Du renouveau de 1900 au Groupe de Mai
Robert Heitz
Réalité et fiction de l'art en Alsace
Saisons d'Alsace n°78/79 (1982)
Chapitre X
L'annexion de l'Alsace à l'Allemagne met fin à
l'école alsacienne de peinture. La plupart des artistes ont
quitté leur petit pays et poursuivent leur carrière
à Paris, mais l'équipe cohérente n' existe plus.
D'ailleurs les chefs de file, Gustave Brion et Théophile
Schuller disparaissent en 1877 et 1878.
Parmi les peintres qui, du moins à leurs débuts,
semblaient relever de récole alsacienne il faut mentionner
Eugène Carrière (1849-1906). Il n'était pas
Alsacien de naissance, mais a passé à Strasbourg toute sa
jeunesse et a fait apprentissage du métier chez l'imprimeur -
lithographe Münch, au n° 6 de la rue Brûlée, dans
les locaux où sera installée la Maison d'Art alsacienne
de 1905 à 1964. Mais l'épanouissement du style
très personnel de Carrière s'est fait en dehors de
l'Alsace et y est resté sans écho.
Tout comme dans le domaine politique, l'annexion avait
arrêté net toute vie culturelle authentique. Le
régime quasi colonial du «Reichsland
Elsass-Lothringen» inventé de toutes pièces par
Bismarck pour servir de glacis militaire au nouvel Empire, entreprit
immédiatement de «germaniser» l'Alsace, sans tenir
aucun compte des traditions locales telles que les avait
créées son histoire mouvementée, et notamment les
deux siècles d'appartenance à la France. La tâche
des nouveaux maîtres leur était facilitée par le
fait que la majeure partie de l'élite intellectuelle de la
province,ayant opté pour la France, s'était
expatriée volontairement.
Dans l'orgueil de sa victoire, le Deuxième Reich entreprit de
gigantesques travaux d'aménagement et de construction surtout
à Strasbourg, capitale de la «Terre d'Empire». Une
véritable ville nouvelle vint, dès les premières
décennies après l'annexion, doubler l'ancienne surface de
la ville, d'après des plans d'urbanisme remarquables, qui
voyaient si grand que, au jourd'hui encore, après un
siècle, ses principales artères suffisent à la
circulation.
Par malheur, l'art de l'architecture de cette époque
était tombé au niveau le plus bas. Ce qui a permis de
dire que le nouveau Strasbourg était à la fois un
modèle d'urbanisme et une carte d'échantillons du mauvais
goût d'une époque. C'est ainsi qu'on vit pousser comme
d'énormes champignons une gare en style château-fort des
Vosges à Colmar, une autre gare ainsi qu'une direction des
postes imitant les cathédrales romanes rhénanes, à
Metz; la direction des postes de Stasbourg affectant l'aspect d'une
immense abbaye gothique; l'ineffable Palais de l'Empereur à
Strasbourg (qu'on a bien fait de conserver à titre de
repoussoir), de style néo-florentin
«amélioré», dont le pesant bossage à
la manière du Palazzo Pitti est coiffé d'une coupole
quelque peu rabougrie, en pastiche du «cupolone» de
Brunelleschi ; une direction des douanes aux prétentions de
palais romain; enfin ces spécimens particulièrement
pénibles du soi-disant style «Renaissance
allemande», mélange hétéroclite de briques,
de pesantes pierres de taille, de fer forgé, dont les
échantillons les plus volumineux sont l'«Ecole du
Dragon» et la «Germania », naïvement
revalorisée après 1918 en «Gallia».
Comble de disgrâce, sculpture et peinture décoratives
étaient au diapason de leur soeur aînée,
l'architecture, si elles ne les dépassaient pas en
prétentieuse laideur. Pour une fois, la rage iconoclaste
à laquelle ses destins politiques semblent vouer l'Alsace a eu
des effets heureux. Une bonne partie des effigies des trois empereurs
Hohenzollern sur la façade des postes et
télégraphes, des généraux, des Victoires et
hérauts d'armes en bronze doré du
«Kaiserpalast», ainsi que les grandes fresques
«historiques» de la gare principale de Strasbourg et autres
articles de bazar ont disparu.
Reconnaissons que le peuple en colère de novembre 1918 a su
faire les distinctions nécessaires. Il n'a pas touché aux
savants illustres, bien que presque unilatéralement allemands,
du Palais de l'Université ni au monument du jeune Goethe
étudiant à Strasbourg, oeuvre du sculpteur berlinois
Waegener, assez banale, mais discrète. Soyons équitable:
nous pensons qu'aucun Strasbourgeois n'aura pleuré la
destruction par les Nazis de l'immense et navrant navet, dû
à un Prix de Rome, «Monument Pasteur» que, entre les
deux guerres, on avait érigé devant le Palais
universitaire, à quelques pas du jeune Goethe.
En revanche, on regrettera la disparition d'un ensemble monumental qui,
lors de son inauguration en 1905, devant le Théâtre, avait
provoqué l'esprit frondeur strasbourgeois. Le «Vater
Rhein», dressé devant un bassin d'heureuses proportions et
entouré de sculptures décoratives, était une
grande statue de bronze, représentant le «Père Rhin
», à la façon d'un dieu fluvial classique. Dû
au grand sculpteur allemand Adolf Hildebrand, elle avait le seul tort
d'offrir aux spectateurs sortant du théâtre l'aspect des
parties les plus charnues de son anatomie. Dans la grande pagaïe
de la mini-révolution strasbourgeoise de novembre 18, on avait
pris soin de la couvrir d'une protection de planches coiffée
d'un cop gaulois. Au lieu de l'échanger plus tard comme le fit
la municipalité de Strasbourg, contre une vague statuette du
«Meiselocker », elle aurait été plus
avisée de trouver à cette oeuvre de valeur un cadre plus
approprié, par exemple à l'Orangerie -comme l'a fait la
ville de Munich, en bordure de l'Isar... Bien entendu, toutes les
commandes officielles, les constructions et leur décor plastique
étaient passées à des Allemands.
La «paix
des cimetières», tant politique que culturelle, dura un
quart de siècle. Ce n'est que quelques années avant 1900
que les jeunes hommes d'une nouvelle génération, refusant
de se complaire dans une protestation sentimentale et sans issue,
revendiquèrent avec vigueur le droit d'être
eux-mêmes, sur leur propre terre. Ce sont des artistes et des
écrivains qui furent à l'origine d'un mouvement
étonnant qui, en l' espace de quelques années,
s'étendit à travers l' Alsace entière, submergeant
les secteurs les plus divers, les transformant en profondeur. Mouvement
dont l'ambition ira s'amplifiant, puisque, au début, il
s'agissait uniquement de sauvegarder du passé ce qui pouvait
encore l'être. Mais devant le succès
inespéré des premières entreprises, les dirigeants
se proposaient comme but rien de moins que de ressusciter ou
plutôt de créer de toutes pièces une
personnalité alsacienne, une conscience, une culture alsacienne
complète, dans le cadre étroit de la province, tout en
tenant compte de la situation politique du moment.
Le mouvement de St-Léonard
Le cadre même de la naissance du mouvement qui
allait pour longtemps orienter la vie culturelle de l' Alsace avait une
valeur de symbole. St- Léonard est un groupe de belles maisons
de campagne, remplaçant un ancien prieuré
bénédictin, aux pieds du Mont Sainte-Odile, palladium de
l'Alsace. En ce lieu idyllique comme le décor d'un récit
d'Erckmann-Chatrian habitaient un amateur d'art aux dons multiples,
Anselme Laugel, et un jeune peintre et marqueteur, Charles Spindler.
Passionnés pour les paysages, l'histoire, les coutumes et les
costumes de l' Alsace, ils parcouraient le pays, rassemblant tout ce
qu'ils pouvaient dénicher d'art populaire. Au fur et à
mesure de leurs découvertes, ils publiaient en 1895 et 1896 une
revue «Images alsaciennes», à laquelle collaboraient
également l'excellent dessinateur Joseph Sattler, bavarois
conquis par l' Alsace, les peintres Léon Hornecker et Georges
Ritleng, le sculpteur Alfred Martzolff. Bientôt
autour d'eux se
rassemblaient jeunes artistes, écrivains, musiciens, savants.
Dès 1898, les «Images alsaciennes» furent
remplacées par une revue de haute tenue, remarquablement
présentée «La Revue alsacienne
illustrée». Jusqu'à la guerre de 1914, elle jouera
un rôle de tout premier plan dans la vie culturelle de l' Alsace,
grâce à l'autorité intellectuelle de son directeur,
le Docteur Pierre Bucher, qui sut poursuivre, avec la prudence
imposée par le régime politique de la province
annexée, mais aussi avec une ténacité et une
efficacité remarquables sa tâche de définir et de
défendre la véritable identité de l'Alsace.
Fantômes et Géants autour du Nideck
Splendeur et misères des Châteaux
d'Alsace
Guy Trendel
Editions Coprur (1993)
Dans l'imaginaire populaire, toute ruine
possède son
trésor caché, ses chevaliers damnés
dont les âmes sont condamnées à errer
éternellement afin d'expier des fautes terribles.
Et lentement les burgs désertés par les vivants
ont été peuplés par des fantômes qui
ajoutent
au charme de ces lieux et font sentir au passant
la présence des ombres qui ont vécu là.
Pour presque chaque château il y a une légende, mais
le château alsacien qui est devenu célèbre à
travers une
partie de l'Europe pour son histoire légendaire est bien
celui du Nideck, dans les vastes forêts de la vallée
supérieure de la Hasel.
Tout est d'ailleurs étrange dans ces ruines, on ne sait
même pas
quand le Nideck fut construit, ni par qui. Enfin, il fut repaire de
brigands et
finalement, selon la tradition, peuplé de géants.
La fille du géant
Des générations de petits alsaciens ont
appris le
poème d'Adalbert de Chamisso: Das Riesenfräulein,
la
fille du géant. Les vers, basés sur une légende,
racontent
qu'au château du Nideck vécut un géant qui
était père
d'une fillette, évidemment de taille gigantesque. Mais la
pauvrette s'ennuyait ferme dans son château et cherchait
une belle distraction. Ainsi, et malgré l'interdiction qui
lui avait été faite de s'éloigner de la demeure,
la jeunette
s'en alla vagabonder à pas de géant. Et elle arriva vite
dans
la vallée où vivaient les hommes. De drôles de
petits êtres,
toujours affairés. Dans un champ, elle vit un jouet encore
plus extraordinaire: un paysan labourant son champ. Ses
boeufs tiraient la charrue et le petit homme bondissait,
ahanait. Jamais la fillette n'avait vu pareille merveille. Elle
étendit son tablier, y plaça paysan, charrue et animaux
et
s'en retourna en hâte au château.
Là, sur la table de la grande salle, elle
déballa la
curieuse trouvaille sous les yeux de son père. Elle était
joyeuse, heureuse: un jouet qui marche tout seul! Mais
le bon géant lui fit de gros yeux et, de sa voix grave, lui
apprit que ce qu'elle prenait pour un jouet était en fait
un homme grâce au travail duquel le blé poussait
assurant le pain quotidien aussi bien aux géants qu'aux
êtres
de petite taille. Et le géant d'apprendre à sa fille que
quelle que soit la condition humaine, elle est toujours
tributaire du plus petit, du plus humble.
La fillette comprit la leçon; elle reprit
"son jouet" et
le reposa à la place où elle l'avait pris. Car sans
paysan,
pas de pain...
Le poème, écrit en allemand par un
émigrant
français natif de la Champagne, fit le tour de l'Europe et
entra dans les manuels scolaires. De tout le continent,
les visiteurs affluèrent au château pour voir et, dans la
proche maison forestière qui fait auberge, on admire
encore un tableau illustrant l'histoire. Une histoire
qu'un forestier avait raconté en 1808 à Charlotte
Engelhardt qui la rapporta à d'autres. Elle arriva ainsi aux
oreilles des frères Grimm et entra dans leur recueil de
légendes d'où Adalbert de Chamisso la tira pour en faire
son chef-d'oeuvre.
