La Strata Salinatorum

ou

Route du Sel

ou

Routes des Sarmates

Dès leur arrivée en 52 avant Jésus Christ, les Romains exploitèrent deux puits salants en Lorraine près de Moyenmoutier (Vosges). Pour transporter le sel, ils construisirent une route partant de Moyenmoutier, traversant les Vosges au Col du Hantz, puis passant par le Val de Villé vers la Suisse et l'Italie du Nord.
Cette Route du Sel s'appelait Via Salinaria ou Strata Salinatorum.
Cette route fut empruntée (dans un esprit non commercial) par les Hongrois en 917, puis par les troupes du duc de Lorraine en 1525, lors de la Guerre des Paysans. 2

Après la réunion de l'Alsace à la France sous Louis XIV en 1648, elle pris le pris le nom français de "Voie des Sauniers". 2
Cette route a donné leur noms aux villages de Saulxures, Saâles, la Salcée.
Toutefois, les noms en sa : la Salcée, Saâles, la Sauce, La Sauture, pourraient avoir comme origine "un lieu planté de  saules" et pas obligatoirement le sel. 4

Pour 4 ,  cette Route du Sel ne passe pas par le col du Hantz. Pour sa partie vosgienne, elle part du Rabodeau prés d'Etival,  monte vers le Grand Himbeaumont et arrive au dessus de Saâles. Elle continue, en Alsace par une ligne de crêtes et arrive à Sermersheim.
Le prolongement vers l'ouest de la partie Himbeaumont - Rabodeau donne sur un ancien pont gaulois situé  environ aux Chatelles en amont de Raon l'Etape et si l'on poursuit la ligne de faîtes de la rive gauche de la  Meurthe, on arrive à Xermamenil (prononcer Sermamenil selon 4, Xermamenil selon 5)
Pour se rendre en Alsace (Saâles) depuis Moyenmoutier, l'utilisation de cette route crée un détour de plus de cinq  kilomètres, ce qui n 'était pas négligeable quand on marche à pied. En réalité la Route des Saulniers aurait plutôt été la route joignant Moyenmoutier à Saâles par la Chapelle, le Palon, le ban de Sapt. 4

Depuis le XVIIe siècle, cette route est fréquemment mentionnée sous le nom de Strata Sarmatorum, la route des Sarmates.
Cette appelation a-t-elle rapport avec les Sarmates, qui sont un peuple qui habitait à peu près l'Ukraine actuelle, dont la puissance fut détruite lors de l'avancée des Goths au cours du troisième siècle de notre ère? Le fait est que les Sarmates n'étaient pas tout à fait des inconnus dans la Gaule romaine, car à l'instar d'autres barbares ils servaient de corps pour garder les grandes voies romaines. On peut expliquer ainsi le nom de certaines localités qui semblent rappeler qu'une colonie de Sarmates y avait séjourné autrefois, par exemple Salmaise en Côte d'Or, Sermaise dans la Nièvre ou Sermaize dans la Marne. Y aurait­il eu une colonie analogue pour garder la Route du sel? Il ne semble pas que cette hypothèse soit la bonne.

En fait1, la confusion entre Strata Salinatorum et Strata Sarmatorum trouve son origine dans un diplôme du haut Moyen Âge concernant une prétendue charte que le roi franc d'Austrasie, Childéric II (653-673) aurait octroyé en 661 à l'abbaye de Senones.
En réalité, il s'agit d'un faux fabriqué au cours du XIIe siècle, sans doute pour légitimer après coup, sur la base d'un texte ancien, les droits de cette abbaye. Cette charte définit les limites et les confins du monastère de Senones, l'une de ces frontières étant la strata salinatorum:

Lors d'une recopie de cette charte au XVIIe siècle, un copiste a recopié strata salinatorum en strata sarmatorum. Pour comble, le texte corrompu se rencontre également dans un autre diplôme octroyé par l'empereur Otton 1er (936-973) en faveur de l'abbaye de Senones ainsi qu'en font foi les Diplomata regum et imperatorum Germaniae.

Ce que l'on sait, c'est que la copie date de 1628, mais l'auteur reste inconnu. A la vérité ce genre de mauvaise lecture n'était pas rare, comme on peut s'en convaincre en consultant le Manuel de critique verbale de Louis Havet. Tout comme le copiste incriminé ici a lu Strata Sarmatorum (route des sarmates) au lieu de Strata Salinorum (route des sauniers), d'autres copistes ont par exemple confondu ludens (joueur) et judeus (juif). La lecture défaillante pouvait ne pas passer pour invraisemblable, étant donné que, comme nous l'avons dit, les Sarmates formaient vers la fin de l'Empire romain, un corps d'auxiliaires pour garder les voies romaines. Cependant, au lieu de se référer au diplôme original du XIIe siècle, les historiens postérieurs se sont fiés à la copie vicieuse du copiste du XVIIe siècle. C'est ainsi qu'est née la légende de la route des Sarmates qui désignerait la Route du Sel ayant traversé autrefois le Val de Villé.

Pourquoi ou comment cette erreur de lecture a-t-elle pu se faire ? Il faut l'imputer au type d'écriture du XIIe siècle, dérivée de l'onciale c'est-à-dire à la manière de former en bâtons certaines lettres:

On peut se rendre compte ainsi que la méprise du copiste était possible, surtout si celui-ci venait de reproduire auparavant ­ ce qui n'est qu'une hypothèse ­ un autre document où il était question des Sarmates.
En conclusion, la seule chose sûre, c'est que la voie des Sauniers existait au XIIe siècle, quand ce faux diplôme fut rédigé. La route des Sarmates n'est qu'une fausse dénomination, due à une mauvaise lecture d'un copiste du XVIIe siècle.
Il est vrai que des corruptions de noms ont eut lieu au Moyen Âge. Les plus fréquentes sont  dûes à la romanisation de termes germaniques: FROWARD au nord de Nancy est devenu FROUARD, DIEULWARD est devenu DIEULOUARD, BELWARD prés de Raon l'Étape est passé par BELRUARD puis est devenu BEAUREGARD. 4


mes sources:

1) Julien FREUND
Annuaire de la Société d'Histoire du Val de Villé nº 3 (1978) 65

2) André Grandjean , ancien Maire de Saâles,
Histoire de Saâles , Monographie (Mars 1967)

3) Le Ban de la Roche au temps des seigneurs de Rathsamhausen et de Veldenz
Denis Leypold, Librairie Oberlin (1989)

4) Jean-François MICHEL Jean-francois@michel.com 3 rue de Lattre de Tassigny, F 88230 Fraize (France)
La prononciation du x de Xermaménil a évolué au fil des temps. Dom Calmet vers 1730 donne aux X en début de mot une prononciation qui varie de S à Sch en passant par Ch et qui a pu varier d'un lieu ou d'une époque à l'autre.
Quelques exemples au hasard:
Avant la révolution le Saintois et le Xaintois étaient la même contrée, on prononcait S;
Xures à côté de lunLville s'écrivait Schures
Un relevé fait vers 1880-90 par des chercheurs de Nancy donne environ 130 versions de patois Lorrain, qui ont surtout comme variantes différences de prononciationn

5)Marie-Ange Redon maredon@free.fr


juillot@in2p3.fr  Retour Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg