Les conscrits
PROMENADE à STRASBOURG
S'il y avait un conscrit qui ne risquerait pas de manquer le train de
neuf heures pour Strasbourg, c'était bien l'Emile du Pont d'la Basse.
Tôt levé, parti de bonne heure de sa ferme lointaine,
il avait traversé la forêt, dévalé les parcours
et avant huit heures déjà, était apparu sur la Place
de la Gare, seul, bon premier, et subitement ne sachant plus quoi faire
de sa personne.
Qu'est-ce que les autres pouvaient bien attendre pour rappliquer? s'interrogea-t-il
au bout d'un moment.
La logique aurait pu lui répondre qu'ils attendaient que ce
soit l'heure. Or, il y en avait encore pour une heure et demie avant que
le train ne s'ébranle.
Emile entra dans la gare. Elle était vide. Il ressortit sur
la place. Toujours personne. Il leva les yeux vers l'horloge. II revint
dans la gare, comparant l'heure avec la pendule de l'intérieur.
Elles étaient d'un synchronisme désarmant. Après quelques
allées et venues de ce genre, il parvint à la conclusion
que cela ne faisait pas avancer les aiguilles.
Une averse subite l'obligea à se replier définitivement
à l'abri. Il s'assit sur un banc, les mains dans les poches, les
jambes allongées et l'air maussade. Que faire en une salle d'attente
à moins que l'on attende? Lui, au moins ne serait pas en retard.
Ah! non. Les autres allaient arriver -s'ils arrivaient!- trempés
comme des canards. Et un jour où on allait à Strasbourg!
Il se mit à rêver de cette ville où, la fois-là,
on n'allait pas, comme de nos jours, pour un oui ou un non.
Pour descendre à Strasbourg il fallait de sérieuses raisons.
Dans la famille de l'Emile on ne prenait le train que pour d'impérieuses
nécessités, achat d'une lessiveuse, réassortiment
de la batterie de cuisine ou encore, acquisition d'un neuf rhabillement
dans la Grand-rue.
* *
*
Chacun sait que c'est là qu'on trouve du solide et du bon marché.
- Et puis, dans la Grand-rue on n'est pas roulé! avait coutume
d'affirmer la mère de l'Emile.
De fait, dans la Grand-rue, on savait à quoi s'en tenir. Derrière
les vitrines, les chaussures alignées cheville contre cheville portaient
sur des étiquettes leurs prix clairement indiqués. Plus loin,
des mannequins de cire au regard fixe et niais, aux gestes figés
dans une raideur gracieuse mettaient en valeur la suprême élégance
de ravissants complets-vestons pincés à la taille, le torse
bourré de papier, tout faux pli effacé et, pour atteindre
à ce miracle de sveltesse, l'étoffe inutile tirée
en arrière, fermement maintenue par des épingles fichées
dans le dos ou çruellement piquées dans leurs fesses de bois.
De la rue, on ne distinguait pas ces savants épinglages. Mais
quand on était à l'intérieur ça n'avait plus
d'importance. Le reste regardait le patron. L'essentiel était d'entrer
dans la boutique.
Si, sur le point de succomber on hésitait encore un peu sur
le trottoir, le marchand nonchalamment appuyé contre sa porte et
qui, de loin, vous avait vu arriver, trouvait au bon moment le mot déterminant
ou l'exact sourire qui emporterait la décision. Le bras plein de
rondeur, il s'effaçait pour vous laisser entrer tandis que les vendeurs
glissant à votre rencontre sur le parquet ciré s'affairaient
à vous avancer des chaises.
Après, ce n'était plus que routine. Des générations
de marchands de la Grand-rue servaient depuis des siècles les mêmes
générations de paysans si bien qu'à la longue ils
paraissaient avoir été faits les uns pour les autres.
Cette longue expérience, c'était ces gestes discrètement
courtois, ces paroles respectueusement persuasives, cet empressement désintéressé,
tout cela en un dosage si savant qu'il paraissait impensable au client,
qu'on ne l'ait composé pour lui spécialement.
On donnait à vos modestes personnes une telle importance, à
vos désirs une telle audience, on vous entourait de si prévenantes
attentions, qu'on s'en trouvait à la fois confondu et valorisé
à ses propres yeux. On se sentait comme un autre personnage.
Comment, dès lors, décevoir d'aussi obligeants messieurs?
Ce n'était plus possible. Comment sortir de là sans rien
acheter et soudain apparaître à leurs yeux étonnés
comme des mesquins, des pauvres types, et comment ensuite avoir la force
de s'en aller le dos rond, tels des minables, sous les regards devenus
méprisants de ces gens distingués qu'on dérangeait
pour rien?
C'était donc affaire conclue à partir du moment où
le patron, les bras arrondis, ramenait comme dans un filet, l'Emile, son
père, sa mère et leur gamine jusqu'au cercle attentif
des vendeurs auxquels il semblait les confier comme un bien très
précieux en un geste digne des temps anciens: «Ce sont mes
amis très chers, je les mets sous votre protection.»
- Et pour ces messieurs-dames, ce sera?
- Eh ben... eh! ben... faisait la mère, ce serait pour un rhabillement
pour not' gamin.
Ce serait! Humble conditionnel! Frêle obstacle pour se prévaloir
d'un revirement possible et qui serait bientôt écrasé
sous l'amoncellement des costumes s'entassant sur les comptoirs. C'est
bon: c'est des malins: les guéards-là. Plus il y a
de marchandises, moins on risque une ultime dérobade.
- Monsieur Henri, descendez donc notre croisé en cheviote anglaise-
Monsieur Alphonse, sortez donc notre Prince de Galles trois boutons! Et
aussi notre serge bleu-marine!...
Et les vendeurs grimpant aux échelles comme à l'abordage
ramenaient les costumes à bout de bras, les extrayaient de profondes
armoires, ou encore, armés de perches à crochet les cueillaient
en d'invraisemblables hauteurs.
Tout cela sentait bon l'apprêt, le tissu neuf et la naphtaline.
Il y en avait bientôt tant d'empilés que le père
de l'Emile, pour dire quelque chose lui aussi, faisait:
- N'en sortez pus. On veut quand même pas tous les
acheter.
On riait à cette bonne plaisanterie et le chef des vendeurs,
pour ne pas être en reste, répondait:
- Si vous les voulez, on vous les vend tous!
Bref, la glace était rompue. Et le marchand qui, entre temps,
avait repris sa place contre le chambranle de la porte d'où il pouvait
à la fois surveiller les clients futurs et veiller aux clients présents,
n'avait plus qu'à donner le petit coup de pouce qui emporte l'adhésion
définitive et, s'il le fallait, consentir en sa toute-puissance
le sacrifice d'une petite réduction.
- Et j'y perds, Madame! J'y perds à ce prix-là!... C'est
bien parce que c'est vous.
Ils ressortaient contents avec un ou deux nouveaux cartons de plus
à porter et se reprenaient à déambuler le long des
vitrines de la Grand-rue schleifant les paquets, heurtant les passants,
indifférents à la foule qui s'ouvrait puis se refermait derrière
eux.
On vend de tout, dans la Grand-rue: depuis les casquettes jusqu'aux
gibus,
des vélos aux bandages herniaires; de quoi boire, de quoi manger.
Il y a de tout; bistrots, kinos, charcuteries aux extraordinaires pyramides
de saucisses, de toutes les formes et de toutes les couleurs, des grosses,
des maigres, des aplaties, des ventrues, des pansues, en chapelets, en
tranches, des rouges, des brunes, des roses. Qui est-ce qui pouvait bien
manger tout ça?
Parfois, ne pouvant résister à la fringale ou à
la tentation, on entrait dans une boulangerie d'où l'on ressortait
tenant à la main quelque gâteau, tranche de tarte ou chausson
aux pommes que l'on finissait de manger tout en marchant sur le trottoir,
le nez au vent, avec immanquablement un arrêt obligé à
cause de leur gamine qui n'savait pas manger et qui, ayant goulûment
mordu dans sa pâtisserie, avait fait spritzer la crème
ou la marmelade sur les côtés et ainsi s'en déschmérait
les joues et les mains quand ce n'était pas sa robe, ou le pantalon
de son père.
- Minndié de p'tite mehr'adam, grognait la mère.
Regarde ouar comme te t'as sali! La prochaine fois on t'prendra
pus avec.
Et quand la gamine avait fini de débroïer son chausson
aux pommes et que d'un coup de son mouchoir à carreaux sa mère
lui eût débarbouillé le visage, on reprenait, placides,
la marche en avant.
Parfois on passait devant ha porte ouverte d'un cabaret d'où
sortait en même temps que des relents de bière, un air de
fox-trott ou de shimmy débité par un piano mécanique.
On croisait y parfois d'étranges individus à la mine louche,
sortis de gluantes ruelles, spécimens d'une faune bizarre aux occupations
imprécises. De temps à autre on apercevait aussi, issues
de quelque bouge, des femmes très peintes, à talons incroyablement
hauts, au visage à la fois jeune et vieilli et qui, chose bizarre
-même s'il faisait très chaud- portaient sur les épaules
une fourrure de renard qui devait être leur uniforme.
Le père et la mère échangeaient un regard.
- C'est bon, on en voit aussi à Chtrasbourg des marque-mal!
disait l'un. - Et desquels! concluait l'autre.
* *
*
On ne s'éloignait de la Grand-rue que les commissions à peu
près terminées. Alors seulement on poussait quelques pointes
vers la Place Kléber et ses environs.
Entrer au Magmod était toujours agréable et tentant.
En plein jour les lustres flamboient, répandant généreusement
des flots de clarté sur les gens et les choses. Tout brille, tout
scintille, blanc et or. Les cuivres étincellent aux portes, aux
rampes, aux balcons; les cristaux miroitent; partout des glaces; et partout
dans ce palais on peut librement circuler, monter, descendre, tourner à
droite, aller à gauche, et sans cesse il y a quelque chose de nouveau
ou de merveilleux à voir, tandis qu'une musique suprêmement
distinguée descend d'un orchestre installé là-haut,
déroulant en ondes exquises ses broderies aristocratiques et ses
harmonies de bon ton.
Emile ne s'y connaissait guère. Quelque chose cependant lui
disait que c'était autre chose que les pianos électriques
des bastringues de la Grand-rue.
Mais, plus encore que les lumières, plus que les uniformes à
boutons dorés des garçons d'ascenseur, plus encore que les
mélodies bonbon-fondant de l'orchestre, ce qui impressionnait le
plus l'Emile, c'était les vendeuses!
Elles étaient pour lui comme les princesses de ce palais.
Princesses lointaines et altières dont le fier regard passait
indifférent par-dessus vos négligeables personnes. Soit qu'elles
fussent occupées à de menus rangements, glissant leurs doigts,
délicats en de soyeuses lingeries ou parmi de précieux bibelots,
soit qu'elles continuassent entre elles, de comptoir à comptoir,
une conversation depuis longtemps entamée, soit que, désoeuvrées
et appuyées à leur rayon elles poursuivissent quelque rêve
intérieur, elles apparaissaient à Emile, parées d'un
souverain prestige. Et cette façon qu'elles avaient de regarder
à travers vous sans vous voir les lui faisait paraître encore
plus inaccessibles.
Il ne savait pas, le brave Emile, qu'un flair infaillible leur avait
fait deviner à l'avance, et si l'on peut dire à la manière
d'avancer, les vrais clients ou les pedzouililes, et que, d'un simple
coup d'oeil en biais elles avaient immanquablement déterminé:
- Bür!
ou pire:
- Büreknolle!
De ceux-là, il n'y a rien à tirer, on le sait.
Aussi, quand le petit groupe traversait les allées, le père,
la démarche cahotante, moins assuré sur un parquet lisse
que dans un champ labouré avec une hotte sur le dos, la mère,
fendant l'espace comme un vaisseau de haut bord, toutes proéminences
en avant, la gamine, trotte-menu tourniquant partout et sciant les côtes
à sa mère pour qu'elle lui achète de l'eau de corogne
et que l'Emile, redoutant l'encaustique qui le ferait s'étaler sur
le ki d'châsse, suivait, marchant sur des oeufs, alors, dis-je,
un observateur impartial aurait aisément reconnu que pour ceux-là
les vendeuses ne se mettraient guère en frais.
Mais celles des vendeuses que l'admiration de l'Emile mettait sur un
piédestal, c'était bien celles de la parfumerie.
Ah! ces beautés!
Sur un piédestal elles l'étaient d'ailleurs pour de bon,
car, entourées des scintillants flacons où étaient
enfermés leurs philtres magiques, elles laissaient, du haut de leur
podium, tomber sur le vulgaire humain les regards veloutés de leurs
yeux de gazelles. Quel carmin sur leurs lèvres! Que de grâce
dans leurs gestes! Infinie délicatesse de leurs doigts nacrés
et de leurs joues de satin!
Emile en restait pantois.
Des filles comme ça, personne ne devait s'aventurer à
les toucher! Et ça devait être fragile! Sûrement que
ça devait casser comme de la porcelaine! Le soir venu, on les rangeait
sans doute dans de précieux écrins où elles fermaient
leurs beaux yeux jusqu'au lendemain.
Brave Emile, il en avait encore à apprendre!...
Il ignorant, le bon garçon, qu'à la fermeture du grand
magasin, elles couraient comme tout le monde à travers les flaques
d'eau pour attraper la correspondance vers un lointain faubourg et que
-comme tout le monde- elles disaient, à l'occasion ces princesses:
- M... j'ai encore loupé mon tram!
Il admirait la nonchalante aisance avec laquelle, parfois, un jeune
élégant à haut col et à fines chaussures à
boutons s'entretenait avec l'une d'elles, penché sur le comptoir
où il se tenait familièrement accoudé, la parole facile,
le geste éloquent, la démonstration éblouissante tandis
que son autre main négligemment posée sur le pommeau d'une
canne retenait du bout des doigts son feutre gris perle et ses gants beurre
frais.
Ce n'est pas l'Emile qui aurait eu le courage de leur parler ainsi
! -Ni autrement non plus, d'ailleurs.- Et il était presque étonné
que sa mère, avisant le rayon de la mercerie, osât leur parler
sans aucun embarras, négocier du ruban pour leur gamine,
quelque tartan de boutons, ou du fil à coudre «Au conscrit»
pendant qu'il se tenait en retrait silencieux et discret.
Un jour qu'il était ainsi à bayer aux corneilles, il
avait rencontré l'André, le Trésorier de la Classe,
descendant affairé le grand escalier avec des dossiers sous le bras,
trouvant ainsi son camarade dans l'exercice de ses fonctions d'employé
de la maison.
- Tiens, fit André, s'arrêtant, amical: mais c'est l'Émile!
Ils avaient bavardé quelques instants.
- Oui, avait dit l'André, je travaille là-haut dans les
bureaux de la direction. De temps en temps, je descends dans le magasin
pour faire signer des pièces, transmettre un ordre, vérifier
des factures... Tu vois c'que c'est, quoi!...
Oui. Et ce que l'Émile voyait le laissait admiratif:
Car André l'ayant quitté, s'éloignait maintenant
parmi les rayons, accueilli par des sourires, interpellé au passage
par des: «Salut André» -«Bonjour mon p'tit André»,
sérieux, affable et très à son aise au milieu des
gentillesses de ces belles filles.
De ce jour l'Émile avait eu pour André une considération
encore plus marquée.
Mais c'était pas tout ça. Il convenait de ne pas
rater le train du retour.
Aussi, quand on avait fait et refait sur le trottoir du Magmod le compte
des colis, la famille regagnait la Gare centrale. Dans une heure ou deux
ou arriverait dans la Vallée mais on ne serait pas au bout des peines
car il faudrait encore craouer la côte en frâlant
d'zous les paquets.
Pendant leur absence la vieille tante avait gardé la maison.
Elle les attendrait sur le seuil de la ferme et, tenant bien haut la lampe
à pétrole allumée leur ferait:
- Haïe, mon Dieu, mes pauv' éfants! Comme
vous v'là ennuités Au moins, pensa l'Emile que
sa rêverie avait ramené dans la Vallée et à
la réalité, le soir-ci j'aurai pas b'soin de stipprer
là-haut chargé comme une bourrique!
* *
*
La pluie avait cessé. Du côté de la porte d'entrée
s'élevait un murmure confus de voix, qui allait s'amplifiant.
- Mais où qu' c'est qu'i peut bien êt' fourré?
disait-on.
C'était enfin les copains.
- Moi j'vous dis qu'il a pas pu v'nir à cause da pluie.
C'est de lui qu'on parlait.
- Ou bien, i s'a perdu dans la forêt...
- Ou bien sa mère elle l'a pas laissé v'nir...
- Ou bien il a la gu... de bois
La voix claironnante de Jules s'éleva:
- Moi, j'vous parie qu'i lui a d'nouveau fallu aller à
Gennbri
pour m'ner leur vache au boeuf!
Ils découvrirent enfin Emile dans son coin de salle d'attente.
- Mais c'est not' Emile ! C'est not' petit Emile qu'on avait perdu!
On l'entoura, le bousculant d'affectueuses bourrades et de grandes
tapes sur les épaules.
- Mais qu'est-ce que t'faisais là tout seul...
- On croyait que t'viendrais pas avec... Depuis quand qu' t'es
ici?
Paul, le Chef de Classe fit:
- C'est pas possib': t'as dû d'mander au chef de gare la permission
de coucher dans la salle d'attente?
- Et moi qu'avais parié qu'i t'avait d'nouveau fallu aller
à Gennbri, fit le Jules.
Le piqueur venait d'ouvrir la porte. On l'entoura l'assourdissant
de paroles:
- On a retrouvé not' Emile. On le lâche pus. On le prend
avec.
Et la bande fonça vers les quais portant l'Emile en triomphe
sur les épaules aux cris de: «Vive la Classe! Vive l'Emile!»
au moment même on le train arrivait en gare dans un fracas de ferrailles
entrechoquées.
- Suivez-moi fit Jules, entraînant tout le monde vers le milieu
du convoi à la hauteur des compartiments de 1ère
classe tandis qu'un schaffner le suivait d'un oeil soupçonneux.
C'était des compartiments douillets aux spacieux fauteuils de
velours rouge. Le grand luxe.
- Alors, fit Jules, à l'adresse de l'employé, en ouvrant
toute grande une portière, les Conscrits i n'ont pas l'droit de
monter en 1ère classe?
- Pien sûr! fit l'homme. À gondition que fous payez le
pillet de bremière glasse! Sinon, vous avez un protekoll!
- Ah! bon, fit Jules. Eh bien, puisque c'est comme ça on ira
tous en 4ème pour vous faire enrager. Et les dix-sept conscrits
refluèrent en riant vers les wagons de 4ème classe.
Nous disons bien : de4ème classe.
Après 1918 on vit encore de ces wagons-là pendant une
quinzaine d'années. C'était des voitures à peine mieux
suspendues que des wagons à bestiaux. Le prix du voyage y était
modique. C'était le moyen de transport des petites gens des riches
avares, et aussi des marchands.
L'intérieur était spécialement conçu. Des
banquettes en planches, à dossier droit et dur (comme dans les petits
bistrots de village) se faisaient face, ménageant un très
large espace libre où les voyageurs se tenaient debout appuyés
au flanc de la voiture, ou agrippés à des chaînettes
de fer qui pendaient du plafond.
Cet espace pouvait aussi être occupé par des bagage :
caisses, sacs de pomme de terre, paniers à légumes, valises.
etc... C'était familier, inconfortable et pittoresque.
Or, si Paul et André le Trésorier avaient décidé
qu'on voyagerait en 4ème classe pour aller à Strasbourg,
ce n'était pas seulement par économie mais bien parce que
seul ce genre de wagons permettait de réunir les conscrits en un
groupe unique.
De plus, quand l'espace entre les banquettes était libre, on
pouvait, en 4ème classe, se livrer aux excentricités
les plus diverses, exhibitions de danses, lutte à main-plate, jeu
du saute-mouton, voire même gymnastique aux agrès, grâce
aux chaînettes pendues au plafond.
Les Conscrits s'engouffrèrent dans un compartiment. On partait.
Entassés aux fenêtres ils firent une dernière ovation
au village qui s'éloignait puis, pour se mettre en voix entonnèrent
une fois de plus:
Dans mon berceau mon père m'a toujours dit
Que je serais un enfant de débauche...
Le train roulait. De petits groupes s'étaient formés.
Ici, quelques conscrits commentaient le bal de la veille. Dans un coin
Paul et André scrutaient les comptes de la caisse. Près d'eux,
le Louis Tütüt et le François d'la Gosse qui ne connaissaient
guère que leur univers de balles de coton, de bobinoirs et
de bambroches racontaient par le menu au Jean du Bèqué-Simon
les avanies qu'ils essuyaient à cause de leur abruti de contremaître.
- Te vas ouar que la v...-là, i va encore trouver à
r'dire pasqu'on a fait bleu pour aller à Chtrasbourg!
À une portière, Jules et le Francis du Gros-Tarè
regardaient défiler, vu du train, le paysage familier qu'ils connaissaient
mieux, vu de la route, s'essayant à identifier les maisons et les
lieux.
- Te ouas, là-bas, c'est le pré du Bancal.
- Mais non, faisait l'autre, le pré du Bancal il est près
du derrière de la Thérèse. Et le derrière
de la Thérèse, c'est pas ça.
- Haïe! Haïe! Te m'apprendras pas où qu' c'est
qu'est le derrière de la Thérèse!
Que le lecteur se rassure. Il ne s'agissait pas d'un détail
anatomique mais bien de l'arrière de la maison de la Thérèse
en question.
Jules se retourna pour prendre les autres à témoins.
Le Firmin du Bian-Pèlé terminait un récit qui paraissait
intriguer ses interlocuteurs.
- C'est comme je vous dis, disait Firmin. C'est quand j'ai passé
près d'leur jardin, pour venir à la gare, que j'ai vu qu'i
gn'avait pus d'logette. C'est comme si elle s'avait envolée.
Boulée
qu'elle était! À plat comme une carte postale! Y avait
même l'Albert, l'Adèle et leur gamin qui
détrepplaient
autour. Et il avait pas l'air content l'Albert!
On écoutait attentivement les paroles du conteur.
Jules était dans ses petits souliers.
- Moi, j'ai rien vu et j'ai rien entendu quand j'ai v'nu, fit
l'Emile.
- Bien sûr que t'pouvais rien ouar, toi, pisque t'as couché
à la gare! fit Jules assez adroitement, mettant les rieurs de son
côté.
Mais on n'était pas là pour pleurer sur la logette. Quelqu'un
entonna:
Dans les jardins d' mon père
La logette est boulée.
La caille, la tourterelle
Viennent y faire leur nid.
- Attendez, attendez, fit l'André. Ça va pas comme ça...
Ça y est! J'ai trouvé mieux! Ecoutez:
Dans les jardins d'mon père
La logette aplatie,
Le Jules et la Mélie
Peuv' pus y faire leur nid.
On rit très fort, et Jules prit le parti de faire comme tout le
monde. On reprit en choeur:
Auprès de ma blonde
Qu'il fait bon, fait bon, fait bon...
* *
*
L'arrivée dans une gare créa une diversion. Tous se
précipitèrent aux fenêtres, interpellant les jolies
filles.
- Hep! Mesdemoiselles! Montez avec nous. Vous s'rez bien, avec nous.
Mais les demoiselles passaient au large, prudentes. Et l'on repartait
sans demoiselles.
Au fond ils n'y tenaient pas tellement, préférant rigoler
et brailler entre eux tout leur saoûl en bons copains qu'ils étaient.
Paul observa:
- C'est pas étonnant qu'elles veulent pas monter avec nous:
vous leur faites peur en gu...lant comme des veaux.
- Ça c'est vrai, approuva un conscrit. À la prochaine
gare on devrait tous se baisser. Et on fera comme si gn'avait personne
dans le compartiment.
On applaudit à cette astucieuse idée. On la mit à
exécution dès l'arrêt suivant. Les dix-sept conscrits
s'accroupirent et ne bougèrent plus. De l'extérieur le compartiment
paraissait désert.
La portière s'ouvrit: une grosse bonne femme chargée
de paquets escaladait le marchepied. Et il fallut encore l'aider à
hisser ses bagages!... À vrai dire, dès la station suivante
elle abandonnait les lieux, incapable de supporter plus longtemps la crudité
des rimes.
Depuis un bon moment déjà on entonnait avec régularité,
à chaque station, le couplet fameux qui, depuis l'invention des
chemins de fer, jette, on ne sait pourquoi, le doute sur l'honorabilité
des femmes de chef de gare.
On y avait pensé un peu trop tard à Schirmeck, mais à
partir de Russ-Hersbach chacun d'eux eut son paquet.
Il est c...u, le Chef de gare (bis)
S'il est c...u, c'est qu'ça femme l'a voulu (bis)
Ohé, ohé!
Le Chef de gare de Wisches n'eut pas l'air content du tout. Celui de Lutzelhouse
haussa les épaules comme si on lui apprenait quelque chose qu'il
savait depuis longtemps. À Mullerhof, y a pas de Chef de gare, fit
un conscrit «C'est pas une raison, brailla André: au contraire!»
Et l'on chanta encore plus fort. À Urmatt, l'intéressé
rentra la tête basse dans son bureau comme écrasé par
la révélation de son malheur. À Heiligenberg il protesta
vivement, esquissant un geste de menace mais ses paroles se perdirent dans
le vent du départ. À Gresswiller, il resta bouche bée,
le mot, sinon la chose, était nouveau pour lui. Par contre à
Mutzig, l'homme au sifflet eut, assez curieusement. un geste d'approbation
et d'enrouragenient au refrain des conscrits. «Allez-y» paraissait-il
leur dire. Mais ce n'était qu'un simple chef de service et sans
doute il ne pouvait pas blairer son chef de gare. Il n'y avait pas d'autre
explication.
