En ce mercredi de printemps, toute la famille était
attablée
pour le repas de midi quand, tout-à-coup, retentit une corne au
dehors.
- Qui est-ce qui "coune"?
Déjà, j'étais sur le pas de la porte et je pouvais
répondre:
- C'est le "Poumel". Il est arrêté "en bas du rh'ein"!
Le "Poumel", c'était le "marchand de cochons"
de Wildersbach. Durant la matinée, il avait proposé ses
porcelets
au marché de Schirmeck, et, remontant vers son village, il
s'arrêtait
aux endroits où il escomptait trouver l'un ou l'autre client.
Mon père s'était levé de table, car,
d'après
les discutions entendues en famille depuis quelques temps, il
était
temps d'acheter "le" cochon. Ma mère n'allait pas tarder
à le suivre tenant le porte-monnaie dans la poche de son
tablier.
Déjà, tout un groupe s'était rassemblé
autour de la petite camionnette au plateau couvert d'une bâche et
aux ridelles à claire-voie laissant échapper, en
même
temps, que quelques brins de paille, l'odeur forte et
caractéristique
des porcelets.
C'est le moment d'en profiter! clamait le "Poumel". Regardez-moi
ça s'ils sont beaux! Et ils ont "baissé". Les prochains
seront
plus chers, c'est sûr!"
Prestement, il avait relevé la bâche découvrant
les porcelets rosés aux soies bien blanches. Il en avait pris
un,
l'avait déposé sur le sol sur ses pattes
antérieures
et le tenait par l'une des postérieures. Malgré les
protestions
de l'animal, il le présentait :
"Regardez-moi çà! C'est des "longs"! çà
va donner de belles bêtes!".
Déjà, l"Ernesse", notre voisin, marchandait et, bientôt, emportait le sien. À son tour, mon père en choisissait un, concluait le marché. Ma mère, mise au courant du prix, protestait, mais sortait finalement le porte-monnaie de sa poche et payait pendant que je suivais mon père qui portait notre nouveau cochon vers la "cochonnière". Dès qu'il le lâchaît, le nouveau pensionnaire se réfugiait tout au fond de l'enclos, sur les planches qui allaient lui servir de lit jusqu'au jour de son sacrifice. Je courais vite quérir une brassée de paille pour sa litière et, au jardin, quelques feuilles de chou ou de betterave pour tester son appétit. Puis le repas interrompu reprenait avec comme sujet de conversation notre nouveau cochon.
À partir de ce jour, ma mère avait comme tâche supplémentaire de préparer le "touillon". En attendant l'abondance de l'automne, il lui fallait souvent faire preuve d'ingéniosité pour rassembler le nécessaire à cette préparation : feuilles de choux et de betteraves, pissenlits et plantains moyens ramassés au long des chemins, épluchures de pommes de terre ou d'autres légumes, à quoi on ajoutait, parcimonieusement du son et du lait écrémé. Au fur et à mesure que le porc croissait, la ration versée deux fois par jour dans l'auge de pierre augmentait. De temps à autre, notre voisin venait le voir avant de nous montrer le sien. À chaque fois, c'étaient des compliments réciproques au sujet de la rapidité de leur croissance. Puis venaient la moisson du seigle et la récolte des pommes de terre.
Il s'agissait alors d'engraisser notre pensionnaire en vue du sacrifice. Tous les jours, on lui versait deux grands seaux remplis à ras-bord d'une riche pâtée. Il grandissait à vue d'oeil. Mon grand-père qui s'y connaissait, déclarait : Maintenant, il "prend" au moins une livre et demie par jour!" Fin octobre, début novembre, le seigle et la réserve de petites pommes de terre étant épuisés, on jugeait qu'il "faisait" bien entre 180 et 200 livres et que le moment était venu. Mon père lavait alors la grande cuve et aiguisait ses couteaux. Cela serait pour demain!
Le
lendemain
matin. assisté de mon parrain, il ouvrait la porte de la "cochonnière"
et déposait sur le sol une poignée de grain. Lorsque la
pauvre
bête s'immobilisait pour quêter cette friandise, la lourde
masse s'abattait au devant de son front, juste entre les deux oreilles
pendantes, et elle s'affalait sur le côté. Aussitôt
les deux hommes, posant chacun un genou sur elle, la maintenaient l'un
par une patte de derrière, l'autre par une patte de devant. La
pointe
effilée du long couteau fraîchement aiguisé
s'enfonçait
à la base de la gorge et pénétrait jusqu'au coeur,
faisant jaillir un flot de sang. Tenant dans la main gauche une
cuvette,
je recueillais le liquide rouge, chaud et poisseux en le remuant
vivement
de la main droite pour qu'il ne se coagulât pas. Le sang
était
ensuite versé dans un pot de terre, battu avec une cuiller de
bois,
puis salé et mis au frais pour la préparation du boudin.
Après quelques spasmes, la bête gisait maintenant sur le
sol,
inerte et flasque. On allait procéder à son ultime
toilette.
Le cochon était placé dans la grande cuve de bois, agenouillé sur ses quatre pattes repliées sous lui. Mon parrain me disait, rigolard : "Tu vois, il fait sa prière!" Après avoir saupoudré son dos de colophane, mon père versait lentement l'eau bouillante de tous nos pots et casseroles. Puis, à l'aide d'une corde, il tournait et retournait le cochon dans ce bain fumant. Bientôt de grosses touffes de soies et des plaques entières de son épiderme se détachaient. On le hissait alors sur une échelle courte qu'on plaçait au-dessus de la cuve. Puis à l'aide du grattoir et des couteaux, on enlevait toutes ses soies. Avec le crochet du grattoir, on arrachait la corne de ses doigts. Enfin, on faisait passer la pointe d'un crochet de boucher entre l'os et le tendon d'une patte postérieure, on fixait ce crochet à un barreau de l'échelle et on la dressait contre la porte de la grange. Tout était prêt pour le dépeçage.
Après avoir bu un verre et fumé une pipe, mon père reprenait son couteau. Partant de l'entre-cuisses, d'un geste sûr, il ouvrait le ventre jusqu'à la base des côtes. Puis il recueillait les entrailles fumantes dans une corbeille garnie d'une toile blanche. Ensuite, à l'aide du hachoir, il découpait le porc en deux, du haut en bas. Chaque moitié était débitée en ses différents morceaux : jambon, épaule, côtelettes, bande de lard, etc...
Pendant que mon parrain rinçait la cuve et balayait le lieu du sacrifice, mon père préparait les boyaux qui allaient servir à la confection du boudin. Entre le pouce servant de guide et une cuiller maintenue en guise de râcloir par les autres doigts, il faisait passer l'intestin grêle trempé au préalable dans un seau d'eau tiède. Il m'expliquait que l'intestin étant constitué de trois couches, cette opération éliminait les couches interne et externe, et que la couche restante (couche musculaire) était ainsi parfaitement propre.
Le sacrifice du cochon était pour la famille le début
d'une période d'abondance. Pour le repas de midi, mon
père
découpait des tranches de foie qu'il enveloppait dans la "toilette"
(le péritoine), ainsi que le font les charcutiers avec leurs "crépinettes".
