Le Bailliage Episcopal de Schirmeck
Le Château de Schirmeck
Arnold Kientzler
Le château de Schirmeck a joué un rôle important
dans l'histoire du bailliage épiscopal de Schirmeck. Même
si le bailli n'y résidait pas toujours, le château était
le centre administratif, économique et militaire de cette unité
territoriale.
Pourtant, le château de Schirmeck n'a pas l'allure d'une véritable
forteresse. Ses dimensions modestes en font plutôt un «fort»,
élevé pour contrôler l'important chemin routier de
la vallée de la Bruche.
Son histoire est assez bien connue par les comptes du bailliage qui
subsistent heureusement à partir du XVI° siècle. D'autres
documents, antérieurs, sont parvenus jusqu'à nous. Ils permettent
d'éclairer aussi les premiers temps de l'occupation de la «Côte
du Château».
I. - Le château jusqu'au XVI° siècle
Les origines du château de Schirmeck restent encore dans l'obscurité.
Il est toutefois certain que le nom de «Schirmeck» se rapportait
à l'origine au château et non pas au bourg: le terme de «Eck»
signifiait souvent «fortification» dans la langue ancienne1).
L'agglomération semble être apparue en 1291.
La forteresse, cependant, n'est pas encore mentionnée parmi
les châteaux dépendant de la vallée de la Bruche et
que le comte Simon de Linange céda en juin 1241 à l'évêque
de Strasbourg, Berthold de Bucchegg2). On
pourrait donc admettre que la construction du château se situe entre
1241 et 1291.
Cependant -en l'absence de documents plus précis- il est également
possible que la construction eut lieu plus tard et qu'elle s'inscrivit
dans un vaste programme de fortification de la vallée de la Bruche
mis sur pied par l'évêque de Strasbourg, Jean I de Dürbheim
(1308 - 1328). Le chroniqueur strasbourgeois Jacques Twinger de Koenigshoffen
rapporte que les villes commandant les entrées de la vallée,
Schirmeck, d'une part, Mutzig et Dachstein, d'autre part, furent élevées
au rang de ville forte et pourvues d'une enceinte par cet évêque3).
La première mention de la «ville» de Schirmeck apparaît
en 1328 quand l'agglomération est désignée sous le
terme de «La Neufville»4).
Il est possible que la construction du château soit liée
à celle de l'enceinte de la ville. Mais l'existence d'un château
à Schirmeck apparaît seulement le 26 novembre 1362 dans le
«Cartulaire» de l'évêché, c'est-à-dire
le livre des propriétés et des droits de l'évêque5).
Le 23 novembre 1366, la vallée de la Bruche est vendue au comte
de Salm. Dès lors, la ville et le château de Schirmeck apparaissent
plus fréquemment dans les documents. Ces derniers permettent aussi
d'approcher les différents problèmes qui se posent aux nobles
locaux.
On assiste, à partir du XIV° siècle à un appauvrissement
considérable des familles nobles obligées d'hypothéquer
et de vendre des biens importants, surtout des châteaux dont la valeur
économique reste importante. Ainsi le comte de Salm, après
avoir engagé une partie des propriétés acquises en
1366, cède le Val de Bruche en 1389 à trois nobles de Strasbourg:
le doyen du Chapitre Jean d'Ochsenstein, Nicolas de Grosstein et Nicolas
Richter6). Ces seigneurs ont sans doute uni
leurs moyens pour acheter cet important ensemble de propriétés
comprenant le château de Schirmeck et les revenus attachés
aux différents villages de la vallée.
Chaque «propriétaire» de la vallée était
pleinement détenteur de son lot et pouvait le céder en totalité
ou en partie. C'est ce qui arriva. Le 13 décembre de cette même
année (1389), l'écuyer Nicolas Richter revendit sa part à
Rodolphe de Hohenstein, pour 3000 Florins7).
Le 19 août 1466, le chevalier Didier de Rathsamhausen de la Roche
acheta des mains du patricien de Strasbourg Berthold Zorn dit «zum
Riet» la moitié de sa part de l'engagement du château
de Schirmecke et de tout le val de Bruche8).
Quelques années plus tard, le frère de Didier, Jérothée
l'Aîné, acheta également le cinquième de la
partie tenue par le noble Lienhart Eckebrecht de Durckheim (30 juin 1495)9).
La raison de ces partages est avant tout d'ordre économique.
Un quart ou un douzième du château de Schirmeck ne peut rien
représenter sur le terrain. Il s'agit bien plutôt de fraction
des «dépendances» du château, c'est-à-dire
de tous les revenus et redevances qui sont attachés au château.
Dans tous les actes de vente de parties de la vallée de la Bruche,
les documents citent brièvement le château et la ville
de Schirmeck sans entrer dans les détails; par contre, les «dépendances»
de la forteresse sont soigneusement énumérées: avec
les finages (bans), sujets, forêts, eaux, droits de pacage
et de pâturage, impôts, taille, douane, droit d'escorte et
de conduite, moulins, communaux, droit de défrichement, champs,
prés, droits sur les grains qu'il s'agisse de blé, d'orge
ou de seigle, taxes sur le vin... chapons et droit de gélinage,
avantages et revenus10).
Dans ces actes de vente ou d'engagement de fractions du Val de Bruche,
il est surtout question d'argent et de redevances en nature: une somme
d'argent, des sacs de blé ou d'orge pouvaient être effectivement
partagés en huit ou en douze! Les intérêts économiques
occupent donc la place la plus importante dans l'esprit des acquéreurs
au détriment des valeurs militaires: «Le rôle capital
des dépendances reflète bien le renversement des valeurs
qui s'était opéré dans la classe seigneuriale aux
XIV° et XV° siècles»11).
*
* *
En 1431, Berthold Knobloch, gros bourgeois de Strasbourg, vendit un douzième
du château de Schirmeck à Henri de Hohenstein12).
Mais que représente un douzième de la forteresse? Il n'est
pas possible d'imaginer un partage effectif des bâtiments d'un château
de faibles dimensions comme celui de Schirmeck. Il y eut éventuellement
un partage d'étages ou de parties d'habitations. Mais les installations
fondamentales du château restaient communes: celles permettant d'y
vivre (citernes, boulangerie, cuisine) ou celles faisant partie de la défense
des fortifications (tour, enceinte).
Un tel fractionnement ne pouvait qu'amener de sérieuses perturbations
dans un château appelé à remplir un rôle militaire,
économique et administratif.
Une sorte de «traité» était alors conclu
entre les différents copropriétaires: la paix castrale (Burgfrieden).
Elle devait éviter les litiges éventuels et permettre l'utilisation
la plus complète des diverses fonctions du château.
On connaît trois «paix castrales» établies
pour le château de Schirmeck entre 1388 et 1447. Ces précieux
documents sont significatifs sur les préoccupations et l'état
d'esprit des seigneurs de l'époque.
Un des plus grands dangers de la copropriété du château
était la guerre privée entre seigneurs. La rapine constituait
pour la noblesse médiévale un moyen simple de se procurer
des «revenus» inhabituels. La paix castrale fut instituée
pour éviter des luttes ouvertes à l'intérieur d'une
propriété commune.
La première «paix» de Schirmeck du 31 août
1388 précise qu'en toutes circonstances, la paix doit être
maintenue à l'intérieur des deux fortifications, le château
et la ville de Schirmeck ainsi que dans la vallée de la Bruche;
le texte ajoute également: entre les seigneurs comme entre le
personnel du château et les valets.
Il est intéressant de remarquer que le traité s'efforce
d'englober le personnel employé par les différents copropriétaires,
c'est-à-dire tous les habitants du château, permanents ou
temporaires. Les seigneurs accueillis à Schirmeck par l'un des copropriétaires
devaient s'annoncer au portier et jurer de se conformer à la
paix castrale en vigueur à Schirmeck.
Il peut paraitre étonnant d'admettre au château des seigneurs
étrangers. On peut imaginer les risques que courait une forteresse
en temps de guerre lorsque des nobles reçus au château par
différents copropriétaires étaient ennemis l'un de
l'autre!
La raison de ce droit de séjour n'était pas tellement
la sécurité qu'offrait le château. Il procurait surtout
d'intéressants revenus supplémentaires... En effet, les propriétaires
de Schirmeck durent, en tout temps, faire face à d'importantes dépenses
d'aménagement, de réparations, et d'équipement de
la forteresse.
Les tarifs de séjour (Enthaltungsgelt) étaient
fixés dans les «paix castrales». En 1388, les propriétaires
exigeaient une redevance en nature de 4 arbalètes par jour (d'une
valeur de 3 Florins chacune). En 1447, les tarifs avaient augmenté
et étaient établis selon la qualité du visiteur: le
seigneur payait 20 Florins et 2 arbalètes, le chevalier ou l'écuyer
10 Florins et 2 arbalètes; le simple soldat ne devait verser que
5 Florins et 1 arbalète.
Ces tarifs sont peu élevés en comparaison de ceux en
vigueur à la même époque dans d'autres châteaux13).
Il est probable qu'ils étaient fonction de l'importance de la forteresse.
Le castel de Schirmeck put être utilisé à bas prix
car les dimensions de ses bâtiments sont relativement modestes.
La «paix castrale» spécifie qu'on utilisera l'argent
perçu sur les hôtes pour les constructions faites aux parties
du château possédées en commun (gemeiner bu). Cette
seule restriction permet de supposer que les moyens financiers apportés
par les droits de séjour restaient trop minces pour entreprendre
des travaux dans les parties privées du château de Schirmeck.
Bien qu'imprécises, les charges d'entretien étaient vraisemblablement
importantes et préoccupaient fort les propriétaires. Il fallait
gérer les fonds que procuraient les droits de séjour, projeter
et entreprendre les travaux essentiels.
Au XV° siècle apparut l'institution qui devait se révéler
capitale au sein du château: celle du maître d'oeuvre (Baumeister).
Cet important personnage était nommé pour un an. Il gérait
la caisse de construction (Baukasse), décidait des constructions
à entreprendre et, à la fin de son mandat, présentait
ses comptes à l'ensemble des copropriétaires. En 1447, Henri
de Landsberg, l'un des seigneurs du château, était maître
d'oeuvre dans la vallée et au château de Schirmeck. En
1483, la charge était aux mains de Georges de Wangen.
Cependant chaque propriétaire restait tenu de veiller à
l'entretien des parties du bâtiment lui appartenant en propre. La
«paix castrale» de Schirmeck de 1447 précise que l'imprévoyant
qui laissait s'écrouler une des parties du château devait
verser 200 Florins à la caisse commune!
Une préoccupation non moins permanente que celle de l'entretien
était le souci de l'armement et de l'équipement du château.
Il était extrêmement coûteux de se procurer des armes
à cette époque où la monnaie d'argent n'était
pas courante. On a déjà vu que les «prix de séjour»
semblent avoir été pour Schirmeck -comme pour d'autres châteaux-
un excellent moyen de s'en procurer à.bon compte. En 1447, chaque
partie du château devait posséder une bonne arbalète,
une bonne arquebuse, douze mesures de vin (549 litres) et dix quartauts
de grains (1 160 litres).
II. - Le château épiscopal de Schirmeck
Jusqu'au XVI° siècle, les documents que nous possédons
mettaient ainsi l'accent sur les règles de copropriété
lorsque le château était aux mains de plusieurs seigneurs.
En 1503, l'évêque de Strasbourg, Albert de Bavière,
rachète l'ensemble de la vallée de la Bruche des mains des
différents engagistes14). Il fait
de Schirmeck le centre administratif d'une circonscription territoriale
propre: le Bailliage Episcopal de Schirmeck.
À partir de 1525, les baillis de l'évêque semblent
avoir résidé en permanence au château. D'importants
travaux d'agrandissement et de réparations sont entrepris et figurent
dans les comptes du bailliage.
Ces comptes, heureusement conservés pour les années 1525-1526
mais surtout à partir de 1573, fournissent de précieux renseignements
sur l'état du château et aussi sur la topographie des lieux.
L'ampleur des travaux entrepris en 1525 semble indiquer que la forteresse
était pratiquement à l'abandon à cette date et surtout
que les derniers propriétaires ne s'en étaient plus guère
occupés. Un vieux registre, aujourd'hui disparu, mentionnait que
l'évêque Guillaume III de Honstein avait, en 1541, bâti
à neuf le château de Schirmeck15).
On ne connaît pas d'autres détails de cette reconstruction
qui n'a été, peut-être, qu'un important travail de
restauration.
*
* *
À partir des comptes du bailliage, que pouvons-nous connaître
de l'aménagement du château?
Deux importants édifices séparés s'élevaient
probablement à l'intérieur de l'enceinte.
En 1525, le forgeron de Blanckenburg (Blamont) dut confectionner
39 000 clous à bardeaux destinés principalement à
couvrir les toits de la maison vers Salm16).
Cet édifice qui regardait vers La Broque occupait peut-être
l'emplacement actuel de la statue de la Vierge.
La maison vers Rothau, probablement adossée à
la grande tour du château, était dirigée vers l'amont
de la vallée. Ses murs apparaissent en partie dans le relevé
de l'architecte Winkler de 1880. Il semble aussi que ce soit cet édifice
qui est représenté dans la vue du château de 1606.
Malgré la naïveté et le défaut de perspective
de cette oeuvre -bien compréhensibles pour l'époque- on peut
admettre que la maison n'était pas «collée» à
la tour mais que le côté visible sur le dessin était
dirigé vers Rothau. Le toit de cette maison -probablement assez
vaste- fut couvert en 1607 par 64 000 bardeaux confectionnés par
le couvreur Nicolas Sontag17).
Au début de l'année 1525, les deux maçons de Schirmeck
surélevèrent la grande tour de trois pieds (0,95 m environ),
y aménagèrent deux fenêtres et refirent le dallage
de l'une des pièces de cette tour. Par la suite, d'importants travaux
de charpente furent exécutés par maître Diebold,
charpentier de Molsheim. Au mois d'avril, il éleva le toit de la
tour en forme de coupole (ein helm uf f den thurn)18).
La tour était habitée car, dès la fin des travaux,
le potier (?) de Haslach y installa un fourneau.
Au château existaient une pièce réservée
à l'évêque et une chapelle castrale. Elles furent repeintes
en 1525 et nécessitèrent l'emploi de 15 livres de peinture.
La chapelle était située non loin de la grande tour: dans
les travaux de 1525 furent compris le démontage du couronnement
et la surélévation de huit pieds du mur depuis la chapelle
jusqu'à la tour. Ce mur de séparation de la cour intérieur
avait probablement un rôle défensif car la même année
il fut pourvu d'un chemin de ronde couvert depuis la chapelle jusqu'à
la porte de la tour. Il est probable qu'il s'agit là du mur
transversal relevé par Winkler en 1880 et qui apparaît sans
doute dans le plan de 172519) malheureusement
très incomplet sur l'aménagement intérieur: le «Mémoire»
qui l'accompagne mentionne bien qu'il y a d'autres vieux murs qui ne
sont pas marquez dans le plan...
Les bâtiments utilitaires étaient adossés à
l'enceinte nord. C'est là que se situait notamment la cuisine assez
bien connue grâce aux travaux de 1525.
Son entrée donnant sur la cour intérieure se faisait
par, des marches taillées assez larges pour permettre à
trois hommes de monter de front. Un mur devait relier cet escalier
au
coin de la porte d'entrée du château. Le local de la cuisine
était assez spacieux. Le maçon Valentin de Molsheim reçut
du bailli Philippe Blindt l'ordre d'y construire un fourneau aussi long
et large que celui de Dachstein, autre château de l'évêque.
Un mur circulaire devait isoler le fourneau à la manière
d'un bastion. Enfin une arcade en pierre taillée haute de sept
pieds et demi (3,41 m) devait permettre l'accès au four depuis la
cuisine. Dernier détail: l'écoulement des eaux usées
devait se faire, sous l'évier, par une rigole taillée dans
la pierre.
La cave du château était probablement assez vaste car
elle était divisée par des murs qui furent pourvus d'un nouveau
crépi en 1525 par le même maçon de Molsheim.
D'après ce que l'on peut connaître à présent
de l'aménagement intérieur du château, on ne peut qu'être
surpris devant l'ingéniosité déployée par les
maîtres d'oeuvre de l'époque pour construire des locaux si
nombreux dans un espace aussi réduit! En fait, de nombreuses pièces
occupaient vraisemblablement les différents étages des édifices.
Dans le programme de travail du maçon Valentin de Molsheim en 1525
figurent ainsi la réfection des deux chambres du rez-de-chaussée
de la maison et d'une autre pièce à l'étage supérieur.
Les parties du château, objet de soins continuels, furent certainement
la porte d'entrée, le pont-levis et les fossés.
Au-dessus de la porte existait une petite pièce (Stublin)
qui fut pourvue d'une double fenêtre en 1630 par le maçon
de Haslach.
Le pont-levis se composait de trois ponts successifs assis sur deux
piliers dont les bases actuelles sont encore anciennes. Seul le pont du
milieu était mobile. Le 13 juin 1573, le charpentier Ulrich Bundt,
bourgeois de Wisches, reçut l'ordre du bailli Jean-Didier Prösinger
de remplacer entièrement le pont mobile ainsi que les planches des
deux autres éléments de l'ensemble. Les garde-fous des
deux côtés furent également remplacés au
même moment20). Il semble que des
parois latérales protégeaient le premier pont vers la
forêt car elles furent jetées à terre par le vent
et remplacées le 7 janvier 1581. Quelques années plus tard,
le charpentier de Schirmeck Bartholomé Hollweckh utilisa vingt-trois
planches de chêne à la réfection du même pont-levis.
*
* *
En plus des bâtiments que nous venons de voir, il y avait dans l'enceinte
du château une écurie pour les chevaux. Mais du fait de l'absence
de véritable cour intérieure, les autres écuries et
étables se situaient devant le château. Certaines sont sans
doute représentées sur la vue de 1606. Ainsi les textes parlent
d'une étable et d'une grange situées devant le château
vers la montagne. Ces bâtiments furent reconstruits en 1608 pendant
douze jours par maître Jean, maçon de Schirmeck.
Par imprudence, le charpentier de Wisches Ulrich Bundt incendia une
grange adossée au château, vers la vallée. Le 11 novembre
1584, voulant faire chauffer à blanc des tenons de fer destinés
au pont-levis, il mit accidentellement le feu à la dite grange.
Le bailli Philippe Lutz précise que le château ne fut point
endommagé, Dieu soit loué! mais le charpentier et
son compagnon durent subir trois jours de cachot au pain et à l'eau21).
Une autre grange et deux étables faisant encore partie du château
étaient situés en contrebas de la forteresse dans le village.
Sous l'administration du bailli Jean-Georges Kempff d'Angreth, deux couvreurs
de bardeaux de Senentz (Senones) y travaillèrent pendant
six jours en 159722).
*
* *
Au début du XVII° siècle, les bâtiments sérieusement
ruinés furent restaurés. Le 2 mai 1617, le bailli Rodolphe
de Neuenstein -qui résidait à Molsheim- envoya à l'évêque
le rapport d'une visite qu'il fit au château en compagnie de maître
Christophe de l'évêché: il signale notamment que
l'enceinte
vers Rothau menace de s'écrouler dans toute sa longueur parce que
ses fondations sont très ruinées23).
Les derniers comptes conservés avant la Guerre de Trente Ans
mentionnent qu'en 1631, à l'approche des hostilités, le pont-levis
fut remis en état et les fossés nettoyés. D'autre
part, le maçon fut employé à divers travaux de consolidation
pendant cinquante-cinq jours. Enfin en 1631, le maçon Nicolas Alexander
agrandit la citerne du château et en refit les parois24).
Une garnison de mercenaires était installée au château
cette année-là. L'entretien de ces hommes s'élevant
à 225 livres incomba aux habitants de Schirmeck.
Au début du mois de juin 1633, une importante insurrection paysanne
du Val de Bruche riposta aux Suédois qui occupaient militairement
le pays.
Les garnisons suédoises de Mutzig et de Molsheim se vengèrent
en mettant la vallée à feu et à sang. Le chroniqueur
suédois contemporain qui rapporte ces faits cite parmi les destructions
suédoises Haslach et Schirmeck, les seuls points défendus
de la vallée. C'est à ce moment que le château fut
détruit. La relation exacte de l'événement fait défaut,
malheureusement. Les comptes du bailliage pour 1661 rapportent simplement
que le château a été incendié pendant la
guerre des Suédois et que rien n'y a plus été construit25).
Il y a lieu de penser que la destruction ne fut ni systématique
ni complète. Dans une lettre du 1er mars 1668, -donc trente-cinq
ans après l'incendie- l'écoutète (Schultheiss)
de Schirmeck, Georges Idou, rapporte que des soldats lorrains ont détruit
la porte du château et enlevé le fer qui s'y trouvait26).
*
* *
Le rôle de l'ancienne forteresse était achevé. Après
un projet de restauration -non exécuté- en 1703, la démolition
d'une tour en 1757 montra que l'intérêt pour le château
avait disparu. Les instances officielles, même, l'oublièrent.
Au cours de la séance du 19 février 1896 du Comité
de la Société pour la Conservation des Monuments Historiques
d'Alsace, le professeur Euting déclara que les ruines ne sont
plus que des tas de pierres sans aucun intérêt historique,
et dont il convient d'abandonner la surveillance à la police locale,
pour éviter les accidents...27).
On ne pouvait avec plus de superbe et de mépris condamner sans
appel ces vestiges du passé.
Et ainsi, de longues années encore, les ruines de Schirmeck,
envahies par le lierre et les ronces gardèrent leur caractère
romantique, visitées des corbeaux l'hiver, des promeneurs le dimanche
et des amoureux une fois le soir tombé.
