Le Bailliage Episcopal de Schirmeck

Le Château de Schirmeck

Arnold Kientzler

Le château de Schirmeck a joué un rôle important dans l'histoire du bailliage épiscopal de Schirmeck. Même si le bailli n'y résidait pas toujours, le château était le centre administratif, économique et militaire de cette unité territoriale.
Pourtant, le château de Schirmeck n'a pas l'allure d'une véritable forteresse. Ses dimensions modestes en font plutôt un «fort», élevé pour contrôler l'important chemin routier de la vallée de la Bruche.
Son histoire est assez bien connue par les comptes du bailliage qui subsistent heureusement à partir du XVI° siècle. D'autres documents, antérieurs, sont parvenus jusqu'à nous. Ils permettent d'éclairer aussi les premiers temps de l'occupation de la «Côte du Château».

I. - Le château jusqu'au XVI° siècle

Les origines du château de Schirmeck restent encore dans l'obscurité. Il est toutefois certain que le nom de «Schirmeck» se rapportait à l'origine au château et non pas au bourg: le terme de «Eck» signifiait souvent «fortification» dans la langue ancienne1).
L'agglomération semble être apparue en 1291.
La forteresse, cependant, n'est pas encore mentionnée parmi les châteaux dépendant de la vallée de la Bruche et que le comte Simon de Linange céda en juin 1241 à l'évêque de Strasbourg, Berthold de Bucchegg2). On pourrait donc admettre que la construction du château se situe entre 1241 et 1291.
Cependant -en l'absence de documents plus précis- il est également possible que la construction eut lieu plus tard et qu'elle s'inscrivit dans un vaste programme de fortification de la vallée de la Bruche mis sur pied par l'évêque de Strasbourg, Jean I de Dürbheim (1308 - 1328). Le chroniqueur strasbourgeois Jacques Twinger de Koenigshoffen rapporte que les villes commandant les entrées de la vallée, Schirmeck, d'une part, Mutzig et Dachstein, d'autre part, furent élevées au rang de ville forte et pourvues d'une enceinte par cet évêque3). La première mention de la «ville» de Schirmeck apparaît en 1328 quand l'agglomération est désignée sous le terme de «La Neufville»4).
Il est possible que la construction du château soit liée à celle de l'enceinte de la ville. Mais l'existence d'un château à Schirmeck apparaît seulement le 26 novembre 1362 dans le «Cartulaire» de l'évêché, c'est-à-dire le livre des propriétés et des droits de l'évêque5).
Le 23 novembre 1366, la vallée de la Bruche est vendue au comte de Salm. Dès lors, la ville et le château de Schirmeck apparaissent plus fréquemment dans les documents. Ces derniers permettent aussi d'approcher les différents problèmes qui se posent aux nobles locaux.
On assiste, à partir du XIV° siècle à un appauvrissement considérable des familles nobles obligées d'hypothéquer et de vendre des biens importants, surtout des châteaux dont la valeur économique reste importante. Ainsi le comte de Salm, après avoir engagé une partie des propriétés acquises en 1366, cède le Val de Bruche en 1389 à trois nobles de Strasbourg: le doyen du Chapitre Jean d'Ochsenstein, Nicolas de Grosstein et Nicolas Richter6). Ces seigneurs ont sans doute uni leurs moyens pour acheter cet important ensemble de propriétés comprenant le château de Schirmeck et les revenus attachés aux différents villages de la vallée.
Chaque «propriétaire» de la vallée était pleinement détenteur de son lot et pouvait le céder en totalité ou en partie. C'est ce qui arriva. Le 13 décembre de cette même année (1389), l'écuyer Nicolas Richter revendit sa part à Rodolphe de Hohenstein, pour 3000 Florins7). Le 19 août 1466, le chevalier Didier de Rathsamhausen de la Roche acheta des mains du patricien de Strasbourg Berthold Zorn dit «zum Riet» la moitié de sa part de l'engagement du château de Schirmecke et de tout le val de Bruche8). Quelques années plus tard, le frère de Didier, Jérothée l'Aîné, acheta également le cinquième de la partie tenue par le noble Lienhart Eckebrecht de Durckheim (30 juin 1495)9).

La raison de ces partages est avant tout d'ordre économique. Un quart ou un douzième du château de Schirmeck ne peut rien représenter sur le terrain. Il s'agit bien plutôt de fraction des «dépendances» du château, c'est-à-dire de tous les revenus et redevances qui sont attachés au château. Dans tous les actes de vente de parties de la vallée de la Bruche, les documents citent brièvement le château et la ville de Schirmeck sans entrer dans les détails; par contre, les «dépendances» de la forteresse sont soigneusement énumérées: avec les finages (bans), sujets, forêts, eaux, droits de pacage et de pâturage, impôts, taille, douane, droit d'escorte et de conduite, moulins, communaux, droit de défrichement, champs, prés, droits sur les grains qu'il s'agisse de blé, d'orge ou de seigle, taxes sur le vin... chapons et droit de gélinage, avantages et revenus10).
Dans ces actes de vente ou d'engagement de fractions du Val de Bruche, il est surtout question d'argent et de redevances en nature: une somme d'argent, des sacs de blé ou d'orge pouvaient être effectivement partagés en huit ou en douze! Les intérêts économiques occupent donc la place la plus importante dans l'esprit des acquéreurs au détriment des valeurs militaires: «Le rôle capital des dépendances reflète bien le renversement des valeurs qui s'était opéré dans la classe seigneuriale aux XIV° et XV° siècles»11).

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En 1431, Berthold Knobloch, gros bourgeois de Strasbourg, vendit un douzième du château de Schirmeck à Henri de Hohenstein12). Mais que représente un douzième de la forteresse? Il n'est pas possible d'imaginer un partage effectif des bâtiments d'un château de faibles dimensions comme celui de Schirmeck. Il y eut éventuellement un partage d'étages ou de parties d'habitations. Mais les installations fondamentales du château restaient communes: celles permettant d'y vivre (citernes, boulangerie, cuisine) ou celles faisant partie de la défense des fortifications (tour, enceinte).
Un tel fractionnement ne pouvait qu'amener de sérieuses perturbations dans un château appelé à remplir un rôle militaire, économique et administratif.
Une sorte de «traité» était alors conclu entre les différents copropriétaires: la paix castrale (Burgfrieden). Elle devait éviter les litiges éventuels et permettre l'utilisation la plus complète des diverses fonctions du château.

On connaît trois «paix castrales» établies pour le château de Schirmeck entre 1388 et 1447. Ces précieux documents sont significatifs sur les préoccupations et l'état d'esprit des seigneurs de l'époque.
Un des plus grands dangers de la copropriété du château était la guerre privée entre seigneurs. La rapine constituait pour la noblesse médiévale un moyen simple de se procurer des «revenus» inhabituels. La paix castrale fut instituée pour éviter des luttes ouvertes à l'intérieur d'une propriété commune.
La première «paix» de Schirmeck du 31 août 1388 précise qu'en toutes circonstances, la paix doit être maintenue à l'intérieur des deux fortifications, le château et la ville de Schirmeck ainsi que dans la vallée de la Bruche; le texte ajoute également: entre les seigneurs comme entre le personnel du château et les valets.
Il est intéressant de remarquer que le traité s'efforce d'englober le personnel employé par les différents copropriétaires, c'est-à-dire tous les habitants du château, permanents ou temporaires. Les seigneurs accueillis à Schirmeck par l'un des copropriétaires devaient s'annoncer au portier et jurer de se conformer à la paix castrale en vigueur à Schirmeck.
Il peut paraitre étonnant d'admettre au château des seigneurs étrangers. On peut imaginer les risques que courait une forteresse en temps de guerre lorsque des nobles reçus au château par différents copropriétaires étaient ennemis l'un de l'autre!
La raison de ce droit de séjour n'était pas tellement la sécurité qu'offrait le château. Il procurait surtout d'intéressants revenus supplémentaires... En effet, les propriétaires de Schirmeck durent, en tout temps, faire face à d'importantes dépenses d'aménagement, de réparations, et d'équipement de la forteresse.
Les tarifs de séjour (Enthaltungsgelt) étaient fixés dans les «paix castrales». En 1388, les propriétaires exigeaient une redevance en nature de 4 arbalètes par jour (d'une valeur de 3 Florins chacune). En 1447, les tarifs avaient augmenté et étaient établis selon la qualité du visiteur: le seigneur payait 20 Florins et 2 arbalètes, le chevalier ou l'écuyer 10 Florins et 2 arbalètes; le simple soldat ne devait verser que 5 Florins et 1 arbalète.
Ces tarifs sont peu élevés en comparaison de ceux en vigueur à la même époque dans d'autres châteaux13). Il est probable qu'ils étaient fonction de l'importance de la forteresse. Le castel de Schirmeck put être utilisé à bas prix car les dimensions de ses bâtiments sont relativement modestes.
La «paix castrale» spécifie qu'on utilisera l'argent perçu sur les hôtes pour les constructions faites aux parties du château possédées en commun (gemeiner bu). Cette seule restriction permet de supposer que les moyens financiers apportés par les droits de séjour restaient trop minces pour entreprendre des travaux dans les parties privées du château de Schirmeck.
Bien qu'imprécises, les charges d'entretien étaient vraisemblablement importantes et préoccupaient fort les propriétaires. Il fallait gérer les fonds que procuraient les droits de séjour, projeter et entreprendre les travaux essentiels.

Au XV° siècle apparut l'institution qui devait se révéler capitale au sein du château: celle du maître d'oeuvre (Baumeister).
Cet important personnage était nommé pour un an. Il gérait la caisse de construction (Baukasse), décidait des constructions à entreprendre et, à la fin de son mandat, présentait ses comptes à l'ensemble des copropriétaires. En 1447, Henri de Landsberg, l'un des seigneurs du château, était maître d'oeuvre dans la vallée et au château de Schirmeck. En 1483, la charge était aux mains de Georges de Wangen.
Cependant chaque propriétaire restait tenu de veiller à l'entretien des parties du bâtiment lui appartenant en propre. La «paix castrale» de Schirmeck de 1447 précise que l'imprévoyant qui laissait s'écrouler une des parties du château devait verser 200 Florins à la caisse commune!
Une préoccupation non moins permanente que celle de l'entretien était le souci de l'armement et de l'équipement du château. Il était extrêmement coûteux de se procurer des armes à cette époque où la monnaie d'argent n'était pas courante. On a déjà vu que les «prix de séjour» semblent avoir été pour Schirmeck -comme pour d'autres châteaux- un excellent moyen de s'en procurer à.bon compte. En 1447, chaque partie du château devait posséder une bonne arbalète, une bonne arquebuse, douze mesures de vin (549 litres) et dix quartauts de grains (1 160 litres).

II. - Le château épiscopal de Schirmeck

Jusqu'au XVI° siècle, les documents que nous possédons mettaient ainsi l'accent sur les règles de copropriété lorsque le château était aux mains de plusieurs seigneurs.
En 1503, l'évêque de Strasbourg, Albert de Bavière, rachète l'ensemble de la vallée de la Bruche des mains des différents engagistes14). Il fait de Schirmeck le centre administratif d'une circonscription territoriale propre: le Bailliage Episcopal de Schirmeck.
À partir de 1525, les baillis de l'évêque semblent avoir résidé en permanence au château. D'importants travaux d'agrandissement et de réparations sont entrepris et figurent dans les comptes du bailliage.
Ces comptes, heureusement conservés pour les années 1525-1526 mais surtout à partir de 1573, fournissent de précieux renseignements sur l'état du château et aussi sur la topographie des lieux.
L'ampleur des travaux entrepris en 1525 semble indiquer que la forteresse était pratiquement à l'abandon à cette date et surtout que les derniers propriétaires ne s'en étaient plus guère occupés. Un vieux registre, aujourd'hui disparu, mentionnait que l'évêque Guillaume III de Honstein avait, en 1541, bâti à neuf le château de Schirmeck15). On ne connaît pas d'autres détails de cette reconstruction qui n'a été, peut-être, qu'un important travail de restauration.
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À partir des comptes du bailliage, que pouvons-nous connaître de l'aménagement du château?
Deux importants édifices séparés s'élevaient probablement à l'intérieur de l'enceinte.
En 1525, le forgeron de Blanckenburg (Blamont) dut confectionner 39 000 clous à bardeaux destinés principalement à couvrir les toits de la maison vers Salm16). Cet édifice qui regardait vers La Broque occupait peut-être l'emplacement actuel de la statue de la Vierge.
La maison vers Rothau, probablement adossée à la grande tour du château, était dirigée vers l'amont de la vallée. Ses murs apparaissent en partie dans le relevé de l'architecte Winkler de 1880. Il semble aussi que ce soit cet édifice qui est représenté dans la vue du château de 1606. Malgré la naïveté et le défaut de perspective de cette oeuvre -bien compréhensibles pour l'époque- on peut admettre que la maison n'était pas «collée» à la tour mais que le côté visible sur le dessin était dirigé vers Rothau. Le toit de cette maison -probablement assez vaste- fut couvert en 1607 par 64 000 bardeaux confectionnés par le couvreur Nicolas Sontag17).
Au début de l'année 1525, les deux maçons de Schirmeck surélevèrent la grande tour de trois pieds (0,95 m environ), y aménagèrent deux fenêtres et refirent le dallage de l'une des pièces de cette tour. Par la suite, d'importants travaux de charpente furent exécutés par maître Diebold, charpentier de Molsheim. Au mois d'avril, il éleva le toit de la tour en forme de coupole (ein helm uf f den thurn)18). La tour était habitée car, dès la fin des travaux, le potier (?) de Haslach y installa un fourneau.
Au château existaient une pièce réservée à l'évêque et une chapelle castrale. Elles furent repeintes en 1525 et nécessitèrent l'emploi de 15 livres de peinture. La chapelle était située non loin de la grande tour: dans les travaux de 1525 furent compris le démontage du couronnement et la surélévation de huit pieds du mur depuis la chapelle jusqu'à la tour. Ce mur de séparation de la cour intérieur avait probablement un rôle défensif car la même année il fut pourvu d'un chemin de ronde couvert depuis la chapelle jusqu'à la porte de la tour. Il est probable qu'il s'agit là du mur transversal relevé par Winkler en 1880 et qui apparaît sans doute dans le plan de 172519) malheureusement très incomplet sur l'aménagement intérieur: le «Mémoire» qui l'accompagne mentionne bien qu'il y a d'autres vieux murs qui ne sont pas marquez dans le plan...
Les bâtiments utilitaires étaient adossés à l'enceinte nord. C'est là que se situait notamment la cuisine assez bien connue grâce aux travaux de 1525.
Son entrée donnant sur la cour intérieure se faisait par, des marches taillées assez larges pour permettre à trois hommes de monter de front. Un mur devait relier cet escalier au coin de la porte d'entrée du château. Le local de la cuisine était assez spacieux. Le maçon Valentin de Molsheim reçut du bailli Philippe Blindt l'ordre d'y construire un fourneau aussi long et large que celui de Dachstein, autre château de l'évêque. Un mur circulaire devait isoler le fourneau à la manière d'un bastion. Enfin une arcade en pierre taillée haute de sept pieds et demi (3,41 m) devait permettre l'accès au four depuis la cuisine. Dernier détail: l'écoulement des eaux usées devait se faire, sous l'évier, par une rigole taillée dans la pierre.
La cave du château était probablement assez vaste car elle était divisée par des murs qui furent pourvus d'un nouveau crépi en 1525 par le même maçon de Molsheim.
D'après ce que l'on peut connaître à présent de l'aménagement intérieur du château, on ne peut qu'être surpris devant l'ingéniosité déployée par les maîtres d'oeuvre de l'époque pour construire des locaux si nombreux dans un espace aussi réduit! En fait, de nombreuses pièces occupaient vraisemblablement les différents étages des édifices. Dans le programme de travail du maçon Valentin de Molsheim en 1525 figurent ainsi la réfection des deux chambres du rez-de-chaussée de la maison et d'une autre pièce à l'étage supérieur.
Les parties du château, objet de soins continuels, furent certainement la porte d'entrée, le pont-levis et les fossés.
Au-dessus de la porte existait une petite pièce (Stublin) qui fut pourvue d'une double fenêtre en 1630 par le maçon de Haslach.
Le pont-levis se composait de trois ponts successifs assis sur deux piliers dont les bases actuelles sont encore anciennes. Seul le pont du milieu était mobile. Le 13 juin 1573, le charpentier Ulrich Bundt, bourgeois de Wisches, reçut l'ordre du bailli Jean-Didier Prösinger de remplacer entièrement le pont mobile ainsi que les planches des deux autres éléments de l'ensemble. Les garde-fous des deux côtés furent également remplacés au même moment20). Il semble que des parois latérales protégeaient le premier pont vers la forêt car elles furent jetées à terre par le vent et remplacées le 7 janvier 1581. Quelques années plus tard, le charpentier de Schirmeck Bartholomé Hollweckh utilisa vingt-trois planches de chêne à la réfection du même pont-levis.
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En plus des bâtiments que nous venons de voir, il y avait dans l'enceinte du château une écurie pour les chevaux. Mais du fait de l'absence de véritable cour intérieure, les autres écuries et étables se situaient devant le château. Certaines sont sans doute représentées sur la vue de 1606. Ainsi les textes parlent d'une étable et d'une grange situées devant le château vers la montagne. Ces bâtiments furent reconstruits en 1608 pendant douze jours par maître Jean, maçon de Schirmeck.
Par imprudence, le charpentier de Wisches Ulrich Bundt incendia une grange adossée au château, vers la vallée. Le 11 novembre 1584, voulant faire chauffer à blanc des tenons de fer destinés au pont-levis, il mit accidentellement le feu à la dite grange. Le bailli Philippe Lutz précise que le château ne fut point endommagé, Dieu soit loué! mais le charpentier et son compagnon durent subir trois jours de cachot au pain et à l'eau21).
Une autre grange et deux étables faisant encore partie du château étaient situés en contrebas de la forteresse dans le village. Sous l'administration du bailli Jean-Georges Kempff d'Angreth, deux couvreurs de bardeaux de Senentz (Senones) y travaillèrent pendant six jours en 159722).
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Au début du XVII° siècle, les bâtiments sérieusement ruinés furent restaurés. Le 2 mai 1617, le bailli Rodolphe de Neuenstein -qui résidait à Molsheim- envoya à l'évêque le rapport d'une visite qu'il fit au château en compagnie de maître Christophe de l'évêché: il signale notamment que l'enceinte vers Rothau menace de s'écrouler dans toute sa longueur parce que ses fondations sont très ruinées23).
Les derniers comptes conservés avant la Guerre de Trente Ans mentionnent qu'en 1631, à l'approche des hostilités, le pont-levis fut remis en état et les fossés nettoyés. D'autre part, le maçon fut employé à divers travaux de consolidation pendant cinquante-cinq jours. Enfin en 1631, le maçon Nicolas Alexander agrandit la citerne du château et en refit les parois24).
Une garnison de mercenaires était installée au château cette année-là. L'entretien de ces hommes s'élevant à 225 livres incomba aux habitants de Schirmeck.

Au début du mois de juin 1633, une importante insurrection paysanne du Val de Bruche riposta aux Suédois qui occupaient militairement le pays.

Les garnisons suédoises de Mutzig et de Molsheim se vengèrent en mettant la vallée à feu et à sang. Le chroniqueur suédois contemporain qui rapporte ces faits cite parmi les destructions suédoises Haslach et Schirmeck, les seuls points défendus de la vallée. C'est à ce moment que le château fut détruit. La relation exacte de l'événement fait défaut, malheureusement. Les comptes du bailliage pour 1661 rapportent simplement que le château a été incendié pendant la guerre des Suédois et que rien n'y a plus été construit25).
Il y a lieu de penser que la destruction ne fut ni systématique ni complète. Dans une lettre du 1er mars 1668, -donc trente-cinq ans après l'incendie- l'écoutète (Schultheiss) de Schirmeck, Georges Idou, rapporte que des soldats lorrains ont détruit la porte du château et enlevé le fer qui s'y trouvait26).

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Le rôle de l'ancienne forteresse était achevé. Après un projet de restauration -non exécuté- en 1703, la démolition d'une tour en 1757 montra que l'intérêt pour le château avait disparu. Les instances officielles, même, l'oublièrent. Au cours de la séance du 19 février 1896 du Comité de la Société pour la Conservation des Monuments Historiques d'Alsace, le professeur Euting déclara que les ruines ne sont plus que des tas de pierres sans aucun intérêt historique, et dont il convient d'abandonner la surveillance à la police locale, pour éviter les accidents...27).
On ne pouvait avec plus de superbe et de mépris condamner sans appel ces vestiges du passé.
Et ainsi, de longues années encore, les ruines de Schirmeck, envahies par le lierre et les ronces gardèrent leur caractère romantique, visitées des corbeaux l'hiver, des promeneurs le dimanche et des amoureux une fois le soir tombé.
Arnold Kientzler
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 81 (juillet août  1972) 
(1) A. Wernert, «Im Burgfrieden zu Schirmeck» dans «Die Vogesen - Beiträge» 1908, p. 61.
(2) Archives Départementales du Bas-Rhin (ABR) G 52.
(3) «Die Chronicken der Oberrheinischen Städte: Strassburg » II, 1871, p. 667.
(4) F.-J. Himly, Atlas des villes médiévales d'Alsace, 1970, p. 20.
(5) ABR G 1160 Fol. 140. - Le volume original a disparu mais il en existe de nombreuses copies d'extraits.
(6) ABR G 1154 (6).
(7) ABR G 1154 (7).
(8) ABR G 1155 (12).
(9) ABR G 1155 (18).
(10) ABR G 129 (10). - Vente de la vallée de la Bruche à Jean de Salm le 23 novembre 1366. - Les chapons et droit de gélinage consistaient en un payement annuel au seigneur de poules ou de coqs châtrés que l'on engraissait pour la consommation.
(11) F. RAPP, «Le château-fort dans la vie médiévale. Le château-fort et la politique territoriale» 1968, p. 34.
(12) ABR G 1155 (5).
(13) En 1399, le tarif du château de Herrenstein (près de Neuwiller les Saverne) exigeait 60 Florins et 2 arbalètes pour le séjour d'un seigneur.
(14) ABR 3 B 326 Fol. 321 r°.
(15) ABR G 2671. - Inventaire «Grandidier» (Armoire des bailliages. Bailliage de Schirmeck et seigneurie de Hohenbourg) p. 254.
(16) ABR G 2287.
(17) ABR G 2290.
(18) ABR G 2287.
(19) Le plan, conservé à Vincennes, est microfilmé aux Archives Départementales du Bas-Rhin (N° 42).
(20) ABR G 1199.
(21) ABR 1 G 82 (1).
(22) ABR G 2289.
(23) ABR G 1199.
(24) ABR G 2290 Fol. 19r°.
(25) ABR G 2290 Fol. 36v° - Theatrum Europeum... 111, 1643, p. 64.
(26) ABR 1 G 39, 39 (c).
(27) Bulletin de la Société lie Série, vol. 18, 1897, p. 35.
Sources
A côté des documents d'archives cités, deux ouvrages de base ont été fréquemment utilisés:
Auguste Wernert, Im Burgfrieden zu Schirmeck, dans «Die Vogesen - - Beiträge»  11, 1908 p. 5659 et p. 61-63.
Francis RAPP, Le Château-fort dans la vie médiévale, le château-fort et la politique territoriale, 1948 (publié en 1968).


Le Bailliage Episcopal de Schirmeck

Formation - Composition - Limites

Arnold Kientzler

I. - La formation du Bailliage

Les plus anciens documents attestant l'existence d'une propriété de l'évêché de Strasbourg dans la vallée de la Bruche sont deux chartes carolingiennes des VIII°e et IX° siècles.
Le 7 mars 773, le roi des Francs, Charlemagne, confirme à la demande de l'évêque Heddo de Strasbourg la donation d'un territoire possédé par l'évêché depuis bien longtemps déjà, sur la rive gauche de la Bruche entre les rivières de Wichbach et de Stillbach1). Une charte analogue reprenant les mêmes termes est établie à Aix la Chapelle le 28 août 816 par l'empereur Louis le Pieux pour l'évêque Adeloch2).
Ces deux textes apportent les détails nous permettant d'établir les limites approximatives de ce premier noyau territorial dont l'origine est probablement mérovingienne.
L'enclave épiscopale est située sur la rive gauche de la Bruche entre ses confluents avec la rivière Wichia (l'actuel ruisseau de Netzenbach) et la rivière Stilla (aujourd'hui le ruisseau de Still).
À  l'ouest et au nord, la limite suivait le cours du Stillbach, passait près de l'actuelle ferme du Münchhof en empruntant le lit du Zweibaechel et rejoignait le rocher de Pfaffenlapp3). De là, elle longeait le cours supérieur de la Hasel, passait par le massif du Noll et aboutissait à la source du Netzenbach qu'elle suivait jusqu'à son confluent avec la Bruche. Cette rivière constituait le tracé ouest de l'enclave épiscopale.
Les limites fixées en 773 et en 816 ne seront pas modifiées pendant plus de deux siècles. Elles apparaissent encore dans un document de l'impératrice Agnès de Poitou, régente de l'Empire, du 15 octobre 1059 qui définit l'étendue des territoires de chasse respectifs de l'évêque Hermann de Strasbourg et du comte de Nordgau4).
Ce document est important: s'il atteste la continuité des limites épiscopales au nord de la Bruche depuis la fin du VIII° s. au moins, il exclue encore de ce domaine toute la rive droite, depuis le cours de la Rothaine à l'ouest, jusqu'au confluent de la Bruche avec le ruisseau de Still. Ce vaste territoire forestier, situé approximativement entre la Bruche et la Magel faisait partie des domaines possédés par les comtes de Nordgau en Moyenne Alsace, terres dont le centre administratif était le château de Guirbaden.
L'acquisition de ce vaste domaine par les évêques de Strasbourg se fera après 1225 à la fin de la guerre de succession entre les prétendants à l'héritage des anciens comtes de Nordgau. Au mois de juin 1239, le dernier héritier, Frédéric de Linange, céda à l'évêque Berthold I de Bucchegg la forteresse de Guirbaden et la rive droite de la Bruche depuis la Rothaine5).
Il est probable que la limite ouest du Netzenbach fut reculée jusqu'au ruisseau de Framont à la même époque.

Dans ce qui a précédé, il a surtout été question de limites forestières et de rivières mais rarement de villages. En effet, les actes diplomatiques ne mentionnent guère les agglomérations jusqu'au XIII° s. Seules les casa Rummaldi (cabanes de Rummalde, actuellement la ferme du Münchhof, annexe de Still) sont mentionnées dans le diplôme de 816 précédemment cité6).
Ce n'est qu'au milieu du XIVe s. qu'apparaissent les premières énumérations de villages du territoire épiscopal.
Un volumineux «cartulaire» (recueil des droits et des propriétés) établi sous l'évêque Jean I de Dirpheim (1306 - 1328) cite tous les villages épiscopaux situés dans la vallée de la Bruche. À cette époque, ils font tous partie du «district» de Molsheim7), qui, avec ses 300 km2, forme le territoire administratif le plus étendu de l'évêché.
Cette division territoriale exista-t-elle encore au milieu du XIV° s.? Des documents incomplets font croire qu'un nouveau découpage administratif de l'évêché eut lieu à cette époque. Il semble avoir eu pour auteur l'évêque Jean II de Lichtenberg. En effet, un deuxième cartulaire, daté du 26 novembre 1362, place la forteresse de Guirbaden à la tête d'un nouveau «district» englobant la majeure partie de la vallée de la Bruche8).
Le nouveau district de Guirbaden est réparti, semble-t-il, en trois prévôtés: celles de Grendelbruch, Wisches et Haslach. À la tête de chacune de ces subdivisions, un fonctionnaire épiscopal, le prévôt, détient seul le droit de basse justice (c'est-à-dire contrôle la police locale, lève les impôts, juge les délits mineurs).
Dix villages du district de Guirbaden appartiennent à la prévôté de Grendelbruch9). Il s'agit de Grendelbruch, Berenbach (Barembach), Rhetahe, Oberruss, Russ, Muckenbach, Steinbach, Milthbach (Muhlbach), Schwartzbach et Mollkirch.
Le village de Rhetahe (ou Rotahe, peut-être même Ober-Rotaw) encore cité en 1518 a disparu par la suite. La localité était située sur la rive droite de la Rothaine, sans doute à proximité de Natzwiller. Quant à Oberruss, village également disparu, il était situé sur le cours supérieur du ruisseau de Basse de Russ, au lieu-dit «Place brûlée» 10).
Les deux autres prévôtés ne sont pas connues par des textes administratifs. Leur composition figure dans l'acte de vente du val de Bruche du 23 novembre 1366.
La prévôté épiscopale de Wicha (Wisches) ne comprenait que sept localités: Wicha, Storckbach, Schönenbruch, Sundebruch, Ober Wackenbach, Nider Wackenbach (l'actuelle annexe de Wackenbach), Ober Herspach, (aujourd'hui Hersbach).
Le village disparu de Storckbach (ou Störbach) était localisé entre Schirmeck et Hersbach, sur les bords du Tommelsbach, affluent de la Bruche. Cette agglomération, encore citée en 1518 11), était importante au XIV° s. puisqu'elle possédait une paroisse propre.
L'habitat de Schoenenbruch était situé dans la forêt de Wiches. Il est encore cité en 1518111) ; son nom subsiste dans celui du Schoenbruch, affluent du Netzenbach.
Sundebruch était probabement situé sur la rive gauche de la Bruche à un endroit qui n'a pas pu être localisé.

Enfin d'une troisième prévôté, celle de Haselahe (Haslach) dépendaient Ober Haselahe, Nider Haselahe, Stille (Still), Dunzensheim (Dinsheim), Urmatte, Walterspach, Lützelhusen, Oberichelingen, Under Wicha (sans doute Netzenbach), Genresburc (l'actuel hameau de Gensbourg dans la vallée de la Hasel), Sybenbuch, die Schotten, et la partie épiscopale de zum dem heiligen Berg, (Heiligenberg).
Le village de Walterspach, encore cité en 1518 11) était situé au pied du Katzenberg, sur le site de l'ancienne M. F. Kappelbronn.
Oberichelingen (ou Uberechlingen), toujours cité en 151811), n'a pas pu être localisé.
Sybenbuch, également cité en 151811), disparut au courant du XVI° s. Le lieu-dit «Sinbuch» dans le ban d'Oberhaslach (section F) rappelle encore cet ancien habitat.
Les lieux-dits «Schotten», «Schottenheck» et «Schottenmatt» (ban d'Oberhaslach, section D) localisent l'emplacement du village disparu du même nom qui n'est plus cité en 1518.
Dans cette division du district en prévôtés, ne sont pas compris la ville de Schirmeck, isolée administrativement, ni les villages à l'est de Dinsheim qui furent sans doute intégrés au district de Dachstein.

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La réforme administrative de Jean II de Lichtenberg apparaît nettement dans le cartulaire du 26 novembre 1362. Elle sera bien éphémère. Quatre ans plus tard, son successeur, Jean III de Luxembourg-Ligny cédera la presque totalité de la vallée de la Bruche à un seigneur local, le comte Jean de Salm et à son épouse Philippine de Falkenbourg pour la somme de 12 000 florins d'or.
Il faut placer cette importante cession territoriale dans le contexte économique de l'époque et souligner en particulier l'endettement des princes de l'Eglise qui durent recourir à de semblables expédients pour essayer d'équilibrer leurs finances.
En fait, Jean II de Lichtenberg avait déjà commencé à aliéner des biens de l'évêché pour obtenir des prêts d'argent. En 1357, il obtint un prêt de 1200 livres de la famille d'Endingen contre une rente annuelle de 80 livres. Cette rente était assise sur les revenus de certains villages de la vallée, dungesheim, styll, niderhaslaw, oberhaslaw, walterspach, urmatt, lutzelhusen, zu dem heilgenberg et underwich12).
 Son successeur, Jean III de Luxembourg, le vendeur du val de Bruche, est souvent présenté par les chroniqueurs comme un bon vivant et un dilapideur des biens de l'Église. Jean de Linie était un gentil prélat, doux, gracieux, accointable... Il aimait les belles femmes, la bonne chère et le bon vin; surabondance de qualités assez inutiles pour la gloire d'un évêque... Il paraît aussi qu'il était assez dissipateur13).
Cependant l'examen du contrat de vente de 1366 montre que Jean de Luxembourg-Ligny apparaît comme un seigneur soucieux de sauvegarder les intérêts essentiels de son évêché.
Il cède à Jean III de Salm le château et la ville de Schirmeck et la vallée de la Bruche depuis le haut (c'est-à-dire depuis la Rothaine) jusqu'en bas, à la limite des bans de Mutziche et Hermoltzheim. Mais sont exclus de la vente Mutziche, Hermoltzheim, Wilre bei Rosheim (Rosenwiller), Mollekirch et zu den louben (Laubenheim, annexe de Mollkirch) avec toutes leurs dépendances.
L'autorité de l'évêque reste donc réelle dans les villages cités en dernier lieu mais plus encore dans les deux châteaux de Ringelstein et de Guirbaden, propriétés épiscopales à part entière14). Jean de Luxembourg garde également le droit de chasse et de pêche sur l'ensemble du territoire vendu. Enfin -c'est là la clause principale de l'acte de vente- l'évêque de Strasbourg se réserve le droit de rachat de la vallée pour lui-même et tous ses successeurs.
Pendant un siècle et demi, le val de Bruche suit alors une destinée différente de celle des autres terres de l'évêché. Il devient surtout l'objet d'une suite ininterrompue de ventes et de rachats partiels qui font de ce domaine -autrefois unifié- une véritable mosaïque d'intérêts privés.
L'occasion a déjà été donnée de rappeler que ces transactions concernent en fait des fractions de revenus en argent et en nature attachés à l'ancien territoire épiscopal; celles-ci passent de main en main au gré des fluctuations de fortune des copropriétaires. Des parts restent aussi dans le patrimoine familial ou viennent gonfler la dot des héritières.
C'est ce qui explique la multiplication sans cesse croissante des familles possédant des parts de revenus dans la vallée.

À titre d'exemple, essayons de suivre la destinée de l'une de ces fractions à travers les actes de vente.
En 1373, c'est-à-dire sept ans après en avoir été l'acquéreur, Jean de Salm revend la totalité du val de Bruche à trois nobles strasbourgeois. Chacun des acheteurs possède alors un tiers de l'ensemble des revenus attachés à la vallée. Parmi ces parts, celle possédée par Nicolas Richter dit Dutschmann ne reste pas d'un seul tenant: elle sera très rapidement morcelée.
Le 10 septembre 1389, Nicolas Richter cède un quart de sa part à Rodolphe de Hohenstein, vidame de l'évêque15). Un autre contrat du 25 janvier 1438 nous apprend que les héritiers Dutschmann vendent une autre fraction de leurs revenus à Berthold Knobloch, Erhart Knobloch son frère et Pierre Rebstock, tous trois bourgeois de Strasbourg16). Toutefois leurs biens ne sont pas aliénés en totalité car les frères Jacques et Hermann Dutschmann figurent toujours parmi les huit copropriétaires de la vallée le 14 mars 144717)!
Le 19 août 1466, un nouveau propriétaire, Berthold Zorn cède la moitié de sa part provenant de la dot de son épouse Vorenen Rebstock. Par cette vente, une des parts de l'ancien legs Dutschmann arrive aux mains de Didier de Rathsamhausen de la Roche pour la somme de 40 livres18). Ce n'est qu'en 1503 que l'évêché de Strasbourg parvient à racheter cette part.
Les actes officiels ne donnent jamais les motifs réels des transactions. Un acte du 12 novembre 1463 laisse pourtant apparaître des préoccupations assez précises. Ce jour-là, un des innombrables petits nobles engagistes du val de Bruche, Georges de Rentingen, sans doute dans le besoin, doit céder à Louis de Lichtenberg la moitié de la part qu'il tient dans le val de Bruche. Le montant de la vente n'est pas fixé mais le seigneur de Lichtenberg s'engage à verser une rente annuelle de 4 livres à Notturff de Wangen, l'épouse du vendeur, en cas de décès de ce dernier19). L'histoire ne précise pas à qui profita finalement cette transaction.

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L'exemple de l'émiettement de l'héritage de la famille Richter dit Dutschmann a montré à quel point le val de Bruche se trouve morcelé au début du XVI° siècle. La tâche s'annonce particulièrement ardue pour l'évêque Albert de Bavière qui entreprent, à partir de l'année 1502, de racheter progressivement tout le territoire des mains des seigneurs de la vallée.
Le jour de la Chandeleur 1502 (2 février), le «dernier d'engagement» de 12 000 florins (Pfandschilling) est déposé à la Monnaie de Strasbourg20) pour servir de garantie aux différentes transactions.
Le surlendemain, le bailli de Dachstein, Paul Hölingen, ainsi que les prévôts et les communautés de tous les villages de la vallée se portent garants de l'acte d'engagement. Le texte officiel rédigé en la circonstance est lu dans chaque village devant tous les habitants réunis au son des cloches21).

Il est facile de comprendre qu'un effort financier fut nécessaire pour rassembler le «denier d'engagement». On en a la preuve dans les nouveaux emprunts que contracte l'évêque auprès de familles nobles plus fortunées. Les seigneurs de Landsberg figurent parmi celles-ci.
Le 4 février 1502, Jacques de Landsberg et son épouse Adelaïde Bock consentent à Albert de Bavière un prêt de 2 000 florins contre un intérêt annuel de 90 florins à percevoir sur les revenus de la vallée22). Le même-jour, un autre prêt plus important de 2.500 florins est consenti par Béatrice de Baerenfels, veuve d'Adam de Landsberg, le cousin de Jacques précédemment cité, contre une rente de 113,50 florins23).

Le remboursement de l'ensemble des copropriétaires de la vallée fut une entreprise de longue haleine. Les enfants de Gérothée de Rathsamhausen de la Roche, Georges, Albert et Samson, furent remboursés de leur «capital» de 50 livres 15 sous le 2 décembre 150324), c'est-à-dire presque deux ans après le dépôt du «denier d'engagement».
Les délais furent bien plus longs lorsque les parts se trouvaient morcelées par les successions.
Le 11 avril 1508, le nouvel évêque Guillaume de Honstein remboursa les parts détenues dans la vallée par les enfants de Georges de Wangen, Jean, Elizabeth et leur soeur Nopurge, défunte25). Mais une autre part de l'héritage n'est pas comprise dans le remboursement: c'est celle détenue par une autre fille de Georges de Wangen, Hune, veuve de Jacques Pfaffenlap.

Les lignes précédentes ont mis l'accent sur les importantes sommes d'argent prêtées par la famille de Landsberg aux évêques de Strasbourg. D'après les sources, il semble que cette famille touchait parmi les revenus les plus importants du val de Bruche. C'est peut-être la raison pour laquelle des fractions de leurs revenus furent rachetées par l'évêché dès le début du XV° s. Un contrat du 4 mai 1430 mentionne, par exemple, le rachat de la huitième partie du val de Bruche détenue par les enfants de Jean de Landsberg, défunt26).
Le 1er mai 1517, Guillaume de Honstein lance un emprunt de 2 000 florins auprès du Chapitre de St-Thomas pour pouvoir racheter la part détenue par les héritiers d'Adam de Landsberg, qui fut le créancier de l'évêque en 150227).
Le même Chapitre avance le 8 avril 1518 la somme -plus importante encore- de 2 500 florins pour permettre le rachat de la quatrième part aux mains de la branche de Jacques de Landsberg28). Six jours plus tard, l'évêque Guillaume de Honstein est alors en mesure de racheter la part des Landsberg. A cette date -le 14 avril- il demande à Jacques de Landsberg de se rendre à la Monnaie de Strasbourg neuf jours plus tard pour acquitter, le «denier d'engagement»29).
Il est probable qu'après ce dernier acte la majeure partie de la vallée était retournée à l'évêché.
Notons que le rachat du domaine eut un certain retentissement dans la province. La plupart des chroniqueurs de l'époque -en particulier Materne Berler- consignèrent le fait dans leurs annales30).

II. - La composition et les limites du Bailliage

On ne connaît pas la date de la constitution effective de la vallée en bailliage épiscopal.
Dans la première moitié du XIII° s., lors de l'acquisition de l'ancien héritage des comtes de Dabo (derniers héritiers du comté du Nordgau), l'évêque de Strasbourg reçut le vaste domaine dépendant du château de Guirbaden. Mais il hérita aussi de la majeure partie des biens situés entre Mutzig, Molsheim et Bischofsheim31).
C'est sans doute pour cette raison que le cartulaire du milieu du XIV° s. plaça sous la rubrique «district de Molsheim» l'ensemble des terres situées entre cette ville et Schirmeck32).
Pourtant l'évêque Albert de Bavière mentionne expressément dans la charte du 4 février 1502 déjà citée, que l'ensemble du val de Bruche -y compris les revenus encore engagés à d'autres nobles- reste attaché à la circonscription administrative de Dachstein. La vallée est placée, de ce fait, sous l'autorité du bailli épiscopal de ce lieu33).

La fonction de «bailli du val de Bruche» apparaît bien avant le XVI° s. Mais cela ne veut pas dire que le bailliage épiscopal est constitué dès ce moment-là. On sait en effet que les copropriétaires désignaient souvent un «bailli» commun pour assurer la collecte des revenus et défendre leurs intérêts. Par exemple, le 1er février 1405, une convention signée entre les trois seigneurs de la vallée stipule qu'un homme de confiance commun devra leur prêter serment, leur rester attaché et être leur représentant dans la vallée34).

Le premier bailli épiscopal apparaissant avec des fonctions administratives réelles est Jacques Pfaffenlap, époux d'une héritière de la famille de Wangen. Il est l'un des nombreux engagistes de la vallée. Le 29 septembre 1506, il se plaint auprès de la Chancellerie épiscopale de Saverne d'une usurpation des droits de pâture faite par Samson de Rathsamhausen de la Roche, installée à Guirbaden, au détriment de la communauté de Grendelbruch, village qui dépend du bailliage35).
Jacques Pfaffenlap semble donc être le premier des nombreux baillis épiscopaux qui furent à la tête de la circonscription36).

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Que sait-on de cette circonscription nouvelle administrée par le bailli? Connaît-on les limites du territoire que viennent de racheter les évêques de Strasbourg? Certains documents d'archives nous apportent quelques éléments de réponse.

 Le 12 avril 1522, le bailli du val de Bruche, Michel Schund, assisté de plusieurs fonctionnaires tels Jean Martin, châtelain du château de Schirmeck et Georges Lutz de Niederhaslach, garde des forêts établit une Description des limites du val de Bruche37). Les extraits qui sont conservés de cet acte concernent les limites du bailliage situées sur la rive gauche de la Bruche. Signalons que par suite de la disparition de la plupart des noms de lieux et de rivières, il est difficile de suivre entièrement le document qui était compréhensible à l'époque où il fut rédigé.

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Le Wackenbach (ruisseau de Framont) derrière Schirmeck sépare le val de Bruche du comté de Salm: la moitié du ruisseau appartient à l'évêque de Strasbourg jusqu'à ce qu'il perde son nom(c'est-à-dire avec son confluent avec la Bruche).
La limite remonte le cours du ruisseau jusqu'au moment où le Michelsbrun coule dans le Wackenbach, à l'emlpkacement du village de Grandfontaine. La rivière Michelsbrun n'est plus connue. On sait que ce terme désignait autrefois le village: un document de 1579 cite la localité de Michelsbrun, en français: «La grande fontaine»38).
À partir de là, la frontière entre le bailliage et le comté de Salm suit le cours d'un affluent de la rive gauche du Wackenbach appelé le Thunbach jusqu'entre les deux Donons. Le nom de Thunbach (aujourd'hui disparu) s'explique peut-être par le fait que ce ruisseau prend sa source sur les pentes du Petit Donon39).
Les limites décrites jusqu'ici sont celles du petit district de Schirmeck qui devint épiscopal dans des circonstances peu connues, probablement au début du XIII° s.

 À présent, notre Description des limites du val de Bruche semble mentionner les limites du premier noyau carolingien.
Le tracé passe près du haasensprung, actuellement Hasel(ur)sprung (source de la Hasel) et rejoint le braytberg (Breitberg) qui est un massif au nord du rocher de Pfaffenlapp.
Enfin, en contrebas du chemin de l'Elberforst (aujourd'hui M. F. Elmerforst), la limite aboutit à l'endroit où se rencontrent le dürrenbach et le stilbach. Le nom de dürrenbach n'existe plus de nos jours; il désigne peut-être le ruisseau Zweibaechel, qui formait la frontière du territoire carolingien.
On arrive ainsi à retrouver dans ses grandes lignes les limites Nord du bailliage épiscopal. Le document donne des précisions identiques pour le tracé de la frontière Sud.

Reprenons l'emplacement de Schirmeck comme point de départ.
La limite remonte tout d'abord le cours de la Bruche depuis Schirmeck jusqu'à Rothau. Elle emprunte ensuite le cours d'un ruisseau appelé la Rothaw (la Rothaine) jusqu'à sa source qui est dans la montagne derrière Messweyl (Natzwiller).
Traversant alors le massif du Grand Rosskopf, le tracé débouche dans la vallée supérieure de la Magel dont il suit le cours jusqu'à la hauteur de Laubenheim.
Enfin par la forêt du Bannholz, le tracé évite Gresswiller et débouche sur le cours de la Bruche à la limite des bans de Dinsheim et de Mutzig.
Il faut noter que la seigneurie de Guirbaden comprenant les villages de Mollkirch et de Muhlbach ne faisait plus partie du bailliage lorsque celui-ci fut racheté. L'enclave constituait un fief féodal à part aux mains de la famille de Rathsamhausen de la Roche. Le fief est limité au Nord par la Bruche, au Sud et, à l'Est par la Magel, à l'Ouest par le Schwartzbach.
Les limites précédemment décrites resteront en place jusqu'à la dissolution du bailliage à la Révolution. Elles se retrouvent en grande partie dans le tracé du ban des villages de la vallée à l'heure actuelle.

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L'exemple du noyau de Guirbaden isolé dans l'ensemble de la vallée a déjà montré que le bailliage ne forme pas un tout. Même s'il constitue une unité administrative en soi, le territoire épiscopal est en réalité une zone où des intérêts particuliers subsistent. Cette réalité est particulièrement nette dans les droits d'usage et de pêche détenus dans les ruisseaux et les rivières de la vallée. «L'Etat des rivières dans le bailliage de Schirmeck et à qui elles appartiennent» est significatif à cet égard40).
Le document fut établi le 28 janvier 1650 par Rodolphe de Neuenstein, un ancien bailli de Schirmeck qui exerçait ses fonctions entre 1618 et 1627.

Les droits de pêche dans la Bruche sont multiples.
Le morceau de rivière de la Bruche (dépendant du bailliage) commence au confluent de la Rothaine jusqu'à l'endroit où le Wackenbach rejoint la Bruche. Cette partie donnait beaucoup de poissons, notamment des truites et des ombres41). Le bailli louait cette pêche au pêcheur de La Broque (über der Pruckhen).
Le bailli de Schirmeck possède seul le droit de pêche dans la portion de Bruche depuis le confluent avec le Wackhenbach jusqu'au delà du pont du Schwartzbach, là où arrive le ban de Mihlbach (Muhlbach). Cette partie possède de nombreux trous d'eau et de grosses pierres où les truites et les ombres peuvent vivre.
L'ancien bailli ajoute que cette pêche est très surveillée: chaque garde ou forestier, de même que tout bourgeois est tenu de signaler au bailli ou au prévôt de village, de jour ou de nuit, celui qui sera pris en flagrant délit de pêche.
Depuis le ban de Mihlbach jusqu'à celui d'Uhrmatt, la pêche dans la Bruche appartient à la famille de Rathsamhausen de la Roche, détenteur du fief de Guirbaden. Mais elle doit se conformer au règlement de la pêche en vigueur dans le bailliage.
Le bailli de Schirmeck possède encore la pêche dans le ban d'Uhrmatt jusqu'à l'endroit où le haslach bach (Hasel) se jette dans la Bruche.
Depuis ce dernier endroit jusqu'à celui où le dintzheimber Mihlbach (Muhlbach de Dinshem) se jette dans la Bruche, la pêche appartient au fief d'Ochsenstein tenu à l'époque par la famille de Pfaffenlap sauf un endroit qui est aux mains des Chartreux de Molsheim.
On retrouve la même complexité des droits d'usage et de pêche dans les ruisseaux plus modestes.
Ainsi le Mihlbach de Schirmeck42) est très poissonneux; le bailli y à pêché de nombreuses truites et de belles écrevisses. Le behrenbach (ruisseau de Barembach) n'est qu'un modeste affluent mais bien pourvu en truites.
À qui appartient la pêche dans les autres ruisseaux? Le document de 1650 apporte des détails suffisants.
Le bailli possède la pêche dans le Russbach (Basse de Russ) jusqu'à la scierie du haut; au-delà de cet emplacement, ce sont les habitants de Russ qui la possèdent en commun. Rodolphe de Neuenstein appréciait sans doute moins ce ruisseau qui procurait des truites, mais peu et de petite taille.
Le Wichbach (Netzenbach) appartient en commun au bailli et au seigneur de Pfaffenlap. C'était, à l'époque, une belle eau bien pourvue en truites.
Le Mihlbach d'Uhrmatt était convoité au début du XVII° s. par le Chapitre de Haslach et la communauté d'Urmatt. Ceci n'empêcha pas le bailli d'y faire pêcher de belles truites et des écrevisses.
Le « Dénombrement ... » de 1650 mentionne encore la Magel dont la pêche appartient encore au bailli jusqu'en contre-bas du village de Grendelbruch. À partir de la scierie de Rosheim, la pêche dans la Magel appartient à la seigneurie de Guirbaden.

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Le document établi avec minutie par Rodolphe de Neuenstein est significatif. Mieux que tout autre texte, il montre que l'unité territoriale et administrative que devrait constituer le bailliage de Schirmeck n'est pas faite.
Elle ne le sera jamais.
Le morcellement des droits, des usages, des coutumes et des revenus est une caractéristique de toute circonscription territoriale d'ancien régime.
Il peut être intéressant de voir dans quelle mesure l'évêque de Strasbourg -en tant que seigneur de la vallée- arrive à affirmer les intérêts de l'évêché sur ce domaine qui est une mosaïque de droits divers. Quels sont les fonctionnaires qui représentent l'autorité épiscopale dans le val de Bruche? Quelles sont les structures administratives du bailliage? Quels sont ses règlements? Ces questions, vous vous les posez peut-être. Aux prochains numéros de l'Essor d'essayer de vous répondre.
Arnold Kientzler
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n°84  (septembre 1973) 
(1) Ph. And. Grandidier, «Histoire de l'Eglise et des princes-évêques de Strasbourg» 1, 1777-1778, 11, p. 106, pièce justificative n° 63; Wiegand, «Urkundenbuch der Stadt Strassburg»  I, 1879, n° 11.
(2) L'original se trouve aux Archives Départementales du Bas-Rhin (ABR), cote G 4; La transcription ainsi qu'une reproduction figurent dans J. D. Schoepflin, : «Alsatia Diplomatica», I, 1772, p. 65 n° 81.
(3) On suppose que le lieu-dit «Paphinisnaïda» -ainsi cité dans le document- correspond à l'actuel rocher de Pfaffenlapp.
(4) ABR G 440 (Copie du XVIe s.).
(5) ABR G 377 fol. 8r° (Copie du XIV° s.).
(6) Les paroisses de Grendelbruch et de Barembach apparaissent à la fin du X° s.
(7) Le Codex G 377 (ainsi nommé par la cote aux ABR) n'est pas un travail original mais une copie établie vers 1351-1353 par le successeur de Jean de Dippheim, Berthold II de Bucchegg. II a été minutieusement étudié par J. Fritz, «Das Territorium des Bisthums Strassburg um die  Mitte des XIV. Jhdts und seine Geschichte», 1885.
(8) De ce précieux document qui disparut au XVIII° s. ne subsistent que le plan d'ensemble et de trop rares extraits, Cf ABR G 1160, fol. 140; 3 B 326; E 1180; G 826.
(9) ABR 3 B 326 fol. 324r° et G 826.
(10) A. Kieffer, Article paru dans le «Nouvel Alsacien» (13 août 1966).
(11) ABR G 1156 (108370).
(12) G 1153.
(13) Grandidier, «Oeuvres Historiques Inédite », IV, 1866, p. 236.
(14) Les autres châteaux de la vallée, Nideck et Hohenstein entre autres, ne sont pas directement aux mains de l'évêque à ce moment-là.
(15) G 1153 et G 1154 (7) - Le vidame est un fonctionnaire financier auprès de l'évêque.
(16) G 1155 (16). Cet acte n'est connu que par une copie du 23 juillet 1482.
(17) G 1155 (7).
(18) G 1155 (12).
(19) ABR E 2927 (1).
(20) ABR B 1156 (4a) et G 1157. - La Trésorerie municipale (ou monnaie) était située à la «Tour aux Pfennigs» (Pfennigturm) au centre de la ville dans le passage formé aujourd'hui entre les bâtiments de l'Aubette et du «Monoprix». La tour fut démolie en 1746.
(21) ABR G 1156 et 1157. cf. aussi Wimmer-Bureth, Grendelbruch 1967, p. 74.
(22) ABR G 1156 (2).
(23) G 1156 (3).
(24) G 1156 (5).
(25) G 1156  (7).
(26) G 1154 (4).
(27) 1 G 44 fol. 41r°.
(28) G 1156 (10).
(29) G 1157 (2e cahier).
(30) «Code Historique et Diplomatique de la ville de Strasbourg» - I. Chroniques d'Alsace, 1843, p. 96.
(31) Traité de 1224. - Cf. notamment J. Fritz, ouv. cité, p. 73.
(32) Wimmer-Bureth, ouv. cité, p. 75.
(33) G 1156 (2).
(34) G 1156 (6). - Cette transaction n'est connue que par une copie établie le 4 février 1446.
(36) Une liste (encore incomplète) est donnée par Wimmer-Bureth, ouv. cité, p. 77-78.
(37) G 1163.
(38) 3 B 1150, fol. 84v° et 108r°
(39) Le Petit Donon s'écrit en vieil allemand «die kleine Thunn»
(40) G 1163. («Verzaichnus aller bäch und fischwasser in dem Ambt Schirmegg und weme selbige zustendig»).
(41) L'ombre commun a disparu de nos rivières. II se pêche encore dans l'Ain et dans le Doubs.
(42) Le nom de ce ruisseau n'est plus usité de nos jours.


Le Bailliage Épiscopal de Schirmeck

Le Bailli : l'homme et la fonction, apparences et réalité de son pouvoir

Arnold Kientzler

Les traits accusés, de longs cheveux encadrant un visage plus rond qu'allongé, un regard perçant sous un front dégarni, drapé dans un habit de velours à col de dentelles rappelant le costume de son pays d'origine (son père était né aux Pays-Bas), voilà comment nous apparaît le bailli de Schirmeck, Jean de Giffen, en 1649.
Grand seigneur -ses nombreux titres rappelés au bas de son portrait témoignent de son rang- Jean de Giffen était dans la première moitié du XVII° siècle un personnage de dimensions européennes.
Diplomate avisé (il connaissait à fond l'allemand et le français), Giffen représenta en 1645 l'Évêché de Strasbourg aux préliminaires de Munster et fut sans doute l'un des rédacteurs de l'Article 89 du Traité de Westphalie qui garantissait l'essentiel des intérêts de l'Évêché.
C'est en raison de sa qualité de plénipotentiaire à Munster que les traits du bailli de Schirmeck furent gravés pour la postérité par l'artiste Anselme van Hulle. Si Jean de Giffen fut assurément le bailli de Schirmeck le plus célèbre, que pouvons-nous dire exactement des autres fonctionnaires épiscopaux qui furent à la tête du Bailliage depuis le début du XVI° siècle jusqu'en 1789?
Quelle importance avaient-ils au sein de la vallée ? Que savons-nous de leurs fonctions administratives, de leur rang social, de leurs prérogatives, des limites de leur pouvoir ?
Les questions sont aussi variées que nombreuses. Les documents d'archives sont suffisamment riches pour que nous tentions de brosser le portrait des mieux connus d'entre eux.

On sait que la fonction d'administrateur apparaît dans la vallée bien avant l'érection du district en bailliage épiscopal. Ainsi Nicolas Spete, bailli du val de Bruche, appose son sceau à un acte concernant des biens à Grendelbruch dès le 5 septembre 14191). Mais il ne s'agit encore que d'un homme de confiance des seigneurs copropriétaires de la vallée2).
Le premier bailli épiscopal, c'est-à-dire le défenseur des intérêts de l'Évêque dans la région, est probablement Jean Marx. Il apparaît avant 1500 dans une affaire de justice relatant les aveux de Jean Diel, sujet de Russ, accusé de braconnage dans les forêts épiscopales3).
On peut placer à la même période Jean Heinz cité avant 15034). Jacques Pfaffenlap est attesté comme bailli en 1500 et en 15065) alors que Jean Rodt est signalé comme étant décédé en 15146). Quant au bailli épiscopal Michel Schundt, il établit le 12 avril 1522 une Description des limites du val de Bruche, document que nous avons déjà eu l'occasion d'utiliser7).

Tous ces renseignements sont fragmentaires. Ils ne nous renseignent guère sur l'importance de la fonction de l'administrateur mais moins encore sur les personnages eux-mêmes.

Il en sera autrement à partir de 1556 environ. Ainsi les Archives Départementales du Bas-Rhin conservent les registres des Actes de la Chancellerie du Bailliage de Schirmeck8). Ces pièces constituent une mine de renseignements de première importance pour l'histoire des activités et de la vie quotidienne dans la Vallée à la fin du Moyen Age. Elles permettent aussi -c'est l'aspect qui nous intéresse ici- de dresser le «portrait» de différents baillis épiscopaux. Nous pouvons ainsi tenter de cerner leurs relations familiales, leurs origines sociales, leur carrière, en somme deviner leur personnalité.

I. - Généralités sur le personnage du bailli

a) la durée du mandat

L'âge des baillis apparaît comme très variable.
Un des premiers fonctionnaires à la tête du district, Philippe Blindt, est âgé de trente-deux ans environ en 15279). Rodolphe de Neuenstein n'a même pas trente ans lorsqu'il devient bailli de Schirmeck en 161810). C'est un âge relativement jeune. D'autres fonctionnaires, par contre, terminent leur carrière dans la vallée. Salomon Buchelmann meurt à son poste en 1564 de même que Jean-Georges Kempf d'Angreth en 1617.
Dans l'ensemble, les, baillis de Schirmeck occupent leurs fonctions pendant une assez longue période: Thiébaut Lang pendant quatre ans (1564-1568). Rodolphe de Neuenstein pendant neuf ans (1618-1627); Jean Cabillot, à l'extrême fin du XVIII° s., pendant vingt-quatre ans11).
Quant à Jean-Georges Kempf d'Angreth, il est bailli épiscopal de Schirmeck depuis 1587 jusqu'à sa mort survenue à Molsheim en 161712), c'est-àdire pendant trente ans. C'est assurément un bel exemple de continuité à la tête du domaine de la vallée de la Bruche.

b) le recrutement des baillis

Quels peuvent être les critères de choix pour l'Evêque de Strasbourg ou plus exactement pour la Régence de Saverne qui exerce la juridiction temporelle de l'Evêché? Les documents restent parcimonieux à ce sujet. Il semble que souvent des baillis ont été choisis au sein de familles connaissant bien les rouages de l'administration. Ce souci de nommer des fonctionnaires compétents apparaît bien dans les exemples suivants.
Ainsi, Jean Klug remplit d'abord les fonctions de greffier municipal de la ville de Mutzigl3), ensuite celles de greffier de la vallée de la Bruche (Thalschreiber) installé à Hasela14).
Il est nommé bailli de Schirmeck dans les premiers mois de l'année 156815) après la démission de Thibaut Lane.
Parmi les baillis les mieux connus figure Rodolphe de Neuenstein. Il administre le bailliage de Dachstein pendant une quinzaine d'années16) avant d'être nommé à la tête de celui de Schirmeck qu'il conserve jusqu'en 162717).

On constate aussi que dans bien des cas, le cercle des baillis déborde par des relations familiales vers des milieux d'autres fonctionnaires épiscopaux.
Dans une lettre du 23 décembre 1574, le bailli Jean-Didier Prosinger de Sternenberg intervient auprès de la Régence pour son ami Jean Klug, son prédécesseur dont il voudrait bien aplanir les difficultés financières18).
La fille de Jean Klug devient l'épouse de l'intendant du château épiscopal de Dachstein, Nicolas Seger19).
Mais d'autres liens matrimoniaux sont tissés entre ces familles.
Marie Kempf d'Angreth, la sueur du bailli Jean-Georges Kempf d'Angreth (1588-1618) n'est autre que la mère de Rodolphe de Neuenstein, successeur de Kempf à Schirmeck20).
Il est rare de trouver deux baillis issus de la même lignée à la tête d'un même district. C'est pourtant le cas de la famille de Neuenstein. Le petit-fils de Rodolphe, Wolfgang-Louis (ou Wolff-Louis) de Neuenstein apparaît à Schirmeck depuis 166921) jusqu'à sa mort survenue en 167322).
On ne peut cependant pas parler d'un cumul de la fonction au sein de la même famille parce que l'étude des familles alsaciennes est loin d'être faite. Il est par contre prouvé que des familles interviennent parfois dans ce sens auprès des seigneurs laïques ou ecclésiastiques. C'est ainsi qu'un bourgeois de Strasbourg a demandé -et obtenu- le poste de bailli du château de Guirbaden pour son fils alors à la Guerre de Hollande23).

c) l'origine sociale

Il est malaisé de trouver la région d'origine des fonctionnaires de la vallée. Le cas de Jean de Giffen dont le père est né dans la Gueldre (Pays-Bas) peut être considéré comme une exception. On constate, en effet, que trois familles au moins de baillis sont issues de la plaine rhénane.
La lignée de Neuenstein est originaire d'un château du même nom situé au pays de Bade24) dans le district de l'Ortenau appartenant à l'Évêque de Strasbourg.
D'autres documents prouvent que la famille Prosinger a son origine dans le Brisgau badois, non loin de l'Ortenau.
Le 20 octobre 1575, Jean-Didier Prosinger de Sternenberg demande l'autorisation à la Régence d'aller rejoindre son épouse, partie faire les vendanges à Preisgaw, et d'y mener quelques affaires25). Deux ans plus tard, à la même époque, Prosinger réitère sa demande d'aller lui-même vendanger dans ses terres de Sternenberg au-delà du Rhin pendant trois semaines26).
Nous avons essayé de donner jusqu'à présent quelques traits généraux permettant d'approcher d'un peu plus près différents baillis de Schirmeck. Les mêmes documents permettent même de dégager les contours de la personnalité d'au moins deux baillis du district.

II. - Deux personnalités importantes de la Vallée

a) Jean de Giffen

Nous connaissons déjà un peu celle de Jean de Giffen assurément le plus célèbre d'entre les baillis de Schirmeck.
Habile diplomate réputé pour son intelligence et son habileté, grand seigneur, Giffen est depuis 162627) -c'est-à-dire quatre ans après son arrivée à Saverne- l'un des membres les plus influents du Conseil de la Régence Épiscopale. C'est peut-être une des raisons pour lesquelles il a été envoyé comme délégué de l'Évêché de Strasbourg en 1645 au Congrès de Munster pour y discuter des préliminaires du Traité de Westphalie.
Avant réussi à défendre efficacement les intérêts de son seigneur, il est élevé dès son retour de Munster à la charge la plus prestigieuse au sein de la Régence, celle de Directeur de la Chambre des Comptes. Jean de Criffen devint ainsi le «grand trésorier» de l'Évêché. A ce titre, il gardait en permanence sur lui l'une des deux clés permettant d'ouvrir la caisse de la Régence. Jean de Giffen mourut le 13 mai 1656 et -honneur dû à son rang de grand seigneur- fut enterré sous le clocher de l'église paroissiale de Saverne28).
Giffen apparaît à la tête de la vallée en 162829). Après la période d'anarchie causée par l'invasion suédoise à partir de septembre 1632, le bailli épiscopal reprend ses fonctions dès 1650 au moins30). Il les conservera jusqu'à sa mort31).
On est en droit de supposer que la nomination de Giffen à Schirmeck est liée aux qualités d'administrateur du personnage.
Malheureusement les archives ne renferment guère de données permettant d'apprécier son administration du bailliage. On conserve pourtant quelques lettres de Giffen concernant la vallée.
Ainsi le 26 janvier 1654, le bailli de Schirmeck se plaint auprès de l'Évêché de la dégradation excessive des forêts du district. Car, nous apprend Giffen, à la suite des guerres et des dévastations il y a dans la vallée un besoin si urgent de bois de chauffage et d'échalas pour les vignes que les rares forestiers épiscopaux ne peuvent plus empêcher les coupes sauvages faites par des étrangers au bailliage. Le document est écrit de Ratisbonne32), ville de la Bavière qui a sans doute constitué une étape pour le diplomate lors de l'un de ses nombreux voyages.
Il est cependant probable que les multiples activités de Jean de Giffen éloignaient bien souvent celui qui était aussi bailli de Schirmeck des problèmes locaux de la vallée de la Bruche. Comme il n'y a sans doute pas résidé, on doit supposer qu'il en laissait l'administration à un intendant.

b) Rodolphe de Neuenstein

Parmi les figures les mieux connues de la vallée dans la première moitié du XVII° s. il en est une qui mérite qu'on s'y arrête un peu: il s'agit de Rodolphe de Neuenstein, prédécesseur de Giffen à Schirmeck.
Sa famille, originaire de l'Ortenau -comme nous l'avons vu plus haut- est d'une vieille noblesse depuis longtemps au service de seigneurs alsaciens.
Son grand-père, également appelé Rodolphe, était bourgeois de Strasbourg depuis 157433), et remplissait peut-être dans cette ville d'importantes fonctions municipales34).
La carrière du futur bailli de Schirmeck a été exclusivement tournée vers l'administration.
En 1618, Rodolphe de Neuenstein occupe la tête du bailliage de Dachstein35). La même année, il est nommé bailli de Schirmeck, charge qu'il assume avec compétence jusqu'en 162736). Pendant cette période, Neuenstein occupe aussi d'importantes fonctions dans la ville de Molsheim où il a établi domicile. Ainsi en 1623, il apparaît avec le titre de bailli de cette ville37). L'année suivante, il semble avoir été capitaine d'armes (?) (hauptmann)38).
Après son départ de la vallée, Rodolphe de Neuenstein retourna probablement dans son pays d'origine - mais en restant au service de l'Évêque de Strasbourg. Il devient en effet «gouverneur» du bailliage épiscopal de l'Ortenau sur la rive droite du Rhin39) (Landvogt in der Ortenaw).
A l'époque du Traité de Westphalie, Neuenstein semble avoir été également Membre du Conseil de la Régence40) en même temps que Jean de Giffen son successeur à Schirmeck. Destinée pour le moins symbolique pour les deux baillis les plus représentatifs de la vallée que l'on peut imaginer siégeant ensemble aux côtés de l'Évêque dans la grande salle du fastueux palais de Saverne...

Mais revenons à Rodolphe de Neuenstein bailli de Schirmeck.
On sait que la famille de Neuenstein possédait de vastes terres dans la vallée à la fois comme biens propres et comme fiefs de l'Évêché41). Un Etat de 178242) évalue les biens de la famille à trente huit hectares de terres labourables et sept hectares de prés répartis dans les bans de Haslach, Still, Heiligenberg et Dinsheim.
Le même document mentionne en outre un troupeau de moutons fort de deux cents têtes dans le ban de Haslach et une maison de berger située dans le même village.
Il est très probable que ce patrimoine était déjà aux mains de Rodolphe de Neuenstein. En effet, le 12 novembre 1619, le bailli fait état de réparations à entreprendre à la maison de Haslach; il demande à cet effet une trentaine de troncs de chêne43).
Il peut paraître surprenant de constater que Rodolphe de Neuensein s'occupe apparemment lui-même de ses terres. Mais il profite aussi de la situation privilégiée qu'il occupe à la tête du bailliage pour utiliser les services des corvéables de la vallée. Ainsi le 14 juin 1626, la Régence de Saverne reçoit une lettre de Neuenstein qui demande qu'on lui accorde les corvées dues au bailliage par les sujets d'Oberhaslach et de Lutzelhouse. Le bailli se permet d'insister auprès des Conseillers de l'Evêque car la fenaison est devant la porte et le temps dont dispose le bailli est trop court pour travailler seul (?) avec voitures et attelages44).
Ce souci apparent de la terre ne doit pas faire illusion. En effet, d'autres sources nous prouvent que Rodolphe de Neuenstein menait la vie aisée d'un bourgeois fortuné de Molsheim et laissait l'administration du bailliage aux mains d'un receveur bailliager (Ambtschaffner) qui s'appelait en 162645) Jösel Vix.
En 1624, Rodolphe de Neuenstein et son épouse Marie-Ursule de Flachsland lèguent à l'église paroissiale St-Georges de Molsheim de remarquables fonts baptismaux que l'on peut admirer aujourd'hui dans l'église des Jésuites46). Il est permis de supposer que les détails ornementaux des fonts furent commandés par les donateurs eux-mêmes et révèlent ainsi une culture artistique certaine.
D'autres documents existent certainement: ils permettront peut-être un jour de mieux connaître encore ce personnage éminemment intéressant.
Le moment est maintenant venu d'examiner l'oeuvre réelle entreprise par les différents baillis dans la vallée, c'est-à-dire d'étudier les différents aspects de leur fonction.

III. - La fonction du bailli les apparences du pouvoir

a) attributions judiciaires

La fonction judiciaire est probablement la plus importante pour le bailli; c'est elle qui lui procure respect et prestige.
Le représentant de l'Evêque dans la vallée détient le droit de «basse-justice», c'est-à-dire celui de juger uniquement les délits de faible importance. Le bailli n'a pas le droit de vie ou de mort sur ses sujets, privilège réservé aux juges du tribunal épiscopal de Molsheim.
Par contre, il faisait appliquer la torture pour que les suspects et les condamnés passent plus rapidement aux aveux...
Ainsi, au début de l'année 1566, la femme du cordonnier Munsch, originaire de Schirmeck mais habitant à Grendelbruch, est accusée d'incendie volontaire. Le délit est particulièrement grave car il faut savoir que toutes les maisons des villages sont encore en bois et couvertes de paille.
Le bailli Thibaut Lang la soumet à la question (c'est-à-dire lui fait subir la torture) en présence des prévôts de Schirmeck et de Barembach47). Jugée ensuite à Molsheim, la malheureuse fut condamnée à mort et périt sur le bûcher 48).
Dix ans plus tard éclata une autre affaire. Le bailli Prosinger fit subir la peine du chevalet à Laurent, fils du bourgeois Jean Anthoni de Grendelbruch. Le chef d'accusation retenu contre le suspect était sans doute assez faible (on le sounpçonnait d'avoir dérobé de l'argent, du pain et. du lard) car Laurent Anthoni fut chassé du bailliage au-delà du Rhin, (über den schwarzwaldt)49).
Il faut remarquer que dans les affaires de justice, le bailli n'a jamais les mains libres pour mener l'interrogatoire à sa guise. C'est en fait la Régence qui dicte au bailli la marche à suivre.

b) la levée des taxes

La deuxième fonction importante est la fonction fiscale, c'est-à-dire le pouvoir de lever les diverses taxes dont l'échéance ponctue la vie quotidienne à un rythme implacable.
En 1576, une volumineuse correspondance est échangée entre le bailli Prosinger et la Régence de Saverne à propos de l'augmentation de la taxe sur les boissons (angal) décidée par Saverne. Les aubergistes de Schirmeck refusèrent de payer cette augmentation arguant du fait que les cabaretiers de La Broque (comté de Salm) bénéficiaient d'un régime de faveur: ils ne payaient pas l'angal mais devaient subvenir pour moitié à l'entretien du pont péager sur la Bruche50).
Le lecteur sera sans doute surpris de constater que les baillis de Schirmeck n'ont pratiquement aucune compétence militaire. Ce fait n'est pas propre aux districts épiscopaux. Il se vérifie à la même époque pour des fonctionnaires ayant la garde de vastes châteaux comme celui de Guirbaden51).

c) l'absence d'attributions militaires

Le seul souci de la Régence a été, semble-t-il, de faire habiter le château de Schirmeck par le bailli pour que ce dernier puisse éviter que des dégradations importantes ne s'y produisent. Ce souci est compréhensible quand on sait que les forteresses médiévales avaient perdu au XVI° s. leur signification stratégique et constituaient une importante source de dépenses pour le seigneur.
Lorsque le 7 juin 1565, le bailli Thibaut Lang demande l'autorisation de quitter le château et de s'installer à Haslach pour raisons de santé, la Régence accorde cette autorisation. Elle regrette certes le départ de Lang mais lui demande de mettre au manoir une poignée d'hommes fidèles et d'inspecter de temps en temps les lieux pour éviter que des dégâts ne se produisent aux bâtiments52).
Cette correspondance échangée entre le bailli et ses maîtres est significative à plus d'un égard.
On constate tout d'abord une rapide évolution des réalités stratégiques dans le bailliage: la vallée n'est plus contrôlée ni même gardée par le château qui ne conserve qu'une importance toute symbolique.
D'autre part -et c'est le plus important- le bailli épiscopal de Schirmeck est uniquement un administrateur. Ses prérogatives réelles sont peu importantes car il n'a pratiquement pas de pouvoir de décision.
Mais le bailli reste avant tout un fonctionnaire, c'est-à-dire un personnage de confiance nommé par l'évêque qui peut être révoqué à tout moment.
C'est ainsi que le bailli Philippe Lutz fut dépossédé de ses fonctions en 1587 pour maladie mais sans doute aussi pour une faute grave commise durant son administration53). Lors de la période d'un an environ au cours de laquelle la vallée se trouva sans bailli, ce furent les prévôts de deux villages voisins de Schirmeck, Russ et Wisches, qui se virent confier la garde du château de Schirmeck. Ils avaient pour mission d'y exercer, avec d'autres villageois, une surveillance fidèle et appliquée54).

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L'importance toute relative que les baillis de Schirmeck avaient tout au long du XVI° siècle est confirmée par de nombreux textes.
Ainsi le bailli doit demander à la Régence l'autorisation de cultiver pour son usage personnel un lopin de terre qui avait été défriché autour du château en 1574 pour des raisons stratégiques55). L'année suivante, Prosinger demande s'il peut utiliser un vieil abri ruiné au-delà du château pour servir d'étable à son misérable troupeau de sept bêtes. La Régence répond au bailli d'attendre son prochain ordre56).
L'indication de la solde que touchaient les baillis est bien plus significative encore.
On constate qu'elle est particulièrement faible.
Vers 1570, Jean Klug ne touchait qu'une solde annuelle de mille trois cent cinquante kg d'avoine et autant de blé57). Une solde en espèce supplémentaire de cent livres n'apparaît qu'à partir de 1630 dans les comptes de Jean de Giffen58). Il faut pourtant ajouter que les baillis avaient encore au XVIe s. d'autres avantages en nature. Il semble même que la Régence fournissait le mobilier du château (hausrath) lorsque le nouveau bailli était installé. Mais ne nous fions pas aux apparences : lors du départ du bailli ce mobilier - soigneusement inventorié - était contrôlé et remis à son successeur59).
Un autre document signale que le bailli Jean-Didier Prosinger de Sternenberg n'avait pas tous les jours de l'argent liquide à sa disposition60).
A la lecture des textes ci-dessus, on est moins surpris de constater que dans la deuxième moitié du XVI°s. certains baillis épiscopaux étaient criblés de dettes.
Le 14 juillet 1573, l'Evêque demande à Jean Klug -qui avait démissionné l'année précédente- de rembourser les arriérés qu'il doit encore aux deux forestiers de Haslach, Jean Osterreicher et Bastian. Le nouveau bailli fut chargé de s'informer auprès de tous les prévôts de villages si Klug était déjà en règle avec eux61).
Quelques années plus tôt, les héritiers de Salomon Buchelmann (bailli de 1559 à 1564) supplient le greffier municipal de Mutzig de leur accorder une remise de la dette laissée par le bailli62).
Il est pour le moins curieux de constater que ce greffier s'appelait Jean Klug : c'est lui-même qui allait se trouver plus tard, comme bailli, confronté aux mêmes problèmes tout aussi insolubles...

IV. - L'évolution sociale du bailli au XVII° siècle

Le lecteur se rappelle sans doute que la solde des baillis comportait -en plus des avantages en nature- un versement en espèce de cent livres, à partir de 1630. Cette date semble marquer le début d'une évolution assez mal connue mais qui modifie progressivement la condition sociale du bailli.
Après la Guerre de Trente Ans, la charge de bailli devient une source de revenus plus appréciable. En 1693, l'Evêque Guillaume-Egon de Furstemberg introduit la vénalité des offices : la charge de bailli s'achète alors fort cher mais ce dernier dispose de l'ensemble des revenus du bailliage et s'arrange très certainement pour que ces derniers soient de loin supérieurs à la somme engagée.

Prenons un exemple.
Le bailli Jean Cabillot avait payé pour acheter son office la somme rondelette de deux mille cinq cents livres. Mais l'inventaire dressé à sa mort, le 26 décembre 171163), est celui d'un grand seigneur qui n'a plus rien du fonctionnaire du XVI° s.
Cabillot possédait outre sa maison d'habitation de Mutzig64), une tuilerie et une autre maison à Still, et de nombreuses terres autour de ce dernier village ainsi qu'à Hermolsheim et Heiligenberg.
Le mobilier de la maison de Mutzig était constitué de vaisselle d'étain et de cuivre. On y trouvait aussi différents objets et bibelots qui sont la preuve d'un luxe certain : une tabatière d'argent, une épée d'argent massif, une paire de lunettes à course garny
d'écaille, un petit flacon de crystalle pour l'elixir de la Reine de hongrie, un mycroscope ainsi qu'un tableau représentant le petit Jésus.
Le train de vie de Jean Cabillot était presque celui d'un prince: on trouve dans sa succession deux cent quatre-vingt huit louis d'or ainsi qu'une paire de harnois pour des chevaux de carosse.
Cependant, il y a dans l'inventaire de Cabillot une mention de biens qui prouve une exploitation rurale assez importante.
A côté d'une quantité impressionnante de vin que contient la cave (trois mille deux cents litres de vin blanc et deux mille cinq cents litres de rouge)65), on trouve une vingtaine de tonneaux vides, des sacs de froment, d'orge et d'avoine, vingt-cinq cordes de bois de hêtre. Enfin le bailli Jean Cabillot est propriétaire de deux vaches, l'une à Mutzig et l'autre à Nasswiller.

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Le contraste est grand entre l'aisance étalée au grand jour de Cabillot et les dettes criardes que laisse Salomon Buchelmann cent cinquante ans plus tôt.
Il symbolise un peu l'évolution de la fonction du bailli de Schirmeck. Les baillis du XVI° siècle sont encore de petits fonctionnaires qui partagent les dures réalités de la population qu'ils administrent. Ils tirent leur prestige non de leur fortune personnelle mais des prérogatives que leur donne leur fonction.
Par contre, des personnages comme Neuenstein, Jean de Giffen et surtout Jean Cabillot mènent un train de vie princier disproportionné avec l'importance de leur charge.
Une évolution semblable peut-elle se retrouver à un autre niveau? Que savons-nous, en effet, de l'administration des prévôts et autres notables de village ?
Comment se présentent à nous, à travers les textes, les petits fonctionnaires locaux? Connaissons-nous le greffier de la vallée, les deux forestiers de Haslach, le messager, le bourreau de Schirmeck? ... Ou l'humble gardien de porcs d'Urmatt qui n'est certes pas la figure la moins sympathique de cette « galerie » de portraits ?
 

Arnold Kientzler
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 85  (Noel 1973) 
(1) Archives Départementales du Bas-Rhin (ABR) G 5234 (13)
.(2) Essor n° 84 (septembre 1973), p. 8.
(3) 1 G 172 (13a).
(4) Wimmer J., Histoire de Grendelbruch, 1967, p. 77.
(5) G 781 et G 1204 (6). - Le document de 1500 mentionne les fonctions de «ebrister, amptmann und vockt. »
(6) G 1165.
(7) Essor n° 84 p. 9.
(8) Les Actes sont cotés de 1 G 43 (1) à 1 G 46.
(9) G 1201 fol. 11 r°.
(10) Kindler von Knobloch, Oberbadisches Geschlechterbuch, III, 1919, p. 208.
(11) 1 G 40 (57).
(12) G 828 (Lettre de Neuenstein du 29 janvier 1654). - Un contrat de 1602 mentionne que Kempf d'Angreth possédait en face des bains publics de Molsheim une vaste maison qu'il avait achetée pour le somme de 1800 florins. (cf. 1 G 38-41C-)
(13) 1 G 45 (3) fol. 81 r°.
(14) Dans les documents citant «Hasela» ou «Hasla», il s'agit toujours de Niederhaslach.
(15) 1 G 45 (3) fol. 140.
(16) G 1199 (g) ; Kindler von Knobloch, o. c., III, p. 208.
(17) G 1160 fol. 47.
(18) 1 G 45 (1) fol. 159.
(19) 1 G 45 (3) fol. 199.
(20) 1 G 38 (36) ; Lehr, L'Alsace noble, II, 1970, p. 390.
(21) G 1204 (8).
(22) 1 G 200 (8) ; Lehr, o. c., II, p. 390.
(23) A. Kientzler, Le château et la seigneurie de Guirbaden fief des Rathsamhausen de la Roche (1477-1689), 1972, p. 73 (ronéotypé).
(24) Lehr, o. c., II p. 388 ; Kindler von Knobloch, o. c., III, p. 208.
(25) 1 G 45 (2) fol. 172.
(26) 1 G 45 (3) fol. 213 : (« in meinem sitz sternenberg uber rin inn herpst zu erlauben») .
(27) G 643.
(28) Adam, Aus don Kanzleiprotokollen des Bistums Strassburg um die Zeit des westphälischen Friedens, 1899, p. 71 ;
Sitzmann, Dictionnaire de biographie des hommes célèbres de l'Alsace, I 1909, p. 602 ; L'église paroissiale de Saverne (Bull. de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Saverne et Env., III-IV), 1966, p. 6.
(29) 1 G 38 (69a).
(30) 1 G 39 (8).
(31) 1 G 39 (22).
(32) G 828.
(33) Archives Municipales de Strasbourg (AMS) V, 19 (9) et I, 20a (19).
(34) Kindler von Knobloch, o. c. III, p. 208 mentionne que Rodolphe de Neuenstein était en 1547 «Stettmeistre» de Strasbourg. Mais cette assertion est contredite par des travaux plus récents. (J. Hatt, Liste des membres du Grand Sénat de Strasbourg, 1963, et F. J. Himly, Chronologie de la Basse-Alsace du ler au XXe s., 1972, p. 56-57.
(35) 1 G 41 ; cf. aussi la note 16.
(36) La dernière mention de Neuenstein à Schirmeck est sans doute celle du 10 avril 1627. cf. note 17.
(37) AMS VI, 83 (2).
(38) ABR G 781.
(39) G 828. - Ces renseignements sont connus grâce à une lettre datée de Guebwiller le 14 janvier 1654 et adressée par Rodolphe de Neuenstein à Jean de Giffen.
(40) G 291 (Lettre de l'Évêque à son Vice-Chancelier du 20 janvier 1649).
(41) II faut préciser que par suite du relâchement des liens de vassalité depuis le XIV° s., les biens donnés en fief faisaient partie intégrante du patrimoine familial des anciens vassaux.
(42) E1093.
(43) 1 G 38 (33c). - Les textes parlent d'une petite maison (« ein kleines beuwlin »).
(44) 1 G 38 (62a).
(45) 1 G 38 (71 c).
(46) M. Barth, L'église paroissiale de Molsheim, 1964, p. 15-16 (clichés n° 23 à 29).
(47) 1 G 43 (2) fol. 29 à 42.
(48) Une relation complète de l'affaire est donnée dans J. Wimmer, o. c., p. 104-105.
(49) 1 G 45 (3) fol. 46.
(50) 1 G 43 (3) fol. 91 et suivants.
(51) A. Kientzler, o. c. p. 76-81.
(52) 1 G 43 (1) fol. 195.
(53) Il n'a pas été possible, faute de temps, de taire la lumière sur cette affaire probablement unique dans les annales du bailliage et qui mériterait qu'on y consacre des recherches minutieuses.
(54) 1 G 46 (2) fol. 60.
(55) 1 G 45 (1) fol. 150.
(56) 1 G 45 (1) fol. 175.
(57) G 2288.
(58) Pour indiquer un ordre de grandeur relatif, on peut signaler que, la même année, le rézal (67,5 kg) de froment valait à Strasbourg 55 sous. (1 l = 20 s.).
(59) 1 G 43 (3) fol. 126.
(60) 1 G 45 (1) fol. 143.
(61) 1 G45(1) fol. 15 à 19.
(62) 1 G 38 (8).
(63) 1 G 47 (66). - Cabillot mourut à Mutzig frappé d'apoplexie pendant la grande messe et fut enterré dans l'église de Mutzig.
(64) Située dans la «Obergasse», elle avait été achetée à la Collégiale de Haslach.
(65) Il y avait aussi un foudre rempli de «picquete». 

Le Bailliage Épiscopal de Schirmeck

L'écoutète de village: présentation de la fonction, ses prérogatives, son recrutement

Arnold Kientzler

L'église, le lieu de la justice, le gibet.
D'un côté la vie spirituelle, de l'autre la justice des hommes. Ce que nous montre cette vue partielle de la vallée en 1540, présentée aux Anciens et à leurs amis lors de la conférence du 15 février dernier, résume un peu la réalité du bailliage épiscopal de Schirmeck au XVIe siècle : deux pouvoirs, l'un spirituel, l'autre temporel, réunis dans les mains d'un même seigneur, l'Évêque de Strasbourg.
Dans l'étude actuelle du bailliage, en cours de publication dans l'Essor, seuls nous intéressent ici les mécanismes du pouvoir temporel. Après l'étude du château de Schirmeck (Essor n° 81), du cadre territorial (Essor n° 84), nous avons abordé l'administration des hommes. Celle du bailli, représentant de l'Évêque pour l'ensemble de la vallée, vient d'être analvsée. (Essor n° 85).
Pénétrons maintenant vers la cellule de base qu'est le village, ou plutôt, la communauté de village. L'Evêque y est représenté par un autre fonctionnaire. Beaucoup moins connu que le bailli, l'ECOUTETE est cependant un personnage intéressant.
Les lignes suivantes vont essayer de nous le faire découvrir.

I. - Le cadre: la communauté de village

À partir du XIV° siècle, lorsque les documents permettent de dégager les structures du Val de Bruche 1), la Vallée est divisée en communautés de villages. La communauté est formée de localités d'importance variable mais assez rapprochées géogra htquement et qui sont réunies par une même admministration.
Le cartulaire de l'évêque Jean Il de Lichtenberg (1362) et un contrat de vente (1366) donnent pour la première fois la composition des trois communautés de la Vallée, à savoir celles de Grendelbruch, Wisches et Haslach. Rappelons rapidement cette composition.2)
Le district de GRENDELBRUCH se compose des villages suivants : Grendelbruch, Barembach, Rotahe, Oberruss, Russ, Muckenbach, Steinbach, Muhlbach, Schwartzbach et Mollkirch.
Wisches, Störbach, Schönenbruch, Sundebruch, Oberwackenbach, Niderwackenbach et Hersbach dépendent de la communauté de WISCHES.
Enfin Oberhaslach, Niederhaslach, Still, Dinsheim, Urmatt, Walterspach, Lutzelhouse, Uberechlingen, Underwich, Gensbourg, Sybenbuch, die Schotten et Heiligenberg forment la communauté de HASLACH.
On constate que les différentes agglomérations d'une communauté sont comprises dans un même secteur géographique. Ainsi la communauté de Grendelbruch groupe les localités situées sur la rive droite de la Bruche ; celle de Wisches les habitants de la rive gauche. Enfin Haslach englobe les villages situés vers le bas, en aval de Lutzelhouse.

Cette répartition est souvent modifiée dans les siècles qui suivent. Des localités seront détachées du Val de Bruche à la suite de ventes partielles. Une dizaine au moins d'habitats humains disparaissent de la carte à la suite des troubles économiques et militaires qui sévissent dans les pays rhénans aux XV° et XVI° siècles3).
A la fin du XVII° siècle, la composition des communautés est nettement modifiée.
En 1679, la communauté de Haslach groupe Urmatt, Lutzelhouse, Oberhaslach et Niederhaslach. Celle de Still ne comprend plus que Heiligenberg et Dinsheim. Russ est au centre d'une communauté de village de laquelle font partie Grendelbruch, Natzwiller et Barembach. Schirmeck administre le hameau de Wackenbach4). Enfin Wisches - qui ne figure pas sur le document de 1679 - forme sans doute une communauté avec Netzenbach et très certainement Hersbach5).

II. L'administration communale


À l'époque qui nous intéresse, c'est-à-dire le XVI° siècle, la communauté villageoise est déjà le fruit d'une évolution tendant à créer une administration strictement locale et différente de celle du seigneur territorial. Cette émancipation relative certes, mais réelle se traduit par la mise en place de «Règlements» locaux (Dorfordnungen) établis par la communauté d'après l'«ancienne coutume». Il en existe de nombreux exemples pour la Vallée6).
Mais c'est au niveau de l'administration communale qu'apparaît le mieux cette «autonomie». L'ancêtre du maire actuel, le heimburg, est élu par l'ensemble de la population qu'il représente. Il administre la communauté avec d'autres notables élus, les jurés (geschworene) et les échevins (schoeffen) ces derniers agissant surtout au sein du tribunal de village

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En face de la communauté qui prend conscience de son unité, une réaction seigneuriale - celle de l'Evêque de Strasbourg en l'occurence - semble s'être développée dans le même temps7).
En 1512, l'Evêque Guillaume de Honstein, réorganisateur du Bailliage de Schirmeck, établit de véritables «statuts» pour l'ensemble de la Vallée. Le Règlement du Val de Bruche, renouvelé en 1532 et en 1575, punit les abus de toutes sortes , il interdit les blasphèmes, impose une heure de fermeture des débits de boisson, inflige une amende à ceux qui ne fréquentent pas l'office religieux lors des fêtes d'obligation. Sur un autre plan, le texte oblige les villageois a tracer des chemins ruraux et à entretenir à leurs frais la grande route de la Vallée8).
En fait, le Règlement de 1512 constitue une première manifestation de l'autorité seigneuriale tendant à réglementer la vie privée et publique de l'ensemble des habitants du bailliage.
Mais en 1512, cette autorité de l'Evêque s'exerce déjà de façon permanente dans la Vallée par des fonctionnaires épiscopaux comme le bailli, le garde des forêts, le messager, etc...

III. - Le représentant de l'Evêque: l'écoutète

a) généralités

L'agent épiscopal par excellence au sein de la communauté de village est un autre de ces fonctionnaires. C'est l'écoutète (en allemand Schultheiss)9).
Il est nommé par l'Evêque, sur proposition du bailli de la Vallée, en général parmi le sujets de la communauté. Mais nous verrons lus loin les raisons our lesquelles on choisit en 1583 un habitant de Ste-Marie-aux-Mines pour occuper les fonctions d'écoutète à Schirmeck...
Ce représentant de l'Evêque est d'abord un fonctionnaire. Il doit jurer fidélité à celui qui le nomme, et promettre l'obéissance au bailli. Ainsi le 10 octobre 1575; tous les écoutètes et autres fonctionnaires du bailliage ont juré fidélité et obéissance au Règlement du. Val de Bruche en présence du bailli Jean-Didier Prosinger. Dans le procès-verbal établi à cette occasion, le bailli reconnaît la nécessité de ce serment surtout après le tumulte de la guerre (des Huguenots) qui avait fortement désorganisé l'administration dans la vallée depuis 156910).
L'écoutète administre comme représentant de l'Evêque une «seigneurie de village»11) c'est-à-dire une communauté de localités. Or nous avons dit que le village a déjà ses propres notables choisis par la population, le heimburg et les jurés notamment. Les deux administrations sont donc obligées de composer, d'autant plus que les attributions de l'une et. de l'autre ne sont pas clairement définies.
Il est alors fréquent que des difficultés surgissent entre l'écoutète et les jurés des villages, difficultés qui peuvent aller jusqu'au conflit. Ce fut le cas en 1573 et en 1699 lorsque la communauté de Russ s'opposa à son écoutète pour des motifs qui seront exposés dans un prochain article.

La fonction d'écoutète est ancienne. Elle apparaît dans la Vallée dans la première moitié du XIV° siècle: dans le cartulaire de l'Evêque Jean de Dirpheim (1306-1328) sont mentionnés les scultetus de Mutzig, Dachstein, Haslach et Schirmeck12). Mais il faut attendre le XVI° siècle pour trouver des documents qui nous renseignent sur leurs principales attributions.

b) prérogatives judiciaires

Elles sont sans doute les plus connues.
Un acte du 5 septembre 1419 mentionne Nesen Diebolt comme écoutète du tribunal de Grendelbruch (schultheiss des gerihtes zu Grendelbruch)13). Ce jour-là, le représentant des copropriétaires de la Vallée14) présida le corps des jurés de Grendelbruch et Russ. Celui-ci avait été réuni en la circonstance pour enregistrer une plainte du Chapitre de Haslach au sujet de dettes contractées par deux habitants de Grendelbruch.
Le rôle de l'écoutète est donc, semble-t-il, de présider le tribunal de la communauté composé de jurés et d'échevins. Ceux-ci assistent le fonctionnaire épiscopal en tant que conseillers.
Le tribunal de village s'occupe uniquement des délits de simple police et de basse justice. Pour les affaires plus graves, l'écoutète peut proclamer un arrêt qu'il soumet au bailli15). Mais le plus souvent il renvoie l'affaire devant des tribunaux plus compétents. Ainsi en 1585, le tribunal de Haslach examinait un différend opposant un aubergiste de Molsheim à Lorentz Annzen, bourgeois d'Urmatt. Jugeant le procès trop important et trop complexe l'écoutète de Haslach le renvoya devant le Conseil de la ville de Molsheim16).

Pour valider un acte quelconque, la présence du sceau est indispensable. Mais à l'époque qui nous intéresse, les tribunaux locaux ne possèdent pas de sceau propre, privilège encore réservé aux administrateurs assumant des fonctions importantes.
Ainsi en 1419 l'écoutète de Grendelbruch, Nesen Diebolt, doit demander au bailli de la Vallée Nicolas Spete d'apposer son propre sceau au bas de l'acte du tribunal de Grendelbruch cité plus haut. Moins d'un siècle et demi plus tard, en 1548, le sceau plaqué de l'écoutète de Schirmeck, Wolff Schmid, est suffisant pour authentifier un acte du tribunal local17).
Cette évolution - rapide dans le temps - suffit à nous faire prendre conscience de la place importante occupée par l'écoutète au sein de la communauté vers le milieu du XVI°siècle.

Cette place était-elle trop importante? L'exemple qui suit semblerait le prouver.

Dès 1512, le Règlement du Val de Bruche interdit aux écoutètes du Bailliage d'user de leurs droits envers un pauvre sujet et bourgeois de la Vallée. Et avant de l'engager dans une affaire judiciaire, les fonctionnaires épiscopaux doivent instruire à fond le sujet de l'Evêque pour lui éviter de faire des dépenses inutiles18).
Il est probable que ce texte devait corriger les abus commis par certains représentants de l'Evêque dans la Vallée.
On constate parfois que le tribunal local se sert indirectement de l'autorité du personnage important qu'est le fonctionnaire pour donner plus de poids à ses actes.
Ainsi le 14 décembre 1551, le tribunal de Russ appose à la fin d'un document son sceau ordinaire de justice qui est en réalité la marque personnelle de l'écoutète de la communauté Nicolas Clauslin19).
Les prérogatives judiciaires de l'écoutète sont importantes, nous venons de le constater. Le lecteur ne sera donc pas surpris d'apprendre que l'insigne de leur fonction est le bâton de justice en allemand Stab20).
En 1575, Nicolas Clauslin, en parlant de l'époque où il était à la tête de la communauté de Russ, mentionne les trente-trois ans pendant lesquels il a tenu le bâton21).

c) attributions militaires

Sans vouloir entrer dans le détail des multiples prérogatives de l'écoutète22), relevons un point précis de l'histoire de la Vallée dans lequel deux d'entre eux ont joué un rôle majeur: l'affaire du bailli Philippe Lutz en 158723).
Vers la fin du mois de juin 1587, le bailli de Schirmeck, Philippe Lutz, en place depuis moins de quatre années24), est convoqué à la Chancellerie de Saverne sans doute à propos d'erreurs décelées dans les comptes du bailliage et du péage de Schirmeck25). Les vérifications traînent en longueur, peut-être parce que le bailli tombe malade à ce moment-là. Mais peu de temps après, Philippe Lutz signale aux gardes du château son intention de retourner à Saverne ou à Dachstein. Il quitte alors Schirmeck sur un cheval d'emprunt26) et ne semble plus avoir reparu dans la vallée par la suite.
Dès les premiers jours de juillet 1587, le bailli épiscopal de Dachstein, Walter Rettich prend en main les affaires urgentes du bailliage de Schirmeck et en premier lieu la garde du château de ce lieu.
Dans son premier rapport du 7 juillet, Rettich signale à la Régence qu'aucun ordre ne règne dans la forteresse quasiment abandonnée. À  la suite de quoi, il y a dépêché quatre gardes permanents27). Il leur a fait envoyer trois quartauts de blé (environ trois cent cinquante litres) et leur assure une solde mensuelle.
Cette poignée de gardes est placée sous la responsabilité des écoutètes de Russ et de Wisches qui doivent résider en permanence au château avec leurs valets et y monter une garde aussi fidèle qu'appliquée28).
Dès le lendemain, l'écoutète de Wisches, Georges Kubler, rend compte de ses nouvelles fonctions. Il ressort de sa lettre que le bailli Lutz a essayé à différentes reprises de pénétrer dans le château mais qu'il en a été empêché par les gardes.
Pendant plus d'un an, les écoutètes occupent ainsi le château et règlent les affaires du bailliage. Nous les rencontrons encore à Schirmeck au début du mois de septembre 1588 au moment où éclate une nouvelle affaire judiciaire.
À  la suite d'un vol d'argent commis dans la maison du péager, les deux écoutètes de Russ et de Schirmeck emprisonnent un suspect ainsi que... le péager le 14 septembre29). Mais entre temps, Jean-Georges Kempf d'Angredt est appelé au poste de bailli de Schirmeck. Dés le 20 septembre, ce dernier soumet à la question le suspect Jean Erhardt, qui passe aux aveux. Sur l'ordre de la Régence, il est finalement chassé du bailliage30).
L'affaire du bailli Philippe Lutz a montré pour le moins que les écoutètes peuvent être appelés à d'importantes fonctions si les circonstances l'exigent.
Des hommes de confiance entièrement dévoués à l'Evêque doivent nécessairement occuper ces postes. Mais comment sont-ils choisis par le bailli de la vallée ? Sur quels critères se base-t-il?
C'est à travers deux exemples précis que nous pouvons essayer de répondre.

IV. - Le recrutement de l'écoutète

a) le cas de Martin Gueth (1570)

Au début du mois de juin 1570 l'écoutète de Schirmeck Jean Schneider meurt. Le bailli Jean Klug profite de cette circonstance pour exposer à la Régence un problème particulier qui se pose à Schirmeck, celui de la langue.
Klug note que dans tout le bailliage, les habitants d'aucun village - i petit soit-il- n'ont autant de difficultés à s'exprimer en langue allemande que les bourgeois de Schirmeck.
Le bailli ajoute que cette situation est particulièrement préjudiciable à la communauté de Schirmeck lors des séances du tribunal. En effet, pour rendre la justice en langue allemande (qui est la langue officielle dans tout l'évêché), Schirmeck doit faire appel à des notables des localités environnantes comme Steinbach, Russ, Wisches ou Grendelbruch, d'où une importante source de dépenses. D'après Klug, cette situation est imputable à l' ancien écoutète défunt qui préférait lui-même s'exprimer en langue française plutôt qu'en allemand.
Le problème linguistique est donc primordial aux yeux du bailli. Pour cette raison, il refuse de choisir le nouvel écoutète parmi deux premiers candidats bien qu'ils aient l'âge requis et soient proposés par la cour de justice locale. En effet, ni Jean Thun, ni Nicolas Lorentz ne semblent, à ses yeux, aptes à exercer les fonctions d'écoutète. Ne parlant guère l'allemand, ils n'en font qu'à leur tête et n'obligent même pas leurs enfants à parler cette langue. Bref, conclut le fonctionnaire épiscopal, plus ils attendront et plus ils auront du mal à s'exprimer convenablement dans cette langue.
Par contre, le troisième candidat semble avoir toutes les qualités requises aux yeux du bailli.
Martin Gueth tient une auberge, possède une bonne fortune et son milieu familial est très convenable. (Son père, Jean Gueth, a occupé longtemps les fonctions d'écoutète à Schirmeck avant celui qui vient de décéder).
Enfin - et cela doit être essentiel aux yeux du bailli - Jean Klug ajoute que son candidat a passé plus de douze années dans des écoles en Allemagne31) à Mutzig, Saverne et Strasbourg et a travaillé chez des greffiers municipaux et des intendants. Son séjour prolongé en terre germanique lui a fait le plus grand bien car Martin Gueth parle si bien l'allemand qu'on ne remarque pas qu'il est un welsch. Bref c'est un jeune homme raisonnable et discret qui malgré son jeune âge -vingt-quatre ans seulement- est parfaitement apte à occuper les fonctions d'écoutète de Schirmeck. Il semble d'ailleurs avoir les faveurs de la justice locale32).
Malgré l'extrême jeunesse du candidat, la Régence va dans le sens souhaité par le bailli. Martin Gueth est installé dans ses nouvelles fonctions à partir du 9 juin 157033). Il les occupera pendant une certaine période, au moins jusqu'en 157434).
Ce document du bailli de Schirmeck est intéressant à plus d'un titre.
Sur le plan de la langue, nous apprenons que l'ensemble du bailliage de Schirmeck parle encore le dialecte germanique. La bourgade de Schirmeck, seule, est essentiellement de langue française35).
Mais notre texte met surtout en avant certaines qualités essentielles pour faire un bon écoutète: un milieu familial aisé, une formation suffisante reçue au contact des milieux de l'administration, enfin une bonne connaissance de la langue allemande.

b) l'exemple de Jean Taub (1583)

Si en 1570 le bailli de la vallée peut choisir un écoutète entre au moins trois candidats, la situation se présente différemment treize années plus tard.
Le 15 janvier 1583, un texte nous apprend que l'écoutète de Schirmeck et la majorité des membres de la justice locale viennent de décéder. Aucun habitant de Schirmeck n'étant jugé suffisamment compétent pour remplacer l'écoutète défunt, le bailli Jean Koenigsecker propose à la Régence de nommer un étranger à la Vallée. Il s'agit d'un bourgeois de Ste-Marie-aux-Mines36), un certain Jean Taub.
En règle générale, un étranger ne peut être nommé à un poste d'écoutète37). La proposition du bailli ne peut donc se justifier que par les circonstances particulières du moment (absence de sujets compétents dans la vallée) mais sans doute également par certaines qualités du candidat jugées excellentes.
De l'enquête minutieuse sur le passé de Jean Taub ordonnée par la Régence, il ressort en effet que le postulant fréquente assidûment l'église du lieu depuis vingt-huit ans38). Devenu aubergiste à Ste-Marie-aux-Mines où il s'est conduit honorablement, lui et son épouse39), il vient tout récemment de s'installer à Schirmeck.
Mais notre personnage a encore d'autres qualités. Il parle très convenablement l'allemand et le français. S'il est choisi comme écoutète, il consent à tenir le débit de boissons de Schirmeck fermé depuis la mort du dernier aubergiste.
Quel rôle peut donc jouer l'ouverture d'un tel lieu de réunion dans le choix de l'écoutète?
On se souvient qu'en 1570, le bourgeois de Schirmeck, Martin Gueth, avait été nommé à la tête de la communauté parce qu'entre autres qualités il y tenait un débit de vin.
II semble en effet que l'administration épiscopale n'hésite pas à confier l'auberge d'une bourgade à l'écoutète. La collecte de l'angal (droit sur les boissons) en est certainement facilitée. C'est aussi dans la salle de l'auberge qu'ont lieu les réunions de la justice locale présidées par l'écoutète ainsi que les auditions des témoins.
Enfin une raison économique prime peut-être toutes les autres. Depuis la fermeture du débit de boissons de Schirmeck, note le bailli, la circulation par la route de la Vallée a tendance à péricliter. Or, comme il l'ajoute, un bon aubergiste peut ranimer la circulation locale40).
Les documents ne précisent malheureusement pas si le passé de Jean Taub était jugé suffisamment intéressant pour qu'on lui confie le poste convoité.
Par contre il apparaît que le choix de l'écoutète n'a jamais été fait à la légère.
Plusieurs conditions sont requises pour être nommé : l'honorabilité de la famille et du candidat, une certaine aisance et une formation administrative suffisante. Enfin la situation linguistique de la Vallée exige avant tout une bonne connaissance de la langue française et allemande, tout au moins dans la deuxième moitié du XVI° siècle.

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Les écoutètes ont-ils confirmé quand ils furent en place les qualités exigées d'eux au moment de leur nomination? Leur gestion donne-t-elle satisfaction au bailli et à la Récence ? Il n'est pas possible de répondre totalement a ces questions.
Pourtant certains documents d'archives vont nous faire connaître de façon satisfaisante au moins deux écoutètes de la Vallée: Jean Kubler de Wisches et Nicolas Clauslin de Barembach.
À travers les renseignements concernant leur origine, leur entourage, leur fortune, nous verrons se profiler leur silhouette. La durée de leur mandat, leurs fonctions multiples préciseront la place qu'ils ont occupée au sein de la communauté.
Leurs difficultés et les problèmes qu'ils ont rencontrés permettront de mettre une dernière touche au portrait de ces fonctionnaires qui, au bas de la hiérarchie, sont en contact humain, journalier et permanent avec le peuple de la Vallée.

Arnold Kientzler
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 81 (juillet août  1972) 
(1) Nom donné à la Vallée dans les textes français des XVII° et XVIII° siècles.
(2) cf. Essor n° 84, p. 3-4
(3) A. Humm, Villages et hameaux disparus en BasseA lsace, 1971
(4) ABR I G 39 (49a)
(5) 1 G47(31)
(6) Un bon exemple est celui du «règlement» de Niederhaslach de 1578 (Statuten und Ordnungen des Dorfes Niderhaslach) reproduit dans A. Gatrio, das Breuchtal 1883, p. 397-403
(7) H. Dubled, Les paysans d'Alsace au Moyen-Age (VIII°-XV° siècles) dans Paysans d'Alsace,1959, p.43
(8) G 1162 (o). - Un bon commentaire du texte a été donné par J. Wimmer, Eine Polizeiordnung aus dem Breuschtal (1512)dans Elsassland 15, 1935, p. 111
(9) Le terme français de «prévôt», peut-être plus connu, est une mauvaise traduction utilisée par les juristes français de l'ancien régime, faute d'avoir trouvé une fonction strictement équivalente à celle de «Schultheiss». En fait, le terme «Schultheiss», en latin «scultetus», est dérivé de l'ancienne racine néerlandaise «scout(h)èt(e)». Cette dernière forme a donné l'équivalent en langue française «écoutète» préférée aujourd'hui à celle de «prévôt».
(10) 1 G 45(2) fol. 170r°
(11) H. Dubled, o.c., p. 41
(12) G 377 folios 13r°, 15r°, 17v° et 19r°. - cf. Essor n° 84, p. 3 note 7
(13) G 5243 (13)
(14) Rappelons que la Vallée avait été vendue en 1366.
(15) S. Inglot. Essai sur la vie rurale et les colonges d'Alsace 1932, p.176
(16) 1 G 46(2) fol. 23r°
(17) 3 B 325 (22)
(18) G 1162 (o) fol. 12r°
(19) 3 B 325 (25)
(20) J. Wimmer, Histoire de Grendelbruch 1967, p.81. - Dans certaines régions de l'Empire germanique. on désigne même l'écoutète sous le terme de «Stabsschultheiss»
(21) 1 G 45(2) fol. 181r° («Demnach ich in die 33 Jahr das Gericht zu Ruhs... besessen und den stab gefuret»)
(22) Quelques-uns de leurs aspects seront développés dans le procain article.
(23) Les renseignements utilisés ici proviennent uniquement des Actes de la Chancellerie du Bailliage. Mais il est certain que d'autres sources épiscopales mériteraient encore d'être dépouillées.
(24) Il succéda à Jean Koenigsecker à la fin de l'année 1583.
(25) 1 G 46(2) fol. 55.
(26) fol. 58 (lettre au bailli de Dachstein du 19 juillet 1587).
(27) deux de l'Évêché et deux du bailliage.
(28) fol. 60.
(29) I G 46 (2) fol. 80.
(30) 1 G 46(2) folios 84 à 93.
(31) Il s'agit bien entendu des terres de langue allemande.
(32) 1 G 44 folios 137 à 138.
(33) fol. 144.
(34) 1 G 45 (1) folios 118 à 125.
(35) Le document, donné ici à l'état brut. peut constituer une pièce à verser au dossier d'une éventuelle étude linguistique de la Vallée qui s'avère passionnante. Mais le travail n'a pas encore été tenté.
(36) Dépendance du Val de Lièpvre appartenant à la Lorraine.
(37) S. Inglot. o.c.. p. 177.
(38) 1 G 46 (1) fol. 99v°.
(39) fol. 98r°.
(40) fol. 93 r°.

Annexe

Les institutions de l'Ancien Régime en terre d'Empire sont de nature complexe. Le précédent article vient encore de le montrer. Aussi a-t-il-semblé à son auteur qu'un schéma d'ensemble de ces institutions pouvait avoir son utilité. Celui qui est présenté ci-dessous permettra aux lecteurs de l'Essor de se familiariser avec les différentes fonctions et Leurs liens de dépendance au sein du bailliage et de la communauté de village.
Pour en faciliter la lecture, le tableau a été simplifié : seules les fonctions les plus importantes sont mentionnées avec leur équivalent en langue germanique.
Tel qu'il se présente, le document peut donner une idée des institutions en place dans le bailliage de Schirmeck à la Fin du XVIe siècle.
A. K.
Évêché de Strasbourg Conseil de la Régence de Saverne
chancelier (Kanzler)
Bailliages
7 en Basse-Alsace:
- Saverne,
- Kochersberg 
- La Wantzenau 
- Dachstein
- Schirmeck 
- Benfeid 
- Marckolsheim
Officiers du bailliage (nommés par l'Évêque):
- bailli (amptman)
- greffier (thalschreiber)
- forestier (förster)
- garde des eaux (wassermeister

ADMINISTRATION COMMUNALE
écoutète (schultheiss)

heimburg (élus ou désignés par la population)
jurés (geschworener)
échevins (schoeffen)
messager (bot)
forestiercommunal (förster)

Communautés de villages
- Grendelbruch
- Wisches
- Haslach
- Schirmeck
- Still 

Le Bailliage Episcopal de Schirmeck

L'écoutète de village: Jean Kubler, de Wisches - Nicolas Clauslin, de Russ
Le fonctionnaire et la Communauté

Arnold Kientzler

L'Essor présente le cinquième et dernier volet d'un important trarail destiné à farniliariser ses lecteurs avec le Bailliage Episcopal de Schirmeck et ses institutions restées en place durant tout l'Ancien Régime.
Sur un fond de carte ancienne de la vallée, la couterture fait apparaître le dessin de 1540 de l'une des premières - sinon de la plus ancienne - des églises de Russ (*).L'autre cartouche présente la reproduction du sceau de l'écoutète du lieu, Nicolas Clauslin (1544).
Symboles de la communauté religieuse et administrative du village, ces deux éléments sont parfaitement aptes à servir de cadre à la présente étude.
Il sera en effet beaucoup question, dans les lignes qui vont suivre, de Russ et de l'administration de sa communauté. La raison principale de ce choix est que les documents concernant le village sont parmi les plus nombreux.
Et surtout les plus significatifs. Mais d'autres localités, Wisches, Schirmeck, Barembach entre autres, seront également évoquées dans ces lignes qui ont pour but d'achever la présentation de la fonction d'écoutète dans la Vallée.
(*) Jusqu'en 1761, date de l'érection de la paroisse, l'église de Russ était filiale de l'église-mère de Barembach puis de la paroisse de Schirmeck.

I. - La fonction et ses avantages

Un procès de 1540-1544 dans lequel ils comparaissent comme témoins donnent les premiers renseignements sur deux écoutètes de la Vallée1).
En 1544, celui de Schirmeck, Wolff Schmidt est âgé de cinquante ans: l'écoutète d'Urmatt, Nicodème Heintz, a déjà près de soixante ans. Les deux fonctionnaires sont originaires de la Vallée où ils ont passé toute leur jeunesse. Tous les deux ont -de leur propre aveu- des moyens pour une existence aisée2).
Cette fortune relative peut s'expliquer dans certains cas par l'origine familiale. II apparaît ainsi que le père de l'écoutète d'Urmatt, Jean Heintz, avait occupé à Schirmeck les fonctions de bailli épiscopal pendant dix-huit ans.
Mais il semble aussi que des avantages appréciables soient liés à la charge d'écoutète notamment dans la première moitié du XVI° siècle.
La situation est différente quelques dizaines d'années plus tard.

a) Solde

Le 15 octobre 1573, le bailli Jean-Didier Prosinger transmet à l'Evêque les doléances d'un personnage que nous connaissons déjà, Martin Gueth, l'écoutète de Schirmeck3).
Celui-ci demande que la Régence lui procure un cheval pour sa solde4). Comme la réponse de Saverne ne satisfait point le fonctionnaire5), Martin Gueth envoie une nouvelle lettre -directement cette fois6). Il y précise qu'il ne sollicite en fait que ce que les autres écoutètes des pays de langue française et allemande (de l'Evêché) ont déjà obtenu.
A la suite d'une troisième demande (10 octobre 1575) dans laquelle l'écoutète se contenterait d'un cheval de moindre qualité (einen Klepper), l'Evêque répond par la négative. Mais le document précise -sans doute pour atténuer la déception du fonctionnaire- que si l'écoutète souhaitait quelque chose d'autre, la Régence ne ferait pas opposition à ses désirs7).
La correspondance échangée entre le bailli, la Régence et l'ecoutète de Schirmeck nous apprend que la rémunération des écoutètes de village est très inégale au moins dans le cadre de l'Evêché sinon du bailliage. D'autre part, la Régence ne cherche point à atténuer cette disparité.
Seuls quelques écoutètes sont rémunérés en argent pour leur charge: ceux de Still et d'Urmatt. Encore leur solde n'est-elle pas versée régulièrement.
Entre 1574 et 1600, le fonctionnaire à la tête de la communauté de Still touche une somme de 5 l. En 1609, la rémunération n'est plus que de 2 l. 10 s.
L'écoutète d'Urmatt touche, quant à lui, 5 l. en 1570, de même entre 1594 et 1601. En 1603, sa solde est augmentée à 11 l. 10 s.; mais elle retombe de nouveau à 2 l. 10 s. de 1604 à 1609.
Le chef de la communauté de Dinsheim apparaît seulement cinq fois dans les comptes du bailliage entre 1570 et 1609 pour une solde de 5 l. en 1574, 1591 et 1592: de 2 l10. s. de 1604 à 1606.
Quant aux écoutètes des autres communautés du bailliage telles que Schirmeck Russ ou Wisches, ils n'apparaissent à aucun moment dans ces mêmes comptes8).
Cette faiblesse dans les émoluments est générale pour tous les petits fonctionnaires du bailliage. Elle surprend d'autant plus que l'on sait par ailleurs que les prix des céréales ont connu des fluctuations importantes à la même époque. Ainsi entre 1572 et 1600, une solde annuelle de 5 l. permet d'acheter entre deux et huit rézaux de froment selon le cours9).
On s'explique mal ces inégalités. Par exemple, l'écoutète de Dinsheim, vers 1572, reçoit seul dans tout le bailliage un habit livré par la Régence en plus d'une solde annuelle de 5 l.10).
Une étude plus approfondie de l'administration des différents villages de la Vallée nous renseignera sans doute un jour.

b) Autres avantages

L'avantage commun à tous les écoutètes - et sans doute aussi le plus apprécié - est d'ordre fiscal: c'est l'exemption totale des impôts de la corvée et de la taille11).
Ces redevances, parmi les plus lourdes du système des taxes, sont exigées de tous les sujets du bailliage y compris les autres petits fonctionnaires épiscopaux. (II faut préciser que la corvée, c'est-à-dire le travail «bénévole» est remplacée depuis la fin du Moyen-Age, par la redevance en argent dont il est question ici) 12).
Selon les villages, les écoutètes touchent encore d'autres avantages en argent.
Celui de Wisches perçoit un florin par an pour sa fonction de péager13). (Il faut en effet rappeler que jusqu'au début du XVIII° siècle, la route de la Bruche quittait la vallée à Wisches. De là elle empruntait le vallon de Netzenbach, passait le col Entre-les-deux-Donon pour se diriger vers le comté de Salm et le duché de Lorraine. La taxe de passage pour les voituriers était perçue à Wisches, dernière agglomération avant la limite territoriale de l'Évêché).
L'écoutète de Russ jouit du droit de la pêche dans le ruisseau de Barembach, pêche qu'il loue à l'année pour 10 s.
Quant à Martin Gueth, l'écoutète de Schirmeck, il ne semble avoir aucun avantage de cette nature. Le 10 octobre 1575, il sollicite encore de la Régence l'autorisation de pouvoir utiliser, à des fins personnelles, quelques biens de la fabrique de l'église de Schirmeck situés sur des terrains communaux. La réponse de l'Evêché n'est pas connue.
L'étude de la solde de l'écoutète reflète dans une certaine mesure l'évolution de la fonction au courant du Moyen-Age et de l'Epoque Moderne.
Cette évolution semble importante.
Au milieu du XIV° siècle, le représentant de l'Evêque touchait encore une partie des amendes dûes par les sujets ainsi que les revenus liés à certaines terres de la Vallée. Mais il devait, à titre d'hommage une redevance annuelle en argent ou en nature à son seigneur15).
Le droit d'hommage disparut car les écoutètes surent pratiquement se libérer de cette servitude. Mais leur situation matérielle restait précaire et se dégrada même au fil des années: ce fut le cas dans la deuxième moitié du XVI° siècle, comme nous venons de le voir.

II. - Deux écoutètes de la Vallée vers 1575

Cette évolution relative apparaît bien plus clairement encore dans le «portrait» de deux écoutètes dont nous allons tenter l'esquisse: Jean Kubler de Wisches et Nicolas Clauslin de Barembach. Ils semblent en effet représenter, chacun avec des éléments personnels, le type du petit fonctionnaire de village aux prises avec des difficultés liées à sa charge.

a) Jean Kubler de Wisches

Nous apprenons dans un procès de 1579 où il apparaît comme témoin, que Jean Kubler est paysan de son état. II habite à Wisches où il est né, a été baptisé et a passé son enfance. L'écoutète ne connaît pas son âge réel mais se rappelle avoir eu vingt-trois ans lors de la Guerre des Paysans, époque à laquelle il avait déjà un fils. Il évalue sa fortune à cinq cents florins environ et précise d'autre part que son épouse était la tante de l'écoutète de Schirmeck16).
Quatre années avant le procès, Jean Kubler avait adressé à la Régence une supplique dans laquelle il donnait de précieux renseignements sur certains aspects de sa fonction et sur la situation de sa fortune présente17).
Jean Kubler a passé son adolescence occupé aux choses de la guerre18). II s'installa ensuite à Wisches, son village natal, où il travailla. Peu après, il fut nommé au poste d'écoutète: il occupe cette fonction depuis vingt ans, période pendant laquelle il n'a cessé de tenir le bâton de justice. Il contrôle également le péage (Zollampt) de Wisches. Le fonctionnaire épiscopal éprouve aujourd'hui de sérieuses difficultés à vivre décemment étant donné son âge avancé: à l'époque où il écrit, Jean Kubler a environ soixante-quatorze ans19).
Dans sa lettre, il demande à la Régence de le décharger de sa fonction d'écoutète car le travail exigé a pris trop d'ampleur: de nombreux soucis sont venus avec le tumulte de la guerre (des Huguenots) et les plaintes des bourgeois de sa communauté.
Jean Kubler ajoute qu'il ne retire aucun avantage de sa fonction surtout lorsqu'il compare sa situation avec celle de ses prédécesseurs de l'époque de la famille d'Andlau20) qui, avec moins de peine, jouissaient d'avantages substantiels inhérent à leur charge.
La lettre d'accompagnement du bailli Prosinger apporte d'utiles éclaircissements à la démarche de Jean Kubler. L'on y apprend que les revenus en nature détenus par l'écoutète de Wisches sous les nobles d'Andlau sont à présent en d'autres mains:
les trois cantons «près du Netzenbach» (die drei Reingewend auff der Wich) qui possèdent les meilleures terres sont maintenant aux mains de l'Evêque; le lieu-dit «Kalckoffen» à proximité de la Bruche et la «huenmat» du côté de Störbach2l) sont, quant à eux, directement gérés par le bailli.
Jean-Didier Prosinger reconnaît que, sous les Andlau, l'écoutète avait une lourde tâche à remplir. II devait administrer la cour domaniale de Wisches et Störbach, s'occuper des amendes forestières et des autres taxes. De plus il devait vérifier le «droit de gélinage» («hüner... zins einehmen und vor rechnen») et en règle générale, s'occuper de toutes les missions pénibles («und alles was zimlich mühe gebrauchet»)22).
Mais, conclut le bailli de Schirmeck, Jean Kubler ne tient plus que la justice: les avantages qu'il perçoit aujourd'hui sont suffisants23).
Ce texte de 1575 donne une première idée de l'évolution de la fonction d'écoutète dans la deuxième moitié du XVI°e siècle. Il semble même qu'on puisse percevoir un certain sentiment de lassitude chez le fonctionnaire épiscopal. La prééminence de Jean Kubler au sein de la communauté de Wisches s'est amoindrie, ses revenus également.
Les préoccupations de l'écoutète de Russ, son voisin et son contemporain, apparaissent plus significatives encore.

b) Nicolas Clauslin, écoutète de Russ, Grendelbruch et Barembach.

Grâce au procès de 1579 déjà cité, nous savons que Nicolas Clauslin est attaché aux travaux de la terre.
II est né à Barembach où il habite dans la maison de ses parents. Ignorant son âge réel il sait avoir eu quatorze ans pendant la Guerre des Paysans.
Sa fortune est importante: il l'évalue à mille florins après avoir effectué le partage avec ses enfants 24).
Le 28 octobre 1575 -le même jour que Jean Kubler de Wisches- Nicolas Clauslin écrit à la Régence de Saverne: il sollicite une augmentation de ses revenus (limités aux 10 s. annuels qu'il tire du droit de pêche clans le ruisseau de Barembach) et donne des renseignements sur sa fonction.
II occupe la charge d'écoutète de Russ, Grendelbruch et Barembach depuis 1542 environ25), c'està-dire depuis une période de trente-trois années déjà. Son poste lui procure peu d'avantages matériels et... de plus en plus d'inconvénients. Ce que touchaient ses prédécesseurs a été accaparé par d'autres personnes. L'écoutète de Russ remarque que les plus humbles fonctionnaires du Bailliage, tel que le messager perçoivent une solde régulière en avant bien moins de soucis que lui. Dans son jeune âge il pouvait vivre de son travail. Mais aujourd'hui il se sent faible et va sur ses vieux-jours: Jean Clauslin a soixante-deux ans26).
Pour toutes ces raisons, l'écoutète demande de pouvoir bénéficier de la taxe sur les débits de boissons («Ungeltt») et du droit de pêche dans le ruisseau du même village, avantages déjà aux mains de ses prédécesseurs.
Le bailli de Schirmeck intercède auprès de la Régence de Saverne en faveur de son fonctionnaire local.
Il reconnaît que Nicolas Clauslin a un travail plus important que l'écoutète de Wisches. En plus des charges inhérentes à sa fonction, il s'occupe régulièrement du flottage du bois sur la Bruche jusqu'à Molsheim: avec l'écoutète de Schirmeck, il a été chargé du recouvrement de l'imposition foncière («Schatzung»)27). Enfin Nicolas Clauslin est toujours disponible lorsque les affaires de la chasse exigent sa présence28).
Jean-Didier Prosinger constate que l'écoutète de Russ n'a pas les mêmes avantages que ses prédécesseurs qui avaient pourtant moins de travail. Il note que l'angal («Ungeltt») et le droit de pêche de Russ -réclamés par Clauslin- sont aujourd'hui entre les mains de ... l'aubergiste du lieu.
La réponse de l'Evêque aux suppliques de Jean Kubler et de Nicolas Clauslin ne nous est pas parvenue. Mais il est peu probable que les deux fonctionnaires aient obtenu satisfaction, -malgré l'intervention en leur faveur du bailli qui note que les deux écoutètes ont le mérite de remplir leurs fonctions avec la loyauté.
Les documents que nous venons d'utiliser permettent, dans une certaine mesure, d'approcher les réalités quotidiennes de la Vallée dans la deuxième moitié du XVI° siècle. Ils nous renseignent succinctement sur la personne, la fortune et les difficultés rencontrés par Jean Kubler et Nicolas Clauslin: c'est un peu leur existence d'homme qui apparaît à travers ces lignes.
Mais pour essayer de compléter cette présentation, il peut être intéressant de connaître leur tâche d'administrateur, c'est-à-dire d'apprécier l'autorité qu'ils ont au sein de leur communauté.

c) l'écoutète et la communauté de village

On sait que l'un des soucis de Jean Kubler était dû aux plaintes formulées par les bourgeois de sa communauté. La nature exacte de ces difficultés n'est pas connue.
Mais on est mieux informé des problèmes que connaît son voisin, l'écoutète de Russ, dans son village.
A la fin du mois de juin 1573, Nicolas Clauslin supplie la Régence de le décharger de sa fonction qu'itl assume depuis trente-deux ans29). II justifie sa demande en faisant remarquer que la désobéissance (des bourgeois envers lui) est aujourd'hui très grande.
L'écoutète donne alors les détails d'un différend qui l'a opposé aux jurés de sa communauté.
Une affaire pour dettes entre un bourgeois de Boersch et Mathieu Rock de Grendelbruch avait été portée devant le tribunal local. A cette occasion une altercation éclata entre l'écoutète de Russ d'une part, les jurés et échevins de la communauté de l'autre. La réunion fut sans doute houleuse, car Nicolas Clauslin proposa au «grand Georges» de Steinbach de prendre le bâton de justice en mains, en d'autres termes de présider le tribunal. Celui-ci refusa net et, d'un geste rageur, jeta le bâton de justice derrière la porte du local30).
Dans une longue lettre -du même jour que la plainte formulée par leur écoutète- les échevins du tribunal de Russ («gesworne gericht scheffen zu Rauss») protestèrent de leur bonne foi auprès de la Régence en l'assurant de leur entière soumission.
Ils n'aiment pas être publiquement accusés d'avoir désobéi à leur écoulète, promettent d'être des sujets obeissants aux fonctionnaires du bailliage et de toujours rendre la justice avec sérieux. Dans leur supplique, ils vont jusqu'à demander à l'Evêque de punir ceux d'entre eux qui auraient désobéi 31).
La réponse de la Régence de Saverne aux différentes plaintes ne figure pas dans la même liasse de documents aux Archives du Bas-Rhin. Et c'est bien dommage.
Mais à travers les lettres utilisées, nous pouvons essayer de dresser l'esquisse du «portrait» d'un écoutète de la Vallée à l'époque qui nous intéresse.

III. - «Portrait» d'un écoutète (2e moitié du XVI° siècle)

a) Age

A lire les diverses pièces d'archives, on peut croire que les écoutètes de la Vallée sont avancés en âge: Nicodème Heintz d'Urmatt a soixante ans, Nicolas Clauslin soixante-six ans, Nicolas Anthoni, écoutète de Still, soixante-dix ans32), Jean Kubler soixantedix-sept ans.
Mais on oublie que la plupart des fonctionnaires épiscopaux ont, en général une longue carrière derrière eux et sont venus -parfois très jeunes déjà- à la tête de leur communauté: Nicolas Clauslin à trente ans, Martin Gueth à vingt-quatre ans seulement33).

b) Relations familiales

Sans vouloir essayer de retrouver dans le milieu des écoutètes les liens matrimoniaux qui existaient au niveau des baillis34), on remarque néanmoins que des liens semblables sont, dans une certaine mesure, bien réels dans notre cas.
D'autres fonctionnaires locaux apparaissent dans le cercle des écoutètes. Michel Kubler, le frère de Jean Kubler de Wisches, fut pendant dix ans garde des chasses de Jacques Pfaffenlap, un noble possessionné dans la Vallée 35).
Nicolas Clauslin de Russ ainsi que Jean Kubler de Wisches sont en parenté étroite avec l'écoutète de Schirmeck36). La soeur de ce dernier avait donné le jour à Nicolas Lorentz, un aubergiste de Schirmeck parmi les plus respectables et les plus fortunés du lieu (deux mille florins de biens d'après sa propre estimation)37).

c) Entourage

Par contre, au niveau de leur propre «maison», certains écoutètes rencontrent les mêmes problèmes que connaît plus d'un sujet de la Vallée.
Le 12 mai 1563, le valet de Jean Kubler de Wisches, Joseph Osterdag, est incarcéré au château de Schirmeck pour avoir été surpris dans la forêt avec un fusil38). Cinq ans plus tard, le même écoutète de Wisches reçoit l'ordre du bailli de faire emprisonner son frère Michel Kubler, criblé de dettes39).
Ces accusations relevant uniquement de la «basse justice» ne sont pas très significatives: elles ne peuvent suffire à caractériser l'entourage des écoutétes de la Vallée.
Mais des affaires plus graves les concernant se sont déroulées dans le Bailliage.
Le 11 janvier 1678, un rapport adressé à la Régence nous apprend que cinq individus d'Urmatt et d'Oberhaslach ont été conduits à Dabo et jugés pour meurtre par le commandant français de la place. Reconnus coupables, ils furent exécutés au bord d'une route, les uns sur la route, les autres au bout d'une corde. Parmi ces dernières victimes se trouvait Barbara, l'épouse de l'ancien écoutète d'Oberhaslach 40).
Pour notre étude, des documents de la fin du XIV° siècle ont été surtout utilisés. Mais les conclusions dégagées pour cette période sont-elles encore exactes un siècle plus tard?

IV. - L'écoutète de la fin du XVII° siècle

a) Situation de la Vallée

Elle a subi de profonds changements vers le milieu du XVII° siècle. Les conséquences de la terrible «Guerre de Trente Ans» ont été multiples bien que peu connues encore faute de travaux de détail sur la question41).
Le départ et l'extinction de certaines familles laissèrent de nombreuses terres à l'abandon. Cette situation profita à d'autres bourgeois qui surent se rendre propriétaires d'importantes superficies de prés, de champs et de jardins.
Le «Renouvellement cadastral de Russ» commencé le 17 mai 166642) donne les premiers renseignements dignes de foi sur la répartition des terres sur le ban de Russ.
On apprend ainsi que les deux plus grands propriétaires sont Georges Dawenhawer l'écoutète du lieu et Jacques Charton. Ils possèdent à eux seuls plus de la moitié du ban de la communauté sans compter les biens dont ils sont propriétaires sur les bans des villages voisins 43).
Autre conséquence du dépeuplement, la Vallée connut une arrivée importante de familles d'origine française venant repeupler villages et bourgades. Certains bourgeois -à nom français- sont déjà propriétaires en 1666, notamment dans le ban de Schirmeck: Nicolas Dupont, Jacques Simon, Louis Ganar, Jan Barron, Nicolas Blamon, Jean Claudi, etc.44).
Enfin un changement notable intervient au niveau du Bailliage dans cette deuxième moitié du XVII° siècle: A l'administration de la Régence épiscopale de Saverne se substitue progressivement l'administration royale française. Le fonctionnaire local -et notamment l'écoutète- devient le représentant du Roi, chargé de faire exécuter les ordres de l'Intendant, du subdélégué, du Bailli 45).
L'écoutète n'est alors plus choisi par le bailli, car en 1694 la vénalité est étendue aux offices des bailliages: les officiers se rendent propriétaires de leurs charges au moyen de la finance 46). En d'autres termes, l'écoutète n'est plus uniquement désigné pour ses qualités d'administrateur ou l'honorabilité de sa famille, comme on l'a vu au siècle précédent47). Celui qui peut acheter la charge fait partie des bourgeois les plus fortunés, c'est-à-dire des plus grands propriétaires de terres.
Est-ce seulement une coïncidence si cinq ans à peine après l'introduction de la vénalité des offices dans l'Évêché de Strasbourg un véritable conflit oppose déjà la communauté de Russ à son écoutète Pierre Charton?
Cela paraît peu probable.

b) Pierre Charton face à sa communauté

Une plainte à l'encontre de leur écoutète est rédigée au début du mois de mars 1699 probablement par les échevins de la communauté 48).
La plupart des signataires ont des noms de famille d'origine germanique: Joseph et Jean Walter, Bénédict Rest 49), Jacques Hussmann, Charles Chauss50) et Antoine Dawenhawer. D'autres noms par contre sont de consonnance française: Nicolas Marchal, Nicolas Batlot51) et Pierre Charton l'écoutète du lieu -celui que la lettre met en cause.
Quelle est la nature des griefs que les bourgeois reprochent à Pierre Charton?
Ils parlent sans ambages d'un véritable «assujettissement» qu'ils subissent de la part de leur écoutète52) et exposent les différents points à la Régence.
Sans vouloir entrer dans le détail, retenons deux éléments importants de l'accusation. Ils illustrent la place que tient l'écoutète au sein de la communauté et donnent des précisions sur son rang social.
Pierre Charton semble posséder un bon tiers du ban de la communauté, deux des meilleures voitures à boeufs et constamment douze bêtes de trait. II entend par ailleurs ne pas être imposé sur sa fortune53).
Il est possible qu'une bonne partie des biens de l'écoutète provienne de la succession de Jacques Charton dont on a vu plus haut qu'il possédait, en 1666, plus de cent arpents de terres. Mais il n'a pas été possible de prouver qu'il s'agissait effectivement de son père ni même que les deux personnages aient appartenu à la même famille. La filiation proposée reste donc encore dans le domaine de l'hypothèse.
Les échevins de Russ demandent que Pierre Charton s'acquitte -pour moitié au moins- des taxes foncières et de l'équivalent de la corvée.
Sur le plan de l'administration communale, les bourgeois reprochent à Pierre Charton de profiter de l'interdiction de traverser champs et prés à une certaine époque de l'année -décision qu'il prend en tant qu'écoutète- pour envoyer ses douze bêtes de trait pacager sur le ban du village pendant cette même période.
La réponse épiscopale ne nous est pas parvenue. Il est simplement précisé sur le document que Pierre Charton a la possibilité, dans les quinze jours qui suivent, de s'expliquer en personne devant la Chancellerie sur les accusations portées contre lui.
Le document 1699 laisse apparaître la place prééminente qu'occupe l'écoutète à l'extrême fin du XVII° siècle. Il est devenu un «personnage» influent et fortuné qui entend -parfois- administrer la communauté selon des principes propres.
Mais quels que soient son rang social et la place réelle qu il occupe, l'écoutète de village est devenu un fonctionnaire du Roi.
Au mois de novembre 1714, Dominique Douvier de Wisches, sollicite auprès du Cardinal de Rohan, Évêque de Strasbourg, l'office de prévost dudit Viche (et de ses dépendances) Russ et Lutzelhouse54). La requête est approuvée par le Conseil de la Régence mais l'assentiment du Roi est indispensable. Aussi la Régence confirme-t-elle Dominique Douvier la jouissance de l'office de prévost; à charge néanmoins que ledit suppliant fera enregistrer ses lettres patentes, dès qu'il les aura obtenu de son Altesse Sérénissime55).
A. Kientzler 
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 88 (avril mai 1975) 

(1) ABR 3 B 325 (21) - Le procès opposait la communauté de Russ et Grendelbruch à celle de Schirmeck à propos de droits de pacage.
(2) Fol. 7° et 25v° - «Der narung reich genug» disent les documents.
(3) cf. Essor n° 87,  p. 6-7
(4) I G 45 ( I ) fol. 64v°
(5) fol. 68v° - La Régence ne promet rien mais demande au bailli des précisions sur la solde touchée par l'écoutète...
(6) fol 83r°
(7) 1 G 45 (2) fol. 175°
(8) G 2288 (Comptes de 1571 à 1590): G 2289 (Comptes de 1591 à 1600), G 2290 (Comptes dépareillés de 1601 à 1630). - Rappelons qu'une livre (l) = 20 sous (s) = 240 deniers (d).
(9) D'après le prix des grains publiés par Hanauer, Etudes économiques sur l'Alsace ancienne et moderne, 1878. t. 2, p. 95.
(10) G. 1199 (a)
(11) Le document dit :«der Schultthes) sitzet fron und bet/frey».
(12) E. Haberkern-J.F. Wallach, Hilfswörterbuch für Historiker 3e Edition (1962),t. I, p. 65
(13) G 1199(a)
(14) I G 45 (2) fol. 181r°,
(15) Ch. Schmidt, Les seigneurs, les paysans et la propriété rurale en Alsace au Moyen-Age, 1897. p. 83-84
(16) 3 B 1150 (3) fol. 140r°
(17) I G 45 (2) fol. 182r° (Lettre du 28 octobre 1575)
(18) C'est peut-être la raison pour laquelle le bailli de Schirmeck apprécie sa «clairvoyance dans les affaires touchant à la guerre»...
(19) Cet âge se déduit des propres estimations de l'intéressé et d'une autre mention figurant dans le procès de 1579 (fol. 9r°)
(20) II faut préciser que pendant longtemps l'abbaye et les nobles d'Andlau possédaient la cour domaniale de Wisches et Störbach et le droit de désigner l'écoutète du lieu. Ces privilèges furent rachetés par l'Evêché en 1539.,c'est-à-dire moins de quarante ans avant la lettre de Jean Kubler qui avait donc connu cette époque.
(21) cf. Essor n° 84, p. 4
(22) Il faut ajouter que, sur ces avantages, l'écoutète devait 18 s. de droit d'hommage à son seigneur.
(23) Jean Kubler touche annuellement 1 l. 8 .s. pour le bail d'un canton situé près de la «nouvelle scierie» sur le Netzenbach ainsi que du «Triller giessen»
(24) 3 B 1150 (3) fol. 115r° - Le florin (gulden) est l'équivalent d'une demie livre (l).
(25) Nicolas Clauslin a vraisemblablement succédé à Jean Churin de Russ qui représentait encore la communauté en 1540. cf. 3 B 1150 (3) fol. 1r°
(26) En 1579, un texte indique l'âge réel de l'écoutète. cf. 3 B 1150 (3) fol. 9r°
(27) fol. 186r°
(28) fol. 189r°
(29) I G 45 (I) fol. 26r°
(30) Ce détail nous confirme que le «bâton de justice» n'est pas une vue de l'esprit: cet insigne de l'écoutète existe réellement. De nos jours, le symbole des fonctions municipales apparaît dans des détails vestimentaires l'écharpe du maire. le «képi» du garde-champêtre. etc.
(31) I G 45 (1) fol. 21r° - Voici la liste des échevins avant signé le document : Jean Kirin le Vieux (peut-être l'ancien écoutète de Russ en fonction en 1540), «le grand» Georges de Steinbach, Georges Seyfridt, Pierre Dawenhawer, Nicolas Bechtold, Nicolas Lorentz, Jean Treger et Ulrich Dietmann ce dernier, bourgeois de Grendelbruch.
(32) 1 G 39 (47a)
(33) cf. Essor n° 87, p. 7
(34) cf. Essor n° 85, p. 3-4
(35) 3 B 1150 (3) fol 132r°
(36) fol. 115 r° et 14°
(37) fol. 108 v°
(38) 1 G 43 (1) fol. 102-103
(39) 1 G 43 (3) fol. 141-142
(40) 1 G 39(47)
(41) Un travail fondamental concernant le Ban-de-la-Roche a été consacré à cette période. cf . R. Lutz, La population du Ban-de-la-Roche au lendemain de la Guerre de Trente Ans dans Revue d'Alsace, t. 100, 1961, p. 30-47.
(42) G 2076
(43)  Sur un total général de 405,5 arpents de prés, champs et jardins, Georges Dawenhawer possède 143.5 arpents et Pierre Charton 106,5 arpents
(44) G 2076 «Renouvellement du ban de Schirmeck, Barembach, Wackhenbach et Steinbach» commencé le 3 mai 1666.
- Le cas de quelques autres propriétaires en 1666, tels Georges Idou, Thomann et Nicolas Gerra, Simon Charton de Schirmeck ou Jacques Charton de Russ semble différent: leurs familles sont sans doute déjà plus anciennement établies dans la Vallée.
(45) J. M. Boehler, De la reconstruction à la révolution agricole: l'évolution de la vie rurale dans quelques villages du Kochersberg 1660-1836, D. E. S.. 1967, p.8
(46) O. Meyer, La Régence épiscopale de Saverne, 1935, p.59. note 3
(47) cf. Essor n° 87, p. 7
(48) 1 G 40(37)
(49) Il signe «bendÿcht röt
(50) Son nom a été francisé en «Chause» ou «Chausse» dans d'autres textes.
(51) Autre variante du nom : «Battelot»
(52) «den jenigen Uberlass und Undertruckhtung so wür (arme Underthanen) von Peter Scharton unserm Schultheissen erleiden muessen.»
(53) «dass er Schultheiss... befreyt sein will».
(54) 1 G 40 (56a)
(55) La réponse de la Régence figure au dos de la requête de Dominique Douvier.

A la fin de notre étude sur les baillis de Schirmeck, nous avions conclu que certains baillis de la fin du XVII° siècle menaient un train de vie princier disproportionné avec l'importance de leur charge. Et l'on pouvait se demander alors si une évolution semblable -vers l'aisance et la fortune- se retrouvait, à la même époque, au niveau des autres fonctionnaires locaux.
Une réponse affirmative est donnée ici en partie: elle concerne la fonction d'écoutète de la communauté qui est un notable, voire un «coq de village» *). Nous avons approché le personnage, évalué sa fortune, partagè ses problèmes d'administrateur, parfois deviné le prestige qu'il tient de sa charge ou de son rang social, sinon des deux.
Mais la question est loin d'être épuisée. De nombreux documents d'archives permettent d'apprécier la place  plus modeste- des autres fonctionnaires du bailliage, le greffier, le forestier, le messager, le bourreau...
Ce travail passionnant, il faudrait l'entreprendre un jour, peut-être.

A. Kientzler
(*) Coq de village : « familièrement personnage le plus riche ou le plus important du lieu » (E. LITTRE. Dictionnaire de la langue française- 189 I, t. I, p. 801).
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Statuts et règlements de la Bourgeoisie de la Communauté de Schirmeck et de Wackenbach

Art. 1. - Que tous les ans aux jours et fête du glorieux Saint Antoine l'Ermite, patron de cette bourgeoisie, il sera, dans l'église de Schirmeck, chanté et célébré une messe à laquelle tous les bourgeois 1)  sont tenus d'assister sous peine de cinq schillings 2)  d'amende.
Art. 2. - Que le lendemain de ladite feste il sera pareillement chanté et célébré dans la même église une messe pour le repos des âmes des bourgeois défunts, à la sortie de laquelle tous les bourgeois manants 3) et habitants, de la communauté sont tenus de s'assembler en la maison commune, à peine d'un florin d'amende, pour entendre lire et publier les règlements et ordonnance des supérieurs, pour prester serment et fidélité au Roy 4), à Monseigneur l'Evêque et Prince 5), à Messieurs du Conseil de Sa Régence, au Bailli 6), au Prévôt 7) et à toute la communauté, de ne prendre ni fait ni cause pour les étrangers.
D'observer tous les status et mendements 8) concernant le service de Sa Majesté, de Monseigneur le Prince et Evêque et de la communauté, comme aussi d'estre fidèles à tout ce qui regarde ladiste communauté, d'obéir aux ordres et ordonnances des Prévôts et préposés.
Art. 3. - Qu'aucun ne sera reçu bourgeois qu'il ne soit de la religion catholique, apostolique et romaine, qu'il n'aye pour 150 florins vaillants 9) ou qu'il ne donne caution bourgeoise 10) qu'il fera sa soumission pour sûreté de sa quote-part des impositions et autres rentes et redevances et qu'il n'aye justifié de ses bonnes vies et moeurs par des certificats des prévôts et préposés du lieu de sa dernière demeure.
Art. 4. - Que celui qui voudra se faire recevoir bourgeois sera tenu de livrer et payer à la communauté entre les mains du receveur d'icelle 11), le jour de sa réception, le droit ordinaire de bourgeoisie, consistant en huit florins valeur de Strasbourg 12), un seau en cuir à puiser l'eau en cas d'incendie et une mesure de bon vin.
Art. 5. - Que les fils de bourgeois qui ne seront pas établis dans une autre communauté et qui voudront s'établir dans celle de Schirmeck - Wackenbach seront bourgeois moyennant un seau en cuir qu'ils livreront comme dit est.
Art. 6. - Que les bourgeois et manants de la communauté qui auront quelque différend et dispute avec un autre bourgeois ou autre quelconque, formeront la demande et plainte devant Monsieur le Bailli ou, si la chose est d'une médiocre affaire, devant le Sieur Prévôt et seront iceux 13) tenus d'exécuter ponctuellement ce qui aura été ordonné, sous peine de désobéissance, sauf néanmoins l'appel.
Art. 7. - Que tous les bourgeois ou manants paieront annuellement, et par quartiers, les impositions royales, rentes seigneuriales, communales et de fabrique 14), non plus que les manants.
Art. 9. - Que celui des bourgeois et manants qui voudra quitter la communauté pour demeurer dans une autre, sera tenu d'en avertir le sieur prévôt et de le faire avant la feste de la Pentecôte, car si le samedy, veille de ladiste feste, après de midi sonné, il est encore dans la communauté, il payera pour plein le reste de toute l'année, les deniers royaux, seigneuriaux, communaux et de fabrique.
Art. 10. - Que lorsque le prévôt fera sonner l'assemblée 15) pour publier et faire exécuter les ordres supérieurs ou pour délibérer des choses concernant la communauté, les bourgeois et les manants seront tenus de se trouver à l'assemblée un demi quart d'heure après que la cloche aura sonné, pour entendre ensuite exécuter ce qui aura esté ordonné, à peine de cinq schillings d'amende.
Art. 11. - Que ceux qui susciteront quelque mutinerie dans l'assemblée, soit par paroles, invectives ou voye de fait, seront regardés comme rebelles, rayés du registre de la bourgeoisie et déclarés incapables de posséder aucun droit de bourgeoisie.
Art 12. - Que ceux qui verront ou entendront quelque chose qui pourrait préjudicier à la communauté ou à un bourgeois en particulier, seront tenus de le déclarer au prévôt pour y estre remédié, à peine d'un florin d'amende.
Art. 13. - Que ceux qui n'auront pas garde le secret des choses qui auront esté distes à l'assemblée seront amendés d'un florin, pour la première fois, et déclarés incapables de posséder aucun droit de bourgeoisie en cas de récidive.
Art. 14. - Qu'aucun bourgemaistre, préposé, receveur ni bangard 16) de la communauté ne pourront rester nuitamment hors d'icelle pour leurs propres affaires sans en avoir averti le prévôt et en avoir reçu de lui la permission, faute de quoi, tous les frais que leur absence causerait seront à leur propre nom.
Art. 15. - Qu'aucun prévôt, bourgemaistre ni bourgeois feront aucune assemblée, aucun traité présent ni dépense ou nom de la communauté, sans la participation et le consentement du prévôt, à peine de nullité et d'un florin d'amende.
Art. 16. - Qu'aucun bourgeois ni manant ne commencera de querelle ni dispute et ne donnera lieu à icelle, bien moins se battre, terrasser et dire des injures, à peine de cinq schillings d'amende.
Art. 17. - Qu'aucun bourgeois ni autre ne pourra tirer avec des armes à feu dans l'enclos du bourg de Schirmeck et du village de Wackenbach, à peine de confiscation de ses armes et de cinq schillings d'amende.
Art. 18. - Que les cabaretiers ne pourront faire crédit aux fils de bourgeois, domestiques et garçons de métier plus haut qu'un florin, à peine d'estre frustrés de leur dû.
Art. 19. - Que les cabaretiers et autres personnes vendant du vin et eau-de-vie ne donneront point asile et ne toléreront point chez eux des personnes du lieu en leur donnant à boire plus longtemps que jusqu'à la retraite, à peine de cinq schillings d'amende.
Art. 20. - Que les bourgeois qui jureront, blasphèmeront et profaneront Dieu et Son Saint Nom, abuseront des Saints Sacrements, mépriseront la Sainte Ecriture, ainsi que la religion catholique, apostolique et romaine et les services divins, et commettront austres péchés scandaleux et diffamants, seront déclarés incapables de posséder aucun droit de bourgeoisie et seront dénoncés au procureur fiscal pour le procès estre fait.
Art. 21. - Que ceux qui joueront à des jeux ruineux, soit pour du l'argent ou autrement, ainsi que ceux qui permettront de pareils jeux chez eux, seront amendés d'un florin.
Art. 22. - Que les cabaretiers ne tiendront pas de violons ni joueurs d'instruments les festes et dimanches sans la permission du prévôt qui ne le permettra qu'après l'office divin et que pour jusqu'à la retraite seulement, car celui qui souffrira que lesdits joueurs jouent ledit temps, sera amendé d'un florin et lesdits joueurs de cinq schillings. Les cabaretiers qui auront envie d'avoir des violons chez eux ne pourront foire jouer après la retraite et sans en avertir le prévôt.
Art. 23. - Qu'aucun bourgeois ni autre personne ne pourra exposer à jouer publiquement sans la permission du prévôt, à peine de confiscation des jeux et d'un florin d'amende
Art. 24. - Que personne ne tuera aucune beste pour la viande estre exposée en vente que préalablement elle n'aye esté visitée et reconnue saine à peine d'un florin d'amende.
Art. 25. - Que chacun des bourgeois et habitants de la communauté sera tenu d'avoir chez soi une bonne lanterne, à peine de cinq schillings d'amende.
Art. 26. - Que celui qui portera ou laissera porter du feu sans lanterne dans ses granges, écuries ou greniers, sera amendé d'un florin.
Art. 27. - Qu'il sera nommé deux bourgeois pour visiter de trois mois en trois mois, les cheminées, fours, fourneaux et lanternes des habitants de la communauté et dans le cas où ils en verraient de défectueux, ceux-ci seront remis en bon état aux frais d'iceux à qui ils appartiendront, et seront, lesdits habitants, amendés d'un florin pour ne pas l'avoir fait eux-mêmes.
Art. 28. - Qu'aucun marchand, traficant ni cabaretier ne pourra se servir d'autres mesures, aulnes, poids, balances que ceux qui seront étalonnés à peine d'un florin d'amende.
Art. 29. - Que les bangards seront tenus de payer les dommages qui auront estés causés, soit par les gens, soit par les bestiaux, dans le ban et le finage 17) de Schirmeck, dans le cas qu'ils n'auraient pas dénoncé les délinquants.
Art. 30. - Que les personnes qui passeront ou travers d'un champ encemencé ou d'une prairie dans les temps prohibés, seront amendés de trois schillings si elles sont à pied, de cinq schillings si elles sont à cheval et d'un florin si elles ont une voiture.
Art. 31. - Que les propriétaires des bestiaux qui sont trouvés en délit (!) entre la retraite et l'angélus du matin, seront amendés de trois schillings pour ceux trouvés dans les prairies.
Art 32. - Que personne ne laissera courir les bestes dans les vignes 18) en quelque saison que ce puisse estre, à peine de trois schillings d'amende.
Art. 33. - Il ne sera souffert aucune vie sur les prairies, jardins et terres cultivées, à peine de six pfennigs d'amende.
Art. 34. - Le pâturage de finage sera partagé chaque année par les prévôts et préposés, canton par canton, et personne ne pourra faire pâturer dans l'un ni dans l'autre, avant ni après le temps qui aura esté fixé pour chaque canton, à peine de trois schillings d'amende pour chaque pièce 19) qui y aura pâturé
Art. 35. - Les bangards seront tenus de remettre de trois mois en trois mois au prévôt et préposés, un état fidèle et exact des reprises 20) qu'ils auront faites, pour lesdits états estre taxés et arrêtés par lesdits prévôt et préposés.
Art. 36. - Que celui des bourgeois qui intentera injustement un procès à la communauté sera rayé du registre de la bourgeoisie et déclaré incapable d'en posséder aucun droit.
Art. 37. - Que les manants ne pourront jouir d'aucun droit de bourgeoisie, prétendre part aux forêts, biens, revenus, émoluments de la communauté, iceux n'étant que pour les bourgeois.
Art. 38. - Que ceux qui feront sécher du lin ou du chanvre dans leur four ou qui feront froisser ou tiller dans l'enclos du bourg ou du village de Wackenbach, seront amendés de cinq schiIlings 21).
Art. 39. - Que ceux qui logeront des mendiants, gens sans aveu 22) et inconnus, seront amendés de cinq schillings.
Art. 40. - Que les bourgeois et manants seront tenus d'obéir aux ordres et défenses des prévôt et préposés, à peine de cinq schillings d'amende pour chaque désobéissance.
Art. 41. - Que ceux qui contre viendront à l'un ou l'autre des articles des présents statuts et règlements seront tenus de payer l'amende entre les mains du receveur de la communauté pour, par lui, estre distribuée, aux pauvres sur les mandements des prévôt et préposés, faute de paiement de la part des contrevenants, ils y seront contraints par l'exécution de la vente de leurs meubles, à quoi faire le sergent 23) de la prévôté sera dès à présent autorisé.
Art. 42. - Les amendes ci-dessus énoncées ne pourront estre remises sous prétexte que les amendes appartiennent au Seigneur, haut-justicier, celles-ci devant se payer indépendamment de celles dues au Seigneur.

Fait et arrêté par Nous, Prévôt, Bourguemaistre, Jurés, Bourgeois et habitants de la communauté de Schirmeck - Wackenbach, assemblés en la maison commune audit Schirmeck, après la messe qui a été chantée et célébrée pour le repos des âmes des bourgeois défunts de ladite 24) communauté.

Le dix huitième jour du mois de janvier mil sept cent soixante sept.
Archives de Schirmeck A. AI
Recueilli et transmis par Henri POIZAT
Commenté par E. REEBER

1) Bourgeois: est bourgeois, celui qui a acquis le droit de bourgeoisie. Pour cela il faut résider dans la ville depuis un an au moins et payer des impôts. Ce titre donne droit à des prérogatives politiques et juridiques et à des parts de bénéfice.
2) Schilling: florin, pfennig, monnaies autrichiennes. Avant 1648 (traité de Westphalie, rattachement de l'Alsace à la France) l'Alsace, divisée en 2 Landgraviats - Schirmeck, Landgraviat Basse-Alsace, chef-lieu Bouxwiller - était rattachée immédiatement à la couronne impériale de Vienne. Il semble qu'en 1767, date de ces statuts, on ait maintenu, pour la commodité des relations commerciales, les monnaies en usage avant 1648.
3) Manant: non-bourgeois.
4) Louis XV (1710-1774).
5) L'évêque était prince de l'Eglise et prince temporel (seigneur).
6) Bailli: (genre de sous-préfet à l'époque) officier remplissant des fonctions judiciaires, militaires et financières au nom du roi.
7) Prévôt: magistrat, premier représentant de l'autorité royale juge et administrateur
8) Mendements : règlements, décrets.
9) Vaillant: en propriété, (rapprocher n'avoir pas un sou vaillant - ne rien posséder).
10) Preuve de la propriété.
11) Icelle: de celle-ci.
12) En l'absence du système métrique et de l'unité monétaire, les poids et mesures avaient des valeurs régionales, voire locales.
13) Iceux: ceux-ci.
14) Fabrique d'Eglise, s'entend.
15) Appel à la cloche.
16) Bangard: Gardien de ban (rapprocher : Bangert en alsacien Bannwart en allemand)
17) Finage: Circonscription sur laquelle la ville avait droit de juridiction : le ban. De nos jours encore: l'étendue de la commune.
18) Vignes: A l'époque, Schirmeck avait des vignes. Le lieudit «Les Vignes» est situé entre la bonneterie et le préventorium.
19) Pièce: Pièce de bétail. C'est le droit de vaine-pâture (en allemand : Allmend) selon lequel le pâturage est autorisé sur les terrains cultivés - prés et champs - après la rentrée des récoltes. Ce droit existe encore de nos jours, mais sans contre-partie.
20) Reprises: taxes prélevées
21) Le lin et le chanvre étaient pratiquement les seuls textiles cultivés et utilisés pour le tissage (à domicile). Les traitements que devaient subir les plants étaient : le rouissage (trempe), le froissage (broyage), le teillage (v. tiller) qui consiste à séparer les fibres des déchets et enfin le peignage. L'interdiction de séchage dans les fours devait diminuer les risques d'incendie, grand souci à I'époque!
22) Aveu : Acte par lequel un seigneur reconnaissait quelqu'un pour vassal, ou un vassal quelqu'un pour seigneur. Un homme sans aveu ne pouvait invoquer la protection de personne. Ici, homme sans aveu a le sens de sans honorabilité.
23) Sergent : Huissier, commissaire priseur.
24) Bourguemaistre : Maître des bourgeois, maire. Il semble que les fonctions de prévôt et de bourgmestre aient été compatibles.
L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 53 (octobre 1960) et n° 54 (avril 1961)

Petites Histoires de jadis et de naguère

Dans deux numéros consécutifs -octobre 1960, avril 1961- l'Essor a reproduit le texte des Statuts et Reglemens de la Bourgeoisie et communauté de Schirmeck et Wackenbach.
L'original de ce texte vénérable occupe la première partie d'un beau registre de 224 pages, relié maroquin, avec tranches et bordures dorées. Ses 42 articles sont numérotés en gros chiffres romains écrits à l'encre rouge, la première ligne de chaque article étant calligraphiée - bref, c'est une présentation digne des décisions solennellement prises le 18 janvier 1767 par l'ensemble des bourgeois de Schirmeck et Wackenbach assemblés en la maison commune dudit Schirmeck, après la messe qui a été chantée et célébrée pour le repos des âmes des bourgeois défunts de ladite communauté.
On ne saurait dire que les Statuts reflètent le mouvement oecuménique si heureusement répandu de nos jours. Par exemple, ils commencent par exclure de la communauté quiconque ne serait pas de la religion catholique, apostolique et romaine. L'assemblée de janvier 1767 n'était d'ailleurs pas inspirée par la charité non plus quand elle décidait (article 39) Que ceux qui logeront des mendians, gens sans aveu et inconnus, seront amandés de 5 schillings.
Etant stipulé que pour être reçu bourgeois il faut avoir 150 florins vaillants, nous serons tentés de dire que le droit ordinaire de la réception était plus qu'important: 8 florins, soit plus du vingtième du bien dont l'impétrant doit faire la preuve pour être admis. Et si les articles des Statuts sont plutôt rares qui n'obligent au paiement d'une amende tout contrevenant aux Reglemens, on notera, en plus, qu'il en coûtait cher, très cher même, de négliger ses devoirs de bourgeois. Les peines inférieures à 1 schilling sont l'exception; elles atteignent couramment et souvent même dépassent l'équivalent d'un florin. Mais peut-être avait-on trouvé louable et bonne la grande sévérité, puisque les amendes passaient entre les mains du receveur de la communauté pour par lui être distribuées aux pauvres, sur les mandemens des prévôt et préposés.
Il serait d'ailleurs bien difficile d'exprimer correctement en monnaie d'aujourd'hui la valeur des amendes édictées par les Statuts. Le commentateur d'octobre 1960, M. Reeber, se borne à déclarer qu'en 1767 on aura maintenu pour la commodité des relations commerciales les monnaies en usage avant 1548 (fin de la guerre de Trente Ans). Et il a bien raison de rappeler, plus loin, qu'«en l'absence du système métrique et de l'unité monétaire, les poids et les mesures avaient des valeurs régionales, voire locales». La longueur d'une aune, par exemple, variait d'une province à l'autre (parfois même selon la nature du tissu à mesurer) et les 20 sous de la livre de Tours, qu'on appelait livre tournois, ne valaient que les trois quarts de la livre parisis. Rien de plus naturel, en conséquence, que le droit pour l'admission au nombre des bourgeois de Schirmeck soit stipulé en florins valeur de Strasbourg.
Pour l'amateur de comparaisons, contentons-nous donc d'indiquer (sans garantie...):
-le florin ou gulden (de l'allemand Gold = or) valait 5 schillings;
- le schilling valait 12 pfennigs (deniers), aussi appelés oeufs (!), en allemand  Eier
- en 1690, un schilling valait 4 sols, ou sous.
Les notabilités ayant présidé, si l'on peut dire, à l'assemblée du 18 janvier 1767 se retrouvent, toujours associées aux bourgeois, dans l'inscription de la plaque apposée en 1778 au-dessus de la porte principale de l'église de Schirmeck. Cette plaque devait, bien sûr, disparaître en 1940 par la volonté de l'occupant. On en repère facilement l'emplacement et les dimensions, par son cadre en pierre qui fait sailli sur le mur environnant. Et nous avons des raisons d'espérer que le vide de ce cadre pourrait être prochainement comblé par la reproduction fidèle de la plaque d'autrefois. Par chance, un citoyen bien inspiré (M. Marcel Heiligenstein, l'actuel maire de Schirmeck) en avait relevé l'inscription le jour même où le fanatisme borné d'individus qui n'étaient pas de chez nous la fit fracasser à coups de marteau. Nous aurons alors le plaisir de retrouver le prévôt de Schirmeck associé à ses compagnons:

L'AN 1778 CETTE TOUR A ETE BATIE PAR LES PREVOT PREPOSES BOURGUEMAITRE ET BOURGEOIS DE SCHIRMECK DECIMATEUR DU LIEU.1)
L'épithète «décimateurs» à cet endroit mériterait sans doute un commentaire. Mais pourquoi et comment les bourgeois de Schirmeck étaient devenus décimateurs est une histoire plus sérieuse et mènerait beaucoup plus loin que les historiettes de ce papier.

À propos de l'article 32 des Statuts, où sont prévus 3 schillings d'amende pour quiconque laissera courir des bestes dans les vignes en quelle saison ce puisse estre, le commentateur cité rappelle:
À l'époque, Schirmeck avait des vignes. Le lieudit «Les Vignes» est situé entre la bonneterie et le préventorium2).
L'un ou l'autre des lecteurs de l'Essor s'en souvient peut-être, de ces vignes. Elles étaient les dernières de la Vallée. De mémoire de Bruchois, sauf les treilles adossées à un mur on n'a jamais vu des vignes en amont de Schirmeck-Barembach. S'il y en avait encore à Barembach, ce serait le moment de rappeler que les mauvaises langues de Schirmeck disaient de leurs voisins de Barembach: une année sur deux, au moins, ils vendent le produit de leurs vignes à des fabricants de munitions de chasse... Mais autant qu'on puisse s'en souvenir celles de Schirmeck ne valaient guère mieux. C'est sans doute ce qui explique qu'autour de 1910 elles avaient a peu près toutes disparu pour faire place à d'autres plantations. Un instituteur de l'époque, originaire d'un joli village du vignoble alsacien, s'en montrait indigné:
- Des sapins, pourquoi des sapins? disait-il. C'est stupide, inadmissible. Sans compter qu'à la suite de partages successifs certaines bandes de terrain sont devenues si étroites qu'on n'y pourrait planter aucun arbre, si les voisins exigeaient le retrait prévu par l'usage ou la loi.
Il disait encore:
- Ils ne savent donc pas, ces mécréants, que vignoble est synonyme de civilisation?
On n'osait pas lui demander s'il voulait insinuer, par là, que les Romains eux-mêmes avaient introduit la vigne dans la Vallée comme ils l'avaient plantée dans la plaine. La contestation n'ayant pas encore remonté le cours de la Bruche, poser la question c'eût été manquer de respect à la personne de monsieur l'instituteur.
Un jour, il arriva que remplacer les vignes par des sapins ne fut pas une bonne affaire pour tout le monde. Un propriétaire qui avait abandonné la culture des framboisiers plantés après les vignes arrachées, voyant depuis la route d'en bas deux hommes s'affairer dans son terrain laissé en friche, monta les rejoindre et leur dit:
- Qu'est-ce que vous faites là?
- Eh ben, te vois bien, on va planter des sapins.
- Et pour qui donc que vous les plantez?
- C'est pour le Père Untel.
- Ah bon, fit le bonhomme, et il s'en alla.
Il attendit que tout son terrain en friche soit nettoyé et planté de jeunes sapins, il laissa ensuite passer un bon moment, plusieurs mois ou peut-être toute une année, pour aller trouver le père Untel et lui demander:
- Savez-vous que vous avez fait planter des sapins dans toute ma vigne?
- Pas possible que je me sois trompé à ce point-là
- Et que si! Je pourrais donc vous obliger à tout arracher, et tout de suite. Mais il y a moyen d'arranger les choses. Vous pourrez garder les sapins si vous m'achetez ma vigne pour tel prix...
Jamais parcelle du lieudit «Les Vignes» n'avait été vendue à si bon prix; mais comme les Statuts et Reglemens ne s'étaient pas souciés de ce genre de transaction, personne n'en fut jamais inquiété.

Marcel FRANÇOIS.
(1) La plaque a effectivement été posée pendant que cet article était sous presse.
(2) Plus précisément : le préventorium étant construit sur la côte appelée Le Saulcy, les vignes se trouvaient sur celle contiguë au Saulcy et au pied de laquelle se voit actuellement le dépôt de locomotives de la S N C F.

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 87 (Noel 1974)

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