Du renouveau de 1900 au Groupe de Mai

Robert Heitz
Réalité et fiction de l'art en Alsace
Saisons d'Alsace n°78/79 (1982)
Chapitre X

L'annexion de l'Alsace à l'Allemagne met fin à l'école alsacienne de peinture. La plupart des artistes ont quitté leur petit pays et poursuivent leur carrière à Paris, mais l'équipe cohérente n' existe plus.
D'ailleurs les chefs de file, Gustave Brion et Théophile Schuller disparaissent en 1877 et 1878.
Parmi les peintres qui, du moins à leurs débuts, semblaient relever de récole alsacienne il faut mentionner Eugène Carrière (1849-1906). Il n'était pas Alsacien de naissance, mais a passé à Strasbourg toute sa jeunesse et a fait apprentissage du métier chez l'imprimeur - lithographe Münch, au n° 6 de la rue Brûlée, dans les locaux où sera installée la Maison d'Art alsacienne de 1905 à 1964. Mais l'épanouissement du style très personnel de Carrière s'est fait en dehors de l'Alsace et y est resté sans écho.
Tout comme dans le domaine politique, l'annexion avait arrêté net toute vie culturelle authentique. Le régime quasi colonial du «Reichsland Elsass-Lothringen» inventé de toutes pièces par Bismarck pour servir de glacis militaire au nouvel Empire, entreprit immédiatement de «germaniser» l'Alsace, sans tenir aucun compte des traditions locales telles que les avait créées son histoire mouvementée, et notamment les deux siècles d'appartenance à la France. La tâche des nouveaux maîtres leur était facilitée par le fait que la majeure partie de l'élite intellectuelle de la province,ayant opté pour la France, s'était expatriée volontairement.
Dans l'orgueil de sa victoire, le Deuxième Reich entreprit de gigantesques travaux d'aménagement et de construction surtout à Strasbourg, capitale de la «Terre d'Empire». Une véritable ville nouvelle vint, dès les premières décennies après l'annexion, doubler l'ancienne surface de la ville, d'après des plans d'urbanisme remarquables, qui voyaient si grand que, au jourd'hui encore, après un siècle, ses principales artères suffisent à la circulation.
Par malheur, l'art de l'architecture de cette époque était tombé au niveau le plus bas. Ce qui a permis de dire que le nouveau Strasbourg était à la fois un modèle d'urbanisme et une carte d'échantillons du mauvais goût d'une époque. C'est ainsi qu'on vit pousser comme d'énormes champignons une gare en style château-fort des Vosges à Colmar, une autre gare ainsi qu'une direction des postes imitant les cathédrales romanes rhénanes, à Metz; la direction des postes de Stasbourg affectant l'aspect d'une immense abbaye gothique; l'ineffable Palais de l'Empereur à Strasbourg (qu'on a bien fait de conserver à titre de repoussoir), de style néo-florentin «amélioré», dont le pesant bossage à la manière du Palazzo Pitti est coiffé d'une coupole quelque peu rabougrie, en pastiche du «cupolone» de Brunelleschi ; une direction des douanes aux prétentions de palais romain; enfin ces spécimens particulièrement pénibles du soi-disant style «Renaissance allemande», mélange hétéroclite de briques, de pesantes pierres de taille, de fer forgé, dont les échantillons les plus volumineux sont l'«Ecole du Dragon» et la «Germania », naïvement revalorisée après 1918 en «Gallia».
Comble de disgrâce, sculpture et peinture décoratives étaient au diapason de leur soeur aînée, l'architecture, si elles ne les dépassaient pas en prétentieuse laideur. Pour une fois, la rage iconoclaste à laquelle ses destins politiques semblent vouer l'Alsace a eu des effets heureux. Une bonne partie des effigies des trois empereurs Hohenzollern sur la façade des postes et télégraphes, des généraux, des Victoires et hérauts d'armes en bronze doré du «Kaiserpalast», ainsi que les grandes fresques «historiques» de la gare principale de Strasbourg et autres articles de bazar ont disparu.
Reconnaissons que le peuple en colère de novembre 1918 a su faire les distinctions nécessaires. Il n'a pas touché aux savants illustres, bien que presque unilatéralement allemands, du Palais de l'Université ni au monument du jeune Goethe étudiant à Strasbourg, oeuvre du sculpteur berlinois Waegener, assez banale, mais discrète. Soyons équitable: nous pensons qu'aucun Strasbourgeois n'aura pleuré la destruction par les Nazis de l'immense et navrant navet, dû à un Prix de Rome, «Monument Pasteur» que, entre les deux guerres, on avait érigé devant le Palais universitaire, à quelques pas du jeune Goethe.
En revanche, on regrettera la disparition d'un ensemble monumental qui, lors de son inauguration en 1905, devant le Théâtre, avait provoqué l'esprit frondeur strasbourgeois. Le «Vater Rhein», dressé devant un bassin d'heureuses proportions et entouré de sculptures décoratives, était une grande statue de bronze, représentant le «Père Rhin », à la façon d'un dieu fluvial classique. Dû au grand sculpteur allemand Adolf Hildebrand, elle avait le seul tort d'offrir aux spectateurs sortant du théâtre l'aspect des parties les plus charnues de son anatomie. Dans la grande pagaïe de la mini-révolution strasbourgeoise de novembre 18, on avait pris soin de la couvrir d'une protection de planches coiffée d'un cop gaulois. Au lieu de l'échanger plus tard comme le fit la municipalité de Strasbourg, contre une vague statuette du «Meiselocker », elle aurait été plus avisée de trouver à cette oeuvre de valeur un cadre plus approprié, par exemple à l'Orangerie -comme l'a fait la ville de Munich, en bordure de l'Isar... Bien entendu, toutes les commandes officielles, les constructions et leur décor plastique étaient passées à des Allemands.
le Vater Rhein à Munich (photo P Ju)
inscription (Photo P Ju)

