Salm en Vosges

Pierre de La Condamine
Editions du Palais Royal
Paris

1974

Liminaire

Connaissez-vous en France une contrée de montagnes toutes vêtues de forêts, toutes parcourues de ruisseaux gais et de vallées qui égrènent doucement leurs chapelets de villages; contrée sans grandes villes et sans grandes richesses, qui représente à peine, en étendue, la moitié d'un arrondissement, mais dont l'histoire se raconterait par dynasties et par règnes comme celle des grands Etats d'Europe?
Vous ferez cette découverte au coeur des Vosges où la petite ville de Senones, sur les eaux vives du Rabodeau, se glorifie toujours d'avoir été la capitale des princes de Salm-Salm, souverains qui régnèrent «par la grâce de Dieu», comme le roi de France lui-même! Senones fut, en quelque manière, le Versailles des princes de Salm-Salm, un Versailles bien loin de Paris celui-là, mais qui ne se flattait pas moins de posséder sa garde et de la voir parader au son des tambours et des fifres, fière comme une compagnie de mousquetaires gris devant le palais du Roi-Soleil!
À ses princes, ce pays est redevable d'un lustre accompagné de longues années de bonheur paisible. Tout d'abord, la maison de Salm lui a donné son nom, gage d'alliance avec une terre où elle allait, depuis le XII° siècle, déterminer le cours de l'histoire pendant sept cents ans. Et, aux relais de cette longue continuité, trois dynasties se succéderont par mariages, réunissant des ascendances communes.
La première dynastie sera représentée dans les Vosges jusqu'à la mort de Jean IX, comte de Salm, en 1600. Dès le début de cette période d'environ cinq siècles, les comtes de Salm, voués de l'abbaye de Senones et, à ce titre, vassaux des évêques de Metz qui détiennent cette abbaye dans leur mense épiscopale, tendent à conquérir la suzeraineté. Ils y réussiront et, par le plébiscite de 1571, le comte Jean IX sera proclamé souverain et seigneur régalien.
À cette date -et depuis déjà une centaine d'années- les droits sur le comté de Salm sont, à la suite d'une alliance, partagés entre cette première dynastie et les Rhingraves qui, de ce fait, portent eux aussi le titre de comtes de Salm.
Vers la fin du XVI° siècle, la première dynastie va s'éteindre avec le comte Jean IX, dont la nièce et héritière, Christine de Salm, épouse en 1597 François de Lorraine-Vaudémont. Il s'ensuivra que les droits de la première dynastie sur le comté de Salm seront dévolus à la maison de Lorraine. À la même époque, les Rhingraves -deuxième dynastie de Salm- ont pour principal représentant Frédéric, lequel, d'ailleurs, a épousé en premières noces Françoise de Salm, soeur de Jean IX. Le plébiscite de 1571 a reconnu Frédéric, en même temps que son beau-frère, dans la qualité de souverain et seigneur régalien. Il aura pour fils aîné et successeur immédiat le Rhingrave Philippe-Othon, créé prince du Saint-Empire en 1623, et qui sera le premier prince de Salm. Cette dynastie, qui partage la souveraineté du pays avec la maison de Lorraine, se termine en 1738, année où le Rhingrave Louis-Othon meurt sans postérité mâle.
La troisième dynastie, dite des princes de Salm-Salm, procède d'une branche cadette des Rhingraves. Elle prend la suite en la personne de Nicolas-Léopold, gendre de Louis-Othon. C'est sous le règne de Nicolas-Léopold que cesse, en 1751, la co-souveraineté avec le duc de Lorraine sur le pays de Salm, et qu'un Etat autonome de Salm-Salm est constitué. Au prince Nicolas-Léopold, qui meurt en 1770, succéderont tour à tour son fils aîné, Louis Charles Othon, puis le neveu de celui-ci, Constantin, dernier prince régnant.
Tels sont les principaux plans d'une histoire familiale et d'une histoire locale qui ensemble ne cessent de susciter l'intérêt et la curiosité. Nous avons essayé d'en démêler les complexités, de situer avec précision les hommes et les faits, d'éclairer les transitions, tout en souhaitant que puisse être perçu le frémissement de vie qui anima tant de figures brièvement esquissées.
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Maurice Barrès avait consacré quelques pages aux comtes et princes de Salm. Un fragment de son célèbre recueil, Du sang, de la volupté et de la mort, reprend sous le titre Hamlet en Salm-Salm, l'essentiel d'une Promenade au pays de Salm qui effeuille ses mélancolies dans Le Figaro du 18 septembre 1893. De ces rudes gens, écrit Barrès, je ne pourrais rien raconter qui fût moins froid que leur épitaphe sur les dalles écussonnées.
Sans doute avait-il mal cherché, pour n'avoir pas su remuer quelques braises brûlantes sous les cendres de ces féodaux ardents à s'affirmer, à entreprendre et à batailler! Mais il avait espéré que la correspondance des princesses de Salm offrirait quelque divertissement sentimental, contiendrait de quoi satisfaire notre besoin de romanesque et il s'avouait déconcerté. Dans les lettres, écrit-il, qu'elles orthographient comme des cuisinières, il n'est question que de provisions de saindoux et de costumes à commander aux fils.
Infortunées princesses de Salm, si injustement dédaignées, si coupables de n'avoir compté ni une Montei ni une Parabère! Et pourquoi, on se le demande, une mère de famille de haut rang serait-elle romanesque plutôt que bonne maîtresse de maison? Si Maurice Barrès avait pris soin de se documenter davantage, peut-être aurait-il rencontré, au XVIII° siècle, cette princesse de Salm en relations avec le fameux bénédictin Dom Mabillon, et qui lui réclamait les livres propres à persuader les luthériens , parce que, disait- elle, j'ai fait un voyage pour une affaire de famille où j'ai vu beaucoup de mes parents que je ne connaissais point et lesquels sont tous luthériens et elle ajoutait: Je vous prie de me mander les livres nouveaux qui se feront (1) . Peut-être aussi Barrès aurait-il regretté de n'avoir pas pu bavarder avec cette princesse Starhemberg, née Salm-Salm, l'une des femmes les plus spirituelles du XVIII° siècle? Et que n'a-t-il rencontré le romanesque dans les aventures d'Anne de Salm à travers les combats de la Réforme et de la Ligue?
A ses yeux les Salm «ne sont pas des individus, mais une famille», famille où les hommes «eurent le désagrément que leurs actes n'entraînassent point de grandes conséquences». Dans leur histoire, ce qui le retient, ce qui l'émeut, c'est, sous la Révolution française, l'instant où les princes «abandonnent leur château, leurs droits, leurs devoirs héréditaires et manquent à l'ordre des aïeux».
Voilà l'opinion, assurément trop hâtive, d'un prince des lettres françaises, dont le style au magnifique drapé prend beaucoup de hauteur pour recouvrir des appréciations bien arbitraires. On regrette, en particulier, qu'une aussi illustre plume ait méconnu ou ignoré les Rhingraves, personnages de mouvement et de prestigieuse couleur, si prompts, si braves, si efficaces pendant les guerres du XVI° siècle. Toutefois, une réalité importante est signalée lorsque Barrès note, chez les Salm, l'existence d'un esprit héréditaire. C'est cette volonté familiale qui s'assigne pour but d'édifier un Etat souverain entre la Lorraine et l'Alsace.
Les résultats seront-ils à la taille des ambitions? Par la convention de 1751, les Salm jouiront enfin d'une souveraineté sans partage, mais dans une étroite principauté dont on peut se demander quel aurait été l'avenir si la tourmente révolutionnaire ne l'eût pas emportée. Constatons en effet que le principe d'instaurer au XVIII° siècle, en terre déjà virtuellement française, une enclave soumise aux lois de l'empire germanique, n'allait pas sans une contradiction fondamentale. Depuis longtemps, les rois de France s'étaient appliqués à abattre la puissance des seigneurs dans leurs fiefs pour ne leur abandonner que des prérogatives honorifiques. Sans la libéralité dont voulut faire preuve le gouvernement de Louis XV à l'égard de la maison de Salm, il serait difficile d'expliquer une fondation si opposée aux tendances centralisatrices de la politique française; et il semble bien que les princes de Salm-Salm eux-mêmes aient senti la précarité de leur propre monarchie vosgienne.
Comment donc ne pas voir, dans les origines et le destin de ce domaine princier autonome en Lorraine, un phénomène historique qui saisit parce qu'il est sans équivalent?

(1) Bibliothèque Nationale, Paris, Manuscrits français, 19658.

Je voudrais exprimer ici ma reconnaissance aux personnes qui, lors de la préparation du présent ouvrage, ont bien voulu me guider dans mes recherches, m'apporter le concours d'une érudition particulièrement autorisée, m'aider à enrichir l'iconographie, m'encourager de leur sympathie.
Mes remerciements s'adressent tout spécialement à :
S.A.S. le prince de Salm-Salm
M. le Comte Th. de Limburg Stirum
M. Georges Audebert, Sous-Préfet de Saint-Dié
M. le Maire et M. le Curé Doyen de Senones qui m'ont ouvert les archives de la ville et celles de la paroisse
M. le Maire de Raon-l'Etape
M. Dumont, Directeur des Services d' Archives des Vosges; M. Ronsin, Bibliothécaire de la Bibliothèque de Saint-Dié; M. Jacques Strohl, Secrétaire Général des Etablissements Boussac; M. Klein et (£) Mme Klein, de Moussey (Vosges)
Mme M.-Th. Aubry, Conservateur aux Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, auteur d'une monographie inédite: La principauté de Salm à Senones dans la seconde moitié du XVIIIe siècle; M. Colnat, Directeur des Services d' Archives de la Moselle ; M. Tribout de Morembert, Directeur des Services d' Archives de la ville de Metz
MM. les Conservateurs des Archives Nationales, Paris
Le Docteur Gilbert Chérest, historien de la Congrégation de Saints Vanne et Hydulphe
M. Lauwerys, Curé Doyen et président de la Société d' Archéologie de Hoogstraten (Belgique).
En ce qui concerne les filiations des comtes et princes de Salm, puis des princes de Salm-Salm, j'ai suivi, à quelques détails près, les tableaux généalogiques établis par le baron Freytag von Loringhoven dans Stammtafeln Zur Geschichte der Europäischen Staden. Band III. (Marburg 1956)

Les dates et les faits

1111 Hermann II de Salm-Luxembourg, fils d'un roi de Germanie, est voué de l'abbaye de Senones. Il réside au château de Pierre-Percée (Langenstein) par suite de son mariage avec Agnès de Montbéliard-Mousson-Bar. Cette union commence d'implanter dans les Vosges une première dynastie de Salm.
1200 Henri II, comte de Salm et voué de Senones, a fait construire le château-fort de Salm. Il a épousé Judith de Lorraine.
1459 Jeannette de Salm, fille et héritière de Simon, comte de Salm, épouse le Rhingrave Jean V. Ainsi débute la deuxième dynastie des comtes de Salm, tandis que la première continue de se perpétuer, l'une et l'autre se partageant les droits sur le comté de Salm resté indivis.
1571 Coup d'Etat. Les comtes de Salm Jean IX (de la première dynastie) et Frédéric Rhingrave (de la deuxième dynastie) se font plébisciter à Senones. Les populations leur prêtent serment et les reconnaissent pour souverains et seigneurs régaliens au détriment du pouvoir abbatial.
1573 L'abbé de Senones, Raville, ratifie le plébiscite de 1571.
1597 Mariage de Christine de Salm, nièce du comte Jean IX, et future héritière de la première dynastie, avec François de Lorraine- Vaudémont. A la suite de cette alliance, les droits sur une moitié du comté de Salm seront dévolus à la maison de Lorraine.
1598 Convention dite «partage de 1598», confirmant le partage des droits sur le comté de Salm entre les Rhingraves et la première dynastie, laquelle va bientôt s'éteindre en ligne masculine.
1600 Mort de Jean IX, comte de Salm. Avec lui se termine en Lorraine la première dynastie de Salm. Le comté reste territorialement indivis, avec partage de souveraineté entre la maison de Lorraine et les Rhingraves.
1608 Mort du Rhingrave Frédéric, chef de la deuxième dynastie des comtes de Salm.
1623 Le Rhingrave Philippe-Othon, comte de Salm, et fils ainé du Rhingrave Frédéric, mort en 1608, est créé prince du Saint-Empire. Désormais, au pays de Salm, la part des Rhingraves sera dite principauté, la part des ducs de Lorraine restant comté.
1671 Le Rhingrave Charles Théodore Othon, prince souverain de Salm, épouse Marie de Bavière, fille d'Edouard, comte palatin, duc de Bavière, et petite-fille d'Elisabeth d' Angleterre, soeur du roi Charles I°.
1719 Dorothée de Salm, fille aînée du Rhingrave Louis Othon, dernier prince souverain de Salm de sa lignée, épouse son cousin, issu d'une branche cadette, le Rhingrave Nicolas-Léopold. Ce mariage fonde la dynastie de Salm-Salm.
1728 Dom Calmet est élu abbé de Senones.
1738 Mort du Rhingrave Louis Othon, prince souverain de Salm. Son gendre, Nicolas-Léopold, lui succède.
1751 Fin de l'indivision territoriale et de la co-souveraineté au pays de Salm. Le Rhingrave Nicolas-Léopold régnant, une convention passée avec la France institue l'Etat autonome de Salm-Salm, capitale Senones, agrégé à l'Empire.
1754 Séjour de Voltaire à l'abbaye de Senones.
Dom Calmet bénit la première pierre du premier château de Senones.
1757 Le Rhingrave Nicolas-Léopold, prince régnant de Salm-Salm, fait son entrée à Senones. Mort de Dom Calmet.
1770 Mort de Nicolas-Léopold. Avènement de son fils aîné, Louis Charles Othon.
1772 Le roi Louis XV confirme la convention de 1751.
1773-1775 Construction du grand château de Senones.
1775 Louis Charles Othon épouse à Seraing la comtesse d'Horion. Cette union restera stérile.
1778 Louis Charles Othon meurt à Senones. Avènement de son neveu, Constantin, sous l'autorité de la Sérénissime Tutelle.
1782 Constantin épouse la princesse Victoire-Félicité de Loewenstein Wertheim.
1783 Le régiment de Salm-Salm infanterie, au service de la France, est institué.
1786 Naissance, à Senones, de Guillaume Florentin Louis Charles, fils du prince régnant Constantin.
Mort de la princesse régnante Victoire Félicité.
1791 Le prince Constantin quitte Senones.
1792 En France, la Convention Nationale interdit l'exportation des grains, ce qui prive la principauté d'un ravitaillement indispensable et contrevient aux accords de 1751.
1793 Conformément au voeu exprimé par les délégués de la principauté, celle-ci est réunie à la France.

I
Les comtes de Salm, voués de Senones

Lorsque fut posée la première pierre de l'abbaye de Senones, au VII° siècle, ce geste inaugurait l'histoire du pays de Salm en Vosges. Si nous cherchons en effet, dans la longue tapisserie de notre civilisation chrétienne et occidentale, la première image tramée en ce pays, que trouvons-nous? Une équipe de moines forestiers, agriculteurs et bâtisseurs dont la communauté constitue une sorte d'oligarchie religieuse et patriarcale. De cette abbaye, Dom Calmet, qui la gouvernera au XVIII° siècle et s'en fera l'historien, dira: Quoiqu' environnée de hautes montagnes chargées de bois, elle ne laisse pas d'occuper un terrain assez dégagé et assez large, où il y a un bourg considérable et plusieurs habitations, des prés et des terres labourables en assez grande quantité.
Bien sûr, on se garderait d'insinuer qu'avant les moines il n'y avait rien. Dès les III° et IV° siècles de notre ère, le val de Senones eut ses noyaux de population. L'un d'entre eux, au village du Puid, s'était formé autour des puits de sel. De Raon-l'Etape, la Strata Salinatorum se dirigeait vers Ban-de-Sapt et le col de Saâles. Le Donon était un sommet vénéré des antiques liturgies; et l'on connaissait Senon ou Senon-Villa longtemps avant l'abbaye.
Que reste-t-il donc de la thèse, souvent répétée, qui voudrait que Gombert, ou Gondelbert, premier abbé de Senones et précédemment évêque de Sens, ait imposé le toponyme Senones pour perpétuer dans les Vosges le souvenir de la ville et de la contrée d'où il venait(1)?
S'il est exact que le premier abbé de Senones ait été Gondelbert, en revanche on ne constate pas que celui-ci ait jamais tenu la crosse en l'église de Sens(2). Quant à une corrélation éventuelle entre le nom de cette ville épiscopale de Sens et celui de Senones en Vosges, ne devrait-elle pas inclure bien d'autres noms de localités: Sennones, en Mayenne; Senonnes, en Loire-Atlantique ; Sens-de-Bretagne, en Ille-et- Vilaine; Sens-Beaujeu, dans le Cher; Senonches, en Eure-et-Loire; Senon, Senoncourt, Senonville, dans la Meuse; et même Senonges, dans les Vosges (3)? On sait d'ailleurs que, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, des colonies de Senons, venus de l'Est, se formèrent en divers points de l'Europe occidentale.

Quand la bure a besoin d'une épée.

Exerçant leur juridiction sur un vaste domaine au delà de leur campanile, les moines de Senones en Vosges auront besoin d'être assistés dans les tâches qui ne répondent pas spécifiquement à leur vocation de spiritualité, d'éducation et de bienfaisance. À cette fin, ils vont s'adresser à un personnage laïque, l'avoué, ou voué.
Cette institution était très ancienne (4). Au temps de Rome, les empereurs avaient voulu que les ecclésiastiques fussent représentés, dans les tribunaux et à l'armée, par un agent spécial: causidicus, defensor. De cet agent, dont la mission était accidentelle et temporaire, la monarchie franque fera un fonctionnaire permanent, intermédiaire obligatoire entre l'immunité ecclésiastique et le pouvoir royal, nommé solidairement par le roi (ou son représentant) et, selon le cas, par l'évêque, l'abbé ou l'abbesse, en assemblée publique. Si le voué représente un évêque, on l'appelle vicedominus, vidame, quelquefois comte ou vicomte. S'il représente un abbé ou une abbesse, il est qualifié defensor, tutor, conservator et, plus habituellement, advocatus. La nécessité de l'assistance d'un voué au service de l'établissement ecclésiastique procède du principe que les membres du clergé doivent s'abstenir des negotia saecularia (5).
A l'époque féodale, on attend surtout du voué qu'il soit un protecteur. Il veille à la sécurité des personnes et à l'intégrité des biens; il est chef militaire; il est justicier. Lorsqu'une sentence comporte effusion de sang, il lui incombe de la faire appliquer. Elu par l'autorité religieuse qui le prend à son service, il est révocable. Comment est-il rémunéré (6)? En Lorraine, les honoraires d'un voué d'abbaye sont évalués au tiers des amendes imposées dans le ressort de la vouerie. En outre, il perçoit des redevances fixes, en nature et en argent; une portion de sol peut lui être attribuée (7) . Un même établissement ecclésiastique a parfois en même temps plusieurs voués.
Mais le statut des voueries va se modifier. La charge de voué, avec les avantages qui lui sont inhérents, cessera d'être élective et révocable; du XI° au XII° siècle, elle obéira à l'usage féodal de transmission héréditaire et se transformera en propriété familiale et irrévocable.
La situation de la vouerie de Senones fut d'ailleurs assez particulière du jour où Charlemagne eut fait don de l'abbaye à son chancelier Angilramne, évêque de Metz de 768 à 791. Auprès de cette abbaye, devenue épiscopale, le voué sera un fonctionnaire relevant de l'évêque de Metz, auquel il devra l'hommage lige de vassal à suzerain. Ainsi, deux fiefs coexisteront: celui de l'abbé, avec jouissance de la propriété foncière et droit de juridiction, et celui du voué, avec obligation de fournir et d'entretenir un contingent militaire, tout comme, éventuellement, de construire à ses dépens les forteresses pour la défense du domaine abbatial. À signaler aussi que la pluralité des voués se remarque à Senones: il y en a un, nommé par l'évêque de Metz, pour les possessions centrales de l'abbaye, et un autre, ou plusieurs autres, relevant de l'abbé, pour les possessions extérieures.
Quel est le haut baron qui ne convoite une vouerie, source d'influence et de profits? À peine l'a-t-il obtenue que les relations entre le voué et l'établissement ecclésiastique se font généralement orageuses et procédurières, le voué n'aspirant qu'à disposer de la suzeraineté. Ne détient-il pas la puissance des armes dans une charge désormais attachée à sa personne et à sa race?

La maison de Salm entre en scène.

À l'entrée en scène de la maison de Salm dans les Vosges, l'abbaye avait franchi le cap de son quatrième centenaire (8). Selon la légende, le premier auteur de cette maison aurait été un saint personnage du IV° siècle qui aurait eu l'originalité de mourir deux fois: la première fois, il fut ressuscité par saint Materne, premier évêque de Cologne; la seconde, il fut martyrisé. Plus tard, Gislebert, moins séraphique que son ancêtre supposé, aurait enlevé une fille de l'empereur Lothaire et perpétué son lignage avec le concours de cette princesse, nommée Ermengarde (9).
Nulle affabulation n'est plus à craindre avec Hermann I° de Luxembourg, comte de Salm, élu roi de Germanie et sacré à Mayence en 1081, rival de l'empereur Henri IV dans la querelle du Sacerdoce et de l'Empire. Hermann I° était le neveu et le petit-neveu de deux prélats de la maison de Luxembourg, lesquels, pendant 66 ans, occupèrent tour à tour le siège épiscopal de Metz: Thierry II (de 1006 à 1047) et Adalbéron III (de 1047 à 1072).
Fixé à Metz dès son jeune âge, Hermann I° y reçut la bienfaisante influence de son oncle Adalbéron III, réputé pour sa sagesse et sa piété (10).
Après l'épiscopat d'Adalbéron III, vint celui d'Hériman (1073- 1090), qui fit d'Hermann I° son miles, c'est-à-dire le comte ou haut-voué épiscopal de Metz. Fils d'Hermann I°, Hermann II était on ne peut mieux placé pour obtenir un jour la vouerie de Senones; et c'est ce qui se produisit(11).
Appelé, de par ses fonctions, à résider dans les Vosges, Hermann II y a pris femme. Et il n'a pas choisi une petite bergère. Agnès de Montbéliard-Mousson-Bar est la soeur du cardinal Etienne de Montbéliard, évêque de Metz de 1120 à 1163 (12), et la nièce du pape Calixte II. Les époux résident au château de Langenstein, bientôt appelé Pierre-Percée en raison d'un puits foré dans le rocher, oeuvre merveilleuse pour l'époque. De nos jours subsiste un donjon ruiné que pressent les cimiers serrés d'une immense infanterie sylvestre.
La comtesse Agnès, qui avait eu trois enfants d'un défunt comte de Langenstein, donnera trois fils à Hermann II, non sans que cette seconde union ne soit attristée par une guerre où Hermann prendra parti, aux côtés de Simon, duc de Lorraine, contre les frères d'Agnès: l'évêque Etienne et Renaud, comte de Bar. Le principal épisode des hostilités fut le siège du château de Pierre-Percée, suspect de servir à lancer des opérations de pillage sur les terres voisines, dépendantes de l'évêché de Metz, y compris sans doute les terres de l'abbaye de Senones. L'évêque de Metz voulut réduire cette place-forte et l'assiégea. Trois bastions furent dressés à proximité, afin de la priver de tout secours extérieur. Pierre-Percée résista pendant plus d'un an. L'évêque Etienne eut le dernier mot; Hermann II et son fils aîné, Hermann III, tombèrent tous deux dans cette guerre. Mais, en dépit d'aussi sévères tribulations, la maison de Salm allait conserver la vouerie de Senones.

Une coexistence souvent difficile.

Ce fut le comte Henri Il (né d'Henri I°, second fils d'Hermann II) qui imposa le nom de Salm à l'important château qu'il fit bâtir sur un sommet dominant les vallées de la Bruche et de Grandfontaine, à la source des ruisseaux qui courent dans les bois vers Framont et vers Schirmeck. Héritier en partie de Blâmont par sa mère, Havide de Lutzelbourg, marié lui-même à Judith de Lorraine, Henri II était amplement possessionné dans la région; et cette forteresse de Salm, à un emplacement de choix pour contrôler les accès du pays au nord-est, pouvait déjà indiquer l'intention de créer un Etat indépendant.
Il a été dit que le château de Salm avait été implanté à l'intérieur du domaine de l'abbaye, et par une sorte d'abus d'autorité. Cette opinion, accréditée par le moine bénédictin Richer, de Senones, et après lui par Dom Calmet, a été contestée (13). On a observé que ce château fut placé en lisière du domaine primitif de l'abbaye, et l'on s'est demandé pourquoi le comte Henri II, avant d'entreprendre une construction aussi considérable et aussi onéreuse, ne se serait pas rendu propriétaire indiscuté du terrain s'il ne l'avait pas déjà été. Toutefois, n'y a-t-il pas là un raisonnement, plutôt qu'un argument concret? Il n'était pas rare que les voués fissent bâtir dans le territoire ecclésiastique des châteaux-forts qui, sous couvert de défendre leurs protégés, pouvaient aussi bien servir à les intimider; et c'est apparemment ce que fit Henri II.
Il fut d'ailleurs assez habile pour que ses relations avec l'abbaye de Senones n'eussent jamais un caractère litigieux. Il versait ponctuellement à celle-ci une redevance d'acensement de deux sols strasbourgeois que ses successeurs continueront de payer (14). Diplomate, il prit un vif ascendant auprès de l'abbé en sachant pacifier un conflit qui l'opposait à ses moines. Généreux, il étendit ses bienfaits à plusieurs monastères: Haute-Seille, Saint-Sauveur, sans oublier Senones.
Henri II fut aussi un pèlerin. Il s'engagea dans la troisième Croisade sous les bannières de l'empereur Frédéric Barberousse. À son retour de Terre Sainte, il vivra encore plus d'un demi-siècle et sera inhumé en 1244, en l'église abbatiale Saint-Pierre de Senones. Il avait été précédé dans la tombe par son fils Henri III (t 1228) qui fut moins heureux dans ses rapports avec le monastère de Senones et dont Richer a écrit: «C'était un guerrier superbe, se fiant outre mesure à sa jeunesse et à sa vigueur; il aspirait au royaume d'Allemagne.»
Fils du comte Henri III et de Marguerite de Bar, le comte Henri IV, voué de Senones, sera seigneur des châteaux de Salm, Pierre-Percée et Morhange, mais ses domaines auront été amputés de la terre de Blâmont, au bénéfice de Ferry de Salm, frère cadet de son père, et fondateur de la maison des comtes de Blâmont.
Par ailleurs, Henri IV n'aura pas de chance avec l'autorité ecclésiastique. L'évêque de Metz, Jacques de Lorraine, lui fera la vie dure. Henri IV ayant voulu exploiter un puits d'eau salée creusé sur son ordre près de son château de Morhange, l'évêque de Metz, qui avait ses propres salines dans le voisinage, se crut-il menacé de concurrence? Il fit démolir le nouvel établissement. Après cette déconvenue, le comte vendit sa terre de Morhange au duc de Lorraine et la reçut de lui en fief (1255) (15).
Autre rivalité d'intérêts: des gisements de fer ayant été découverts à Framont, Henri eut le dessein d'en tirer parti et y installa des forges. Aussitôt, l'abbé de Senones, propriétaire du terrain, en prit ombrage. Il martela de ses récriminations les oreilles de l'évêque et obtint que les ateliers fussent détruits. C'était une bien médiocre victoire.
La mort du prélat, en 1260, allait délivrer Henri d'une implacable crosse. En novembre 1261, le nouvel évêque de Metz, Philippe de Florenges, scellera le traité intervenu entre l'abbé de Senones, Baudouin, et le comte de Salm pour la reconstruction et la mise en valeur des forges à frais et profits communs. Quant aux châteaux de Salm et Pierre-Percée, après vente à l'évêque de Metz, ils seront concédés en fiefs au comte Henri IV.
Ce seigneur, dont les initiatives industrielles méritent d'être soulignées, eut sa sépulture en 1292 sous une dalle de l'abbaye de Salival. De son mariage avec Laurette de Bliecastel, il avait eu deux fils: Henri V (t 1288) et Jean I° qui continuera la lignée.

Un trouvère passait par là.

Les belles heures du château de Salm laisseront leur trace dans un long poème, écrit vers la fin du XIII° siècle, et qui sera le «vaisseau favorisé» que l'oubli n'engloutira pas...
Voyageant de château en château, un trouvère était passé par celui de Salm pendant l'été 1284. Il se nommait Jacques Brétex et racontera sa visite dans ses vers.
Il vante les qualités qui distinguent entre tous le seigneur du lieu:

Car c'est cil qui les autres passe
De cortoisie et de largesce,
Gentil proudome a en son cors.
Grant bien me fait quand je recors
De lui les biens et les honour.

De bon matin, au château de Salm, Jacques Brétex a entendu les guetteurs saluer le jour au son de la corne. Promptement levé, il s'avise d'une promenade dans les bois:

Parmei le bois alai jouer
Pour mes pansées remuer.

Au détour du sentier, quelle rencontre fait-il? Celle d'un chevalier qui sans doute avait tenté d'occire un fauve à l'échine récalcitrante, à en juger par la lance brisée qu'il serrait dans son poing. Jacques Brétex le reconnait: c'est Conrad Warnier, landvogt (comte provincial) de la Haute-Alsace. Dans la conversation, le trouvère vante la grande assemblée qui se tiendra à Chauvenci à la Saint-Rémy: «Si vous aimez les joutes, les tournois et les danses, dit-il au chevalier, ne manquez pas cette occasion d'éprouver votre vaillance et de vous divertir.» Warnier promet: il ira à Chauvenci avec son fils, Conradin.
Mais le trouvère et le chevalier avaient bavardé si longtemps qu'à son retour au château, pour le repas, Brétex trouve les convives attablés. À peine s'est-il assis que le comte de Salm lui demande d'où il vient. Et l'on écoute le trouvère à la langue bien pendue qui, pour amuser son auditoire, se met à imiter le langage peu châtié et l'accent de terroir du chevalier alsacien.
Au moment de prendre congé, Jacques Brétex reçoit du comte divers cadeaux: une cotte d'armes, un corselet, une housse verte, «des mouffles et un chaperon fourrés de bon fin vair». Escorté par les varlets (16) , le trouvère quitte le château et s'éloigne sur son cheval, tout en songeant à son futur poème de plusieurs milliers de vers: Le tournoi de Chauvenci (17).


(1) Senonensium = Sens; pagus Senonicus : pays du peuple des Senones, Senonais ou Senons.
(2) Dans Vie des Saints, par les RR. PP. Baudot et Chaussin, O.S.B. (Paris, 1936), on lit à l'article Saint Gombert, abbé (t vers 675) : «Gombert ou Gumbert (var. Gondelbert, Gondebert) , d'une noble famille de Gaule. Parmi ceux qui en font un évêque de Sens, il en est qui le confondent avec le Gombert (Gombertus) qui figure réellement dans la liste épiscopale, mais de 773 à 778. Mabillon, dans ses Annales ord. s. Bened., année 661, semble indiquer que Gombert n'était qu'un «chorévéque». Ce texte est prudent; il pourrait l'être davantage, car la liste des évêques de Sens jusque vers le IX° siècle est suspecte.
D'autre part, le cartulaire de l'abbaye de Senones contient la copie d'une charte d'immunité accordée par le roi Childéric en 661 ou 662. Dans son ouvrage L'avouerie de l'abbaye de Senones et la principauté de Salm, M. Thouvenot fait toutes réserves sur l'authenticité de ce diplôme dont on n'a pu retrouver le texte original, et qui «est écrit dans un trop bon latin pour appartenir à cette époque». Mais, à la vérité, ce dernier argument n'est pas absolument décisif, le copiste ayant pu, de sa propre initiative, améliorer le latin du texte original.
(3) Cf. O. Rossé: Une opinion sur l'origine de l'abbaye de Senones, dans Bulletin de la Société Archéologique de Sens, tome XIL, 1943.
(4) Cf. Edouard-Théodore Bonvalot : Histoire du droit et des institutions de la Lorraine et des Trois-Evêchés (Paris, 1895) ; M. Thouvenot : L'avouerie de l'abbaye de Senones et la principauté de Salm (Thèse de doctorat en droit, Bordeaux, 1908) ; L. Schaudel : Les comtes de Salm et l'abbaye de Senones aux XII° et XIII° siècles (Nancy, 1921). Concernant la question des voueries en général, l'ouvrage classique est celui de Félix Senn: L'institution des avoueries ecclésiastiques (Paris, 1903) ; mais depuis, il y en a eu d'autres dont la bibliographie a été donnée par Gabriel Le Bras dans Institutions ecclésiastiques de la chrétienté médiévale, 1° partie, livre V, chap. 1°. (Paris, 1964).
(5) Le principe faisant défense aux clercs et aux moines de s'immiscer dans les negotia saecularia fut proclamé dès 348 au concile de Carthage (dit «le premier concile de Carthage» par Gratien, mais qui, en réalité, fut le troisième) , confirmé par le concile de Chalcédoine, chapitre III, en 451, par le concile de Mayence, en 813, et par les décrétales de Grégoire IX (Livre III, titre L : «Ne clerici vel monachi saecularibus negotiis se immisceant.») L'origine de cette prescription se trouve dans l'épitre de saint Paul à Timothée, lui demandant d'être un bon soldat du Christ et, comme le soldat, de ne pas s'embarrasser des affaires de la vie civile: «Nemo militans Deo implicat se negotiis saecularibus, ut ei placeat cui se prolavit.» (Epist. Il ad Timoth. Il, 4.)
(6) E.-T. Bonvalot croit que la charge de voué avant d'être rémunérée, avait d'abord été gratuite. Mais, selon F. Senn, op. cit., il n'est pas trace que cette gratuité ait jamais existé: opinion admise par Schaudel.
(7) «L'abbé de Senones, écrit E.-T. Bonvalot, abandonne à son voué la terre de Bayon.» En réalité, cette affirmation repose sur une simple hypothèse de Dom Calmet, lequel a pensé que Bayon était peut-être l'Ambaïum de la chronique de Richer : « terrrae... quae adhuc Ambaïum vulgo appellatur ».
(8) Avant les comtes de Salm, Senones avait eu d'autres voués, tels les seigneurs de Turkestein, de la maison d'Alsace.
(9) Bibliothèque Nationale, Paris, Pièces originales, 2619, p.320.
(10) Le chroniqueur Sigebert de Gembloux, cité par Schaudel, a mentionné la grande sagesse et la rare piété d'Adalbéron III.
(11) La date à laquelle Hermann II de Salm fut investi de la vouerie de Senones reste imprécise. On sait, par Dom Calmet, qu'Hermann II était voué de Senones en 1111 et que, six ans plus tôt, en 1105, il y avait un autre voué de Senones qui se nommait Gobert de Tincey (ou Tincry). «C'est donc entre 1105 et 1111, conclut Thouvenot, qu'il faut placer l'arrivée dans les Vosges du premier seigneur de Salm.» Mais Schaudel conteste cette assertion, faisant observer que le voué cité en 1105, Gobert, était  très probablement préposé à la défense d'un domaine extérieur de l'abbaye», et qu'Hermann II pouvait avoir hérité la vouerie de Senones de son père, Hermann I°. C'est, à notre avis, l'opinion la plus plausible. Pour le moins, comment ne pas voir un lien de fonctions entre le père, haut- voué de l'évêché de Metz, et le fils, voué d'une abbaye mouvante du même évêché?
(12) Pour la chronologie des évêques de Metz, cf. Les évêques de Metz, par Henri Tribout de Morembert et Albert Haefelis, dans Annuaire de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Lorraine, tome LXI, année 1961.
(13) L. Schaudel, op. cit.
(14) Les Salm payèrent jusqu'en 1598 cette redevance et en furent officiellement déchargés par un arrêt du Grand Conseil, sous Louis XIV.
(15) L. Schaudel: Badonviller (BadonviIler, s. d. [1927].)
(16) Un varlet est un jeune homme non encore armé, page, écuyer...
(17) Le tournoi raconté par Jacques Brétex dans son poème fut celui d'octobre 1284, à Chauvency. Ce poème a été publié à Valenciennes en 1835 puis par Gaëtan Hecq à Mons, en 1888. On consulterait aussi Emile Duvernoy et René Harrnand: Le tournoi de Chauvency en 1285. Etude sur la société et les moeurs chevaleresques au XIII° siècle. (Paris, 1905.)

II
Le coup d'état

L'abbaye de Senones, en tant que puissance féodale, ne pouvait pas échapper à la décadence qui frappa les juridictions ecclésiastiques. De protecteurs, les voués deviendront les maîtres. Désormais, la maison de Salm, qui sait se concilier les populations, est en marche vers la souveraineté. Elle peut d'ailleurs sortir de ses possessions vosgiennes tout en restant chez elle, et faire le tour de la Lorraine en visitant les fiefs qui ont élargi son patrimoine. À Nancy, les ducs la distinguent et l'honorent.
Toutefois, depuis le XV° siècle, elle ne possède plus que la moitié des droits sur le comté de Salm, l'autre moitié étant devenue, à la suite d'une alliance, la part des Rhingraves, lesquels s'intitulent eux aussi comtes de Salm. C'est de cette seconde dynastie que seront issus les princes souverains, tandis que la première, avant de laisser en héritage sa part du pays de Salm à la maison de Lorraine, aura donné trois maréchaux de Lorraine en trois générations successives.
Le premier de ces maréchaux, le comte Jean VII de Salm, promu le 20 août 1473, combattit Charles le Téméraire, servant le duc René II tant avec l'acier de sa flamberge qu'avec l'or de ses coffres. Il était le contemporain de Jacques de Salm, gouverneur d'Epinal.
Fils de Jean VII et d'Anne d'Haraucourt, le comte Jean VIII fut chargé, en 1527, de négocier le mariage de François, fils aîné du duc Antoine, avec Anne, seconde fille de Jean II, duc de Clèves et de Juliers. En 1529, il reçut l'investiture de la baronnie libre de Fénétrange (en allemand, Finstingen), au bailliage d'Allemagne, et du fief de Bayon (1). L'épitaphe de Jean VIII, à l'abbaye de Salival, rappellera sa grandeur et sa fin : SOUS CE MARBRE DUR GIST LE CORPS DE HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR JEAN VIII COMTE DE SALM MARECHAL DE LORRAINE ET BAR LEQUEL LA MORT PREVENANT LE COURS DE SA VIE TRESPASSA LE XV DE MARS MDXLVIII. PRIEZ DIEU POUR LUI.
Jean VIII avait épousé en 1528 Louise de Stainville, fille d'un sénéchal de Bar. C'est elle qui, à Domrémy, dont les Salm étaient seigneurs, acheta la maison de Jeanne d'Arc pour en assurer la conservation. Elle demeurait habituellement à Ruppes, non loin de Vaucouleurs, survivant de longues années à son mari qu'elle rejoignit dans les tombeaux de Salival en 1586(2).
De leur union étaient nés Jean IX, Paul et Claude, tous trois frères de Françoise, Barbe et Anne. Mais, avant d'évoquer la grande figure de Jean IX, quelques détails sur ses frères et soeurs ne seront pas superflus.

Parlons d'abord des filles.
Françoise a épousé le Rhingrave Frédéric, comte de Salm: leur alliance perpétue la deuxième dynastie de Salm en Vosges. L'une des soeurs de Françoise, Barbe, est abbesse de Remiremont. Quant à Anne, après la mort de son premier mari, Balthazar d'Haussonville, elle se lancera dans les péripéties d'un véritable roman de cape et d'épée pour convoler avec François de Coligny, seigneur d'Andelot, le célèbre chef protestant(3).
Des trois frères, Jean ne se mariera pas. Claude, quoique marié en 1581 à Chrétienne de Madruce, mourra en 1583 sans postérité. Paul enfin (t 1584), conseiller d'Etat et grand maître de l'hôtel du duc Charles III, laissera, de son union avec Marie Le Veneur de Tillières, un fils, Charles, mort en 1588 sans alliance, et une fille, Christine, qui portera dans la maison de Lorraine l'héritage de la première dynastie de Salm en Vosges, à l'exception, bien entendu, de la part antérieurement dévolue aux Rhingraves.
Bref, au déclin du XVI° siècle, cette première dynastie de Salm est à la veille d'achever son destin en la personne du comte Jean IX.

Le comte Jean IX.

Parce qu'il fut l'un des derniers représentants effectifs de l'ancienne féodalité lorraine, Jean IX est une figure qui fait époque. Mais on ne saurait se borner à voir en lui l'incarnation d'un ordre social que le Moyen - Age imprégnait encore. Jean IX, qui avait été élevé à la cour de Charles Quint, assuma, dans les conseils du duc Charles III dont il était l'ami écouté, un rôle prépondérant. Maréchal de Lorraine, comme l'avaient été son père et son grand-père, il sera en outre conseiller d'Etat, gouverneur de Nancy et surintendant de la maison du duc. Homme de guerre et homme de gouvernement, administrateur, urbaniste, humaniste, la diversité de ses aptitudes, son ardeur à entreprendre, son goût des réalisations, la confiance que lui accorda son souverain, firent de lui, en Lorraine, l'un des principaux animateurs de son temps.
Il s'acquitte avec succès de plusieurs opérations militaires, sachant riposter au comte Philippe de Hanau en s'emparant de Bitche et de Lutzelstein, ou refouler les reîtres protestants comme il le fit à Baccarat. Il est aux côtés du duc Charles III en 1564, pour accueillir à Bar-le-Duc la reine mère Catherine de Médicis et le jeune roi Charles IX. Il siège au tribunal des Grands Jours de Saint-Mihiel, aux assises des Vosges de 1572 à l'assemblée du 1° mars 1574 où fut homologué le texte légal des coutumes du duché. Il est, en 1597, chef du conseil pour la durée du séjour du duc aux eaux de Plombières. En cette même année 1597, il est délégué à Vienne par le duc pour faire acte de foi et hommage devant l'empereur Maximilien (4). Vers la fin de sa vie, il sera fait chevalier de l'ordre de Saint-Jacques de l'Epée, par le roi d'Espagne. A Nancy, son nom restera attaché à la construction de la nouvelle ville et à l'aménagement de nouveaux dispositifs fortifiés. Reconnaissante, la capitale de la Lorraine fera frapper des jetons à l'effigie de son gouverneur (5).
Le comte Jean IX était un ami des lettres. Le jésuite Fronton du Duc lui dédiera sa tragédie La Pucelle. En 1599, il fut agonothète de l'université de Pont-à-Mousson, c'est-à-dire qu'il fit les frais de la distribution des prix. Parmi les volumes au timbre de ses armes distribués en la circonstance, un exemplaire de la Poliorcétique de Juste Lipse récompensa le rhétoricien Jean de Jubainville, premier prix de vers latins.
Aussi comment ne pas s'étonner qu'un personnage aussi considérable, que son éducation et ses fonctions durent habituer à la maîtrise de soi, ait été si impulsif? Ici apparaît, chez lui, l'un des traits les plus singuliers du caractère: une fougue naturelle allant parfois jusqu'à de tragiques égarements.
Au cours d'un voyage, comme il arrivait, à la nuit fermée, dans un château pour y faire étape, il voulut s'enquérir de ses serviteurs et de ses chevaux. La fatalité fit que l'un de ses palefreniers, Antoine, qui accourait, heurta son maître dans une allée obscure. Jean IX ne le reconnut pas et, se croyant assailli par un malfaiteur, étendit son domestique d'un mortel coup de dague.
Affolé de sa méprise, il s'éclipsa. Pour récupérer son maréchal, le duc lui signa des lettres de rémission et réclama sa présence par message, «ayant des affaires importantes à lui communiquer».
Une autre nuit, faisant une ronde dans les rues de Nancy, à la tête d'un piquet de sa compagnie, il rencontra, par un hasard, entre la place Saint-Epvre et la place des Dames, Jean des Salles, seigneur de Gombervaux, qui déambulait en semblable équipage. Le comte Jean IX avait eu une algarade à Bar-le-Duc avec le seigneur de Gombervaux, et aussitôt ce souvenir s'enflamma dans son esprit. Séance tenante, il apostropha son adversaire: «En garde, Gombervaux! Souviens-toi de Bar! ». Le malheureux Gombervaux râlait déjà sur le pavé que les deux partis croisaient encore le fer. L'impétueux maréchal prit la fuite, patienta jusqu'à ce que le duc lui eut signé sa grâce, mais eut à payer 10000 francs barrois à la veuve et aux deux filles de la victime (6).
Jean IX s'emportait-il devant le duc Charles III? Celui-ci savait modérer l'humeur de son conseiller et lui faire la leçon avec opportunité. Le feu avait pris dans une aile du palais ducal par la faute d'un domestique. Appelé devant le duc, le responsable tentait de s'expliquer lorsque Jean IX, qui était présent, se mit à le frapper. Très calme, le duc s'interposa: «L'aile qui a pris feu, dit-il, me déplaisait depuis longtemps. J'allais la faire abattre. Cet homme m'a donc rendu service. Laissez-le.»
Tenu de résider le plus souvent à Nancy, Jean IX s'y était fait construire, place Carrière, un bel hôtel (7) que nulle épouse, hélas! ne vint jamais égayer. Il avait aimé la gracieuse Louise de Vaudémont et fut aimé d'elle. Mais la jeune princesse fut assez sentimentale pour accepter l'alliance d'un autre prétendant, celui qui la fit reine de France, le roi Henri III. Telle fut la seule défaite -fort honorable- du maréchal Jean IX de Salm que l'on avait surnommé le comte des capitaines et le capitaine des comtes.

Le coup d'Etat.

Sa haute situation à la cour, aux armées -sinon dans les coeurs- de Lorraine ne doit pas faire oublier le féodal que fut Jean IX. Comment se manifesta, dans l'histoire du pays de Salm, un seigneur aussi puissant, résolu et hardi?
Le pays de Salm comportait, d'une part, les terres relevant de Pierre-Percée et de Badonviller, sa capitale, d'autre part, l'ancienne vouerie de Senones où la mainmise des comtes tendait à se substituer au pouvoir temporel des abbés. Les deux comtes de Salm étaient alors Jean IX et le Rhingrave Frédéric, associés dans la jouissance indivise de ces domaines.
Cependant, la petite guerre avait continué, non sans une louable persévérance, entre l'autorité comtale et l'autorité abbatiale. En 1522, l'une et l'autre s'étaient disputé le droit de juger un pauvre diable détenu pour vol par la justice comtale. En 1566, les comtes de Salm ayant prélevé, à titre d'impôts, un douzaine de chevaux et quelques ruminants sur les communautés de Chatas et de Mesnil, le couvent de Senones se hâte de s'en plaindre au duc de Lorraine, pour restitution.
S'étant libéré de l'hommage dû à l'évêque de Metz (8), Jean IX veut asseoir sa souveraineté sur le pays. Pour y parvenir, il saura provoquer l'événement décisif. Il médite une sorte de coup d'Etat dans lequel le Rhingrave Frédéric, son beau-frère et comparsonnier, sera pleinement son allié. Notons ici que Frédéric, ayant adhéré à la Réforme, fera jouer les dissensions religieuses à son profit et au détriment des moines de Senones, tandis que Jean IX, catholique -quoique non exempt de sympathies protestantes- essaiera de tenir la balance égale entre les deux cultes.
En février 1571, à Badonviller, une assemblée est convoquée: de Badonviller et communautés voisines, de la vallée de la Plaine et du val de Senones, officiers et maires sont venus. Tous prêtent serment de fidélité et obéissance à Jean et à Frédéric.
Comment l'abbé de Senones, Raville, va-t-il réagir? N'osant pas s'adresser à la Chambre impériale de Spire (9), où les comtes de Salm ont déjà obtenu des mandements contre l'autorité abbatiale de Senones, il présente directement une requête à l'empereur Maximilien III. L'arbitre nommé, Nicolas de Polweiller, grand bailli d' Alsace, voudra entendre les partis et présidera à Haguenau, en juin 1571, deux conférences infructueuses (10).
Les comtes de Salm, persuadés que la Chambre impériale de Spire leur est favorable et que l'Empereur se cantonnera dans un formalisme inoffensif, décident d'abattre leur jeu (11). Ils vont organiser, à Senones cette fois, un rassemblement analogue à celui de Badonviller au mois de février précédent, mais ayant l'allure d'une démonstration populaire et assorti d'un acte juridique. C'est ainsi que, le 29 septembre 1571, Jean et Frédéric se présentent à l'abbaye où les habitants de la contrée sont venus en foule les attendre. Reconnus pour souverains et seigneurs régaliens, ils reçoivent le serment d'obéissance et de fidélité des populations, acte de ce serment étant immédiatement enregistré par un notaire, témoins à l'appui.
L'abbé de Senones protesta auprès du duc de Lorraine et de l'empereur Maximilien. L'Empereur réprouva le coup d'Etat, mais prépara les voies à un compromis dont l'élaboration fut dirigée par Jean de Manderscheidt, évêque de Strasbourg. Le 2 octobre 1573, l'abbé Raville ratifiait le plébiscite. Les moines qui s'étaient enfuis, rentrèrent au monastère, contraints de s'incliner devant la suprématie de la maison de Salm et devant l'essor de la religion luthérienne.
Autre acte de longue portée historique: le partage de 1598. Le comte Jean IX, avant que l'abbaye de Salival ne reçoive ses restes mortels, en 1600, et que le poète lorrain Alphonse de Ramberviller ne lui dédie une lyre éplorée, avait institué pour légataire sa nièce, Christine de Salm. Or celle-ci a épousé François II de Lorraine, comte de Vaudémont. Résultat: l'héritage de Jean IX allait entrer dans la maison de Lorraine. Dans cet héritage, le comté de Salm en Vosges comptait pour moitié, l'autre moitié restant toujours la part des Rhingraves (12).
Quant à la Réforme, elle s'affaiblira au pays de Salm dès le début du XVII° siècle. S'il est vrai que les protestants eurent à choisir entre l'abjuration et l'exil, cette alternative motiva-t-elle, à elle seule, les retours au catholicisme? Ne serait-il pas juste de faire la part de l'influence de François de Lorraine- Vaudémont, fixé à Badonviller, et du succès des jésuites dans leurs missions? L'un d'eux, qui venait de prêcher dans cette ville, tomba malade et allait mourir lorsque saint Pierre Fourier, venu l'assister, lui rendit la santé (1625). Considérée comme miraculeuse, cette guérison fit grand bruit. Envoyé ensuite à Badonviller, saint Pierre Fourier y opéra de nombreuses conversions. Ajoutons que le Rhingrave Philippe-Othon, fils du Rhingrave Frédéric, avait lui-même abjuré le protestantisme.
Cinq siècles se sont écoulés depuis le jour où un comte de Salm avait été nommé voué, de l'abbaye de Senones par la grâce de l'évêque de Metz. Son dernier descendant mâle dans les Vosges y avait fait admettre sa souveraineté. On entre dans des temps nouveaux. Les vieilles querelles contre les juridictions ecclésiastiques sont périmées. En prenant le relais de la première dynastie de Salm, les Rhingraves savent que désormais leur combat les appelle auprès des monarques dont ils ont à espérer un accroissement de lustre et un couronnement d'ambitions: le roi de France et l'empereur germanique. Leur titre de comte s'efface devant celui de prince, en attendant qu'au siècle de Louis XV soit délimité à leur profit le petit Etat autonome dont l'idée aura cheminé dans l'histoire depuis le siècle de saint Louis.

(1) Archives départementales de Meurthe-et-Moselle. Lettres patentes.
(2) Une copie du testament de Louise de Stainville, «signé de sa main le 6 octobre 1571 en sa maison de Ruppes» figure aux Archives Nationales, Paris (KK 1126)
(3) Ce roman vécu a été esquissé par Christian Pfister: Histoire de Nancy, tome II. (Paris, 1902-1909, 3 vol.).
(4) Déjà, en 1567, le comte Jean IX de Salm avait prêté serment à l'Empereur en qualité de mandataire du duc de Lorraine. (Bibliothèque Nationale, Paris, fonds français 4848 (250). Acte.)
(5) Selon un acte conservé aux Archives municipales de Metz (EE 3), Jean, comte de Salm, en considération de ce que la cité de Metz l'a reçu bourgeois et lui a accordé une pension de 100 livres, promet de l'aider et de la servir dans ses guerres pendant 12 ans. Daté du 1° décembre 1430, cet acte ne peut pas concerner Jean IX, comte de Salm.
(6) D'une importante maison noble de Lorraine, originaire du Béarn, Jean des Salles, seigneur de Gombervaux, Ugny, Girauvilliers, etc., était gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi de France. D'après son épitaphe en l'église d'Ugny, il mourut «à Nancy le 18 septembre 1575». Il aurait survécu quelques jours à ses blessures. Les lettres de rémission du duc Charles III à Jean, comte de Salm, maréchal de Lorraine «à cause de la mort du sieur de Gombervaux», sont du 15 octobre 1575. Le lendemain, 16 octobre le duc signait d'autres lettres de rémission en faveur de plusieurs soldats de l'escorte du maréchal. (Archives départementales de Meurthe-et-Moselle. Inventaire Dutourny.)
(7) Cet hôtel, qui n'existe plus, occupait l'emplacement de la Cour d'appel.
(8) La suzeraineté de l'évêque de Metz n'est plus respectée. En 1567, la Chambre Impériale de Spire rejette une demande d'intervention de l'évêque dans un procès entre le comte de Salm et l'abbaye de Senones. (Das Reischland Elsass-Lothringen, T. III, article Salm.)
(9) Les institutions de l'Empire étaient la Diète impériale, la cour aulique (Reichshofrat) , établie à Vienne en 1501, et la chambre impériale (Reichskammergericht). Celle-ci, créée en 1495 par la diète de Worms, siégea d'abord à Francfort puis dans plusieurs autres villes. Un règlement de 1530 entendit la fixer définitivement à Spire où elle se trouvait depuis 1527. Quand cette ville eut été détruite pendant les guerres de Louis XIV, la chambre impériale eut pour nouvelle résidence, en 1698, la ville de Wetzlar, dans le cercle du Haut-Rhin. Les cercles avaient été institués par l'empereur Maximilien I° (1493-1519) pour grouper les divers Etats de l'Empire, chaque Etat étant tenu de fournir des soldats à son cercle.
(10) Archives départementales de Meurthe-et-Moselle. Inventaire Dufourny.
(11) Les empereurs germaniques paraissent avoir accordé des droits de juridiction et de souveraineté à la maison de Salm dès le XIV° siècle. (Archives départementales de Meurthe-et- Moselle. Inventaire Dufourny.)
(12) Son mariage avec Françoise de Salm n'avait ouvert au Rhingrave Frédéric aucun droit sur les biens seigneuriaux de la maison de Salm. Dans cette maison et, à cette époque, un pacte de famille réservait toute succession aux héritiers mâles et n'accordait aux femmes qu'une dot en espèces. Mais il va de soi que, faute de descendants mâles, la postérité féminine héritait, comme ce fut le cas pour Christine de Salm.
Jean IX, comte de Salm, fit un premier testament à Nancy, le 3 janvier 1592, et un second, également à Nancy, le 27 décembre 1599. (Archives Nationales, Paris. KK 1126.)

III
Les comtes sauvages du Rhin

Comment nous apparaît la deuxième maison de Salm en Vosges, celle des Rhingraves, ou comtes sauvages du Rhin, dont le titre évoque des visions de puissance médiévale dans un rutilant cortège de légendes?
Ils étaient originaires du Nahegau, contrée du Palatinat -très précisément du Rheingrafenstein, près de Kreuznach- et portaient les titres de Wild et Rhingraves de Dhaun, lorsque l'un des leurs, le Rhingrave Jean III, avait, au Moyen Age, épousé Adélaïde, fille du dernier Wildgrave de Kyrburg. Ce titre de Wildgrave (comte sauvage) résultait de la corruption de Waldgrave, ou comte des Forêts (...des Ardennes), et l'on prit l'habitude de dire «les comtes sauvages du Rhin» ou encore «cornes Rheni et Sylvaruli», tandis que le terme de Rhingrave était généralement usité comme nom patronymique (1).
En Lorraine, cette maison avait agrandi ses héritages, la belle terre de Neuviller-sur-Moselle et une moitié de la baronnie de Fénétrange représentant l'apport de Jeanne de Saarwerden(2), femme du Rhingrave Jean VI, deuxième comte de Salm de sa lignée.
Au XVI° siècle, Philippe et Jean VII, les deux fils du Rhingrave Jean VI (t 1499) et de Jeanne de Saarwerden, ont fondé deux branches principales: Philippe, la branche de Dhaun, Jean VII, la branche de Kyrburg, l'une et l'autre de religion luthérienne. La seigneurie de Fénétrange est restée indivise entre les Dhaun et les Kyrburg, mais aux Dhaun sont échus les droits des Rhingraves sur le comté de Salm. C'est donc ceux-ci qui nous intéressent le plus.
Pendant la longue période troublée des derniers Valois, les Rhingraves de Dhaun servent les rois de France avec une fidèle vaillance et campent plusieurs silhouettes belliqueuses de grands seigneurs allemands qui trouvent en France un terrain d'exploits et d'aventures. Le fait qu'ils ont adhéré à la Réforme ne les gêne en rien pour trucider les huguenots: les ennemis du roi sont les leurs. D'autre part, ils s'emploient à seconder, soit d'une manière occulte, soit officiellement, la politique de la monarchie française visant à tirer profit de l'agitation provoquée en Allemagne par les innovations religieuses. A cet égard, on relèverait que le Rhingrave Philippe-François, conseiller privé de l'électeur palatin et de l'électeur de Trèves, jouissait de l'estime du roi Henri II. Philippe-François était l'un des fils du Rhingrave Philippe de Dhaun.

Les Rhingraves et leurs escadrons de reîtres.

Autre fils du Rhingrave Philippe de Dhaun, le Rhingrave Jean-Philippe I°, chevalier de l'ordre de Saint- Michel (3) et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi [de France] fut l'un des grands capitaines de son temps. Brantôme, qui parle longuement de lui, nous le montre «armé de toutes pièces, la picque sur le col», au moment où, accouru d' Allemagne avec une levée de «six mille hommes de pied et une cornette de reistres, tous gens aussi bons qu'on eust sceu voir», il présentait ses troupes au roi et à la cour près du pont de Charenton. Quand le roi s'approcha, Jean-Philippe et les siens baisèrent la terre et en arrachèrent une poignée que chacun jeta derrière soi; après quoi, ils exécutèrent une parade et une salve. «Et puis, poursuit le chroniqueur, falut boire à la bouteille, à la mode du pays, et le bon comte présenta sa bouteille au roy, qui beut le premiert et tous les autres après. Il n'y en eust ny d'un costé ny d'autre qui s'y faignist, car il faisoit un très grand chaud ce jour là.»
Fait prisonnier par les Espagnols à la chute de Saint-Quentin (10 août 1557) (4) et bientôt libéré, Jean-Philippe contribua au financement de l'expédition lancée sur Calais, avant d'assister le duc de Guise à la prise de la ville (8 janvier 1558). Au siège de Rouen, en 1562, il fit, rapporte Brantôme, «une fort belle charge avec cent chevaux reistres». L'année suivante, une diversion diplomatique qui lui fut confiée auprès des Anglais installés au Havre, permit à Catherine de Médicis d'organiser l'attaque de cette place et de s'en emparer sans coup férir.
Aussi est-ce avec lui que le roi Charles IX, proclamé majeur, voudra voyager en Lorraine. «Je seray bien ayse, écrivit-il à Jean-Philippe, de vous voir en si honneste équipaige que ma compaignie en soit honorée, et d'un train si bien réglé et si bien ordonné qu'il n'y ayt point de confusion en toute ma troupe (5).» Enfin, lors d'une expédition maritime pour secourir Malte, Jean- Philippe sera au nombre des 300 gentilshommes volontaires qui, animés de la plus chevaleresque bravoure, se jetteront dans l'ile et lui apporteront leur aide efficace (6).
L'exemple de ce héros d'épopée sera suivi par ses neveux, Jean-Philippe Il et Frédéric, fils du Rhingrave Philippe-François et de Marie-Egyptienne, comtesse d'Ettingen. Tous deux mèneront en 1569, dans l'armée du duc d'Anjou, leurs escadrons de reitres pistoliers aux victoires de Jarnac et de Moncontour.
Qu'étaient donc les reitres pistoliers? Alors que les carabins se servaient du mousquet, les reitres pistoliers formaient une cavalerie armée de pistolets. Et Brantôme explique: on les appelait reitres «parce qu'ils étaient noirs comme beaux diables». Ces diables-là s'habillaient d'un corselet de fer et s'abritaient la tête dans une bourguignotte, casque sommé d'une crête, généralement sans visière, la face ouverte en forme de triangle. Les pistolets étaient fabriqués à Badonviller, capitale fortifiée du pays de Salm, ville d'arquebusiers, lesquels constituaient une corporation à la fois artisanale et militaire, et travaillaient le fer des mines du Donon, toutes proches.
A la bataille de Moncontour (3 octobre 1569) se livra un combat singulier entre le Rhingrave Jean-Philippe II et l'amiral de Coligny (7). Ils se portèrent à la rencontre l'un de l'autre en avant de leurs escadrons, s'affrontèrent sous une grêle de coups de pistolets et d'arquebuses, et firent feu. Michelet précisera: «Une balle perça la joue de Coligny, lui brisa quatre dents; le sang qui emplissait sa bouche et l'étouffait l'arracha du champ de bataille.» Mais son adversaire, plus sérieusement blessé, tomba de son cheval, le bras fracassé près de l'épaule. On le transporta à Bourgueil, ainsi que le Rhingrave Frédéric, blessé lui aussi sous les mêmes étendards. Les deux frères reçurent les soins d'Ambroise Paré, sans que l'illustre chirurgien pût sauver Jean-Philippe de la gangrène (8).

Le Rhingrave Frédéric.

Frédéric, lui, vivra encore longtemps. Il ne veut que retourner au combat et bientôt signe à Paris un engagement de colonel de cinq enseignes de lansquenets. Sa présence à la bataille de Dormans, le 10 octobre 1575, est évoquée par d'Aubigné(9). Dans une lettre de 1587 au roi de France Henri III, il annonce qu'il va en Allemagne faire une levée de 1 000 reîtres. Son portrait atteste qu'il était grand, agile et robuste: un soldat de haute prestance. Il prenait le repos du guerrier dans sa seigneurie de Neuviller; et l'on assure qu'il avait eu la bonne fortune de plaire à une dame d'atours de la reine Catherine de Médicis, Charlotte de la Beaune, baronne de Sauves, l'une des plus belles femmes de la cour de France.
Une lettre de Frédéric à sa première femme, Françoise de Salm (de Metz, le 5 août 1577), est celle d'un galant homme et d'un homme d'action, chez qui la plus charmante courtoisie va de pair avec le réalisme et l'esprit de continuité. Cette lettre se termine ainsi: «Je me recommande à votre bonne grâce, priant Dieu vous maintenir en très bonne santé et longue vie et à moi la grâce de parachever ce que nous avons commencé. Votre bien affectionné mari bis meinen dot. Frédéric Reingraff»
On sait déjà comment le Rhingrave Frédéric favorisa le luthéranisme au pays de Salm. Ce seigneur, qui se faisait une joie d'occire les Réformés quand il combattait pour le roi de France, savait aussi bien les protéger entre Moselle et Rhin; et cette attitude ambivalente trouva une autre illustration à Fénétrange (10).
Dans cette importante baronnie, les Rhingraves expulsèrent les chanoines, saisirent les biens d'Eglise et, avec l'argent spolié, payèrent les pasteurs et instituteurs protestants. Ainsi fut fait vers 1565, sans que le duc de Lorraine Charles III osât intervenir.
Cependant, à Fénétrange, les Rhingraves n'étaient pas les seuls maîtres. A leur politique religieuse s'opposaient les co-seigneurs catholiques, c'est-à-dire les Salm de la première dynastie (Jean IX et ses frères) , les Landsberg et surtout une femme, Diane de Dommartin. Après la mort de son premier mari, le Rhingrave Jean-Philippe II (luthérien) , elle avait épousé en 1570 Charles-Philippe de Croy, duc d' Arschott, marquis d'Havré, prince du Saint-Empire en 1574, catholique comme elle.
Dès lors Diane -connue sous le titre de marquise d'Havré- chercha un compromis avec les Rhingraves. Ses transactions aboutirent à une «paix de religion», signée à Neuviller, chez le Rhingrave Frédéric, le 14 janvier 1584, et confirmée par un accord appelé Burgfriden, passé à Fénétrange le 3 juillet suivant. Il fut décidé que les luthériens conservaient les lieux de culte qu'ils s'étaient appropriés, y compris l'église paroissiale, mais renonçaient à toutes prétentions sur le château et ses dépendances au profit des Croy Havré qui y construisirent, à leurs dépens, une chapelle affectée au service divin catholique.
Frappés d'excommunication pour avoir abandonné leurs droits sur les églises de la souveraineté de Fénétrange, les Croy ne furent relevés de cette sentence que sur l'intervention de leur cousin, le cardinal Charles de Lorraine, et à la condition qu'ils édifiassent de nouvelles églises pour le culte catholique, ce qu'ils firent à Mittersheim, Lohr et Schalbach.
Aux Etats Généraux de Lorraine, tenus à Nancy en 1594, le Rhingrave Frédéric, comte sauvage du Rhin et de Salm, sera le quatrième des cinquante-neuf gentilhommes représentant l'ordre de la noblesse. Grand écuyer de Lorraine, il se démit de sa charge en faveur de son fils, Philippe- Othon, qu'il remplaça -celui-ci étant absent- lors de la pompe funèbre du duc Charles III.
Et comment ne pas rappeler ici ce mémorable instant de l'histoire de la Lorraine? À notre époque, imaginerait-on? Il faudrait relire le long récit de Claude de la Ruelle, qui fut l'ordonnateur et le témoin des cérémonies (11). Le duc Charles III étant mort le 14 mai 1608, après 63 ans de règne, la ville de Nancy voulut vivre avec lui pendant plus de deux mois et ne résigna d'enfouir sa dépouille que le 19 juillet suivant! Le 17 juillet, le corps fut conduit du palais ducal à l'église Saint-Georges où il y eut trois grand-messes pontificales et une oraison funèbre, avant que la procession de l'adieu ne se dirige vers l'église des Cordeliers où, le 19, trois autres grand-messes pontificales et une nouvelle oraison funèbre précédèrent l'inhumation.
Dans les rues, quatre chevaux caparaçonnés avaient suivi le corbillard: le cheval d'honneur, le cheval de bataille, le cheval de secours et le cheval de service. Le cheval d'honneur, mené par deux écuyers, était vêtu d'un immense drap de velours cramoisi où scintillaient des croix de Jérusalem et de Lorraine, des alérions, des croix recroisettées, et que tenaient, aux quatre coins, quatre valets de pied. Un grand panache de plumes violettes, jaunes et blanches coiffait ce cheval-là derrière lequel marchait le Rhingrave Frédéric, en longue robe et chaperon de deuil, portant à la main l'épée de souveraineté, nue et la pointe haute. Puis, en l'église des Cordeliers où les derniers rites s'accomplissaient, Frédéric alla chercher, dans la crypte funéraire, l'épée qui avait été mise au fourreau et placée sur le cercueil. Revenu, il gagna le choeur et, à la vue de tous les assistants, dégaina la lame et cria par trois fois: «Vive, vive, vive le duc Henri, second du nom, notre souverain seigneur!»
Le Rhingrave Frédéric s'éteignit à son tour en cette année 1608, âgé d'une soixantaine d'années. Après la mort de sa première femme, Françoise de Salm, il avait épousé successivement Anne de Nassau Weilburg, Julie d'Isenburg et Anne Amélie d'Erbach. En tout, il eut treize enfants. Le fils né de Françoise de Salm, Philippe-Othon, prince de Salm, sera l'auteur de la branche aînée, tandis que le dernier des treize enfants, un fils, Frédéric, né d'Anne Amélie d'Erbach, sera l'auteur d'une branche puînée, ligne masculine des futurs princes régnants de Salm-Salm.

Les premiers princes de Salm.

Continuant la tradition familiale, le Rhingrave Philippe-Othon (né en 1575, 1576 nouveau style), mettra ses talents militaires au service de la France, et en 1616, Louis XIII lui accordera les pouvoirs de lieutenant- général de ses armées, avec commission de colonel d'un corps de 1 500 chevaux (12). Il servit aussi l'Empereur en qualité de «maréchal des nations étrangères ès armées de Sa Majesté Impériale en Hongrie» (13).
Dans une lettre au roi de France, Philippe-Othon propose de lever en Allemagne «de telles troupes qu'il s'en est vu peu de semblables». On peut compter sur lui! Mais, tout de même, il y a le fameux nerf de la guerre à ne pas oublier! «Votre Majesté, écrit-il, sera servie de moi avec tel nombre de gens de guerre et en tel temps qu'il lui plaira m'ordonner...  J'attendrai l'honneur de ses commandements avec l'humble supplication de daigner commander que les appointements qu'elle me fait l'honneur de me donner soient mieux payés (14)». Dans une autre lettre (15), il déclare à Louis XIII que l'électeur de Saxe a voulu l'employer à ses levées, que l'Empereur lui a offert un gouvernement, mais qu'il ne veut rien accepter ni de l'un ni de l'autre «que par l'exprès commandement du roy».
De religion protestante, Philippe-Othon se convertira au catholicisme (16), ce qui lui permettra d'obtenir, en 1623, de l'empereur Ferdinand II, le titre de prince du Saint-Empire. Ce fut lui le premier prince de Salm (17). Cette élévation récompensait les services rendus par Philippe-Othon aux empereurs germaniques et se justifiait tant par l'acte établissant que les pouvoirs souverains avaient été reconnus en 1571 au Rhingrave Frédéric, son père, que par l'acte de partage de 1598, constatant que le même Rhingrave Frédéric avait perçu dans ses possessions un total d'impôts et de revenus compatible avec la dignité princière pour son fils.
La situation de princes souverains, qui fut dès lors celle des Rhingraves, est illustrée par le fait qu'ils avaient à Badonviller leur hôtel des monnaies où ils faisaient frapper des pièces d'or et d'argent ayant cours en Lorraine (18). Un acte du 12 octobre 1639 atteste que la Monnaie de Nancy prête à la princesse de Salm «les outils et pièces nécessaires à faire de la monnaie, qu'elle a prié lui être prêtés, à charge de les rendre en ce lieu de Nancy à ses frais et dépens» (19).
A vrai dire, les Rhingraves ne disposaient que d'une souveraineté imparfaite, parce que partagée avec les ducs de Lorraine sur le pays de Salm demeuré territorialement indivis. D'où les tentatives que feront les princes de Salm en vue de sortir d'une indivision qui les gêne, alors que les ducs de Lorraine, intéressés par les passages des Vosges vers l'Alsace, préféreront le statu quo.
Le Rhingrave Philippe-Othon, qui résidait souvent à Neuviller-sur-Moselle, y reçut en 1622 les reliques de saint Liboire (20). Gouverneur de Nancy en 1629, et remplacé dans cette charge en 1633 par Henri de Mouy (21), c'est à Neuviller qu'il revint pour mourir, en 1634, des suites de la bataille de Nordlingen.
Il avait épousé la fille de Charles Philippe de Croy Havré et de Diane de Dommartin, Christine (t 1664), dont la lettre que voici dépeint une femme économe, prévoyante et pleine d'autorité dans l'administration domestique:

A notre maire de La Broque,

Maire, j'ay faict recevoir le beure que vous avez envoyé, hors un pot que je crois que l'on a prins par le chemin; mais je le trouve fort chère. N'en achetés plus et, pour l'argent que vous avés, le surplus vous le donnerés au boucher pour du suif et lui dirés qu'il me face bonne provision que vous nous envoirés par commodités à Badonviller... Tenés la main et de bonne heure que le chatelain le paie bien, afin que le suif ne me manque point icy; ou, si du reste du dit argent, qui font quelque quarante sinq fran, vous pouviés trouver quelque beau gros breuf à bon marchés, vous me feriés service de l'acheter; plutôt y mettre quelque chose de plus que je feray payer incontinent...
Je suis vostre bonne amie.
A Neufviller, ce 19 septembre 1626.
Chrestienne de Croy.

Au lendemain de la guerre de Trente Ans, les notables de Toul, ville française en territoire lorrain, ayant besoin de passeports et de lettres de sauvegarde pour voyager, eurent recours à l'entremise de Christine. Celle- ci accepta de leur accorder ses bons offices, mais non point gratuitement. Il fallut prélever sur le budget de la ville une contribution extraordinaire. Mais, la somme convenue tardant à être réglée, la princesse sut réclamer sans ambages le prix de son intervention.
Celle qui savait aussi bien soigner ses provisions de saindoux que ses intérêts financiers donna à son mari deux fils: Louis, mestre de camp au service de l'Empereur, mort à 18 ans au siège de Saint-Omer, en 1636, dans l'armée du général Piccolomini, et Léopold qui eut dans les armées françaises sous Louis XIV un statut identique à celui de son père sous Louis XII : lieutenant- général avec commission de colonel d'un contingent allemand (22).
Ce prince Léopold (t 1663) , ayant épousé Marie- Anne, fille et héritière de Théodoric, comte de Bronckhorst et d'Anholt, fut père de Charles Théodore Othon, quatrième prince souverain de Salm qui, lui, choisira délibérément de servir la couronne impériale, donnant le rare témoignage d'une réussite accomplie et d'une vie exemplaire.
Né le 27 juillet 1645, orphelin dès son jeune âge, Charles Théodore Othon eut de bonne heure à déjouer les cabales de ses ennemis pour se maintenir à son rang et dans sa dignité. À ses débuts sous les armes, il leva à ses frais un régiment de cavalerie pour la défense des Pays-Bas; remarqué ensuite sur de nombreux théâtres d'opérations, notamment dans les guerres contre les Turcs, il sera finalement promu au grade de maréchal général des camps et armées impériales, tandis que sa carrière politique, non moins éclatante, faisait de lui le premier ministre et le conseiller intime de l'Empereur. Chargé de l'éducation de l'archiduc Joseph -qui sera l'empereur Joseph I°- il négocia le mariage de son élève avec Wilhelmine Amélie de Brunswick Hanovre, par lequel son futur souverain devenait son neveu par alliance.
Malgré cela, le prince Charles Théodore Othon n'évitera pas, en 1707, une courte disgrâce: «une intrigue de cour l'avait déposté», écrira Saint-Simon. Rétabli dans ses charges et prééminences, il ne tardera pas à les abandonner pour finir ses jours dans la retraite et la piété. Il avait «de la valeur, de l'esprit, de la noblesse, de la vertu» (23).
Après sa mort, le 10 novembre 1710 à Aix-la-Chapelle où il s'était retiré, son oraison funèbre fut prononcée à Anholt par le curé de la paroisse qui loua les talents militaires et politiques du défunt, sa science, sa connaisance des lois divines et humaines. À ce prince, qui avait «parfaitement rempli les devoirs d'un bon chrétien», il appliqua ce verset du Livre des Rois: «Seigneur, souvenez-vous de quelle manière j'ai marché devant vous dans la vérité, et avec un coeur parfait, et que j'ai fait tout ce qui vous était agréable» (24).
À tant de mérites personnels et de titres, Charles Théodore Othon avait ajouté le prestige d'une alliance particulièrement illustre en épousant Louise-Marie de Bavière, fille d'Edouard, comte palatin du Rhin (25). Ce mariage, autorisé par le roi Louis XIV, fut béni le 10 mars 1671, en la chapelle du château d'Asnières, par M. de Beaumanoir de Lavardin, évêque du Mans. Il eut lieu par procuration, l'époux étant représenté par le comte de Langeron (26) et avec l'assistance du roi de Pologne, Jean Casimir, du Grand Condé et de celle qui sera immortalisée par Bossuet, Anne de Gonzague de Clèves, princesse de Mantoue et de Montferrat, mère de l'épouse (27).
De cette union naquit Louis-Othon, cinquième prince souverain de Salm, qui devait être le dernier prince de Salm de sa lignée puisque, d'une princesse de Nassau Hadamar, il n'eut que trois filles. Mais la continuité dynastique sera résolue par le mariage de l'aînée, la princesse Dorothée, avec son cousin, le Rhingrave Nicolas-Léopold. Celui-ci appartenait à la branche de Salm-Neuviller, habituée dans les Pays-Bas où elle avait hérité l'important comté de Hoogstraten. Deux branches surgies du vieux tronc des Rhingraves se rejoignaient, le trisaïeul paternel de Dorothée et le bisaïeul paternel de Nicolas-Léopold étant frères. La cérémonie nuptiale fut célébrée à Anholt le 25 mars 1719. Ainsi fut fondée la troisième maison de Salm en Vosges, dite des princes de Salm-Salm (28).