Arnold Kientzler
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck,
n° 81 (juillet août 1972)
(1) A. Wernert, «Im Burgfrieden
zu Schirmeck» dans «Die Vogesen - Beiträge» 1908,
p. 61.
(2) Archives Départementales du Bas-Rhin (ABR)
G 52.
(3) «Die Chronicken der Oberrheinischen Städte:
Strassburg » II, 1871, p. 667.
(4) F.-J. Himly, Atlas des villes médiévales
d'Alsace, 1970, p. 20.
(5) ABR G 1160 Fol. 140. - Le volume original a disparu
mais il en existe de nombreuses copies d'extraits.
(6) ABR G 1154 (6).
(7) ABR G 1154 (7).
(8) ABR G 1155 (12).
(9) ABR G 1155 (18).
(10) ABR G 129 (10). - Vente de la vallée
de la Bruche à Jean de Salm le 23 novembre 1366. - Les chapons et
droit de gélinage consistaient en un payement annuel au seigneur
de poules ou de coqs châtrés que l'on engraissait pour la
consommation.
(11) F. RAPP, «Le château-fort dans
la vie médiévale. Le château-fort et la politique territoriale»
1968, p. 34.
(12) ABR G 1155 (5).
(13) En 1399, le tarif du château de Herrenstein
(près de Neuwiller les Saverne) exigeait 60 Florins et 2 arbalètes
pour le séjour d'un seigneur.
(14) ABR 3 B 326 Fol. 321 r°.
(15) ABR G 2671. - Inventaire «Grandidier»
(Armoire des bailliages. Bailliage de Schirmeck et seigneurie de Hohenbourg)
p. 254.
(16) ABR G 2287.
(17) ABR G 2290.
(18) ABR G 2287.
(19) Le plan, conservé à Vincennes,
est microfilmé aux Archives Départementales du Bas-Rhin (N°
42).
(20) ABR G 1199.
(21) ABR 1 G 82 (1).
(22) ABR G 2289.
(23) ABR G 1199.
(24) ABR G 2290 Fol. 19r°.
(25) ABR G 2290 Fol. 36v° - Theatrum Europeum...
111, 1643, p. 64.
(26) ABR 1 G 39, 39 (c).
(27) Bulletin de la Société lie Série,
vol. 18, 1897, p. 35.
Sources
A côté des documents d'archives cités, deux ouvrages
de base ont été fréquemment utilisés:
Auguste Wernert, Im Burgfrieden zu Schirmeck, dans «Die Vogesen
- - Beiträge» 11, 1908 p. 5659 et p. 61-63.
Francis RAPP, Le Château-fort dans la vie médiévale,
le château-fort et la politique territoriale, 1948 (publié
en 1968).
Le Bailliage Episcopal de Schirmeck
Formation - Composition - Limites
Arnold Kientzler
I. - La formation du Bailliage
Les plus anciens documents attestant l'existence d'une propriété
de l'évêché de Strasbourg dans la vallée de
la Bruche sont deux chartes carolingiennes des VIII°e et IX° siècles.
Le 7 mars 773, le roi des Francs, Charlemagne, confirme à la
demande de l'évêque Heddo de Strasbourg la donation d'un territoire
possédé par l'évêché depuis bien longtemps
déjà, sur la rive gauche de la Bruche entre les rivières
de Wichbach et de Stillbach1). Une charte
analogue reprenant les mêmes termes est établie à Aix
la Chapelle le 28 août 816 par l'empereur Louis le Pieux pour l'évêque
Adeloch2).
Ces deux textes apportent les détails nous permettant d'établir
les limites approximatives de ce premier noyau territorial dont l'origine
est probablement mérovingienne.
L'enclave épiscopale est située sur la rive gauche de
la Bruche entre ses confluents avec la rivière Wichia (l'actuel
ruisseau de Netzenbach) et la rivière Stilla (aujourd'hui
le ruisseau de Still).
À l'ouest et au nord, la limite suivait le cours du Stillbach,
passait près de l'actuelle ferme du Münchhof en empruntant
le lit du Zweibaechel et rejoignait le rocher de Pfaffenlapp3).
De là, elle longeait le cours supérieur de la Hasel, passait
par le massif du Noll et aboutissait à la source du Netzenbach qu'elle
suivait jusqu'à son confluent avec la Bruche. Cette rivière
constituait le tracé ouest de l'enclave épiscopale.
Les limites fixées en 773 et en 816 ne seront pas modifiées
pendant plus de deux siècles. Elles apparaissent encore dans un
document de l'impératrice Agnès de Poitou, régente
de l'Empire, du 15 octobre 1059 qui définit l'étendue des
territoires de chasse respectifs de l'évêque Hermann de Strasbourg
et du comte de Nordgau4).
Ce document est important: s'il atteste la continuité des limites
épiscopales au nord de la Bruche depuis la fin du VIII° s. au
moins, il exclue encore de ce domaine toute la rive droite, depuis le cours
de la Rothaine à l'ouest, jusqu'au confluent de la Bruche avec le
ruisseau de Still. Ce vaste territoire forestier, situé approximativement
entre la Bruche et la Magel faisait partie des domaines possédés
par les comtes de Nordgau en Moyenne Alsace, terres dont le centre administratif
était le château de Guirbaden.
L'acquisition de ce vaste domaine par les évêques de Strasbourg
se fera après 1225 à la fin de la guerre de succession entre
les prétendants à l'héritage des anciens comtes de
Nordgau. Au mois de juin 1239, le dernier héritier, Frédéric
de Linange, céda à l'évêque Berthold I de Bucchegg
la forteresse de Guirbaden et la rive droite de la Bruche depuis la Rothaine5).
Il est probable que la limite ouest du Netzenbach fut reculée
jusqu'au ruisseau de Framont à la même époque.
Dans ce qui a précédé, il a surtout été
question de limites forestières et de rivières mais rarement
de villages. En effet, les actes diplomatiques ne mentionnent guère
les agglomérations jusqu'au XIII° s. Seules les casa Rummaldi
(cabanes de Rummalde, actuellement la ferme du Münchhof, annexe de
Still) sont mentionnées dans le diplôme de 816 précédemment
cité6).
Ce n'est qu'au milieu du XIVe s. qu'apparaissent les premières
énumérations de villages du territoire épiscopal.
Un volumineux «cartulaire» (recueil des droits et des propriétés)
établi sous l'évêque Jean I de Dirpheim (1306 - 1328)
cite tous les villages épiscopaux situés dans la vallée
de la Bruche. À cette époque, ils font tous partie du «district»
de Molsheim7), qui, avec ses 300 km2,
forme le territoire administratif le plus étendu de l'évêché.
Cette division territoriale exista-t-elle encore au milieu du XIV°
s.? Des documents incomplets font croire qu'un nouveau découpage
administratif de l'évêché eut lieu à cette époque.
Il semble avoir eu pour auteur l'évêque Jean II de Lichtenberg.
En effet, un deuxième cartulaire, daté du 26 novembre 1362,
place la forteresse de Guirbaden à la tête d'un nouveau «district»
englobant la majeure partie de la vallée de la Bruche8).
Le nouveau district de Guirbaden est réparti, semble-t-il, en
trois prévôtés: celles de Grendelbruch, Wisches et
Haslach. À la tête de chacune de ces subdivisions, un fonctionnaire
épiscopal, le prévôt, détient seul le droit
de basse justice (c'est-à-dire contrôle la police locale,
lève les impôts, juge les délits mineurs).
Dix villages du district de Guirbaden appartiennent à la prévôté
de Grendelbruch9). Il s'agit de Grendelbruch,
Berenbach
(Barembach),
Rhetahe,
Oberruss, Russ, Muckenbach, Steinbach,
Milthbach
(Muhlbach), Schwartzbach et Mollkirch.
Le village de Rhetahe (ou Rotahe, peut-être même
Ober-Rotaw)
encore cité en 1518 a disparu par la suite. La localité était
située sur la rive droite de la Rothaine, sans doute à proximité
de Natzwiller. Quant à Oberruss, village également
disparu, il était situé sur le cours supérieur du
ruisseau de Basse de Russ, au lieu-dit «Place brûlée»
10).
Les deux autres prévôtés ne sont pas connues par
des textes administratifs. Leur composition figure dans l'acte de vente
du val de Bruche du 23 novembre 1366.
La prévôté épiscopale de Wicha (Wisches)
ne comprenait que sept localités: Wicha, Storckbach, Schönenbruch,
Sundebruch, Ober Wackenbach, Nider Wackenbach (l'actuelle annexe de
Wackenbach), Ober Herspach, (aujourd'hui Hersbach).
Le village disparu de Storckbach (ou Störbach) était
localisé entre Schirmeck et Hersbach, sur les bords du Tommelsbach,
affluent de la Bruche. Cette agglomération, encore citée
en 1518 11), était importante au
XIV° s. puisqu'elle possédait une paroisse propre.
L'habitat de Schoenenbruch était situé dans la
forêt de Wiches. Il est encore cité en 1518111)
; son nom subsiste dans celui du Schoenbruch, affluent du Netzenbach.
Sundebruch était probabement situé sur la rive
gauche de la Bruche à un endroit qui n'a pas pu être localisé.
Enfin d'une troisième prévôté, celle de Haselahe
(Haslach) dépendaient Ober Haselahe, Nider Haselahe,
Stille
(Still), Dunzensheim (Dinsheim), Urmatte, Walterspach,
Lützelhusen,
Oberichelingen,
Under
Wicha (sans doute Netzenbach), Genresburc (l'actuel hameau de
Gensbourg dans la vallée de la Hasel), Sybenbuch,
die
Schotten, et la partie épiscopale de zum dem heiligen Berg,
(Heiligenberg).
Le village de Walterspach, encore cité en 1518 11)
était situé au pied du Katzenberg, sur le site de l'ancienne
M. F. Kappelbronn.
Oberichelingen (ou Uberechlingen), toujours cité
en 151811), n'a pas pu être localisé.
Sybenbuch, également cité en 151811),
disparut au courant du XVI° s. Le lieu-dit «Sinbuch» dans
le ban d'Oberhaslach (section F) rappelle encore cet ancien habitat.
Les lieux-dits «Schotten», «Schottenheck» et
«Schottenmatt» (ban d'Oberhaslach, section D) localisent l'emplacement
du village disparu du même nom qui n'est plus cité en 1518.
Dans cette division du district en prévôtés, ne
sont pas compris la ville de Schirmeck, isolée administrativement,
ni les villages à l'est de Dinsheim qui furent sans doute intégrés
au district de Dachstein.
*
* *
La réforme administrative de Jean II de Lichtenberg apparaît
nettement dans le cartulaire du 26 novembre 1362. Elle sera bien éphémère.
Quatre ans plus tard, son successeur, Jean III de Luxembourg-Ligny cédera
la presque totalité de la vallée de la Bruche à un
seigneur local, le comte Jean de Salm et à son épouse Philippine
de Falkenbourg pour la somme de 12 000 florins d'or.
Il faut placer cette importante cession territoriale dans le contexte
économique de l'époque et souligner en particulier l'endettement
des princes de l'Eglise qui durent recourir à de semblables expédients
pour essayer d'équilibrer leurs finances.
En fait, Jean II de Lichtenberg avait déjà commencé
à aliéner des biens de l'évêché pour
obtenir des prêts d'argent. En 1357, il obtint un prêt de 1200
livres de la famille d'Endingen contre une rente annuelle de 80 livres.
Cette rente était assise sur les revenus de certains villages de
la vallée, dungesheim, styll, niderhaslaw, oberhaslaw, walterspach,
urmatt, lutzelhusen, zu dem heilgenberg et underwich12).
Son successeur, Jean III de Luxembourg, le vendeur du val de
Bruche, est souvent présenté par les chroniqueurs comme un
bon vivant et un dilapideur des biens de l'Église. Jean de Linie
était un gentil prélat, doux, gracieux, accointable... Il
aimait les belles femmes, la bonne chère et le bon vin; surabondance
de qualités assez inutiles pour la gloire d'un évêque...
Il paraît aussi qu'il était assez dissipateur13).
Cependant l'examen du contrat de vente de 1366 montre que Jean de Luxembourg-Ligny
apparaît comme un seigneur soucieux de sauvegarder les intérêts
essentiels de son évêché.
Il cède à Jean III de Salm le château et la ville
de Schirmeck et la vallée de la Bruche depuis le haut (c'est-à-dire
depuis la Rothaine) jusqu'en bas, à la limite des bans de Mutziche
et Hermoltzheim. Mais sont exclus de la vente Mutziche, Hermoltzheim,
Wilre bei Rosheim (Rosenwiller), Mollekirch et zu den louben
(Laubenheim, annexe de Mollkirch) avec toutes leurs dépendances.
L'autorité de l'évêque reste donc réelle
dans les villages cités en dernier lieu mais plus encore dans les
deux châteaux de Ringelstein et de Guirbaden, propriétés
épiscopales à part entière14).
Jean de Luxembourg garde également le droit de chasse et de pêche
sur l'ensemble du territoire vendu. Enfin -c'est là la clause principale
de l'acte de vente- l'évêque de Strasbourg se réserve
le droit de rachat de la vallée pour lui-même et tous ses
successeurs.
Pendant un siècle et demi, le val de Bruche suit alors une destinée
différente de celle des autres terres de l'évêché.
Il devient surtout l'objet d'une suite ininterrompue de ventes et de rachats
partiels qui font de ce domaine -autrefois unifié- une véritable
mosaïque d'intérêts privés.
L'occasion a déjà été donnée de
rappeler que ces transactions concernent en fait des fractions de revenus
en argent et en nature attachés à l'ancien territoire épiscopal;
celles-ci passent de main en main au gré des fluctuations de fortune
des copropriétaires. Des parts restent aussi dans le patrimoine
familial ou viennent gonfler la dot des héritières.
C'est ce qui explique la multiplication sans cesse croissante des familles
possédant des parts de revenus dans la vallée.
À titre d'exemple, essayons de suivre la destinée de l'une
de ces fractions à travers les actes de vente.
En 1373, c'est-à-dire sept ans après en avoir été
l'acquéreur, Jean de Salm revend la totalité du val de Bruche
à trois nobles strasbourgeois. Chacun des acheteurs possède
alors un tiers de l'ensemble des revenus attachés à la vallée.
Parmi ces parts, celle possédée par Nicolas Richter dit Dutschmann
ne reste pas d'un seul tenant: elle sera très rapidement morcelée.
Le 10 septembre 1389, Nicolas Richter cède un quart de sa part
à Rodolphe de Hohenstein, vidame de l'évêque15).
Un autre contrat du 25 janvier 1438 nous apprend que les héritiers
Dutschmann vendent une autre fraction de leurs revenus à Berthold
Knobloch, Erhart Knobloch son frère et Pierre Rebstock, tous trois
bourgeois de Strasbourg16). Toutefois leurs
biens ne sont pas aliénés en totalité car les frères
Jacques et Hermann Dutschmann figurent toujours parmi les huit copropriétaires
de la vallée le 14 mars 144717)!
Le 19 août 1466, un nouveau propriétaire, Berthold Zorn
cède la moitié de sa part provenant de la dot de son épouse
Vorenen Rebstock. Par cette vente, une des parts de l'ancien legs Dutschmann
arrive aux mains de Didier de Rathsamhausen de la Roche pour la somme de
40 livres18). Ce n'est qu'en 1503 que l'évêché
de Strasbourg parvient à racheter cette part.
Les actes officiels ne donnent jamais les motifs réels des transactions.
Un acte du 12 novembre 1463 laisse pourtant apparaître des préoccupations
assez précises. Ce jour-là, un des innombrables petits nobles
engagistes du val de Bruche, Georges de Rentingen, sans doute dans le besoin,
doit céder à Louis de Lichtenberg la moitié de la
part qu'il tient dans le val de Bruche. Le montant de la vente n'est pas
fixé mais le seigneur de Lichtenberg s'engage à verser une
rente annuelle de 4 livres à Notturff de Wangen, l'épouse
du vendeur, en cas de décès de ce dernier19).
L'histoire ne précise pas à qui profita finalement cette
transaction.
*
* *
L'exemple de l'émiettement de l'héritage de la famille Richter
dit Dutschmann a montré à quel point le val de Bruche se
trouve morcelé au début du XVI° siècle. La tâche
s'annonce particulièrement ardue pour l'évêque Albert
de Bavière qui entreprent, à partir de l'année 1502,
de racheter progressivement tout le territoire des mains des seigneurs
de la vallée.
Le jour de la Chandeleur 1502 (2 février), le «dernier
d'engagement» de 12 000 florins (Pfandschilling) est déposé
à la Monnaie de Strasbourg20) pour
servir de garantie aux différentes transactions.
Le surlendemain, le bailli de Dachstein, Paul Hölingen, ainsi
que les prévôts et les communautés de tous les villages
de la vallée se portent garants de l'acte d'engagement. Le texte
officiel rédigé en la circonstance est lu dans chaque village
devant tous les habitants réunis au son des cloches21).
Il est facile de comprendre qu'un effort financier fut nécessaire
pour rassembler le «denier d'engagement». On en a la preuve
dans les nouveaux emprunts que contracte l'évêque auprès
de familles nobles plus fortunées. Les seigneurs de Landsberg figurent
parmi celles-ci.
Le 4 février 1502, Jacques de Landsberg et son épouse
Adelaïde Bock consentent à Albert de Bavière un prêt
de 2 000 florins contre un intérêt annuel de 90 florins à
percevoir sur les revenus de la vallée22).
Le même-jour, un autre prêt plus important de 2.500 florins
est consenti par Béatrice de Baerenfels, veuve d'Adam de Landsberg,
le cousin de Jacques précédemment cité, contre une
rente de 113,50 florins23).
Le remboursement de l'ensemble des copropriétaires de la vallée
fut une entreprise de longue haleine. Les enfants de Gérothée
de Rathsamhausen de la Roche, Georges, Albert et Samson, furent remboursés
de leur «capital» de 50 livres 15 sous le 2 décembre
150324), c'est-à-dire presque deux
ans après le dépôt du «denier d'engagement».
Les délais furent bien plus longs lorsque les parts se trouvaient
morcelées par les successions.
Le 11 avril 1508, le nouvel évêque Guillaume de Honstein
remboursa les parts détenues dans la vallée par les enfants
de Georges de Wangen, Jean, Elizabeth et leur soeur Nopurge, défunte25).
Mais une autre part de l'héritage n'est pas comprise dans le remboursement:
c'est celle détenue par une autre fille de Georges de Wangen, Hune,
veuve de Jacques Pfaffenlap.
Les lignes précédentes ont mis l'accent sur les importantes
sommes d'argent prêtées par la famille de Landsberg aux évêques
de Strasbourg. D'après les sources, il semble que cette famille
touchait parmi les revenus les plus importants du val de Bruche. C'est
peut-être la raison pour laquelle des fractions de leurs revenus
furent rachetées par l'évêché dès le
début du XV° s. Un contrat du 4 mai 1430 mentionne, par exemple,
le rachat de la huitième partie du val de Bruche détenue
par les enfants de Jean de Landsberg, défunt26).
Le 1er mai 1517, Guillaume de Honstein lance un emprunt de 2 000 florins
auprès du Chapitre de St-Thomas pour pouvoir racheter la part détenue
par les héritiers d'Adam de Landsberg, qui fut le créancier
de l'évêque en 150227).
Le même Chapitre avance le 8 avril 1518 la somme -plus importante
encore- de 2 500 florins pour permettre le rachat de la quatrième
part aux mains de la branche de Jacques de Landsberg28).
Six jours plus tard, l'évêque Guillaume de Honstein est alors
en mesure de racheter la part des Landsberg. A cette date -le 14 avril-
il demande à Jacques de Landsberg de se rendre à la Monnaie
de Strasbourg neuf jours plus tard pour acquitter, le «denier d'engagement»29).
Il est probable qu'après ce dernier acte la majeure partie de
la vallée était retournée à l'évêché.
Notons que le rachat du domaine eut un certain retentissement dans
la province. La plupart des chroniqueurs de l'époque -en particulier
Materne Berler- consignèrent le fait dans leurs annales30).
II. - La composition et les limites du Bailliage
On ne connaît pas la date de la constitution effective de la vallée
en bailliage épiscopal.
Dans la première moitié du XIII° s., lors de l'acquisition
de l'ancien héritage des comtes de Dabo (derniers héritiers
du comté du Nordgau), l'évêque de Strasbourg reçut
le vaste domaine dépendant du château de Guirbaden. Mais il
hérita aussi de la majeure partie des biens situés entre
Mutzig, Molsheim et Bischofsheim31).
C'est sans doute pour cette raison que le cartulaire du milieu du XIV°
s. plaça sous la rubrique «district de Molsheim» l'ensemble
des terres situées entre cette ville et Schirmeck32).
Pourtant l'évêque Albert de Bavière mentionne expressément
dans la charte du 4 février 1502 déjà citée,
que l'ensemble du val de Bruche -y compris les revenus encore engagés
à d'autres nobles- reste attaché à la circonscription
administrative de Dachstein. La vallée est placée, de ce
fait, sous l'autorité du bailli épiscopal de ce lieu33).
La fonction de «bailli du val de Bruche» apparaît
bien avant le XVI° s. Mais cela ne veut pas dire que le bailliage épiscopal
est constitué dès ce moment-là. On sait en effet que
les copropriétaires désignaient souvent un «bailli»
commun pour assurer la collecte des revenus et défendre leurs intérêts.
Par exemple, le 1er février 1405, une convention signée
entre les trois seigneurs de la vallée stipule qu'un homme de confiance
commun devra leur prêter serment, leur rester attaché et être
leur représentant dans la vallée34).
