Dans le cochon, tout est bon

Jusqu'au temps des années 1950, beaucoup de familles de nos villages cultivaient encore un petit lopin de terre, possédaient une vache laitière, élevaient quelques poules, quelques lapins et un porc. Ce porc, salé et fumé (on ne connaissait ni le réfrigérateur, ni le congélateur!) agrémentait maints repas, car, hormis le boeuf du traditionnel pot-au-feu du dimanche, les ménagères n'achetaient guère de viande à la boucherie. "Tuer le cochon" était pour la famille le début d'une période d'abondance, car, comme le proclament la sagesse et le savoir-faire populaires: "Dans le cochon, tout est bon".

En ce mercredi de printemps, toute la famille était attablée pour le repas de midi quand, tout-à-coup, retentit une corne au dehors.
- Qui est-ce qui "coune"?
Déjà, j'étais sur le pas de la porte et je pouvais répondre:
- C'est le "Poumel". Il est arrêté "en bas du rh'ein"!
Le "Poumel", c'était le "marchand de cochons" de Wildersbach. Durant la matinée, il avait proposé ses porcelets au marché de Schirmeck, et, remontant vers son village, il s'arrêtait aux endroits où il escomptait trouver l'un ou l'autre client.
Mon père s'était levé de table, car, d'après les discutions entendues en famille depuis quelques temps, il était temps d'acheter "le" cochon. Ma mère n'allait pas tarder à le suivre tenant le porte-monnaie dans la poche de son tablier.

Déjà, tout un groupe s'était rassemblé autour de la petite camionnette au plateau couvert d'une bâche et aux ridelles à claire-voie laissant échapper, en même temps, que quelques brins de paille, l'odeur forte et caractéristique des porcelets.
C'est le moment d'en profiter! clamait le "Poumel". Regardez-moi ça s'ils sont beaux! Et ils ont "baissé". Les prochains seront plus chers, c'est sûr!"
Prestement, il avait relevé la bâche découvrant les porcelets rosés aux soies bien blanches. Il en avait pris un, l'avait déposé sur le sol sur ses pattes antérieures et le tenait par l'une des postérieures. Malgré les protestions de l'animal, il le présentait :
"Regardez-moi çà! C'est des "longs"! çà va donner de belles bêtes!".

Déjà, l"Ernesse", notre voisin, marchandait et, bientôt, emportait le sien. À son tour, mon père en choisissait un, concluait le marché. Ma mère, mise au courant du prix, protestait, mais sortait finalement le porte-monnaie de sa poche et payait pendant que je suivais mon père qui portait notre nouveau cochon vers la "cochonnière". Dès qu'il le lâchaît, le nouveau pensionnaire se réfugiait tout au fond de l'enclos, sur les planches qui allaient lui servir de lit jusqu'au jour de son sacrifice. Je courais vite quérir une brassée de paille pour sa litière et, au jardin, quelques feuilles de chou ou de betterave pour tester son appétit. Puis le repas interrompu reprenait avec comme sujet de conversation notre nouveau cochon.

À partir de ce jour, ma mère avait comme tâche supplémentaire de préparer le "touillon". En attendant l'abondance de l'automne, il lui fallait souvent faire preuve d'ingéniosité pour rassembler le nécessaire à cette préparation : feuilles de choux et de betteraves, pissenlits et plantains moyens ramassés au long des chemins, épluchures de pommes de terre ou d'autres légumes, à quoi on ajoutait, parcimonieusement du son et du lait écrémé. Au fur et à mesure que le porc croissait, la ration versée deux fois par jour dans l'auge de pierre augmentait. De temps à autre, notre voisin venait le voir avant de nous montrer le sien. À chaque fois, c'étaient des compliments réciproques au sujet de la rapidité de leur croissance. Puis venaient la moisson du seigle et la récolte des pommes de terre.

Il s'agissait alors d'engraisser notre pensionnaire en vue du sacrifice. Tous les jours, on lui versait deux grands seaux remplis à ras-bord d'une riche pâtée. Il grandissait à vue d'oeil. Mon grand-père qui s'y connaissait, déclarait : Maintenant, il "prend" au moins une livre et demie par jour!" Fin octobre, début novembre, le seigle et la réserve de petites pommes de terre étant épuisés, on jugeait qu'il "faisait" bien entre 180 et 200 livres et que le moment était venu. Mon père lavait alors la grande cuve et aiguisait ses couteaux. Cela serait pour demain!

Le lendemain matin. assisté de mon parrain, il ouvrait la porte de la "cochonnière" et déposait sur le sol une poignée de grain. Lorsque la pauvre bête s'immobilisait pour quêter cette friandise, la lourde masse s'abattait au devant de son front, juste entre les deux oreilles pendantes, et elle s'affalait sur le côté. Aussitôt les deux hommes, posant chacun un genou sur elle, la maintenaient l'un par une patte de derrière, l'autre par une patte de devant. La pointe effilée du long couteau fraîchement aiguisé s'enfonçait à la base de la gorge et pénétrait jusqu'au coeur, faisant jaillir un flot de sang. Tenant dans la main gauche une cuvette, je recueillais le liquide rouge, chaud et poisseux en le remuant vivement de la main droite pour qu'il ne se coagulât pas. Le sang était ensuite versé dans un pot de terre, battu avec une cuiller de bois, puis salé et mis au frais pour la préparation du boudin. Après quelques spasmes, la bête gisait maintenant sur le sol, inerte et flasque. On allait procéder à son ultime toilette.

Le cochon était placé dans la grande cuve de bois, agenouillé sur ses quatre pattes repliées sous lui. Mon parrain me disait, rigolard : "Tu vois, il fait sa prière!" Après avoir saupoudré son dos de colophane, mon père versait lentement l'eau bouillante de tous nos pots et casseroles. Puis, à l'aide d'une corde, il tournait et retournait le cochon dans ce bain fumant. Bientôt de grosses touffes de soies et des plaques entières de son épiderme se détachaient. On le hissait alors sur une échelle courte qu'on plaçait au-dessus de la cuve. Puis à l'aide du grattoir et des couteaux, on enlevait toutes ses soies. Avec le crochet du grattoir, on arrachait la corne de ses doigts. Enfin, on faisait passer la pointe d'un crochet de boucher entre l'os et le tendon d'une patte postérieure, on fixait ce crochet à un barreau de l'échelle et on la dressait contre la porte de la grange. Tout était prêt pour le dépeçage.

Après avoir bu un verre et fumé une pipe, mon père reprenait son couteau. Partant de l'entre-cuisses, d'un geste sûr, il ouvrait le ventre jusqu'à la base des côtes. Puis il recueillait les entrailles fumantes dans une corbeille garnie d'une toile blanche. Ensuite, à l'aide du hachoir, il découpait le porc en deux, du haut en bas. Chaque moitié était débitée en ses différents morceaux : jambon, épaule, côtelettes, bande de lard, etc...

Pendant que mon parrain rinçait la cuve et balayait le lieu du sacrifice, mon père préparait les boyaux qui allaient servir à la confection du boudin. Entre le pouce servant de guide et une cuiller maintenue en guise de râcloir par les autres doigts, il faisait passer l'intestin grêle trempé au préalable dans un seau d'eau tiède. Il m'expliquait que l'intestin étant constitué de trois couches, cette opération éliminait les couches interne et externe, et que la couche restante (couche musculaire) était ainsi parfaitement propre.

Le sacrifice du cochon était pour la famille le début d'une période d'abondance. Pour le repas de midi, mon père découpait des tranches de foie qu'il enveloppait dans la "toilette" (le péritoine), ainsi que le font les charcutiers avec leurs "crépinettes". Ma mère découpait en petits dés les chutes de viande du dépeçage pour les mettre à mariner dans du vin blanc, avec oignon et persil, afin de préparer le paté en croûte du dimanche. Et puis, il allait y avoir le boudin et la gelée, la choucroute garnie avec les plates-côtes salées.
Ce jour-là, après le repas de midi, ma mère allait entretenir le feu de la cuisinière pour faire fondre le saindoux. Ah! le saindoux! Si, dédaigné aujourd'hui, il était en ce temps-là très prisé pour la cuisine, et pas seulement pour cuire la choucroute! Je me rappelle avoir vu mon grand-père en garnir des tartines qu'il salait avant de les déguster avec un plaisir évident! La graisse du cochon était découpée en petits dés jetés dans le grand pot de fonte. Peu a peu, les cubes fondaient en grésiliant. On versait cette graisse bouillante au travers d'un tamis qui retenait les graillons, dans des pots de grès gris. Lentement, la transparente figeait et prenait une teinte d'un blanc immaculé.

Le lendemain, on faisait le boudin. Dans une grande marmite, on cuisait à l'eau un gros chou, des oignons et un bon morceau de viande. À l'aide d'une écumoire, on recueillait toutes les parties solides et on les passait à la machine à hacher. (L'eau de cuisson, rallongée et mise sur le feu allait servir à cuire les boudins et deviendrait soupe). Quant tout était passé, on ajoutait le sel, le poivre et la sariette pilée. Après avoir goûté, on versait le sang et on touillait le tout. À l'aide de la "boudinière"( sorte d'entonnoir), on remplissait les morceaux de boyaux coupés à  la longueur voulue.
Chaque boudin était ensuite lié, percé plusieurs fois à l'aide d'une aiguille à repriser pour qu'il n'éclatât pas pendant la cuisson, puis plongé dans le bouillon. Quand un boudin remontait à la surface, c'est qu'il était cuit. À l'aide d'une cuiller en bois, ma mère le retirait et le déposait, tout fumant, dans le grand plat de terre. Si l'un ou l'autre boudin éclatait pendant la cuisson, tant pis! ou plutôt, tant mieux la soupe de boudin n'en serait que meilleure!

Le lendemain était aussi le jour où l'on assaisonnait la viande. Dans une terrine remplie de sel, mon père ajoutait le poivre moulu, les feuilles de laurier, les clous de girofle et un grand bol d'ail coupé finement. Puis il brassait le tout. Dans la grande cuve, légèrement soulevée d'un côté, il répandait un peu de ce mélange puis il disposait les morceaux : lard, jambons, épaules, côtes, pieds et morceaux de la tête en avant soin, entre chaque couche de viande, de répandre son assaisonnement. Un grand drap maintenu par deux planches recouvrait la cuve pour empêcher le passage éventuel d'une mouche. Après deux jours, on allait régulièrement ouvrir la cuve pour arroser la viande avec la saumure formée sous l'action du sel.

Au bout de trois jours, il était temps de préparer la "gelée". Dans la grande marmite, on plaçait les morceaux de la tête et les pattes. On ajoutait le bouquet garni, quelques carottes et du vin blanc. On laissait mijoter le tout plusieurs heures durant. La chair se détachait alors toute seule des os. On la découpait en petits morceaux, on la répartissait dans les récipients, on versait dessus le bouillon réduit et on mettait au frais. Le lendemain, on pouvait déguster la gelée recouverte d'une fine pellicule de graisse blanche et onctueuse.

Enfin venait le temps de mettre à fumer côtelettes, palettes, lard et jambons. Mon père accrochait tous ces bons morceaux à l'intérieur de la cheminée, en ayant soin de leur éviter les courants trop chauds de gaz échappés des différents fourneaux de la maison.
Une fois fumée, la viande était pendue à la poutre du cellier et se gardait jusqu'au printemps suivant. Alors que le lard servait aux casse-croûte ordinaires, côtelettes, épaules et jambons agrémentaient les repas des dimanches et jours de fête.

Il y a bien longtemps de cela, maintenant, que nous avons tué notre dernier cochon. Quand, à la maison, nous mangeons parfois du boudin (aux matières amylacées, c'est-à-dire à la fécule), de la gelée (gelée maggi) ou du jambon (même s'il est "à l'os"), je ne puis m'empêcher de me dire avec nostalgie:

"Tranche de foie, coeur et rognons,
Pâté en croûte, boudin, gelée
Côtes salées dans la choucroute,
Palette fumée, lard et jambon,
Mon Dieu! qu'en ce temps-là,
Dans le cochon,
Tout était bon!"
Jean Paul PFISTER
La Claquette

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, mars 1981


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La bonne goutte

Le mégot de son "voltigeur" dominical au coin des lèvres, jouant des pouces sur l'élasticité des bretelles du pantalon de son propre costume, l'Emile contemplait, admiratif les deux grands cerisiers plantés au fond de son verger, semblables en ce premier dimanche de mai à deux énormes bouquets blancs tout bourdonnants d'abeilles

Passant sur le sentier proche, son voisin lui lança:
- Ça promet, le kirsch c't' année !
- Pourvu que ça n' soye pas comme l'an dernier!

L'année précédente, en effet, les cerisiers avaient eu une toute aussi merveilleuse floraison. Puis, un jour, la pluie s'était mise à tomber. Le lendemain, alors que le vent tournait au nord, la journée avait vu une alternance de giboulées, lourdes averses de pluie mêlée de grésil, et de périodes ensoleillées. Le soir, le ciel entièrement découvert laissait augurer une nuit froide. En effet, au lever du jour, l'herbe nouvelle craquait sous le pied et une couche de glace épaisse de près d'un centimètre recouvrait l'auge de l'abreuvoir. Quelques jours plus tard, les fleurs grillées par le gel jonchaient le sol sous les deux cerisiers.

Heureusement, cette année-ci, ils fleurissaient alors que c'était "noire lune" et que le temps était chaud pour la saison. "Si seulement la lune rousse était passée !" se disait Emile. Les jours passèrent. Les cerisiers défleurirent, épandant sur le verger la pluie blanche des pétales. Les Saints de Glace passèrent, inaperçus. Et la pleine lune de mai, la rousse qui mange parfois toute une récolte de fruits en une nuit, passa à son tour sans le moindre coup de froid. Déjà, les arbres étaient criblés de petites cerises vertes. L'Emile ne se lassait pas d'aller admirer ses cerisiers. En rentrant à la maison, il disait à sa femme : "Je n'ai jamais vu ça. On dirait qu'on les a jetées après !".

Vint la seconde quinzaine de juin. Le temps était si beau et si chaud que c'était un plaisir de faner. L'Emile faucha l'herbe de son verger et constata que les cerises étaient en train de mûrir, attirant déjà les oiseaux. Pour écarter geais, merles, grives, étourneaux et autres moineaux, il confectionna deux pa-ouintahs qu'il alla fixer à la cime des cerisiers. Et il se dit qu'il était temps de préparer ses tonneaux.

Il possédait deux belles barriques de châtaignier, de chacune cent trente litres. Sur le fond, on pouvait encore lire: «SENECLAUZE-ORAN». Elles dataient d'avant-guerre. Il les avait eues en faisant venir du vin d'Algérie à l'occasion l'une de la communion et l'autre du mariage de sa fille. Son voisin, qui était un peu menuisier, leur avait aménagé une portière sur l'un des fonds et, depuis elles servaient tous les ans à recevoir les fruits destinés à la distillation.
L'Emile en avait grand soin. Dès après usage, il les lavait à l'eau chaude, les mettait sécher, les soufrait, les fermait et les rangeait dans un coin de la grange. Il alla donc les quérir, brancha le tuyau de caoutchouc sur le robinet et se mit à les emplir d'eau. Il constata avec satisfaction que, si l'eau suintait légèrement entre les douves sèves, ses tonneaux ne fuyaient pas vraiment et qu'ils seraient à nouveau bien vite étanches.

Déjà sa femme avait à plusieurs reprises cueilli quelques cerises aux branches basses, pour les goûter d'abord, puis pour faire une tarte et de la vôte Les cerises étaient mûres mais il attendrait encore quelques jours, car il savait bien que pour mettre au tonneau, le fruit n'est jamais trop mûr. Enfin il les trouva à point car elles commençaient à être un peu crâpies près de la queue. De bon matin, il s'en fut au verger avec sa grande échelle, un crochet pour rapprocher les branches, une bassine et sa bossotte. Il dressa l'échelle, la posa contre une forte branche, monta quelques échelons et commença la cueillette. Par poignées, il cueillait les fruits bien mûrs qui se détachaient facilement de leur queue.

Il eut bientôt les mains rouges et collantes de sucre. La bossotte pleine, il descendit la vider dans la bassine et remonta. Deux jours durant, il cueillit ses cerises, déplaçant l'échelle tout autour de chaque arbre, vidant la bossotte dans la bassine et la bassine dans les tonneaux. Enfin, éreinté, les plantes des pieds douloureuses à force d'être resté debout sur les barreaux de l'échelle, il put contempler ses deux fûts remplis jusqu'à dix centimètres du bord de fruits sucrés et parfumés à souhait. C'était bien la première fois qu'ils étaient simultanément pleins de cerises!

Comme il faisait chaud, les cerises ne tardèrent pas à fermenter. Le surlendemain, quand l'Emile rendit visite à ses tonneaux, il constata que les fruits étaient à ras bord. Il enfonça alors dans la matière en fermentation un gros rondin de noisetier. Le gaz carbonique prisonnier dans la masse s'échappa en un gros bouillonnement gargouillant. Il renouvela plusieurs fois le mouvement du bâton et le niveau des cerises redescendit. Il se dit en lui-même: "ça cuit vite et bien !" Il revint à intervalles de temps réguliers répéter l'opération.
À chaque fois, la matière devenait de plus en plus en plus liquide et il put bientôt la remuer facilement. Il fut bien tenté d'ajouter un peu de soleil d'Erstein pour augmenter le rendement, mais la crainte des contrôleurs des "indirectes" et la peur de perdre son "privilège de bouilleur de cru" l'en dissuadèrent. Au bout d'une semaine, la fermentation était achevée. Il mit les portières en place et ferma hermétiquement ses tonneaux, attendant avec impatience le jour de la distillation.

Vint enfin l'automne. Il alla trouver le propriétaire de l'alambic et, ensemble, ils fixèrent le jour où il pourrait disposer de l'appareil. Se rendant au marché de Schirmeck, sa femme fit au tribunal cantonal, bureau des contributions indirectes, sa "déclaration de distillation" : "Deux fûts de 130 litres contenant chacun 10 litres de cerises. Propre récolte."
L'Emile aurait pour cela le droit de distiller le lundi suivant de 8 heures à 18 heures. Il calcula que, l'alambic pouvant contenir nonante litres, il pourrait répartir sa matière en trois brûlées et qu'il lui resterait tout le temps de "faire la belle", c'est-à-dire de repasser le litrin pour obtenir son eau-de-vie. La veille du grand jour, il conduisit ses tonneaux et deux grands sacs remplis de bois bien sec dans le petit appentis abritant l'alambic.

Le lundi matin, dès 7 heures, il était à pied d'oeuvre. Il contrôla le niveau d'eau dans le bain-marie, il ouvrit un fût et le renifla : cela sentait finement l'amande, le "noyau" comme il disait. Puis il versa une partie du contenu dans le cuveau et "chargea" l'alambic. Il mit en place le chapiteau, puis le tuyau reliant celui-ci au bac de refroidissement. Enfin, il prépara le feu dans le foyer : les pages froissées d'un journal et du petit bois. Il n'était pas tout à fait 8 heures, mais son impatience était telle, qu'il frotta tout de même l'allumette. Le papier s'enflamma et bientôt le feu ronfla. Il fit bien attention de ne pas faire un trop gros feu, car il savait bien que "les cerises, faut s'en méfier, cela va au feu pire que le lait" ! Il n'avait plus maintenant qu'à attendre que "ça coule".

Assis sur le petit banc, adossé au mur, il tirait lentement sur sa pipe, se demandant à combien cela allait couler. De temps en temps, il rechargeait le feu. Il alla poser la main sur le chapiteau : il était brûlant. Il sentit le tuyau : la chaleur montait déjà, mais il pouvait encore le tenir. Bientôt il dut déplacer sa main : à l'intérieur, les vapeurs brûlantes progressaient vers le bac de refroidissement. Tout à coup, la fine odeur du kirsch envahit l'appentis, puis quelques gouttes perlèrent au tuyau d'écoulement et le "litrin" se mit à couler dans le seau de fer blanc.

Il plaça l'éprouvette pour mesurer la "force" (le degré alcoolique). Elle fut bien vite pleine. Le pèse-alcool plongea et indiqua 26 degrés Cartier "Vingt dieux ! s'exclama l'Emile, c'est bon !" Et sûr d'avoir un fameux rendement, il bourra sa pipe, l'alluma avec une braise du foyer et sortit sur le pas de la porte.

Le litrain coulait lentement. De temps en temps, l'Emile allait voir. Quand le deuxième seau fut à moitié rempli, il se dit qu'il était temps de contrôler s'il y avait encore de la "force". Il en laissa couler deux doigts dans un verre et le versa sur le chapiteau tout en approchant la flamme de son briquet. Une flamme mauve et furtive au-dessus du liquide qui s'évaporait indiqua qu'il y avait encore un peu d'alcool.
Il se dit en lui-même : "J' m'en vas laisser le feu baisser et je pourrai recharger." Et il recommença, après avoir vidé l'alambic, les mêmes opérations que le matin même. Mais l'appareil étant maintenant bien chaud, il lui fallut attendre moins longtemps avant que cela ne coule. Quand sa femme vint lui apporter son dîner (une bonne potée de choux, une saucisse de ménage et une chopine de vin rouge) il lui annonça fièrement : "ça va donner pas loin de vingt litres de goutte ! Et de la bonne !"

Vers deux heures de l'après-midi, tout le litrain était passé. Il ne restait plus qu'à "faire la belle", c'est-à-dire tout repasser pour obtenir l'eau-de-vie raffinée. Il laissa le feu se réduire à quelques braises, puis déchargea. Il procéda alors au nettoyage de l'appareil. Avec une brosse enduite de cendres de bois du foyer, il récura l'intérieur de l'alambic et l'intérieur du chapiteau, puis lava à grande eau. Il versa ensuite avec précaution le litrain dans le grand chaudron de cuivre étincelant et remit le chapiteau. À ce moment, son voisin passa le voir.
- Alors, ça marche ?
- Y'a pas à se plaindre !
- T'as pas trop soif d'être là, près du feu, depuis le matin?
- Je boirais bien une bonne bière!
- Eh ben ! J' t'en paye une à côté. (le café était à  quelque cent mètres de là!)
- C'est ça. J' mets tout en route et je viens.

L'Emile refit du feu (pas trop, car pour la belle, faut y aller doucement !). Il prépara le seau pour recueillir l'eau-de-vie et plaça même au dessus un passe-café avec une patte blanche en guise de filtre, puis il se dit qu'il pouvait maintenant aller boire sa bière.
Ayant fermé la porte, il rejoignit le voisin au café. Celui-ci avait déjà fait servir deux demis et attendait l'Emile pour trinquer. Ils trinquèrent. L'Emile porta lentement son demi à ses lèvres et, légèrement en arrière, il but à longues et lentes gorgées, rythmées par le va-et-vient de sa pomme d'Adam, les trois quarts de la bière fraîche et désaltérante. Puis il reposa son verre en poussant un soupir de satisfaction.

Aussitôt, la conversation s'engagea et l'Emile retraça toute l'histoire de son kirsch depuis la floraison (Dis ! te t' rappelles comme i' z' étaient fleuris ! ?) jusqu'à ce jour. Les demis vidés, il commanda sa tournée. Il se sentait bien. Là-bas, dans la distillerie, l'eau de vie devait maintenant couler dans le seau. Il faudrait bientôt aller voir le feu. Il leva son verre pour la dernière lampée, mais il n'acheva pas son geste. Comme mû par un ressort, il avait déposé son demi, et s'était levé, parlant pour lui-même "Vingt dieux ! Le tuyau !"

Il planta là le voisin éberlué et courut vers la distillerie. Quand il ouvrit la porte, un flot de vapeur d'alcool s'échappa au dehors. Il avait en effet oublié de remettre le tuyau de cuivre reliant le chapiteau au bac de refroidissement ! Fébrilement, il mit le tuyau en place. Au bout de quelques minutes, l'eau-de-vie coulait enfin dans le seau. Heureusement, la perte n'était pas encore catastrophique, mais il l'évalua tout de même à près d'un tiers, car il n'obtint finalement que quatorze litres de bon kirsch.

Le lendemain, quand il alla déclarer au bureaux des "indirectes" le rendement de ses tonneaux pour obtenir "le permis d'enlèvement", il était un peu gêné en pensant que la demoiselle de service trouverait que ses deux fûts de cerises n'aient rapporté que cela. Mais la demoiselle en question "se fichait" royalement de l'Emile, de ses tonneaux et de ses cerises. Quand il lui annonça : "Quatorze litres à vingt degrés et demi" (il parlait toujours en degrés Cartier), elle rectifia, le crucifiant : "Disons quatorze litres à cinquante degrés centigrades, soit sept litres d'alcool pur !".

L'Emile pris son permis d'enlèvement, rentra au village, passa à la distillerie et emporta chez lui sa bonbonne de kirsch sans adresser la parole à qui que ce soit !

Jean Paul Pfister

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck


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Pourquoi ma grand-mère a parlé en allemand.

Ernest Bolle

C'était,si je m'en souviens bien, en septembre ou octobre 1918.
J'avais à ce moment-là cinq ans. J'en paraissais sept. Et - Dieu sait si la guerre mûrit les jeunes!- je crois bien que, comme ruse et débrouillardise, j'en avais bien dix.

J'étais, comme on dit chez nous, cuit et cru dans les jupes de ma grand-mère, une vieille Alsacienne qui, par fierté d'être née dans le département des Vosges et d'avoir été confirmée par Monseigneur l'Evêque de Saint-Dié, n'avait  jamais plus voulu prononcer un mot d'allemand ou même d'alsacien depuis la mort de sa mère qui, elle, ne parlait que le patois de chez nous ou le platt'ditsch, car elle était native du Hohwald.

Donc, ce matin d'automne, je vois arriver tout droit sur nous (comme dans la marine) un cavalier de la glorieuse armée de notre Kaiser Wilhelm qui s'arrête et demande à la voisine si c'était bien ici qu'habitait l'ancienne cuisinière de Rothschild.

Car, j'oubliais de vous le dire, ma chère Marie de grand-mère avait servi depuis l'âge de quinze ans jusqu'à la trentaine, ce qui fait tout de même un bail, chez le célèbre baron du siècle dernier. Et comme cordon bleu, s'il vous plaît.

Donc, voilà mon uhlan qui me baragouine je ne sais quoi et qui me tend la bride de son cheval. Sans doute pour qu'il ne se sauve pas. Je prends la bride et la noue au crochet du mur du jardin.
- Gut! qu'il me dit, et, sortant quelques zwieback de sa poche, il me les donne.
Puis de sa grosse patte toute de rouge velue (il me faisait penser à un gros matou)  le voilà qui extirpe de sa poche un papier soigneusement plié et le tend à ma grand-mère.

C'était un « bon »... pour un poulet rôti!...
Je n'avais jamais vu, et jamais vu depuis, cheveux gris se dresser sur la tête d'une comme ce jour-là!
- Mon coq à un officier prussien, rugit-elle!

Un instant, elle considéra le bon réglementaire garanti sans doute par l'effigie dont il s'ornait, du très noble General-Feld Marschall von Hindenburg. Puis après quelques secondes de réflexion :
- Va, lui dit-elle en allemand, tu diras à ton cochon d'officier qu'il l'aura son coq, et bien rôti! Mais dis-lui qu'il me faut de la graisse pour le lui cuisiner. Pas de graisse, pas de coq!

Le Bavarois parti, elle me fait:
- Viens, allons chez la Clémentine (c'était sa nièce). Il y a quelques jours qu'une de ses poules est crevée ; espérons qu'elle sera encore en bon état.

Et nous voilà partis chez la Clémentine.
- Où qu' c'est qu'elle est enterrée ? demande ma grand-mère.
- Quoi?... demande la Clémentine.
- Mais la poule, répond grand-mère.
- Tantie, c'est vous qui l'avez mise au trou, et elle n'a pas l'air d'avoir bougé depuis lundi.

Et voilà la vieille armée d'un croc qui commence à faire un de ces terrassements comme seules les femmes ont le secret. Enfin la poule est découverte, et pas en trop mauvais état ; seules quelques plumes se détachaient assez facilement.
-Il n'y aura pas besoin de l'échauder, dit ma grand-mère.

Elle l'échauda tout de même, car, vous tous qui me lisez et qui avez un métier, vous savez aussi bien que moi que même si c'est une  farce elle doit se faire proprement.
- Va au grenier, me dit la grand-mère et ramène-moi la vieille cocotte qu'on sert plus, car je ne veux tout de même pas cuire le cadavre-là dans une de nos casseroles. Et puis tu iras au jardin et tu m'apporteras une belle branche de Loebstock. Ça couvre tout. Pendant le siège de Paris on en a vu d'autres!...

Juste comme j'entre à la cuisine, voilà mon Bavarois qui rapplique avec son Butterschmalz.
Il y en avait au moins une livre, ce qui était à peu près la ration de nous trois pour un mois. Elle en mit soigneusement les neuf dixièmes de côté et me  fit une tartine avec le reste.
- Tiens, mon petiot, me dit-elle, c'est la part du Prussien. Il mangera bien sa bête sans graisse, et comme cela elle rôtira mieux.

Il est fort possible que mes enfants n'en voudraient pas de cette tartine-là. Mais moi, je vous l'avoue j'aurais bien prié le Bon Dieu afin que tous les jours un bavarois vienne frapper à la porte...
Pour midi la poule était dorée à point et l'ordonnance de l'officier de la fière armée victorieuse du Kaiser était là, avec plat et serviette, prêt à emporter la pitance à son Oberst (ou assimilé), et présentant la pièce de cinq marks promise par le sacro-saint papier à l'image d'Hindenbourg, à ma chère Marie Grand-mère.
- Tiens, dit-elle en me glissant 50 pfennig dans la main, et ferme ton bec, car...

Sur cette charitable mise en garde, elle enchaîna lancée dans une interminable litanie où il était question de Prussiens, de Badois, de Schwobes, d'Autrichiens et Dieu sait quoi encore.

Elle était encore à marmonner dans sa moustache (qu'elle avait fort longue) quand la porte s'ouvrit et que le géant rouge s'encadrant dans l'entrée se mit au garde-à-vous, et lui dit (en allemand naturellement):
- Madame, mon chef me charge de vous faire savoir qu'il n'a jamais mangé de sa vie, d'aussi bon poulet. Il était tendre comme du beurre et on sentait qu'il avait été préparé par une vraie Parisienne.
Voilà une pièce de 10 marks, de sa part.
- Bach' mo ki, répondit ma grand-mère.
- Danke schön, rétorqua le ulhan.

Ernest Bolle.

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 68 (avril 1967)

Rothau, en 1862, faisait partie du département des Vosges.
zwieback: biscuits de guerre à l'anis.
loebstock: céléri sauvage.
butterschmalz: graisse alimentaire bien connue des Alsaciens et des Lorrains sous l'occupation.

La goutte de la Régine1)

Ernest Bolle

La Régine, c'était mon arrière-grand-mère. Elle était native de Natzwiller et ne parlait pour ainsi dire que le «plattditch» et le patois vosgien. Et encore, parfois mélangeait-elle les deux jargons, ce qui provoquait les fous rires de la famille et des voisins. Elle ne s'en formalisait pas, et riait encore plus que les autres, car à 90 ans passés elle avait encore de la jeunesse à revendre et toujours un mot pour rire, rendu encore plus truculent par son fort accent alsacien.
Elle avait appris à lire à 25 ans passés; car, disait-elle, «son père ne voulait pas lui donner tous les jours la bûche» qui lui aurait permis de suivre l'école en hiver. En été, il n'en était pas question: il y avait les foins, les pommes de terre, le bois de chauffage, les vaches, les poules, et j'en passe. Il faut vous dire qu'elle était l'aînée de neuf enfants, ce qui explique tout. Et par malheur sa mère était morte à la naissance du dernier enfant.
Donc, comme je vous l'ai dit, elle avait appris à lire vers les vingt-cinq ans et c'était le curé Lamnie curé fort honoré de Rothau qui lui avait, ainsi qu'à quelques autres jeunes femmes de son âge, donné les premières leçons de l'ABC.
N'oublions pas que ceci se passait vers les années 1850 et que Jules Ferry n'avait pas encore fait voter la loi sur l'instruction obligatoire et gratuite.
Je me vois encore, marmot de cinq ans, le nez sur sa «Vie des Saints» un livre grand comme ça avec des lettres de deux centimètres d'envergure et des enluminures à rendre jaloux les décorateurs les plus réputés, à regarder un Saint-Etienne couvert de cailloux, tenant son bras en l'air, ou un Saint-André tout barbu sur sa croix en X avec la tête en bas et la barbe traînant à terre, tandis que des guerriers romains à mufles de fauves, montant la garde la lance à la main et le bouclier à la saignée du coude, avaient l'air de se demander ce qu'ils faisaient là.
Et sa «Vie des Saints», pour la grand-mère Régine, c'était tout! C'était son encyclopédie, son dictionnaire, son livre de prière, sa détente après le travail et son livre de chevet.
Ah quelle bonne chrétienne c'était, la Régine!
Et avec cela elle savait tout faire. Filer la laine, tanner les peaux de lapins, (ah! ces chaussons!) cultiver son jardin, «bicler son trépoux»2),  faire son pain, son fromage de chèvre, et surtout nous aimer comme jamais une grand-mère n'a aimé ses petits-enfants. (Il est vrai que nous étions ses arrière-petits-enfants).
Ah! les bonnes lichettes de pain de seigle dans un oeuf à la coque ou bien le morceau de fromage de chèvre enfoui dans une pomme de terre toute chaude cuite sous la cendre et ceci arrosé d'une petite, mais toute petite goutte, une larme, de schnaps de Villé...
Le schnaps de Villé! C'était un poème. Il n'avait de Villé que le nom car il venait en réalité de Maisongoutte où habitait un vague parent de mon aïeule.
C'était un mélange d'alcool de marc, de kirsch, de framboise, de mirabelle, etc... Enfin, tout ce qui pouvait faire monter l'alcoomètre entrait dans sa composition. Et, croyez-moi, ce n'était pas si mauvais que ça. La preuve, personne n'a jamais refusé le petit verre que la grand-mère Régine offrait, il faut le dire, assez parcimonieusement de temps à autre. Peut-être était-ce ce qui en augmentait la valeur.
Ce fameux élixir (mon méditzine disait-elle) reposait dans un tonnelet de 2 litres comme en ont encore beaucoup de paysans alsaciens, posé sur un chais bien en évidence sur sa vieille commode. Avec son minuscule robinet en tige de merisier cela faisait vraiment une jolie pièce de ménage, sinon de musée.

Toutes les cinq ou six semaines le tonnelet avait mal... à l'abdomen, et cette maladie ne se guérissait que par un voyage à Maisongoutte d'où il revenait réconforté et plein de bonne humeur à revendre.
Naturellement ce voyage ne s'effectuait pas seul, car on n'a jamais vu un tonnelet, fût-il alsacien du meilleur cru, couvrir 18 kilomètres à pied via le col de Steige pour aller se faire remplir le ventre de l'autre côté de la montagne.
Donc un matin vers les 4 heures et demie, la grand-mère Régine, son tonnelet à l'épaule, ses écheveaux de laine dans son cabas et sa joyeuse bonne volonté dans ses vieilles jambes, prit le chemin du Val de Villé.
Il faut dire qu'à cette époque-là elle avait largement dépassé sa quatre-vingt cinquième année, mais que ses jambes étaient aussi agiles que celles d'une chevrette.
Le voyage d'aller s'effectua sans histoires. Elle fut accueillie comme toujours avec joie par ses parents et amis, puis reprit le chemin de sa maisonnette, nantie du sacro-saint tonnelet.
Si l'on avait dit à la Régine qu'elle s'en retournerait chez elle sur le dos d'un cheval de Sa Majesté le Roi de Prusse, Empereur d'Allemagne, Wilhelm II, elle ne l'aurait pas cru et elle aurait bien ri. Et pourtant c'est ce qui arriva.
Et c'est ainsi que les choses se passèrent.
En arrivant au sommet du Col de Steige, peu avant le restaurant, elle vit venir à elle deux Feldgendarmes à cheval. Elle ne s'en soucia pas plus que d'autre chose car cela faisait plus de quatre ans qu'elle voyait les casques à pointe aller et venir tous les jours devant sa maison et jusqu'à ce jour on ne s'était occupé d'elle, ni en bien ni en mal.
Mais ce jour-là ne fut pas comme les autres. Arrivés près d'elle ils l'interpellèrent : «Gross Mutter! Haben sie Papiere? » Et elle, Alsacienne en diable, de leur répondre en ce qu'elle appelait du français: «Ch'on pas b'zson d'papier. I' kann doch pas lire.»3).
- Wo wohnen sie?
- E Ront' 4).
- Wo?...
- ROTHAU!
- Ach gut! Kommen sie mit.
Et comme il ne pouvait être question de faire marcher ma grand-mère, ni devant, ni derrière, ni entre les deux chevaux, l'un des deux gendarmes la fit monter en croupe.
C'est dans cet équipage insolite que la grand-mère Régine fit une entrée triomphale à Rothau en ce jour de printemps 1918.
Mais comme toute médaille a son revers, la pauvre grand-mère se vit infliger deux jours de prison pour avoir quitté son Kreis5) sans papiers.
Elle ne se fit pas de mauvais sang pour si peu et aurait presque oublié cette condamnation infâmante si un beau jour du mois d'août le garde champêtre n'était venu la trouver à domicile portant un billet du maire, à l'époque Bürgermeister nommé d'office, et qui se trouvait être M. Etienne Jardiné, son propre neveu.
- Tante, lui dit-il, j'ai reçu l'ordre de te faire purger tes deux jours de prison, et comme j'ai le droit de remplacer cela par de la corvée, je vais t'inscrire comme si tu avais fait deux jours de corvée sur le chemin d'la Folie6) et le compte sera réglé.
- Was?... Quoi ...? répliqua la Régine indignée. C'est la première fois que le Kaiser me donne quelque chose et je le refuserais? A quoi penses-tu, Etienne ? ... Et la pelle à la main, à 86 ans, ma grand-grand-mère fit ses deux jours de corvée au chemin de la Folie.

Ernest BOLLE

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 87 (Noel 1974)
(1) Prononcer Rékine car elle était de Natzwiller.
(2) Trépoux: terrain communal d'utilisation gratuite pour celui qui le cultivait.
(3) J'ai pas besoin de papiers, je ne sais pas lire.
(4) Expression patoise qui signifie: à Rothau.
(5) Arrondissement.
(6) Chemin entre Rothau et Fouday, sur la rive droite de la Bruche.

Histoire du matou et de la counaille1)

Ernest Bolle

Je crois vous avoir déjà dit dans une de mes précédentes histoires que j'avais eu la grande chance de posséder un grand-père qui savait tout faire, des manches de haches, des hottes, des brise-dos pour le bois et le foin. Les roues de charrette n'avaient aucun secret pour lui et son grenier était toujours encombré de bûches de frêne pour son travail d'hiver de charron amateur.

Mais sa spécialité c'était de piéger et de dresser les jeunes corbeaux qu'il élevait en les nourrissant d'une pâtée dont lui seul avait le secret. Il l'a d'ailleurs emporté au tombeau. Mais entre nous, si son secret transperce je puis vous dire que cela ne doit pas sentir très bon dans sa tombe car déjà du vivant de ma pauvre grand-mère, elle lui disait «Joseph fais-moi le plaisir d'aller faire ta cuisine ailleurs.» Et le bon vieux ne se le faisant pas dire deux fois, mettait tous ses ingrédients dans une vieille gamelle de soldats (une Kochgeschirr) et confectionnait son brouet à distance respectueuse de l'odorat humain.

