Salm en Vosges
Pierre de La Condamine
Editions du Palais Royal
Paris
1974
Liminaire
Connaissez-vous en France une contrée de montagnes toutes
vêtues de forêts, toutes parcourues de ruisseaux gais et de
vallées qui égrènent doucement leurs chapelets de
villages; contrée sans grandes villes et sans grandes richesses,
qui représente à peine, en étendue, la
moitié d'un arrondissement, mais dont l'histoire se raconterait
par dynasties et par règnes comme celle des grands Etats
d'Europe?
Vous ferez cette découverte au coeur des Vosges où la
petite ville de Senones, sur les eaux vives du Rabodeau, se glorifie
toujours d'avoir été la capitale des princes de
Salm-Salm, souverains qui régnèrent «par la
grâce de Dieu», comme le roi de France lui-même!
Senones fut, en quelque manière, le Versailles des princes de
Salm-Salm, un Versailles bien loin de Paris celui-là, mais qui
ne se flattait pas moins de posséder sa garde et de la voir
parader au son des tambours et des fifres, fière comme une
compagnie de mousquetaires gris devant le palais du Roi-Soleil!
À ses princes, ce pays est redevable d'un lustre
accompagné de
longues années de bonheur paisible. Tout d'abord, la maison de
Salm lui a donné son nom, gage d'alliance avec une terre
où elle allait, depuis le
XII° siècle, déterminer le cours de l'histoire
pendant sept cents ans. Et, aux relais de cette longue
continuité, trois dynasties se succéderont par mariages,
réunissant des ascendances communes.
La première dynastie sera représentée dans les
Vosges jusqu'à la mort de Jean IX, comte de Salm, en 1600.
Dès le début de cette période d'environ cinq
siècles, les comtes de Salm, voués de l'abbaye de Senones
et, à ce titre, vassaux des évêques de Metz qui
détiennent cette abbaye dans leur mense épiscopale,
tendent à conquérir la suzeraineté. Ils y
réussiront et, par le plébiscite de 1571, le comte Jean
IX sera proclamé souverain et seigneur régalien.
À cette date -et depuis déjà une centaine
d'années- les droits sur le comté de Salm sont, à
la suite d'une alliance, partagés entre cette première
dynastie et les Rhingraves qui, de ce fait, portent eux aussi le titre
de comtes de Salm.
Vers la fin du XVI° siècle, la première dynastie va
s'éteindre avec le comte Jean IX, dont la nièce et
héritière, Christine de Salm, épouse en 1597
François de Lorraine-Vaudémont. Il s'ensuivra que les
droits de la première dynastie sur le comté de Salm
seront dévolus à la maison de Lorraine.
À la même époque, les Rhingraves -deuxième
dynastie
de Salm- ont pour principal représentant Frédéric,
lequel, d'ailleurs, a épousé en premières noces
Françoise de Salm, soeur de Jean IX. Le plébiscite de
1571 a reconnu Frédéric, en même temps que son
beau-frère, dans la qualité de souverain et seigneur
régalien. Il aura pour fils aîné et successeur
immédiat le Rhingrave Philippe-Othon, créé prince
du Saint-Empire en 1623, et qui sera le premier prince de Salm. Cette
dynastie, qui partage la souveraineté du pays avec la maison de
Lorraine, se termine en 1738, année où le Rhingrave
Louis-Othon meurt sans postérité mâle.
La troisième dynastie, dite des princes de Salm-Salm,
procède d'une branche cadette des Rhingraves. Elle prend la
suite en la personne de Nicolas-Léopold, gendre de Louis-Othon.
C'est sous le règne de Nicolas-Léopold que cesse, en
1751, la co-souveraineté avec le duc de Lorraine sur le pays de
Salm, et qu'un Etat autonome de Salm-Salm est constitué. Au
prince Nicolas-Léopold, qui meurt en 1770, succéderont
tour à tour son fils aîné, Louis Charles Othon,
puis le neveu de celui-ci, Constantin, dernier prince régnant.
Tels sont les principaux plans d'une histoire familiale et d'une
histoire locale qui ensemble ne cessent de susciter
l'intérêt et la curiosité. Nous avons essayé
d'en démêler les complexités, de situer avec
précision les hommes et les faits, d'éclairer les
transitions, tout en souhaitant que puisse être perçu le
frémissement de vie qui anima tant de figures brièvement
esquissées.
*
* *
Maurice Barrès avait consacré quelques pages aux
comtes
et princes de Salm. Un fragment de son célèbre recueil,
Du sang, de la volupté et de la mort, reprend sous le
titre
Hamlet en Salm-Salm, l'essentiel d'une
Promenade au pays de Salm qui effeuille ses mélancolies
dans Le Figaro du 18 septembre 1893. De ces
rudes gens, écrit Barrès, je ne pourrais rien raconter
qui fût moins froid que leur épitaphe sur les dalles
écussonnées.
Sans doute avait-il mal cherché, pour n'avoir pas su remuer
quelques braises brûlantes sous les cendres de ces féodaux
ardents à s'affirmer, à entreprendre et à
batailler! Mais il avait espéré que la correspondance des
princesses de Salm offrirait quelque divertissement sentimental,
contiendrait de quoi satisfaire notre besoin de
romanesque et il s'avouait déconcerté. Dans
les lettres,
écrit-il, qu'elles orthographient comme des
cuisinières,
il n'est question que de provisions de saindoux et de costumes à
commander aux fils.
Infortunées princesses de Salm, si injustement
dédaignées, si coupables de n'avoir compté ni une
Montei ni une Parabère! Et pourquoi, on se le demande, une
mère de famille de haut rang serait-elle romanesque plutôt
que bonne maîtresse de maison? Si Maurice Barrès avait
pris soin de se documenter davantage, peut-être aurait-il
rencontré, au XVIII° siècle, cette princesse de Salm
en
relations avec le fameux bénédictin Dom Mabillon, et
qui lui réclamait les livres propres à
persuader
les luthériens , parce que, disait- elle, j'ai fait
un voyage pour une affaire de famille où j'ai vu beaucoup de mes
parents que je ne connaissais point et lesquels sont tous
luthériens et elle ajoutait: Je vous prie de me
mander les livres nouveaux qui se feront
(1) . Peut-être
aussi Barrès aurait-il regretté de n'avoir pas pu
bavarder avec cette princesse Starhemberg, née Salm-Salm, l'une
des femmes les plus spirituelles du XVIII° siècle? Et que
n'a-t-il rencontré le romanesque dans les aventures d'Anne de
Salm à travers les combats de la Réforme et de la Ligue?
A ses yeux les Salm «ne sont pas des individus, mais une
famille», famille où les hommes «eurent le
désagrément que leurs actes n'entraînassent point
de grandes conséquences». Dans leur histoire, ce qui le
retient, ce qui l'émeut, c'est, sous la Révolution
française, l'instant où les princes «abandonnent
leur château, leurs droits, leurs devoirs
héréditaires et manquent à
l'ordre des aïeux».
Voilà l'opinion, assurément trop hâtive, d'un
prince
des lettres françaises, dont le style au magnifique drapé
prend beaucoup de hauteur pour recouvrir des appréciations bien
arbitraires. On regrette, en particulier, qu'une aussi illustre plume
ait méconnu ou ignoré les Rhingraves, personnages de
mouvement et de prestigieuse couleur, si prompts, si braves, si
efficaces pendant les guerres du XVI° siècle. Toutefois, une
réalité importante est signalée lorsque
Barrès note, chez les Salm, l'existence d'un esprit
héréditaire. C'est cette volonté familiale qui
s'assigne pour but d'édifier un Etat souverain entre la Lorraine
et l'Alsace.
Les résultats seront-ils à la taille des ambitions? Par
la convention de 1751, les Salm jouiront enfin d'une
souveraineté sans partage, mais dans une étroite
principauté dont on peut se demander quel aurait
été l'avenir si la tourmente révolutionnaire ne
l'eût pas emportée.
Constatons en effet que le principe d'instaurer au XVIII°
siècle, en terre déjà virtuellement
française, une enclave soumise aux lois de l'empire germanique,
n'allait pas sans une contradiction fondamentale. Depuis longtemps, les
rois de France s'étaient appliqués à abattre la
puissance des seigneurs dans leurs fiefs pour ne leur abandonner que
des prérogatives honorifiques. Sans la libéralité
dont voulut faire preuve le gouvernement de Louis XV à
l'égard de la maison de Salm, il serait difficile d'expliquer
une fondation si opposée aux tendances centralisatrices de la
politique française; et il semble bien que les princes de
Salm-Salm eux-mêmes aient senti la précarité de
leur propre monarchie vosgienne.
Comment donc ne pas voir, dans les origines et le destin de ce domaine
princier autonome en Lorraine, un phénomène historique
qui saisit parce qu'il est sans équivalent?
(1) Bibliothèque Nationale, Paris, Manuscrits
français,
19658.
Je voudrais exprimer ici ma reconnaissance aux personnes qui, lors
de la préparation du présent ouvrage, ont bien voulu me
guider dans mes recherches, m'apporter le concours d'une
érudition particulièrement autorisée, m'aider
à enrichir l'iconographie, m'encourager de leur sympathie.
Mes remerciements s'adressent tout spécialement à :
S.A.S. le prince de Salm-Salm
M. le Comte Th. de Limburg Stirum
M. Georges Audebert, Sous-Préfet de Saint-Dié
M. le Maire et M. le Curé Doyen de Senones qui
m'ont ouvert les archives de la ville et celles de la paroisse
M. le Maire de Raon-l'Etape
M. Dumont, Directeur des Services d' Archives des Vosges; M. Ronsin,
Bibliothécaire de la Bibliothèque de Saint-Dié;
M. Jacques Strohl, Secrétaire Général des
Etablissements Boussac; M. Klein et (£) Mme Klein, de Moussey
(Vosges)
Mme M.-Th. Aubry, Conservateur aux Archives départementales de
Meurthe-et-Moselle, auteur d'une monographie inédite: La
principauté de Salm à Senones dans la seconde
moitié du XVIIIe siècle; M. Colnat, Directeur des
Services d' Archives de la Moselle ; M. Tribout de Morembert, Directeur
des Services d' Archives de la ville de Metz
MM. les Conservateurs des Archives Nationales, Paris
Le Docteur Gilbert Chérest, historien de la Congrégation
de Saints Vanne et Hydulphe
M. Lauwerys, Curé Doyen et président de la
Société d' Archéologie de Hoogstraten (Belgique).
En ce qui concerne les filiations des comtes et princes de Salm, puis
des princes de Salm-Salm, j'ai suivi, à
quelques détails près, les tableaux
généalogiques établis par le baron Freytag von
Loringhoven dans Stammtafeln Zur Geschichte der Europäischen
Staden. Band III. (Marburg 1956)
Les dates et les faits
1111 Hermann II de Salm-Luxembourg, fils d'un roi de Germanie,
est voué de l'abbaye de Senones. Il réside au
château de Pierre-Percée (Langenstein) par suite de son
mariage avec Agnès de Montbéliard-Mousson-Bar. Cette
union commence d'implanter dans les Vosges une première dynastie
de Salm.
1200 Henri II, comte de Salm et voué de Senones, a fait
construire le château-fort de Salm. Il a épousé
Judith de Lorraine.
1459 Jeannette de Salm, fille et héritière de Simon,
comte de Salm, épouse le Rhingrave Jean V. Ainsi débute
la deuxième dynastie des comtes de Salm, tandis que la
première continue de se perpétuer, l'une et l'autre se
partageant les droits sur le comté de Salm resté indivis.
1571 Coup d'Etat. Les comtes de Salm Jean IX (de la première
dynastie) et Frédéric Rhingrave (de la deuxième
dynastie) se font plébisciter à Senones. Les populations
leur prêtent serment et les reconnaissent pour souverains et
seigneurs régaliens au détriment du pouvoir abbatial.
1573 L'abbé de Senones, Raville, ratifie le plébiscite de
1571.
1597 Mariage de Christine de Salm, nièce du comte Jean IX, et
future héritière de la première dynastie, avec
François de Lorraine- Vaudémont. A la suite de cette
alliance, les droits sur une moitié du comté de Salm
seront dévolus à la maison de Lorraine.
1598 Convention dite «partage de 1598», confirmant le
partage des droits sur le comté de Salm entre les Rhingraves et
la première dynastie, laquelle va bientôt
s'éteindre en ligne masculine.
1600 Mort de Jean IX, comte de Salm. Avec lui se termine en Lorraine la
première dynastie de Salm. Le comté reste
territorialement indivis, avec partage de souveraineté entre la
maison de Lorraine et les Rhingraves.
1608 Mort du Rhingrave Frédéric, chef de la
deuxième dynastie des comtes de Salm.
1623 Le Rhingrave Philippe-Othon, comte de Salm, et fils ainé du
Rhingrave Frédéric, mort en 1608, est créé
prince du Saint-Empire. Désormais, au pays de Salm, la part des
Rhingraves sera dite principauté, la part des ducs de Lorraine
restant comté.
1671 Le Rhingrave Charles Théodore Othon, prince souverain de
Salm, épouse Marie de Bavière, fille d'Edouard, comte
palatin, duc de Bavière, et petite-fille d'Elisabeth d'
Angleterre, soeur du roi Charles I°.
1719 Dorothée de Salm, fille aînée du Rhingrave
Louis Othon, dernier prince souverain de Salm de sa lignée,
épouse son cousin, issu d'une branche cadette, le Rhingrave
Nicolas-Léopold. Ce mariage fonde la dynastie de Salm-Salm.
1728 Dom Calmet est élu abbé de Senones.
1738 Mort du Rhingrave Louis Othon, prince souverain de Salm. Son
gendre, Nicolas-Léopold, lui succède.
1751 Fin de l'indivision territoriale et de la co-souveraineté
au pays de Salm. Le Rhingrave Nicolas-Léopold régnant,
une convention passée avec la France institue l'Etat autonome de
Salm-Salm, capitale Senones, agrégé à l'Empire.
1754 Séjour de Voltaire à l'abbaye de Senones.
Dom Calmet bénit la première pierre du premier
château de Senones.
1757 Le Rhingrave Nicolas-Léopold, prince régnant de
Salm-Salm, fait son entrée à Senones.
Mort de Dom Calmet.
1770 Mort de Nicolas-Léopold. Avènement de son fils
aîné, Louis Charles Othon.
1772 Le roi Louis XV confirme la convention de 1751.
1773-1775 Construction du grand château de Senones.
1775 Louis Charles Othon épouse à Seraing la comtesse
d'Horion. Cette union restera stérile.
1778 Louis Charles Othon meurt à Senones. Avènement
de son neveu, Constantin, sous l'autorité de la
Sérénissime Tutelle.
1782 Constantin épouse la princesse
Victoire-Félicité de Loewenstein Wertheim.
1783 Le régiment de Salm-Salm infanterie, au service
de la France, est institué.
1786 Naissance, à Senones, de Guillaume Florentin
Louis Charles, fils du prince régnant Constantin.
Mort de la princesse régnante Victoire Félicité.
1791 Le prince Constantin quitte Senones.
1792 En France, la Convention Nationale interdit l'exportation des
grains, ce qui prive la principauté d'un ravitaillement
indispensable et contrevient aux accords de 1751.
1793 Conformément au voeu exprimé par les
délégués de la principauté, celle-ci est
réunie à la France.
I
Les comtes de Salm, voués de Senones
Lorsque fut posée la première pierre de l'abbaye de
Senones, au VII° siècle, ce geste inaugurait l'histoire du
pays de Salm en Vosges. Si nous cherchons en effet, dans la longue
tapisserie de notre civilisation chrétienne et occidentale, la
première image tramée en ce pays, que trouvons-nous? Une
équipe de moines forestiers, agriculteurs et bâtisseurs
dont la communauté constitue une sorte d'oligarchie religieuse
et patriarcale. De cette abbaye, Dom Calmet, qui la gouvernera au
XVIII° siècle et s'en fera l'historien, dira:
Quoiqu' environnée de hautes montagnes chargées de
bois, elle ne laisse pas d'occuper un terrain assez
dégagé et assez large, où il y a un bourg
considérable et plusieurs habitations, des prés et des
terres labourables en assez grande quantité.
Bien sûr, on se garderait d'insinuer qu'avant les moines il n'y
avait rien. Dès les III° et IV° siècles de notre
ère, le val de Senones eut ses noyaux de population. L'un
d'entre eux, au village du Puid, s'était formé autour des
puits de sel. De Raon-l'Etape, la Strata Salinatorum se
dirigeait vers
Ban-de-Sapt et le col de Saâles. Le Donon était un sommet
vénéré des antiques liturgies; et l'on connaissait
Senon ou Senon-Villa longtemps avant l'abbaye.
Que reste-t-il donc de la thèse, souvent
répétée, qui voudrait que Gombert, ou Gondelbert,
premier abbé de Senones et précédemment
évêque de Sens, ait imposé le toponyme Senones
pour
perpétuer dans les Vosges le souvenir de la ville et de la
contrée d'où il venait(1)?
S'il est exact que le premier abbé de Senones ait
été Gondelbert, en revanche on ne constate pas que
celui-ci ait jamais tenu la crosse en l'église de Sens(2).
Quant à une corrélation éventuelle entre le nom de
cette ville épiscopale de Sens et celui de Senones en Vosges, ne
devrait-elle pas inclure bien d'autres noms de localités:
Sennones, en Mayenne; Senonnes, en Loire-Atlantique ; Sens-de-Bretagne,
en Ille-et- Vilaine; Sens-Beaujeu, dans le Cher; Senonches, en
Eure-et-Loire; Senon, Senoncourt, Senonville, dans la Meuse; et
même Senonges, dans les Vosges (3)?
On sait d'ailleurs que,
plusieurs siècles avant Jésus-Christ, des colonies de
Senons, venus de l'Est, se formèrent en divers points de
l'Europe occidentale.
Quand la bure a besoin d'une épée.
Exerçant leur juridiction sur un vaste domaine au delà de
leur campanile, les moines de Senones en Vosges auront besoin
d'être assistés dans les tâches qui ne
répondent pas spécifiquement à leur vocation de
spiritualité, d'éducation et de bienfaisance. À
cette
fin, ils vont s'adresser à un personnage laïque,
l'avoué, ou voué.
Cette institution était très ancienne (4). Au temps de
Rome, les empereurs avaient voulu que les ecclésiastiques
fussent représentés, dans les tribunaux et à
l'armée, par un agent spécial: causidicus, defensor.
De
cet agent, dont la mission était accidentelle et temporaire, la
monarchie franque fera un fonctionnaire permanent, intermédiaire
obligatoire entre l'immunité ecclésiastique et le pouvoir
royal, nommé solidairement par le roi (ou son
représentant) et, selon le cas, par l'évêque,
l'abbé ou l'abbesse, en assemblée publique. Si le
voué représente un évêque, on l'appelle
vicedominus, vidame, quelquefois comte ou vicomte.
S'il
représente un abbé ou une abbesse, il est qualifié
defensor, tutor, conservator et, plus habituellement, advocatus.
La
nécessité de l'assistance d'un voué au service de
l'établissement ecclésiastique procède du principe
que les membres du clergé doivent s'abstenir des negotia
saecularia (5).
A l'époque féodale, on attend surtout du voué
qu'il soit un protecteur. Il veille à la sécurité
des personnes et à l'intégrité des biens; il est
chef militaire; il est justicier. Lorsqu'une sentence comporte effusion
de sang, il lui incombe de la faire appliquer. Elu par
l'autorité religieuse qui le prend à son service, il est
révocable. Comment est-il rémunéré (6)? En
Lorraine, les honoraires d'un voué d'abbaye sont
évalués au tiers des amendes imposées dans le
ressort de la vouerie. En outre, il perçoit des redevances
fixes, en nature et en argent; une portion de sol peut lui être
attribuée (7) . Un même
établissement
ecclésiastique a parfois en même temps plusieurs
voués.
Mais le statut des voueries va se modifier. La charge de voué,
avec les avantages qui lui sont inhérents, cessera d'être
élective et révocable; du XI° au XII°
siècle, elle obéira à l'usage féodal de
transmission héréditaire et se transformera en
propriété familiale et irrévocable.
La situation de la vouerie de Senones fut d'ailleurs assez
particulière du jour où Charlemagne eut fait don de
l'abbaye à son chancelier Angilramne, évêque de
Metz de 768 à 791. Auprès de cette abbaye, devenue
épiscopale, le voué sera un fonctionnaire relevant de
l'évêque de Metz, auquel il devra l'hommage lige de vassal
à suzerain. Ainsi, deux fiefs coexisteront: celui de
l'abbé, avec jouissance de la propriété
foncière et droit de juridiction, et celui du voué,
avec obligation de fournir et d'entretenir un contingent militaire,
tout comme, éventuellement, de construire à ses
dépens les forteresses pour la défense du domaine
abbatial. À signaler aussi que la pluralité des
voués se
remarque à Senones: il y en a un, nommé par
l'évêque de Metz, pour les possessions centrales de
l'abbaye, et un autre, ou plusieurs
autres, relevant de l'abbé, pour les possessions
extérieures.
Quel est le haut baron qui ne convoite une vouerie, source d'influence
et de profits? À peine l'a-t-il obtenue que les relations entre
le
voué et l'établissement ecclésiastique se font
généralement orageuses et procédurières, le
voué n'aspirant qu'à disposer de la suzeraineté.
Ne détient-il pas la puissance des armes dans une charge
désormais attachée à sa personne et à sa
race?
La maison de Salm entre en scène.
À l'entrée en scène de la maison de Salm dans les
Vosges,
l'abbaye avait franchi le cap de son quatrième centenaire (8).
Selon la légende, le premier auteur de cette maison aurait
été un saint personnage du IV° siècle qui
aurait eu l'originalité de mourir deux fois: la première
fois, il fut ressuscité par saint Materne, premier
évêque de Cologne; la seconde, il fut martyrisé.
Plus tard, Gislebert, moins séraphique que son ancêtre
supposé, aurait enlevé une fille de l'empereur Lothaire
et perpétué son lignage avec le concours de cette
princesse, nommée Ermengarde (9).
Nulle affabulation n'est plus à craindre avec Hermann I° de
Luxembourg, comte de Salm, élu roi de Germanie et sacré
à Mayence en 1081, rival de l'empereur Henri IV dans la querelle
du Sacerdoce et de l'Empire. Hermann I° était le neveu et le
petit-neveu de deux prélats de la maison de Luxembourg,
lesquels, pendant 66 ans, occupèrent tour à tour le
siège épiscopal de Metz: Thierry II (de 1006 à
1047) et Adalbéron III (de 1047 à 1072).
Fixé à Metz dès son jeune âge, Hermann
I° y reçut la bienfaisante influence de son oncle
Adalbéron III, réputé pour sa sagesse et sa
piété (10).
Après l'épiscopat
d'Adalbéron III, vint celui d'Hériman (1073- 1090), qui
fit d'Hermann I° son miles, c'est-à-dire le comte ou
haut-voué épiscopal de Metz. Fils d'Hermann I°,
Hermann II était on ne peut mieux placé pour obtenir un
jour la vouerie de Senones; et c'est ce qui se produisit(11).
Appelé, de par ses fonctions, à résider dans les
Vosges, Hermann II y a pris femme. Et il n'a pas choisi une petite
bergère. Agnès de Montbéliard-Mousson-Bar est la
soeur du cardinal Etienne de Montbéliard, évêque de
Metz de 1120 à 1163 (12), et
la nièce du pape Calixte II.
Les époux résident au château de Langenstein,
bientôt appelé Pierre-Percée en raison d'un puits
foré dans le rocher, oeuvre merveilleuse pour l'époque.
De nos jours subsiste un donjon ruiné que pressent les cimiers
serrés d'une immense infanterie sylvestre.
La comtesse Agnès, qui avait eu trois enfants d'un
défunt comte de Langenstein, donnera trois fils à Hermann
II, non sans que cette seconde union ne soit attristée par une
guerre où Hermann prendra parti, aux côtés de
Simon, duc de Lorraine, contre les frères d'Agnès:
l'évêque Etienne et Renaud, comte de Bar. Le principal
épisode des hostilités fut le siège du
château de Pierre-Percée, suspect de servir à
lancer des opérations de pillage sur les terres voisines,
dépendantes de l'évêché de Metz, y compris
sans doute les terres de l'abbaye de Senones. L'évêque de
Metz voulut réduire cette place-forte et l'assiégea.
Trois bastions furent dressés à proximité, afin de
la priver de tout secours extérieur. Pierre-Percée
résista pendant plus d'un an. L'évêque Etienne eut
le dernier mot; Hermann II et son fils aîné, Hermann III,
tombèrent tous deux dans cette guerre. Mais, en dépit
d'aussi sévères tribulations, la maison de Salm allait
conserver la vouerie de Senones.
Une coexistence souvent difficile.
Ce fut le comte Henri Il (né d'Henri I°, second fils
d'Hermann II) qui imposa le nom de Salm à l'important
château qu'il fit bâtir sur un sommet dominant les
vallées de la Bruche et de Grandfontaine, à la source des
ruisseaux qui courent dans les bois vers Framont et vers Schirmeck.
Héritier en partie de Blâmont par sa mère, Havide
de Lutzelbourg, marié lui-même à Judith de
Lorraine, Henri II était amplement possessionné dans la
région; et cette forteresse de Salm, à un emplacement de
choix pour contrôler les accès du pays au nord-est,
pouvait déjà indiquer l'intention de créer un
Etat indépendant.
Il a été dit que le château de Salm avait
été implanté à l'intérieur du
domaine de l'abbaye, et par une sorte d'abus d'autorité. Cette
opinion, accréditée par le moine bénédictin
Richer, de Senones, et après lui par Dom Calmet, a
été contestée (13).
On a observé que ce
château fut placé en lisière du domaine primitif de
l'abbaye, et l'on s'est demandé pourquoi le comte Henri II,
avant d'entreprendre une construction aussi considérable et
aussi onéreuse, ne se serait pas rendu propriétaire
indiscuté du terrain s'il ne l'avait pas déjà
été. Toutefois, n'y a-t-il pas là un raisonnement,
plutôt qu'un argument concret? Il n'était pas rare que les
voués fissent bâtir dans le territoire
ecclésiastique des châteaux-forts qui, sous couvert de
défendre leurs protégés, pouvaient aussi bien
servir à les intimider; et c'est apparemment ce que fit Henri II.
Il fut d'ailleurs assez habile pour que ses relations avec l'abbaye de
Senones n'eussent jamais un caractère litigieux. Il versait
ponctuellement à celle-ci une redevance d'acensement de deux
sols strasbourgeois que ses successeurs continueront de payer (14).
Diplomate, il prit un vif ascendant auprès de l'abbé en
sachant pacifier un conflit qui l'opposait à ses moines.
Généreux, il étendit ses bienfaits à
plusieurs monastères: Haute-Seille, Saint-Sauveur, sans oublier
Senones.
Henri II fut aussi un pèlerin. Il s'engagea dans la
troisième Croisade sous les bannières de l'empereur
Frédéric Barberousse. À son retour de Terre
Sainte, il
vivra encore plus d'un demi-siècle et sera inhumé en
1244, en l'église abbatiale Saint-Pierre de Senones. Il avait
été précédé dans la tombe par son
fils Henri III (t 1228) qui fut moins heureux dans ses rapports avec le
monastère de Senones et dont Richer a écrit:
«C'était
un guerrier superbe, se fiant outre mesure à sa
jeunesse et à sa vigueur; il aspirait au royaume
d'Allemagne.»
Fils du comte Henri III et de Marguerite de Bar, le comte Henri IV,
voué de Senones, sera seigneur des châteaux de Salm,
Pierre-Percée et Morhange, mais ses domaines auront
été amputés de la terre de Blâmont, au
bénéfice de Ferry de Salm, frère cadet de son
père, et fondateur de la maison des comtes de Blâmont.
Par ailleurs, Henri IV n'aura pas de chance avec l'autorité
ecclésiastique. L'évêque de Metz, Jacques de
Lorraine, lui fera la vie dure. Henri IV ayant voulu exploiter un puits
d'eau salée creusé sur son ordre près de son
château de Morhange, l'évêque de Metz, qui avait ses
propres salines dans le voisinage, se crut-il menacé de
concurrence? Il fit démolir le nouvel établissement.
Après cette déconvenue, le comte vendit sa terre de
Morhange au duc de Lorraine et la reçut de lui en fief (1255)
(15).
Autre rivalité d'intérêts: des gisements de fer
ayant été découverts à Framont, Henri eut
le dessein d'en tirer parti et y installa des forges. Aussitôt,
l'abbé de Senones, propriétaire du terrain, en prit
ombrage. Il martela de ses récriminations les oreilles de
l'évêque et obtint que les ateliers fussent
détruits. C'était une bien médiocre victoire.
La mort du prélat, en 1260, allait délivrer Henri d'une
implacable crosse. En novembre 1261, le nouvel évêque de
Metz, Philippe de Florenges, scellera le traité intervenu entre
l'abbé de Senones, Baudouin, et le comte de Salm pour la
reconstruction et la mise en valeur des forges à frais et
profits communs. Quant aux châteaux de Salm et
Pierre-Percée, après vente à l'évêque
de Metz, ils seront concédés en fiefs au comte Henri IV.
Ce seigneur, dont les initiatives industrielles méritent
d'être soulignées, eut sa sépulture en 1292 sous
une dalle de l'abbaye de Salival. De son mariage avec Laurette de
Bliecastel, il avait eu deux fils: Henri V (t 1288) et Jean I° qui
continuera la lignée.
Un trouvère passait par là.
Les belles heures du château de Salm laisseront leur trace dans
un long poème, écrit vers la fin du XIII°
siècle, et qui sera le «vaisseau favorisé»
que l'oubli
n'engloutira pas...
Voyageant de château en château, un trouvère
était passé par celui de Salm pendant l'été
1284. Il se nommait Jacques Brétex et racontera sa visite dans
ses vers.
Il vante les qualités qui distinguent entre tous le seigneur du
lieu:
Car c'est cil qui les autres passe
De cortoisie et de largesce,
Gentil proudome a en son cors.
Grant bien me fait quand je recors
De lui les biens et les honour.
De bon matin, au château de Salm, Jacques Brétex a
entendu les guetteurs saluer le jour au son de la corne. Promptement
levé, il s'avise d'une promenade dans les bois:
Parmei le bois alai jouer
Pour mes pansées remuer.
Au détour du sentier, quelle rencontre fait-il? Celle d'un
chevalier qui sans doute avait tenté d'occire un fauve à
l'échine récalcitrante, à en juger par la lance
brisée qu'il serrait dans son poing. Jacques Brétex le
reconnait: c'est Conrad Warnier, landvogt (comte provincial) de la
Haute-Alsace. Dans la conversation, le trouvère vante la grande
assemblée qui se tiendra à
Chauvenci à la Saint-Rémy: «Si vous aimez les
joutes, les tournois et les danses, dit-il au chevalier, ne manquez pas
cette occasion d'éprouver votre vaillance et de vous
divertir.» Warnier promet: il ira à Chauvenci avec son
fils, Conradin.
Mais le trouvère et le chevalier avaient bavardé si
longtemps qu'à son retour au château, pour le repas,
Brétex trouve les convives attablés. À peine
s'est-il
assis que le comte de Salm lui demande d'où il vient. Et l'on
écoute le trouvère à la langue bien pendue qui,
pour amuser son auditoire, se met à imiter le langage peu
châtié et l'accent de terroir du chevalier alsacien.
Au moment de prendre congé, Jacques Brétex reçoit
du comte divers cadeaux: une cotte d'armes, un corselet, une housse
verte, «des mouffles et un chaperon fourrés de bon fin
vair». Escorté par les varlets
(16)
, le trouvère quitte
le château et s'éloigne sur son cheval, tout en songeant
à son futur poème de plusieurs milliers de vers: Le
tournoi de Chauvenci (17).
(1) Senonensium = Sens; pagus Senonicus : pays
du
peuple des Senones,
Senonais ou Senons.
(2) Dans Vie des
Saints, par les RR. PP. Baudot et Chaussin, O.S.B.
(Paris, 1936), on lit à l'article Saint Gombert,
abbé (t
vers 675) :
«Gombert ou Gumbert (var. Gondelbert, Gondebert) , d'une noble
famille
de Gaule. Parmi ceux qui en font un évêque de Sens, il en
est qui le
confondent avec le Gombert (Gombertus) qui figure réellement
dans la
liste épiscopale, mais de 773 à 778. Mabillon, dans ses
Annales ord. s.
Bened., année 661, semble indiquer que Gombert
n'était
qu'un «chorévéque». Ce texte est prudent; il
pourrait
l'être davantage, car
la liste des évêques de Sens jusque vers le IX°
siècle est suspecte.
D'autre part, le cartulaire de l'abbaye de Senones contient la copie
d'une charte d'immunité accordée par le roi
Childéric en 661 ou 662.
Dans son ouvrage L'avouerie de l'abbaye de Senones et la
principauté de
Salm, M. Thouvenot fait toutes réserves sur
l'authenticité de ce
diplôme dont on n'a pu retrouver le texte original, et qui
«est écrit
dans un trop bon latin pour appartenir à cette
époque». Mais, à la
vérité, ce dernier argument n'est pas absolument
décisif, le copiste
ayant pu, de sa propre initiative, améliorer le latin du texte
original.
(3) Cf. O. Rossé: Une opinion sur
l'origine de l'abbaye de
Senones, dans
Bulletin de la Société
Archéologique de Sens, tome
XIL, 1943.
(4) Cf. Edouard-Théodore Bonvalot : Histoire
du droit et des
institutions de la Lorraine et des Trois-Evêchés
(Paris,
1895) ; M.
Thouvenot : L'avouerie de l'abbaye
de Senones et la principauté
de Salm
(Thèse de doctorat en droit, Bordeaux, 1908) ; L.
Schaudel : Les
comtes
de Salm et l'abbaye de Senones aux XII° et XIII° siècles
(Nancy, 1921).
Concernant la question des voueries en général, l'ouvrage
classique est
celui de Félix Senn: L'institution
des avoueries
ecclésiastiques
(Paris, 1903) ; mais depuis, il y en a eu d'autres dont la
bibliographie a été donnée par Gabriel Le Bras
dans Institutions
ecclésiastiques de la chrétienté
médiévale, 1° partie, livre V, chap. 1°.
(Paris, 1964).
(5) Le principe faisant défense aux clercs
et aux moines de
s'immiscer
dans les negotia saecularia
fut proclamé dès 348 au
concile de Carthage
(dit «le premier concile de Carthage» par Gratien, mais
qui, en
réalité, fut le troisième) , confirmé par
le concile de Chalcédoine,
chapitre III, en 451, par le concile de Mayence, en 813, et par les
décrétales de Grégoire IX (Livre III, titre L :
«Ne clerici vel monachi
saecularibus negotiis se immisceant.») L'origine de cette
prescription
se trouve dans l'épitre de saint Paul à Timothée,
lui demandant d'être
un bon soldat du Christ et, comme le soldat, de ne pas s'embarrasser
des affaires de la vie civile: «Nemo militans Deo implicat se
negotiis
saecularibus, ut ei placeat cui se prolavit.» (Epist. Il ad
Timoth. Il,
4.)
(6) E.-T. Bonvalot croit que la charge de
voué avant
d'être rémunérée,
avait d'abord été gratuite. Mais, selon F. Senn, op.
cit., il n'est pas
trace que cette gratuité ait jamais existé: opinion
admise par
Schaudel.
(7) «L'abbé de Senones, écrit
E.-T. Bonvalot,
abandonne à son voué la
terre de Bayon.» En réalité, cette affirmation
repose sur une simple
hypothèse de Dom Calmet, lequel a pensé que Bayon
était peut-être
l'Ambaïum de la chronique
de Richer : « terrrae... quae adhuc
Ambaïum
vulgo appellatur ».
(8) Avant les comtes de Salm, Senones avait eu
d'autres voués,
tels les seigneurs de Turkestein, de la maison d'Alsace.
(9) Bibliothèque Nationale, Paris, Pièces
originales,
2619,
p.320.
(10) Le chroniqueur Sigebert de Gembloux,
cité par Schaudel, a
mentionné la grande sagesse et la rare piété
d'Adalbéron III.
(11) La date à laquelle Hermann II de Salm
fut investi de la
vouerie de
Senones reste imprécise. On sait, par Dom Calmet, qu'Hermann II
était
voué de Senones en 1111 et que, six ans plus tôt, en 1105,
il y avait
un autre voué de Senones qui se nommait Gobert de Tincey (ou
Tincry).
«C'est donc entre 1105 et 1111, conclut Thouvenot, qu'il faut
placer
l'arrivée dans les Vosges du premier seigneur de Salm.»
Mais Schaudel
conteste cette assertion, faisant observer que le voué
cité en 1105,
Gobert, était très probablement
préposé à la défense d'un domaine
extérieur de l'abbaye», et qu'Hermann II pouvait avoir
hérité la
vouerie de Senones de son père, Hermann I°. C'est, à
notre avis,
l'opinion la plus plausible. Pour le moins, comment ne pas voir un lien
de fonctions entre le père, haut- voué de
l'évêché de Metz, et le fils,
voué d'une abbaye mouvante du même
évêché?
(12) Pour la chronologie des évêques
de Metz, cf. Les
évêques de Metz,
par Henri Tribout de Morembert et Albert Haefelis, dans Annuaire de
la
Société d'Histoire et d'Archéologie de Lorraine,
tome LXI, année 1961.
(13) L. Schaudel, op. cit.
(14) Les Salm payèrent jusqu'en 1598 cette
redevance et en
furent
officiellement déchargés par un arrêt du Grand
Conseil, sous Louis XIV.
(15) L. Schaudel: Badonviller (BadonviIler, s. d.
[1927].)
(16) Un varlet est un jeune homme non encore armé,
page, écuyer...
(17) Le tournoi raconté par Jacques
Brétex dans son
poème fut celui
d'octobre 1284, à Chauvency. Ce poème a été
publié à Valenciennes en
1835 puis par Gaëtan Hecq à Mons, en 1888. On consulterait
aussi Emile
Duvernoy et René Harrnand: Le
tournoi de Chauvency en 1285.
Etude sur
la société et les moeurs chevaleresques au XIII°
siècle. (Paris, 1905.)
II
Le coup d'état
L'abbaye de Senones, en tant que puissance féodale, ne pouvait
pas échapper à la décadence qui frappa les
juridictions ecclésiastiques. De protecteurs, les voués
deviendront les maîtres. Désormais, la maison de Salm, qui
sait
se concilier les populations, est en marche vers la
souveraineté. Elle peut d'ailleurs sortir de ses possessions
vosgiennes tout en restant chez elle, et faire le tour de la Lorraine
en visitant les fiefs qui ont élargi son patrimoine. À
Nancy,
les ducs la distinguent et l'honorent.
Toutefois, depuis le XV° siècle, elle ne possède plus
que
la moitié des droits sur le comté de Salm, l'autre
moitié étant devenue, à la suite d'une alliance,
la part des Rhingraves, lesquels s'intitulent eux aussi comtes de Salm.
C'est de cette seconde dynastie que seront issus les princes
souverains, tandis que la première, avant de laisser en
héritage sa part du pays de Salm à la maison de Lorraine,
aura donné trois maréchaux de Lorraine en trois
générations successives.
Le premier de ces maréchaux, le comte Jean VII de Salm, promu le
20 août 1473, combattit Charles le Téméraire,
servant le duc René II tant avec l'acier de sa
flamberge qu'avec l'or de ses coffres. Il était le contemporain
de Jacques de Salm, gouverneur d'Epinal.
Fils de Jean VII et d'Anne d'Haraucourt, le comte Jean VIII fut
chargé, en 1527, de négocier le mariage de
François, fils aîné du duc Antoine, avec Anne,
seconde fille de Jean II, duc de Clèves et de Juliers. En 1529,
il reçut l'investiture de la baronnie libre de
Fénétrange (en allemand, Finstingen), au bailliage
d'Allemagne, et du fief de Bayon (1).
L'épitaphe de Jean VIII,
à l'abbaye de Salival, rappellera sa grandeur et sa fin : SOUS
CE MARBRE DUR GIST LE CORPS DE HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR JEAN VIII
COMTE DE SALM MARECHAL DE LORRAINE ET BAR LEQUEL LA MORT PREVENANT LE
COURS DE SA VIE TRESPASSA LE XV DE MARS MDXLVIII. PRIEZ DIEU POUR LUI.
Jean VIII avait épousé en 1528 Louise de Stainville,
fille d'un sénéchal de Bar. C'est elle qui, à
Domrémy, dont les Salm étaient seigneurs, acheta la
maison de Jeanne d'Arc pour en assurer la conservation. Elle demeurait
habituellement à Ruppes, non loin de Vaucouleurs, survivant de
longues années à son mari qu'elle rejoignit dans les
tombeaux de Salival en 1586(2).
De leur union étaient nés Jean IX, Paul et Claude, tous
trois frères de Françoise, Barbe et Anne. Mais, avant
d'évoquer la grande figure de Jean IX, quelques détails
sur ses frères et soeurs ne seront pas superflus.
Parlons d'abord des filles.
Françoise a épousé le Rhingrave
Frédéric, comte de Salm: leur alliance perpétue
la deuxième dynastie de Salm en Vosges. L'une des soeurs de
Françoise, Barbe, est abbesse de Remiremont. Quant à
Anne, après la mort de son premier mari, Balthazar
d'Haussonville, elle se lancera dans les péripéties d'un
véritable roman de cape et d'épée pour convoler
avec François de Coligny, seigneur d'Andelot, le
célèbre chef protestant(3).
Des trois frères, Jean ne se mariera pas. Claude, quoique
marié en 1581 à Chrétienne de Madruce, mourra en
1583 sans postérité. Paul enfin (t 1584), conseiller
d'Etat et grand maître de l'hôtel du duc Charles III,
laissera, de son union avec Marie Le Veneur de Tillières, un
fils, Charles, mort en 1588 sans alliance, et une fille, Christine, qui
portera dans la maison de Lorraine l'héritage de la
première dynastie de Salm en Vosges, à l'exception, bien
entendu, de la part antérieurement dévolue aux
Rhingraves.
Bref, au déclin du XVI° siècle, cette première
dynastie de Salm est à la veille d'achever son destin en la
personne du comte Jean IX.
Le comte Jean IX.
Parce qu'il fut l'un des derniers représentants effectifs de
l'ancienne féodalité lorraine, Jean IX est une figure qui
fait époque. Mais on ne saurait se borner à voir en lui
l'incarnation d'un ordre social que le Moyen - Age imprégnait
encore. Jean IX, qui avait
été
élevé à la cour de Charles Quint, assuma, dans les
conseils du duc Charles III dont il était l'ami
écouté, un rôle prépondérant.
Maréchal de Lorraine, comme l'avaient été son
père et son grand-père, il sera en outre conseiller
d'Etat, gouverneur de Nancy et surintendant de la maison du duc. Homme
de guerre et homme de gouvernement, administrateur, urbaniste,
humaniste, la diversité de ses aptitudes, son ardeur à
entreprendre, son goût des réalisations, la confiance
que lui accorda son souverain, firent de lui, en Lorraine, l'un des
principaux animateurs de son temps.
Il s'acquitte avec succès de plusieurs opérations
militaires, sachant riposter au comte Philippe de Hanau en s'emparant
de
Bitche et de Lutzelstein, ou refouler les reîtres protestants
comme il le fit à Baccarat. Il est aux côtés du duc
Charles III en 1564, pour accueillir à Bar-le-Duc la reine
mère Catherine de Médicis et le jeune roi Charles IX. Il
siège au tribunal des Grands Jours de Saint-Mihiel, aux assises
des Vosges de 1572 à l'assemblée du 1° mars 1574
où fut homologué le texte légal des coutumes du
duché. Il est, en 1597, chef du conseil pour la durée du
séjour du duc aux eaux de Plombières. En cette même
année 1597, il est délégué à Vienne
par le duc pour faire acte de foi et hommage devant l'empereur
Maximilien (4). Vers la fin de sa
vie, il sera fait chevalier de
l'ordre de Saint-Jacques de l'Epée, par le roi d'Espagne. A
Nancy, son nom restera attaché à la construction
de la nouvelle ville et à l'aménagement de nouveaux
dispositifs fortifiés. Reconnaissante, la capitale de la
Lorraine fera frapper des jetons à l'effigie de son gouverneur
(5).
Le comte Jean IX était un ami des lettres. Le jésuite
Fronton du Duc lui dédiera sa tragédie La Pucelle.
En
1599, il fut agonothète de l'université de
Pont-à-Mousson, c'est-à-dire qu'il fit les frais de la
distribution des prix. Parmi les volumes au timbre de ses armes
distribués en la circonstance, un exemplaire de la
Poliorcétique de Juste Lipse récompensa le
rhétoricien Jean de Jubainville, premier prix de vers latins.
Aussi comment ne pas s'étonner qu'un personnage aussi
considérable, que son éducation et ses fonctions durent
habituer à la maîtrise de soi, ait été si
impulsif? Ici apparaît, chez lui, l'un des traits les plus
singuliers du caractère: une fougue naturelle allant parfois
jusqu'à de tragiques égarements.
Au cours d'un voyage, comme il arrivait, à la nuit
fermée, dans un château pour y faire étape, il
voulut s'enquérir de ses serviteurs et de ses chevaux. La
fatalité fit que l'un de ses palefreniers, Antoine, qui
accourait, heurta son maître dans une allée obscure. Jean
IX ne le reconnut pas et, se croyant assailli par un malfaiteur,
étendit son domestique d'un mortel coup de dague.
Affolé de sa méprise, il s'éclipsa. Pour
récupérer son maréchal, le duc lui signa des
lettres de rémission et réclama sa présence par
message, «ayant des affaires importantes à lui
communiquer».
Une autre nuit, faisant une ronde dans les rues de Nancy, à la
tête d'un piquet de sa compagnie, il rencontra, par un hasard,
entre la place Saint-Epvre et la place des Dames, Jean des Salles,
seigneur de Gombervaux, qui déambulait en semblable
équipage. Le comte Jean IX avait eu une algarade à
Bar-le-Duc avec le seigneur de Gombervaux, et aussitôt ce
souvenir s'enflamma dans son esprit. Séance tenante, il
apostropha son adversaire: «En garde, Gombervaux! Souviens-toi
de
Bar! ». Le malheureux Gombervaux râlait déjà
sur le
pavé que les deux partis croisaient encore le fer.
L'impétueux maréchal prit la fuite, patienta
jusqu'à ce que le duc lui eut signé sa grâce, mais
eut à payer 10000 francs barrois à la veuve et aux deux
filles de la victime (6).
Jean IX s'emportait-il devant le duc Charles III? Celui-ci savait
modérer l'humeur de son conseiller et lui faire la leçon
avec opportunité. Le feu avait pris dans
une aile du palais ducal par la faute d'un domestique. Appelé
devant le duc, le responsable tentait de s'expliquer lorsque Jean IX,
qui était présent, se mit à le frapper.
Très calme, le duc s'interposa: «L'aile qui a pris feu,
dit-il, me déplaisait depuis longtemps. J'allais la faire
abattre. Cet homme m'a donc rendu service. Laissez-le.»
Tenu de résider le plus souvent à Nancy, Jean IX s'y
était fait construire, place Carrière, un bel hôtel
(7) que nulle épouse,
hélas! ne vint jamais
égayer. Il avait aimé la gracieuse Louise de
Vaudémont et fut aimé d'elle. Mais la jeune princesse fut
assez sentimentale pour accepter l'alliance d'un autre
prétendant, celui qui la fit reine de France, le roi Henri III.
Telle fut la seule défaite -fort honorable- du maréchal
Jean IX de Salm que l'on avait surnommé le comte des capitaines
et le capitaine des comtes.
Le coup d'Etat.
Sa haute situation à la cour, aux armées -sinon dans les
coeurs- de Lorraine ne doit pas faire oublier le féodal que fut
Jean IX. Comment se manifesta, dans l'histoire du pays de Salm, un
seigneur aussi puissant, résolu et hardi?
Le pays de Salm comportait, d'une part, les terres relevant de
Pierre-Percée et de Badonviller, sa capitale, d'autre part,
l'ancienne vouerie de Senones où la mainmise des
comtes tendait à se substituer au pouvoir temporel des
abbés. Les deux comtes de Salm étaient alors Jean IX et
le Rhingrave Frédéric, associés dans la jouissance
indivise de ces domaines.
Cependant, la petite guerre avait continué, non sans une louable
persévérance, entre l'autorité comtale et
l'autorité abbatiale. En 1522, l'une et l'autre s'étaient
disputé le droit de juger un pauvre diable détenu pour
vol par la justice comtale. En 1566, les comtes de Salm ayant
prélevé, à titre d'impôts, un douzaine de
chevaux et quelques ruminants sur les communautés de Chatas et
de Mesnil, le couvent de Senones se hâte de s'en plaindre au
duc de Lorraine, pour restitution.
S'étant libéré de l'hommage dû à
l'évêque de
Metz (8), Jean IX veut asseoir sa
souveraineté sur le pays.
Pour y parvenir, il saura provoquer l'événement
décisif. Il médite une sorte de coup d'Etat dans lequel
le Rhingrave Frédéric, son beau-frère et
comparsonnier, sera pleinement son allié. Notons ici que
Frédéric, ayant adhéré à la
Réforme, fera jouer les dissensions religieuses à son
profit et au détriment des moines de Senones, tandis que Jean
IX, catholique -quoique non exempt de sympathies protestantes- essaiera
de tenir la balance égale entre les deux cultes.
En février 1571, à Badonviller, une assemblée est
convoquée: de Badonviller et communautés voisines, de la
vallée de la Plaine et du val de Senones, officiers et maires
sont venus. Tous prêtent serment de fidélité et
obéissance à Jean et à Frédéric.
Comment l'abbé de Senones, Raville, va-t-il réagir?
N'osant pas s'adresser à la Chambre impériale de Spire
(9), où les comtes de Salm ont déjà
obtenu des
mandements contre l'autorité abbatiale de Senones, il
présente directement une requête à l'empereur
Maximilien III. L'arbitre nommé, Nicolas de Polweiller, grand
bailli
d' Alsace, voudra entendre les partis et présidera à
Haguenau, en juin 1571, deux conférences infructueuses (10).
Les comtes de Salm, persuadés que la Chambre impériale de
Spire leur est favorable et que l'Empereur se cantonnera dans un
formalisme inoffensif, décident d'abattre leur jeu (11). Ils
vont organiser, à Senones cette fois, un rassemblement analogue
à celui de Badonviller au mois de février
précédent, mais ayant
l'allure d'une démonstration populaire et assorti d'un acte
juridique.
C'est ainsi que, le 29 septembre 1571, Jean et Frédéric
se présentent à l'abbaye où les habitants de la
contrée sont venus en foule les attendre. Reconnus pour
souverains et seigneurs régaliens, ils reçoivent le
serment d'obéissance et de fidélité des
populations, acte de ce serment étant immédiatement
enregistré par un notaire, témoins à l'appui.
L'abbé de Senones protesta auprès du duc de Lorraine
et de l'empereur Maximilien. L'Empereur réprouva le coup d'Etat,
mais prépara les voies à un compromis
dont l'élaboration fut dirigée par Jean de Manderscheidt,
évêque de Strasbourg. Le 2 octobre 1573, l'abbé
Raville ratifiait le plébiscite. Les moines qui s'étaient
enfuis, rentrèrent au monastère, contraints de s'incliner
devant la suprématie de la maison de Salm et devant l'essor de
la religion luthérienne.
Autre acte de longue portée historique: le partage de 1598. Le
comte Jean IX, avant que l'abbaye de Salival ne reçoive ses
restes mortels, en 1600, et que le poète lorrain Alphonse de
Ramberviller ne lui dédie une lyre éplorée, avait
institué pour légataire sa nièce, Christine de
Salm. Or celle-ci a épousé François II de
Lorraine, comte de Vaudémont. Résultat: l'héritage
de Jean IX allait entrer dans la maison de Lorraine. Dans cet
héritage, le comté de Salm en Vosges comptait pour
moitié, l'autre moitié restant toujours la part des
Rhingraves (12).
Quant à la Réforme, elle s'affaiblira au pays de Salm
dès le début du XVII° siècle. S'il est vrai
que les
protestants eurent à choisir entre l'abjuration et l'exil,
cette alternative motiva-t-elle, à elle seule, les retours au
catholicisme? Ne serait-il pas juste de faire la part de l'influence
de François de Lorraine- Vaudémont, fixé à
Badonviller, et du succès des jésuites dans leurs
missions? L'un d'eux, qui venait de prêcher dans cette ville,
tomba
malade et allait mourir lorsque saint Pierre Fourier, venu
l'assister, lui rendit la santé (1625). Considérée
comme miraculeuse, cette guérison fit grand bruit. Envoyé
ensuite à Badonviller, saint Pierre Fourier y opéra de
nombreuses conversions. Ajoutons que le Rhingrave Philippe-Othon,
fils du Rhingrave Frédéric, avait lui-même
abjuré le protestantisme.
Cinq siècles se sont écoulés depuis le jour
où un comte de Salm avait été nommé
voué, de l'abbaye de Senones par la grâce de
l'évêque de Metz. Son dernier descendant mâle dans
les Vosges y avait fait admettre sa souveraineté. On entre dans
des temps nouveaux. Les vieilles querelles contre les juridictions
ecclésiastiques sont périmées. En prenant le
relais de la première dynastie de Salm, les Rhingraves savent
que désormais leur combat les appelle auprès des
monarques dont ils ont à espérer un accroissement de
lustre et un couronnement
d'ambitions: le roi de France et l'empereur germanique. Leur titre de
comte s'efface devant celui de prince, en attendant qu'au siècle
de Louis XV soit délimité à leur profit le petit
Etat autonome dont l'idée aura cheminé dans l'histoire
depuis le siècle de saint Louis.
(1) Archives départementales de
Meurthe-et-Moselle. Lettres
patentes.
(2) Une copie du testament de Louise de
Stainville, «signé de sa main le 6 octobre 1571 en sa
maison de Ruppes»
figure aux Archives Nationales, Paris (KK 1126)
(3) Ce roman vécu a été
esquissé par
Christian Pfister:
Histoire de Nancy, tome II.
(Paris, 1902-1909, 3 vol.).
(4) Déjà, en 1567, le comte Jean IX
de Salm avait
prêté serment à l'Empereur en qualité de
mandataire du duc de Lorraine. (Bibliothèque Nationale, Paris,
fonds français 4848
(250). Acte.)
(5) Selon un acte conservé aux Archives
municipales de Metz
(EE 3), Jean, comte de Salm, en considération de ce que la
cité de Metz l'a reçu bourgeois et lui a accordé
une pension de 100 livres, promet de l'aider et de la servir dans ses
guerres pendant 12 ans. Daté du 1° décembre 1430, cet
acte ne peut pas concerner Jean IX, comte de Salm.
(6) D'une importante maison noble de Lorraine,
originaire du
Béarn, Jean des Salles, seigneur de Gombervaux, Ugny,
Girauvilliers, etc., était gentilhomme ordinaire de la Chambre
du roi de France. D'après son épitaphe en l'église
d'Ugny, il mourut «à Nancy le 18 septembre 1575». Il
aurait survécu quelques jours à ses
blessures. Les lettres de rémission du duc Charles III à
Jean, comte de Salm, maréchal de Lorraine «à cause
de la mort du sieur de Gombervaux», sont du 15
octobre 1575. Le lendemain, 16 octobre le duc signait d'autres lettres
de rémission en faveur de plusieurs soldats de l'escorte du
maréchal. (Archives départementales de
Meurthe-et-Moselle. Inventaire
Dutourny.)
(7) Cet hôtel, qui n'existe plus, occupait
l'emplacement de la
Cour d'appel.
(8) La suzeraineté de l'évêque
de Metz n'est plus
respectée. En 1567, la Chambre Impériale de Spire
rejette une demande d'intervention de l'évêque dans un
procès entre le comte de Salm et l'abbaye de Senones. (Das
Reischland Elsass-Lothringen, T. III, article Salm.)
(9) Les institutions de l'Empire étaient la
Diète
impériale, la cour aulique (Reichshofrat) , établie
à Vienne en 1501, et la chambre impériale
(Reichskammergericht). Celle-ci, créée en 1495 par la
diète de Worms, siégea d'abord à Francfort puis
dans plusieurs autres villes. Un règlement de 1530 entendit la
fixer définitivement à Spire où elle se trouvait
depuis 1527. Quand cette ville eut été détruite
pendant les guerres de Louis XIV, la chambre impériale eut pour
nouvelle résidence, en 1698, la ville de Wetzlar, dans le cercle
du Haut-Rhin. Les cercles avaient été institués
par l'empereur Maximilien I° (1493-1519) pour grouper les divers
Etats de l'Empire, chaque Etat étant tenu de fournir des soldats
à son cercle.
(10) Archives départementales de
Meurthe-et-Moselle. Inventaire
Dufourny.
(11) Les empereurs germaniques paraissent avoir
accordé des
droits de juridiction et de souveraineté à la maison de
Salm dès le XIV° siècle. (Archives
départementales de Meurthe-et- Moselle. Inventaire Dufourny.)
(12) Son mariage avec Françoise de Salm
n'avait ouvert au
Rhingrave Frédéric aucun droit sur les biens seigneuriaux
de la maison de Salm. Dans cette maison et, à cette
époque, un pacte de famille réservait toute
succession aux héritiers mâles et n'accordait aux femmes
qu'une dot en espèces. Mais il va de soi que, faute de
descendants mâles, la postérité féminine
héritait, comme ce fut le cas pour Christine de Salm.
Jean IX, comte de Salm, fit un premier testament à Nancy, le 3
janvier 1592, et un second, également à Nancy, le 27
décembre 1599. (Archives Nationales, Paris. KK 1126.)
III
Les comtes sauvages du Rhin
Comment nous apparaît la deuxième maison de Salm en
Vosges, celle des Rhingraves, ou comtes sauvages du Rhin, dont le titre
évoque des visions de puissance médiévale dans un
rutilant cortège de légendes?
Ils étaient originaires du Nahegau, contrée du Palatinat
-très précisément du Rheingrafenstein, près
de Kreuznach- et portaient les titres de Wild et Rhingraves de Dhaun,
lorsque l'un des leurs, le Rhingrave Jean III, avait, au Moyen Age,
épousé Adélaïde, fille du dernier Wildgrave
de Kyrburg. Ce titre de Wildgrave (comte sauvage) résultait de
la corruption de Waldgrave, ou comte des Forêts (...des
Ardennes), et l'on prit l'habitude de dire «les comtes sauvages
du Rhin» ou encore «cornes Rheni et Sylvaruli»,
tandis que le terme de Rhingrave était
généralement usité comme nom patronymique (1).
En Lorraine, cette maison avait agrandi ses héritages, la belle
terre de Neuviller-sur-Moselle et une moitié de la baronnie de
Fénétrange représentant l'apport de Jeanne de
Saarwerden(2), femme du Rhingrave
Jean
VI, deuxième comte de
Salm de sa lignée.
Au XVI° siècle, Philippe et Jean VII, les deux fils du
Rhingrave Jean VI (t 1499) et de Jeanne de Saarwerden, ont fondé
deux branches principales: Philippe, la branche de Dhaun, Jean VII, la
branche de Kyrburg, l'une et l'autre de religion luthérienne. La
seigneurie de Fénétrange est restée indivise entre
les Dhaun et les Kyrburg, mais aux Dhaun sont échus les droits
des Rhingraves sur le comté de Salm. C'est donc ceux-ci qui nous
intéressent le plus.
Pendant la longue période troublée des derniers Valois,
les Rhingraves de Dhaun servent les rois de
France avec une fidèle vaillance et campent plusieurs
silhouettes belliqueuses de grands seigneurs allemands qui trouvent en
France un terrain d'exploits et d'aventures. Le fait qu'ils ont
adhéré à la Réforme ne les gêne en
rien pour trucider les huguenots: les ennemis du roi sont les leurs.
D'autre part, ils s'emploient à seconder, soit d'une
manière occulte, soit officiellement, la politique de la
monarchie française visant à tirer profit de l'agitation
provoquée en Allemagne par les innovations religieuses. A cet
égard, on relèverait que le Rhingrave
Philippe-François, conseiller privé de l'électeur
palatin et de l'électeur de Trèves, jouissait de l'estime
du roi Henri II. Philippe-François était l'un des fils du
Rhingrave Philippe de Dhaun.
Les Rhingraves et leurs escadrons de reîtres.
Autre fils du Rhingrave Philippe de Dhaun, le Rhingrave Jean-Philippe
I°, chevalier de l'ordre de Saint- Michel (3)
et gentilhomme
ordinaire de la chambre du roi [de France] fut l'un des grands
capitaines de son temps. Brantôme, qui parle longuement de lui,
nous le montre «armé de toutes pièces, la picque
sur le col», au moment où, accouru d' Allemagne avec une
levée de «six mille hommes de pied et une cornette de
reistres, tous gens aussi bons qu'on eust sceu voir», il
présentait ses troupes au roi et à la cour près du
pont de Charenton. Quand le roi s'approcha, Jean-Philippe et les siens
baisèrent la terre et en arrachèrent une poignée
que chacun jeta derrière soi; après quoi, ils
exécutèrent une parade et une salve. «Et puis,
poursuit le chroniqueur, falut boire à la bouteille, à la
mode du pays, et le bon comte présenta sa bouteille au roy, qui
beut le premiert et tous les autres après. Il n'y en eust ny
d'un costé ny d'autre qui s'y faignist, car il faisoit un
très grand chaud
ce jour là.»
Fait prisonnier par les Espagnols à la chute de Saint-Quentin
(10 août 1557) (4) et
bientôt libéré,
Jean-Philippe contribua au financement de l'expédition
lancée
sur Calais, avant d'assister le duc de Guise à la prise de la
ville (8 janvier 1558). Au siège de Rouen, en 1562, il fit,
rapporte Brantôme, «une fort belle charge avec cent
chevaux reistres». L'année suivante, une diversion
diplomatique qui lui fut confiée auprès des Anglais
installés au Havre, permit à Catherine de Médicis
d'organiser l'attaque de cette place et de s'en emparer sans
coup férir.
Aussi est-ce avec lui que le roi Charles IX, proclamé majeur,
voudra voyager en Lorraine. «Je seray bien ayse,
écrivit-il à Jean-Philippe, de vous voir en si honneste
équipaige que ma compaignie en soit honorée, et d'un
train si bien réglé et si bien ordonné qu'il n'y
ayt point de confusion en toute ma troupe (5).»
Enfin, lors
d'une expédition maritime pour secourir Malte, Jean- Philippe
sera au nombre des 300 gentilshommes volontaires qui, animés
de la plus chevaleresque bravoure, se jetteront dans l'ile et lui
apporteront leur aide efficace (6).
L'exemple de ce héros d'épopée sera suivi par ses
neveux, Jean-Philippe Il et Frédéric, fils du Rhingrave
Philippe-François et de Marie-Egyptienne, comtesse d'Ettingen.
Tous deux mèneront en 1569, dans l'armée du duc d'Anjou,
leurs escadrons de reitres pistoliers aux victoires de Jarnac et de
Moncontour.
Qu'étaient donc les reitres pistoliers? Alors que les carabins
se servaient du mousquet, les reitres pistoliers formaient une
cavalerie armée de pistolets. Et Brantôme explique: on les
appelait reitres «parce qu'ils étaient noirs comme beaux
diables». Ces diables-là s'habillaient d'un corselet de
fer et
s'abritaient la tête dans une bourguignotte, casque
sommé d'une crête, généralement sans
visière, la face ouverte en forme de triangle. Les pistolets
étaient fabriqués à Badonviller, capitale
fortifiée du pays de Salm, ville d'arquebusiers, lesquels
constituaient une corporation à la fois artisanale et militaire,
et travaillaient le fer des mines du Donon, toutes proches.
A la bataille de Moncontour (3 octobre 1569) se livra un combat
singulier entre le Rhingrave Jean-Philippe II et l'amiral de Coligny
(7). Ils se portèrent à
la
rencontre l'un de l'autre en
avant de leurs escadrons, s'affrontèrent sous une grêle de
coups de pistolets et d'arquebuses, et firent feu. Michelet
précisera: «Une balle perça la joue de Coligny,
lui brisa quatre dents; le sang qui emplissait sa bouche et
l'étouffait l'arracha du champ de bataille.» Mais son
adversaire, plus sérieusement blessé, tomba de son
cheval, le bras fracassé près de l'épaule. On le
transporta à Bourgueil, ainsi que le
Rhingrave Frédéric, blessé lui aussi sous les
mêmes étendards. Les deux frères reçurent
les soins d'Ambroise Paré, sans que l'illustre chirurgien
pût sauver Jean-Philippe de la gangrène (8).
Le Rhingrave Frédéric.
Frédéric, lui, vivra encore longtemps. Il ne veut que
retourner au combat et bientôt signe à Paris un engagement
de colonel de cinq enseignes de lansquenets. Sa présence
à la bataille de Dormans, le 10 octobre 1575, est
évoquée par d'Aubigné(9).
Dans une lettre de
1587 au roi de France Henri III, il annonce qu'il va en Allemagne faire
une levée de 1 000 reîtres. Son portrait atteste qu'il
était grand, agile et robuste: un soldat de haute prestance.
Il prenait le repos du guerrier dans sa seigneurie de Neuviller; et
l'on assure qu'il avait eu la bonne fortune de plaire
à une dame d'atours de la reine Catherine de Médicis,
Charlotte de la Beaune, baronne de Sauves, l'une des plus belles femmes
de la cour de France.
Une lettre de Frédéric à sa première femme,
Françoise de Salm (de Metz, le 5 août 1577), est celle
d'un galant homme et d'un homme d'action, chez qui la plus charmante
courtoisie va de pair avec le réalisme et l'esprit de
continuité. Cette lettre se termine ainsi: «Je me
recommande à votre bonne grâce, priant Dieu vous maintenir
en très bonne santé et longue vie et à moi la
grâce de parachever ce que nous avons commencé. Votre bien
affectionné mari bis meinen dot. Frédéric
Reingraff»
On sait déjà comment le Rhingrave Frédéric
favorisa le luthéranisme au pays de Salm. Ce seigneur, qui se
faisait une joie d'occire les Réformés quand il
combattait pour le roi de France, savait aussi bien les protéger
entre Moselle et Rhin; et cette attitude ambivalente trouva une autre
illustration à Fénétrange (10).
Dans cette importante baronnie, les Rhingraves expulsèrent les
chanoines, saisirent les biens d'Eglise et, avec l'argent
spolié, payèrent les pasteurs et instituteurs
protestants. Ainsi fut fait vers 1565, sans que le duc de Lorraine
Charles III osât intervenir.
Cependant, à Fénétrange, les Rhingraves
n'étaient pas les seuls maîtres. A leur politique
religieuse
s'opposaient les co-seigneurs catholiques, c'est-à-dire les
Salm de la première dynastie (Jean IX et ses frères) ,
les Landsberg et surtout une femme, Diane de Dommartin. Après la
mort de son
premier mari, le Rhingrave Jean-Philippe II (luthérien) , elle
avait épousé en 1570 Charles-Philippe de Croy, duc d'
Arschott, marquis d'Havré, prince du Saint-Empire en 1574,
catholique comme elle.
Dès lors Diane -connue sous le titre de marquise d'Havré-
chercha un compromis avec les Rhingraves. Ses transactions aboutirent
à une «paix de religion», signée à
Neuviller, chez le Rhingrave Frédéric, le 14 janvier
1584, et confirmée par un accord appelé Burgfriden,
passé à Fénétrange le 3 juillet suivant. Il
fut décidé que les luthériens conservaient les
lieux de culte qu'ils s'étaient appropriés, y compris
l'église paroissiale, mais renonçaient à toutes
prétentions sur le château et ses dépendances au
profit des Croy Havré qui y construisirent, à leurs
dépens, une chapelle affectée au service divin
catholique.
Frappés d'excommunication pour avoir abandonné leurs
droits sur les églises de la souveraineté de
Fénétrange, les Croy ne furent relevés de cette
sentence que sur l'intervention de leur cousin, le cardinal Charles de
Lorraine, et à la condition qu'ils édifiassent de
nouvelles églises pour le culte catholique, ce qu'ils firent
à Mittersheim, Lohr et Schalbach.
Aux Etats Généraux de Lorraine, tenus à Nancy en
1594, le Rhingrave Frédéric, comte sauvage du Rhin et de
Salm, sera le quatrième des cinquante-neuf gentilhommes
représentant l'ordre de la noblesse. Grand écuyer de
Lorraine, il se
démit de sa charge en faveur de son fils, Philippe- Othon, qu'il
remplaça -celui-ci étant absent- lors de la pompe
funèbre du duc Charles III.
Et comment ne pas rappeler ici ce mémorable instant de
l'histoire de la Lorraine? À notre époque,
imaginerait-on? Il
faudrait relire le long récit de Claude de la Ruelle, qui fut
l'ordonnateur et le témoin des cérémonies (11).
Le duc Charles III étant mort le 14 mai 1608, après 63
ans de règne, la ville de Nancy voulut vivre avec lui pendant
plus de deux mois et ne résigna d'enfouir sa
dépouille que le 19 juillet suivant! Le 17 juillet, le corps fut
conduit du palais ducal à l'église Saint-Georges
où il y eut trois grand-messes pontificales et une oraison
funèbre, avant que la procession de l'adieu ne se dirige vers
l'église des Cordeliers où, le 19, trois autres
grand-messes pontificales et une nouvelle oraison funèbre
précédèrent l'inhumation.
Dans les rues, quatre chevaux caparaçonnés avaient suivi
le corbillard: le cheval d'honneur, le cheval de bataille, le cheval de
secours et le cheval de service. Le cheval d'honneur, mené par
deux écuyers, était vêtu d'un immense drap de
velours cramoisi où scintillaient des croix de Jérusalem
et de Lorraine, des alérions, des croix recroisettées, et
que tenaient, aux quatre coins, quatre valets de pied. Un grand panache
de plumes violettes, jaunes et blanches coiffait ce cheval-là
derrière lequel marchait le Rhingrave Frédéric, en
longue robe et chaperon de deuil, portant à la main
l'épée de souveraineté, nue et la pointe haute.
Puis, en l'église des Cordeliers où les derniers rites
s'accomplissaient,
Frédéric alla chercher, dans la crypte
funéraire, l'épée qui avait été mise
au fourreau et placée sur le cercueil. Revenu, il gagna le
choeur et, à la vue de tous les assistants, dégaina la
lame et cria par trois fois: «Vive, vive, vive le duc Henri,
second du nom, notre souverain seigneur!»
Le Rhingrave Frédéric s'éteignit à son tour
en cette année 1608, âgé d'une soixantaine
d'années. Après la mort de sa première femme,
Françoise de Salm, il avait épousé successivement
Anne de Nassau Weilburg, Julie d'Isenburg et Anne Amélie
d'Erbach. En tout, il eut treize enfants. Le fils né de
Françoise de Salm, Philippe-Othon, prince de Salm, sera l'auteur
de la branche aînée, tandis que le dernier des treize
enfants, un fils, Frédéric, né d'Anne
Amélie d'Erbach, sera l'auteur d'une branche
puînée, ligne masculine des futurs princes régnants
de Salm-Salm.
Les premiers princes de Salm.
Continuant la tradition familiale, le Rhingrave Philippe-Othon
(né en 1575, 1576 nouveau style), mettra ses talents militaires
au service de la France, et en 1616, Louis XIII lui accordera les
pouvoirs de lieutenant- général de ses armées,
avec commission de colonel d'un corps de 1 500 chevaux (12). Il servit
aussi l'Empereur en qualité de «maréchal des
nations
étrangères ès armées de Sa Majesté
Impériale en Hongrie» (13).
Dans une lettre au roi de France, Philippe-Othon propose de lever en
Allemagne «de telles troupes qu'il s'en est vu peu de
semblables». On peut compter sur lui! Mais, tout de même,
il y a le
fameux nerf de la guerre à ne pas oublier! «Votre
Majesté, écrit-il, sera servie de moi avec tel nombre de
gens de guerre et en tel temps qu'il lui plaira m'ordonner...
J'attendrai l'honneur de ses commandements avec l'humble supplication
de daigner commander que les appointements qu'elle me fait l'honneur
de me donner soient mieux payés (14)».
Dans une autre
lettre (15), il déclare
à Louis XIII que
l'électeur de Saxe a voulu l'employer à ses
levées, que
l'Empereur lui a offert un gouvernement, mais qu'il ne veut rien
accepter ni de l'un ni de l'autre «que par l'exprès
commandement du roy».
De religion protestante, Philippe-Othon se convertira au catholicisme
(16), ce qui lui permettra
d'obtenir, en 1623, de l'empereur Ferdinand
II, le titre de prince du Saint-Empire. Ce fut lui le premier prince de
Salm (17). Cette
élévation récompensait les
services rendus par Philippe-Othon aux empereurs germaniques
et se justifiait tant par l'acte établissant que les pouvoirs
souverains avaient été reconnus en 1571 au Rhingrave
Frédéric, son père, que par l'acte de partage de
1598, constatant que le même Rhingrave Frédéric
avait perçu dans ses possessions un total d'impôts et de
revenus compatible avec la dignité princière pour son
fils.
La situation de princes souverains, qui fut dès lors celle des
Rhingraves, est illustrée par le fait qu'ils avaient à
Badonviller leur hôtel des monnaies où ils faisaient
frapper des pièces d'or et d'argent ayant cours en Lorraine
(18). Un acte du 12 octobre 1639
atteste que la Monnaie de Nancy
prête
à la princesse de Salm «les outils et pièces
nécessaires à faire de la monnaie, qu'elle a prié
lui être prêtés, à charge de les rendre en ce
lieu de Nancy à ses frais et dépens» (19).
A vrai dire, les Rhingraves ne disposaient que d'une
souveraineté imparfaite, parce que partagée avec les ducs
de Lorraine sur le pays de Salm demeuré territorialement
indivis. D'où les tentatives que feront les princes de Salm en
vue de sortir d'une indivision qui les gêne,
alors que les ducs de Lorraine, intéressés par les
passages des Vosges vers l'Alsace, préféreront le statu
quo.
Le Rhingrave Philippe-Othon, qui résidait souvent à
Neuviller-sur-Moselle, y reçut en 1622 les reliques de saint
Liboire (20). Gouverneur de Nancy
en 1629, et remplacé dans
cette charge en 1633 par Henri de Mouy (21),
c'est à Neuviller
qu'il revint pour mourir, en 1634, des suites de la bataille de
Nordlingen.
Il avait épousé la fille de Charles Philippe de Croy
Havré et de Diane de Dommartin, Christine (t 1664), dont la
lettre que voici dépeint une femme économe,
prévoyante et pleine d'autorité dans l'administration
domestique:
A notre maire de La Broque,
Maire, j'ay faict recevoir le beure que vous avez envoyé, hors
un pot que je crois que l'on a prins par le chemin; mais je le trouve
fort chère. N'en achetés plus et, pour l'argent que vous
avés, le surplus vous le donnerés au boucher pour du
suif et lui dirés qu'il me face bonne provision que vous nous
envoirés par commodités à Badonviller...
Tenés la main et de bonne heure que le chatelain le paie bien,
afin que le suif ne me manque point icy; ou, si du reste du dit
argent, qui font quelque quarante sinq fran, vous pouviés
trouver quelque beau gros breuf à bon marchés, vous me
feriés service
de l'acheter; plutôt y mettre quelque chose de plus que je feray
payer incontinent...
Je suis vostre bonne amie.
A Neufviller, ce 19 septembre 1626.
Chrestienne de Croy.
Au lendemain de la guerre de Trente Ans, les notables de Toul, ville
française en territoire lorrain, ayant besoin de passeports et
de lettres de sauvegarde pour voyager, eurent recours à
l'entremise de Christine. Celle- ci accepta de leur accorder ses bons
offices, mais non point gratuitement. Il fallut prélever sur le
budget de la ville une contribution extraordinaire. Mais, la somme
convenue tardant à être réglée, la princesse
sut réclamer sans ambages le prix de son intervention.
Celle qui savait aussi bien soigner ses provisions de saindoux que ses
intérêts financiers donna à son mari deux fils:
Louis, mestre de camp au service de l'Empereur, mort à 18 ans
au siège de Saint-Omer, en 1636, dans l'armée du
général Piccolomini, et Léopold qui eut dans les
armées françaises sous Louis XIV un statut identique
à celui de son père sous Louis XII : lieutenant-
général avec commission de colonel d'un contingent
allemand (22).
Ce prince Léopold (t 1663) , ayant épousé Marie-
Anne, fille et héritière de Théodoric, comte de
Bronckhorst et d'Anholt, fut père de Charles Théodore
Othon,
quatrième prince souverain de Salm qui, lui, choisira
délibérément de servir la couronne
impériale, donnant le rare témoignage d'une
réussite accomplie et d'une vie exemplaire.
Né le 27 juillet 1645, orphelin dès son jeune âge,
Charles Théodore Othon eut de bonne heure à
déjouer les cabales de ses ennemis pour se maintenir à
son rang et dans sa dignité. À ses débuts sous les
armes,
il leva à ses frais un régiment de cavalerie pour la
défense des Pays-Bas; remarqué ensuite sur de nombreux
théâtres d'opérations, notamment dans les guerres
contre les Turcs, il sera finalement promu au grade de maréchal
général des camps et armées impériales,
tandis que sa carrière politique, non moins éclatante,
faisait de lui le premier ministre et le conseiller intime de
l'Empereur. Chargé de l'éducation de l'archiduc Joseph
-qui sera l'empereur Joseph I°- il négocia le mariage de son
élève avec Wilhelmine Amélie de Brunswick
Hanovre, par lequel son futur souverain devenait son neveu par
alliance.
Malgré cela, le prince Charles Théodore Othon
n'évitera pas, en 1707, une courte disgrâce: «une
intrigue de cour l'avait déposté», écrira
Saint-Simon. Rétabli dans ses charges et
prééminences, il ne tardera pas à les abandonner
pour finir ses jours dans la retraite et la piété. Il
avait «de la valeur, de l'esprit, de la noblesse, de la
vertu» (23).
Après sa mort, le 10 novembre 1710 à Aix-la-Chapelle
où il s'était retiré, son oraison funèbre
fut prononcée à Anholt par le curé de la
paroisse qui loua les talents militaires et politiques du
défunt, sa science, sa connaisance des lois divines et
humaines. À ce prince, qui avait «parfaitement rempli les
devoirs d'un bon chrétien», il appliqua ce verset du
Livre des Rois: «Seigneur, souvenez-vous de quelle
manière j'ai marché devant vous dans la
vérité, et avec un coeur parfait, et que j'ai fait tout
ce qui vous était agréable»
(24).
À tant de mérites personnels et de titres, Charles
Théodore Othon avait ajouté le prestige d'une alliance
particulièrement illustre en épousant Louise-Marie de
Bavière, fille d'Edouard, comte palatin du Rhin (25). Ce
mariage, autorisé par le roi Louis XIV, fut béni le 10
mars 1671, en la chapelle du château d'Asnières, par M. de
Beaumanoir de Lavardin, évêque du Mans. Il eut lieu
par procuration, l'époux étant représenté
par le comte de Langeron (26) et
avec l'assistance du roi de
Pologne, Jean Casimir, du Grand Condé et de celle qui sera
immortalisée par Bossuet, Anne de Gonzague de Clèves,
princesse de Mantoue et de Montferrat, mère de l'épouse
(27).
De cette union naquit Louis-Othon, cinquième prince souverain de
Salm, qui devait être le dernier prince de Salm de sa
lignée puisque, d'une princesse de Nassau Hadamar, il n'eut que
trois filles. Mais la continuité
dynastique sera résolue par le mariage de l'aînée,
la princesse Dorothée, avec son cousin, le Rhingrave
Nicolas-Léopold. Celui-ci appartenait à la branche de
Salm-Neuviller, habituée dans les Pays-Bas où elle avait
hérité l'important comté de Hoogstraten. Deux
branches surgies du vieux tronc des Rhingraves se rejoignaient, le
trisaïeul paternel de Dorothée et le bisaïeul paternel
de Nicolas-Léopold étant frères. La
cérémonie nuptiale fut célébrée
à Anholt le 25 mars 1719. Ainsi fut fondée la
troisième maison de Salm en Vosges, dite des princes de
Salm-Salm (28).
(1) Cf. Moreri : Grand Dictionnaire;
La
Chesnaie-Desbois: Dictionnaire;
Bibliothèque Nationale, Paris: Cabinet des titres ; Louis
Benoit:
Notes sur la Lorraine allemande.
Les Rhingraves et des reîtres
pendant
les guerres de religion du XVI° siècle. (Nancy,
1860.) Voir
aussi: Emil
Burger: Geschichte Finstingen,
(Metz, 1931.) Frank, baron Freytag von
Loringhoven: Stammtafeln Zur
Geschichte der Europaischen Staaten.
(Marburg. 1956.)
Dès avant l'an 1000, les Rhingraves auraient été
voués perpétuels de l'abbaye de Lautesham, fondée
par l'un d'eux. Au IX°
siècle, Philippe Rhingrave guerroya aux côtés
d'Henri l'Oiseleur contre
les Magyars. Nombreux seront chez eux les hommes d'Eglise, tel, au
XV°
siècle, Conrad, archevêque de Mayence.
(2) Jeanne de Saarwerden était fille de
Nicolas, comte de
Saarwerden, et de Barbara de Fénétrange.
(3) Le Rhingrave Jean-Philippe I° fut
nommé chevalier de
l'ordre de
Saint-Michel en 1550. Selon plusieurs historiens
généralement dignes de
foi, son frère, le Rhingrave Philippe- François, aurait
été honoré de
la même distinction; toutefois il ne figure pas dans la liste
-peut-être incomplète- des chevaliers de cet ordre. (Cf.
Les Ordres du
Roi, par le comte de Colleville et François
Saint-Christo.
Paris, s.d.)
(4) Agrippa d'Aubigné: Histoire
Universelle, Livre
Premier,
chapitre X.
(5) Cette lettre est datée «de
Fontainebleau, le 5° de
mars 1563» (1564, nouveau style).
(6) Jean-Philippe I° mourut en 1566 au
cloître d'Orcamps,
près de Noyon. Après sa mort, une somme de 34 000 livres
tournois, prêtée par lui au roi de France, sera
remboursée à son neveu, Jean-Philippe II, le 15
février 1567.
(7) Agrippa d'Aubigné: Histoire
Universelle, Livre V,
chapitre
XVII.
(8) Le Rhingrave Jean-Philippe II fit son
testament à Bourgueil,
«le pénultième octobre 1569», par devant
François Amyrault, notaire royal à Chinon, et Simon
Phélipeau, notaire à Bourgueil. Il veut «son corps
être mené et enterré au lieu de Saint-Jean de Dhaun
où son père et sa mère sont enterrez».
Présents: Paul, comte de Salm, premier chambellan du duc de
Lorraine, son cousin; Frédéric, comte seigneur du Rhin,
frère du dit testateur; François, baron de Dompmartin,
son cousin; Philippe, baron Rheingrave, chevalier de l'Ordre du Roy,
cousin naturel; Jehan Astorf, gentilhomme servant du Roy, et Guillaume
P..., apoticaire.» (Archives Nationa1es, Paris, KK 1126.)
En mourant, Jean-Philippe II laissait sa femme, Diane de Dommartin,
enceinte d'une fille, Claude, unique enfant, qui épousera Robert
de Ligne, comte d'Aigremont, prince de Barbançon.
(9) Agrippa d'Aubigné: Histoire
Universelle, Livre VI, ch.
XV.
(10) EmiI Burger, op. cit. ; Louis Benoit : La
chapelle castrale de
Fénétrange. (Nancy, s. d.)
(11) Claude de la Ruelle: Discours des
cérémonies,
honneurs et pompe funèbre faits à l'enterrement du prince
Charles III. (Clerlieu-lez-Nancy, 1609). Voir aussi Pierre
Marot:
Recherches sur les pompes
funèbres des ducs de Lorraine. (Nancy,
1935.)
(12) 15 décembre 1616 : Pouvoirs de
Lieutenant
général en faveur de Philippe-Othon. (Archives
Nationales, Paris. T. 15414.)
(13) Philippe-Othon est qualifié de ce
titre dans une sentence
arbitrale du 5 novembre 1616. (Archives départementales de
Meurthe-et-Moselle, Nancy. Inventaire
Dufourny.)
(14) Bibliothèque Nationale, Paris, manuscrits
français
1529.
(15) Bibliothèque Nationale, Paris, manuscrits
français
15933.
(16) Philippe-Othon se serait converti en 1591
à Rome, où
il accompagnait le jeune cardinal de Lorraine.
(17) Les comtes de Salm furent
déclarés princes d'Empire
par lettres patentes du 8 janvier 1623. Une trentaine d'années
plus tard, le 28 février 1654, le prince Léopold, fils du
Rhingrave Philippe-Othon, sera admis à la Diète, avec
voix et
séance.
(18) Bibliothèque Nationale, Paris, pièces
originales
2619.
(19) Dans une lettre du 12 décembre 1669,
la princesse
Dorothée de Salm, abbesse de Remiremont, écrivait:
«Il y a trois terres régaliennes dans notre maison
où nous avons tous droits de battre monnaie, et toutes trois
dans l'Empire: la principauté de Salm où il y a une
maison de la monnoye assortie de tous les outils nécessaires;
le comté d'Anholt qui a sa maison instruite de mesme; et la
baronnie franche de Fenestrange où nous avons pareil droit sur
la part qui nous appartient.» (Archives Nationales, Paris, M
538.)
(20) Colonel Charles Gérard: Histoire
d'un village lorrain,
Neuviller-sur-Moselle. (Nancy, 1936.)
(21) Pfister: Histoire
de Nancy. II.
(22) 26 mai 1656: Pouvoirs de
lieutenant-général des
troupes allemandes en faveur de Léopold Philippe Charles de
Salm Rhingrave. (Archives Nationales, Paris. T. 15414.)
(23) Portraits
des généraux de l'Empereur. (Manuscrit
Clairambault.)
(24) Bibliothèque Nationale, Paris.
Pièces originales
2619. Quoique représenté en portrait revêtu des
insignes de la
Toison d'Or, Charles Théodore Othon, prince de Salm, ne figure
pas dans les listes des chevaliers de cet ordre. L'explication serait
que, proposé à cette dignité qu'il devait
normalement recevoir en tant que feld-maréchal des
armées impériales, il mourut avant sa nomination
officielle.
(25) Edouard de Bavière, comte palatin du
Rhin (t 1663), de la
maison de Wittelsbach, était le fils puîné de
Frédéric V de Bavière (1596-1632), électeur
palatin, et d'Elisabeth d'Angleterre. Frédéric V avait
été élu en 1619 roi de Bohême où il
n'avait pu se maintenir; dépouillé de ses terres, il
perdit aussi sa dignité électorale au profit de
Maximilien I° (d'une autre ligne des Wittelsbach), nommé
électeur de Bavière en 1623 et qui transmit son
électorat à ses propres descendants. Toutefois, par les
traités de Westphalie (1648), le comte palatin Charles- Louis de
Bavière, fils aîné de Frédéric V,
avait recouvré le titre d'électeur et le Palatinat
rhénan.
(26) A Anholt, le 17 novembre 1770 :
«Charles Théodore
Otho, par la grâce de Dieu prince de Salm, etc...» donne
procuration à «hault et puissant seigneur Messire
Philippe Andrault, chevalier, seigneur comte de Langeron,
maréchal des camps et années de Sa Majesté et
premier gentilhomme de la chambre de S.A.S. Mgr le duc d'Enghien»
pour épouser en son nom
«Madame Marie de Bavière, fille de défunt
très haut et très puissant prince Mre Edouard de
Bavière, prince palatin du Rhin, duc de Bavière, et de
très haute et très puissante princesse Madame Anne de
Gonzague et de Clèves, princesse de Mantoue et de
Montferrat...» (Archives Nationales, Paris. M. 538.)
(27) De l'union d'Edouard de Bavière et
d' Anne de Gonzague
(soeur cadette de Louise-Marie de Gonzague, femme du roi de Pologne,
Jean Casimir, retiré en France après son abdication)
naquirent trois filles:
- 1) Louise-Marie de Bavière, née
en 1646, baptisée à Paris en la chapelle de l'hôtel
de Nevers, le
7 mars 1647; parrain, le Grand Condé; marraine, la reine de
Pologne, Louise-Marie de Gonzague, sa tante. «La princesse Marie,
a dit Bossuet, n'aurait eu à désirer sur la terre
qu'une vie plus longue.» Elle mourut en effet en 1679, six ans
après son mariage avec le prince de Salm.
- 2) Anne de
Bavière, qui épousa en 1663 Henri Jules de Bourbon, duc
d'Enghien, fils aîné du Grand Condé.
- 3)
Bénédicte de Bavière, duchesse de Brunswick et de
Hanovre, mère de l'impératrice Wilhelmine Amélie.
Concernant les ascendances et parentés les plus remarquables
de Louise-Marie de Bavière, princesse de Salm consulter en fin
de volume, le tableau généalogique n° 4.
(28) Le mot «ringrave»
désignait vers 1667, selon
La Curne de Sainte-Palaye dans son Glossaire
de la langue
française, une «sorte de haut de chausses d'une
grandeur
extraordinaire», et le terme a été employé
en ce sens par Molière (Le
Misanthrope, Le Bourgeois
Gentilhomme). Pour expliquer l'origine de ce néologisme,
La
Curne de Sainte-Palaye cite Ménage: «On m'a assuré
que ces hauts de chausses ont été ainsi appelés
d'un seigneur allemand qu'on appelait M. le Rheingrave, qui
était gouverneur de Maëstricht, lequel en introduisit la
mode». Si l'on s'en rapporte à cette indication, ce
Rhingrave aurait été Charles Florent, prince de Salm,
mortellement blessé en 1676 à la défense de
Maëstricht contre le prince d'Orange, et qui fut le
grand-père paternel du Rhingrave Nicolas-Léopold.
IV
L'état autonome de Salm-Salm
Jusqu'au milieu du XVIII° siècle, la petite
ville de Badonviller allait rester la commune capitale des ducs de
Lorraine et des princes de Salm dans des territoires où les uns
et les autres conservaient les droits que leur avaient attribué
le partage de 1598. Cet acte, rappelons-le, avait confirmé les
Rhingraves dans la possession d'une moitié du comté de
Salm, et réglé le transfert de l'autre moitié
à la maison de Lorraine, héritière des tout
derniers représentants de la première dynastie de Salm en
Vosges.
A la vérité, il ne s'agissait que d'un partage de
souveraineté auquel ne correspondait nulle démarcation
frontalière. Le pays restait indivis et l'on avait pris
l'habitude d'appeler comté de Salm la part des ducs de Lorraine
et principauté la part des Rhingraves. Tandis que certains
villages appartenaient en propre à l'un des deux souverains,
ailleurs -et tel était le cas des localités les plus
importantes, Badonviller et Senones- la co-seigneurie prévalait
et l'on changeait de justice et de collecteur d'impôts d'une
maison à l'autre. La législation lorraine et la
législation impériale avaient cours simultanément.
Les souverains ne résidaient guère dans leurs fiefs de
Salm et en laissaient l'administration à
leurs officiers, tous lorrains: c'est sans doute ce qui explique
pourquoi un régime aussi singulier ait pu durer si longtemps(1).
En 1702, le grand-bailli de la principauté, M. Bouchard,
chevalier du Saint-Empire, évoque, dans un mémoire au duc
de Lorraine, les irrégularités commises «contre la
teneur du partage de 1598». En 1707, un autre mémoire au
duc de Lorraine dépeint les difficultés résultant
de ce même partage. Il y a plus grave: en 1701, à l'appel
du prince de Salm, 300 cavaliers de troupes impériales
surgissent dans le bourg d'Oberskirchen et emmènent 5 otages
pour les retenir prisonniers à Kirn jusqu'à ce que le duc
de Lorraine ait fait réparation des «troubles et
attentats» commis dans la principauté (2).
Selon une tradition vivace, princes et abbés persistaient
à se tailler des croupières. En 1701, les habitants du
Puid et de Mesnil refusent, par ordre du grand-bailli de la
principauté, de payer à l'abbaye la rente dite «le
petit quarteron de seigle». Mais quelle est la guerre où
il n'y a jamais de suspensions d'armes? Ainsi en allait-il, au pays de
Salm, entre la crosse et la bannière aux
saumons...
Lorsqu'on apprit que le prince Louis Othon était mort en son
château d'Anholt, le 23 novembre 1738 (3),
deux
cérémonies se succédèrent. A Badonviller,
le grand- bailli Nicolas François de Bilistein proclama le
nouveau règne et prit possession de la principauté au nom
du Rhingrave Nicolas-Léopold, devant les officiers de justice,
notables et bourgeois convoqués. Puis, à Senones,
après le serment prêté par les autorités et
les habitants, un Te Deum précéda la
bénédiction de l'abbé sur l'assistance
prosternée.
Cet abbé était Dom Calmet. Il adressait, le 28
février 1739, une lettre d'hommage à
Nicolas-Léopold: «L'abbaye de Senones a l'honneur, depuis
plus de six cents ans, d'être sous la protection spéciale
de l'auguste maison de Salm... J'ose donc me flatter, Monseigneur, que
Votre Altesse Sérénissime agréera les hommages que
je viens lui rendre en mon nom et en celui de ma
communauté.» Le ton avait changé depuis les
imprécations des abbés de jadis contre leurs
voués, comtes de Salm!
Nicolas-Léopold, le Prince Père.
Héritier de son beau-père, Nicolas-Léopold sera
reconnu prince de Salm-Salm par décret de l'empereur Charles VI
(4), lequel, auparavant, l'avait
créé duc de Hoogstraten.
Ce duché comprenait le château de ce nom avec une douzaine
de villages de la province d'Anvers et la propriété de
deux hôtels, l'un à Anvers, l'autre à Bruxelles.
Le prince Nicolas-Léopold -qui était né à
Nancy, le 25 janvier 1701 (5)- fut
colonel propriétaire d'un
régiment de son nom au service de l'Empereur, feld-
maréchal des armées impériales, gouverneur
d'Anvers et chevalier de la Toison d'Or. Veuf de la princesse
Dorothée en 1751, il convola en 1753 avec une soeur cadette de
la défunte, Christine Anne Louise Oswaldine de Salm,
elle-même veuve d'un prince de Hessen Rheinfels Rothenburg.
La bienveillance et la bonté de Nicolas-Léopold dans le
gouvernement de ses possessions -et sans doute aussi sa nombreuse
progéniture -firent qu'on l'appela le prince père. Si sa
seconde union fut stérile, il n'en avait pas été
de même de la première. La princesse Dorothée lui
donna 18 enfants, dont 15 parvinrent à l'âge adulte.
C'était beaucoup! Songeant à leur avenir, mais
préoccupé surtout de ne pas émietter son
héritage, Nicolas-Léopold décida que plusieurs de
ses fils seraient hommes d'Eglise. Insensible à la question de
vocation, le prince père fut, en la circonstance, un
véritable despote qui laissa un souvenir saumâtre.
Voici les fils:
1°) Louis Charles Othon (1721-1778), futur prince régnant de
Salm-Salm.
2°) Guillaume Florentin Claude, né en 1723, mort
âgé d'une vingtaine d'années à la bataille
de Friedberg, en Silésie, où il servait dans
l'armée du prince Charles de Lorraine.
3°) François Georges Léopold (1730-1731).
4°) Maximilien Frédéric Ernest. Né à
Anholt le 28 novembre 1732, mort prématurément à
Anvers le 14 septembre 1773, il fut général major des
armées impériales et des troupes du Louable Cercle du
Haut- Rhin, gouverneur de la ville de Luxembourg et, en 1772, chevalier
de la Toison d'Or. Il avait épousé, le 16 mars 1756
à Hoogstraten, sa nièce, Marie Louise Eléonore,
fille de Joseph, prince de Hessen Rheinfels Rothenburg, et de Christine
Anne Louise Oswaldine de Salm.
Naquirent de cette union:
a) Nicolas Léopold Louis
(1760-1768).
b) Constantin Alexandre (1762-1828), dernier prince régnant de
Salm-Salm en Vosges.
Pendant la Révolution, la veuve de Maximilien, qui continuait de
résider à Hoogstraten et à Anvers, se
réfugia en 1794 à Anholt où elle trépassa
le 8 janvier 1800 et fut inhumée.
5°) Charles Alexandre (1735-1796). Chanoine de Cologne et de
Strasbourg, il abandonnera l'Eglise pour l'épée et
tiendra rang de capitaine au Royal Allemand cavalerie (commission du 17
septembre 1766). Marié en 1766 à Marie Charlotte, baronne
de Leers de Leerbach, il installera son foyer à Senones (6).
6°) Joseph Marie Henri (1737-1748).
7°) Emmanuel Henri Nicolas Léopold (1742-1808); chevalier de
Malte, colonel propriétaire du régiment de Salm-Salm au
service de la France.
8°) François Joseph Jean André, né en 1743. Sa
vie ressembla beaucoup à celle de son frère Charles
Alexandre. Il quitta son canonicat de la cathédrale de Cologne,
fut major des armées impériales et, ayant
épousé Antoinette de Maimbourg, vécut à
Senones.
9°) Guillaume Florentin Jean Félix (1745-1810) qui,
entré dans les ordres, fut préconisé
évêque de Tournai en 1776, puis archevêque de Prague
en 1793, siège qu'il occupa jusqu'à sa mort survenue aux
eaux de Kissingen, en Bohême.
Quant aux filles, l'une, Elisabeth Léopoldine, mourut en bas
âge (1724-1725); trois se firent chanoinesses et le
demeurèrent: les princesses Gabrielle, Marie-Christine et
Auguste-Sophie. Les cinq autres furent: Louise, comtesse de
Manderscheid Blankenheim (t 1772) ; Marie Elisabeth, comtesse de
Schoenborn (t 1775) ; Marie Françoise Josèphe, femme du
prince Starhemberg qui fut longtemps ambassadeur impérial
à Paris; Marie Josèphe, princesse de Hohenlohe
Waldenburg; Marie-Anne, mariée en 1758 à Don Pedro d'
Alcântara de Toledo, 12° duc de l'Infantado, grand d'Espagne
de la première classe.
Un régime qui devient caduc.
L'événement majeur du règne de
Nicolas-Léopold fut la création d'une principauté
autonome de Salm- Salm avec Senones pour capitale. En effet, le
régime d'indivision territoriale sous la double
souveraineté des ducs de Lorraine et des princes de Salm, allait
devenir caduc devant la nécessité de procéder
à un partage véritable.
Les traités de Vienne de 1737 et 1738 prévoyaient
qu'à la mort de Stanislas Leszczynski, ex-roi de Pologne,
nommé duc de Lorraine à titre viager, le duché
serait dévolu à la France, et avec lui la part
«lorraine» du pays de Salm. Dans cette perspective, pour
que fussent sauvegardés les intérêts des
Rhingraves, princes de Salm, leurs droits devaient tout d'abord
être dégagés de l'indivision.
Or, en étendue et délimitation territoriale,
qu'était-ce au juste que la principauté
séparée du comté? Ce partage était-il
même concevable? A une dame d'honneur de la princesse
Dorothée, Mme d'Alimont, envoyée en mission d'information
à Nancy par le prince Nicolas- Léopold, M. de Malcuit,
intendant de la maison de Salm, écrivait le 25 décembre
1739: «Les projets démontrent que l'on peut faire une
séparation de la principauté
d'avec le comté, sans qu'il reste rien de commun entre les deux
souverains: voilà le point capital.»
Sans doute, la solution la plus expédiente pour la France
eût été de racheter la part des Rhingraves,
plutôt que d'accepter le principe d'une enclave
agrégée à l'Empire germanique. Mais, si l'on
s'orientait vers un partage territorial, jugé possible, comment
la France envisageait-elle cette solution? A la vérité,
c'était bien difficile à savoir! Selon un rapport
envoyé en 1740 par M. de Bilistein au prince
Nicolas-Léopold, les intentions de la France étaient
impénétrables; on ne pouvait pas deviner si elle
désirait «les pays plats» (côté
Badonviller) ou «la montagne» (côté Senones).
Nicolas-Léopold, qui préférait une reconnaissance
territoriale à un dédommagement financier, se garda de
rien brusquer. Retardées par la guerre de Succession d'
Autriche, les négociations furent longues et délicates.
En leur qualité de Lorrains, les agents de Nicolas-
Léopold pouvaient se sentir en position peu confortable. Et puis
il fallait que, bien enclose dans ses futures limites, la
principauté n'y étouffât point, qu'elle pût
continuer de commercer, de se ravitailler, de vivre. Il fallait enfin
prévoir les cas de guerre entre la France et l'Empire.
Pour qu'un bon vent gonflât la voile de ses souhaits,
Nicolas-Léopold se ménagea des alliés puissants.
Averti que son magnifique domaine de Neuviller-sur-Moselle était
convoité par le roi Stanislas, il le lui vendit en 1749 au prix
de 152 200 livres, somme qui lui tomba comme une manne au moment
où ses finances étaient un peu souffrantes (7).
Senones, capitale princière.
La convention de partage fut signée à Paris le 21
décembre 1751. Avaient négocié et
signèrent: pour la France, le maréchal duc de Belle-Isle,
prince du Saint- Empire et gouverneur des Trois-Evêchés,
assisté de l'abbé Rome, chanoine de Saint-Pierre de
l'Isle; pour le prince Nicolas-Léopold de Salm-Salm, le prince
Louis de Salm-Salm, son fils aîné, assisté de
l'abbé Thelosent.
À la France, la maison de Salm-Salm abandonnait ses droits sur
la
baronnie de Fénétrange ainsi que tout le territoire
à rive droite de la rivière Plaine. La principauté
comprenait une trentaine de villages et un peu plus de dix mille
habitants. Senones, dans la vallée arrosée par le
Rabodeau, devenait résidence princière et capitale.
Presque partout, rivières et menus cours d'eau avaient
été utilisés pour limites; leur ruissellement
allègre traçait des frontières ombragées;
c'étaient, au nord, depuis le Donon jusqu'au finage de
Raon-l'Etape, la rivière Plaine s'infléchissant vers le
sud-ouest ; au sud, le cours supérieur du ruisseau de Lavaux et
le ruiseau de Grandroué; à l'est et au nord-est, la
Bruche et le ruisseau de Wackenbach.
Les articles VI et VII de la convention méritent une attention
particulière:
Article VI. -M. le Prince de Salm-Salm pourra en tous temps de paix ou
de guerre faire transporter, en argent seulement, ses rentes et revenus
où bon lui semblera; pourront aussi les sujets de la
Principauté faire passer leurs personnes, biens, commerces et
marchandises dans les Etats de Leurs Majestés Très
Chrétienne et Polonaise, sans être assujettis à
d'autres droits que ceux imposés aux sujets mêmes des dits
Etats.
Article VII. -Les sujets de France, de Lorraine et de la
Principauté de Salm continueront à cultiver et labourer
sur l'un et l'autre territoire les terres qui leur appartiennent ou
pourront respectivement leur appartenir, sans payer aucuns droits que
ceux auxquels les dites terres seulement et non les personnes peuvent
être sujettes. Ils continueront aussi de jouir du droit de
parcourir l'un sur l' autre comme d'ancienneté, et de commercer,
vendre et acheter en tous temps leurs denrées, bestiaux et
autres marchandises en France et en Lorraine, transporter, voiturer,
entrer, sortir, traverser, sans être obligés de payer
d'autres droits que ceux imposés aux sujets mêmes des dits
Etats, qui seront ainsi réciproquement traités dans la
Principauté.
En d'autres termes, la principauté ne s'entourait que de
frontières politiques et administratives. Celles-ci pouvaient
être franchies au gré de chacun; elles autorisaient toutes
opérations commerciales ou financières, n'affectaient
en rien l'exploitation du sol; toutes facilités
d'approvisionnement étaient reconnues aux habitants; toutefois
-et l'on pensait ici à l'éventualité d'une
guerre- le prince de Salm-Salm ne restait absolument libre que de la
destination de ses capitaux et non point de celle de soldats qui
auraient été équipés à ses frais
dans la principauté.
Ainsi fut constitué, grâce au bon vouloir du gouvernement
de Louis XV, un petit Etat autonome, économiquement
tributaire de la France, quoique juridiquement vassal de l'empereur
germanique.
La convention fut suivie de lettres patentes d'exécution,
données par le roi Stanislas, duc de Lorraine, le 31
décembre 1752. Après quoi, l'abornement de la
principauté fut arrêté en février 1755.
En fait, depuis 1753, on avait commencé de poser les bornes de
grès rose à sommet arrondi, qui portaient en relief, sur
une face, un écusson chargé des saumons et des croisettes
de Salm, sur l'autre face un écusson aux alérions de
Lorraine ou aux lys de France, selon qu'elles séparaient la
principauté de la Lorraine ou de l'Alsace.
Puisque Senones devenait la capitale de l'Etat de Salm-Salm, elle avait
besoin d'une demeure pour recevoir dignement le prince régnant
et sa suite. La première pierre du premier château de
Senones fut bénie le 22 juillet 1754 par Dom Calmet. Dom
Fangé, neveu de Dom Calmet et futur abbé de Senones,
s'était engagé à verser, pour cette construction,
20000 livres en deux annuités, à compter du jour
où il parviendrait au rang d'abbé (8).
En cette
même période fut bâti l'hôtel de ville,
comportant une vaste salle d'audience, une chambre du conseil, une
salle d'archives, les prisons, l'école des filles et un
rez-de-chaussée voûté à usage de halles.
Au mois de septembre 1757, la petite cité vécut des
instants de grande liesse. Toute parée d'arcs de triomphe et de
pavois, toute joyeuse, toute vibrante, elle recevait son souverain,
Nicolas-Léopold. Le sérénissime seigneur
défila à cheval, dans un long déploiement
d'oriflammes où frémissaient les emblèmes de sa
dynastie; sur sa poitrine cuirassée scintillait, en pendentif,
le bélier d'or. Il sentit monter vers lui les ferveurs de
l'allégresse populaire. Et même un médecin du pays,
Claude Relogue (9), poète
à ses heures, s'approcha pour
déclamer un interminable compliment en vers.
Au soir de cette journée d'accueil, tandis que le prince
conférait avec son grand-bailli, longtemps il entendit les
rythmes et les clameurs des danses à travers
la nuit illuminée.
Il existe à la mairie de Raon-l'Etape un tableau qui
représente un dîner à la cour de Salm, dans le
premier château de Senones, au temps de Nicolas-Léopold.
Une certaine abondance de personnages et de détails donne
à cette oeuvre -dont on ignore l'auteur- un vif
intérêt documentaire. La salle à manger est de
style Louis XV. Parmi les convives installés à une table
ovale, on reconnaît deux abbés bénédictins
et un religieux dominicain. Deux autres ecclésiastiques, portant
rabat et croix pectorale, sont assis à la droite et à la
gauche du prince régnant qui préside, cravaté du
ruban rouge de la Toison d'Or. En face de lui, entre deux dames, on
voit de dos un personnage en habit de cour. Sur deux tables
rectangulaires ont été disposés une grande
aiguière, des flacons, des bouteilles et les desserts. Manteaux,
chapeaux et épées se mêlent sur des chaises et des
bancs. Les laquais sont en livrée rouge et argent ou bleue et
argent. Un page porte un oiseau sur le poing. Au premier plan, deux
petits chiens festoient à leur manière et se disputent
un os. On retient l'impression d'une cour élégante, sans
faste excessif, avec une note sérieuse que signe la
prédominance des hommes d'Eglise sur l'élément
féminin.
Ne nous figurons cependant pas que Nicolas-Léopold vécut
longuement à Senones au milieu de ses sujets. Il ne s'attarda
guère dans les Vosges où ses deux principaux
conseillers, MM. de Malcuit et de Bilistein, paraissent avoir
été des hommes de valeur, dignes de la confiance
placée en eux.
Humbert de Malcuit, né à Removille le 26 août 1697,
appartenait à une famille qui servit aux armées et
donna à la Lorraine plusieurs conseillers d'Etat. Par sa
mère, née Roussel, il était le neveu d'Humbert de
Roussel, intendant de la principauté jusqu'à sa mort en
1737 -soit pendant 40 ans- et qui avait signé, au nom du prince
Louis Othon, la convention intervenue en 1709 à effet de
«terminer et assoupir tous procès et
différends»
avec le duc de Lorraine en tant que comte de Salm (10).
Anobli par le duc Léopold en 1722, Humbert de Malcuit
était intendant de la principauté de Salm et de la
baronnie de Fénétrange lorsque, nommé conseiller
à la Chambre des Comptes de Lorraine le 18 mars 1741, il fut
obligé de certifier qu'il avait quitté son poste
d'intendant, sa nouvelle magistrature étant exclusive de
fonctions
au service d'un prince étranger. Toutefois, le 30 mars 1741, il
recevait des lettres de compatibilité l'autorisant à
continuer d'assister le prince de Salm en qualité de conseiller
et commissaire juge souverain. «Intelligent, ferme,
précis et instruit» (11),
il manqua de bien près,
en 1746, la dignité de procureur général de la
Chambre des Comptes de Lorraine. Il fut en outre un
bibliophile distingué.
