aussi ses élans naturels. L'Adèle avait tourné la tête vers l'entrée, l'air interrogateur. Elle se décida à ouvrir elle-même la porte. Au milieu du couloir se tenait la Mélie tirant la vieille Ugénie par le bras. L'une protestant, l'autre insistant, elles pénétrèrent enfin dans la pièce. La Mélie riait plus fort que jamais. L'Adèle avec quelque impatience fit alors:
--Mais qu'est-ce qui n'y a donc? Qu'est-ce t'as à houiller comme ça?
La Mélie allait parler. Elle apercut alors la bizarre tenue de son frère. Son rire repartit en cascade.
-- Mais!... Mais!... Mais, qu est-ce qu'il a çui la à s'balader en caneçons? Ouye! ouye! Je peux pus parler. Non je n'peux pas... I m'f'ront mourir... Parlez, vous, Ugénie.
Les regards se tournèrent vers I'Ugénie.
-- Ben, fit-elle, le matin-ci vot' gamin était v'nu me dire que l'Albert était dérangé. Alors j'mai dit comme ça que je devrais lui apporter quêqu'chose qui lui f'rait du bien. Alors j'ai v'nu. Comme je montais le r'hein, je rencontre vot'Mélie.
--Où qu'c'est qu'vous allez, qu'elle dit?
--Je vas chez vous, que j'dis.
--Ah, ah, qu'elle dit.
--Oui, que j'dis. J'apporte quêque chose pour ton père.
--Et qu'est-ce vous lui apportez qu'elle dit.
-- Je l'vi apporte quêqu'chose qui lui f'ra du bien. C'est quêqu' chose qui r'serre...
--Qui sert à quoi? qu'elle dit.
-- Ben, qui sert à r'serrer, que j'dis.
-- Et qu'est-ce que c'est? qu'elle dit.
-- C'est du grivière coupé dans du vin rouge et des brimbelles séchées, que j'dis. Y a rien d'tel pour ça!
--Alors la v'là qui s'met à rigoler et qu'elle me demande:
--Qui qu'c'est qu'est venu vous raconter que mon père avait besoin d'ça?
--Qui qu'c'est? Mais c'est vot' gamin!
L'intérêt se tourna vers l'Ernesse
--Qu'est-ce que t'as bien été dire à l'Ugénie? interrogea l'Adèle.
--Ben... j'ai dit... j'ai dit comme t'avais dit... que je devais dire.
--Mais comment qu' t'as dit, au juste?
--Ben... j'ai dit: le pôpa i peut pas venir enrôler vot' bois. Il est couché. Il a la ch...
Le mot se perdit dans une tempête de rire.
La Mélie pliée en deux comprimant tantôt sa rate, tantôt son foie, tantôt son estomac, affirmait hoquetant:
--I m'f'ra mourir.
L Ugénie que l'hilarité avait gagnée elle aussi laissait échapper de petits gloussements saccadés. L'Adèle le ventre agité par les soubressauts qui soulevaient son caraco put dire entre deux secousses:
--Sacré fô ! J'avais pas dit comme ca. J't'avais dit il a l'ISCHIAS!
Comme si la confusion n'était pas encore suffisante, l'Albert vint s'en mêler. Intrigué par les éclats de voix, il était parvenu à se lever et, malgré son ischias avait enfilé un pantalon. Ouvrant la porte de la chambre il tonna:
--Sacré bon nom de bon nom, mais qui qu'c'est qui fait bacchanal là-dedans?
On le lui expliqua en deux mots. Il eut un regard pour l'Ernesse:
--Ça m'étonne pas. Le gamin-là, i m'a pas l'air tout ferme aujourd'hui. Y a un moment il est venu me raconter que leur maît' d'école leur apprenait qu'on n'ose pas dire on n'ose pas. J'vous d'mande un peu! J'ai rien compris du tout.
Au milieu des rires qui l'atteignaient de partout, Ernesse était là, tout seul, tout petit. Debout près de la grande table, tenant encore au bout des doigts sa culotte qui pendait comme une petite chose dérisoire, il baissait la tête. Il ne disait rien; il n'y avait rien à dire.
Elle la tenait bien sa vengeance, la Mélie! Ce rire impitoyable était pire que toutes les chmadrées qu'elle aurait pu lui donner. Quelle victoire pour sa soeur! ll aurait bonne mine quand ses camararades le questionneraient:
--Dis, Ernesse, quelle maladie qu'il avait ton père?
Car c'était sûr, la Mélie donnerait à cette affaire la plus grande publicité. Il y serait déblâmé parmi ça!...
Il se sentait désarmé à jamais et son chagrin était plus grand que toute la douleur du monde. Tout seul. Il était tout seul devant ces grandes personnes qui le fustigeaient de leurs moqueries. Quand cela finirait-il? C'en était trop. Depuis hier il avait tellement lutté contre tout! Contre le kerr'ant, contre les dangers illusoires, contre sa conscience inquiète, contre les fantômes sortis de son imagination. Il était à bout.
Soudain il s'affaissa. Effondré sur une caisse, affalé contre la table, la tête enfouie dans les coudes, il pleurait à longs sanglots qui s'achevaient en de sourdes plaintes. Tout son petit corps tremblait et de brusques secousses soulevaient les frêles épaules. Les autres s'étaient arrêtés de rire. L'Albert la main encore posée sur la poignée de la porte regardait, contrarié. La Mélie, les yeux arrondis, semblait interloquée. L'Ugénie avait joint les mains. Adèle, la mine inquiète, esquissa un mouvement de compassion envers son gamin. Et toujours cet interminable gémissement dans lequel s'écoulaient pêle-mêle, les larmes, la honte, l'amertume, les effrois du matin et les terreurs de la nuit. Tous étaient consternés, ne sachant que dire.
La Mélie, la première, eut l'intuition de ce qu'il convenait de faire. En deux pas elle fut près de son frère qu'elle entoura de ses bras.
--Haïe mon chéri, ne pleure plus. T'es mon buob. Je t'aime bien, te sais. Allons, console. Viens chez la Mélie. T'es not' petit, not' petit à nous, not' biquet. Viens, mon vahlah.
L'Ernesse, brisé se laissait faire. Prestement, la Mélie le prit sur ses genoux et le berça comme un tout petit, trouvant les mots qui apaisent et qui rassurent. Par-dessus leurs enfants enlacés le père et la mère échangèrent un bref regard. Et pour l'Ugénie ce fut une raison d'affirmer une fois de plus:
--J'avais toujours dit que la Mélie c'était une bonne petite.