Ma mère découpait en petits dés les chutes de
viande
du dépeçage pour les mettre à mariner dans du vin
blanc, avec oignon et persil, afin de préparer le paté en
croûte du dimanche. Et puis, il allait y avoir le boudin et la
gelée,
la choucroute garnie avec les plates-côtes salées.
Ce jour-là, après le repas de midi, ma mère allait
entretenir le feu de la cuisinière pour faire fondre le
saindoux.
Ah! le saindoux! Si, dédaigné aujourd'hui, il
était
en ce temps-là très prisé pour la cuisine, et pas
seulement pour cuire la choucroute! Je me rappelle avoir vu mon
grand-père
en garnir des tartines qu'il salait avant de les déguster avec
un
plaisir évident! La graisse du cochon était
découpée
en petits dés jetés dans le grand pot de fonte. Peu a
peu,
les cubes fondaient en grésiliant. On versait cette graisse
bouillante
au travers d'un tamis qui retenait les graillons, dans des pots de
grès
gris. Lentement, la transparente figeait et prenait une teinte d'un
blanc
immaculé.
Le lendemain, on faisait le boudin. Dans une grande marmite, on
cuisait
à l'eau un gros chou, des oignons et un bon morceau de viande.
À
l'aide d'une écumoire, on recueillait toutes les parties solides
et on les passait à la machine à hacher. (L'eau de
cuisson,
rallongée et mise sur le feu allait servir à cuire les
boudins
et deviendrait soupe). Quant tout était passé, on
ajoutait
le sel, le poivre et la sariette pilée. Après avoir
goûté,
on versait le sang et on touillait le tout. À l'aide de la "boudinière"(
sorte d'entonnoir), on remplissait les morceaux de boyaux coupés
à la longueur voulue.
Chaque boudin était ensuite lié, percé plusieurs
fois à l'aide d'une aiguille à repriser pour qu'il
n'éclatât
pas pendant la cuisson, puis plongé dans le bouillon. Quand un
boudin
remontait à la surface, c'est qu'il était cuit. À
l'aide d'une cuiller en bois, ma mère le retirait et le
déposait,
tout fumant, dans le grand plat de terre. Si l'un ou l'autre boudin
éclatait
pendant la cuisson, tant pis! ou plutôt, tant mieux la soupe de
boudin
n'en serait que meilleure!
Le lendemain était aussi le jour où l'on assaisonnait la viande. Dans une terrine remplie de sel, mon père ajoutait le poivre moulu, les feuilles de laurier, les clous de girofle et un grand bol d'ail coupé finement. Puis il brassait le tout. Dans la grande cuve, légèrement soulevée d'un côté, il répandait un peu de ce mélange puis il disposait les morceaux : lard, jambons, épaules, côtes, pieds et morceaux de la tête en avant soin, entre chaque couche de viande, de répandre son assaisonnement. Un grand drap maintenu par deux planches recouvrait la cuve pour empêcher le passage éventuel d'une mouche. Après deux jours, on allait régulièrement ouvrir la cuve pour arroser la viande avec la saumure formée sous l'action du sel.
Au bout de trois jours, il était temps de préparer la "gelée". Dans la grande marmite, on plaçait les morceaux de la tête et les pattes. On ajoutait le bouquet garni, quelques carottes et du vin blanc. On laissait mijoter le tout plusieurs heures durant. La chair se détachait alors toute seule des os. On la découpait en petits morceaux, on la répartissait dans les récipients, on versait dessus le bouillon réduit et on mettait au frais. Le lendemain, on pouvait déguster la gelée recouverte d'une fine pellicule de graisse blanche et onctueuse.
Enfin venait le temps de mettre à fumer côtelettes,
palettes,
lard et jambons. Mon père accrochait tous ces bons morceaux
à
l'intérieur de la cheminée, en ayant soin de leur
éviter
les courants trop chauds de gaz échappés des
différents
fourneaux de la maison.
Une fois fumée, la viande était pendue à la poutre
du cellier et se gardait jusqu'au printemps suivant. Alors que le lard
servait aux casse-croûte ordinaires, côtelettes,
épaules
et jambons agrémentaient les repas des dimanches et jours de
fête.
Il y a bien longtemps de cela, maintenant, que nous avons tué notre dernier cochon. Quand, à la maison, nous mangeons parfois du boudin (aux matières amylacées, c'est-à-dire à la fécule), de la gelée (gelée maggi) ou du jambon (même s'il est "à l'os"), je ne puis m'empêcher de me dire avec nostalgie:
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Passant sur le sentier proche, son voisin lui lança:
- Ça promet, le kirsch c't' année !
- Pourvu que ça n' soye pas comme l'an dernier!
L'année précédente, en effet, les cerisiers avaient eu une toute aussi merveilleuse floraison. Puis, un jour, la pluie s'était mise à tomber. Le lendemain, alors que le vent tournait au nord, la journée avait vu une alternance de giboulées, lourdes averses de pluie mêlée de grésil, et de périodes ensoleillées. Le soir, le ciel entièrement découvert laissait augurer une nuit froide. En effet, au lever du jour, l'herbe nouvelle craquait sous le pied et une couche de glace épaisse de près d'un centimètre recouvrait l'auge de l'abreuvoir. Quelques jours plus tard, les fleurs grillées par le gel jonchaient le sol sous les deux cerisiers.
Heureusement, cette année-ci, ils fleurissaient alors que c'était "noire lune" et que le temps était chaud pour la saison. "Si seulement la lune rousse était passée !" se disait Emile. Les jours passèrent. Les cerisiers défleurirent, épandant sur le verger la pluie blanche des pétales. Les Saints de Glace passèrent, inaperçus. Et la pleine lune de mai, la rousse qui mange parfois toute une récolte de fruits en une nuit, passa à son tour sans le moindre coup de froid. Déjà, les arbres étaient criblés de petites cerises vertes. L'Emile ne se lassait pas d'aller admirer ses cerisiers. En rentrant à la maison, il disait à sa femme : "Je n'ai jamais vu ça. On dirait qu'on les a jetées après !".
Vint la seconde quinzaine de juin. Le temps était si beau et si chaud que c'était un plaisir de faner. L'Emile faucha l'herbe de son verger et constata que les cerises étaient en train de mûrir, attirant déjà les oiseaux. Pour écarter geais, merles, grives, étourneaux et autres moineaux, il confectionna deux pa-ouintahs qu'il alla fixer à la cime des cerisiers. Et il se dit qu'il était temps de préparer ses tonneaux.
Il possédait deux belles barriques de châtaignier, de
chacune cent trente litres. Sur le fond, on pouvait encore lire:
«SENECLAUZE-ORAN».
Elles dataient d'avant-guerre. Il les avait eues en faisant venir du
vin
d'Algérie à l'occasion l'une de la communion et l'autre
du
mariage de sa fille. Son voisin, qui était un peu menuisier,
leur
avait aménagé une portière sur l'un des fonds et,
depuis elles servaient tous les ans à recevoir les fruits
destinés
à la distillation.
L'Emile en avait grand soin. Dès après
usage, il les lavait à l'eau chaude, les mettait sécher,
les soufrait, les fermait et les rangeait dans un coin de la grange. Il
alla donc les quérir, brancha le tuyau de caoutchouc sur le
robinet
et se mit à les emplir d'eau. Il constata avec satisfaction que,
si l'eau suintait légèrement entre les douves
sèves,
ses tonneaux ne fuyaient pas vraiment et qu'ils seraient à
nouveau
bien vite étanches.
Déjà sa femme avait à plusieurs reprises cueilli quelques cerises aux branches basses, pour les goûter d'abord, puis pour faire une tarte et de la vôte Les cerises étaient mûres mais il attendrait encore quelques jours, car il savait bien que pour mettre au tonneau, le fruit n'est jamais trop mûr. Enfin il les trouva à point car elles commençaient à être un peu crâpies près de la queue. De bon matin, il s'en fut au verger avec sa grande échelle, un crochet pour rapprocher les branches, une bassine et sa bossotte. Il dressa l'échelle, la posa contre une forte branche, monta quelques échelons et commença la cueillette. Par poignées, il cueillait les fruits bien mûrs qui se détachaient facilement de leur queue.
Il eut bientôt les mains rouges et collantes de sucre. La bossotte pleine, il descendit la vider dans la bassine et remonta. Deux jours durant, il cueillit ses cerises, déplaçant l'échelle tout autour de chaque arbre, vidant la bossotte dans la bassine et la bassine dans les tonneaux. Enfin, éreinté, les plantes des pieds douloureuses à force d'être resté debout sur les barreaux de l'échelle, il put contempler ses deux fûts remplis jusqu'à dix centimètres du bord de fruits sucrés et parfumés à souhait. C'était bien la première fois qu'ils étaient simultanément pleins de cerises!
Comme il faisait chaud, les cerises ne tardèrent pas à
fermenter. Le surlendemain, quand l'Emile rendit visite à ses
tonneaux,
il constata que les fruits étaient à ras bord. Il
enfonça
alors dans la
matière
en fermentation un gros rondin de noisetier. Le gaz carbonique
prisonnier
dans la masse s'échappa en un gros bouillonnement gargouillant.
Il renouvela plusieurs fois le mouvement du bâton et le niveau
des
cerises redescendit.
Il se dit en lui-même:
"ça
cuit
vite et bien !" Il revint à intervalles de temps
réguliers
répéter l'opération.
À chaque fois, la matière
devenait de plus en plus en plus liquide et il put bientôt la
remuer
facilement. Il fut bien tenté d'ajouter un peu de
soleil
d'Erstein pour augmenter le rendement, mais la crainte des
contrôleurs
des "indirectes" et la peur de perdre son "privilège
de
bouilleur de cru" l'en dissuadèrent. Au bout d'une semaine,
la fermentation était achevée. Il mit les
portières
en place et ferma hermétiquement ses tonneaux, attendant avec
impatience
le jour de la distillation.
Vint enfin l'automne. Il alla trouver le propriétaire de
l'alambic
et, ensemble, ils fixèrent le jour où il pourrait
disposer
de l'appareil. Se rendant au marché de Schirmeck, sa femme fit
au
tribunal cantonal, bureau des contributions indirectes, sa "déclaration
de distillation" : "Deux fûts de 130 litres contenant
chacun
10 litres de cerises. Propre récolte."
L'Emile aurait pour cela le droit de distiller le lundi suivant de
8 heures à 18 heures. Il calcula que, l'alambic pouvant contenir
nonante litres, il pourrait répartir sa
matière
en trois
brûlées
et qu'il lui resterait tout le temps de "faire la belle",
c'est-à-dire
de repasser le
litrin
pour obtenir son eau-de-vie. La veille du grand jour, il conduisit ses
tonneaux
et deux grands sacs remplis de bois bien sec dans le petit appentis
abritant
l'alambic.
Le lundi matin, dès 7 heures, il était à pied d'oeuvre. Il contrôla le niveau d'eau dans le bain-marie, il ouvrit un fût et le renifla : cela sentait finement l'amande, le "noyau" comme il disait. Puis il versa une partie du contenu dans le cuveau et "chargea" l'alambic. Il mit en place le chapiteau, puis le tuyau reliant celui-ci au bac de refroidissement. Enfin, il prépara le feu dans le foyer : les pages froissées d'un journal et du petit bois. Il n'était pas tout à fait 8 heures, mais son impatience était telle, qu'il frotta tout de même l'allumette. Le papier s'enflamma et bientôt le feu ronfla. Il fit bien attention de ne pas faire un trop gros feu, car il savait bien que "les cerises, faut s'en méfier, cela va au feu pire que le lait" ! Il n'avait plus maintenant qu'à attendre que "ça coule".
Assis sur le petit banc, adossé au mur, il tirait lentement sur sa pipe, se demandant à combien cela allait couler. De temps en temps, il rechargeait le feu. Il alla poser la main sur le chapiteau : il était brûlant. Il sentit le tuyau : la chaleur montait déjà, mais il pouvait encore le tenir. Bientôt il dut déplacer sa main : à l'intérieur, les vapeurs brûlantes progressaient vers le bac de refroidissement. Tout à coup, la fine odeur du kirsch envahit l'appentis, puis quelques gouttes perlèrent au tuyau d'écoulement et le "litrin" se mit à couler dans le seau de fer blanc.
Il plaça l'éprouvette pour mesurer la "force" (le degré alcoolique). Elle fut bien vite pleine. Le pèse-alcool plongea et indiqua 26 degrés Cartier "Vingt dieux ! s'exclama l'Emile, c'est bon !" Et sûr d'avoir un fameux rendement, il bourra sa pipe, l'alluma avec une braise du foyer et sortit sur le pas de la porte.
Le litrain coulait lentement. De temps en temps, l'Emile allait
voir.
Quand le deuxième seau fut à moitié rempli, il se
dit qu'il était temps de contrôler s'il y avait encore de
la "force". Il en laissa couler deux doigts dans un verre et le versa
sur
le chapiteau tout en approchant la flamme de son briquet. Une flamme
mauve
et furtive au-dessus du liquide qui s'évaporait indiqua qu'il y
avait encore un peu d'alcool.
Il se dit en lui-même : "J' m'en
vas laisser le feu baisser et je pourrai recharger." Et il
recommença,
après avoir vidé l'alambic, les mêmes
opérations
que le matin même. Mais l'appareil étant maintenant bien
chaud,
il lui fallut attendre moins longtemps avant que cela ne coule. Quand
sa
femme vint lui apporter son
dîner
(une bonne potée de choux, une saucisse de ménage et une
chopine de vin rouge) il lui annonça fièrement : "ça
va donner pas loin de vingt litres de goutte ! Et de la bonne !"
Vers deux heures de l'après-midi, tout le litrain
était
passé. Il ne restait plus qu'à "faire la belle",
c'est-à-dire
tout repasser pour obtenir l'eau-de-vie raffinée. Il laissa le
feu
se réduire à quelques braises, puis déchargea. Il
procéda alors au nettoyage de l'appareil. Avec une brosse
enduite
de cendres de bois du foyer, il récura l'intérieur de
l'alambic
et l'intérieur du chapiteau, puis lava à grande eau. Il
versa
ensuite avec précaution le litrain dans le grand chaudron de
cuivre
étincelant et remit le chapiteau. À ce moment, son voisin
passa le voir.
- Alors, ça marche ?
- Y'a pas à se plaindre !
- T'as pas trop soif d'être là, près du feu,
depuis le matin?
- Je boirais bien une bonne bière!
- Eh ben ! J' t'en paye une à côté. (le
café était à quelque cent mètres de
là!)
- C'est ça. J' mets tout en route et je viens.
L'Emile refit du feu (pas trop, car pour la belle, faut y aller
doucement
!). Il prépara le seau pour recueillir l'eau-de-vie et
plaça
même au dessus un passe-café avec une
patte
blanche en guise de filtre, puis il se dit qu'il pouvait maintenant
aller
boire sa bière.
Ayant fermé la porte, il rejoignit le voisin au café.
Celui-ci avait déjà fait servir deux demis et attendait
l'Emile
pour trinquer. Ils trinquèrent. L'Emile porta lentement son demi
à ses lèvres et, légèrement en
arrière,
il but à longues et lentes gorgées, rythmées par
le
va-et-vient de sa pomme d'Adam, les trois quarts de la bière
fraîche
et désaltérante. Puis il reposa son verre en poussant un
soupir de satisfaction.
Aussitôt, la conversation s'engagea et l'Emile retraça toute l'histoire de son kirsch depuis la floraison (Dis ! te t' rappelles comme i' z' étaient fleuris ! ?) jusqu'à ce jour. Les demis vidés, il commanda sa tournée. Il se sentait bien. Là-bas, dans la distillerie, l'eau de vie devait maintenant couler dans le seau. Il faudrait bientôt aller voir le feu. Il leva son verre pour la dernière lampée, mais il n'acheva pas son geste. Comme mû par un ressort, il avait déposé son demi, et s'était levé, parlant pour lui-même "Vingt dieux ! Le tuyau !"
Il planta là le voisin éberlué et courut vers la distillerie. Quand il ouvrit la porte, un flot de vapeur d'alcool s'échappa au dehors. Il avait en effet oublié de remettre le tuyau de cuivre reliant le chapiteau au bac de refroidissement ! Fébrilement, il mit le tuyau en place. Au bout de quelques minutes, l'eau-de-vie coulait enfin dans le seau. Heureusement, la perte n'était pas encore catastrophique, mais il l'évalua tout de même à près d'un tiers, car il n'obtint finalement que quatorze litres de bon kirsch.
Le lendemain, quand il alla déclarer au bureaux des "indirectes" le rendement de ses tonneaux pour obtenir "le permis d'enlèvement", il était un peu gêné en pensant que la demoiselle de service trouverait que ses deux fûts de cerises n'aient rapporté que cela. Mais la demoiselle en question "se fichait" royalement de l'Emile, de ses tonneaux et de ses cerises. Quand il lui annonça : "Quatorze litres à vingt degrés et demi" (il parlait toujours en degrés Cartier), elle rectifia, le crucifiant : "Disons quatorze litres à cinquante degrés centigrades, soit sept litres d'alcool pur !".
L'Emile pris son permis d'enlèvement, rentra au village, passa à la distillerie et emporta chez lui sa bonbonne de kirsch sans adresser la parole à qui que ce soit !
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
C'était,si je m'en souviens bien, en septembre ou octobre 1918.
J'étais, comme on dit chez nous, cuit et cru dans les jupes de ma grand-mère, une vieille Alsacienne qui, par fierté d'être née dans le département des Vosges et d'avoir été confirmée par Monseigneur l'Evêque de Saint-Dié, n'avait jamais plus voulu prononcer un mot d'allemand ou même d'alsacien depuis la mort de sa mère qui, elle, ne parlait que le patois de chez nous ou le platt'ditsch, car elle était native du Hohwald.
Donc, ce matin d'automne, je vois arriver tout droit sur nous (comme dans la marine) un cavalier de la glorieuse armée de notre Kaiser Wilhelm qui s'arrête et demande à la voisine si c'était bien ici qu'habitait l'ancienne cuisinière de Rothschild.
Car, j'oubliais de vous le dire, ma chère Marie de grand-mère avait servi depuis l'âge de quinze ans jusqu'à la trentaine, ce qui fait tout de même un bail, chez le célèbre baron du siècle dernier. Et comme cordon bleu, s'il vous plaît.
Donc, voilà mon uhlan qui me baragouine je ne sais quoi et
qui
me tend la bride de son cheval. Sans doute pour qu'il ne se sauve pas.
Je prends la bride et la noue au crochet du mur du jardin.
- Gut! qu'il me dit, et, sortant quelques zwieback
de sa poche, il me les donne.
Puis de sa grosse patte toute de rouge velue (il me faisait penser
à un gros matou) le voilà qui extirpe de sa poche
un
papier soigneusement plié et le tend à ma
grand-mère.
C'était un « bon »... pour un poulet
rôti!...
Je n'avais jamais vu, et jamais vu depuis, cheveux gris se dresser
sur la tête d'une comme ce jour-là!
- Mon coq à un officier prussien, rugit-elle!
Un instant, elle considéra le bon réglementaire
garanti
sans doute par l'effigie dont il s'ornait, du très noble
General-Feld
Marschall von Hindenburg. Puis après quelques secondes de
réflexion
:
- Va, lui dit-elle en allemand, tu diras à ton cochon d'officier
qu'il l'aura son coq, et bien rôti! Mais dis-lui qu'il me faut de
la graisse pour le lui cuisiner. Pas de graisse, pas de coq!
Le Bavarois parti, elle me fait:
- Viens, allons chez la Clémentine (c'était sa
nièce).
Il y a quelques jours qu'une de ses poules est crevée ;
espérons
qu'elle sera encore en bon état.
Et nous voilà partis chez la Clémentine.
- Où qu' c'est qu'elle est enterrée ? demande ma
grand-mère.
- Quoi?... demande la Clémentine.
- Mais la poule, répond grand-mère.
- Tantie, c'est vous qui l'avez mise au trou, et elle n'a pas l'air
d'avoir bougé depuis lundi.
Et voilà la vieille armée d'un croc qui commence
à
faire un de ces terrassements comme seules les femmes ont le secret.
Enfin
la poule est découverte, et pas en trop mauvais état ;
seules
quelques plumes se détachaient assez facilement.
-Il n'y aura pas besoin de l'échauder, dit ma grand-mère.
Elle l'échauda tout de même, car, vous tous qui me
lisez
et qui avez un métier, vous savez aussi bien que moi que
même
si c'est une farce elle doit se faire proprement.
- Va au grenier, me dit la grand-mère et ramène-moi la
vieille cocotte qu'on sert plus, car je ne veux tout de même pas
cuire le cadavre-là dans une de nos casseroles. Et puis tu iras
au jardin et tu m'apporteras une belle branche de
Loebstock.
Ça couvre tout. Pendant le siège de Paris on en a vu
d'autres!...
Juste comme j'entre à la cuisine, voilà mon Bavarois
qui rapplique avec son
Butterschmalz.
Il y en avait au moins une livre, ce qui était à peu
près la ration de nous trois pour un mois. Elle en mit
soigneusement
les neuf dixièmes de côté et me fit une
tartine
avec le reste.
- Tiens, mon petiot, me dit-elle, c'est la part du Prussien. Il mangera
bien sa bête sans graisse, et comme cela elle rôtira mieux.
Il est fort possible que mes enfants n'en voudraient pas de cette
tartine-là.
Mais moi, je vous l'avoue j'aurais bien prié le Bon Dieu afin
que
tous les jours un bavarois vienne frapper à la porte...
Pour midi la poule était dorée à point et
l'ordonnance
de l'officier de la fière armée victorieuse du Kaiser
était
là, avec plat et serviette, prêt à emporter la
pitance
à son Oberst (ou assimilé), et présentant la
pièce
de cinq marks promise par le sacro-saint papier à l'image
d'Hindenbourg,
à ma chère Marie Grand-mère.
- Tiens, dit-elle en me glissant 50 pfennig dans la main, et ferme
ton bec, car...
Sur cette charitable mise en garde, elle enchaîna lancée dans une interminable litanie où il était question de Prussiens, de Badois, de Schwobes, d'Autrichiens et Dieu sait quoi encore.
Elle était encore à marmonner dans sa moustache
(qu'elle
avait fort longue) quand la porte s'ouvrit et que le géant rouge
s'encadrant dans l'entrée se mit au garde-à-vous, et lui
dit (en allemand naturellement):
- Madame, mon chef me charge de vous faire savoir qu'il n'a jamais
mangé de sa vie, d'aussi bon poulet. Il était tendre
comme
du beurre et on sentait qu'il avait été
préparé
par une vraie Parisienne.
Voilà une pièce de 10 marks, de sa part.
- Bach' mo ki,
répondit
ma grand-mère.
- Danke schön, rétorqua le ulhan.
Ernest Bolle
Toutes les cinq ou six semaines le tonnelet avait mal... à
l'abdomen,
et cette maladie ne se guérissait que par un voyage à
Maisongoutte
d'où il revenait réconforté et plein de bonne
humeur
à revendre.
Naturellement ce voyage ne s'effectuait pas seul, car on n'a jamais
vu un tonnelet, fût-il alsacien du meilleur cru, couvrir 18
kilomètres
à pied via le col de Steige pour aller se faire remplir le
ventre
de l'autre côté de la montagne.
Donc un matin vers les 4 heures et demie, la grand-mère
Régine,
son tonnelet à l'épaule, ses écheveaux de laine
dans
son cabas et sa joyeuse bonne volonté dans ses vieilles jambes,
prit le chemin du Val de Villé.
Il faut dire qu'à cette époque-là elle avait
largement
dépassé sa quatre-vingt cinquième année,
mais
que ses jambes étaient aussi agiles que celles d'une chevrette.
Le voyage d'aller s'effectua sans histoires. Elle fut accueillie comme
toujours avec joie par ses parents et amis, puis reprit le chemin de sa
maisonnette, nantie du sacro-saint tonnelet.
Si l'on avait dit à la Régine qu'elle s'en retournerait
chez elle sur le dos d'un cheval de Sa Majesté le Roi de Prusse,
Empereur d'Allemagne, Wilhelm II, elle ne l'aurait pas cru et elle
aurait
bien ri. Et pourtant c'est ce qui arriva.
Et c'est ainsi que les choses se passèrent.
En arrivant au sommet du Col de Steige, peu avant le restaurant, elle
vit venir à elle deux Feldgendarmes à cheval.
Elle
ne s'en soucia pas plus que d'autre chose car cela faisait plus de
quatre
ans qu'elle voyait les casques à pointe aller et venir tous les
jours devant sa maison et jusqu'à ce jour on ne s'était
occupé
d'elle, ni en bien ni en mal.
Mais ce jour-là ne fut pas comme les autres. Arrivés
près d'elle ils l'interpellèrent : «Gross Mutter!
Haben
sie Papiere? » Et elle, Alsacienne en diable, de leur
répondre
en ce qu'elle appelait du français: «Ch'on pas b'zson
d'papier.
I' kann doch pas lire.»3).
- Wo wohnen sie?
- E Ront' 4).
- Wo?...
- ROTHAU!
- Ach gut! Kommen sie mit.
Et comme il ne pouvait être question de faire marcher ma
grand-mère,
ni devant, ni derrière, ni entre les deux chevaux, l'un des deux
gendarmes la fit monter en croupe.
C'est dans cet équipage insolite que la grand-mère
Régine
fit une entrée triomphale à Rothau en ce jour de
printemps
1918.
Mais comme toute médaille a son revers, la pauvre
grand-mère
se vit infliger deux jours de prison pour avoir quitté son
Kreis5)
sans papiers.
Elle ne se fit pas de mauvais sang pour si peu et aurait presque
oublié
cette condamnation infâmante si un beau jour du mois d'août
le garde champêtre n'était venu la trouver à
domicile
portant un billet du maire, à l'époque Bürgermeister
nommé d'office, et qui se trouvait être M. Etienne
Jardiné,
son propre neveu.
- Tante, lui dit-il, j'ai reçu l'ordre de te faire purger tes
deux jours de prison, et comme j'ai le droit de remplacer cela par de
la
corvée, je vais t'inscrire comme si tu avais fait deux jours de
corvée sur le chemin d'la Folie6)
et le compte sera réglé.
- Was?... Quoi ...? répliqua la Régine indignée.
C'est la première fois que le Kaiser me donne quelque chose et
je
le refuserais? A quoi penses-tu, Etienne ? ... Et la pelle à la
main, à 86 ans, ma grand-grand-mère fit ses deux jours de
corvée au chemin de la Folie.
Mais sa spécialité c'était de piéger et de dresser les jeunes corbeaux qu'il élevait en les nourrissant d'une pâtée dont lui seul avait le secret. Il l'a d'ailleurs emporté au tombeau. Mais entre nous, si son secret transperce je puis vous dire que cela ne doit pas sentir très bon dans sa tombe car déjà du vivant de ma pauvre grand-mère, elle lui disait «Joseph fais-moi le plaisir d'aller faire ta cuisine ailleurs.» Et le bon vieux ne se le faisant pas dire deux fois, mettait tous ses ingrédients dans une vieille gamelle de soldats (une Kochgeschirr) et confectionnait son brouet à distance respectueuse de l'odorat humain.
Quand ses jeunes élèves étaient capables de se nourrir de n'importe quoi, il s'en débarassait en les donnant de droite ou de gauche à des amateurs en échange d'un paquet de tabac ou d'un demi-setier de marc. Il n'en gardait jamais pour lui. Et pourtant!...
L'animal ailé et vorace dont il sera question avait manqué de crever deux ou trois fois pendant son élevage. Aussi dut-il garder cette jeune corneille bien plus longtemps que ses trois frères ou soeurs. Il est bien difficile de reconnaître le sexe d'un corbeau. Mais de celui-là, on en eut plus tard la confirmation.
Mon grand-père garda donc ledit corbeau...
Un de ses voisins possédait un beau chaton gris-tigré
qui promettait de devenir un solide matou. Si mon grand-père
aimait
à sa façon, les oiseaux, par contre il avait horreur des
chats.
Le petit chat, en l'absence du vieux, venait souvent chez ma grand-mère qui, elle, adorait tous les animaux et accueillait la petite boule grise avec une jatte de lait, récompensée par de bruyants ronronnements. Chose étrange le chat devint bien vite l'ami de Colas (c'était le nom donné au corbeau). Ils se taquinaient, s'ébouriffaient, chacun à sa façon, mais je suis sûr qu'ils s'aimaient bien. Ils mangeaient d'ailleurs à la même gamelle et ils avaient en commun la peur des chiens.