La «paix des cimetières», tant politique que culturelle, dura un quart de siècle. Ce n'est que quelques années avant 1900 que les jeunes hommes d'une nouvelle génération, refusant de se complaire dans une protestation sentimentale et sans issue, revendiquèrent avec vigueur le droit d'être eux-mêmes, sur leur propre terre. Ce sont des artistes et des écrivains qui furent à l'origine d'un mouvement étonnant qui, en l' espace de quelques années, s'étendit à travers l' Alsace entière, submergeant les secteurs les plus divers, les transformant en profondeur. Mouvement dont l'ambition ira s'amplifiant, puisque, au début, il s'agissait uniquement de sauvegarder du passé ce qui pouvait encore l'être. Mais devant le succès inespéré des premières entreprises, les dirigeants se proposaient comme but rien de moins que de ressusciter ou plutôt de créer de toutes pièces une personnalité alsacienne, une conscience, une culture alsacienne complète, dans le cadre étroit de la province, tout en tenant compte de la situation politique du moment.

Le mouvement de St-Léonard

Le cadre même de la naissance du mouvement qui allait pour longtemps orienter la vie culturelle de l' Alsace avait une valeur de symbole. St- Léonard est un groupe de belles maisons de campagne, remplaçant un ancien prieuré bénédictin, aux pieds du Mont Sainte-Odile, palladium de l'Alsace. En ce lieu idyllique comme le décor d'un récit d'Erckmann-Chatrian habitaient un amateur d'art aux dons multiples, Anselme Laugel, et un jeune peintre et marqueteur, Charles Spindler. Passionnés pour les paysages, l'histoire, les coutumes et les costumes de l' Alsace, ils parcouraient le pays, rassemblant tout ce qu'ils pouvaient dénicher d'art populaire. Au fur et à mesure de leurs découvertes, ils publiaient en 1895 et 1896 une revue «Images alsaciennes», à laquelle collaboraient également l'excellent dessinateur Joseph Sattler, bavarois conquis par l' Alsace, les peintres Léon Hornecker et Georges Ritleng, le sculpteur Alfred Martzolff. Bientôt autour d'eux se rassemblaient jeunes artistes, écrivains, musiciens, savants. Dès 1898, les «Images alsaciennes» furent remplacées par une revue de haute tenue, remarquablement présentée «La Revue alsacienne illustrée». Jusqu'à la guerre de 1914, elle jouera un rôle de tout premier plan dans la vie culturelle de l' Alsace, grâce à l'autorité intellectuelle de son directeur, le Docteur Pierre Bucher, qui sut poursuivre, avec la prudence imposée par le régime politique de la province annexée, mais aussi avec une ténacité et une efficacité remarquables sa tâche de définir et de défendre la véritable identité de l'Alsace.

Fantômes et Géants autour du Nideck

Splendeur et misères des Châteaux d'Alsace
Guy Trendel
Editions Coprur (1993)