Le premier bailli épiscopal apparaissant avec des fonctions administratives
réelles est Jacques Pfaffenlap, époux d'une héritière
de la famille de Wangen. Il est l'un des nombreux engagistes de la vallée.
Le 29 septembre 1506, il se plaint auprès de la Chancellerie épiscopale
de Saverne d'une usurpation des droits de pâture faite par Samson
de Rathsamhausen de la Roche, installée à Guirbaden, au détriment
de la communauté de Grendelbruch, village qui dépend du bailliage35).
Jacques Pfaffenlap semble donc être le premier des nombreux baillis
épiscopaux qui furent à la tête de la circonscription36).
*
**
Que sait-on de cette circonscription nouvelle administrée par le
bailli? Connaît-on les limites du territoire que viennent de racheter
les évêques de Strasbourg? Certains documents d'archives nous
apportent quelques éléments de réponse.
Le 12 avril 1522, le bailli du val de Bruche, Michel Schund, assisté
de plusieurs fonctionnaires tels Jean Martin, châtelain du château
de Schirmeck et Georges Lutz de Niederhaslach, garde des forêts établit
une Description des limites du val de Bruche37).
Les extraits qui sont conservés de cet acte concernent les limites
du bailliage situées sur la rive gauche de la Bruche. Signalons
que par suite de la disparition de la plupart des noms de lieux et de rivières,
il est difficile de suivre entièrement le document qui était
compréhensible à l'époque où il fut rédigé.
*
**
Le Wackenbach (ruisseau de Framont) derrière Schirmeck
sépare le val de Bruche du comté de Salm: la moitié
du ruisseau appartient à l'évêque de Strasbourg jusqu'à
ce qu'il perde son nom(c'est-à-dire avec son confluent avec
la Bruche).
La limite remonte le cours du ruisseau jusqu'au moment où
le Michelsbrun coule dans le Wackenbach, à l'emlpkacement du
village de Grandfontaine. La rivière Michelsbrun n'est plus
connue. On sait que ce terme désignait autrefois le village: un
document de 1579 cite la localité de Michelsbrun, en français:
«La grande fontaine»38).
À partir de là, la frontière entre le bailliage
et le comté de Salm suit le cours d'un affluent de la rive gauche
du Wackenbach appelé le Thunbach jusqu'entre les deux
Donons. Le nom de Thunbach (aujourd'hui disparu) s'explique peut-être
par le fait que ce ruisseau prend sa source sur les pentes du Petit Donon39).
Les limites décrites jusqu'ici sont celles du petit district
de Schirmeck qui devint épiscopal dans des circonstances peu connues,
probablement au début du XIII° s.
À présent, notre Description des limites du val
de Bruche semble mentionner les limites du premier noyau carolingien.
Le tracé passe près du haasensprung, actuellement
Hasel(ur)sprung (source de la Hasel) et rejoint le braytberg (Breitberg)
qui est un massif au nord du rocher de Pfaffenlapp.
Enfin, en contrebas du chemin de l'Elberforst (aujourd'hui M.
F. Elmerforst), la limite aboutit à l'endroit où se rencontrent
le dürrenbach et le stilbach. Le nom de dürrenbach
n'existe plus de nos jours; il désigne peut-être le ruisseau
Zweibaechel, qui formait la frontière du territoire carolingien.
On arrive ainsi à retrouver dans ses grandes lignes les limites
Nord du bailliage épiscopal. Le document donne des précisions
identiques pour le tracé de la frontière Sud.
Reprenons l'emplacement de Schirmeck comme point de départ.
La limite remonte tout d'abord le cours de la Bruche depuis Schirmeck
jusqu'à Rothau. Elle emprunte ensuite le cours d'un ruisseau
appelé la Rothaw (la Rothaine) jusqu'à sa source qui
est dans la montagne derrière Messweyl (Natzwiller).
Traversant alors le massif du Grand Rosskopf, le tracé débouche
dans la vallée supérieure de la Magel dont il suit le cours
jusqu'à la hauteur de Laubenheim.
Enfin par la forêt du Bannholz, le tracé évite
Gresswiller et débouche sur le cours de la Bruche à la limite
des bans de Dinsheim et de Mutzig.
Il faut noter que la seigneurie de Guirbaden comprenant les villages
de Mollkirch et de Muhlbach ne faisait plus partie du bailliage lorsque
celui-ci fut racheté. L'enclave constituait un fief féodal
à part aux mains de la famille de Rathsamhausen de la Roche. Le
fief est limité au Nord par la Bruche, au Sud et, à l'Est
par la Magel, à l'Ouest par le Schwartzbach.
Les limites précédemment décrites resteront en
place jusqu'à la dissolution du bailliage à la Révolution.
Elles se retrouvent en grande partie dans le tracé du ban des villages
de la vallée à l'heure actuelle.
*
**
L'exemple du noyau de Guirbaden isolé dans l'ensemble de la vallée
a déjà montré que le bailliage ne forme pas un tout.
Même s'il constitue une unité administrative en soi, le territoire
épiscopal est en réalité une zone où des intérêts
particuliers subsistent. Cette réalité est particulièrement
nette dans les droits d'usage et de pêche détenus dans les
ruisseaux et les rivières de la vallée. «L'Etat des
rivières dans le bailliage de Schirmeck et à qui elles appartiennent»
est significatif à cet égard40).
Le document fut établi le 28 janvier 1650 par Rodolphe de Neuenstein,
un ancien bailli de Schirmeck qui exerçait ses fonctions entre 1618
et 1627.
Les droits de pêche dans la Bruche sont multiples.
Le morceau de rivière de la Bruche (dépendant
du bailliage) commence au confluent de la Rothaine jusqu'à l'endroit
où le Wackenbach rejoint la Bruche. Cette partie donnait beaucoup
de poissons, notamment des truites et des ombres41).
Le bailli louait cette pêche au pêcheur de La Broque (über
der Pruckhen).
Le bailli de Schirmeck possède seul le droit de pêche
dans la portion de Bruche depuis le confluent avec le Wackhenbach
jusqu'au delà du pont du Schwartzbach, là où arrive
le ban de Mihlbach (Muhlbach). Cette partie possède de nombreux
trous d'eau et de grosses pierres où les truites et les ombres peuvent
vivre.
L'ancien bailli ajoute que cette pêche est très surveillée:
chaque garde ou forestier, de même que tout bourgeois est tenu de
signaler au bailli ou au prévôt de village, de jour ou
de nuit, celui qui sera pris en flagrant délit de pêche.
Depuis le ban de Mihlbach jusqu'à celui d'Uhrmatt,
la pêche dans la Bruche appartient à la famille de Rathsamhausen
de la Roche, détenteur du fief de Guirbaden. Mais elle doit se conformer
au règlement de la pêche en vigueur dans le bailliage.
Le bailli de Schirmeck possède encore la pêche dans le
ban d'Uhrmatt jusqu'à l'endroit où le haslach bach
(Hasel) se jette dans la Bruche.
Depuis ce dernier endroit jusqu'à celui où le dintzheimber
Mihlbach (Muhlbach de Dinshem) se jette dans la Bruche, la pêche
appartient au fief d'Ochsenstein tenu à l'époque par la famille
de Pfaffenlap sauf un endroit qui est aux mains des Chartreux de Molsheim.
On retrouve la même complexité des droits d'usage et de
pêche dans les ruisseaux plus modestes.
Ainsi le Mihlbach de Schirmeck42)
est très poissonneux; le bailli y à pêché de
nombreuses truites et de belles écrevisses. Le behrenbach
(ruisseau de Barembach) n'est qu'un modeste affluent mais bien pourvu
en truites.
À qui appartient la pêche dans les autres ruisseaux? Le
document de 1650 apporte des détails suffisants.
Le bailli possède la pêche dans le Russbach (Basse
de Russ) jusqu'à la scierie du haut; au-delà de cet
emplacement, ce sont les habitants de Russ qui la possèdent en commun.
Rodolphe de Neuenstein appréciait sans doute moins ce ruisseau qui
procurait des truites, mais peu et de petite taille.
Le Wichbach (Netzenbach) appartient en commun au bailli et au
seigneur de Pfaffenlap. C'était, à l'époque, une
belle eau bien pourvue en truites.
Le Mihlbach d'Uhrmatt était convoité au début
du XVII° s. par le Chapitre de Haslach et la communauté d'Urmatt.
Ceci n'empêcha pas le bailli d'y faire pêcher de belles
truites et des écrevisses.
Le « Dénombrement ... » de 1650 mentionne encore
la Magel dont la pêche appartient encore au bailli jusqu'en contre-bas
du village de Grendelbruch. À partir de la scierie de Rosheim,
la pêche dans la Magel appartient à la seigneurie de Guirbaden.
*
**
Le document établi avec minutie par Rodolphe de Neuenstein est significatif.
Mieux que tout autre texte, il montre que l'unité territoriale et
administrative que devrait constituer le bailliage de Schirmeck n'est pas
faite.
Elle ne le sera jamais.
Le morcellement des droits, des usages, des coutumes et des revenus
est une caractéristique de toute circonscription territoriale d'ancien
régime.
Il peut être intéressant de voir dans quelle mesure l'évêque
de Strasbourg -en tant que seigneur de la vallée- arrive à
affirmer les intérêts de l'évêché sur
ce domaine qui est une mosaïque de droits divers. Quels sont les fonctionnaires
qui représentent l'autorité épiscopale dans le val
de Bruche? Quelles sont les structures administratives du bailliage? Quels
sont ses règlements? Ces questions, vous vous les posez peut-être.
Aux prochains numéros de l'Essor d'essayer de vous répondre.
Arnold Kientzler
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck,
n°84 (septembre 1973)
(1) Ph. And. Grandidier, «Histoire
de l'Eglise et des princes-évêques de Strasbourg» 1,
1777-1778, 11, p. 106, pièce justificative n° 63; Wiegand, «Urkundenbuch
der Stadt Strassburg» I, 1879, n° 11.
(2) L'original se trouve aux Archives Départementales
du Bas-Rhin (ABR), cote G 4; La transcription ainsi qu'une reproduction
figurent dans J. D. Schoepflin, : «Alsatia Diplomatica», I,
1772, p. 65 n° 81.
(3) On suppose que le lieu-dit «Paphinisnaïda»
-ainsi cité dans le document- correspond à l'actuel rocher
de Pfaffenlapp.
(4) ABR G 440 (Copie du XVIe s.).
(5) ABR G 377 fol. 8r° (Copie du XIV° s.).
(6) Les paroisses de Grendelbruch et de Barembach
apparaissent à la fin du X° s.
(7) Le Codex G 377 (ainsi nommé par la cote
aux ABR) n'est pas un travail original mais une copie établie vers
1351-1353 par le successeur de Jean de Dippheim, Berthold II de Bucchegg.
II a été minutieusement étudié par J. Fritz,
«Das Territorium des Bisthums Strassburg um die Mitte des XIV.
Jhdts und seine Geschichte», 1885.
(8) De ce précieux document qui disparut au
XVIII° s. ne subsistent que le plan d'ensemble et de trop rares extraits,
Cf ABR G 1160, fol. 140; 3 B 326; E 1180; G 826.
(9) ABR 3 B 326 fol. 324r° et G 826.
(10) A. Kieffer, Article paru dans le «Nouvel
Alsacien» (13 août 1966).
(11) ABR G 1156 (108370).
(12) G 1153.
(13) Grandidier, «Oeuvres Historiques Inédite
», IV, 1866, p. 236.
(14) Les autres châteaux de la vallée,
Nideck et Hohenstein entre autres, ne sont pas directement aux mains de
l'évêque à ce moment-là.
(15) G 1153 et G 1154 (7) - Le vidame est un fonctionnaire
financier auprès de l'évêque.
(16) G 1155 (16). Cet acte n'est connu que par une
copie du 23 juillet 1482.
(17) G 1155 (7).
(18) G 1155 (12).
(19) ABR E 2927 (1).
(20) ABR B 1156 (4a) et G 1157. - La Trésorerie
municipale (ou monnaie) était située à la «Tour
aux Pfennigs» (Pfennigturm) au centre de la ville dans le passage
formé aujourd'hui entre les bâtiments de l'Aubette et du «Monoprix».
La tour fut démolie en 1746.
(21) ABR G 1156 et 1157. cf. aussi Wimmer-Bureth,
Grendelbruch 1967, p. 74.
(22) ABR G 1156 (2).
(23) G 1156 (3).
(24) G 1156 (5).
(25) G 1156 (7).
(26) G 1154 (4).
(27) 1 G 44 fol. 41r°.
(28) G 1156 (10).
(29) G 1157 (2e cahier).
(30) «Code Historique et Diplomatique de la
ville de Strasbourg» - I. Chroniques d'Alsace, 1843, p. 96.
(31) Traité de 1224. - Cf. notamment J. Fritz,
ouv. cité, p. 73.
(32) Wimmer-Bureth, ouv. cité, p. 75.
(33) G 1156 (2).
(34) G 1156 (6). - Cette transaction n'est connue
que par une copie établie le 4 février 1446.
(36) Une liste (encore incomplète) est donnée
par Wimmer-Bureth, ouv. cité, p. 77-78.
(37) G 1163.
(38) 3 B 1150, fol. 84v° et 108r°
(39) Le Petit Donon s'écrit en vieil allemand
«die kleine Thunn»
(40) G 1163. («Verzaichnus aller bäch
und fischwasser in dem Ambt Schirmegg und weme selbige zustendig»).
(41) L'ombre commun a disparu de nos rivières.
II se pêche encore dans l'Ain et dans le Doubs.
(42) Le nom de ce ruisseau n'est plus usité
de nos jours.
Le Bailliage Épiscopal de Schirmeck
Le Bailli : l'homme et la fonction, apparences et réalité
de son pouvoir
Arnold Kientzler
Les traits accusés, de longs cheveux encadrant un visage plus
rond qu'allongé, un regard perçant sous un front dégarni,
drapé dans un habit de velours à col de dentelles rappelant
le costume de son pays d'origine (son père était né
aux Pays-Bas), voilà comment nous apparaît le bailli de Schirmeck,
Jean de Giffen, en 1649.
Grand seigneur -ses nombreux titres rappelés au bas de son
portrait témoignent de son rang- Jean de Giffen était dans
la première moitié du XVII° siècle un personnage
de dimensions européennes.
Diplomate avisé (il connaissait à fond l'allemand
et le français), Giffen représenta en 1645 l'Évêché
de Strasbourg aux préliminaires de Munster et fut sans doute l'un
des rédacteurs de l'Article 89 du Traité de Westphalie qui
garantissait l'essentiel des intérêts de l'Évêché.
C'est en raison de sa qualité de plénipotentiaire
à Munster que les traits du bailli de Schirmeck furent gravés
pour la postérité par l'artiste Anselme van Hulle. Si Jean
de Giffen fut assurément le bailli de Schirmeck le plus célèbre,
que pouvons-nous dire exactement des autres fonctionnaires épiscopaux
qui furent à la tête du Bailliage depuis le début du
XVI° siècle jusqu'en 1789?
Quelle importance avaient-ils au sein de la vallée ? Que
savons-nous de leurs fonctions administratives, de leur rang social, de
leurs prérogatives, des limites de leur pouvoir ?
Les questions sont aussi variées que nombreuses. Les documents
d'archives sont suffisamment riches pour que nous tentions de brosser le
portrait des mieux connus d'entre eux.
On sait que la fonction d'administrateur apparaît dans la vallée
bien avant l'érection du district en bailliage épiscopal.
Ainsi Nicolas Spete, bailli du val de Bruche, appose son sceau à
un acte concernant des biens à Grendelbruch dès le 5 septembre
14191). Mais il ne s'agit encore que d'un
homme de confiance des seigneurs copropriétaires de la vallée2).
Le premier bailli épiscopal, c'est-à-dire le défenseur
des intérêts de l'Évêque dans la région,
est probablement Jean Marx. Il apparaît avant 1500 dans une affaire
de justice relatant les aveux de Jean Diel, sujet de Russ, accusé
de braconnage dans les forêts épiscopales3).
On peut placer à la même période Jean Heinz cité
avant 15034). Jacques Pfaffenlap est attesté
comme bailli en 1500 et en 15065) alors que
Jean Rodt est signalé comme étant décédé
en 15146). Quant au bailli épiscopal
Michel Schundt, il établit le 12 avril 1522 une Description des
limites du val de Bruche, document que nous avons déjà
eu l'occasion d'utiliser7).
Tous ces renseignements sont fragmentaires. Ils ne nous renseignent
guère sur l'importance de la fonction de l'administrateur mais moins
encore sur les personnages eux-mêmes.
Il en sera autrement à partir de 1556 environ. Ainsi les Archives
Départementales du Bas-Rhin conservent les registres des Actes
de la Chancellerie du Bailliage de Schirmeck8).
Ces pièces constituent une mine de renseignements de première
importance pour l'histoire des activités et de la vie quotidienne
dans la Vallée à la fin du Moyen Age. Elles permettent aussi
-c'est l'aspect qui nous intéresse ici- de dresser le «portrait»
de différents baillis épiscopaux. Nous pouvons ainsi tenter
de cerner leurs relations familiales, leurs origines sociales, leur carrière,
en somme deviner leur personnalité.
I. - Généralités sur le personnage du bailli
a) la durée du mandat
L'âge des baillis apparaît comme très variable.
Un des premiers fonctionnaires à la tête du district,
Philippe Blindt, est âgé de trente-deux ans environ
en 15279). Rodolphe de Neuenstein n'a même
pas trente ans lorsqu'il devient bailli de Schirmeck en 161810).
C'est un âge relativement jeune. D'autres fonctionnaires, par contre,
terminent leur carrière dans la vallée. Salomon Buchelmann
meurt à son poste en 1564 de même que Jean-Georges Kempf d'Angreth
en 1617.
Dans l'ensemble, les, baillis de Schirmeck occupent leurs fonctions
pendant une assez longue période: Thiébaut Lang pendant quatre
ans (1564-1568). Rodolphe de Neuenstein pendant neuf ans (1618-1627); Jean
Cabillot, à l'extrême fin du XVIII° s., pendant vingt-quatre
ans11).
Quant à Jean-Georges Kempf d'Angreth, il est bailli épiscopal
de Schirmeck depuis 1587 jusqu'à sa mort survenue à Molsheim
en 161712), c'est-àdire pendant trente
ans. C'est assurément un bel exemple de continuité à
la tête du domaine de la vallée de la Bruche.
b) le recrutement des baillis
Quels peuvent être les critères de choix pour l'Evêque
de Strasbourg ou plus exactement pour la Régence de Saverne qui
exerce la juridiction temporelle de l'Evêché? Les documents
restent parcimonieux à ce sujet. Il semble que souvent des baillis
ont été choisis au sein de familles connaissant bien les
rouages de l'administration. Ce souci de nommer des fonctionnaires compétents
apparaît bien dans les exemples suivants.
Ainsi, Jean Klug remplit d'abord les fonctions de greffier municipal
de la ville de Mutzigl3), ensuite celles
de greffier de la vallée de la Bruche (Thalschreiber) installé
à Hasela14).
Il est nommé bailli de Schirmeck dans les premiers mois de l'année
156815) après la démission
de Thibaut Lane.
Parmi les baillis les mieux connus figure Rodolphe de Neuenstein. Il
administre le bailliage de Dachstein pendant une quinzaine d'années16)
avant d'être nommé à la tête de celui de Schirmeck
qu'il conserve jusqu'en 162717).
On constate aussi que dans bien des cas, le cercle des baillis déborde
par des relations familiales vers des milieux d'autres fonctionnaires épiscopaux.
Dans une lettre du 23 décembre 1574, le bailli Jean-Didier Prosinger
de Sternenberg intervient auprès de la Régence pour son
ami Jean Klug, son prédécesseur dont il voudrait bien
aplanir les difficultés financières18).
La fille de Jean Klug devient l'épouse de l'intendant du château
épiscopal de Dachstein, Nicolas Seger19).
Mais d'autres liens matrimoniaux sont tissés entre ces familles.
Marie Kempf d'Angreth, la sueur du bailli Jean-Georges Kempf d'Angreth
(1588-1618) n'est autre que la mère de Rodolphe de Neuenstein, successeur
de Kempf à Schirmeck20).
Il est rare de trouver deux baillis issus de la même lignée
à la tête d'un même district. C'est pourtant le cas
de la famille de Neuenstein. Le petit-fils de Rodolphe, Wolfgang-Louis
(ou Wolff-Louis) de Neuenstein apparaît à Schirmeck depuis
166921) jusqu'à sa mort survenue
en 167322).
On ne peut cependant pas parler d'un cumul de la fonction au sein de
la même famille parce que l'étude des familles alsaciennes
est loin d'être faite. Il est par contre prouvé que des familles
interviennent parfois dans ce sens auprès des seigneurs laïques
ou ecclésiastiques. C'est ainsi qu'un bourgeois de Strasbourg a
demandé -et obtenu- le poste de bailli du château de Guirbaden
pour son fils alors à la Guerre de Hollande23).
c) l'origine sociale
Il est malaisé de trouver la région d'origine des fonctionnaires
de la vallée. Le cas de Jean de Giffen dont le père est né
dans la Gueldre (Pays-Bas) peut être considéré comme
une exception. On constate, en effet, que trois familles au moins de baillis
sont issues de la plaine rhénane.
La lignée de Neuenstein est originaire d'un château du
même nom situé au pays de Bade24)
dans le district de l'Ortenau appartenant à l'Évêque
de Strasbourg.
D'autres documents prouvent que la famille Prosinger a son origine
dans le Brisgau badois, non loin de l'Ortenau.
Le 20 octobre 1575, Jean-Didier Prosinger de Sternenberg demande l'autorisation
à la Régence d'aller rejoindre son épouse, partie
faire les vendanges à Preisgaw, et d'y mener quelques
affaires25). Deux ans plus tard, à
la même époque, Prosinger réitère sa demande
d'aller lui-même vendanger
dans ses terres de Sternenberg au-delà
du Rhin pendant trois semaines26).
Nous avons essayé de donner jusqu'à présent quelques
traits généraux permettant d'approcher d'un peu plus près
différents baillis de Schirmeck. Les mêmes documents permettent
même de dégager les contours de la personnalité d'au
moins deux baillis du district.
II. - Deux personnalités importantes de la Vallée
a) Jean de Giffen
Nous connaissons déjà un peu celle de Jean de Giffen
assurément le plus célèbre d'entre les baillis de
Schirmeck.
Habile diplomate réputé pour son intelligence et son
habileté, grand seigneur, Giffen est depuis 162627)
-c'est-à-dire quatre ans après son arrivée à
Saverne- l'un des membres les plus influents du Conseil de la Régence
Épiscopale. C'est peut-être une des raisons pour lesquelles
il a été envoyé comme délégué
de l'Évêché de Strasbourg en 1645 au Congrès
de Munster pour y discuter des préliminaires du Traité de
Westphalie.
Avant réussi à défendre efficacement les intérêts
de son seigneur, il est élevé dès son retour de Munster
à la charge la plus prestigieuse au sein de la Régence, celle
de Directeur de la Chambre des Comptes. Jean de Criffen devint ainsi le
«grand trésorier» de l'Évêché. A
ce titre, il gardait en permanence sur lui l'une des deux clés permettant
d'ouvrir la caisse de la Régence. Jean de Giffen mourut le 13 mai
1656 et -honneur dû à son rang de grand seigneur- fut enterré
sous le clocher de l'église paroissiale de Saverne28).
Giffen apparaît à la tête de la vallée en
162829). Après la période
d'anarchie causée par l'invasion suédoise à partir
de septembre 1632, le bailli épiscopal reprend ses fonctions dès
1650 au moins30). Il les conservera jusqu'à
sa mort31).
On est en droit de supposer que la nomination de Giffen à Schirmeck
est liée aux qualités d'administrateur du personnage.
Malheureusement les archives ne renferment guère de données
permettant d'apprécier son administration du bailliage. On conserve
pourtant quelques lettres de Giffen concernant la vallée.
Ainsi le 26 janvier 1654, le bailli de Schirmeck se plaint auprès
de l'Évêché de la dégradation excessive des
forêts du district. Car, nous apprend Giffen, à la suite des
guerres et des dévastations il y a dans la vallée un besoin
si urgent de bois de chauffage et d'échalas pour les vignes que
les rares forestiers épiscopaux ne peuvent plus empêcher les
coupes sauvages faites par des étrangers au bailliage. Le document
est écrit de Ratisbonne32), ville
de la Bavière qui a sans doute constitué une étape
pour le diplomate lors de l'un de ses nombreux voyages.
Il est cependant probable que les multiples activités de Jean
de Giffen éloignaient bien souvent celui qui était aussi
bailli de Schirmeck des problèmes locaux de la vallée de
la Bruche. Comme il n'y a sans doute pas résidé, on doit
supposer qu'il en laissait l'administration à un intendant.
b) Rodolphe de Neuenstein
Parmi les figures les mieux connues de la vallée dans la première
moitié du XVII° s. il en est une qui mérite qu'on s'y
arrête un peu: il s'agit de Rodolphe de Neuenstein, prédécesseur
de Giffen à Schirmeck.
Sa famille, originaire de l'Ortenau -comme nous l'avons vu plus haut-
est d'une vieille noblesse depuis longtemps au service de seigneurs alsaciens.
Son grand-père, également appelé Rodolphe, était
bourgeois de Strasbourg depuis 157433),
et remplissait peut-être dans cette ville d'importantes fonctions
municipales34).
La carrière du futur bailli de Schirmeck a été
exclusivement tournée vers l'administration.
En 1618, Rodolphe de Neuenstein occupe la tête du bailliage de
Dachstein35). La même année,
il est nommé bailli de Schirmeck, charge qu'il assume avec compétence
jusqu'en 162736). Pendant cette période,
Neuenstein occupe aussi d'importantes fonctions dans la ville de Molsheim
où il a établi domicile. Ainsi en 1623, il apparaît
avec le titre de bailli de cette ville37).
L'année suivante, il semble avoir été capitaine d'armes
(?) (hauptmann)38).
Après son départ de la vallée, Rodolphe de Neuenstein
retourna probablement dans son pays d'origine - mais en restant au service
de l'Évêque de Strasbourg. Il devient en effet «gouverneur»
du bailliage épiscopal de l'Ortenau sur la rive droite du Rhin39)
(Landvogt in der Ortenaw).
A l'époque du Traité de Westphalie, Neuenstein semble
avoir été également Membre du Conseil de la Régence40)
en même temps que Jean de Giffen son successeur à Schirmeck.
Destinée pour le moins symbolique pour les deux baillis les plus
représentatifs de la vallée que l'on peut imaginer siégeant
ensemble aux côtés de l'Évêque dans la grande
salle du fastueux palais de Saverne...
Mais revenons à Rodolphe de Neuenstein bailli de Schirmeck.
On sait que la famille de Neuenstein possédait de vastes terres
dans la vallée à la fois comme biens propres et comme fiefs
de l'Évêché41). Un Etat
de 178242) évalue les biens de la
famille à trente huit hectares de terres labourables et sept hectares
de prés répartis dans les bans de Haslach, Still, Heiligenberg
et Dinsheim.
Le même document mentionne en outre un troupeau de moutons fort
de deux cents têtes dans le ban de Haslach et une maison de berger
située dans le même village.
Il est très probable que ce patrimoine était déjà
aux mains de Rodolphe de Neuenstein. En effet, le 12 novembre 1619, le
bailli fait état de réparations à entreprendre à
la maison de Haslach; il demande à cet effet une trentaine de troncs
de chêne43).
Il peut paraître surprenant de constater que Rodolphe de Neuensein
s'occupe apparemment lui-même de ses terres. Mais il profite aussi
de la situation privilégiée qu'il occupe à la tête
du bailliage pour utiliser les services des corvéables de la vallée.
Ainsi le 14 juin 1626, la Régence de Saverne reçoit une lettre
de Neuenstein qui demande qu'on lui accorde les corvées dues au
bailliage par les sujets d'Oberhaslach et de Lutzelhouse. Le bailli se
permet d'insister auprès des Conseillers de l'Evêque car
la fenaison est devant la porte et le temps dont dispose le bailli
est
trop court pour travailler seul (?) avec voitures et attelages44).
Ce souci apparent de la terre ne doit pas faire illusion. En effet,
d'autres sources nous prouvent que Rodolphe de Neuenstein menait la vie
aisée d'un bourgeois fortuné de Molsheim et laissait l'administration
du bailliage aux mains d'un receveur bailliager (Ambtschaffner)
qui s'appelait en 162645) Jösel Vix.
En 1624, Rodolphe de Neuenstein et son épouse Marie-Ursule de
Flachsland lèguent à l'église paroissiale St-Georges
de Molsheim de remarquables fonts baptismaux que l'on peut admirer aujourd'hui
dans l'église des Jésuites46).
Il est permis de supposer que les détails ornementaux des fonts
furent commandés par les donateurs eux-mêmes et révèlent
ainsi une culture artistique certaine.
D'autres documents existent certainement: ils permettront peut-être
un jour de mieux connaître encore ce personnage éminemment
intéressant.
Le moment est maintenant venu d'examiner l'oeuvre réelle entreprise
par les différents baillis dans la vallée, c'est-à-dire
d'étudier les différents aspects de leur fonction.
III. - La fonction du bailli les apparences du pouvoir
a) attributions judiciaires
La fonction judiciaire est probablement la plus importante pour le
bailli; c'est elle qui lui procure respect et prestige.
Le représentant de l'Evêque dans la vallée détient
le droit de «basse-justice», c'est-à-dire celui de juger
uniquement les délits de faible importance. Le bailli n'a pas le
droit de vie ou de mort sur ses sujets, privilège réservé
aux juges du tribunal épiscopal de Molsheim.
Par contre, il faisait appliquer la torture pour que les suspects et
les condamnés passent plus rapidement aux aveux...
Ainsi, au début de l'année 1566, la femme du cordonnier
Munsch, originaire de Schirmeck mais habitant à Grendelbruch, est
accusée d'incendie volontaire. Le délit est particulièrement
grave car il faut savoir que toutes les maisons des villages sont
encore en bois et couvertes de paille.
Le bailli Thibaut Lang la soumet à la question (c'est-à-dire
lui fait subir la torture) en présence des prévôts
de Schirmeck et de Barembach47). Jugée
ensuite à Molsheim, la malheureuse fut condamnée à
mort et périt sur le bûcher 48).
Dix ans plus tard éclata une autre affaire. Le bailli Prosinger
fit subir la peine du chevalet à Laurent, fils du bourgeois Jean
Anthoni de Grendelbruch. Le chef d'accusation retenu contre le suspect
était sans doute assez faible (on le sounpçonnait d'avoir
dérobé de l'argent, du pain et. du lard) car Laurent Anthoni
fut chassé du bailliage au-delà du Rhin, (über den
schwarzwaldt)49).
Il faut remarquer que dans les affaires de justice, le bailli n'a jamais
les mains libres pour mener l'interrogatoire à sa guise. C'est en
fait la Régence qui dicte au bailli la marche à suivre.
b) la levée des taxes
La deuxième fonction importante est la fonction fiscale, c'est-à-dire
le pouvoir de lever les diverses taxes dont l'échéance ponctue
la vie quotidienne à un rythme implacable.
En 1576, une volumineuse correspondance est échangée
entre le bailli Prosinger et la Régence de Saverne à propos
de l'augmentation de la taxe sur les boissons (angal) décidée
par Saverne. Les aubergistes de Schirmeck refusèrent de payer cette
augmentation arguant du fait que les cabaretiers de La Broque (comté
de Salm) bénéficiaient d'un régime de faveur: ils
ne payaient pas l'angal mais devaient subvenir pour moitié à
l'entretien du pont péager sur la Bruche50).
Le lecteur sera sans doute surpris de constater que les baillis de
Schirmeck n'ont pratiquement aucune compétence militaire. Ce fait
n'est pas propre aux districts épiscopaux. Il se vérifie
à la même époque pour des fonctionnaires ayant la garde
de vastes châteaux comme celui de Guirbaden51).
c) l'absence d'attributions militaires
Le seul souci de la Régence a été, semble-t-il,
de faire habiter le château de Schirmeck par le bailli pour que ce
dernier puisse éviter que des dégradations importantes ne
s'y produisent. Ce souci est compréhensible quand on sait que les
forteresses médiévales avaient perdu au XVI° s. leur
signification stratégique et constituaient une importante source
de dépenses pour le seigneur.
Lorsque le 7 juin 1565, le bailli Thibaut Lang demande l'autorisation
de quitter le château et de s'installer à Haslach pour raisons
de santé, la Régence accorde cette autorisation. Elle regrette
certes le départ de Lang mais lui demande de mettre au manoir une
poignée d'hommes fidèles et d'inspecter de temps en temps
les lieux pour éviter que des dégâts ne se produisent
aux bâtiments52).
Cette correspondance échangée entre le bailli et ses
maîtres est significative à plus d'un égard.
On constate tout d'abord une rapide évolution des réalités
stratégiques dans le bailliage: la vallée n'est plus contrôlée
ni même gardée par le château qui ne conserve
qu'une importance toute symbolique.
D'autre part -et c'est le plus important- le bailli épiscopal
de Schirmeck est uniquement un administrateur. Ses prérogatives
réelles sont peu importantes car il n'a pratiquement pas de pouvoir
de décision.
Mais le bailli reste avant tout un fonctionnaire, c'est-à-dire
un personnage de confiance nommé par l'évêque qui peut
être révoqué à tout moment.
C'est ainsi que le bailli Philippe Lutz fut dépossédé
de ses fonctions en 1587 pour maladie mais sans doute aussi pour une faute
grave commise durant son administration53).
Lors de la période d'un an environ au cours de laquelle la vallée
se trouva sans bailli, ce furent les prévôts de deux villages
voisins de Schirmeck, Russ et Wisches, qui se virent confier la garde du
château de Schirmeck. Ils avaient pour mission d'y exercer, avec
d'autres villageois, une surveillance fidèle et appliquée54).
*
* *
L'importance toute relative que les baillis de Schirmeck avaient tout au
long du XVI° siècle est confirmée par de nombreux textes.
Ainsi le bailli doit demander à la Régence l'autorisation
de cultiver pour son usage personnel un lopin de terre qui avait été
défriché autour du château en 1574 pour des raisons
stratégiques55). L'année suivante,
Prosinger demande s'il peut utiliser un vieil abri ruiné au-delà
du château pour servir d'étable à son misérable
troupeau de sept bêtes. La Régence répond au bailli
d'attendre son prochain ordre56).
L'indication de la solde que touchaient les baillis est bien plus significative
encore.
On constate qu'elle est particulièrement faible.
Vers 1570, Jean Klug ne touchait qu'une solde annuelle de mille trois
cent cinquante kg d'avoine et autant de blé57).
Une solde en espèce supplémentaire de cent livres n'apparaît
qu'à partir de 1630 dans les comptes de Jean de Giffen58).
Il faut pourtant ajouter que les baillis avaient encore au XVIe s. d'autres
avantages en nature. Il semble même que la Régence fournissait
le mobilier du château (hausrath) lorsque le nouveau bailli
était installé. Mais ne nous fions pas aux apparences : lors
du départ du bailli ce mobilier - soigneusement inventorié
- était contrôlé et remis à son successeur59).
Un autre document signale que le bailli Jean-Didier Prosinger de Sternenberg
n'avait pas tous les jours de l'argent liquide à sa disposition60).
A la lecture des textes ci-dessus, on est moins surpris de constater
que dans la deuxième moitié du XVI°s. certains baillis
épiscopaux étaient criblés de dettes.
Le 14 juillet 1573, l'Evêque demande à Jean Klug -qui
avait démissionné l'année précédente-
de rembourser les arriérés qu'il doit encore aux deux forestiers
de Haslach, Jean Osterreicher et Bastian. Le nouveau bailli fut chargé
de s'informer auprès de tous les prévôts de villages
si Klug était déjà en règle avec eux61).
Quelques années plus tôt, les héritiers de Salomon
Buchelmann (bailli de 1559 à 1564) supplient le greffier municipal
de Mutzig de leur accorder une remise de la dette laissée par le
bailli62).
Il est pour le moins curieux de constater que ce greffier s'appelait
Jean Klug : c'est lui-même qui allait se trouver plus tard, comme
bailli, confronté aux mêmes problèmes tout aussi insolubles...
IV. - L'évolution sociale du bailli au XVII° siècle
Le lecteur se rappelle sans doute que la solde des baillis comportait
-en plus des avantages en nature- un versement en espèce de cent
livres, à partir de 1630. Cette date semble marquer le début
d'une évolution assez mal connue mais qui modifie progressivement
la condition sociale du bailli.
Après la Guerre de Trente Ans, la charge de bailli devient une
source de revenus plus appréciable. En 1693, l'Evêque Guillaume-Egon
de Furstemberg introduit la vénalité des offices : la charge
de bailli s'achète alors fort cher mais ce dernier dispose de l'ensemble
des revenus du bailliage et s'arrange très certainement pour que
ces derniers soient de loin supérieurs à la somme engagée.
Prenons un exemple.
Le bailli Jean Cabillot avait payé pour acheter son office la
somme rondelette de deux mille cinq cents livres. Mais l'inventaire dressé
à sa mort, le 26 décembre 171163),
est celui d'un grand seigneur qui n'a plus rien du fonctionnaire du XVI°
s.
Cabillot possédait outre sa maison d'habitation de Mutzig64),
une tuilerie et une autre maison à Still, et de nombreuses terres
autour de ce dernier village ainsi qu'à Hermolsheim et Heiligenberg.
Le mobilier de la maison de Mutzig était constitué de
vaisselle d'étain et de cuivre. On y trouvait aussi différents
objets et bibelots qui sont la preuve d'un luxe certain : une tabatière
d'argent, une épée d'argent massif, une paire
de lunettes à course garny
d'écaille, un petit flacon de crystalle pour l'elixir
de la Reine de hongrie, un mycroscope ainsi qu'un tableau représentant
le petit Jésus.
Le train de vie de Jean Cabillot était presque celui d'un prince:
on trouve dans sa succession deux cent quatre-vingt huit louis d'or
ainsi qu'une paire de harnois pour des chevaux de carosse.
Cependant, il y a dans l'inventaire de Cabillot une mention de biens
qui prouve une exploitation rurale assez importante.
A côté d'une quantité impressionnante de vin que
contient la cave (trois mille deux cents litres de vin blanc et deux mille
cinq cents litres de rouge)65), on trouve
une vingtaine de tonneaux vides, des sacs de froment, d'orge et d'avoine,
vingt-cinq cordes de bois de hêtre. Enfin le bailli Jean Cabillot
est propriétaire de deux vaches, l'une à Mutzig et l'autre
à Nasswiller.
*
* *
Le contraste est grand entre l'aisance étalée au grand
jour de Cabillot et les dettes criardes que laisse Salomon Buchelmann cent
cinquante ans plus tôt.
Il symbolise un peu l'évolution de la fonction du bailli de
Schirmeck. Les baillis du XVI° siècle sont encore de petits
fonctionnaires qui partagent les dures réalités de la population
qu'ils administrent. Ils tirent leur prestige non de leur fortune personnelle
mais des prérogatives que leur donne leur fonction.
Par contre, des personnages comme Neuenstein, Jean de Giffen et surtout
Jean Cabillot mènent un train de vie princier disproportionné
avec l'importance de leur charge.
Une évolution semblable peut-elle se retrouver à un autre
niveau? Que savons-nous, en effet, de l'administration des prévôts
et autres notables de village ?
Comment se présentent à nous, à travers les textes,
les petits fonctionnaires locaux? Connaissons-nous le greffier de la vallée,
les deux forestiers de Haslach, le messager, le bourreau de Schirmeck?
... Ou l'humble gardien de porcs d'Urmatt qui n'est certes pas la figure
la moins sympathique de cette « galerie » de portraits ?
Arnold Kientzler
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck,
n° 85 (Noel 1973)
(1) Archives Départementales
du Bas-Rhin (ABR) G 5234 (13)
.(2) Essor n° 84 (septembre 1973), p. 8.
(3) 1 G 172 (13a).
(4) Wimmer J., Histoire de Grendelbruch, 1967, p.
77.
(5) G 781 et G 1204 (6). - Le document de 1500 mentionne
les fonctions de «ebrister, amptmann und vockt. »
(6) G 1165.
(7) Essor n° 84 p. 9.
(8) Les Actes sont cotés de 1 G 43 (1) à
1 G 46.
(9) G 1201 fol. 11 r°.
(10) Kindler von Knobloch, Oberbadisches Geschlechterbuch,
III, 1919, p. 208.
(11) 1 G 40 (57).
(12) G 828 (Lettre de Neuenstein du 29 janvier 1654).
- Un contrat de 1602 mentionne que Kempf d'Angreth possédait en
face des bains publics de Molsheim une vaste maison qu'il avait achetée
pour le somme de 1800 florins. (cf. 1 G 38-41C-)
(13) 1 G 45 (3) fol. 81 r°.
(14) Dans les documents citant «Hasela»
ou «Hasla», il s'agit toujours de Niederhaslach.
(15) 1 G 45 (3) fol. 140.
(16) G 1199 (g) ; Kindler von Knobloch, o. c., III,
p. 208.
(17) G 1160 fol. 47.
(18) 1 G 45 (1) fol. 159.
(19) 1 G 45 (3) fol. 199.
(20) 1 G 38 (36) ; Lehr, L'Alsace noble, II, 1970,
p. 390.
(21) G 1204 (8).
(22) 1 G 200 (8) ; Lehr, o. c., II, p. 390.
(23) A. Kientzler, Le château et la seigneurie
de Guirbaden fief des Rathsamhausen de la Roche (1477-1689), 1972, p. 73
(ronéotypé).
(24) Lehr, o. c., II p. 388 ; Kindler von Knobloch,
o. c., III, p. 208.
(25) 1 G 45 (2) fol. 172.
(26) 1 G 45 (3) fol. 213 : (« in meinem sitz
sternenberg uber rin inn herpst zu erlauben») .
(27) G 643.
(28) Adam, Aus don Kanzleiprotokollen des Bistums
Strassburg um die Zeit des westphälischen Friedens, 1899, p. 71 ;
Sitzmann, Dictionnaire de biographie des hommes célèbres
de l'Alsace, I 1909, p. 602 ; L'église paroissiale de Saverne (Bull.
de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Saverne
et Env., III-IV), 1966, p. 6.
(29) 1 G 38 (69a).
(30) 1 G 39 (8).
(31) 1 G 39 (22).
(32) G 828.
(33) Archives Municipales de Strasbourg (AMS) V,
19 (9) et I, 20a (19).
(34) Kindler von Knobloch, o. c. III, p. 208 mentionne
que Rodolphe de Neuenstein était en 1547 «Stettmeistre»
de Strasbourg. Mais cette assertion est contredite par des travaux plus
récents. (J. Hatt, Liste des membres du Grand Sénat de Strasbourg,
1963, et F. J. Himly, Chronologie de la Basse-Alsace du ler au XXe s.,
1972, p. 56-57.
(35) 1 G 41 ; cf. aussi la note 16.
(36) La dernière mention de Neuenstein à
Schirmeck est sans doute celle du 10 avril 1627. cf. note 17.
(37) AMS VI, 83 (2).