* *
*
Molsheim. C'était le milieu du parcours. Après cette
gare le train ne s'arrêterait plus jusqu'à Strasbourg. On
attaqua de nouveau le chant dénonciateur.
- Maintenant si vous arrêtez pas bientôt, fit le schaffner
passant sa tête à la portière, je vas vous f... un
protekoll.
- Protekoll! Protekoll! I n'ont qu'ça à la bouche, fit
le Jules.
C'est un fait. Les employés des chemins de fer ne peuvent
schmecker, ni les enfants des écoles, ni les schäreschliff',
ni les ivrognes. Et encore moins les conscrits. Parce que les conscrits
chahutent comme les enfants, qu'ils sont sans-gêne comme les schäreschliff'
et qu'ils braillent comme des ivrognes.
Le train repartit, prenant bientôt de la vitesse, brûlant
les stations qu'on traversait l'une après l'autre dans un fracas
d'aiguillages, salué par les cloches des gares dont le timbre se
perdait pour s'éteindre ensuite en notes descendantes. Au loin on
apercevait déjà la flèche de la cathédrale:
puis le train ralentit et s'immobilisa soudain.
- C'est déjà Chtrasbourg?
- Non, fit l'André, qui savait les choses, c'est le Pont-de-la-Bruche.
Au croisement du Pont de la Bruche, la fois-là, il y
avait toujours un arrêt où les trains se faisaient des politesses
interminables avant de passer.
Après quelques minutes on repartit et le train, fonçant
à travers le tunnel des remparts pénétra majestueusement
dans la gare de Strasbourg. Ils étaient arrivés.
Les conscrits allaient, par routine, entonner leur chant favori et
derechef, jeter le discrédit sur la femme du Chef de gare de Strasbourg
lorsque le Paul d'un geste les fit taire :
- Vaut mieux pas, ici. Fermez vos g...les maînnant.
Ils eurent un regard vers les structures gigantesques supportant tout
là-haut les immenses verrières enfumées. Comme c'était
grand!
Paul avait raison. C'était trop grand. Et peutêtre bien,
qu'ici, les protekoll étaient à la mesure de la gare.
Alors, bien gentiment, les dix-sept conscrits descendirent vers le
souterrain de la sortie.
* *
*
À travers le long souterrain rempli du fracas des trains roulant
au-dessus de leurs têtes, les Conscrits, allègres et légers,
se dirigèrent vers la sortie de la gare de Strasbourg.
Légers, ils pouvaient l'être: aujourd'hui, pas de commissions
à faire, point de paquets à schleiffer le soir, point
de harquiboïes encombrants à traîner au retour.
Personne d'ailleurs ne s'était avisé de les charger d'une
commission On sait c'que c'est que d'faire conscrit. Et quand on
fait conscrit, c'est pas pour rapporter de la semence de doucette
de chez la graîneterie Alvin-Hoebel, des knack-wuschtl' de
chez Kirn, ou une série de casseroles de chez la quaicaillerie Schlanger.
Aujourd'hui, à l'aller comme au retour, on pourrait aller par les
rues, les mains dans les poches et le nez au vent. Légers, ils l'étaient
aussi car pour cette journée de promenade dans Strasbourg on avait
clairement établi que la Caisse paierait tout ce qu'on boirait,
tout ce qu'on mangerait, bref, tout ce qu'il y aurait à payer. André
l'avait dit. De ce côté on était tranquilles. Et ça,
ce n'était pas rien.
L'Emile, particulièrement, était sensible à cette
certitude. Chez lui, à la maison, on était toujours un
peu serré sur l'argent. C'est pas qu'ils étaient des
crass'
ou des ouett' avares, mais dans sa famille on était toujours
obligé de tirer d'sur tout.
Emile se souvenait bien. «La caisse paiera», avait affirmé
André lorsque l'Emile avait évoqué la fois-là
que la vieille Chéribi s'avait plaint au Maire quand les
conscrits avaient zabé la canne-major dans ses carreaux.
Même que le Jules avait renchéri: «La caisse paiera»
et qu'i s'avait même f... u d' l'Emile en disant : «Qu'est-ce
qu'on veut bien casser, mina' dié d fô?»
Les portillons passés, André, sur un signe de Paul réunit
les copains et leur dit:
- Faut qu'on reste tous ensemble. Mais si des fois on en perd un en
route, pour qu'i nous r'trouve, i n'aura qu'à nous attendre près
de la statue du général Kléber. Si des fois i pleuvait,
alors i n'aura qu'à nous attendre à «l'Ours blanc».
C'est le bistrot oùs qu'on va manger à midi. C'est compris?
- Compris! fit Jules. Mais moi si j'me perds, je vous attends à
l'Ours blanc... Même s'i pleut pas! Personne n'a rien contre?
On rit et l'on sortit de la gare. Ils étaient à peine
sur le trottoir que le Louis Tütüt s'immobilisa tout à
coup.
- ...Môon!... fit-il, cloué sur place et la bouche
en O, considérant la Place de la Gare.
Dans la Vallée, on fait: Môon! quand on est frappé
soudain d'étonnement et que l'on ne veut pas invoquer en vain le
nom du Créateur. Môon! c'est le comble de la stupéfaction.
Les autres le regardèrent, étonnés aussi.
- Qu'est-ce qui t'arrive? T'es pas malade?
- Non... j'es pas malade... mais... dis ouar, André,
t'es bien sûr qu'on est à Chtrasbourg... pasque... pasque
à Chtrashourg sur la Place de la Gare y a des jardins et des fleurs.
Et là je vois rien
. - Te m'as fait peur, fit André, qui expliqua alors:
- On voit bien qu'ça fait une paire d'années que t'es
pus v'nu à Chtrasbourg. Oui, te ouas, i z'ont tout rasé,
tout enlevé: fleurs, pelouses, arbres, bancs; et i z'ont mis des
pavés à la place! Je n'sais d'belle pas pourquoi.
-C'est peut-être pour faire faire l'exercice aux soldats? avança
un conscrit.
- Ou bien pour mettre des carrousels et des baraques quand c'est la
fête de Chtrasbourg? fit un autre.
- En tous les cas, c'est pus beau, maînnant, fit
le Louis.
Mais on n'était pas venu à Strasbourg pour s'apitoyer
sur le sort de la Place de la Gare. On lui tourna le dos et l'on prit la
rue Kuss.
André, et Paul le chef de Classe n'avaient pas eu trop de peine
pour faire comprendre à leurs camarades que pour la promenade à
Strasbourg il valait mieux laisser à la maison les chapeaux empanachés,
les bouquets et les flots de rubans.
- Croyez-moi, avait dit André. Des conscrits, les gens de Strasbourg
en voient bien assez, et ça ne les épate plus! Ne croyez
pas qu'ils vont faire la haie sur les trottoirs et se mettre aux fenêtres
pour nous applaudir si nous passons dans les rues avec nos chapeaux et
nos rubans. On remettra tout le fourbi-là le lendemain, pour
continuer la fête chez nous.
Car après la visite à Strasbourg il y en aurait encore
pour deux jours à faire conscrit dans le village. Deux jours de
grandes beuveries, de chants éraillés et de voix enrouées...
Ainsi nos conscrits passaient sagement dans les rues de Strasbourg
sous la conduite de Paul et d'André. Rien ne les distinguait spécialement
des autres passants si ce n'étaient les deux insignes: «Bon
pour le service» et «Bon pour les filles» fixés
au revers de leur veston.
* *
*
Seul, Jules, n'en portait plus qu'un, ne s'étant pas encore avisé
qu'il avait perdu l'autre. Firmin lui en fit la remarque comme ils abordaient
la rite du 22 Novembre.
- Tiens? T'es pus «bon pour les filles» maînnant?
À quoi un autre ajouta:
- Qu'est-ce qu'on veut dire!... Depuis le bal i n'est plus «bon
pour les filles», mais pour une seule fille.
D'autres dirent encore:
- La Mélie lui a sûrement défendu de le porter.
- Non, i le lui a donné comme souvenir.
- Moi je crois qu' c'est elle qui lui a chipé.
- Elle t'a au moins pas chipé le drapeau d'la classe? fit l'André
faussement anxieux.
Jules accueillit ces plaisanteries avec bonne humeur. La perte de sont
macaron rouge ne le préoccupait nullement. Il était loin
de se douter que L'Ernesse l'avait retrouvé non loin de la logette
écroulée au prix d'un plongeon dans le fumier.
On passait devant le Magmod. André leva les yeux vers le haut
édifice avec une pensée amicale pour ses collègues
qui n'avaient pas la chance de faire conscrit.
Emile demanda timidement:
- On ira aussi au Magmod, aujourd'hui?
Jules se retourna vers lui.
- Au Magmod?... Au Magmod?... Et qu'est-ce que t'veux bien faire au
Magmod?...
Prenant les copains à témoins, Jules ajouta dans une
indignation feinte:
- Quand j'vous dis! Sa mère lui a sûrement donné
toute une liste de commissions. Vous allez voir qu'i va s'ram'ner avec
trois balais d'cuisine, une barre à mine pour son père, un
sac d'école pour leur gamine et une chaise-longue pour la
tante Hélène. Et nous, on devra encore l'aider à porter
tout le bazar-là!
André prit cordialement l'Emile par l'épaule:
- Mais oui, sois tranquille, lui fit-il en semi-confidenc : on s'arrangera
d'jà pour l'y aller, au Magmod!
C'était tout naturellement à André que les Conscrits
avaient laissé l'organisation de la journée. D'abord, il
était le seul à bien connaître la ville. Et surtout,
les Conscrits s'étaient depuis longtemps aperçus qu'avec
l'André les choses étaient menées à bien. Il
savait arrondir les angles, régler les problèmes, éviter
les conflits. Mais il savait aussi gu...ler un bon coup quand il le fallait,
c'est-à-dire quand les imbéciles s'obstinaient à ne
pas comprendre.
Il avait, une fois de plus, rappelé aux conscrits qu'on n'irait
as à Chtrasbourg pour détraîner de bistrot en
bistrot à suffer comme des trous, pour dékotzer
après
dans tous les coins comme des schäreschliff'.
Son idée était de montrer à ses camarades quelques
aspects de Strasbourg qu'ils n'avaient jamais vus ou ne verraient peut-être
jamais. Pour le reste on se fierait à l'inspiration du moment.
Ils étaient arrivés place Kléber. Là s'entrecroisaient
-à peu près- toutes les lignes de tramway de la ville.
- On va prendre le tram vers le Rhin, dit André.
- Pour le Rhin? s'étonna le Jean du Bèqué Simon.
Mais on y a tous été plus d'sept fois, au Pont de Kehl!
- Oui, oui; pour le Rhin! confirma André. Mais un Rhin que vous
n'avez pas encore vu. En attendant que le tram arrive, allons dire bonjour
à Kléber.
Le bon géant, compagnon de Bonaparte en Egypte, dressait sa
silhouette de bronze appuyée sur un grand sabre courbe, à
la fois débonnaire et énergique.
Les Conscrits firent le tour des bas-reliefs où les soldats
de la 1ère République en de furieuses mêlées
sont aux prises avec les ennemis de la Révolution. Une scène
retint leur attention. On lisait en-dessous ces paroles de Kléber:
Soldats! On ne répond à de pareilles insolences
due par des victoires. Préparez-vous à combattre!
- Oh! oh ! fit le Paul, le guéard-là il a l'air d'un bon
gros, mais j'ai l'impression qu'i fallait pas lui marcher sur les pieds.
- On avait dû lui faire une sacrée vacherie, fit un conscrit.
- Et une quelle, de vacherie! expliqua André qui savait les
choses: les Anglais avaient signé un accord qui permettait à
Kléber de ramener son armée en France. Et tout à coup
i disent que ça compte pus. Et que l'armée française
devait se rendre aux Anglais.
- Et alors?... - Et alors, fit André, alors on a f...u d'sur
la gu... aux Anglais.
Sur ce, les Conscrits prirent place dans le tram de la Porte de Kehl,
bien heureux de savoir qu'on ne faisait pas impunément des vacheries
à Kléber.
* *
*
André, entraînant les conscrits à sa suite, escalada
une sorte de talus. Parvenu en haut il tendit le bras et, comme s'il ouvrait
le rideau d'un théâtre, il leur dit:
- Voici le Port de Strasbourg. C'est ça que je voulais vous
montrer!
Devant eux s'étendaient des bassins, des docks, des entrepôts,
des bâtiments de toutes sortes que dépassaient encore de hautes
cheminées. Des bateaux à vapeur sillonnaient les eaux noirâtres,
d'autres, amarrés, leur travail terminé, semblaient au repos.
Il y en avait des gros, des petits, des trapus. Certains éclatants
de blancheur, d'autres noircis, barbouillés et gardant la trace
des nombreuses besognes accomplies. Un train de péniches passa,
tiré par un remorqueur dont la cheminée exhalait en crachotant
des flots de fumée noire. Le long des quais les chalands alignés
livraient leur contenu à des grues roulant sur des rails. Ici, du
blé, là, du ciment, ailleurs du charbon qui s'entassait en
noires collines. Et dans ce lacis enchevêtré, des locomotives,
encore, parvenaient à se glisser, tirant de longues rames de wagons
métalliques ou ramenant d'interminables files brinquebalantes de
wagons-citernes.
Les conscrits regardaient, bouche bée.
- Alors, qu'est-ce que vous en dites? fit l'André, assez content
de la surprise qu'il avait provoquée.
Des mouettes passaient dans le ciel. Leurs grandes ailes blanches apportaient
à ce tableau quelque chose de maritime.
- T'as bien fait de nous amener ici, dit Paul. Je m'aurais jamais
douté que le port de Strasbourg était si grand. Qu'est-ce
que c'est des machins ronds qu'on voit là-bas tout loin?
- Ça c'est des réservoirs à pétrole, ou
à essence. Il n'y a déjà plus de place pour eux. I
faudra bientôt les mettre ailleurs. Le port est déjà
trop petit.
- Y a même une église, ici, fit un conscrit.
- Oùs que t'vois une église?
- Là-bas, fit l'autre en désignant un édifice
en pierre à long clocher pointu.
- C'est pas une église! C'est un bureau de poste. C'est
les Allemands qui ont construit ça. I z'avaient toujours des idées
pareilles. Ça m'étonne pas que t'aye pris une poste
pour une église. Venez, on va passer juste devant.
La petite troupe se remit en route tandis qu'André expliquait:
- La plupart des gens qui viennent pour la première fois à
Strasbourg se précipitent pour voir le Rhin au Pont de Kehl et ne
voient même pas le port qui est autrement intéressant. Y a
des bâillahs qui sont venus vingt fois au pont et qui n'ont
pas vu le port une seule fois.
On arriva au fameux pont pour constater d'un commun accord qu'on n'avait
encore rien bu de tout le matin. C'était à peine croyable.
Ils entrèrent dans le premier café venu et là,
en buvant leur bock de bière, ils eurent à loisir sous les
yeux le long couloir métallique du Pont de Kehl avec ses poutrelles
entrecroisées et dont l'entrée, côté français
s'agrémentait de deux obélisques de pierre et, tout là-haut,
d'une boule de métal surmontée d'un fier coq gaulois.
Sans doute, ceux d'en face, sur l'autre rive, s'enorgueillissaient
eux aussi d'une entrée non moins fastueuse, avec une boule surmontée
d'un aigle, non moins fier lui aussi. Et tout en buvant leur bière
ils étaient loin de se douter -mais qui s'en serait douté!
- que tout cela, une quinzaine d'années plus tard, sauterait en
l'air avant de s'abîmer avec fracas dans le Rhin.
*
* *
Leur soif étanchée, les conscrits, dans l'attente du tram
qui les ramènerait dans la ville firent quelques pas, désoeuvrés,
dans ce quartier du Port du Rhin.
Curieux quartier.
Face à l'entrée du pont qui conduit en Allemagne, on
avait élevé d'imposantes et hautes maisons. Il y avait des
magasins, des restaurants, de larges trottoirs, tout cela animé
et bien vivant. C'était comme l'embryon d'une ville qui un jour
s'en irait à pied, à travers champ, rejoindre Strashourg
dont on voyait la flèche élancée pointer là-bas
dans le lointain. La Jeune Ville, bien résolue à atteindre
son aînée potassait de l'avant ses immeubles neufs à
la rencontre des faubourgs, lesquels s'étiraient désespérément
eux aussi pour arriver à l'heure au rendez-vous. Dans son ardeur
juvénile elle faisait vite. Il n'y avait pas un instant à
perdre.
Et puis soudain elle s'aperçut qu'elle avait été
gagnée de vitesse.
Butant, là contre une ligne de chemin de fer, ici à un
talus, ailleurs aux batiments du port, plus loin trouvant la voie coupée
par des bassins pleins d'eau, elle dut se rendre à l'évidence:
rails, ponts, canaux, entrepôts, plan d'eaux, s'étalant, s'étendant
proliférant, s'étaient installés là, comme
pour l'éternité, et lui avaient insidieusement barré
le chemin!
Coupée vers l'ouest, interdite vers le nord, acculée
au Rhin, elle eut un regard d'espoir de l'autre côté de la
rue, vers le sud. Presque au ras du fleuve s'étendaient des espaces
encore libres. Elle fit la moue. Elle répugnait à voir ses
maisons et ses enfants les pieds dans l'eau les jours de crue. À
côté, un peu à droite, le sol se relevait. C'était
des terrains militaires. Pas question. Elle savait bien que lorsque les
militaires possèdent un terrain, pas même le Père Eternel
ne le leur ferait lâcher.
Elle avait donc bouclé la boucle. Il fallait en prendre son
parti. Pour toujours elle resterait à l'état de «quartier»,
bien heureuse qu'on ne lui eût pas confisqué le tramway cahotant
qui parvenait encore à se glisser jusqu'à elle.
Comme les Conscrits longeaient une grille de fer, des coups de feu
violents éclatèrent non loin d'eux, en détonations
sèches et précipitées; parfois en rafales rageuses.
Près d'une guérite, un soldat était debout l'arme
au pied.
Les conscrits s'approchèrent.
Les mains croisées sur le canon du lebel que prolongeait une
interminable baïonnette, sanglé dans une capote bleu-horizon,
le casque maintenu par la jugulaire, le soldat en faction les regardait
venir. Il n'avait pas été long à les identifier. Quand
ils furent devant lui, il leur dit:
- Alors, la bleuzaille, on cherche de l'embauche?
Un conscrit demanda:
- Qu'est-ce que c'est ici? C'est une caserne?...
- Mais non, p'tite tête. C'est pas une caserne! C'est le stand
de tir de la garnison. Qu'est-ce t'as dans les esgourdes? T'entends pas
tout ce pétard?
- Ah ! oui?... Et on tire souvent, ici?
- Bien sûr. À peu près tous les jours. Chaque régiment
à son tour.
Et le soldat, un regard sur les maisons d'en face, ajouta dans un pur
accent de Belleville:
- C'est pas pour dire les civils du coin, qu'est-ce qu'i prennent
dans les portugaises!
Pour dire vrai, les conscrits n'avaient pas compris cette expression.
Personne n'osant afficher son ignorance, chacun se demanda ce que pouvaient
bien être ces Portugaises-là.
Firmin, toujours curieux. fit à tout hasard:
- Et on petit pas entrer pour voir, là dedans, comment qu'i
tirent?...
Le soldat fut estomaqué par la question.
- Ah ! il est gonflé, celui-là!... Et pourquoi tu crois
qu'on m'a mis ici avec ce manche à balai et cette aiguille? Pour
attraper des papillons?... Tu crois qu'ici, c'est comme une baraque de
tir à la fête du village? Mais au fait, d'où est-ce
que vous êtes, vous autres?
- Nous?... On est des Vosges.
- Ben, mon cochon, fit le soldat, j'aime mieux vous dire que ça
s'voit!
- Et toi, t'es aussi des Vosges?
Il est des questions qui valent des injures. Le soldat, du ton que
Louis XIV eut sans doute pour dire: «L'Etat, c'est moi», laissa
tomber, magnifique:
- Moi, j'suis d'Paname.
- On aurait dû s'en douter, dit André, qui ajouta:
Et tu te plais à Strasbourg?
- M'en parlez pas. Vivement que j'me barre d'ici.
- C'est pourtant une belle ville.
- C'est peut-être une belle ville, mais moi je m'em...bête
ici.
*
* *
Et l'homme qui, de sa vie n'avait jamais eu d'auditoire aussi empressé,
poursuivit, attentif à faire profiter ces jeunes de son expérience
d'ancien:
- Comment voulez-vous qu'on se plaise ici, dans une ville bourrée
de troufions?
Biffins, artilleurs, cavaliers, chasseurs, aviateurs: y en a de toutes
les sortes! On peut pas faire dix mètres sans être obligé
de saluer un officier, un sous-off ou un gendarme. On rencontre des ficelles
à tous les coins de rue. C'est tout juste s'i n'faut pas saluer
les facteurs. L'autre jour j'ai salué un type qui avait une casquette
à galon. Je savais pas ce que c'était. Mes copains se sont
f... d'moi. C'était un gardien de prison. Et parlons pas du Service
en ville! Cravate de fantaisie? Epinglé! Pointes de calot rentrées?
Epinglé! Capote mal boutonnée? Epingl ! J'en ai ma claque
des villes de garnison. Croyez-moi si on vous demande. d'être volontaire
pour le Sahara ou Madagascar, allez-y. Ça sera toujours mieux que
d'être expédié à Strasbourg, à Rouen
ou à Lyon.
- Et ici, t'as bien une bonne amie?... demanda Jules.
- Tu parles! C'est toutes des bêcheuses. Tu n'commences à
les intéresser que si t'as des galons sur les manches. Je vous l'dis:
y a trop d'troufions! Et puis moi, j' m'en fous, des filles de Strasbourg.
J'ai ma femme à Paris qui m'attend. Alors, vous comprenez...
- Tiens, t'es marié? fit un naïf.
- Mais non, eh! ballot! C'est ma gonzesse. Ma môme, quoi! Une
chouette de nénette, ça j'vous 'dis. On est ensemble à
la colle. On s'mariera quand je s'rai libéré.
Les conscrits ne comprirent pas très bien ce que c'était
que «d'être à la colle». André le leur
expliquerait plus tard, pensèrent-ils.
Et le soldat conclut:
- Je vous l'dis: Vivement la classe!
Alors le Louis Tütüt, toujours un peu bâillah,
fit au soldat:
- Tu dis que tu vas être libéré et tu dis : «Vivement
la classe! ...» T'as pas encore fait conscrit avec ceux de ta classe,
alors?
- Mais non! Mais non...! fit l'autre, apitoyé mais compréhensif:
la Classe, c'est la Quille! C'est quand on s'barre. C'est quand on met
les bouts. C'est quand ou r'tourne chez ses vieux, ou chez sa bonne femme.
T'as pigé?
Et les Conscrits comprirent ce jour-là qu'il y avait une différence
énorme entre: «Vive la Classe» et «Vivement la
Classe».
*
* *
Les coups de feu s'étaient tus. On entendit soudain une sonnerie
de clairon.
- Ça, c'est la fin du tir, expliqua la sentinelle, et il chantonna:
T'as tiré
Comme un cochon,
Tu n'iras pas
En permission.
- Faites gaffe, maintenant. dit-il. La Compagnie va sortir. Si on voit
que je vous parle, j'ai droit à huit jours de cabane!
- De cabane?... Quelle cabane? demanda encore le Louis.
- Décidément, i faut tout vous expliquer! fit l'homme
La cabane c'est quand on descend en taule. En prison, quoi!
Les Conscrits se glissèrent un peu de côté, et
regardèrent, comme de quelconques passants. Ils voulaient voir comment
les choses se passaient quand «on avait tiré comme un cochon».
C'était le moment de s'instruire. Il fallait en profiter. Bien ne
vaut l'exemple pris sur le vif. Au village, ils avaient -bien sûr-
écouté des récits de soldats en permission. C'était
à la fois trop merveilleux ou trop terrible pour être vrai.
Une foule de biffins fit irruption des bâtiments de béton
et se groupa sur un terre-plein. Casqués de métal, vêtus
de treillis gris sale d'exercice, ils s'alignaient mollement lorsqu'un
gradé à mince galon d'argent apparut.
- Ça va barder, maintenant, fit la sentinelle à mi-voix,
à l'adresse des conscrits. Ça, c'est le juteux! Le petit
homme au galon prit du recul et cria tout à coup à pleins
poumons:
- Compagnie! À mon commandement ! Ga...arde à vous! En
colonnes, couvrez!
Ce fut magique. En un instant la Compagnie fut alignée. On les
aurait cru en pierre.
-Repos... Garde à vous. À gauche, gauche.
Toute, la compagnie pivota face à l'adjudant:
- Inspection des armes!
Alors les hommes, colonne par colonne, présentèrent leur
fusil, d'abord le canon, puis, avançant d'un pas, la culasse ouverte,
tandis que l'adjudant une badine à la main passait soupçonneux
et attentif devant chacun.
C'était comme un ballet bien réglé.
Les conscrits sur le trottoir regardaient toujours. Ça se passerait
donc comme cela?...
L'inspection était terminée. L'adjudant cria:
- À droite, droite! Arme sur l'épaule! droite!
Les fusils escaladèrent les épaules et ne bougèrent
plus.
- Rep...sez! armes!
Hélas, une crosse retomba lourdement sur le sol.
- Bougre d'âne, cria l'adjudant, vous tenez un porte-plume ou
un fusil? Deux jours de consigne. Ça vous apprendra. Notez! sergent.
Et le sergent nota sous la dictée de l'adjudant: «A laissé
tomber violemment la crosse de son fusil sur le pavé avec un bruit
préjudiciable au bon fonctionnement de celui-ci.»
On passa à d'autres exercices.
- Baïonnette...on!