A la tour du Nideck inférieur, le visiteur
découvre
une
plaque de bronze qui célèbre le poète et la
légende. Elle
fut apposée là en 1884 par le Club Vosgien.
Le fantôme de l'ondine
À quelques pas du Nideck
inférieur, s'il suit le sentier
qui mène à la vallée de la Hasel, le promeneur
découvre
l'une des plus jolies cascades des Vosges qui porte aussi
le nom de Cascade du Nideck. C'est là, dans
l'écume des
eaux grondantes, qu'on découvre parfois la silhouette
gracieuse d'une ondine, un fantôme aussi léger que la
brume qui se glisse le long des tresses d'eau pour
disparaître avec le soleil.
La légende nous raconte qu'un sire
de Nideck avait
une fille, aussi belle que le jour. Devenue adolescente,
elle aimait se promener dans la forêt environnante. Mais
un jour, un jeune seigneur du voisinage, du château de
Wangenburg, la vit et l'enleva sans scrupules.
Il l'entraîna dans son château, s'en amusa et s'en lassa
finalement.
Mais la belle était tombée amoureuse de son ravisseur et
ne voulut plus le quitter. Le méchant échafauda un vilain
plan. Il expliqua à la belle qu'il attendait d'elle une
preuve d'amour. Il lui demanda de puiser dans une énorme
cruche de l'eau au sommet de la cascade. Et la belle
marcha, longtemps, ployant sous le poids du vase. Elle arriva
enfin à la cascade et commença par remplir le vase. Mais
celui-ci devenait de plus en plus lourd et finalement
l'entraîna dans l'abîme. L'histoire risquait de se
terminer tragiquement, mais heureusement la bonne fée
veillait. Elle faisait partie de la famille de Nideck et avait
déjà veillé au berceau de l'enfant. Elle surgit
donc à
l'instant fatal et sauva la belle, la transformant simplement
en ondine de la cascade afin que sa beauté puisse
toujours émerveiller et surtout rappeler au passant que tout
est éphémère...
Les Burgfrieden du
Nideck
et les problèmes d'entretien des châteaux
L'importance stratégique du
château décline
rapidement au XIV° siècle. Les centres de décision
dans le
domaine économique, culturel et religieux se
concentrent en ville. La noblesse, retranchée dans les burgs,
commence à descendre de la montagne pour s'installer
en plaine et notamment dans les cités. Le château fort
reste toutefois le signe extérieur du rang social, de
l'appartenance à la caste noble. Si pour les familles
comtales, donc les plus puissantes d'Alsace en règle
générale,
la crise économique n'a pas encore de répercussions
dramatiques, la petite noblesse souffre. Elle qui défient des
fiefs, notamment dans les châteaux de montagne, va
devoir faire face aux problèmes d'entretien, d'où
l'idée
de partager les frais en partageant la propriété.
Le château devient un "produit de placement". Il est
divisé en
lots ou parts. Du coup, l'accession à la propriété
est
facilitée et trouve preneur, car la noblesse reste
attachée à
cette image du chevalier et de son château. L'acquisition
d'un château en entier est souvent impossible, mais une
participation dans un "ganerbinat" est possible et, par là,
l'accession au rang de "châtelain ".
Vers la fin du XIV° siècle, le
phénomène de
"partage
du château" prend de plus en plus d'ampleur. C'est le
triomphe du "ganerbinat", de la copropriété.
Mais le système montre vite ses failles. Les problèmes de
cohabitation se multiplient et débouchent parfois sur des
querelles qui s'achèvent dans le sang. Cela n'arrange pas les
affaires de l'association des copropriétaires qui se scinde
en clans et fait capoter les projets de travaux parfois
indispensables à la bonne conservation du patrimoine
commun, à savoir le château. Du coup, le "placement" peut
s'avérer ruineux. Pour sortir de cette situation,
les copropriétaires vont devoir rédiger un
règlement intérieur
codifiant les droits et devoirs des différentes parties. Ce
règlement recevra le nom de Burgfrieden ou paix
castrale.