(38) ABR G 781.
(39) G 828. - Ces renseignements sont connus grâce
à une lettre datée de Guebwiller le 14 janvier 1654 et adressée
par Rodolphe de Neuenstein à Jean de Giffen.
(40) G 291 (Lettre de l'Évêque à
son Vice-Chancelier du 20 janvier 1649).
(41) II faut préciser que par suite du relâchement
des liens de vassalité depuis le XIV° s., les biens donnés
en fief faisaient partie intégrante du patrimoine familial des anciens
vassaux.
(42) E1093.
(43) 1 G 38 (33c). - Les textes parlent d'une petite
maison (« ein kleines beuwlin »).
(44) 1 G 38 (62a).
(45) 1 G 38 (71 c).
(46) M. Barth, L'église paroissiale de Molsheim,
1964, p. 15-16 (clichés n° 23 à 29).
(47) 1 G 43 (2) fol. 29 à 42.
(48) Une relation complète de l'affaire est
donnée dans J. Wimmer, o. c., p. 104-105.
(49) 1 G 45 (3) fol. 46.
(50) 1 G 43 (3) fol. 91 et suivants.
(51) A. Kientzler, o. c. p. 76-81.
(52) 1 G 43 (1) fol. 195.
(53) Il n'a pas été possible, faute
de temps, de taire la lumière sur cette affaire probablement unique
dans les annales du bailliage et qui mériterait qu'on y consacre
des recherches minutieuses.
(54) 1 G 46 (2) fol. 60.
(55) 1 G 45 (1) fol. 150.
(56) 1 G 45 (1) fol. 175.
(57) G 2288.
(58) Pour indiquer un ordre de grandeur relatif,
on peut signaler que, la même année, le rézal (67,5
kg) de froment valait à Strasbourg 55 sous. (1 l = 20 s.).
(59) 1 G 43 (3) fol. 126.
(60) 1 G 45 (1) fol. 143.
(61) 1 G45(1) fol. 15 à 19.
(62) 1 G 38 (8).
(63) 1 G 47 (66). - Cabillot mourut à Mutzig
frappé d'apoplexie pendant la grande messe et fut enterré
dans l'église de Mutzig.
(64) Située dans la «Obergasse»,
elle avait été achetée à la Collégiale
de Haslach.
(65) Il y avait aussi un foudre rempli de «picquete».
Le Bailliage Épiscopal de Schirmeck
L'écoutète de village: présentation
de la fonction, ses prérogatives, son recrutement
Arnold Kientzler
L'église, le lieu de la justice, le gibet.
D'un côté la vie spirituelle, de l'autre la justice
des hommes. Ce que nous montre cette vue partielle de la vallée
en 1540, présentée aux Anciens et à leurs amis lors
de la conférence du 15 février dernier, résume un
peu la réalité du bailliage épiscopal de Schirmeck
au XVIe siècle : deux pouvoirs, l'un spirituel, l'autre temporel,
réunis dans les mains d'un même seigneur, l'Évêque
de Strasbourg.
Dans l'étude actuelle du bailliage, en cours de publication
dans l'Essor, seuls nous intéressent ici les mécanismes du
pouvoir temporel. Après l'étude du château de Schirmeck
(Essor n° 81), du cadre territorial (Essor n° 84), nous avons abordé
l'administration des hommes. Celle du bailli, représentant de l'Évêque
pour l'ensemble de la vallée, vient d'être analvsée.
(Essor n° 85).
Pénétrons maintenant vers la cellule de base qu'est
le village, ou plutôt, la communauté de village. L'Evêque
y est représenté par un autre fonctionnaire. Beaucoup moins
connu que le bailli, l'ECOUTETE est cependant un personnage intéressant.
Les lignes suivantes vont essayer de nous le faire découvrir.
I. - Le cadre: la communauté de village
À partir du XIV° siècle, lorsque les documents permettent
de dégager les structures du Val de Bruche 1),
la Vallée est divisée en communautés de villages.
La communauté est formée de localités d'importance
variable mais assez rapprochées géogra htquement et qui sont
réunies par une même admministration.
Le cartulaire de l'évêque Jean Il de Lichtenberg (1362)
et un contrat de vente (1366) donnent pour la première fois la composition
des trois communautés de la Vallée, à savoir celles
de Grendelbruch, Wisches et Haslach. Rappelons rapidement cette composition.2)
Le district de GRENDELBRUCH se compose des villages suivants : Grendelbruch,
Barembach, Rotahe, Oberruss, Russ, Muckenbach, Steinbach, Muhlbach, Schwartzbach
et Mollkirch.
Wisches, Störbach, Schönenbruch, Sundebruch, Oberwackenbach,
Niderwackenbach et Hersbach dépendent de la communauté
de WISCHES.
Enfin Oberhaslach, Niederhaslach, Still, Dinsheim, Urmatt, Walterspach,
Lutzelhouse, Uberechlingen, Underwich, Gensbourg, Sybenbuch, die Schotten
et Heiligenberg forment la communauté de HASLACH.
On constate que les différentes agglomérations d'une
communauté sont comprises dans un même secteur géographique.
Ainsi la communauté de Grendelbruch groupe les localités
situées sur la rive droite de la Bruche ; celle de Wisches les habitants
de la rive gauche. Enfin Haslach englobe les villages situés vers
le bas, en aval de Lutzelhouse.
Cette répartition est souvent modifiée dans les siècles
qui suivent. Des localités seront détachées du Val
de Bruche à la suite de ventes partielles. Une dizaine au moins
d'habitats humains disparaissent de la carte à la suite des troubles
économiques et militaires qui sévissent dans les pays rhénans
aux XV° et XVI° siècles3).
A la fin du XVII° siècle, la composition des communautés
est nettement modifiée.
En 1679, la communauté de Haslach groupe Urmatt, Lutzelhouse,
Oberhaslach et Niederhaslach. Celle de Still ne comprend plus que Heiligenberg
et Dinsheim. Russ est au centre d'une communauté de village de laquelle
font partie Grendelbruch, Natzwiller et Barembach. Schirmeck administre
le hameau de Wackenbach4). Enfin Wisches
- qui ne figure pas sur le document de 1679 - forme sans doute une communauté
avec Netzenbach et très certainement Hersbach5).
II. L'administration communale
À l'époque qui nous intéresse, c'est-à-dire
le XVI° siècle, la communauté villageoise est déjà
le fruit d'une évolution tendant à créer une administration
strictement locale et différente de celle du seigneur territorial.
Cette émancipation relative certes, mais réelle se traduit
par la mise en place de «Règlements» locaux (Dorfordnungen)
établis par la communauté d'après l'«ancienne
coutume». Il en existe de nombreux exemples pour la Vallée6).
Mais c'est au niveau de l'administration communale qu'apparaît
le mieux cette «autonomie». L'ancêtre du maire actuel,
le heimburg, est élu par l'ensemble de la population qu'il
représente. Il administre la communauté avec d'autres notables
élus, les jurés (geschworene) et les échevins
(schoeffen) ces derniers agissant surtout au sein du tribunal de
village
*
* *
En face de la communauté qui prend conscience de son unité,
une réaction seigneuriale - celle de l'Evêque de Strasbourg
en l'occurence - semble s'être développée dans le même
temps7).
En 1512, l'Evêque Guillaume de Honstein, réorganisateur
du Bailliage de Schirmeck, établit de véritables «statuts»
pour l'ensemble de la Vallée. Le Règlement du Val de Bruche,
renouvelé en 1532 et en 1575, punit les abus de toutes sortes ,
il interdit les blasphèmes, impose une heure de fermeture des débits
de boisson, inflige une amende à ceux qui ne fréquentent
pas l'office religieux lors des fêtes d'obligation. Sur un autre
plan, le texte oblige les villageois a tracer des chemins ruraux et à
entretenir à leurs frais la grande route de la Vallée8).
En fait, le Règlement de 1512 constitue une première
manifestation de l'autorité seigneuriale tendant à réglementer
la vie privée et publique de l'ensemble des habitants du bailliage.
Mais en 1512, cette autorité de l'Evêque s'exerce déjà
de façon permanente dans la Vallée par des fonctionnaires
épiscopaux comme le bailli, le garde des forêts, le messager,
etc...
III. - Le représentant de l'Evêque: l'écoutète
a) généralités
L'agent épiscopal par excellence au sein de la communauté
de village est un autre de ces fonctionnaires. C'est l'écoutète
(en allemand Schultheiss)9).
Il est nommé par l'Evêque, sur proposition du bailli de
la Vallée, en général parmi le sujets de la communauté.
Mais nous verrons lus loin les raisons our lesquelles on choisit en 1583
un habitant de Ste-Marie-aux-Mines pour occuper les fonctions d'écoutète
à Schirmeck...
Ce représentant de l'Evêque est d'abord un fonctionnaire.
Il doit jurer fidélité à celui qui le nomme, et promettre
l'obéissance au bailli. Ainsi le 10 octobre 1575; tous les écoutètes
et autres fonctionnaires du bailliage ont juré fidélité
et obéissance au Règlement du. Val de Bruche en présence
du bailli Jean-Didier Prosinger. Dans le procès-verbal établi
à cette occasion, le bailli reconnaît la nécessité
de ce serment surtout après le tumulte de la guerre (des
Huguenots) qui avait fortement désorganisé l'administration
dans la vallée depuis 156910).
L'écoutète administre comme représentant de l'Evêque
une «seigneurie de village»11) c'est-à-dire
une communauté de localités. Or nous avons dit que le village
a déjà ses propres notables choisis par la population, le
heimburg
et les jurés notamment. Les deux administrations sont donc obligées
de composer, d'autant plus que les attributions de l'une et. de l'autre
ne sont pas clairement définies.
Il est alors fréquent que des difficultés surgissent
entre l'écoutète et les jurés des villages, difficultés
qui peuvent aller jusqu'au conflit. Ce fut le cas en 1573 et en 1699 lorsque
la communauté de Russ s'opposa à son écoutète
pour des motifs qui seront exposés dans un prochain article.
La fonction d'écoutète est ancienne. Elle apparaît
dans la Vallée dans la première moitié du XIV°
siècle: dans le cartulaire de l'Evêque Jean de Dirpheim (1306-1328)
sont mentionnés les scultetus de Mutzig, Dachstein, Haslach
et Schirmeck12). Mais il faut attendre le
XVI° siècle pour trouver des documents qui nous renseignent
sur leurs principales attributions.
b) prérogatives judiciaires
Elles sont sans doute les plus connues.
Un acte du 5 septembre 1419 mentionne Nesen Diebolt comme écoutète
du tribunal de Grendelbruch (schultheiss des gerihtes zu Grendelbruch)13).
Ce jour-là, le représentant des copropriétaires de
la Vallée14) présida le corps
des jurés de Grendelbruch et Russ. Celui-ci avait été
réuni en la circonstance pour enregistrer une plainte du Chapitre
de Haslach au sujet de dettes contractées par deux habitants de
Grendelbruch.
Le rôle de l'écoutète est donc, semble-t-il, de
présider le tribunal de la communauté composé de jurés
et d'échevins. Ceux-ci assistent le fonctionnaire épiscopal
en tant que conseillers.
Le tribunal de village s'occupe uniquement des délits de simple
police et de basse justice. Pour les affaires plus graves, l'écoutète
peut proclamer un arrêt qu'il soumet au bailli15).
Mais le plus souvent il renvoie l'affaire devant des tribunaux plus compétents.
Ainsi en 1585, le tribunal de Haslach examinait un différend opposant
un aubergiste de Molsheim à Lorentz Annzen, bourgeois d'Urmatt.
Jugeant le procès trop important et trop complexe l'écoutète
de Haslach le renvoya devant le Conseil de la ville de Molsheim16).
Pour valider un acte quelconque, la présence du sceau est indispensable.
Mais à l'époque qui nous intéresse, les tribunaux
locaux ne possèdent pas de sceau propre, privilège encore
réservé aux administrateurs assumant des fonctions importantes.
Ainsi en 1419 l'écoutète de Grendelbruch, Nesen Diebolt,
doit demander au bailli de la Vallée Nicolas Spete d'apposer son
propre sceau au bas de l'acte du tribunal de Grendelbruch cité plus
haut. Moins d'un siècle et demi plus tard, en 1548, le sceau plaqué
de l'écoutète de Schirmeck, Wolff Schmid, est suffisant pour
authentifier un acte du tribunal local17).
Cette évolution - rapide dans le temps - suffit à nous
faire prendre conscience de la place importante occupée par l'écoutète
au sein de la communauté vers le milieu du XVI°siècle.
Cette place était-elle trop importante? L'exemple qui suit semblerait
le prouver.
Dès 1512, le Règlement du Val de Bruche interdit
aux écoutètes du Bailliage d'user de leurs droits envers
un pauvre sujet et bourgeois de la Vallée. Et avant de l'engager
dans une affaire judiciaire, les fonctionnaires épiscopaux doivent
instruire
à fond le sujet de l'Evêque pour lui éviter de faire
des dépenses inutiles18).
Il est probable que ce texte devait corriger les abus commis par certains
représentants de l'Evêque dans la Vallée.
On constate parfois que le tribunal local se sert indirectement de
l'autorité du personnage important qu'est le fonctionnaire pour
donner plus de poids à ses actes.
Ainsi le 14 décembre 1551, le tribunal de Russ appose à
la fin d'un document son sceau ordinaire de justice qui est en réalité
la marque personnelle de l'écoutète de la communauté
Nicolas Clauslin19).
Les prérogatives judiciaires de l'écoutète sont
importantes, nous venons de le constater. Le lecteur ne sera donc pas surpris
d'apprendre que l'insigne de leur fonction est le bâton de justice
en allemand Stab20).
En 1575, Nicolas Clauslin, en parlant de l'époque où
il était à la tête de la communauté de Russ,
mentionne les trente-trois ans pendant lesquels il a tenu le bâton21).
c) attributions militaires
Sans vouloir entrer dans le détail des multiples prérogatives
de l'écoutète22), relevons
un point précis de l'histoire de la Vallée dans lequel deux
d'entre eux ont joué un rôle majeur: l'affaire du bailli Philippe
Lutz en 158723).
Vers la fin du mois de juin 1587, le bailli de Schirmeck, Philippe
Lutz, en place depuis moins de quatre années24),
est convoqué à la Chancellerie de Saverne sans doute à
propos d'erreurs décelées dans les comptes du bailliage et
du péage de Schirmeck25). Les vérifications
traînent en longueur, peut-être parce que le bailli tombe malade
à ce moment-là. Mais peu de temps après, Philippe
Lutz signale aux gardes du château son intention de retourner à
Saverne ou à Dachstein. Il quitte alors Schirmeck sur un cheval
d'emprunt26) et ne semble plus avoir reparu
dans la vallée par la suite.
Dès les premiers jours de juillet 1587, le bailli épiscopal
de Dachstein, Walter Rettich prend en main les affaires urgentes du bailliage
de Schirmeck et en premier lieu la garde du château de ce lieu.
Dans son premier rapport du 7 juillet, Rettich signale à la
Régence qu'aucun ordre ne règne dans la forteresse quasiment
abandonnée. À la suite de quoi, il y a dépêché
quatre gardes permanents27). Il leur a fait
envoyer trois quartauts de blé (environ trois cent cinquante litres)
et leur assure une solde mensuelle.
Cette poignée de gardes est placée sous la responsabilité
des écoutètes de Russ et de Wisches qui doivent résider
en permanence au château avec leurs valets et y monter une garde
aussi fidèle qu'appliquée28).
Dès le lendemain, l'écoutète de Wisches, Georges
Kubler, rend compte de ses nouvelles fonctions. Il ressort de sa lettre
que le bailli Lutz a essayé à différentes reprises
de pénétrer dans le château mais qu'il en a été
empêché par les gardes.
Pendant plus d'un an, les écoutètes occupent ainsi le
château et règlent les affaires du bailliage. Nous les rencontrons
encore à Schirmeck au début du mois de septembre 1588 au
moment où éclate une nouvelle affaire judiciaire.
À la suite d'un vol d'argent commis dans la maison du
péager, les deux écoutètes de Russ et de Schirmeck
emprisonnent un suspect ainsi que... le péager le 14 septembre29).
Mais entre temps, Jean-Georges Kempf d'Angredt est appelé au poste
de bailli de Schirmeck. Dés le 20 septembre, ce dernier soumet à
la question le suspect Jean Erhardt, qui passe aux aveux. Sur l'ordre de
la Régence, il est finalement chassé du bailliage30).
L'affaire du bailli Philippe Lutz a montré pour le moins que
les écoutètes peuvent être appelés à
d'importantes fonctions si les circonstances l'exigent.
Des hommes de confiance entièrement dévoués à
l'Evêque doivent nécessairement occuper ces postes. Mais comment
sont-ils choisis par le bailli de la vallée ? Sur quels critères
se base-t-il?
C'est à travers deux exemples précis que nous pouvons
essayer de répondre.
IV. - Le recrutement de l'écoutète
a) le cas de Martin Gueth (1570)
Au début du mois de juin 1570 l'écoutète de Schirmeck
Jean Schneider meurt. Le bailli Jean Klug profite de cette circonstance
pour exposer à la Régence un problème particulier
qui se pose à Schirmeck, celui de la langue.
Klug note que dans tout le bailliage, les habitants d'aucun village
- i petit soit-il- n'ont autant de difficultés à s'exprimer
en langue allemande que les bourgeois de Schirmeck.
Le bailli ajoute que cette situation est particulièrement préjudiciable
à la communauté de Schirmeck lors des séances du tribunal.
En effet, pour rendre la justice en langue allemande (qui est la langue
officielle dans tout l'évêché), Schirmeck doit faire
appel à des notables des localités environnantes comme Steinbach,
Russ, Wisches ou Grendelbruch, d'où une importante source de dépenses.
D'après Klug, cette situation est imputable à l' ancien écoutète
défunt qui préférait lui-même s'exprimer
en langue française plutôt qu'en allemand.
Le problème linguistique est donc primordial aux yeux du bailli.
Pour cette raison, il refuse de choisir le nouvel écoutète
parmi deux premiers candidats bien qu'ils aient l'âge requis et
soient proposés par la cour de justice locale. En effet, ni
Jean Thun, ni Nicolas Lorentz ne semblent, à ses yeux, aptes à
exercer les fonctions d'écoutète. Ne parlant guère
l'allemand, ils n'en font qu'à leur tête et n'obligent
même pas leurs enfants à parler cette langue. Bref, conclut
le fonctionnaire épiscopal, plus ils attendront et plus ils auront
du mal à s'exprimer convenablement dans cette langue.
Par contre, le troisième candidat semble avoir toutes les qualités
requises aux yeux du bailli.
Martin Gueth tient une auberge, possède une bonne fortune
et
son milieu familial est très convenable. (Son père,
Jean Gueth, a occupé longtemps les fonctions d'écoutète
à Schirmeck avant celui qui vient de décéder).
Enfin - et cela doit être essentiel aux yeux du bailli - Jean
Klug ajoute que son candidat a passé plus de douze années
dans des écoles en Allemagne31)
à
Mutzig, Saverne et Strasbourg et a travaillé chez des greffiers
municipaux et des intendants. Son séjour prolongé en
terre germanique lui a fait le plus grand bien car Martin Gueth parle
si bien l'allemand qu'on ne remarque pas qu'il est un welsch. Bref
c'est un jeune homme
raisonnable et discret qui malgré son
jeune âge -vingt-quatre ans seulement- est parfaitement apte à
occuper les fonctions d'écoutète de Schirmeck. Il semble
d'ailleurs avoir les faveurs de la justice locale32).
Malgré l'extrême jeunesse du candidat, la Régence
va dans le sens souhaité par le bailli. Martin Gueth est installé
dans ses nouvelles fonctions à partir du 9 juin 157033).
Il les occupera pendant une certaine période, au moins jusqu'en
157434).
Ce document du bailli de Schirmeck est intéressant à
plus d'un titre.
Sur le plan de la langue, nous apprenons que l'ensemble du bailliage
de Schirmeck parle encore le dialecte germanique. La bourgade de Schirmeck,
seule, est essentiellement de langue française35).
Mais notre texte met surtout en avant certaines qualités essentielles
pour faire un bon écoutète: un milieu familial aisé,
une formation suffisante reçue au contact des milieux de l'administration,
enfin une bonne connaissance de la langue allemande.
b) l'exemple de Jean Taub (1583)
Si en 1570 le bailli de la vallée peut choisir un écoutète
entre au moins trois candidats, la situation se présente différemment
treize années plus tard.
Le 15 janvier 1583, un texte nous apprend que l'écoutète
de Schirmeck et la majorité des membres de la justice locale
viennent de décéder. Aucun habitant de Schirmeck n'étant
jugé suffisamment compétent pour remplacer l'écoutète
défunt, le bailli Jean Koenigsecker propose à la Régence
de nommer un étranger à la Vallée. Il s'agit d'un
bourgeois de Ste-Marie-aux-Mines36), un
certain Jean Taub.
En règle générale, un étranger ne peut
être nommé à un poste d'écoutète37).
La proposition du bailli ne peut donc se justifier que par les circonstances
particulières du moment (absence de sujets compétents dans
la vallée) mais sans doute également par certaines qualités
du candidat jugées excellentes.
De l'enquête minutieuse sur le passé de Jean Taub ordonnée
par la Régence, il ressort en effet que le postulant fréquente
assidûment l'église du lieu depuis vingt-huit ans38).
Devenu
aubergiste à Ste-Marie-aux-Mines où il s'est conduit honorablement,
lui et son épouse39), il vient
tout récemment de s'installer à Schirmeck.
Mais notre personnage a encore d'autres qualités. Il parle
très convenablement l'allemand et le français. S'il est
choisi comme écoutète, il consent à tenir le débit
de boissons de Schirmeck fermé depuis la mort du dernier aubergiste.
Quel rôle peut donc jouer l'ouverture d'un tel lieu de réunion
dans le choix de l'écoutète?
On se souvient qu'en 1570, le bourgeois de Schirmeck, Martin Gueth,
avait été nommé à la tête de la communauté
parce qu'entre autres qualités il y tenait un débit de vin.
II semble en effet que l'administration épiscopale n'hésite
pas à confier l'auberge d'une bourgade à l'écoutète.
La collecte de l'angal (droit sur les boissons) en est certainement facilitée.
C'est aussi dans la salle de l'auberge qu'ont lieu les réunions
de la justice locale présidées par l'écoutète
ainsi que les auditions des témoins.
Enfin une raison économique prime peut-être toutes les
autres. Depuis la fermeture du débit de boissons de Schirmeck, note
le bailli, la circulation par la route de la Vallée a tendance à
péricliter. Or, comme il l'ajoute, un bon aubergiste peut ranimer
la circulation locale40).
Les documents ne précisent malheureusement pas si le passé
de Jean Taub était jugé suffisamment intéressant pour
qu'on lui confie le poste convoité.
Par contre il apparaît que le choix de l'écoutète
n'a jamais été fait à la légère.
Plusieurs conditions sont requises pour être nommé : l'honorabilité
de la famille et du candidat, une certaine aisance et une formation administrative
suffisante. Enfin la situation linguistique de la Vallée exige avant
tout une bonne connaissance de la langue française et allemande,
tout au moins dans la deuxième moitié du XVI° siècle.
*
* *
Les écoutètes ont-ils confirmé quand ils furent
en place les qualités exigées d'eux au moment de leur nomination?
Leur gestion donne-t-elle satisfaction au bailli et à la Récence
? Il n'est pas possible de répondre totalement a ces questions.
Pourtant certains documents d'archives vont nous faire connaître
de façon satisfaisante au moins deux écoutètes de
la Vallée: Jean Kubler de Wisches et Nicolas Clauslin de Barembach.
À travers les renseignements concernant leur origine, leur entourage,
leur fortune, nous verrons se profiler leur silhouette. La durée
de leur mandat, leurs fonctions multiples préciseront la place qu'ils
ont occupée au sein de la communauté.
Leurs difficultés et les problèmes qu'ils ont rencontrés
permettront de mettre une dernière touche au portrait de ces fonctionnaires
qui, au bas de la hiérarchie, sont en contact humain, journalier
et permanent avec le peuple de la Vallée.
Arnold Kientzler
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck,
n° 81 (juillet août 1972)
(1) Nom donné à la
Vallée dans les textes français des XVII° et XVIII°
siècles.
(2) cf. Essor n° 84, p. 3-4
(3) A. Humm, Villages et hameaux disparus en BasseA
lsace, 1971
(4) ABR I G 39 (49a)
(5) 1 G47(31)
(6) Un bon exemple est celui du «règlement»
de Niederhaslach de 1578 (Statuten und Ordnungen des Dorfes Niderhaslach)
reproduit dans A. Gatrio, das Breuchtal 1883, p. 397-403
(7) H. Dubled, Les paysans d'Alsace au Moyen-Age
(VIII°-XV° siècles) dans Paysans d'Alsace,1959, p.43
(8) G 1162 (o). - Un bon commentaire du texte a été
donné par J. Wimmer, Eine Polizeiordnung aus dem Breuschtal (1512)dans
Elsassland
15, 1935, p. 111
(9) Le terme français de «prévôt»,
peut-être plus connu, est une mauvaise traduction utilisée
par les juristes français de l'ancien régime, faute d'avoir
trouvé une fonction strictement équivalente à celle
de «Schultheiss». En fait, le terme «Schultheiss»,
en latin «scultetus», est dérivé de l'ancienne
racine néerlandaise «scout(h)èt(e)». Cette dernière
forme a donné l'équivalent en langue française «écoutète»
préférée aujourd'hui à celle de «prévôt».
(10) 1 G 45(2) fol. 170r°
(11) H. Dubled, o.c., p. 41
(12) G 377 folios 13r°, 15r°, 17v° et
19r°. - cf. Essor n° 84, p. 3 note 7
(13) G 5243 (13)
(14) Rappelons que la Vallée avait été
vendue en 1366.
(15) S. Inglot. Essai sur la vie rurale et les colonges
d'Alsace 1932, p.176
(16) 1 G 46(2) fol. 23r°
(17) 3 B 325 (22)
(18) G 1162 (o) fol. 12r°
(19) 3 B 325 (25)
(20) J. Wimmer, Histoire de Grendelbruch
1967, p.81. - Dans certaines régions de l'Empire germanique. on
désigne même l'écoutète sous le terme de «Stabsschultheiss»
(21) 1 G 45(2) fol. 181r° («Demnach ich
in die 33 Jahr das Gericht zu Ruhs... besessen und den stab gefuret»)
(22) Quelques-uns de leurs aspects seront développés
dans le procain article.
(23) Les renseignements utilisés ici proviennent
uniquement des Actes de la Chancellerie du Bailliage. Mais il est certain
que d'autres sources épiscopales mériteraient encore d'être
dépouillées.
(24) Il succéda à Jean Koenigsecker
à la fin de l'année 1583.
(25) 1 G 46(2) fol. 55.
(26) fol. 58 (lettre au bailli de Dachstein du 19
juillet 1587).
(27) deux de l'Évêché et deux
du bailliage.
(28) fol. 60.
(29) I G 46 (2) fol. 80.
(30) 1 G 46(2) folios 84 à 93.
(31) Il s'agit bien entendu des terres de langue
allemande.
(32) 1 G 44 folios 137 à 138.
(33) fol. 144.
(34) 1 G 45 (1) folios 118 à 125.
(35) Le document, donné ici à l'état
brut. peut constituer une pièce à verser au dossier d'une
éventuelle étude linguistique de la Vallée qui s'avère
passionnante. Mais le travail n'a pas encore été tenté.
(36) Dépendance du Val de Lièpvre
appartenant à la Lorraine.
(37) S. Inglot. o.c.. p. 177.
(38) 1 G 46 (1) fol. 99v°.
(39) fol. 98r°.
(40) fol. 93 r°.
Annexe
Les institutions de l'Ancien Régime en terre d'Empire sont de
nature complexe. Le précédent article vient encore de le
montrer. Aussi a-t-il-semblé à son auteur qu'un schéma
d'ensemble de ces institutions pouvait avoir son utilité. Celui
qui est présenté ci-dessous permettra aux lecteurs de l'Essor
de se familiariser avec les différentes fonctions et Leurs liens
de dépendance au sein du bailliage et de la communauté de
village.
Pour en faciliter la lecture, le tableau a été simplifié
: seules les fonctions les plus importantes sont mentionnées avec
leur équivalent en langue germanique.
Tel qu'il se présente, le document peut donner une idée
des institutions en place dans le bailliage de Schirmeck à la Fin
du XVIe siècle.
A. K.
| Évêché de Strasbourg |
Conseil de la Régence de Saverne
chancelier (Kanzler) |
Bailliages
7 en Basse-Alsace:
- Saverne,
- Kochersberg
- La Wantzenau
- Dachstein
- Schirmeck
- Benfeid
- Marckolsheim |
Officiers du bailliage (nommés par l'Évêque):
- bailli (amptman)
- greffier (thalschreiber)
- forestier (förster)
- garde des eaux (wassermeister)
ADMINISTRATION COMMUNALE
écoutète (schultheiss)
heimburg (élus ou désignés par la population)
jurés (geschworener)
échevins (schoeffen)
messager (bot)
forestiercommunal (förster) |
Communautés de villages
- Grendelbruch
- Wisches
- Haslach
- Schirmeck
- Still |
|
Le Bailliage Episcopal de Schirmeck
L'écoutète de village: Jean Kubler, de
Wisches - Nicolas Clauslin, de Russ
Le fonctionnaire et la Communauté
Arnold Kientzler
L'Essor présente le cinquième et dernier volet d'un
important trarail destiné à farniliariser ses lecteurs avec
le Bailliage Episcopal de Schirmeck et ses institutions restées
en place durant tout l'Ancien Régime.
Sur un fond de carte ancienne de la vallée, la couterture
fait apparaître le dessin de 1540 de l'une des premières -
sinon de la plus ancienne - des églises de Russ (*).L'autre cartouche
présente la reproduction du sceau de l'écoutète du
lieu, Nicolas Clauslin (1544).
Symboles de la communauté religieuse et administrative du
village, ces deux éléments sont parfaitement aptes à
servir de cadre à la présente étude.
Il sera en effet beaucoup question, dans les lignes qui vont suivre,
de Russ et de l'administration de sa communauté. La raison principale
de ce choix est que les documents concernant le village sont parmi les
plus nombreux.
Et surtout les plus significatifs. Mais d'autres localités,
Wisches, Schirmeck, Barembach entre autres, seront également évoquées
dans ces lignes qui ont pour but d'achever la présentation de la
fonction d'écoutète dans la Vallée.
(*) Jusqu'en 1761, date de l'érection de la paroisse, l'église
de Russ était filiale de l'église-mère de Barembach
puis de la paroisse de Schirmeck.
I. - La fonction et ses avantages
Un procès de 1540-1544 dans lequel ils comparaissent comme témoins
donnent les premiers renseignements sur deux écoutètes de
la Vallée1).
En 1544, celui de Schirmeck, Wolff Schmidt est âgé de
cinquante ans: l'écoutète d'Urmatt, Nicodème Heintz,
a déjà près de soixante ans. Les deux fonctionnaires
sont originaires de la Vallée où ils ont passé toute
leur jeunesse. Tous les deux ont -de leur propre aveu- des moyens pour
une existence aisée2).
Cette fortune relative peut s'expliquer dans certains cas par l'origine
familiale. II apparaît ainsi que le père de l'écoutète
d'Urmatt, Jean Heintz, avait occupé à Schirmeck les fonctions
de bailli épiscopal pendant dix-huit ans.
Mais il semble aussi que des avantages appréciables soient liés
à la charge d'écoutète notamment dans la première
moitié du XVI° siècle.
La situation est différente quelques dizaines d'années
plus tard.
a) Solde
Le 15 octobre 1573, le bailli Jean-Didier Prosinger transmet à
l'Evêque les doléances d'un personnage que nous connaissons
déjà, Martin Gueth, l'écoutète de Schirmeck3).
Celui-ci demande que la Régence lui procure un cheval pour sa
solde4). Comme la réponse de Saverne
ne satisfait point le fonctionnaire5), Martin
Gueth envoie une nouvelle lettre -directement cette fois6).
Il y précise qu'il ne sollicite en fait que ce que les autres
écoutètes des pays de langue française et allemande
(de l'Evêché) ont déjà obtenu.
A la suite d'une troisième demande (10 octobre 1575) dans laquelle
l'écoutète se contenterait d'un cheval de moindre qualité
(einen Klepper), l'Evêque répond par la négative.
Mais le document précise -sans doute pour atténuer la déception
du fonctionnaire- que si l'écoutète souhaitait quelque chose
d'autre, la Régence ne ferait pas opposition à ses désirs7).
La correspondance échangée entre le bailli, la Régence
et l'ecoutète de Schirmeck nous apprend que la rémunération
des écoutètes de village est très inégale au
moins dans le cadre de l'Evêché sinon du bailliage. D'autre
part, la Régence ne cherche point à atténuer cette
disparité.
Seuls quelques écoutètes sont rémunérés
en argent pour leur charge: ceux de Still et d'Urmatt. Encore leur solde
n'est-elle pas versée régulièrement.
Entre 1574 et 1600, le fonctionnaire à la tête de la communauté
de Still touche une somme de 5 l. En 1609, la rémunération
n'est plus que de 2 l. 10 s.
L'écoutète d'Urmatt touche, quant à lui, 5 l.
en 1570, de même entre 1594 et 1601. En 1603, sa solde est augmentée
à 11 l. 10 s.; mais elle retombe de nouveau à 2 l. 10 s.
de 1604 à 1609.
Le chef de la communauté de Dinsheim apparaît seulement
cinq fois dans les comptes du bailliage entre 1570 et 1609 pour une solde
de 5 l. en 1574, 1591 et 1592: de 2 l10. s. de 1604 à 1606.
Quant aux écoutètes des autres communautés du
bailliage telles que Schirmeck Russ ou Wisches, ils n'apparaissent à
aucun moment dans ces mêmes comptes8).
Cette faiblesse dans les émoluments est générale
pour tous les petits fonctionnaires du bailliage. Elle surprend d'autant
plus que l'on sait par ailleurs que les prix des céréales
ont connu des fluctuations importantes à la même époque.
Ainsi entre 1572 et 1600, une solde annuelle de 5 l. permet d'acheter entre
deux et huit rézaux de froment selon le cours9).
On s'explique mal ces inégalités. Par exemple, l'écoutète
de Dinsheim, vers 1572, reçoit seul dans tout le bailliage un habit
livré par la Régence en plus d'une solde annuelle de 5 l.10).
Une étude plus approfondie de l'administration des différents
villages de la Vallée nous renseignera sans doute un jour.
b) Autres avantages
L'avantage commun à tous les écoutètes - et sans
doute aussi le plus apprécié - est d'ordre fiscal: c'est
l'exemption totale des impôts de la corvée et de la
taille11).
Ces redevances, parmi les plus lourdes du système des taxes,
sont exigées de tous les sujets du bailliage y compris les autres
petits fonctionnaires épiscopaux. (II faut préciser que la
corvée,
c'est-à-dire le travail «bénévole» est
remplacée depuis la fin du Moyen-Age, par la redevance en argent
dont il est question ici) 12).
Selon les villages, les écoutètes touchent encore d'autres
avantages en argent.
Celui de Wisches perçoit un florin par an pour sa fonction de
péager13). (Il faut en effet rappeler
que jusqu'au début du XVIII° siècle, la route de la Bruche
quittait la vallée à Wisches. De là elle empruntait
le vallon de Netzenbach, passait le col Entre-les-deux-Donon pour se diriger
vers le comté de Salm et le duché de Lorraine. La taxe de
passage pour les voituriers était perçue à Wisches,
dernière agglomération avant la limite territoriale de l'Évêché).
L'écoutète de Russ jouit du droit de la pêche dans
le ruisseau de Barembach, pêche qu'il loue à l'année
pour 10 s.
Quant à Martin Gueth, l'écoutète de Schirmeck,
il ne semble avoir aucun avantage de cette nature. Le 10 octobre 1575,
il sollicite encore de la Régence l'autorisation de pouvoir utiliser,
à des fins personnelles, quelques biens de la fabrique de l'église
de Schirmeck situés sur des terrains communaux. La réponse
de l'Evêché n'est pas connue.
L'étude de la solde de l'écoutète reflète
dans une certaine mesure l'évolution de la fonction au courant du
Moyen-Age et de l'Epoque Moderne.
Cette évolution semble importante.
Au milieu du XIV° siècle, le représentant de l'Evêque
touchait encore une partie des amendes dûes par les sujets ainsi
que les revenus liés à certaines terres de la Vallée.
Mais il devait, à titre d'hommage une redevance annuelle
en argent ou en nature à son seigneur15).
Le droit d'hommage disparut car les écoutètes
surent pratiquement se libérer de cette servitude. Mais leur situation
matérielle restait précaire et se dégrada même
au fil des années: ce fut le cas dans la deuxième moitié
du XVI° siècle, comme nous venons de le voir.
II. - Deux écoutètes de la Vallée vers 1575
Cette évolution relative apparaît bien plus clairement
encore dans le «portrait» de deux écoutètes dont
nous allons tenter l'esquisse: Jean Kubler de Wisches et Nicolas
Clauslin de Barembach. Ils semblent en effet représenter, chacun
avec des éléments personnels, le type du petit fonctionnaire
de village aux prises avec des difficultés liées à
sa charge.
a) Jean Kubler de Wisches
Nous apprenons dans un procès de 1579 où il apparaît
comme témoin, que Jean Kubler est paysan de son état. II
habite à Wisches où il est né, a été
baptisé et a passé son enfance. L'écoutète
ne connaît pas son âge réel mais se rappelle avoir
eu vingt-trois ans lors de la Guerre des Paysans, époque à
laquelle il avait déjà un fils. Il évalue sa
fortune à cinq cents florins environ et précise d'autre
part que son épouse était la tante de l'écoutète
de Schirmeck16).
Quatre années avant le procès, Jean Kubler avait adressé
à la Régence une supplique dans laquelle il donnait de précieux
renseignements sur certains aspects de sa fonction et sur la situation
de sa fortune présente17).
Jean Kubler a passé son adolescence occupé aux choses
de la guerre18). II s'installa ensuite
à Wisches, son village natal, où il travailla. Peu après,
il fut nommé au poste d'écoutète: il occupe cette
fonction depuis vingt ans, période pendant laquelle il n'a cessé
de tenir le bâton de justice. Il contrôle également
le péage (Zollampt) de Wisches. Le fonctionnaire épiscopal
éprouve aujourd'hui de sérieuses difficultés à
vivre décemment
étant donné son âge avancé:
à l'époque où il écrit, Jean Kubler a environ
soixante-quatorze ans19).
Dans sa lettre, il demande à la Régence de le décharger
de sa fonction d'écoutète car le travail exigé a pris
trop d'ampleur: de nombreux soucis sont venus avec le tumulte de la
guerre (des Huguenots) et les plaintes des bourgeois de sa communauté.
Jean Kubler ajoute qu'il ne retire aucun avantage de sa fonction surtout
lorsqu'il compare sa situation avec celle de ses prédécesseurs
de l'époque de la famille d'Andlau20)
qui, avec moins de peine, jouissaient d'avantages substantiels inhérent
à leur charge.
La lettre d'accompagnement du bailli Prosinger apporte d'utiles éclaircissements
à la démarche de Jean Kubler. L'on y apprend que les revenus
en nature détenus par l'écoutète de Wisches sous les
nobles d'Andlau sont à présent en d'autres mains:
les trois cantons «près du Netzenbach» (die drei
Reingewend auff der Wich) qui possèdent les meilleures terres
sont maintenant aux mains de l'Evêque; le lieu-dit «Kalckoffen»
à proximité de la Bruche et la «huenmat»
du côté de Störbach2l) sont,
quant à eux, directement gérés par le bailli.
Jean-Didier Prosinger reconnaît que, sous les Andlau, l'écoutète
avait une lourde tâche à remplir. II devait administrer la
cour domaniale de Wisches et Störbach, s'occuper des amendes forestières
et des autres taxes. De plus il devait vérifier le «droit
de gélinage» («hüner... zins einehmen und
vor rechnen») et en règle générale, s'occuper
de toutes les missions pénibles («und alles was zimlich
mühe gebrauchet»)22).
Mais, conclut le bailli de Schirmeck, Jean Kubler ne tient plus que
la justice: les avantages qu'il perçoit aujourd'hui sont suffisants23).
Ce texte de 1575 donne une première idée de l'évolution
de la fonction d'écoutète dans la deuxième moitié
du XVI°e siècle. Il semble même qu'on puisse percevoir
un certain sentiment de lassitude chez le fonctionnaire épiscopal.
La prééminence de Jean Kubler au sein de la communauté
de Wisches s'est amoindrie, ses revenus également.
Les préoccupations de l'écoutète de Russ, son
voisin et son contemporain, apparaissent plus significatives encore.
b) Nicolas Clauslin, écoutète de Russ, Grendelbruch
et Barembach.
Grâce au procès de 1579 déjà cité,
nous savons que Nicolas Clauslin est attaché aux travaux de la terre.
II est né à Barembach où il habite dans la maison
de ses parents. Ignorant son âge réel il sait avoir eu
quatorze ans pendant la Guerre des Paysans.
Sa fortune est importante: il l'évalue à mille florins
après avoir effectué le partage avec ses enfants 24).
Le 28 octobre 1575 -le même jour que Jean Kubler de Wisches-
Nicolas Clauslin écrit à la Régence de Saverne: il
sollicite une augmentation de ses revenus (limités aux 10 s. annuels
qu'il tire du droit de pêche clans le ruisseau de Barembach) et donne
des renseignements sur sa fonction.
II occupe la charge d'écoutète de Russ, Grendelbruch
et Barembach depuis 1542 environ25), c'està-dire
depuis une période de trente-trois années déjà.
Son poste lui procure peu d'avantages matériels et... de plus en
plus d'inconvénients. Ce que touchaient ses prédécesseurs
a été accaparé par d'autres personnes. L'écoutète
de Russ remarque que les plus humbles fonctionnaires du Bailliage, tel
que le messager perçoivent une solde régulière en
avant bien moins de soucis que lui. Dans son jeune âge il pouvait
vivre de son travail. Mais aujourd'hui
il se sent faible et va sur ses
vieux-jours: Jean Clauslin a soixante-deux ans26).
Pour toutes ces raisons, l'écoutète demande de pouvoir
bénéficier de la taxe sur les débits de boissons («Ungeltt»)
et du droit de pêche dans le ruisseau du même village, avantages
déjà aux mains de ses prédécesseurs.
Le bailli de Schirmeck intercède auprès de la Régence
de Saverne en faveur de son fonctionnaire local.
Il reconnaît que Nicolas Clauslin a un travail plus important
que l'écoutète de Wisches. En plus des charges inhérentes
à sa fonction, il s'occupe régulièrement du flottage
du bois sur la Bruche jusqu'à Molsheim: avec l'écoutète
de Schirmeck, il a été chargé du recouvrement de l'imposition
foncière («Schatzung»)27).
Enfin Nicolas Clauslin est toujours disponible lorsque les affaires
de la chasse exigent sa présence28).