L'été, l'automne et l'hiver passèrent. Mon
grand-père
avait toléré le chat qui ne faisait pas de mal à
son
Colas. Au contraire, il l'amusait.
Par contre si le corbeau était fidèle la nuit à
sa caisse derrière la cuisinière bien au chaud, le chat
faisait
des rondes nocturnes et mystérieuses.
Ce fut peu avant Pâques que l'Histoire des deux animaux prit
pour eux une sérieuse tournure.
Un beau soir, mon grand-père appelle son Colas. Pas de Colas.
Il le cherche partout; toujours pas de Colas. Mais le chat était
là qui miaulait, cherchant sans doute lui aussi son compagnon.
Mon
grand-père lui trouvait le ventre bien gros! Et voici que le
vieux,
trompé par l'embonpoint du félin qui n'en pouvait mais,
est
pris soudain d'une colère terrible, encore accrue par quelques
verres
de schnaps.
Il met mon oncle en demeure d'attraper le chat et d'aller le noyer
séance tenante. Il croit sincèrement que le chat a
mangé
son corbeau.
Ainsi fut fait. Mon oncle attacha un morceau de fer de trois livres au cou du chat avec une ficelle et s'en fut, la nuit tombée, le jeter à la Bruche. Donc plus de corbeau et plus de chat, mais en revanche des souris. Et surtout comme un manque de présence de ne plus voir ces deux jeunes bêtes s'amuser et se chamailler d'une façon bien souvent cocasse.
Un jour, deux jours avaient passé. Et que découvre ma bonne grand-mère au fond du panier de Colas? Deux oeufs blancs tachetés de gris. Ce fut presque une scène de ménage. «Tu te crois malin, dit-elle à mon grand-père, mais tu n'as pas vu que ta counaille s'était envolée au Roc-en-Nez 3) sûrement pour mieux couver. Oh les hommes!... Et maintenant ce pauvre mato?... Tu l'as fait noyer pour rien!... Vieux montrou!...»
Et j'en passe. Une semaine plus tard, il se trouva que la voisine qui croyait mordieu aux revenants et aux haxes4), s'en vint en catimini chez ma grand-mère. «Eugénie, ce soir ne pourriez-vous pas coucher mes deux petits? Il doit y avoir des haxes dans notre grenier. J'ai fait venir le vieux C. de Wildersbach pour qu'il me les chasse. Il sait les paroles, lui.»
Ainsi fut fait, les enfants couchèrent chez ma
grand-mère
et la nuit tombée la chasse aux haxes commença chez la
voisine
après maints petits verres de schnaps et un baragouinage
incompréhensible.
Tout à coup, au moment de lever la trappe qui fermait le
grenier,
on entend un retentissant «Miaou».
C'était le pauvre
matou amaigri et tout pantelant. Derrière lui se
traînaient
quatre petits chatons encore presque nus qui cherchaient leur
mère.
Car le beau matou était en vérité une chatte qui,
on ne sait par quel chemin, avait trouvé moyen de rejoindre son
grenier natal pour y mettre au monde ses petits.
La vérité je l'ai sue plus tard; mon oncle n'avait pas jeté le chat à la Bruche. Il s'était contenté de le lâcher non loin de chez lui. Et le corbeau, me direz-vous? Eh bien après avoir, croit-on, élevé sa couvée, il revint dignement reprendre sa place derrière le foyer. Mais l'année d'après il ne retrouva plus son nid du Roc-en-Nez car la forêt avait été rasée pour permettre la construction du tunnel.
Bien sûr, il fallait se débrouiller d'une façon ou d'une autre. Il fallait surtout rester honnêtes, au moins dans les limites de la ceinture et cela comportait souvent des prodiges de ruses où le «Volksdeutsch» alsacien était passé maître.
Pas question d'élever des poules! On devait rendre compte des
oeufs
qu'elles étaient censées pondre. Les nourrir, oui, mais
avec quels grains?
Car ils ne couraient pas les rues, les grains de maïs ou de
blé.
Les veaux? Pour avoir un veau, il faut d'abord une vache et tout un
chacun n'avait pas une étable ni un terrain à foin pour
nourrir un bovin,
si frugal soit-il!
Il y avait bien tous les ans un ou deux cabris que l'on sacrifiait
avec un serrement de coeur. Avez-vous déjà
égorgé un chevreau? Si oui,
ce ne fut sûrement pas de gaieté de coeur, ou bien alors,
je puis vous
dire que vous êtes pire qu'un ogre!
Je n'ai jamais pu sacrifier un agnelet ou un cabri, pas plus que je
n'ai osé tirer sur un chevreuil. Confiteor!
Bien sûr; il y avait les escargots, les grenouilles, les truites, les pissenlits, les champignons, les orties... etc., qui amélioraient parfois le menu familial.
Mais surtout il y avait... Il y avait le lapin!!
Ah le lapin! Le lièvre des pauvres gens! Ce lapin dont on fait
de tout:
du ragoût, du pâté, des repas chauds, des repas
froids... j'en passe. Oui,
et surtout le lapin n'était pas compris dans le contingentement
des matières
alimentaires du troisième Reich.
Ma foi, sans m'en vanter, je puis vous affirmer que j'étais
assez au
courant en ce qui concerne l'élevage de ces aimables rongeurs.
J'avais loué dans les prés communaux, non loin de chez
moi, deux pièces
de dix ares chacune l'une réservée aux pommes de terre et
l'autre au foin.
J'avais réussi à créer une variété
de lapin obtenue par un croisement
de bêtes provenant des environs de Mannheim et de
«fauves» de Bourgogne,
et qui ressemblait à s'y méprendre au grand lièvre
de nos forêts bruchoises.
Il en était résulté une sérieuse
amélioration des menus familiaux.
Et puis, je vous dirai que bien souvent le lapin se transformait en
cochon.
Oui, parfaitement! Car les paysans de la haute vallée donnaient
volontiers
quatre livres de lard pour un lapin de trois livres (vivant).
Voilà, me direz-vous (vous qui étiez encore enfants
à cette époque)
des histoires de maquignons. Mais, quand vos parents mettaient dans
votre
assiette, le dimanche à midi, une cuisse de lapin bien
cuisinée, vous demandiez-vous
d'où elle venait? Pouviez-vous penser que depuis six, sept ou
huit mois,
un inconnu (de vous, mais pas de vos parents) avait pris soin de cette
bestiole afin qu'elle puisse paraître ce jour-là, bien
rissolée, sur votre
table?
Bien sûr, vous ne pouviez pas le savoir, mais souvenez-vous tout
de
même qu'il ne fallait pas renâcler à la besogne pour
se payer d'autres
menus que ceux octroyés par l'économie de guerre du Grand
Reich.
J'avais donc, ce printemps-là, repéré une belle
tache d'orties
à Mennequette. Elles promettaient d'être de belle taille
pour la mi-mai,
époque où leurs feuilles sont grasses, où les
tiges ne sont pas encore
filandreuses et où les graines ne sont pas encore mûres.