(1) Cf. Moreri : Grand Dictionnaire; La Chesnaie-Desbois: Dictionnaire; Bibliothèque Nationale, Paris: Cabinet des titres ; Louis Benoit: Notes sur la Lorraine allemande. Les Rhingraves et des reîtres pendant les guerres de religion du XVI° siècle. (Nancy, 1860.) Voir aussi: Emil Burger: Geschichte Finstingen, (Metz, 1931.) Frank, baron Freytag von Loringhoven: Stammtafeln Zur Geschichte der Europaischen Staaten. (Marburg. 1956.) Dès avant l'an 1000, les Rhingraves auraient été voués perpétuels de l'abbaye de Lautesham, fondée par l'un d'eux. Au IX° siècle, Philippe Rhingrave guerroya aux côtés d'Henri l'Oiseleur contre les Magyars. Nombreux seront chez eux les hommes d'Eglise, tel, au XV° siècle, Conrad, archevêque de Mayence.
(2) Jeanne de Saarwerden était fille de Nicolas, comte de Saarwerden, et de Barbara de Fénétrange.
(3) Le Rhingrave Jean-Philippe I° fut nommé chevalier de l'ordre de Saint-Michel en 1550. Selon plusieurs historiens généralement dignes de foi, son frère, le Rhingrave Philippe- François, aurait été honoré de la même distinction; toutefois il ne figure pas dans la liste -peut-être incomplète- des chevaliers de cet ordre. (Cf. Les Ordres du Roi, par le comte de Colleville et François Saint-Christo. Paris, s.d.)
(4) Agrippa d'Aubigné: Histoire Universelle, Livre Premier, chapitre X.
(5) Cette lettre est datée «de Fontainebleau, le 5° de mars 1563» (1564, nouveau style).
(6) Jean-Philippe I° mourut en 1566 au cloître d'Orcamps, près de Noyon. Après sa mort, une somme de 34 000 livres tournois, prêtée par lui au roi de France, sera remboursée à son neveu, Jean-Philippe II, le 15 février 1567.
(7) Agrippa d'Aubigné: Histoire Universelle, Livre V, chapitre XVII.
(8) Le Rhingrave Jean-Philippe II fit son testament à Bourgueil, «le pénultième octobre 1569», par devant François Amyrault, notaire royal à Chinon, et Simon Phélipeau, notaire à Bourgueil. Il veut «son corps être mené et enterré au lieu de Saint-Jean de Dhaun où son père et sa mère sont enterrez». Présents: Paul, comte de Salm, premier chambellan du duc de Lorraine, son cousin; Frédéric, comte seigneur du Rhin, frère du dit testateur; François, baron de Dompmartin, son cousin; Philippe, baron Rheingrave, chevalier de l'Ordre du Roy, cousin naturel; Jehan Astorf, gentilhomme servant du Roy, et Guillaume P..., apoticaire.» (Archives Nationa1es, Paris, KK 1126.)
En mourant, Jean-Philippe II laissait sa femme, Diane de Dommartin, enceinte d'une fille, Claude, unique enfant, qui épousera Robert de Ligne, comte d'Aigremont, prince de Barbançon.
(9) Agrippa d'Aubigné: Histoire Universelle, Livre VI, ch. XV.
(10) EmiI Burger, op. cit. ; Louis Benoit : La chapelle castrale de Fénétrange. (Nancy, s. d.)
(11) Claude de la Ruelle: Discours des cérémonies, honneurs et pompe funèbre faits à l'enterrement du prince Charles III. (Clerlieu-lez-Nancy, 1609). Voir aussi Pierre Marot: Recherches sur les pompes funèbres des ducs de Lorraine. (Nancy, 1935.)
(12) 15 décembre 1616 : Pouvoirs de Lieutenant général en faveur de Philippe-Othon. (Archives Nationales, Paris. T. 15414.)
(13) Philippe-Othon est qualifié de ce titre dans une sentence arbitrale du 5 novembre 1616. (Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, Nancy. Inventaire Dufourny.)
(14) Bibliothèque Nationale, Paris, manuscrits français 1529.
(15) Bibliothèque Nationale, Paris, manuscrits français 15933.
(16) Philippe-Othon se serait converti en 1591 à Rome, où il accompagnait le jeune cardinal de Lorraine.
(17) Les comtes de Salm furent déclarés princes d'Empire par lettres patentes du 8 janvier 1623. Une trentaine d'années plus tard, le 28 février 1654, le prince Léopold, fils du Rhingrave Philippe-Othon, sera admis à la Diète, avec voix et séance.
(18) Bibliothèque Nationale, Paris, pièces originales 2619.
(19) Dans une lettre du 12 décembre 1669, la princesse Dorothée de Salm, abbesse de Remiremont, écrivait: «Il y a trois terres régaliennes dans notre maison où nous avons tous droits de battre monnaie, et toutes trois dans l'Empire: la principauté de Salm où il y a une maison de la monnoye assortie de tous les outils nécessaires; le comté d'Anholt qui a sa maison instruite de mesme; et la baronnie franche de Fenestrange où nous avons pareil droit sur la part qui nous appartient.» (Archives Nationales, Paris, M 538.)
(20) Colonel Charles Gérard: Histoire d'un village lorrain, Neuviller-sur-Moselle. (Nancy, 1936.)
(21) Pfister: Histoire de Nancy. II.
(22) 26 mai 1656: Pouvoirs de lieutenant-général des troupes allemandes en faveur de Léopold Philippe Charles de Salm Rhingrave. (Archives Nationales, Paris. T. 15414.)
(23) Portraits des généraux de l'Empereur. (Manuscrit Clairambault.)
(24) Bibliothèque Nationale, Paris. Pièces originales 2619. Quoique représenté en portrait revêtu des insignes de la Toison d'Or, Charles Théodore Othon, prince de Salm, ne figure pas dans les listes des chevaliers de cet ordre. L'explication serait que, proposé à cette dignité qu'il devait normalement recevoir en tant que feld-maréchal des armées impériales, il mourut avant sa nomination officielle.
(25) Edouard de Bavière, comte palatin du Rhin (t 1663), de la maison de Wittelsbach, était le fils puîné de Frédéric V de Bavière (1596-1632), électeur palatin, et d'Elisabeth d'Angleterre. Frédéric V avait été élu en 1619 roi de Bohême où il n'avait pu se maintenir; dépouillé de ses terres, il perdit aussi sa dignité électorale au profit de Maximilien I° (d'une autre ligne des Wittelsbach), nommé électeur de Bavière en 1623 et qui transmit son électorat à ses propres descendants. Toutefois, par les traités de Westphalie (1648), le comte palatin Charles- Louis de Bavière, fils aîné de Frédéric V, avait recouvré le titre d'électeur et le Palatinat rhénan.
(26) A Anholt, le 17 novembre 1770 : «Charles Théodore Otho, par la grâce de Dieu prince de Salm, etc...» donne procuration à «hault et puissant seigneur Messire Philippe Andrault, chevalier, seigneur comte de Langeron, maréchal des camps et années de Sa Majesté et premier gentilhomme de la chambre de S.A.S. Mgr le duc d'Enghien» pour épouser en son nom «Madame Marie de Bavière, fille de défunt très haut et très puissant prince Mre Edouard de Bavière, prince palatin du Rhin, duc de Bavière, et de très haute et très puissante princesse Madame Anne de Gonzague et de Clèves, princesse de Mantoue et de Montferrat...» (Archives Nationales, Paris. M. 538.)
(27) De l'union d'Edouard de Bavière et d' Anne de Gonzague (soeur cadette de Louise-Marie de Gonzague, femme du roi de Pologne, Jean Casimir, retiré en France après son abdication) naquirent trois filles:

Concernant les ascendances et parentés les plus remarquables de Louise-Marie de Bavière, princesse de Salm consulter en fin de volume, le tableau généalogique n° 4.
(28) Le mot «ringrave» désignait vers 1667, selon La Curne de Sainte-Palaye dans son Glossaire de la langue française, une «sorte de haut de chausses d'une grandeur extraordinaire», et le terme a été employé en ce sens par Molière (Le Misanthrope, Le Bourgeois Gentilhomme). Pour expliquer l'origine de ce néologisme, La Curne de Sainte-Palaye cite Ménage: «On m'a assuré que ces hauts de chausses ont été ainsi appelés d'un seigneur allemand qu'on appelait M. le Rheingrave, qui était gouverneur de Maëstricht, lequel en introduisit la mode». Si l'on s'en rapporte à cette indication, ce Rhingrave aurait été Charles Florent, prince de Salm, mortellement blessé en 1676 à la défense de Maëstricht contre le prince d'Orange, et qui fut le grand-père paternel du Rhingrave Nicolas-Léopold.

IV
L'état autonome de Salm-Salm

Jusqu'au milieu du XVIII° siècle, la petite ville de Badonviller allait rester la commune capitale des ducs de Lorraine et des princes de Salm dans des territoires où les uns et les autres conservaient les droits que leur avaient attribué le partage de 1598. Cet acte, rappelons-le, avait confirmé les Rhingraves dans la possession d'une moitié du comté de Salm, et réglé le transfert de l'autre moitié à la maison de Lorraine, héritière des tout derniers représentants de la première dynastie de Salm en Vosges.
A la vérité, il ne s'agissait que d'un partage de souveraineté auquel ne correspondait nulle démarcation frontalière. Le pays restait indivis et l'on avait pris l'habitude d'appeler comté de Salm la part des ducs de Lorraine et principauté la part des Rhingraves. Tandis que certains villages appartenaient en propre à l'un des deux souverains, ailleurs -et tel était le cas des localités les plus importantes, Badonviller et Senones- la co-seigneurie prévalait et l'on changeait de justice et de collecteur d'impôts d'une maison à l'autre. La législation lorraine et la législation impériale avaient cours simultanément. Les souverains ne résidaient guère dans leurs fiefs de Salm et en laissaient l'administration à leurs officiers, tous lorrains: c'est sans doute ce qui explique pourquoi un régime aussi singulier ait pu durer si longtemps(1).
En 1702, le grand-bailli de la principauté, M. Bouchard, chevalier du Saint-Empire, évoque, dans un mémoire au duc de Lorraine, les irrégularités commises «contre la teneur du partage de 1598». En 1707, un autre mémoire au duc de Lorraine dépeint les difficultés résultant de ce même partage. Il y a plus grave: en 1701, à l'appel du prince de Salm, 300 cavaliers de troupes impériales surgissent dans le bourg d'Oberskirchen et emmènent 5 otages pour les retenir prisonniers à Kirn jusqu'à ce que le duc de Lorraine ait fait réparation des «troubles et attentats» commis dans la principauté (2).
Selon une tradition vivace, princes et abbés persistaient à se tailler des croupières. En 1701, les habitants du Puid et de Mesnil refusent, par ordre du grand-bailli de la principauté, de payer à l'abbaye la rente dite «le petit quarteron de seigle». Mais quelle est la guerre où il n'y a jamais de suspensions d'armes? Ainsi en allait-il, au pays de Salm, entre la crosse et la bannière aux saumons...
Lorsqu'on apprit que le prince Louis Othon était mort en son château d'Anholt, le 23 novembre 1738 (3), deux cérémonies se succédèrent. A Badonviller, le grand- bailli Nicolas François de Bilistein proclama le nouveau règne et prit possession de la principauté au nom du Rhingrave Nicolas-Léopold, devant les officiers de justice, notables et bourgeois convoqués. Puis, à Senones, après le serment prêté par les autorités et les habitants, un Te Deum précéda la bénédiction de l'abbé sur l'assistance prosternée.
Cet abbé était Dom Calmet. Il adressait, le 28 février 1739, une lettre d'hommage à Nicolas-Léopold: «L'abbaye de Senones a l'honneur, depuis plus de six cents ans, d'être sous la protection spéciale de l'auguste maison de Salm... J'ose donc me flatter, Monseigneur, que Votre Altesse Sérénissime agréera les hommages que je viens lui rendre en mon nom et en celui de ma communauté.» Le ton avait changé depuis les imprécations des abbés de jadis contre leurs voués, comtes de Salm!

Nicolas-Léopold, le Prince Père.

Héritier de son beau-père, Nicolas-Léopold sera reconnu prince de Salm-Salm par décret de l'empereur Charles VI (4), lequel, auparavant, l'avait créé duc de Hoogstraten. Ce duché comprenait le château de ce nom avec une douzaine de villages de la province d'Anvers et la propriété de deux hôtels, l'un à Anvers, l'autre à Bruxelles.
Le prince Nicolas-Léopold -qui était né à Nancy, le 25 janvier 1701 (5)- fut colonel propriétaire d'un régiment de son nom au service de l'Empereur, feld- maréchal des armées impériales, gouverneur d'Anvers et chevalier de la Toison d'Or. Veuf de la princesse Dorothée en 1751, il convola en 1753 avec une soeur cadette de la défunte, Christine Anne Louise Oswaldine de Salm, elle-même veuve d'un prince de Hessen Rheinfels Rothenburg.
La bienveillance et la bonté de Nicolas-Léopold dans le gouvernement de ses possessions -et sans doute aussi sa nombreuse progéniture -firent qu'on l'appela le prince père. Si sa seconde union fut stérile, il n'en avait pas été de même de la première. La princesse Dorothée lui donna 18 enfants, dont 15 parvinrent à l'âge adulte. C'était beaucoup! Songeant à leur avenir, mais préoccupé surtout de ne pas émietter son héritage, Nicolas-Léopold décida que plusieurs de ses fils seraient hommes d'Eglise. Insensible à la question de vocation, le prince père fut, en la circonstance, un véritable despote qui laissa un souvenir saumâtre.
Voici les fils:
1°) Louis Charles Othon (1721-1778), futur prince régnant de Salm-Salm.
2°) Guillaume Florentin Claude, né en 1723, mort âgé d'une vingtaine d'années à la bataille de Friedberg, en Silésie, où il servait dans l'armée du prince Charles de Lorraine.
3°) François Georges Léopold (1730-1731).
4°) Maximilien Frédéric Ernest. Né à Anholt le 28 novembre 1732, mort prématurément à Anvers le 14 septembre 1773, il fut général major des armées impériales et des troupes du Louable Cercle du Haut- Rhin, gouverneur de la ville de Luxembourg et, en 1772, chevalier de la Toison d'Or. Il avait épousé, le 16 mars 1756 à Hoogstraten, sa nièce, Marie Louise Eléonore, fille de Joseph, prince de Hessen Rheinfels Rothenburg, et de Christine Anne Louise Oswaldine de Salm.
Naquirent de cette union:
a) Nicolas Léopold Louis (1760-1768).
b) Constantin Alexandre (1762-1828), dernier prince régnant de Salm-Salm en Vosges.
Pendant la Révolution, la veuve de Maximilien, qui continuait de résider à Hoogstraten et à Anvers, se réfugia en 1794 à Anholt où elle trépassa le 8 janvier 1800 et fut inhumée.
5°) Charles Alexandre (1735-1796). Chanoine de Cologne et de Strasbourg, il abandonnera l'Eglise pour l'épée et tiendra rang de capitaine au Royal Allemand cavalerie (commission du 17 septembre 1766). Marié en 1766 à Marie Charlotte, baronne de Leers de Leerbach, il installera son foyer à Senones (6).
6°) Joseph Marie Henri (1737-1748).
7°) Emmanuel Henri Nicolas Léopold (1742-1808); chevalier de Malte, colonel propriétaire du régiment de Salm-Salm au service de la France.
8°) François Joseph Jean André, né en 1743. Sa vie ressembla beaucoup à celle de son frère Charles Alexandre. Il quitta son canonicat de la cathédrale de Cologne, fut major des armées impériales et, ayant épousé Antoinette de Maimbourg, vécut à Senones.
9°) Guillaume Florentin Jean Félix (1745-1810) qui, entré dans les ordres, fut préconisé évêque de Tournai en 1776, puis archevêque de Prague en 1793, siège qu'il occupa jusqu'à sa mort survenue aux eaux de Kissingen, en Bohême.
Quant aux filles, l'une, Elisabeth Léopoldine, mourut en bas âge (1724-1725); trois se firent chanoinesses et le demeurèrent: les princesses Gabrielle, Marie-Christine et Auguste-Sophie. Les cinq autres furent: Louise, comtesse de Manderscheid Blankenheim (t 1772) ; Marie Elisabeth, comtesse de Schoenborn (t 1775) ; Marie Françoise Josèphe, femme du prince Starhemberg qui fut longtemps ambassadeur impérial à Paris; Marie Josèphe, princesse de Hohenlohe Waldenburg; Marie-Anne, mariée en 1758 à Don Pedro d' Alcântara de Toledo, 12° duc de l'Infantado, grand d'Espagne de la première classe.

Un régime qui devient caduc.

L'événement majeur du règne de Nicolas-Léopold fut la création d'une principauté autonome de Salm- Salm avec Senones pour capitale. En effet, le régime d'indivision territoriale sous la double souveraineté des ducs de Lorraine et des princes de Salm, allait devenir caduc devant la nécessité de procéder à un partage véritable. Les traités de Vienne de 1737 et 1738 prévoyaient qu'à la mort de Stanislas Leszczynski, ex-roi de Pologne, nommé duc de Lorraine à titre viager, le duché serait dévolu à la France, et avec lui la part «lorraine» du pays de Salm. Dans cette perspective, pour que fussent sauvegardés les intérêts des Rhingraves, princes de Salm, leurs droits devaient tout d'abord être dégagés de l'indivision.
Or, en étendue et délimitation territoriale, qu'était-ce au juste que la principauté séparée du comté? Ce partage était-il même concevable? A une dame d'honneur de la princesse Dorothée, Mme d'Alimont, envoyée en mission d'information à Nancy par le prince Nicolas- Léopold, M. de Malcuit, intendant de la maison de Salm, écrivait le 25 décembre 1739: «Les projets démontrent que l'on peut faire une séparation de la principauté d'avec le comté, sans qu'il reste rien de commun entre les deux souverains: voilà le point capital.»
Sans doute, la solution la plus expédiente pour la France eût été de racheter la part des Rhingraves, plutôt que d'accepter le principe d'une enclave agrégée à l'Empire germanique. Mais, si l'on s'orientait vers un partage territorial, jugé possible, comment la France envisageait-elle cette solution? A la vérité, c'était bien difficile à savoir! Selon un rapport envoyé en 1740 par M. de Bilistein au prince Nicolas-Léopold, les intentions de la France étaient impénétrables; on ne pouvait pas deviner si elle désirait «les pays plats» (côté Badonviller) ou «la montagne» (côté Senones).
Nicolas-Léopold, qui préférait une reconnaissance territoriale à un dédommagement financier, se garda de rien brusquer. Retardées par la guerre de Succession d' Autriche, les négociations furent longues et délicates. En leur qualité de Lorrains, les agents de Nicolas- Léopold pouvaient se sentir en position peu confortable. Et puis il fallait que, bien enclose dans ses futures limites, la principauté n'y étouffât point, qu'elle pût continuer de commercer, de se ravitailler, de vivre. Il fallait enfin prévoir les cas de guerre entre la France et l'Empire. Pour qu'un bon vent gonflât la voile de ses souhaits, Nicolas-Léopold se ménagea des alliés puissants. Averti que son magnifique domaine de Neuviller-sur-Moselle était convoité par le roi Stanislas, il le lui vendit en 1749 au prix de 152 200 livres, somme qui lui tomba comme une manne au moment où ses finances étaient un peu souffrantes (7).

Senones, capitale princière.

La convention de partage fut signée à Paris le 21 décembre 1751. Avaient négocié et signèrent: pour la France, le maréchal duc de Belle-Isle, prince du Saint- Empire et gouverneur des Trois-Evêchés, assisté de l'abbé Rome, chanoine de Saint-Pierre de l'Isle; pour le prince Nicolas-Léopold de Salm-Salm, le prince Louis de Salm-Salm, son fils aîné, assisté de l'abbé Thelosent.
À la France, la maison de Salm-Salm abandonnait ses droits sur la baronnie de Fénétrange ainsi que tout le territoire à rive droite de la rivière Plaine. La principauté comprenait une trentaine de villages et un peu plus de dix mille habitants. Senones, dans la vallée arrosée par le Rabodeau, devenait résidence princière et capitale. Presque partout, rivières et menus cours d'eau avaient été utilisés pour limites; leur ruissellement allègre traçait des frontières ombragées; c'étaient, au nord, depuis le Donon jusqu'au finage de Raon-l'Etape, la rivière Plaine s'infléchissant vers le sud-ouest ; au sud, le cours supérieur du ruisseau de Lavaux et le ruiseau de Grandroué; à l'est et au nord-est, la Bruche et le ruisseau de Wackenbach.
Les articles VI et VII de la convention méritent une attention particulière:
Article VI. -M. le Prince de Salm-Salm pourra en tous temps de paix ou de guerre faire transporter, en argent seulement, ses rentes et revenus où bon lui semblera; pourront aussi les sujets de la Principauté faire passer leurs personnes, biens, commerces et marchandises dans les Etats de Leurs Majestés Très Chrétienne et Polonaise, sans être assujettis à d'autres droits que ceux imposés aux sujets mêmes des dits Etats.
Article VII. -Les sujets de France, de Lorraine et de la Principauté de Salm continueront à cultiver et labourer sur l'un et l'autre territoire les terres qui leur appartiennent ou pourront respectivement leur appartenir, sans payer aucuns droits que ceux auxquels les dites terres seulement et non les personnes peuvent être sujettes. Ils continueront aussi de jouir du droit de parcourir l'un sur l' autre comme d'ancienneté, et de commercer, vendre et acheter en tous temps leurs denrées, bestiaux et autres marchandises en France et en Lorraine, transporter, voiturer, entrer, sortir, traverser, sans être obligés de payer d'autres droits que ceux imposés aux sujets mêmes des dits Etats, qui seront ainsi réciproquement traités dans la Principauté.
En d'autres termes, la principauté ne s'entourait que de frontières politiques et administratives. Celles-ci pouvaient être franchies au gré de chacun; elles autorisaient toutes opérations commerciales ou financières, n'affectaient en rien l'exploitation du sol; toutes facilités d'approvisionnement étaient reconnues aux habitants; toutefois -et l'on pensait ici à l'éventualité d'une guerre- le prince de Salm-Salm ne restait absolument libre que de la destination de ses capitaux et non point de celle de soldats qui auraient été équipés à ses frais dans la principauté.
Ainsi fut constitué, grâce au bon vouloir du gouvernement de Louis XV, un petit Etat autonome, économiquement tributaire de la France, quoique juridiquement vassal de l'empereur germanique. La convention fut suivie de lettres patentes d'exécution, données par le roi Stanislas, duc de Lorraine, le 31 décembre 1752. Après quoi, l'abornement de la principauté fut arrêté en février 1755.
En fait, depuis 1753, on avait commencé de poser les bornes de grès rose à sommet arrondi, qui portaient en relief, sur une face, un écusson chargé des saumons et des croisettes de Salm, sur l'autre face un écusson aux alérions de Lorraine ou aux lys de France, selon qu'elles séparaient la principauté de la Lorraine ou de l'Alsace.
Puisque Senones devenait la capitale de l'Etat de Salm-Salm, elle avait besoin d'une demeure pour recevoir dignement le prince régnant et sa suite. La première pierre du premier château de Senones fut bénie le 22 juillet 1754 par Dom Calmet. Dom Fangé, neveu de Dom Calmet et futur abbé de Senones, s'était engagé à verser, pour cette construction, 20000 livres en deux annuités, à compter du jour où il parviendrait au rang d'abbé (8). En cette même période fut bâti l'hôtel de ville, comportant une vaste salle d'audience, une chambre du conseil, une salle d'archives, les prisons, l'école des filles et un rez-de-chaussée voûté à usage de halles.
Au mois de septembre 1757, la petite cité vécut des instants de grande liesse. Toute parée d'arcs de triomphe et de pavois, toute joyeuse, toute vibrante, elle recevait son souverain, Nicolas-Léopold. Le sérénissime seigneur défila à cheval, dans un long déploiement d'oriflammes où frémissaient les emblèmes de sa dynastie; sur sa poitrine cuirassée scintillait, en pendentif, le bélier d'or. Il sentit monter vers lui les ferveurs de l'allégresse populaire. Et même un médecin du pays, Claude Relogue (9), poète à ses heures, s'approcha pour déclamer un interminable compliment en vers.
Au soir de cette journée d'accueil, tandis que le prince conférait avec son grand-bailli, longtemps il entendit les rythmes et les clameurs des danses à travers la nuit illuminée.
Il existe à la mairie de Raon-l'Etape un tableau qui représente un dîner à la cour de Salm, dans le premier château de Senones, au temps de Nicolas-Léopold. Une certaine abondance de personnages et de détails donne à cette oeuvre -dont on ignore l'auteur- un vif intérêt documentaire. La salle à manger est de style Louis XV. Parmi les convives installés à une table ovale, on reconnaît deux abbés bénédictins et un religieux dominicain. Deux autres ecclésiastiques, portant rabat et croix pectorale, sont assis à la droite et à la gauche du prince régnant qui préside, cravaté du ruban rouge de la Toison d'Or. En face de lui, entre deux dames, on voit de dos un personnage en habit de cour. Sur deux tables rectangulaires ont été disposés une grande aiguière, des flacons, des bouteilles et les desserts. Manteaux, chapeaux et épées se mêlent sur des chaises et des bancs. Les laquais sont en livrée rouge et argent ou bleue et argent. Un page porte un oiseau sur le poing. Au premier plan, deux petits chiens festoient à leur manière et se disputent un os. On retient l'impression d'une cour élégante, sans faste excessif, avec une note sérieuse que signe la prédominance des hommes d'Eglise sur l'élément féminin.
Ne nous figurons cependant pas que Nicolas-Léopold vécut longuement à Senones au milieu de ses sujets. Il ne s'attarda guère dans les Vosges où ses deux principaux conseillers, MM. de Malcuit et de Bilistein, paraissent avoir été des hommes de valeur, dignes de la confiance placée en eux.
Humbert de Malcuit, né à Removille le 26 août 1697, appartenait à une famille qui servit aux armées et donna à la Lorraine plusieurs conseillers d'Etat. Par sa mère, née Roussel, il était le neveu d'Humbert de Roussel, intendant de la principauté jusqu'à sa mort en 1737 -soit pendant 40 ans- et qui avait signé, au nom du prince Louis Othon, la convention intervenue en 1709 à effet de «terminer et assoupir tous procès et différends» avec le duc de Lorraine en tant que comte de Salm (10).
Anobli par le duc Léopold en 1722, Humbert de Malcuit était intendant de la principauté de Salm et de la baronnie de Fénétrange lorsque, nommé conseiller à la Chambre des Comptes de Lorraine le 18 mars 1741, il fut obligé de certifier qu'il avait quitté son poste d'intendant, sa nouvelle magistrature étant exclusive de fonctions au service d'un prince étranger. Toutefois, le 30 mars 1741, il recevait des lettres de compatibilité l'autorisant à continuer d'assister le prince de Salm en qualité de conseiller et commissaire juge souverain. «Intelligent, ferme, précis et instruit» (11), il manqua de bien près, en 1746, la dignité de procureur général de la Chambre des Comptes de Lorraine. Il fut en outre un bibliophile distingué.
Une soeur d'Humbert de Malcuit, Marie-Elisabeth, était la femme de Nicolas-François de Bilistein, seigneur de Pulligny, Ceintrey, Voinemont et du fief du Souhait, qui cumula les fonctions de grand-bailli et d'intendant de la principauté. Les Bilistein, originaires de Hollande, et anoblis en Lorraine en 1564, avaient compté Nicolas de Bilistein, l'un des signataires ide la transaction par laquelle, en 1573, l'abbé de Senones, Raville, ratifia le plébiscite de 1571 en faveur de Jean IX, comte de Salm, et du Rhingrave Frédéric.
Vers la fin du règne de Nicolas-Léopold, apparaît Jean-Baptiste de Saint-Mihiel. Il était avocat à la cour souveraine de Lorraine et Barrois et résidait à Nancy quand lui échut, en 1765, l'office de tabellion général et de garde-sceau de la principauté (12).
Mais, puisqu'il y avait désormais un Etat autonome, les quelques officiers existants ne pouvaient plus suffir. Il fallait que cet Etat fut doté d'institutions. Un Grand- Bailliage et une Gruerie furent créés par un édit du 29 mars 1764 et, l'année suivante, une ordonnance du 28 mars 1765 vint définir les modalités de fonctionnement du Grand-Bailliage.

Dom Ambroise Pelletier.

Au calendrier de l'année 1757 à Senones, d'autres événements que les festivités de septembre étaient venus s'inscrire. Cette année-là fut tristement marquée, à son début, par la mort de Dom Pelletier, généalogiste renommé, tandis qu'à l'automne s'éteignait un autre religieux qui, dans la longue succession des abbés de Senones, restera le plus célèbre de tous, Dom Calmet.
Dom Ambroise Pelletier était non seulement lorrain, mais vosgien puisque c'est au village de Portieux -où ses parents étaient des notables- qu'il naquit en 1703. Devenu moine bénédictin, il perfectionna son talent pour le dessin, apprit sans maître à peindre des miniatures et exécuta de petits tableaux à la plume. Curé de Saint-Maurice les Senones, cette nomination l'introduisit dans la société de Dom Calmet qui lui suggéra d'étudier les familles nobles dont il  avait dessiné les blasons.
Dom Pelletier, qui avait reçu le titre d'aumônier du roi Stanislas, mourut le 28 janvier 1757, avant que ne paraisse en librairie le premier volume de son Nobiliaire ou Armorial général de la Lorraine et Barrois (Nancy, 1758, in-folio) (13). Puis, en 1878, à Nancy, sera publié par Félix Collin de Paradis, le Nobiliaire de Lorraine et Barrois, ou Dictionnaire des familles anoblies et de leurs alliances, d'après l'Armorial général de Dom Pelletier.
Outre ses études généalogiques, Dom Pelletier a rédigé une Description de la principauté de Salm en 1755, succincte, mais intéressante, suivie d'une Dissertation sur la montagne du Donon (14). La cathédrale de Saint-Dié possède des cartons d'autel peints par lui.
On lit dans le Journal d'un Senonais de 1757 à 1792 (15) ce récit d'un événement tragique:
27 janvier 1757. -Le jour même de la mort de Dom Ambroise Pelletier (16), les quatre enfants de Claude Perrin, cultivateur au Ménil-les-Senones, furent asphyxiés et brûlés dans leurs lits, une brique trop chauffée ayant mis le feu à la paillasse pendant que leurs parents chantaient à la veillée. MM. de Bilistein et de Maimbourg, officiers du prince de Salm, assistèrent à l'autopsie des cadavres, faite par M. Relogue père, premier chirurgien de la principauté. Les malheureux parents donnèrent tous les jours, pendant plus d'un an, à manger à quatre enfants pauvres et les conduisaient ensuite à prier devant une haute croix de pierre qu'ils avaient érigée devant leur maison, au milieu du village, en mémoire de cet accident.

Dom Calmet.

Dom Calmet (prénommé Antoine à son baptême) était né à Ménil-la-Horgne en 1672, dans un foyer modeste et de médiocre aisance. Ecolier, ce fut grâce à la générosité de Mme de Beauvau qu'il put suivre, au prieuré du Breuil, près de Commercy, les cours du collège que dirigeaient les pères de la congrégation de saints Vanne et Hydulphe. Sa rhétorique terminée à l'université de Pont-à-Mousson, il entra dans la vie monastique chez les Bénédictins de Saint-Mansuy de Toul où il reçut le prénom d' Augustin et fit profession en 1689.
Comme il poursuivait sa philosophie à l'abbaye de Munster, en Alsace, l'idée lui vint d'étudier les langues hébraïques, ce qu'il fit en profitant des leçons du pasteur luthérien de l'endroit, avec la permission de ses supérieurs. En 1696, il était ordonné prêtre.
Six années à l'abbaye de Moyenmoutier lui permirent de continuer ses travaux sur l'Ecriture Sainte et de rédiger l'essentiel de son Commentaire littéral sur tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, traité dont le premier volume paraîtra en 1707.
Sous-prieur de Munster en 1704, il passa ensuite une dizaine d'années à Paris (1706-1716), sauf la durée d'un séjour à l'abbaye de Saint-Mihiel. A l'issue de cette période, il fut nommé prieur du prieuré de Lay- Saint- Christophe, mais reprit le chemin de l'abbaye de Moyenmoutier dont la riche bibliothèque le tentait pour achever son Dictionnaire historique et critique de la Bible.
Abbé (temporaire) de Saint-Léopold de Nancy en 1718 et, l'année suivante, visiteur de sa congrégation, ses voyages de monastère en monastère lui fournirent l'opportunité d'une importante consultation d'archives et d'amasser les matériaux de sa future Histoire ecclésiastique et civile de la Lorraine.
Il avait été à nouveau désigné, en 1727, pour le siège abbatial de Nancy et en même temps investi de la présidence de sa congrégation lorsque, le 9 juillet 1728, les moines de Senones, par un vote unanime, firent de lui leur abbé. Il gouverna cette abbaye jusqu'à sa mort, le 26 octobre 1757 (17).
La personnalité de Dom Calmet fut celle d'un religieux au plus près de ses devoirs, modeste, austère et de moeurs pures. Il était ouvert, franc, accueillant, toujours charitable. Sa supériorité intellectuelle, qu'il ne cherchait jamais à imposer, définissait un esprit investigateur et créateur, aussi prompt à concevoir que doué d'une extraordinaire puissance de travail.
En correspondance avec les abbés de son ordre et avec les plus représentatifs et les plus illustres de ses contemporains, auteur de dissertations sur les divers sujets qui sollicitaient son intelligence si vivante, il devra l'essentiel de sa réputation à ses ouvrages d'exégèse et à ses travaux d'historien. Parmi ceux-ci, ne se devait-il pas d'écrire une Histoire de l'abbaye de Senones?
Nombreuses furent, à Senones, ses libéralités et ses réalisations. Il fonda une école et un hôpital, reconstruisit l'école paroissiale, refit à neuf l'abside de l'église abbatiale, ainsi que l'hôtel abbatial et ses dépendances.
Le pape Benoît XIII lui avait offert de l'élever à l'épiscopat, d'où il aurait sans nul doute accédé à la dignité cardinalice, mais il refusa, tant par humilité que par crainte de perdre les charges de son ordre ou de ne les conserver qu'à la faveur d'une dispense dont il voulait éviter de créer le précédent.
À notre époque où l'on s'attache volontiers à montrer l'«actualité» de certaines figures de l'histoire, c'est rendre justice à Dom Calmet que de voir en lui l'initiateur du mouvement qui a propagé avec succès le culte et le goût des études bibliques.
Dom Calmet avait composé lui-même son épitaphe:

HIC JACET FRATER AUGUSTINUS CALMET
PATRIA LOTHARUS, RELIGIONE CHRISTIANUS,
FIDE CATHOLICO-ROMANUS, PROFESSIONE MONACHUS,
NOMINE ABBAS HUJUS MONASTERII,
LEGI, SCRIPSI, ORAVI, UTINAM BENE !
HIC EXPECTO DONEC VENIAT IMMUTATIO MEA.
VENI, DOMINE JESU !

(1) F. Seillière : Partage de 1598, dans Bulletin de la Société Philomatique Vosgienne, 1893/1894. Les localités les plus importantes, Senones et Badonviller, étaient indivises. Dans le val de Senones, les villages de Vieux-Moulin, la Petite-Raon, Moussey, Belval, Vipucelle et Fréconrupt appartenaient au duc de Lorraine. Le Ménil, Saint- Stail, Grandrupt, La Broque et Framont étaient en co-seigneurie. (M. Thouvenot: L'avouerie de l'abbaye de Senones, etc.)
(2) Archives départementales de Meurthe-et-Moselle. Inventaire Dufourny. La ville de Kirn appartenait en souveraineté au prince de Salm.
(3) Une copie du testament de Louis Othon, prince de Salm, fait à Anholt le 7 janvier 1734, est aux Archives Nationales, Paris (T. 15414).
(4) L'empereur Charles VI transféra, de sa propre autorité, à la branche de Salm-Hoogstraten le suffrage à la Diète accordé en 1654 à la branche de Salm dont Nicolas-Léopold avait recueilli l'héritage par alliance. «Cet acte d'autorité fut très mal reçu en Allemagne, et les électeurs en prirent occasion de défendre, dans les capitulations impériales, toutes extensions de suffrages d'une branche à l'autre» (Pfeffel: Nouvel abrégé chronologique de l'histoire du droit public en Allemagne. Paris, 1777.)
(5) Date indiquée dans l'Almanach de Gotha. Voir d'autre part le texte de l'oraison funèbre en latin du prince Nicolas- Léopold, prononcée en l'église collégiale Sainte-Catherine de Hoogstraten, le 26 avril 1770 (Archives Nationales, Paris, T. 15414): «Hujus soeculi anno primo, Nancejum principem edidit, Antwerpia erudivit, Bruxella perfecit.»
(6) Son frère, le prince régnant Louis Charles Othon, achètera en 1776, pour le lui offrir, l'hôtel de M. de Marguerie de Montfort, gouverneur de la principauté.
(7) Devenu propriétaire de Neuviller, que les Rhingraves avaient conservé pendant deux siècles et demi, le roi Stanislas l'érigea en comté avec prévôté bailliagère, puis céda ce domaine en 1751 à son chancelier, Antoine de Chaumont de la Galaizière, «Sa Majesté reconnaissant que le prix de la dite acquisition a été payé par le sieur de la Galaizière». Celui-ci fit raser en 1756 le château médiéval et en construisit un autre, mieux adapté aux goûts et aux exigences du temps. (Colonel Charles Gérard: Histoire d'un village lorrain, Neuviller-sur- Moselle. Nancy, 1936.)
(8) Dom Fangé signa cette reconnaissance en avril 1754.
(9) Sur Claude Relogue et sa postérité, voir ci-après, chapitre VIl, note 6 H.
(10) Cette convention fut ratifiée par Louis Othon à Anholt en 1711. Dans son testament, fait à Anholt le 7 janvier 1734, ce prince loue la «fidélité, capacité et expérience» de M. de Roussel.
(11) Biographie de la Chambre des Comptes de Lorraine, par le comte A. de Mahuet. (Nancy, 1911)
(12) Jean-Baptiste de Saint-Mihiel demanda l'enregistrement au greffe de la principauté de Salm du diplôme de noblesse donné à son père par le duc de Lorraine.
(13) Comment dom Pelletier mourut-il? Fut-il assassiné par des gens dont il aurait, en historien honnête, amoindri les prétentions nobilliaires? Ce qui ne fait aucun doute c'est qu'il encourut, de ce fait, une animosité certaine. Selon le vicomte A. de Bizemont, dans sa Bibliographie nobiliaire de la Lorraine (Nancy, 1897), l'annonce puis la parution du premier volume du Nobiliaire firent éclater un «orage terrible... La cour souveraine déclara que le Nobiliaire ne ferait pas foi en justice. La noblesse s'indigna...» y eut-il pour autant attentat criminel? Sur la mort de dom Pelletier les versions diffèrent tout en gardant un caractère romanesque. De nos jours, l'éminent érudit qu'est le docteur Gilbert Chérest n'attache aucune créance à la thèse de l'assassinat.
(14) Manuscrit de 61 pages, annoté, (Archives Nationales, Paris. T. 15414). Il existe encore de dom Pelletier: Description de la principauté de Salm avec une dissertation sur les monuments de la montagne de Framont. Dédié à Mgr le Prince de Salm. 1755. 1 vol., 109 pages; 19 dessins à la plume, frontispice enluminé. (Bibliothèque de Saint-Dié, Ms 201.)
(15) L'Echo de Salm, l° juin 1894
(16) La date exacte de la mort de Dom Ambroise Pelletier, 28 janvier 1757, est établie d'après de très nombreuses références concordantes. Consulter, en particulier, Côte-d'Or 9 H 31, non paginé.
(17) Mort de Dom Calmet  26 octobre 1757. (Réf. Moselle H 505)

V
Voltaire se fait moine à l'abbaye de Senones

À Senones, Dom Calmet recevait parfois des visiteurs de marque, et Voltaire fut de ceux-là. Plus tard, Mgr Freppel, tout en célébrant le docte abbé, lui en fera grief: «Avec cette candeur quelque peu naïve de l'érudit qui a passé sa vie à étudier les hommes dans les livres plutôt que sur la scène du monde, le moine bénédictin ne semble pas avoir soupçonné quel hôte il introduisait à Senones. Cet homme ne lui avait demandé l'hospitalité que pour mieux piller ses oeuvres et en tirer les objections sans y ajouter les réponses»(1).
Pourtant, l'attitude de Dom Calmet se conçoit. Pourquoi deux grands esprits très différents n'auraient-ils pas été curieux de s'approcher? Pourquoi Dom Calmet, plutôt que de refuser sa porte à Voltaire, n'aurait-il pas accepté l'occasion d'essayer de le convertir ou au moins d'entamer son incrédulité? Et - puisque les mobiles de moindre envergure sont rarement les plus néligeables - n'avaient-ils pas à se plaindre ensemble du roi Frédéric qui, pour se gausser de Dom Calmet, avait publié sous la signature du vénérable exégète un pamphlet intitulé: Commentaire théologique sur Barbe Bleue?
Cependant, imagine-t-on Voltaire, parangon de l'esprit de doute, rechercher le séjour de l'esprit de foi et vouloir sa cellule? Lui, si attentif au bruit du siècle, se retrancher dans un ilot où le siècle éteint jusqu'à son propre murmure? Lui, si intensément mêlé à son temps, écouter le silence des heures dans une bibliothèque qui raconte un très lointain passé? C'est pourquoi, lorsqu'on le voit résider parmi les moines de Senones, cette phase de son existence mérite d'être considérée comme la plus singulière de toutes.
Quand il arrive à Senones, en juin 1754, jamais Voltaire n'a enduré un tel assaut de contrariétés, d'inquiétudes et d'angoisses. Sa retentissante querelle avec Maupertuis, président de l'Académie de Berlin, l'a projeté hors de la cour de Prusse. En s'en allant, il a été retenu à Francfort pour restitution d'un recueil qu'il a emporté dans ses bagages: les poésies du roi Frédéric. Là, il subit les avanies du résident de Prusse. Là, Mme Denis, sa nièce tendrement aimée qui s'est portée à sa rencontre, est indignement traitée. Elle retourne seule à Paris: Voltaire voudrait l'y suivre; mais les nouvelles qu'il reçoit l'en dissuadent. Des libelles qui se répandent lui sont dangereusement imputés. Louis XV ne l'aime guère; et la cour de France lui reproche les trois années prussiennes qu'il vient de vivre. Voltaire s'insurge: «On prétend que j'ai été Prussien! J'ai regardé Potsdam comme un village de France où j'ai achevé Le Siècle de Louis XIV. Peut-on prétendre sérieusement que l'auteur du Siècle de Louis XIV n'est pas français?» En tenant Voltaire à distance, le gouvernement français entend-il donner au roi de Prusse une satisfaction de détail, sans cesser de le contrarier dans les grandes choses? D'Argenson l'affirme.

Un hiver douloureux.

À la mi-août 1753, l'écrivain atteint Strasbourg. Brouillé avec Frédéric, indésirable à Paris et à Versailles, le voilà en panne au bord du Rhin. Depuis Gotha, «de palais en prisons et en cabarets», il a réussi à préserver pour le travail cinq heures par jour! À Strasbourg il marque, une pause de quelques semaines et rédige, avec le concours d'historiens locaux, ses Annales de l'Empire.
Parmi ceux qui seraient de ses amis, certains, tout en admirant son talent, préfèrent éviter sa personne, tel M. de Saint-Simon, évêque de Metz et homme d'esprit, que Voltaire désirerait aller voir. «S'il arrive aujourd'hui à Metz, répond l'évêque, je pars ce soir pour Verdun; s'il vient à Verdun, je me sauve jusqu'en Chine; la route ne me sera pas longue, j'ai toujours avec moi plusieurs de ses livres.»
A Colmar, l'imprimeur Schoepflin envisage de tirer une belle édition des oeuvres de Voltaire. Celui-ci va donc à Colmar; et pourquoi ne s'y installerait-il pas? Tout à côté il possède des gages sur un domaine appartenant au duc de Wurtemberg. Il ira voir! Alors l'envie le prend de faire construire à sa fantaisie et à peu de frais une maison de campagne qui abritera Mme Denis. Si cette maison plait à sa nièce, il y sera plus heureux qu'un prince. «Quand on a une maison à soi, on est sûr d'être occupé agréablement toute sa vie.» Chimère d'écrivain errant! Château en Espagne! L'idée rebute franchement la brillante Parisienne qu'est Mme Denis. Autre déception : les Annales de l'Empire, aux mains de Schoepflin, seront mal imprimées.
Et tout à croup, les pires craintes surgissent: un libraire hollandais publie, à l'insu de Voltaire et sous sa signature, une Histoire Universelle dont la parution le compromet, plus qu'il ne l'est déjà, aux yeux du roi et du clergé. De quoi demain sera-t-il fait? La Bastille est la seule demeure où il n'a nulle envie de montrer son esprit. Par crainte d'une confiscation de ses biens, il fait vendre les meubles, les livres, la vaisselle d'argent, les instruments de physique et les tableaux de son domicile de Paris. Il se sent surveillé; il est sur le qui-vive. Devrat-il se réfugier en territoire étranger?
L'hiver 1753-1754 qu'il passe à Colmar lui est douloureux. De funestes pensées l'obsèdent: «La fin de ma vie est détrempée d'amertumes bien difficiles à supporter. Je souhaite la mort.» Il se dépeint assiégé jour et nuit par les peines de l'esprit et celles du corps: «Je suis livré à mon inquiétude et aux maladies cruelles que l'hiver, la solitude et la mélancolie augmentent... J'ai opposé le travail à cet état funeste autant que je l'ai pu.» Dans sa correspondance, cette notion du travail, «regardé comme la plus grande consolation», réapparait souvent: «C'est chez soi, dans son cabinet, qu'on doit trouver des armes contre l'injustice des hommes.»
Le printemps vient; le moral s'améliore. Pour rétablir sa santé, Voltaire ira aux eaux de Plombières. Dans cette station thermale très en vogue, l'attendront ses deux nièces, Mme Denis et Mme de Fontaine, et ses amis, le comte et la comtesse d'Argental. Il se fait une fête de les rejoindre, ayant grand besoin d'une cure d'amitié et d'affection.
Hélas! au départ de Colmar, à l'instant de monter en carrosse, une lettre le contraint de modifier ses plans. Elle est de Mme Denis qui l'exhorte à éviter Plombières pour le moment: il s'y trouverait nez à nez avec La Condamine, qui a pris le parti de Maupertuis, et surtout avec Maupertuis lui-même, auquel désormais il voue une féroce inimitié. Voltaire en convient: sa présence dans la ville d'eaux «produirait une scène odieuse et ridicule».

Des livres et une cellule chaude.

Dans la nécessité d'une solution d'attente, l'écrivain fera un détour entre Colmar et Plombières et se résignera de patienter à Senones. Etait-ce tellement inopiné? Non point. Tout d'abord il avait prévu de consacrer à Senones deux jours seulement. Toujours en veine de travaux historiques, il convoitait «quelque endroit où il y ait une belle bibliothèque». Or l'abbaye de Senones n'était-elle pas aussi réputée pour sa bibliothèque que pour la personnalité de son abbé, Dom Calmet? À cet illustre érudit, Voltaire, six ans plus tôt, avait écrit de Lunéville: « Je préfère, Monsieur, la retraite à la cour et les grands hommes aux rois. J'aurais la plus grande envie d'aller passer quelques semaines avec vous et vos livres. Il ne me faudrait qu'une cellule chaude, et, pourvu que j'eusse du potage gras, un peu de mouton et des oeufs, j'aimerais mieux cette heureuse et saine frugalité qu'une chère royale. Enfin, Monsieur, je ne veux pas avoir à me reprocher d'avoir été si près de vous et n'avoir point eu l'honneur de vous voir. Je veux m'instruire avec celui dont les livres m'ont formé et aller puiser à la source. Je vous en demande la permission; je serai un de vos moines; ce sera Paul qui ira visiter Antoine. Mandez-moi si vous voulez bien me recevoir en solitaire; en ce cas, je profiterai de la première occasion que je trouverai ici pour aller dans le séjour de la science et de la sagesse.»
Cette lettre est du 13 février 1748. Dans l'immédiat, l'intention qu'elle exprime se réalisa-t-elle? Pour autant qu'on puisse inventorier l'emploi du temps de Voltaire, on ne constate pas qu'il soit venu plus d'une fois à Senones. En tout cas, il se découvrait, cette fois-ci, l'occasion de voir Dom Calmet tout à son aise!
Les relations épistolaires de l'abbé de Senonnes et du théoricien de l'incrédulité avaient débuté sous les auspices de Mme du Châtelet, morte depuis. Plus récemment, Dom Sinsart, abbé de Munster près Colmar, s'était flatté, dans ses lettres à Dom Calmet, d'avoir trouvé en Voltaire un ami «toujours charmant», et il avait ajouté : «M. de Voltaire passera chez vous. Il est très partisan des Bénédictins, c'est le seul ordre qu'il aime, parce que nous étudions et que nous laissons le monde comme il est, sans nous mêler d'intrigues.»
Parti de Colmar le 8 juin 1754, Voltaire s'arrête le 9 à Saint-Dié où il corrige les épreuves de ses Annales de l'Empire et arrive vraisemblablement le 10 à l'abbaye de Senones. «Je me suis fait bénédictin», écrira-t-il. Et il signera: «Le moine, Voltaire.»
Comment s'occupe, dans son couvent, ce moine d'une espèce peu commune? Demandons-le-lui: «Je m'occupe à l'histoire dans une bibliothèque immense. Les moines me cherchent les pages, les lignes, les citations que je demande. Dom Calmet, à l'âge de 83 ans, monte en haut d'une échelle qui fait trembler, et qui tremble. Et il me déterre de vieux bouquins.»
Le mois de juin est froid et Voltaire est frileux. «Je fais du feu continuellement dans ma cellule. Il vente, il pleut. Il ne manque que de la neige.» Et l'écrivain de gémir: «Dans les Vosges, on parle de l'été de la Saint-Martin; on oublie l'hiver de la Saint-Jean.»
L'art de Voltaire est de jouer avec les contrastes, d'osciller entre les oppositions. Ne sourit-on pas de l'entendre préférer les grands hommes aux rois, lui qui s'afflige tant de ses disgrâces de cour? Son éternel pyrrhonisme ne serait-il, pour une large part, qu'un procédé de style? «Vous voyez, semble-t-il nous dire, nous sommes dans un monde où rien n'est à prendre au sérieux; si c'est un peu triste, essayons de nous en amuser, de nous en distraire; ne soyons pas pesants, ne soyons pas des cuistres.» Fort bien; mais outre qu'il nous propose une facilité un peu courte, c'est ainsi qu'il aura dressé, non sans génie, le type de l'homme sans convictions.
Pas plus que l'eau ne peut comprendre le rocher, n'y avait-il pas une trop grande disparité entre la nature ondoyante de Voltaire et celle de Dom Calmet?
Dans sa lettre du 13 février 1748 à Dom Calmet, Voltaire vantait Senones, «séjour de la science et de la sagesse», foyer de sa propre formation. À peine est-il bien chauffé chez les moines qu'il se voit entouré d'un «fatras d'erreurs imprimées».
Il assure qu'il préfère, à l'étude du présent, celle du passé: «Le train du monde ne vaut pas la peine qu'on s'y attache. L'histoire du jour ne vaut pas l'histoire des siècles passés. Qui sait aimer et s'occuper est au-dessus de tout.» Mais, au fond, que pense-t-il de l'histoire? Comme Dom Calmet, «on peut s'y amuser quand l'imagination baisse. Il ne faut point d'esprit pour s'occuper des vieux événements». «Les recherches historiques m'ont appesanti.» Quelques semaines plus tôt, il avait écrit à Mme Denis: «L'histoire tue plus sûrement son homme qu'une tragédie. Le travail désagréable de consulter vingt gros livres fait un mal réel.»
Voltaire craint d'engluer dans de patientes et laborieuses recherches son esprit qui vole. Toutefois, on discerne qu'en réalité il fait deux parts: la proche histoire et les «vieux événements». Plus l'histoire est proche de nous, plus les hommes qu'elle désigne sont présents et nous parlent, plus leur relief domine celui des faits. Parce qu'à travers les événements, il cherche son héros, Voltaire se plaît davantage dans la proche histoire. Il sait aussi combien la science historique est relative. On n'écrit jamais l'histoire qu'avec les restes de ce qui a été écrit avant nous. À chaque pas, l'erreur tend ses pièges. Là encore s'émeut, chez Voltaire, l'esprit de doute.
A Senones, si féru soit-il du savoir vivre avec soi-même, il n'en déplore pas moins - et on le comprend - l'absence de ceux qu'il aime. Au comte d'Argental: «Les antiquailles où je suis condamné et les Capitulaires de Charlemagne sont bien respectables; mais cela ne console pas de votre absence.» Mme du Deffand a droit à une formule analogue: «Le commerce des Pères de l'Eglise et des savants du temps de Charlemagne ne vaut pas le vôtre...» Pour Mme Denis jaillit le joli mot, l'heureuse trouvaille: «Ma chère Héloïse, Abélard attend de vos nouvelles dans l'abbaye de Senones.» Déjà il lui avait écrit: «Je crois que j'ai manqué la vocation; c'était d'être moine, car j'aime la cellule. Je voudrais que vous pussiez vous faire nonne avec moi.»
D'Alembert avait souhaité que Voltaire fît, pour l'Encyclopédie, un article traitant de l'esprit. «Il se repentira, plaisanta Voltaire, d'avoir demandé des gavottes à un homme qui a cassé son violon.» Mais d'Alembert avait bien choisi son auteur; et c'est dans une cellule de l'abbaye de Senones que l'écrivain le plus spirituel de son temps laissa courir sa plume pour donner les belles pages attendues.

Un véritable anachorète.

Evoquant la vie monastique de Voltaire, Duvernet notera: «C'était un véritable anachorète, sortant peu du cloître, occupant une cellule très modeste, mangeant quelquefois au réfectoire, allant à la messe, assistant au sermon, suivant les processions. En un mot, le philosophe se comporta si convenablement tout le temps qu'il habita l'abbaye de Senones, qu'après son départ Dom Calmet se vantait d'avoir, disait-il, converti le plus grand déiste que la terre eût jamais porté
À propos du comportement de Voltaire en matière de pratique religieuse, on remarquerait ici que, la même année, à Colmar, il s'était confessé et avait communié pour Pâques, ce qui ne l'avait pas empêché de parler de ses dévotions avec cette désinvolture si caractéristique de sa tournure d'esprit: «Je m'étais confessé dans mon lit au gardien des Capucins, raconta-t-il à Mme Denis. Voici ma confession: «Il y a six mois que je suis malade sans sortir de ma chambre, je n'ai pas eu de grandes tentations et mes péchés se réduisent à avoir été fort en colère contre un Jésuite. » - «Ah! si ce n'est que contre un Jésuite, m'a dit le Capucin, il n'y a pas grand mal.» Il m'a donné un beau billet de confession. J'en ai un encore plus beau de communion. Je serai sauvé; mais, dans ce monde, je veux une bonne édition de mes ouvrages.»
Vers la fin de juin, Voltaire est impatient de rejoindre Plombières. Le monastère est son tombeau, dit-il. Il aspire à ressusciter. Au comte d'Argental, le 24 juin: «Lazare va se rendre à votre piscine. Il y a, dit-on, un monde prodigieux à Plombières; mais je ne le verrai certainement pas. Vous êtes tout le monde pour moi.» Et à Mme du Deffand: «Je prendrai les eaux en n'y croyant pas, comme j'ai lu les Pères.» Cette réflexion ne l'embarrassera pas, après son départ, d'écrire à Dom Calmet: «Je trouvais chez vous bien plus de secours pour mon âme que je n'en trouve à Plombières pour mon corps. Vos ouvrages et votre bibliothèque m'instruisaient plus que les eaux de Plombières ne me soulagent.» Et au duc de Richelieu: «Ne vous figurez pas que, dans votre belle province [le Languedoc] vous ayez les livres qu'il faut à ma pédanterie. Je les ai trouvés au milieu des montagnes des Vosges. Où ne va-t-on pas chercher l'objet de sa passion... Il y a dans ce désert sauvage une bibliothèque presqu'aussi compléte que celle de Saint-Germain-des-Prés, à Paris. »
Voltaire avait quitté Senones le 2 juillet 1754; ce qui ne lui coûta qu'un mot d'esprit de plus. On prétend que le gouvernement du prince régnant l'ayant fait prier de se hâter, aurait encouru cette réplique: «Je vous remercie, Monseigneur, de vous intéresser à ma personne, et vous suis reconnaissant de la tolérance que vous me donnez en m'accordant deux jours pour quitter une principauté dont un escargot ferait tout le tour en une heure.»
Ayant enfin rejoint ses deux nièces et les d'Argental à Plombières, c'est à M. de Cideville que Voltaire, historien et poète, déclare que ses meilleurs suffrages sont pour la poésie:
Ne me dites point de mal des livres de Dom Calmet.
Ses antiques fatras ne sont point inutiles;
Il faut des passe-temps de toutes les façons.
Et l'on peut quelquefois supporter les Varrons
Quoiqu'on adore les Virgiles.

D'ailleurs, il y a cent personnes qui lisent l'histoire, pour une qui lit les vers. Le goût de la poésie est le partage du petit nombre des élus.
Revenu à Colmar, accompagné de Mme Denis, dans la deuxième quinzaine de juillet, Voltaire y résidera encore quelques mois. A l'automne 1754, il partira pour Lyon où il sera chaleureusement accueilli, et gagnera la Suisse où il se fixera dans la propriété nommée par lui Les Délices.


(1) Outre les Oeuvres complètes de Voltaire (Paris, 1863), nous avons consulté de lui : Lettres d'Alsace à sa nièce Mme Denis, publiées avec des introductions et des notes par G. Jean-Aubry (Paris, 1939) ainsi que, entre autres auteurs, Gaston Save : Voltaire à Senones (dans L'Echo de Salm, 1894). On signalerait aussi l'étude de Fernand Baldensperger: Voltaire et la Lorraine (Le Pays Lorrain, 1934-1935).

VI
Le prince Louis et sa cour

Quand Nicolas-Léopold mourut à Hoogstraten, le 4 février 1770, commença le règne de son fils aîné, Louis Charles Othon, dit le prince Louis. Né à Hoogstraten le 22 août 1721, il était âgé de 49 ans. Ancien étudiant de l'université de Paris, abbé commandataire de Bohéries (diocèse de Laon), de Beaupré (diocèse de Toul) et de Saint-Quentin-sur-l'Ile (diocèse de Noyon), il avait été l'un des négociateurs et signataires de la convention de 1751. Ensuite, on l'avait beaucoup vu à Senones, faisant apprécier de tous son naturel affable. Mais, en raison de sa santé médiocre et de sa taille déformée, son père, le feld-maréchal, l'avait dirigé autoritairement vers le sacerdoce, voulant réserver la souveraineté au plus proche des cadets, le prince Maximilien: celui-ci ne portait-il pas avec gloire l'uniforme d'officier dans les armées impériales? Cette tyrannique pression paternelle n'avait d'ailleurs pas été réservée à Louis. L'un de ses frères, Charles, n'aurait évité la prêtrise qu'en avouant qu'il avait contracté un mariage secret.
Louis, tout d'abord, s'était montré docile. Au moment du mariage de Maximilien, en 1756, des arrangements avaient été pris, Louis paraissant renoncer au sceptre des rives du Rabodeau. Mais il s'était ravisé. Pour régner, il s'appuyait sur sa qualité d'aîné, sur ses bonnes relations avec la cour de France et sur la sympathie des habitants de la principauté. Quant à Maximilien, il fondait ses prétentions sur la volonté paternelle confirmée par testament (1). Une rivalité ouverte s'ensuivit.
Maximilien n'hésita pas devant l'idée d'un coup de force. Il envoya à Senones des émissaires et des estafiers munis de tout un arsenal. La capitale princière s'enfiévra: allait-elle être le théâtre d'une guerre civile?
Louis savait bien que les populations le soutiendraient. Prévenu de ce qui se tramait, il devança son frère. Et lorsque Maximilien arriva à cheval, prêt à s'emparer du pouvoir, déjà ses hommes de main avaient été désarmés. Il n'y eut pas un coup de fusil, tout au plus un coup de canne asséné par le prétendant malchanceux sur le bourgeois Maté qui venait l'arrêter.
Pour chaude qu'elle eut été, l'affaire n'alla pas plus loin. Le tribunal impérial de Wetzlar, appelé à rendre son arbitrage, se prononça en faveur du prince Louis. On négocia un Accord entre frères qui fut ratifié à Senones le 9 novembre 1771: Nous nous promettons, déclaraient Louis et Maximilien, «d'entretenir soigneusement la paix et l'union fraternelle, et de faire réciproquement et toujours tout ce qui peut augmenter le lustre, le bien-être et l'utilité de notre maison, à quel effet nous nous donnons mutuellement notre parole de prince et d'honneur (2)
Le prince Louis était reconnu comme héritier général de son père; et le prince Maximilien obtenait pour sa part le château et le duché de Hoogstraten avec les hôtels de Bruxelles et d'Anvers. Quelques jours plus tôt, la réconciliation des deux frères s'était manifestée à Senones au mariage de leur soeur, Marie-Josèphe, avec le prince de Hohenlohe et Waldenburg.
La paix familiale rétablie et le conflit successoral réglé, Louis voulut avoir une épouse qui ferait la grâce de son règne et serait mère d'un héritier. Auparavant, il lui fallait être relevé de ses voeux ecclésiastiques... car il était sous-diacre! Le chemin de Louis vers le bonheur conjugal passait nécessairement par Rome. Or le cas était d'autant plus épineux que le terrible Prince Père, pressentant les futurs desseins de ce fils, lui avait miné les accès du Vatican par le truchement du nonce à Bruxelles. Difficulté supplémentaire: le prince Louis avait désormais 50 ans, et son âge pouvait lui être objecté. Un peu de patience allait servir ses projets matrimoniaux. Quand la tiare eut couronné Pie VI, le nouveau pape accorda la dispense refusée par son prédécesseur, Clément XIV, et Louis, ayant renoncé à ses abbayes, épousa, le 30 octobre 1775, à Seraing, la comtesse Marie Anne Félicité d'Horion. Moins de trois ans après, le 29 juillet 1778, il s'éteignait à Senones sans postérité pour aller reposer, le 1° août, en l'église abbatiale. Sa veuve lui survivra jusqu'au 9 mai 1800, à Senones. Mais, après avoir fait l'ornement de la société, elle était tombée dans une maladie de langueur qui diminua ses facultés intellectuelles.

Le gouvernement du prince Louis.

Le prince Nicolas-Léopold avait commencé de pourvoir la principauté d'institutions. Son fils Louis, avec l'aide de son chancelier, Pierre-François Noël, s'assigna pour première tâche de compléter l'oeuvre entreprise.
Créé par édit du 12 mars 1771, le Conseil de Régence, composé du chancelier et d'un certain nombre de conseillers intimes, eut pour objet tant de gouverner la principauté que de centraliser à Senones l'administration générale des possessions du prince, Etats de l'Empire.
Les autres organismes étaient la Chambre des Finances, le Bailliage et le Conseil de Justice. La Chambre des Finances procédait à l'audition annuelle des comptes du receveur général. Elle se réunissait, tout comme le conseil de Régence, en présence du prince ou, à son défaut, sous la présidence du chancelier. Le Bailliage était le tribunal de première instance et la juridiction tutélaire. Le Conseil de Justice, comprenant les officiers de gruerie, s'occupait de la tenue des plaids annaux (3) et de désigner les maires ou autres magistrats dans toutes les communautés.
Jean-Baptiste de Saint-Mihiel, grand-bailli vers 1770, sera nommé par la suite grand-gruyer et président du Conseil de Justice. Il conservera les fonctions de conseiller intime du prince et de membre du Conseil de Régence lorsque, pour réduire les charges, le Conseil de Justice aura été supprimé le 4 février 1778 et ses attributions réparties entre le Conseil de Régence et le Bailliage.
Le gouvernement réglementait les professions. Si des problèmes particuliers ou des contestations en troublaient le bon exercice, il intervenait. En voici un exemple:
Deux perruquiers étaient autorisés à tenir boutique à Senones; mais bien vite ils se firent grise mine, l'un débauchant les compagnons de l'autre. Pour supprimer ce motif de mésintelligence, un règlement fut arrêté le 3 mars 1774 dans les termes que l'on va lire:
Nous Jean-Baptiste de Saint-Mihiel, conseiller intime de Son Altesse Sérénissime, chef de police de la ville de Senones et principauté de Salm, etc.
Nous croyons devoir prendre les précautions convenables pour empêcher que les contestations qui ont lieu depuis quelque temps entre ces deux perruquiers au sujet de leurs compagnons ne se renouvellent à l' avenir, c' est pourquoi nous leur défendons:
Premièrement, de se débaucher réciproquement leurs compagnons, garçons ou apprentis, sous peine de 25 livres d'amende;
Secondement, de recevoir aucun garçon qui ne soit muni d'un certificat du dernier maître chez qui il aura travaillé, soit en cette ville ou ailleurs;
Troisièmement, défendons pareillement aux garçons qui seront entrés chez l'un des deux maîtres de cette ville, de le quitter pour entrer chez l'autre qu'ils n'aient procuré à leur maître un garçon qui ait fini son apprentissage ou ne l'ayant averti trois semaines auparavant, auxquels cas le maître qu'ils voudront quitter ne pourra leur refuser un certificat, soit qu'ils veuillent entrer chez l'autre perruquier, ou aller travailler ailleurs (4).
Le prince Louis ne fut pas moins préoccupé d'embellir la ville de Senones et de la pourvoir d'aménagements utiles (5) que de prévenir et de réprimer «les excès qui blessent la religion et les bonnes moeurs». L'ordonnance prise par M. de Saint-Mihielle 1° février 1774 semble émaner d'un moraliste bien sourcilleux:
II est défendu par ordre très expres de Son Altesse Sérénissime, à tous aubergistes et vendant vin dans la ville de Senones de donner à boire chez eux, dans quel temps que ce puisse être, soit de jour ou de nuit, à aucunes personnes qui sont au service de S.A.S. soit dans la livrée ou autres, et à qui que ce soit de la garde de S.A.S., sergents, caporaux ou soldats, sous peine de cinq livres d'amende pour la première fois, de dix livres pour la seconde et de privation de cabaret pour la troisième...(6).
A côté de ce vertueux souci d'épargner à ses fantassins les jovialités de Bacchus, le monarque de Senones eut son attention requise par une affaire sérieuse. Bien que la convention de 1751 eut reconnu à la principauté toute liberté de commerce et de trafic à travers ses frontières, les fonctionnaires du roi de France mettaient des entraves à l'application de cette clause. Or il était essentiel que la principauté put exporter ses bois et surtout importer des blés dont la production, chez elle, était faible. Sinon, jamais la maison de Salm-Salm n'aurait accepté de céder à la France ses terres de Fénétrange et de Badonviller où abondaient les céréales. Le prince Louis adressa donc un mémoire au roi Louis XV, lequel confirma, le 22 mai 1772, la convention de 1751.
La justice à l'époque était sans tendresse à l'égard des malfaiteurs et impitoyable aux criminels. Elle comportait un châtiment public. Avant d'être renvoyés en prison ou, pour le moins, bannis, les voleurs étaient fouettés puis marqués au fer rouge. Une seule exécution sur la roue eut lieu dans la principauté. Elle fut infligée, en juillet 1772, à un individu de Celles, coupable d'avoir noyé son jeune frère, âgé de 15 ans, sous prétexte qu'il était libertin. Il avait été condamné en l'hôtel de ville de Senones par sept juges, dont l'un de Saint-Dié. On le conduisit en charrette, accompagné d'un aumônier, jusqu'à Celles où le bourreau, l'ayant roué à mort, pendit le corps à un arbre sur l'emplacement du crime.
Pour tempérer cette justice rigoureuse, le prince Louis savait user de clémence à bon escient. Une servante de la Petite-Raon avait étouffé entre deux paillasses et enterré de nuit son enfant naturel nouveau-né. Exhumé par les porcs, le cadavre fut découvert par de petits pâtres. On incarcéra la mère. Elle avait été poussée au désespoir et regrettait amèrement son crime, accompli dans l'effroi d'une grande détresse. Le prince en fut ému. Il gracia la repentante qui épousa le père de l'enfant (7).
Désireux d'augmenter les ressources de l'hôpital de Senones, le même souverain décida en 1773 d'imposer un droit du centième denier sur les ventes et aliénations d'immeubles, et d'astreindre les aubergistes et débitants de boissons au paiement d'une taxe de 4 sous par mesure de bière et de 8 sous par mesure de vin (8).
Plusieurs motifs de tristesse avaient assombri les dernières années du prince Louis. A la stérilité de son union s'ajoutèrent d'autres ennuis. Ses relations avec l'abbé de Senones, Dom Fangé, s'étaient détériorées. Alors que la création de l'évêché de Saint-Dié venait porter préjudice à l'autorité quasi-épiscopale de l'abbé de Senones dans la principauté (9), le prince nourrissait secrètement le projet de transformer l'abbaye en une collégiale de chanoines. Quelle que fut sa piété, il appartenait bien à une époque où un fort courant d'opinion tenait en défaveur les ordres religieux. A ses yeux, les moines de Senones étaient sans utilité réelle. Mais surtout il leur reprochait de former, dans son petit Etat, un autre Etat qui échappait à sa souveraineté.
Pour marquer un premier avantage, le prince essaya d'obtenir que l'abbaye de Senones fut séparée de la congrégation de saint Vanne et saint Hydulphe à laquelle elle avait adhéré. Il prit des mesures autoritaires et vexatoires. Dom Fangé regimba et porta ses plaintes devant la cour de Wetzlar qui lui donna gain de cause. Le prince en ressentit une vive déception. Dans son amertume, doutant de l'avenir de l'enclave de Senones, il aurait songé à l'échanger contre une portion de territoire français plus rapprochée de ses autres Etats.
Et puis les finances princières présentaient un bilan déplorable! Louis avait trop aimé la magnificence; il n'avait jamais su refuser; il avait été incapable d'enrayer les dilapidations. En revanche, il avait affirmé en souverain le régime de la principauté et exercé une grande influence personnelle par le rayonnement de ses vertus et l'exemple de son aménité. Si son goût de l'apparat manqua de prudence, ce prince avait toujours été accessible et compatissant. Aussi la popularité n'abandonnera pas sa mémoire, rendant hommage à la fois à la bonté du souverain et au lustre du règne.

À la cour de Salm-Salm.

Il importe donc de ne pas quitter ce règne avant d'avoir pris un aperçu de la cour de Salm-Salm. Ce fut dans le premier château de Senones que, le 29 octobre 1771, Marie-Josèphe de Salm-Salm, soeur du prince régnant, prit pour époux, devant Dieu et devant la cour, Charles Albert, prince régnant de Hohenlohe et Waldenburg. Le prince Guillaume-Florentin de Salm- Salm, chanoine des très illustres chapitres de Cologne, Strasbourg, Augsbourg et Liége -et qui était le plus jeune des frères de Marie-Josèphe- donna la bénédiction nuptiale, «en présence et avec la permission du Très Révérendissime Père en Dieu nom Augustin Fangé, prélat ordinaire du district», assisté de Dom Remy Forterre, curé de Saint-Maurice les Senones. Cette présence de Dom Fangé montrait que les relations du monastère et du château étaient encore excellentes. Quand le prince Louis eut signé le registre paroissial, il tendit la plume à ses frères: Maximilien, qui portait la croix de chevalier de l'ordre militaire de Marie- Thérèse, et Charles-Alexandre. Après eux, les quatre dignitaires de la cour cités comme témoins furent: le chancelier Pierre- François Noël; le chevalier de Marguerie de Montfort, gouverneur et grand veneur de la principauté; Jean- Baptiste de Saint-Mihiel, conseiller intime et président du Conseil de Justice; Jean-Baptiste Chargoit, conseiller et secrétaire intime, contrôleur des finances. Signèrent en qualité de témoins du prince de Hohenlohe: le baron d'Everlange de Sommière, grand écuyer, et le vicomte de Roussel (10).
Un peu plus tard, de 1773 à 1775, le prince Louis faisait construire le grand château de Senones, agrémenté d'un parc, demeure où il se plut à réunir une remarquable collection de tableaux et objets d'art et où il donna des fêtes splendides dont persistera le souvenir émerveillé.
Sa maison et ses équipages étaient d'une tenue très soignée. Le château employait un maître d'hôtel, un contrôleur d'office, un valet de chambre tapissier, de nombreux valets de pied et quantité de jardiniers. Aux écuries s'affairaient un écuyer, des cochers, des postillons munis de leur cor de chasse et des palefreniers. Le prince régnant ne sortait que dans son carrosse armorié, aux attelages couplés, et vraisemblablement accompagné de son gentilhomme (le chevalier d'Alincourt, nommé en 1771) (11).
Aux côtés du prince, le chancelier Pierre-François Noël est un juriste. Son magistère suprême -on serait tenté de dire «son règne»- ne se terminera dans la principauté vosgienne qu'à la Révolution. Après quoi, il restera jusqu'à sa mort ce qu'il avait toujours été auparavant: le conseil, le confident, l'ami des princes de Salm-Salm. Que savons-nous encore de lui? Natif de Mayence, le 24 septembre 1736, il avait été, après de fortes études de droit, avocat au tribunal impérial de Wetzlar, puis conseiller aulique de l'électorat de Trèves et professeur de droit d'Etat allemand à l'université de cette ville. Chancelier de Salm en 1770, ce fut lui le principal auteur de l'Accord entre frères de 1771. C'était un homme de caractère. Le prince Louis tint à lui faire honneur en diverses circonstances, par exemple, comme on l'a vu, au mariage de la princesse Marie-Josèphe. Une autre fois, au baptême de Marie Anne Louise Noël, fille du chancelier, à Senones le 6 mars 1776, le prince régnant et son épouse, parrain et marraine, viennent en personne et signent (12).
Après le chancelier Noël, le plus haut dignitaire est le conseiller intime, gouverneur et grand veneur, Claude- Mathurin de Marguerie de Montfort, nommé par lettres patentes de 1770. Il est né le 18 mai 1729 à Haroué où son père était capitaine et prévôt seigneurial. A l'âge de 13 ans, il entre à l'Ecole militaire de Lunéville, dite Compagnie des gentilshommes du roi Stanislas. De 1756 à 1759, il participe à la campagne des Indes dans le grade de lieutenant aide-major au régiment de Lorraine et sert «avec la plus grande distinction» (13). À la suite de son union avec Gabrielle de Malcuit -bénie à Senones par l'abbé Dom Angustin Fangé, le 22 décembre 1762- il établit son foyer dans la capitale de la principauté ou lui naissent quatre enfants (14). Sa charge ne comporte pas que des attributions honorifiques, telles que de représenter son souverain dans les cérémonies; il lui incombe de faire surveiller les chasses et de commander la garde du prince.
L'effectif de cette garde aurait dû être de cent hommes, mais -sans doute pour modérer sur ce point les dépenses somptuaires- elle ne semble pas en avoir eu jamais plus de 60: deux officiers, deux sergents, quatre caporaux, deux fifres, deux tambours et une cinquantaine de fusiliers.
S'il n'est nullement nécessaire d'être noble pour occuper une fonction ou être invité à la cour, on n'imagine pas de cour sans noblesse. Or, précisément, on ne voit pas qu'il y ait eu de noblesse autochtone dans la principauté, ni que les princes se fussent arrogé le droit d'anoblir. La plupart de leurs conseillers et fonctionnaires proviennent de familles bourgeoises. Les quelques gentilshommes ou anoblis attachés à la maison de Salm au XVIII° siècle sont tous de souche étrangère à la principauté ; ils tiennent leur noblesse soit d'une extraction ancienne, soit surtout d'anoblissements conférés par le duc de Lorraine ou l'empereur germanique, et font tous partie d'un même réseau de parentés.
Sur ce sujet, il est significatif d'examiner les liens familiaux de Claude Mathurin de Marguerie de Montfort. D'une lignée de vieille noblesse normande, il est, par sa mère, Jeanne de Saint-Mihiel, parent de Jean- Baptiste de Saint-Mihiel, président du Conseil de Justice. Par sa femme, Gabrielle de Malcuit, il est le gendre d'Humbert de Malcuit, celui-ci étant, on s'en souvient, le neveu d'Hubert de Roussel et le beau-frère de Nicolas- François de Bilistein. D'autre part, Humbert de Malcuit aura un fils procureur général de la principauté (15). Indiquons enfin que les Malcuit étaient alliés aux Maimbourg, famille où le prince François-Joseph de Salm- Salm, frère du prince régnant Louis, choisira sa femme, Antoinette de Maimbourg.

Coup d'oeil sur quelques destins.

D'autres noms, parmi ceux des fonctionnaires de la cour et du gouvernement de Salm-Salm, se sont entourés d'une particulière notoriété, ou même ont conquis une véritable illustration.
Hyacinthe Messier, receveur des finances de la principauté (père de Marie-Agnès Messier, deuxième femme du chancelier Noël) , était le frère d'un astronome réputé, Charles Messier. Ce spécialiste des espaces célestes (né à Badonviller en 1730, mort à Paris en 1817) avait son observatoire à Paris; et Louis XV, qui le connaissait bien, l'appelait «le furet des comètes». Sa femme étant malade au point d'en mourir, Charles Messier, au chevet de l'agonisante, manqua une comète que découvrit l'astronome Montagne, de Limoges. Non moins désespéré de sa déconvenue que de son deuil, Messier répondit un jour aux condoléances qu'on lui présentait: «Hélas! j'en avais découvert douze! Il faut que ce Montagne m'ait enlevé la treizième et la plus belle: elle avait une queue magnifique!»
Barthélemy Richoux d'Estoumelle, maître d'hôtel du prince régnant, sera le père de Marie-Alexis Richoux, curé constitutionnel de Senones sous la Révolution. L'abbé Richoux (les temps exigeant des restrictions, il ramènera aux proportions normales son nom qui avait pris de l'obésité) était né à Paris le 4 mai 1763. Vicaire à Labroque en 1788, curé de Reménoville en 1793, secrétaire et greffier de la municipalité de Senones en 1795, il fut nommé, à la demande d'une partie des paroissiens, curé de Senones par l'évêque schismatique de Saint-Dié, Maudru, en 1797, et occupa ce poste jusqu'en 1803. Il mourut le 13 décembre 1817, étant curé de Dompaire et ne laissant que des regrets. S'il avait eu la faiblesse de pactiser avec un régime qui voua à la persécution et à la mort tant de prêtres fidèles, il eut au moins le don de se faire aimer. Disciple de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, c'était un adepte du culte de la nature. Il a été représenté regardant une fleur, comme s'il revendiquait cette devise inscrite et qui le dépeint bien: «Naturam invisere dulce mihi.»
Mais comment aurait-il été possible de prévoir le destin de Claude-Ambroise Régnier, quand il était conseiller de Son Altesse Sérénissime et procureur général de la principauté? Né à Blâmont le 5 novembre 1746, d'un père aubergiste qui lui-même était fils d'un procureur général au bailliage de Saint-Dié, Claude-Ambroise Régnier fut étudiant à l'université catholique de Strasbourg, puis à l'université de Pont-à-Mousson où il obtint sa licence en droit. Il était avocat au barreau de Lunéville lorsqu'en 1769 il accepta du prince régnant de Salm-Salm la charge -qu'il conservera pendant quelques années- de procureur général. Puis, poursuivant à Nancy sa carrière d'avocat, il remportera de grands succès oratoires. À la veille de la Révolution, il fut l'un des principaux rédacteurs des cahiers de doléances. Elu député aux Etats Généraux, il participa aux travaux de la Constituante sur la nouvelle organisation judiciaire. À l'avènement de la Législative, il se retira provisoirement de la vie politique, revint à Nancy, reprit sa profession d'avocat et entra au corps municipal. Nommé président du tribunal du district, il fut destitué en 1793. Emprisonné sous la Terreur, libéré après la réaction de thermidor, il oubliera la paille des cachots dans un siège de député au Corps Législatif où l'enverront les électeurs de la Meurthe en 1795. Lors du coup d'Etat du 18 brumaire, le soutien dont Bonaparte lui fut redevable détermina son envolée vers la haute fortune. Membre du Conseil d'Etat, il fut l'un des rédacteurs du Code civil. Grand juge et ministre de la justice en 1802, il reçut en outre le ministère de la police pendant la disgrâce de Fouché. Grand cordon de la Légion d'honneur en 1805, comte de Gronau et de l'Empire en 1808, duc de Massadi-Carrara par lettres patentes du 15 août 1809, président du Corps législatif en 1813, il mourut à Paris en 1814, après avoir donné son adhésion à la monarchie légitime qui venait d'être restaurée.
Marié à Charlotte Lejeune, il en avait eu un fils, Nicolas François Sylvestre Régnier, comte de Gronau et de l'Empire, duc de Massa (1783-1851), créé duc pair héréditaire par lettres patentes du roi Louis XVIII du 26 décembre 1817, et qui épousa Anne Charlotte Mac Donald, fille du maréchal Mac Donald, duc de Tarente, dont postérité.
Et voici que ce nom de Charlotte Lejeune, cité à l'instant, nous ramène au pays de Salm où François- Louis Lejeune, frère de Charlotte, fut conseiller intime du prince, juge au Grand Bailliage et officier des Eaux et Forêts. Après le 18 brumaire, Régnier, en pleine ascension politique, tendit une main toute fraternelle à François-Louis. Et cette main contenait un poste de sous- préfet de Lunéville. Cette nomination valut à Lejeune d'assister à la signature du traité de Lunéville, conclu dans son hôtel particulier en 1801, entre Joseph Bonaparte et le ministre plénipotentiaire d'Autriche, le comte de Cobentzel. Tout cela était plein de promesses. Convié aux fêtes du couronnement de Napoléon, Lejeune ne bouda pas ce voyage. Et puis, quelques jours après -imprévisible cruauté du sort- il mourut. Le moins que l'on puisse dire est que le chemin de Paris n'avait pas été aussi favorable aux deux beaux-frères!

(1) Le testament du prince Nicolas-Léopold, daté du 23 mars 1769 et rédigé en allemand, a été publié dans la revue Oudheid en Kunst («Archéologie et Art ») en 1931.  (L. Braeckmans, éditeur, Brecht, province d' Anvers.) Une traduction néerlandaise en a été donnée par M. Lauwerys dans la même revue. Le signataire de ce testament déclare que le prince Louis, du fait de sa faible santé, a «librement consenti» d'abandonner ses droits de primogéniture à son frère le prince Maximilien, en échange d'une rente annuelle.
(2) Archives départementales des Vosges
(3) Les plaids annaux étaient une institution spéciale à la Lorraine, créée en 1598 par le duc Charles III. Ils se tenaient dans chaque village et chaque année vers la mi-octobre. Tous les habitants devaient y assister sous peine d'amende. On procédait à la nomination des maires et échevins, des bangards (gardes champêtres), des gardes-chasses, gardes forestiers et à leur prestation de serment. On énumérait les cens et autres droits féodaux à payer; on prononçait les amendes pour mésus champêtres. Les agents chargés des recettes et des dépenses des villages rendaient compte de leur gestion et faisaient les ordonnances de police nécessaires. (Histoire de la Lorraine, publiée par la Société lorraine des études locales dans l'enseignement public.)
(4) Archives départementales des Vosges.
(5) Cf. «Compte et emploi des deniers empruntés par le sieur de Saint-Mihiel pour l'embellissement de la ville de Senones et la construction de différents ouvrages. 3 février 1777.» (Archives départementales des Vosges.)
(6) Archives départementales des Vosges.
(7) Journal d'un Senonais de 1757 à 1792, dans l'Echo de Salm du 1° juin 1894.
(8) Archives Nationales, Paris. T. 5662.
(9) D'après la Description de la principauté de Salm en 1755, de dom Pelletier, la principauté comptait 6 curés et 3 vicariats. Elle constituait, au spirituel, un district ou l'abbé de Senones faisait «tout ce que font les évêques dans leurs diocèses, excepté l'ordination et la confirmation». Seules se trouvaient en dehors de ce district les paroisses de Celles et de Luvigny, dépendantes de l'évêché de Toul.
(10) Registres paroissiaux de Senones.
(11) Baron F. Seillière : « Documents, etc.»
(12) Registres paroissiaux de Senones.
(13) Chérin, 130.
(14) cf. Pierre de La Condamine: La maison de Marguerye. Ses deux branches lorraines. Dans: Annuaire de la Société d'histoire et d'archéologie de la Lorraine, tome LXII, année: 1962.
(15) Humbert (ou Hubert-Dieudonné) de Malcuit (ou Malcuyt) avait épousé la fille d'un trésorier de l'extraordinaire des guerres à Toul, Catherine de Boislinel, qui lui donna quatre enfants ; voir, à la fin du volume le tableau généalogique n° 5.

VII
La Sérénissime Tutelle

Le prince Louis eut pour successeur son neveu, Constantin. Né à Hoogstraten le 22 janvier 1762, ce fils du prince Maximilien n'avait que 16 ans au début de son règne. Il fut donc soumis à un conseil de tutelle composé de sa mère, la princesse Marie Louise Eléonore (elle était veuve depuis quelques années et résidait en général à Hoogstraten) et de l'oncle Guillaume Florentin, devenu évêque de Tournai.
La principauté avait été gouvernée par un feld- maréchal puis par un sous-diacre; elle le fut désormais par un prélat et par une douairière. Le rôle n'avait rien de très souriant. Il fallait assainir la situation financière, pratiquer une politique d'économies. Constantin, en échange d'un revenu annuel(1), accepta d'abandonner à la Sérénissime Tutelle la haute main sur sa fortune jusqu'à extinction des dettes du règne précédent.
Plutôt que de songer à augmenter les impôts, d'ailleurs modiques, on restreignit le train de vie de la famille princière. La principale victime en serait-elle une autre douairière, la veuve du prince Louis? Elle continuait d'habiter Senones. Sur la question de rogner son douaire, Pierre-François Noël donne un avis dépourvu de toute complaisance: «Je pense que cette réduction, dit-il, est d'autant plus nécessaire et juste qu'il serait inouï qu'une douairière qui n'a apporté ni un grand nom ni avantage quelconque à la Sérénissime Maison, ait onze personnes pour la servir et un attelage de six chevaux dont elle se sert à peine six fois par an, tandis que le chef et plusieurs princes et princesses de la Maison sont obligés de se borner au simple nécessaire(2)».
Prenant l'austérité pour règle, la Sérénissime Tutelle s'était mise en devoir d'alléger l'appareil administratif. Un mois après le dernier De Profundis chanté autour du catafalque de Louis, elle s'était, en quelques traits de plume, attaquée aux institutions, sans doute un peu trop pléthoriques, mises en place par ce prince. Qu'allait-elle faire de neuf? La réponse fut donnée par l'édit du 15 janvier 1779, précisant les attributions du grand- bailli et de l'intendant de police, justice et finances. Le grand-bailli était assisté de deux conseillers assesseurs, d'un procureur fiscal, d'un greffier, de deux huissiers audienciers et de trois autres huissiers. Ce tribunal jugeait en dernier ressort pour autant que la condamnation infligée n'excédait pas 50 livres, principal et intérêt ; sinon, il jugeait en première instance. Le Grand-Bailliage constituait la juridiction tutélaire qui protégeait les droits et les biens des mineurs. La police de la principauté lui incombait. Il procédait à la tenue des plaids annaux, à la nomination des magistrats des communautés, maires exceptés, taxait les amendes et mésus champêtres.
Au-dessus du grand-bailli, l'intendant était en quelque sorte le premier ministre. Il supervisait l'ensemble de l'administration, veillait à l'exécution des édits et ordonnances, à l'observance des droits territoriaux et régaliens, et faisait respecter l'ordre public. Il instruisait l'appel des jugements prononcés par le Grand-Bailliage, prenait l'avis de l'une des trois universités de Nancy, Reims ou Strasbourg, et rendait ensuite sa sentence, laquelle était définitive sauf appel aux tribunaux de l'Empire ou recours au prince.
L'intendant et le grand-bailli instruisaient et jugeaient de concert les grandes affaires criminelles, «à charge de juger au nombre de cinq gradués», conformément à la constitution criminelle de Charles Quint et aux arrêts rendus par le Cercle du Haut-Rhin, le prince se réservant de commuer, remettre ou modifier la peine prononcée.
Enfin, la Chambre des Domaines et Gruerie ne formait qu'un seul corps, composé des officiers du Grand- Bailliage, avec l'intendant pour chef(3).
Telles furent les institutions qui durèrent jusqu'à la fin du régime princier, tandis qu'avait cessée, à Senones, la centralisation administrative des divers Etats du prince dans l'Empire.
En ce qui touchait l'instruction publique, la Sérénissime Tutelle se montra fort vigilante. C'était de tradition et, à cet égard, le pays de Salm pouvait être cité en exemple(4).
Il existait à Senones, de temps immémorial, une école de garçons et, depuis la première moitié du XVIII° siècle, une école de filles. Ailleurs, l'enseignement était prodigué dans de nombreuses paroisses. Considérant que «l'instruction régulière de la jeunesse» est un «objet essentiel au bien-être des sujets», le gouvernement prescrivit, par ordonnance du 30 janvier 1782, que, «dans tous les villages de la principauté où il n'y a pas de maison d'école appartenant à la communauté», il serait procédé «à la construction ou acquisition d'une maison suffisante pour en servir».

Intrigues à la cour.

Le 31 décembre 1782, Constantin, âgé de 20 ans, avait épousé la princesse Victoire-Félicité de Loewenstein Wertheim. Il crut alors pouvoir agir en véritable souverain, sans se douter qu'il manquait encore de l'autorité et de l'expérience nécessaires pour savoir déjouer les cabales de cour.
Dans son entourage s'agitaient quelques intrigants, parmi lesquels un abbé Comorel et un certain Blaux, mis en vedette par Mme de Loewenstein, mère de la jeune princesse régnante. Le petit groupe se croyait permis de tout régenter et se distinguait par de mesquins et odieux embarras. Il fut interdit aux habitants de fumer aux alentours du château. Les paysans qui passaient à proximité de la demeure princière, portant leurs outils sur l'épaule, furent prévenus d'avoir à les tenir sous le bras. On destitua divers officiers nommés par le prince défunt. Ceux qui, sous le règne de Louis, avaient reçu un logement au château en furent évincés. Des pensions furent supprimées. Et, bien entendu, les gens de la coterie fondirent sur les profits et les places comme frelons sur une tarte à la confiture.
Livré à leur influence, Constantin se persuada qu'il lui fallait secouer le joug de la Sérénissime Tutelle. Par lettres patentes du 7 juin 1783, enregistrées à la requête de son procureur, il se proclama majeur et déclara qu'il s'arrogeait la plénitude des pouvoirs. Afin que nul n'en ignore, il fit publier sa décision sous forme de placard imprimé. Et ses sujets éberlués purent admirer ce texte où le souverain du val de Senones s'appropriait superbement le style de la majesté royale:
Constantin Alexandre, par la grâce de Dieu, Prince de Salm, du Saint-Empire Romain, etc.
À nos amés et féaux les Grand-Bailli et Gens tenants le Grand-Bailliage de notre Principauté de Salm-Salm; salut.
La majorité à laquelle Nous sommes parvenu Nous permettant de gouverner par Nous-même nos Etats, Nous vous notifions que Nous en prenons les Rênes pour être plus à même de donner à nos sujets des preuves de notre affection...
Après ce pompeux début, Constantin exprimait sa résolution de fixer sa résidence dans la principauté et de gouverner sans chaperon. Il supprimait la charge d'intendant de justice, police et finances -ce qui éliminait Pierre-François Noël- et accroissait les pouvoirs du grand-bailli, Sylvestre Le Bon. Le tout était signé: «Par Son Altesse Sérénissime. Blaux.»
Naguère Maximilien n'avait donné qu'un coup de canne pour un coup d'Etat manqué. Son fils Constantin réussirait-il le sien à coup d'affiches?
Car il y avait bien coup d'Etat! Constantin contrevenait aux lois et usages de l'Empire. Il anticipait de quatre ans sur la date de sa majorité juridique et se rendait coupable d'insubordination à l'égard de l'Empereur qui avait désigné le conseil de tutelle.
Mais il se considérait comme gravement lésé. A sa mère, il avait écrit: «Vous avez trop de bonté pour moi pour ne pas m'éviter le chagrin de protester contre de nouvelles déprédations que mon intérêt personnel, la justice et le bien de mes sujets ne me permettent pas de souffrir, et auxquelles aucune loi ne m'oblige de souscrire.» Quant à l'oncle Guillaume Florentin, destinataire lui aussi d'une lettre à peu près de la même encre, il releva très dignement l'offense et répondit:
Tournay, le 13 juin 1783.
J'ai reçu, mon Neveu, votre lettre du 6 de juin de Senones, et je vais la mettre sous les yeux de Sa Majesté Impériale, votre suprême tuteur, et duquel Madame votre Mère et moi tenions la Tutelle et l'administration; j'attendrai ce qu'il lui plaira de disposer à l'égard de vos démarches, et s'il nous ordonnera de continuer ou s'il nommera une administration étrangère. En tous les cas, après tout ce qui s'est passé de votre part, il ne peut plus y avoir aucune correspondance directe entre vous et moi, et je vous préviens que si vous jugiez encore à propos de m'écrire, j'enverrais vos lettres à Vienne, d'où seul je dois et je puis recevoir les règles de ma conduite dans les circonstances présentes.
Je suis, mon Neveu, votre oncle et serviteur.
Menacé des foudres impériales, Constantin, s'il regardait vers la France, voyait le ciel s'obscurcir à l'ouest. Un de ses oncles, le prince Emmanuel de Salm- Salm, persona grata à la cour de Louis XVI, lui prédisait les pires calamités: «Mon Neveu, vous vous faites de mauvaises affaires pour longtemps avec les cours de Vienne et de Versailles: mon frère Guillaume se charge de la première, je me charge de la seconde; prenez garde qu'entre ces deux puissances, la vôtre ne s'écroule(5)

Le jeune prince et la méchante fée.

Décidément, Constantin ne réussissait qu'à dresser contre lui les membres les plus influents de sa famille. Dans cette coalition, une de ses tantes, la princesse Starhemberg, soeur de l'évêque et du prince Emmanuel, ne se fit pas prier pour entrer en lice. C'était une petite bossue assez laide, mais infiniment spirituelle et vive. Ne faisant pas partie du conseil de tutelle, elle aurait pu s'abstenir et laisser manoeuvrer la mitre tournaisienne. Tout au contraire, elle se jeta dans cette affaire avec une incroyable pugnacité. Elle était alors à Bruxelles. Avertie des événements de Senones, sa réaction fut prompte. Laissant courir sur le papier sa plume la plus acérée, elle tança cruellement Constantin:
«Votre lettre à mon frère Guillaume est un chef- d'oeuvre d'extravagance, ainsy qu'elle est unique en ingratitude, et il n'y a pas le mot pour rire dans votre epitre pour les indifférens qui la liront ; je vous garantis qu'elle le sera, j'emporterai à Vienne la copie de ce tissu de platitudes. Vous parlés, je ne puis dire d'or, puissant monarque dont la folie me paraît complète, mais vous parlez de manière à faire hausser les épaules; j'en suis fâchée pour vous, en vérité. Gouvernés donc bien vos «fidelles sujets», mais continués surtout à l'être par ceux qui se moquent de vous, qui vous pilleront, et dont peut-être une autorité plus réelle que la vôtre voudra bien vous délivrer. C'est à quoi je vais travailler, mon cher neveu... Quel règne, grand prince, sera le vôtre, d'après les vues pleines de sagesse que vous nous annoncés! L'espoir est consolant pour ceux de votre sang et nommément pour la tante qui ose vous dire qu'elle vous croyait un peu plus d'esprit.»
Comment Constantin allait-il porter la réplique à cette fée Carabosse? Sur le même ton, avec la même véhémente malignité? Nullement. Affectant de ne pas se sentir blessé, il conservera la plus parfaite maîtrise. A sa tante: «La lettre que vous venez de m'écrire, Madame, est si extraordinaire, et je suis si peu fait pour en recevoir de pareilles, que je pourrais parfaitement me dispenser d'y répondre; mais comme je craindrais que vous ne fissiez encore briller la gaîté de vos saillies aux dépens de mon silence, ou bien plus encore que vous ne me pensiez humilié par votre persiflage et effrayé de vos menaces, je m'empresse de vous accuser la réception de cette charmante lettre... » Constantin assure qu'il saura se justifier auprès de l'Empereur. Il se plaint que ses intérêts ont été négligés, «pour ne pas dire pis». Et il termine: «Je suis fâché que vous me trouviez encore moins d'esprit que vous ne m'en croyiez, mais au moins ne pourrez-vous me refuser que, si j'ai peu d'esprit, j'ai au moins beaucoup de modération.»
Constantin n'avait donc rien de cette folie que lui attribuait sa tante; c'était un esprit pondéré et sa longanimité pouvait avoir son mérite. Mais que valait son crédit à la cour de Vienne, à côté de celui des Starhemberg? Et ne s'était-il pas notoirement laissé abuser par une indésirable camarilla?
Il alla à Vienne, essaya sans succès de gagner un ministre à sa cause, fut reçu par l'empereur Joseph II qui le morigéna, et repartit après un glacial face à face avec son oncle Starhemberg, venu en porte-parole de la Sérénissime Tutelle et rencontré, par un absolu hasard, dans une antichambre du palais impérial.
Un arrêt du conseil aulique, en date du 25 juillet 1783, fut sévère pour Constantin. L'Empereur lui reprochait «avec indignation une entreprise aussi téméraire qu'elle était incompatible avec ses devoirs de prince de l'Empire». Sa proclamation cassée et la Sérénissime Tutelle rétablie, Constantin recevait assignation à demeure. Les intrigants de la cour de Senones -et qui s'esquivèrent précipitamment- furent menacés d'être châtiés «par les voies les plus rigoureuses et même, selon les circonstances, par peines corporelles et de mort». Et afin que les ordres de l'Empereur fussent exécutés sans défaillance, il était enjoint au prince régnant de Nassau Saarbrück de prêter, si besoin était, son assistance militaire à la Sérénissime Tutelle.
Pierre-François Noël était réintégré et, le 11 décembre 1784, il réunira en sa personne, tout comme naguère Nicolas-François de Bilistein, les fonctions d'intendant et de grand-bailli.
On laisse à deviner ce que fut le bruyant triomphe de la princesse Starhemberg! «Nous avons, écrivit-elle à l'évêque de Tournai, de grandes obligations à tout le conseil aulique et nommément au comte de Sternberg.» Constantin, certes, était jeune et s'était fait quelques illusions. Mais n'aurait-il pas mérité mieux que l'âpre hostilité et les sarcasmes de cette tante dont toute la gloire fut d'avoir excellé dans le rôle de bossue maléfique?(6).

Emmanuel de Salm-Salm

Ce fut sous le gouvernement de la Sérénissime Tutelle, en 1783, qu'une convention agréée par le roi de France, Louis XVI, institua le régiment de Salm-Salm infanterie. Il était stipulé que le prince régnant de Salm- Salm serait de droit propriétaire de ce régiment; mais, par dérogation, la qualité de mestre de camp propriétaire à vie fut reconnue au prince Emmanuel de Salm- Salm, oncle de Constantin(7) .
Emmanuel de Salm-Salm! Pour le rejoindre, il nous faut quitter la principauté vosgienne et, pour l'accompagner dans son existence, il nous faut voyager. Jamais Emmanuel ne s'établit longuement quelque part; il est le mouvement personnifié. Soldat, il quitte le service d'une couronne pour une autre, puis pour une troisième. Que ce soit de garnison en garnison, ou bien pour se distraire ou s'instruire, il parcourt l'Europe. Dans les cours et dans les salons, sur les routes, le voici, ambitieux, curieux, amoureux...
Il avait débuté dans les Pays-Bas autrichiens, officier de l'impératrice-reine Marie-Thérèse. Mais bientôt l'Espagne l'attire. Sa sreur Marie-Anne, par son mariage avec le duc de l'Infantado, n'est-elle pas entrée dans l'une des familles les plus fortunées et les plus illustres de ce pays ? Emmanuel espère que cette prestigieuse parenté lui vaudra un avancement rapide. En Espagne, il joue gagnant.
Bien accueilli par le roi Charles III, il obtient tour à tour un grade de capitaine dans le régiment de cavalerie du roi, la clé de chambellan avec exercice et un bâton d'exempt dans la compagnie flamande des gardes du corps. En 1768, il est à Majorque avec le régiment de Brabant dont il a été nommé colonel l'année précédente. A Majorque, il trompe l'ennui en élaborant, pour son régiment, un plan de réformes qui ne retiendra guère l'attention des autorités supérieures, et se voit gratifié de la commanderie de Montesa, dignité assortie d'une rente annuelle de 8 000 réaux.
Profitant d'un congé, Emmanuel s'échappe de Barcelone où a été transféré son régiment, passe en France et voyage en compagnie du comte de Crillon. En ce mois d'août 1771, où vont-ils tous les deux? Ils vont à Ferney et frappent à la porte de Voltaire, considéré comme le plus bel esprit du siècle. Le vieil écrivain les reçut avec politesse et bienveillance et garda de ce contact une impression très supérieure à celle d'un simple hommage mondain. «J'ai vu le descendant du brave Crillon, qui est venu avec le prince de Salm, tous deux instruits et modestes, tous deux très aimables et dignes d'un meilleur siècle.» Cette lettre à d'Alembert est du 19 août 1771. Dans une autre, au même destinataire, du 13 septembre suivant, l'éloge est encore plus accentué: «Tâchez que nous ayons une douzaine de comtes de Crillon et de princes de Salm à la cour de France, et quelques rois de Prusse à l'Académie, alors tout ira bien.» Retour en Espagne; autres déambulations. Cadix, Ceuta, Avila. De garnison en garnison, Emmanuel sent faiblir son enthousiasme pour le service de Sa Majesté Catholique. Mais les Infantado ont décidé de s'établir à Paris avec leurs enfants. Quoi de mieux que de les suivre et de quitter les bords de l'Adaja pour ceux de la Seine?
Période de transition bien occupée: Emmanuel visite l'Allemagne, la Suède, la Russie. En Italie, il rencontre l'empereur Joseph II. Un dernier séjour à Madrid sera celui de ses adieux à l'Espagne.
À Paris, dans l'hôtel de la rue d'Enfer, Mme de l'Infantado mènera sans tapage une vie pieuse, charitable, dévouée à des fils dont l'éducation n'est pas terminée. Une fille, Maria-Leopoldina, veuve du marquis del Viso, convolera en 1783 avec le duc de Beaufort-Spontin. Les Infantado achèteront alors aux Fitz-James, pour s'y installer, l'hôtel de la rue Saint-Florentin, signé par Chalgrin, la future demeure de Talleyrand.
À Paris encore, une autre soeur d'Emmanuel a gardé une partie de ses habitudes: c'est la princesse Starhemberg dont le mari, après son ambassade à la cour de France, occupe à Bruxelles le poste de ministre plénipotentiaire dans les Pays-Bas autrichiens, c'est-à-dire chef de l'administration. Mais quel contraste entre la duchesse de l'Infantado et la princesse Starhemberg! Celle-ci aime à se répandre dans le monde, y faire admirer son brio, ses réparties piquantes, son art de conter, allant même, malgré ses disgrâces physiques, jusqu'à inspirer de grandes passions qui furent, paraît-il, également constantes et malheureuses». Et cette soeur qui savait si bien persuader et séduire n'était-elle pas dans les faveurs de la reine Marie-Antoinette? Emmanuel ne pouvait manquer de la cultiver...
Entré en 1778 au service de la France dans le grade de brigadier de dragons, il recevait, le 8 mars 1780, le brevet de colonel commandant le régiment d'Anhalt. Quelques jours après, Marie-Antoinette écrivait de lui à l'impératrice-reine Marie-Thérèse: «C'est un excellent sujet et un homme estimé dans le militaire.»
Espérant qu'il allait participer à la campagne d'Amérique, l'excellent sujet, toujours appliqué à mettre les meilleurs atouts dans son jeu, s'était muni de diverses lettres de recommandation, dont une qui le présentait à Washington: elle était de Benjamin Franklin. Toutefois, au dernier moment, le régiment d'Anhalt resta en France, ce dont son colonel put se consoler en apprenant sa promotion au grade de maréchal de camp le 5 décembre 1781. Les notes qui lui sont décernées font l'éloge de son zèle et le disent «fort occupé de tout ce qui peut être utile au régiment»(8).
Vers ces années-là, le prince Emmanuel fréquente Mme d'Epinay, à La Chevrette, et s'éprend de la duchesse de Bouillon, née Marie-Edwige de Hessen Rheinfels Rothenburg. Affligée d'un mari qui végétait dans les infirmités, cette grande dame donnait dans son hôtel du quai Malaquais des soupers renommés. Elle répondit à son soupirant par des sentiments réciproques, et tous deux commencèrent une liaison tendre et durable.
Le régiment d'Anhalt était devenu le régiment de Salm-Salm; et celui-ci promenait successivement à Belfort, Neufbrisach et Metz un uniforme qui se décrivait comme suit: habit et collet bleu céleste foncé; parements et revers jaune citron; boutons blancs; doublures, vestes et culottes blanches; chapeau à trois cornes bordé d'un fort galon de laine blanche tressé, avec cocarde noire. Le drapeau colonel était blanc, semé de fleurs de lys d'or autour d'un soleil éclairant le monde accompagné de la devise Nec pluribus impar, brodée sur un ruban bleu bordé de rouge.
Emmanuel affichait des idées libérales et, en 1789, le bailliage de Nancy et cinq bailliages voisins l'éliront député suppléant de la noblesse aux Etats Généraux. Il fit alors paraître un mémoire dans lequel il proposait un plan de constitution. Il fut aussi un écrivain militaire(9). La Révolution l'ayant dépossédé de son régiment -désormais nommé le 62° d'infanterie de ligne, et qui s'illustrera à Valmy -Emmanuel vendit son hôtel de Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain(10) , pour émigrer en Suisse et en Allemagne. La duchesse de Bouillon le rejoignit dans sa retraite. Elle mourut en 1801 et lui en 1808(11).