Jean-Didier Prosinger constate que l'écoutète de Russ
n'a pas les mêmes avantages que ses prédécesseurs qui
avaient pourtant moins de travail. Il note que l'angal («Ungeltt»)
et le droit de pêche de Russ -réclamés par Clauslin-
sont aujourd'hui entre les mains de ... l'aubergiste du lieu.
La réponse de l'Evêque aux suppliques de Jean Kubler et
de Nicolas Clauslin ne nous est pas parvenue. Mais il est peu probable
que les deux fonctionnaires aient obtenu satisfaction, -malgré l'intervention
en leur faveur du bailli qui note que les deux écoutètes
ont
le mérite de remplir leurs fonctions avec la loyauté.
Les documents que nous venons d'utiliser permettent, dans une certaine
mesure, d'approcher les réalités quotidiennes de la Vallée
dans la deuxième moitié du XVI° siècle. Ils nous
renseignent succinctement sur la personne, la fortune et les difficultés
rencontrés par Jean Kubler et Nicolas Clauslin: c'est un peu leur
existence d'homme qui apparaît à travers ces lignes.
Mais pour essayer de compléter cette présentation, il
peut être intéressant de connaître leur tâche
d'administrateur, c'est-à-dire d'apprécier l'autorité
qu'ils ont au sein de leur communauté.
c) l'écoutète et la communauté de village
On sait que l'un des soucis de Jean Kubler était dû aux
plaintes formulées par les bourgeois de sa communauté. La
nature exacte de ces difficultés n'est pas connue.
Mais on est mieux informé des problèmes que connaît
son voisin, l'écoutète de Russ, dans son village.
A la fin du mois de juin 1573, Nicolas Clauslin supplie la Régence
de le décharger de sa fonction qu'itl assume depuis trente-deux
ans29). II justifie sa demande en faisant
remarquer que la désobéissance
(des bourgeois envers
lui) est aujourd'hui très grande.
L'écoutète donne alors les détails d'un différend
qui l'a opposé aux jurés de sa communauté.
Une affaire pour dettes entre un bourgeois de Boersch et Mathieu Rock
de Grendelbruch avait été portée devant le tribunal
local. A cette occasion une altercation éclata entre l'écoutète
de Russ d'une part, les jurés et échevins de la communauté
de l'autre. La réunion fut sans doute houleuse, car Nicolas Clauslin
proposa au «grand Georges» de Steinbach de prendre le bâton
de justice en mains, en d'autres termes de présider le tribunal.
Celui-ci refusa net et, d'un geste rageur, jeta le bâton de justice
derrière la porte du local30).
Dans une longue lettre -du même jour que la plainte formulée
par leur écoutète- les échevins du tribunal de Russ
(«gesworne gericht scheffen zu Rauss») protestèrent
de leur bonne foi auprès de la Régence en l'assurant de leur
entière soumission.
Ils n'aiment pas être publiquement accusés d'avoir
désobéi à leur écoulète, promettent
d'être des sujets obeissants aux fonctionnaires du bailliage
et de toujours rendre la justice avec sérieux. Dans leur
supplique, ils vont jusqu'à demander à l'Evêque de
punir ceux d'entre eux qui auraient désobéi 31).
La réponse de la Régence de Saverne aux différentes
plaintes ne figure pas dans la même liasse de documents aux Archives
du Bas-Rhin. Et c'est bien dommage.
Mais à travers les lettres utilisées, nous pouvons essayer
de dresser l'esquisse du «portrait» d'un écoutète
de la Vallée à l'époque qui nous intéresse.
III. - «Portrait» d'un écoutète (2e moitié
du XVI° siècle)
a) Age
A lire les diverses pièces d'archives, on peut croire que les
écoutètes de la Vallée sont avancés en âge:
Nicodème Heintz d'Urmatt a soixante ans, Nicolas Clauslin soixante-six
ans, Nicolas Anthoni, écoutète de Still, soixante-dix ans32),
Jean Kubler soixantedix-sept ans.
Mais on oublie que la plupart des fonctionnaires épiscopaux
ont, en général une longue carrière derrière
eux et sont venus -parfois très jeunes déjà- à
la tête de leur communauté: Nicolas Clauslin à trente
ans, Martin Gueth à vingt-quatre ans seulement33).
b) Relations familiales
Sans vouloir essayer de retrouver dans le milieu des écoutètes
les liens matrimoniaux qui existaient au niveau des baillis34),
on remarque néanmoins que des liens semblables sont, dans une certaine
mesure, bien réels dans notre cas.
D'autres fonctionnaires locaux apparaissent dans le cercle des écoutètes.
Michel Kubler, le frère de Jean Kubler de Wisches, fut pendant dix
ans garde des chasses de Jacques Pfaffenlap, un noble possessionné
dans la Vallée 35).
Nicolas Clauslin de Russ ainsi que Jean Kubler de Wisches sont en parenté
étroite avec l'écoutète de Schirmeck36).
La soeur de ce dernier avait donné le jour à Nicolas Lorentz,
un aubergiste de Schirmeck parmi les plus respectables et les plus fortunés
du lieu (deux mille florins de biens d'après sa propre estimation)37).
c) Entourage
Par contre, au niveau de leur propre «maison», certains
écoutètes rencontrent les mêmes problèmes que
connaît plus d'un sujet de la Vallée.
Le 12 mai 1563, le valet de Jean Kubler de Wisches, Joseph Osterdag,
est incarcéré au château de Schirmeck pour avoir été
surpris dans la forêt avec un fusil38).
Cinq ans plus tard, le même écoutète de Wisches reçoit
l'ordre du bailli de faire emprisonner son frère Michel Kubler,
criblé de dettes39).
Ces accusations relevant uniquement de la «basse justice»
ne sont pas très significatives: elles ne peuvent suffire à
caractériser l'entourage des écoutétes de la Vallée.
Mais des affaires plus graves les concernant se sont déroulées
dans le Bailliage.
Le 11 janvier 1678, un rapport adressé à la Régence
nous apprend que cinq individus d'Urmatt et d'Oberhaslach ont été
conduits à Dabo et jugés pour meurtre par le commandant français
de la place. Reconnus coupables, ils furent exécutés au bord
d'une route, les uns sur la route, les autres au bout d'une corde. Parmi
ces dernières victimes se trouvait Barbara, l'épouse de l'ancien
écoutète d'Oberhaslach 40).
Pour notre étude, des documents de la fin du XIV° siècle
ont été surtout utilisés. Mais les conclusions dégagées
pour cette période sont-elles encore exactes un siècle plus
tard?
IV. - L'écoutète de la fin du XVII° siècle
a) Situation de la Vallée
Elle a subi de profonds changements vers le milieu du XVII° siècle.
Les conséquences de la terrible «Guerre de Trente Ans»
ont été multiples bien que peu connues encore faute de travaux
de détail sur la question41).
Le départ et l'extinction de certaines familles laissèrent
de nombreuses terres à l'abandon. Cette situation profita à
d'autres bourgeois qui surent se rendre propriétaires d'importantes
superficies de prés, de champs et de jardins.
Le «Renouvellement cadastral de Russ» commencé
le 17 mai 166642) donne les premiers renseignements
dignes de foi sur la répartition des terres sur le ban de Russ.
On apprend ainsi que les deux plus grands propriétaires sont
Georges Dawenhawer l'écoutète du lieu et Jacques Charton.
Ils possèdent à eux seuls plus de la moitié du ban
de la communauté sans compter les biens dont ils sont propriétaires
sur les bans des villages voisins 43).
Autre conséquence du dépeuplement, la Vallée connut
une arrivée importante de familles d'origine française venant
repeupler villages et bourgades. Certains bourgeois -à nom français-
sont déjà propriétaires en 1666, notamment dans le
ban de Schirmeck: Nicolas Dupont, Jacques Simon, Louis Ganar, Jan Barron,
Nicolas Blamon, Jean Claudi, etc.44).
Enfin un changement notable intervient au niveau du Bailliage dans
cette deuxième moitié du XVII° siècle: A l'administration
de la Régence épiscopale de Saverne se substitue progressivement
l'administration royale française. Le fonctionnaire local -et notamment
l'écoutète- devient le représentant du Roi, chargé
de faire exécuter les ordres de l'Intendant, du subdélégué,
du Bailli 45).
L'écoutète n'est alors plus choisi par le bailli, car
en 1694 la vénalité est étendue aux offices des bailliages:
les
officiers se rendent propriétaires de leurs charges au moyen de
la finance 46). En d'autres termes,
l'écoutète n'est plus uniquement désigné pour
ses qualités d'administrateur ou l'honorabilité de sa famille,
comme on l'a vu au siècle précédent47).
Celui qui peut acheter la charge fait partie des bourgeois les plus fortunés,
c'est-à-dire des plus grands propriétaires de terres.
Est-ce seulement une coïncidence si cinq ans à peine après
l'introduction de la vénalité des offices dans l'Évêché
de Strasbourg un véritable conflit oppose déjà la
communauté de Russ à son écoutète Pierre Charton?
Cela paraît peu probable.
b) Pierre Charton face à sa communauté
Une plainte à l'encontre de leur écoutète est
rédigée au début du mois de mars 1699 probablement
par les échevins de la communauté 48).
La plupart des signataires ont des noms de famille d'origine germanique:
Joseph et Jean Walter, Bénédict Rest 49),
Jacques Hussmann, Charles Chauss50) et Antoine
Dawenhawer. D'autres noms par contre sont de consonnance française:
Nicolas Marchal, Nicolas Batlot51) et Pierre
Charton l'écoutète du lieu -celui que la lettre met en cause.
Quelle est la nature des griefs que les bourgeois reprochent à
Pierre Charton?
Ils parlent sans ambages d'un véritable «assujettissement»
qu'ils subissent de la part de leur écoutète52)
et
exposent les différents points à la Régence.
Sans vouloir entrer dans le détail, retenons deux éléments
importants de l'accusation. Ils illustrent la place que tient l'écoutète
au sein de la communauté et donnent des précisions sur son
rang social.
Pierre Charton semble posséder un bon tiers du ban de
la communauté, deux des meilleures voitures à boeufs et
constamment
douze bêtes de trait. II entend par ailleurs ne pas être
imposé sur sa fortune53).
Il est possible qu'une bonne partie des biens de l'écoutète
provienne de la succession de Jacques Charton dont on a vu plus haut qu'il
possédait, en 1666, plus de cent arpents de terres. Mais il n'a
pas été possible de prouver qu'il s'agissait effectivement
de son père ni même que les deux personnages aient appartenu
à la même famille. La filiation proposée reste donc
encore dans le domaine de l'hypothèse.
Les échevins de Russ demandent que Pierre Charton s'acquitte
-pour moitié au moins- des taxes foncières et de
l'équivalent de la corvée.
Sur le plan de l'administration communale, les bourgeois reprochent
à Pierre Charton de profiter de l'interdiction de traverser champs
et prés à une certaine époque de l'année -décision
qu'il prend en tant qu'écoutète- pour envoyer ses douze bêtes
de trait pacager sur le ban du village pendant cette même période.
La réponse épiscopale ne nous est pas parvenue. Il est
simplement précisé sur le document que Pierre Charton a la
possibilité, dans les quinze jours qui suivent, de s'expliquer en
personne devant la Chancellerie sur les accusations portées contre
lui.
Le document 1699 laisse apparaître la place prééminente
qu'occupe l'écoutète à l'extrême fin du XVII°
siècle. Il est devenu un «personnage» influent et fortuné
qui entend -parfois- administrer la communauté selon des principes
propres.
Mais quels que soient son rang social et la place réelle qu
il occupe, l'écoutète de village est devenu un fonctionnaire
du Roi.
Au mois de novembre 1714, Dominique Douvier de Wisches, sollicite auprès
du Cardinal de Rohan, Évêque de Strasbourg, l'office de
prévost dudit Viche (et de ses dépendances) Russ et
Lutzelhouse54). La requête est
approuvée par le Conseil de la Régence mais l'assentiment
du Roi est indispensable. Aussi la Régence confirme-t-elle Dominique
Douvier la jouissance de l'office de prévost; à charge
néanmoins que ledit suppliant fera enregistrer ses lettres patentes,
dès qu'il les aura obtenu de son Altesse Sérénissime55).
A. Kientzler
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck,
n° 88 (avril mai 1975)
(1) ABR 3 B 325 (21) - Le procès opposait
la communauté de Russ et Grendelbruch à celle de Schirmeck
à propos de droits de pacage.
(2) Fol. 7° et 25v° - «Der narung
reich genug» disent les documents.
(3) cf. Essor n° 87, p. 6-7
(4) I G 45 ( I ) fol. 64v°
(5) fol. 68v° - La Régence ne promet rien
mais demande au bailli des précisions sur la solde touchée
par l'écoutète...
(6) fol 83r°
(7) 1 G 45 (2) fol. 175°
(8) G 2288 (Comptes de 1571 à 1590): G 2289
(Comptes
de 1591 à 1600), G 2290 (Comptes dépareillés de 1601
à 1630). - Rappelons qu'une livre (l) = 20 sous (s) = 240 deniers
(d).
(9) D'après le prix des grains publiés
par Hanauer, Etudes économiques sur l'Alsace ancienne et moderne,
1878. t. 2, p. 95.
(10) G. 1199 (a)
(11) Le document dit :«der Schultthes) sitzet
fron und bet/frey».
(12) E. Haberkern-J.F. Wallach, Hilfswörterbuch
für Historiker 3e Edition (1962),t. I, p. 65
(13) G 1199(a)
(14) I G 45 (2) fol. 181r°,
(15) Ch. Schmidt, Les seigneurs, les paysans
et la propriété rurale en Alsace au Moyen-Age, 1897.
p. 83-84
(16) 3 B 1150 (3) fol. 140r°
(17) I G 45 (2) fol. 182r° (Lettre du 28 octobre
1575)
(18) C'est peut-être la raison pour laquelle
le bailli de Schirmeck apprécie sa «clairvoyance dans les
affaires touchant à la guerre»...
(19) Cet âge se déduit des propres
estimations de l'intéressé et d'une autre mention figurant
dans le procès de 1579 (fol. 9r°)
(20) II faut préciser que pendant longtemps
l'abbaye et les nobles d'Andlau possédaient la cour domaniale de
Wisches et Störbach et le droit de désigner l'écoutète
du lieu. Ces privilèges furent rachetés par l'Evêché
en 1539.,c'est-à-dire moins de quarante ans avant la lettre de Jean
Kubler qui avait donc connu cette époque.
(21) cf. Essor n° 84, p. 4
(22) Il faut ajouter que, sur ces avantages, l'écoutète
devait 18 s. de droit d'hommage à son seigneur.
(23) Jean Kubler touche annuellement 1 l. 8 .s.
pour le bail d'un canton situé près de la «nouvelle
scierie» sur le Netzenbach ainsi que du «Triller giessen»
(24) 3 B 1150 (3) fol. 115r° - Le florin (gulden)
est l'équivalent d'une demie livre (l).
(25) Nicolas Clauslin a vraisemblablement succédé
à Jean Churin de Russ qui représentait encore la communauté
en 1540. cf. 3 B 1150 (3) fol. 1r°
(26) En 1579, un texte indique l'âge réel
de l'écoutète. cf. 3 B 1150 (3) fol. 9r°
(27) fol. 186r°
(28) fol. 189r°
(29) I G 45 (I) fol. 26r°
(30) Ce détail nous confirme que le «bâton
de justice» n'est pas une vue de l'esprit: cet insigne de l'écoutète
existe réellement. De nos jours, le symbole des fonctions municipales
apparaît dans des détails vestimentaires l'écharpe
du maire. le «képi» du garde-champêtre. etc.
(31) I G 45 (1) fol. 21r° - Voici la liste des
échevins avant signé le document : Jean Kirin le Vieux
(peut-être l'ancien écoutète de Russ en fonction en
1540), «le grand» Georges de Steinbach, Georges Seyfridt,
Pierre
Dawenhawer, Nicolas Bechtold, Nicolas Lorentz,
Jean
Treger et Ulrich Dietmann ce dernier, bourgeois de Grendelbruch.
(32) 1 G 39 (47a)
(33) cf. Essor n° 87, p. 7
(34) cf. Essor n° 85, p. 3-4
(35) 3 B 1150 (3) fol 132r°
(36) fol. 115 r° et 14°
(37) fol. 108 v°
(38) 1 G 43 (1) fol. 102-103
(39) 1 G 43 (3) fol. 141-142
(40) 1 G 39(47)
(41) Un travail fondamental concernant le Ban-de-la-Roche
a été consacré à cette période. cf .
R. Lutz, La population du Ban-de-la-Roche au lendemain de la Guerre
de Trente Ans dans Revue d'Alsace, t. 100, 1961, p. 30-47.
(42) G 2076
(43) Sur un total général de
405,5 arpents de prés, champs et jardins, Georges Dawenhawer
possède 143.5 arpents et Pierre Charton 106,5 arpents
(44) G 2076 «Renouvellement du ban de Schirmeck,
Barembach, Wackhenbach et Steinbach» commencé le 3 mai
1666.
- Le cas de quelques autres propriétaires en 1666, tels Georges
Idou, Thomann et Nicolas Gerra, Simon Charton de Schirmeck
ou Jacques Charton de Russ semble différent: leurs familles
sont sans doute déjà plus anciennement établies dans
la Vallée.
(45) J. M. Boehler, De la reconstruction à
la révolution agricole: l'évolution de la vie rurale dans
quelques villages du Kochersberg 1660-1836, D. E. S.. 1967, p.8
(46) O. Meyer, La Régence épiscopale
de Saverne, 1935, p.59. note 3
(47) cf. Essor n° 87, p. 7
(48) 1 G 40(37)
(49) Il signe «bendÿcht rötz»
(50) Son nom a été francisé
en «Chause» ou «Chausse» dans d'autres
textes.
(51) Autre variante du nom : «Battelot»
(52) «den jenigen Uberlass und Undertruckhtung
so wür (arme Underthanen) von Peter Scharton unserm Schultheissen
erleiden muessen.»
(53) «dass er Schultheiss... befreyt sein
will».
(54) 1 G 40 (56a)
(55) La réponse de la Régence figure
au dos de la requête de Dominique Douvier.
A la fin de notre étude sur les baillis de Schirmeck, nous
avions conclu que certains baillis de la fin du XVII° siècle
menaient un train de vie princier disproportionné avec l'importance
de leur charge. Et l'on pouvait se demander alors si une évolution
semblable -vers l'aisance et la fortune- se retrouvait, à la même
époque, au niveau des autres fonctionnaires locaux.
Une réponse affirmative est donnée ici en partie:
elle concerne la fonction d'écoutète de la communauté
qui est un notable, voire un «coq de village» *).
Nous avons approché le personnage, évalué sa fortune,
partagè ses problèmes d'administrateur, parfois deviné
le prestige qu'il tient de sa charge ou de son rang social, sinon des deux.
Mais la question est loin d'être épuisée. De
nombreux documents d'archives permettent d'apprécier la place
plus modeste- des autres fonctionnaires du bailliage, le greffier, le forestier,
le messager, le bourreau...
Ce travail passionnant, il faudrait l'entreprendre un jour, peut-être.
A. Kientzler
(*) Coq de village : « familièrement personnage
le plus riche ou le plus important du lieu » (E. LITTRE. Dictionnaire
de la langue française- 189 I, t. I, p. 801).
Statuts et règlements de la Bourgeoisie
de la Communauté de Schirmeck et de Wackenbach
Art. 1. - Que tous les ans aux jours et fête du glorieux
Saint Antoine l'Ermite, patron de cette bourgeoisie, il sera, dans l'église
de Schirmeck, chanté et célébré une messe à
laquelle tous les bourgeois 1) sont
tenus d'assister sous peine de cinq schillings 2)
d'amende.
Art. 2. - Que le lendemain de ladite feste il sera pareillement
chanté et célébré dans la même église
une messe pour le repos des âmes des bourgeois défunts, à
la sortie de laquelle tous les bourgeois manants 3)
et habitants, de la communauté sont tenus de s'assembler en la maison
commune, à peine d'un florin d'amende, pour entendre lire et publier
les règlements et ordonnance des supérieurs, pour prester
serment et fidélité au Roy 4),
à Monseigneur l'Evêque et Prince 5),
à Messieurs du Conseil de Sa Régence, au Bailli 6),
au Prévôt 7) et à toute
la communauté, de ne prendre ni fait ni cause pour les étrangers.
D'observer tous les status et mendements 8)
concernant le service de Sa Majesté, de Monseigneur le Prince et
Evêque et de la communauté, comme aussi d'estre fidèles
à tout ce qui regarde ladiste communauté, d'obéir
aux ordres et ordonnances des Prévôts et préposés.
Art. 3. - Qu'aucun ne sera reçu bourgeois qu'il ne soit
de la religion catholique, apostolique et romaine, qu'il n'aye pour 150
florins vaillants 9) ou qu'il ne donne caution
bourgeoise
10) qu'il fera sa soumission pour
sûreté de sa quote-part des impositions et autres rentes et
redevances et qu'il n'aye justifié de ses bonnes vies et moeurs
par des certificats des prévôts et préposés
du lieu de sa dernière demeure.
Art. 4. - Que celui qui voudra se faire recevoir bourgeois sera
tenu de livrer et payer à la communauté entre les mains du
receveur d'icelle 11), le jour de sa réception,
le droit ordinaire de bourgeoisie, consistant en huit florins valeur de
Strasbourg 12), un seau en cuir à puiser
l'eau en cas d'incendie et une mesure de bon vin.
Art. 5. - Que les fils de bourgeois qui ne seront pas établis
dans une autre communauté et qui voudront s'établir dans
celle de Schirmeck - Wackenbach seront bourgeois moyennant un seau en cuir
qu'ils livreront comme dit est.