C'est à ce moment-là qu'il faut les faucher et les faire
sécher à l'ombre.
Cela donne le meilleur des fourrages que l'on puisse trouver dans nos
vallons.
Sans vouloir m'opposer au progrès nutritif actuel des
bêtes de consommation,
ni dénigrer les moyens modernes de l'élevage industriel,
je préfère, croyez
moi, un «Michtkrätzler»1)
à un poulet bien
blanc, bien propre, bien présenté, mais voilà le
hic, bien fade tel que
nous l'offre le grand commerce de notre temps.
Il en est de même pour le lapin. Donnez-lui du bon fourrage, il
vous
donnera de la bonne viande, juteuse, parfumée et ferme, tandis
que s'il
n'a été nourri que de farines et de navets il n'aura
à vous rendre, ce
cher lapin, que ce qu'il a consommé.
Mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos
lapins.
Vous savez aussi bien que moi que Rothau était comme une plaque
tournante
entre les deux camps de Schirmeck et du Struthof. Tous les plus beaux
logements
y avaient été réquisitionnés pour loger les
«fonctionnaires mariés» occupés
dans ces «Lagers». Or, à cette
époque-là, au premier étage du
«Château
des puces» (immeuble bien connu à Rothau) habitait avec
son épouse, un
officier SS.
Quand le temps était beau, ils allaient le soir faire leur
petite promenade au devant du Chenot, en passant par le sentier qui
longeait
ma maison.
Comme nous étions méfiants (et pour cause), nous
connaissions à cinq
minutes près, l'heure de la montée et celle du retour des
tourtereaux.
Que de fois me suis-je creusé la cervelle pour chercher à
leur jouer
un tour de ma façon, sans toutefois m'exposer inutilement au
choc en retour!...
L'occasion enfin se présenta. Peut-être à mes
dépens, mais elle était
belle.
C'était le Jeudi-Saint. J'avais une magnifique femelle
prête à mettre
bas. Voilà qu'en allant fourrager ma gent lapine
j'aperçois la pauvre bête
pantelante, prête à rendre l'âme2). Fouillant
le nid bien garni des poils de la mère, je trouvai une
demi-douzaine de
petits, déjà froids.
Vous parlez d'une consternation! Moi qui me faisais une joie d'annoncer
à mes enfants, à défaut de lièvre de
Pâques, toute une jolie famille de
lapineaux!
Que faire? Achevez la mère, et tout de même la
consommer? Non, je n'avais
ni le coeur, ni l'estomac à cela. La vendre au marché
noir (et à bon prix)
dépouillée et vidée, comme à la boucherie?
Ah non, çà non plus! On a son
honnêteté, pas vrai?
Et pourtant cela faisait un joli morceau d'au moins six livres. Qu'en
faire ?
On dit que la nuit porte conseil. Mauvais ou bon, un conseil, c'est
un conseil. C'est d'ailleurs la seule chose qu'on aime mieux donner que
recevoir comme l'a dit, je crois, notre bon vieux Tristan Bernard. En
effet,
le lendemain matin, mon plan était réglé.
Etant donné que le Sturmbannführer montait au Chenot
vers cinq heures
du soir, j'avais tout mon temps devant moi. Donc, vers neuf heures du
matin,
après avoir «fait» mes bêtes, je pris ma
pauvre lapine morte, je lui mis
bien soigneusement un beau collet de fil de cuivre autour du cou, et
j'allai
l'accrocher au pied d'une haie en bordure du sentier qui conduit
à la forêt.
Elle était assez cachée pour être découverte
et assez découverte pour
ne pas être vue. C'est tout ce que je demandais...
Donc, vers cinq heures de l'après-midi
«pünktlich», je fais signe à
ma femme. Et qui voyons-nous passer sur le sentier? le
Sturmbannführer,
accompagné de sa moitié, et revêtu de sa grande
capote verte.
- «Attends une minute! dis-je à ma femme qui
n'était pas au courant
de l'affaire: Il va bientôt redescendre!»
En effet, trois minutes ne s'étaient pas écoulées
que le gaillard redescendait
le sentier d'un pas précipité (et pour cause!)
Il ne remonta jamais par là.
Le lendemain il y avait une peau de lapin dans sa poubelle.
Ils n'en moururent pas, cependant.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Les gens du lieu, pour se faire un revenu d'appoint, pratiquaient la cueillette des myrtilles (Li brimbleus) appelées aussi du nom populaire brimbelles ou raisins des bois, ainsi que la cueillette des framboises sauvages (Li frambouèses).
Tôt le matin, par petits groupes d'amis ou en famille, l'on partait vers son coin de prédilection : à la Crache, à la Corbeille vers le Trou du Diable, à Réquival, à la Charaille par le Chemin d'Allemagne.
Arrivé sur place, après avoir repéré sa «tache de brimbelles», l'on commençait la cueillette. Une canne (pot-de-camp à grosse ouverture) attachée à la ceinture ou déposée à proximité de soi servait pour déposer les myrtilles cueillies avec une rafle (riflatte), sorte de peigne autrefois tout en bois, appelé aussi alurce.
Il fallait faire attention de ne pas mettre les feuilles ou les
myrtilles
vertes et de ne pas prendre les dents dans les branchages, d'où
toute une technique.
La rafle à moitié remplie était vidée dans
le pot, qui lui-même plein, était transvasé dans un
seau ou un panier d'osier.
En grimpant la côte, au détour d'un fourré, il n'était pas rare de se trouver face à face avec un sanglier d'une étonnante agilité, ou d'une laie avec ses marcassins dans un nid de fougère, ou encore un chevreuil, tout aussi surpris et qui se sauvaient par bonds à travers la forêt. Très rarement c'était aussi parfois l'occasion de découvrir un coq de bruyère avec la poule et ses poussins.
Après trois ou quatre heures de cueillette, il y avait une petite halte car la faim, aiguisée par le bon air de la forêt, se faisait sentir. Tout avait été prévu. L'on sortait du «havresac» une boule de pain, des oeufs cuits durs, de la saucisse, du lard et comme boisson de l'eau, du sirop ou du café-chicorée. Le casse-croûte terminé, l'on reprenait la cueillette qui prenait fin au milieu de l'après-midi.
Les récipients bien remplis, l'on rentrait à Raon-lès-Leau. Là, madame Dony «la mère Mémé», épouse du garde-champêtre collectait la cueillette.
Tous se réunissaient devant la brasserie Simon, grosse maison
carrée où l'on brassait la bière, et qui
peut-être
dans les siècles passés servait de monastère,
maison
rachetée en 1939 par la famille Bender.
Là un marchand, venu tout exprès de Badonviller, avec
sa camionnette carrée et sa bascule, payait comptant la collecte
de madame Dony.
Les brimbelles étaient destinées à la vente au
détail, à la distillerie, à la coloration des
vins,
aux glaces, au sirop, à la confiture, en pâtisserie pour
les
gâteaux et tartes.
Les habitants du village en conservaient aussi pour leurs besoins
personnels,
spécialement comme remède quand l'on souffrait de
diarrhées
ou de maux de ventre.
La coutume voulait que l'on conserve les brimbelles dans des bocaux
mais le plus souvent dans des bouteilles de bière de Baccarat.