(1) Le baron F. Seilhière (Documents, etc.) dit que, par un traité passé le 22 octobre 1781 avec son conseil de tutelle, Constantin acceptait de se contenter d'un revenu annuel de 16000 florins du Brabant. Un peu plus tard, dans sa lettre à sa mère, datée de Senones le 6 juin 1783 (Archives Nationales, Paris, T. 15413), il fait allusion au montant de sa pension: 30000 livres.
(2) Lettre datée de Senones, le 19 mars 1783. (Archives départementales des Vosges.)
(3) En 1779, les membres de la Chambre des Domaines sont: MM. Noël, chancelier; Pariset; Goeur ; Grelot, procureur général; Messier.
(4) Louis-Edmond Maggiolo: Histoire de l'instruction publique dans les Vosges, avant et après 1789. (Epinal, 1889.)
(5) Lettre datée de Bruxelles, le 30 juin 1783.
(6) Concernant la Sérénissime Tutelle et la tentative d'émancipation du prince Constantin, les documents cités sont conservés aux Archives Nationales, Paris (carton T. 15413).
Nous avons consulté aussi: «Notice de Senones, ci-devant principauté de Salm, «par un voyageur». (Rovensbourg, 1809.) Il y est dit que les incidents de palais durèrent «près de deux mois». L'auteur de cette Notice de Senones est Charles- Nicolas Relogue dont on signalerait par ailleurs un manuscrit illustré de 30 pages que possède la bibliothèque de Saint-Dié : Notes sur des fouilles qui ont été faites par les soins de Charles Relogue, receveur des douanes à Walschbronn, dans une forêt appelée le Koantzeck, territoire de Bavière, à une demie lieue de la frontière de France. Le 1° août 1826. Dédié par l'auteur à Monsieur Goeury, avocat à Senones. 19 septembre 1828.
Charles-Nicolas Relogue était fils de Nicolas-Antoine Relogue, chirurgien ordinaire du prince de Salm-Salm, et petit-fils de Claude Rellogue, originaire de Badonviller, établi à Senones en 1753 comme chirurgien juré de la principauté. (Cf. Seillière : Documents etc.)
(7) En tant que chef de la maison de Salm-Salm, le prince régnant Constantin demanda et obtint l'autorisation de porter, à titre honorifique, l'uniforme du régiment de son nom. Voici la lettre du maréchal de Ségur au comte de Vergennes qui en fait foi:
A Versailles, le 5 juin 1784.
J'ai mis sous les yeux du Roi, Monsieur, le mémoire que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser par lequel M. le Prince régnant de Salm-Salm demande la permission de porter l'uniforme du régiment de son nom avec les marques de distinction du grade de mestre de camp pour pouvoir se glorifier de tenir au service de Sa Majesté. Elle a bien voulu avoir égard aux motifs qui ont déterminé M. le Prince de Salm à faire cette demande, et Sa Majesté a bien voulu la lui accorder sans tirer à conséquence, son intention étant toutefois qu'il ne puisse se prévaloir de cette grâce pour parvenir aux grades militaires, ainsi qu'il l'a demandé lui-même.
(Archives Nationales, Paris. T. 15412.)
(8) Service Historique de l' Armée. Dossier Emmanuel de Salm-Salm (M.C. 2904); Le même dossier contient diverses pièces se rapportant à la prétention du prince Emmanuel au titre de «cousin du roi», qui avait été accordé à plusieurs membres de sa famille. Consulté sur ce point, le comte de Vergennes écrivit au prince de Montbarrey le 2 avril 1780: «Selon les principes et l'usage établis dans mon département, le Cousin n'est point dû à M. le Prince Emmanuel de Salm-Salm.» Toutefois, une note du 9 juin 1781 indique: «Le ministre dit que le Roy consent à ce que le titre de cousin soit donné  à M. le Prince de Salm-Salm.» Le prince Emmanuel sera en effet qualifié «notre cher et bien amé cousin» dans les lettres de naturalité qui lui seront délivrées par le roi Louis XVI en mars 1789, ainsi que dans d'autres documents. (Archives Nationales, Paris, T. 15416.)
(9) Emmanuel de Salm-Salm est l'auteur de plusieurs mémoires manuscrits: Sur la constitution de l'infanterie allemande; Sur la nécessité de conserver des régiments allemands au service de la France; Sur l'armée prussienne. (Archives Nationales, Paris. T. 15418.)
(10) La maison de la rue de Grenelle-Saint-Germain fut vendue à Mme de Marbeuf pour 94 000 livres. Le contrat de vente, daté du 10 février 1792 (Foulcault, notaire à Paris), fut approuvé le lendemain par Emmanuel de Salm-Salm qui, dès lors, ne tarda pas à quitter la France. (Archives Nationales, Paris. T. 15418.)
(11) De nombreux détails biographiques sur le prince Emmanuel de Salm-Salm ont été donnés par Alfred Morel-Fatio dans ses Etudes sur l'Espagne. 2° série. Grands d'Espagne et petits princes allemands au XVIII° siècie, d'après la correspondance inédite du comte de Fernan Nunez avec le prince Emmanuel de Salm-Salm et la duchesse de Bejar. (Paris, 1890.)

VII
Comment prit fin le régime princier

La Sérénissime Tutelle avait cessé au plus tard en 1787. Mais, avant d'aborder la période pré-révolutionnaire au pays de Salm, une question mérite examen: quelles étaient alors les ressources naturelles, les exploitations, la vie économique de la principauté?
Les eaux pures de ses rivières invitaient au plaisir de la pêche et tenaient la promesse d'excellentes captures; on rentrait chez soi pour déguster l'ombre, la truite ou l'écrevisse. Le lac de la Meth était très poissonneux. Le petit gibier (coqs de bruyère, gelinottes, ramiers et quantité de lièvres et de perdrix) semble avoir été plus abondant que le gros (cerfs, sangliers). Il y avait peu d'arbres fruitiers, et seulement des cerisiers.
Depuis le milieu du XVIII° siècle, l'agriculture a réalisé de sensibles progrès: des cantons de forêts ont été défrichés, les terres mieux cultivées; les prairies sont plus nombreuses et améliorées. Ici et là, de nouvelles fermes sont venues s'intégrer au paysage. Pour construire, les entrepreneurs utilisent une chaux grise qui ne s'étend pas autant que la blanche, mais dont ils assurent qu'elle donne beaucoup plus de solidité. A Haudimont existe une marcairerie, c'est-à-dire une maison champêtre où l'on fait des fromages cuits. On commence de planter quelques vignes. Dans les champs, se récoltent le seigle, l'avoine, le sarrazin et la pomme de terre. Le froment n'est pas abondant, mais très bon.
La principauté est exportatrice d'avoine, de lin (dont le prix a augmenté d'environ un tiers depuis une trentaine d'années) et de bétail (boeufs et porcs). Le minerai de fer est l'une des richesses du pays; les forges de Framont emploient plus de 400 ouvriers (lesquels, d'ailleurs, sont exempts de la taille) et sont adjugées à bail pour neuf années après enchères. Les «différents ouvrages de fonte qu'on y fabrique» sont livrés en Lorraine, Hollande, Suisse et Italie. On exploite les forêts, d'une superficie estimée à plus de 68 000 arpents où, parmi les chênes, les bouleaux et les hêtres, dominent les sapins, sauf à l'est. Les arbres abattus procurent du travail à de nombreuses scieries dont vingt-et-une, qui appartiennent au prince (4 au val de Senones et au val de Ravine, 2 au ban de Plaine, 10 au val d'Allarmont, 5 à Celles) sont affermées par enchères tous les trois ans, Puis le bois chemine par voie d'eau. Il va jusqu'à Metz et en Hollande, parfois à Paris. Senones tient quatre foires par an et, chaque vendredi, un marché sous les voûtes de l'hôtel de ville.
En matière d'impôts et de taxes, les contribuables assujettis à la taille Saint-Remy se dénombraient par ménages. D'après un mémoire anonyme de 1784, on comptait dans la principauté 1 921 ménages et demi (dont 242 à Senones et 199 à Celles), les veuves étant comprises pour moitié, Cette évaluation omet évidemment les personnes exonérées, c'est-à-dire les officiers, les forestiers et, comme on l'a vu, les ouvriers des forges.
Parmi les divers droits, il en est un qui se nomme le han des violons, payable par les joueurs d'instruments de musique, les jours de noces et, en général, quand il y a danses dans les cabarets. Le tarif est de 20 sols par instrument et par jour d'emploi.
Des droits de petits passages sont perçus à la sortie de la principauté: pour un tonneau de vin, 1 sol 6 deniers; pour un chariot chargé de marchandise, 2 sols 6 deniers; pour un boeuf, vache, porc, bouc ou chèvre, 6 denier ; pour une oie, 3 deniers seulement, monnaie de Lorraine.
Une contribution globale de 4000 livres de Lorraine est prélevée chaque année pour l'entretien des grand- routes; ceux qui la paient sont dispensés d'y travailler, et la somme réunie rémunère la main-d'oeuvre. Le pays est traversé par «trois belles chaussées» généralement fermées par les neiges en hiver.
Les journaliers reçoivent 20 sols par jour; les ouvriers qualifiés, de 20 à 24 sols; les maçons, 30 sols.
Notons enfin que la principauté de Salm-Salm, membre du cercle du Haut-Rhin, était redevable à l'Empire d'un contingent ou impôt qui se stabilisa au versement d'une somme annuelle de 25 000 livres(1).

Les dernières années du dernier règne.

Les annales de la principauté avaient continué d'enregistrer les joies et les deuils. Le 1° août 1784, la princesse régnante, Victoire-Félicité, mit au monde une fille qui mourut âgée de 2 ans. Le 17 mars 1786, à Senones, elle eut un fils, Guillaume Florentin Louis Charles, filleul de l'évêque de Tournai. A l'automne de la même année, après un bal donné au château, elle se plaignit d'un refroidissement; la petite vérole se déclara et, le 20 novembre, la jeune femme rendait le dernier soupir. Elle avait une physionomie très douce, a-t-on dit; c'était une charmante personne.
Le prince Constantin ayant épousé en secondes noces, le 4 février 1788, la comtesse Marie Waldburgis de Sternberg Manderscheid et Gerolstein, fit avec elle de longs séjours à Senones, embellissant le parc du château et enrichissant la bibliothèque.
L'ordonnance prise par le prince le 3 décembre 1788 témoigne de son naturel compatissant: «Dans les différents objets d'administration qui ont dû fixer notre attention dès le moment de notre avènement à la régence de nos Etats, nous nous sommes préférablement occupé de cette classe de nos sujets auxquels la pauvreté ou d'autres malheurs donnent des droits tout particuliers à notre sollicitude paternelle.» En même temps, il fondait une véritable caisse d'allocations! Il avait observé, en effet, que l'hôpital de Senones, utile aux habitants de la localité et du proche voisinage, excluait en fait les indigents des villages éloignés, souvent intransportables ou qui préféraient terminer leurs jours chez eux. Il institua donc un «bureau général de la charité publique», ayant pour objet d'assister, dans toutes les communautés, tous les pauvres, malades ou non, à commencer par les plus misérables. Ce bureau fut alimenté par les rentes des anciens fonds de l'hôpital, augmentées de diverses dotations: une somme de 150 livres, payable annuellement par l'abbé de Senones, une fourniture de 50 resaults de blé, offerts par les religieux, un prélèvement de 775 livres sur la recette du domaine, etc. N'y eut-il pas là de la part du prince Constantin, l'exemple d'une belle réalisation d'ordre social (2)?
Mais la Révolution va se mettre en marche. La petite enclave de Senones pourra-t-elle rester indifférente et passive quand la gigantesque marée des passions politiques déferlera jusqu'à ses portes?
Déjà la principauté n'est plus aussi paisible que naguère. Les menées révolutionnaires y agissent: réclamations houleuses, menaces de voies de fait contre les officiers du domaine princier, contre des religieux, des particuliers. Le prince Constantin proteste: tout d'abord que le tumulte cesse! Ensuite, on le trouvera toujours prêt à étudier les desiderata. Cette déclaration est du 4 août 1789. Le 9 août suivant, seconde déclaration: le prince se plaint des désordres qui se sont produits au Vermont; des bornes ont été arrachées, des terrains saccagés. Il fait savoir que, sur le point de s'absenter avec son épouse dont la santé exige des soins, il a délégué ses pouvoirs aux officiers de son Grand-Bailliage.
Usant de la permission accordée par leur souverain, les citoyens bourgeois de Senones se réunissent en mars 1790 pour préparer la rédaction des cahiers de pétitions et de doléances. Les communautés suivent cet exemple. Que disent les Cahiers? Sous des protestations d'attachement au prince, ils font crépiter une grêle de revendications. On demande que chaque communauté ait sa municipalité, que le système judiciaire soit réformé, que les impôts soient diminués. Enfin l'homme à abattre est désigné: c'est le chancelier Noël. Au pouvoir depuis une vingtaine d'années, ce vieux et loyal serviteur n'a jamais considéré que son rôle était de faire plaisir à tout le monde. Il a eu des sévérités. Ses ennemis relèvent la tête. L'heure est à l'exhibition des rancunes. Qu'il démissionne! Le prince Constantin, toujours éloigné, déclara qu'il était très mécontent de l'esprit de ces Cahiers et qu'il ne lui appartenait pas de bouleverser l'administration de la principauté, Etat d'Empire. Prenant la défense du chancelier Noël, «qu'on ne doit pas accuser sans qu'il puisse se défendre», il annonçait une commission d'enquête «où les accusateurs auront à prouver ce qu'ils ont avancé, à leurs risques et périls» (3).
L'attitude de Constantin était digne et sereine, mais nullement intransigeante. En somme, elle se définissait comme suit: -On me parle d'énormes abus et de maux insupportables qui, depuis longtemps, font gémir mes sujets. J'en suis vivement affecté; mais je ne suis pas dupe d'un autre abus: celui de l'imagination. S'il est en mon pouvoir d'accorder quelques concessions, en revanche il n'y a ni maux ni abus dans ce qui n'est que l'exercice légitime de mon autorité et de mes responsabilités.
En réalité les concessions furent très larges. Par un édit du 30 mars 1791, et par les dispositions qui le complétèrent, le prince réduisait divers droits et impôts, supprimait les réglementations appliquées aux cabarets, auberges et tous commerces, créait plusieurs justices de paix pour prononcer gratuitement dans les petites affaires; enfin il instituait des municipalités nanties de larges pouvoirs.
Sur ces entrefaites, la princesse régnante étant accouchée d'un fils à Strasbourg, cette nouvelle fut reçue dans la principauté avec la joie la plus vive. La municipalité de Senones décida d'envoyer un message de félicitations respectueuses. Le dimanche suivant, à l'issue de la messe, un Te Deum solennel fut chanté. Comme aux grands jours, il y eut sons de cloches, musique, bruits de boîtes; le soir, la ville fut illuminée.
Senones allait revoir une dernière fois son prince pendant l'été 1791, pour un séjour qui semble avoir pris fin le 15 août. Pressentant les proches fatalités, Constantin essaya en vain, début 1792, de négocier l'échange de son petit Etat vosgien. Et son règne allait se terminer sur une pensée pour les plus pauvres de ses sujets: l'un de ses derniers actes de souverain fut en effet de promulguer, le 24 juillet 1792, un règlement de la charité publique. Quant au chancelier Noël, il s'était retiré à Anholt d'où il continua pendant quelque temps de diriger l'administration par correspondance.

Le blocus de la principauté et le rattachement à la France

Un certain nombre de prêtres et de religieux français, qui refusaient la constitution civile du clergé, avaient cherché refuge en pays de Salm et reçu asile à l'abbaye. Craignant une réaction du gouvernement révolutionnaire, la municipalité de Senones arrêta, le 29 avril 1792, qu'il serait fait réquisition à l'abbé d'éloigner hors des frontières tous ecclésiastiques étrangers à l'abbaye et de n'en plus admettre.
Ce qui donnera aux événements une accélération soudaine sera le blocus économique. Le traité de 1751 laissait à la principauté toute latitude de commercer avec l'extérieur et de s'y ravitailler. Or la Convention Nationale décidait d'interdire, sous peine de mort, l'exportation des grains hors de France. D'une manière plus formelle encore, un décret du 8 décembre 1792 précisait que cette prohibition conservait toute sa rigueur, même s'il s'agissait de ravitailler un pays enclavé dans le territoire de la République française. Deux jours après, le maire de Moyenmoutier notifiait à Senones les ordres qu'il venait de recevoir, faisant défense aux habitants de la principauté d'acheter des grains au marché de Raon- l'Etape. «Demain, annonçait-il, on commettra des hommes pour visiter les voitures qui vont à Senones.»
La famine menaçait la principauté. D'Anholt, Constantin autorisa que des émissaires, conduits par le procureur général Dérivaux, fussent dépêchés à Paris pour tenter d'obtenir le retour au protocole de 1751. Les pourparlers traînèrent. Craignant de se trouver trop engagé par Dérivaux, Constantin lui recommanda, par message, de ne pas outrepasser ses instructions. Alors Dérivaux quitta Paris sans avoir abouti. Une nouvelle délégation put réussir à se faire entendre en séance de la Convention, mais sa demande fut rejetée, le gouvernement révolutionnaire y ayant relevé avec irritation des marques de «dévouement, soumission et respect» envers le prince de Salm-Salm.
Restait à solliciter l'annexion de l'enclave. Unanimes, les municipalités de la principauté en approuvèrent le voeu. Des députés, chargés d'une adresse en ce sens, la présentèrent à la Convention en la séance du 2 mars 1793, présidée par Dubois-Crancé: «...Nous nous flattons que vous nous jugerez dignes de cette réunion si vous considérez que, par un pur intérêt pour la liberté et votre bonheur, huit cents de nos jeunes gens se sont rangés sous les drapeaux de la République dès l'origine de la guerre... Vous devenez nos pères; nous pensons qu'il nous suffira de vous faire connaître notre position et nos besoins pour intéresser votre sensibilité et votre justice.»  Notons en passant que parmi ces jeunes hommes de la principauté, volontaires dans les armées républicaines pour combattre les «tyrans», il y avait un jeune soldat nommé Achille Dérivaux -c'était le propre fils du dernier procureur général de Salm-Salm- que Napoléon fera colonel de dragons, Louis XVIII, baron, et Louis- Philippe, général! (4) Mais on n'en était pas encore là et, à cette même date du 2 mars 1793, la Convention Nationale, sur le rapport de Lazare Carnot, déclara qu'elle acceptait «le voeu librement émis par le peuple souverain composant les communes de la ci-devant principauté de Salm dans leurs assemblées primaires, pour leur réunion à la République française», et décréta: «La principauté de Salm est réunie au territoire de la République française et fait partie provisoirement du département des Vosges.» Auparavant, le porte-parole de la principauté avait écrit au prince Constantin: «Quels regrets n'avons-nous pas de la sagesse de votre administration !... Ah! que ce tableau est affligeant pour vous et pour nous, Monseigneur, car nous vous aimons!»
Envoyés à Senones, les commissaires de la Convention firent prêter aux citoyens le serment civique prescrit par les lois de la République. Quand il sut que son règne était terminé, le prince Constantin songea-t-il à un autre serment: celui que, dans la même ville de Senones, les populations avaient prêté deux siècles plus tôt à son ancêtre, le Rhingrave Frédéric? Hélas! un autre de ses beaux domaines allait s'envoler comme feuille de novembre dans la bourrasque: en 1796, le duché de Hoogstraten sera confisqué comme bien d'émigré (5). Il est vrai que, par la suite, de confortables dédommagements lui seront accordés en Westphalie.
Veuf en 1806 de sa seconde femme qui lui avait donné plusieurs enfants, Constantin allait se marier une troisième fois; ce fut le 22 juin 1810, étant âgé de 48 ans, qu'il épousa une jeune fille dans la fleur de ses 18 printemps, Catherine Bender. L'amour faisait aussi ses révolutions... Ayant eu de cette dernière union cinq fils, titrés comtes de Hoogstraten, puis de Salm-Hoogstraten, Constantin mourut à Karlsruhe le 25 février 1828(6).
A Senones, longtemps après la réunion de la principauté à la France, veillera le souvenir du beau passé.
Longtemps on évoquera l'apparat des cérémonies de cour, non moins que la traditionnelle mansuétude des princes. Si bien que l'un des curés de Senones, l'abbé Mangenot, pourra écrire vers 1875: «Naguère, un vieillard me parlait de l'enterrement d'une princesse: le cortège funèbre se rendait du château à l'abbaye à la clarté des torches; le corps de la défunte était placé sur un brillant corbillard et conduit à petits pas par des chevaux richement caparaçonnés; l'inhumation se faisait dans l'église du couvent où les princes de Salm avaient leur caveau de famille. Ces princes étaient bons, affables et très accessibles à leurs sujets... La population de Senones gardait, avec la foi, la pureté de ses moeurs ; toutes les familles étaient des familles patriarcales... À l'exception des fonctionnaires et de quelques petits marchands, les habitants étaient presque tous cultivateurs, gens de médiocre fortune, mais honnêtes, laborieux et chrétiens. Les cas de misère et de pauvreté étaient rares parmi eux; et quand ils se présentaient, le couvent et le château y portaient bien vite remède. Senones était une sorte de paradis terrestre (7)
Ce paradis terrestre, avec sa charte de la douceur de vivre, s'était offert à la France pendant la traversée des temps mauvais. Quand surgirent les hommes de la Révolution, il n'y avait plus de princes ni de cour au château, plus de moines à l'abbaye. Les nouveaux venus ne recontrèrent que les ombres du passé et le spectre du vide. (1) Concernant la principauté dans la seconde moitié du XVIII° siècle (agriculture, ressources, géographie politique, vie economIque et sociale, administratIon, fiscalité, etc.) , les renseignements sont donnés par plusieurs mémoires: 1°) Description de la principauté de Salm en 1755, par Dom Pelletier, curé de Senones; manuscrit annoté vers 1785. (Archives Nationales, Paris. T. 15414). 2°) Mémoire anonyme daté du 25 août 1784. (Archives Nationales, Paris. T. 15413). 3°) Etat du prix actuel de plusieurs petits droits en la principauté de Salm. (Note manuscrite. Archives Nationales, Paris. T. 15413). 4°) Mémoire sur la principauté de Salm, 1784, par Fachot l'Aîné. (Bulletin de la Société Philomatique Vosgienne. 9° année. 1883-1884).
Le mémoire anonyme de 1784 évalue la population de la principauté à «environ 8 000 personnes, tant chefs de familles, enfants au-dessus de 12 ans que domestiques». De son côté, Fachot parle de «30 bons villages qui renferment au moins 2 000 familles, ce qui peut former en tout 12 000 habitants».
Ce même auteur observe que les princes de Salm «savent joindre cet air d'aisance, cet air affable, cet air honnête, qui met tout le monde à l'aise sans cependant lui faire perdre ce sentiment respectueux qui semble fait exprès pour les princes de cette maison». Le paysan «sans être riche est à son aise» ; mais la population de Senones estimée à 2 400 habitants, est en majorité dans la misère.
Toujours selon Fachot, la garde du prince vêtue d'un uniforme «dans le goût allemand » est de 50 hommes et 3 officiers. Toutefois, le mémoire anonyme de 1784 ne fait aucune allusion à cette garde et se borne à dire que l'on rétribue 20 soldats y compris la maréchaussée à pied.
(2) Archives Nationales, Paris. T. 5662.
(3) F. Seillière : Documents etc.
(4) Achille, baron Dérivaux, chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d'honneur, maréchal de camp le 22 octobre 1830, était né à Senones le 23 mars 1776.
(5) En 1825, les biens personnels du prince Constantin dans les Pays-Bas lui furent restitués à l'exception du château de Hoogstraten où l'empereur Napoléon I° avait installé en 1810 une maison de refuge pour vagabonds et mendiants, et qui deviendra en 1930 une prison-école pour jeunes délinquants. (Renseignements communiqués en 1964 par le T. R. Monsieur Lauwerys, curé doyen de Hoogstraten, président de la Société d'Archéologie de Hoogstraten.)
(6) Le prince Guillaume Florentin Louis Charles de Salm- Salm, qui était l'aîné de tous les fils du prince Constantin, fut, dans sa jeunesse, colonel au service du roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte. En 1821, il vint à Senones, sa ville natale, et fut très bien accueilli par sa population qui se porta à sa rencontre. En 1829, il fit un don généreux pour contribuer à la reconstruction de l'ancienne église abbatiale de Senones qui contenait les tombeaux de ses ancêtres; le conseil municipal de la ville l'en remercia par une adresse du 4 février 1830. Pour sortir de l'indivision avec ses nombreux frères et soeurs, le prince Guillaume-Florentin se vit obligé, en 1845, de vendre ses propriétés de l'ancien duché de Hoogstraten. C'est par lui que s'est continuée jusqu'à nos jours la branche aînée des princes de Salm-Salm, Altesses Sérénissimes.
(7) Chronique manuscrite de M. Mangenot (Archives paroissiales de Senones) .