Art. 6. - Que les bourgeois et manants de la communauté
qui auront quelque différend et dispute avec un autre bourgeois
ou autre quelconque, formeront la demande et plainte devant Monsieur le
Bailli ou, si la chose est d'une médiocre affaire, devant le Sieur
Prévôt et seront iceux 13) tenus
d'exécuter ponctuellement ce qui aura été ordonné,
sous peine de désobéissance, sauf néanmoins l'appel.
Art. 7. - Que tous les bourgeois ou manants paieront annuellement,
et par quartiers, les impositions royales, rentes seigneuriales, communales
et de fabrique 14), non plus que les manants.
Art. 9. - Que celui des bourgeois et manants qui voudra quitter
la communauté pour demeurer dans une autre, sera tenu d'en avertir
le sieur prévôt et de le faire avant la feste de la Pentecôte,
car si le samedy, veille de ladiste feste, après de midi sonné,
il est encore dans la communauté, il payera pour plein le reste
de toute l'année, les deniers royaux, seigneuriaux, communaux et
de fabrique.
Art. 10. - Que lorsque le prévôt fera sonner l'assemblée
15)
pour publier et faire exécuter les ordres supérieurs ou pour
délibérer des choses concernant la communauté, les
bourgeois et les manants seront tenus de se trouver à l'assemblée
un demi quart d'heure après que la cloche aura sonné, pour
entendre ensuite exécuter ce qui aura esté ordonné,
à peine de cinq schillings d'amende.
Art. 11. - Que ceux qui susciteront quelque mutinerie dans l'assemblée,
soit par paroles, invectives ou voye de fait, seront regardés comme
rebelles, rayés du registre de la bourgeoisie et déclarés
incapables de posséder aucun droit de bourgeoisie.
Art 12. - Que ceux qui verront ou entendront quelque chose qui
pourrait préjudicier à la communauté ou à un
bourgeois en particulier, seront tenus de le déclarer au prévôt
pour y estre remédié, à peine d'un florin d'amende.
Art. 13. - Que ceux qui n'auront pas garde le secret des choses
qui auront esté distes à l'assemblée seront amendés
d'un florin, pour la première fois, et déclarés incapables
de posséder aucun droit de bourgeoisie en cas de récidive.
Art. 14. - Qu'aucun bourgemaistre, préposé, receveur
ni bangard 16) de la communauté ne
pourront rester nuitamment hors d'icelle pour leurs propres affaires sans
en avoir averti le prévôt et en avoir reçu de lui la
permission, faute de quoi, tous les frais que leur absence causerait seront
à leur propre nom.
Art. 15. - Qu'aucun prévôt, bourgemaistre ni bourgeois
feront aucune assemblée, aucun traité présent ni dépense
ou nom de la communauté, sans la participation et le consentement
du prévôt, à peine de nullité et d'un florin
d'amende.
Art. 16. - Qu'aucun bourgeois ni manant ne commencera de querelle
ni dispute et ne donnera lieu à icelle, bien moins se battre, terrasser
et dire des injures, à peine de cinq schillings d'amende.
Art. 17. - Qu'aucun bourgeois ni autre ne pourra tirer avec
des armes à feu dans l'enclos du bourg de Schirmeck et du village
de Wackenbach, à peine de confiscation de ses armes et de cinq schillings
d'amende.
Art. 18. - Que les cabaretiers ne pourront faire crédit
aux fils de bourgeois, domestiques et garçons de métier plus
haut qu'un florin, à peine d'estre frustrés de leur dû.
Art. 19. - Que les cabaretiers et autres personnes vendant du
vin et eau-de-vie ne donneront point asile et ne toléreront point
chez eux des personnes du lieu en leur donnant à boire plus longtemps
que jusqu'à la retraite, à peine de cinq schillings d'amende.
Art. 20. - Que les bourgeois qui jureront, blasphèmeront
et profaneront Dieu et Son Saint Nom, abuseront des Saints Sacrements,
mépriseront la Sainte Ecriture, ainsi que la religion catholique,
apostolique et romaine et les services divins, et commettront austres péchés
scandaleux et diffamants, seront déclarés incapables de posséder
aucun droit de bourgeoisie et seront dénoncés au procureur
fiscal pour le procès estre fait.
Art. 21. - Que ceux qui joueront à des jeux ruineux,
soit pour du l'argent ou autrement, ainsi que ceux qui permettront de pareils
jeux chez eux, seront amendés d'un florin.
Art. 22. - Que les cabaretiers ne tiendront pas de violons ni
joueurs d'instruments les festes et dimanches sans la permission du prévôt
qui ne le permettra qu'après l'office divin et que pour jusqu'à
la retraite seulement, car celui qui souffrira que lesdits joueurs jouent
ledit temps, sera amendé d'un florin et lesdits joueurs de cinq
schillings. Les cabaretiers qui auront envie d'avoir des violons chez eux
ne pourront foire jouer après la retraite et sans en avertir le
prévôt.
Art. 23. - Qu'aucun bourgeois ni autre personne ne pourra exposer
à jouer publiquement sans la permission du prévôt,
à peine de confiscation des jeux et d'un florin d'amende
Art. 24. - Que personne ne tuera aucune beste pour la viande
estre exposée en vente que préalablement elle n'aye esté
visitée et reconnue saine à peine d'un florin d'amende.
Art. 25. - Que chacun des bourgeois et habitants de la communauté
sera tenu d'avoir chez soi une bonne lanterne, à peine de cinq schillings
d'amende.
Art. 26. - Que celui qui portera ou laissera porter du feu sans
lanterne dans ses granges, écuries ou greniers, sera amendé
d'un florin.
Art. 27. - Qu'il sera nommé deux bourgeois pour visiter
de trois mois en trois mois, les cheminées, fours, fourneaux et
lanternes des habitants de la communauté et dans le cas où
ils en verraient de défectueux, ceux-ci seront remis en bon état
aux frais d'iceux à qui ils appartiendront, et seront, lesdits habitants,
amendés d'un florin pour ne pas l'avoir fait eux-mêmes.
Art. 28. - Qu'aucun marchand, traficant ni cabaretier ne pourra
se servir d'autres mesures, aulnes, poids, balances que ceux qui seront
étalonnés à peine d'un florin d'amende.
Art. 29. - Que les bangards seront tenus de payer les dommages
qui auront estés causés, soit par les gens, soit par les
bestiaux, dans le ban et le finage 17) de
Schirmeck, dans le cas qu'ils n'auraient pas dénoncé les
délinquants.
Art. 30. - Que les personnes qui passeront ou travers d'un champ
encemencé ou d'une prairie dans les temps prohibés, seront
amendés de trois schillings si elles sont à pied, de cinq
schillings si elles sont à cheval et d'un florin si elles ont une
voiture.
Art. 31. - Que les propriétaires des bestiaux qui sont
trouvés en délit (!) entre la retraite et l'angélus
du matin, seront amendés de trois schillings pour ceux trouvés
dans les prairies.
Art 32. - Que personne ne laissera courir les bestes dans les
vignes
18) en quelque saison que ce puisse
estre, à peine de trois schillings d'amende.
Art. 33. - Il ne sera souffert aucune vie sur les prairies,
jardins et terres cultivées, à peine de six pfennigs d'amende.
Art. 34. - Le pâturage de finage sera partagé chaque
année par les prévôts et préposés, canton
par canton, et personne ne pourra faire pâturer dans l'un ni dans
l'autre, avant ni après le temps qui aura esté fixé
pour chaque canton, à peine de trois schillings d'amende pour chaque
pièce 19) qui y aura pâturé
Art. 35. - Les bangards seront tenus de remettre de trois mois
en trois mois au prévôt et préposés, un état
fidèle et exact des reprises 20) qu'ils
auront faites, pour lesdits états estre taxés et arrêtés
par lesdits prévôt et préposés.
Art. 36. - Que celui des bourgeois qui intentera injustement
un procès à la communauté sera rayé du registre
de la bourgeoisie et déclaré incapable d'en posséder
aucun droit.
Art. 37. - Que les manants ne pourront jouir d'aucun droit de
bourgeoisie, prétendre part aux forêts, biens, revenus, émoluments
de la communauté, iceux n'étant que pour les bourgeois.
Art. 38. - Que ceux qui feront sécher du lin ou du chanvre
dans leur four ou qui feront froisser ou tiller dans l'enclos du bourg
ou du village de Wackenbach, seront amendés de cinq schiIlings 21).
Art. 39. - Que ceux qui logeront des mendiants, gens sans aveu
22)
et inconnus, seront amendés de cinq schillings.
Art. 40. - Que les bourgeois et manants seront tenus d'obéir
aux ordres et défenses des prévôt et préposés,
à peine de cinq schillings d'amende pour chaque désobéissance.
Art. 41. - Que ceux qui contre viendront à l'un ou l'autre
des articles des présents statuts et règlements seront tenus
de payer l'amende entre les mains du receveur de la communauté pour,
par lui, estre distribuée, aux pauvres sur les mandements des prévôt
et préposés, faute de paiement de la part des contrevenants,
ils y seront contraints par l'exécution de la vente de leurs meubles,
à quoi faire le sergent 23) de la
prévôté sera dès à présent autorisé.
Art. 42. - Les amendes ci-dessus énoncées ne pourront
estre remises sous prétexte que les amendes appartiennent au Seigneur,
haut-justicier, celles-ci devant se payer indépendamment de celles
dues au Seigneur.
Fait et arrêté par Nous, Prévôt, Bourguemaistre,
Jurés, Bourgeois et habitants de la communauté de Schirmeck
- Wackenbach, assemblés en la maison commune audit Schirmeck, après
la messe qui a été chantée et célébrée
pour le repos des âmes des bourgeois défunts de ladite 24)
communauté.
Le dix huitième jour du mois de janvier mil sept cent soixante
sept.
Archives de Schirmeck A. AI
Recueilli et transmis par Henri POIZAT
Commenté par E. REEBER
1) Bourgeois: est bourgeois, celui qui
a acquis le droit de bourgeoisie. Pour cela il faut résider dans
la ville depuis un an au moins et payer des impôts. Ce titre donne
droit à des prérogatives politiques et juridiques et à
des parts de bénéfice.
2) Schilling: florin, pfennig, monnaies autrichiennes.
Avant 1648 (traité de Westphalie, rattachement de l'Alsace à
la France) l'Alsace, divisée en 2 Landgraviats - Schirmeck, Landgraviat
Basse-Alsace, chef-lieu Bouxwiller - était rattachée immédiatement
à la couronne impériale de Vienne. Il semble qu'en 1767,
date de ces statuts, on ait maintenu, pour la commodité des relations
commerciales, les monnaies en usage avant 1648.
3) Manant: non-bourgeois.
4) Louis XV (1710-1774).
5) L'évêque était prince de l'Eglise
et prince temporel (seigneur).
6) Bailli: (genre de sous-préfet à l'époque)
officier remplissant des fonctions judiciaires, militaires et financières
au nom du roi.
7) Prévôt: magistrat, premier représentant
de l'autorité royale juge et administrateur
8) Mendements : règlements, décrets.
9) Vaillant: en propriété, (rapprocher
n'avoir pas un sou vaillant - ne rien posséder).
10) Preuve de la propriété.
11) Icelle: de celle-ci.
12) En l'absence du système métrique
et de l'unité monétaire, les poids et mesures avaient des
valeurs régionales, voire locales.
13) Iceux: ceux-ci.
14) Fabrique d'Eglise, s'entend.
15) Appel à la cloche.
16) Bangard: Gardien de ban (rapprocher : Bangert
en alsacien Bannwart en allemand)
17) Finage: Circonscription sur laquelle la ville
avait droit de juridiction : le ban. De nos jours encore: l'étendue
de la commune.
18) Vignes: A l'époque, Schirmeck avait des
vignes. Le lieudit «Les Vignes» est situé entre la bonneterie
et le préventorium.
19) Pièce: Pièce de bétail.
C'est le droit de vaine-pâture (en allemand : Allmend) selon lequel
le pâturage est autorisé sur les terrains cultivés
- prés et champs - après la rentrée des récoltes.
Ce droit existe encore de nos jours, mais sans contre-partie.
20) Reprises: taxes prélevées
21) Le lin et le chanvre étaient pratiquement
les seuls textiles cultivés et utilisés pour le tissage (à
domicile). Les traitements que devaient subir les plants étaient
: le rouissage (trempe), le froissage (broyage), le teillage (v. tiller)
qui consiste à séparer les fibres des déchets et enfin
le peignage. L'interdiction de séchage dans les fours devait diminuer
les risques d'incendie, grand souci à I'époque!
22) Aveu : Acte par lequel un seigneur reconnaissait
quelqu'un pour vassal, ou un vassal quelqu'un pour seigneur. Un homme sans
aveu ne pouvait invoquer la protection de personne. Ici, homme sans aveu
a le sens de sans honorabilité.
23) Sergent : Huissier, commissaire priseur.
24) Bourguemaistre : Maître des bourgeois,
maire. Il semble que les fonctions de prévôt et de bourgmestre
aient été compatibles.
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire
de Schirmeck, n° 53 (octobre 1960) et n° 54 (avril 1961)
Petites Histoires de jadis et de naguère
Dans deux numéros consécutifs -octobre 1960, avril 1961-
l'Essor a reproduit le texte des Statuts et Reglemens de la Bourgeoisie
et communauté de Schirmeck et Wackenbach.
L'original de ce texte vénérable occupe la première
partie d'un beau registre de 224 pages, relié maroquin, avec tranches
et bordures dorées. Ses 42 articles sont numérotés
en gros chiffres romains écrits à l'encre rouge, la première
ligne de chaque article étant calligraphiée - bref, c'est
une présentation digne des décisions solennellement prises
le 18 janvier 1767 par l'ensemble des bourgeois de Schirmeck et Wackenbach
assemblés en la maison commune dudit Schirmeck, après
la messe qui a été chantée et célébrée
pour le repos des âmes des bourgeois défunts de ladite communauté.
On ne saurait dire que les Statuts reflètent le mouvement oecuménique
si heureusement répandu de nos jours. Par exemple, ils commencent
par exclure de la communauté quiconque ne serait pas de la religion
catholique, apostolique et romaine. L'assemblée de janvier 1767
n'était d'ailleurs pas inspirée par la charité non
plus quand elle décidait (article 39) Que ceux qui logeront des
mendians, gens sans aveu et inconnus, seront amandés de 5 schillings.
Etant stipulé que pour être reçu bourgeois il faut
avoir 150 florins vaillants, nous serons tentés de dire que
le droit ordinaire de la réception était plus qu'important:
8 florins, soit plus du vingtième du bien dont l'impétrant
doit faire la preuve pour être admis. Et si les articles des Statuts
sont plutôt rares qui n'obligent au paiement d'une amende tout contrevenant
aux Reglemens, on notera, en plus, qu'il en coûtait cher, très
cher même, de négliger ses devoirs de bourgeois. Les peines
inférieures à 1 schilling sont l'exception; elles atteignent
couramment et souvent même dépassent l'équivalent d'un
florin. Mais peut-être avait-on trouvé louable et bonne la
grande sévérité, puisque les amendes passaient entre
les mains du receveur de la communauté pour par lui être
distribuées aux pauvres, sur les mandemens des prévôt
et préposés.
Il serait d'ailleurs bien difficile d'exprimer correctement en monnaie
d'aujourd'hui la valeur des amendes édictées par les Statuts.
Le commentateur d'octobre 1960, M. Reeber, se borne à déclarer
qu'en 1767 on aura maintenu pour la commodité des relations commerciales
les monnaies en usage avant 1548 (fin de la guerre de Trente Ans). Et il
a bien raison de rappeler, plus loin, qu'«en l'absence du système
métrique et de l'unité monétaire, les poids et les
mesures avaient des valeurs régionales, voire locales». La
longueur d'une aune, par exemple, variait d'une province à l'autre
(parfois même selon la nature du tissu à mesurer) et les 20
sous de la livre de Tours, qu'on appelait livre tournois, ne valaient que
les trois quarts de la livre parisis. Rien de plus naturel, en conséquence,
que le droit pour l'admission au nombre des bourgeois de Schirmeck soit
stipulé en florins valeur de Strasbourg.
Pour l'amateur de comparaisons, contentons-nous donc d'indiquer (sans
garantie...):
-le florin ou gulden (de l'allemand Gold = or) valait 5 schillings;
- le schilling valait 12 pfennigs (deniers), aussi appelés oeufs
(!), en allemand Eier
- en 1690, un schilling valait 4 sols, ou sous.
Les notabilités ayant présidé, si l'on peut dire,
à l'assemblée du 18 janvier 1767 se retrouvent, toujours
associées aux bourgeois, dans l'inscription de la plaque apposée
en 1778 au-dessus de la porte principale de l'église de Schirmeck.
Cette plaque devait, bien sûr, disparaître en 1940 par la volonté
de l'occupant. On en repère facilement l'emplacement et les dimensions,
par son cadre en pierre qui fait sailli sur le mur environnant. Et nous
avons des raisons d'espérer que le vide de ce cadre pourrait être
prochainement comblé par la reproduction fidèle de la plaque
d'autrefois. Par chance, un citoyen bien inspiré (M. Marcel Heiligenstein,
l'actuel maire de Schirmeck) en avait relevé l'inscription le jour
même où le fanatisme borné d'individus qui n'étaient
pas de chez nous la fit fracasser à coups de marteau. Nous aurons
alors le plaisir de retrouver le prévôt de Schirmeck associé
à ses compagnons:
L'AN 1778 CETTE TOUR A ETE BATIE PAR LES PREVOT
PREPOSES BOURGUEMAITRE ET BOURGEOIS DE SCHIRMECK DECIMATEUR DU LIEU.1)
L'épithète «décimateurs» à cet
endroit mériterait sans doute un commentaire. Mais pourquoi et comment
les bourgeois de Schirmeck étaient devenus décimateurs est
une histoire plus sérieuse et mènerait beaucoup plus loin
que les historiettes de ce papier.
À propos de l'article 32 des Statuts, où sont prévus
3 schillings d'amende pour quiconque laissera courir des bestes dans
les vignes en quelle saison ce puisse estre, le commentateur cité
rappelle:
À l'époque, Schirmeck avait des vignes. Le lieudit «Les
Vignes» est situé entre la bonneterie et le
préventorium2).
L'un ou l'autre des lecteurs de l'Essor s'en souvient peut-être,
de ces vignes. Elles étaient les dernières de la Vallée.
De mémoire de Bruchois, sauf les treilles adossées à
un mur on n'a jamais vu des vignes en amont de Schirmeck-Barembach. S'il
y en avait encore à Barembach, ce serait le moment de rappeler que
les mauvaises langues de Schirmeck disaient de leurs voisins de Barembach:
une année sur deux, au moins, ils vendent le produit de leurs vignes
à des fabricants de munitions de chasse... Mais autant qu'on puisse
s'en souvenir celles de Schirmeck ne valaient guère mieux. C'est
sans doute ce qui explique qu'autour de 1910 elles avaient a peu près
toutes disparu pour faire place à d'autres plantations. Un instituteur
de l'époque, originaire d'un joli village du vignoble alsacien,
s'en montrait indigné:
- Des sapins, pourquoi des sapins? disait-il. C'est stupide, inadmissible.
Sans compter qu'à la suite de partages successifs certaines bandes
de terrain sont devenues si étroites qu'on n'y pourrait planter
aucun arbre, si les voisins exigeaient le retrait prévu par l'usage
ou la loi.
Il disait encore:
- Ils ne savent donc pas, ces mécréants, que vignoble
est synonyme de civilisation?
On n'osait pas lui demander s'il voulait insinuer, par là, que
les Romains eux-mêmes avaient introduit la vigne dans la Vallée
comme ils l'avaient plantée dans la plaine. La contestation n'ayant
pas encore remonté le cours de la Bruche, poser la question c'eût
été manquer de respect à la personne de monsieur l'instituteur.
Un jour, il arriva que remplacer les vignes par des sapins ne fut pas
une bonne affaire pour tout le monde. Un propriétaire qui avait
abandonné la culture des framboisiers plantés après
les vignes arrachées, voyant depuis la route d'en bas deux hommes
s'affairer dans son terrain laissé en friche, monta les rejoindre
et leur dit:
- Qu'est-ce que vous faites là?
- Eh ben, te vois bien, on va planter des sapins.
- Et pour qui donc que vous les plantez?
- C'est pour le Père Untel.
- Ah bon, fit le bonhomme, et il s'en alla.
Il attendit que tout son terrain en friche soit nettoyé et planté
de jeunes sapins, il laissa ensuite passer un bon moment, plusieurs mois
ou peut-être toute une année, pour aller trouver le père
Untel et lui demander:
- Savez-vous que vous avez fait planter des sapins dans toute ma vigne?
- Pas possible que je me sois trompé à ce point-là
- Et que si! Je pourrais donc vous obliger à tout arracher,
et tout de suite. Mais il y a moyen d'arranger les choses. Vous pourrez
garder les sapins si vous m'achetez ma vigne pour tel prix...
Jamais parcelle du lieudit «Les Vignes» n'avait été
vendue à si bon prix; mais comme les Statuts et Reglemens
ne s'étaient pas souciés de ce genre de transaction, personne
n'en fut jamais inquiété.
Marcel FRANÇOIS.
(1) La plaque a effectivement été posée
pendant que cet article était sous presse.
(2) Plus précisément : le préventorium
étant construit sur la côte appelée Le Saulcy, les
vignes se trouvaient sur celle contiguë au Saulcy et au pied de laquelle
se voit actuellement le dépôt de locomotives de la S N C F.
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire
de Schirmeck, n° 87 (Noel 1974)