Avec
une aiguille à tricoter il fallait s'évertuer pour les
sortir
(il était aussi difficile de les faire rentrer).
De nos jours les gens semblent avoir abandonné la cueillette
des brimbelles, cette baie sauvage de nos forêts vosgiennes et on
ne la rencontre plus guère que sur une savoureuse et
traditionnelle
tarte aux myrtilles.
|
|
Pierre JUILLOT I.P.H.C Strasbourg |
|---|
Je fus initié, dès mon jeune âge, aux beautés que recèle la Vallée de la Bruche. Cette révélation me fut donnée par des parents qui habitaient Barr et chez lesquels, jeune garçon, j'allai passer des vacances.
Dès les premiers jours j'ai ressenti le charme des environs de Barr. Je me suis extasié devant les châteaux de Landsberg, de Spesbourg et d'Andlau. J'ai grimpé au Menelstein. J'ai admiré aussi les pittoresques villages environnants, si joliment semés dans le vignoble. Mon hôte était docteur, et il m'emmenait quelquefois dans sa calèche quand il allait voir ses malades dans la contrée. Je me rappelle que le cheval s'arrêtait de lui-même devant les maisons où le docteur donnait des soins réguliers.
Ces randonnées me plaisaient beaucoup. Mais j'aurais
préféré
que le docteur s'en allât par le pays à cheval, comme
l'illustre
Docteur Mathéus d'Erckmann Chatrian, et me prit en croupe.
Il y avait une autre distraction à Barr. On y jouait au tennis.
Un court était aménagé dans un parc, et on
remisait
le matériel dans l'ancienne gare, un bâtiment primitif
datant
de l'époque où la première locomotive avait
atteint
la ville de la Kirneck.
J'avais comme partenaire Mlle Friesé, les frères
Schmidt,
qui passaient pour les champions de la contrée, et les enfants
du
docteur.
À cette époque, on lançait les balles en l'air,
on «faisait des chandelles», c'était plutôt un
jeu de grâce qui ressemblait au jeu de la raquette et du volant.
Or un jour, on entreprit une expédition d'envergure qui, en
ces temps reculés, avait le caractère d'une exploration
alpestre.
On partit pour le Champ du Feu.
Les délibérations, les études géographiques
et les préparatifs d'équipement et d'approvisionnement
avaient
pris plusieurs jours.
Un matin, de très bonne heure, nous prenions le train pour
Molsheim,
des boites à botaniser pleines de tartines, suspendues à
l'épaule. Nous étions une grande et joyeuse compagnie. Il
y avait les enfants Boeckel de Mittelbergheim, dont un garçon et
une fillette qu'on appelait «Frèrele et Soeurele».
Il y avait Mademoiselle E. F. qui portait dans la montagne de larges
culottes
bouffantes à la Sultane, atours qu'elle cachait sous une jupe
aussi
longtemps qu'on était en ville.
Il y avait aussi un jeune homme
qui avait opté pour la France, était interne au
lycée
de Nancy, n'avait plus le droit de revenir en Alsace, mais s'y glissait
tout de même, en contrebande, pour passer ses vacances chez ses
parents.
Pauvre Alsace! Pour aller à la gare avec nous, il avait
caché
son visage sous un ample feutre mou de son père qu'il tirait sur
les oreilles, et il s'était affublé de lunettes bleues.
À Molsheim le train s'arrêta dans une cage
vitrée
sur un haut talus. Le contrôleur, Billet-Pfetzer, nous avertit
qu'il
fallait changer de voiture pour Rothau. Nous descendîmes dans une
gare inférieure où un autre convoi nous attendait.
Bientôt nous remontions l'amène et souriante vallée
de la Bruche où les forêts alternent avec les prairies en
de douces et ravissantes modulations.
À Rothau nous avons pris nos bâtons pour gravir la
montagne.
Nous avons passé devant le
«château» que je contemplai, recueilli, pensant qu'il
abritait des chevaliers en armure, des dames en hennin, une cour
d'honneur
pour les tournois et des oubliettes pour les ennemis. Bientôt
nous
entrions dans la forêt pour en ressortir une heure plus tard au
col
de la Perheux.
Nous jetions un coup d'oeil vers le Ban-de-la- Roche, et
on nous partait du vénérable apôtre, le pasteur
Oberlin,
qui avait porté Ia civilisation dans cette vallée jadis
déshéritée.
Enfin on aboutissait au Champ du Feu qui était alors un vaste pâturage où résonnaient les cloches des troupeaux. Elles seules voguaient à travers le grand silence. Il n'y avait là-haut qu'une seule habitation humaine, une petite métairie devant laquelle coulait une fontaine mélodieuse.
Dans une chambre basse où l'on heurtait de la tête des poutres enfumées, on s'asseyait devant un haut poêle en fonte, historié de scènes de l'Ancien Testament. On dégustait une soupe à la crème et des pommes de terre à la crème sous l'oeil bienveillant de Madame Morel.
Ensuite nous longeâmes la crête sur la fameuse voie
romaine
qu'on appelait «le chemin des bornes». On n'entendait que
le
bruissement des sapins et le chant des oiseaux.
On pouvait se replonger
dans l'époque où les Légions martelaient la
montagne
de leur pas de fer. On méditait sur Jules César, Varus,
Arminius
et la Forêt de Teutobourg.
Aujourd'hui cette voie romaine est dévastée par le
tracé
d'une route d'automobiles, le buccin des Légions s'est tu devant
le klaxon, et le char romain a fait place aux fiacres à
explosion.
On arrivait à la clairière de la Rotlach qui était
alors une idylle. Une ferme perdue sur une prairie que de grands et
sombres
sapins entouraient d'une muraille, comme pour l'abriter contre les
bruits
du monde. On ne percevait que le beuglement d'une vache, ou l'aboiement
d'un chien qui, de loin, annonçait le voyageur arpentant la
forêt.
Au Welschbruch, maison forestière perdue dans les bois, nous étions en extase devant le petit chemin de fer qui serpentait au milieu des hautes futaies et franchissait des rivières pour descendre les troncs d'arbres vers le Holzplatz où s'accumulaient de vraies forteresses de grumes.
Nous aurions donné tout ce que nous possédions, à vrai dire pas grand'chose, pour grimper sur un de ces wagons mignons et nous faire véhiculer à travers la montagne. Rêve qui ne fut jamais exaucé, comme tant de rêves qu'on caresse au cours de la vie.
Quelquefois même nous apercevions un schlitteur qui acheminait, par une lente, prudente et savante manoeuvre, une haute et vertigineuse charge de bois vers la vallée.
Depuis le Holzplatz nous nous traînions fourbus, le long de la
Kirneck. On nous montrait la maison d'Edouard Schuré, le barde
de
l'Alsace druidique. Mais cela ne nous intéressait pas. Nous
étions
trop jeunes, et nos boites à botaniser étaient vides.
On rentrait à Barr. On buvait à longs traits, clapotants,
aux quatre tuyaux de la fontaine monumentale sur l'adorable place de
l'Hôtel
de ville. Puis on se débandait.
J'ai gardé de cette journée mémorable un vivant et radieux souvenir. Ce fut la première révélation qui me fut donnée des montagnes qui forment le faite entre la Vallée de la Bruche et le pays barrais des châteaux, le Bürgenland.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |