Les conscrits

PROMENADE à STRASBOURG

S'il y avait un conscrit qui ne risquerait pas de manquer le train de neuf heures pour Strasbourg, c'était bien l'Emile du Pont d'la Basse.
Tôt levé, parti de bonne heure de sa ferme lointaine, il avait traversé la forêt, dévalé les parcours et avant huit heures déjà, était apparu sur la Place de la Gare, seul, bon premier, et subitement ne sachant plus quoi faire de sa personne.
Qu'est-ce que les autres pouvaient bien attendre pour rappliquer? s'interrogea-t-il au bout d'un moment.
La logique aurait pu lui répondre qu'ils attendaient que ce soit l'heure. Or, il y en avait encore pour une heure et demie avant que le train ne s'ébranle.
Emile entra dans la gare. Elle était vide. Il ressortit sur la place. Toujours personne. Il leva les yeux vers l'horloge. II revint dans la gare, comparant l'heure avec la pendule de l'intérieur. Elles étaient d'un synchronisme désarmant. Après quelques allées et venues de ce genre, il parvint à la conclusion que cela ne faisait pas avancer les aiguilles.
Une averse subite l'obligea à se replier définitivement à l'abri. Il s'assit sur un banc, les mains dans les poches, les jambes allongées et l'air maussade. Que faire en une salle d'attente à moins que l'on attende? Lui, au moins ne serait pas en retard. Ah! non. Les autres allaient arriver -s'ils arrivaient!- trempés comme des canards. Et un jour où on allait à Strasbourg!
Il se mit à rêver de cette ville où, la fois-là, on n'allait pas, comme de nos jours, pour un oui ou un non.
Pour descendre à Strasbourg il fallait de sérieuses raisons. Dans la famille de l'Emile on ne prenait le train que pour d'impérieuses nécessités, achat d'une lessiveuse, réassortiment de la batterie de cuisine ou encore, acquisition d'un neuf rhabillement dans la Grand-rue.

* *
*
Chacun sait que c'est là qu'on trouve du solide et du bon marché.
- Et puis, dans la Grand-rue on n'est pas roulé! avait coutume d'affirmer la mère de l'Emile.
De fait, dans la Grand-rue, on savait à quoi s'en tenir. Derrière les vitrines, les chaussures alignées cheville contre cheville portaient sur des étiquettes leurs prix clairement indiqués. Plus loin, des mannequins de cire au regard fixe et niais, aux gestes figés dans une raideur gracieuse mettaient en valeur la suprême élégance de ravissants complets-vestons pincés à la taille, le torse bourré de papier, tout faux pli effacé et, pour atteindre à ce miracle de sveltesse, l'étoffe inutile tirée en arrière, fermement maintenue par des épingles fichées dans le dos ou çruellement piquées dans leurs fesses de bois.
De la rue, on ne distinguait pas ces savants épinglages. Mais quand on était à l'intérieur ça n'avait plus d'importance. Le reste regardait le patron. L'essentiel était d'entrer dans la boutique.
Si, sur le point de succomber on hésitait encore un peu sur le trottoir, le marchand nonchalamment appuyé contre sa porte et qui, de loin, vous avait vu arriver, trouvait au bon moment le mot déterminant ou l'exact sourire qui emporterait la décision. Le bras plein de rondeur, il s'effaçait pour vous laisser entrer tandis que les vendeurs glissant à votre rencontre sur le parquet ciré s'affairaient à vous avancer des chaises.
Après, ce n'était plus que routine. Des générations de marchands de la Grand-rue servaient depuis des siècles les mêmes générations de paysans si bien qu'à la longue ils paraissaient avoir été faits les uns pour les autres.
Cette longue expérience, c'était ces gestes discrètement courtois, ces paroles respectueusement persuasives, cet empressement désintéressé, tout cela en un dosage si savant qu'il paraissait impensable au client, qu'on ne l'ait composé pour lui spécialement.
On donnait à vos modestes personnes une telle importance, à vos désirs une telle audience, on vous entourait de si prévenantes attentions, qu'on s'en trouvait à la fois confondu et valorisé à ses propres yeux. On se sentait comme un autre personnage.
Comment, dès lors, décevoir d'aussi obligeants messieurs? Ce n'était plus possible. Comment sortir de là sans rien acheter et soudain apparaître à leurs yeux étonnés comme des mesquins, des pauvres types, et comment ensuite avoir la force de s'en aller le dos rond, tels des minables, sous les regards devenus méprisants de ces gens distingués qu'on dérangeait pour rien?
C'était donc affaire conclue à partir du moment où le patron, les bras arrondis, ramenait comme dans un filet, l'Emile, son père, sa mère et leur gamine jusqu'au cercle attentif des vendeurs auxquels il semblait les confier comme un bien très précieux en un geste digne des temps anciens: «Ce sont mes amis très chers, je les mets sous votre protection.»
- Et pour ces messieurs-dames, ce sera?
- Eh ben... eh! ben... faisait la mère, ce serait pour un rhabillement pour not' gamin.
Ce serait! Humble conditionnel! Frêle obstacle pour se prévaloir d'un revirement possible et qui serait bientôt écrasé sous l'amoncellement des costumes s'entassant sur les comptoirs. C'est bon: c'est des malins: les guéards-là. Plus il y a de marchandises, moins on risque une ultime dérobade.
- Monsieur Henri, descendez donc notre croisé en cheviote anglaise- Monsieur Alphonse, sortez donc notre Prince de Galles trois boutons! Et aussi notre serge bleu-marine!...
Et les vendeurs grimpant aux échelles comme à l'abordage ramenaient les costumes à bout de bras, les extrayaient de profondes armoires, ou encore, armés de perches à crochet les cueillaient en d'invraisemblables hauteurs.
Tout cela sentait bon l'apprêt, le tissu neuf et la naphtaline.
Il y en avait bientôt tant d'empilés que le père de l'Emile, pour dire quelque chose lui aussi, faisait:
- N'en sortez pus. On veut quand même pas tous les acheter.
On riait à cette bonne plaisanterie et le chef des vendeurs, pour ne pas être en reste, répondait:
- Si vous les voulez, on vous les vend tous!
Bref, la glace était rompue. Et le marchand qui, entre temps, avait repris sa place contre le chambranle de la porte d'où il pouvait à la fois surveiller les clients futurs et veiller aux clients présents, n'avait plus qu'à donner le petit coup de pouce qui emporte l'adhésion définitive et, s'il le fallait, consentir en sa toute-puissance le sacrifice d'une petite réduction.
- Et j'y perds, Madame! J'y perds à ce prix-là!... C'est bien parce que c'est vous.
Ils ressortaient contents avec un ou deux nouveaux cartons de plus à porter et se reprenaient à déambuler le long des vitrines de la Grand-rue schleifant les paquets, heurtant les passants, indifférents à la foule qui s'ouvrait puis se refermait derrière eux.
On vend de tout, dans la Grand-rue: depuis les casquettes jusqu'aux gibus, des vélos aux bandages herniaires; de quoi boire, de quoi manger. Il y a de tout; bistrots, kinos, charcuteries aux extraordinaires pyramides de saucisses, de toutes les formes et de toutes les couleurs, des grosses, des maigres, des aplaties, des ventrues, des pansues, en chapelets, en tranches, des rouges, des brunes, des roses. Qui est-ce qui pouvait bien manger tout ça?
Parfois, ne pouvant résister à la fringale ou à la tentation, on entrait dans une boulangerie d'où l'on ressortait tenant à la main quelque gâteau, tranche de tarte ou chausson aux pommes que l'on finissait de manger tout en marchant sur le trottoir, le nez au vent, avec immanquablement un arrêt obligé à cause de leur gamine qui n'savait pas manger et qui, ayant goulûment mordu dans sa pâtisserie, avait fait spritzer la crème ou la marmelade sur les côtés et ainsi s'en déschmérait les joues et les mains quand ce n'était pas sa robe, ou le pantalon de son père.
- Minndié de p'tite mehr'adam, grognait la mère. Regarde ouar comme te t'as sali! La prochaine fois on t'prendra pus avec.
Et quand la gamine avait fini de débroïer son chausson aux pommes et que d'un coup de son mouchoir à carreaux sa mère lui eût débarbouillé le visage, on reprenait, placides, la marche en avant.
Parfois on passait devant ha porte ouverte d'un cabaret d'où sortait en même temps que des relents de bière, un air de fox-trott ou de shimmy débité par un piano mécanique. On croisait y parfois d'étranges individus à la mine louche, sortis de gluantes ruelles, spécimens d'une faune bizarre aux occupations imprécises. De temps à autre on apercevait aussi, issues de quelque bouge, des femmes très peintes, à talons incroyablement hauts, au visage à la fois jeune et vieilli et qui, chose bizarre -même s'il faisait très chaud- portaient sur les épaules une fourrure de renard qui devait être leur uniforme.
Le père et la mère échangeaient un regard.
- C'est bon, on en voit aussi à Chtrasbourg des marque-mal! disait l'un. - Et desquels! concluait l'autre.
* *
*
On ne s'éloignait de la Grand-rue que les commissions à peu près terminées. Alors seulement on poussait quelques pointes vers la Place Kléber et ses environs.
Entrer au Magmod était toujours agréable et tentant.
En plein jour les lustres flamboient, répandant généreusement des flots de clarté sur les gens et les choses. Tout brille, tout scintille, blanc et or. Les cuivres étincellent aux portes, aux rampes, aux balcons; les cristaux miroitent; partout des glaces; et partout dans ce palais on peut librement circuler, monter, descendre, tourner à droite, aller à gauche, et sans cesse il y a quelque chose de nouveau ou de merveilleux à voir, tandis qu'une musique suprêmement distinguée descend d'un orchestre installé là-haut, déroulant en ondes exquises ses broderies aristocratiques et ses harmonies de bon ton.
Emile ne s'y connaissait guère. Quelque chose cependant lui disait que c'était autre chose que les pianos électriques des bastringues de la Grand-rue.
Mais, plus encore que les lumières, plus que les uniformes à boutons dorés des garçons d'ascenseur, plus encore que les mélodies bonbon-fondant de l'orchestre, ce qui impressionnait le plus l'Emile, c'était les vendeuses!
Elles étaient pour lui comme les princesses de ce palais.
Princesses lointaines et altières dont le fier regard passait indifférent par-dessus vos négligeables personnes. Soit qu'elles fussent occupées à de menus rangements, glissant leurs doigts, délicats en de soyeuses lingeries ou parmi de précieux bibelots, soit qu'elles continuassent entre elles, de comptoir à comptoir, une conversation depuis longtemps entamée, soit que, désoeuvrées et appuyées à leur rayon elles poursuivissent quelque rêve intérieur, elles apparaissaient à Emile, parées d'un souverain prestige. Et cette façon qu'elles avaient de regarder à travers vous sans vous voir les lui faisait paraître encore plus inaccessibles.
Il ne savait pas, le brave Emile, qu'un flair infaillible leur avait fait deviner à l'avance, et si l'on peut dire à la manière d'avancer, les vrais clients ou les pedzouililes, et que, d'un simple coup d'oeil en biais elles avaient immanquablement déterminé:
- Bür!
ou pire:
- Büreknolle!
De ceux-là, il n'y a rien à tirer, on le sait.
Aussi, quand le petit groupe traversait les allées, le père, la démarche cahotante, moins assuré sur un parquet lisse que dans un champ labouré avec une hotte sur le dos, la mère, fendant l'espace comme un vaisseau de haut bord, toutes proéminences en avant, la gamine, trotte-menu tourniquant partout et sciant les côtes à sa mère pour qu'elle lui achète de l'eau de corogne et que l'Emile, redoutant l'encaustique qui le ferait s'étaler sur le ki d'châsse, suivait, marchant sur des oeufs, alors, dis-je, un observateur impartial aurait aisément reconnu que pour ceux-là les vendeuses ne se mettraient guère en frais.
Mais celles des vendeuses que l'admiration de l'Emile mettait sur un piédestal, c'était bien celles de la parfumerie.
Ah! ces beautés!
Sur un piédestal elles l'étaient d'ailleurs pour de bon, car, entourées des scintillants flacons où étaient enfermés leurs philtres magiques, elles laissaient, du haut de leur podium, tomber sur le vulgaire humain les regards veloutés de leurs yeux de gazelles. Quel carmin sur leurs lèvres! Que de grâce dans leurs gestes! Infinie délicatesse de leurs doigts nacrés et de leurs joues de satin!
Emile en restait pantois.
Des filles comme ça, personne ne devait s'aventurer à les toucher! Et ça devait être fragile! Sûrement que ça devait casser comme de la porcelaine! Le soir venu, on les rangeait sans doute dans de précieux écrins où elles fermaient leurs beaux yeux jusqu'au lendemain.
Brave Emile, il en avait encore à apprendre!...
Il ignorant, le bon garçon, qu'à la fermeture du grand magasin, elles couraient comme tout le monde à travers les flaques d'eau pour attraper la correspondance vers un lointain faubourg et que -comme tout le monde- elles disaient, à l'occasion ces princesses:
- M... j'ai encore loupé mon tram!
Il admirait la nonchalante aisance avec laquelle, parfois, un jeune élégant à haut col et à fines chaussures à boutons s'entretenait avec l'une d'elles, penché sur le comptoir où il se tenait familièrement accoudé, la parole facile, le geste éloquent, la démonstration éblouissante tandis que son autre main négligemment posée sur le pommeau d'une canne retenait du bout des doigts son feutre gris perle et ses gants beurre frais.
Ce n'est pas l'Emile qui aurait eu le courage de leur parler ainsi ! -Ni autrement non plus, d'ailleurs.- Et il était presque étonné que sa mère, avisant le rayon de la mercerie, osât leur parler sans aucun embarras, négocier du ruban pour leur gamine, quelque tartan de boutons, ou du fil à coudre «Au conscrit» pendant qu'il se tenait en retrait silencieux et discret.
Un jour qu'il était ainsi à bayer aux corneilles, il avait rencontré l'André, le Trésorier de la Classe, descendant affairé le grand escalier avec des dossiers sous le bras, trouvant ainsi son camarade dans l'exercice de ses fonctions d'employé de la maison.
- Tiens, fit André, s'arrêtant, amical: mais c'est l'Émile!
Ils avaient bavardé quelques instants.
- Oui, avait dit l'André, je travaille là-haut dans les bureaux de la direction. De temps en temps, je descends dans le magasin pour faire signer des pièces, transmettre un ordre, vérifier des factures... Tu vois c'que c'est, quoi!...
Oui. Et ce que l'Émile voyait le laissait admiratif:
Car André l'ayant quitté, s'éloignait maintenant parmi les rayons, accueilli par des sourires, interpellé au passage par des: «Salut André» -«Bonjour mon p'tit André», sérieux, affable et très à son aise au milieu des gentillesses de ces belles filles.
De ce jour l'Émile avait eu pour André une considération encore plus marquée.
Mais c'était pas tout ça. Il convenait de ne pas rater le train du retour.
Aussi, quand on avait fait et refait sur le trottoir du Magmod le compte des colis, la famille regagnait la Gare centrale. Dans une heure ou deux ou arriverait dans la Vallée mais on ne serait pas au bout des peines car il faudrait encore craouer la côte en frâlant d'zous les paquets.
Pendant leur absence la vieille tante avait gardé la maison. Elle les attendrait sur le seuil de la ferme et, tenant bien haut la lampe à pétrole allumée leur ferait:
- Haïe, mon Dieu, mes pauv' éfants! Comme vous v'là ennuités  Au moins, pensa l'Emile que sa rêverie avait ramené dans la Vallée et à la réalité, le soir-ci j'aurai pas b'soin de stipprer là-haut chargé comme une bourrique!
* *
*
 La pluie avait cessé. Du côté de la porte d'entrée s'élevait un murmure confus de voix, qui allait s'amplifiant.
- Mais où qu' c'est qu'i peut bien êt' fourré? disait-on.
C'était enfin les copains.
- Moi j'vous dis qu'il a pas pu v'nir à cause da pluie.
C'est de lui qu'on parlait.
- Ou bien, i s'a perdu dans la forêt...
- Ou bien sa mère elle l'a pas laissé v'nir...
- Ou bien il a la gu... de bois
La voix claironnante de Jules s'éleva:
- Moi, j'vous parie qu'i lui a d'nouveau fallu aller à Gennbri pour m'ner leur vache au boeuf!
Ils découvrirent enfin Emile dans son coin de salle d'attente.
- Mais c'est not' Emile ! C'est not' petit Emile qu'on avait perdu!
On l'entoura, le bousculant d'affectueuses bourrades et de grandes tapes sur les épaules.
- Mais qu'est-ce que t'faisais là tout seul...
- On croyait que t'viendrais pas avec... Depuis quand qu' t'es ici?
Paul, le Chef de Classe fit:
- C'est pas possib': t'as dû d'mander au chef de gare la permission de coucher dans la salle d'attente?
- Et moi qu'avais parié qu'i t'avait d'nouveau fallu aller à Gennbri, fit le Jules.
Le piqueur venait d'ouvrir la porte. On l'entoura l'assourdissant de paroles:
- On a retrouvé not' Emile. On le lâche pus. On le prend avec.
Et la bande fonça vers les quais portant l'Emile en triomphe sur les épaules aux cris de: «Vive la Classe! Vive l'Emile!» au moment même on le train arrivait en gare dans un fracas de ferrailles entrechoquées.
- Suivez-moi fit Jules, entraînant tout le monde vers le milieu du convoi à la hauteur des compartiments de 1ère classe tandis qu'un schaffner le suivait d'un oeil soupçonneux.
C'était des compartiments douillets aux spacieux fauteuils de velours rouge. Le grand luxe.
- Alors, fit Jules, à l'adresse de l'employé, en ouvrant toute grande une portière, les Conscrits i n'ont pas l'droit de monter en 1ère classe?
- Pien sûr! fit l'homme. À gondition que fous payez le pillet de bremière glasse! Sinon, vous avez un protekoll!
- Ah! bon, fit Jules. Eh bien, puisque c'est comme ça on ira tous en 4ème pour vous faire enrager. Et les dix-sept conscrits refluèrent en riant vers les wagons de 4ème classe.
Nous disons bien : de4ème classe.
Après 1918 on vit encore de ces wagons-là pendant une quinzaine d'années. C'était des voitures à peine mieux suspendues que des wagons à bestiaux. Le prix du voyage y était modique. C'était le moyen de transport des petites gens des riches avares, et aussi des marchands.
L'intérieur était spécialement conçu. Des banquettes en planches, à dossier droit et dur (comme dans les petits bistrots de village) se faisaient face, ménageant un très large espace libre où les voyageurs se tenaient debout appuyés au flanc de la voiture, ou agrippés à des chaînettes de fer qui pendaient du plafond.
Cet espace pouvait aussi être occupé par des bagage : caisses, sacs de pomme de terre, paniers à légumes, valises. etc... C'était familier, inconfortable et pittoresque.
Or, si Paul et André le Trésorier avaient décidé qu'on voyagerait en 4ème classe pour aller à Strasbourg, ce n'était pas seulement par économie mais bien parce que seul ce genre de wagons permettait de réunir les conscrits en un groupe unique.
De plus, quand l'espace entre les banquettes était libre, on pouvait, en 4ème classe, se livrer aux excentricités les plus diverses, exhibitions de danses, lutte à main-plate, jeu du saute-mouton, voire même gymnastique aux agrès, grâce aux chaînettes pendues au plafond.
Les Conscrits s'engouffrèrent dans un compartiment. On partait. Entassés aux fenêtres ils firent une dernière ovation au village qui s'éloignait puis, pour se mettre en voix entonnèrent une fois de plus:
Dans mon berceau mon père m'a toujours dit
Que je serais un enfant de débauche...

Le train roulait. De petits groupes s'étaient formés. Ici, quelques conscrits commentaient le bal de la veille. Dans un coin Paul et André scrutaient les comptes de la caisse. Près d'eux, le Louis Tütüt et le François d'la Gosse qui ne connaissaient guère que leur univers de balles de coton, de bobinoirs et de bambroches racontaient par le menu au Jean du Bèqué-Simon les avanies qu'ils essuyaient à cause de leur abruti de contremaître.
- Te vas ouar que la v...-là, i va encore trouver à r'dire pasqu'on a fait bleu pour aller à Chtrasbourg!
À une portière, Jules et le Francis du Gros-Tarè regardaient défiler, vu du train, le paysage familier qu'ils connaissaient mieux, vu de la route, s'essayant à identifier les maisons et les lieux.
- Te ouas, là-bas, c'est le pré du Bancal.
- Mais non, faisait l'autre, le pré du Bancal il est près du derrière de la Thérèse. Et le derrière de la Thérèse, c'est pas ça.
- Haïe! Haïe! Te m'apprendras pas où qu' c'est qu'est le derrière de la Thérèse!
Que le lecteur se rassure. Il ne s'agissait pas d'un détail anatomique mais bien de l'arrière de la maison de la Thérèse en question.
Jules se retourna pour prendre les autres à témoins. Le Firmin du Bian-Pèlé terminait un récit qui paraissait intriguer ses interlocuteurs.
- C'est comme je vous dis, disait Firmin. C'est quand j'ai passé près d'leur jardin, pour venir à la gare, que j'ai vu qu'i gn'avait pus d'logette. C'est comme si elle s'avait envolée. Boulée qu'elle était! À plat comme une carte postale! Y avait même l'Albert, l'Adèle et leur gamin qui détrepplaient autour. Et il avait pas l'air content l'Albert!
On écoutait attentivement les paroles du conteur.
Jules était dans ses petits souliers.
- Moi, j'ai rien vu et j'ai rien entendu quand j'ai v'nu, fit l'Emile.
- Bien sûr que t'pouvais rien ouar, toi, pisque t'as couché à la gare! fit Jules assez adroitement, mettant les rieurs de son côté.
Mais on n'était pas là pour pleurer sur la logette. Quelqu'un entonna:

Dans les jardins d' mon père
La logette est boulée.
La caille, la tourterelle
Viennent y faire leur nid.
- Attendez, attendez, fit l'André. Ça va pas comme ça... Ça y est! J'ai trouvé mieux! Ecoutez:
Dans les jardins d'mon père
La logette aplatie,
Le Jules et la Mélie
Peuv' pus y faire leur nid.
On rit très fort, et Jules prit le parti de faire comme tout le monde. On reprit en choeur:
Auprès de ma blonde
Qu'il fait bon, fait bon, fait bon...
* *
*
 L'arrivée dans une gare créa une diversion. Tous se précipitèrent aux fenêtres, interpellant les jolies filles.
- Hep! Mesdemoiselles! Montez avec nous. Vous s'rez bien, avec nous.
Mais les demoiselles passaient au large, prudentes. Et l'on repartait sans demoiselles.
Au fond ils n'y tenaient pas tellement, préférant rigoler et brailler entre eux tout leur saoûl en bons copains qu'ils étaient.
Paul observa:
- C'est pas étonnant qu'elles veulent pas monter avec nous: vous leur faites peur en gu...lant comme des veaux.
- Ça c'est vrai, approuva un conscrit. À la prochaine gare on devrait tous se baisser. Et on fera comme si gn'avait personne dans le compartiment.
On applaudit à cette astucieuse idée. On la mit à exécution dès l'arrêt suivant. Les dix-sept conscrits s'accroupirent et ne bougèrent plus. De l'extérieur le compartiment paraissait désert.
La portière s'ouvrit: une grosse bonne femme chargée de paquets escaladait le marchepied. Et il fallut encore l'aider à hisser ses bagages!... À vrai dire, dès la station suivante elle abandonnait les lieux, incapable de supporter plus longtemps la crudité des rimes.
Depuis un bon moment déjà on entonnait avec régularité, à chaque station, le couplet fameux qui, depuis l'invention des chemins de fer, jette, on ne sait pourquoi, le doute sur l'honorabilité des femmes de chef de gare.
On y avait pensé un peu trop tard à Schirmeck, mais à partir de Russ-Hersbach chacun d'eux eut son paquet.
Il est c...u, le Chef de gare (bis)
S'il est c...u, c'est qu'ça femme l'a voulu (bis)
Ohé, ohé!
Le Chef de gare de Wisches n'eut pas l'air content du tout. Celui de Lutzelhouse haussa les épaules comme si on lui apprenait quelque chose qu'il savait depuis longtemps. À Mullerhof, y a pas de Chef de gare, fit un conscrit «C'est pas une raison, brailla André: au contraire!» Et l'on chanta encore plus fort. À Urmatt, l'intéressé rentra la tête basse dans son bureau comme écrasé par la révélation de son malheur. À Heiligenberg il protesta vivement, esquissant un geste de menace mais ses paroles se perdirent dans le vent du départ. À Gresswiller, il resta bouche bée, le mot, sinon la chose, était nouveau pour lui. Par contre à Mutzig, l'homme au sifflet eut, assez curieusement. un geste d'approbation et d'enrouragenient au refrain des conscrits. «Allez-y» paraissait-il leur dire. Mais ce n'était qu'un simple chef de service et sans doute il ne pouvait pas blairer son chef de gare. Il n'y avait pas d'autre explication.
* *
*
 Molsheim. C'était le milieu du parcours. Après cette gare le train ne s'arrêterait plus jusqu'à Strasbourg. On attaqua de nouveau le chant dénonciateur.
- Maintenant si vous arrêtez pas bientôt, fit le schaffner passant sa tête à la portière, je vas vous f... un protekoll.
- Protekoll! Protekoll! I n'ont qu'ça à la bouche, fit le Jules.
C'est un fait. Les employés des chemins de fer ne peuvent schmecker, ni les enfants des écoles, ni les schäreschliff', ni les ivrognes. Et encore moins les conscrits. Parce que les conscrits chahutent comme les enfants, qu'ils sont sans-gêne comme les schäreschliff' et qu'ils braillent comme des ivrognes.
Le train repartit, prenant bientôt de la vitesse, brûlant les stations qu'on traversait l'une après l'autre dans un fracas d'aiguillages, salué par les cloches des gares dont le timbre se perdait pour s'éteindre ensuite en notes descendantes. Au loin on apercevait déjà la flèche de la cathédrale: puis le train ralentit et s'immobilisa soudain.
- C'est déjà Chtrasbourg?
- Non, fit l'André, qui savait les choses, c'est le Pont-de-la-Bruche.
Au croisement du Pont de la Bruche, la fois-là, il y avait toujours un arrêt où les trains se faisaient des politesses interminables avant de passer.
Après quelques minutes on repartit et le train, fonçant à travers le tunnel des remparts pénétra majestueusement dans la gare de Strasbourg. Ils étaient arrivés.
Les conscrits allaient, par routine, entonner leur chant favori et derechef, jeter le discrédit sur la femme du Chef de gare de Strasbourg lorsque le Paul d'un geste les fit taire :
- Vaut mieux pas, ici. Fermez vos g...les maînnant.
Ils eurent un regard vers les structures gigantesques supportant tout là-haut les immenses verrières enfumées. Comme c'était grand!
Paul avait raison. C'était trop grand. Et peutêtre bien, qu'ici, les protekoll étaient à la mesure de la gare.
Alors, bien gentiment, les dix-sept conscrits descendirent vers le souterrain de la sortie.
* *
*
À travers le long souterrain rempli du fracas des trains roulant au-dessus de leurs têtes, les Conscrits, allègres et légers, se dirigèrent vers la sortie de la gare de Strasbourg.
Légers, ils pouvaient l'être: aujourd'hui, pas de commissions à faire, point de paquets à schleiffer le soir, point de harquiboïes encombrants à traîner au retour.
Personne d'ailleurs ne s'était avisé de les charger d'une commission On sait c'que c'est que d'faire conscrit. Et quand on fait conscrit, c'est pas pour rapporter de la semence de doucette de chez la graîneterie Alvin-Hoebel, des knack-wuschtl' de chez Kirn, ou une série de casseroles de chez la quaicaillerie Schlanger. Aujourd'hui, à l'aller comme au retour, on pourrait aller par les rues, les mains dans les poches et le nez au vent. Légers, ils l'étaient aussi car pour cette journée de promenade dans Strasbourg on avait clairement établi que la Caisse paierait tout ce qu'on boirait, tout ce qu'on mangerait, bref, tout ce qu'il y aurait à payer. André l'avait dit. De ce côté on était tranquilles. Et ça, ce n'était pas rien.
L'Emile, particulièrement, était sensible à cette certitude. Chez lui, à la maison, on était toujours un peu serré sur l'argent. C'est pas qu'ils étaient des crass' ou des ouett' avares, mais dans sa famille on était toujours obligé de tirer d'sur tout.
Emile se souvenait bien. «La caisse paiera», avait affirmé André lorsque l'Emile avait évoqué la fois-là que la vieille Chéribi s'avait plaint au Maire quand les conscrits avaient zabé la canne-major dans ses carreaux. Même que le Jules avait renchéri: «La caisse paiera» et qu'i s'avait même f... u d' l'Emile en disant : «Qu'est-ce qu'on veut bien casser, mina' dié d fô
Les portillons passés, André, sur un signe de Paul réunit les copains et leur dit:
- Faut qu'on reste tous ensemble. Mais si des fois on en perd un en route, pour qu'i nous r'trouve, i n'aura qu'à nous attendre près de la statue du général Kléber. Si des fois i pleuvait, alors i n'aura qu'à nous attendre à «l'Ours blanc». C'est le bistrot oùs qu'on va manger à midi. C'est compris?
- Compris! fit Jules. Mais moi si j'me perds, je vous attends à l'Ours blanc... Même s'i pleut pas! Personne n'a rien contre?
On rit et l'on sortit de la gare. Ils étaient à peine sur le trottoir que le Louis Tütüt s'immobilisa tout à coup.
- ...Môon!... fit-il, cloué sur place et la bouche en O, considérant la Place de la Gare.
Dans la Vallée, on fait: Môon! quand on est frappé soudain d'étonnement et que l'on ne veut pas invoquer en vain le nom du Créateur. Môon! c'est le comble de la stupéfaction.
Les autres le regardèrent, étonnés aussi.
- Qu'est-ce qui t'arrive? T'es pas malade?
- Non... j'es pas malade... mais... dis ouar, André, t'es bien sûr qu'on est à Chtrasbourg... pasque... pasque à Chtrashourg sur la Place de la Gare y a des jardins et des fleurs. Et là je vois rien
. - Te m'as fait peur, fit André, qui expliqua alors:
- On voit bien qu'ça fait une paire d'années que t'es pus v'nu à Chtrasbourg. Oui, te ouas, i z'ont tout rasé, tout enlevé: fleurs, pelouses, arbres, bancs; et i z'ont mis des pavés à la place! Je n'sais d'belle pas pourquoi.
-C'est peut-être pour faire faire l'exercice aux soldats? avança un conscrit.
- Ou bien pour mettre des carrousels et des baraques quand c'est la fête de Chtrasbourg? fit un autre.
- En tous les cas, c'est pus beau, maînnant, fit le Louis.
Mais on n'était pas venu à Strasbourg pour s'apitoyer sur le sort de la Place de la Gare. On lui tourna le dos et l'on prit la rue Kuss.
André, et Paul le chef de Classe n'avaient pas eu trop de peine pour faire comprendre à leurs camarades que pour la promenade à Strasbourg il valait mieux laisser à la maison les chapeaux empanachés, les bouquets et les flots de rubans.
- Croyez-moi, avait dit André. Des conscrits, les gens de Strasbourg en voient bien assez, et ça ne les épate plus! Ne croyez pas qu'ils vont faire la haie sur les trottoirs et se mettre aux fenêtres pour nous applaudir si nous passons dans les rues avec nos chapeaux et nos rubans. On remettra tout le fourbi-là le lendemain, pour continuer la fête chez nous.
Car après la visite à Strasbourg il y en aurait encore pour deux jours à faire conscrit dans le village. Deux jours de grandes beuveries, de chants éraillés et de voix enrouées...
Ainsi nos conscrits passaient sagement dans les rues de Strasbourg sous la conduite de Paul et d'André. Rien ne les distinguait spécialement des autres passants si ce n'étaient les deux insignes: «Bon pour le service» et «Bon pour les filles» fixés au revers de leur veston.
* *
*
Seul, Jules, n'en portait plus qu'un, ne s'étant pas encore avisé qu'il avait perdu l'autre. Firmin lui en fit la remarque comme ils abordaient la rite du 22 Novembre.
- Tiens? T'es pus «bon pour les filles» maînnant?
À quoi un autre ajouta:
- Qu'est-ce qu'on veut dire!... Depuis le bal i n'est plus «bon pour les filles», mais pour une seule fille.
D'autres dirent encore:
- La Mélie lui a sûrement défendu de le porter.
- Non, i le lui a donné comme souvenir.
- Moi je crois qu' c'est elle qui lui a chipé.
- Elle t'a au moins pas chipé le drapeau d'la classe? fit l'André faussement anxieux.
Jules accueillit ces plaisanteries avec bonne humeur. La perte de sont macaron rouge ne le préoccupait nullement. Il était loin de se douter que L'Ernesse l'avait retrouvé non loin de la logette écroulée au prix d'un plongeon dans le fumier.
On passait devant le Magmod. André leva les yeux vers le haut édifice avec une pensée amicale pour ses collègues qui n'avaient pas la chance de faire conscrit.
Emile demanda timidement:
- On ira aussi au Magmod, aujourd'hui?
Jules se retourna vers lui.
- Au Magmod?... Au Magmod?... Et qu'est-ce que t'veux bien faire au Magmod?...
Prenant les copains à témoins, Jules ajouta dans une indignation feinte:
- Quand j'vous dis! Sa mère lui a sûrement donné toute une liste de commissions. Vous allez voir qu'i va s'ram'ner avec trois balais d'cuisine, une barre à mine pour son père, un sac d'école pour leur gamine et une chaise-longue pour la tante Hélène. Et nous, on devra encore l'aider à porter tout le bazar-là!
André prit cordialement l'Emile par l'épaule:
- Mais oui, sois tranquille, lui fit-il en semi-confidenc : on s'arrangera d'jà pour l'y aller, au Magmod!
C'était tout naturellement à André que les Conscrits avaient laissé l'organisation de la journée. D'abord, il était le seul à bien connaître la ville. Et surtout, les Conscrits s'étaient depuis longtemps aperçus qu'avec l'André les choses étaient menées à bien. Il savait arrondir les angles, régler les problèmes, éviter les conflits. Mais il savait aussi gu...ler un bon coup quand il le fallait, c'est-à-dire quand les imbéciles s'obstinaient à ne pas comprendre.
Il avait, une fois de plus, rappelé aux conscrits qu'on n'irait as à Chtrasbourg pour détraîner de bistrot en bistrot à suffer comme des trous, pour dékotzer après dans tous les coins comme des schäreschliff'.
Son idée était de montrer à ses camarades quelques aspects de Strasbourg qu'ils n'avaient jamais vus ou ne verraient peut-être jamais. Pour le reste on se fierait à l'inspiration du moment.
Ils étaient arrivés place Kléber. Là s'entrecroisaient -à peu près- toutes les lignes de tramway de la ville.
- On va prendre le tram vers le Rhin, dit André.
- Pour le Rhin? s'étonna le Jean du Bèqué Simon.
Mais on y a tous été plus d'sept fois, au Pont de Kehl!
- Oui, oui; pour le Rhin! confirma André. Mais un Rhin que vous n'avez pas encore vu. En attendant que le tram arrive, allons dire bonjour à Kléber.
Le bon géant, compagnon de Bonaparte en Egypte, dressait sa silhouette de bronze appuyée sur un grand sabre courbe, à la fois débonnaire et énergique.
Les Conscrits firent le tour des bas-reliefs où les soldats de la 1ère République en de furieuses mêlées sont aux prises avec les ennemis de la Révolution. Une scène retint leur attention. On lisait en-dessous ces paroles de Kléber:
Soldats! On ne répond à de pareilles insolences due par des victoires. Préparez-vous à combattre!
- Oh! oh ! fit le Paul, le guéard-là il a l'air d'un bon gros, mais j'ai l'impression qu'i fallait pas lui marcher sur les pieds.
- On avait dû lui faire une sacrée vacherie, fit un conscrit.
- Et une quelle, de vacherie! expliqua André qui savait les choses: les Anglais avaient signé un accord qui permettait à Kléber de ramener son armée en France. Et tout à coup i disent que ça compte pus. Et que l'armée française devait se rendre aux Anglais.
- Et alors?... - Et alors, fit André, alors on a f...u d'sur la gu... aux Anglais.
Sur ce, les Conscrits prirent place dans le tram de la Porte de Kehl, bien heureux de savoir qu'on ne faisait pas impunément des vacheries à Kléber.
* *
*
 André, entraînant les conscrits à sa suite, escalada une sorte de talus. Parvenu en haut il tendit le bras et, comme s'il ouvrait le rideau d'un théâtre, il leur dit:
- Voici le Port de Strasbourg. C'est ça que je voulais vous montrer!
Devant eux s'étendaient des bassins, des docks, des entrepôts, des bâtiments de toutes sortes que dépassaient encore de hautes cheminées. Des bateaux à vapeur sillonnaient les eaux noirâtres, d'autres, amarrés, leur travail terminé, semblaient au repos.
Il y en avait des gros, des petits, des trapus. Certains éclatants de blancheur, d'autres noircis, barbouillés et gardant la trace des nombreuses besognes accomplies. Un train de péniches passa, tiré par un remorqueur dont la cheminée exhalait en crachotant des flots de fumée noire. Le long des quais les chalands alignés livraient leur contenu à des grues roulant sur des rails. Ici, du blé, là, du ciment, ailleurs du charbon qui s'entassait en noires collines. Et dans ce lacis enchevêtré, des locomotives, encore, parvenaient à se glisser, tirant de longues rames de wagons métalliques ou ramenant d'interminables files brinquebalantes de wagons-citernes.
Les conscrits regardaient, bouche bée.
- Alors, qu'est-ce que vous en dites? fit l'André, assez content de la surprise qu'il avait provoquée.
Des mouettes passaient dans le ciel. Leurs grandes ailes blanches apportaient à ce tableau quelque chose de maritime.
- T'as bien fait de nous amener ici, dit Paul. Je m'aurais jamais douté que le port de Strasbourg était si grand. Qu'est-ce que c'est des machins ronds qu'on voit là-bas tout loin?
- Ça c'est des réservoirs à pétrole, ou à essence. Il n'y a déjà plus de place pour eux. I faudra bientôt les mettre ailleurs. Le port est déjà trop petit.
- Y a même une église, ici, fit un conscrit.
- Oùs que t'vois une église?
- Là-bas, fit l'autre en désignant un édifice en pierre à long clocher pointu.
- C'est pas une église! C'est un bureau de poste. C'est les Allemands qui ont construit ça. I z'avaient toujours des idées pareilles. Ça m'étonne pas que t'aye pris une poste pour une église. Venez, on va passer juste devant.
La petite troupe se remit en route tandis qu'André expliquait:
- La plupart des gens qui viennent pour la première fois à Strasbourg se précipitent pour voir le Rhin au Pont de Kehl et ne voient même pas le port qui est autrement intéressant. Y a des bâillahs qui sont venus vingt fois au pont et qui n'ont pas vu le port une seule fois.
On arriva au fameux pont pour constater d'un commun accord qu'on n'avait encore rien bu de tout le matin. C'était à peine croyable.
Ils entrèrent dans le premier café venu et là, en buvant leur bock de bière, ils eurent à loisir sous les yeux le long couloir métallique du Pont de Kehl avec ses poutrelles entrecroisées et dont l'entrée, côté français s'agrémentait de deux obélisques de pierre et, tout là-haut, d'une boule de métal surmontée d'un fier coq gaulois.
Sans doute, ceux d'en face, sur l'autre rive, s'enorgueillissaient eux aussi d'une entrée non moins fastueuse, avec une boule surmontée d'un aigle, non moins fier lui aussi. Et tout en buvant leur bière ils étaient loin de se douter -mais qui s'en serait douté! - que tout cela, une quinzaine d'années plus tard, sauterait en l'air avant de s'abîmer avec fracas dans le Rhin.
*
* *
Leur soif étanchée, les conscrits, dans l'attente du tram qui les ramènerait dans la ville firent quelques pas, désoeuvrés, dans ce quartier du Port du Rhin.
Curieux quartier.
Face à l'entrée du pont qui conduit en Allemagne, on avait élevé d'imposantes et hautes maisons. Il y avait des magasins, des restaurants, de larges trottoirs, tout cela animé et bien vivant. C'était comme l'embryon d'une ville qui un jour s'en irait à pied, à travers champ, rejoindre Strashourg dont on voyait la flèche élancée pointer là-bas dans le lointain. La Jeune Ville, bien résolue à atteindre son aînée potassait de l'avant ses immeubles neufs à la rencontre des faubourgs, lesquels s'étiraient désespérément eux aussi pour arriver à l'heure au rendez-vous. Dans son ardeur juvénile elle faisait vite. Il n'y avait pas un instant à perdre.
Et puis soudain elle s'aperçut qu'elle avait été gagnée de vitesse.
Butant, là contre une ligne de chemin de fer, ici à un talus, ailleurs aux batiments du port, plus loin trouvant la voie coupée par des bassins pleins d'eau, elle dut se rendre à l'évidence: rails, ponts, canaux, entrepôts, plan d'eaux, s'étalant, s'étendant proliférant, s'étaient installés là, comme pour l'éternité, et lui avaient insidieusement barré le chemin!
Coupée vers l'ouest, interdite vers le nord, acculée au Rhin, elle eut un regard d'espoir de l'autre côté de la rue, vers le sud. Presque au ras du fleuve s'étendaient des espaces encore libres. Elle fit la moue. Elle répugnait à voir ses maisons et ses enfants les pieds dans l'eau les jours de crue. À côté, un peu à droite, le sol se relevait. C'était des terrains militaires. Pas question. Elle savait bien que lorsque les militaires possèdent un terrain, pas même le Père Eternel ne le leur ferait lâcher.
Elle avait donc bouclé la boucle. Il fallait en prendre son parti. Pour toujours elle resterait à l'état de «quartier», bien heureuse qu'on ne lui eût pas confisqué le tramway cahotant qui parvenait encore à se glisser jusqu'à elle.
Comme les Conscrits longeaient une grille de fer, des coups de feu violents éclatèrent non loin d'eux, en détonations sèches et précipitées; parfois en rafales rageuses. Près d'une guérite, un soldat était debout l'arme au pied.
Les conscrits s'approchèrent.
Les mains croisées sur le canon du lebel que prolongeait une interminable baïonnette, sanglé dans une capote bleu-horizon, le casque maintenu par la jugulaire, le soldat en faction les regardait venir. Il n'avait pas été long à les identifier. Quand ils furent devant lui, il leur dit:
- Alors, la bleuzaille, on cherche de l'embauche?
Un conscrit demanda:
- Qu'est-ce que c'est ici? C'est une caserne?...
- Mais non, p'tite tête. C'est pas une caserne! C'est le stand de tir de la garnison. Qu'est-ce t'as dans les esgourdes? T'entends pas tout ce pétard?
- Ah ! oui?... Et on tire souvent, ici?
- Bien sûr. À peu près tous les jours. Chaque régiment à son tour.
Et le soldat, un regard sur les maisons d'en face, ajouta dans un pur accent de Belleville:
- C'est pas pour dire  les civils du coin, qu'est-ce qu'i prennent dans les portugaises!
Pour dire vrai, les conscrits n'avaient pas compris cette expression. Personne n'osant afficher son ignorance, chacun se demanda ce que pouvaient bien être ces Portugaises-là.
Firmin, toujours curieux. fit à tout hasard:
- Et on petit pas entrer pour voir, là dedans, comment qu'i tirent?...
Le soldat fut estomaqué par la question.
- Ah ! il est gonflé, celui-là!... Et pourquoi tu crois qu'on m'a mis ici avec ce manche à balai et cette aiguille? Pour attraper des papillons?... Tu crois qu'ici, c'est comme une baraque de tir à la fête du village? Mais au fait, d'où est-ce que vous êtes, vous autres?
- Nous?... On est des Vosges.
- Ben, mon cochon, fit le soldat, j'aime mieux vous dire que ça s'voit!
- Et toi, t'es aussi des Vosges?
Il est des questions qui valent des injures. Le soldat, du ton que Louis XIV eut sans doute pour dire: «L'Etat, c'est moi», laissa tomber, magnifique:
- Moi, j'suis d'Paname.
- On aurait dû s'en douter, dit André, qui ajouta:
Et tu te plais à Strasbourg?
- M'en parlez pas. Vivement que j'me barre d'ici.
- C'est pourtant une belle ville.
- C'est peut-être une belle ville, mais moi je m'em...bête ici.
*
* *

Et l'homme qui, de sa vie n'avait jamais eu d'auditoire aussi empressé, poursuivit, attentif à faire profiter ces jeunes de son expérience d'ancien:
- Comment voulez-vous qu'on se plaise ici, dans une ville bourrée de troufions?
Biffins, artilleurs, cavaliers, chasseurs, aviateurs: y en a de toutes les sortes! On peut pas faire dix mètres sans être obligé de saluer un officier, un sous-off ou un gendarme. On rencontre des ficelles à tous les coins de rue. C'est tout juste s'i n'faut pas saluer les facteurs. L'autre jour j'ai salué un type qui avait une casquette à galon. Je savais pas ce que c'était. Mes copains se sont f... d'moi. C'était un gardien de prison. Et parlons pas du Service en ville! Cravate de fantaisie? Epinglé! Pointes de calot rentrées? Epinglé! Capote mal boutonnée? Epingl ! J'en ai ma claque des villes de garnison. Croyez-moi si on vous demande. d'être volontaire pour le Sahara ou Madagascar, allez-y. Ça sera toujours mieux que d'être expédié à Strasbourg, à Rouen ou à Lyon.
- Et ici, t'as bien une bonne amie?... demanda Jules.
- Tu parles! C'est toutes des bêcheuses. Tu n'commences à les intéresser que si t'as des galons sur les manches. Je vous l'dis: y a trop d'troufions! Et puis moi, j' m'en fous, des filles de Strasbourg. J'ai ma femme à Paris qui m'attend. Alors, vous comprenez...
- Tiens, t'es marié? fit un naïf.
- Mais non, eh! ballot! C'est ma gonzesse. Ma môme, quoi! Une chouette de nénette, ça j'vous 'dis. On est ensemble à la colle. On s'mariera quand je s'rai libéré.
Les conscrits ne comprirent pas très bien ce que c'était que «d'être à la colle». André le leur expliquerait plus tard, pensèrent-ils.
Et le soldat conclut:
- Je vous l'dis: Vivement la classe!
Alors le Louis Tütüt, toujours un peu bâillah, fit au soldat:
- Tu dis que tu vas être libéré et tu dis : «Vivement la classe! ...» T'as pas encore fait conscrit avec ceux de ta classe, alors?
- Mais non! Mais non...! fit l'autre, apitoyé mais compréhensif: la Classe, c'est la Quille! C'est quand on s'barre. C'est quand on met les bouts. C'est quand ou r'tourne chez ses vieux, ou chez sa bonne femme. T'as pigé?
Et les Conscrits comprirent ce jour-là qu'il y avait une différence énorme entre: «Vive la Classe» et «Vivement la Classe».

*
* *

 Les coups de feu s'étaient tus. On entendit soudain une sonnerie de clairon.
- Ça, c'est la fin du tir, expliqua la sentinelle, et il chantonna:
T'as tiré
Comme un cochon,
Tu n'iras pas
En permission.
- Faites gaffe, maintenant. dit-il. La Compagnie va sortir. Si on voit que je vous parle, j'ai droit à huit jours de cabane!
- De cabane?... Quelle cabane? demanda encore le Louis.
- Décidément, i faut tout vous expliquer! fit l'homme  La cabane c'est quand on descend en taule. En prison, quoi!
Les Conscrits se glissèrent un peu de côté, et regardèrent, comme de quelconques passants. Ils voulaient voir comment les choses se passaient quand «on avait tiré comme un cochon». C'était le moment de s'instruire. Il fallait en profiter. Bien ne vaut l'exemple pris sur le vif. Au village, ils avaient -bien sûr- écouté des récits de soldats en permission. C'était à la fois trop merveilleux ou trop terrible pour être vrai.
Une foule de biffins fit irruption des bâtiments de béton et se groupa sur un terre-plein. Casqués de métal, vêtus de treillis gris sale d'exercice, ils s'alignaient mollement lorsqu'un gradé à mince galon d'argent apparut.
- Ça va barder, maintenant, fit la sentinelle à mi-voix, à l'adresse des conscrits. Ça, c'est le juteux! Le petit homme au galon prit du recul et cria tout à coup à pleins poumons:
- Compagnie! À mon commandement ! Ga...arde à vous! En colonnes, couvrez!
Ce fut magique. En un instant la Compagnie fut alignée. On les aurait cru en pierre.
-Repos... Garde à vous. À gauche, gauche.
Toute, la compagnie pivota face à l'adjudant:
- Inspection des armes!
Alors les hommes, colonne par colonne, présentèrent leur fusil, d'abord le canon, puis, avançant d'un pas, la culasse ouverte, tandis que l'adjudant une badine à la main passait soupçonneux et attentif devant chacun.
C'était comme un ballet bien réglé.
Les conscrits sur le trottoir regardaient toujours. Ça se passerait donc comme cela?...
L'inspection était terminée. L'adjudant cria:
- À droite, droite! Arme sur l'épaule! droite!
Les fusils escaladèrent les épaules et ne bougèrent plus.
- Rep...sez! armes!
Hélas, une crosse retomba lourdement sur le sol.
- Bougre d'âne, cria l'adjudant, vous tenez un porte-plume ou un fusil? Deux jours de consigne. Ça vous apprendra. Notez! sergent.
Et le sergent nota sous la dictée de l'adjudant: «A laissé tomber violemment la crosse de son fusil sur le pavé avec un bruit préjudiciable au bon fonctionnement de celui-ci.»
On passa à d'autres exercices.
- Baïonnette...on!
Les baïonnettes jaillirent hors des fourreaux dans un éclair d'argent. Un autre commandement. Elles disparurent. Un autre, elles réapparurent.
- Remettez...ette!
Les baïonnettes réintégrèrent les fourreaux, sauf une, expédiée malencontreusement au sol dans un bruit d'acier.
- Meyer! Vous irez en permission, avec mes bottes, fit l'adjudant. Notez! sergent.
- «Remettant sa baïonnette au fourreau a émoussé sa pointe en provoquant sa chute brutale et inattentive.»
Pour varier les plaisirs, on passa au «présentez armes».
- Présentez !... Armes!
Les fusils montèrent comme un seul homme au creux de l'épaule lorsqu'on entendit quelque chose roulant sur le sol dans un bruit de casserole. Un maladroit avait, au passage, accroché sa visière, arraché sa jugulaire et envoyé son casque sur le macadam.
- Leroy! Bougre de salopard! Vous m'ferez quatre jours. Ça vous apprendra à placer votre jugulaire. Notez! sergent.
- «S'est décoiffé au moyen de son fusil à l'exercice en heurtant son casque qui n'avait pas mis sa jugulaire malgré les ordres qui lui avaient été donnés».
- Mais, mon adjudant. ma jugulaire...
- Veux pas le savoir. Taisez-vous.
- Mais je voulais dire...
- Taisez-vous. Deux jours de plus pour avoir parlé au garde-à-vous. Notez! sergent.
Après un quart d'heure de maniements divers l'adjudant cria:
- En avant! Marche.
La colonne s'ébranla vers la sortie des grilles défila devant les conscrits dans un grand bruit de godillots cloutés, laissant derrière elle au passage l'odeur mâle et militaire de ses cent cinquante transpirations empoussiérées, tandis que la sentinelle présentait son arme, elle aussi.
- Ine, deux, ine, deux. Appuyez sur la crosse! Couvrez dans les colonnes!
La compagnie tourna à gauche. On entendit encore «...Z'aurez deux jours! .. Permission avec mes bottes...» Et ce fut tout.
Ouf! fit le soldat de la guérite, on respire.
- Eh! ben, fit un conscrit, avec celui-là... ça a l'air de marcher...
- Et de chauffer, même! renchérit le soldat. C'est un adjudant corse.
- Ah! oui? fit un conscrit, et alors? - Eh ben, ceux-l : i sont tout bons, ou tout mauvais.
- Et çui-là qu'on a vu? C'est un tout bon, ou un tout mauvais? demande l'Emile.
- Eh! ben, qu'est-ce qu'il te faut! fit le soldat avec un haussement d'épaules.
Il ajouta encore:
- Nous aussi on a un adjudant corse à la compagnie. I gueule encore plus fort que celui-ci, mais i n' punit jamais. Aussi, i peut nous d'mander tout ce qu'i veut, on le fait. Çui-là, c'est un tout bon.
Tout bon?... Tout mauvais?...
Sur quelle espère tomberai-je? se demandait chaque conscrit.

*
* *

D'après ce qu'ils avaient vu et entendu ce matin, il semblait bien qu'on ne puisse échapper à cette alternative. C'était comme à pile ou face.
Et peut-être, Kléber lui-même, longtemps avant de crier à toute une armée, du haut de son grand cheval:
Soldats! On ne répond à de pareilles insolences que par des victoires! Préparez-vous à combattre.
... oui, peut-être bien que le général Kléber lui aussi avait passé entre les mains d'un adjudant corse.
Ce qui fit dire à Paul, quand les conscrits furent installés dans le tram n°1:
- Si je comprends bien: qu'on soye deuxième classe ou maréchal de France, i faut passer entre les pattes d'un adjudant. Corse ou pas.
Et Paul conclut: - Ce qui me console tout à fait, c'est que, chaque adjudant, avant d'être adjudant, doit passer lui-même entre les pattes d'un autre adjudant qui lui en fait voir des vertes et des pas mûres.
Chacun son tour! Voilà ce qui est consolant.
*
* *
Il n'était guère pensable qu'au programme d'une promenade à Strasbourg ne figurât point une visite de la Cathédrale.
Cependant André expliqua: - Comme on est en avance pour aller voir sonner midi à l'horloge astronomique, je vas vous montrer un drôle de quartier. C'est sur not' chemin. Venez.
Emboîtant le pas au Trésorier. les Conscrits pénétrèrent dans les parages de l'Arsenal et de la Krutenau.
Là prospéraient au coude à coude les bistrots à soldats. La proximité des casernes de l'Esplanade garantissait à ces boîtes une clientèle sans cesse renouvelée. Venaient ensuite de petits commerces, ateliers imprécis, échoppes d'artisans, et parfois quelque boutique dont la façade avait été modernisée par des lignes plus nettes, tandis qu'à côté, d'autres, attardées faisaient encore épicerie de village.
C'était divers, hétéroclite, et de guingois.
Au cours des siècles, les constructions juxtaposées à la diable avaient formé des rues jamais bien droites dont les trottoirs s'élargissaient ou se retrécissaient selon des règles imprévisibles. Chaque époque avait laissé ici quelque échantillon de son style. Le Moyen âge, sans doute ces masures s'appuyant les unes aux autres, la Renaissance, peut-être cet escalier de noble envolée entrevu au fond d'un vestibule, le XVIII° siècle puis le Second Empire, ces architectures militaires, scolaires ou administratives qui se dressaient, austères et rigides. Avaient aussi échoué là, quelques gros immeubles «de rapport» dont les murs gris suaient l'ennui et puaient la laideur.
Ici, une demeure rustique sentait encore la ferme qu'elle était il n'y a guère. Et tout à côté, entre deux maisons anciennes s'élevait, agressive, une façade modern-style de 1910. Enfin, quelque part au fond d'un jardin, où on la cache et d'où on la tirera peut-être un jour pour servir à l'édification des foules, l'ineffable École des Arts décoratifs, pur bijou de la Belle Epoque et dont le front en céramique colorée avait dû faire béer d'admiration les badauds aux temps heureux du style de la nouille écrasée.
Un tramway bon enfant traversait cahin-caha ce quartier populeux et empoussiéré, coupant effrontément les virages à la corde pour s'arrêter, essoufflé, à la Place du Foin.
C'est ici même, que pendant bien longtemps, l'Administration scolaire assigna à résidence les innocentes jeunes filles de l'École normale d'Institutrices.
Elles y restèrent, les pauvrettes, des dizaines et des dizaines d'années, cloîtrées dans l'ombre humide des murs de l'Arsenal. On eut enfin pitié d'elles et un jour on les sortit de là.
*
* *
Sur les voies principales débouchaient d'obscures ruelles.
André, les conscrits à sa suite, pénétra résolument dans la moins engageante. Une humanité de cauchemar vivait là: gosses sales et dépenaillés tripotant l'eau grise des rigoles, ou bien, accroupis en rond sur le trottoir et s'amusant de quelque vague jouet. Sur un seuil, deux petites filles pâlottes jouaient au bébé avec un chaton famélique qu'elles se repassaient et reprenaient inlassablement. Trois ou quatre adolescents en compagnie d'une fille malpropre à la bouche peinte étaient nonchalamment adossés à l'entrée d'un infâme logis. Les mains dans les poches, le mégot collé a la lèvre, ils regardèrent passer les conscrits d'un regard torve et fuyant.
- Te nous en fais faire un drôle de tourisme! observa un conscrit.
- Alors, c'est pas pittoresque? fit l'André.
- C'est pittoresque, dit Paul. Mais dégueulasse. En tous les cas j'aurais jamais cru qu'i gn'avait des coins pareils à Chtrasbourg!
André prit une autre venelle, puis une autre. C'était toujours les mêmes maisons basses, comme affaissées, aux murs lépreux, aux façades écaillées, à fenêtres rafistolées et portes branlantes. De sombres corridors, au plâtre arraché en longues traînées, et, pour le reste, gluants d'une crasse fort ancienne, donnaient sur la rue.
Il sortait de ces ouvertures béantes une âcre odeur de vieilles choses sales, entassées depuis des siècles, et dont l'indélébile puanteur vous prenait à la gorge. Des escaliers à la rampe douteuse et patinée montaient vers les étages. L'ascension de ces marches de bois étroites et raides devait poser, les soirs de cuite, des problèmes quasi insolubles de retour au bercail. Que de laborieuses remontées coupées soudain de dégringolades sonores! Que de dérapages bruyants en marche arrière! Et que de gottferdami pour terminer l'escalade de ce calvaire!
Parfois, de la fenêtre ouverte d'un rez-de-chaussée on apercevait l'intérieur de ces logis exigus où de misérables meubles laissaient tout juste assez de place aux occupants, et tellement sombres qu'il y fallait la lumière en plein midi. Souvent le sol des pièces était plus bas que le niveau de la rue si bien que, du trottoir, le plafond apparaissait à la hauteur des passants.
Parfois. d'un étage venaient les pleurs stridents d'un moutard auxquels répondaient, à côté, les cris discordants d'une dispute. La voix glapissante d'une mégère emplit un moment la ruelle d'imprécations interminables...
Un conscrit observa:
- En tous les cas, chez nous, c'est quand même pas si ouett'.
- C'est en tout cas pas si craspeck, affirma Paul.
Le Louis Tütüt, qui conservait une dent contre le maire de Strasbourg, ajouta:
- I z'auraient mieux fait de bouler toutes les baraques-là que d'démolir les jardins de la Place de la gare.
- Eh! ben, moi, conclut le Firmin du Bian-Pèlé, si j'en rencontre un dans la Vallée qui s'plaint d'la vie, je lui dirai de v'nir voir icit' comment qu' c'est.
*
* *
Les Conscrits débouchèrent alors dans une rue plus large, déserte et étrangement silencieuse. Les maisons y étaient basses aussi, closes, muettes, et comme frappées de surdité.
Tout ce qui -à cette heure-là du moins- apparaissait de vivant dans cette rue, c'était un marchand de cercueils. À travers les vitrines de sa boutique on voyait briller sournoisement les ferrures argentées de ses marchandises en chêne lustré.
Quant aux autres maisons, elles s'ornaient toutes d'un gros numéro particulièrement visible. À croire que le facteur du quartier était myope.
Les Conscrits se regardèrent. échangeant entre eux des clins d'oeil avertis. Ils n'étaient jamais venus ici mais ils savaient où ils étaient.
Là, dans ces maisons discrètes et à l'abri des contrevents solides vivaient cloîtrées d'infortunées demoiselles.
Demoiselles, c'est beaucoup dire. Elles l'étaient, certes, aux yeux de l'état-civil mais pas du tout pour ce qui est de l'essentiel de la chose. Cette contradiction abusive n'avait pas échappé à la clairvoyance d'une municipalité, amie des situations nettes, bien intentionnée au surplus, et que seuls les mauvais esprits auraient pu taxer de pudibonderie.
Un beau jour on signifia à ces personnes que cette ville possédait suffisamment d'attraits pour qu'on tolérât encore longtemps ceux qu'elles prodiguaient généreusement en ces lieux. Elles durent s'en aller. Que devinrent-elles? Mystère. On n'en revit plus jamais une seule.
Si nous étions poète nous dirions leur départ un petit matin d'hiver alors qu'une brume froide monte des quais et qu'elles s'en vont, frileusement emmitoufflées de petit-gris, leur pauvre valise à la main, sur le pavé inégal qui tord les talons délicats de leurs fines chaussures en lézard...
Elles passèrent ainsi sans espoir de retour devant la vitrine aux cercueils. Une dernière fois elles se retournèrent, les pauvrettes, pour un dernier adieu à ces inoubliables demeures où l'hospitalité avait été la règle d'or. Que de souvenirs elles laissaient en arrière!
Enfin elles tournèrent le coin, le coeur gros et l'amertume aux lèvres, sous l'oeil désolé des croque-morts restés seuls désormais pour égayer la rue.
Mais nous ne sommes pas poète, et nous en resterons là.
Précisons néanmoins que pour faire bonne mesure, on décida aussi de rebaptiser la rue. Ça, c'était moins facile. Pour ce faire il était indispensable de dénicher un personnage aussi célèbre que suffisamment mort pour ne pas venir protester de l'usage qu'on ferait de son nom. Mettez-vous à la place. On chercha longtemps en vain.
 Après bien des efforts on tomba enfin sur le nom d'un bourgeois de Strasbourg dont la candidature -si l'on peut dire- réunissait un triple avantage. Premièrement, il était aussi mort qu'on peut l'être. Deuxièmement, il avait habité au n°10 de la rue en question. Troisièmement, la descendance de sa famille était éteinte depuis 1651!... Ça, c'était de la chance! «Qui dit mieux?» s'exclama l'historien municipal tout joyeux.
Le bon bourgeois dont on mettait ainsi le nom en holocauste avait, en des temps fort reculés, géré avec conscience et dévouement les biens d'une oeuvre philanthropique installée en cet endroit.
Mais il y a toujours des grincheux et des sensibles. Et les sensibles allaient disant que c'était grande pitié de voir accolé le nom d'un phillanthrope de haut rang à un lieu de réputation aussi douteuse. Par quels cheminements tortueux de l'esprit pouvait-on en arriver là!
- Pas du tout. C'est tout simple, au contraire! firent ceux qui avaient gardé la tête froide en cette affaire. Et ils expliquèrent:
- Etymologiquement, philanthropie signifie amour des hommes. Nous ne voyons quant à nous nulle contradiction dans les façons variées de mettre ce noble sentiment en pratique. De jadis à nos jours, et d'une manière comme d'une autre, la continuité de la «philanthropie» a été ici, assurée.
Et de fait, il fallait bien reconnaître impartialement qu'en ce lieu on avait beaucoup fait pour l'amour des hommes...
Ce raisonnement fortement structuré l'emporta.
Et le Philanthrope eut sa rue à Strasbourg.
*
* *
Toutefois, à l'époque où nos conscrits s'égaraient dans ces parages, on n'avait pas encore vidé la rue de ses occupantes, et on ne l'avait pas encore tenue sur de nouveaux fonts baptismaux. Bref, c'était encore la grande époque.
Un conscrit lança:
- Et si on entrait? Un coup pour de rire?
- T'es fou? fit André. Si te crois qu'elles vont s'déranger pour toi aux heures-ci! Et qu'est-ce que t'crois que t'verras?... Te veras un ouett bistrot qui empeste les mégots éteints, avec des glaces tout déch...iées des mouches, et des banquettes de velours rouge qui puent le patchouli.
- Qu'est-ce que c'est qu'ça du patchouli? fit l'Emile.
- Du patchouli, c'est da schmockott' comme ta cousine l'Olga s'achète chez le Knopf à Schirmeck. Alors? Te ouas si ça r'nifle?
Jules intervint, s'adressant à l'Emile:
- Non, mais dis ouar un peu, toi. T'en poses des questions!... T'en veux saouar des choses!... C'est des fois pas que t'voudrais aller là-d'dans?... Pas d'ça lisette: t'iras pas!
- Mais je disais seulement comme ça... pour de rire... protesta l'Emile.
- C'est bon ! continua le Jules jouant l'indignation: Je t'vois v'nir avec ton air bête et ta vue basse. «Et qu'est-ce que c'est que du patchouli-ci... Et qu'est-ce que c'est que du patchouli-là...» Et patati et patata. Non mais, vous vous rendez pas compte, les gars? On le laisserait faire qu'il irait tout seul dans les boîtes-là? ... Et la caisse devrait ptêt' ben encore payer la dépense! Ça s'rait du prop'».
Emile voulut placer un mot pour sa défense mais Jules, lancé, poursuivait:
- Et pis, c'est pas tout d'ça. Vous vous imaginez pas les histoires qu'on aurait avec leur tante Hélène. J' l'entends d'jà qui viendrait méier et bouâler: «Saints anges des cieux! Qu'est-ce qu'on a fait à not' petiot !... not' buob!... not' pauv' gamin!... V'là-t-i pas qu'les manr' conscrits sans foi ni loi ont emm'né not' petit Coco chez les cocottes!»
- Non! reprit le Jules avec force: Moi j'veux pas d'évor avec la tante Hélène.
Puis se tournant vers André, et comme si la chose ne pouvait souffrir aucun retard:
- Haïe, haïe, André. Sortons d'ici. Sinon on pourra pus l'tenir.
Dans une joyeuse bousculade les conscrits entourèrent l'Emile, et l'on quitta enfin cette rue où on avait quand même bien rigolé.
Ils en prirent une nouvelle, puis une autre. Ils avaient hâte maintenant de voir autre chose. La pensée du repas à l'Ours blanc leur mettait la joie au coeur.
*
* *
Cependant, alors qu'ils allaient quitter ce quartier étonnant, une large entrée donnant sur une cour attira leur attention. Ils s'arrêtèrent, puis, curieux, firent quelques pas sous un porche dont les battants éraflés et sales, poussés un jour contre le mur étaient restés ouverts, apparemment une fois pour toutes.
Ce passage dont on n'aurait pu dire si jadis il avait été utilisé par des carrosses en or ou des voitures de foin s'étendait sous toute la largeur de la maison. La voûte, blanche autrefois était devenue grise par la superposition des toiles d'araignées. Deux escaliers, l'un à droite, l'autre à gauche conduisaient vers les étages et il fallait à l'oeil un effort pour distinguer si leur entrée était masquée par une porte ou noyée dans une obscurité épaisse.
Fixées au mur, des boîtes aux lettres, petites, grandes, en tôle, en bois, en fer-blanc, rouges, noires, vertes ou saumon, mettaient une note gaie en ce lieu. Des gens vivaient là. Et ils avaient un état-civil. Toutefois la surprenante diversité de ces boites donnaient à penser qu'ils devaient être fort disparates, eux aussi.
Les Conscrits, au fond du passage, débouchèrent sur une cour.
- Vingt dieux  fit Jules ébabi.
À quoi les autres répondirent en écho:
- Eh ! ben... mince, alors!
Devant eux, l'espace était irrégulièrement limité par des habitations aussi variées que vétustes. Malgré leur délabrement elles étaient abondamment occupées. Il en était de petites raccordées tant bien que mal à de plus grandes, les unes aussi désolantes que les autres. Une espèce de longue ferme à charpente de bois devait abriter une imposante population à en juger par le linge séchant un peu partout sur des fils de fer. Derrière des vitres douteuses pendaient ça et là des rideaux que les poussières et la suie avaient passés au brun définitif. Dans les gouttières, prospéraient des mottes de gazon dont les herbes pendaient du toit en touffes molles.
La cour, autrefois pavée, avait perdu un à un ses cubes de pierre, partis par larges zones à présent dénudées, plus basses, et où le sol boueux retenait l'eau de pluie en flaques jaunâtres. Quelques pavés miraculeusement sauvés permettaient d'atteindre à pied sec les portes des rez-de-chaussée. Ici ou là, on avait un jour tenté de consolider ce pavage par du béton, lequel à son tour s'était abandonné et dont il ne restait plus que quelques îlots inutiles.
Les Conscrits regardaient, étonnés.
Un peu partout traînaient des vieilleries abandonnées, immondices, planches, pourries, tas de ferrailles imprécises. Une antique cuisinière achevait de rouiller, et à côté, un matelas crevé perdait son varech en tripes verdâtres. La cour n'était pas tout à fait déserte car, dans un coin, quelques individus au teint cuivré et à la chevelure huileuse s'occupaient à remettre en état un vieux lit en fer qu'ils venaient d'apporter sur une charrette à bras.
Les hommes interrompirent leur travail et se retournèrent. Ils considéraient les conscrits sans la moindre sympathie, grommelant entre eux quelque chose dans un langage inintelligible.
Les conscrits eurent soudain la certitude qu'ils avaient de la chance d'être dix-sept!... Si on ne voulait pas d'histoires, mieux valait écourter la visite. Des fenêtres, d'autres regards tombaient sur eux sans la moindre cordialité. Il était temps de s'en aller.
André l'avait compris.
- Les gars. je crois qu'i faudrait s'approcher de la soupe.
*
* *
Ils repassèrent sans hâte sous le porche et se dirigèrent vers le quai échangeant leurs impressions.
- T'as vu les mecs? ...I z'avaient pas l'air commode, hein?
- Qu'est-ce qu'i pouvaient bien démargoler entre eux?
- C'est du romani. fit André. Te peux toujours courir pour les comprendre...
Paul conclut:
- Ce qu'est sûr, c'est qu'i n'aiment pas les curieux. Remarquez, qu'après tout i z'étaient chez eux. En tous les cas, i vaut mieux rien commencer avec les zèbres-là. I z'ont vite fait de sortir le râmess.
Ils allaient traverser l'Ill lorsque Firmin s'écria soudain:
- Arrêtez-ouar. I n'en manque un. Où qu' c'est qu'est l'Emile?
Ils se comptèrent. Plus d'Emile.
Dans la foule, aussi loin qu'on pouvait voir, rien qui ressemblât à l'Emile.
Ils étaient perplexes.
- Bon nom! Où qu' c'est qu'i r'est d'nouveau fourré, le schnaffiol'-là? fit le Jules. Et il ajouta aussitôt, pris d'une idée subite:
- Vous voyez pas qu'i s'rait r'tourné là-bas?... dans la rue des gros numéros?... Et moi qui le taquinais encore, pour de rire!
- Mais non, dit le Firmin. Il était encore avec nous dans la cour, là où qu'i gn'avait les schäreschliff'
- Tout sûr, confirmèrent les autres. Il était avec nous.
- Vingt dieux d'vingt dieux! s'écria Jules. S'il est resté là-bas tout seul, il est cuit. Demi-tour, les gars. Et en vitesse.
Et les conscrits sans égard des voitures, des piétons ni des tramways retraversèrent le carrefour coudes au corps.
*
* *
Evidemment. Le bâillah d'Emile, distrait, le nez au vent, avait encore un peu flâné dans la cour. Quand il se vit tout seul, c'était trop tard. La retraite était coupée.
Abandonnant pour un instant la réparation du lit de fer, l'allure sournoise et l'oeil mauvais, les individus au teint bistre, s'étaient approchés. Et maintenant ils l'entouraient. Impossible de fuir. Il allait payer pour les autres.
Le plus grand s'avança sur lui, menaçant.
- Was hacht du do verlora?... Hein? ... Sok's doch! ... Hacht du do eppiss' verlora?
Dans son dos, le plus jeune, un petit vicieux, empêchait Emile de reculer par des bourrades insidieuses qui le renvoyaient vers le grand. Deux autres, un à droite, l'autre à gauche, l'encadraient. Il était dans de beaux draps!
- Ussa mi de Sproch! hurla tout à coup le premier, la main levée.
Emile essayait bien de placer quelques mots... il avait nix verlor du tout... i cherchait rien ici, sicher, ganz sicher!... i n'voulait rien... nix gar nix!
Mais le jeunot, sans répit, le repoussait vers le grand.
- Hola ! Langsam, gall? fit celui-ci superbement indigné. Net' ouf de fiâss tratta, gall Junger?
C'était manifeste. Ils voulaient la bagarre.
Ils l'eurent.
Les Conscrits venaient de déboucher sous le porche. D'un coup d'oeil ils avaient compris la situation. Dès lors ce ne fut pas long.
Tête baissée ils foncent en paquet sur le bloc ennemi. De loin, le Paul du Grébi a repéré le sien. Saisi à la fois par le fond de la culotte et le col du paletot, le grand basané instantanément neutralisé perd l'équilibre battant l'air de ses bras. Paul l'agite ainsi quelques instants puis d'un vigoureux coup de rein l'envoie rebondir sur le sommier métallique. Paul est derechef sur lui.
- Alors, te veux qu'on t'berce encore un peu?
Non, il ne veut pas être bercé. Balancé peut-être? Cinq ou six conscrits empoignent la carcasse.
L'un des anges gardiens d'Emile tente désespérément une sortie. À grands coups de pied, appliqués exactement là où le dos change de nom, on le de fer puis, ho! hisse! expédient le tout un peu plus loin dans un grand fracas de ferraille et on le raccompagne jusqu'à la plus proche tanière.
Mais le jeune vicieux, qui veut s'échapper du cercle, se glisse, se faufile, va bondir. André d'un croc en jambe élégant et discret coupe son élan et l'envoie s'étaler dans une flaque d'eau.
- Wäsch' ti, jetzt! lui conseille-t-il avec flegme.
De toute façon il en avait besoin.
Quant à Jules il en termine avec un client personnel empoigné à bras le corps.
Comme il ne sait plus qu'en faire, il le balance sur la charrette. Celle-ci bascule avec le chargement, escamote son passager comme un toboggan, et finalement s'immobilise les bras en l'air.
André jubile.
- Et dire qu'il y a des gens qui paient pour aller au kino! Même la charrette qui fait «Kamarad»!
*
* *
La place est nette.
*Paul rallie ses gens.
- Faites gaffe, maînnant, prévient-il. Si i r'sortent des baraques, ça s'ra en bande. Et le râmess' à la main.
Chacun à tout hasard ramasse une arme improvisée, bout de bois, pavé, tringle en fer et la troupe des conscrits opère une savante conversion vers la sortie.
Il est temps. Des éclats de voix résonnent dans les étages. Des galopades ébranlent les escaliers. Les fenêtres s'ouvrent. Un torrent d'injures tombe sur les conscrits. Les cris aigus des femmes dominent le brouhaha.
Paul dresse l'oreille.
- Filons, dit-il. Ça d'vient sérieux. Si les Bonzesses s'en mêlent, on est f...us!
Ils retraversèrent le porche en vitesse abandonnant en vrac projectiles et bâtons sous le passage puis, l'air le plus naturel du monde, retrouvèrent la rue. Ils furent bientôt sur les quais.
Deux agents de police à l'allure débonnaire arpentaient le trottoir.
- Alors, les Conscrits?... On s'amuse gentiment? fit l'un d'eux.
- Comme des p'tits anges, Monsieur l'Agent, assura Jules.
Quand ils furent au-delà du pont, André arrêtant le groupe d'un geste, se tourna vers les lieux qu'on venait de quitter.
- Une minute! Je voudrais montrer quêqu'chose à l'Emile.
Devant eux, en une longue enfilade, les maisons respectables des quais formaient comme une ceinture pudique à l'étrange quartier camouflé derrière elles.
-...Euh... Et qu'est-ce que t'veux me montrer? fit l'Emile qui n'en menait pas large.
- C'que j'veux te montrer? fit l'André. Eh ! ben, c'est que t'regardes bien... Pour reconnaître les coins-ci au cas que t'reviendrais tout seul... T'as compris? Alors, photographie-les. Et souviens-toi! Pasque si jamais les mecs te r'trouvent...
-...t'en sors pas vivant! acheva Jules qui ajouta encore: Et maînnant, c'est tout sûr: on peut s'apprêter à entendre les méiries et les râmouilleries d'la tante Hélène. On n'y coupera pas. Ils se remirent en route et tournèrent à gauche. Une plaque bleue portait: Rue des VEAUX. - Dis ouar, André, c'est à cause de l'Emile que t'nous fais passer par ici?
*
* *
La rue des Veaux traversée ils arrivèrent sur une grande place. A droite, la Cathédrale élevait dans la nue ses innombrables colonnettes mauves, ses balcons ajourés, ses statues de saints et de rois et, tout là-haut, sa flèche impressionnante de hauteur et de légèreté.
À gauche, la façade du Palais de Rohan dressait ses riches architectures de grès rose et blanc.
André entraîna les conscrits vers un gigantesque péristyle écrasé sous une débauche de personnages figés dans la pierre. Une femme aux formes débordantes, tenant une croix, levait au ciel un regard de soumission parfaite tandis que de sa main tournée vers la terre elle implorait encore la pitié d'en-haut pour les pauvres mortels d'ici-bas, Une autre, elle aussi vêtue à l'antique, et courageusement assise sur un lion, tournait résolument les yeux vers le sol, fixant de son regard de statue les dix-sept conscrits bâillant, le nez en l'air, en bas sur le trottoir.
André dit à ses camarades:
- On a encore quelques minutes avant d'aller voir sonner midi à l'horloge astronomique. Suivez-moi. Je vais vous montrer la Cour de ce palais, en attendant.
Les Conscrits entrèrent et, le portail franchi, s'arrêtèrent respectueux et muets devant l'élégante majesté de cette demeure.
- Qui qu' c'est bien qu'habite le château-là? fit le Louis Tütüt, admiratif.
- Personne, répondit André. C'est un musée. Ça z'appartient maintenant à la ville de Strasbourg.
- Mais avant, à qui c'était?
- Eh bien, avant, c'était au Prince de Rohan.
- Ah! bon, fit le Louis, il avait bien sûr pas eu d'enfants...
- Certainement pas, fit l'André: c'était le cardinal-évêque de Strasbourg.
Jules s'esclaffa, disant au Louis:
- Sacré bâillâh! t'as d'jà vu un cardinal qu'a des enfants?
- Heu... heu... bien sûr que non, fit le Louis un peu décontenancé par les rires des copains, mais qui poursuivit cependant: et il habitait là,... tout seul, le cardinal?
- Oui, il habitait tout seul ici... avec une quarantaine de domestiques et peut-être une vingtaine de chevaux... Tenez, c'est par là qu'étaient les écuries, fit-il en désignant une cour intérieure bordée elle aussi d'un bâtiment à hautes fenêtres.
- Eh ben, voilà des chevaux qu'étaient moult bien logés, constata un conscrit.
- Et ça c'est rien, fit l'André. Si on avait le temps je vous montrerais les appartements. Faut voir la chambre du Cardinal! C'est rien que des sculptures, des dorures et des peintures du haut en bas! La Reine Marie-Antoinette, traversant Strasbourg, y a même passé une nuit.
- Heu... Pas avec le Cardinal, tout de même? ... s'enquit prudemment le Louis.
Jules intervint:
- Bien sûr que non, mïn dié d' fô, la Reine a couché dans le lit du cardinal. Et le cardinal a couché d'sur une pretch, dans le corridor. Ça s'a passé comme ça. Te sais maînnant?
André leva un index sentencieux et parla:
- Ce qu'a dit le Louis n'est pas si bête que vous croyez. Le cardinal de Rohan vivait le plus souvent à la cour de Versailles. Or, il tomba amoureux de la Reine. Quelques personnes avaient fini par savoir qu'il avait un béguin fou pour elle.
- Et elle?
- Elle? ... Elle s'en f... tait.
André poursuivit
- Un jour, une dame de la cour, une comtesse, (une sacrée maline!) vient trouver le cardinal et lui dit: «Moi, je suis bien copine avec la Reine. Je sais que vous lui déplaisez pas. C'est tout sûr. Je vas vous dire comment qu'i faut faire: En ce moment la reine a une furieuse envie d'un collier de diamants. J'en connais un beau. Mais il est cher. Achetez-le lui. Je le lui donnerai de votre part. Après ça, je vous promets, elle vous accordera un rendez-vous, la nuit. Et après...
- Et après... ça gazera tout seul, conclut le Firmin.
- En tous les cas, il le croyait, fit André poursuivant:
- Le cardinal achète donc le fameux collier. On n'en avait jamais vu un pareil! Il coûtait tellement cher qu'il avait pas pu payer tout d'un coup. La comtesse emporte le collier, le garde pour elle le planque dans un coinstaud, et dit au cardinal: «La Reine est bien contente du collier. Elle vous remercie. Patientez encore un peu pour le reste.» Le cardinal était fou de joie.
- Qué. c.. !  laissa tomber le Jules avec un souverain mépris.
*
* *
- Et le rendez-vous? demanda le Louis.
André reprit:
- La comtesse avait une complice. C'était une demoiselle un peu bâillatt' qui ressemblait vaguement à la reine. Je veux dire: de figure. On l'arrange bien pour qu'elle lui ressemble tout à fait. On l'installe un soir d'sur un banc dans un bosquet fort sombre de Versailles, et on lui recommande: «Parle pas trop; ramène pas ta science; et dis pas d' c...ies ! »
La fille attend. Le cardinal arrive, se jette à ses genoux, et prononce des paroles enflammées. L'autre répond à voix basse, tout juste ce qu'il faut pour pas qu'on voye qu'elle est pas la bonne reine; bref, elle lui fait comprendre que la prochaine fois ,on ira un peu plus loin, et enfin disparaît dans l'obscurité des taillis. Le cardinal était aux anges.
- Non ! ... mais quel c...  répéta Jules qui décidément ne disposait d'autre mot pour qualifier cet imprudent.
- Le cardinal, poursuivit André, se disait tout joyeux: la fois-ci...
- ...la fois-ci, c'est dans la poche! acheva le Firmin.
- Oui, peut-être pensait-il aussi: «Tiens, mon collier a fait de l'effet».
Louis Tütüt fit alors cette remarque:
- Mais pourquoi qu'il a pas dit a la fausse reine: «Alors, i vous plait mon collier?»
- Et puis après? fit l'André, elle aurait répondu: «Oui monsieur, merci, il est très beau.»
- Mais alors, il avait qu'à demander à la vraie...
Jules intervint:
- Sacré bâillah! Vingt dieux qu' t'es bête !... T'es aussi chnaffiole que le cardinal-là. Tas donc pas compris que pour lui, y avait pas une fausse reine et une vraie reine, mais une seule, la bonne reine?
- Bon. Bon, fit le Louis. Mais le collier?
André continua:
- Pendant ce temps la comtesse, son mari, son type, et tous leurs copains faisaient une raice à tout casser: fêtes, banquets, promenades, soupers fins. Y avait rien de trop bon pour eux. Quand l'argent venait à manquer on vendait un bout de collier. Et la nouba recommençait. Ainsi, le collier s'en allait, diamant par diamant... La grande rigolade, quoi. Ça pouvait pas durer. Le pot aux roses fut enfin découvert.
- Quel pot? fit ingénument le Louis.
Jules éclata:
- Mais le truc, quoi! la combine... le système!
- Ah! bon, j'avais cru qu'elle avait caché le collier dans un pot...
- Et «bête comme un pot», t'as jamais entendu dire?
André enchaîna:
- Bref, l'affaire finit mal pour tout le monde. Le cardinal fut arrêté, puis chassé de la cour comme un mal-propre... La comtesse reçut du bourreau une bonne chmadrée à coups d' cougie pour s'avoir foutu de la reine et du roi, et fut enfermée en taule pour avoir croqué les millions du collier.
Donc, conclut André, vous voyez que le Louis -sans savoir!- avait deviné que le cardinal-là était pas très catholique...
Le Louis se rengorgea modestement. Et, pour montrer qu'il méritait ce brevet de perspicacité, remarqua:
- En tous les cas, après une pareille affaire il a sûr'ment pus eu envie de v'nir déschnôrer après la reine.
On le lui accorda volontiers.
Les conscrits se dirigèrent vers la sortie. Ils eurent encore en s'éloignant un regard admiratif pour la fastueuse demeure. Mais désormais, dans leur esprit, les cardinaux du XVIII° étaient définitivement perdus de réputation.
*
* *
Comme ils repassaient le portail le Jules d'un air faussement apeuré s'inquiéta:
- L'Emile? où qu' r'est l'Emile ?
- Ben, j'es là, fit l'autre.
- Ah! bon, j'avais peur que t'restes en arrière et que t'rayes encore une aut' bagarre avec des schäreschliff , ou je n'sais d'belle avec qui... Pasque toi, rester seul dans une cour, ça te réussit pas.
Emile lui lança un noir regard qui semblait dire: «C'est bon, j'te r'vaudrai ça.»
Ils traversaient la place. Le Paul s'adressant à André demanda:
- Dis ouar, André, t'en sais des trucs et des histoires! Où qu' c'est donc que t'as appris tout ça?
André s'arrêta et se retournant, désigna un édifice qui portait ces mots tracés en lettres d'or: Lycée Fustel de Coulanges.
- C'est pas difficile, c'est là... Et je voudrais bien y être encore, croyez-moi, fit-il avec un ton de regret.
Un jour -il n'y avait guère- ses études à peine terminées, il avait dû quitter cette grande maison d'où il avait cru s'élancer pour une belle carrière. Et puis, le destin en avait disposé autrement. Il avait dû gagner sa vie et trouver un emploi. Par chance, on l'y utilisait au mieux de ses connaissances, et peut-être ferait-il son chemin. Après tout, un bachelier, ça devait pouvoir se placer.
Il eut un dernier regard de nostalgie vers le lycée et fit:
- Aille, aille, Paul! ... Qu'a-ce que t'vié, ço dinlè!...
De ses années studieuses, de ses connaissances patiemment accumulées, André ne tirait aucune gloire à l'égard des camarades de son village. En ces années 192..., le passé où ils étaient allés à l'école chez les Allemands était encore bien récent. À peine s'ils avaient connu quelques mois d'école française avant d'entrer pour l'existence à l'atelier ou à la fabrique.
Aussi, André, conscient d'avoir été un privilégié s'attachait-il à rester proche de ses amis, sinon tout à fait par l'esprit, mais sûrement par sa façon de s'exprimer avec eux. C'est tout naturellement, et sans effort particulier, qu'au sein du groupe il retrouvait instantanément les mots simples de la Vallée, l'accent traînant des Vosges, ou encore le patois des Vieux. Loin d'étonner ses camarades par des termes savants ou des phrases en haut-français, il usait des mots de tous les jours, si bien que malgré l'évidente supériorité qu'on lui reconnaissait, il restait avec eux de plain-pied, en parfaite communion de langage, d'attitude, et même de pensée.
André en usait de même avec ses compagnons strasbourgeois de travail encore plus mal lotis, en ces temps-là, au chapitre du langage français. Familier de Strasbourg depuis longtemps, il avait fini par s'exprimer si aisément en alsacien qu'on ne se doutait pas, à l'entendre, qu'en réalité il était «a Walsch von dert' hinten, im Brischtôl». Cette connaissance et cet emploi judicieux du dialecte facilitaient grandement ses rapports de tous les jours. Dans le même temps, le grand patron du magasin, un haut monsieur venu de Paris -pour flaire, non pas du sentiment mais des affaires- n'avait pas tardé à s'apercevoir qu'André s'exprimait avec une précision et une concision qui manquaient à bien des Parisiens, et qu'en outre il était capable de tourner au besoin une lettre dans un allemand correct.
Ainsi, passant sans effort de langue en dialecte, ou de dialecte en patois, André évoluait avec aisance dans les milieux les plus divers, partout adopté, nulle part étranger, jamais pris pour un poseur, un renégat, ou un «hargeloffener». Il était partout chez lui. Pour ce genre de choses, il ne s'était rallié à aucune loi précise -et Dieu sait si à l'époque fleurissaient de péremptoires théories!-  Tout au plus, un flair infaillible lui soufflait que sur la question du langage il convenait de ne pas heurter les gens de front, mais d'user de patience et de prudence. Tôt ou tard, sans avoir suscité aucun reniement, la langue nationale -reconquérant d'abord le terrain perdu- s'étendrait, accueillie sans réticence dans les confins jusqu'alors ignorés. Après tout, n'en avait-il pas été ainsi pour toutes les provinces de la France?
*
* *
Mais pour l'instant, fort éloignées de ces hauteurs, les considérations d'André restaient plus terre à terre. Dernière étape avant le repas à l'Ours blanc, s'imposait maintenant la visite de la fameuse horloge astronomique. Le programme, c'est le programme. Les Conscrits, l'estomac dans les talons, suivirent malgré tout docilement leur guide vers l'entrée.
Comme ils allaient passer sous le tympan du portail, Jules les arrêtant d'un geste, leur fit signe de se retourner et de regarder L'Émile, comme d'habitude resté à la traîne, louvoyait gauchement sur le parvis à travers les passants, heurtant l'un, bousculé par un autre, absorbé qu'il était à lorgner les jolies filles au pied alerte et à la jambe fine que bureaux et magasins libéraient en foule pour l'heure de midi.
- Non! ... mais regardez-le ouar, not' wadlâh!... I pense même pus à nous!...  I sait même pus qu'on est là!
Et il en passait tant, des belles filles, que l'Emile en effet ne savait où porter les yeux. À peine l'une avait-elle disparu qu'il en surgissait une autre plus gracieuse encore et qu'il suivait elle aussi du regard, sans voir bien sûr où il posait les pieds!
Ballotté par la cohue, il allait indécis, le nez en l'air et la démarche en crabe; flottant à contrecourant, là, écrasant des orteils, ici, évitant de justesse une vieille dame à voilette, plus loin, percutant de plein fouet quelque gros ventre mou trop tard aperçu. «Oh! pardon, monsieur le Curé» fit-il à un rabbin en lévite dans les jambes et la barbe duquel il s'était empêtré, et qui s'éloigna, lui aussi les orteils douloureux, le traitant de bâillah en yiddisch.
Les conscrits amusés et patients regardaient. L'un d'eux fit cependant:
- On va tout d' même pas attendre qu'il aye fini de passer en r'vue toutes les filles de Chtrasbourg!... C'est pas possible !... Monsieur fait son choix!...
Alors du haut des marches du portail, Jules lança à tue-tête par-dessus les passants:
- NON MAIS, DIS OUAR, TOI ! ... EST-CE QUE TE T'PRENDS POUR UN CARDINAL ?
Et ils entrèrent dans la Cathédrale.?
*
* *
Pour la commodité de ses admirateurs l'Horloge astronomique de Strasbourg sonne midi à midi et trente et une minutes.
Ce jour-là, une froide lumière d'hiver tombait des vitraux sur les Conscrits et les autres visiteurs, silencieux dans la pénombre feutrée de la Cathédrale. Le guide, au fur et à mesure de leur arrivée, disposait les retardataires le long des hautes murailles face à la merveilleuse mécanique et de telle sorte que chacun, quand le moment serait venu, puisse tout voir et tout entendre.
Aussi, par une règle spontanément observée, on évitait tout chuchotement, toussotement, craquement de bottine, qui eussent immanquablement attiré vers le coupable le regard désapprobateur du maître de la cérémonie.
C'était un gros bonhomme de six pieds six pouces au poil roux autrefois, et dont l'immense barbe, étalée sur le plastron d'un large manteau bleu à gros boutons et à galons d'argent, imposait le respect. Une simple calotte noire couvrait ce vénérable chef, évoquant on ne sait quelle pieuse confrérie. L'homme avait-le geste bénisseur, la mine rassurante, mais, aurait dit La Fontaine:
«... un modeste regard,
Et pourtant l'oeil luisant.»
... Et combien éloquent ce regard lorsque, au moment des pourboires, filtrant sous les lourdes paupières il sondait le gousset des gens puis s'éteignait en un furtif remerciement.
Ce brave homme avait la charge de commenter le fonctionnement de l'Horloge.
En allemand, tout allait bien. En français, il était à peu près inintelligible. Non pas qu'il eût mal connu un texte mille fois répété, mais parce qu'affligé d'une prononciation épouvantable, il changeait, (non content de celà), la place de l'accent tonique avec une application qui n'épargnait aucun mot. Si bien que l'auditeur, attentif à remettre cet accent au bon endroit, avait dès lors tant à faire qu'il en perdait le fil.
C'est un phénomène bien connu que la solennité d'un lieu éloigne souvent de l'esprit les pensées édifiantes qu'il devrait justement susciter; que l'austérité d'un cérémonial nous plonge parfois -on ne sait comment- dans un tourbillon d'idées frivoles ou fofolles. Ne proteste pas, lecteur, et ose avouer qu'il t'arrive de penser à des bêtises quand ce n'est pas le moment.
C'est en tout cas ce qui arrivait à nos Conscrits, apparemment attentifs, mais dont les imaginations vagabondes voletaient par moment loin de là.
- C'est moult beau, l'horloge-là reconnaissait l'Emile... Mais comment qu'ça s'fait qu'i l'éclairent pas mieux...? C'est pas comme au Magmod... Là, au moins, ça l'y est, éclairé... J'me d'mande si on va arriver à l'y aller, au Magmod... i s'rait bientôt temps... Je voudrais bien saouar si gn'a encore les belles filles-là qu'étaient à la parfumerie... Et pis celle-lat' qu'j'avais vue oùs qu'i vendent les cass'roles quand j'étais v'nu à Chtrasbourg avec ma mère et not' gamine pour ach'ter un neuf rhabillement chez le Klotz... Et pis, y avait aussi une sacrée belle petite au rayon des chaussettes... Avec l'André, on sait jamais oùs qu'i va nous m'ner... Le man'r-là, il est bien capable de nous faire encore visiter le Kaiserpalast ou l'Orangerie... Ah non! alors... Si on va à l'Orangerie, moi je vas tout seul au Magmod... Ah non, l'Orangerie? quoi encore!... Mais qu'est-ce qu'i peut bien raconter le barbu-là?
- Le méganisme a été egzégudé de 1838 à 1842 par le Zdrasbourchois Schwilgué et est loché dans la zélèbre cache gonstruvite de 1547 à 1574.
- C'est vrai que c'est une belle mécanique pensait le Louis Tütüt... Ça z'est encore plus compliqué que les machines du tissage... mais ça va pas si vite... et pis y a pas besoin de contremaître... Dire que dans deux ou trois jours va falloir retourner avec not' ouett' pèlé... et l'entend ramouiller dans toute la fabriqu' du matin au soir... C'est comme l'aut' jour quand il a routsché sur des pavoles et qu'i s'a foutu lo ki dans une caisse de canettes... le plus pire c'est qu'i disait encore que c'était ma faute...
L'homme à la calotte poursuivait:
- Terriere la svère un galentrier perpettvel. Fous foyez aussi le khom putt' eggléziastik' avec toutes les zin-tications.
Paul, le Chef de classe, appliqué à connaître à quoi pouvait ressembler un khom putt' eggléziastik' remonta vainement des yeux la gigantesque horloge puis, son regard n'ayant pu découvrir ce qui méritait un nom aussi barbare, se perdit dans les hauteurs supputant combien il avait fallu ramener de charretées de pierre des Vosges pour élever pareil édifice...
- ...Sans compter les tronces qu'i z'ont fallu schleiffer jusqu'ici pour faire la charpente... I leur en a fallu des boeufs!... ça m'fait penser que not' Gince il est pas comme d'habitude... Avec les histoires de fièvre aphteuse qu'i disent dans le «Courrier d'la Bruche» c'est pas étonnant... Si le Grébi tombe aussi malade, j'pourrai pas ram'ner le bois pour les écoles... je l'y s'rai, bien monté! ... Faudra p't'êt' que j'pense à ach'ter un tracteur... mais c'est que j'sais pas conduire les automobiles... et pis après? ... le Holveck de Barembach i savait pas non plus. Et il a bien appris... et maînnant i mène les camions... Il est pas pus malin qu' les aut's, le Holveck...
- Deux betits chénies zont azis à gôté du gadran de l'horloche.
- C'est pas pour dire, pensait André, il faut être de la région pour comprendre ce que raconte ce brave homme... et avec ça, ils sont patients, les copains!... dire que depuis ce matin je les trimballe partout: au Port... puis au Rhin... à l'Arsenal... à la Krutenau... au Palais des Rohan... Tiens, ça me fait penser que j'aurais dû leur raconter l'histoire de la dame sculptée au-dessus d'une fenêtre... Et puis celle des baraques de marchands autour de la Cathédrale... Ça sera pour une autre fois... On ne peut pas tout leur dire à la fois... Ils ont l'estomac dans les talons... Ils n'ont sûrement pas besoin de l'horloge astronomique pour savoir qu'il est l'heure du déjeuner...
- La bartie moyenne vorme une gonstruction kothiqu' renvermant tes vigures mopiles...
Ces vigures mopiles-là déroutèrent définitivement le Jules que déjà le khom putt' eggléziastik' avait désarçonné.
- Voyons! se disait le Jules, il est midi. Bon. Et cette nuit, à minuit, on était encore au bal... I s'a donc passé que douze heures, depuis? ... Et on a fait tant d'trucs, en douze heures?... L'André i nous a déjà fait visiter la moitié de Chtrasbourg..  et avant, on était venu avec le train... et avant?...
Jules, en pensée, était déjà revenu dans la Vallée. Il se revoyait s'éclipsant de la salle de bal avec la Mélie... la fuite discrète dans les rues obscures... l'abri sous l'avancée du toit... la pluie qui s'acharne... le refuge dans la grange.
- .. . On était moult bien dans leur grange... si seulement on n'avait pas eu peur que leur bête de chien commence à gueuler... C'est elle qu'a eu l'idée d'aller dans leur logette... I pleuvait comme vache qui pisse... fallait bien qu'on s'mette quêque part... Et tout juste comme... voilà c'te bête de table qui routsche... qui frâle desous et la logette qui boule d'sur nous... On a tout juste pu s'embrasser avant que j'saute le mur... Et en vitesse, même!... Qué chance qu'on nous aye pas entendus... et qu'on m'aye pas vu dans les rues avec le drapeau... et que le Jean-Louis, surtout, m'aye pas reconnu quand i rentrait d'Villé en vélo...
La pensée du jeune maître d'école le remplit soudain d'inquiétude.
- ...Mais au fait, comment qu'il est r'venu si tôt de son patelin, çui-là? ... Il avait bien le temps?... c'était jeudi... C'est sûrement à cause de la Mélie... I marchait avec elle, avant... Il a dû avoir peur qu'elle en trouve un autre au bal... Voilà pourquoi il a quitté ses copains conscrits et qu'il est vite rev'nu... Bien sûr : c'est ça... I va sûrement essayer de r'aller avec... C'est bon, i va pas perd' son temps aujourd'hui... Et moi qu'est ici comme un ballot! ... Et elle? ... Elle l'enverra sûr'ment au diable si i veut d'nouveau lui parler... Pas possible autrement: après ce qui s'a passé cette nuit... Elle m'aime... Je l'aime... Qué belle fille! ... Oui, mais si j'me gourrais?...
Jules n'osait aller jusqu'au bout de sa pensée:... « Elle en a déjà tellement déjoué! ... c'est une si rapide... Et si c'est moi qu'elle envoyait prom'ner, maînnant, comme si i gn'avait rien eu?...»
Il chassa au loin ces horribles suppositions et, comme pour se faire pardonner de les avoir imaginées, fondit soudain d'une immense tendresse pour la Mélie à l'idée qu'en ce moment même elle se débattait seule, là-haut, pour se tirer du pétrin.
-... car l'Albert, je le connais... I va en faire, des aâties! ... I va jamais croire que leur logette a boulé tout seul... Si jamais i sait que j'étais cette nuit dans leur jardin, c'est foutu, je pourrai toujours essayer d'marcher avec sa fille... et avec ça que j'ai paumé mon insigne de conscrit... Ça, c'est le jeu rach'vé... C'est sûrement là-bas que j'ai laissé tomber mon insigne... Mais où? dans leur grange? ... près du tas d'fumier?... dans la logette?... près du mur?... Si jamais quelqu'un le trouve, t'es pris, guériot... P't'êt bien qu'ça s'ra elle qui le trouvera... Alors on est sauvés.
L'idée que désormais lui et la Mélie avaient partie liée dans un commun péril le réconforta. Et c'est tout à fait rasséréné qu'il regarda passer -comme le Barbu l'avait annoncé- les douze Apôtres devant le Christ, saluer le Seigneur, s'éloigner, puis disparaître docilement dans les sombres profondeurs de l'horloge.
Enfin, comme obéissant elle aussi aux ordres du Barbu, la Mort, de son os, frappa la cloche à son tour, tandis que le Francis d'la Gosse esquissait à tout hasard un signe de croix (on ne sait jamais) et que le Jean du Bèqué Simon, en bon huguenot du Ban-de-la-Roche qu'il était, raffermissait son âme par la parole du pasteur: «Ne crains point, crois seulement.»
Et les Conscrits sortirent de la Cathédrale.

Voisin des élégances cossues et rococo de l'Hôtel de la Maison Rouge, adossé à la Banque Schwartz, face à la Place de l'Homme-de-Fer, le restaurant de l'Ours Blanc se dressait alors à l'angle de la Place Kléber.
Tel un bâtiment de guerre tirant de tous les sabords, l'Ours Blanc répandait allègrement ses odeurs de pommes frites dans toutes les directions.
C'était par excellence l'endroit où l'on servait, chaud ou froid, n'importe quoi et n'importe quand. On y trouvait aussi bien le plat mitonné que la paire de saucisses chaudes, en passant par les kleinigkeit chères aux Strasbourgeois.
Une kleinigkeit -un petit quelque chose- n'a généralement de petit que le nom qu'on lui donne. Tout Strasbourgeois qui se respecte s'empresse de commander une kleinigkeit lorsque son estomac à la dérive réclame impérativement le secours d'un complément solide. Que l'heure du repas soit encore lointaine, ou déjà lointaine, on n'hésite pas: Vite, une kleinigkeit! C'est un copieux plat de charcuterie, un schnitzle bien épais, une poêlée de rognons sautés, voire une choucroute garnie qu'on engloutit sur le coup de dix heures du soir et après quoi on considère la situation avec confiance et sérénité.
Kleinigkeit: petite chose au nom léger qui couvre ingénument de substantielles réalités et laisse intacte votre bonne conscience.

*
* *
Mais il faut aussi que vous sachiez, qu'à l'époque où ce siècle avait à peu près l'âge d'un conscrit, le grand marché de Strasbourg se tenait sur la Place Kléber.
Bonne aubaine pour l'Ours Blanc que ces jours de marché! C'était alors la grande presse, la cohue, la bousculade. Aux portes, le remous incessant des clients entrant ou sortant. À l'intérieur, revendeurs, marchands, paysans, paysannes à large ruban noir, portefaix, commissionnaires à képi rouge, camelots volubiles, buvaient, mangeaient, discutaient, assis, à moitié assis, mal assis, ou pas assis du tout, dans l'air épais de la fumée de tabac, les odeurs de cuisine et les relents de la bière que des ventilateurs tournant sans arrêt ne parvenaient point à chasser. Aux tables, les consommateurs serrés fesse à fesse sur les doubles bancs à dossier, mastiquaient ferme, palabraient la bouche pleine, s'interpelaient dans le cliquetis des vaisselles heurtées, le brouhaha des conversations et, perçant la rumeur, le drring insistant de la caisse enregistreuse.
Son verre vidé, son plat nettoyé, on ne s'éternisait point en ces lieux. D'abord, on n'était pas là pour rigoler. Et puis, tant de candidats guettaient debout les places assises, aussitôt occupées qu'elles étaient libérées, que c'eût été pure cruauté de les faire attendre.
Les serveuses, sans cesse sollicitées mais bien éloignées de perdre le nord, évoluaient avec autorité dans cette apparente confusion. Bardées de chopes de bière maintenues ferme à hauteur de poitrine, elles avançaient, traçant à grands coups de wenn's beliebt des sillages aussitôt refermés derrière elles.
Certes, on s'écrasait bien un peu les orteils. Mais avec savoir-vivre! Et sans manquer, ce faisant, de s'écrier : «Hopplah!» pour s'excuser. A Strasbourg, on dit Hopplah quand par mégarde on vous bouscule ou que l'on vous marche sur les pieds. Hopplah!... C'est guilleret et jovial... Hopplah!... Et autrement consolateur qu'un fade pardon qui ne veut rien dire.
Comme un aimant, le marché attirait vers la Place Kléber bon nombre d'épaves flottantes, clochards pas encore vagabonds, vagabonds redevenus clochards, sortis d'imprécises tanières, et venus là grapiller quelque chose de ce merveilleux entassement de nourritures. Ce serait bien le diable de n'y pouvoir glaner quelques miettes en échange d'un petit service: colis à transporter, paniers à surveiller, fardeaux à déplacer...
Parfois, l'un de ces pauvres bougres, poussé par un espoir imprécis ou un téméraire courage se risquait dans le restaurant, se faufilait, se faisait tout petit, en quête d'un hasard bienheureux. L'oeil froid et exercé de l'homme à la pompe à bière avait tôt fait de le repérer par-dessus le moutonnement des dos et des épaules. Et si ce regard n'était pas aussitôt compris, l'aspect de l'homme quittant le comptoir en s'essuyant les mains à son tablier était alors d'une éloquence décisive. L'intrus, le dos rond, filait comme un rat vers la sortie.
Quand je vous dis qu'on n'était pas là pour rigoler.
Tel était, en ces temps très anciens, l'inégalable, l'irremplaçable Ours Blanc, où André avait commandé un menu digne de la fringale de dix-sept conscrits.
Vers midi, le marché se vidait comme par enchantement. Les ménagères envolées, les étalages remballés, les tréteaux pliés, le pavé était laissé aux balais et aux lances d'arrosage. À l'Ours Blanc on soufflait un peu. Les habitués retrouvaient leurs aises. On reprenait l'allure de croisière.
*
* *
Les Conscrits, la faim aux talons, traversèrent toutes voiles dehors la place Kléber en diagonale. On les attendait. Au seuil de l'Ours Blanc une serveuse accorte et sympathique les accueillait. Quand ils furent tous entrés, un peu gauches et vaguement baîllah, elle désigna la table déjà préparée qu'on leur avait réservée dans un coin.
- Pour ces Messieurs, fit-elle avec un sourire.
C'était une de ces personnes qui, jolies, graciles, aériennes à dix huit ans, le seraient encore à trente sans leurs kilos supplémentaires, et qu'on s'étonne de retrouver à soixante, mafflues, rebondies, pansues, bâfrant dans les pâtisseries de gigantesques meringues à la crème Chantilly, ou quelque autre kleinigkeit.
Celle-ci, pour lors, était à mi-chemin entre les deux extrêmes. Bien campée sur ses hauts talons, robe noire, tablier blanc, buste opulent, le tout fermement arrimé, elle «faisait» net, propre, appétissant. À  n'en point douter, habituée aux propos hardis, elle ne devait guère s'effaroucher des gaudrioles les plus épicées, mais par contre, savoir très bien comment on décourage les mains trop aventureuses.
Tout cela, l'oeil d'un utilisateur exercé l'eût vite compris. Non sans admettre que le dégel de la statue restait possible avec des moyens appropriés: gentillesse, constance, patience. Mais ça, c'est tout un art. Et une tout autre histoire.
Pour l'instant, les Conscrits, bien plus qu'aux appas de la serveuse, s'intéressaient essentiellement à ce qu'elle leur servirait. Ils s'assirent autour de la table, intimidés, ne sachant que faire de leurs mains posées sur leurs cuisses.
André, lui, était fort à l'aise. Il déclara:
- Marlyse! Servez donc l'apéritif à mes camarades, s'il vous plait.
L'apéritif! Ils connaissaient le mot, moins bien la chose. Pour eux l'apéritif, c'était un bock de bière que l'on prend le dimanche après l'office pendant une partie de billard. Parfois, un soldat en permission au village commandait avec autorité un picon-menthe à l'auberge. Mais on devinait que c'était faire le malin, prouver qu'il avait voyagé et connaissait les usages.
Marlyse servit donc les apéritifs. De ceux à la mode en ce temps-là. Car il y a une mode, même pour les apéritifs. Des byrrh à l'eau, des byrrh-cassis, des dubonnet, des amer-bière. Ils trinquèrent et burent, ce qui leur rendit au moins l'usage d'une main. Et bientôt celui de la parole, qu'ils recouvrèrent tout à fait quand apparurent trois plats de hors-d'oeuvre riches, et si grands qu'on s'empressa gaiement de leur ménager une place parmi les bouteilles et les carafons. Une flotille de raviers garnis eux aussi de choses succulentes accompagnait le gros de l'escadre.
Des hors-d'oeuvre! Et des riches, par-dessus le marché! Bon nombre d'entre eux n'avaient jamais vu tant de nourritures accumulées. Ils avaient peine à croire que tout cela fût pour eux seuls.
Leurs yeux émerveillés s'attardaient à identifier les détails de cette fabuleuse ordonnance. Là, des sardines, du salami en rondelles, des filets de hareng dans leur huile. Ça, c'était facile à reconnaître. Ainsi que les tranches de charcuterie, variées à l'infini et si bien disposées qu'on avait envie de goûter à toutes, les macédoines noyées dans la mayonnaise, les betteraves dans leur jus rouge. Il y avait aussi du jambon, du cuit et du cru, mais présenté en cornets avec à l'intérieur un cornichon dentelé; du beurre, mais offert en coquilles brillantes comme des boutons d'or. Jusqu'aux oeufs durs, déguisés en champignons débonnaires et qu'un cuisinier habile avait coiffés d'un chapeau rouge coupé dans une tomate. Certains mets, toutefois, étaient des nouveautés, et ne laissaient pas de les intriguer: aspics de foie gras transparents et placides, anchois lovés autour d'une olive verte, artichauts rébarbatifs aux pointes acérées. Ça se mangeait ça? Mais comment?... Ou c'était là pour décorer? Comment savoir?
Pour rien au monde ils n'eussent osé s'informer. Il y a des ignorances qu'on préfère ne pas avouer.
André lança:
- Allez-y les gars! Attaquez.
Ils s'enhardirent à déplier leur serviette dont certains glissèrent un coin entre le cou et le faux-col. L'Emile eut un mouvement pour se la nouer autour du cou comme on lui faisait quand il était petit et qu'on avait du monde. Il se ravisa à temps. André l'avait posée sur ses genoux. Il fit de même et attendit.
Jules les encourageait:
- Aille, bon nom! Allez-y! Tapez dans l'tas et bouffez. Emile! Viens ici que j'te serve, sacré tôgnah!
Et il lui versa pêle-mêle dans l'assiette un peu de tout, pris au hasard. Puis il en fit autant pour lui.
Alors, levant son verre
- À la santé de la Classe, vingt dieux!
- À la nôtre: firent-ils en écho.
Il ajouta encore:
- C'est vrai, quoi ! On n'est pas là pour s'amuser!
Tout le monde rit. Et dès lors les choses allèrent rondement. Les bocks se vidaient. Il en venait d'autres. Les aspics avaient perdu leur mystère. Les anchois aux olives aussi. Tout ça, ça se mangeait, et c'était bon.
- Tiens, fit le Louis Tütüt: i gn'ia même des tomates! Et des cocombres! C'est pas possible à la saison-cit'!
André expliqua:
- I viennent du Midi. Et aussi les machins-là qui r'biquent de tous les côtés. C'est des artichauts qu'on les dit. Dans le Midi de la France, tout ça, ça vient plus tôt qu'chez nous.
- Vive le Midi! s'écria Firmin.
- ...Et vive la France! conclut le Jules.
Il se tourna vers le Louis.
- Dis ouar: et c'que t'as là,... dans ton assiette,... te sais seulement c'que c'est?
- Euh... euh... eh, bien... c'est pas des nouilles à la vinaigrette?
- C'est toi qu'es une nouille. Sacré paouintah! Te ouas pas qu'c'est da salade de grivière?
Le Louis était interloqué.
- Mais... le grivière, c'est du fromage...
- Eh, ben, maînnant que t'sais, te pourras leur dire chez vous que le grivière, c'est da salade!
Il en aurait fallu d' l'autre pour vexer le Louis. Il reprit des cocombres pour faire passer le grivière.
- Bois un coup, conseilla Jules, ça gliss'ra mieux.
André intervint
- Toi, t'as pas b'soin d'le pousser à suffer. Et les aut'es non plus. Vous savez ce qu'on a décidé, hein?
Ils le savaient très bien. André avait dit : «Si i gn'en a un qui dékotz' dans les rues de Chtrasbourg, je vous plaque tous, et je rentre chez nous avec la masse. Et alors, vous vous dém...rez tout seuls.»
Ils en étaient sûrs. André tiendrait parole s'il le fallait. Mais, loin de lui en vouloir, ils lui étaient reconnaissants de les protéger de la tentation. On faisait grand cas de sa compétence à gérer la caisse de la Classe. Il était réconfortant de penser que pour ce repas pantagruélique on n'aurait rien à payer et on ne devrait rien à personne.
*
* *
- En tous les cas, dit le Paul, te nous en as fait bouffer des kilomètres depuis ce matin! C'est pas étonnant qu'on aye faim.
- À propos, André, s'enquit le Firmin: y a une chose que j'ai pas bien compris, ce matin, à la Cathédrale. Qu'est-ce qui racontait le vieux-là avec son... son... Attends ouar... Comment qu'il a d'jà pus dit, bon nom! ... Ah! J'y suis: le khom... putt'... élec... élas... Non... Pas élastique... Attends, je sais maînnant: le khom putt' eggléziastik'. Qu'est-ce que c'est bien, du machin-là?
André expliqua:
- C'est pas un machin. C'est un truc. C'est un système pour compter à quelle date doivent tomber les fêtes de l'Eglise: c'est le Comput Ecclesisiastique. Te comprends? ... Non? ... Eh, ben, voilà. T'as remarqué que Pâques, l'Ascension, la Pentecôte ne viennent jamais à des dates fixes? ... Ça change tous les ans. C'est ça qu'i faut calculer à l'avance.
L'Emile, la bouche pleine, observa:
- C'est pourtant pas compliqué: I n'ont qu'à r'garder d'sus le calendrier.
André allait expliquer que, justement, pour l'établir ce calendrier...
Il se ravisa, et, renonçant à une démonstration où interviendraient le cycle solaire, les lunaisons et tout le saint-frusquin, concéda volontiers:
- T'as raison, Emile. Faudra que t'leur dise de regarder d'sur le calendrier.
À quoi Jules ajouta :
- Oui, c'est ça. Qu'i r'gardent d'sur l'Almanach du Messager boiteux. C'est marqué d'sus. Te pourras même leur prêter l'Almanach Vermot de ta tante Hélène.
Entre-temps les hors-d'oeuvre avaient fondu comme neige. Il n'en restait qu'un vestige de salade de pommes de terre sillonné par des traînées de jus de betteraves rouges, et qu'on enleva pour apporter le rôti de porc roulé et d'immenses plats de pommes frites.
La serveuse avait fort à faire. Et d'autant plus que dans ce coin exigu elle avait tout juste la place pour circuler les bras chargés, haut levés, derrière les chaises. Au début, ils se penchaient en avant pour ne pas la gêner quand elle passait à leur hauteur. Ensuite ils n'y pensèrent plus. Il en résulta qu'à chaque aller et retour le buste proéminent d'Marlyse frôlait libéralement les nuques des conscrits. Mais ça n'avait pas l'air de les gêner. Et elle non plus. C'était un peu comme quand on passe devant une grille en fer une baguette à la main et que ça fait: ding, ding, ding, ding. Oui, c'était à peu près ça. À part que ça ne faisait pas ding, ding.
Et puis, il y avait ces lourdes vaisselles qu'il fallait bien placer sur la table, aussi. Alors, Marlyse, penchée entre deux têtes de Conscrits comme à un créneau, appuyait le mol oreiller de sa poitrine sur leurs robustes épaules -une moitié à gauche, une moitié à droite- et ainsi affermie, posait son plat, poussait un hopplah de soulagement, puis repartait légère frôlant les nuques de ses rondeurs: ding, ding, ding.
Ainsi que les hors-d'oeuvre, les monceaux de frites disparurent sans incident notable. Et le rôti itou. Tout au plus, l'Emile empêtré dans sa tranche de cochon roulé et tirant sur la ficelle emberlificotée, faillit les asperger tous de sauce brune. Plein de sollicitude, Jules lui avait conseillé:
- Prends tes doigts, Emile. Et garde la ficelle ça peut toujours servir.
Même prévenance lorsqu'au fromage, il le mit en garde
- Bouffe pas trop d'munster, Emile. Si t'approche d'une fille, elle va sauver.
*
* *
Depuis un moment, assis à une table voisine un vieil habitué, tirant sur sa pipe observait les conscrits d'un air amusé.
C'était un vétéran de la guerre de 1870. On les reconnaissait au ruban commémoratif vert et noir de leur boutonnière: noir, le deuil, et vert, l'espérance. Ils étaient le symbole même de la fidélité. Tous portaient la barbiche et la moustache à la Napoléon III. D'un passé lointain, ils avaient sauvé comme un bien très précieux un peu du français appris jadis, quelques pauvres mots hésitants et, au mieux, quelques phrases aux tournures désuètes.
Ils ne disaient jamais: les Allemands, mais toujours: les Prussiens. La vue des casques à pointe leur avait été insupportable. Et l'on sentait que la rancune accumulée en un demi-siècle ne s'éteindrait qu'avec eux.
Ils n'avaient garde de manquer aucune cérémonie patriotique. Serrés autour de leur drapeau, leurs rangs allaient se clairsemant d'une année à l'autre. Un jour, le dernier disparut...
André avait remarqué le vieil homme. Il se tourna vers lui, leva son verre et dit:
- À votre santé, grand-père!
Non moins cordialement le Vétéran leva le sien. Alors André s'approcha:
- Venez boire un verre avec nous, Grand-père. Vous nous ferez plaisir. Allons, venez.
Le vieux se fit d'abord un peu prier. La tentation était grande, et puis ces conscrits qui parlaient français, ça l'intriguait. D'où pouvaient-ils bien venir?
On se serra un peu, on l'accueillit d'une ovation et l'on trinqua en son honneur.
- Vive le Grand-père!
Le Vétéran au milieu des conscrits avait retrouvé sa verve et ses vingt ans. Quant aux concrits ils surent bientôt tout ce qu'il fallait savoir sur la guerre de 70, Napoléon III, le traître Bazaine, le siège de Strasbourg, la cathédrale qui flambe, le TempleNeuf qui s'écroule, la Bibliothèque en cendres...
- Oui, disait-il, on aurait cru que ça les amusait, ces satanés Prussiens, de bombarder les maisons et de mettre le feu partout. Mais le pire, c'est qu'après on les a eus sur le dos pendant quarante-quatre ans!... Et qu'ils ont paradé avec leurs casques à pique sur la place Kléber! Tenez: juste là, devant vous.
- À propos, fit-il subitement, l'air égayé: Est-ce que vous savez pourquoi que le Général Kléber regarde de ce côté-là et pas de celui-ci ?
Personne ne savait.
- Eh, bien, fit le Vieux ménageant ses effets C'est parce qu'il veut tourner le dos au drapeau prussien: Rot Hüss, Wisse Bär, Banque Schwartz. Noir, blanc, rouge.
Maintenant, vous savez, conclut-il triomphant, au milieu des rires.
Le Louis Tütüt n'avait pas compris.
- Mais j'ai point vu de drapeau noir blanc rouge, moi. Où c'est qu'il était?
- Faites pas attention, Grand-père, fit le Jules celui-ci i comprendra seulement dans deux jours. Alors d'un coup, i va éclater de rire tout seul.
*
* *
On rit. Et bientôt l'on chanta. Comme il se doit, les chansons d'espoir des années sombres.
Le ciel palpitait d'espérance
Et l'enfant disait au soldats
«Sentinelle! Ne tirez pas,
La sentinelle était prussienne, évidemment.
C'est un oiseau qui vient de Fran...an...ce».
Le vieil homme entonna le «Père la Victoire»:
Amis, je viens d'avoir cent ans
Ma carrière est finie.
Mais mon coeur plein de vie...
Et les conscrits scandaient le refrain:
Plan, rataplan, rataplan, rataplan
C'était ce bruit-là, mes enfants...
Le chanteur poursuivait:
Vous qui passez là-bas
Sous cette tonnelle entrez boire...
À cet instant, et comme si on les avait eux aussi invités à entrer boire sous la tonnelle, deux agents de police parurent dans l'encadrement de la porte.
-Qu'est-ce que c'est que ce potin? Vous savez pas que c'est défendu de gueuler comme ça, gueula le plus gros, avec un regard courroucé sur l'assistance.
Il se radoucit presque aussitôt: c'étaient des conscrits. En Alsace on aime les conscrits et on leur pardonne les plus grosses bêtises.
- Bon, bon, fit-il. Ça va. On était entrés parce qu'on vous entend du dehors. Vous comprenez?...
Ils comprenaient. André, très aimable leur dit:
- Messieurs les Agents, faites-nous le plaisir de prendre quelque chose avec nous.
Le gros se récria:
- Pensez donc! ... Pendant le service, et en uniforme!
André insistait:
- Mais si! ... En vitesse...
Le vétéran balaya les résistances
- Hopp ! Mache dock ke kine's, un trinke n'eins met.
Ils cédèrent:
- Bon, güt. Awer schnell! Soncht, wenn d'r Chef kummt, esch d'Teifel los!
On trinqua une fois de plus. Les verres reposés, le gros agent se tourna vers André:
- C'est pas vous autres qu'on a rencontrés ce matin, mon collègue et moi, quand nous faisions une ronde dans la Krutenau?
André pensa à la bagarre avec les schäreschliff!
 - Oui, fit-il évasif, c'est bien possible...
- Je vous demande ça, parce que tout de suite après on a rencontré des individus assez... amochés.
- Oui, précisa le collègue: un avait l'oeil au beurre noir, un autre saignait du nez, et un autre crachait les dents.
- Remarquez, fit le gros agent avec une rondeur conciliante: Ils n'ont pas porté plainte! ... Nous, on ne sait rien... On n'a rien vu... Et vous non plus, sans doute? ... Vous ne les avez même pas vus, quoi?
- Pensez donc, Monsieur l'Agent, on était bien trop pressés. On allait à la Cathédrale.
- Pour faire vos prières...
- C'est ça, Monsieur l'Agent, fit le Jules avec force, et même qu'on a été voir le khom.. . putt' eggléziazdik' ! C'est pour vous dire...
À cet instant le vétéran que le bordeaux rouge avait définitivement ragaillardi s'écria:
- Vive l'Empereur!
... et d'un ton si convaincu que tous, le verre levé, les Conscrits, Marlyse, le Vétéran, et les gardiens de l'ordre républicain aussi, lancèrent à tue-tête:
- Vive l'Empereur! Vive Napoléon!
Lequel des Napoléon? Peu importe. Comme disait Jules: «On n'était pas là pour s'amuser».
*
**
- Où qu'c'est qu'on va, maînnant? demanda Jules.
Ils venaient de quitter l'Ours blanc, la mine égayée par le vin et les chansons. Tout le monde se tourna vers l'André.
- Voilà, fit celui-ci: comme qu'on a dit, on va aller au kino. Mais ça commence pas tout d'svite. On a encore le temps d'aller détraîner un peu parmi ça.
Ils remontèrent en flânant vers la rue de la Mésange. Non loin de la librairie, un local largement ouvert était surmonté d'une enseigne en lettres géantes: LE PARLOPHONE. Et en plus petites: entrée libre.
Tout autour d'une pièce, devant des petites boîtes carrées posées sur des consoles, des gens étaient là, debout, le nez au mur, attentifs et silencieux.
Certains paraissaient en extase comme s'ils entendaient des voix.
- Qu'est-ce qui f... là d'dans, les mecs-la, fit le Jules intrigué. I font leurs prières?. .. ou quoi?
André entraîna ses camarades dans le Parlophone. Avec André on entrait partout avec assurance.
- Tenez, dit-il, c'est pas difficile. Vous glissez une pièce de vingt-cinq centimes dans la fente d'une boîte. Vous vous collez ce casque sur les oreilles, et vous écoutez toutes les musiques que vous voulez. Le nom est marqué dessus. Vous z avez qu'à choisir.
En ces temps fort lointains où la radio balbutiait en nasillant (on disait encore: la T.S.F.) et que le cinéma demeurait désespérément muet, le Parlophone était le dernier cri de la technique. C'était la musique en conserve mise à la portée de tous. Le Parlophone avait au moins ce mérite de ne pas casser les oreilles des autres. Ici on n'entendait que si l'on voulait écouter.
André se procura à la caisse une cinquantaine de pièces de cinq sous qu'il glissa incontinent dans les boîtes disponibles.
- Allez-y, dit-il. Not'caisse vous paie trois disques à chacun. Prenez vos écouteurs.
Les Conscrits, au petit bonheur, se saisirent des casques, tombant au hasard sur la Traviata ou Elle s'était fait couper les ch'veux, Tannhäuser, ou Zaza (une gueuse... une menteuse qui fait pleurer !). Sur le monologue d'Hamlet, ou sur On fait une petite belote, ou sur la Sidi-Brahim, pas redoublé de la Garde républicaine ou sur Maurice Chevalier chantant Moi, j'ai fait ça machinalement. Les conscrits ne furent pas longs à interchanger mutuellement les écouteurs s'interpelant d'un bout à l'autre du Parlophone, tandis qu'André rechargeait consciencieusement les appareils en monnaie de nickel sous l'oeil du préposé, à la fois rassuré par la chute des pièces et torturé par la valse des écouteurs.
- Aïe, laisse-moi ouar écouter jusqu'au bout! faisait le Louis Tütüt subjugué par la Veuve Joyeuse, au Bian du Noir Batisse qui lui collait d'autorité sur le crâne La Messe en ré de Beethoven à laquelle il ne comprenait rien parce qu'il ne savait pas le latin et qu'il était protestant.
À l'extrémité de la salle, le Jules faisait de grands gestes en appelant l'Emile.
- Emile, viens par ici. I gn'ia quêque chose pour toi. I en a un qui chante:
Le Veau d'or est toujours debout.
Emile fit celui que cette histoire de veau ne concernait pas.
Ils sortirent enchantés du Parlophone. Ce serait pas demain qu'on verrait des marouailles comme ça à Schirmeck. Ils se retrouvèrent sur le trottoir tandis que le Jules avec son à-propos habituel s'informait:
- Alors? Comment qu'c'en est avec les bocks?...
On regarda l'André. Il n'avait pas l'air de se souvenir d'avoir jamais parlé des bocks-là.
- ...Bon, bon fit le Jules exagérément conciliant, je disais seulement... pour de dire... Des fois que t'aurais oublié... Namm, on sait jamais ? ... A moins qu'i n'y aye pas d'bistrot par icit' ?
- Ça va, ça va, fit André, Si on t'écoutait, te prétendrais que toi, t'a pas soif... mais que t'penses aux aut'es. T'as d'la chance qu'i n'y aye un bistrot sur le chemin pour aller au kino. Mais juste vingt minutes, hein? pas une de plus.
Ils s'ébranlèrent vers le Passage de la Pomme de Pin. L'endroit ne laissa pas d'impressionner ceux d'entre eux qui l'empruntaient pour la première fois. Une rue -couverte - passait au travers des maisons, bordée de vitrines scintillantes éclairées en plein jour. D'exquises boutiques s'exhalaient, par les portes entr'ouvertes, ici les enivrants effluves d'une parfumerie de luxe, ailleurs les arômes délicats de savoureuses pâtisseries, tandis que des flots de musique tombant en cascade d'une haute coupole, inondaient l'espace en gracieuses arabesques.
Certains n'étaient pas loin de se demander si on avait bien le droit de passer dans un lieu pareil? Peut-être était-il réservé à l'usage exclusif de gens d'une espèce particulière? Tiens: justement comme ceux-là dont on voyait les portraits de grand style à la devanture du photographe: jeunes filles de rêve aux blanches épaules le buste émergeant d'une vaporeuse mousseline (la grande mode), officiers en grande tenue, jeunes enfants mis comme des princes, messieurs à barbiche sur des cols à coins cassés et, à la place d'honneur, un préfet tout cousu de dorures et coiffé d'un bicorne.
Mais non. Pas du tout. On entrait ici comme dans un moulin et les passants s'y entrecroisaient sans histoires.
 

Alors qu'ils se trouvaient au milieu du passage, André prit soudain un escalier qui s'élevait en tournant. Ils le suivirent de confiance, mais perplexes, ne sachant trop où ils les emmenait.
- C'est ici, le kino? fit le Jules.
- Mais non, c'est pas le kino, sacré tôgnah! T'avais pas dit qu'on devrait aller au bistrot? Eh ben, on l'y est.
Drôle de bistrot. Vous en avez déjà vu, vous, dans la Vallée, des bistrots au premier étage?
André s'amusait de leur étonnement. Si un endroit ressemblait aussi peu que possible à un bistrot, c'était bien le Grand Café de l'Odéon.
Aux murs, des appliques en cristal tombait une lumière douce sur les banquettes de moleskine et le marbre des tables. Un orchestre de musiciens en smoking jouait sur une estrade. Au fond était une salle où des jeunes hommes distingués entouraient trois ou quatre gigantesques billards sous la lumière verte d'immenses abat-jour.
Un serveur plein de morgue (de cette morgue qu'affectent parfois les petits quand ils sont au service des puissants) leur désigna d'un menton dédaigneux un vague coin en retrait, juste assez bon pour ce genre de clients.
- Ah ça non! fit André qui ne détestait rien autant qu'on méprise ses copains. On se mettra, là-bas! Et pas ailleurs. Et pour commencer, apportez-nous dix-sept bocks!
Et d'autorité il installa les conscrits près des larges baies. De là, on surplombait la Place Kléber avec son carrousel de tramways, ses taxis et ses fiacres.
- Tiens, tiens! s'écria le Firmin étonné, et qu'un rien désorientait: nous rev'là juste en face de l'Ours blanc!
- Mais oui, fit l'André, c'est juste de l'aut' côté de la place... Et comment que vous trouvez çui-cit', de bistrot? ajouta-t-il, curieux d'avoir leurs impressions...
Ils eurent un regard circulaire sur les lieux et les gens. En fait, si l'Odéon faisait «pendant» à l'Ours blanc, il en paraissait les antipodes. Cet orchestre, ce service discret, cette atmosphère feutrée, c'était nouveau pour eux. Aux tables, des messieurs à l'élégance de bon ton conversaient, le geste mesuré, devant des consommations auxquelles ils touchaient à peine. Les garçons, tablier blanc et gilet noir, glissaient, furtifs et effacés, attentifs aux désirs de ces clients dont ils connaissaient les manies, et qui les appelaient par leur prénom avec une condescendance familière.
Tel était l'Odéon. Ce n'était pas ici que l'on entendrait une servir maïdele lancer à tue-tête vers le comptoir!
«A pairele heissi un a humpa!»
- Moi, fit le Jacques du Pélé qui bégayait un peu, répondant à la question d'André, je trouve que... que... c'est bien... mais que... que... c'est autrement.
- Moi, fit le Bian, je crois que les mecs-là viennent plutôt ici pour traller, que pour boire. C'est pas ici que j'viendrais pour prend' la cuite !
- Pour sûr, renchérit le Firmin: I' t'raousseraient dehors comme malprop'.
- Oui, c'est ça, précisa le Jacques du Pélé. Ici, i z ont... t... tous un air de... con.. de con...
Et il parvint à lâcher enfin:
- de... de... constipés!
- En tous les cas, fit Jules qui en était à son deuxième bock: i z ont da bonne bière. Qu'est-ce t'en dis, Emile?
Emile répondit imprudemment
- Moi j'aime mieux oùsqu'i n'y a des serveuses. Comme à l'Ours blanc C'est mieux que les garçons.
- Ah, ah! Elle te plairait la Marlyse de l'Ours blanc, hein? T'as même pas vu qu'elle te faisait de l'oeil. Elle en avait que pour toi. Mais t'étais bien trop occupé à frasser. J'te dis: t'arriv'ras jamais à rien avec les filles.
Emile, une fois de plus, encaissa.

*
**
Depuis un moment le Louis Tütüt était intrigué par un va-et-vient de passants au coin de la Place. Il y avait là un pavillon vitré à l'usage du personnel des tramways. Si presque personne n'entrait dedans, par contre une file ininterrompue pénétrait dessous par un escalier, croisant ainsi une file remontante.
- Où qu'c'est qu'i vont bien, ceux-là? Y a un magasin, là en d'zous? fit-il.
Le Paul lui expliqua sans rire:
- Non, Louis. Y a point d'magasin, là d'zous. Ici, c'est quand les Strasbourgeois ont bu trop d'bière. Chez vous, te vas dans les hayes, ou cont' le mur de vot' grange. A Chtrasbourg les gens i peuvent bien sûr pas aller dans les kech'. T'as compris, mainnant?
Il avait compris. Quand ils eurent fini de s'esclaffer, le Francis intervint:
- Ça m'fait penser, dit-il, à un truc qu'est arrivé l'aut'jour, au Georges du Canal et au René du R'hin. Faut que j'vous raconte ça.
Toutes les têtes se tournèrent vers le conteur.
(Ici, le lecteur pudibond est charitablement invité à sauter l'authentique passage qui va suivre).
- Eh ben, ouala. commença le Francis. L'aut' soir le René et le Georges, i r'venaient d'avoir été ouar bonne amie à Schirmeck.
Près du pont, i z entrent dans le bistrot pour boire un coup, comme i f'saient toujours. Mais le soir-là, i z avaient bien sûr plus soif que d'habitude. Et i prennent, deux chopes, trois chopes. Je n'sais d'belle combien d'chopes. Au bout d'un moment i z ont fallu sortir. Te penses, avec tout c'qui z avaient guelsé! ... Alors i d'mandent à la patronne: «Où qu'c'est qu'c'est, madame,... le... les..?
- C'est au fond du corridor, à droite, qu'elle fait. Voilà nos deux guéards dehors, dans le corridor où qu'i f'sait noir comme dans un four. I z avancent les mains en avant, tâtant partout pour trouver le bouton de l'électricité. Tout à coup y en a un qui dit: «Ça y est. J'ai trouvé. I gn'a une porte. Viens par ici. - Eh ben, fait l'aut', allume ouar, bon nom! - J'peux pas: y a point d'bouton!» I z'avaient beau chercher, i z'en trouvaient point. Mais c'est qu'ça pressait! Alors y z-ont fait c'qui z avaient à faire, tranquillement, tout en parlant de choses et d'autres. Mais ce qu'était drôle, c'est que pendant ce temps-là on entendait des bruits bizarres: bzing, bzing, bzing,... dring, dring, dring... - Qu'est-ce qui pouvait bien dédringgler là-dedans?...
- C'est toi qui fait le bruit-là? demande le René.
- Comment que t'veux que j'sache fait le Georges. J'y ouas pas plus que toi.» Quand i z-ont eu fini, i s'remettent à chercher la porte. Ils la trouvent. Et le René dit alors: «Je sortirai pas. d'ici avant que j'aye trouvé le n... de D... d'bouton-là». Et plus qu'i cherchaient, moins qu'i trouvaient. Ça les f'sait enrager de même pas saouar oùsqu'i z'étaient!
A la fin, i trouvent. La lumière s'allume. Et devinez ouar oùsqu'i z'étaient?...

Francis reprit, ménageant ses effets:
- Eh ben, i-z-étaient-dans-la-cuisine-de-la-vieille!... Ah! c'en était du beau! I z-avaient tout déspritzé. T'aurais cru qu'i gn'avait eu un orage!
Les Conscrits eurent un rire qui couvrit le bruit de l'orchestre.
- Mais, demanda le Firmin, t'as dit qu'i n'y avait quêque chose qui faisait : dring... dring... Qu'est-ce c'était?
- Ça?... Eh ben, c'était les pots, les casseroles, les marmites, toute la batterie d'cuisine de la vieille qu'était là par terre ou d'sur le banc. I z-avaient dépissé le tout, j'te dis. C'est ça qui f'sait dring, dring. Et en plus, fallait ouar les deux belles lèches qui gn'avait d'sur le plancher.
- Et alors? Qu'est-ce qu'i z ont fait?
Francis repartit:
- D'abord i z-ont réteindu la lumière. Après, les v'là qui r'viennent au bistrot. I finissent leur chope. I paient. Bonsoir m'sieurs, dames! Et i trissent...
II conclut sur ces mots:
- C'est sûr et certain: la femme-là, elle croit qu'ils l'ont fait exprès. Aussi, depuis, i z osent pus passer d'vant chez elle.
- Moi, dit le Louis Tütüt, j'aurais pris un linge et j'aurais ressuyé le tout. Comme ça elle aurait rien vu.
- Gros malin! fit le Jules. Figure-toi ouar un peu que la vieille arrive, et qu'elle les voye dans sa cuisine en train de récurer son plancher et d'faire sa vaisselle. Te ouas le tableau?
Emile questionna:
- Mais alors, mainnant i peuvent pus aller ouar bonne amie?... Pisque t'as dit qu'i z osent pus passer par là?...
- Maïnté! ... Mainnant i passent par la Vieille Route. Bien sûr, à la saison-cit', quand il a pleu, qu'i fait noir nvi, et que t'détreppelles dans le blabla, c'est pas toujours marrant. Faut les ouar rev'nir quand i z ont été à rendez-vous! Dégueulasses comme des cochons, qu'i sont! Te croirais des bûcherons qui r'viennent d'la Chatte-pendue.
- C'est bon, trancha le Jules. Je connais mes deux zèb'. Quand i z en auront assez de détreppler dans la braklatt', i chang'ront d'jà de bonn'amies.
Sur ces paroles de bon sens, ils se levèrent. Et tout en s'éloignant ils riaient encore à l'idée saugrenue du Louis ressuyant les marmites de la vieille.

*
**

Pour bien comprendre l'émerveillement où ils furent en pénétrant au cinéma des Arcades, il faut savoir ce qu'était, la fois-là, le kino de Schirmeck. Ou celui de Rothau, guère différent.
Une loupiote suspendue au milieu du plafond dispensait une avare clarté sur des rangées de chaises, ou de bancs pour les places les moins chères, celles où l'on entassait la raâce, les dimanches après-midi.
Près de l'écran, un paravent cachait à moitié un piano. Les images muettes du cinéma de jadis rendaient indispensable la présence de ce meuble. Et par voie de conséquence celle d'un pianiste. Sans pianiste, pas de kino. Une grippe, un départ, et c'était la catastrophe; la chute des recettes; la course affolée à la recherche d'un intérimaire. «Joue! Tape dessus! N'importe quoi. Mais joue!» dit un jour un patron au désespoir à un remplaçant de fortune déniché à grand-peine, qui jouait horriblement mal et qui le savait. Ah! bonnes gens de la Vallée qui saviez naguère vous contenter de tout!
Mais ici, à Chtrasbourg, quelles splendeurs! Rideaux de velours, tentures de soie, lustres brillants dont les rayons, frôlant les cannelures des colonnes, laissaient des traînées de vieil or. Sous l'écran, pas seulement un piano mais, dans une fosse, tout un orchestre de musiciens que révélaient les archets de violons apparus puis escamotés en un va-et-vient inlassable, la crosse d'une contrebasse, et parfois, quand on les faisait donner à plein, les pavillons des cuivres.
Les Conscrits, sous la conduite d'André et d'une jeune ouvreuse, entrèrent, impressionnés par le calme douillet de la salle et le moelleux des tapis. L'orchestre accordait discrètement ses instruments. Des spectateurs bavardaient à mi-voix. Au fond, un agent de police assis près de l'entrée était comme le garant paisible de ce lieu. Le règlement l'exigeait. Il y avait toujours un policier en uniforme dans les salles de spectacle.
André avait fait caser ensemble ses camarades sur deux rangées consécutives. Il tenait à les avoir sous les yeux. On ne sait jamais.

Un problème, déjà, les laissait perplexes. Habitués qu'ils étaient aux chaises en bois du kino de La Broque, ils ne voyaient pas comment qu'on s'asseyait dans le kino-ci. Emile, installé le premier, s'était juché sur la tranche du siège. Il trouvait pourtant celui-ci fort étroit,  inconfortable même.
Ainsi perché il dominait les spectateurs voisins qui le regardaient, là en haut, amusés. Et lui se demandait pourquoi, eux, étaient assis aussi bas. Et qu'est-ce qu'i z-avaient bien à le déguiner comme ca ?
André vint à leur secours et aussi discrètement que possible montra comment on basculait le battant des strapontins. Ils n'avaient jamais vu ça. Mais c'était facile à comprendre. À condition qu'on sache maintenir son siège pendant qu'on s'asseyait dessus.
La chose paraissait dépasser les moyens ordinaires du Louis Tütüt. Chaque fois que, son siège abaissé il s'apprêtait à s'asseoir, le strapontin, insidieusement, remontait. Le Louis recommençait. Le strapontin aussi.
Autour d'eux, les spectateurs attentifs et ravis suivaient ce combat singulier. Ce fut du délire quand on vit soudain le Louis disparaître comme dans une trappe. Trompé une fois de plus par son obstiné strapontin, il avait glissé sous les fauteuils. Il ne parvenait plus à s'extirper de ces profondeurs. Il était chtrecké là en bas, se tortillant pour remonter, parmi les pieds des gens et des fauteuils. Ils se mirent à quatre pour le tirer de là. Et le Louis tout ébroïé fit surface sous les applaudissements.
- Pour l'amour de Dieu, dit l'André à ses voisins: tenez-lui son siège pendant qu'i s'assied d'sus, sinon i va d'nouveau routscherlà-d'zous.
La représentation pouvait commencer. La lumière s'éteignit.
On projeta des actualités. Pour eux, une nouveauté. Dans la Vallée, quand on en glissait dans le programme, elles avaient six mois d'âge et plus, parce qu'alors, elles ne coûtaient plus rien de location. Près du Jules, une place était libre. Elle fut bientôt occupée par une grosse femme arrivant en retard et qui, faisant se lever tout le monde, écrasa au passage à peu près tous les orteils avec des hopplah d'excuse. Elle s'assit enfin avec un ô Jeses! de soulagement.
Or -chose curieuse- sitôt qu'elle fut assise, il fut impossible à Jules de se rasseoir. Son siège refusait de fonctionner. Il avait beau le déhotzler, le strapontin, buté, s'entêtait dans une position oblique. Les fesses au bord, Jules, de tout son poids entreprit de le faire descendre. Quelque chose là-dessous résistait. Mais quoi? Allez-y voir, dans le noir. Encore un coup! La chose commençait à mollir. Un dernier effort -coudes au corps et genoux pliés- la «chose» enfin cèda comme à regret dans un soupir.
Dès lors, Jules n'y pensa plus et reporta toute son attention sur l'écran.
On jouait «Le Monde perdu». Des explorateurs et des savants, égarés dans la forêt vierge ont pénétré dans une région inconnue où vivent encore des animaux géants de l'ère secondaire: l'iguanodon dressé sur ses deux pattes, la gueule menaçante; le stégosaure bardé d'écailles redoutables ; l'effroyable tyrannosaure, cruel carnivore qui fait le vide devant lui. Les affrontements sont terribles. L'intrusion des hommes les expose à des périls mortels. De la rive boueuse d'un marécage, un brontosaure n'en finit pas d'émerger ses trente mètres de tête, de cou et de ventre. Dressé sur ses horribles pattes torses, il mâchonne d'énormes touffes de verdure, l'air stupide.
- Herr Jeses! Herr Jeses! fait, non moins stupide, la voisine de Jules.
Soudain le brontosaure s'énerve. Sa queue interminable frappe et fracasse tout à l'alentour. Son ennemi l'allosaure vient d'apparaître les dents menaçantes à travers les herbes. Ça va barder.
- Na! na! na! fait la grosse femme. Et ce na! na! na! traduit bien sa stupéfaction impuissante et douloureuse.
Elle a sur les genoux un sac ouvert d'où elle tire bonbons, biscuits, gâteaux, et où elle puise aussi le courage d'assister à ces féroces combats. Elle engouffre allègrement tout ce qui lui tombe sous la main dans le noir.
Jules se tourna vers le Paul, assis à sa gauche.
- Regarde ouar la grosse qu'est près d'moi, fit-il à voix basse. Depuis le commencement elle arrête point de démargoler et de déschlecker! Te croirais un brontosaure!
- Fais seulement attention qu'elle te morde pas, répliqua Paul en riant.

Mais le brontosaure -non, la grosse femme- parut gagnée soudain par une autre préoccupation. De son bras gauche elle explorait à tâtons dans le noir, là en-dessous, cherchant quelque chose qu'elle ne trouvait pas. Jules se sentit saisir à la cheville par une main tâtonnante. La main remonta le long du mollet, le palpa, puis lâcha pour saisir l'autre mollet aussi. Ça lui donnait à penser. Je sais bien, se disait-il, qu'i s'passe des drôles de choses dans les kinos... Mais ça!... Tout d'même! C'était le monde à l'envers. Manquerait pus qu'on aille raconter à la Mélie qu'i s'avait laissé tripatouiller dans un kino par une grosse dondon. Ça s'rait le jeu rach'vé!
Aussi, ramenant ses jambes serrées sous son siège, il se tassa le plus possible contre le Paul à son tour étonné.
- Qu'est-ce t'as à t'mousser comme ça? T'as point assez d'place?
- Mais non, fit le Jules indigné, c'est la grosse-là qu'arrête pas de m'détripoter les mollets. T'as d'jà vu quêque chose de pareil?
- Pète-lui en une, si elle t'em... bête, fit le Paul tranquillement.
Que le lecteur ne s'effarouche pas de ce mot. Dans la Vallée: en pèter une à quelqu'un signifie lui envoyer une bonne claque sur la figure. Pas autre chose.
Et Paul, non moins tranquillement, reporta son attention sur la conclusion heureuse du film et les explorateurs échappés aux dangers.
Cependant, la lumière revenue dans la salle n'avait pas arrêté les investigations de la femme. Visiblement, elle cherchait quelque chose. Jules, amusé de sa méprise mais tout le même intrigué, se fit aimable.
- Vous cherchez quelque chose, Madame. fit-il, tandis que les spectateurs gagnaient la sortie.
- Bien sûr que oui. Je cherche mon parapli, fit l'autre.
Mais pas l'ombre d'un parapluie. C'est pourtant assez grand un parapluie. Mais ce que Jules oubliait c'est que, depuis peu, les femmes, fatiguées des longs engins à aiguille s'étaient entichées de nouveaux parapluies, pliants et très courts. On les surnommait les tom-pouce.
Jules cherchait donc un parapluie; la femme, un tom-pouce.
Ce fut lui qui trouva. Relevant son strapontin il vit apparaître un objet inconnu qui tenait de l'oursin ou du porc-épic.
- C'est... ça? fit-il, tendant l'objet à la femme?
Ah ! il n'était pas beau, le défunt tom-pouce. Posé debout par sa propriétaire -mais sous le siège voisin- il avait frâlé sous le poids du Jules. De trente centimètres, il avait été réduit à la moitié. Compressé, écrasé, embouti! Un vrai super-minitom-pouce.
- Oui, c'est ça fit la femme furieuse. Et c'est vous qui l'avez cassé! Vous me paierez mon parapli. Maintenant il est f...u ! (elle disait il est futi).
Pour être futi, il était futi, le parapli! Les baleines tordues ou cassées rebiquaient de partout comme un paquet de foudres. Telle Jupiter tonnant, elle brandissait l'objet au-dessus des têtes menaçant d'appeler la police. Les spectateurs comblés en avaient aujourd'hui pour leur argent.

- Qui est-ce qui réclame la police ?
C'était le gros policier de service qui, fendant la foule, parvenait au centre du drame.
- C'est celui-là, criait la femme pointant un doigt vengeur vers le Jules. C'est une honte, ce qu'il a fait. C'est une honte!
- Oh! oh! fit l'agent, qui flairait déjà une affaire louche. Ce jeune homme s'est permis des attouchements? ... Il vous a manqué de respect ? ...
- Oui, oui! ... Et puis après il s'est assis dessus... Et il l'a cassé!
L'agent se tourna vers Jules:
- C'est vrai, que vous avez manqué de respect à cette dame?
Jules qui n'avait encore pu placer un mot éclata d'indignation:
- Eh ben, elle est gonflée, celle-là! C'est elle qu'arrêtait pas de m'détripoter entre les jambes. Et j'te tâte ici, et je tâte là... Et c'est moi qui lui manque de respect! ... Ça alors! C'est le bouquet. Tenez, comme ça qu'elle faisait.
Et joignant le geste à la parole il fit la démonstration sur les mollets d'un copain. Il ajouta:
- Même que j'l'ai dit à ce camarade-ci. Demandez-lui.
- C'est vrai, confirma le Paul. I m'a dit comme ça que la femme-là elle arrêtait pas de déschnorer avec sa main autour de ses mollets.
Le policier eut un haut-le-corps. C'est bien ce qu'il avait pensé. Affaire de moeurs.
- Ah, ah! fit-il sévère. C'est donc vous qui vous êtes livrée à des gestes coupables sur les jambes de ce jeune homme! C'est du joli! La chose est grave. Elle protesta désespérément:
- Mais non, je cherchais mon tom-pouce.
- Drôle d'endroit pour chercher un tom-pouce!... Mais d'abord, qu'est-ce que c'est, cette histoire de tom-pouce? fit l'agent qui comprenait de moins en moins.
Il était temps qu'André reprenne la situation en main.
Posément, il expliqua ce qui s'était passé. Et il conclut:
-...donc, vous voyez, Monsieur l'Agent, c'est la dame qui est fautive. Et en plus, elle veut qu'on lui paie son parapluie.
- Oui! Il faut me le payer, répétait la femme, têtue.
André l'interrompit:
- Madame, voulez-vous me dire qui aurait payé les frais si mon camarade avait été blessé?
- C'est aussi vrai, ça! renchérit le Jules; et si j'avais attrapé toutes vos baleines dans l'... ou dans les...? Qu'est-ce vous auriez dit? hein ?
La femme ne savait pas... L'agent se tourna vers elle
- Vous portez plainte, ou non? Si c'est oui, je vous préviens que j'emmène tout le monde au Commissariat central... Alors?...
L'idée de traverser la ville en compagnie d'un agent de police et une escorte de dix-sept conscrits la fit frémir. À  Strasbourg, il est des sortes d'épreuves dont une réputation ne se relève jamais. Surtout quand on tient à la main un tom-pouce démantibulé. La femme s'éloigna l'air digne mais la rage au coeur. L'agent se tourna vers les Conscrits.
- Maintenant, dites voir un peu, vous autres. Vous ne trouvez pas que je vous ai assez vus aujourd'hui? ... Car vous me reconnaissez, je suppose?
- Oh! oui Monsieur l'Agent fit l'André. Ça fait la troisième fois qu'on se rencontre. Ce que le monde est petit!
- Résumons dit l'agent: ce matin, vous vous bagarrez avec des schäreschlif! À midi vous faites du tapage à l'Ours blanc. Cet après-midi vous révolutionnez le cinéma. Ça commence à faire beaucoup! Vous rentrez bientôt chez vous?
- Avec le dernier train, ce soir.
- Alors, fit le policier bon enfant, arrangez-vous, d'ici là, pour ne pas passer la nuit au bloc.

*
**

Quand ils sortirent du cinéma, la nuit commençait à tomber sur la ville, illuminée déjà par les hauts lampadaires et les vitrines scintillantes des magasins.
II aurait été difficile à André d'oublier la promesse du matin. Emile n'arrêtait pas de la lui rappeler:
- T'as dit qu'on irait après le kino...
- Mais oui, fit l'André rassurant, on l'y va.
Ils longèrent la place Kléber et tournèrent au coin. Ici, le Grand Café de la République1)  ouvrait largement ses grandes baies sur les trois côtés du carrefour. Là aussi s'agitait un orchestre dont la musique, par bribes, perçait parfois les hautes glaces et que des consommateurs assis aux tables écoutaient, l'oeil distrait par le mouvement de la rue.
Prés de l'entrée, un escalier à rampe de cuivre et tapis rouge conduisait d'une large envolée vers un dancing au premier étage. D'admirables jeunes personnes, rieuses, légères et très sûres d'elles gravissaient les marches, accompagnées de jeunes gens ultra-chic et tout pleins d'attentions...
Mêlés à la foule, les Conscrits, le pas trainant, côtoyaient ce curieux aquarium. C'est bien connu , il n'y a rien de tel que de voir des gens en train de boire, pour que ça donne soif. Moins que quiconque Jules n'échappait à cette règle.
- On pourrait p't'ét' ben boire un coup, nous aussi?
Cette fois l'Émile s'insurgea:
- Ah non! pas ici, en tout cas. Et pis, l'André a dit qu'on irait au Magmod. C'était promis.
- Bon, bon, fit le Jules. Mais écoute bien: si jamais y a rien à boire dans ton sacré Magmod. te peux préparer tes côtelettes, mon guéard.
- Je propose, fit l'André, quand ils furent devant les portes, que chacun aille faire un tour dans le magasin où que ça lui plaira. Dans vingt minutes tout juste on se retrouve devant l'ascenseur au deuxième étage... Compris?
Ils se dispersèrent dans toutes les directions, contents de rompre pour quelques instants la discipline qui les maintenait au coude à coude depuis le matin et que néanmoins ils retrouveraient tantôt avec joie.
Que de merveilles ici! Tous les magasins de la Vallée réunis n'auraient pu rassembler ces somptueuses richesses...
Mais, tout autre chose que les beaux costumes, les fines soieries, les trains électriques ou la quincaillerie, c'était précisément ce qui n'était pas à vendre qui attirait les regards de l'Émile. Que de belles filles en ce lieu! Certes, toutes les vendeuses n'étaient pas jeunes et jolies, (celles-là, il ne les voyait pas). Il allait, subjugué par les autres que la profusion des lumières embellissait encore et que leurs sourires faisaient si attirantes. Il admirait avec quelle aisance les clients leur adressaient la parole. Il aurait pu bien sûr en faire autant, mais quelque chose le retenait du côté du porte-monnaie. Il ne voyait pas comment leur parler sans rien acheter. Mais quoi ? Par contre, il voyait très bien comment il serait reçu à la ferme du Pont de la Basse s'il rapportait des camelotes inutiles.
Elles ne furent pas longues, les Cléopâtre de la parfumerie à remarquer ce Conscrit orphelin baguenaudant au milieu des comptoirs, et l'une d'elles, d'un vaporisateur habile lui expédia un nuage de parfum sur les revers du veston. «Merci... merci» c'est tout ce qu'il pouvait dire, reculant effarouché tandis qu'une autre, sorte de princesse des Mille et une nuits, non moins prestement lui aspergeait la cravate d'un jet précis d'eau de Cologne. II faillit tomber en pâmoison lorsqu'une Nefertiti au sourire de pharaonne (c'est prodigieux ce qu'on arrive à faire avec des pommades!) lui frôla le lobe de l'oreille d'un crayon trempé de «Soir de Paris».
II rejoignit enfin les copains qui l'accueillirent en cercle à la sortie de l'ascenseur.
- Oùsque t'r as été dévâdler, sacré tôgnah? fit le Jules. Qui ajouta, soudain intrigué et les narines au vent:
-... Mais...? Mais...? ... Mais te pues la cocotte!
Quinze autres nez se tendirent vers lui, humant l'air. C'était vrai. L'Emile puait la cocotte. Où qu' c'est qu'il avait bien été déschnôrer?...
- T'as pas honte? reprit Jules faussement indigné. Et qn'est-ce que t'vas dire à ta mère et à vot' tante Hélène?
Non, il n'avait pas honte et même paraissait en tirer gloire avec, cependant, une modestie calculée. Ah! s'il avait voulu!... s'il avait eu plus de temps... mais voilà: il n'avait pas voulu les faire attendre.
L'orchestre du Magmod attaquant la «Marche des Toréadors» couvrit ses paroles lui évitant ainsi d'imprudentes vantardises.

Le salon de thé du Magmod occupait alors un large espace dit deuxième étage. L'endroit -blanc et or, boiseries claires- attirait une fort nombreuse clientèle. Quelques messieurs, des clientes de passage, mais surtout des bataillons de dames mûres, ou mûrissantes, venaient là, les après-midi, prendre le thé, grignoter des pâtisseries et surtout papoter en écoutant la musique. Il en était aussi de très blettes, passablement craquelées et qui, fidèles à des modes oubliées, arrivaient, parées comme des frégates, chapeautées comme en 1914, voilettées, poudrées, le cou pris dans des guimpes à baleines qui leur donnaient des airs hautains de duchesses . Elles avaient leurs places favorites et réservées, s'accueillant avec d'aimables minauderies: se congratulant, sussurantes, froufroutantes, autour des tables, îlots d'où l'on échangeait de gracieux sourires et de cérémonieuses salutations, adressées parfois aussi au chef de l'orchestre qui du haut de son podium s'inclinait avec une onction de prélat romain.
Posé sur les nappes, un bristol indiquait le programme musical. Certains morceaux étaient précédés d'un astérisque. On priait l'asssistance de faire silence pendant leur exécution. L'orchestre, sur un signe du pianiste attaquait, solennel et sérieux. Et l'on pouvait croire pendant quelques instants que l'auditoire communierait dansa même ferveur artistique. Hélas, peu à peu la volière repartait encore plus jacassante, ce qui désolait le chef et le rendait furibond.
Les Conscrits pénétrèrent impressionnés dans cette caquetante basse-cour. Mais sitôt que l'Henriette eut posé dix-sept bocks devant eux, ils retrouvèrent de leur assurance.

L'Henriette était une fille de la Vallée. Tout heureuse de revoir des garçons du village, mais un oeil attentif sur sa clientèle -car ici on ne badinait pas avec le service- elle leur posait des tas de questions:
- Et comment qu'ça va là-haut?... Et qu'est-ce qu i font tous?... Alors comme ça. vous v'nez faire conscrit à Strasbourg?
Ils répondaient tous à la fois, empressés à la renseigner, enfin à l'aise de se sentir en pays connu.
- Et toi, fit-elle, s'adressant à André, t'en as donc pas assez de voir le Magmod tous les jours, que t'reviens ici, même quand t'as libre
- Ma pauvre Henriette! T'as bien aise de dire: j'es obligé de faire comme i veulent, les guéards-là. T'as d'abord ceux qu'on toujours soif... Et pis...
- Eh! là, doucement, fit le Jules, y a pas qu'moi qu'a soif, guérillot!
- Et pis, continua André, y a ceux qu'arrêtent pas de m'peler l'dos depuis le matin pour qu'on vienne ici.
Les regards amusés convergèrent vers l'Emile.
- Tiens, tiens, fit Henriette, t'as aussi toujours soif, Emile? C'est vrai ça?
Le Jules expliqua:
- Mais non, c'est pas ça qui l'attire au Magmod. Depuis tantôt on sait c'que c'est. C'est les filles. T'as pas r'marqué comme i fiâre la gonzesse?... Va-t-en saouar oùsqu i r â été déraousler!... Dis ouar, Henriette, t'en connaîtrais pas une ici, pour lui, par hasard? Tout seul il arrive pas à en trouver.
- Oh, voyons, fit l'Henriette, ça n'manque tout d'même pas, chez nous, les belles filles. Tiens... l'Emilienne de la Thérèse... la Janine du Bancal... Et pis, la Mélie. Ça, c'est une belle, la Mélie!... Elle est toujours pas mariée, la Mélie?
- Elle marche avec le maît' d'école, dit le Bian, faisant le renseigné..
- Elle MARCHAIT, laissa tomber Paul, laconique...
- Ah oui?... fit le Bian, battant en retraite... C'est aussi vrai qu'avec la Mélie on sait jamais bien avec qui qu'elle marche.
- Dites ouar, fit Henriette, vous m'étonnez drôlement. Not' Maît' d'école, c'est déjà un vieux?
- Mais non, c'est pas avec le vieux Maît' d'école quelle va. Çui-cit', c'est un jeune: le Jean-Louis qu'on le dit. Il est aussi d'la Classe. Mais il a été faire conscrit dans son patelin du côté d'Villé.
Jules aurait bien voulu qu'on parle d'autre chose. Il parut subitement fort intéressé par l'orchestre.
Et voilà que le Firmin apportait son grain de sel!
- En tous les cas, précisait Firmin, le Jean-Louis-là, il a dû rev'nir d'une sacrée chasse de son patelin, la nuit-ci!... Ce matin, quand on a pris le train, i détraînait déjà dans les rues...
- C'est bon, dit l'Henriette, j'ai pas peur pour la Mélie. Elle trouvera vite un nouveau bon-ami.
- C'est déjà fait. Te crois pas Jules? fit l'André.
Jules n'en était pas si sûr que ça. Qui sait si «l'autre» n'avait pas mis la journée à profit pour reprendre l'avantage. Belle idée qu'il avait eue, en taquinant l'Emile, d'amener la Mélie sur le tapis. Ça lui apprendrait.

*
**
Le Louis Tütüt fit prendre un autre tour à la conversation.
À une table non loin d'eux, une arrrogante douairière le col serré dans une jeannette de velours noir trônait, toisant l'alentour à travers son face-à-main.
- Dis ouar, Henriette, fit le Louis curieux qu'est-ce qu'elle a, la vieille-là, à déguiner comme ça... Te ouas pas laquelle?... Celle qui tient un lorgnon d'sur une baguette...
Henriette ne voyait pas. Il précisa:
- Mais si: celle-là. là-bas, qu'a un chapeau à plumes. Et un soutien-gorge autour du cou!
Henriette le regarda, interloquée, tandis que les copains s'esclaffaient à l'idée d'un pareil objet posé en sautoir autour du cou.
- Voyons, ça s'appelle point comme ça, fit l'Henriette, pudibonde. Ce que t'vois là c'est un ruban de velours pour maintenir le cou.
- Ah ?... Moi j'avais toujours cru que ça s'appelait un soutien-gorge. La gorge... c'est le cou?... Non?... Mais alors, qu'est-ce que c'est un soutien-gorge, fit-il, soudain désireux de s'instruire..
- Ce qu'c'est? fit l'André. Écoute. Louis, si on te d'mande te diras:
«Il contient les puissants.
Il rabaisse les orgueilleux.
Il soutient les faibles.
Et il ramène les égarés.»
- Amen! fit le Paul, sensible à la majesté biblique de ces paroles.

Il était six heures. Les musiciens rentraient leurs instruments. Henriette s'enquit:
- Et où qu'c'est que vous allez maînnant?
- Maintenant, fit l'André, on va faire un tour sur le Bummel. Après on ira dîner au Moulin-Rouge2). On regarde les attractions, et on rentre avec le dernier.
- C'est une bonne idée: i z-ont un chic programme au Moulin-Rouge, la semaine-ci. Des acrobates. Des comiques. Un prestidigitateur. Y a même des danseuses de french cancan. Elles lèvent la jambe aussi haut qu'ça. Faut voir! Ça vous plaira tout sûr.
Evidemment, si elles levaient la jambe «aussi haut qu'ça», ça leur plairait tout sûr.
Ils s'éloignèrent, et ils traversaient le rayon de la vaisselle lorsque le miracle se produisit.

En face d'eux une ravissante petite vendeuse s'avançait chargée d'une impressionnante pile d'assiettes. Un faux pas sur le parquet ciré. Elle glisse, part en avant, tombe sur l'Émile qui reçoit le tout dans les bras.
Et ils étaient là, elle et lui, nez à nez, tenant à quatre mains la porcelaine miraculeusement sauvée, se regardant dans les yeux et ne sachant que faire.
Les assiettes posées enfin en lieu sûr, elle se tourna vers lui:
- Comme je vous remercie. Monsieur! Comme vous avez été gentil! Sans vous, quelle catastrophe!
Emile le coeur fondant d'émoi ne savait que répéter : «Je suis bien content... je suis bien content».
Il en serait resté là si André (qui connaissait toute la maison) n'était intervenu:
- Eh bien. ma petite Marguerite dit-il à la jeune fille, vous avez eu de la chance de tomber sur mon camarade. Mais oui, c'est mon camarade... Et tous ceux-là aussi. Lui, s'appelle Emile. Voilà: maintenant vous vous connaissez.
Cela signifiait: maintenant, à vous de vous débrouiller seuls. Hélas, il ne fallait pas trop en demander à Emile! Il serra longuement la main de Marguerite, s'éloignant à regret non sans se retourner à plusieurs reprises: si bien qu'il faillit au passage accrocher une potiche qu'André rattrapa de justesse.
- Décidément. Emile, toi au cinéma te pourrais jouer Buster Keaton...
 

Le Bummel, c'était le trottoir entre la place Broglie et les Arcades que la jeunesse strasbourgeoise, de six à sept (et aussi le dimanche matin) arpentait inlassablement dans les deux sens. On se croisait, on se recroisait, on se saluait, on liait connaissance, on paradait, on échangeait des riens, des rendez-vous; et des lapins aussi. Faire le Bummel c'était tout un rite de futilités, de propos en l'air, et de rires à propos de tout.
Les Conscrits d'abord dépaysés s'étaient ressaisis. André connaissait tant de monde, les filles étaient si rieuses qu'ils se sentirent à l'aise eux aussi dans ce va-et-vient insouciant.
Seul l'Émile rongeait son frein. Il s'en fichait pas mal de leur Bummel. Marguerite ne lui sortait pas de l'esprit. II s'en voulait d'avoir raté le coche. Il se raccrochait désespérément à André.
- Aïe, suppliait-il en confidence: Explique-moi ouar bien oùs-qu'elle sort... Que j'me gourre pas...
- J'te dis: tu tournes le coin, tu prends la petite rue, tu tournes à droite, et c'est tout d'suite à droite.
- Mais j'ai peur de pas trouver... Et si te v'nais avec?... Aïe, viens avec dis?
André le regarda. Il en eut pitié.
- Bon, je viens avec. Mais laisse-moi prévenir le Paul.
Émile se sentait des ailes.
- Pas si vite, bon nom ! Te vas encore te casser la margolette!

Ils se trouvèrent bientôt sur le trottoir de la petite rue face à la sortie des employés. Emile impressionné par le flot qui débouchait de cette porte disait:
- Comment qu't'aurais voulu que j'm'y prenne si t'étais pas v'nu avec?
II écarquillait les yeux, tendait le cou, saisi de panique à l'idée que déjà elle s'était éloignée, perdue dans la foule à jamais.
Et tout à coup elle fut là, devant eux, toute simple et souriante.
- Marguerite, fit gaiement André, je n'essaierai pas de vous faire croire qu'on est là par hasard. D'abord parce que vous ne le croiriez pas. Et puis, parce que ce n'est pas vrai.
- Oui, précisait l'Emile étonné lui-même de s'entendre parler. Vous voyez: on est venus ensemble... Parce que tout seul j'aurais pas trouvé... J'aurais pas voulu me tromper... vous comprenez...?
Marguerite leva les yeux vers lui. Elle l'enveloppa d'un sourire clair qui dispensait des explications superflues.
Ils firent ensemble quelques pas jusqu'au coin de la rue. André dit alors:
- C'est pas tout ça. Maintenant il faut que je vous quitte. Vous m'excuserez. (Et comment qu on l'excusait!)
Il s'éloigna, puis revint sur ses pas.
- J'oubliais de te rappeler, Emile: on dîne au Moulin-Rouge. Te sais où c'est? Bon. À dix heures on va à la gare. Le train part à 18. Après, y en a plus jusqu'à demain.
Ils étaient seuls, l'un en face de l'autre, sous la lumière d'un haut lampadaire, indifférents à la foule qu'ils ne voyaient même pas. Elle baissa les yeux disant:
- Je savais que vous viendriez.
Quelque chose d'inconnu le souleva de bonheur. Il aurait bien voulu exprimer quoi. Mais c'était trop nouveau pour être facile à dire.
- ... Et moi... je vous... je vous avoue que j'ai eu du mal à décider André... j'avais peur de pas vous trouver... Alors... c'est vrai? Vous saviez que je viendrais?
- Je ne sais pas pourquoi: j'en étais presque sûre.
Alors. comme on se jette à l'eau, il osa dire:
- Vous voulez bien que je vous accompagne un peu?
- Oh oui, fit-elle avec élan... Seulement, il y a..
- .. seulement il y a... quoi? fit-il d'une voix blanche.
-... vos camarades qui vous attendent...
Ouf! Ce n'était que ça. Ah ça, alors, non! Ils pouvaient toujours attendre, les camarades. Il les avait assez vus pour aujourd'hui, les camarades. À la pensée de quitter Marguerite pour aller les rejoindre il en devenait éloquent d'indignation. Il les reverrait bien assez tôt, les copains.
- Bon, c'est entendu, fit-elle souriante, lui prenant le bras comme pour le rassurer. N'en parlons plus. Seulement j'habite loin, vous savez. À la Robertsau... Il faudrait prendre le tram...
Quelle importance ? Au bout du monde, qu'il serait allé!
Ils se hissèrent sur la dernière plateforme d'un tramway, déjà bondé et qui, démarrant dans un vacarme de chaînes secouées cahotait sa cargaison de voyageurs par saccades imprévisibles. À chaque arrêt il en montait de nouveaux refoulant les premiers. Marguerite et Emile, d'abord debout l'un devant l'autre, bientôt poussés l'un vers l'autre, enfin serrés l'un contre l'autre, et bien loin de s'y opposer, s'abandonnaient à cette divine compression.
Et puis, on le sait: contre la force, point de résistance. C'était délicieux de ne pas résister.
Et c'est ainsi que le tramway, n° 3 emportait dans la nuit un Emile transfiguré vers les lointains inconnus de la Robertsau.

Il était évident que l'absence d'Émile serait remarquée tôt ou tard. «Oùsqu i r'a d'nouveau passé?... I saurait pas d'nouveau perdu?... Pourvu qu'i lui soye rien arrivé?» questionnaient-ils de temps à autre.
André répondait évasivement. Mais comme son attitude était rassurante, ce fut d'un bon appétit qu'ils se jetèrent sur leur bifteck-pommes frites et qu'ensuite, avec vif intérêt, ils assistèrent au programme du Moulin-Rouge.
Au fond, André se réjouissait de ne pas voir l'Émile rappliquer immédiatement. C'eût été la preuve d'un échec. Inversement, plus le temps passait, plus les chances de succès se confirmaient. Plutôt que de vendre la mèche, il temporisait dans l'espoir d'un retour triomphal de l'Émile. Mais il était difficile de garder pour lui une vérité qu'on lui arrachait bribe par bribe.
- Pouvu qu'il aye pas rencontré des schäreschliff comme le matin-ci, et qu'i sayent de nouveau  tabourés, dit le Jules.
-Aié, mèk, là où il est, i risque rien.
- Peut-êt' qu'i r'â été au kino?...
- A moins, dit le Firmin qu'il aye été invité par la p'tite-là des assiettes?...
André sursauta soudain:
- Bon nom! II a sûrement pas mangé. Garçon! Vite, emballez-moi un gros sandwich s'il vous plaît.
À dix heures ils sortirent. Pas d'Émile dans la rue. Ils hâtèrent le pas vers la gare où ils entrèrent, regardant à droite, à gauche. Personne. On expédia le Firmin au 5° quai. Il revint bredouille. L'aiguille avançait. Plus que huit minutes.
Ils ressortirent sur le trottoir, scrutant la place. Rien qui ressemblât à l'Émile. André confia à Paul:
- Je commence à m'faire du souci...
- Moi aussi, j'es pas tranquille. Qu'est-ce qu'on va raconter chez eux, s'i vient pas.
- La dernière chance c'est qu'il arrive avec le tramway de la Robertsau, le 3.
Justement il débouchait de la rue Kuhn, ce n° 3, et il vint s'arrêter face à eux. À part un couple d'amoureux enlacés sur la plateforme en un interminable baiser, le tram était vide. Désespérément vide.
Les copains se regardèrent consternés.
- Nous v'là beaux ! fit le Paul.
Or, comme il disait ces mots, le couple du tram s'arrache à son étreinte, se sépare à regret: le garçon saute à terre tandis que la voiture repart emportant la jeune fille qui agite la main.
- Mais... Mais c'est l'Émile!
C'était l'Émile. Quitte à l'engu...er après, on lui fit d'abord une ovation. Et une aussi non moins enthousiaste, à Marguerite disparaissant au loin sur son tram.
Alors, ventre à terre, ils traversèrent la gare en une galopade effrénée. Le train roulait déjà. Ils se jettèrent en grappe sur la première voiture passant à leur hauteur. C'était un wagon de lère classe.
- Tout le monde sont là, annonça le Jules.
Affalés sur les fauteuils de velours rouge ils reprenaient bruyamment haleine. On entourait Emile avec curiosité.
- Mais où qu'c'est qu't'étais?... Raconte un peu...
- Aïe, laissez-le ouar un peu souffler, fit l'André.
Et de sa poche extirpant le gros sandwich, il ajouta:
- Tiens, mange. On l'a fait préparer exprès pour toi.
À leur grande surprise l'Emile extirpa lui aussi de sa poche un sandwich encore plus épais.
- Mais.. d'où qu'ça vient?... Qui qu'c'est qui t'a préparé ça?
Emile les regarda, étonné. Et tout naturellement il fit:
- Et qui vous voulez qu'ça soye? La Marguerite, bien sûr.

Les Conscrits se regardèrent éberlués tandis que l'Emile tirait d'un papier blanc le sandwich de la Marguerite.
Et un quel de sandwich! Pas un sandwich de bistrot avec du jambon rose pâle et mal portant sur du beurre insipide chichement calculé, ah! non. Mais un vrai sandwich taillé dans une vraie miche de pain, avec des tranches épaisses de vrai jambon d'un vrai cochon, bien rouges, avec du gras bien blanc, et couchées sur un lit de vrai beurre débordant de partout.
Ce sandwich parlait tout seul! Il était à la fois une preuve de tendresse, et un témoin irrécusable du prestige de l'Emile. Aussi il excitait la curiosité, des copains. La chose était trop inexplicable pour qu'il n'y eût pas une explication. On voulait savoir.
- Dis ouar, quand qu'c'est qu'elle te l'a fait, le casse-croûte-là?
- ... Et t'es resté tout le temps avec elle?... depuis sept heures jusqu'à maînnant?...
- ... Et où qu'c'est qu'vous avez été?... Et qu'est-ce vous avez fait?...
Emile avait attaqué son sandwich avec la sérénité des consciences tranquilles. Il répondait la bouche pleine entre deux coups de dents. Mais eux voulaient d'autres détails.
- ... Et où qu'c'est qu'elle habite?...
- Alors, c'est le coup de foudre?...
- Mais dis un peu : t'as sûrement été chez eux?
André interrompit le flot de questions.
- Aille! Laissez-le ouar manger tranquille bon nom. I racontera après.
Dans la Vallée, quand on va chez eux, c'est que les choses sont déjà bien avancées. On peut avoir une bonne amie, et puis une autre, et encore une autre, sans aller chez eux. On marche avec, et puis un jour, on marche pus avec. C'est tout simple, quand on va chez eux, ça change. C'est qu'on s'a fait prendre, ou qu'on s'a laissé prendre. C'est un nouveau chemin où l'on s'est engagé et où la marche arrière est plus malaisée. Parfois impossible. Eux, c'est la mère de la fille, le père, les frères et soeurs s'il y en a, qui vous accueillent chez eux et à, qui désormais il sera malgracieux de tourner le dos sur une pirouette. C'est un nouvel état qui vous situe dans la société. Quand on dit de vous : «I va chez eux», on sait de quoi il s'agit. C'est l'étape vers l'établissement définitif. Pour les gens, vous êtes casé.
On est poussé dans ce nouvel univers soit par attirance mutuelle (c'est très bien) soit par étourderie (pas très bon) soit encore en prisonnier d'une manigance savamment calculée (ça, c'est mauvais).
La cérémonie d'intronisation n'a rien de redoutable en soi. II s'est trouvé qu'un soir, celle que vous raccompagnez à la maison depuis des semaines, des mois, voire des années, a estimé que les temps étaient venus. Elle a murmuré, engageante : «Te trouves pas qu'i fait froid ici dehors?... Et si on entrait un peu chez nous?... Aille mék, te verras, i t'front rien.» Et vous qui «déjà vous forgez une félicité qui vous fait pleurer de tendresse» vous suivez, ému, celle qui vous conduit par la main. Certes, vous le saviez, l'échéance viendrait tôt ou tard. L'idée de cette épreuve vous a déjà causé des soucis. Vous l'espériez et vous la redoutiez à la fois. Et puis, voici que tout se passe bien. Vous serrez des mains tendues à la ronde: on vous fait asseoir: on vous met à l'aise. Vous voilà chez eux. L'épreuve est terminée.
Normalement, l'examen est unique et non renouvelable. Qu'à votre sentiment vous ayez fait bonne ou mauvaise contenance importe peu, vous êtes définitivement admis. N'allez pas vous dire: «Je ferai mieux la prochaine fois», car il n'y aura pas de prochaine fois, sachez-le. Sauf en cas de maldonne regrettable et avec un changement complet du théâtre: décors, personnages, scénario, et bien sûr, nouvelle héroïne. À vous de savoir ce que vous voulez.
Allez chez eux, pour tout dire, c'est la fin des rendez-vous à la sauvette, des entrevues minutées, des retours hâtifs. Fini, les gouttes de pluie qui vous lissent dans le cou tombant des sapins détrempés. Fini, le bla-bla des sentiers boueux de la forêt, les stations dans le brouillard humide sous l'auvent d'un toit, les pieds dans la braqu'lat' de neige fondue.
En revanche, aller chez eux, c'est la chaleur douillette du logis, la douce lumière de la lampe, le canapé familial accueillant, moelleux, propice aux émois -mesurés- aux caresses -anodines- aux confidences chuchotées à l'oreille. C'est aussi la certitude de se voir quand on veut, comme on veut, à tout instant de la fournée à l'abri de la bise cruelle. C'est même, figurez-vous, l'économie de quelques rhumes et l'antidote des rhumatismes. D'un certain point de vue c'est excellent pour la santé. Mais c'est aussi l'Adieu aux armes. À vous de décider si le moment est venu d'opter pour le confort avec une seule, unique et inamovible, ou si vous préférez encore un peu déraousler parmi ça avec des autres, variées et interchangeables.
C'est pourquoi, aux yeux des copains, l'aventure de l'Emile était une énigme. Comment avait-il franchi les étapes avec tant de savoir-faire? On voulait savoir.

Le train entre Strasbourg et Molsheim roulait à une allure d'express. Le sandwich de la Marguerite tirait à sa fin. Les questions allaient reprendre.
- Dis ouar... commença le Firmin.
André tendit soudain à Emile le sandwich du Moulin-Rouge. Au moins, pensait-il, tant qu'il mangera, ils lui ficheront la paix:
- Tiens, prends çui-là aussi.
- Merci, fit Emile, j'ai pus faim. Partagez-le entre vous.
Ils se jettèrent en riant sur le casse-croûte qu'ils mirent en pièces aussitôt. Ça ne les détourna point pour autant de leur objet.
- Maînnant, dis ouar, reprit le Firmin obstiné. André l'interrompit encore.
- À propos, les gars, n'oubliez pas de me faire penser qu'à Molsheim i faut que j'règle la question des billets. Ce matin on est v'nus en quatrième classe et ce soir on revient en première. Faudrait pas qu'on nous f... un protokol!
- Aille mek! on te f'ra penser. Et maînnant laisse ouar parler l'Emile, bon nom!
Paul se pencha à l'oreille d'André:
- T'arriv'ras pas à les faire changer de conversation. I sont curieux comme des gonzesses. Te verras qu'i réussiront à lui faire tout cracher.
Firmin reprit:
- Dis ouar. À six heures te connaissais pas la fille-là. Bon. À sept heures t'as rendez-vous avec. Bon. Et à huit heures te vas djà chez eux?...
Emile lâcha, hésitant:
- Heu... eh ben... On est entré chez eux... Mais j'ai pas été chez eux.
Ils s'écrièrent:
- Te t'f.. d'nous ? Te l'y as été, ou te l'y as pas été?... Et le sandwich d'où qui v'nait?
Il n'y échapperait pas.
- Eh ben ouala. On a pris tous les deux le tram pour la Robertsau. C'est là qu'elle reste. Y avait tellement d'monde d'sur le tram qu'on pouvait pas bouger tellement qu'on était serrés. On l'y était déhotzlés! Fallait qu'on s'tienne tout fort les deux, pour pas tomber. Y avait de quoi étouffer tellement i allait se serrer. Alors on est arrivés.
- Et après?...
- Ben, elle a pas voulu rentrer tout d'svite et on s'a un peu promenés dans les petites rues. On marchait un peu... on racontait... on s'arrêtait.
- Et on se serrait d'nouveau, hein?
- Eh ben, oui. I fallait bien, pisqu'i f'sait froid. Et pis, c'était mieux que d'sur le tram. On n'était pus hotzlés, comme avant.
- Et t'as essayé de l'embrasser?
- J'ai point eu b'soin d'essayer. On s'avait déjà embrassés d'sur le tram. On pouvait pas autrement, à cause qu'i gn'avait tant d'monde. Bon. Après a fallu qu'elle rentre pour dîner. Et aussi pour chanter. C'est ça qui l'embêtait le plus...
- Fallait qu'elle rentre pour chanter?...
- Mais non, fallait qu'elle rentre d'abord; pour sortir après; pour aller chanter encore après. Alors elle réfléchissait. Comment qu'on pourrait faire, qu'elle disait? Et pis d'un coup, elle a trouvé. Elle a dit: «Je vas aller souper. Je ferai pas longtemps. Te m'attendras. On ira ensemble jusqu'à la salle de répétition de la chorale. Et là, je m arrangerai d'jà. Viens.» Alors on a été vers chez eux. Ses parents, c'est des maraîchers.
- Qu'est-ce c'est des maraîchers? fit le Louis Tütüt.
On le lui expliqua et l'Emile reprit:
- Quand on a été tout prés, elle a dit : «Je veux pas que t' ayes froid. Te vas entrer avec moi dans le jardin et te m'attendras dans la serre». Elle m'a pris par la main et...
- Qu'est-ce c'est, une serre? fit encore le Louis.
On lui expliqua que c'était une maison de verre où on tenait les plantes au chaud en hiver. Le Bian précisa : «Comme i y en a une dans le parc des Steinheil, t'as compris?» Mais il ajouta aussi:
- Et maînnant f...-nous la paix avec tes bêtes de questions, et laisse parler l'Emile.
- ... Elle me fait entrer dans la serre. Là j'étais tranquille. Personne pouvait venir, pisqu'i z'étaient tous en train de souper. Au bout d'un moment elle vient me chercher. On r'part ensemble. Elle avait pensé à tout. En mangeant elle avait dit à son père «Dis papa, pisque t'es fatigué, t'auras pas besoin de t'occuper du feu d'la serre. Quand je reviendrai, je regarderai après. Je reviendrai même plus tôt, tout exprès. - Bonne idée, ma petite fille, a dit sa mère. Ça c'est bien gentil. Comme ça on pourra se coucher à bonne heure.» Mais fallait aussi trouver une excuse pour la chorale.
- Oui bien sûr, fit le Louis Tütüt: à cause du curé.
- Quel curé?
- Eh ben, le curé... ou le pasteur da chorale... je n'sais d'belle, moi?
- Minnd'ié d'fôh! Des chorales, i y en a pas que pour les églises. Baîllah qu't'es. Te vas la fermer maînnant?
Emile continua:
- Alors on est arrivé prés d'la salle. Elle me dit «Fais pas la mine que t'es avec moi: je vas parler à la fille-là qui vient. C'est une da chorale.» Elle lui dit: «Marikele, te voudrais pas m'excuser auprès du chef? Je peux pas venir ce soir. Faut que je retourne vite chez nous. Mon père est déjà couché. Il était fatigué. Je lui ai promis de m'occuper de la chaudière. Te comprends: si i gèle la nuit-ci dans la serre...»
Et alors on est revenu chez eux bien tranquillement. On est entrés dans le jardin. Et on s'a mis dans la serre.
- Pour vous serrer d'nouveau, bien sûr? fit le Francis.
Emile le regarda étonné.
- Bien sûr que oui. C'est qu'on l'y est serré, là-d'dans ! T'as pas idée. On oua que t'as jamais été dans une serre. T'as juste la place pour passer. Le reste, c'est pour les plantes et les fleurs. Et desquelles! Te t'croirais dans la forêt vierge. Alors si on se serrerait pas...
T'as au moins rien fait bouler, dans la forêt vierge-là? fit le Jules.
- Et pour qui que t'me prends? Je m'ai même occupé d'la chaudière. J'ai mis du charbon, réglé le tirage, vérifié la pression. La Marguerite était contente. Elle m'a dit : «Te t'en donnes du mal! Et dire que t'as même pas mangé, mon pauv' Loulou! Ça peut pas aller comme ça. Viens avec.» Alors on sort. Je savais pas où qu'on allait. Elle me prend par la main , on marche sans faire de bruit. Et tout d'un coup on était dans leur cuisine. Elle avait allumé. Mais on f'sait pas d'bruit : «Lave-toi les mains d'sur la pierre d'eau, qu'elle dit, parce qu'avec la chaudière-là... Pendant ce temps, j'te fais un sandwich.» Je me r'tourne. Elle me r'garde. La v'là qu'éclate de rire : «Mais t'es tout noir dans la figure qu'elle fait. - Je la r'garde aussi. - Mais toi aussi, que j'dis!» On s'a r'gardé dans une glace. On savait tout marmosé la figure tous les deux avec le charbon. On l'y était, beaux! On attrape une de ces riottes! On voulait se r'tenir de rire. C'était encore plus pire. Alors r'a fallu se laver d'nouveau les deux. Et vite! Pour pas rater le tram. On est alors partis d'une de ces chasses! Quand on a été dans l'tram on riait comme des bossus. On pouvait même pas dire oùsqu'on voulait aller à l'employé. I nous r'gardait tout bête. Bien sûr on pouvait pas lui expliquer, à l'homme-là. Et pis on est arrivés à la gare.
Et pis... Et pis, ouala, fit l'Emile en conclusion.
Les copains se regardèrent, puis le regardèrent, vaguement admiratifs.
- Eh ben, toi, quand te t'y mets!...
Naturellement on voulait en savoir encore plus. Les questions repartirent:... Et quand qu'c'est que t'la r'verras?... Est-ce que t'l'amèneras chez vous?... Qu'est-ce qu'i vont dire, ton père et ta mère?...
Jusqu'au Louis Tütüt qui voulait savoir, lui aussi, et qui finit par placer:
- T'as dit quêqu'chose avec la vierge... Ah oui, ça me r'vient: Qu'est-ce que c'est, la forêt vierge?
- Louis, fit l'André, te sauras qu'une forêt vierge, «c'est une forêt où la main de homme n'a jamais mis les pieds.»
 

À Molsheim, le train déversa sur le quai un bon lot de voyageurs tandis, qu'André, penche à la portière, hélait le chef de service:
- C'est pour nos billets. On voudrait un déclassement...
- C'est pas mes affaires, fit l'interpellé. Voyez le chef de train.
Et il s'éloigna affairé.
L'autre individu à casquette sa lanterne à la main longeait le convoi, claquant à grand fracas les portières restées ouvertes.
- Hep! Monsieur, c'est pour un déclassement. Il faudrait que...
L'homme le regarda à peine, répondit encore moins et s'éloigna avec un haussement d'épaules. Avait-on idée de déranger les gens à des heures pareilles!...
André se retourna vers les copains les prenant à témoins
- Vous avez vu, les deux couâlés-là? I veulent même pas d'argent. I pourront pas dire qu'on n'a pas voulu payer.
Ils approuvèrent bruyamment, éclatants de bonne foi. Bien sûr que oui, qu'ils avaient vu!
- T'as quand même bien fait d'leur parler, fit le Paul. Si t'avais rien dit, t'les aurais déjà vus, rappliquer pour contrôler les billets. Comme ça, c'est pas nous qui sont en faute.
Dès lors, l'âme apaisée, les conscrits prirent vraiment possession des lieux. Les uns éprouvaient le moelleux insoupçonné des fauteuils de velours rouge. On en essayait un, puis un autre, et encore un autre sans se lasser. - On ne sentait même pas les secousses là-dedans. D'autres avaient découvert un luxe nouveau inconnu d'eux: celui des toilettes. Lavabos avec des robinets où l'eau coulait pour de bon. Serviettes de toilette même, avec de grands A et L brodés. Et du savon, s'il vous plaît, dans des sortes de boules en verre à bascule. Les globes des plafonniers les émerveillaient aussi. On pouvait éclairer à plein, mettre en veilleuse ou encore faire le noir avec des abat-jour qui fermaient d'un bruit sec. Jules qui ne pouvait rien faire comme les autres avait grimpé dans un filet à bagages où il s'était étendu comme dans un hamac.
Le train remontait la vallée à petite allure lâchant dans les gares assoupies des voyageurs ensommeillés et de plus en plus rares. Il n'y avait plus rien de vivant dans ce train que le wagon des conscrits où l'on commentait joyeusement les événements de la journée. On en oubliait même, aux arrêts, de réveiller les femmes endormies des chefs de gare pour clamer ce que l'on pensait d'elles et de leurs maris. Au reste, on l'avait fait généreusement le matin à l'aller. Mais on chansonna l'Emile sur un air de rengaine approprié :

Marguerite, Marguerite,
Mets tes petits souliers vernis
Ta rob' blanche de dimanche
Et viens voir ton p'tit conscrit.
André se pencha vers Paul:
- T'as vu not'Emile, hein? I le prenaient tous pour un bognâh, un hâyant, un mouslâh, un méiânt, bref, pour un vrai schnaffiole. Et aujourd'hui c'est encore lui qui s'a le mieux dé...brouillé.
- T'as raison, fit le Paul. -Mais faut aussi dire que la fille l'a drôlement aidé. Ça m'a l'air d'une sacrée rapide, ta Marguerite...
- Je pense pas qu'ça soye une si rapide que t'dis. Mais en tous les cas, je l'aurais jamais crue si maline, comme l'Émile a raconté, pour inventer des craques pareilles.
- C'est bon, conclut le Paul, elles l'y d'viennent toutes, malines, quand ça les décherche.
*
**
André leva la tête vers le Jules toujours dans son perchoir.
- Dis ouar toi, te pipèles point, là-haut? Te pourrais aussi nous raconter comment qu'ça s'est passé hier soir? Te nous a tous plaqués pour raccompagner la Mélie. Et on t'a pus vu, après...
La prudence conseillait la discrétion:
- Ben, la Mélie a été se coucher. Et moi j'es rentré chez nous.
On n'en tirerait pas grand-chose. Bizarre.
Du groupe des choristes s'éleva un nouveau chant:
J'irai revoir ma p'tite Mélie,
C'est le pays qui m'a donné le Jour.
- Non, comme ça, ça va pas fit quelqu'un. Ça tient pas d'bout.
On chercha autre chose et l'on repartit:
J'irai revoir ma p'tite Mélie
C'est avec elle que j ai connu l'amour.
Pour Jules, mieux valait d'entrer dans le jeu des copains.
- Attends ouar que j't'attrape, toi, fit-il, au chef de la musique.
Mais pour l'attraper, il fallait descendre. Et pour descendre, il fallait un appui.
Jules s'accroche à quelque chose, bascule et saute.
Une secousse épouvantable. Un bruit terrible. Un cahot les jette les uns sur les autres. Ceux du couloir s'écroulent comme des quilles. Choc des tampons; freins bloqués, le wagon patine sur ses roues. Le train s'arrête.
Jules avait tiré la manette du signal d'alarme.
- Bon sang d'bâillah mais qu'est-ce qui t'as pris d'aller déschnorer après la notbremse? lui criait-on.
Il bredouilla:
- J'ai pas fait exprès... Je m'ai t'nu à la poignée-là pour pas tomber... J'ai même pas vu à quoi j'me t'nais.
Le long du train immobilisé des têtes curieuses paraissaient aux portières tandis que les convoyeurs, la lanterne à la main, s'efforçaient à grands coups de noun de diessnoch e mol et de gottferdammi de découvrir le wagon coupable.
- Ah! bon, c'est ici, fit le chef de train surgissant furibond au milieu des conscrits soudain devenus sages comme des anges... Ca m'étonne pas!
Il les regardait à la ronde. Pas un qui pipelait.
- Alors quoi qu'il y a ici? poursuivait l'homme... Un malade?... Un blessé?... Vous s'êtes battus?... Comment?... Rien comme ça? Alors vous s'amusez à tirer le frein pour rien du tout ? Vous savez pas c'est défendu?
Autant il avait été peu loquace à Molsheim autant il l'était maintenant. André laissa passer le flot.
- Je vous assure qu'on ne s'est pas amusés avec ce frein. Quelqu'un a bousculé un camarade. Il s'est retenu comme il a pu et...
- Ça vous me ferez pas croire. Et puis c'est bon; on verra à la gare d'arrivée.
Il les quitta sur une dernière menace - Et ça va vous coûter cher...

On entendit encore des bruits de mécaniques sous le wagon, des chuintements de vapeur, des pets d'air comprimé, et puis, sur un dernier Awer, jetzt los, ferteckel noch e mol, le train démarra dans la nuit, les emportant plein de sombres pensées. Les commentaires se firent amers:
- I fallait encore l'embêtement-là! I n'y a qu'à... I n'y avait qu'à... I n'y a qu'à dire... T'avais aussi b'soin de craouer dans l'filet, toi... Te peux dire que...
André intervint avec autorité
- Vos gu... ! Et écoutez-moi ! Ca sert pus à rien de déméiér et d'ramouïér. On va essayé r d'en sortir. Laissez-moi faire nous deux le Paul. Tâchez de pas ram'ner vot' science à tort et à travers si on vous demande rien. Pour commencer, que personne ne parle du filet. Le Jules-était-pas-dans-le-filet. Compris?
Ils avaient compris.
On arrivait. Tout le monde se retrouva dans le bureau de la station avec en plus, le convoyeur, le mécanicien de la locomotive, le chef de gare et le piqueur. On entra sans attendre dans le vif de la question.
- Faut me prendre le nom des types-là. Faut faire un rapport, et leur mettre un protekoll! I z'ont tiré le frein alarme.
- Oh-oh! fit le chef de gare.
- Oui, poursuivit le chef de train indigné se tournant vers les Conscrits: vous savez pas qu'avec des bêtises pareilles on pouvait avoir un déraillement? avec des morts? des blessés?
André intervint avec calme.
- Voyons, dit-il, si l'on a installé ces freins-là dans les wagons, ce n'est tout de même pas pour faire dérailler les trains! Si chaque fois qu'on tire ce frein on provoque une catastrophe, alors c'est pas la peine d'en mettre.
- Dites donc, mon garçon, maintenant vous sexagérez un peu. Faut pas sexagérer comme ça. Et puis, votre copain i devait pas tirer la manette. Et basta.
- Je vous ai déjà dit qu'on l'a poussé. Il s'était, appuyé avec la main à la cloison. On l'a bousculé. Et il s'est retenu où il pouvait... C'est le grand-là, ajouta-t-il désignant le Jules. C'est tout d'même pas sa faute s'il est si grand et si bête.
Paul entra alors dans le débat:
- C'est moi qui l'a poussé. Le grand dékeché-là i m'barrait le chemin. Et moi, ça pressait, je pouvais pus me retenir, fallait qu' j'aille au...
Il prit son temps, regarda tout le monde comme si l'on doutait de son sérieux.
- Eh! ben oui, ça vous est jamais arrivé à vous autres que ça presse et que vous êtes obligé de courir?
Il y eut quelques rires.
L'atmosphère se détendait mais l'homme revint à la charge:
- Et puis... Et puis vous étiez pas dans la classe de vos billets. Vous avez pas payé le déclassement, fit-il, triomphant.
Ça, c'est ce qu'il ne fallait pas dire. André plongea:
- De quoi, de quoi? On vous a appelé à Molsheim pour vous payer et vous n'avez même pas répondu. On n'a jamais vu ça!
Le choeur des conscrits confirma bruyamment, gonflé d'indignation.
- Et même qu'on s'a adressé au Chef de Service de Molsheim... Il a dit que c'était pas ses affaires. Qu'i fallait s'adresser à vous... Oui, à vous!... Et vous, vous nous avez laissés tomber.
Ils étaient la sincérité même.
Le chef de gare ramena le calme.
- Oh! Mais ça change tout, cette histoire de billets! Vous n'aviez pas parlé de ça, fit-il en regardant le chef de train?... Voilà: c'est tout simple. Si vous voulez qu'on fasse un rapport il faut aussi qu'on inscrive l'affaire des billets. Ca vaut la peine de réfléchir avant. Si la contravention arrive à la Direction, on se demandera pourquoi vous avez refusé de les déclasser. Car vous avez refusé...
C'était vrai. Mais difficile à avaler.
- Ça, c'est quand même trop fort ! Bientôt ça sera encore moi, le coupable, fit l'homme du train.
- Tt'... tt'... fit le chef de gare. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Si vous voulez faire trinquer ces garçons, ils trinqueront. Mais vous trinquerez aussi. Et le collègue de Molsheim peut-être aussi. À vous de décider.
L'homme était ébranlé. Des yeux il interrogeait ses collègues. Ils se mirent à allemander entre eux. On comprit qu'ils resteraient muets. Soudain le chef de train se décida:
- Bon. Ça va. N'en parlons plus. Mais ne recommencez plus, hein?
Les Conscrits lui firent une ovation tonitruante.
- Pas si fort, fit le chef de gare. Vous allez réveiller ma femme là-haut.
Ils baissèrent le ton, dociles et déférents. Manquer de respect à une femme de chef de gare! Ça, jamais.
Jules proposa:
- Si y a encore un bistrot d'ouvert, on va tous boire un coup.
Minuit sonnait au clocher. Trop tard. Ça serait pour une autre fois.
Ils se quittèrent amis, et ils n'en finissaient pas de distribuer des poignées de main.
Les Conscrits sortirent de la gare, soulagés. La journée avait été rude.

Le lendemain les détails de la sortie à Strasbourg circulaient dans le village en récits embrouillés et approximatifs.
Janine était venue chez la Mélie lui apprendre ce qu'elle avait entendu. Mais... le Jules?...
- Eh, ben, fit Janine, i racontent que le Jules i s'a tabouré avec des schâreschliff.. Il a aussi cassé un parapluie d'sur la tête d'un agent de police... Et il a fait dérailler le train.
Mélie s'approcha, pensive, de la fenêtre du jardin.
- ... et il a boulé not' logette, ajouta-t-elle en elle-même.
Elle poussa un soupir résigné.
- Me v'là bien montée, maînnant.

(1) Ne cherchez pas. II n'existe plus.
(2) Ne cherchez pas non plus.
À