Dans l'imaginaire populaire, toute ruine possède son trésor caché, ses chevaliers damnés dont les âmes sont condamnées à errer éternellement afin d'expier des fautes terribles. Et lentement les burgs désertés par les vivants ont été peuplés par des fantômes qui ajoutent au charme de ces lieux et font sentir au passant la présence des ombres qui ont vécu là.
Pour presque chaque château il y a une légende, mais le château alsacien qui est devenu célèbre à travers une partie de l'Europe pour son histoire légendaire est bien celui du Nideck, dans les vastes forêts de la vallée supérieure de la Hasel. Tout est d'ailleurs étrange dans ces ruines, on ne sait même pas quand le Nideck fut construit, ni par qui. Enfin, il fut repaire de brigands et finalement, selon la tradition, peuplé de géants.

La fille du géant

Des générations de petits alsaciens ont appris le poème d'Adalbert de Chamisso: Das Riesenfräulein, la fille du géant. Les vers, basés sur une légende, racontent qu'au château du Nideck vécut un géant qui était père d'une fillette, évidemment de taille gigantesque. Mais la pauvrette s'ennuyait ferme dans son château et cherchait une belle distraction. Ainsi, et malgré l'interdiction qui lui avait été faite de s'éloigner de la demeure, la jeunette s'en alla vagabonder à pas de géant. Et elle arriva vite dans la vallée où vivaient les hommes. De drôles de petits êtres, toujours affairés. Dans un champ, elle vit un jouet encore plus extraordinaire: un paysan labourant son champ. Ses boeufs tiraient la charrue et le petit homme bondissait, ahanait. Jamais la fillette n'avait vu pareille merveille. Elle étendit son tablier, y plaça paysan, charrue et animaux et s'en retourna en hâte au château.

Là, sur la table de la grande salle, elle déballa la curieuse trouvaille sous les yeux de son père. Elle était joyeuse, heureuse: un jouet qui marche tout seul! Mais le bon géant lui fit de gros yeux et, de sa voix grave, lui apprit que ce qu'elle prenait pour un jouet était en fait un homme grâce au travail duquel le blé poussait assurant le pain quotidien aussi bien aux géants qu'aux êtres de petite taille. Et le géant d'apprendre à sa fille que quelle que soit la condition humaine, elle est toujours tributaire du plus petit, du plus humble.

La fillette comprit la leçon; elle reprit "son jouet" et le reposa à la place où elle l'avait pris. Car sans paysan, pas de pain...

Le poème, écrit en allemand par un émigrant français natif de la Champagne, fit le tour de l'Europe et entra dans les manuels scolaires. De tout le continent, les visiteurs affluèrent au château pour voir et, dans la proche maison forestière qui fait auberge, on admire encore un tableau illustrant l'histoire. Une histoire qu'un forestier avait raconté en 1808 à Charlotte Engelhardt qui la rapporta à d'autres. Elle arriva ainsi aux oreilles des frères Grimm et entra dans leur recueil de légendes d'où Adalbert de Chamisso la tira pour en faire son chef-d'oeuvre.

A la tour du Nideck inférieur, le visiteur découvre une plaque de bronze qui célèbre le poète et la légende. Elle fut apposée là en 1884 par le Club Vosgien.

Le fantôme de l'ondine

À quelques pas du Nideck inférieur, s'il suit le sentier qui mène à la vallée de la Hasel, le promeneur découvre l'une des plus jolies cascades des Vosges qui porte aussi le nom de Cascade du Nideck. C'est là, dans l'écume des eaux grondantes, qu'on découvre parfois la silhouette gracieuse d'une ondine, un fantôme aussi léger que la brume qui se glisse le long des tresses d'eau pour disparaître avec le soleil.

La légende nous raconte qu'un sire de Nideck avait une fille, aussi belle que le jour. Devenue adolescente, elle aimait se promener dans la forêt environnante. Mais un jour, un jeune seigneur du voisinage, du château de Wangenburg, la vit et l'enleva sans scrupules. Il l'entraîna dans son château, s'en amusa et s'en lassa finalement. Mais la belle était tombée amoureuse de son ravisseur et ne voulut plus le quitter. Le méchant échafauda un vilain plan. Il expliqua à la belle qu'il attendait d'elle une preuve d'amour. Il lui demanda de puiser dans une énorme cruche de l'eau au sommet de la cascade. Et la belle marcha, longtemps, ployant sous le poids du vase. Elle arriva enfin à la cascade et commença par remplir le vase. Mais celui-ci devenait de plus en plus lourd et finalement l'entraîna dans l'abîme. L'histoire risquait de se terminer tragiquement, mais heureusement la bonne fée veillait. Elle faisait partie de la famille de Nideck et avait déjà veillé au berceau de l'enfant. Elle surgit donc à l'instant fatal et sauva la belle, la transformant simplement en ondine de la cascade afin que sa beauté puisse toujours émerveiller et surtout rappeler au passant que tout est éphémère...

Les Burgfrieden du Nideck
et les problèmes d'entretien des châteaux

L'importance stratégique du château décline rapidement au XIV° siècle. Les centres de décision dans le domaine économique, culturel et religieux se concentrent en ville. La noblesse, retranchée dans les burgs, commence à descendre de la montagne pour s'installer en plaine et notamment dans les cités. Le château fort reste toutefois le signe extérieur du rang social, de l'appartenance à la caste noble. Si pour les familles comtales, donc les plus puissantes d'Alsace en règle générale, la crise économique n'a pas encore de répercussions dramatiques, la petite noblesse souffre. Elle qui défient des fiefs, notamment dans les châteaux de montagne, va devoir faire face aux problèmes d'entretien, d'où l'idée de partager les frais en partageant la propriété. Le château devient un "produit de placement". Il est divisé en lots ou parts. Du coup, l'accession à la propriété est facilitée et trouve preneur, car la noblesse reste attachée à cette image du chevalier et de son château. L'acquisition d'un château en entier est souvent impossible, mais une participation dans un "ganerbinat" est possible et, par là, l'accession au rang de "châtelain ".

Vers la fin du XIV° siècle, le phénomène de "partage du château" prend de plus en plus d'ampleur. C'est le triomphe du "ganerbinat", de la copropriété. Mais le système montre vite ses failles. Les problèmes de cohabitation se multiplient et débouchent parfois sur des querelles qui s'achèvent dans le sang. Cela n'arrange pas les affaires de l'association des copropriétaires qui se scinde en clans et fait capoter les projets de travaux parfois indispensables à la bonne conservation du patrimoine commun, à savoir le château. Du coup, le "placement" peut s'avérer ruineux. Pour sortir de cette situation, les copropriétaires vont devoir rédiger un règlement intérieur codifiant les droits et devoirs des différentes parties. Ce règlement recevra le nom de Burgfrieden ou paix castrale.

Un des ces règlements concerne le château du Bas- Nideck dans l'immense massif forestier d'Oberhaslach. Il a été analysé et commenté par Francis Rapp (1).



(1) Francis Rapp: "Comment les châtelains s'efforçaient de vivre en bonne intelligence : le Burgfrieden du Nideck en 1422", Revue d'Alsace, T. 94, (1955) 94-111.
Guy Trendel: "Dragons, fantômes et trésors cachés ", Strasbourg, (1988)
Recherches Médiévales: "Châteaux, villes et villages fortifiés des vallées de la Mossig et de la Hasel" n°14-15 (1986).

Le château du Nideck

Châteaux des Vosges et du Jura alsacien
Guy Trendel, Dr. H. Ulrich
Editions des DNA (1979)

Sur une avancée rocheuse de la vallée de la Hasel, à 600 m d'altitude, se dressent les mystérieuses ruines du château du Nideck. Le secret de sa naissance reste encore bien gardé et l'«Histoire» doit reconnaître son ignorance. C'est donc à la tradition de prendre le fil des événements. Elle aussi cherche à percer l'inconnu et d'un coup de sa baguette magique elle peuple nos plaines et montagnes d'une infinité d'êtres surnaturels; ainsi naquit cette race formidable des géants. Ils établirent leurs demeures sur des rochers inaccessibles et se transformèrent lentement en chevaliers d'une taille gigantesque. Ils devinrent les protecteurs du paysan, source de toutes civilisations. Autour de leur maison forte du Nideck une légende commença à se tisser, elle fut, un jour de l'an 1808 contée par un forestier à Madame Charlotte Engelhardt (1781-1864), fille du célèbre helléniste strasbourgeois Schweighaeuser. En 1814, Jacques Grimm, de passage à Strasbourg, fut invité en la maison des Schweighaeuser et là entendit, sans doute, le poème transcrit en alsacien. Les frères Grimm publièrent en 1816 un recueil des légendes d'Allemagne où allait figurer en bonne place celle des géants du Nideck. A son tour, Adalbert de Chamisso en fit la célèbre poésie qui allait faire le tour de l'Allemagne et donner à la ruine du Nideck son lustre de mystère.

Construction et premier siège

Revenons maintenant dans le domaine du réel et examinons de plus près les circonstances de la naissance du château. Il est probable que le Nideck, «le mont arrogant», fut élevé durant la guerre de succession de Dabo, par l'évêque Berthold de Teck, dans le but de compléter la ligne des forteresses couvrant la moyenne vallée de la Bruche que le prélat venait d'envahir.

C'est donc en pleine période de troubles, entre 1226 et 1239, que naquit le Nideck supérieur. Comme de coutume, le château fut confié à la garde d'un vassal de l'Évêché qui obtint la charge de Burgrave et prit le nom du château comme nom patronymique. Les Burgraves de «Nidecke» venaient de naître. Le premier membre de cette lignée qui nous soit connu est Bourcard «Burggravius de Nidecke»: il apposa son sceau en 1264 à la charte de Bourcard de Dorlisheim qui se réconciliait avec la Ville de Strasbourg.

Le château de Nideck, qui jusqu'alors n'est guère sorti de l'ombre, apparaît dans un premier document daté de l'an 1336 qui nous apprend que la forteresse se fractionne en deux parties distinctes, le Nideck supérieur et le Nideck inférieur. Ces deux châteaux, en tant que possession de l'évêque de Strasbourg, sont inféodés au Landgrave de Werd, qui lui même les cédera en arrière-fief à un vassal dont il exige le serment de fidélité. Dès 1339, l'évêque de Strasbourg reprend possession du château et reçoit, à nouveau, le serment de soumission du Burgrave qui y demeure.

Lors de la campagne milanaise de l'empereur Charles IV du Saint-Empire Romain Germanique, nous trouvons dans sa suite un chevalier Jean de Megde, châtelain sur Nideck. Il semble donc que la lignée des de Nidecke se voie éteinte vers le milieu du XIV° siècle et qu'elle ait été remplacée dans ses fonctions par les de Megde. Cette relève entraîne le morcellement du château. En 1393, une paix castrale nous mentionne les ayants droit sur Nideck. Au bas du document signent: Jean de Schaeffolsheim, Thomas d'Endingen, Nicolas Richter, Frédéric Stahel, Wyrich de Berstett, etc.
Dès lors, les de Megde vivent en mauvaise alliance, bientôt même, ils voient leurs droits sur le Nideck inférieur leur échapper. En 1436, Thomas de Megde se rebelle. Il défie son suzerain, le puissant évêque de Strasbourg, refuse d'ouvrir les portes aux envoyés épiscopaux et ne paie plus les redevances attachées à son fief. Cette attitude des de Megde, le prélat saura la punir, il évince cette famille et la remplace en 1447 par André Wyrich, un parent du co-signataire de la paix castrale de 1393.

Dès 1447, Wyrich est un allié du Sire de Fénétrange qui combat avec acharnement la Ville de Strasbourg. La riposte ne se fait guère attendre. Le 20 février 1448, les milices bourgeoises s'engagent dans la vallée de la Bruche et mettent le siège au château de Nideck. Devant cette armée renommée, André Wyrich préfère négocier. Il se soumet aux Magistrat qui exige le serment de fidélité et ordonne au châtelain de laisser ses portes interdites aux armées du sire de Fénétrange.

Second siège et lent oubli

La leçon ne portera guère de fruits. À peine remis de ses émotions, André Wyrich se querelle avec le très puissant sire Louis de Lichtenberg.

L'armée du comte de Lichtenberg ne tarde pas à apparaître sous les murs de Nideck, mais rencontre une résistance acharnée. Plus d'un assaillant sera précipité dans le vide du gouffre et va se fracasser sur les roches.

Puis les vivres commencèrent à manquer et le châtelain demanda grâce. Mais la capitulation fut exigée sans conditions, et le château, aux mains de Louis de Lichtenberg, devait être livré aux démolisseurs. André Wyrich se voyait condamné à avoir la tête tranchée. C'est à ce moment que surgit, toute radieuse de sa beauté, la femme de Wyrich. En pleurs, elle se jeta aux pieds du vainqueur implorant son pardon et sa grâce. Emu, le sire de Lichtenberg oublia sa rancune, laissa à Wyrich sa tête et son château.

Le Nideck venait de frôler la catastrophe. Depuis ce mémorable siège, les châtelains restèrent tranquillement en leur demeure et plus aucune histoire de faits d'armes ne s'y rattachera.

A partir de là, les droits sur Nideck se répartissent entre diverses maisons nobles. La plus important session est faite en 1491, elle remet la moitié de Nideck entre les mains des Müllenheim qui les conserveront jusqu'en 1509. Puis, de 1496 à 1715, se succèdent les Landsberg et les Kageneck, de 1715 à 1790 les Flachslanden et les Ocahon.

Mais depuis longtemps, le château est tombé en ruines. La date de sa destruction, tout comme celle de sa naissance, reste ignorée. En 1636, un incendie ravagea les restes de construction qui, depuis et d'année en année, s'effritent sous les attaques des temps.

Les origines alsaciennes de Georges Charles d'Anthès

l'homme qui tua Pouchkine en duel

Théo Wurtz
(1989)

Le cadeau du Président Mitterrand à Mikhaïl Gorbatchev des pistolets du duel de janvier 1837, au cours duquel le poète russe fut mortellement blessé, a été l'occasion de rappeler que son adversaire était l'officier français Georges-Charles de Heeckeren d'Anthès. La presse locale n'a pas manqué de rappeler les origines haut-alsaciennes du Français, ni d'évoquer le château de Soultz (Haut-Rhin) siège de la famille au cours du 19° siècle.

L'origine des Anthès est cependant plus ancienne et plus lointaine. D'après E. Lehr ("L'Alsace noble"), Sitzmann ("Dictionnaire..."), le Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, la famille s'est prétendue présente dès le XIV° siècle sur l'île de Gotland dans la Baltique, avant de s'installer en Allemagne et en Autriche. Elle serait citée en 1529 à Weinheim (Palatinat).

Trois générations successives occupèrent des postes de conseillers au service de l'Electeur. Le fils du dernier d'entre eux, Philippe Michel, né en 1640 à Weinheim, est l'ancêtre de la lignée alsacienne. Ayant acquis la bourgeoisie de Mulhouse en 1674, il devient exploitant des forges et haut-fourneaux de Belfort et de Giromagny. Son fils Jean Henri lui succédera et créera la première manufacture de fers-blancs à Oberbruck (vallée de Masevaux) et la manufacture d'armes blanches de Klingenthal.

Ce que l'on sait moins, et qui a été une de mes surprises lors du dépouillement systématique du R.P.p. de Mittelwihr, c'est que Philippe Michel, avant de s'installer à Mulhouse, a vécu près de dix années à Mittelwihr, où sont nés deux des neufs enfants que lui a donnés son épouse Claudine d'Ormoy. En voici les extraits :
1665 : 4 octobris, infans : Johannes Caspar, parentes: Philipp Michel Anthes, Claudina, Patrini £ Johann Barban, an stelle s. Vatters £ Caspar Barban, u. Margreth, Johann Kneÿels Haussfrau.
1667 : 5 may, Johann Philipp, £ Philipp Michel Anthes, Claudina, susceptores : Johannes Kneÿel Jungf. {un blanc) £ Merons v. Ammersweÿr tochter."

D'autre part, Philippe Michel Anthès parraine à Mittelwihr les 16 décembre 1668, 10 avril 1670 et 11 février 1671, trois des fils de Bernard Greiner (fils du prévôt Philippe Greiner, et lui-même futur prévôt), ancêtre d'une famille encore très vivace aujourd'hui.

On le retrouve ensuite parrainant les 3 mars 1672 et 28 mai 1674, deux des enfants de Jean Kneyel, inspecteur des recettes du duc de Wurtemberg dans le comté de Horbourg et la seigneurie de Riquewihr. Ces quelques précisions n'ajouteront sans doute rien à la biographie d'une des gloires de la littérature russe, mais il m'a paru intéressant de relier notre petit village alsacien au célèbre fait divers qui a agité Saint-Petersbourg pendant un quart de siècle... et qui vient de susciter quelques vagues dans la France de juillet 1989!

Théo Wurtz

£ = Herr, Monsieur. L'ouvrage de référence sur cette famille est de Roger Boigeol, ancien vice-président du CGA, Une famille d'Alsace, les d'Anthès, Bulletin du musée historique de Mulhouse (1961), p. 123-170. Elle n'est originaire ni de Gotland ni de Suisse, mais du Palatinat, où Anthes est un diminutif fréquent d'Antonius, Antoine. D'autre part, Georges Meron, alors prévôt d'Ammerschwihr était catholique.

De Heeckeren d'Anthès, Baron Georges,

né à Soultz le 20 septembre 1843, mort à Versailles le 27 septembre 1902

Les de Heeckeren appartenaient à la race des barons d'Anthès qui ont fait grande figure en Alsace. Le père de Georges de Heeckeren, adopté par le baron de Heeckeren, d'une des plus anciennes familles des Pays-Bas, prit le nom et les armes de cette famille. Monsieur Georges de Heeckeren avait eu trois soeurs: la comtesse Vandal,  la générale Metman et une troisième soeur morte jeune.
Son père, mort il y a une quinzaine d'années, avait débuté en Russie comme chevalier-garde de l'empereur Nicolas. On sait qu'il eut le malheur de tuer en duel son beau-frère, le célèbre poète Pouchkine, duel qu'on a souvent mal raconté, mais qui eut lieu dans les conditions les plus correctes, quoique les plus terribles. C'était un duel au pistolet, à cinq pas, qui, par un singulier hasard, devait se renouveler dans les mêmes conditions, bien des années plus tard, entre le fils qui vient de mourir et un autre Russe, le prince Dolgorouki.
Venu à Paris en quittant la Russie, le père du baron de Heeckeren était devenu l'ami de Napoléon III qui l'avait fait sénateur. Depuis la chute de l'Empire, il vivait très retiré dans son appartement de l'avenue Montaigne, au milieu de ses livres et de ses souvenirs.
Le fils avait été de cette brillante pléiade de Parisiens qui firent parler d'eux comme d'élégants gentilshommes sous l'Empire et firent la guerre de 1870-1871 en vaillants soldats. La mort a fauché rapidement parmi eux, et c'est peut-être la dernière de ces physionomies et l'une des plus sympathiques qui vient de disparaître avec le baron Georges de Heeckeren.
Soldat à 22 ans, il s'était engagé dans la légion étrangère pour faire la campagne du Mexique, où il fit partie, avec Michel Ney, de la contre-guérilla du colonel Dupin. Il devint aussi l'ami de celui qui fut plus tard le général Giovanninelli.
À l'attaque d'un village où il commandait comme sous-lieutenant une petite troupe, il reçut une balle dans le ventre. Réprimant les plus violentes douleurs, il continua à diriger ses hommes jusqu'à ce qu'il fût délivré par le commandant, plus tard général Lardeur, qui déclarait le soir même n'avoir jamais vu de sous-lieutenant aussi crâne.
Georges de Heeckeren revint à Paris sur des béquilles. Il fut un an à se remettre.
Quand la guerre de 1870 éclata, il s'engagea aux chasseurs à cheval et fit la campagne sous Metz. Après la capitulation, il quitta la ville sous un costume de paysan, grâce à la complicité d'un officier prussien, nommé Misson, qui avait été son camarade à la légion étrangère. Il se rendit tout droit à son château, en Alsace, y recruta quelques volontaires et les entraîna avec lui à de nouveaux combats.
À Tours, il trouve M. Ranc qui, en souvenir d'un ami commun, s'intéresse à lui et le fait nommer sous-lieutenant dans l'armée de l'Est.
Nouveau désastre; mais au moment de passer en Suisse, Georges de Heeckeren tourne bride et au prix de mille dangers, échappe à l'ennemi et arrive à Bordeaux.
Parti simple soldat, il était cette fois capitaine et décoré.
Depuis lors, il partageait son temps entre l'Alsace et Paris. C'est en Alsace qu'il s'est marié à la fille du baron de Schauenbourg-Luxembourg. Il en a eu quatre enfants dont l'aîné s'est engagé dans la cavalerie dès ses dix-huit ans, et a rapidement conquis ses premiers galons. Dans cette carrière, son père fut pour lui à la fois un guide et un ami, car le baron de Heeckeren n'était pas seulement un vaillant soldat, c'était l'homme accompli en toutes choses: lettré, érudit, cultivant son esprit par l'étude, comme il avait habitué son corps et ses muscles à tous les sports. Grand, fort, taillé en Hercule, et très beau encore avec sa barbe blanche, il ressemblait à quelque superbe burgrave sorti de son cadre. Toute son allure était celle du militaire habitué à commander, et cependant nul n'avait plus de bonté expansive et délicate.
Sa mort met en deuil les familles les plus considérables d'Alsace, les comtes et les barons de Waldner, les barons de Bulach, les comtes et baron de Reinach-Woerth.
Revue Alsacienne Illustrée, volume V (1903)