Une soeur d'Humbert de Malcuit, Marie-Elisabeth, était la femme
de Nicolas-François de Bilistein, seigneur de Pulligny,
Ceintrey, Voinemont et du fief du Souhait, qui cumula les fonctions de
grand-bailli et d'intendant de la principauté. Les Bilistein,
originaires de Hollande, et anoblis en Lorraine en 1564, avaient
compté Nicolas de Bilistein, l'un des signataires ide la
transaction par laquelle, en 1573, l'abbé de Senones, Raville,
ratifia le plébiscite de 1571 en faveur de Jean IX, comte de
Salm,
et du Rhingrave Frédéric.
Vers la fin du règne de Nicolas-Léopold, apparaît
Jean-Baptiste de Saint-Mihiel. Il était avocat à la cour
souveraine de Lorraine et Barrois et résidait à Nancy
quand lui échut, en 1765, l'office de tabellion
général et de garde-sceau de la principauté (12).
Mais, puisqu'il y avait désormais un Etat autonome, les quelques
officiers existants ne pouvaient plus suffir. Il fallait que cet Etat
fut doté d'institutions. Un Grand- Bailliage et une Gruerie
furent créés par un édit du 29 mars 1764 et,
l'année suivante, une ordonnance du 28 mars 1765 vint
définir les modalités de fonctionnement du
Grand-Bailliage.
Dom Ambroise Pelletier.
Au calendrier de l'année 1757 à Senones, d'autres
événements que les festivités de septembre
étaient venus s'inscrire. Cette année-là fut
tristement marquée, à son début, par la mort de
Dom Pelletier, généalogiste renommé, tandis
qu'à l'automne s'éteignait un autre religieux qui, dans
la longue succession des abbés de Senones, restera le plus
célèbre de tous, Dom Calmet.
Dom Ambroise Pelletier était non seulement lorrain, mais
vosgien puisque c'est au village de Portieux -où ses parents
étaient des notables- qu'il naquit en 1703. Devenu moine
bénédictin, il perfectionna son talent pour le dessin,
apprit sans maître à peindre des miniatures et
exécuta de petits tableaux à la plume. Curé de
Saint-Maurice les Senones, cette nomination l'introduisit dans la
société de Dom Calmet qui lui suggéra
d'étudier les familles nobles dont il avait
dessiné les blasons.
Dom Pelletier, qui avait reçu le titre d'aumônier du roi
Stanislas, mourut le 28 janvier 1757, avant que ne paraisse en
librairie le premier volume de son Nobiliaire ou Armorial
général de la Lorraine et Barrois (Nancy, 1758,
in-folio) (13). Puis, en 1878,
à Nancy, sera publié par
Félix Collin de Paradis, le Nobiliaire de Lorraine et Barrois,
ou Dictionnaire des familles anoblies et de leurs alliances,
d'après l'Armorial général de Dom Pelletier.
Outre ses études généalogiques, Dom Pelletier a
rédigé une Description de la principauté de Salm
en 1755, succincte, mais intéressante, suivie d'une Dissertation
sur la montagne du Donon (14). La
cathédrale de
Saint-Dié possède des cartons d'autel peints par lui.
On lit dans le Journal d'un Senonais de 1757 à 1792 (15) ce
récit d'un événement tragique:
27 janvier 1757. -Le jour même de la mort de Dom Ambroise
Pelletier (16), les quatre enfants
de Claude Perrin, cultivateur au
Ménil-les-Senones, furent asphyxiés et
brûlés dans leurs lits, une brique trop chauffée
ayant mis le feu à la paillasse pendant que leurs parents
chantaient à la veillée. MM. de Bilistein et de
Maimbourg, officiers du prince de Salm, assistèrent à
l'autopsie des cadavres, faite par M. Relogue père, premier
chirurgien de la principauté. Les malheureux parents
donnèrent tous les jours, pendant plus d'un an, à manger
à quatre enfants pauvres et les conduisaient ensuite à
prier devant une haute croix de pierre qu'ils avaient
érigée devant leur maison, au milieu du village, en
mémoire de cet accident.
Dom Calmet.
Dom Calmet (prénommé Antoine à son
baptême)
était né à Ménil-la-Horgne en 1672, dans un
foyer modeste et de médiocre aisance. Ecolier, ce fut
grâce à la générosité de Mme de
Beauvau qu'il put suivre, au prieuré du Breuil, près de
Commercy, les cours du collège que dirigeaient les pères
de la congrégation de saints Vanne et Hydulphe. Sa
rhétorique terminée à l'université de
Pont-à-Mousson, il entra dans la vie monastique chez les
Bénédictins de Saint-Mansuy de Toul où il
reçut le prénom d' Augustin et fit
profession en 1689.
Comme il poursuivait sa philosophie à l'abbaye de Munster, en
Alsace, l'idée lui vint d'étudier les langues
hébraïques, ce qu'il fit en profitant des leçons du
pasteur luthérien de l'endroit, avec la permission de ses
supérieurs. En 1696, il était ordonné
prêtre.
Six années à l'abbaye de Moyenmoutier lui permirent de
continuer ses travaux sur l'Ecriture Sainte et de rédiger
l'essentiel de son Commentaire littéral sur tous les livres de
l'Ancien et du Nouveau Testament, traité dont le premier volume
paraîtra en 1707.
Sous-prieur de Munster en 1704, il passa ensuite une dizaine
d'années à Paris (1706-1716), sauf la durée d'un
séjour à l'abbaye de Saint-Mihiel. A l'issue de cette
période, il fut nommé prieur du prieuré de
Lay- Saint- Christophe, mais reprit le chemin de l'abbaye de
Moyenmoutier dont la riche bibliothèque le tentait pour achever
son
Dictionnaire historique et critique de la Bible.
Abbé (temporaire) de Saint-Léopold de Nancy en 1718 et,
l'année suivante, visiteur de sa congrégation, ses
voyages de monastère en monastère lui fournirent
l'opportunité d'une importante consultation d'archives et
d'amasser les matériaux de sa future Histoire
ecclésiastique et civile de la Lorraine.
Il avait été à nouveau désigné, en
1727, pour le siège abbatial de Nancy et en même temps
investi de la présidence de sa congrégation lorsque, le
9 juillet 1728, les moines de Senones, par un vote unanime, firent de
lui
leur abbé. Il gouverna cette abbaye jusqu'à sa mort, le
26 octobre 1757 (17).
La personnalité de Dom Calmet fut celle d'un religieux au plus
près de ses devoirs, modeste, austère et de moeurs pures.
Il était ouvert, franc, accueillant, toujours charitable. Sa
supériorité intellectuelle, qu'il ne cherchait jamais
à imposer, définissait un esprit investigateur et
créateur, aussi prompt à concevoir que doué d'une
extraordinaire puissance de travail.
En correspondance avec les abbés de son ordre et avec les plus
représentatifs et les plus illustres de ses contemporains,
auteur de dissertations sur les divers sujets qui sollicitaient son
intelligence si vivante, il devra l'essentiel de sa réputation
à ses ouvrages d'exégèse et à ses travaux
d'historien. Parmi ceux-ci, ne se devait-il pas d'écrire une
Histoire de l'abbaye de Senones?
Nombreuses furent, à Senones, ses libéralités et
ses réalisations. Il fonda une école et un hôpital,
reconstruisit l'école paroissiale, refit à neuf
l'abside de l'église abbatiale, ainsi que l'hôtel abbatial
et ses dépendances.
Le pape Benoît XIII lui avait offert de l'élever à
l'épiscopat, d'où il aurait sans nul doute
accédé à la dignité cardinalice, mais il
refusa, tant par humilité que par crainte de perdre les charges
de son ordre ou de ne les conserver qu'à la faveur d'une
dispense dont il voulait éviter de créer le
précédent.
À notre époque où l'on s'attache volontiers
à
montrer l'«actualité» de certaines figures de
l'histoire, c'est rendre justice à Dom Calmet que de voir en lui
l'initiateur du mouvement qui a propagé avec succès le
culte et le goût des études bibliques.
Dom Calmet avait composé lui-même son épitaphe:
HIC JACET FRATER AUGUSTINUS CALMET
PATRIA LOTHARUS, RELIGIONE CHRISTIANUS,
FIDE CATHOLICO-ROMANUS, PROFESSIONE MONACHUS,
NOMINE ABBAS HUJUS MONASTERII,
LEGI, SCRIPSI, ORAVI, UTINAM BENE !
HIC EXPECTO DONEC VENIAT IMMUTATIO MEA.
VENI, DOMINE JESU !
(1) F.
Seillière : Partage de 1598, dans Bulletin de la
Société
Philomatique Vosgienne, 1893/1894. Les localités les plus
importantes, Senones et Badonviller,
étaient
indivises. Dans le val de Senones, les villages de Vieux-Moulin, la
Petite-Raon, Moussey, Belval, Vipucelle et Fréconrupt
appartenaient au
duc de Lorraine. Le Ménil, Saint- Stail, Grandrupt, La Broque et
Framont étaient en co-seigneurie. (M. Thouvenot: L'avouerie
de
l'abbaye
de Senones, etc.)
(2) Archives
départementales de
Meurthe-et-Moselle. Inventaire
Dufourny. La ville de Kirn appartenait en souveraineté au
prince
de Salm.
(3) Une copie du testament de Louis Othon,
prince
de Salm, fait
à
Anholt le 7 janvier 1734, est aux Archives Nationales, Paris (T. 15414).
(4) L'empereur Charles VI transféra, de sa
propre
autorité, à la
branche de Salm-Hoogstraten le suffrage à la Diète
accordé en 1654 à la
branche de Salm dont Nicolas-Léopold avait recueilli
l'héritage par alliance. «Cet acte d'autorité fut
très mal
reçu en Allemagne, et les électeurs en prirent occasion
de défendre,
dans les capitulations impériales, toutes extensions de
suffrages d'une
branche à l'autre» (Pfeffel: Nouvel
abrégé
chronologique de l'histoire
du droit public en Allemagne. Paris, 1777.)
(5) Date indiquée dans l'Almanach de
Gotha. Voir d'autre
part le
texte
de l'oraison funèbre en latin du prince Nicolas- Léopold,
prononcée en
l'église collégiale Sainte-Catherine de Hoogstraten, le
26 avril 1770
(Archives Nationales, Paris, T. 15414): «Hujus soeculi
anno primo, Nancejum principem edidit, Antwerpia erudivit, Bruxella
perfecit.»
(6) Son frère, le prince régnant
Louis Charles Othon,
achètera en 1776,
pour le lui offrir, l'hôtel de M. de Marguerie de Montfort,
gouverneur
de la principauté.
(7) Devenu propriétaire de Neuviller, que
les Rhingraves
avaient conservé pendant deux siècles et demi, le roi
Stanislas l'érigea en comté avec
prévôté bailliagère, puis céda ce
domaine en 1751
à son chancelier, Antoine de Chaumont de la Galaizière,
«Sa Majesté
reconnaissant que le prix de la dite acquisition a été
payé par le
sieur de la Galaizière». Celui-ci fit raser en 1756 le
château médiéval
et en construisit un autre, mieux adapté aux goûts et aux
exigences du
temps. (Colonel Charles Gérard: Histoire d'un village
lorrain,
Neuviller-sur- Moselle. Nancy, 1936.)
(8) Dom Fangé signa cette reconnaissance en
avril 1754.
(9) Sur Claude Relogue et sa
postérité, voir
ci-après, chapitre VIl, note 6 H.
(10) Cette convention fut ratifiée par
Louis Othon à
Anholt en 1711. Dans son testament, fait à Anholt le 7 janvier
1734, ce prince loue la «fidélité, capacité
et expérience» de M. de Roussel.
(11) Biographie
de la Chambre des Comptes de Lorraine, par le comte
A. de Mahuet. (Nancy, 1911)
(12) Jean-Baptiste de Saint-Mihiel demanda
l'enregistrement au greffe
de la principauté de Salm du diplôme de noblesse
donné à son père par le duc de Lorraine.
(13) Comment dom Pelletier mourut-il? Fut-il
assassiné par des
gens dont il aurait, en historien honnête, amoindri les
prétentions nobilliaires? Ce qui ne fait aucun doute c'est
qu'il encourut, de ce fait, une animosité certaine. Selon le
vicomte A. de Bizemont, dans sa Bibliographie
nobiliaire de la Lorraine
(Nancy, 1897), l'annonce puis la parution du premier volume du
Nobiliaire firent
éclater un «orage terrible... La cour
souveraine déclara que le Nobiliaire
ne ferait pas foi en
justice. La noblesse s'indigna...» y eut-il pour autant attentat
criminel? Sur la mort de dom Pelletier les versions diffèrent
tout en gardant un caractère romanesque. De nos jours,
l'éminent érudit qu'est le docteur Gilbert
Chérest n'attache aucune créance à la thèse
de l'assassinat.
(14) Manuscrit de 61 pages, annoté,
(Archives Nationales,
Paris. T. 15414). Il existe encore de dom Pelletier: Description de
la
principauté de Salm avec une dissertation sur les monuments de
la montagne de Framont. Dédié à Mgr le
Prince de
Salm. 1755. 1 vol., 109 pages; 19 dessins à la plume,
frontispice enluminé. (Bibliothèque de Saint-Dié,
Ms 201.)
(15) L'Echo de
Salm, l° juin 1894
(16) La date exacte de la mort de Dom Ambroise
Pelletier, 28 janvier
1757, est établie d'après de très nombreuses
références concordantes. Consulter, en particulier,
Côte-d'Or 9 H 31, non
paginé.
(17) Mort de Dom Calmet 26 octobre 1757.
(Réf. Moselle H 505)
V
Voltaire se fait moine à l'abbaye de Senones
À Senones, Dom Calmet recevait parfois des visiteurs de marque,
et Voltaire fut de ceux-là. Plus tard, Mgr Freppel, tout en
célébrant
le docte abbé, lui en fera grief: «Avec cette candeur
quelque
peu naïve de l'érudit qui a passé sa vie à
étudier
les hommes dans les livres plutôt que sur la scène du
monde,
le moine bénédictin ne semble pas avoir
soupçonné
quel hôte il introduisait à Senones. Cet homme ne lui
avait
demandé l'hospitalité que pour mieux piller ses oeuvres
et
en tirer les objections sans y ajouter les réponses»(1).
Pourtant, l'attitude de Dom Calmet se conçoit. Pourquoi deux
grands esprits très différents n'auraient-ils pas
été
curieux de s'approcher? Pourquoi Dom Calmet, plutôt que de
refuser
sa porte à Voltaire, n'aurait-il pas accepté l'occasion
d'essayer
de le convertir ou au moins d'entamer son incrédulité? Et
- puisque les mobiles de moindre envergure sont rarement les plus
néligeables
- n'avaient-ils pas à se plaindre ensemble du roi
Frédéric
qui, pour se gausser de Dom Calmet, avait publié sous la
signature
du vénérable exégète un pamphlet
intitulé:
Commentaire théologique sur Barbe Bleue?
Cependant, imagine-t-on Voltaire, parangon de l'esprit de doute,
rechercher
le séjour de l'esprit de foi et vouloir sa cellule? Lui, si
attentif
au bruit du siècle, se retrancher dans un ilot où le
siècle
éteint jusqu'à son propre murmure? Lui, si
intensément
mêlé à son temps, écouter le silence des
heures
dans une bibliothèque qui raconte un très lointain
passé?
C'est pourquoi, lorsqu'on le voit résider parmi les moines de
Senones,
cette phase de son existence mérite d'être
considérée
comme la plus singulière de toutes.
Quand il arrive à Senones, en juin 1754, jamais Voltaire n'a
enduré un tel assaut de contrariétés,
d'inquiétudes
et d'angoisses. Sa retentissante querelle avec Maupertuis,
président
de l'Académie de Berlin, l'a projeté hors de la cour de
Prusse.
En s'en allant, il a été retenu à Francfort pour
restitution
d'un recueil qu'il a emporté dans ses bagages: les
poésies
du roi Frédéric. Là, il subit les avanies du
résident
de Prusse. Là, Mme Denis, sa nièce tendrement
aimée
qui s'est portée à sa rencontre, est indignement
traitée.
Elle retourne seule à Paris: Voltaire voudrait l'y suivre; mais
les nouvelles qu'il reçoit l'en dissuadent. Des libelles qui se
répandent lui sont dangereusement imputés. Louis XV ne
l'aime
guère; et la cour de France lui reproche les trois années
prussiennes qu'il vient de vivre. Voltaire s'insurge: «On
prétend
que j'ai été Prussien! J'ai regardé Potsdam comme
un village de France où j'ai achevé Le Siècle
de
Louis XIV. Peut-on prétendre sérieusement que
l'auteur
du Siècle de Louis XIV n'est pas français?» En
tenant
Voltaire à distance, le gouvernement français entend-il
donner
au roi de Prusse une satisfaction de détail, sans cesser de le
contrarier
dans les grandes choses? D'Argenson l'affirme.
Un hiver douloureux.
À la mi-août 1753, l'écrivain atteint Strasbourg.
Brouillé
avec Frédéric, indésirable à Paris et
à
Versailles, le voilà en panne au bord du Rhin. Depuis Gotha,
«de
palais en prisons et en cabarets», il a réussi à
préserver
pour le travail cinq heures par jour! À Strasbourg il marque,
une
pause de quelques semaines et rédige, avec le concours
d'historiens
locaux, ses Annales de l'Empire.
Parmi ceux qui seraient de ses amis, certains, tout en admirant son
talent, préfèrent éviter sa personne, tel M. de
Saint-Simon,
évêque de Metz et homme d'esprit, que Voltaire
désirerait
aller voir. «S'il arrive aujourd'hui à Metz, répond
l'évêque, je pars ce soir pour Verdun; s'il vient à
Verdun, je me sauve jusqu'en Chine; la route ne me sera pas longue,
j'ai
toujours avec moi plusieurs de ses livres.»
A Colmar, l'imprimeur Schoepflin envisage de tirer une belle
édition
des oeuvres de Voltaire. Celui-ci va donc à Colmar; et pourquoi
ne s'y installerait-il pas? Tout à côté il
possède
des gages sur un domaine appartenant au duc de Wurtemberg. Il ira voir!
Alors l'envie le prend de faire construire à sa fantaisie et
à
peu de frais une maison de campagne qui abritera Mme Denis. Si cette
maison
plait à sa nièce, il y sera plus heureux qu'un prince.
«Quand
on a une maison à soi, on est sûr d'être
occupé
agréablement toute sa vie.» Chimère
d'écrivain
errant! Château en Espagne! L'idée rebute franchement la
brillante
Parisienne qu'est Mme Denis. Autre déception : les Annales
de
l'Empire, aux mains de Schoepflin, seront mal imprimées.
Et tout à croup, les pires craintes surgissent: un libraire
hollandais publie, à l'insu de Voltaire et sous sa signature,
une
Histoire
Universelle dont la parution le compromet, plus qu'il ne l'est
déjà,
aux yeux du roi et du clergé. De quoi demain sera-t-il fait? La
Bastille est la seule demeure où il n'a nulle envie de montrer
son
esprit. Par crainte d'une confiscation de ses biens, il fait vendre les
meubles, les livres, la vaisselle d'argent, les instruments de physique
et les tableaux de son domicile de Paris. Il se sent surveillé;
il est sur le qui-vive. Devrat-il se réfugier en territoire
étranger?
L'hiver 1753-1754 qu'il passe à Colmar lui est douloureux. De
funestes pensées l'obsèdent: «La fin de ma vie est
détrempée d'amertumes bien difficiles à supporter.
Je souhaite la mort.» Il se dépeint assiégé
jour et nuit par les peines de l'esprit et celles du corps: «Je
suis
livré à mon inquiétude et aux maladies cruelles
que
l'hiver, la solitude et la mélancolie augmentent... J'ai
opposé
le travail à cet état funeste autant que je l'ai
pu.»
Dans sa correspondance, cette notion du travail, «regardé
comme la plus grande consolation», réapparait souvent:
«C'est
chez soi, dans son cabinet, qu'on doit trouver des armes contre
l'injustice
des hommes.»
Le printemps vient; le moral s'améliore. Pour rétablir
sa santé, Voltaire ira aux eaux de Plombières. Dans cette
station thermale très en vogue, l'attendront ses deux
nièces,
Mme Denis et Mme de Fontaine, et ses amis, le comte et la comtesse
d'Argental.
Il se fait une fête de les rejoindre, ayant grand besoin d'une
cure
d'amitié et d'affection.
Hélas! au départ de Colmar, à l'instant de monter
en carrosse, une lettre le contraint de modifier ses plans. Elle est de
Mme Denis qui l'exhorte à éviter Plombières pour
le
moment: il s'y trouverait nez à nez avec La Condamine, qui a
pris
le parti de Maupertuis, et surtout avec Maupertuis lui-même,
auquel
désormais il voue une féroce inimitié. Voltaire en
convient: sa présence dans la ville d'eaux «produirait une
scène odieuse et ridicule».
Des livres et une cellule chaude.
Dans la nécessité d'une solution d'attente,
l'écrivain
fera un détour entre Colmar et Plombières et se
résignera
de patienter à Senones. Etait-ce tellement inopiné? Non
point.
Tout d'abord il avait prévu de consacrer à Senones deux
jours
seulement. Toujours en veine de travaux historiques, il convoitait
«quelque
endroit où il y ait une belle bibliothèque». Or
l'abbaye
de Senones n'était-elle pas aussi réputée pour sa
bibliothèque que pour la personnalité de son abbé,
Dom Calmet? À cet illustre érudit, Voltaire, six ans plus
tôt, avait écrit de Lunéville: « Je
préfère,
Monsieur, la retraite à la cour et les grands hommes aux rois.
J'aurais
la plus grande envie d'aller passer quelques semaines avec vous et vos
livres. Il ne me faudrait qu'une cellule chaude, et, pourvu que j'eusse
du potage gras, un peu de mouton et des oeufs, j'aimerais mieux cette
heureuse
et saine frugalité qu'une chère royale. Enfin, Monsieur,
je ne veux pas avoir à me reprocher d'avoir été si
près de vous et n'avoir point eu l'honneur de vous voir. Je veux
m'instruire avec celui dont les livres m'ont formé et aller
puiser
à la source. Je vous en demande la permission; je serai un de
vos
moines; ce sera Paul qui ira visiter Antoine. Mandez-moi si vous voulez
bien me recevoir en solitaire; en ce cas, je profiterai de la
première
occasion que je trouverai ici pour aller dans le séjour de la
science
et de la sagesse.»
Cette lettre est du 13 février 1748. Dans l'immédiat,
l'intention qu'elle exprime se réalisa-t-elle? Pour autant qu'on
puisse inventorier l'emploi du temps de Voltaire, on ne constate pas
qu'il
soit venu plus d'une fois à Senones. En tout cas, il se
découvrait,
cette fois-ci, l'occasion de voir Dom Calmet tout à son aise!
Les relations épistolaires de l'abbé de Senonnes et du
théoricien de l'incrédulité avaient
débuté
sous les auspices de Mme du Châtelet, morte depuis. Plus
récemment,
Dom Sinsart, abbé de Munster près Colmar, s'était
flatté, dans ses lettres à Dom Calmet, d'avoir
trouvé
en Voltaire un ami «toujours charmant», et il avait
ajouté
: «M. de Voltaire passera chez vous. Il est très partisan
des Bénédictins, c'est le seul ordre qu'il aime, parce
que
nous étudions et que nous laissons le monde comme il est, sans
nous
mêler d'intrigues.»
Parti de Colmar le 8 juin 1754, Voltaire s'arrête le 9 à
Saint-Dié où il corrige les épreuves de ses Annales
de l'Empire et arrive vraisemblablement le 10 à l'abbaye de
Senones. «Je me suis fait bénédictin»,
écrira-t-il.
Et il signera: «Le moine, Voltaire.»
Comment s'occupe, dans son couvent, ce moine d'une espèce peu
commune? Demandons-le-lui: «Je m'occupe à l'histoire dans
une bibliothèque immense. Les moines me cherchent les pages, les
lignes, les citations que je demande. Dom Calmet, à l'âge
de 83 ans, monte en haut d'une échelle qui fait trembler, et qui
tremble. Et il me déterre de vieux bouquins.»
Le mois de juin est froid et Voltaire est frileux. «Je fais du
feu continuellement dans ma cellule. Il vente, il pleut. Il ne manque
que
de la neige.» Et l'écrivain de gémir: «Dans
les
Vosges, on parle de l'été de la Saint-Martin; on oublie
l'hiver
de la Saint-Jean.»
L'art de Voltaire est de jouer avec les contrastes, d'osciller entre
les oppositions. Ne sourit-on pas de l'entendre préférer
les grands hommes aux rois, lui qui s'afflige tant de ses
disgrâces
de cour? Son éternel pyrrhonisme ne serait-il, pour une large
part,
qu'un procédé de style? «Vous voyez, semble-t-il
nous
dire, nous sommes dans un monde où rien n'est à prendre
au
sérieux; si c'est un peu triste, essayons de nous en amuser, de
nous en distraire; ne soyons pas pesants, ne soyons pas des
cuistres.»
Fort bien; mais outre qu'il nous propose une facilité un peu
courte,
c'est ainsi qu'il aura dressé, non sans génie, le type de
l'homme sans convictions.
Pas plus que l'eau ne peut comprendre le rocher, n'y avait-il pas une
trop grande disparité entre la nature ondoyante de Voltaire et
celle
de Dom Calmet?
Dans sa lettre du 13 février 1748 à Dom Calmet, Voltaire
vantait Senones, «séjour de la science et de la
sagesse»,
foyer de sa propre formation. À peine est-il bien chauffé
chez les moines qu'il se voit entouré d'un «fatras
d'erreurs
imprimées».
Il assure qu'il préfère, à l'étude du
présent,
celle du passé: «Le train du monde ne vaut pas la peine
qu'on
s'y attache. L'histoire du jour ne vaut pas l'histoire des
siècles
passés. Qui sait aimer et s'occuper est au-dessus de
tout.»
Mais, au fond, que pense-t-il de l'histoire? Comme Dom Calmet,
«on
peut s'y amuser quand l'imagination baisse. Il ne faut point d'esprit
pour
s'occuper des vieux événements». «Les
recherches
historiques m'ont appesanti.» Quelques semaines plus tôt,
il
avait écrit à Mme Denis: «L'histoire tue plus
sûrement
son homme qu'une tragédie. Le travail désagréable
de consulter vingt gros livres fait un mal réel.»
Voltaire craint d'engluer dans de patientes et laborieuses recherches
son esprit qui vole. Toutefois, on discerne qu'en réalité
il fait deux parts: la proche histoire et les «vieux
événements».
Plus l'histoire est proche de nous, plus les hommes qu'elle
désigne
sont présents et nous parlent, plus leur relief domine celui des
faits. Parce qu'à travers les événements, il
cherche
son héros, Voltaire se plaît davantage dans la proche
histoire.
Il sait aussi combien la science historique est relative. On
n'écrit
jamais l'histoire qu'avec les restes de ce qui a été
écrit
avant nous. À chaque pas, l'erreur tend ses pièges.
Là
encore s'émeut, chez Voltaire, l'esprit de doute.
A Senones, si féru soit-il du savoir vivre avec soi-même,
il n'en déplore pas moins - et on le comprend - l'absence de
ceux
qu'il aime. Au comte d'Argental: «Les antiquailles où je
suis
condamné et les Capitulaires de Charlemagne sont bien
respectables;
mais cela ne console pas de votre absence.» Mme du Deffand a
droit
à une formule analogue: «Le commerce des Pères de
l'Eglise
et des savants du temps de Charlemagne ne vaut pas le
vôtre...»
Pour Mme Denis jaillit le joli mot, l'heureuse trouvaille: «Ma
chère
Héloïse, Abélard attend de vos nouvelles dans
l'abbaye
de Senones.» Déjà il lui avait écrit:
«Je
crois que j'ai manqué la vocation; c'était d'être
moine,
car j'aime la cellule. Je voudrais que vous pussiez vous faire nonne
avec
moi.»
D'Alembert avait souhaité que Voltaire fît, pour
l'Encyclopédie,
un article traitant de l'esprit. «Il se repentira, plaisanta
Voltaire,
d'avoir demandé des gavottes à un homme qui a
cassé
son violon.» Mais d'Alembert avait bien choisi son auteur; et
c'est
dans une cellule de l'abbaye de Senones que l'écrivain le plus
spirituel
de son temps laissa courir sa plume pour donner les belles pages
attendues.
Un véritable anachorète.
Evoquant la vie monastique de Voltaire, Duvernet notera:
«C'était
un véritable anachorète, sortant peu du cloître,
occupant
une cellule très modeste, mangeant quelquefois au
réfectoire,
allant à la messe, assistant au sermon, suivant les processions.
En un mot, le philosophe se comporta si convenablement tout le temps
qu'il
habita l'abbaye de Senones, qu'après son départ Dom
Calmet
se vantait d'avoir, disait-il, converti le plus grand déiste
que la terre eût jamais porté.»
À propos du comportement de Voltaire en matière de
pratique
religieuse, on remarquerait ici que, la même année,
à
Colmar, il s'était confessé et avait communié pour
Pâques, ce qui ne l'avait pas empêché de parler de
ses
dévotions avec cette désinvolture si
caractéristique
de sa tournure d'esprit: «Je m'étais confessé dans
mon lit au gardien des Capucins, raconta-t-il à Mme Denis. Voici
ma confession: «Il y a six mois que je suis malade sans sortir de
ma chambre, je n'ai pas eu de grandes tentations et mes
péchés
se réduisent à avoir été fort en
colère
contre un Jésuite. » - «Ah! si ce n'est que contre
un
Jésuite, m'a dit le Capucin, il n'y a pas grand mal.» Il
m'a
donné un beau billet de confession. J'en ai un encore plus beau
de communion. Je serai sauvé; mais, dans ce monde, je veux une
bonne
édition de mes ouvrages.»
Vers la fin de juin, Voltaire est impatient de rejoindre
Plombières.
Le monastère est son tombeau, dit-il. Il aspire à
ressusciter.
Au comte d'Argental, le 24 juin: «Lazare va se rendre à
votre
piscine. Il y a, dit-on, un monde prodigieux à
Plombières;
mais je ne le verrai certainement pas. Vous êtes tout le monde
pour
moi.» Et à Mme du Deffand: «Je prendrai les eaux en
n'y croyant pas, comme j'ai lu les Pères.» Cette
réflexion
ne l'embarrassera pas, après son départ, d'écrire
à Dom Calmet: «Je trouvais chez vous bien plus de secours
pour mon âme que je n'en trouve à Plombières pour
mon
corps. Vos ouvrages et votre bibliothèque m'instruisaient plus
que
les eaux de Plombières ne me soulagent.» Et au duc de
Richelieu:
«Ne vous figurez pas que, dans votre belle province [le
Languedoc]
vous ayez les livres qu'il faut à ma pédanterie. Je les
ai
trouvés au milieu des montagnes des Vosges. Où ne va-t-on
pas chercher l'objet de sa passion... Il y a dans ce désert
sauvage
une bibliothèque presqu'aussi compléte que celle de
Saint-Germain-des-Prés,
à Paris. »
Voltaire avait quitté Senones le 2 juillet 1754; ce qui ne lui
coûta qu'un mot d'esprit de plus. On prétend que le
gouvernement
du prince régnant l'ayant fait prier de se hâter, aurait
encouru
cette réplique: «Je vous remercie, Monseigneur, de vous
intéresser
à ma personne, et vous suis reconnaissant de la tolérance
que vous me donnez en m'accordant deux jours pour quitter une
principauté
dont un escargot ferait tout le tour en une heure.»
Ayant enfin rejoint ses deux nièces et les d'Argental à
Plombières, c'est à M. de Cideville que Voltaire,
historien
et poète, déclare que ses meilleurs suffrages sont pour
la
poésie:
Ne me dites point de mal des livres de Dom Calmet.
Ses antiques fatras ne sont point inutiles;
Il faut des passe-temps de toutes les façons.
Et l'on peut quelquefois supporter les Varrons
Quoiqu'on adore les Virgiles.
D'ailleurs, il y a cent personnes qui lisent l'histoire, pour une
qui lit les vers. Le goût de la poésie est le partage du
petit
nombre des élus.
Revenu à Colmar, accompagné de Mme Denis, dans la
deuxième
quinzaine de juillet, Voltaire y résidera encore quelques mois.
A l'automne 1754, il partira pour Lyon où il sera
chaleureusement
accueilli, et gagnera la Suisse où il se fixera dans la
propriété
nommée par lui Les Délices.
(1) Outre les Oeuvres complètes de
Voltaire
(Paris, 1863), nous avons consulté de lui : Lettres d'Alsace
à sa nièce Mme Denis, publiées avec des
introductions
et des notes par G. Jean-Aubry (Paris, 1939) ainsi que, entre
autres
auteurs, Gaston Save : Voltaire à Senones (dans L'Echo
de Salm, 1894). On signalerait aussi l'étude de Fernand
Baldensperger:
Voltaire
et la Lorraine (Le Pays Lorrain, 1934-1935).
VI
Le prince Louis et sa cour
Quand Nicolas-Léopold mourut à Hoogstraten, le 4
février 1770, commença le règne de son fils
aîné, Louis Charles Othon, dit le prince Louis. Né
à Hoogstraten le 22 août 1721, il était
âgé de 49 ans. Ancien étudiant de
l'université de Paris, abbé commandataire de
Bohéries (diocèse de Laon), de Beaupré
(diocèse de Toul) et de Saint-Quentin-sur-l'Ile (diocèse
de Noyon), il avait été l'un des négociateurs et
signataires de la convention de 1751. Ensuite, on l'avait beaucoup vu
à Senones, faisant apprécier de tous son naturel affable.
Mais, en raison de sa santé médiocre et de sa taille
déformée, son père, le feld-maréchal,
l'avait dirigé autoritairement vers le sacerdoce, voulant
réserver la souveraineté au plus proche des cadets, le
prince Maximilien: celui-ci ne portait-il pas avec gloire l'uniforme
d'officier dans les armées impériales? Cette tyrannique
pression paternelle n'avait d'ailleurs pas été
réservée à Louis. L'un de ses frères,
Charles, n'aurait évité la prêtrise qu'en avouant
qu'il avait contracté un mariage secret.
Louis, tout d'abord, s'était montré docile. Au moment du
mariage de Maximilien, en 1756, des arrangements avaient
été pris, Louis paraissant renoncer au sceptre des rives
du Rabodeau. Mais il s'était ravisé. Pour régner,
il s'appuyait sur sa qualité d'aîné, sur ses bonnes
relations avec la cour de France et sur la sympathie des habitants de
la principauté. Quant à Maximilien, il fondait ses
prétentions sur la volonté paternelle confirmée
par testament (1). Une
rivalité ouverte s'ensuivit.
Maximilien n'hésita pas devant l'idée d'un coup de force.
Il envoya à Senones des émissaires et des estafiers munis
de tout un arsenal. La capitale princière s'enfiévra:
allait-elle être le théâtre d'une guerre civile?
Louis savait bien que les populations le soutiendraient. Prévenu
de ce qui se tramait, il devança son frère. Et lorsque
Maximilien arriva à cheval, prêt à
s'emparer du pouvoir, déjà ses hommes de main avaient
été désarmés. Il n'y eut pas un coup de
fusil, tout au plus un coup de canne asséné par le
prétendant malchanceux sur le bourgeois Maté qui venait
l'arrêter.
Pour chaude qu'elle eut été, l'affaire n'alla pas plus
loin. Le tribunal impérial de Wetzlar, appelé à
rendre
son arbitrage, se prononça en faveur du prince Louis. On
négocia un Accord entre
frères qui fut ratifié
à Senones le 9 novembre 1771: Nous nous promettons,
déclaraient Louis et Maximilien, «d'entretenir
soigneusement la paix et l'union fraternelle, et de faire
réciproquement et toujours tout ce qui peut augmenter le lustre,
le bien-être et l'utilité de notre maison, à quel
effet nous nous donnons mutuellement notre parole de prince et
d'honneur (2).»
Le prince Louis était reconnu comme héritier
général de son père; et le prince Maximilien
obtenait pour sa part le château et le duché de
Hoogstraten avec les hôtels de Bruxelles et d'Anvers. Quelques
jours plus tôt, la réconciliation des deux frères
s'était manifestée à Senones au mariage de leur
soeur, Marie-Josèphe, avec le prince de Hohenlohe et Waldenburg.
La paix familiale rétablie et le conflit successoral
réglé, Louis voulut avoir une épouse qui ferait la
grâce de son règne et serait mère d'un
héritier. Auparavant, il lui fallait être relevé de
ses voeux ecclésiastiques... car il était sous-diacre!
Le
chemin de Louis vers le bonheur conjugal passait nécessairement
par Rome. Or le cas était d'autant plus épineux que le
terrible Prince Père, pressentant les futurs desseins de ce
fils, lui avait miné les accès du Vatican par le
truchement du nonce à Bruxelles. Difficulté
supplémentaire: le prince Louis avait désormais 50 ans,
et son âge pouvait lui être objecté. Un peu de
patience allait servir ses projets matrimoniaux. Quand la tiare eut
couronné Pie VI, le nouveau pape accorda la dispense
refusée par son prédécesseur, Clément
XIV, et Louis, ayant renoncé à ses abbayes,
épousa, le 30 octobre 1775, à Seraing, la comtesse
Marie Anne Félicité d'Horion. Moins de trois ans
après, le 29 juillet 1778, il s'éteignait à
Senones sans postérité pour aller reposer, le 1°
août, en l'église abbatiale. Sa veuve lui survivra
jusqu'au 9 mai 1800, à Senones.
Mais, après avoir fait l'ornement de la société,
elle était tombée dans une maladie de langueur qui
diminua ses facultés intellectuelles.
Le gouvernement du prince Louis.
Le prince Nicolas-Léopold avait commencé de pourvoir
la principauté d'institutions. Son fils Louis, avec l'aide de
son chancelier, Pierre-François Noël, s'assigna pour
première tâche de compléter l'oeuvre entreprise.
Créé par édit du 12 mars 1771, le Conseil de
Régence, composé du chancelier et d'un certain nombre de
conseillers intimes, eut pour objet tant de gouverner la
principauté que de centraliser à Senones l'administration
générale des possessions du prince, Etats de l'Empire.
Les autres organismes étaient la Chambre des Finances, le
Bailliage et le Conseil de Justice. La Chambre des Finances
procédait à l'audition annuelle des comptes du receveur
général. Elle se réunissait, tout comme le conseil
de Régence, en présence du prince ou, à son
défaut, sous la présidence du chancelier. Le Bailliage
était le tribunal de première instance et la juridiction
tutélaire. Le Conseil de Justice, comprenant les officiers de
gruerie, s'occupait de la tenue des plaids annaux (3)
et de
désigner les maires ou autres magistrats dans toutes les
communautés.
Jean-Baptiste de Saint-Mihiel, grand-bailli vers 1770, sera
nommé par la suite grand-gruyer et président du Conseil
de Justice. Il conservera les fonctions de conseiller intime du prince
et de membre du Conseil de Régence lorsque, pour réduire
les charges, le Conseil de Justice aura été
supprimé le 4 février 1778 et ses attributions
réparties entre le Conseil de Régence et le Bailliage.
Le gouvernement réglementait les professions. Si des
problèmes particuliers ou des contestations en troublaient le
bon exercice, il intervenait. En voici un exemple:
Deux perruquiers étaient autorisés à tenir
boutique à Senones; mais bien vite ils se firent grise mine,
l'un débauchant les compagnons de l'autre. Pour supprimer ce
motif de mésintelligence, un règlement fut
arrêté le 3 mars 1774 dans les termes que l'on va lire:
Nous Jean-Baptiste de Saint-Mihiel,
conseiller intime de Son Altesse
Sérénissime, chef de police de la ville de Senones et
principauté de Salm, etc.
Nous croyons devoir prendre les
précautions convenables pour
empêcher que les contestations qui ont lieu depuis quelque temps
entre ces deux perruquiers au sujet de leurs
compagnons ne se renouvellent à l' avenir, c' est pourquoi nous
leur défendons:
Premièrement, de se
débaucher réciproquement leurs
compagnons, garçons ou apprentis, sous peine de 25 livres
d'amende;
Secondement, de recevoir aucun
garçon qui ne soit muni d'un
certificat du dernier maître chez qui il aura travaillé,
soit en cette ville ou ailleurs;
Troisièmement,
défendons pareillement aux garçons qui
seront entrés chez l'un des deux maîtres
de cette ville, de le quitter pour entrer chez l'autre qu'ils n'aient
procuré à leur maître un garçon qui ait fini
son apprentissage ou ne l'ayant averti trois semaines auparavant,
auxquels cas le maître qu'ils voudront quitter ne pourra leur
refuser un certificat, soit qu'ils veuillent entrer chez l'autre
perruquier, ou aller travailler ailleurs (4).
Le prince Louis ne fut pas moins préoccupé d'embellir
la ville de Senones et de la pourvoir d'aménagements utiles
(5) que de prévenir et de
réprimer «les
excès qui blessent la religion et les bonnes moeurs».
L'ordonnance prise par M. de Saint-Mihielle 1° février 1774
semble émaner d'un moraliste bien sourcilleux:
II est défendu par ordre
très expres de Son Altesse
Sérénissime, à tous aubergistes et vendant vin
dans la ville de Senones de donner à boire chez eux, dans quel
temps que
ce puisse être, soit de jour ou de nuit, à aucunes
personnes qui sont au service de S.A.S. soit dans la livrée ou
autres, et à qui que ce soit de la garde de S.A.S., sergents,
caporaux ou soldats, sous peine de cinq livres d'amende pour la
première fois, de dix livres pour la seconde et de privation de
cabaret pour la troisième...(6).
A côté de ce vertueux souci d'épargner à ses
fantassins les jovialités de Bacchus, le monarque de Senones
eut son attention requise par une affaire sérieuse. Bien que la
convention de 1751 eut reconnu à la principauté toute
liberté de commerce et de trafic à travers ses
frontières, les fonctionnaires du roi de France mettaient des
entraves à l'application de cette clause. Or il était
essentiel que la principauté put exporter ses bois et surtout
importer des blés dont la production, chez elle, était
faible. Sinon, jamais la maison de Salm-Salm n'aurait accepté de
céder à la France ses terres de Fénétrange
et de Badonviller où abondaient les céréales. Le
prince Louis adressa donc un mémoire au roi Louis XV, lequel
confirma, le 22 mai 1772, la convention de 1751.
La justice à l'époque était sans tendresse
à l'égard des malfaiteurs et impitoyable aux criminels.
Elle comportait un châtiment public. Avant d'être
renvoyés en prison ou, pour le moins, bannis, les voleurs
étaient fouettés puis marqués au fer rouge. Une
seule exécution sur la roue eut lieu dans la principauté.
Elle fut infligée, en juillet 1772, à un individu de
Celles, coupable d'avoir noyé son jeune frère,
âgé de 15 ans, sous
prétexte qu'il était libertin. Il avait été
condamné en l'hôtel de ville de Senones par sept juges,
dont l'un de Saint-Dié. On le conduisit en charrette,
accompagné d'un aumônier, jusqu'à Celles où
le
bourreau, l'ayant roué à mort, pendit le corps à
un arbre sur l'emplacement du crime.
Pour tempérer cette justice rigoureuse, le prince Louis savait
user de clémence à bon escient. Une servante de la
Petite-Raon avait étouffé entre deux paillasses et
enterré de nuit son enfant naturel nouveau-né.
Exhumé par les porcs, le cadavre fut découvert par de
petits pâtres. On incarcéra la mère. Elle avait
été poussée au désespoir et regrettait
amèrement son crime, accompli dans l'effroi d'une grande
détresse. Le prince en fut ému. Il gracia la repentante
qui épousa le père de l'enfant (7).
Désireux d'augmenter les ressources de l'hôpital de
Senones, le même souverain décida en 1773 d'imposer un
droit du centième denier sur les ventes et aliénations
d'immeubles, et d'astreindre les aubergistes et débitants de
boissons au paiement d'une taxe de 4 sous par mesure de bière et
de 8 sous par mesure de vin (8).
Plusieurs motifs de tristesse avaient assombri les dernières
années du prince Louis. A la stérilité de son
union s'ajoutèrent d'autres ennuis.
Ses relations avec l'abbé de Senones, Dom Fangé,
s'étaient détériorées. Alors que la
création de l'évêché de Saint-Dié
venait porter préjudice à l'autorité
quasi-épiscopale de l'abbé de Senones dans la
principauté (9), le prince
nourrissait secrètement le
projet de transformer l'abbaye en une collégiale de
chanoines. Quelle que fut sa piété, il appartenait bien
à une époque où un fort courant d'opinion tenait
en défaveur les ordres religieux. A ses yeux, les moines de
Senones étaient sans utilité réelle. Mais surtout
il leur reprochait de former, dans son petit Etat, un autre Etat qui
échappait à sa souveraineté.
Pour marquer un premier avantage, le prince essaya d'obtenir que
l'abbaye de Senones fut séparée de la congrégation
de saint Vanne et saint Hydulphe à laquelle elle avait
adhéré. Il prit des mesures autoritaires et vexatoires.
Dom Fangé regimba et porta ses plaintes devant la cour de
Wetzlar qui lui donna gain de cause. Le prince en ressentit une vive
déception. Dans son amertume, doutant de l'avenir de l'enclave
de Senones, il aurait songé à l'échanger contre
une portion de territoire français plus rapprochée de
ses autres Etats.
Et puis les finances princières présentaient un bilan
déplorable! Louis avait trop aimé la magnificence; il
n'avait jamais su refuser; il avait été incapable
d'enrayer les dilapidations. En revanche, il avait affirmé en
souverain le régime de la principauté et exercé
une grande influence personnelle par le rayonnement de ses vertus et
l'exemple de son aménité. Si son goût de
l'apparat manqua de prudence, ce prince avait toujours
été accessible et compatissant. Aussi la
popularité n'abandonnera pas sa mémoire, rendant
hommage à la fois à la bonté du souverain et au
lustre du règne.
À la cour de Salm-Salm.
Il importe donc de ne pas quitter ce règne avant d'avoir pris un
aperçu de la cour de Salm-Salm.
Ce fut dans le premier château de Senones que, le 29 octobre
1771, Marie-Josèphe de Salm-Salm, soeur du prince
régnant, prit pour époux, devant Dieu et devant la cour,
Charles Albert, prince régnant de Hohenlohe et Waldenburg. Le
prince Guillaume-Florentin de Salm- Salm, chanoine des très
illustres chapitres de Cologne, Strasbourg, Augsbourg et Liége
-et qui était le plus jeune des frères de
Marie-Josèphe- donna la bénédiction nuptiale,
«en présence et avec la permission du Très
Révérendissime Père en Dieu nom Augustin
Fangé, prélat ordinaire du district»,
assisté de Dom Remy Forterre, curé de Saint-Maurice les
Senones. Cette présence de Dom Fangé montrait que les
relations du monastère et du château étaient encore
excellentes. Quand le prince Louis eut signé le registre
paroissial, il tendit la plume à ses frères: Maximilien,
qui portait la croix de chevalier de l'ordre militaire de Marie-
Thérèse, et Charles-Alexandre. Après eux, les
quatre dignitaires de la cour cités comme témoins furent:
le chancelier Pierre- François Noël; le chevalier de
Marguerie de Montfort, gouverneur et grand veneur de la
principauté; Jean- Baptiste de Saint-Mihiel, conseiller intime
et président du Conseil de Justice; Jean-Baptiste Chargoit,
conseiller et
secrétaire intime, contrôleur des finances.
Signèrent en qualité de témoins du prince de
Hohenlohe: le baron d'Everlange de Sommière, grand
écuyer, et le vicomte
de Roussel (10).
Un peu plus tard, de 1773 à 1775, le prince Louis faisait
construire le grand château de Senones, agrémenté
d'un parc, demeure où il se plut à réunir une
remarquable collection de tableaux et objets d'art et où il
donna des fêtes splendides dont persistera le souvenir
émerveillé.
Sa maison et ses équipages étaient d'une tenue
très soignée. Le château employait un maître
d'hôtel, un contrôleur d'office, un valet de chambre
tapissier, de nombreux valets de pied et quantité de jardiniers.
Aux écuries s'affairaient un écuyer, des
cochers, des postillons munis de leur cor de chasse et des
palefreniers. Le prince régnant ne sortait que dans son carrosse
armorié, aux attelages couplés, et vraisemblablement
accompagné de son gentilhomme (le chevalier d'Alincourt,
nommé en 1771) (11).
Aux côtés du prince, le chancelier Pierre-François
Noël est un juriste. Son magistère suprême -on serait
tenté de dire «son règne»- ne se terminera
dans la principauté vosgienne qu'à la
Révolution. Après quoi, il restera jusqu'à sa mort
ce qu'il avait toujours été auparavant: le conseil, le
confident, l'ami des princes de Salm-Salm. Que savons-nous encore de
lui? Natif de Mayence, le 24 septembre 1736, il avait
été, après de fortes études de droit,
avocat au tribunal impérial de
Wetzlar, puis conseiller aulique de l'électorat de Trèves
et professeur de droit d'Etat allemand à l'université de
cette ville. Chancelier de Salm en 1770, ce fut lui le principal auteur
de l'Accord entre frères
de 1771. C'était un homme de
caractère. Le prince Louis tint à lui faire honneur en
diverses circonstances, par exemple, comme on l'a vu, au mariage de la
princesse Marie-Josèphe. Une autre fois, au baptême de
Marie Anne Louise Noël, fille du chancelier, à Senones le 6
mars 1776, le prince régnant et son épouse, parrain et
marraine, viennent en personne et signent (12).
Après le chancelier Noël, le plus haut dignitaire est le
conseiller intime, gouverneur et grand veneur, Claude- Mathurin de
Marguerie de Montfort, nommé par lettres patentes de 1770. Il
est né le 18 mai 1729 à Haroué où son
père était capitaine et prévôt seigneurial.
A l'âge de 13 ans, il entre à l'Ecole militaire de
Lunéville, dite Compagnie des gentilshommes du roi Stanislas. De
1756 à 1759, il participe à la campagne des Indes dans
le grade de lieutenant aide-major au régiment de Lorraine et
sert «avec la plus grande distinction» (13). À la suite de
son union avec Gabrielle de Malcuit -bénie à
Senones par l'abbé Dom Angustin Fangé, le 22
décembre 1762- il établit son foyer dans la capitale de
la principauté ou lui naissent quatre enfants (14). Sa charge
ne comporte pas que des attributions honorifiques, telles que de
représenter son souverain dans les cérémonies; il
lui incombe de faire surveiller les chasses et de commander la garde du
prince.
L'effectif de cette garde aurait dû être de cent hommes,
mais -sans doute pour modérer sur ce point les dépenses
somptuaires- elle ne semble pas en avoir eu jamais plus de 60: deux
officiers, deux sergents, quatre caporaux, deux fifres, deux tambours
et une cinquantaine de fusiliers.
S'il n'est nullement nécessaire d'être noble pour occuper
une fonction ou être invité à la cour, on n'imagine
pas de cour sans noblesse. Or, précisément, on ne
voit pas qu'il y ait eu de noblesse autochtone dans la
principauté, ni que les princes se fussent arrogé le
droit
d'anoblir. La plupart de leurs conseillers et fonctionnaires
proviennent de familles bourgeoises. Les quelques gentilshommes ou
anoblis attachés à la maison de Salm au XVIII°
siècle sont tous de souche étrangère à la
principauté ; ils tiennent leur noblesse soit d'une extraction
ancienne, soit surtout d'anoblissements conférés par le
duc de Lorraine ou l'empereur germanique, et font tous partie d'un
même réseau de parentés.
Sur ce sujet, il est significatif d'examiner les liens familiaux de
Claude Mathurin de Marguerie de Montfort. D'une lignée de
vieille noblesse normande, il est, par sa mère, Jeanne de
Saint-Mihiel, parent de Jean- Baptiste de Saint-Mihiel,
président du Conseil de Justice. Par sa femme, Gabrielle de
Malcuit, il est le gendre d'Humbert de Malcuit, celui-ci étant,
on s'en souvient, le neveu d'Hubert de Roussel et le
beau-frère de Nicolas- François de Bilistein. D'autre
part, Humbert de Malcuit
aura un fils procureur général de la principauté
(15). Indiquons enfin que les Malcuit
étaient alliés aux
Maimbourg, famille où le prince François-Joseph de
Salm- Salm, frère du prince régnant Louis, choisira sa
femme, Antoinette de Maimbourg.
Coup d'oeil sur quelques destins.
D'autres noms, parmi ceux des fonctionnaires de la cour et du
gouvernement de Salm-Salm, se sont entourés d'une
particulière notoriété, ou même ont conquis
une véritable illustration.
Hyacinthe Messier, receveur des finances de la principauté
(père de Marie-Agnès Messier, deuxième femme du
chancelier Noël) , était le frère d'un astronome
réputé, Charles Messier. Ce spécialiste des
espaces célestes (né à Badonviller en 1730, mort
à Paris en 1817) avait son observatoire à Paris; et Louis
XV, qui le connaissait bien, l'appelait «le furet des
comètes». Sa femme étant malade au point d'en
mourir, Charles Messier, au chevet de l'agonisante, manqua une
comète que découvrit l'astronome Montagne, de Limoges.
Non moins désespéré de sa déconvenue que de
son deuil, Messier répondit un jour aux condoléances
qu'on lui présentait: «Hélas! j'en avais
découvert douze! Il faut que ce Montagne m'ait enlevé la
treizième et la plus belle: elle avait une queue
magnifique!»
Barthélemy Richoux d'Estoumelle, maître d'hôtel du
prince régnant, sera le père de Marie-Alexis Richoux,
curé constitutionnel de Senones sous la Révolution.
L'abbé Richoux (les temps exigeant des restrictions, il
ramènera aux proportions normales son nom qui avait pris de
l'obésité) était né à Paris le 4 mai
1763. Vicaire à Labroque en 1788, curé de
Reménoville en 1793, secrétaire et greffier de la
municipalité de Senones en 1795, il fut nommé, à
la demande d'une partie des paroissiens, curé de Senones par
l'évêque schismatique de Saint-Dié, Maudru, en
1797, et occupa ce poste jusqu'en 1803. Il mourut le 13 décembre
1817, étant curé de Dompaire et ne laissant que des
regrets. S'il avait eu la faiblesse de pactiser avec un régime
qui voua à la persécution et à la mort tant de
prêtres fidèles, il eut au moins le don de se faire aimer.
Disciple de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre,
c'était un adepte du culte de la nature. Il a été
représenté regardant une fleur, comme s'il revendiquait
cette devise inscrite et qui le dépeint bien: «Naturam
invisere dulce mihi.»
Mais comment aurait-il été possible de prévoir le
destin de Claude-Ambroise Régnier, quand il était
conseiller de Son Altesse Sérénissime et procureur
général de la principauté?
Né à Blâmont le 5 novembre 1746, d'un père
aubergiste qui lui-même était fils d'un procureur
général au bailliage de Saint-Dié, Claude-Ambroise
Régnier fut étudiant à l'université
catholique de Strasbourg, puis à l'université de
Pont-à-Mousson où il obtint sa licence en droit. Il
était avocat au barreau de Lunéville lorsqu'en 1769 il
accepta du prince régnant de Salm-Salm la
charge -qu'il conservera pendant quelques années- de procureur
général. Puis, poursuivant à Nancy sa
carrière d'avocat, il remportera de grands succès
oratoires. À la veille de la Révolution, il fut l'un des
principaux rédacteurs des cahiers de doléances. Elu
député aux Etats Généraux, il participa aux
travaux de la Constituante sur la nouvelle organisation judiciaire.
À l'avènement de la Législative, il se retira
provisoirement de la vie politique, revint à Nancy, reprit sa
profession d'avocat et entra au corps municipal. Nommé
président du tribunal du district, il fut destitué en
1793. Emprisonné sous la Terreur, libéré
après la réaction de thermidor, il oubliera la paille des
cachots dans un siège de député au Corps
Législatif où l'enverront les électeurs de la
Meurthe en 1795. Lors du coup d'Etat du 18 brumaire, le soutien dont
Bonaparte lui fut redevable détermina son envolée vers la
haute fortune. Membre du Conseil d'Etat, il fut l'un des
rédacteurs du Code civil. Grand juge et ministre de la justice
en 1802, il reçut en outre le ministère de la police
pendant la disgrâce de Fouché. Grand cordon de la
Légion d'honneur en 1805, comte de Gronau et de l'Empire en
1808, duc de Massadi-Carrara par lettres patentes du 15 août
1809, président du Corps législatif en 1813, il mourut
à Paris en 1814, après avoir donné son
adhésion à la monarchie légitime qui venait
d'être restaurée.
Marié à Charlotte Lejeune, il en avait eu un fils,
Nicolas François Sylvestre Régnier, comte de Gronau et de
l'Empire, duc de Massa (1783-1851), créé duc pair
héréditaire par lettres patentes du roi Louis XVIII du 26
décembre 1817, et qui épousa Anne Charlotte Mac Donald,
fille du maréchal Mac Donald, duc de Tarente, dont
postérité.
Et voici que ce nom de Charlotte Lejeune, cité à
l'instant, nous ramène
au pays de Salm où François- Louis Lejeune, frère
de Charlotte, fut
conseiller intime du prince, juge au Grand Bailliage et officier des
Eaux et Forêts. Après le 18 brumaire, Régnier, en
pleine ascension
politique, tendit une main toute fraternelle à
François-Louis. Et cette
main contenait un poste de sous- préfet de Lunéville.
Cette nomination
valut à Lejeune d'assister à la signature du
traité de Lunéville,
conclu dans son hôtel particulier en 1801, entre Joseph Bonaparte
et
le ministre plénipotentiaire d'Autriche, le comte de Cobentzel.
Tout
cela était plein de promesses. Convié aux fêtes du
couronnement de
Napoléon, Lejeune ne bouda pas ce voyage. Et puis, quelques
jours après
-imprévisible cruauté du sort- il mourut. Le moins que
l'on puisse dire
est que le chemin de Paris n'avait pas été aussi
favorable aux deux
beaux-frères!
(1) Le
testament du prince Nicolas-Léopold,
daté du 23
mars 1769 et
rédigé en allemand, a été publié
dans la revue Oudheid en Kunst
(«Archéologie et Art
») en 1931. (L. Braeckmans,
éditeur, Brecht,
province d' Anvers.) Une traduction néerlandaise en a
été donnée par M.
Lauwerys dans la même revue. Le signataire de ce testament
déclare que
le prince Louis, du fait de sa faible santé, a «librement
consenti»
d'abandonner ses droits de primogéniture à son
frère le prince
Maximilien, en échange d'une rente annuelle.
(2) Archives départementales des Vosges
(3) Les plaids annaux étaient une
institution spéciale
à la Lorraine, créée en 1598 par le duc Charles
III. Ils se tenaient dans chaque village et chaque année vers
la mi-octobre. Tous les habitants devaient y assister sous peine
d'amende. On procédait à la nomination des maires et
échevins, des bangards (gardes champêtres), des
gardes-chasses, gardes forestiers et à leur prestation de
serment. On énumérait les cens et autres droits
féodaux à payer; on prononçait les amendes
pour mésus champêtres.
Les agents chargés des
recettes et des dépenses des villages rendaient compte de leur
gestion et faisaient les ordonnances de police
nécessaires. (Histoire de la
Lorraine, publiée par la
Société lorraine des études locales dans
l'enseignement public.)
(4) Archives départementales des Vosges.
(5) Cf. «Compte et emploi des deniers
empruntés par le
sieur de
Saint-Mihiel pour l'embellissement de la ville de Senones et la
construction de différents ouvrages. 3 février
1777.» (Archives départementales des Vosges.)
(6) Archives départementales des Vosges.
(7) Journal d'un
Senonais de 1757 à 1792, dans l'Echo de
Salm du 1° juin 1894.
(8) Archives Nationales, Paris. T. 5662.
(9) D'après la Description de la
principauté de
Salm en
1755, de dom Pelletier, la principauté comptait 6
curés
et 3 vicariats. Elle constituait, au spirituel, un district ou
l'abbé de Senones faisait «tout ce que font les
évêques dans leurs diocèses, excepté
l'ordination et la confirmation». Seules se trouvaient en
dehors de ce district les paroisses de Celles et de Luvigny,
dépendantes de l'évêché de Toul.
(10) Registres paroissiaux de Senones.
(11) Baron F. Seillière : « Documents,
etc.»
(12) Registres paroissiaux de Senones.
(13) Chérin, 130.
(14) cf. Pierre de La Condamine: La maison de
Marguerye. Ses deux
branches lorraines. Dans: Annuaire
de la Société
d'histoire et d'archéologie de la Lorraine, tome LXII,
année: 1962.
(15) Humbert (ou Hubert-Dieudonné) de
Malcuit (ou Malcuyt)
avait épousé la fille d'un trésorier de
l'extraordinaire des guerres à Toul, Catherine de Boislinel, qui
lui donna quatre enfants ; voir, à la fin du volume le tableau
généalogique n° 5.
VII
La Sérénissime Tutelle
Le prince Louis eut pour successeur son neveu, Constantin. Né
à Hoogstraten le 22 janvier 1762, ce fils du prince Maximilien
n'avait que 16 ans au début de son règne. Il fut donc
soumis à un conseil de tutelle composé de sa mère,
la princesse Marie Louise Eléonore (elle était veuve
depuis quelques années et résidait en
général à Hoogstraten) et de l'oncle Guillaume
Florentin, devenu évêque de Tournai.
La principauté avait été gouvernée par un
feld- maréchal puis par un sous-diacre; elle le fut
désormais par un prélat et par une douairière. Le
rôle n'avait rien de très souriant. Il fallait assainir la
situation financière, pratiquer une politique
d'économies. Constantin, en échange d'un revenu annuel(1), accepta d'abandonner à la
Sérénissime Tutelle
la haute main sur sa fortune jusqu'à extinction des dettes du
règne précédent.
Plutôt que de songer à augmenter les impôts,
d'ailleurs modiques, on restreignit le train de vie de la famille
princière. La principale victime en serait-elle une autre
douairière, la veuve du prince Louis? Elle continuait d'habiter
Senones. Sur la question de rogner son douaire, Pierre-François
Noël donne un avis dépourvu de toute complaisance:
«Je pense que cette réduction, dit-il, est d'autant plus
nécessaire et juste qu'il serait inouï qu'une
douairière qui n'a apporté ni un grand nom ni avantage
quelconque à la Sérénissime Maison, ait onze
personnes pour la servir et un attelage de six chevaux dont elle se
sert à peine six fois par an, tandis que le chef et plusieurs
princes et princesses de la Maison sont obligés de se borner au
simple nécessaire(2)».
Prenant l'austérité pour règle, la
Sérénissime Tutelle s'était mise en devoir
d'alléger l'appareil administratif. Un mois après le
dernier De Profundis chanté autour du catafalque de Louis, elle
s'était, en quelques traits de plume, attaquée aux
institutions, sans doute un peu trop pléthoriques, mises en
place par ce prince. Qu'allait-elle faire de neuf? La réponse
fut donnée par l'édit du 15 janvier 1779,
précisant les attributions du grand- bailli et de l'intendant de
police, justice et finances.
Le grand-bailli était assisté de deux conseillers
assesseurs, d'un procureur fiscal, d'un greffier, de deux huissiers
audienciers et de trois autres huissiers. Ce tribunal jugeait en
dernier ressort pour autant que la condamnation infligée
n'excédait pas 50 livres, principal et intérêt ;
sinon, il jugeait en première instance. Le Grand-Bailliage
constituait la juridiction tutélaire qui protégeait les
droits et les biens des mineurs. La police de la principauté lui
incombait. Il procédait à la tenue des plaids annaux,
à la nomination des magistrats des communautés, maires
exceptés, taxait les amendes et mésus champêtres.
Au-dessus du grand-bailli, l'intendant était en quelque sorte le
premier ministre. Il supervisait l'ensemble de l'administration,
veillait à l'exécution des édits et ordonnances,
à l'observance des droits territoriaux et régaliens, et
faisait respecter l'ordre public. Il instruisait l'appel des jugements
prononcés par le Grand-Bailliage, prenait l'avis de l'une des
trois universités de Nancy, Reims ou Strasbourg, et rendait
ensuite sa sentence, laquelle était définitive sauf appel
aux tribunaux de l'Empire ou recours au prince.
L'intendant et le grand-bailli instruisaient et jugeaient de concert
les grandes affaires criminelles, «à charge de juger au
nombre de cinq gradués», conformément à la
constitution criminelle de Charles Quint et aux arrêts rendus par
le Cercle du Haut-Rhin, le prince se réservant de commuer,
remettre ou modifier la peine prononcée.
Enfin, la Chambre des Domaines et Gruerie ne formait qu'un seul corps,
composé des officiers du Grand- Bailliage, avec l'intendant pour
chef(3).
Telles furent les institutions qui durèrent jusqu'à la
fin du régime princier, tandis qu'avait cessée, à
Senones, la centralisation administrative des divers Etats du prince
dans l'Empire.
En ce qui touchait l'instruction publique, la Sérénissime
Tutelle se montra fort vigilante. C'était de tradition et,
à cet égard, le pays de Salm pouvait être
cité en exemple(4).
Il existait à Senones, de temps immémorial, une
école de garçons et, depuis la première
moitié du XVIII° siècle, une école de filles.
Ailleurs, l'enseignement était prodigué dans de
nombreuses paroisses. Considérant que «l'instruction
régulière de la jeunesse» est un «objet
essentiel au bien-être des sujets», le gouvernement
prescrivit, par ordonnance du 30 janvier 1782, que, «dans tous
les villages de la principauté où il n'y a pas de maison
d'école appartenant à la communauté», il
serait procédé «à la construction ou
acquisition d'une maison suffisante pour en servir».
Intrigues à la cour.
Le 31 décembre 1782, Constantin, âgé de 20 ans,
avait épousé la princesse Victoire-Félicité
de Loewenstein Wertheim. Il crut alors pouvoir agir en véritable
souverain, sans se douter qu'il manquait encore de l'autorité et
de l'expérience nécessaires pour savoir déjouer
les cabales de cour.
Dans son entourage s'agitaient quelques intrigants, parmi lesquels un
abbé Comorel et un certain Blaux, mis en vedette par Mme de
Loewenstein, mère de la jeune princesse régnante. Le
petit groupe se croyait permis de tout régenter et se
distinguait par de mesquins et odieux embarras. Il fut interdit aux
habitants de fumer aux alentours du château. Les paysans qui
passaient à proximité de la demeure princière,
portant leurs outils sur l'épaule, furent prévenus
d'avoir à les tenir sous le bras. On destitua divers officiers
nommés par le prince défunt. Ceux qui, sous le
règne de Louis, avaient reçu un logement au château
en furent évincés. Des pensions furent supprimées.
Et, bien entendu, les gens de la coterie fondirent sur les profits et
les places comme frelons sur une tarte à la confiture.
Livré à leur influence, Constantin se persuada qu'il lui
fallait secouer le joug de la Sérénissime Tutelle. Par
lettres patentes du 7 juin 1783, enregistrées à la
requête de son procureur, il se proclama majeur et déclara
qu'il s'arrogeait la plénitude des pouvoirs. Afin que nul n'en
ignore, il fit publier sa décision sous forme de placard
imprimé. Et ses sujets éberlués purent admirer ce
texte où le souverain du val de Senones s'appropriait
superbement le style de la majesté royale:
Constantin Alexandre, par la grâce de Dieu, Prince de Salm, du
Saint-Empire Romain, etc.
À nos amés et féaux les Grand-Bailli et Gens
tenants le
Grand-Bailliage de notre Principauté de Salm-Salm; salut.
La majorité à laquelle Nous sommes parvenu Nous
permettant de gouverner par Nous-même nos Etats,
Nous vous notifions que Nous en prenons les Rênes pour être
plus à même de donner à nos sujets des preuves de
notre affection...
Après ce pompeux début, Constantin exprimait sa
résolution de fixer sa résidence dans la
principauté et de gouverner sans chaperon. Il supprimait la
charge d'intendant de justice, police et finances -ce qui
éliminait Pierre-François Noël- et accroissait les
pouvoirs du grand-bailli, Sylvestre Le Bon. Le tout était
signé: «Par Son Altesse Sérénissime.
Blaux.»
Naguère Maximilien n'avait donné qu'un coup de canne pour
un coup d'Etat manqué. Son fils Constantin réussirait-il
le sien à coup d'affiches?
Car il y avait bien coup d'Etat! Constantin contrevenait aux lois et
usages de l'Empire. Il anticipait de quatre ans sur la date de sa
majorité juridique et se rendait coupable d'insubordination
à l'égard de l'Empereur qui avait désigné
le conseil de tutelle.
Mais il se considérait comme gravement lésé. A sa
mère, il avait écrit: «Vous avez trop de
bonté pour moi pour ne pas m'éviter le chagrin de
protester contre de nouvelles déprédations que mon
intérêt personnel, la justice et le bien de mes sujets ne
me permettent pas de souffrir, et auxquelles aucune loi ne m'oblige de
souscrire.» Quant à l'oncle Guillaume Florentin,
destinataire lui aussi d'une lettre à peu près de la
même encre, il releva très dignement l'offense et
répondit:
Tournay, le 13 juin 1783.
J'ai reçu, mon Neveu, votre lettre du 6 de juin de Senones, et
je vais la mettre sous les yeux de Sa Majesté
Impériale, votre suprême tuteur, et duquel Madame votre
Mère et moi tenions la Tutelle et l'administration; j'attendrai
ce qu'il lui plaira de disposer à l'égard de vos
démarches, et s'il nous ordonnera de continuer ou s'il nommera
une administration étrangère. En tous les cas,
après tout ce qui s'est passé de votre part, il ne peut
plus y avoir aucune correspondance directe entre vous et moi, et je
vous préviens que si vous jugiez encore à propos de
m'écrire, j'enverrais vos lettres à Vienne, d'où
seul je dois et je puis recevoir les règles de ma conduite dans
les circonstances présentes.
Je suis, mon Neveu, votre oncle et serviteur.
Menacé des foudres impériales, Constantin, s'il
regardait
vers la France, voyait le ciel s'obscurcir à l'ouest. Un de ses
oncles, le prince Emmanuel de Salm- Salm, persona grata à la
cour de Louis XVI, lui prédisait les pires calamités:
«Mon Neveu, vous vous faites de mauvaises affaires pour
longtemps avec les cours de Vienne et de Versailles: mon frère
Guillaume se charge de la première, je me charge de la seconde;
prenez garde qu'entre ces deux puissances, la vôtre ne
s'écroule(5).»
Le jeune prince et la méchante fée.
Décidément, Constantin ne réussissait qu'à
dresser contre lui les membres les plus influents de sa famille. Dans
cette coalition, une de ses tantes, la princesse Starhemberg, soeur de
l'évêque et du prince Emmanuel, ne
se fit pas prier pour entrer en lice. C'était une petite bossue
assez laide, mais infiniment spirituelle et vive. Ne faisant pas partie
du conseil de tutelle, elle aurait pu s'abstenir et laisser manoeuvrer
la mitre tournaisienne. Tout au contraire, elle se jeta dans cette
affaire avec une incroyable pugnacité. Elle était alors
à Bruxelles. Avertie des événements de Senones, sa
réaction fut prompte. Laissant courir sur le papier sa plume la
plus acérée, elle tança cruellement Constantin:
«Votre lettre à mon frère Guillaume est un chef-
d'oeuvre d'extravagance, ainsy qu'elle est unique en ingratitude, et
il n'y a pas le mot pour rire dans votre epitre pour les
indifférens qui la liront ; je vous garantis qu'elle le
sera, j'emporterai à Vienne la copie de ce tissu de platitudes.
Vous parlés, je ne puis dire d'or, puissant monarque dont la
folie me paraît complète, mais vous parlez de
manière à faire hausser les épaules; j'en suis
fâchée pour vous, en vérité.
Gouvernés donc bien vos «fidelles sujets», mais
continués surtout à l'être par ceux qui se moquent
de vous, qui vous pilleront, et dont peut-être une
autorité plus réelle que la vôtre voudra bien vous
délivrer. C'est à quoi je vais travailler, mon cher
neveu... Quel règne, grand prince, sera le vôtre,
d'après les vues pleines de sagesse que vous nous
annoncés! L'espoir est consolant pour ceux de votre sang et
nommément pour la tante qui ose vous dire qu'elle vous croyait
un peu plus d'esprit.»
Comment Constantin allait-il porter la réplique à cette
fée Carabosse? Sur le même ton, avec la même
véhémente malignité? Nullement. Affectant de ne
pas se sentir blessé, il conservera la plus parfaite
maîtrise. A sa tante: «La lettre que vous venez de
m'écrire, Madame, est si extraordinaire, et je suis si peu fait
pour en recevoir de pareilles, que je pourrais parfaitement me
dispenser d'y répondre; mais comme je craindrais que vous ne
fissiez encore briller la gaîté de vos saillies aux
dépens de mon silence, ou bien plus encore que vous ne me
pensiez humilié par votre persiflage et effrayé de vos
menaces, je m'empresse de vous accuser la réception de cette
charmante lettre... » Constantin assure qu'il saura se justifier
auprès de l'Empereur. Il se plaint que ses intérêts
ont été négligés, «pour ne pas dire
pis». Et il termine: «Je suis fâché que vous
me trouviez encore moins d'esprit que vous ne m'en croyiez, mais au
moins ne pourrez-vous me refuser que, si j'ai peu d'esprit, j'ai au
moins beaucoup de modération.»
Constantin n'avait donc rien de cette folie que lui attribuait sa
tante; c'était un esprit pondéré et sa
longanimité pouvait avoir son mérite. Mais que valait son
crédit à la cour de Vienne, à côté de
celui des Starhemberg? Et ne s'était-il pas notoirement
laissé abuser par une indésirable camarilla?
Il alla à Vienne, essaya sans succès de gagner un
ministre à sa cause, fut reçu par l'empereur Joseph II
qui le morigéna, et repartit après un glacial face
à face avec son oncle Starhemberg, venu en porte-parole de la
Sérénissime Tutelle et rencontré, par un absolu
hasard, dans une antichambre du palais impérial.
Un arrêt du conseil aulique, en date du 25 juillet 1783, fut
sévère pour Constantin. L'Empereur lui reprochait
«avec indignation une entreprise aussi
téméraire
qu'elle était incompatible avec ses devoirs de prince de
l'Empire». Sa proclamation cassée et la
Sérénissime Tutelle rétablie, Constantin recevait
assignation à
demeure. Les intrigants de la cour de Senones -et qui
s'esquivèrent précipitamment- furent menacés
d'être châtiés «par les voies les plus
rigoureuses et même, selon les circonstances, par peines
corporelles et de mort». Et afin que les ordres de l'Empereur
fussent exécutés sans défaillance, il était
enjoint au prince régnant de Nassau Saarbrück de
prêter, si besoin était, son assistance militaire à
la Sérénissime Tutelle.
Pierre-François Noël était
réintégré et, le 11 décembre 1784, il
réunira en sa personne, tout comme naguère
Nicolas-François de Bilistein, les fonctions d'intendant
et de grand-bailli.
On laisse à deviner ce que fut le bruyant triomphe de la
princesse Starhemberg! «Nous avons, écrivit-elle à
l'évêque de Tournai, de grandes obligations à tout
le conseil aulique et nommément au comte de Sternberg.»
Constantin, certes, était jeune et s'était fait quelques
illusions. Mais n'aurait-il pas mérité mieux que
l'âpre hostilité et les sarcasmes de cette tante dont
toute la gloire fut d'avoir excellé dans le rôle de bossue
maléfique?(6).
Emmanuel de Salm-Salm
Ce fut sous le gouvernement de la Sérénissime Tutelle, en
1783, qu'une convention agréée par le roi de France,
Louis XVI, institua le régiment de Salm-Salm infanterie. Il
était stipulé que le prince régnant de Salm- Salm
serait de droit propriétaire de ce régiment; mais, par
dérogation, la qualité de mestre de camp
propriétaire à vie fut reconnue au prince Emmanuel de
Salm- Salm, oncle
de Constantin(7) .
Emmanuel de Salm-Salm! Pour le rejoindre, il nous faut quitter la
principauté vosgienne et, pour l'accompagner dans son
existence, il nous faut voyager. Jamais Emmanuel ne s'établit
longuement quelque part; il est le mouvement personnifié.
Soldat, il quitte le service d'une couronne pour une autre, puis pour
une troisième. Que ce soit de garnison en garnison, ou bien pour
se distraire ou s'instruire, il parcourt l'Europe. Dans les cours et
dans les salons, sur les routes, le voici, ambitieux, curieux,
amoureux...
Il avait débuté dans les Pays-Bas autrichiens, officier
de l'impératrice-reine Marie-Thérèse. Mais
bientôt l'Espagne l'attire. Sa sreur Marie-Anne, par son
mariage avec le duc de l'Infantado, n'est-elle pas entrée dans
l'une des familles les plus fortunées et les plus illustres de
ce pays ? Emmanuel espère que cette prestigieuse parenté
lui vaudra un avancement rapide. En Espagne, il joue gagnant.
Bien accueilli par le roi Charles III, il obtient tour à tour un
grade de capitaine dans le régiment de cavalerie du roi, la
clé de chambellan avec exercice et un bâton d'exempt dans
la compagnie flamande des gardes du corps. En 1768, il est à
Majorque avec le régiment de Brabant dont il a été
nommé colonel l'année précédente. A
Majorque, il trompe l'ennui en élaborant, pour son
régiment, un plan de réformes qui ne retiendra
guère l'attention des autorités supérieures, et se
voit gratifié de la commanderie de Montesa, dignité
assortie d'une rente annuelle de 8 000 réaux.
Profitant d'un congé, Emmanuel s'échappe de Barcelone
où a été transféré son
régiment, passe en France
et voyage en compagnie du comte de Crillon. En ce mois d'août
1771, où vont-ils tous les deux? Ils vont à Ferney et
frappent à la porte de Voltaire, considéré comme
le plus bel esprit du siècle. Le vieil écrivain les
reçut avec politesse et bienveillance et garda de ce contact une
impression très supérieure à celle d'un simple
hommage mondain. «J'ai vu le descendant du brave Crillon, qui
est venu avec le prince de Salm, tous deux instruits et modestes, tous
deux très aimables et dignes d'un meilleur siècle.»
Cette lettre à d'Alembert est du 19 août 1771.
Dans une autre, au même destinataire, du 13 septembre suivant,
l'éloge est encore plus accentué: «Tâchez
que nous ayons une douzaine de comtes de Crillon et de princes de Salm
à la cour de France, et quelques rois de Prusse à
l'Académie, alors tout ira bien.»
Retour en Espagne; autres déambulations. Cadix, Ceuta, Avila.
De garnison en garnison, Emmanuel sent faiblir son enthousiasme pour le
service de Sa Majesté Catholique. Mais les Infantado ont
décidé de s'établir à Paris avec leurs
enfants. Quoi de mieux que de les suivre et de quitter les bords de
l'Adaja pour ceux de la Seine?
Période de transition bien occupée: Emmanuel visite
l'Allemagne, la Suède, la Russie. En Italie, il rencontre
l'empereur Joseph II. Un dernier séjour à Madrid sera
celui de ses adieux à l'Espagne.
À Paris, dans l'hôtel de la rue d'Enfer, Mme de
l'Infantado
mènera sans tapage une vie pieuse, charitable,
dévouée à des fils dont l'éducation n'est
pas terminée. Une fille, Maria-Leopoldina, veuve du marquis del
Viso, convolera en 1783 avec le duc de Beaufort-Spontin. Les
Infantado achèteront alors aux Fitz-James, pour s'y installer,
l'hôtel de la rue Saint-Florentin, signé par Chalgrin, la
future demeure de Talleyrand.
À Paris encore, une autre soeur d'Emmanuel a gardé une
partie de
ses habitudes: c'est la princesse Starhemberg dont le mari,
après son ambassade à la cour de France, occupe à
Bruxelles le poste de ministre plénipotentiaire dans les
Pays-Bas autrichiens, c'est-à-dire chef de l'administration.
Mais quel contraste entre la duchesse de l'Infantado et la princesse
Starhemberg! Celle-ci aime à se répandre dans le monde, y
faire admirer son brio, ses réparties piquantes, son art de
conter, allant même, malgré ses disgrâces physiques,
jusqu'à inspirer de grandes passions qui furent,
paraît-il, également constantes et malheureuses». Et
cette soeur qui savait si bien persuader et séduire
n'était-elle pas dans les faveurs de la reine Marie-Antoinette?
Emmanuel ne pouvait manquer de la cultiver...
Entré en 1778 au service de la France dans le grade de brigadier
de dragons, il recevait, le 8 mars 1780, le brevet de colonel
commandant le régiment d'Anhalt. Quelques jours après,
Marie-Antoinette écrivait de lui à
l'impératrice-reine Marie-Thérèse: «C'est
un excellent sujet et un homme estimé dans le militaire.»
Espérant qu'il allait participer à la campagne
d'Amérique, l'excellent sujet, toujours appliqué à
mettre les meilleurs atouts dans son jeu, s'était muni de
diverses lettres de recommandation, dont une qui le présentait
à Washington: elle était de Benjamin Franklin. Toutefois,
au dernier moment, le régiment d'Anhalt resta en France,
ce dont son colonel put se consoler en apprenant
sa promotion au grade de maréchal de camp le 5 décembre
1781. Les notes qui lui sont décernées font
l'éloge de son zèle et le disent «fort
occupé de tout ce qui peut être utile au
régiment»(8).
Vers ces années-là, le prince Emmanuel fréquente
Mme d'Epinay, à La Chevrette, et s'éprend de la duchesse
de Bouillon, née Marie-Edwige de Hessen Rheinfels Rothenburg.
Affligée d'un mari qui végétait dans les
infirmités, cette grande dame donnait dans son hôtel du
quai Malaquais des soupers renommés. Elle répondit
à son soupirant par des sentiments réciproques, et tous
deux commencèrent une liaison tendre et durable.
Le régiment d'Anhalt était devenu le régiment de
Salm-Salm; et celui-ci promenait successivement à Belfort,
Neufbrisach et Metz un uniforme qui se décrivait comme suit:
habit et collet bleu céleste foncé; parements et revers
jaune citron; boutons blancs; doublures, vestes et culottes blanches;
chapeau à trois cornes bordé d'un fort galon de laine
blanche tressé, avec cocarde noire. Le drapeau colonel
était blanc, semé de fleurs de
lys d'or autour d'un soleil éclairant le monde accompagné
de la devise Nec pluribus impar, brodée sur un ruban
bleu bordé de rouge.
Emmanuel affichait des idées libérales et, en 1789, le
bailliage de Nancy et cinq bailliages voisins l'éliront
député suppléant de la noblesse aux Etats
Généraux. Il fit alors paraître un mémoire
dans lequel il proposait un plan de constitution. Il fut aussi un
écrivain militaire(9).
La Révolution l'ayant dépossédé de son
régiment -désormais nommé le 62° d'infanterie
de
ligne, et qui s'illustrera à Valmy -Emmanuel vendit son
hôtel de Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain(10)
, pour
émigrer en Suisse et en Allemagne. La duchesse de Bouillon le
rejoignit dans sa retraite. Elle mourut en 1801 et lui en 1808(11).
(1) Le
baron
F. Seilhière (Documents,
etc.) dit que, par un
traité
passé le 22 octobre 1781 avec son conseil de tutelle, Constantin
acceptait de se contenter d'un revenu annuel de 16000 florins du
Brabant. Un peu plus tard, dans sa lettre à sa mère,
datée de Senones
le 6 juin 1783 (Archives Nationales, Paris, T. 15413), il fait allusion
au montant de sa pension: 30000 livres.
(2) Lettre datée de Senones, le 19 mars
1783. (Archives
départementales des Vosges.)
(3) En 1779, les membres de la Chambre des
Domaines sont: MM.
Noël,
chancelier; Pariset; Goeur ; Grelot, procureur général;
Messier.
(4) Louis-Edmond Maggiolo: Histoire de
l'instruction publique dans
les
Vosges, avant et après 1789. (Epinal, 1889.)
(5) Lettre datée de Bruxelles, le 30 juin
1783.
(6) Concernant la Sérénissime
Tutelle et la tentative
d'émancipation du prince Constantin, les documents
cités sont conservés aux Archives Nationales, Paris
(carton T. 15413).
Nous avons consulté aussi: «Notice de Senones,
ci-devant
principauté de Salm, «par un voyageur».
(Rovensbourg, 1809.) Il y est dit que les incidents de palais
durèrent «près de deux mois». L'auteur de
cette Notice de Senones est
Charles- Nicolas Relogue dont on
signalerait par ailleurs un manuscrit illustré de 30 pages que
possède la bibliothèque de
Saint-Dié : Notes sur des
fouilles qui ont été
faites par les soins de Charles Relogue, receveur des douanes à
Walschbronn, dans une forêt appelée le Koantzeck,
territoire de Bavière, à une demie lieue de la
frontière de France. Le 1° août 1826.
Dédié par l'auteur à Monsieur Goeury, avocat
à Senones. 19 septembre 1828.
Charles-Nicolas Relogue était fils de Nicolas-Antoine Relogue,
chirurgien ordinaire du prince de Salm-Salm, et petit-fils de Claude
Rellogue, originaire de Badonviller, établi à Senones en
1753 comme chirurgien juré de la principauté. (Cf.
Seillière : Documents
etc.)
(7) En tant que chef de la maison de Salm-Salm,
le
prince
régnant Constantin demanda et obtint l'autorisation de porter,
à titre honorifique, l'uniforme du régiment de son nom.
Voici la lettre du maréchal de Ségur au comte de
Vergennes qui en fait foi:
A Versailles, le 5 juin 1784.
J'ai mis sous les yeux du Roi,
Monsieur, le mémoire que vous
m'avez fait l'honneur de m'adresser par lequel M. le Prince
régnant de Salm-Salm demande la permission de porter l'uniforme
du régiment de son nom avec les marques de distinction du grade
de mestre de camp pour pouvoir se glorifier de tenir au service de Sa
Majesté. Elle a bien voulu avoir égard aux motifs qui ont
déterminé M. le Prince de Salm à faire cette
demande, et Sa Majesté a bien voulu la lui accorder sans tirer
à conséquence, son intention étant toutefois qu'il
ne puisse se prévaloir de cette grâce pour parvenir aux
grades militaires, ainsi qu'il l'a demandé lui-même.
(Archives Nationales, Paris. T. 15412.)
(8) Service Historique de l' Armée. Dossier
Emmanuel de
Salm-Salm (M.C. 2904); Le même dossier contient diverses
pièces se rapportant à la prétention du prince
Emmanuel au titre de «cousin du roi», qui avait
été
accordé à plusieurs membres de sa famille.
Consulté sur ce point, le comte de Vergennes écrivit au
prince de Montbarrey le 2 avril 1780: «Selon les principes et
l'usage établis dans mon département, le Cousin
n'est
point dû à M. le Prince Emmanuel de Salm-Salm.»
Toutefois, une note du 9 juin 1781 indique: «Le ministre dit
que le Roy consent à ce que le titre de cousin soit
donné à M. le Prince de Salm-Salm.» Le prince
Emmanuel sera en
effet qualifié «notre cher et bien amé
cousin» dans les lettres de naturalité qui lui seront
délivrées par le roi Louis XVI en mars 1789, ainsi que
dans d'autres documents. (Archives Nationales, Paris, T. 15416.)
(9) Emmanuel de Salm-Salm est l'auteur de
plusieurs mémoires
manuscrits: Sur la constitution de
l'infanterie allemande; Sur la
nécessité de conserver des régiments allemands au
service de la France; Sur l'armée prussienne. (Archives
Nationales, Paris. T. 15418.)
(10) La maison de la rue de
Grenelle-Saint-Germain fut vendue à
Mme de Marbeuf pour 94 000 livres. Le contrat de vente, daté du
10 février 1792 (Foulcault, notaire à Paris), fut
approuvé le lendemain par Emmanuel de Salm-Salm qui, dès
lors, ne tarda pas à quitter la France. (Archives Nationales,
Paris. T. 15418.)
(11) De nombreux détails biographiques
sur
le prince Emmanuel de
Salm-Salm ont été donnés par Alfred Morel-Fatio
dans ses Etudes sur l'Espagne.
2° série. Grands d'Espagne et
petits princes allemands au XVIII° siècie, d'après la
correspondance inédite du comte de Fernan Nunez avec le prince
Emmanuel de Salm-Salm et la duchesse de Bejar. (Paris, 1890.)
VII
Comment prit fin le régime princier
La Sérénissime Tutelle avait cessé au plus tard en
1787. Mais, avant d'aborder la période
pré-révolutionnaire au pays de Salm, une question
mérite examen: quelles étaient alors les ressources
naturelles, les exploitations, la vie économique de la
principauté?
Les eaux pures de ses rivières invitaient au plaisir de la
pêche et tenaient la promesse d'excellentes captures; on rentrait
chez soi pour déguster l'ombre, la truite ou l'écrevisse.
Le lac de la Meth était très poissonneux. Le petit gibier
(coqs de bruyère, gelinottes, ramiers et quantité de
lièvres et de perdrix) semble avoir été plus
abondant que le gros (cerfs, sangliers). Il y avait peu d'arbres
fruitiers, et seulement des cerisiers.
Depuis le milieu du XVIII° siècle, l'agriculture a
réalisé de sensibles progrès: des cantons de
forêts ont été défrichés, les terres
mieux cultivées; les prairies sont plus nombreuses et
améliorées. Ici et là, de nouvelles fermes sont
venues s'intégrer au paysage. Pour construire, les entrepreneurs
utilisent une chaux grise qui ne s'étend pas autant que la
blanche, mais dont ils assurent qu'elle donne beaucoup plus de
solidité. A Haudimont existe une marcairerie,
c'est-à-dire une maison champêtre où l'on fait des
fromages cuits. On
commence de planter quelques vignes. Dans les champs, se
récoltent le seigle, l'avoine, le sarrazin et la pomme de terre.
Le froment n'est pas abondant, mais très bon.
La principauté est exportatrice d'avoine, de lin (dont le prix a
augmenté d'environ un tiers depuis une trentaine
d'années) et de bétail (boeufs et porcs). Le minerai de
fer est l'une des richesses du pays; les forges de Framont emploient
plus de 400 ouvriers (lesquels, d'ailleurs, sont exempts de la taille)
et sont adjugées à bail pour neuf années
après enchères. Les «différents ouvrages de
fonte qu'on y fabrique» sont livrés en Lorraine, Hollande,
Suisse et Italie. On exploite les forêts, d'une superficie
estimée à plus de 68 000 arpents où, parmi les
chênes, les bouleaux et les hêtres, dominent les sapins,
sauf à l'est. Les arbres abattus procurent du travail à
de nombreuses scieries dont vingt-et-une, qui appartiennent au prince
(4 au val de Senones et au val de Ravine, 2 au ban de Plaine, 10 au val
d'Allarmont, 5 à Celles) sont affermées par
enchères tous les trois ans, Puis le bois chemine par voie
d'eau. Il va jusqu'à Metz et en Hollande, parfois à
Paris. Senones tient quatre foires par an et, chaque vendredi, un
marché sous les voûtes de l'hôtel de ville.
En matière d'impôts et de taxes, les contribuables
assujettis à la taille Saint-Remy se dénombraient par
ménages. D'après un mémoire anonyme de 1784, on
comptait dans la principauté 1 921 ménages et demi (dont
242 à Senones et 199 à Celles), les veuves étant
comprises pour moitié, Cette évaluation omet
évidemment les personnes exonérées,
c'est-à-dire les officiers, les forestiers et, comme on l'a vu,
les ouvriers des forges.
Parmi les divers droits, il en est un qui se nomme le han des
violons,
payable par les joueurs d'instruments de musique, les jours de noces
et, en général, quand il y a danses dans les cabarets. Le
tarif est de 20 sols par instrument et par jour d'emploi.
Des droits de petits passages sont perçus à la sortie de
la principauté: pour un tonneau de vin, 1 sol 6 deniers; pour un
chariot chargé de marchandise, 2 sols 6 deniers; pour un boeuf,
vache, porc, bouc ou chèvre, 6 denier ; pour une oie, 3 deniers
seulement, monnaie de Lorraine.
Une contribution globale de 4000 livres de Lorraine est
prélevée chaque année pour l'entretien des grand-
routes; ceux qui la paient sont dispensés d'y travailler, et la
somme réunie rémunère la main-d'oeuvre. Le pays
est traversé par «trois belles chaussées»
généralement fermées par les neiges en hiver.
Les journaliers reçoivent 20 sols par jour; les ouvriers
qualifiés, de 20 à 24 sols; les maçons, 30 sols.
Notons enfin que la principauté de Salm-Salm, membre du cercle
du Haut-Rhin, était redevable à l'Empire d'un contingent
ou impôt qui se stabilisa au versement d'une somme annuelle de 25
000 livres(1).
Les dernières années du dernier règne.
Les annales de la principauté avaient continué
d'enregistrer les joies et les deuils. Le 1° août 1784, la
princesse régnante, Victoire-Félicité, mit au
monde une fille qui mourut âgée de 2 ans. Le 17 mars 1786,
à Senones, elle eut un fils, Guillaume Florentin Louis Charles,
filleul de l'évêque de Tournai. A l'automne de la
même
année, après un bal donné au château, elle
se plaignit d'un refroidissement; la petite vérole se
déclara et, le 20 novembre, la jeune femme rendait le dernier
soupir. Elle avait une physionomie très douce, a-t-on dit;
c'était une charmante personne.
Le prince Constantin ayant épousé en secondes noces, le 4
février 1788, la comtesse Marie Waldburgis de Sternberg
Manderscheid et Gerolstein, fit avec elle de longs séjours
à Senones, embellissant le parc du château et enrichissant
la bibliothèque.
L'ordonnance prise par le prince le 3 décembre 1788
témoigne de son naturel compatissant: «Dans les
différents objets d'administration qui ont dû fixer notre
attention dès le moment de notre avènement à la
régence de nos Etats, nous nous sommes
préférablement occupé de cette classe de nos
sujets auxquels la pauvreté ou d'autres malheurs donnent des
droits tout particuliers à notre sollicitude paternelle.»
En même temps, il fondait une véritable caisse
d'allocations! Il avait observé, en effet, que l'hôpital
de Senones, utile aux habitants de la localité et du proche
voisinage, excluait en fait les indigents des villages
éloignés, souvent intransportables ou qui
préféraient terminer leurs jours chez eux. Il institua
donc un «bureau général de la charité
publique», ayant pour objet d'assister, dans toutes les
communautés, tous les pauvres, malades ou non, à
commencer par les plus misérables. Ce bureau fut alimenté
par
les rentes des anciens fonds de l'hôpital, augmentées de
diverses dotations: une somme de 150 livres, payable annuellement par
l'abbé de Senones, une fourniture de 50 resaults de blé,
offerts par les religieux, un prélèvement de 775 livres
sur la recette du domaine, etc. N'y eut-il pas là de la part du
prince Constantin, l'exemple d'une belle réalisation d'ordre
social (2)?
Mais la Révolution va se mettre en marche. La petite enclave de
Senones pourra-t-elle rester indifférente et passive quand la
gigantesque marée des passions politiques déferlera
jusqu'à ses portes?
Déjà la principauté n'est plus aussi paisible que
naguère. Les menées révolutionnaires y agissent:
réclamations houleuses, menaces de voies de fait contre les
officiers du domaine princier, contre des religieux, des particuliers.
Le prince Constantin proteste: tout d'abord que le tumulte cesse!
Ensuite, on le trouvera toujours prêt à étudier les
desiderata. Cette déclaration est du 4 août 1789. Le 9
août suivant, seconde déclaration: le prince se plaint des
désordres qui se sont produits au Vermont; des bornes ont
été arrachées, des terrains saccagés. Il
fait savoir que, sur le point de s'absenter avec son épouse dont
la santé exige des soins, il a délégué ses
pouvoirs aux officiers de son Grand-Bailliage.
Usant de la permission accordée par leur souverain, les citoyens
bourgeois de Senones se réunissent en mars 1790 pour
préparer la rédaction des cahiers de pétitions et
de doléances. Les communautés suivent cet exemple. Que
disent les Cahiers? Sous des protestations d'attachement au prince, ils
font crépiter une grêle de revendications. On demande que
chaque communauté ait sa municipalité, que le
système judiciaire soit réformé, que les
impôts soient diminués. Enfin l'homme à abattre est
désigné: c'est le chancelier Noël. Au pouvoir depuis
une vingtaine d'années, ce vieux et loyal serviteur n'a jamais
considéré que son rôle était de faire
plaisir à tout le monde. Il a eu des
sévérités. Ses ennemis relèvent la
tête. L'heure est à l'exhibition des rancunes. Qu'il
démissionne!
Le prince Constantin, toujours éloigné, déclara
qu'il était très mécontent de l'esprit de ces
Cahiers et qu'il ne lui appartenait pas de bouleverser l'administration
de la principauté, Etat d'Empire. Prenant la défense du
chancelier Noël, «qu'on ne doit pas accuser sans qu'il
puisse se défendre», il annonçait une commission
d'enquête «où les accusateurs auront à
prouver ce qu'ils ont avancé, à leurs risques et
périls» (3).
L'attitude de Constantin était digne et sereine, mais nullement
intransigeante. En somme, elle se définissait comme suit: -On me
parle d'énormes abus et de maux insupportables qui, depuis
longtemps, font gémir mes sujets. J'en suis vivement
affecté; mais je ne suis pas dupe d'un autre abus: celui de
l'imagination. S'il est en mon pouvoir d'accorder quelques concessions,
en revanche il n'y a ni maux ni abus dans ce qui n'est que l'exercice
légitime de mon autorité et de mes responsabilités.
En réalité les concessions furent très larges. Par
un édit du 30 mars 1791, et par les dispositions qui le
complétèrent, le prince réduisait divers droits et
impôts, supprimait les réglementations appliquées
aux cabarets, auberges et tous commerces, créait plusieurs
justices de paix pour prononcer gratuitement dans les petites affaires;
enfin il instituait des municipalités nanties de larges pouvoirs.
Sur ces entrefaites, la princesse régnante étant
accouchée d'un fils à Strasbourg, cette nouvelle fut
reçue dans la principauté avec la joie la plus vive. La
municipalité de Senones décida d'envoyer un message de
félicitations respectueuses. Le dimanche suivant, à
l'issue de la messe, un Te Deum solennel fut chanté. Comme aux
grands jours, il y eut sons de cloches, musique, bruits de
boîtes; le soir, la ville fut illuminée.
Senones allait revoir une dernière fois son prince pendant
l'été 1791, pour un séjour qui semble avoir pris
fin le 15 août. Pressentant les proches fatalités,
Constantin essaya en vain, début 1792, de négocier
l'échange de son petit Etat vosgien. Et son règne allait
se terminer sur une pensée pour les plus pauvres de ses sujets:
l'un de ses derniers actes de souverain fut en effet de promulguer, le
24 juillet 1792, un règlement de la charité publique.
Quant au chancelier Noël, il s'était retiré à
Anholt d'où il continua pendant quelque temps de diriger
l'administration par correspondance.
Le blocus de la principauté et le rattachement à la
France
Un certain nombre de prêtres et de religieux français, qui
refusaient la constitution civile du clergé, avaient
cherché refuge en pays de Salm et reçu asile à
l'abbaye. Craignant une réaction du gouvernement
révolutionnaire, la municipalité de Senones arrêta,
le 29 avril 1792, qu'il serait fait réquisition à
l'abbé d'éloigner hors des frontières tous
ecclésiastiques étrangers à l'abbaye et de n'en
plus admettre.
Ce qui donnera aux événements une
accélération soudaine sera le blocus économique.
Le traité de 1751 laissait à la principauté toute
latitude de commercer avec l'extérieur et de s'y ravitailler. Or
la Convention Nationale décidait d'interdire, sous peine de
mort, l'exportation des grains hors de France. D'une manière
plus formelle encore, un décret du 8 décembre 1792
précisait que cette prohibition conservait toute sa rigueur,
même s'il s'agissait de ravitailler un pays enclavé dans
le
territoire de la République française. Deux jours
après, le maire de Moyenmoutier notifiait à Senones les
ordres qu'il venait de recevoir, faisant défense aux habitants
de la principauté d'acheter des grains au marché de Raon-
l'Etape. «Demain, annonçait-il, on commettra des hommes
pour visiter les voitures qui vont à Senones.»
La famine menaçait la principauté. D'Anholt, Constantin
autorisa que des émissaires, conduits par le procureur
général Dérivaux, fussent
dépêchés à Paris pour tenter d'obtenir le
retour au protocole de 1751. Les pourparlers traînèrent.
Craignant de se trouver trop engagé par Dérivaux,
Constantin lui recommanda, par message, de ne pas outrepasser ses
instructions. Alors Dérivaux quitta Paris sans avoir abouti. Une
nouvelle délégation put réussir à se faire
entendre en séance de la Convention, mais sa demande fut
rejetée, le gouvernement révolutionnaire y ayant
relevé avec irritation des marques de «dévouement,
soumission et respect» envers le prince de Salm-Salm.
Restait à solliciter l'annexion de l'enclave. Unanimes, les
municipalités de la principauté en approuvèrent le
voeu. Des députés, chargés d'une adresse en ce
sens, la présentèrent à la Convention en la
séance du 2 mars 1793, présidée par
Dubois-Crancé: «...Nous nous flattons que vous nous
jugerez dignes de cette réunion si vous considérez que,
par un pur intérêt pour la liberté et votre
bonheur, huit cents de nos jeunes gens se sont rangés sous les
drapeaux de la République dès l'origine de la guerre...
Vous devenez nos pères; nous pensons qu'il nous suffira de vous
faire connaître notre position et nos besoins pour
intéresser votre sensibilité et votre
justice.»
Notons en passant que parmi ces jeunes hommes de la principauté,
volontaires dans les armées républicaines pour combattre
les «tyrans», il y avait un jeune soldat nommé
Achille Dérivaux -c'était le propre fils du dernier
procureur général de Salm-Salm- que Napoléon fera
colonel de dragons, Louis XVIII, baron, et Louis- Philippe,
général! (4) Mais on
n'en était pas encore
là et, à cette même date du 2 mars 1793, la
Convention Nationale, sur le rapport de Lazare Carnot, déclara
qu'elle acceptait «le voeu librement émis par le peuple
souverain composant les communes de la ci-devant principauté
de Salm dans leurs assemblées primaires, pour leur
réunion à la République française»,
et décréta: «La principauté de Salm est
réunie au territoire de la République française et
fait partie provisoirement du département des Vosges.»
Auparavant, le porte-parole de la principauté avait écrit
au prince Constantin: «Quels regrets n'avons-nous pas de la
sagesse de votre administration !... Ah! que ce tableau est affligeant
pour vous et pour nous, Monseigneur, car nous vous aimons!»
Envoyés à Senones, les commissaires de la Convention
firent prêter aux citoyens le serment civique prescrit
par les lois de la République. Quand il sut que son règne
était terminé, le prince Constantin songea-t-il à
un autre serment: celui que, dans la même ville de Senones, les
populations avaient prêté deux siècles plus
tôt à son ancêtre, le Rhingrave
Frédéric? Hélas! un autre de ses beaux domaines
allait s'envoler comme feuille de novembre dans la bourrasque: en 1796,
le duché de Hoogstraten sera
confisqué comme bien d'émigré (5). Il est vrai
que, par la suite, de confortables dédommagements lui seront
accordés en Westphalie.
Veuf en 1806 de sa seconde femme qui lui avait donné plusieurs
enfants, Constantin allait se marier une troisième fois; ce fut
le 22 juin 1810, étant âgé de 48 ans, qu'il
épousa une jeune fille dans la fleur de ses 18 printemps,
Catherine Bender. L'amour faisait aussi ses révolutions... Ayant
eu de cette dernière union cinq fils, titrés comtes de
Hoogstraten, puis de Salm-Hoogstraten, Constantin mourut à
Karlsruhe le 25 février 1828(6).
A Senones, longtemps après la réunion de la
principauté à la France, veillera le souvenir du beau
passé.
Longtemps on évoquera l'apparat des cérémonies de
cour, non moins que la traditionnelle mansuétude des princes. Si
bien que l'un des curés de Senones, l'abbé Mangenot,
pourra écrire vers 1875: «Naguère, un vieillard me
parlait de l'enterrement d'une princesse: le cortège
funèbre se rendait du château à l'abbaye à
la clarté des torches; le corps de la défunte
était placé sur un brillant corbillard et conduit
à petits pas par des chevaux richement
caparaçonnés; l'inhumation se faisait dans
l'église du couvent où les princes de Salm avaient leur
caveau de famille. Ces princes étaient bons, affables et
très accessibles à leurs sujets... La population de
Senones gardait, avec la foi, la pureté de ses moeurs ; toutes
les familles étaient des familles patriarcales... À l'exception
des fonctionnaires et de quelques petits marchands, les habitants
étaient presque tous cultivateurs, gens de médiocre
fortune, mais honnêtes, laborieux et chrétiens. Les cas de
misère et de pauvreté étaient rares parmi eux; et
quand ils se présentaient, le couvent et le château y
portaient bien vite remède. Senones était une sorte de
paradis terrestre (7).»
Ce paradis terrestre, avec sa charte de la douceur de vivre,
s'était offert à la France pendant la traversée
des temps mauvais. Quand surgirent les hommes de la Révolution,
il n'y avait plus de princes ni de cour au château, plus de
moines à l'abbaye. Les nouveaux venus ne recontrèrent
que les ombres du passé et le spectre du vide.
(1)
Concernant la
principauté dans la seconde moitié du
XVIII° siècle
(agriculture, ressources, géographie politique, vie economIque
et
sociale, administratIon, fiscalité, etc.) , les renseignements
sont
donnés par plusieurs mémoires: 1°) Description de
la
principauté de Salm en 1755, par Dom Pelletier,
curé de
Senones; manuscrit annoté vers 1785. (Archives Nationales,
Paris. T.
15414). 2°) Mémoire
anonyme daté du 25 août
1784. (Archives Nationales,
Paris. T. 15413). 3°) Etat du
prix actuel de plusieurs petits
droits
en la principauté de Salm. (Note manuscrite. Archives
Nationales,
Paris. T. 15413). 4°) Mémoire
sur la principauté de
Salm, 1784, par Fachot l'Aîné. (Bulletin de la
Société Philomatique Vosgienne. 9° année.
1883-1884).
Le mémoire anonyme de 1784 évalue la population de la
principauté à «environ 8 000 personnes, tant chefs
de familles, enfants au-dessus de
12 ans que domestiques». De son côté, Fachot parle
de «30 bons
villages qui renferment au moins 2 000 familles, ce qui peut former en
tout 12 000 habitants».
Ce même auteur observe que les princes de Salm «savent
joindre cet
air d'aisance, cet air affable, cet air honnête, qui met tout le
monde
à l'aise sans cependant lui faire perdre ce sentiment
respectueux qui
semble fait exprès pour les princes de cette maison». Le
paysan «sans être riche est à son aise» ; mais
la population de Senones estimée à 2 400 habitants, est
en majorité dans la
misère.
Toujours selon Fachot, la garde du prince vêtue d'un uniforme
«dans le goût allemand » est de 50 hommes et 3
officiers. Toutefois, le
mémoire anonyme de 1784 ne fait aucune allusion à cette garde et
se
borne à dire que l'on rétribue 20 soldats y compris la
maréchaussée à
pied.
(2) Archives Nationales, Paris. T. 5662.
(3) F. Seillière : Documents etc.
(4) Achille, baron Dérivaux, chevalier de
Saint-Louis, officier
de la
Légion d'honneur, maréchal de camp le 22 octobre 1830,
était né à
Senones le 23 mars 1776.
(5) En 1825, les biens personnels du prince
Constantin dans les
Pays-Bas
lui furent restitués à l'exception du château de
Hoogstraten où
l'empereur Napoléon I° avait installé en 1810 une
maison de refuge pour
vagabonds et mendiants, et qui deviendra en 1930 une
prison-école pour
jeunes délinquants. (Renseignements communiqués en 1964
par le T. R.
Monsieur Lauwerys, curé doyen de Hoogstraten, président
de la Société
d'Archéologie de Hoogstraten.)
(6) Le prince Guillaume Florentin Louis Charles
de Salm- Salm, qui
était l'aîné de tous les fils du prince
Constantin, fut, dans sa
jeunesse, colonel au service du roi de Westphalie, Jérôme
Bonaparte. En
1821, il vint à Senones, sa ville natale, et fut très
bien accueilli
par sa population qui se porta à sa rencontre. En 1829, il fit
un don
généreux pour contribuer à la reconstruction de
l'ancienne église
abbatiale de Senones qui contenait les tombeaux de ses ancêtres;
le
conseil municipal de la ville l'en remercia par une adresse du 4
février 1830. Pour sortir de l'indivision avec ses nombreux
frères et
soeurs, le prince Guillaume-Florentin se vit obligé, en 1845, de
vendre
ses propriétés de l'ancien duché de Hoogstraten.
C'est par lui que
s'est continuée jusqu'à nos jours la branche
aînée des princes de
Salm-Salm, Altesses Sérénissimes.
(7) Chronique manuscrite de M. Mangenot
(Archives paroissiales de
Senones) .