Quand ses jeunes élèves étaient capables de se nourrir de n'importe quoi, il s'en débarassait en les donnant de droite ou de gauche à des amateurs en échange d'un paquet de tabac ou d'un demi-setier de marc. Il n'en gardait jamais pour lui. Et pourtant!...

L'animal ailé et vorace dont il sera question avait manqué de crever deux ou trois fois pendant son élevage. Aussi dut-il garder cette jeune corneille bien plus longtemps que ses trois frères ou soeurs. Il est bien difficile de reconnaître le sexe d'un corbeau. Mais de celui-là, on en eut plus tard la confirmation.

Mon grand-père garda donc ledit corbeau...
Un de ses voisins possédait un beau chaton gris-tigré qui promettait de devenir un solide matou. Si mon grand-père aimait à sa façon, les oiseaux, par contre il avait horreur des chats.

Le petit chat, en l'absence du vieux, venait souvent chez ma grand-mère qui, elle, adorait tous les animaux et accueillait la petite boule grise avec une jatte de lait, récompensée par de bruyants ronronnements. Chose étrange le chat devint bien vite l'ami de Colas (c'était le nom donné au corbeau). Ils se taquinaient, s'ébouriffaient, chacun à sa façon, mais je suis sûr qu'ils s'aimaient bien. Ils mangeaient d'ailleurs à la même gamelle et ils avaient en commun la peur des chiens.

L'été, l'automne et l'hiver passèrent. Mon grand-père avait toléré le chat qui ne faisait pas de mal à son Colas. Au contraire, il l'amusait.
Par contre si le corbeau était fidèle la nuit à sa caisse derrière la cuisinière bien au chaud, le chat faisait des rondes nocturnes et mystérieuses.

Ce fut peu avant Pâques que l'Histoire des deux animaux prit pour eux une sérieuse tournure.
Un beau soir, mon grand-père appelle son Colas. Pas de Colas. Il le cherche partout; toujours pas de Colas. Mais le chat était là qui miaulait, cherchant sans doute lui aussi son compagnon. Mon grand-père lui trouvait le ventre bien gros! Et voici que le vieux, trompé par l'embonpoint du félin qui n'en pouvait mais, est pris soudain d'une colère terrible, encore accrue par quelques verres de schnaps.
Il met mon oncle en demeure d'attraper le chat et d'aller le noyer séance tenante. Il croit sincèrement que le chat a mangé son corbeau.

Ainsi fut fait. Mon oncle attacha un morceau de fer de trois livres au cou du chat avec une ficelle et s'en fut, la nuit tombée, le jeter à la Bruche. Donc plus de corbeau et plus de chat, mais en revanche des souris. Et surtout comme un manque de présence de ne plus voir ces deux jeunes bêtes s'amuser et se chamailler d'une façon bien souvent cocasse.

Un jour, deux jours avaient passé. Et que découvre ma bonne grand-mère au fond du panier de Colas? Deux oeufs blancs tachetés de gris. Ce fut presque une scène de ménage. «Tu te crois malin, dit-elle à mon grand-père, mais tu n'as pas vu que ta counaille s'était envolée au Roc-en-Nez 3) sûrement pour mieux couver. Oh les hommes!... Et maintenant ce pauvre mato?... Tu l'as fait noyer pour rien!... Vieux montrou!...»

Et j'en passe. Une semaine plus tard, il se trouva que la voisine qui croyait mordieu aux revenants et aux haxes4), s'en vint en catimini chez ma grand-mère. «Eugénie, ce soir ne pourriez-vous pas coucher mes deux petits? Il doit y avoir des haxes dans notre grenier. J'ai fait venir le vieux C. de Wildersbach pour qu'il me les chasse. Il sait les paroles, lui.»

Ainsi fut fait, les enfants couchèrent chez ma grand-mère et la nuit tombée la chasse aux haxes commença chez la voisine après maints petits verres de schnaps et un baragouinage incompréhensible. Tout à coup, au moment de lever la trappe qui fermait le grenier, on entend un retentissant «Miaou».
C'était le pauvre matou amaigri et tout pantelant. Derrière lui se traînaient quatre petits chatons encore presque nus qui cherchaient leur mère. Car le beau matou était en vérité une chatte qui, on ne sait par quel chemin, avait trouvé moyen de rejoindre son grenier natal pour y mettre au monde ses petits.

La vérité je l'ai sue plus tard; mon oncle n'avait pas jeté le chat à la Bruche. Il s'était contenté de le lâcher non loin de chez lui. Et le corbeau, me direz-vous? Eh bien après avoir, croit-on, élevé sa couvée, il revint dignement reprendre sa place derrière le foyer. Mais l'année d'après il ne retrouva plus son nid du Roc-en-Nez car la forêt avait été rasée pour permettre la construction du tunnel.

Ernest BOLLE

(1) corbeau, et par extension, corneille.
(2) brise-dos, sorte de hotte en bois, à claire-voie et destinée à transporter de lourdes charges dans les prés, les jardins, les forêts.
(3) Roc-en-Nez, la forêt qui s'élevait au-dessus du tunnel de Rothau.
(4) sorcières

Un beau lièvre de Pâques

ou

Étude sur le Lapin

Ernest Bolle

En cette année 1944, le printemps s'annonçait bien. On s'était peu à peu habitué au rationnement. On y avait fait face par des astuces de toutes sortes dont la principale consistait essentiellement à aller hamchtrer. Ce verbe, (prononcez : hammchtrer, si vous êtes de la Vallée) est issu de hamster. Et cela a donné une bien mauvaise réputation au sympathique animal, symbole vivant de l'économie et de la prévoyance, qui porte ce nom.

Bien sûr, il fallait se débrouiller d'une façon ou d'une autre. Il fallait surtout rester honnêtes, au moins dans les limites de la ceinture et cela comportait souvent des prodiges de ruses où le «Volksdeutsch» alsacien était passé maître.

Pas question d'élever des poules! On devait rendre compte des oeufs qu'elles étaient censées pondre. Les nourrir, oui, mais avec quels grains? Car ils ne couraient pas les rues, les grains de maïs ou de blé.
Les veaux? Pour avoir un veau, il faut d'abord une vache et tout un chacun n'avait pas une étable ni un terrain à foin pour nourrir un bovin, si frugal soit-il!
Il y avait bien tous les ans un ou deux cabris que l'on sacrifiait avec un serrement de coeur. Avez-vous déjà égorgé un chevreau? Si oui, ce ne fut sûrement pas de gaieté de coeur, ou bien alors, je puis vous dire que vous êtes pire qu'un ogre!
Je n'ai jamais pu sacrifier un agnelet ou un cabri, pas plus que je n'ai osé tirer sur un chevreuil. Confiteor!

Bien sûr; il y avait les escargots, les grenouilles, les truites, les pissenlits, les champignons, les orties... etc., qui amélioraient parfois le menu familial.

Mais surtout il y avait... Il y avait le lapin!!
Ah le lapin! Le lièvre des pauvres gens! Ce lapin dont on fait de tout: du ragoût, du pâté, des repas chauds, des repas froids... j'en passe. Oui, et surtout le lapin n'était pas compris dans le contingentement des matières alimentaires du troisième Reich.
Ma foi, sans m'en vanter, je puis vous affirmer que j'étais assez au courant en ce qui concerne l'élevage de ces aimables rongeurs.

J'avais loué dans les prés communaux, non loin de chez moi, deux pièces de dix ares chacune l'une réservée aux pommes de terre et l'autre au foin.
J'avais réussi à créer une variété de lapin obtenue par un croisement de bêtes provenant des environs de Mannheim et de «fauves» de Bourgogne, et qui ressemblait à s'y méprendre au grand lièvre de nos forêts bruchoises.
Il en était résulté une sérieuse amélioration des menus familiaux. Et puis, je vous dirai que bien souvent le lapin se transformait en cochon. Oui, parfaitement! Car les paysans de la haute vallée donnaient volontiers quatre livres de lard pour un lapin de trois livres (vivant).

Voilà, me direz-vous (vous qui étiez encore enfants à cette époque) des histoires de maquignons. Mais, quand vos parents mettaient dans votre assiette, le dimanche à midi, une cuisse de lapin bien cuisinée, vous demandiez-vous d'où elle venait? Pouviez-vous penser que depuis six, sept ou huit mois, un inconnu (de vous, mais pas de vos parents) avait pris soin de cette bestiole afin qu'elle puisse paraître ce jour-là, bien rissolée, sur votre table?
Bien sûr, vous ne pouviez pas le savoir, mais souvenez-vous tout de même qu'il ne fallait pas renâcler à la besogne pour se payer d'autres menus que ceux octroyés par l'économie de guerre du Grand Reich.

J'avais donc, ce printemps-là, repéré une belle tache d'orties à Mennequette. Elles promettaient d'être de belle taille pour la mi-mai, époque où leurs feuilles sont grasses, où les tiges ne sont pas encore filandreuses et où les graines ne sont pas encore mûres.
C'est à ce moment-là qu'il faut les faucher et les faire sécher à l'ombre. Cela donne le meilleur des fourrages que l'on puisse trouver dans nos vallons.

Sans vouloir m'opposer au progrès nutritif actuel des bêtes de consommation, ni dénigrer les moyens modernes de l'élevage industriel, je préfère, croyez moi, un «Michtkrätzler»1) à un poulet bien blanc, bien propre, bien présenté, mais voilà le hic, bien fade tel que nous l'offre le grand commerce de notre temps.
Il en est de même pour le lapin. Donnez-lui du bon fourrage, il vous donnera de la bonne viande, juteuse, parfumée et ferme, tandis que s'il n'a été nourri que de farines et de navets il n'aura à vous rendre, ce cher lapin, que ce qu'il a consommé.

Mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos lapins.
Vous savez aussi bien que moi que Rothau était comme une plaque tournante entre les deux camps de Schirmeck et du Struthof. Tous les plus beaux logements y avaient été réquisitionnés pour loger les «fonctionnaires mariés» occupés dans ces «Lagers». Or, à cette époque-là, au premier étage du «Château des puces» (immeuble bien connu à Rothau) habitait avec son épouse, un officier SS.

Quand le temps était beau, ils allaient le soir faire leur petite promenade au devant du Chenot, en passant par le sentier qui longeait ma maison.
Comme nous étions méfiants (et pour cause), nous connaissions à cinq minutes près, l'heure de la montée et celle du retour des tourtereaux.
Que de fois me suis-je creusé la cervelle pour chercher à leur jouer un tour de ma façon, sans toutefois m'exposer inutilement au choc en retour!...

L'occasion enfin se présenta. Peut-être à mes dépens, mais elle était belle.
C'était le Jeudi-Saint. J'avais une magnifique femelle prête à mettre bas. Voilà qu'en allant fourrager ma gent lapine j'aperçois la pauvre bête pantelante, prête à rendre l'âme2). Fouillant le nid bien garni des poils de la mère, je trouvai une demi-douzaine de petits, déjà froids.
Vous parlez d'une consternation! Moi qui me faisais une joie d'annoncer à mes enfants, à défaut de lièvre de Pâques, toute une jolie famille de lapineaux!

Que faire? Achevez la mère, et tout de même la consommer? Non, je n'avais ni le coeur, ni l'estomac à cela. La vendre au marché noir (et à bon prix) dépouillée et vidée, comme à la boucherie? Ah non, çà non plus! On a son honnêteté, pas vrai?
Et pourtant cela faisait un joli morceau d'au moins six livres. Qu'en faire ?
On dit que la nuit porte conseil. Mauvais ou bon, un conseil, c'est un conseil. C'est d'ailleurs la seule chose qu'on aime mieux donner que recevoir comme l'a dit, je crois, notre bon vieux Tristan Bernard. En effet, le lendemain matin, mon plan était réglé.

Etant donné que le Sturmbannführer montait au Chenot vers cinq heures du soir, j'avais tout mon temps devant moi. Donc, vers neuf heures du matin, après avoir «fait» mes bêtes, je pris ma pauvre lapine morte, je lui mis bien soigneusement un beau collet de fil de cuivre autour du cou, et j'allai l'accrocher au pied d'une haie en bordure du sentier qui conduit à la forêt.
Elle était assez cachée pour être découverte et assez découverte pour ne pas être vue. C'est tout ce que je demandais...

Donc, vers cinq heures de l'après-midi «pünktlich», je fais signe à ma femme. Et qui voyons-nous passer sur le sentier? le Sturmbannführer, accompagné de sa moitié, et revêtu de sa grande capote verte.
- «Attends une minute! dis-je à ma femme qui n'était pas au courant de l'affaire: Il va bientôt redescendre!»
En effet, trois minutes ne s'étaient pas écoulées que le gaillard redescendait le sentier d'un pas précipité (et pour cause!)
Il ne remonta jamais par là.
Le lendemain il y avait une peau de lapin dans sa poubelle.
Ils n'en moururent pas, cependant.

Ernest Bolle

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 78 (avril 1971)

(1) Mot alsacien désignant un poulet élevé en cour de ferme.
(2) Car, à mon avis, les bêtes ont aussi une âme.
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La cueillette des myrtilles à Raon-les-Leau

Durant la première moitié de ce siècle, le village de Raon-lès-Leau qui comptait bon nombre d'habitants, était particulièrement animé au courant du mois de juillet.

Les gens du lieu, pour se faire un revenu d'appoint, pratiquaient la cueillette des myrtilles (Li brimbleus) appelées aussi du nom populaire brimbelles ou raisins des bois, ainsi que la cueillette des framboises sauvages (Li frambouèses).

Tôt le matin, par petits groupes d'amis ou en famille, l'on partait vers son coin de prédilection : à la Crache, à la Corbeille vers le Trou du Diable, à Réquival, à la Charaille par le  Chemin d'Allemagne.

Arrivé sur place, après avoir repéré sa «tache de brimbelles», l'on commençait la cueillette. Une canne (pot-de-camp à grosse ouverture) attachée à la ceinture ou déposée à proximité de soi servait pour déposer les myrtilles cueillies avec une rafle (riflatte), sorte de peigne autrefois tout en bois, appelé aussi alurce.

Il fallait faire attention de ne pas mettre les feuilles ou les myrtilles vertes et de ne pas prendre les dents dans les branchages, d'où toute une technique.
La rafle à moitié remplie était vidée dans le pot, qui lui-même plein, était transvasé dans un seau ou un panier d'osier.

En grimpant la côte, au détour d'un fourré, il n'était pas rare de se trouver face à face avec un sanglier d'une étonnante agilité, ou d'une laie avec ses marcassins dans un nid de fougère, ou encore un chevreuil, tout aussi surpris et qui se sauvaient par bonds à travers la forêt. Très rarement c'était aussi parfois l'occasion de découvrir un coq de bruyère avec la poule et ses poussins.

Après trois ou quatre heures de cueillette, il y avait une petite halte car la faim, aiguisée par le bon air de la forêt, se faisait sentir. Tout avait été prévu. L'on sortait du «havresac» une boule de pain, des oeufs cuits durs, de la saucisse, du lard et comme boisson de l'eau, du sirop ou du café-chicorée. Le casse-croûte terminé, l'on reprenait la cueillette qui prenait fin au milieu de l'après-midi.

Les récipients bien remplis, l'on rentrait à Raon-lès-Leau. Là, madame Dony «la mère Mémé», épouse du garde-champêtre collectait la cueillette.

Tous se réunissaient devant la brasserie Simon, grosse maison carrée où l'on brassait la bière, et qui peut-être dans les siècles passés servait de monastère, maison rachetée en 1939 par la famille Bender.
Là un marchand, venu tout exprès de Badonviller, avec sa camionnette carrée et sa bascule, payait comptant la collecte de madame Dony.

Les brimbelles étaient destinées à la vente au détail, à la distillerie, à la coloration des vins, aux glaces, au sirop, à la confiture, en pâtisserie pour les gâteaux et tartes.
Les habitants du village en conservaient aussi pour leurs besoins personnels, spécialement comme remède quand l'on souffrait de diarrhées ou de maux de ventre.

La coutume voulait que l'on conserve les brimbelles dans des bocaux mais le plus souvent dans des bouteilles de bière de Baccarat. Avec une aiguille à tricoter il fallait s'évertuer pour les sortir (il était aussi difficile de les faire rentrer).
De nos jours les gens semblent avoir abandonné la cueillette des brimbelles, cette baie sauvage de nos forêts vosgiennes et on ne la rencontre plus guère que sur une savoureuse et traditionnelle tarte aux myrtilles.

Jean Simon

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 68 (avril 1967)


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Une ascension au Champ du Feu au temps jadis

Nos lecteurs trouveront sous ce titre un article écrit spécialement pour l'«Essor» par Monsieur Robert Redslob, doyen de la Faculté de Droit de Strasbourg.
C'est avec grand plaisir mois aussi avec fierté que nous accueillons dons les pages de notre revue un texte du prestigieux conférencier et de l'éminent écrivain des choses de l'Alsace qu'est Monsieur le Doyen Redslob.
Nous connaissons l'intérêt, pour ne pas dire tout l'amour, qu'il porte à nos montagnes vosgiennes. Parmi les anciens elèves, nombreux sont ceux qui apprécient dans ses chroniques de Radio Strasbourg, l'évocation précise, si prenante et si souvent émouvante de l'existence, telle qu'elle est et surtout telle qu'elle fut en un passé récent, des gens de nos plaines et de ceux de nos vallées.
Nous sentons tout le prix de la sympathie que Monsieur Robert Redslob manifeste à l'égard de notre revue.
Nous lui exprimons notre sincère gratitude.

Je fus initié, dès mon jeune âge, aux beautés que recèle la Vallée de la Bruche. Cette révélation me fut donnée par des parents qui habitaient Barr et chez lesquels, jeune garçon, j'allai passer des vacances.

Dès les premiers jours j'ai ressenti le charme des environs de Barr. Je me suis extasié devant les châteaux de Landsberg, de Spesbourg et d'Andlau. J'ai grimpé au Menelstein. J'ai admiré aussi les pittoresques villages environnants, si joliment semés dans le vignoble. Mon hôte était docteur, et il m'emmenait quelquefois dans sa calèche quand il allait voir ses malades dans la contrée. Je me rappelle que le cheval s'arrêtait de lui-même devant les maisons où le docteur donnait des soins réguliers.

Ces randonnées me plaisaient beaucoup. Mais j'aurais préféré que le docteur s'en allât par le pays à cheval, comme l'illustre Docteur Mathéus d'Erckmann Chatrian, et me prit en croupe.
Il y avait une autre distraction à Barr. On y jouait au tennis. Un court était aménagé dans un parc, et on remisait le matériel dans l'ancienne gare, un bâtiment primitif datant de l'époque où la première locomotive avait atteint la ville de la Kirneck.

J'avais comme partenaire Mlle Friesé, les frères Schmidt, qui passaient pour les champions de la contrée, et les enfants du docteur.
À cette époque, on lançait les balles en l'air, on «faisait des chandelles», c'était plutôt un jeu de grâce qui ressemblait au jeu de la raquette et du volant.

Or un jour, on entreprit une expédition d'envergure qui, en ces temps reculés, avait le caractère d'une exploration alpestre. On partit pour le Champ du Feu.
Les délibérations, les études géographiques et les préparatifs d'équipement et d'approvisionnement avaient pris plusieurs jours.

Un matin, de très bonne heure, nous prenions le train pour Molsheim, des boites à botaniser pleines de tartines, suspendues à l'épaule. Nous étions une grande et joyeuse compagnie. Il y avait les enfants Boeckel de Mittelbergheim, dont un garçon et une fillette qu'on appelait «Frèrele et Soeurele».
Il y avait Mademoiselle E. F. qui portait dans la montagne de larges culottes bouffantes à la Sultane, atours qu'elle cachait sous une jupe aussi longtemps qu'on était en ville.
Il y avait aussi un jeune homme qui avait opté pour la France, était interne au lycée de Nancy, n'avait plus le droit de revenir en Alsace, mais s'y glissait tout de même, en contrebande, pour passer ses vacances chez ses parents.
Pauvre Alsace! Pour aller à la gare avec nous, il avait caché son visage sous un ample feutre mou de son père qu'il tirait sur les oreilles, et il s'était affublé de lunettes bleues.

À Molsheim le train s'arrêta dans une cage vitrée sur un haut talus. Le contrôleur, Billet-Pfetzer, nous avertit qu'il fallait changer de voiture pour Rothau. Nous descendîmes dans une gare inférieure où un autre convoi nous attendait.
Bientôt nous remontions l'amène et souriante vallée de la Bruche où les forêts alternent avec les prairies en de douces et ravissantes modulations.

À Rothau nous avons pris nos bâtons pour gravir la montagne. Nous avons passé devant le «château» que je contemplai, recueilli, pensant qu'il abritait des chevaliers en armure, des dames en hennin, une cour d'honneur pour les tournois et des oubliettes pour les ennemis. Bientôt nous entrions dans la forêt pour en ressortir une heure plus tard au col de la Perheux.
Nous jetions un coup d'oeil vers le Ban-de-la- Roche, et on nous partait du vénérable apôtre, le pasteur Oberlin, qui avait porté Ia civilisation dans cette vallée jadis déshéritée.

Enfin on aboutissait au Champ du Feu qui était alors un vaste pâturage où résonnaient les cloches des troupeaux. Elles seules voguaient à travers le grand silence. Il n'y avait là-haut qu'une seule habitation humaine, une petite métairie devant laquelle coulait une fontaine mélodieuse.

Dans une chambre basse où l'on heurtait de la tête des poutres enfumées, on s'asseyait devant un haut poêle en fonte, historié de scènes de l'Ancien Testament. On dégustait une soupe à la crème et des pommes de terre à la crème sous l'oeil bienveillant de Madame Morel.

Ensuite nous longeâmes la crête sur la fameuse voie romaine qu'on appelait «le chemin des bornes». On n'entendait que le bruissement des sapins et le chant des oiseaux.
On pouvait se replonger dans l'époque où les Légions martelaient la montagne de leur pas de fer. On méditait sur Jules César, Varus, Arminius et la Forêt de Teutobourg.

Aujourd'hui cette voie romaine est dévastée par le tracé d'une route d'automobiles, le buccin des Légions s'est tu devant le klaxon, et le char romain a fait place aux fiacres à explosion.
On arrivait à la clairière de la Rotlach qui était alors une idylle. Une ferme perdue sur une prairie que de grands et sombres sapins entouraient d'une muraille, comme pour l'abriter contre les bruits du monde. On ne percevait que le beuglement d'une vache, ou l'aboiement d'un chien qui, de loin, annonçait le voyageur arpentant la forêt.

Au Welschbruch, maison forestière perdue dans les bois, nous étions en extase devant le petit chemin de fer qui serpentait au milieu des hautes futaies et franchissait des rivières pour descendre les troncs d'arbres vers le Holzplatz où s'accumulaient de vraies forteresses de grumes.

Nous aurions donné tout ce que nous possédions, à vrai dire pas grand'chose, pour grimper sur un de ces wagons mignons et nous faire véhiculer à travers la montagne. Rêve qui ne fut jamais exaucé, comme tant de rêves qu'on caresse au cours de la vie.

Quelquefois même nous apercevions un schlitteur qui acheminait, par une lente, prudente et savante manoeuvre, une haute  et vertigineuse charge de bois vers la vallée.

Depuis le Holzplatz nous nous traînions fourbus, le long de la Kirneck. On nous montrait la maison d'Edouard Schuré, le barde de l'Alsace druidique. Mais cela ne nous intéressait pas. Nous étions trop jeunes, et nos boites à botaniser étaient vides.
On rentrait à Barr. On buvait à longs traits, clapotants, aux quatre tuyaux de la fontaine monumentale sur l'adorable place de l'Hôtel de ville. Puis on se débandait.

J'ai gardé de cette journée mémorable un vivant et radieux souvenir. Ce fut la première révélation qui me fut donnée des montagnes qui forment le faite entre la Vallée de la Bruche et le pays barrais des châteaux, le Bürgenland.

Robert Redslob

L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck, n° 53 (octobre 1960)


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