Un des ces règlements concerne le
château du Bas-
Nideck dans l'immense massif forestier d'Oberhaslach.
Il a été analysé et commenté par Francis
Rapp (1).
(1) Francis Rapp: "Comment les châtelains s'efforçaient
de vivre en bonne
intelligence : le Burgfrieden du Nideck en 1422", Revue d'Alsace, T.
94, (1955) 94-111.
Guy Trendel: "Dragons, fantômes et trésors cachés
", Strasbourg, (1988)
Recherches Médiévales: "Châteaux, villes et
villages fortifiés des vallées de la Mossig et de
la Hasel" n°14-15 (1986).
Le château du Nideck
Châteaux des Vosges et du Jura alsacien
Guy Trendel, Dr. H. Ulrich
Editions des DNA (1979)
Sur une avancée rocheuse de la vallée de la
Hasel,
à 600 m
d'altitude, se dressent les mystérieuses ruines du château
du
Nideck. Le secret de sa naissance reste encore bien gardé et
l'«Histoire» doit reconnaître son ignorance.
C'est donc à la
tradition de prendre le fil des événements. Elle aussi
cherche
à percer l'inconnu et d'un coup de sa baguette magique elle
peuple nos plaines et montagnes d'une infinité d'êtres
surnaturels; ainsi naquit cette race formidable des géants.
Ils établirent leurs demeures sur des rochers
inaccessibles et se
transformèrent lentement en chevaliers d'une taille gigantesque.
Ils devinrent les protecteurs du paysan, source de toutes
civilisations. Autour de leur maison forte du Nideck une légende
commença à se tisser, elle fut, un jour de l'an 1808
contée par
un forestier à Madame Charlotte Engelhardt (1781-1864),
fille du célèbre helléniste strasbourgeois
Schweighaeuser. En
1814, Jacques Grimm, de passage à Strasbourg, fut invité
en
la maison des Schweighaeuser et là entendit, sans doute, le
poème transcrit en alsacien. Les frères Grimm
publièrent en
1816 un recueil des légendes d'Allemagne où allait
figurer en bonne place celle des géants du Nideck.
A son tour, Adalbert de Chamisso en fit la célèbre
poésie qui allait faire le
tour de l'Allemagne et donner à la ruine du Nideck son
lustre de mystère.
Construction et premier siège
Revenons maintenant dans le domaine du réel et
examinons
de plus près les circonstances de la naissance du château.
Il est
probable que le Nideck, «le mont arrogant»,
fut élevé durant la
guerre de succession de Dabo, par l'évêque Berthold de
Teck,
dans le but de compléter la ligne des forteresses couvrant la
moyenne vallée de la Bruche que le prélat venait
d'envahir.
C'est donc en pleine période de troubles, entre
1226 et 1239,
que naquit le Nideck supérieur. Comme de coutume, le
château fut confié à la garde d'un vassal de
l'Évêché qui obtint la
charge de Burgrave et prit le nom du château comme nom
patronymique. Les Burgraves de «Nidecke»
venaient de naître.
Le premier membre de cette lignée qui nous soit connu est
Bourcard «Burggravius de Nidecke»: il apposa son sceau en
1264 à la charte de Bourcard de Dorlisheim qui se
réconciliait
avec la Ville de Strasbourg.
Le château de Nideck, qui jusqu'alors n'est
guère sorti
de
l'ombre, apparaît dans un premier document daté de l'an
1336
qui nous apprend que la forteresse se fractionne en deux
parties
distinctes, le Nideck supérieur et le Nideck inférieur.
Ces deux châteaux, en tant que possession de
l'évêque de
Strasbourg,
sont inféodés au Landgrave de Werd, qui lui même
les cédera
en arrière-fief à un vassal dont il exige le serment de
fidélité.
Dès 1339, l'évêque de Strasbourg reprend possession
du
château et reçoit, à nouveau, le serment de
soumission du
Burgrave qui y demeure.
Lors de la campagne milanaise de l'empereur Charles IV du
Saint-Empire Romain Germanique, nous trouvons dans sa
suite un chevalier Jean de Megde, châtelain sur Nideck.
Il semble donc que la lignée des de Nidecke se voie
éteinte vers le
milieu du XIV° siècle et qu'elle ait été
remplacée dans ses
fonctions par les de Megde. Cette relève entraîne le
morcellement
du château. En 1393, une paix castrale
nous mentionne les
ayants droit sur Nideck. Au bas du
document signent: Jean de
Schaeffolsheim, Thomas d'Endingen, Nicolas Richter,
Frédéric Stahel, Wyrich de Berstett, etc.
Dès lors, les de
Megde vivent en mauvaise alliance,
bientôt même, ils voient leurs droits sur le Nideck
inférieur leur
échapper.
En 1436, Thomas de Megde se rebelle. Il défie
son suzerain, le puissant évêque de Strasbourg, refuse
d'ouvrir les portes aux envoyés épiscopaux et ne paie
plus les
redevances attachées à
son fief. Cette attitude des de Megde, le
prélat saura la punir,
il évince cette famille et la remplace
en 1447 par André Wyrich,
un parent du co-signataire de la paix castrale de
1393.
Dès 1447, Wyrich est un allié du Sire de
Fénétrange qui
combat avec acharnement la Ville de
Strasbourg. La riposte ne se
fait guère attendre. Le 20 février 1448,
les milices bourgeoises s'engagent dans la vallée de la Bruche
et
mettent le siège au
château de Nideck. Devant cette armée
renommée, André
Wyrich préfère négocier. Il se soumet aux
Magistrat qui exige le serment de fidélité
et ordonne au
châtelain de laisser ses portes interdites aux armées du
sire de
Fénétrange.
Second siège et lent oubli
La leçon ne portera guère de fruits. À
peine remis de ses
émotions, André Wyrich se querelle avec le très
puissant sire Louis de Lichtenberg.
L'armée du comte de Lichtenberg ne tarde
pas à apparaître
sous les murs de Nideck, mais rencontre une
résistance
acharnée. Plus d'un assaillant sera précipité dans
le vide du
gouffre et va se fracasser sur les roches.
Puis les vivres commencèrent à manquer et
le châtelain
demanda grâce. Mais la capitulation fut exigée
sans conditions,
et le château, aux mains de Louis de Lichtenberg,
devait être
livré aux démolisseurs. André Wyrich se voyait
condamné à avoir la tête tranchée. C'est
à ce moment
que surgit, toute radieuse de sa beauté, la femme
de Wyrich. En pleurs, elle se jeta aux pieds du
vainqueur implorant son pardon et sa grâce. Emu, le sire de
Lichtenberg oublia sa rancune, laissa à Wyrich sa tête et
son château.
Le Nideck venait de frôler la catastrophe. Depuis
ce
mémorable siège, les châtelains restèrent
tranquillement en leur demeure et plus aucune histoire de faits d'armes
ne s'y rattachera.
A partir de là, les droits sur Nideck se
répartissent
entre diverses maisons nobles. La plus important session est faite en
1491, elle remet la moitié de Nideck entre les mains des
Müllenheim qui les conserveront jusqu'en 1509. Puis, de 1496
à 1715, se succèdent les Landsberg et les Kageneck, de
1715 à 1790 les Flachslanden et les Ocahon.
Mais depuis longtemps, le château est tombé
en ruines.
La date de sa destruction, tout comme celle de sa naissance, reste
ignorée. En 1636, un incendie ravagea les restes de construction
qui, depuis et d'année en année, s'effritent sous les
attaques des temps.
Les origines alsaciennes de Georges Charles d'Anthès
l'homme qui tua Pouchkine en duel
Théo Wurtz
(1989)
Le cadeau du Président Mitterrand à Mikhaïl
Gorbatchev des pistolets du duel de janvier 1837, au
cours duquel le poète russe fut mortellement blessé, a
été l'occasion de rappeler que son adversaire
était l'officier français Georges-Charles de Heeckeren
d'Anthès.
La presse locale n'a pas manqué de
rappeler les origines haut-alsaciennes du Français,
ni d'évoquer le château de Soultz (Haut-Rhin)
siège de la famille au cours du 19° siècle.
L'origine des Anthès est cependant plus ancienne et plus
lointaine.
D'après E. Lehr ("L'Alsace noble"), Sitzmann
("Dictionnaire..."),
le Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, la famille
s'est prétendue présente dès le XIV°
siècle sur l'île de Gotland dans la Baltique, avant de
s'installer en Allemagne et en Autriche.
Elle serait citée en 1529 à Weinheim (Palatinat).
Trois
générations successives occupèrent des postes de
conseillers au service de l'Electeur.
Le fils du dernier d'entre eux, Philippe Michel, né en
1640
à Weinheim, est l'ancêtre de la
lignée alsacienne. Ayant acquis la bourgeoisie de Mulhouse en
1674, il devient exploitant des forges
et haut-fourneaux de Belfort et de Giromagny. Son fils Jean Henri lui
succédera et créera la
première manufacture de fers-blancs à Oberbruck
(vallée de Masevaux) et la manufacture d'armes
blanches de Klingenthal.
Ce que l'on sait moins, et qui a été une de mes
surprises lors du dépouillement systématique du
R.P.p. de Mittelwihr, c'est que Philippe Michel, avant de
s'installer
à Mulhouse, a vécu près de dix
années à Mittelwihr, où sont nés deux des
neufs enfants que lui a donnés son épouse Claudine
d'Ormoy. En
voici les extraits :
1665 : 4 octobris, infans : Johannes Caspar, parentes: Philipp
Michel Anthes, Claudina, Patrini
£ Johann Barban, an stelle s. Vatters £ Caspar Barban, u.
Margreth,
Johann Kneÿels Haussfrau.
1667 : 5 may, Johann Philipp, £ Philipp Michel Anthes, Claudina,
susceptores : Johannes Kneÿel
Jungf. {un blanc) £ Merons v. Ammersweÿr tochter."
D'autre part, Philippe Michel Anthès parraine à
Mittelwihr les 16 décembre 1668, 10 avril 1670 et
11 février 1671, trois des fils de Bernard Greiner (fils du
prévôt Philippe Greiner, et lui-même futur
prévôt), ancêtre d'une famille encore très
vivace aujourd'hui.
On le retrouve ensuite parrainant les 3 mars 1672 et 28 mai 1674,
deux des
enfants de Jean Kneyel,
inspecteur des recettes du duc de Wurtemberg dans le comté de
Horbourg et la seigneurie de
Riquewihr. Ces quelques précisions n'ajouteront sans doute rien
à la biographie d'une des gloires de
la littérature russe, mais il m'a paru intéressant de
relier notre petit village alsacien au célèbre
fait divers qui a agité Saint-Petersbourg pendant un quart de
siècle... et qui vient de susciter
quelques vagues dans la France de juillet 1989!
Théo Wurtz
£ = Herr, Monsieur. L'ouvrage de référence sur
cette
famille est de Roger Boigeol, ancien
vice-président du CGA, Une famille d'Alsace, les
d'Anthès, Bulletin du musée historique de Mulhouse
(1961), p. 123-170. Elle n'est originaire ni de Gotland ni de Suisse,
mais du Palatinat, où Anthes est
un diminutif fréquent d'Antonius, Antoine. D'autre part, Georges
Meron, alors prévôt d'Ammerschwihr
était catholique.
De Heeckeren d'Anthès, Baron Georges,
né à Soultz
le 20 septembre 1843, mort à Versailles le 27 septembre 1902
Les de Heeckeren appartenaient à la race des barons
d'Anthès
qui ont fait grande figure en Alsace. Le père de Georges de
Heeckeren,
adopté par le baron de Heeckeren, d'une des plus anciennes
familles
des Pays-Bas, prit le nom et les armes de cette famille. Monsieur
Georges
de Heeckeren avait eu trois soeurs: la comtesse Vandal, la
générale
Metman et une troisième soeur morte jeune.
Son père, mort il y a une quinzaine d'années, avait
débuté
en Russie comme chevalier-garde de l'empereur Nicolas. On sait qu'il
eut
le malheur de tuer en duel son beau-frère, le
célèbre
poète Pouchkine, duel qu'on a souvent mal raconté, mais
qui
eut lieu dans les conditions les plus correctes, quoique les plus
terribles.
C'était un duel au pistolet, à cinq pas, qui, par un
singulier
hasard, devait se renouveler dans les mêmes conditions, bien des
années plus tard, entre le fils qui vient de mourir et un autre
Russe, le prince Dolgorouki.
Venu à Paris en quittant la Russie, le père du baron
de Heeckeren était devenu l'ami de Napoléon III qui
l'avait
fait sénateur. Depuis la chute de l'Empire, il vivait
très
retiré dans son appartement de l'avenue Montaigne, au milieu de
ses livres et de ses souvenirs.
Le fils avait été de cette brillante pléiade de
Parisiens qui firent parler d'eux comme d'élégants
gentilshommes
sous l'Empire et firent la guerre de 1870-1871 en vaillants soldats. La
mort a fauché rapidement parmi eux, et c'est peut-être la
dernière de ces physionomies et l'une des plus sympathiques qui
vient de disparaître avec le baron Georges de Heeckeren.
Soldat à 22 ans, il s'était engagé dans la
légion
étrangère pour faire la campagne du Mexique, où il
fit partie, avec Michel Ney, de la contre-guérilla du colonel
Dupin.
Il devint aussi l'ami de celui qui fut plus tard le
général
Giovanninelli.
À l'attaque d'un village où il commandait comme
sous-lieutenant
une petite troupe, il reçut une balle dans le ventre.
Réprimant
les plus violentes douleurs, il continua à diriger ses hommes
jusqu'à
ce qu'il fût délivré par le commandant, plus tard
général
Lardeur, qui déclarait le soir même n'avoir jamais vu de
sous-lieutenant
aussi crâne.
Georges de Heeckeren revint à Paris sur des béquilles.
Il fut un an à se remettre.
Quand la guerre de 1870 éclata, il s'engagea aux chasseurs
à
cheval et fit la campagne sous Metz. Après la capitulation, il
quitta
la ville sous un costume de paysan, grâce à la
complicité
d'un officier prussien, nommé Misson, qui avait
été
son camarade à la légion étrangère. Il se
rendit
tout droit à son château, en Alsace, y recruta quelques
volontaires
et les entraîna avec lui à de nouveaux combats.
À Tours, il trouve M. Ranc qui, en souvenir d'un ami commun,
s'intéresse à lui et le fait nommer sous-lieutenant dans
l'armée de l'Est.
Nouveau désastre; mais au moment de passer en Suisse, Georges
de Heeckeren tourne bride et au prix de mille dangers, échappe
à
l'ennemi et arrive à Bordeaux.
Parti simple soldat, il était cette fois capitaine et
décoré.
Depuis lors, il partageait son temps entre l'Alsace et Paris. C'est
en Alsace qu'il s'est marié à la fille du baron de
Schauenbourg-Luxembourg.
Il en a eu quatre enfants dont l'aîné s'est engagé
dans la cavalerie dès ses dix-huit ans, et a rapidement conquis
ses premiers galons. Dans cette carrière, son père fut
pour
lui à la fois un guide et un ami, car le baron de Heeckeren
n'était
pas seulement un vaillant soldat, c'était l'homme accompli en
toutes
choses: lettré, érudit, cultivant son esprit par
l'étude,
comme il avait habitué son corps et ses muscles à tous
les
sports. Grand, fort, taillé en Hercule, et très beau
encore
avec sa barbe blanche, il ressemblait à quelque superbe burgrave
sorti de son cadre. Toute son allure était celle du militaire
habitué
à commander, et cependant nul n'avait plus de bonté
expansive
et délicate.
Sa mort met en deuil les familles les plus considérables
d'Alsace,
les comtes et les barons de Waldner, les barons de Bulach, les comtes
et
baron de Reinach-Woerth.
Revue Alsacienne Illustrée, volume V (1903)