Les baïonnettes jaillirent hors des fourreaux dans un éclair
d'argent. Un autre commandement. Elles disparurent. Un autre, elles réapparurent.
- Remettez...ette!
Les baïonnettes réintégrèrent les fourreaux,
sauf une, expédiée malencontreusement au sol dans un bruit
d'acier.
- Meyer! Vous irez en permission, avec mes bottes, fit l'adjudant.
Notez! sergent.
- «Remettant sa baïonnette au fourreau a émoussé
sa pointe en provoquant sa chute brutale et inattentive.»
Pour varier les plaisirs, on passa au «présentez armes».
- Présentez !... Armes!
Les fusils montèrent comme un seul homme au creux de l'épaule
lorsqu'on entendit quelque chose roulant sur le sol dans un bruit de casserole.
Un maladroit avait, au passage, accroché sa visière, arraché
sa jugulaire et envoyé son casque sur le macadam.
- Leroy! Bougre de salopard! Vous m'ferez quatre jours. Ça vous
apprendra à placer votre jugulaire. Notez! sergent.
- «S'est décoiffé au moyen de son fusil à
l'exercice en heurtant son casque qui n'avait pas mis sa jugulaire malgré
les ordres qui lui avaient été donnés».
- Mais, mon adjudant. ma jugulaire...
- Veux pas le savoir. Taisez-vous.
- Mais je voulais dire...
- Taisez-vous. Deux jours de plus pour avoir parlé au garde-à-vous.
Notez! sergent.
Après un quart d'heure de maniements divers l'adjudant cria:
- En avant! Marche.
La colonne s'ébranla vers la sortie des grilles défila
devant les conscrits dans un grand bruit de godillots cloutés, laissant
derrière elle au passage l'odeur mâle et militaire de ses
cent cinquante transpirations empoussiérées, tandis que la
sentinelle présentait son arme, elle aussi.
- Ine, deux, ine, deux. Appuyez sur la crosse! Couvrez dans les colonnes!
La compagnie tourna à gauche. On entendit encore «...Z'aurez
deux jours! .. Permission avec mes bottes...» Et ce fut tout.
Ouf! fit le soldat de la guérite, on respire.
- Eh! ben, fit un conscrit, avec celui-là... ça a l'air
de marcher...
- Et de chauffer, même! renchérit le soldat. C'est un
adjudant corse.
- Ah! oui? fit un conscrit, et alors? - Eh ben, ceux-l : i sont tout
bons, ou tout mauvais.
- Et çui-là qu'on a vu? C'est un tout bon, ou un tout
mauvais? demande l'Emile.
- Eh! ben, qu'est-ce qu'il te faut! fit le soldat avec un haussement
d'épaules.
Il ajouta encore:
- Nous aussi on a un adjudant corse à la compagnie. I gueule
encore plus fort que celui-ci, mais i n' punit jamais. Aussi, i peut nous
d'mander tout ce qu'i veut, on le fait. Çui-là, c'est un
tout bon.
Tout bon?... Tout mauvais?...
Sur quelle espère tomberai-je? se demandait chaque conscrit.
*
* *
D'après ce qu'ils avaient vu et entendu ce matin, il semblait bien
qu'on ne puisse échapper à cette alternative. C'était
comme à pile ou face.
Et peut-être, Kléber lui-même, longtemps avant de
crier à toute une armée, du haut de son grand cheval:
Soldats! On ne répond à de pareilles insolences
que par des victoires! Préparez-vous à combattre.
... oui, peut-être bien que le général Kléber
lui aussi avait passé entre les mains d'un adjudant corse.
Ce qui fit dire à Paul, quand les conscrits furent installés
dans le tram n°1:
- Si je comprends bien: qu'on soye deuxième classe ou maréchal
de France, i faut passer entre les pattes d'un adjudant. Corse ou pas.
Et Paul conclut: - Ce qui me console tout à fait, c'est que,
chaque adjudant, avant d'être adjudant, doit passer lui-même
entre les pattes d'un autre adjudant qui lui en fait voir des vertes et
des pas mûres.
Chacun son tour! Voilà ce qui est consolant.
*
* *
Il n'était guère pensable qu'au programme d'une promenade
à Strasbourg ne figurât point une visite de la Cathédrale.
Cependant André expliqua: - Comme on est en avance pour aller
voir sonner midi à l'horloge astronomique, je vas vous
montrer un drôle de quartier. C'est sur not' chemin. Venez.
Emboîtant le pas au Trésorier. les Conscrits pénétrèrent
dans les parages de l'Arsenal et de la Krutenau.
Là prospéraient au coude à coude les bistrots
à soldats. La proximité des casernes de l'Esplanade garantissait
à ces boîtes une clientèle sans cesse renouvelée.
Venaient ensuite de petits commerces, ateliers imprécis, échoppes
d'artisans, et parfois quelque boutique dont la façade avait été
modernisée par des lignes plus nettes, tandis qu'à côté,
d'autres, attardées faisaient encore épicerie de village.
C'était divers, hétéroclite, et de guingois.
Au cours des siècles, les constructions juxtaposées à
la diable avaient formé des rues jamais bien droites dont les trottoirs
s'élargissaient ou se retrécissaient selon des règles
imprévisibles. Chaque époque avait laissé ici quelque
échantillon de son style. Le Moyen âge, sans doute ces masures
s'appuyant les unes aux autres, la Renaissance, peut-être cet escalier
de noble envolée entrevu au fond d'un vestibule, le XVIII° siècle
puis le Second Empire, ces architectures militaires, scolaires ou administratives
qui se dressaient, austères et rigides. Avaient aussi échoué
là, quelques gros immeubles «de rapport» dont les murs
gris suaient l'ennui et puaient la laideur.
Ici, une demeure rustique sentait encore la ferme qu'elle était
il n'y a guère. Et tout à côté, entre deux maisons
anciennes s'élevait, agressive, une façade modern-style de
1910. Enfin, quelque part au fond d'un jardin, où on la cache et
d'où on la tirera peut-être un jour pour servir à l'édification
des foules, l'ineffable École des Arts décoratifs, pur bijou
de la Belle Epoque et dont le front en céramique colorée
avait dû faire béer d'admiration les badauds aux temps heureux
du style de la nouille écrasée.
Un tramway bon enfant traversait cahin-caha ce quartier populeux et
empoussiéré, coupant effrontément les virages à
la corde pour s'arrêter, essoufflé, à la Place du Foin.
C'est ici même, que pendant bien longtemps, l'Administration
scolaire assigna à résidence les innocentes jeunes filles
de l'École normale d'Institutrices.
Elles y restèrent, les pauvrettes, des dizaines et des dizaines
d'années, cloîtrées dans l'ombre humide des murs de
l'Arsenal. On eut enfin pitié d'elles et un jour on les sortit de
là.
*
* *
Sur les voies principales débouchaient d'obscures ruelles.
André, les conscrits à sa suite, pénétra
résolument dans la moins engageante. Une humanité de cauchemar
vivait là: gosses sales et dépenaillés tripotant l'eau
grise des rigoles, ou bien, accroupis en rond sur le trottoir et s'amusant
de quelque vague jouet. Sur un seuil, deux petites filles pâlottes
jouaient au bébé avec un chaton famélique qu'elles
se repassaient et reprenaient inlassablement. Trois ou quatre adolescents
en compagnie d'une fille malpropre à la bouche peinte étaient
nonchalamment adossés à l'entrée d'un infâme
logis. Les mains dans les poches, le mégot collé a la lèvre,
ils regardèrent passer les conscrits d'un regard torve et fuyant.
- Te nous en fais faire un drôle de tourisme! observa
un conscrit.
- Alors, c'est pas pittoresque? fit l'André.
- C'est pittoresque, dit Paul. Mais dégueulasse. En tous les
cas j'aurais jamais cru qu'i gn'avait des coins pareils à Chtrasbourg!
André prit une autre venelle, puis une autre. C'était
toujours les mêmes maisons basses, comme affaissées, aux murs
lépreux, aux façades écaillées, à fenêtres
rafistolées et portes branlantes. De sombres corridors, au plâtre
arraché en longues traînées, et, pour le reste, gluants
d'une crasse fort ancienne, donnaient sur la rue.
Il sortait de ces ouvertures béantes une âcre odeur de
vieilles choses sales, entassées depuis des siècles, et dont
l'indélébile puanteur vous prenait à la gorge. Des
escaliers à la rampe douteuse et patinée montaient vers les
étages. L'ascension de ces marches de bois étroites et raides
devait poser, les soirs de cuite, des problèmes quasi insolubles
de retour au bercail. Que de laborieuses remontées coupées
soudain de dégringolades sonores! Que de dérapages bruyants
en marche arrière! Et que de gottferdami pour terminer l'escalade
de ce calvaire!
Parfois, de la fenêtre ouverte d'un rez-de-chaussée on
apercevait l'intérieur de ces logis exigus où de misérables
meubles laissaient tout juste assez de place aux occupants, et tellement
sombres qu'il y fallait la lumière en plein midi. Souvent le sol
des pièces était plus bas que le niveau de la rue si bien
que, du trottoir, le plafond apparaissait à la hauteur des passants.
Parfois. d'un étage venaient les pleurs stridents d'un moutard
auxquels répondaient, à côté, les cris discordants
d'une dispute. La voix glapissante d'une mégère emplit un
moment la ruelle d'imprécations interminables...
Un conscrit observa:
- En tous les cas, chez nous, c'est quand même pas si ouett'.
- C'est en tout cas pas si craspeck, affirma Paul.
Le Louis Tütüt, qui conservait une dent contre le maire de
Strasbourg, ajouta:
- I z'auraient mieux fait de bouler toutes les baraques-là
que d'démolir les jardins de la Place de la gare.
- Eh! ben, moi, conclut le Firmin du Bian-Pèlé, si j'en
rencontre un dans la Vallée qui s'plaint d'la vie, je lui dirai
de v'nir voir icit' comment qu' c'est.
*
* *
Les Conscrits débouchèrent alors dans une rue plus large,
déserte et étrangement silencieuse. Les maisons y étaient
basses aussi, closes, muettes, et comme frappées de surdité.
Tout ce qui -à cette heure-là du moins- apparaissait
de vivant dans cette rue, c'était un marchand de cercueils. À
travers les vitrines de sa boutique on voyait briller sournoisement les
ferrures argentées de ses marchandises en chêne lustré.
Quant aux autres maisons, elles s'ornaient toutes d'un gros numéro
particulièrement visible. À croire que le facteur du quartier
était myope.
Les Conscrits se regardèrent. échangeant entre eux des
clins d'oeil avertis. Ils n'étaient jamais venus ici mais ils savaient
où ils étaient.
Là, dans ces maisons discrètes et à l'abri des
contrevents solides vivaient cloîtrées d'infortunées
demoiselles.
Demoiselles, c'est beaucoup dire. Elles l'étaient, certes, aux
yeux de l'état-civil mais pas du tout pour ce qui est de l'essentiel
de la chose. Cette contradiction abusive n'avait pas échappé
à la clairvoyance d'une municipalité, amie des situations
nettes, bien intentionnée au surplus, et que seuls les mauvais esprits
auraient pu taxer de pudibonderie.
Un beau jour on signifia à ces personnes que cette ville possédait
suffisamment d'attraits pour qu'on tolérât encore longtemps
ceux qu'elles prodiguaient généreusement en ces lieux. Elles
durent s'en aller. Que devinrent-elles? Mystère. On n'en revit plus
jamais une seule.
Si nous étions poète nous dirions leur départ
un petit matin d'hiver alors qu'une brume froide monte des quais et qu'elles
s'en vont, frileusement emmitoufflées de petit-gris, leur pauvre
valise à la main, sur le pavé inégal qui tord les
talons délicats de leurs fines chaussures en lézard...
Elles passèrent ainsi sans espoir de retour devant la vitrine
aux cercueils. Une dernière fois elles se retournèrent, les
pauvrettes, pour un dernier adieu à ces inoubliables demeures où
l'hospitalité avait été la règle d'or. Que
de souvenirs elles laissaient en arrière!
Enfin elles tournèrent le coin, le coeur gros et l'amertume
aux lèvres, sous l'oeil désolé des croque-morts restés
seuls désormais pour égayer la rue.
Mais nous ne sommes pas poète, et nous en resterons là.
Précisons néanmoins que pour faire bonne mesure, on décida
aussi de rebaptiser la rue. Ça, c'était moins facile. Pour
ce faire il était indispensable de dénicher un personnage
aussi célèbre que suffisamment mort pour ne pas venir protester
de l'usage qu'on ferait de son nom. Mettez-vous à la place. On chercha
longtemps en vain.
Après bien des efforts on tomba enfin sur le nom d'un
bourgeois de Strasbourg dont la candidature -si l'on peut dire- réunissait
un triple avantage. Premièrement, il était aussi mort qu'on
peut l'être. Deuxièmement, il avait habité au n°10
de la rue en question. Troisièmement, la descendance de sa famille
était éteinte depuis 1651!... Ça, c'était de
la chance! «Qui dit mieux?» s'exclama l'historien municipal
tout joyeux.
Le bon bourgeois dont on mettait ainsi le nom en holocauste avait,
en des temps fort reculés, géré avec conscience et
dévouement les biens d'une oeuvre philanthropique installée
en cet endroit.
Mais il y a toujours des grincheux et des sensibles. Et les sensibles
allaient disant que c'était grande pitié de voir accolé
le nom d'un phillanthrope de haut rang à un lieu de réputation
aussi douteuse. Par quels cheminements tortueux de l'esprit pouvait-on
en arriver là!
- Pas du tout. C'est tout simple, au contraire! firent ceux qui avaient
gardé la tête froide en cette affaire. Et ils expliquèrent:
- Etymologiquement, philanthropie signifie amour
des hommes. Nous ne voyons quant à nous nulle contradiction
dans les façons variées de mettre ce noble sentiment en pratique.
De jadis à nos jours, et d'une manière comme d'une autre,
la continuité de la «philanthropie» a été
ici, assurée.
Et de fait, il fallait bien reconnaître impartialement qu'en
ce lieu on avait beaucoup fait pour l'amour des hommes...
Ce raisonnement fortement structuré l'emporta.
Et le Philanthrope eut sa rue à Strasbourg.
*
* *
Toutefois, à l'époque où nos conscrits s'égaraient
dans ces parages, on n'avait pas encore vidé la rue de ses occupantes,
et on ne l'avait pas encore tenue sur de nouveaux fonts baptismaux. Bref,
c'était encore la grande époque.
Un conscrit lança:
- Et si on entrait? Un coup pour de rire?
- T'es fou? fit André. Si te crois qu'elles vont s'déranger
pour toi aux heures-ci! Et qu'est-ce que t'crois que t'verras?... Te veras
un ouett bistrot qui empeste les mégots éteints, avec
des glaces tout déch...iées des mouches, et des banquettes
de velours rouge qui puent le patchouli.
- Qu'est-ce que c'est qu'ça du patchouli? fit l'Emile.
- Du patchouli, c'est da schmockott' comme ta cousine l'Olga
s'achète chez le Knopf à Schirmeck. Alors? Te ouas
si ça r'nifle?
Jules intervint, s'adressant à l'Emile:
- Non, mais dis ouar un peu, toi. T'en poses des questions!...
T'en veux saouar des choses!... C'est des fois pas que t'voudrais
aller là-d'dans?... Pas d'ça lisette: t'iras pas!
- Mais je disais seulement comme ça... pour de rire...
protesta l'Emile.
- C'est bon ! continua le Jules jouant l'indignation: Je t'vois v'nir
avec ton air bête et ta vue basse. «Et qu'est-ce que c'est
que du patchouli-ci... Et qu'est-ce que c'est que du patchouli-là...»
Et patati et patata. Non mais, vous vous rendez pas compte, les gars? On
le laisserait faire qu'il irait tout seul dans les boîtes-là?
... Et la caisse devrait ptêt' ben encore payer la dépense!
Ça s'rait du prop'».
Emile voulut placer un mot pour sa défense mais Jules, lancé,
poursuivait:
- Et pis, c'est pas tout d'ça. Vous vous imaginez pas
les histoires qu'on aurait avec leur tante Hélène. J' l'entends
d'jà qui viendrait méier et bouâler:
«Saints anges des cieux! Qu'est-ce qu'on a fait à not' petiot
!... not' buob!... not' pauv' gamin!... V'là-t-i pas qu'les
manr' conscrits sans foi ni loi ont emm'né not' petit Coco
chez les cocottes!»
- Non! reprit le Jules avec force: Moi j'veux pas d'évor
avec la tante Hélène.
Puis se tournant vers André, et comme si la chose ne pouvait
souffrir aucun retard:
- Haïe, haïe, André. Sortons d'ici.
Sinon on pourra pus l'tenir.
Dans une joyeuse bousculade les conscrits entourèrent l'Emile,
et l'on quitta enfin cette rue où on avait quand même bien
rigolé.
Ils en prirent une nouvelle, puis une autre. Ils avaient hâte
maintenant de voir autre chose. La pensée du repas à l'Ours
blanc leur mettait la joie au coeur.
*
* *
Cependant, alors qu'ils allaient quitter ce quartier étonnant, une
large entrée donnant sur une cour attira leur attention. Ils s'arrêtèrent,
puis, curieux, firent quelques pas sous un porche dont les battants éraflés
et sales, poussés un jour contre le mur étaient restés
ouverts, apparemment une fois pour toutes.
Ce passage dont on n'aurait pu dire si jadis il avait été
utilisé par des carrosses en or ou des voitures de foin s'étendait
sous toute la largeur de la maison. La voûte, blanche autrefois était
devenue grise par la superposition des toiles d'araignées. Deux
escaliers, l'un à droite, l'autre à gauche conduisaient vers
les étages et il fallait à l'oeil un effort pour distinguer
si leur entrée était masquée par une porte ou noyée
dans une obscurité épaisse.
Fixées au mur, des boîtes aux lettres, petites, grandes,
en tôle, en bois, en fer-blanc, rouges, noires, vertes ou saumon,
mettaient une note gaie en ce lieu. Des gens vivaient là. Et ils
avaient un état-civil. Toutefois la surprenante diversité
de ces boites donnaient à penser qu'ils devaient être fort
disparates, eux aussi.
Les Conscrits, au fond du passage, débouchèrent sur une
cour.
- Vingt dieux fit Jules ébabi.
À quoi les autres répondirent en écho:
- Eh ! ben... mince, alors!
Devant eux, l'espace était irrégulièrement limité
par des habitations aussi variées que vétustes. Malgré
leur délabrement elles étaient abondamment occupées.
Il en était de petites raccordées tant bien que mal à
de plus grandes, les unes aussi désolantes que les autres. Une espèce
de longue ferme à charpente de bois devait abriter une imposante
population à en juger par le linge séchant un peu partout
sur des fils de fer. Derrière des vitres douteuses pendaient ça
et là des rideaux que les poussières et la suie avaient passés
au brun définitif. Dans les gouttières, prospéraient
des mottes de gazon dont les herbes pendaient du toit en touffes molles.
La cour, autrefois pavée, avait perdu un à un ses cubes
de pierre, partis par larges zones à présent dénudées,
plus basses, et où le sol boueux retenait l'eau de pluie en flaques
jaunâtres. Quelques pavés miraculeusement sauvés permettaient
d'atteindre à pied sec les portes des rez-de-chaussée. Ici
ou là, on avait un jour tenté de consolider ce pavage par
du béton, lequel à son tour s'était abandonné
et dont il ne restait plus que quelques îlots inutiles.
Les Conscrits regardaient, étonnés.
Un peu partout traînaient des vieilleries abandonnées,
immondices, planches, pourries, tas de ferrailles imprécises. Une
antique cuisinière achevait de rouiller, et à côté,
un matelas crevé perdait son varech en tripes verdâtres. La
cour n'était pas tout à fait déserte car, dans un
coin, quelques individus au teint cuivré et à la chevelure
huileuse s'occupaient à remettre en état un vieux lit en
fer qu'ils venaient d'apporter sur une charrette à bras.
Les hommes interrompirent leur travail et se retournèrent. Ils
considéraient les conscrits sans la moindre sympathie, grommelant
entre eux quelque chose dans un langage inintelligible.
Les conscrits eurent soudain la certitude qu'ils avaient de la chance
d'être dix-sept!... Si on ne voulait pas d'histoires, mieux valait
écourter la visite. Des fenêtres, d'autres regards tombaient
sur eux sans la moindre cordialité. Il était temps de s'en
aller.
André l'avait compris.
- Les gars. je crois qu'i faudrait s'approcher de la soupe.
*
* *
Ils repassèrent sans hâte sous le porche et se dirigèrent
vers le quai échangeant leurs impressions.
- T'as vu les mecs? ...I z'avaient pas l'air commode, hein?
- Qu'est-ce qu'i pouvaient bien démargoler entre eux?
- C'est du romani. fit André. Te peux toujours courir pour les
comprendre...
Paul conclut:
- Ce qu'est sûr, c'est qu'i n'aiment pas les curieux. Remarquez,
qu'après tout i z'étaient chez eux. En tous les cas, i vaut
mieux rien commencer avec les zèbres-là. I z'ont vite fait
de sortir le râmess.
Ils allaient traverser l'Ill lorsque Firmin s'écria soudain:
- Arrêtez-ouar. I n'en manque un. Où qu' c'est qu'est
l'Emile?
Ils se comptèrent. Plus d'Emile.
Dans la foule, aussi loin qu'on pouvait voir, rien qui ressemblât
à l'Emile.
Ils étaient perplexes.
- Bon nom! Où qu' c'est qu'i r'est d'nouveau fourré,
le schnaffiol'-là? fit le Jules. Et il ajouta aussitôt,
pris d'une idée subite:
- Vous voyez pas qu'i s'rait r'tourné là-bas?... dans
la rue des gros numéros?... Et moi qui le taquinais encore, pour
de rire!
- Mais non, dit le Firmin. Il était encore avec nous dans la
cour, là où qu'i gn'avait les schäreschliff'
- Tout sûr, confirmèrent les autres. Il était avec
nous.
- Vingt dieux d'vingt dieux! s'écria Jules. S'il est resté
là-bas tout seul, il est cuit. Demi-tour, les gars. Et en vitesse.
Et les conscrits sans égard des voitures, des piétons
ni des tramways retraversèrent le carrefour coudes au corps.
*
* *
Evidemment. Le bâillah d'Emile, distrait, le nez au vent, avait encore
un peu flâné dans la cour. Quand il se vit tout seul, c'était
trop tard. La retraite était coupée.
Abandonnant pour un instant la réparation du lit de fer, l'allure
sournoise et l'oeil mauvais, les individus au teint bistre, s'étaient
approchés. Et maintenant ils l'entouraient. Impossible de fuir.
Il allait payer pour les autres.
Le plus grand s'avança sur lui, menaçant.
- Was hacht du do verlora?... Hein? ... Sok's doch! ... Hacht du
do eppiss' verlora?
Dans son dos, le plus jeune, un petit vicieux, empêchait Emile
de reculer par des bourrades insidieuses qui le renvoyaient vers le grand.
Deux autres, un à droite, l'autre à gauche, l'encadraient.
Il était dans de beaux draps!
- Ussa mi de Sproch! hurla tout à coup le premier, la
main levée.
Emile essayait bien de placer quelques mots... il avait nix verlor
du tout... i cherchait rien ici, sicher, ganz sicher!... i n'voulait
rien... nix gar nix!
Mais le jeunot, sans répit, le repoussait vers le grand.
- Hola ! Langsam, gall? fit celui-ci superbement indigné. Net'
ouf de fiâss tratta, gall Junger?
C'était manifeste. Ils voulaient la bagarre.
Ils l'eurent.
Les Conscrits venaient de déboucher sous le porche. D'un coup
d'oeil ils avaient compris la situation. Dès lors ce ne fut pas
long.
Tête baissée ils foncent en paquet sur le bloc ennemi.
De loin, le Paul du Grébi a repéré le sien. Saisi
à la fois par le fond de la culotte et le col du paletot,
le grand basané instantanément neutralisé perd l'équilibre
battant l'air de ses bras. Paul l'agite ainsi quelques instants puis d'un
vigoureux coup de rein l'envoie rebondir sur le sommier métallique.
Paul est derechef sur lui.
- Alors, te veux qu'on t'berce encore un peu?
Non, il ne veut pas être bercé. Balancé peut-être?
Cinq ou six conscrits empoignent la carcasse.
L'un des anges gardiens d'Emile tente désespérément
une sortie. À grands coups de pied, appliqués exactement
là où le dos change de nom, on le de fer puis, ho! hisse!
expédient le tout un peu plus loin dans un grand fracas de ferraille
et on le raccompagne jusqu'à la plus proche tanière.
Mais le jeune vicieux, qui veut s'échapper du cercle, se glisse,
se faufile, va bondir. André d'un croc en jambe élégant
et discret coupe son élan et l'envoie s'étaler dans une flaque
d'eau.
- Wäsch' ti, jetzt! lui conseille-t-il avec flegme.
De toute façon il en avait besoin.
Quant à Jules il en termine avec un client personnel empoigné
à bras le corps.
Comme il ne sait plus qu'en faire, il le balance sur la charrette.
Celle-ci bascule avec le chargement, escamote son passager comme un toboggan,
et finalement s'immobilise les bras en l'air.
André jubile.
- Et dire qu'il y a des gens qui paient pour aller au kino! Même
la charrette qui fait «Kamarad»!
*
* *
La place est nette.
*Paul rallie ses gens.
- Faites gaffe, maînnant, prévient-il. Si i r'sortent
des baraques, ça s'ra en bande. Et le râmess' à
la main.
Chacun à tout hasard ramasse une arme improvisée, bout
de bois, pavé, tringle en fer et la troupe des conscrits opère
une savante conversion vers la sortie.
Il est temps. Des éclats de voix résonnent dans les étages.
Des galopades ébranlent les escaliers. Les fenêtres s'ouvrent.
Un torrent d'injures tombe sur les conscrits. Les cris aigus des femmes
dominent le brouhaha.
Paul dresse l'oreille.
- Filons, dit-il. Ça d'vient sérieux. Si les Bonzesses
s'en mêlent, on est f...us!
Ils retraversèrent le porche en vitesse abandonnant en vrac
projectiles et bâtons sous le passage puis, l'air le plus naturel
du monde, retrouvèrent la rue. Ils furent bientôt sur les
quais.
Deux agents de police à l'allure débonnaire arpentaient
le trottoir.
- Alors, les Conscrits?... On s'amuse gentiment? fit l'un d'eux.
- Comme des p'tits anges, Monsieur l'Agent, assura Jules.
Quand ils furent au-delà du pont, André arrêtant
le groupe d'un geste, se tourna vers les lieux qu'on venait de quitter.
- Une minute! Je voudrais montrer quêqu'chose à l'Emile.
Devant eux, en une longue enfilade, les maisons respectables des quais
formaient comme une ceinture pudique à l'étrange quartier
camouflé derrière elles.
-...Euh... Et qu'est-ce que t'veux me montrer? fit l'Emile qui n'en
menait pas large.
- C'que j'veux te montrer? fit l'André. Eh ! ben, c'est que
t'regardes bien... Pour reconnaître les coins-ci au cas que t'reviendrais
tout seul... T'as compris? Alors, photographie-les. Et souviens-toi! Pasque
si jamais les mecs te r'trouvent...
-...t'en sors pas vivant! acheva Jules qui ajouta encore: Et maînnant,
c'est tout sûr: on peut s'apprêter à entendre les méiries
et les râmouilleries d'la tante Hélène.
On n'y coupera pas. Ils se remirent en route et tournèrent à
gauche. Une plaque bleue portait: Rue des VEAUX. - Dis ouar, André,
c'est à cause de l'Emile que t'nous fais passer par ici?
*
* *
La rue des Veaux traversée ils arrivèrent sur une grande
place. A droite, la Cathédrale élevait dans la nue ses innombrables
colonnettes mauves, ses balcons ajourés, ses statues de saints et
de rois et, tout là-haut, sa flèche impressionnante de hauteur
et de légèreté.
À gauche, la façade du Palais de Rohan dressait ses riches
architectures de grès rose et blanc.
André entraîna les conscrits vers un gigantesque péristyle
écrasé sous une débauche de personnages figés
dans la pierre. Une femme aux formes débordantes, tenant une croix,
levait au ciel un regard de soumission parfaite tandis que de sa main tournée
vers la terre elle implorait encore la pitié d'en-haut pour les
pauvres mortels d'ici-bas, Une autre, elle aussi vêtue à l'antique,
et courageusement assise sur un lion, tournait résolument les yeux
vers le sol, fixant de son regard de statue les dix-sept conscrits bâillant,
le nez en l'air, en bas sur le trottoir.
André dit à ses camarades:
- On a encore quelques minutes avant d'aller voir sonner midi
à l'horloge astronomique. Suivez-moi. Je vais vous montrer la Cour
de ce palais, en attendant.
Les Conscrits entrèrent et, le portail franchi, s'arrêtèrent
respectueux et muets devant l'élégante majesté de
cette demeure.
- Qui qu' c'est bien qu'habite le château-là? fit
le Louis Tütüt, admiratif.
- Personne, répondit André. C'est un musée. Ça
z'appartient
maintenant à la ville de Strasbourg.
- Mais avant, à qui c'était?
- Eh bien, avant, c'était au Prince de Rohan.
- Ah! bon, fit le Louis, il avait bien sûr pas eu d'enfants...
- Certainement pas, fit l'André: c'était le cardinal-évêque
de Strasbourg.
Jules s'esclaffa, disant au Louis:
- Sacré bâillâh! t'as d'jà vu un cardinal
qu'a des enfants?
- Heu... heu... bien sûr que non, fit le Louis un peu décontenancé
par les rires des copains, mais qui poursuivit cependant: et il habitait
là,... tout seul, le cardinal?
- Oui, il habitait tout seul ici... avec une quarantaine de domestiques
et peut-être une vingtaine de chevaux... Tenez, c'est par là
qu'étaient les écuries, fit-il en désignant une cour
intérieure bordée elle aussi d'un bâtiment à
hautes fenêtres.
- Eh ben, voilà des chevaux qu'étaient moult bien
logés, constata un conscrit.
- Et ça c'est rien, fit l'André. Si on avait le temps
je vous montrerais les appartements. Faut voir la chambre du Cardinal!
C'est rien que des sculptures, des dorures et des peintures du haut en
bas! La Reine Marie-Antoinette, traversant Strasbourg, y a même passé
une nuit.
- Heu... Pas avec le Cardinal, tout de même? ... s'enquit prudemment
le Louis.
Jules intervint:
- Bien sûr que non, mïn dié d' fô, la
Reine a couché dans le lit du cardinal. Et le cardinal a couché
d'sur une pretch, dans le corridor. Ça s'a passé
comme ça. Te sais maînnant?
André leva un index sentencieux et parla:
- Ce qu'a dit le Louis n'est pas si bête que vous croyez. Le
cardinal de Rohan vivait le plus souvent à la cour de Versailles.
Or, il tomba amoureux de la Reine. Quelques personnes avaient fini par
savoir qu'il avait un béguin fou pour elle.
- Et elle?
- Elle? ... Elle s'en f... tait.
André poursuivit
- Un jour, une dame de la cour, une comtesse, (une sacrée maline!)
vient trouver le cardinal et lui dit: «Moi, je suis bien copine
avec la Reine. Je sais que vous lui déplaisez pas. C'est tout
sûr. Je vas vous dire comment qu'i faut faire: En ce moment
la reine a une furieuse envie d'un collier de diamants. J'en connais un
beau. Mais il est cher. Achetez-le lui. Je le lui donnerai de votre part.
Après ça, je vous promets, elle vous accordera un rendez-vous,
la nuit. Et après...
- Et après... ça gazera tout seul, conclut le
Firmin.
- En tous les cas, il le croyait, fit André poursuivant:
- Le cardinal achète donc le fameux collier. On n'en avait jamais
vu un pareil! Il coûtait tellement cher qu'il avait pas pu payer
tout d'un coup. La comtesse emporte le collier, le garde pour elle le planque
dans un coinstaud, et dit au cardinal: «La Reine est bien
contente du collier. Elle vous remercie. Patientez encore un peu pour le
reste.» Le cardinal était fou de joie.
- Qué. c.. ! laissa tomber le Jules avec un souverain
mépris.
*
* *
- Et le rendez-vous? demanda le Louis.
André reprit:
- La comtesse avait une complice. C'était une demoiselle un
peu bâillatt' qui ressemblait vaguement à la reine.
Je veux dire: de figure. On l'arrange bien pour qu'elle lui ressemble tout
à fait. On l'installe un soir d'sur un banc dans un bosquet
fort sombre de Versailles, et on lui recommande: «Parle pas trop;
ramène
pas ta science; et dis pas d' c...ies ! »
La fille attend. Le cardinal arrive, se jette à ses genoux,
et prononce des paroles enflammées. L'autre répond à
voix basse, tout juste ce qu'il faut pour pas qu'on voye qu'elle est pas
la
bonne reine; bref, elle lui fait comprendre que la prochaine fois ,on
ira un peu plus loin, et enfin disparaît dans l'obscurité
des taillis. Le cardinal était aux anges.
- Non ! ... mais quel c... répéta Jules qui décidément
ne disposait d'autre mot pour qualifier cet imprudent.
- Le cardinal, poursuivit André, se disait tout joyeux: la
fois-ci...
- ...la fois-ci, c'est dans la poche! acheva le Firmin.
- Oui, peut-être pensait-il aussi: «Tiens, mon collier
a fait de l'effet».
Louis Tütüt fit alors cette remarque:
- Mais pourquoi qu'il a pas dit a la fausse reine: «Alors, i
vous plait mon collier?»
- Et puis après? fit l'André, elle aurait répondu:
«Oui monsieur, merci, il est très beau.»
- Mais alors, il avait qu'à demander à la vraie...
Jules intervint:
- Sacré bâillah! Vingt dieux qu' t'es bête
!... T'es aussi chnaffiole que le cardinal-là. Tas donc pas
compris que pour lui, y avait pas une fausse reine et une vraie
reine, mais une seule, la bonne reine?
- Bon. Bon, fit le Louis. Mais le collier?
André continua:
- Pendant ce temps la comtesse, son mari, son type, et tous leurs copains
faisaient une raice à tout casser: fêtes, banquets,
promenades, soupers fins. Y avait rien de trop bon pour eux. Quand l'argent
venait à manquer on vendait un bout de collier. Et la nouba recommençait.
Ainsi, le collier s'en allait, diamant par diamant... La grande rigolade,
quoi. Ça pouvait pas durer. Le pot aux roses fut enfin découvert.
- Quel pot? fit ingénument le Louis.
Jules éclata:
- Mais le truc, quoi! la combine... le système!
- Ah! bon, j'avais cru qu'elle avait caché le collier dans un
pot...
- Et «bête comme un pot», t'as jamais entendu dire?
André enchaîna:
- Bref, l'affaire finit mal pour tout le monde. Le cardinal fut arrêté,
puis chassé de la cour comme un mal-propre... La comtesse
reçut du bourreau une bonne chmadrée à coups d'
cougie pour s'avoir foutu de la reine et du roi, et fut enfermée
en taule pour avoir croqué les millions du collier.
Donc, conclut André, vous voyez que le Louis -sans savoir!-
avait deviné que le cardinal-là était pas très
catholique...
Le Louis se rengorgea modestement. Et, pour montrer qu'il méritait
ce brevet de perspicacité, remarqua:
- En tous les cas, après une pareille affaire il a sûr'ment
pus eu envie de v'nir déschnôrer après la reine.
On le lui accorda volontiers.
Les conscrits se dirigèrent vers la sortie. Ils eurent encore
en s'éloignant un regard admiratif pour la fastueuse demeure. Mais
désormais, dans leur esprit, les cardinaux du XVIII° étaient
définitivement perdus de réputation.
*
* *
Comme ils repassaient le portail le Jules d'un air faussement apeuré
s'inquiéta:
- L'Emile? où qu' r'est l'Emile ?
- Ben, j'es là, fit l'autre.
- Ah! bon, j'avais peur que t'restes en arrière et que t'rayes
encore une aut' bagarre avec des schäreschliff , ou je n'sais
d'belle avec qui... Pasque toi, rester seul dans une cour, ça
te réussit pas.
Emile lui lança un noir regard qui semblait dire: «C'est
bon, j'te r'vaudrai ça.»
Ils traversaient la place. Le Paul s'adressant à André
demanda:
- Dis ouar, André, t'en sais des trucs et des histoires!
Où qu' c'est donc que t'as appris tout ça?
André s'arrêta et se retournant, désigna un édifice
qui portait ces mots tracés en lettres d'or: Lycée Fustel
de Coulanges.
- C'est pas difficile, c'est là... Et je voudrais bien y être
encore, croyez-moi, fit-il avec un ton de regret.
Un jour -il n'y avait guère- ses études à
peine terminées, il avait dû quitter cette grande maison d'où
il avait cru s'élancer pour une belle carrière. Et puis,
le destin en avait disposé autrement. Il avait dû gagner sa
vie et trouver un emploi. Par chance, on l'y utilisait au mieux de ses
connaissances, et peut-être ferait-il son chemin. Après tout,
un bachelier, ça devait pouvoir se placer.
Il eut un dernier regard de nostalgie vers le lycée et fit:
- Aille, aille, Paul! ... Qu'a-ce que t'vié, ço
dinlè!...
De ses années studieuses, de ses connaissances patiemment accumulées,
André ne tirait aucune gloire à l'égard des camarades
de son village. En ces années 192..., le passé où
ils étaient allés à l'école chez les Allemands
était encore bien récent. À peine s'ils avaient connu
quelques mois d'école française avant d'entrer pour l'existence
à l'atelier ou à la fabrique.
Aussi, André, conscient d'avoir été un privilégié
s'attachait-il à rester proche de ses amis, sinon tout à
fait par l'esprit, mais sûrement par sa façon de s'exprimer
avec eux. C'est tout naturellement, et sans effort particulier, qu'au sein
du groupe il retrouvait instantanément les mots simples de la Vallée,
l'accent traînant des Vosges, ou encore le patois des Vieux. Loin
d'étonner ses camarades par des termes savants ou des phrases en
haut-français,
il usait des mots de tous les jours, si bien que malgré l'évidente
supériorité qu'on lui reconnaissait, il restait avec eux
de plain-pied, en parfaite communion de langage, d'attitude, et même
de pensée.
André en usait de même avec ses compagnons strasbourgeois
de travail encore plus mal lotis, en ces temps-là, au chapitre du
langage français. Familier de Strasbourg depuis longtemps, il avait
fini par s'exprimer si aisément en alsacien qu'on ne se doutait
pas, à l'entendre, qu'en réalité il était «a
Walsch von dert' hinten, im Brischtôl». Cette connaissance
et cet emploi judicieux du dialecte facilitaient grandement ses rapports
de tous les jours. Dans le même temps, le grand patron du magasin,
un haut monsieur venu de Paris -pour flaire, non pas du sentiment
mais des affaires- n'avait pas tardé à s'apercevoir qu'André
s'exprimait avec une précision et une concision qui manquaient à
bien des Parisiens, et qu'en outre il était capable de tourner au
besoin une lettre dans un allemand correct.
Ainsi, passant sans effort de langue en dialecte, ou de dialecte en
patois, André évoluait avec aisance dans les milieux les
plus divers, partout adopté, nulle part étranger, jamais
pris pour un poseur, un renégat, ou un «hargeloffener».
Il était partout chez lui. Pour ce genre de choses, il ne s'était
rallié à aucune loi précise -et Dieu sait si à
l'époque fleurissaient de péremptoires théories!-
Tout au plus, un flair infaillible lui soufflait que sur la question du
langage il convenait de ne pas heurter les gens de front, mais d'user de
patience et de prudence. Tôt ou tard, sans avoir suscité aucun
reniement, la langue nationale -reconquérant d'abord le terrain
perdu- s'étendrait, accueillie sans réticence dans les confins
jusqu'alors ignorés. Après tout, n'en avait-il pas été
ainsi pour toutes les provinces de la France?
*
* *
Mais pour l'instant, fort éloignées de ces hauteurs, les
considérations d'André restaient plus terre à terre.
Dernière étape avant le repas à l'Ours blanc,
s'imposait maintenant la visite de la fameuse horloge astronomique. Le
programme, c'est le programme. Les Conscrits, l'estomac dans les talons,
suivirent malgré tout docilement leur guide vers l'entrée.
Comme ils allaient passer sous le tympan du portail, Jules les arrêtant
d'un geste, leur fit signe de se retourner et de regarder L'Émile,
comme d'habitude resté à la traîne, louvoyait gauchement
sur le parvis à travers les passants, heurtant l'un, bousculé
par un autre, absorbé qu'il était à lorgner les jolies
filles au pied alerte et à la jambe fine que bureaux et magasins
libéraient en foule pour l'heure de midi.
- Non! ... mais regardez-le ouar, not' wadlâh!...
I pense même pus à nous!... I sait même pus qu'on
est là!
Et il en passait tant, des belles filles, que l'Emile en effet ne savait
où porter les yeux. À peine l'une avait-elle disparu qu'il
en surgissait une autre plus gracieuse encore et qu'il suivait elle aussi
du regard, sans voir bien sûr où il posait les pieds!
Ballotté par la cohue, il allait indécis, le nez en l'air
et la démarche en crabe; flottant à contrecourant, là,
écrasant des orteils, ici, évitant de justesse une vieille
dame à voilette, plus loin, percutant de plein fouet quelque gros
ventre mou trop tard aperçu. «Oh! pardon, monsieur le Curé»
fit-il à un rabbin en lévite dans les jambes et la barbe
duquel il s'était empêtré, et qui s'éloigna,
lui aussi les orteils douloureux, le traitant de bâillah en
yiddisch.
Les conscrits amusés et patients regardaient. L'un d'eux fit
cependant:
- On va tout d' même pas attendre qu'il aye fini de passer
en r'vue toutes les filles de Chtrasbourg!... C'est pas possible !... Monsieur
fait son choix!...
Alors du haut des marches du portail, Jules lança à tue-tête
par-dessus les passants:
- NON MAIS, DIS OUAR, TOI ! ... EST-CE QUE TE T'PRENDS POUR UN CARDINAL
?
Et ils entrèrent dans la Cathédrale.?
*
* *
Pour la commodité de ses admirateurs l'Horloge astronomique de Strasbourg
sonne
midi à midi et trente et une minutes.
Ce jour-là, une froide lumière d'hiver tombait des vitraux
sur les Conscrits et les autres visiteurs, silencieux dans la pénombre
feutrée de la Cathédrale. Le guide, au fur et à mesure
de leur arrivée, disposait les retardataires le long des hautes
murailles face à la merveilleuse mécanique et de telle sorte
que chacun, quand le moment serait venu, puisse tout voir et tout entendre.
Aussi, par une règle spontanément observée, on
évitait tout chuchotement, toussotement, craquement de bottine,
qui eussent immanquablement attiré vers le coupable le regard désapprobateur
du maître de la cérémonie.
C'était un gros bonhomme de six pieds six pouces au poil roux
autrefois, et dont l'immense barbe, étalée sur le plastron
d'un large manteau bleu à gros boutons et à galons d'argent,
imposait le respect. Une simple calotte noire couvrait ce vénérable
chef, évoquant on ne sait quelle pieuse confrérie. L'homme
avait-le geste bénisseur, la mine rassurante, mais, aurait dit La
Fontaine:
«... un modeste regard,
Et pourtant l'oeil luisant.»
... Et combien éloquent ce regard lorsque, au moment des pourboires,
filtrant sous les lourdes paupières il sondait le gousset des gens
puis s'éteignait en un furtif remerciement.
Ce brave homme avait la charge de commenter le fonctionnement de l'Horloge.
En allemand, tout allait bien. En français, il était
à peu près inintelligible. Non pas qu'il eût mal connu
un texte mille fois répété, mais parce qu'affligé
d'une prononciation épouvantable, il changeait, (non content de
celà), la place de l'accent tonique avec une application qui n'épargnait
aucun mot. Si bien que l'auditeur, attentif à remettre cet accent
au bon endroit, avait dès lors tant à faire qu'il en perdait
le fil.
C'est un phénomène bien connu que la solennité
d'un lieu éloigne souvent de l'esprit les pensées édifiantes
qu'il devrait justement susciter; que l'austérité d'un cérémonial
nous plonge parfois -on ne sait comment- dans un tourbillon d'idées
frivoles ou fofolles. Ne proteste pas, lecteur, et ose avouer qu'il t'arrive
de penser à des bêtises quand ce n'est pas le moment.
C'est en tout cas ce qui arrivait à nos Conscrits, apparemment
attentifs, mais dont les imaginations vagabondes voletaient par moment
loin de là.
- C'est moult beau, l'horloge-là reconnaissait l'Emile...
Mais comment qu'ça s'fait qu'i l'éclairent pas mieux...?
C'est pas comme au Magmod... Là, au moins, ça l'y est,
éclairé... J'me d'mande si on va arriver à l'y
aller, au Magmod... i s'rait bientôt temps... Je voudrais bien
saouar
si gn'a encore les belles filles-là qu'étaient à la
parfumerie... Et pis celle-lat' qu'j'avais vue oùs qu'i
vendent les cass'roles quand j'étais v'nu à Chtrasbourg
avec ma mère et not' gamine pour ach'ter un neuf rhabillement
chez le Klotz... Et pis, y avait aussi une sacrée belle petite au
rayon des chaussettes... Avec l'André, on sait jamais oùs
qu'i va nous m'ner... Le man'r-là, il est bien capable de
nous faire encore visiter le Kaiserpalast ou l'Orangerie... Ah non! alors...
Si on va à l'Orangerie, moi je vas tout seul au Magmod...
Ah non, l'Orangerie? quoi encore!... Mais qu'est-ce qu'i peut bien raconter
le barbu-là?
- Le méganisme a été egzégudé
de 1838 à 1842 par le Zdrasbourchois Schwilgué et est loché
dans la zélèbre cache gonstruvite de 1547 à 1574.
- C'est vrai que c'est une belle mécanique pensait le Louis
Tütüt... Ça z'est encore plus compliqué
que les machines du tissage... mais ça va pas si vite... et pis
y a pas besoin de contremaître... Dire que dans deux ou trois jours
va falloir retourner avec not' ouett' pèlé... et l'entend
ramouiller
dans toute la fabriqu' du matin au soir... C'est comme l'aut' jour
quand il a routsché sur des pavoles et qu'i s'a
foutu lo ki dans une caisse de canettes... le plus pire c'est
qu'i disait encore que c'était ma faute...
L'homme à la calotte poursuivait:
- Terriere la svère un galentrier perpettvel. Fous foyez
aussi le khom putt' eggléziastik' avec toutes les zin-tications.
Paul, le Chef de classe, appliqué à connaître à
quoi pouvait ressembler un khom putt' eggléziastik' remonta
vainement des yeux la gigantesque horloge puis, son regard n'ayant pu découvrir
ce qui méritait un nom aussi barbare, se perdit dans les hauteurs
supputant combien il avait fallu ramener de charretées de pierre
des Vosges pour élever pareil édifice...
- ...Sans compter les tronces qu'i z'ont fallu schleiffer jusqu'ici
pour faire la charpente... I leur en a fallu des boeufs!... ça
m'fait penser que not' Gince il est pas comme d'habitude... Avec les histoires
de fièvre aphteuse qu'i disent dans le «Courrier d'la Bruche»
c'est pas étonnant... Si le Grébi tombe aussi malade, j'pourrai
pas ram'ner le bois pour les écoles... je l'y s'rai, bien monté!
... Faudra p't'êt' que j'pense à ach'ter un tracteur... mais
c'est que j'sais pas conduire les automobiles... et pis après? ...
le Holveck de Barembach i savait pas non plus. Et il a bien appris... et
maînnant i mène les camions... Il est pas pus malin
qu' les aut's, le Holveck...
- Deux betits chénies zont azis à gôté
du gadran de l'horloche.
- C'est pas pour dire, pensait André, il faut être
de la région pour comprendre ce que raconte ce brave homme... et
avec ça, ils sont patients, les copains!... dire que depuis ce matin
je les trimballe partout: au Port... puis au Rhin... à l'Arsenal...
à la Krutenau... au Palais des Rohan... Tiens, ça me fait
penser que j'aurais dû leur raconter l'histoire de la dame sculptée
au-dessus d'une fenêtre... Et puis celle des baraques de marchands
autour de la Cathédrale... Ça sera pour une autre fois...
On ne peut pas tout leur dire à la fois... Ils ont l'estomac dans
les talons... Ils n'ont sûrement pas besoin de l'horloge astronomique
pour savoir qu'il est l'heure du déjeuner...
- La bartie moyenne vorme une gonstruction kothiqu' renvermant tes
vigures mopiles...
Ces vigures mopiles-là déroutèrent définitivement
le Jules que déjà le khom putt' eggléziastik' avait
désarçonné.
- Voyons! se disait le Jules, il est midi. Bon. Et cette nuit, à
minuit, on était encore au bal... I s'a donc passé
que douze heures, depuis? ... Et on a fait tant d'trucs, en douze heures?...
L'André i nous a déjà fait visiter la moitié
de Chtrasbourg.. et avant, on était venu avec le train...
et avant?...
Jules, en pensée, était déjà revenu dans
la Vallée. Il se revoyait s'éclipsant de la salle de bal
avec la Mélie... la fuite discrète dans les rues obscures...
l'abri sous l'avancée du toit... la pluie qui s'acharne... le refuge
dans la grange.
- .. . On était moult bien dans leur grange...
si seulement on n'avait pas eu peur que leur bête de chien
commence à gueuler... C'est elle qu'a eu l'idée d'aller dans
leur logette... I pleuvait comme vache qui pisse... fallait bien
qu'on s'mette quêque part... Et tout juste comme... voilà
c'te bête de table qui routsche... qui frâle
desous
et la logette qui boule d'sur nous... On a tout juste
pu s'embrasser avant que j'saute le mur... Et en vitesse, même!...
Qué
chance qu'on nous aye pas entendus... et qu'on m'aye pas vu
dans les rues avec le drapeau... et que le Jean-Louis, surtout, m'aye pas
reconnu quand i rentrait d'Villé en vélo...
La pensée du jeune maître d'école le remplit soudain
d'inquiétude.
- ...Mais au fait, comment qu'il est r'venu si tôt de son patelin,
çui-là? ... Il avait bien le temps?... c'était jeudi...
C'est sûrement à cause de la Mélie... I marchait
avec elle, avant... Il a dû avoir peur qu'elle en trouve un autre
au bal... Voilà pourquoi il a quitté ses copains conscrits
et qu'il est vite rev'nu... Bien sûr : c'est ça... I va sûrement
essayer de r'aller avec... C'est bon, i va pas perd' son temps aujourd'hui...
Et moi qu'est ici comme un ballot! ... Et elle? ... Elle l'enverra sûr'ment
au diable si i veut d'nouveau lui parler... Pas possible
autrement: après ce qui s'a passé cette nuit... Elle
m'aime... Je l'aime... Qué belle fille! ... Oui, mais si j'me gourrais?...
Jules n'osait aller jusqu'au bout de sa pensée:... « Elle
en
a déjà tellement déjoué! ... c'est
une si rapide... Et si c'est moi qu'elle envoyait prom'ner, maînnant,
comme si i gn'avait rien eu?...»
Il chassa au loin ces horribles suppositions et, comme pour se faire
pardonner de les avoir imaginées, fondit soudain d'une immense tendresse
pour la Mélie à l'idée qu'en ce moment même
elle se débattait seule, là-haut, pour se tirer du pétrin.
-... car l'Albert, je le connais... I va en faire, des aâties!
... I va jamais croire que leur logette a boulé tout seul...
Si jamais i sait que j'étais cette nuit dans leur jardin, c'est
foutu, je pourrai toujours essayer d'marcher avec sa fille... et
avec ça que j'ai paumé mon insigne de conscrit... Ça,
c'est le jeu rach'vé... C'est sûrement là-bas
que j'ai laissé tomber mon insigne... Mais où? dans leur
grange? ... près du tas d'fumier?... dans la logette?... près
du mur?... Si jamais quelqu'un le trouve, t'es pris, guériot...
P't'êt bien qu'ça s'ra elle qui le trouvera... Alors on est
sauvés.
L'idée que désormais lui et la Mélie avaient partie
liée dans un commun péril le réconforta. Et c'est
tout à fait rasséréné qu'il regarda passer
-comme le Barbu l'avait annoncé- les douze Apôtres devant
le Christ, saluer le Seigneur, s'éloigner, puis disparaître
docilement dans les sombres profondeurs de l'horloge.
Enfin, comme obéissant elle aussi aux ordres du Barbu, la Mort,
de son os, frappa la cloche à son tour, tandis que le Francis
d'la Gosse esquissait à tout hasard un signe de croix (on ne
sait jamais) et que le Jean du Bèqué Simon, en bon
huguenot du Ban-de-la-Roche qu'il était, raffermissait son âme
par la parole du pasteur: «Ne crains point, crois seulement.»
Et les Conscrits sortirent de la Cathédrale.
Voisin des élégances cossues et rococo de l'Hôtel
de la Maison Rouge, adossé à la Banque Schwartz, face à
la Place de l'Homme-de-Fer, le restaurant de l'Ours Blanc se dressait alors
à l'angle de la Place Kléber.
Tel un bâtiment de guerre tirant de tous les sabords, l'Ours
Blanc répandait allègrement ses odeurs de pommes frites dans
toutes les directions.
C'était par excellence l'endroit où l'on servait, chaud
ou froid, n'importe quoi et n'importe quand. On y trouvait aussi bien le
plat mitonné que la paire de saucisses chaudes, en passant par les
kleinigkeit
chères aux Strasbourgeois.
Une kleinigkeit -un petit quelque chose- n'a généralement
de petit que le nom qu'on lui donne. Tout Strasbourgeois qui se
respecte s'empresse de commander une kleinigkeit lorsque son estomac
à la dérive réclame impérativement le secours
d'un complément solide. Que l'heure du repas soit encore lointaine,
ou déjà lointaine, on n'hésite pas: Vite, une kleinigkeit!
C'est un copieux plat de charcuterie, un schnitzle bien épais,
une poêlée de rognons sautés, voire une choucroute
garnie qu'on engloutit sur le coup de dix heures du soir et après
quoi on considère la situation avec confiance et sérénité.
Kleinigkeit: petite chose au nom léger qui couvre ingénument
de substantielles réalités et laisse intacte votre bonne
conscience.
*
* *
Mais il faut aussi que vous sachiez, qu'à l'époque où
ce siècle avait à peu près l'âge d'un conscrit,
le grand marché de Strasbourg se tenait sur la Place Kléber.
Bonne aubaine pour l'Ours Blanc que ces jours de marché! C'était
alors la grande presse, la cohue, la bousculade. Aux portes, le remous
incessant des clients entrant ou sortant. À l'intérieur,
revendeurs, marchands, paysans, paysannes à large ruban noir, portefaix,
commissionnaires à képi rouge, camelots volubiles, buvaient,
mangeaient, discutaient, assis, à moitié assis, mal assis,
ou pas assis du tout, dans l'air épais de la fumée de tabac,
les odeurs de cuisine et les relents de la bière que des ventilateurs
tournant sans arrêt ne parvenaient point à chasser. Aux tables,
les consommateurs serrés fesse à fesse sur les doubles bancs
à dossier, mastiquaient ferme, palabraient la bouche pleine, s'interpelaient
dans le cliquetis des vaisselles heurtées, le brouhaha des conversations
et, perçant la rumeur, le drring insistant de la caisse enregistreuse.
Son verre vidé, son plat nettoyé, on ne s'éternisait
point en ces lieux. D'abord, on n'était pas là pour rigoler.
Et puis, tant de candidats guettaient debout les places assises, aussitôt
occupées qu'elles étaient libérées, que c'eût
été pure cruauté de les faire attendre.
Les serveuses, sans cesse sollicitées mais bien éloignées
de perdre le nord, évoluaient avec autorité dans cette apparente
confusion. Bardées de chopes de bière maintenues ferme à
hauteur de poitrine, elles avançaient, traçant à grands
coups de wenn's beliebt des sillages aussitôt refermés
derrière elles.
Certes, on s'écrasait bien un peu les orteils. Mais avec savoir-vivre!
Et sans manquer, ce faisant, de s'écrier : «Hopplah!»
pour s'excuser. A Strasbourg, on dit Hopplah quand par mégarde
on vous bouscule ou que l'on vous marche sur les pieds. Hopplah!...
C'est guilleret et jovial... Hopplah!... Et autrement consolateur qu'un
fade pardon qui ne veut rien dire.
Comme un aimant, le marché attirait vers la Place Kléber
bon nombre d'épaves flottantes, clochards pas encore vagabonds,
vagabonds redevenus clochards, sortis d'imprécises tanières,
et venus là grapiller quelque chose de ce merveilleux entassement
de nourritures. Ce serait bien le diable de n'y pouvoir glaner quelques
miettes en échange d'un petit service: colis à transporter,
paniers à surveiller, fardeaux à déplacer...
Parfois, l'un de ces pauvres bougres, poussé par un espoir imprécis
ou un téméraire courage se risquait dans le restaurant, se
faufilait, se faisait tout petit, en quête d'un hasard bienheureux.
L'oeil froid et exercé de l'homme à la pompe à bière
avait tôt fait de le repérer par-dessus le moutonnement des
dos et des épaules. Et si ce regard n'était pas aussitôt
compris, l'aspect de l'homme quittant le comptoir en s'essuyant les mains
à son tablier était alors d'une éloquence décisive.
L'intrus, le dos rond, filait comme un rat vers la sortie.
Quand je vous dis qu'on n'était pas là pour rigoler.
Tel était, en ces temps très anciens, l'inégalable,
l'irremplaçable Ours Blanc, où André avait commandé
un menu digne de la fringale de dix-sept conscrits.
Vers midi, le marché se vidait comme par enchantement. Les ménagères
envolées, les étalages remballés, les tréteaux
pliés, le pavé était laissé aux balais et aux
lances d'arrosage. À l'Ours Blanc on soufflait un peu. Les habitués
retrouvaient leurs aises. On reprenait l'allure de croisière.
*
* *
Les Conscrits, la faim aux talons, traversèrent toutes voiles dehors
la place Kléber en diagonale. On les attendait. Au seuil de l'Ours
Blanc une serveuse accorte et sympathique les accueillait. Quand ils furent
tous entrés, un peu gauches et vaguement baîllah, elle
désigna la table déjà préparée qu'on
leur avait réservée dans un coin.
- Pour ces Messieurs, fit-elle avec un sourire.
C'était une de ces personnes qui, jolies, graciles, aériennes
à dix huit ans, le seraient encore à trente sans leurs kilos
supplémentaires, et qu'on s'étonne de retrouver à
soixante, mafflues, rebondies, pansues, bâfrant dans les pâtisseries
de gigantesques meringues à la crème Chantilly, ou quelque
autre kleinigkeit.
Celle-ci, pour lors, était à mi-chemin entre les deux
extrêmes. Bien campée sur ses hauts talons, robe noire, tablier
blanc, buste opulent, le tout fermement arrimé, elle «faisait»
net, propre, appétissant. À n'en point douter, habituée
aux propos hardis, elle ne devait guère s'effaroucher des gaudrioles
les plus épicées, mais par contre, savoir très bien
comment on décourage les mains trop aventureuses.
Tout cela, l'oeil d'un utilisateur exercé l'eût vite compris.
Non sans admettre que le dégel de la statue restait possible avec
des moyens appropriés: gentillesse, constance, patience. Mais ça,
c'est tout un art. Et une tout autre histoire.
Pour l'instant, les Conscrits, bien plus qu'aux appas de la serveuse,
s'intéressaient essentiellement à ce qu'elle leur servirait.
Ils s'assirent autour de la table, intimidés, ne sachant que faire
de leurs mains posées sur leurs cuisses.
André, lui, était fort à l'aise. Il déclara:
- Marlyse! Servez donc l'apéritif à mes camarades, s'il
vous plait.
L'apéritif! Ils connaissaient le mot, moins bien la chose. Pour
eux l'apéritif, c'était un bock de bière que l'on
prend le dimanche après l'office pendant une partie de billard.
Parfois, un soldat en permission au village commandait avec autorité
un picon-menthe à l'auberge. Mais on devinait que c'était
faire le malin, prouver qu'il avait voyagé et connaissait les usages.
Marlyse servit donc les apéritifs. De ceux à la mode
en ce temps-là. Car il y a une mode, même pour les apéritifs.
Des byrrh à l'eau, des byrrh-cassis, des dubonnet, des amer-bière.
Ils trinquèrent et burent, ce qui leur rendit au moins l'usage d'une
main. Et bientôt celui de la parole, qu'ils recouvrèrent tout
à fait quand apparurent trois plats de hors-d'oeuvre riches,
et si grands qu'on s'empressa gaiement de leur ménager une place
parmi les bouteilles et les carafons. Une flotille de raviers garnis eux
aussi de choses succulentes accompagnait le gros de l'escadre.
Des hors-d'oeuvre! Et des riches, par-dessus le marché!
Bon nombre d'entre eux n'avaient jamais vu tant de nourritures accumulées.
Ils avaient peine à croire que tout cela fût pour eux seuls.
Leurs yeux émerveillés s'attardaient à identifier
les détails de cette fabuleuse ordonnance. Là, des sardines,
du salami en rondelles, des filets de hareng dans leur huile. Ça,
c'était facile à reconnaître. Ainsi que les tranches
de charcuterie, variées à l'infini et si bien disposées
qu'on avait envie de goûter à toutes, les macédoines
noyées dans la mayonnaise, les betteraves dans leur jus rouge. Il
y avait aussi du jambon, du cuit et du cru, mais présenté
en cornets avec à l'intérieur un cornichon dentelé;
du beurre, mais offert en coquilles brillantes comme des boutons d'or.
Jusqu'aux oeufs durs, déguisés en champignons débonnaires
et qu'un cuisinier habile avait coiffés d'un chapeau rouge coupé
dans une tomate. Certains mets, toutefois, étaient des nouveautés,
et ne laissaient pas de les intriguer: aspics de foie gras transparents
et placides, anchois lovés autour d'une olive verte, artichauts
rébarbatifs aux pointes acérées. Ça se mangeait
ça? Mais comment?... Ou c'était là pour décorer?
Comment savoir?
Pour rien au monde ils n'eussent osé s'informer. Il y a des
ignorances qu'on préfère ne pas avouer.
André lança:
- Allez-y les gars! Attaquez.
Ils s'enhardirent à déplier leur serviette dont certains
glissèrent un coin entre le cou et le faux-col. L'Emile eut un mouvement
pour se la nouer autour du cou comme on lui faisait quand il était
petit et qu'on avait du monde. Il se ravisa à temps. André
l'avait posée sur ses genoux. Il fit de même et attendit.
Jules les encourageait:
- Aille, bon nom! Allez-y! Tapez dans l'tas et bouffez. Emile!
Viens ici que j'te serve, sacré tôgnah!
Et il lui versa pêle-mêle dans l'assiette un peu de tout,
pris au hasard. Puis il en fit autant pour lui.
Alors, levant son verre
- À la santé de la Classe, vingt dieux!
- À la nôtre: firent-ils en écho.
Il ajouta encore:
- C'est vrai, quoi ! On n'est pas là pour s'amuser!
Tout le monde rit. Et dès lors les choses allèrent rondement.
Les bocks se vidaient. Il en venait d'autres. Les aspics avaient perdu
leur mystère. Les anchois aux olives aussi. Tout ça, ça
se mangeait, et c'était bon.
- Tiens, fit le Louis Tütüt: i gn'ia même des tomates!
Et des cocombres! C'est pas possible à la saison-cit'!
André expliqua:
- I viennent du Midi. Et aussi les machins-là qui r'biquent
de tous les côtés. C'est des artichauts qu'on les dit.
Dans le Midi de la France, tout ça, ça vient plus tôt
qu'chez nous.
- Vive le Midi! s'écria Firmin.
- ...Et vive la France! conclut le Jules.
Il se tourna vers le Louis.
- Dis ouar: et c'que t'as là,... dans ton assiette,... te sais
seulement c'que c'est?
- Euh... euh... eh, bien... c'est pas des nouilles à la vinaigrette?
- C'est toi qu'es une nouille. Sacré paouintah! Te
ouas pas qu'c'est da salade de grivière?
Le Louis était interloqué.
- Mais... le grivière, c'est du fromage...
- Eh, ben, maînnant que t'sais, te pourras leur dire chez
vous que le grivière, c'est da salade!
Il en aurait fallu d' l'autre pour vexer le Louis. Il reprit
des cocombres pour faire passer le grivière.
- Bois un coup, conseilla Jules, ça gliss'ra mieux.
André intervint
- Toi, t'as pas b'soin d'le pousser à suffer. Et les
aut'es non plus. Vous savez ce qu'on a décidé, hein?
Ils le savaient très bien. André avait dit : «Si
i gn'en a un qui dékotz' dans les rues de Chtrasbourg, je
vous plaque tous, et je rentre chez nous avec la masse. Et alors, vous
vous dém...rez tout seuls.»
Ils en étaient sûrs. André tiendrait parole s'il
le fallait. Mais, loin de lui en vouloir, ils lui étaient reconnaissants
de les protéger de la tentation. On faisait grand cas de sa compétence
à gérer la caisse de la Classe. Il était réconfortant
de penser que pour ce repas pantagruélique on n'aurait rien à
payer et on ne devrait rien à personne.
*
* *
- En tous les cas, dit le Paul, te nous en as fait bouffer des kilomètres
depuis ce matin! C'est pas étonnant qu'on aye faim.
- À propos, André, s'enquit le Firmin: y a une chose
que j'ai pas bien compris, ce matin, à la Cathédrale.
Qu'est-ce qui racontait le vieux-là avec son... son... Attends ouar...
Comment qu'il a d'jà pus dit, bon nom! ... Ah! J'y suis:
le khom... putt'... élec... élas... Non... Pas élastique...
Attends, je sais maînnant: le khom putt' eggléziastik'.
Qu'est-ce
que c'est bien, du machin-là?
André expliqua:
- C'est pas un machin. C'est un truc. C'est un système pour
compter à quelle date doivent tomber les fêtes de l'Eglise:
c'est le Comput Ecclesisiastique. Te comprends? ... Non? ... Eh,
ben, voilà. T'as remarqué que Pâques, l'Ascension,
la Pentecôte ne viennent jamais à des dates fixes? ... Ça
change tous les ans. C'est ça qu'i faut calculer à l'avance.
L'Emile, la bouche pleine, observa:
- C'est pourtant pas compliqué: I n'ont qu'à r'garder
d'sus le calendrier.
André allait expliquer que, justement, pour l'établir
ce calendrier...
Il se ravisa, et, renonçant à une démonstration
où interviendraient le cycle solaire, les lunaisons et tout le saint-frusquin,
concéda volontiers:
- T'as raison, Emile. Faudra que t'leur dise de regarder d'sur le calendrier.
À quoi Jules ajouta :
- Oui, c'est ça. Qu'i r'gardent d'sur l'Almanach du Messager
boiteux. C'est marqué d'sus. Te pourras même leur
prêter l'Almanach Vermot de ta tante Hélène.
Entre-temps les hors-d'oeuvre avaient fondu comme neige. Il n'en restait
qu'un vestige de salade de pommes de terre sillonné par des traînées
de jus de betteraves rouges, et qu'on enleva pour apporter le rôti
de porc roulé et d'immenses plats de pommes frites.
La serveuse avait fort à faire. Et d'autant plus que dans ce
coin exigu elle avait tout juste la place pour circuler les bras chargés,
haut levés, derrière les chaises. Au début, ils se
penchaient en avant pour ne pas la gêner quand elle passait à
leur hauteur. Ensuite ils n'y pensèrent plus. Il en résulta
qu'à chaque aller et retour le buste proéminent d'Marlyse
frôlait libéralement les nuques des conscrits. Mais ça
n'avait pas l'air de les gêner. Et elle non plus. C'était
un peu comme quand on passe devant une grille en fer une baguette à
la main et que ça fait: ding, ding, ding, ding. Oui, c'était
à peu près ça. À part que ça ne faisait
pas ding, ding.
Et puis, il y avait ces lourdes vaisselles qu'il fallait bien placer
sur la table, aussi. Alors, Marlyse, penchée entre deux têtes
de Conscrits comme à un créneau, appuyait le mol oreiller
de sa poitrine sur leurs robustes épaules -une moitié à
gauche, une moitié à droite- et ainsi affermie, posait son
plat, poussait un hopplah de soulagement, puis repartait légère
frôlant les nuques de ses rondeurs: ding, ding, ding.
Ainsi que les hors-d'oeuvre, les monceaux de frites disparurent sans
incident notable. Et le rôti itou. Tout au plus, l'Emile empêtré
dans sa tranche de cochon roulé et tirant sur la ficelle emberlificotée,
faillit les asperger tous de sauce brune. Plein de sollicitude, Jules lui
avait conseillé:
- Prends tes doigts, Emile. Et garde la ficelle ça peut toujours
servir.
Même prévenance lorsqu'au fromage, il le mit en garde
- Bouffe pas trop d'munster, Emile. Si t'approche d'une fille, elle
va
sauver.
*
* *
Depuis un moment, assis à une table voisine un vieil habitué,
tirant sur sa pipe observait les conscrits d'un air amusé.
C'était un vétéran de la guerre de 1870. On les
reconnaissait au ruban commémoratif vert et noir de leur boutonnière:
noir, le deuil, et vert, l'espérance. Ils étaient le symbole
même de la fidélité. Tous portaient la barbiche et
la moustache à la Napoléon III. D'un passé lointain,
ils avaient sauvé comme un bien très précieux un peu
du français appris jadis, quelques pauvres mots hésitants
et, au mieux, quelques phrases aux tournures désuètes.
Ils ne disaient jamais: les Allemands, mais toujours: les Prussiens.
La vue des casques à pointe leur avait été insupportable.
Et l'on sentait que la rancune accumulée en un demi-siècle
ne s'éteindrait qu'avec eux.
Ils n'avaient garde de manquer aucune cérémonie patriotique.
Serrés autour de leur drapeau, leurs rangs allaient se clairsemant
d'une année à l'autre. Un jour, le dernier disparut...
André avait remarqué le vieil homme. Il se tourna vers
lui, leva son verre et dit:
- À votre santé, grand-père!
Non moins cordialement le Vétéran leva le sien. Alors
André s'approcha:
- Venez boire un verre avec nous, Grand-père. Vous nous ferez
plaisir. Allons, venez.
Le vieux se fit d'abord un peu prier. La tentation était grande,
et puis ces conscrits qui parlaient français, ça l'intriguait.
D'où pouvaient-ils bien venir?
On se serra un peu, on l'accueillit d'une ovation et l'on trinqua en
son honneur.
- Vive le Grand-père!
Le Vétéran au milieu des conscrits avait retrouvé
sa verve et ses vingt ans. Quant aux concrits ils surent bientôt
tout ce qu'il fallait savoir sur la guerre de 70, Napoléon III,
le traître Bazaine, le siège de Strasbourg, la cathédrale
qui flambe, le TempleNeuf qui s'écroule, la Bibliothèque
en cendres...
- Oui, disait-il, on aurait cru que ça les amusait, ces satanés
Prussiens, de bombarder les maisons et de mettre le feu partout. Mais le
pire, c'est qu'après on les a eus sur le dos pendant quarante-quatre
ans!... Et qu'ils ont paradé avec leurs casques à pique sur
la place Kléber! Tenez: juste là, devant vous.
- À propos, fit-il subitement, l'air égayé: Est-ce
que vous savez pourquoi que le Général Kléber regarde
de ce côté-là et pas de celui-ci ?
Personne ne savait.
- Eh, bien, fit le Vieux ménageant ses effets C'est parce qu'il
veut tourner le dos au drapeau prussien: Rot Hüss, Wisse
Bär, Banque Schwartz. Noir, blanc, rouge.
Maintenant, vous savez, conclut-il triomphant, au milieu des rires.
Le Louis Tütüt n'avait pas compris.
- Mais j'ai point vu de drapeau noir blanc rouge, moi. Où c'est
qu'il était?
- Faites pas attention, Grand-père, fit le Jules celui-ci i
comprendra seulement dans deux jours. Alors d'un coup, i va éclater
de rire tout seul.
*
* *
On rit. Et bientôt l'on chanta. Comme il se doit, les chansons d'espoir
des années sombres.
Le ciel palpitait d'espérance
Et l'enfant disait au soldats
«Sentinelle! Ne tirez pas,
La sentinelle était prussienne, évidemment.
C'est un oiseau qui vient de Fran...an...ce».
Le vieil homme entonna le «Père la Victoire»:
Amis, je viens d'avoir cent ans
Ma carrière est finie.
Mais mon coeur plein de vie...
Et les conscrits scandaient le refrain:
Plan, rataplan, rataplan, rataplan
C'était ce bruit-là, mes enfants...
Le chanteur poursuivait:
Vous qui passez là-bas
Sous cette tonnelle entrez boire...
À cet instant, et comme si on les avait eux aussi invités
à entrer boire sous la tonnelle, deux agents de police parurent
dans l'encadrement de la porte.
-Qu'est-ce que c'est que ce potin? Vous savez pas que c'est défendu
de gueuler comme ça, gueula le plus gros, avec un regard courroucé
sur l'assistance.
Il se radoucit presque aussitôt: c'étaient des conscrits.
En Alsace on aime les conscrits et on leur pardonne les plus grosses bêtises.
- Bon, bon, fit-il. Ça va. On était entrés parce
qu'on vous entend du dehors. Vous comprenez?...
Ils comprenaient. André, très aimable leur dit:
- Messieurs les Agents, faites-nous le plaisir de prendre quelque chose
avec nous.
Le gros se récria:
- Pensez donc! ... Pendant le service, et en uniforme!
André insistait:
- Mais si! ... En vitesse...
Le vétéran balaya les résistances
- Hopp ! Mache dock ke kine's, un trinke n'eins met.
Ils cédèrent:
- Bon, güt. Awer schnell! Soncht, wenn d'r Chef kummt,
esch d'Teifel los!
On trinqua une fois de plus. Les verres reposés, le gros agent
se tourna vers André:
- C'est pas vous autres qu'on a rencontrés ce matin, mon collègue
et moi, quand nous faisions une ronde dans la Krutenau?
André pensa à la bagarre avec les schäreschliff!
- Oui, fit-il évasif, c'est bien possible...
- Je vous demande ça, parce que tout de suite après on
a rencontré des individus assez... amochés.
- Oui, précisa le collègue: un avait l'oeil au beurre
noir, un autre saignait du nez, et un autre crachait les dents.
- Remarquez, fit le gros agent avec une rondeur conciliante: Ils n'ont
pas porté plainte! ... Nous, on ne sait rien... On n'a rien vu...
Et vous non plus, sans doute? ... Vous ne les avez même pas vus,
quoi?
- Pensez donc, Monsieur l'Agent, on était bien trop pressés.
On allait à la Cathédrale.
- Pour faire vos prières...
- C'est ça, Monsieur l'Agent, fit le Jules avec force, et même
qu'on a été voir le khom.. . putt' eggléziazdik' !
C'est pour vous dire...
À cet instant le vétéran que le bordeaux rouge
avait définitivement ragaillardi s'écria:
- Vive l'Empereur!
... et d'un ton si convaincu que tous, le verre levé, les Conscrits,
Marlyse, le Vétéran, et les gardiens de l'ordre républicain
aussi, lancèrent à tue-tête:
- Vive l'Empereur! Vive Napoléon!
Lequel des Napoléon? Peu importe. Comme disait Jules: «On
n'était pas là pour s'amuser».
*
**
- Où qu'c'est qu'on va, maînnant? demanda Jules.
Ils venaient de quitter l'Ours blanc, la mine égayée
par le vin et les chansons. Tout le monde se tourna vers l'André.
- Voilà, fit celui-ci: comme qu'on a dit, on va aller
au kino. Mais ça commence pas tout d'svite. On a encore
le temps d'aller détraîner un peu parmi ça.
Ils remontèrent en flânant vers la rue de la Mésange.
Non loin de la librairie, un local largement ouvert était surmonté
d'une enseigne en lettres géantes: LE PARLOPHONE. Et en plus
petites: entrée libre.
Tout autour d'une pièce, devant des petites boîtes carrées
posées sur des consoles, des gens étaient là, debout,
le nez au mur, attentifs et silencieux.
Certains paraissaient en extase comme s'ils entendaient des voix.
- Qu'est-ce qui f... là d'dans, les mecs-la, fit le Jules intrigué.
I font leurs prières?. .. ou quoi?
André entraîna ses camarades dans le Parlophone. Avec
André on entrait partout avec assurance.
- Tenez, dit-il, c'est pas difficile. Vous glissez une pièce
de vingt-cinq centimes dans la fente d'une boîte. Vous vous collez
ce casque sur les oreilles, et vous écoutez toutes les musiques
que vous voulez. Le nom est marqué dessus. Vous z avez qu'à
choisir.
En ces temps fort lointains où la radio balbutiait en nasillant
(on disait encore: la T.S.F.) et que le cinéma demeurait désespérément
muet, le Parlophone était le dernier cri de la technique. C'était
la musique en conserve mise à la portée de tous. Le Parlophone
avait au moins ce mérite de ne pas casser les oreilles des autres.
Ici on n'entendait que si l'on voulait écouter.
André se procura à la caisse une cinquantaine de pièces
de cinq sous qu'il glissa incontinent dans les boîtes disponibles.
- Allez-y, dit-il. Not'caisse vous paie trois disques à chacun.
Prenez vos écouteurs.
Les Conscrits, au petit bonheur, se saisirent des casques, tombant
au hasard sur la Traviata ou Elle s'était fait couper
les ch'veux, Tannhäuser, ou Zaza (une gueuse... une menteuse
qui fait pleurer !). Sur le monologue d'Hamlet, ou sur On fait
une petite belote, ou sur la Sidi-Brahim, pas redoublé
de la Garde républicaine ou sur Maurice Chevalier chantant Moi,
j'ai fait ça machinalement. Les conscrits ne furent pas longs
à interchanger mutuellement les écouteurs s'interpelant d'un
bout à l'autre du Parlophone, tandis qu'André rechargeait
consciencieusement les appareils en monnaie de nickel sous l'oeil du préposé,
à la fois rassuré par la chute des pièces et torturé
par la valse des écouteurs.
- Aïe, laisse-moi ouar écouter jusqu'au bout! faisait
le Louis Tütüt subjugué par la Veuve Joyeuse, au
Bian du Noir Batisse qui lui collait d'autorité sur le crâne
La
Messe en ré de Beethoven à laquelle il ne comprenait
rien parce qu'il ne savait pas le latin et qu'il était protestant.
À l'extrémité de la salle, le Jules faisait de
grands gestes en appelant l'Emile.
- Emile, viens par ici. I gn'ia quêque chose pour toi. I en a
un qui chante:
Le Veau d'or est toujours debout.
Emile fit celui que cette histoire de veau ne concernait pas.
Ils sortirent enchantés du Parlophone. Ce serait pas demain
qu'on verrait des marouailles comme ça à Schirmeck.
Ils se retrouvèrent sur le trottoir tandis que le Jules avec son
à-propos habituel s'informait:
- Alors? Comment qu'c'en est avec les bocks?...
On regarda l'André. Il n'avait pas l'air de se souvenir d'avoir
jamais parlé des bocks-là.
- ...Bon, bon fit le Jules exagérément conciliant, je
disais seulement... pour de dire... Des fois que t'aurais oublié...
Namm,
on sait jamais ? ... A moins qu'i n'y aye pas d'bistrot
par icit'
?
- Ça va, ça va, fit André, Si on t'écoutait,
te prétendrais que toi, t'a pas soif... mais que t'penses aux aut'es.
T'as d'la chance qu'i n'y aye un bistrot sur le chemin pour aller au kino.
Mais juste vingt minutes, hein? pas une de plus.
Ils s'ébranlèrent vers le Passage de la Pomme de Pin.
L'endroit ne laissa pas d'impressionner ceux d'entre eux qui l'empruntaient
pour la première fois. Une rue -couverte - passait au travers des
maisons, bordée de vitrines scintillantes éclairées
en plein jour. D'exquises boutiques s'exhalaient, par les portes entr'ouvertes,
ici les enivrants effluves d'une parfumerie de luxe, ailleurs les arômes
délicats de savoureuses pâtisseries, tandis que des flots
de musique tombant en cascade d'une haute coupole, inondaient l'espace
en gracieuses arabesques.
Certains n'étaient pas loin de se demander si on avait bien
le droit de passer dans un lieu pareil? Peut-être était-il
réservé à l'usage exclusif de gens d'une espèce
particulière? Tiens: justement comme ceux-là dont on voyait
les portraits de grand style à la devanture du photographe: jeunes
filles de rêve aux blanches épaules le buste émergeant
d'une vaporeuse mousseline (la grande mode), officiers en grande tenue,
jeunes enfants mis comme des princes, messieurs à barbiche sur des
cols à coins cassés et, à la place d'honneur, un préfet
tout cousu de dorures et coiffé d'un bicorne.
Mais non. Pas du tout. On entrait ici comme dans un moulin et les passants
s'y entrecroisaient sans histoires.
Alors qu'ils se trouvaient au milieu du passage, André prit soudain
un escalier qui s'élevait en tournant. Ils le suivirent de confiance,
mais perplexes, ne sachant trop où ils les emmenait.
- C'est ici, le kino? fit le Jules.
- Mais non, c'est pas le kino, sacré tôgnah! T'avais
pas dit qu'on devrait aller au bistrot? Eh ben, on l'y est.
Drôle de bistrot. Vous en avez déjà vu, vous, dans
la Vallée, des bistrots au premier étage?
André s'amusait de leur étonnement. Si un endroit ressemblait
aussi peu que possible à un bistrot, c'était bien le Grand
Café de l'Odéon.
Aux murs, des appliques en cristal tombait une lumière douce
sur les banquettes de moleskine et le marbre des tables. Un orchestre de
musiciens en smoking jouait sur une estrade. Au fond était une salle
où des jeunes hommes distingués entouraient trois ou quatre
gigantesques billards sous la lumière verte d'immenses abat-jour.
Un serveur plein de morgue (de cette morgue qu'affectent parfois les
petits quand ils sont au service des puissants) leur désigna d'un
menton dédaigneux un vague coin en retrait, juste assez bon pour
ce genre de clients.
- Ah ça non! fit André qui ne détestait rien autant
qu'on méprise ses copains. On se mettra, là-bas! Et pas ailleurs.
Et pour commencer, apportez-nous dix-sept bocks!
Et d'autorité il installa les conscrits près des larges
baies. De là, on surplombait la Place Kléber avec son carrousel
de tramways, ses taxis et ses fiacres.
- Tiens, tiens! s'écria le Firmin étonné, et qu'un
rien désorientait: nous rev'là juste en face de l'Ours blanc!
- Mais oui, fit l'André, c'est juste de l'aut' côté
de la place... Et comment que vous trouvez çui-cit', de bistrot?
ajouta-t-il, curieux d'avoir leurs impressions...
Ils eurent un regard circulaire sur les lieux et les gens. En fait,
si l'Odéon faisait «pendant» à l'Ours blanc,
il en paraissait les antipodes. Cet orchestre, ce service discret, cette
atmosphère feutrée, c'était nouveau pour eux. Aux
tables, des messieurs à l'élégance de bon ton conversaient,
le geste mesuré, devant des consommations auxquelles ils touchaient
à peine. Les garçons, tablier blanc et gilet noir, glissaient,
furtifs et effacés, attentifs aux désirs de ces clients dont
ils connaissaient les manies, et qui les appelaient par leur prénom
avec une condescendance familière.
Tel était l'Odéon. Ce n'était pas ici que l'on
entendrait une servir maïdele lancer à tue-tête
vers le comptoir!
«A pairele heissi un a humpa!»
- Moi, fit le Jacques du Pélé qui bégayait un
peu, répondant à la question d'André, je trouve que...
que... c'est bien... mais que... que... c'est autrement.
- Moi, fit le Bian, je crois que les mecs-là viennent plutôt
ici pour traller, que pour boire. C'est pas ici que j'viendrais
pour prend' la cuite !
- Pour sûr, renchérit le Firmin: I' t'raousseraient
dehors comme malprop'.
- Oui, c'est ça, précisa le Jacques du Pélé.
Ici, i z ont... t... tous un air de... con.. de con...
Et il parvint à lâcher enfin:
- de... de... constipés!
- En tous les cas, fit Jules qui en était à son deuxième
bock: i z ont da bonne bière. Qu'est-ce t'en dis, Emile?
Emile répondit imprudemment
- Moi j'aime mieux oùsqu'i n'y a des serveuses. Comme
à l'Ours blanc C'est mieux que les garçons.
- Ah, ah! Elle te plairait la Marlyse de l'Ours blanc, hein? T'as même
pas vu qu'elle te faisait de l'oeil. Elle en avait que pour toi. Mais t'étais
bien trop occupé à frasser. J'te dis: t'arriv'ras
jamais à rien avec les filles.
Emile, une fois de plus, encaissa.
*
**
Depuis un moment le Louis Tütüt était intrigué
par un va-et-vient de passants au coin de la Place. Il y avait là
un pavillon vitré à l'usage du personnel des tramways. Si
presque personne n'entrait dedans, par contre une file ininterrompue pénétrait
dessous par un escalier, croisant ainsi une file remontante.
- Où qu'c'est qu'i vont bien, ceux-là? Y a un magasin,
là
en d'zous? fit-il.
Le Paul lui expliqua sans rire:
- Non, Louis. Y a point d'magasin, là d'zous. Ici, c'est quand
les Strasbourgeois ont bu trop d'bière. Chez vous, te vas dans
les hayes, ou cont' le mur de vot' grange. A Chtrasbourg les gens i
peuvent bien sûr pas aller dans les kech'. T'as compris, mainnant?
Il avait compris. Quand ils eurent fini de s'esclaffer, le Francis
intervint:
- Ça m'fait penser, dit-il, à un truc qu'est arrivé
l'aut'jour, au Georges du Canal et au René du R'hin. Faut que j'vous
raconte ça.
Toutes les têtes se tournèrent vers le conteur.
(Ici, le lecteur pudibond est charitablement invité à
sauter l'authentique passage qui va suivre).
- Eh ben, ouala. commença le Francis. L'aut' soir le
René et le Georges, i r'venaient d'avoir été ouar
bonne amie à Schirmeck.
Près du pont, i z entrent dans le bistrot pour boire un coup,
comme i f'saient toujours. Mais le soir-là, i z avaient bien sûr
plus soif que d'habitude. Et i prennent, deux chopes, trois chopes. Je
n'sais d'belle combien d'chopes. Au bout d'un moment i z ont fallu
sortir. Te penses, avec tout c'qui z avaient guelsé! ...
Alors i d'mandent à la patronne: «Où qu'c'est qu'c'est,
madame,... le... les..?
- C'est au fond du corridor, à droite, qu'elle fait. Voilà
nos deux guéards dehors, dans le corridor où qu'i
f'sait noir comme dans un four. I z avancent les mains en avant, tâtant
partout pour trouver le bouton de l'électricité. Tout
à coup y en a un qui dit: «Ça y est. J'ai trouvé.
I gn'a une porte. Viens par ici. - Eh ben, fait l'aut', allume ouar,
bon
nom! - J'peux pas: y a point d'bouton!» I z'avaient beau chercher,
i z'en trouvaient point. Mais c'est qu'ça pressait! Alors y z-ont
fait c'qui z avaient à faire, tranquillement, tout en parlant de
choses et d'autres. Mais ce qu'était drôle, c'est que pendant
ce temps-là on entendait des bruits bizarres: bzing, bzing, bzing,...
dring, dring, dring... - Qu'est-ce qui pouvait bien dédringgler
là-dedans?...
- C'est toi qui fait le bruit-là? demande le René.
- Comment que t'veux que j'sache fait le Georges. J'y ouas pas plus
que toi.» Quand i z-ont eu fini, i s'remettent à chercher
la porte. Ils la trouvent. Et le René dit alors: «Je sortirai
pas. d'ici avant que j'aye trouvé le n... de D... d'bouton-là».
Et plus qu'i cherchaient, moins qu'i trouvaient. Ça les f'sait enrager
de même pas saouar oùsqu'i z'étaient!
A la fin, i trouvent. La lumière s'allume. Et devinez ouar oùsqu'i
z'étaient?...
Francis reprit, ménageant ses effets:
- Eh ben, i-z-étaient-dans-la-cuisine-de-la-vieille!... Ah!
c'en était du beau! I z-avaient tout déspritzé.
T'aurais cru qu'i gn'avait eu un orage!
Les Conscrits eurent un rire qui couvrit le bruit de l'orchestre.
- Mais, demanda le Firmin, t'as dit qu'i n'y avait quêque chose
qui faisait : dring... dring... Qu'est-ce c'était?
- Ça?... Eh ben, c'était les pots, les casseroles, les
marmites, toute la batterie d'cuisine de la vieille qu'était là
par terre ou d'sur le banc. I z-avaient dépissé le
tout, j'te dis. C'est ça qui f'sait dring, dring. Et en plus,
fallait ouar les deux belles lèches qui gn'avait d'sur le
plancher.
- Et alors? Qu'est-ce qu'i z ont fait?
Francis repartit:
- D'abord i z-ont réteindu la lumière. Après,
les v'là qui r'viennent au bistrot. I finissent leur chope. I paient.
Bonsoir m'sieurs, dames! Et i trissent...
II conclut sur ces mots:
- C'est sûr et certain: la femme-là, elle croit qu'ils
l'ont fait exprès. Aussi, depuis, i z osent pus passer d'vant chez
elle.
- Moi, dit le Louis Tütüt, j'aurais pris un linge
et j'aurais ressuyé le tout. Comme ça elle aurait
rien vu.
- Gros malin! fit le Jules. Figure-toi ouar un peu que la vieille arrive,
et qu'elle les voye dans sa cuisine en train de récurer son
plancher et d'faire sa vaisselle. Te ouas le tableau?
Emile questionna:
- Mais alors, mainnant i peuvent pus aller ouar bonne amie?... Pisque
t'as dit qu'i z osent pus passer par là?...
- Maïnté! ... Mainnant i passent par la Vieille
Route. Bien sûr, à la saison-cit', quand il a pleu,
qu'i fait noir nvi, et que t'détreppelles dans le
blabla,
c'est pas toujours marrant. Faut les ouar rev'nir quand i z ont été
à rendez-vous! Dégueulasses comme des cochons, qu'i sont!
Te croirais des bûcherons qui r'viennent d'la Chatte-pendue.
- C'est bon, trancha le Jules. Je connais mes deux zèb'. Quand
i z en auront assez de détreppler dans la braklatt', i chang'ront
d'jà de bonn'amies.
Sur ces paroles de bon sens, ils se levèrent. Et tout en s'éloignant
ils riaient encore à l'idée saugrenue du Louis ressuyant
les marmites de la vieille.
*
**
Pour bien comprendre l'émerveillement où ils furent en
pénétrant au cinéma des Arcades, il faut savoir ce
qu'était, la fois-là, le kino de Schirmeck. Ou celui de Rothau,
guère différent.
Une loupiote suspendue au milieu du plafond dispensait une avare clarté
sur des rangées de chaises, ou de bancs pour les places les moins
chères, celles où l'on entassait la raâce, les
dimanches après-midi.
Près de l'écran, un paravent cachait à moitié
un piano. Les images muettes du cinéma de jadis rendaient indispensable
la présence de ce meuble. Et par voie de conséquence celle
d'un pianiste. Sans pianiste, pas de kino. Une grippe, un départ,
et c'était la catastrophe; la chute des recettes; la course affolée
à la recherche d'un intérimaire. «Joue! Tape dessus!
N'importe quoi. Mais joue!» dit un jour un patron au désespoir
à un remplaçant de fortune déniché à
grand-peine, qui jouait horriblement mal et qui le savait. Ah! bonnes gens
de la Vallée qui saviez naguère vous contenter de tout!
Mais ici, à Chtrasbourg, quelles splendeurs! Rideaux de velours,
tentures de soie, lustres brillants dont les rayons, frôlant les
cannelures des colonnes, laissaient des traînées de vieil
or. Sous l'écran, pas seulement un piano mais, dans une fosse, tout
un orchestre de musiciens que révélaient les archets de violons
apparus puis escamotés en un va-et-vient inlassable, la crosse d'une
contrebasse, et parfois, quand on les faisait donner à plein, les
pavillons des cuivres.
Les Conscrits, sous la conduite d'André et d'une jeune ouvreuse,
entrèrent, impressionnés par le calme douillet de la salle
et le moelleux des tapis. L'orchestre accordait discrètement ses
instruments. Des spectateurs bavardaient à mi-voix. Au fond, un
agent de police assis près de l'entrée était comme
le garant paisible de ce lieu. Le règlement l'exigeait. Il y avait
toujours un policier en uniforme dans les salles de spectacle.
André avait fait caser ensemble ses camarades sur deux rangées
consécutives. Il tenait à les avoir sous les yeux. On ne
sait jamais.
Un problème, déjà, les laissait perplexes. Habitués
qu'ils étaient aux chaises en bois du kino de La Broque, ils ne
voyaient pas comment qu'on s'asseyait dans le kino-ci. Emile, installé
le premier, s'était juché sur la tranche du siège.
Il trouvait pourtant celui-ci fort étroit, inconfortable même.
Ainsi perché il dominait les spectateurs voisins qui le regardaient,
là en haut, amusés. Et lui se demandait pourquoi, eux, étaient
assis aussi bas. Et qu'est-ce qu'i z-avaient bien à le déguiner
comme ca ?
André vint à leur secours et aussi discrètement
que possible montra comment on basculait le battant des strapontins. Ils
n'avaient jamais vu ça. Mais c'était facile à comprendre.
À condition qu'on sache maintenir son siège pendant qu'on
s'asseyait dessus.
La chose paraissait dépasser les moyens ordinaires du Louis
Tütüt. Chaque fois que, son siège abaissé il s'apprêtait
à s'asseoir, le strapontin, insidieusement, remontait. Le Louis
recommençait. Le strapontin aussi.
Autour d'eux, les spectateurs attentifs et ravis suivaient ce combat
singulier. Ce fut du délire quand on vit soudain le Louis disparaître
comme dans une trappe. Trompé une fois de plus par son obstiné
strapontin, il avait glissé sous les fauteuils. Il ne parvenait
plus à s'extirper de ces profondeurs. Il était chtrecké
là en bas, se tortillant pour remonter, parmi les pieds des gens
et des fauteuils. Ils se mirent à quatre pour le tirer de là.
Et le Louis tout ébroïé fit surface sous les
applaudissements.
- Pour l'amour de Dieu, dit l'André à ses voisins: tenez-lui
son siège pendant qu'i s'assied d'sus, sinon i va d'nouveau routscherlà-d'zous.
La représentation pouvait commencer. La lumière s'éteignit.
On projeta des actualités. Pour eux, une nouveauté. Dans
la Vallée, quand on en glissait dans le programme, elles avaient
six mois d'âge et plus, parce qu'alors, elles ne coûtaient
plus rien de location. Près du Jules, une place était libre.
Elle fut bientôt occupée par une grosse femme arrivant en
retard et qui, faisant se lever tout le monde, écrasa au passage
à peu près tous les orteils avec des hopplah d'excuse.
Elle s'assit enfin avec un ô Jeses! de soulagement.
Or -chose curieuse- sitôt qu'elle fut assise, il fut impossible
à Jules de se rasseoir. Son siège refusait de fonctionner.
Il avait beau le déhotzler, le strapontin, buté, s'entêtait
dans une position oblique. Les fesses au bord, Jules, de tout son poids
entreprit de le faire descendre. Quelque chose là-dessous résistait.
Mais quoi? Allez-y voir, dans le noir. Encore un coup! La chose commençait
à mollir. Un dernier effort -coudes au corps et genoux pliés-
la «chose» enfin cèda comme à regret dans un
soupir.
Dès lors, Jules n'y pensa plus et reporta toute son attention
sur l'écran.
On jouait «Le Monde perdu». Des explorateurs et des savants,
égarés dans la forêt vierge ont pénétré
dans une région inconnue où vivent encore des animaux géants
de l'ère secondaire: l'iguanodon dressé sur ses deux
pattes, la gueule menaçante; le stégosaure bardé
d'écailles redoutables ; l'effroyable tyrannosaure, cruel
carnivore qui fait le vide devant lui. Les affrontements sont terribles.
L'intrusion des hommes les expose à des périls mortels. De
la rive boueuse d'un marécage, un brontosaure n'en finit
pas d'émerger ses trente mètres de tête, de cou et
de ventre. Dressé sur ses horribles pattes torses, il mâchonne
d'énormes touffes de verdure, l'air stupide.
- Herr Jeses! Herr Jeses! fait, non moins stupide, la
voisine de Jules.
Soudain le brontosaure s'énerve. Sa queue interminable frappe
et fracasse tout à l'alentour. Son ennemi l'allosaure vient
d'apparaître les dents menaçantes à travers les herbes.
Ça va barder.
- Na! na! na! fait la grosse femme. Et ce na! na! na! traduit bien
sa stupéfaction impuissante et douloureuse.
Elle a sur les genoux un sac ouvert d'où elle tire bonbons,
biscuits, gâteaux, et où elle puise aussi le courage d'assister
à ces féroces combats. Elle engouffre allègrement
tout ce qui lui tombe sous la main dans le noir.
Jules se tourna vers le Paul, assis à sa gauche.
- Regarde ouar la grosse qu'est près d'moi, fit-il à
voix basse. Depuis le commencement elle arrête point de démargoler
et de déschlecker! Te croirais un brontosaure!
- Fais seulement attention qu'elle te morde pas, répliqua Paul
en riant.
Mais le brontosaure -non, la grosse femme- parut gagnée soudain
par une autre préoccupation. De son bras gauche elle explorait à
tâtons dans le noir, là en-dessous, cherchant quelque chose
qu'elle ne trouvait pas. Jules se sentit saisir à la cheville par
une main tâtonnante. La main remonta le long du mollet, le palpa,
puis lâcha pour saisir l'autre mollet aussi. Ça lui donnait
à penser. Je sais bien, se disait-il, qu'i s'passe des drôles
de choses dans les kinos... Mais ça!... Tout d'même! C'était
le monde à l'envers. Manquerait pus qu'on aille raconter à
la Mélie qu'i s'avait laissé tripatouiller dans un
kino par une grosse dondon. Ça s'rait le jeu rach'vé!
Aussi, ramenant ses jambes serrées sous son siège, il
se tassa le plus possible contre le Paul à son tour étonné.
- Qu'est-ce t'as à t'mousser comme ça? T'as point
assez d'place?
- Mais non, fit le Jules indigné, c'est la grosse-là
qu'arrête pas de m'détripoter les mollets. T'as d'jà
vu quêque chose de pareil?
- Pète-lui en une, si elle t'em... bête, fit le
Paul tranquillement.
Que le lecteur ne s'effarouche pas de ce mot. Dans la Vallée:
en pèter une à quelqu'un signifie lui envoyer une bonne claque
sur la figure. Pas autre chose.
Et Paul, non moins tranquillement, reporta son attention sur la conclusion
heureuse du film et les explorateurs échappés aux dangers.
Cependant, la lumière revenue dans la salle n'avait pas arrêté
les investigations de la femme. Visiblement, elle cherchait quelque chose.
Jules, amusé de sa méprise mais tout le même intrigué,
se fit aimable.
- Vous cherchez quelque chose, Madame. fit-il, tandis que les spectateurs
gagnaient la sortie.
- Bien sûr que oui. Je cherche mon parapli, fit l'autre.
Mais pas l'ombre d'un parapluie. C'est pourtant assez grand un parapluie.
Mais ce que Jules oubliait c'est que, depuis peu, les femmes, fatiguées
des longs engins à aiguille s'étaient entichées de
nouveaux parapluies, pliants et très courts. On les surnommait les
tom-pouce.
Jules cherchait donc un parapluie; la femme, un tom-pouce.
Ce fut lui qui trouva. Relevant son strapontin il vit apparaître
un objet inconnu qui tenait de l'oursin ou du porc-épic.
- C'est... ça? fit-il, tendant l'objet à la femme?
Ah ! il n'était pas beau, le défunt tom-pouce. Posé
debout par sa propriétaire -mais sous le siège voisin- il
avait frâlé sous le poids du Jules. De trente centimètres,
il avait été réduit à la moitié. Compressé,
écrasé, embouti! Un vrai super-minitom-pouce.
- Oui, c'est ça fit la femme furieuse. Et c'est vous qui l'avez
cassé! Vous me paierez mon parapli. Maintenant il est f...u ! (elle
disait il est futi).
Pour être futi, il était futi, le parapli!
Les baleines tordues ou cassées rebiquaient de partout comme un
paquet de foudres. Telle Jupiter tonnant, elle brandissait l'objet au-dessus
des têtes menaçant d'appeler la police. Les spectateurs comblés
en avaient aujourd'hui pour leur argent.
- Qui est-ce qui réclame la police ?
C'était le gros policier de service qui, fendant la foule, parvenait
au centre du drame.
- C'est celui-là, criait la femme pointant un doigt vengeur
vers le Jules. C'est une honte, ce qu'il a fait. C'est une honte!
- Oh! oh! fit l'agent, qui flairait déjà une affaire
louche. Ce jeune homme s'est permis des attouchements? ... Il vous a manqué
de respect ? ...
- Oui, oui! ... Et puis après il s'est assis dessus... Et il
l'a cassé!
L'agent se tourna vers Jules:
- C'est vrai, que vous avez manqué de respect à cette
dame?
Jules qui n'avait encore pu placer un mot éclata d'indignation:
- Eh ben, elle est gonflée, celle-là! C'est elle qu'arrêtait
pas de m'détripoter entre les jambes. Et j'te tâte ici, et
je tâte là... Et c'est moi qui lui manque de respect! ...
Ça alors! C'est le bouquet. Tenez, comme ça qu'elle faisait.
Et joignant le geste à la parole il fit la démonstration
sur les mollets d'un copain. Il ajouta:
- Même que j'l'ai dit à ce camarade-ci. Demandez-lui.
- C'est vrai, confirma le Paul. I m'a dit comme ça que la femme-là
elle arrêtait pas de déschnorer avec sa main autour
de ses mollets.
Le policier eut un haut-le-corps. C'est bien ce qu'il avait pensé.
Affaire de moeurs.
- Ah, ah! fit-il sévère. C'est donc vous qui vous êtes
livrée à des gestes coupables sur les jambes de ce jeune
homme! C'est du joli! La chose est grave. Elle protesta désespérément:
- Mais non, je cherchais mon tom-pouce.
- Drôle d'endroit pour chercher un tom-pouce!... Mais d'abord,
qu'est-ce que c'est, cette histoire de tom-pouce? fit l'agent qui comprenait
de moins en moins.
Il était temps qu'André reprenne la situation en main.
Posément, il expliqua ce qui s'était passé. Et
il conclut:
-...donc, vous voyez, Monsieur l'Agent, c'est la dame qui est fautive.
Et en plus, elle veut qu'on lui paie son parapluie.
- Oui! Il faut me le payer, répétait la femme, têtue.
André l'interrompit:
- Madame, voulez-vous me dire qui aurait payé les frais si mon
camarade avait été blessé?
- C'est aussi vrai, ça! renchérit le Jules; et
si j'avais attrapé toutes vos baleines dans l'... ou dans les...?
Qu'est-ce vous auriez dit? hein ?
La femme ne savait pas... L'agent se tourna vers elle
- Vous portez plainte, ou non? Si c'est oui, je vous préviens
que j'emmène tout le monde au Commissariat central... Alors?...
L'idée de traverser la ville en compagnie d'un agent de police
et une escorte de dix-sept conscrits la fit frémir. À
Strasbourg, il est des sortes d'épreuves dont une réputation
ne se relève jamais. Surtout quand on tient à la main un
tom-pouce démantibulé. La femme s'éloigna l'air digne
mais la rage au coeur. L'agent se tourna vers les Conscrits.
- Maintenant, dites voir un peu, vous autres. Vous ne trouvez pas que
je vous ai assez vus aujourd'hui? ... Car vous me reconnaissez, je suppose?
- Oh! oui Monsieur l'Agent fit l'André. Ça fait la troisième
fois qu'on se rencontre. Ce que le monde est petit!
- Résumons dit l'agent: ce matin, vous vous bagarrez avec des
schäreschlif!
À midi vous faites du tapage à l'Ours blanc. Cet après-midi
vous révolutionnez le cinéma. Ça commence à
faire beaucoup! Vous rentrez bientôt chez vous?
- Avec le dernier train, ce soir.
- Alors, fit le policier bon enfant, arrangez-vous, d'ici là,
pour ne pas passer la nuit au bloc.
*
**
Quand ils sortirent du cinéma, la nuit commençait à
tomber sur la ville, illuminée déjà par les hauts
lampadaires et les vitrines scintillantes des magasins.
II aurait été difficile à André d'oublier
la promesse du matin. Emile n'arrêtait pas de la lui rappeler:
- T'as dit qu'on irait après le kino...
- Mais oui, fit l'André rassurant, on l'y va.
Ils longèrent la place Kléber et tournèrent au
coin. Ici, le Grand Café de la République1)
ouvrait largement ses grandes baies sur les trois côtés du
carrefour. Là aussi s'agitait un orchestre dont la musique, par
bribes, perçait parfois les hautes glaces et que des consommateurs
assis aux tables écoutaient, l'oeil distrait par le mouvement de
la rue.
Prés de l'entrée, un escalier à rampe de cuivre
et tapis rouge conduisait d'une large envolée vers un dancing au
premier étage. D'admirables jeunes personnes, rieuses, légères
et très sûres d'elles gravissaient les marches, accompagnées
de jeunes gens ultra-chic et tout pleins d'attentions...
Mêlés à la foule, les Conscrits, le pas trainant,
côtoyaient ce curieux aquarium. C'est bien connu , il n'y a rien
de tel que de voir des gens en train de boire, pour que ça donne
soif. Moins que quiconque Jules n'échappait à cette règle.
- On pourrait p't'ét' ben boire un coup, nous aussi?
Cette fois l'Émile s'insurgea:
- Ah non! pas ici, en tout cas. Et pis, l'André a dit qu'on
irait au Magmod. C'était promis.
- Bon, bon, fit le Jules. Mais écoute bien: si jamais y a rien
à boire dans ton sacré Magmod. te peux préparer
tes côtelettes, mon guéard.
- Je propose, fit l'André, quand ils furent devant les portes,
que chacun aille faire un tour dans le magasin où que ça
lui plaira. Dans vingt minutes tout juste on se retrouve devant l'ascenseur
au deuxième étage... Compris?
Ils se dispersèrent dans toutes les directions, contents de
rompre pour quelques instants la discipline qui les maintenait au coude
à coude depuis le matin et que néanmoins ils retrouveraient
tantôt avec joie.
Que de merveilles ici! Tous les magasins de la Vallée réunis
n'auraient pu rassembler ces somptueuses richesses...
Mais, tout autre chose que les beaux costumes, les fines soieries,
les trains électriques ou la quincaillerie, c'était précisément
ce qui n'était pas à vendre qui attirait les regards de l'Émile.
Que de belles filles en ce lieu! Certes, toutes les vendeuses n'étaient
pas jeunes et jolies, (celles-là, il ne les voyait pas). Il allait,
subjugué par les autres que la profusion des lumières embellissait
encore et que leurs sourires faisaient si attirantes. Il admirait avec
quelle aisance les clients leur adressaient la parole. Il aurait pu bien
sûr en faire autant, mais quelque chose le retenait du côté
du porte-monnaie. Il ne voyait pas comment leur parler sans rien acheter.
Mais quoi ? Par contre, il voyait très bien comment il serait reçu
à la ferme du Pont de la Basse s'il rapportait des camelotes inutiles.
Elles ne furent pas longues, les Cléopâtre de la parfumerie
à remarquer ce Conscrit orphelin baguenaudant au milieu des comptoirs,
et l'une d'elles, d'un vaporisateur habile lui expédia un nuage
de parfum sur les revers du veston. «Merci... merci» c'est
tout ce qu'il pouvait dire, reculant effarouché tandis qu'une autre,
sorte de princesse des Mille et une nuits, non moins prestement lui aspergeait
la cravate d'un jet précis d'eau de Cologne. II faillit tomber en
pâmoison lorsqu'une Nefertiti au sourire de pharaonne (c'est prodigieux
ce qu'on arrive à faire avec des pommades!) lui frôla le lobe
de l'oreille d'un crayon trempé de «Soir de Paris».
II rejoignit enfin les copains qui l'accueillirent en cercle à
la sortie de l'ascenseur.
- Oùsque t'r as été dévâdler,
sacré tôgnah? fit le Jules. Qui ajouta, soudain intrigué
et les narines au vent:
-... Mais...? Mais...? ... Mais te pues la cocotte!
Quinze autres nez se tendirent vers lui, humant l'air. C'était
vrai. L'Emile puait la cocotte. Où qu' c'est qu'il avait bien été
déschnôrer?...
- T'as pas honte? reprit Jules faussement indigné. Et qn'est-ce
que t'vas dire à ta mère et à vot' tante Hélène?
Non, il n'avait pas honte et même paraissait en tirer gloire
avec, cependant, une modestie calculée. Ah! s'il avait voulu!...
s'il avait eu plus de temps... mais voilà: il n'avait pas voulu
les faire attendre.
L'orchestre du Magmod attaquant la «Marche des Toréadors»
couvrit ses paroles lui évitant ainsi d'imprudentes vantardises.
Le salon de thé du Magmod occupait alors un large espace dit
deuxième étage. L'endroit -blanc et or, boiseries claires-
attirait une fort nombreuse clientèle. Quelques messieurs, des clientes
de passage, mais surtout des bataillons de dames mûres, ou mûrissantes,
venaient là, les après-midi, prendre le thé, grignoter
des pâtisseries et surtout papoter en écoutant la musique.
Il en était aussi de très blettes, passablement craquelées
et qui, fidèles à des modes oubliées, arrivaient,
parées comme des frégates, chapeautées comme en 1914,
voilettées, poudrées, le cou pris dans des guimpes à
baleines qui leur donnaient des airs hautains de duchesses . Elles avaient
leurs places favorites et réservées, s'accueillant avec d'aimables
minauderies: se congratulant, sussurantes, froufroutantes, autour des tables,
îlots d'où l'on échangeait de gracieux sourires et
de cérémonieuses salutations, adressées parfois aussi
au chef de l'orchestre qui du haut de son podium s'inclinait avec une onction
de prélat romain.
Posé sur les nappes, un bristol indiquait le programme musical.
Certains morceaux étaient précédés d'un astérisque.
On priait l'asssistance de faire silence pendant leur exécution.
L'orchestre, sur un signe du pianiste attaquait, solennel et sérieux.
Et l'on pouvait croire pendant quelques instants que l'auditoire communierait
dansa même ferveur artistique. Hélas, peu à peu la
volière repartait encore plus jacassante, ce qui désolait
le chef et le rendait furibond.
Les Conscrits pénétrèrent impressionnés
dans cette caquetante basse-cour. Mais sitôt que l'Henriette eut
posé dix-sept bocks devant eux, ils retrouvèrent de leur
assurance.
L'Henriette était une fille de la Vallée. Tout heureuse
de revoir des garçons du village, mais un oeil attentif sur sa clientèle
-car ici on ne badinait pas avec le service- elle leur posait des tas de
questions:
- Et comment qu'ça va là-haut?... Et qu'est-ce qu i
font tous?... Alors comme ça. vous v'nez faire conscrit
à Strasbourg?
Ils répondaient tous à la fois, empressés à
la renseigner, enfin à l'aise de se sentir en pays connu.
- Et toi, fit-elle, s'adressant à André, t'en as donc
pas assez de voir le Magmod tous les jours, que t'reviens ici, même
quand t'as libre
- Ma pauvre Henriette! T'as bien aise de dire: j'es obligé
de faire comme i veulent, les guéards-là. T'as d'abord
ceux qu'on toujours soif... Et pis...
- Eh! là, doucement, fit le Jules, y a pas qu'moi qu'a soif,
guérillot!
- Et pis, continua André, y a ceux qu'arrêtent pas de
m'peler
l'dos depuis le matin pour qu'on vienne ici.
Les regards amusés convergèrent vers l'Emile.
- Tiens, tiens, fit Henriette, t'as aussi toujours soif, Emile? C'est
vrai ça?
Le Jules expliqua:
- Mais non, c'est pas ça qui l'attire au Magmod. Depuis tantôt
on sait c'que c'est. C'est les filles. T'as pas r'marqué comme i
fiâre la gonzesse?... Va-t-en saouar oùsqu i r â
été déraousler!... Dis ouar, Henriette, t'en connaîtrais
pas une ici, pour lui, par hasard? Tout seul il arrive pas à en
trouver.
- Oh, voyons, fit l'Henriette, ça n'manque tout d'même
pas, chez nous, les belles filles. Tiens... l'Emilienne de la Thérèse...
la Janine du Bancal... Et pis, la Mélie. Ça, c'est une belle,
la Mélie!... Elle est toujours pas mariée, la Mélie?
- Elle marche avec le maît' d'école, dit le Bian,
faisant le renseigné..
- Elle MARCHAIT, laissa tomber Paul, laconique...
- Ah oui?... fit le Bian, battant en retraite... C'est aussi vrai qu'avec
la Mélie on sait jamais bien avec qui qu'elle marche.
- Dites ouar, fit Henriette, vous m'étonnez drôlement.
Not' Maît' d'école, c'est déjà un vieux?
- Mais non, c'est pas avec le vieux Maît' d'école quelle
va. Çui-cit', c'est un jeune: le Jean-Louis qu'on
le dit. Il est aussi d'la Classe. Mais il a été faire
conscrit dans son patelin du côté d'Villé.
Jules aurait bien voulu qu'on parle d'autre chose. Il parut subitement
fort intéressé par l'orchestre.
Et voilà que le Firmin apportait son grain de sel!
- En tous les cas, précisait Firmin, le Jean-Louis-là,
il a dû rev'nir d'une sacrée chasse de son patelin,
la nuit-ci!... Ce matin, quand on a pris le train, i détraînait
déjà dans les rues...
- C'est bon, dit l'Henriette, j'ai pas peur pour la Mélie. Elle
trouvera vite un nouveau bon-ami.
- C'est déjà fait. Te crois pas Jules? fit l'André.
Jules n'en était pas si sûr que ça. Qui sait si
«l'autre» n'avait pas mis la journée à profit
pour reprendre l'avantage. Belle idée qu'il avait eue, en taquinant
l'Emile, d'amener la Mélie sur le tapis. Ça lui apprendrait.
*
**
Le Louis Tütüt fit prendre un autre tour à la conversation.
À une table non loin d'eux, une arrrogante douairière
le col serré dans une jeannette de velours noir trônait,
toisant l'alentour à travers son face-à-main.
- Dis ouar, Henriette, fit le Louis curieux qu'est-ce qu'elle
a, la vieille-là, à déguiner comme ça...
Te ouas pas laquelle?... Celle qui tient un lorgnon d'sur une baguette...
Henriette ne voyait pas. Il précisa:
- Mais si: celle-là. là-bas, qu'a un chapeau à
plumes. Et un soutien-gorge autour du cou!
Henriette le regarda, interloquée, tandis que les copains s'esclaffaient
à l'idée d'un pareil objet posé en sautoir autour
du cou.
- Voyons, ça s'appelle point comme ça, fit l'Henriette,
pudibonde. Ce que t'vois là c'est un ruban de velours pour maintenir
le cou.
- Ah ?... Moi j'avais toujours cru que ça s'appelait un soutien-gorge.
La gorge... c'est le cou?... Non?... Mais alors, qu'est-ce que c'est un
soutien-gorge, fit-il, soudain désireux de s'instruire..
- Ce qu'c'est? fit l'André. Écoute. Louis, si on te d'mande
te diras:
«Il contient les puissants.
Il rabaisse les orgueilleux.
Il soutient les faibles.
Et il ramène les égarés.»
- Amen! fit le Paul, sensible à la majesté biblique de ces
paroles.
Il était six heures. Les musiciens rentraient leurs instruments.
Henriette s'enquit:
- Et où qu'c'est que vous allez maînnant?
- Maintenant, fit l'André, on va faire un tour sur le Bummel.
Après on ira dîner au Moulin-Rouge2).
On regarde les attractions, et on rentre avec le dernier.
- C'est une bonne idée: i z-ont un chic programme au Moulin-Rouge,
la semaine-ci. Des acrobates. Des comiques. Un prestidigitateur. Y a même
des danseuses de french cancan. Elles lèvent la jambe aussi haut
qu'ça. Faut voir! Ça vous plaira tout sûr.
Evidemment, si elles levaient la jambe «aussi haut qu'ça»,
ça leur plairait tout sûr.
Ils s'éloignèrent, et ils traversaient le rayon de la
vaisselle lorsque le miracle se produisit.
En face d'eux une ravissante petite vendeuse s'avançait chargée
d'une impressionnante pile d'assiettes. Un faux pas sur le parquet ciré.
Elle glisse, part en avant, tombe sur l'Émile qui reçoit
le tout dans les bras.
Et ils étaient là, elle et lui, nez à nez, tenant
à quatre mains la porcelaine miraculeusement sauvée, se regardant
dans les yeux et ne sachant que faire.
Les assiettes posées enfin en lieu sûr, elle se tourna
vers lui:
- Comme je vous remercie. Monsieur! Comme vous avez été
gentil! Sans vous, quelle catastrophe!
Emile le coeur fondant d'émoi ne savait que répéter
: «Je suis bien content... je suis bien content».
Il en serait resté là si André (qui connaissait
toute la maison) n'était intervenu:
- Eh bien. ma petite Marguerite dit-il à la jeune fille, vous
avez eu de la chance de tomber sur mon camarade. Mais oui, c'est mon camarade...
Et tous ceux-là aussi. Lui, s'appelle Emile. Voilà: maintenant
vous vous connaissez.
Cela signifiait: maintenant, à vous de vous débrouiller
seuls. Hélas, il ne fallait pas trop en demander à Emile!
Il serra longuement la main de Marguerite, s'éloignant à
regret non sans se retourner à plusieurs reprises: si bien qu'il
faillit au passage accrocher une potiche qu'André rattrapa de justesse.
- Décidément. Emile, toi au cinéma te pourrais
jouer Buster Keaton...
Le Bummel, c'était le trottoir entre la place Broglie
et les Arcades que la jeunesse strasbourgeoise, de six à sept (et
aussi le dimanche matin) arpentait inlassablement dans les deux sens. On
se croisait, on se recroisait, on se saluait, on liait connaissance, on
paradait, on échangeait des riens, des rendez-vous; et des lapins
aussi. Faire le Bummel c'était tout un rite de futilités,
de propos en l'air, et de rires à propos de tout.
Les Conscrits d'abord dépaysés s'étaient ressaisis.
André connaissait tant de monde, les filles étaient si rieuses
qu'ils se sentirent à l'aise eux aussi dans ce va-et-vient insouciant.
Seul l'Émile rongeait son frein. Il s'en fichait pas mal de
leur Bummel. Marguerite ne lui sortait pas de l'esprit. II s'en voulait
d'avoir raté le coche. Il se raccrochait désespérément
à André.
- Aïe, suppliait-il en confidence: Explique-moi ouar
bien oùs-qu'elle sort... Que j'me gourre pas...
- J'te dis: tu tournes le coin, tu prends la petite rue, tu tournes
à droite, et c'est tout d'suite à droite.
- Mais j'ai peur de pas trouver... Et si te v'nais avec?...
Aïe, viens avec dis?
André le regarda. Il en eut pitié.
- Bon, je viens avec. Mais laisse-moi prévenir le Paul.
Émile se sentait des ailes.
- Pas si vite, bon nom ! Te vas encore te casser la margolette!
Ils se trouvèrent bientôt sur le trottoir de la petite
rue face à la sortie des employés. Emile impressionné
par le flot qui débouchait de cette porte disait:
- Comment qu't'aurais voulu que j'm'y prenne si t'étais pas
v'nu avec?
II écarquillait les yeux, tendait le cou, saisi de panique à
l'idée que déjà elle s'était éloignée,
perdue dans la foule à jamais.
Et tout à coup elle fut là, devant eux, toute simple
et souriante.
- Marguerite, fit gaiement André, je n'essaierai pas de vous
faire croire qu'on est là par hasard. D'abord parce que vous ne
le croiriez pas. Et puis, parce que ce n'est pas vrai.
- Oui, précisait l'Emile étonné lui-même
de s'entendre parler. Vous voyez: on est venus ensemble... Parce que tout
seul j'aurais pas trouvé... J'aurais pas voulu me tromper... vous
comprenez...?
Marguerite leva les yeux vers lui. Elle l'enveloppa d'un sourire clair
qui dispensait des explications superflues.
Ils firent ensemble quelques pas jusqu'au coin de la rue. André
dit alors:
- C'est pas tout ça. Maintenant il faut que je vous quitte.
Vous m'excuserez. (Et comment qu on l'excusait!)
Il s'éloigna, puis revint sur ses pas.
- J'oubliais de te rappeler, Emile: on dîne au Moulin-Rouge.
Te sais où c'est? Bon. À dix heures on va à la gare.
Le train part à 18. Après, y en a plus jusqu'à demain.
Ils étaient seuls, l'un en face de l'autre, sous la lumière
d'un haut lampadaire, indifférents à la foule qu'ils ne voyaient
même pas. Elle baissa les yeux disant:
- Je savais que vous viendriez.
Quelque chose d'inconnu le souleva de bonheur. Il aurait bien voulu
exprimer quoi. Mais c'était trop nouveau pour être facile
à dire.
- ... Et moi... je vous... je vous avoue que j'ai eu du mal à
décider André... j'avais peur de pas vous trouver... Alors...
c'est vrai? Vous saviez que je viendrais?
- Je ne sais pas pourquoi: j'en étais presque sûre.
Alors. comme on se jette à l'eau, il osa dire:
- Vous voulez bien que je vous accompagne un peu?
- Oh oui, fit-elle avec élan... Seulement, il y a..
- .. seulement il y a... quoi? fit-il d'une voix blanche.
-... vos camarades qui vous attendent...
Ouf! Ce n'était que ça. Ah ça, alors, non! Ils
pouvaient toujours attendre, les camarades. Il les avait assez vus pour
aujourd'hui, les camarades. À la pensée de quitter Marguerite
pour aller les rejoindre il en devenait éloquent d'indignation.
Il les reverrait bien assez tôt, les copains.
- Bon, c'est entendu, fit-elle souriante, lui prenant le bras comme
pour le rassurer. N'en parlons plus. Seulement j'habite loin, vous savez.
À la Robertsau... Il faudrait prendre le tram...
Quelle importance ? Au bout du monde, qu'il serait allé!
Ils se hissèrent sur la dernière plateforme d'un tramway,
déjà bondé et qui, démarrant dans un vacarme
de chaînes secouées cahotait sa cargaison de voyageurs par
saccades imprévisibles. À chaque arrêt il en montait
de nouveaux refoulant les premiers. Marguerite et Emile, d'abord debout
l'un devant l'autre, bientôt poussés l'un vers l'autre, enfin
serrés l'un contre l'autre, et bien loin de s'y opposer, s'abandonnaient
à cette divine compression.
Et puis, on le sait: contre la force, point de résistance. C'était
délicieux de ne pas résister.
Et c'est ainsi que le tramway, n° 3 emportait dans la nuit un Emile
transfiguré vers les lointains inconnus de la Robertsau.
Il était évident que l'absence d'Émile serait remarquée
tôt ou tard. «Oùsqu i r'a d'nouveau passé?...
I
saurait pas d'nouveau perdu?... Pourvu qu'i lui soye rien arrivé?»
questionnaient-ils de temps à autre.
André répondait évasivement. Mais comme son attitude
était rassurante, ce fut d'un bon appétit qu'ils se jetèrent
sur leur bifteck-pommes frites et qu'ensuite, avec vif intérêt,
ils assistèrent au programme du Moulin-Rouge.
Au fond, André se réjouissait de ne pas voir l'Émile
rappliquer immédiatement. C'eût été la preuve
d'un échec. Inversement, plus le temps passait, plus les chances
de succès se confirmaient. Plutôt que de vendre la mèche,
il temporisait dans l'espoir d'un retour triomphal de l'Émile. Mais
il était difficile de garder pour lui une vérité qu'on
lui arrachait bribe par bribe.
- Pouvu qu'il aye pas rencontré des schäreschliff
comme le matin-ci, et qu'i sayent de nouveau tabourés,
dit le Jules.
-Aié, mèk, là où il est, i risque
rien.
- Peut-êt' qu'i r'â été au kino?...
- A moins, dit le Firmin qu'il aye été invité
par la p'tite-là des assiettes?...
André sursauta soudain:
- Bon nom! II a sûrement pas mangé. Garçon!
Vite, emballez-moi un gros sandwich s'il vous plaît.
À dix heures ils sortirent. Pas d'Émile dans la rue.
Ils hâtèrent le pas vers la gare où ils entrèrent,
regardant à droite, à gauche. Personne. On expédia
le Firmin au 5° quai. Il revint bredouille. L'aiguille avançait.
Plus que huit minutes.
Ils ressortirent sur le trottoir, scrutant la place. Rien qui ressemblât
à l'Émile. André confia à Paul:
- Je commence à m'faire du souci...
- Moi aussi, j'es pas tranquille. Qu'est-ce qu'on va raconter
chez
eux, s'i vient pas.
- La dernière chance c'est qu'il arrive avec le tramway de la
Robertsau, le 3.
Justement il débouchait de la rue Kuhn, ce n° 3, et il vint
s'arrêter face à eux. À part un couple d'amoureux enlacés
sur la plateforme en un interminable baiser, le tram était vide.
Désespérément vide.
Les copains se regardèrent consternés.
- Nous v'là beaux ! fit le Paul.
Or, comme il disait ces mots, le couple du tram s'arrache à
son étreinte, se sépare à regret: le garçon
saute à terre tandis que la voiture repart emportant la jeune fille
qui agite la main.
- Mais... Mais c'est l'Émile!
C'était l'Émile. Quitte à l'engu...er après,
on lui fit d'abord une ovation. Et une aussi non moins enthousiaste, à
Marguerite disparaissant au loin sur son tram.
Alors, ventre à terre, ils traversèrent la gare en une
galopade effrénée. Le train roulait déjà. Ils
se jettèrent en grappe sur la première voiture passant à
leur hauteur. C'était un wagon de lère classe.
- Tout le monde sont là, annonça le Jules.
Affalés sur les fauteuils de velours rouge ils reprenaient bruyamment
haleine. On entourait Emile avec curiosité.
- Mais où qu'c'est qu't'étais?... Raconte un peu...
- Aïe, laissez-le ouar un peu souffler, fit l'André.
Et de sa poche extirpant le gros sandwich, il ajouta:
- Tiens, mange. On l'a fait préparer exprès pour toi.
À leur grande surprise l'Emile extirpa lui aussi de sa poche
un sandwich encore plus épais.
- Mais.. d'où qu'ça vient?... Qui qu'c'est qui t'a préparé
ça?
Emile les regarda, étonné. Et tout naturellement il fit:
- Et qui vous voulez qu'ça soye? La Marguerite, bien
sûr.
Les Conscrits se regardèrent éberlués tandis que
l'Emile tirait d'un papier blanc le sandwich de la Marguerite.
Et un quel de sandwich! Pas un sandwich de bistrot avec du jambon
rose pâle et mal portant sur du beurre insipide chichement calculé,
ah! non. Mais un vrai sandwich taillé dans une vraie miche de pain,
avec des tranches épaisses de vrai jambon d'un vrai cochon, bien
rouges, avec du gras bien blanc, et couchées sur un lit de vrai
beurre débordant de partout.
Ce sandwich parlait tout seul! Il était à la fois une
preuve de tendresse, et un témoin irrécusable du prestige
de l'Emile. Aussi il excitait la curiosité, des copains. La chose
était trop inexplicable pour qu'il n'y eût pas une explication.
On voulait savoir.
- Dis ouar, quand qu'c'est qu'elle te l'a fait, le casse-croûte-là?
- ... Et t'es resté tout le temps avec elle?... depuis sept
heures jusqu'à maînnant?...
- ... Et où qu'c'est qu'vous avez été?...
Et qu'est-ce vous avez fait?...
Emile avait attaqué son sandwich avec la sérénité
des consciences tranquilles. Il répondait la bouche pleine entre
deux coups de dents. Mais eux voulaient d'autres détails.
- ... Et où qu'c'est qu'elle habite?...
- Alors, c'est le coup de foudre?...
- Mais dis un peu : t'as sûrement été chez eux?
André interrompit le flot de questions.
- Aille! Laissez-le ouar manger tranquille bon nom. I
racontera après.
Dans la Vallée, quand on va chez eux, c'est que les choses
sont déjà bien avancées. On peut avoir une bonne amie,
et puis une autre, et encore une autre, sans aller chez eux. On
marche
avec, et puis un jour, on marche pus avec. C'est tout simple,
quand on va chez eux, ça change. C'est qu'on s'a fait prendre,
ou qu'on s'a laissé prendre. C'est un nouveau chemin où
l'on s'est engagé et où la marche arrière est plus
malaisée. Parfois impossible. Eux, c'est la mère de
la fille, le père, les frères et soeurs s'il y en a, qui
vous accueillent chez eux et à, qui désormais il sera
malgracieux de tourner le dos sur une pirouette. C'est un nouvel état
qui vous situe dans la société. Quand on dit de vous : «I
va chez eux», on sait de quoi il s'agit. C'est l'étape
vers l'établissement définitif. Pour les gens, vous êtes
casé.
On est poussé dans ce nouvel univers soit par attirance mutuelle
(c'est très bien) soit par étourderie (pas très bon)
soit encore en prisonnier d'une manigance savamment calculée (ça,
c'est mauvais).
La cérémonie d'intronisation n'a rien de redoutable en
soi. II s'est trouvé qu'un soir, celle que vous raccompagnez à
la maison depuis des semaines, des mois, voire des années, a estimé
que les temps étaient venus. Elle a murmuré, engageante :
«Te trouves pas qu'i fait froid ici dehors?... Et si on entrait
un peu chez nous?... Aille mék, te verras, i t'front rien.»
Et vous qui «déjà vous forgez une félicité
qui vous fait pleurer de tendresse» vous suivez, ému, celle
qui vous conduit par la main. Certes, vous le saviez, l'échéance
viendrait tôt ou tard. L'idée de cette épreuve vous
a déjà causé des soucis. Vous l'espériez et
vous la redoutiez à la fois. Et puis, voici que tout se passe bien.
Vous serrez des mains tendues à la ronde: on vous fait asseoir:
on vous met à l'aise. Vous voilà chez eux. L'épreuve
est terminée.
Normalement, l'examen est unique et non renouvelable. Qu'à votre
sentiment vous ayez fait bonne ou mauvaise contenance importe peu, vous
êtes définitivement admis. N'allez pas vous dire: «Je
ferai mieux la prochaine fois», car il n'y aura pas de prochaine
fois, sachez-le. Sauf en cas de maldonne regrettable et avec un changement
complet du théâtre: décors, personnages, scénario,
et bien sûr, nouvelle héroïne. À vous de savoir
ce que vous voulez.
Allez chez eux, pour tout dire, c'est la fin des rendez-vous
à la sauvette, des entrevues minutées, des retours hâtifs.
Fini, les gouttes de pluie qui vous lissent dans le cou tombant des sapins
détrempés. Fini, le bla-bla des sentiers boueux de
la forêt, les stations dans le brouillard humide sous l'auvent d'un
toit, les pieds dans la braqu'lat' de neige fondue.
En revanche, aller chez eux, c'est la chaleur douillette du
logis, la douce lumière de la lampe, le canapé familial accueillant,
moelleux, propice aux émois -mesurés- aux caresses -anodines-
aux confidences chuchotées à l'oreille. C'est aussi la certitude
de se voir quand on veut, comme on veut, à tout instant de la fournée
à l'abri de la bise cruelle. C'est même, figurez-vous, l'économie
de quelques rhumes et l'antidote des rhumatismes. D'un certain point de
vue c'est excellent pour la santé. Mais c'est aussi l'Adieu aux
armes. À vous de décider si le moment est venu d'opter pour
le confort avec une seule, unique et inamovible, ou si vous préférez
encore un peu déraousler parmi ça avec des
autres, variées et interchangeables.
C'est pourquoi, aux yeux des copains, l'aventure de l'Emile était
une énigme. Comment avait-il franchi les étapes avec tant
de savoir-faire? On voulait savoir.
Le train entre Strasbourg et Molsheim roulait à une allure d'express.
Le sandwich de la Marguerite tirait à sa fin. Les questions allaient
reprendre.
- Dis ouar... commença le Firmin.
André tendit soudain à Emile le sandwich du Moulin-Rouge.
Au moins, pensait-il, tant qu'il mangera, ils lui ficheront la paix:
- Tiens, prends çui-là aussi.
- Merci, fit Emile, j'ai pus faim. Partagez-le entre vous.
Ils se jettèrent en riant sur le casse-croûte qu'ils mirent
en pièces aussitôt. Ça ne les détourna point
pour autant de leur objet.
- Maînnant, dis ouar, reprit le Firmin obstiné.
André l'interrompit encore.
- À propos, les gars, n'oubliez pas de me faire penser qu'à
Molsheim i faut que j'règle la question des billets. Ce matin on
est v'nus en quatrième classe et ce soir on revient en première.
Faudrait pas qu'on nous f... un protokol!
- Aille mek! on te f'ra penser. Et maînnant laisse ouar
parler l'Emile, bon nom!
Paul se pencha à l'oreille d'André:
- T'arriv'ras pas à les faire changer de conversation. I sont
curieux comme des gonzesses. Te verras qu'i réussiront à
lui faire tout cracher.
Firmin reprit:
- Dis ouar. À six heures te connaissais pas la fille-là.
Bon. À sept heures t'as rendez-vous avec. Bon. Et à huit
heures te vas djà chez eux?...
Emile lâcha, hésitant:
- Heu... eh ben... On est entré chez eux... Mais j'ai pas
été chez eux.
Ils s'écrièrent:
- Te t'f.. d'nous ? Te l'y as été, ou te l'y
as pas été?... Et le sandwich d'où qui v'nait?
Il n'y échapperait pas.
- Eh ben ouala. On a pris tous les deux le tram pour la Robertsau.
C'est là qu'elle reste. Y avait tellement d'monde d'sur le
tram qu'on pouvait pas bouger tellement qu'on était serrés.
On l'y était déhotzlés! Fallait qu'on s'tienne
tout fort les deux, pour pas tomber. Y avait de quoi étouffer tellement
i allait se serrer. Alors on est arrivés.
- Et après?...
- Ben, elle a pas voulu rentrer tout d'svite et on s'a un
peu promenés dans les petites rues. On marchait un peu... on
racontait... on s'arrêtait.
- Et on se serrait d'nouveau, hein?
- Eh ben, oui. I fallait bien, pisqu'i f'sait froid. Et pis, c'était
mieux que d'sur le tram. On n'était pus hotzlés, comme
avant.
- Et t'as essayé de l'embrasser?
- J'ai point eu b'soin d'essayer. On s'avait déjà
embrassés d'sur le tram. On pouvait pas autrement, à cause
qu'i gn'avait tant d'monde. Bon. Après a fallu qu'elle rentre
pour dîner. Et aussi pour chanter. C'est ça qui l'embêtait
le plus...
- Fallait qu'elle rentre pour chanter?...
- Mais non, fallait qu'elle rentre d'abord; pour sortir après;
pour aller chanter encore après. Alors elle réfléchissait.
Comment qu'on pourrait faire, qu'elle disait? Et pis d'un coup, elle a
trouvé. Elle a dit: «Je vas aller souper. Je ferai pas longtemps.
Te m'attendras. On ira ensemble jusqu'à la salle de répétition
de la chorale. Et là, je m arrangerai d'jà. Viens.»
Alors on a été vers chez eux. Ses parents, c'est des maraîchers.
- Qu'est-ce c'est des maraîchers? fit le Louis Tütüt.
On le lui expliqua et l'Emile reprit:
- Quand on a été tout prés, elle a dit : «Je
veux pas que t' ayes froid. Te vas entrer avec moi dans le jardin et te
m'attendras dans la serre». Elle m'a pris par la main et...
- Qu'est-ce c'est, une serre? fit encore le Louis.
On lui expliqua que c'était une maison de verre où on
tenait les plantes au chaud en hiver. Le Bian précisa : «Comme
i y en a une dans le parc des Steinheil, t'as compris?» Mais il ajouta
aussi:
- Et maînnant f...-nous la paix avec tes bêtes de questions,
et laisse parler l'Emile.
- ... Elle me fait entrer dans la serre. Là j'étais tranquille.
Personne pouvait venir, pisqu'i z'étaient tous en train de souper.
Au bout d'un moment elle vient me chercher. On r'part ensemble. Elle avait
pensé à tout. En mangeant elle avait dit à son père
«Dis papa, pisque t'es fatigué, t'auras pas besoin de t'occuper
du feu d'la serre. Quand je reviendrai, je regarderai après. Je
reviendrai même plus tôt, tout exprès. - Bonne idée,
ma petite fille, a dit sa mère. Ça c'est bien gentil. Comme
ça on pourra se coucher à bonne heure.» Mais
fallait aussi trouver une excuse pour la chorale.
- Oui bien sûr, fit le Louis Tütüt: à cause
du curé.
- Quel curé?
- Eh ben, le curé... ou le pasteur da chorale... je
n'sais d'belle, moi?
- Minnd'ié d'fôh! Des chorales, i y en a pas que
pour les églises. Baîllah qu't'es. Te vas la fermer
maînnant?
Emile continua:
- Alors on est arrivé prés d'la salle. Elle me dit «Fais
pas la mine que t'es avec moi: je vas parler à la fille-là
qui vient. C'est une da chorale.» Elle lui dit: «Marikele,
te voudrais pas m'excuser auprès du chef? Je peux pas venir ce soir.
Faut que je retourne vite chez nous. Mon père est déjà
couché. Il était fatigué. Je lui ai promis de m'occuper
de la chaudière. Te comprends: si i gèle la nuit-ci dans
la serre...»
Et alors on est revenu chez eux bien tranquillement. On est entrés
dans le jardin. Et on s'a mis dans la serre.
- Pour vous serrer d'nouveau, bien sûr? fit le Francis.
Emile le regarda étonné.
- Bien sûr que oui. C'est qu'on l'y est serré,
là-d'dans ! T'as pas idée. On oua que t'as jamais
été dans une serre. T'as juste la place pour passer. Le reste,
c'est pour les plantes et les fleurs. Et desquelles! Te t'croirais dans
la forêt vierge. Alors si on se serrerait pas...
T'as au moins rien fait bouler, dans la forêt vierge-là?
fit le Jules.
- Et pour qui que t'me prends? Je m'ai même occupé
d'la chaudière. J'ai mis du charbon, réglé le tirage,
vérifié la pression. La Marguerite était contente.
Elle m'a dit : «Te t'en donnes du mal! Et dire que t'as même
pas mangé, mon pauv' Loulou! Ça peut pas aller comme ça.
Viens
avec.» Alors on sort. Je savais pas où qu'on allait. Elle
me prend par la main , on marche sans faire de bruit. Et tout d'un coup
on était dans leur cuisine. Elle avait allumé. Mais on f'sait
pas d'bruit : «Lave-toi les mains d'sur la pierre d'eau, qu'elle
dit, parce qu'avec la chaudière-là... Pendant ce temps, j'te
fais un sandwich.» Je me r'tourne. Elle me r'garde. La v'là
qu'éclate de rire : «Mais t'es tout noir dans la figure qu'elle
fait. - Je la r'garde aussi. - Mais toi aussi, que j'dis!» On s'a
r'gardé dans une glace. On savait tout marmosé la
figure tous les deux avec le charbon. On l'y était, beaux!
On attrape une de ces riottes! On voulait se r'tenir de rire. C'était
encore plus pire. Alors r'a fallu se laver d'nouveau les
deux. Et vite! Pour pas rater le tram. On est alors partis d'une
de ces chasses! Quand on a été dans l'tram on riait comme
des bossus. On pouvait même pas dire oùsqu'on voulait aller
à l'employé. I nous r'gardait tout bête. Bien
sûr on pouvait pas lui expliquer, à l'homme-là. Et
pis on est arrivés à la gare.
Et pis... Et pis, ouala, fit l'Emile en conclusion.
Les copains se regardèrent, puis le regardèrent, vaguement
admiratifs.
- Eh ben, toi, quand te t'y mets!...
Naturellement on voulait en savoir encore plus. Les questions repartirent:...
Et quand qu'c'est que t'la r'verras?... Est-ce que t'l'amèneras
chez vous?... Qu'est-ce qu'i vont dire, ton père et ta mère?...
Jusqu'au Louis Tütüt qui voulait savoir, lui aussi, et qui
finit par placer:
- T'as dit quêqu'chose avec la vierge... Ah oui, ça me
r'vient: Qu'est-ce que c'est, la forêt vierge?
- Louis, fit l'André, te sauras qu'une forêt vierge, «c'est
une forêt où la main de homme n'a jamais mis les pieds.»
À Molsheim, le train déversa sur le quai un bon lot de
voyageurs tandis, qu'André, penche à la portière,
hélait le chef de service:
- C'est pour nos billets. On voudrait un déclassement...
- C'est pas mes affaires, fit l'interpellé. Voyez le chef de
train.
Et il s'éloigna affairé.
L'autre individu à casquette sa lanterne à la main longeait
le convoi, claquant à grand fracas les portières restées
ouvertes.
- Hep! Monsieur, c'est pour un déclassement. Il faudrait que...
L'homme le regarda à peine, répondit encore moins et
s'éloigna avec un haussement d'épaules. Avait-on idée
de déranger les gens à des heures pareilles!...
André se retourna vers les copains les prenant à témoins
- Vous avez vu, les deux couâlés-là? I veulent
même pas d'argent. I pourront pas dire qu'on n'a pas voulu payer.
Ils approuvèrent bruyamment, éclatants de bonne foi.
Bien sûr que oui, qu'ils avaient vu!
- T'as quand même bien fait d'leur parler, fit le Paul. Si t'avais
rien dit, t'les aurais déjà vus, rappliquer pour contrôler
les billets. Comme ça, c'est pas nous qui sont en faute.
Dès lors, l'âme apaisée, les conscrits prirent
vraiment possession des lieux. Les uns éprouvaient le moelleux insoupçonné
des fauteuils de velours rouge. On en essayait un, puis un autre, et encore
un autre sans se lasser. - On ne sentait même pas les secousses là-dedans.
D'autres avaient découvert un luxe nouveau inconnu d'eux: celui
des toilettes. Lavabos avec des robinets où l'eau coulait pour de
bon. Serviettes de toilette même, avec de grands A et L brodés.
Et du savon, s'il vous plaît, dans des sortes de boules en verre
à bascule. Les globes des plafonniers les émerveillaient
aussi. On pouvait éclairer à plein, mettre en veilleuse ou
encore faire le noir avec des abat-jour qui fermaient d'un bruit sec. Jules
qui ne pouvait rien faire comme les autres avait grimpé dans un
filet à bagages où il s'était étendu comme
dans un hamac.
Le train remontait la vallée à petite allure lâchant
dans les gares assoupies des voyageurs ensommeillés et de plus en
plus rares. Il n'y avait plus rien de vivant dans ce train que le wagon
des conscrits où l'on commentait joyeusement les événements
de la journée. On en oubliait même, aux arrêts, de réveiller
les femmes endormies des chefs de gare pour clamer ce que l'on pensait
d'elles et de leurs maris. Au reste, on l'avait fait généreusement
le matin à l'aller. Mais on chansonna l'Emile sur un air de rengaine
approprié :
Marguerite, Marguerite,
Mets tes petits souliers vernis
Ta rob' blanche de dimanche
Et viens voir ton p'tit conscrit.
André se pencha vers Paul:
- T'as vu not'Emile, hein? I le prenaient tous pour un bognâh,
un hâyant, un mouslâh, un méiânt,
bref, pour un vrai schnaffiole. Et aujourd'hui c'est encore lui
qui s'a le mieux dé...brouillé.
- T'as raison, fit le Paul. -Mais faut aussi dire que la fille l'a
drôlement aidé. Ça m'a l'air d'une sacrée
rapide, ta Marguerite...
- Je pense pas qu'ça soye une si rapide que t'dis.
Mais en tous les cas, je l'aurais jamais crue si maline, comme l'Émile
a raconté, pour inventer des craques pareilles.
- C'est bon, conclut le Paul, elles l'y d'viennent toutes, malines,
quand ça les décherche.
*
**
André leva la tête vers le Jules toujours dans son perchoir.
- Dis ouar toi, te pipèles point, là-haut? Te
pourrais aussi nous raconter comment qu'ça s'est passé hier
soir? Te nous a tous plaqués pour raccompagner la Mélie.
Et on t'a pus vu, après...
La prudence conseillait la discrétion:
- Ben, la Mélie a été se coucher. Et moi j'es
rentré chez nous.
On n'en tirerait pas grand-chose. Bizarre.
Du groupe des choristes s'éleva un nouveau chant:
J'irai revoir ma p'tite Mélie,
C'est le pays qui m'a donné le Jour.
- Non, comme ça, ça va pas fit quelqu'un. Ça tient
pas d'bout.
On chercha autre chose et l'on repartit:
J'irai revoir ma p'tite Mélie
C'est avec elle que j ai connu l'amour.
Pour Jules, mieux valait d'entrer dans le jeu des copains.
- Attends ouar que j't'attrape, toi, fit-il, au chef de la musique.
Mais pour l'attraper, il fallait descendre. Et pour descendre, il fallait
un appui.
Jules s'accroche à quelque chose, bascule et saute.
Une secousse épouvantable. Un bruit terrible. Un cahot les jette
les uns sur les autres. Ceux du couloir s'écroulent comme des quilles.
Choc des tampons; freins bloqués, le wagon patine sur ses roues.
Le train s'arrête.
Jules avait tiré la manette du signal d'alarme.
- Bon sang d'bâillah mais qu'est-ce qui t'as pris d'aller
déschnorer
après la notbremse? lui criait-on.
Il bredouilla:
- J'ai pas fait exprès... Je m'ai t'nu à la poignée-là
pour pas tomber... J'ai même pas vu à quoi j'me t'nais.
Le long du train immobilisé des têtes curieuses paraissaient
aux portières tandis que les convoyeurs, la lanterne à la
main, s'efforçaient à grands coups de noun de diessnoch
e mol et de gottferdammi de découvrir le wagon coupable.
- Ah! bon, c'est ici, fit le chef de train surgissant furibond au milieu
des conscrits soudain devenus sages comme des anges... Ca m'étonne
pas!
Il les regardait à la ronde. Pas un qui pipelait.
- Alors quoi qu'il y a ici? poursuivait l'homme... Un malade?...
Un blessé?... Vous s'êtes battus?... Comment?... Rien
comme ça? Alors vous s'amusez à tirer le frein pour
rien du tout ? Vous savez pas c'est défendu?
Autant il avait été peu loquace à Molsheim autant
il l'était maintenant. André laissa passer le flot.
- Je vous assure qu'on ne s'est pas amusés avec ce frein. Quelqu'un
a bousculé un camarade. Il s'est retenu comme il a pu et...
- Ça vous me ferez pas croire. Et puis c'est bon; on
verra à la gare d'arrivée.
Il les quitta sur une dernière menace - Et ça va vous
coûter cher...
On entendit encore des bruits de mécaniques sous le wagon,
des chuintements de vapeur, des pets d'air comprimé, et puis, sur
un dernier Awer, jetzt los, ferteckel noch e mol, le train démarra
dans la nuit, les emportant plein de sombres pensées. Les commentaires
se firent amers:
- I fallait encore l'embêtement-là! I n'y a qu'à...
I n'y avait qu'à... I n'y a qu'à dire... T'avais aussi b'soin
de craouer dans l'filet, toi... Te peux dire que...
André intervint avec autorité
- Vos gu... ! Et écoutez-moi ! Ca sert pus à rien de
déméiér
et d'ramouïér. On va essayé r d'en sortir. Laissez-moi
faire nous deux le Paul. Tâchez de pas ram'ner vot' science
à tort et à travers si on vous demande rien. Pour commencer,
que personne ne parle du filet. Le Jules-était-pas-dans-le-filet.
Compris?
Ils avaient compris.
On arrivait. Tout le monde se retrouva dans le bureau de la station
avec en plus, le convoyeur, le mécanicien de la locomotive, le chef
de gare et le piqueur. On entra sans attendre dans le vif de la question.
- Faut me prendre le nom des types-là. Faut faire un rapport,
et leur mettre un protekoll! I z'ont tiré le frein alarme.
- Oh-oh! fit le chef de gare.
- Oui, poursuivit le chef de train indigné se tournant vers
les Conscrits: vous savez pas qu'avec des bêtises pareilles on pouvait
avoir un déraillement? avec des morts? des blessés?
André intervint avec calme.
- Voyons, dit-il, si l'on a installé ces freins-là dans
les wagons, ce n'est tout de même pas pour faire dérailler
les trains! Si chaque fois qu'on tire ce frein on provoque une catastrophe,
alors c'est pas la peine d'en mettre.
- Dites donc, mon garçon, maintenant vous sexagérez
un peu. Faut pas sexagérer comme ça. Et puis, votre
copain i devait pas tirer la manette. Et basta.
- Je vous ai déjà dit qu'on l'a poussé. Il s'était,
appuyé avec la main à la cloison. On l'a bousculé.
Et il s'est retenu où il pouvait... C'est le grand-là, ajouta-t-il
désignant le Jules. C'est tout d'même pas sa faute s'il est
si grand et si bête.
Paul entra alors dans le débat:
- C'est moi qui l'a poussé. Le grand dékeché-là
i m'barrait le chemin. Et moi, ça pressait, je pouvais pus me retenir,
fallait qu' j'aille au...
Il prit son temps, regarda tout le monde comme si l'on doutait de son
sérieux.
- Eh! ben oui, ça vous est jamais arrivé à vous
autres que ça presse et que vous êtes obligé de courir?
Il y eut quelques rires.
L'atmosphère se détendait mais l'homme revint à
la charge:
- Et puis... Et puis vous étiez pas dans la classe de vos billets.
Vous avez pas payé le déclassement, fit-il, triomphant.
Ça, c'est ce qu'il ne fallait pas dire. André plongea:
- De quoi, de quoi? On vous a appelé à Molsheim pour
vous payer et vous n'avez même pas répondu. On n'a jamais
vu ça!
Le choeur des conscrits confirma bruyamment, gonflé d'indignation.
- Et même qu'on s'a adressé au Chef de Service
de Molsheim... Il a dit que c'était pas ses affaires. Qu'i fallait
s'adresser à vous... Oui, à vous!... Et vous, vous nous avez
laissés tomber.
Ils étaient la sincérité même.
Le chef de gare ramena le calme.
- Oh! Mais ça change tout, cette histoire de billets! Vous n'aviez
pas parlé de ça, fit-il en regardant le chef de train?...
Voilà: c'est tout simple. Si vous voulez qu'on fasse un rapport
il faut aussi qu'on inscrive l'affaire des billets. Ca vaut la peine de
réfléchir avant. Si la contravention arrive à la Direction,
on se demandera pourquoi vous avez refusé de les déclasser.
Car vous avez refusé...
C'était vrai. Mais difficile à avaler.
- Ça, c'est quand même trop fort ! Bientôt ça
sera encore moi, le coupable, fit l'homme du train.
- Tt'... tt'... fit le chef de gare. Ne me faites pas dire ce que je
n'ai pas dit. Si vous voulez faire trinquer ces garçons, ils trinqueront.
Mais vous trinquerez aussi. Et le collègue de Molsheim peut-être
aussi. À vous de décider.
L'homme était ébranlé. Des yeux il interrogeait
ses collègues. Ils se mirent à allemander entre eux.
On comprit qu'ils resteraient muets. Soudain le chef de train se décida:
- Bon. Ça va. N'en parlons plus. Mais ne recommencez plus, hein?
Les Conscrits lui firent une ovation tonitruante.
- Pas si fort, fit le chef de gare. Vous allez réveiller ma
femme là-haut.
Ils baissèrent le ton, dociles et déférents. Manquer
de respect à une femme de chef de gare! Ça, jamais.
Jules proposa:
- Si y a encore un bistrot d'ouvert, on va tous boire un coup.
Minuit sonnait au clocher. Trop tard. Ça serait pour une autre
fois.
Ils se quittèrent amis, et ils n'en finissaient pas de distribuer
des poignées de main.
Les Conscrits sortirent de la gare, soulagés. La journée
avait été rude.
Le lendemain les détails de la sortie à Strasbourg circulaient
dans le village en récits embrouillés et approximatifs.
Janine était venue chez la Mélie lui apprendre ce qu'elle
avait entendu. Mais... le Jules?...
- Eh, ben, fit Janine, i racontent que le Jules i s'a tabouré
avec des schâreschliff.. Il a aussi cassé un parapluie
d'sur la tête d'un agent de police... Et il a fait dérailler
le train.
Mélie s'approcha, pensive, de la fenêtre du jardin.
- ... et il a boulé not' logette, ajouta-t-elle
en elle-même.
Elle poussa un soupir résigné.
- Me v'là bien montée, maînnant.
(1) Ne cherchez pas. II n'existe plus.
(2) Ne cherchez pas non plus.
À