Lothaire et les deux reines.

Lothaire, premier roi de Lorraine, assista le 5 juin 860, à l'assemblée des seigneurs et évêques, à Coblentz, où se réunissaient trois princes: l'empereur Louis de Germanie, le roi Charles le Chauve et lui-même, pour un traité de paix, sur les suggestions de Hincmar, archevêque de Reims, d'Adventius, évêque de Metz,  et de Harton, évêque de Verdun. Il fut convenu de s'accorder mutuelle et fidèle assistance, de soutenir la puissance ecclésiastique en traitant avec la dernière rigueur les excommuniés et les rebelles à l'Église.
Il fut décidé de fustiger ceux qui ravissent et qui emmènent dans un royaume étranger une parente, une religieuse, une femme mariée, qu'ils auraient séduite et corrompue.
La même année, le 22 octobre 860, se réunit à Vaucouleurs, près de Toul, un Concile des Évêques de quatorze provinces, qui reconnut que «les lois divines et humaines sont méprisées, que tout l'ordre de la religion est confondu, qu'on ne voit partout que mensonge, mauvaise foi, corruption, homicide, violence!» Aussi les évêques décidèrent-ils de lancer anathèmes et excommunications contre les auteurs et fauteurs de crimes et sacrilèges. On condamnera à la prison perpétuelle une vierge ou une veuve consacrées à la religion, et qui se livreront à l'adultère ou qui se marieront. On condamnera ceux qui les auront corrompues. On ne permettra pas l'entrée à l'église des faussaires, des parjures, des incendiaires, des assassins et des voleurs.
Le roi Lothaire, qui menait une existence des plus dissolues comprit que ces décisions le visaient. En effet, depuis trente ans il vivait séparé de la reine, qu'il avait éloignée et qu'il se refusait de voir. La reine Théotberge était la soeur de l'abbé Humbert, duc de Bourgogne. La Lorraine en fut très scandalisée.
Or, nul n'ignorait que Lothaire avait été séduit par une autre femme, du nom de Valdrade, qu'il rêvait d'épouser après avoir répudié la reine. Il demanda donc un divorce solennel, ayant trouvé des accusateurs, qui affirmaient que la reine se livrait à la corruption et notamment, qu'avant son mariage, elle s'était livrée à un amour incestueux avec le duc abbé Humbert, son frère(!).
La reine comparut devant les seigneurs de la Cour. Deux évêques prirent le parti du roi, attestant qu'un mariage contracté avec une personne incestueuse n'était pas valable.
Les évêques convinrent qu'il fallait avoir recours à l'épreuve de l'eau bouillante. La reine eut loisir de choisir un homme, qui entra pour elle dans l'eau bouillante et en sortit sain et sauf (!). La reine gagnait donc.
Furieux, Lothaire reprit le procès sur d'autres bases. On fit entendre à la reine que sa vie était en danger si elle persistait à s'opposer au désir du roi de la répudier. Affolée, elle promit tout ce que l'on voulut, acceptant de se retirer dans un monastère après avoir confessé ses fautes.
L'archevêque de Cologne, l'évêque de Metz et l'archevêque de Trèves en 860, approuvèrent. Ce fut Gonthier, l'archevêque de Cologne, qui la confessa et qui rapporta son aveu de prétendus crimes, notamment au sujet de ses rapports incestueux avec son frère, le duc abbé de Bourgogne (!)
Théotberge se vit donc obligée de faire pénitence publique. Puis, elle s'enfuit en France, au royaume de Charles le Chauve, où elle retrouva son frère, le duc Humbert, et fut honorée.
Ainsi la France prenait parti contre la Lorraine, ce qui créa une grande émotion.
Le pape Nicolas en fut saisi. Très gênés, les évêques de Lorraine supplièrent le pape de suspendre son jugement. Ceux-ci, forts du récent concile, annoncèrent que le mariage de Lothaire était annulé. Ils en avisèrent le pape. Lothaire aussitôt épousa Valdrade, dont on disait qu'elle l'avait ensorcelé. Il la fit couronner, la dota d'une cour magnifique, lui fit de superbes présents.
La fureur du roi Charles le Chauve à cette nouvelle fut grande. Lothaire craignit une guerre. Il se rapprocha de l'empereur Louis de Germanie, lui promit de lui offrir l'Alsace, s'il le secourait. Celui-ci se montra très réticent. En effet, le pape irrité, réunit un Concile à Metz, pour trancher cette affaire de divorce royal qui affolait l'Europe. La reine Théotberge congédiée en effet menait grand tapage, réclamant justice. C'était en juin 863.
L'archevêque de Cologne et l'archevêque de Trèves soutinrent énergiquement Lothaire, accusant sa femme répudiée. Quant au duc de Lorraine, il acheta les légats du pape qui approuvèrent.
Très irrité, à Rome, le pape Nicolas cassa les décisions du Concile de Metz. Il révoqua ses légats, il lança des excommunications.
Le scandale rebondissait.
En proie à la colère, les deux évêques adressèrent au pape une lettre d'insultes, l'accusant de rejeter les préceptes apostoliques officiellement violés (!) La Lorraine se rebiffait.
Le pape sévit, rejeta de la communion de l'Église les deux évêques rebelles. Lothaire en fut consterné.
Tant de tapage pour une histoire de femme!
Le pape réunit à Rome un nouveau concile, en novembre 864. Il sévit encore une fois. Theurgand, archevêque de Trèves et Gonthier, archevêque de Cologne, mourront bientôt, le premier en 867, et le second en 869. Paix à leurs cendres!
L'affaire du divorce était-elle pour autant terminée? Certes pas, car la reine de France prit le parti de Théotberge, qu'elle voulait voir revenir sur le trône de Lorraine et réconciliée avec Lothaire, dont le second mariage serait brisé. Avec l'appui du roi de France et celui du pape, elle impressionna Lothaire qui se rendit.
La reine congédiée rentra officiellement en Lorraine. A Gondreville sur la Moselle, à une lieue de Toul, une grande cérémonie officielle eut lieu. Le légat du pape dit la messe. Au premier rang, se tenaient en grands habits royaux, couronne sur la tête, Lothaire et Théotberge.
Et la reine Valdrade?
Elle reprit toute son influence sur Lothaire, qui ne pardonnait pas au roi de France et au pape l'affront qu'ils lui avaient fait. Elle revint à la Cour.
Furieux, le pape écrivit à Lothaire qu'il allait l'excommunier. Théotberge de son côté, vexée, quitta Lothaire et retourna à la cour de France. Nicolas excommunia Valdrade.
Tout était à recommencer.
L'année 867 se présenta mal. Les Arabes montèrent d'Italie et le roi de France et le duc de Lorraine durent ensemble les combattre. La peste éclata. La chaleur de l'été était insupportable. Les piqûres des araignées affectaient les gens qui tombaient malades, ce qu'on attribua à une punition de Dieu, qui châtiait ainsi l'endurcissement de Lothaire, selon la chronique.
Le pape Nicolas mourut à Rome, en décembre 867. Son successeur Adrien II autorisa Lothaire à venir le voir pour lui exposer ses malheurs. Il autorisa aussi la reine Théotberge à le visiter. Il lui promit son appui. Celle-ci lui déclara qu'elle était prête à se retirer dans un monastère.
Le pape décida de réunir un concile, «pour traiter de cette importante affaire de Lorraine». En même temps, à la demande de Louis le Chauve, il leva l'excommunication qui frappait la reine Valdrade. Celle-ci proposa de se retirer aussi dans un monastère.
La Lorraine perdait ses deux reines. L'affaire devenait insoluble.
Lothaire revint à Rome voir Adrien II et se fit fort de bien se conduire avec Valdrade, sa préférée. Il retourna en Lorraine. Traversant la France, il vit tomber malades les gens de sa Cour; lui même se sentit atteint par un mal mystérieux, inexplicable. Il expira le 8 août 869, dans la réprobation du clergé. C'était le doigt de Dieu.
La reine Théotberge fut abbesse de Sainte-Glossinde, à Metz, où elle mourut. La reine Valdrade se retira au monastère de Remiremont, où elle mourut et fut enterrée pieusement.


«Histoire secrète de la Lorraine», François Ribadeau Dumas, Albin Michel (1979)
«Histoire secrète des provinces de France», collection dirigée par Jean Michel Angebert

Les Serments de Strasbourg (842)


Strasbourg joua un rôle fortuit durant les guerres pour la succession de l'empire carolingien, que se livrèrent les petits-fils de Charlemagne: Charles le Chauve, Louis le Germanique et Lothaire. Après leur victoire sur leur frère Lothaire à la Bataille de Fontenoy-en-Puisaye, c'est devant les remparts de Strasbourg que les armées de Charles le Chauve et Louis le Germanique firent leur jonction, le 14 février 842. Sous une tempête de neige, les souverains échangèrent des serments destinés à renforcer leur alliance contre Lothaire.

Les deux rois s'adressèrent d'abord, chacun dans sa propre langue, à leurs troupes afin de leur expliquer l'importance de la cérémonie.
Puis Louis le Germanique, pour être compris des soldats de Charles le Chauve, prononça son serment en langue romane:

Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro comun salvament, d'ist di in avant,
Pour l'amour de Dieu et pour le chrétien peuple et notre commun salut, de ce jour en avant,
in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo,
en tant que Dieu savoir et pouvoir me donne, ainsi secourrai-je ce mien frère Charles,
et in adjudha et in cadhuna cosa si cum om per dreit son fradra salvar dift,
et en aide en chacune chose si comme homme par droit son frère sauver doit,
in o quid il mi altresi fazet; et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai
en ce (à condition) qu'il me fasse autant; et de Lothaire nul accord jamais ne prendrai,
qui meon vol cist meon fradre Karlo in damno sit.
qui par ma volonté, à ce mien frère Charles soit dommageable.

À son tour Charles le Chauve jura en langue tudesque:

In Godes Minna ind in thes christianes folches ind unser bedhero gehaltnissi,
fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got geuuizci indi mahd furgibit,
so haldih thesan minan bruodher, soso man mit rehtu sinan bruder scal,
in thiu thaz er mig so sama duo, indi mit Lundheren in nohheiniu thing ne gegango,
the, minam uuillon imo ce scadhen uuerdhen.

Les guerriers des deux armées prêtèrent également serment, chacune dans sa propre langue:

Si Lodhuvvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat,
Si Lodhwig garde le serment que à son frère Karle il a juré,
et Karlus meos sendra, de sua part, non l'ostanit, si io returnar non l'int pois,
et Karle, mon seigneur, de sa part, ne le tient, si je ne l'en puis détourner,
ne io, ne seuls cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contra Lodhuvvigs nun li iv er.
ni moi, ni nul que j'en puis détourner, en nulle aide contre Lodhwig ne lui en cela serai.

Oba Karl then eid then er sinemo bruoder Ludhuvvige gesuor geleistit,
indi Ludhuvvig, min herro, then er imo gesuor forbrihchit, ob ih inan es iruuenden ne mag,
noh ih noh thero nohhein, then ih es iruuenden mag, uuidhar Karle imo ce follusti ne uuirdhit.

Cette rencontre de Strasbourg a acquis une célébrité dans l'histoire linguistique de la France et l'Allemagne; l'historien Nithard, lui aussi petit-fils de Charlemagne (mais batârd, le pauvre) fut témoin des Serments de Strasbourg et les consigna dans son "Histoire des fils de Louis le Pieux"

Le texte roman est le plus ancien monument de la langue française.


Bibliographie:
  • Philippe Dollinger: "Histoire de Strasbourg des origines à nos jours" Tome II livre I: "Origine et essor de la ville épiscopale (V°-XII° siècles)" Éditions des D.N.A - ISTRA (1981)
  • "Larousse du XX° siecle" Édition de 1932

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    I.P.H.C Strasbourg 

    Les serments de Strasbourg prononcés en l'an 842 et appelés également Serment Carolingiens


    Jean-Claude Wey

    Tous les ans en février, l'Alsace serait en droit de fêter un anniversaire, celui des serments de Strasbourg. Si la fête est passée inaperçue, qu'il nous soit toutefois permis de marquer l'acte.
    Rappelons que les serments de Strasbourg nous ont été conservés par l'historien Nithard, petit-fils de Charlemagne, dans son livre "de dissensionibus filiorum ludovici pii " composé entre 841 et 843 (Histoire des divisions entre les fils de Louis le Pieux). Ce texte est le plus ancien document de la langue française du Nord et de la langue allemande (roman et tudesque).

    Préliminaires historiques

    À la mort de Clotaire en 561, le fait le plus important de la période mérovingienne est le partage de son royaume qui divisa en trois puis quatre entités royaume d'Austrasie, de Neustrie, de Burgondie, d'Aquitaine. Cette dernière d'abord partagée, fut reformé en royaume sous Dagobert.
    En 751, les Carolingiens prennent le pouvoir en évinçant le dernier mérovigien. C'est Charlemagne qui créa le premier empire d'Occident. A sa mort en  814, son fils, Louis le Débonnaire lui succéda.

    Le successeur de Charlemagne: Louis le Débonnaire

    Louis Ier, surnommé Louis le Débonnaire, aussi le Pieux, est né en comme fils de Charlemagne et d' Hildegarde. Dès l'âge de trois ans, il fut nommé roi d'Aquitaine... le 11 septembre à Aix-en-Chapelle, Charlemagne le fit couronner comme empereur et le présenta au peuple et à l'armée avec la couronne d'or sur la tête.
    Cinq mois après, Charlemagne mourru et Louis le Débonnaire se retrouva empereur d'Occident et roi de France.
    Dès son avènement il permit aux Saxons, transplantés par son père des pays étrangers, de retourner dans leur propre patrie.
    Dès 817, ayant pris le parti d'assigner, dans l'empire, des royaumes à ses fils, il donna à chacun sa part, sauf à l'aîné Lothaire, qui réservé à la dignité suprême, ne reçut point de royaume, mais le titre d'empereur. Il fut donc associé à la majesté et au trône impérial de son père, avec juridiction sur ses frères. De ces derniers, Pépin reçut l'Aquitaine, Louis la Bavière et d'autres portions de la Germanie.
    Il avait été convenu que Lothaire deviendrait seul empereur après la mort de Louis le Débonnaire. Par cette organisation, l'on pensait maintenir l'unité de l'empire.
    Notons cependant que les partages ci-dessus sont à considérer comme un partage purement familial et non comme des tentatives d'autonomies provinciales nées d'éventuelles tendances séparatistes des populations de telle ou telle région.
    En 818, Bernard, petit fils de Charlemagne et roi d'Italie, ayant pris les armes contre lui, il le battit, le fit prisonnier et le punit d'une manière "barbare" en lui faisant crever les yeux. Bernard mourut d'ailleurs des suites de ce traitement et, Louis pris de remords, pour expier cette mort, fit en 822 dans Attigny une pénitence publique.

    Querelles familiales

    Mais des dissensions intestines vinrent bientôt affliger la famille impériale. En 819, Louis le Débonnaire avait épousé en secondes noces, Judith, fille du comte Welf de Bavière. Le 13 juin 823, naquit de cette union, à Francfort un fils qui sera Charles le Chauve.
    Pour le doter, Louis le Débonnaire déchira la constitution de 817 et constitua à Charles également un royaume qui compr enait "l'Alsace, la Réthie, l'Alémanie, et une partie de la Bourgogne". Les chroniqueurs reconnaissent d'ailleurs: "ce fut la source de grands maux..."
    Les villes du Rhin, centre de la vie politique de l'Empire furent le théâtre de ces "querelles impériales et royales". Relégué une première fois dans un monastère par ses fils, Louis fut rétabli dans tous ses droits la même année.
    Un épisode, très lamentable de ce drame de famille se déroule d'ailleurs en Alsace. Le 24 juin 833, au Rothfeld, près de Siegolsheim, Louis le Débonnaire se rencontrait de nouveau avec ses fils, les armes à la main. Il y fut d'ailleurs traité indignement par ces derniers et abandonné lâchement par ses partisans.
    Le "champs du mensonge" (Lügenfeld) fut le nom donné au lieu de cette trahison. De nouveau Louis le Débonnaire fut déposé et son fils Charles (le fils de Judith) interné dans l'abbaye de Prüm.
    Mais par un revirement d'opinion, surtout produit par les évêques et les Grands Seigneurs, ces derniers le proclamèrent innocent de tous crimes et le rétablirent solennellement à Metz le 28 février 835.
    Hélas, dominé par sa femme Judith, Louis le Débonnaire reprit le projet de constituer un royaume à son fils Charles.
    En mai 839, à l'assemblée de Worms, suite à la mort de Pépin, nouveau partage. Louis devient roi de Bavière et le reste de l'Empire est divisé entre Lothaire et Charles le Chauve; Lothaire reçoit tout l'Est jusqu'à la Meuse.
    Louis le Débonnaire mourut le 20 juin 840 près de Mayence "du chagrin que lui causa une nouvelle révolte de son fils Louis le Germanique..."
    On peut dire que Louis le Débonnaire ne sut conserver l'Empire et cet ensemble de peuples. D'un caractère faible et irrésolu, il lui manquait l'autorité nécessaire d'un grand chef et souvent ses décisions étaient influencées par la domination de sa femme ou de ses fils. Mais en réalité, tous ces peuples ne pouvaient et ne devaient former une même nation, pour cela il leur manquait les trois élément essentiels, intérêt, culture et moeurs, langue identique.

    La situation de l'Empire à la mort de Louis

    Lothaire, au nom de son autorité impériale, n'eut rien de plus pressé que de rompre les engagements de Worms; en fait, il voulut rétablir l'empire de Charlemagne, au détriment de Louis le Germanique et de Charles le Chauve.
    Louis n'hésita pas à s'allier avec son frère consanguin contre le spoliateur Lothaire. Après bien des tergiversations et des essais d'arrangements, ce fut le 25 juin 841 la bataille de Fontanet (aujour'hui Fontenay-en-Puisaye), non loin d'Auxerre. Lothaire vaincu, se retira vers Mayence et Aix-la-Chapelle.
    Alors Louis et Charles manoeuvrent pour opérer leur jonction et les deux frères se rejoignirent à Strasbourg où leur alliance obtint sa définitive consécration.

    Le rendez-vous de Strasbourg

    Cette solennité mettait en présence pacifique, encore deux nations de l'Europe Occidentale, réunies avant sous le spectre de Charlemagne, et qui devaient se rencontrer plus tard, non loin de là, sur tant de champs de bataille.
    Leurs armées, qui fraternellement unies, campaient le 16 mars 842(1) à Strasbourg, se déployèrent donc dans la plaine, sur l'ancien champs de bataille de Julien l'Apostat, s'étendant au nord de la ville. Les deux monarques et leurs barons y prirent la parole tour à tour devant elles.
    Louis le Germanique jura dans la langue de son frère, le roman français. Charles répéta la même formule en tudesque germanique. Les soldats de chaque camp s'engageaient à leur tour dans leur propre langue.

    Quels étaient ces serments?

    Certains auteurs parlent du 14 février 842, nous avons pris celle du 16 mars.Nithard dans son ouvrage déjà cité dit: "Ergo XVI Kalend. Martii, Lordhurviens à Korolus, in civitate quae olim Argentaria vocabatur, nunc autem Strasbburg vulgo dicitur."

    Les festivités après les serments.

    L'historien Nithard, qui suivait ces princes, raconte que Louis et Charles prenaient leurs repas en commun, couchaient dans la même maison. Ils travaillaient et se divertissaient ensemble. Ils donnèrent aussi des fêtes à leurs soldats.
    Des joutes furent organisées entre Saxons, Gascons, Austrasiens et Bretons de l'une et de l'autre armée. Selon le chroniqueur s'étaient de véritables "Kriegspiele", où toutes les parties se dépensèrent dans une belle harmonie. On se représente volontiers les cris poussés par les cavaliers, les hommes à pieds , le cliquetis des armes, le bruit des chevaux, la poussière. Certains auteurs pensent même que l'origine, des joutes féodales, serait à chercher dans des jeux devant Strasbourg en 842!
    De nouvelles négociations s'engagèrent et enfin Lothaire fit des propositions de paix. On convint de faire un partage exact et égal de l'Empire. Ce sera le traité de Verdun.

    Le Traité de Verdun en 843

    Ce traité eut pour conséquences une division, d'ailleurs purement transitoire, censitaire, en trois royaumes équilibrés en forces et en revenus, mais confondus dans une entité de l'Empire. Il est erroné de vouloir affirmer que par ce traité, les auteurs ont voulu constituer les nationalités modernes.
    Louis reçut donc la Germanie, rive droite du Rhin avec les villes de Mayence, Worms et Spire en plus.
    L'empereur Lothaire reçut le "milieu", le pays bordé à l'Est par le cours du Rhin, la rive gauche dans son intégralité, bordée par l'Escaut, la vallée de la Meuse, les vallée de la Saône et du Rhone, la Provence et l'Italie carolingienne.
    Charles le Chauve fut assigné le reste jusqu'à l'Atlantique et la Méditerranée.
    Mais tout ceci fut bien précaire et nous assistons vite à la décomposition de ces entités.

    Epilogue

    La naissance du Moyen-Age.

    La complexité historique de cette époque est telle qu'il a fallu nous étendre un peu sur le fond de la question, afin que ces serments de Strasbourg prennent la dimension qui leur revient dans un siècle aussi troublé et mouvant. Cependant les faits que nous venons de relater ci-dessus, ont permis la création de trois royaumes distincts: la Germanie, l'Italie et la France.
    En outre, Charles le Chauve, en créant les grands fiefs indépendants fut à l'origine de la féodalité, dont la société reposait toute entière sur le droit seigneurial.
    Déjà Charlemagne avait compris la nécessité de conserver ce système, il s'était contenté de le discipliner.
    L'ouvrage de Régine Pernoud "Lumière du Moyen-Age", explique très bien ce processus. On peut résumer l'effet politique de la façon suivante: l'autorité immédiate des seigneurs ne s'étendait pratiquement qu'à un petit nombre de personnes qui elles-mêmes possédaient autorité sur d'autres et ainsi de suite jusqu'aux couches sociales les plus humbles, mais par degrés, un ordre de pouvoir central pouvait aussi se transmettre à l'ensemble du pays: ce que les uns ne touchaient pas directement d'autres pouvaient néanmoins être atteint indirectement par cette organisation.
    Mais gardons nous surtout de simplifier en disant qu'au Moyen-Age il y avait trois classes de société clergé, noblesse et tiers-état.
    C'est grâce à son incomparable organisation familiale que le monde médiéval s'est épanoui et a pu produire toutes ces splendeurs, que nous appelons art médiéval.
    Cette organisation familiale du MoyenAge se retrouvait du haut en bas de l'échelle sociale, avec maints privilèges de tout ordre. Elle a permis en définitif à la famille de se conserver, d'évoluer et d'arriver, jusqu'à nous, muni de tout ce passé.
    Ainsi pourra-t-on dire que le résultat des Serments de Strasbourg fut en quelque sorte la naissance du Moyen Age, qui prit sûrement son départ en Alsace.
    Jean-Claude Wey, Recherches Médiévales n°42 (1993)

    La guerre de Dachstein
    (1419-1422)

    Si la guerre de Dachstein débute officiellement en 1419, son origine, en revanche, remonte à 1384.

    Pour obtenir la transmissibilité de la charge de landgrave d'Alsace, l'évêque de Strasbourg Frédéric II de Blankenheim avait payé ce droit en aliénant de nombreux domaines diocésains. La grogne des Strasbourgeois fut si terrible que l'évêque responsable préféra quitter sa charge et laisser son successeur Guillaume II de Diest avec cette affaire sur les bras.

    C'est dans sa résidence de Dachstein que l'évêque fut appréhendé par les Strasbourgeois, qui l'enfermèrent jusqu'en mai 1416. Relâché sur ordre de l'empereur Sigismond, l'évêque eut alors le loisir de conclure une coalition avec certains nobles (alliance du « Lechbart » ). Les Strasbourgeois qui firent le siège du château du Bernstein n'eurent aucun mal à se taire remettre les clés du château, car la garnison n'était plus payée depuis longtemps... Mais ce ne fut pas le cas partout, notamment à Mutzig, où les troupes strasbourgeoises subirent une cuisante défaite.
    La paix de Spire, signée en 1422, mit un point final au conflit.

    Châteaux d'Alsace, éditions Alsatia (1978)

    L'empereur Sigismond et les dames de Strasbourg

    Version de Georges Foessel

    L'éclatant soleil qui illuminait en ce triomphal été, le miroir argenté du grand fleuve, éclairait en même temps un spectacle féerique qui se jouait aussi bien sur le cours d'eau lui-même que sur ses deux rives. Le Rhin était alors un large marécage parsemé d'îles divagantes et magré cela, couvertes d'une luxuriante végétation, il le demeura jusqu'à sa domestication au milieu du XIX° siècle.
    Il connaissait certes une circulation fluviale intense entre les transports de bois, de vins, de céréales, de tissus, de soieries à destination de Francfort, Hambourg ou des Pays Bas; mais ne voyait jamais flotter sur ses eaux des embarcations telles que celles qui descendaient son cours en cette merveilleuse journée du 7 juillet 1414.
    De magnifiques barques triomphales couvertes de brocarts et de fourrures en entouraient une autre encore plus monumentale et qui comprenait un pont surélevé sur lequel était une estrade surmontée d'un véritable trône. Celui-ci était entouré par deux gigantesques étendards sur lesquels triomphaient sur l'un l'aigle impérial noir sur fond d'or et sur l'autre les armes des Habsbourg. La Sérénissime République n'eût pas dédaigné de l'échanger contre le Bucentaure. A chaque fois qu'une ville ou même un modeste village garnissait l'une ou l'autre rive, une foule de manants à pied ou seigneurs à cheval, de bourgeois en habits de fête, de soldats en armure ou de dignitaires ecclésiastiques mitrés ou en aube, bénissant le somptueux convoi, était accourue pour admirer ce véritable spectacle nautique, acclamant à pleine voix le personnage assis sous le dais qui surmontait la nef et qui les saluait benoîtement de la main.
    Il méritait bien ces acclamations qui montaient vers lui en ces vieilles terres impériales qui avaient été des siècles auparavant, le centre de l'Empire des Hohenstaufen, puisqu'il s'agissait du Roi des Romains Sigismond de Habsbourg. Celui-ci venait de Bâle où il avait participé quelque temps au Concile qui s'y tenait, puis était reparti vers Aix la Chapelle. Il avait décidé de faire entre-temps étape à Strasbourg, voulant prouver à la Ville Libre en quelle estime le détenteur du pouvoir impérial, tenait cette cité qui, pour loyale qu'elle fût, était exemptée d'impôt, de contributions militaires et menait jusqu'à un certain point une politique étrangère indépendante.
    Parvenue à son but, la nef impériale vira sur le fleuve et pénétra dans un petit cours d'eau baptisé Canal du Rhin et qui par une écluse située dans les fortifications, pénétrait jusqu'au coeur de la cité au quai des Pêcheurs, amenant et emportant à travers la Krutenau, une bonne partie des bateaux qui entraient et sortaient sans discontinuer.
    Accueilli par les acclamations de milliers de spectateurs massés sur les deux rives du canal, l'impérial voyageur parvint enfin au débarcadère où arriveraient plus de cent soixante ans plus tard les alliés helvétiques de la cité rhénane. Là, l'attendaient Ammeister, conseillers, échevins, nobles et clercs. Parvenu au milieu des sonneries de toutes les cloches de la Ville à la place du Château, il longea à cheval la Cathédrale et gagna l'Hôtel du Trésorier de la Ville, rue Brûlée, où lui furent remis solennellement les dons qui lui étaient destinés. Après le banquet du soir auquel participa une partie du Magistrat, eut lieu par le royal hôte une visite de la Cathédrale dont les travaux atteignalent à peu près la base de la flèche.
    L'évêque Wilhelm de Dienst qui accompagnait le Roi, en profita pour attirer son attention sur la nécessité absolue pour la paix publique dans la cité, de maintenir l'égalité entre les deux factions qui gouvernaient la noblesse de la Ville et qui étaient respectivement dirigées par les deux grandes familles des Zorn et des Mullenheim. Celles-ci depuis deux siècles, multipliaient entre elles rixes, disputes, conflits et batailles rangées, véritables Montaigu et Capulet des bords du Rhin. Les deux familles avaient naturellement préparé dans leurs «poêles» ou lieux de réunion respectifs, dits «A la Meule» pour les Mullenheim et «A la Haute Montée» pour les Zorn, de grandes fêtes en l'honneur du Prince. Aussi, pour lui éviter l'embarras du choix, l'Évêque avait-il lui même organisé en sa résidence du Fronhof à coté de la Cathédrale, un grand bal où fut conviée toute la noblesse strasbourgeoise et où le souverain dansa avec le plus grand plaisir, puis regagna la demeure qui lui avait été allouée et qui se trouvait être l'Hôtel des Drach sis au Finkwiller au bord de l'Ill.
    Cependant les factions nobles n'avaient pas renoncé à accaparer le Prince et à l'utiliser pour rehausser leur gloire vis-à-vis de leurs partisans. Une partie des dames des Zorn alla à la résidence impériale inviter l'auguste visiteur à un repas et à un bal donnés en son honneur dans leur résidence de la Haute Montée. L'Empereur, se souvenant des recommandations de l'Évêque et des craintes du Magistrat, déclina l'invitation en utilisant la piteuse excuse selon laquelle il ignorait le chemin pour gagner la Haute Montée. La réponse ne se fit pas attendre.
    Le soir même, quelque temps avant l'heure fixée pour les festivités, une cohorte d'une centaine de dames Zorn, revêtues de leurs plus beaux atours, gagna le vieil hôtel des Drach, bouscula la garde, envahit la résidence, se saisit pratiquement de la personne du souverain déjà couché et l'entraîna revêtu de ses vêtements de nuit et en pantoufles, à travers la ville en émoi. C'est une véritable farandole exubérante que forma bientôt le rutilant essaim des «ravisseuses d'Empereur» qui avait, par ailleurs, racolé tous les musiciens et baladins rencontrés durant leur expédition, pour accompagner de leurs instruments et de leurs facéties, le prisonnier impérial.
    La farandole ayant remonté les quais jusqu'au pont du Corbeau, s'aperçut alors à la lueur des torches que la milice urbaine mobilisée, barrait dans toute sa largeur le Vieux Marché aux Poissons, le Magistrat comptant bien libérer et récupérer son auguste hôte. Les dames Zorn montrèrent qu'elles avaient la réflexion rapide et du même mouvement obliquèrent vers la rue du Maroquin et la Cathédrale par la place du Marché aux Cochons de Lait. Mais là, la colonne dut s'arrêter. En effet, l'Empereur, dans la course infernale menée par ses ravisseuses, avait perdu une de ses pantoufles et, voir un souverain du Saint Empire nu-pieds et en vêtements de nuit, enlevait beaucoup de son lustre et de sa gloire à la Majesté concernée. Le Ciel vint alors à son secours dans la personne d'un savetier dont l'échoppe occupait le coin de la rue du Maroquin et qui, réveillé par le sabbat mené par l'étonnante troupe qui remplissait la rue, rouvrit sa boutique et entreprit la confection d'une paire de souliers pour soulager les pieds endoloris de l'auguste «prisonnier». En même temps, ces dames, ayant pris conscience de l'étrange vêture de leur hôte, firent envoyer chercher à sa résidence, des vêtements plus en rapport avec ses fonctions. Le cortège repartit à travers la cité passant devant la Cathédrale puis le Temple Neuf.
    L'accueil à la «Stube» des Zorn remplie par le ban et l'arrière ban de la faction, fut délirant d'enthousiasme et le souverain du Saint Empire conquis par l'exubérance et la magnificence de ses hôtes imposés, dansa toute la nuit avec ses ravisseurs et ne regagna son domicile qu'au matin suivant, à travers une ville stupéfaite et goguenarde.
    Le lendemain matin, vers midi, la foudre ayant provoqué un incendie, le Magistrat déclencha l'alerte au feu avec doublement des gardes aux portes, patrouilles dans les rues et mobilisation des milices par quartier comme le prévoyait la coutume strasbourgeoise. Le souverain sans doute encore mal remis de sa nuit de «ribote», prit peur, redoutant qu'il ne s'agît d'une émeute contre sa personne ou de l'une de ces révolutions urbaines si fréquentes dans les cités médiévales.
    Pleinement rassuré sur la réalité, il ne cacha pas son admiration pour les dispositions en vigueur et la célérité des services en cause et en félicita longuement le Magistrat. Avant de quitter la République de Strasbourg et les rives du Rhin, il décida de laisser un souvenir digne de lui à chacune des dames qui avaient composé l'inoubliable farandole et leur offrit à chacune un anneau en or. Cependant, si nombreuses étaient les admiratrices du grand homme que toutes les réserves aurifères de l'ensemble de la corporation des orfèvres de la Ville ne suffirent qu'à fabriquer la moitié des bijoux en question. Aussi quitta-t-il Strasbourg le 16 juillet 1414, après avoir offert sur les rives du Rhin un repas d'adieu à ses belles amies strasbourgeoises, en promettant à celles qui n'avaient pas reçu leur cadeau de ne pas les oublier. Or, chose extraordinaire, il tint parole et deux ans plus tard il leur fit envoyer de Paris où il se trouvait, les anneaux manquants qui leur furent remis sur ordre du Magistrat par le Secrétaire de la Ville.
    D'autre part, il octroya au savetier salvateur, l'autorisation de placer sur le toit de son domicile, une girouette en forme de chaussure pour rappeler l'aide apportée à son souverain. Près de six siècles plus tard l'on peut encore admirer cet ornement depuis la place du Marché aux-cochons-de-lait.
    Strasbourg l'insolite, 16 anectodes historiques, Georges Foessel, Collection Terres d'Ombre (2002)

    Version de Louis Schneegans, transmise à Auguste Stöber

    Sigimond, roi de Hongrie et de Bohême, qui, le 21 juillet 1411, fut élevé à Francfort, sur le trône impérial allemand, par les Princes-électeurs, avait conquis la faveur de Strasbourg; non seulement il avait confirmé le droit de tenir une grande foire annuelle, mais encore, selon son désir, on put la tenir quatorze jours avant et autant de jours après la Saint Jean; de plus, il éleva les péages sur le Rhin, ce qui procurait d'importants bénéfices.
    En retour, la Ville lui fit les plus brillantes réceptions quand, revenant d'Italie par la Suisse, il fit son entrée après avoir remonté le Rhin. Ce fut dans la soirée du 7 juillet 1414. Quand la municipalité apprit que l'empereur se trouvait à deux lieues de Strasbourg, elle fit sonner toutes les cloches; de nombreux bateaux flottèrent au-devant de lui et l'accompagnèrent jusqu'au nouveau pont, où il débarqua, monta à cheval et fut reçu aux acclamations de tout le clergé, de la noblesse,  de la municipalité et des corporations.
    Devant lui et derrière lui, on portait des cierges. Avec sa suite nombreuse, dans laquelle se trouvait Amédée, comte de Savoie, à la tête de près de six cents chevaux, il se rendit à la cathédrale. Sur la place, s'était assemblée une foule si dense que, au dire de Bernard Hertzog, «l'Empereur ne put la traverser pour arriver à la cathédrale»; il se fit accompagner à son hôtel, le Lohnherrenhof, aujourd'hui Luxhof, dans la rue Brûlée. On ne le conduisit à la cathédrale qu'après le repas du soir, quand la foule se fut écoulée.
    La ville offrit à l'empereur «trois foudres de vin, un de vin rouge et deux de blanc, et un broc de vermeil d'une valeur de deux cents gulden».
    L'évêque, la municipalité, la bourgeoisie et la noblesse se disputèrent l'honneur de rendre le séjour de l'empereur aussi agréable que possible.
    En ce temps-là, l'évêque et le Chapitre étaient en discussion avec la Ville, et Sigismond, pendant son séjour, eut fort à faire pour amener les deux partis à renoncer aux hostilités et à entendre parler de conciliation.
    En ce temps-là aussi, duraient toujours les querelles qui divisaient depuis si longtemps les nobles familles de Zorn et de Mülhenheim; on pouvait craindre des tumultes.
    La municipalité fit donc monter une garde sévère aux portes et sur les tours; chaque nuit la rue était surveillée en avant et en arrière du cortège impérial par deux compagnies de gens de guerre, de chacune soixante cavaliers et cent fantassins portant des torches soufrées.
    Mais malgré ces discussions qui régnaient dans la ville, et malgré l'émotion qu'elles pouvaient provoquer, l'empereur Sigismond était de belle humeur et parfois même d'une gaîté débordante. Les nobles dames et jeunes filles en particulier eurent lieu de s'applaudir de sa faveur et de son amabilité.
    Déjà, l'empereur s'était bien distrait à boire et à danser à la Pierre-à-Moulin, la salle à boire de ceux de Mülhenheim, quand une députation des dames de la famille de Zorn l'invita à venir le lendemain dans leur salle de la Haute-Montée. Il répondit en souriant qu'il viendrait volontiers, mais qu'il ne savait pas le chemin et qu'elles auraient à venir le chercher.
    Ces nobles dames ne voulurent pas qu'il eût parlé en vain. Le lendemain matin, dès six heures, l'empereur entendit tout à coup frapper à la porte de sa chambre à coucher de l'hôtel. Sigismond, réveillé, sauta de son lit et, s'étant rapidement enveloppé d'un manteau, se trouva nu-pieds en présence de quelque cent des plus belles dames et jeunes filles en beaux habits de fête; elles lui rappelaient sa promesse de la veille et l'invitaient à les suivre à la Haute-Montée.
    L'empereur, galant, accueillit les dames avec un sourire aimable et, pour ne pas les faire attendre, il descendit avec elles l'escalier dans le costume où il les avait reçues, nu-pieds et couvert d'un léger manteau. Au son des fifres et des tambours, la troupe joyeuse se mit en mouvement, l'empereur marchant en avant de son gracieux cortège; en chantant et en dansant, ils arrivèrent devant la cathédrale par la rue Brûlée et la rue de la Cathédrale. Non loin de là, dans la rue dite «Korbergasse», les dames achetèrent à l'empereur une paire de souliers pour sept kreutzer, les passèrent à ses pieds, puis entendirent avec lui la messe du matin et l'amenèrent enfin à la salle de la Haute-Montée, où il put achever de s'habiller.
    L'empereur Sigismond avait passé sept jours à Strasbourg, où il y avait, à ce moment, un extraordinaire concours d'étrangers. Königshoven dit: «A ce moment-là, il y avait dans la ville trois frères, ducs de Peyeren (Bavière?) et le duc de Lorraine et le margraff de Baden et le margraff de Röttel (Rotteln?) et aussi le junkherr (gentilhomme) Ludwig de Lichtenberg, et le sire Margyse de Vérone (marquis de Vérone?), et le Baschan de Soffey (?), et beaucoup d'autres princes, barons et comtes; il y en avait soixante-deux, sans les chevaliers et varlets, innombrables dans la ville. La ville paya ce que le Roi pendant le temps avait coûté, et le Roi a été sept jours à Strasbourg, et comme la ville a fait des cadeaux au Roi et à tous les Princes et Seigneurs, tant qu'il y en avait, cela a coûté 1.500 florins».
    Au moment de son départ, l'empereur offrit aux dames qui avaient été pour lui des hôtesses si charmantes cent cinquante anneaux d'or en souvenir, c'est-à-dire autant qu'il avait pu en faire acheter en ville. Mais, comme ce nombre ne suffisait pas à les satisfaire toutes, il promit d'envoyer ceux qui manquaient; il tint sa promesse.
    Les nobles dames furent, paraît-il, si contentes du galant empereur, qu'elles ne le quittaient point, tant qu'il n'était pas en affaires; sur des bateaux, elles lui firent la conduite jusqu'à une lieue en aval de Strasbourg et prirent avec lui un repas d'adieu sur une verte prairie où l'on s'arrêta.
    De son côté l'empereur leur accorda longtemps encore son amitié et ses bonnes grâces. En effet, en 1416, pour les affaires de l'Église, Sigismond se rendit en France; depuis le 1° mars, il était à Paris; le troisième jour du même mois, le greffier de la ville de Strasbourg, Ulrich Meiger de Waseneck, se présenta devant lui, pour lui faire un rapport au nom de la Ville, au sujet des démêlés avec l'évêque. Non sans intention, sire Meiger remit d'abord une lettre adressée à l'empereur par les dames de Strasbourg.
    Aussitôt, l'empereur fut de bonne humeur, lui fit lire la lettre à haute voix et en témoigna son plaisir. Puis le greffier lui remit, toujours au nom des dames, une belle et riche chaîne en or, que Sigismond se passa aussitôt au cou. Après quoi, l'empereur fit danser sa compagnie et promit d'envoyer lui-même d'Angleterre, où il allait, toute sorte de belles choses pour les donatrices. Chacun disait qu'on n'avait pas encore vu l'empereur aussi gai dans tout son voyage.
    A Aix-la-Chapelle, où le souverain arriva le 25 décembre, la première question qu'il posa à l'ambassadeur de Strasbourg, le chevalier Burggrat, fut pour s'informer des dames. Et il reçut cette réponse courtoise: «Sire, elles vous désirent beaucoup».
    Version de Louis Schneegans, transmise à Auguste Stöber
    Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

    Divers auteurs ont mis en doute cette histoire de Sigismond cherché de bon matin par les dames, dansant avec elles par les rues et recevant d'elles une paire de chaussures. Schilter, éditeur de la Chronique de Königshoven, témoin des fêtes données par Strasbourg à l'empereur ne se serait jamais permis, dit-il, de transmettre une si sotte histoire; on pourrait ajouter que la présence de son épouse, l'impératrice, permet encore plus d'en douter. Mais dans un exemplaire de la Chronique de Hertzog, Bibliotheca Schoepflionia, en face du passage discuté, Stöber a trouvé cette addition (en latin): «Dans la continuation du Ms. At. se trouvent les choses qu'allègue B.H. » La tradition s'est toujours conservée depuis à Strasbourg, dans le peuple.

    Le faucon de l'Empereur Sigismond

    Strabourg accueille, en 1414, l'empereur Sigismond. Un faucon aide le souverain à résoudre une affaire de coeur.
    Le 4 juillet 1414, Strasbourg était debout; les rues étaient animées, les principales maisons à pignons où résidaient les notables, les seigneurs et les membres du Sénat avaient hissé leurs pavillons. Une foule de curieux, de spectateurs, de paysans accourus des villages et municipes voisins, des étrangers d'outre-Rhin se dirigeaient du côté des deux rives du Pont-Neuf (pont Sainte Madeleine) et prenaient leurs place pour jouir du meilleur point de vue. Sigismond, roi de Hongrie et empereur d'Allemagne, venait à Strasbourg, il arrivait de Bâle par le Rhin.
    Sur un bateau magnifiquement pavoisé à mâts et à banderoles, à voilure déployée et à haut pont, arrivait l'empereur. Sur l'arrière s'élevait le trône tendu de velours et de brocart jaune et noir. Les drapeaux et les trophées, parmi lesquels brillait la bannière rouge et blanche de la ville, enveloppaient les colonnes du dai. Le pont était couvert de la nombreuse et brillante suite de l'empereur, d'hommes d'armes et de clairons qui entonnaient une marche guerrière.
    A l'arrivée du bateau, le Pfennigthurm, appelé à tort Tour des Martyrs, hissa son double pavillon, et des créneaux où se montraient les couleuvrines, répondit par des salves aux clairons des héraults. Près de la rive, sur la place du Sable, s'ouvrait une vaste enceinte où l'on avait élévé un port pour recevoir l'empereur.
    Les archers à pied, les Reiter à cheval à la solde de la ville, arrêtaient l'élan et la fluctuation de la foule, ceux-ci en barrant le passage, ceux-là en faisant avancer ou reculer leurs chevaux.
    L'empereur, ayant mis pied à terre, reçut les félicitations de l'évêque, de l'Ammeister et des Stadtmeister ainsi que des divers membres du sénat. Puis il vit défiler devant lui les vingt-quatre tribus.
    La noblesse de la curie de la Haute-Montée (Hoh-Steg), de la curie de la Meule, Mühlstein (rue du Coin du Pont-Neuf), de la curie de la Lettre, Brief (quai Saint-Nicolas), de la curie du Bateau, Schiff (rue de la Douane). Ils venaient, chaque tribu après l'autre, des différents points de réunion; ils étaient richement montés et équipés, avec suite et valets.
    Après eux, les diverses corporations des métiers qui, en 1332, avaient fait une révolution dans l'Etat, et qui, de ce jour, s'étaient emparés du gouvernement de la république de Strasbourg, au détriment de la noblesse. Ils avaient leurs bannières déployées avec écussons et devises; tous armés, salades, hauberts et piques, à cheval et à pied, suivant le degré de fortune des tribus. Ils marchaient par pelotons avec officiers, Weibel, Zingenmeister ou clairons comme des troupes bien disciplinées et aguerries.
    L'ordre dans lequel les vingt tribus passèrent devant l'empereur fut le suivant: Celle de l'Ancre, sous le drapeau de laquelle servaient, d'après l'expression usitée alors, les bateliers et les constructeurs de bateaux ou calfats; du Miroir, les marchands, les merciers; de la Fleur; des Fribourgeois, les hommes sans état, les musiciens, les hôteliers, les brasseurs; des Drapiers, les marchands de drap; de la Lucerne ou Lanterne; de la Mauresse, les marchands de sel et de chandelles; des Echasses, les orfèvres, peintres, sculpteurs et toutes les professions libérales; des Boulangers, les fariniers, les boulangers et les fabricants de pain d'épices; des Pelletiers; des Tonneliers; des Tanneurs; des Vignerons, les gourmets, les dégustateurs, les perruquiers et les fripeurs; des Tailleurs; des maréchaux-ferrants; des Cordonniers; des Pêcheurs; des Charpentiers; des Jardiniers, les Maçons; les poêliers et artistes en poterie.
    Sigismond loua la bonne tenue des métiers et surtout la précision avec laquelle ils avaient exécuté le défilé. Puis, l'empereur fut conduit dans le Luxhof (Lohnherrn Haus) et la ville lui offrit un vase en argent de la valeur de 200 florins.
    Chaque jour, depuis l'arrivée de l'empereur, la ville était en continuelles fêtes. Il y eu joute sur l'eau, vis-à-vis de l'église Saint-Guillaume. L'empereur y assista avec le Landvogt de Haguenau et avec un grand nombre de seigneurs et de barons accourus de tous côtés. Les belles châtelaines, les matrones, les filles nobles et les bourgeoises ne manquèrent pas d'assister à cette réjouissance.
    Bien que l'évêque eût manifesté ses craintes en faisant observer qu'on ne devait point déployer de couleurs, les partis le firent cependant; aussi remarquait-on dans les barques les couleurs de la tribu de la Meule et de la Haute-Montée, le parti Guelfe et Gibelin, les couleurs des diverses corporations qui étaient rivales et jalouses l'une de l'autre. Certes, cela donnait à la fête beaucoup d'émulation et de l'animation parmi les assistants. Aussi regardait-on de toutes parts quels seraient ceux qui remporteraient le gloire de la journée.
    Soudain une barque entra en lice: les deux rameurs ont le costume mi-parti jaune et noir. C'est l'Empire qu'il représente. Grand émoi, nouveaux cris; c'est à qui, maintenant, des représentants des tribus, à qui montrerait le plus d'adresse et d'agilité.
    La Meule, la Haute-Montée et les différentes corporations se disputent d'abord; puis vient le tour de la barque aux couleurs de l'Empire. L'athlète qui se tient à la proue descend tous ceux qui veulent combattre avec lui. Enfin la lutte va se terminer, il ne reste plus que la Meule. En deux passes différentes, la Meule est refoulée et l'athlète impérial est vainqueur.
    L'empereur lui-même applaudit et l'Ammeister fut satisfait de l'heureuse issue de la journée pour complaire à son illustre hôte. Sigismond fit demander le héros de la fête. Le jouteur franchit l'échelle de corde et tomba aux pieds de l'empereur. Les spectateurs regardèrent, les têtes se tournèrent et tous les yeux se portèrent du côté de la scène. L'empereur félicita hautement le jeune homme, loua son adresse et sa dextérité. «J'espère te revoir encore, lui dit-il, je t'attends demain.»
    Le lendemain, Daniel se rendit au Luxhof qui était occupé par l'empereur et toute sa suite. Il était simplement vêtu et se fit annoncer comme le héros de la joute de la veille.
    Sigismond était à la fleur de l'âge, d'une beauté mâle; il portait la barbe longue et des cheveux bouclés ondoyaient sur ses épaules; ses yeux étaient vifs, mais tantôt tristes, sombres ou gais; mais son abord était très affable.
    A l'arrivée de Daniel, il était seul, assis près d'une table et s'amusait à agacer un faucon en lui jetant quelques morceaux de viande.
    «Ah! c'est toi, dit-il, en voyant le nouveau venu, approche pour que je considère et que je t'entende. J'étais satisfait hier de ton triomphe, tu as respecté mes couleurs. Dis-moi ce que tu es et ce que tu fais?»
    Alors le jeune homme avoua au prince ses peines et ses désirs, et comme il parlait de son Odilla, l'empereur secoua la tête, sourit et devint demi-rêveur.
    - J'aime Odilla, mais son père est sénateur de cette ville, dont certaines castes, bourgeoises ou nobles, sont bien hautaines. Je me suis présenté à lui, je l'ai supplié à genoux, j'ai fait parler mon âme. Il m'a demandé ce que j'étais. Je lui ai dit mon nom et mon origine, et n'écoutant que sa vanité, il m'a honteusement renvoyé. Si cela n'eût été le père de celle que j'aime, il aurait payé le sacrifice de ma fierté; cer, quand on tombe à genoux devant quelqu'un et que ce dernier ne vous relève pas, le suppliant vous quitte en emportant avec lui une plaie dans le coeur. Cette Argentora, ce Strasbourg est une ville qui m'a si bien reçu, qu'il serait ingrat de ma part de lui en vouloir, puisqu'un de ses citoyens a été si barbare envers moi.
    - Tiens! Tiens? notre jouteur s'anime; mais bref, qu'était ton père?
    - Mon père était italien, il est mort hélas dans un soulèvement populaire, excité par l'Empire. Nous avons tout perdu, rang, richesse et patrie. Exilés, ma mère et moi, nous vînmes dans cette ville, nommée à juste titre ville libre, où nous trouvâmes aide et soutien. Et aujourd'hui, au lieu de blasphémer contre l'Empire, de te combattre face à face comme mon devoir l'exigerait, je fais triompher tes couleurs. En te servant, je n'ai écouté ni le cri de ma patrie, ni celui du devoir, mais je n'ai écouté que mon coeur et mon amour. En cela, je n'ai imité ni les Brutus, ni les Caton, ni les fortes âmes de ma patrie. En suis-je plus lâche? c'est à toi de juger.
    -Qui t'a appris à t'exprimer ainsi, à connaitre des faits que beaucoup ignorent et que toi tu me cites avec tant de clarté?
    Daniel lui répondit que c'était grâce aux bons soins d'un vieux savant, du nom de Michaels.
    «Très bien, tu pourras me servir, je penserai à toi» et sur ce, il le congédia.
    A la sortie de Daniel, l'empereur fit mander le sénateur et lui proposa son nouveau protégé pour gendre.
    «Jamais!» répondit le père courroucé, qui ne put même retenir sa colère devant l'empereur en personne.
    Sigismond s'assombrit, prit le couteau de chasse qui était sous sa main, et, sifflant à un faucon accroupi sur la traverse de la fenêtre et qui vola aussitôt sur le pouce de son maître, il fit sauter en l'air le chaperon de l'oiseau. Le faucon étourdi s'envola dans la chambre.
    A ce mouvement inattendu, le sénateur comprit la faute qu'il avait commise, et se ravisa de suite.
    «Très bien, c'est ainsi que je l'entends, dit l'empereur sans faire semblant de rien. Tu dois t'honorer d'être agréable à mes désirs et à mes droits, étant l'hôte de ta ville. »
    Le sénateur s'éloigna en se confondant en salutations et en excuses.
    Sigismond lui sourit et il reprit sur son doigt le faucon encore effrayé qu'il caressa de l'autre main.
    Quelques temps après, les noces furent célébrées au Poêle-du-Miroir. C'était le rendez-vous des ordres et de toutes les castes pour les grands jours de fête. Comme c'était une noce de distinction (Freyhochzeit), on déploya une grande pompe et un grand luxe. Au sortir du Dôme, les jeunes mariés furent salués de toutes part par des acclamations et les Stadtpfeiffer firent de la musique sur la plate-forme... Des jeunes filles en blanc des différentes curies et des enfants des diverses tribus se placèrent de chaque côte du couple; ils chantèrent des verselets (Hochzeit carmina), composés pour la cérémonie.
    Un grand nombre de clients du père d'Odilla, des membres de la curie de la Lettre, des délégués de la tribu de l'Ancre et des autres tribus, tous à pied se rendirent au Poêle-du-Miroir, où un grand festin les attendait.
    Morpain Ad.
    Daniel le rogneur d'or, 1857.
    Strasbourg, vingt siècles de chroniques surprenantes, Jacques Borgé, Nicolas Viasnoff, Editions Balland, 1982

    Gutenberg à Strasbourg (1434-1444)

    Pierre Juillot

    Johan Gensfleisch est né vers 1398 à Mayence dans une famille patricienne et a pris le nom de sa maison paternelle Zum Guten Berg. Il était expert dans le travail des métaux précieux et de l'orfèvrerie et connaissait l'art de polir les pierres. Contrairement à une légende tenace, il jouissait d'une assez large aisance, comme le montrent ses rapports avec le Chapitre Saint-Thomas au sujet d'un prêt

    Gutenberg est signalé à Strasbourg pour la première fois en mars 1434. On le retrouve mentionné dans des documents et des actes municipaux jusqu'en 1444. Il vivait au départ en dehors de la ville, près du monastère de Saint Argogast au bord de la rivière Ill. Il fut poursuivi pour promesse de mariage non tenue envers une demoiselle Ennel zur Iseren Tür. On ne sait à quoi s'en tenir, puisque une Ennel zur Iseren Tür est mentionnée même après le départ de Gutenberg de Strasbourg; toutefois, un registre d'impôt mentionne une Ennel Gutenberg après 1442 (!?)

    En  1437/1438, Gutenberg conclut avec trois riches et influents bourgeois de Strasbourg, Hans Riffe, Andréas Dreitzehn et Andreas Heilmann, un contrat pour fabriquer et vendre des miroirs, en relation avec le pélerinage d'Aix la Chapelle, lequel, depuis 1349 a lieu tous les sept ans. Ce pélerinage est lié avec l'exposition des reliques saintes, au centre desquelles quatre grandes pièces d'étoffe saintes: la robe de la Vierge - qu'elle aurait porté la nuit de la naissance de Jésus -, les langes et le pagne du Christ ainsi que le linge dont on enveloppa la tête de Saint Jean-Baptiste. La croyance de l'époque était que, en dirigeant des miroirs pendant la présentation des reliques, on pouvait capter le rayonnement sacré des reliques et l'emporter avec soi au retour. Il y avait donc une forte demande pour les emblèmes de pélerinage. Un tel pélerinage existait aussi à Bamberg.

    À l'automne 1438, ses associés ayant découvert que Gutenberg s'adonnait à des recherches ultra-secrètes l'obligèrent à conclure avec eux un second contrat, dont l'objet n'a pas été explicitement précisé; il est seulement dit qu'il s'agit d'un art et entreprise (Kunst und Adventur) très secret. On pense aujourd'hui qu'ils entreprenaient des travaux préparatoires en vue de la nouvelle technique d'impression.  Le terme Adventur vient de l'allemand ancien Aventiur  qui désigne une entreprise risquée avec un résultat incertain; Kunst désigne un travail artisanal.

    Lorsqu'à Noël, André Dreitzehn, mourut, son frère Georges voulut le remplacer dans la société, ce que Gutenberg refusa. Il s'en suivit un procès, dont il ressort des minutes que Gutenberg s'occupait en 1439 d'impression par caractères mobiles, les associés observant sur ce sujet un silence prudent par crainte de voir s'ébruiter le secret de leurs travaux. Les témoignages à ce procès, que l'on a conservés, sont un document précieux quant à l'activité strasbourgeoise de Gutenberg.
    On dit que c'est en voyant les vignerons alsaciens presser leur raisins, que Gutenberg eu l'idée de sa presse à imprimer. Il mit également au point une encre nouvelle, complètement différente de celle utilisée jusque là par les copistes.
    Dans les années suivantes, l'invention achoppa certainement sur des problèmes techniques (et financiers): fabrication d'alliages de duretés variables, production d'encres grasses et fluides, mise au point de la presse.

    gut2 Gutenberg était encore loin de son but quand il quitta Strasbourg en 1444. Il aurait été effrayé par l'arrivée aux portes de Strasbourg, le 18 septembre 1444, du dauphin Louis, le futur roi Louis XI, à la tête d'une bande d'«Écorcheurs».

    Ce n'est qu'en 1454, dans sa ville natale, qu'avec l'aide de Peter Schöffer, qu'il imprimera sa Bible à 42 lignes.

    Dix ans séparent donc ces deux étapes essentielles de l'invention de l'imprimerie, à savoir la fabrication des lettres mobiles en métal et la confection du premier livre capable de rivaliser, à un coût infiniment moindre, avec la perfection du travail des copistes de l'Antiquité et du Moyen Age. En 1454, le pape Pie II, Enea Silvio Piccolomini, après l'avoir félicité, lui commendera 158 exemplaires, qui lui seront tous fournis. En visite à Strasbourg en 1432, le futur pape avait laissé parler son admiration et sa fascination pour la ville, véritable splendeur comparable à Venise. Avait-il alors rencontré Gutenberg?

    De fait, l'invention de Gutenberg, ce n'est ni le principe de l'imprimerie, ni les mass média, tous deux existant déjà dans l'Antiquité. (Le papier existe en Chine et est imprimé par estampage avec des sceaux gravés.) Son objectif était de perfectionner par voie mécanique à l'aide de lettres, la technique de reproduction par tampon, de telle sorte qu'un plus grand nombre possible d'exemplaires d'une oeuvre puisse être produits, dont les caractères soient de très haute qualité, pratiquement exempts de fautes et dans les temps les plus courts.

    Gutenberg a démocratisé une technique de dextérité métallurgique qui n'était pas évidente au XVe siècle. Il a industrialisé la composition grâce à des éléments préfabriqués. L'impression avec des caractères métalliques nécessitait un niveau de technologie auquel seuls les princes avait accès, car elle requérait une expertise d'un niveau égal à celui de la production d'armes ou de pièces de monnaie.


    J'ai écrit ce texte après avoir compulsé une vaste bibliographie et visité le Musée Suisse du Papier à Bâle. Je recommande la visite du Musée Gutenberg à Mayence.

    juillot@in2p3.fr Pierre JUILLOT
    I.P.H.C Strasbourg

    La légende de l'invention de l'imprimerie

    L'an 1440, soit une année après que la flèche de la cathédrale eût été achevée, un habitant de «Fronhof», libraire à l'enseigne de la Ménagerie, inventa l'art d'imprimer. Il s'appelait Jean Mentelin.
    C'était un homme patient et doux; il parlait volontiers le latin. Il eut l'idée de sculpter, sur l'extrémité de petites tiges de bois, la forme des lettres, et ces tiges placées à côté les unes des autres formaient, quand on les appliquait sur le papier, des lignes toutes semblables à des lignes manuscrites. Puis il inventa une presse, pour reporter sur le papier la marque de ces lignes. Il obtint des résultats si surprenants que personne ne voulut croire que les livres qu'il montrait n'étaient pas écrits à la main.
    Or, ceux qui vivaient du métier de scribes conçurent une grande amertume de par la découverte du sieur Jean Mentelin. L'un d'eux vint lui proposer ses bons offices et fut agréé. Il travailla durant un an chez Mentelin, captant les bonnes grâces de cet homme sans méfiance qui lui confia tous les secrets de son art.
    Un jour, ce scribe disparut et l'on apprit à peu de temps de là que Jean Gutenberg, de Mayence, l'avait agréé comme aide principal pour l'aider dans les recherches qu'il faisait depuis des années, sans arriver aux résultats extraordinaires obtenus par le Strasbourgeois Mentelin. Le félon lui apporta tous les secrets qu'il tenait de son ancien maître, et Gutenberg peu à peu se méfia de cet homme qui se vantait d'être l'auteur d'une si belle découverte.
    Plus tard, un bourgeois de Strasbourg vint rendre visite à Gutenberg et reconnut dans son officine celui qui travaillait jadis chez Mentelin. Il en fit part au maître qui, outré dans son honnêteté, chassa le félon hors de sa maison et partit pour Strasbourg, décidé à rendre hommage à celui qui avait réalisé ce que lui, Gutenberg, cherchait depuis si longtemps. Mais il trouva fermée la maison de Mentelin. Il s'informa auprès des voisins qui lui dirent que celui qu'il cherchait était à la cathédrale. Il s'y rendit et ne trouvant personne qui correspondît au signalement qu'on lui avait donné de celui qu'il cherchait, il demanda à l'un des sacristains s'il n'avait pas vu le sieur Mentelin. L'autre parut étonné de cette question, fit signe à Gutenberg de le suivre, le fit entrer dans une chapelle, lui montra une pierre tombale, et dit: «Le sieur Mentelin est ici. Il est mort de douleur parce que sa découverte lui a été volée!»;
    Gutenberg lut l'inscription:
    «Moi, Jean Mentelin, suis ici enterré après maintes peines; moi qui par la grâce de Dieu ai le premier, ici, à Strasbourg, imaginé les caractères pour l'impression des beaux manuscrits. Dieu m'a lui-même choisi ce monument, sans doute en récompense de ma découverte de l'imprimerie. Que cette cathédrale soit pour moi un mausolée».
    Gutenberg se mit à la recherche de celui qui avait fabriqué la presse de Mentelin. C'était un tourneur de la petite rue des Marchands, appelé Conrad Sahspach. Il fabriqua d'autres presses pour le maître de Mayence qui s'établit à Strasbourg, où il produisit ses plus belles oeuvres, n'oubliant jamais celui à qui il devait sa gloire et sa richesse.
    Livret de colportage, 1838
    Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

    Les saisons alsaciennes de Goethe


    Le 250e anniversaire de la naissance de Goethe, samedi 28 août 1999, a été fêté à Francfort-sur-le-Main, où il est né en 1749, et à Weimar, où il est mort en 1823. Mais aussi en Alsace. Car l'Alsace ne fut pas pour rien dans sa vie et son oeuvre.
    Pour 3 000 euros (19 700 F), on peut s'offrir en Allemagne la nouvelle édition luxueuse des oeuvres complètes de Johann Wolfgang von Goethe, publiée par le Deutscher Klassiker Verlag. C'est l'un des symboles de cette «année Goethe» qui se décline jusque sur les parapluies, les montres, les tasses à café ou les verres de schnaps chez nos voisins d'outre-Rhin.

    De Strasbourg à Ensisheim

    De ce côté-ci du fleuve, il n'est pas interdit de marquer aussi le 250e anniversaire de la naissance d'un des plus grands écrivains et poètes de langue allemande. Car Goethe passa seize mois en Alsace, et y fêta ses 21 ans. Il y fut étudiant en droit et en repartira avec sa licence commencée à Leipzig. Il y fut aussi grand « dévoreur » de la culture française. Il y fut enfin amoureux, et l'on sait de quelle manière l'idylle avec Frédérique Brion, la fille du pasteur de Sessenheim, lui inspira de nombreuses pages.

    Les historiens l'ont suivi à la trace : sa chambre à Strasbourg était rue du Vieux-Marché-aux-Poissons, sa table à la pension Lauth, rue de l'Ail. Ses excursions l'emmenèrent en Alsace du nord, à Saverne, à Niederbronn-les-Bains, à Haguenau, à Sessenheim bien sûr, dans les communes proches avec Frédérique, puis, durant l'été 1771, à Molsheim, Sélestat, Colmar, Ensisheim.

    On cite souvent son cri d'admiration devant la cathédrale, « ce colosse », qu'il écrira plus tard dans une étude sur l'art gothique. Du haut du Mont Sainte-Odile, il gardera le souvenir de «la magnifique Alsace, toujours la même et pourtant toujours nouvelle, avec ses champs et ses bois, ses collines et ses prairies, ses rochers et ses buissons, ses paisibles villages, proches ou lointains».

    Il y noua aussi des amitiés. Celle de Johann Goettfried Herder, écrivain et philosophe allemand, de cinq ans son aîné, grand voyageur en séjour lui aussi à Strasbourg, amateur des textes antiques et qui sera plus tard, grâce à Goethe, président du consistoire de l'Église luthérienne de Weimar. Celle de Jacob Michaël Reinhold Lenz, qu'il aima autant qu'il le haït quelques années plus tard - Lenz qui, « paumé », ira en 1778 se réfugier auprès du pasteur Oberlin à Waldersbach. Celle de Jean-Daniel Schoepflin, professeur d'histoire et d'éloquence, qu'il rencontra par l'intermédiaire de Jérémias Oberlin, le frère du célèbre pasteur du Ban-de-la-Roche.

    L'amour de Frédérique

    «Il sera un défenseur passionné de l'art et de la culture allemande - et c'est à Strasbourg que (paradoxalement?) il le devint», écrit Jean-Paul Sorg de Goethe. Ce serait là qu'il approfondit son amour de la langue allemande, se sentant écarté des « sanctuaires » francophones. Ce serait là qu'il lut pourtant Rousseau, Montesquieu, Diderot, Voltaire, et -sur les conseils de Herder- Homère, Shakespeare et les pseudo-poèmes gaéliques d'Ossian, parus en 1760, mais de fait écrits par le poète Macpherson James. Ce serait là qu'il s'éblouit d'architecture gothique. Ce serait là qu'il affina son goût pour les textes anciens et les chansons populaires, les Lieder qu'il collecta dans la campagne alsacienne.

    L'amour de Frédérique, qui dura, l'amour pour Frédérique, qui s'étiola, y prirent leur part. Cette jeune fille de 18 ans, « fraîche et belle comme le matin », blonde aux yeux bleus, fut « un astre charmant » à ses yeux de l'automne 1770 au printemps 1771. Il prit ses distances dans les derniers mois de son séjour, et rompit en août avant de rejoindre Francfort. Trois ans après, il écrivait Werther, qui le rendit célèbre.

    Goethe ne perdit pas tout lien avec l'Alsace. Il y garda de nombreux correspondants. Il y avait forgé l'idée de plusieurs de ses oeuvres. Enfin il y refit trois courts séjours, du 22 au 27 mai puis du 13 au 19 juillet 1775 (peu avant ses 26 ans), enfin les 25 et 26 septembre 1779 (à 30 ans). C'est ce 25 septembre qu'il passa par Sessenheim, revit Frédérique, qui, écrit-il, le reçu « avec amitié et bienveillance ». Il en repartit serein. La page alsacienne était tournée, mais elle ne dépareillait pas dans l'oeuvre qu'il allait laisser à l'Europe et au monde.


    Jacques Fortier

    Sources:
    «Goethe et l'Alsace» par Jean-Paul Sorg dans Saisons d'Alsace, nº128 (été 1995)
    article «Goethe» de Raymond Matzen dans l'Encyclopédie d'Alsace, éditions Publitotal 
    Encyclopédia universalis ; archives DNA.

    © Dernières Nouvelles D'Alsace, Jeudi 26 Août 1999.


    Koutouzov à Strasbourg

    En juillet 1774, Koutouzov est blessé à la bataille d'Alutcha (Aloutcha) contre les Turcs par une balle qui lui a transpercé la tête d'une tempe à l'autre. Guéri mais borgne, il bénéficie de la part de Catherine II d'un congé d'un an sans suspension de solde, à partir du 1° janvier 1776.

    Pour commencer son congé, Mikhaïl suivit une cure à Leyde en Hollande, grand centre médical. Les ophtalmologues lui recommandèrent de ménager ses yeux; l'oeil droit était comme recouvert d'une sorte de voile; le gauche risquait d'être diminué. Les passages de Koutouzov en Allemagne, Angleterre, Autriche, France, Italie n'avaient, semble-t-il, plus rien à voir avec sa santé.
    A Potsdam, Frédéric le Grand le reçut longuement, l'assurant combien il avait été heureux de le voir survivre à cette terrible blessure. On suppose que la conversation tourna autour de l'art de la guerre. Il séjourna assez longtemps à Berlin et rencontra des officiers généraux; en Autriche, on sait qu'il fut reçu par le célèbre maréchal Laudon. Auprès de tous, il s'informa de l'organisation des armées.

    Sur son passage en France, on n'a que quelques indications de son séjour à Strasbourg. Là, il suivit des cours à l'université. Comme la mémoire de ses descendants, les écrits des chroniqueurs russes y font référence. Aucune trace écrite ne figure à l'université même où nous avons fait des recherches. Cette absence s'explique aisément. Il y suivait des cours en auditeur libre. Quels cours? peut-on se demander. Ceux certainement concernant l'art militaire, mais aussi fort probablement ceux de sciences politiques, de diplomatie, d'histoire, voire de philosophie, matière pour laquelle il avait un penchant. En décrivant l'entrée du jeune Metternich comme étudiant à l'université de Strasbourg en 1788, son biographe Michel Missoffe écrit que cette université de grand renom, était fréquentée par beaucoup d'Allemands qu'attirait la facilité d'apprendre en même temps l'allemand et le français. L'auteur souligne le caractère européen de l'université de Strasbourg. Pendant les mois où Koutouzov suivait des cours, probablement dans la section protestante, de nombreux sujets de Catherine II fréquentaient l'université.

    De 1765 à 1791, sur deux cent six gentilshommes, on n'y comptait pas moins de quarante-quatre sujets russes, pour la plupart d'origine balte.

    L'auteur signale que la Matricule a conservé des noms comme ceux du comte André Razoumovsky, futur ambassadeur à Vienne en 1815, mécène et ami de Beethoven; du comte Vorontzov, qui sera un éminent diplomate, ambassadeur à Londres. D'autres Russes y apparaissent, dont le destin sera souvent lié à celui de Koutouzov dans la grande tourmente de 1812.

    Rentré à Saint-Pétersbourg en 1777, Koutouzov, après avoir rendu compte de ses voyages à l'lmpératrice, fut affecté aux troupes commandées par Souvorov.

    Serge Nobokov, Sophie de Lastour
    KOUTOUZOV, le vainqueur de Napoléon
    Ed. Albin Michel, 1990 

    Dans son Alexandre Ier, Henri Troyat dit, page 208, en parlant de Koutouzov: «il avait fait de solides études à Strasbourg».

    Il existait une solide tradition d'accueil d'étudiants russes à Strasbourg. Depuis 1770, la Fondation Galitzine finançait un cycle complet d'études à l'Université de Strasbourg.
    juillot@in2p3.fr  Pierre JUILLOT
    I.P.H.C Strasbourg 

    Mozart à Strasbourg

    1778 : Mozart quitte Paris...
    ... pour voyager, il faut de l'argent; Mozart n'en a pas. La vanité de Grimm surmonta sa lésine : «Qu'à cela ne tienne», dit-il; il paiera les frais de voyage. Cependant, lorsqu'il s'agit de s'exécuter, la mesquinerie de l'ancien secrétaire du comte d'Artois reprit le dessus. Il acheta une place de diligence, comme il l'avait promis, mais il choisit le service le plus inconfortable et le moins rapide, celui qui ne changeait pas de chevaux en route et mettait dix jours pour aller de Paris à Strasbourg. Mort de fatigue, car tous les jours il fallait se lever à trois heures pour partir à quatre, au bout de huit jours de ce cahotage sur les routes Wolfgang en tombait malade. Heureusement, il trouva un Allemand que ce ridicule moyen de transport exaspérait. À eux deux, ils louèrent une chaise de poste et arrivèrent assez vite, et de bonne humeur, en vue de la flèche de pierre rose que Jean Hütz a élevée et qui domine la bonne ville de Strasbourg.

    Mozart passa environ trois semaines à Strasbourg. Il y était déjà connu, admiré, et les musiciens profitèrent de son séjour pour lui faire fête : le facteur d'orgue Silbermann, Heppe, l'organiste de la cathédrale, le violoniste Franck, Beyer et le maître de chapelle Richter qui - c'est Mozart qui nous l'apprend - buvait, malgré ses soixante-dix-huit ans, une vingtaine de bouteilles de vin par jour... au lieu des quarante qu'il avait coutume d'absorber précédemment.

    Ainsi que Goethe l'avait remarqué déjà, Strasbourg était une ville très française d'esprit, de culture et de sentiment. C'était pour se former aux manières françaises que le jeune étudiant de Dresde était venu s'y polir, s'y façonner selon «le goût latin» et y raffiner sa «simplicité tudesque».

    La musique française triomphait donc aussi à Strasbourg, et le jeune génie de Mozart conservait un caractère trop étranger pour être goûté d'un public alsacien, qui peut-être se piquait de renchérir sur l'esprit parisien. «Ici, tout est très pauvre....» écrit-il à son père, le 15 octobre 1778. Peu de mélomanes, surtout pour un musicien allemand, dont les succès à Paris n'avaient pas encore conquis Strasbourg. Ses nouveaux amis le mirent en garde contre l'imprudence qu'il commettrait, s'il voulait donner un concert, à engager un orchestre et à risquer de gros frais : l'« illumination » de la salle, déjà, coûtait très cher. Wolfgang se résigna donc à annoncer un récital par souscriptions, pour le 17 octobre; et bien lui en prit, car, sans cela, toute la recette, qui se montait à trois louis d'or, y aurait passé. Si le succès pécuniaire de l'opération fut médiocre, puisque, sur ces trois louis, deux furent absorbés par la location de la salle et l'impression des billets, en revanche les applaudissements ne manquèrent pas. «Le principal bénéfice a consisté dans les bravos et dans les bravissimos qui ont volé vers moi de toutes parts, sans compter que le prince Max de Deux-Ponts a honoré la salle de sa présence», annonce-t-il fièrement à Salzbourg, dans sa lettre du 26 octobre. «Que tout le monde ait été content, je n'ai pas besoin de vous le dire. Là-dessus, je voulais aussitôt partir, mais on m'a conseillé de rester encore jusqu'au samedi suivant et de donner un grand concert au théâtre.» Fort du succès du précédent récital, Mozart, cette fois, avait fait les choses grandement; il pensait que la présence de l'orchestre attirerait un public plus nombreux; ses amis le croyaient aussi, mais il fallut déchanter. La recette fut aussi pauvre «à la surprise, au dépit et à la honte de tous les Strasbourgeois», ajoute-t-il ; mais il ne s'agit, bien entendu, que de ses amis, et des amateurs de musique; et ils ne devaient pas être très nombreux, car le directeur du théâtre, Villeneuve, «s'est emporté, mais là, comme il faut, en injures contre les habitants de cette détestable ville». Mozart compare plaisamment, et tristement aussi, l'assistance clairsemée dans la salle à une grande table de quatre-vingts couverts, en T, avec seulement trois personnes à dîner. Par surcroît, il faisait un froid horrible, et ce théâtre aux trois quarts vide glaçait l'esprit, le corps et le coeur.

    Heureusement, l'enthousiasme des auditeurs compensa leur petit nombre. «À force d'applaudir et de battre des mains, ils m'ont autant fait mal aux oreilles que si tout le théâtre eût été plein. Tous ceux qui étaient là ont ouvertement et à haute voix exprimé leur mécontentemcnt de leurs propres concitoyens. Moi, je leur ai dit à tous que, si j'avais eu le bon sens de deviner qu'il viendrait si peu d'auditeurs, j'aurais très volontiers donné le concert gratis, rien que pour avoir la satisfaction de voir le théâtre plein.» En réalité Mozart n'avait pas besoin de voir devant lui une foule d'auditeurs, pour se donner: il suffisait pour cela qu'il sentit une sympathie sincère, une admiration intelligente, émaner d'une assistance même peu nombreuse. La réponse de l'auditeur à l'artiste, l'adhésion, la communion qui s'établit, ou qui ne s'établit pas, entre l'artiste et la salle, tous les exécutants, tous les comédiens savent bien qu'elles ne sont pas toujours en proportion du nombre. À vingt-deux ans, Mozart restait encore l'enfant qu'électrisait, quinze années plus tôt, la présence d'un musicien ou d'un véritable amateur, mais que glaçait un public mondain, indifférent, dédaigneux ou bavard. À Strasbourg, si les deux concerts qu'il a donnés lui ont rapporté en tout deux louis - «les frais de la musique qui est très, très mauvaise, mais qui se fait bien payer, de l'illumination, de la garde, de l'impression du programme, de tous les gens postés aux entrées, etc., ont absorbé une grosse somme» - le froid de la salle ne lui est pas monté jusqu'à l'âme. «Ah! je me suis bien réchauffé! Pour montrer à Messieurs les Strasbourgeois que je ne me souciais pas du tout de l'événement, j'ai joué beaucoup, beaucoup, pour mon plaisir, notamment un concerto de plus que je n'avais promis, et à la fin, longtemps, en improvisation. » On peut dire qu'avec tous ces bis dont un seul, déjà, était constitué par un concerto, Strasbourg en avait pour son argent...

    Avant de regagner Salzbourg, avec la triste perspective de se retrouver esclave des caprices et de la sévérité maussade du prince-archevêque, Mozart voulut se donner la joie de revoir Mannheim....

    Mozart
    Marcel Brion
    Librairie Académique Perrin

    Le 28 mars 1777, Wolfgang Amadeus Mozart présentait sa démission à l'archevêque de Salzbourg. Ce geste confirme son intention à l'époque de quitter cette ville pour se chercher une situation ailleurs. Le 23 septembre au matin, accompagné de sa mère, Wolfgang quittait Salzbourg. C'est en somme le prélude de son voyage à Paris qui ne se décidera vraiment que plus tard, à Mannheim.

    Plein d'espoir, exemple vivant et unique de précocité musicale, mais, par contre, sans expérience pratique et dépourvu du sens des réalités de la vie, Mozart s'oriente d'abord vers Munich. Il est alors âgé de vingt et un ans et demi. N'ayant trouvé aucun emploi dans cette ville, il la quitte et s'achemine vers Augsbourg. Au passage, il s'arrête au château de Hohenaltheim, chez le prince de Ottingen-Wallerstein, pour se diriger ensuite vers Mannheim où il arrive le 3 octobre.

    Mannheim était au XVIII° siècle considérée comme le centre de l'art musical, voire même le siège de la plus importante école de toute l'Europe. Mozart, animé des plus légitimes ambitions et débordant de vitalité, s'employa à se mettre en valeur auprès du prince-électeur palatin, tout en cherchant à imposer sa personnalité à la vie musicale de Mannheim. Il y élargit certes le cercle de ses connaissances, mais ne parvint cependant à obtenir la situation qu'il convoitait.

    Durant son séjour dans cette ville, Mozart passa quelque temps dans la famille Wendling qui était d'origine alsacienne; puis il se lia d'amitié avec la famille Weber qui avait une fort jolie fille, Aloysia, laquelle cultivait le chant et dont il tomba amoureux. Bien qu'elle l'éconduisit par la suite, son penchant pour cette jeune fille devait jouer un rôle primordial dans son voyage, sinon dans sa vie. Las de l'incertitude des promesses qui lui étaient faites, le jeune Wolfgang commence à trouver la vie insupportable à Mannheim et il projette de partir en Italie avec la charmante cantatrice Aloysia Weber.

    Il en instruisit son père Léopold Mozart, qui ne vit d'autre remède à la situation que de l'envoyer le plus tôt possible à Paris. Des lettres paternelles, il ressort bien que le voyage en Italie ne pouvait avoir lieu. Mozart déféra au désir de son père et consentit à se rendre à Paris.

    C'est ainsi que fut décidé finalement le voyage dans la capitale, centre d'attraction universelle pour la famille Mozart. Le 14 mars 1778, la mère et le fils quittaient Mannheim pour arriver à Paris le 23 mars, sans marquer de temps d'arrêt à Strasbourg. Nanti de nombreuses recommandations paternelles, Mozart se place en toute confiance sous la tutelle du spirituel baron de Grimm. Paris connaissait déjà «l'enfant prodige» qui, 14 ans auparavant, avait obtenu de grands succès dans les salons parisiens. Toutefois, de ses 303 compositions déjà parues, peu étaient connues dans la capitale. D'autre part, Mozart y arrivait à une époque particulièrement mouvementée où s'opposaient les Puccinistes et les Gluckistes.

    Grâce au baron de Grimm, Mozart obtint bien quelques travaux, mais qui ne suffirent pas à faire face aux dépenses de sa vie parisienne. C'est alors que, pour y subvenir, son père, resté à Salzbourg, s'endetta de plus en plus, comme l'établit sa correspondance; sa dette s'élevait alors à près de 1.000 florins.

    Un plus grand malheur allait frapper Mozart qui, le 3 juillet, écrivait à son ami l'abbé Bullinger: «Partagez ma souffrance, mon ami, c'est le jour le plus triste de ma vie; au moment où je vous écris, il est 2 heures du matin, il faut que je vous le dise: ma mère, ma chère mère n'est plus, Dieu l'a rappelée auprès de Lui». En effet, la mère de Mozart était morte à Paris la veille, le 2 juillet 1778.

    Son père n'eut plus alors qu'un seul désir, ramener son fils auprès de lui à Salzbourg. À cet effet, il tenta habilement des démarches à l'archevêché où un emploi était vacant. Ainsi prit fin le séjour de Mozart à Paris, qui s'y était déroulé sous des auspices peu favorables. Il convient de souligner que cette note pessimiste ne contient aucun reproche à l'encontre de la société parisienne et encore moins à l'ami et protecteur de Mozart, le baron de Grimm.

    Le séjour à Paris avait été bien trop court pour que Mozart, âgé de 22 ans, y imposât sa personnalité et réalisât ses desseins. L'époque du Roi Soleil n'avait-elle pas rassemblé à Paris tous les grands esprits? Aussi est-ce avec une certaine déception et quelque peu déprimé que le jeune maître quitta la capitale le 26 septembre 1778.

    Le désir de Léopold Mozart, de revoir au plus tôt son fils ne se réalisa pas d'emblée. Wolfgang, qui manifestait une profonde aversion pour sa ville natale, prit tout son temps pour le retour.

    «Nous partons demain pour Strasbourg», écrivait-il de Nancy à son père en date du 8 octobre. Il avait des amitiés à Strasbourg. Durant son séjour à Mannheim, il s'était lié, comme on le sait, avec la famille Wendling, en particulier avec le flûtiste Jean Baptiste Wendling (1726-1797), première flûte à l'orchestre de la cour de Mannheim, artiste distingué, applaudi à Paris et à Londres, et que Frédéric le Grand lui-même tenait en grande estime. Mozart avait d'ailleurs été le professeur d'Augusta Wendling (la célèbre Guscht'l des lettres de Mozart), fille de Jean Baptiste Wendling, et à laquelle il dédia certaines compositions (voir Köchel-Verzeichnis 308-486a). À l'origine, Jean Baptiste Wendling, qui était également un ami personnel du baron de Grimm, aurait dû accompagner Mozart à Paris, et le voyage eût été peut-être alors plus fructueux. Mais à ce moment-là, comme on le sait, il était absorbé par son projet de voyage en Italie. Un autre membre de la famille Wendling, François Antoine, violoniste à la cour, était aussi un ami intime de Mozart. Et puis, il convient d'ajouter que beaucoup de personnalités marquantes du monde musical de Strasbourg sortaient alors de l'école de Mannheim. Ses relations avec la famille Wendling lui permirent d'élargir le cercle de ses connaissances. Il est probable que Mozart fut l'hôte du banquier J. Ph. Franck qui entretenait des relations épistolaires avec la famille Mozart.

    C'est à Strasbourg qu'il fit la connaissance du célèbre facteur d'orgues et archéologue Jean André Silbermann, de son frère Jean Henri Silbermann, le non moins réputé facteur de pianos. Entre temps, il entra en relations avec Sixtus Hepp, l'organiste du Temple-Neuf, qui jouissait d'une très grande réputation et qu'on plaçait parmi les meilleurs pianistes de la deuxième moitié du XVIII° siècle. Il était très recherché comme professeur. Il y a lieu d'y ajouter François Xavier Richter, compositeur distingué et maître de chapelle de la cathédrale de Strasbourg.

    Dès son arrivée à Strasbourg, Mozart y reçut le plus chaleureux accueil de l'élite musicale qui le pria de donner un concert. Strasbourg avait, tout comme Paris, un niveau artistique fort élevé. Il y existait plusieurs orchestres, notamment celui de la cathédrale, du Temple-Neuf et de la ville de Strasbourg. L'activité musicale y était très intense, puisque l'orchestre de la ville arrivait à donner jusqu'à 30 concerts d'abonnement par an, ceci sans compter de nombreuses auditions religieuses et autres manifestations musicales.

    Le 17 octobre, Mozart donnait par souscription son premier concert à Strasbourg, dans la Salle du Miroir, rue des Serruriers n° 29 (au coin de la rue Gutenberg d'aujourd'hui).
    La Salle du Miroir et la Salle de la Mauresse furent au XVIII° siècle les plus grandes salles de concert; c'est là que furent donnés les concerts sous la direction de François Xavier Richter, maître de chapelle de la cathédrale, Jean Philippe Schoenfeld, chef d'orchestre du Temple Neuf et plus tard directeur de la musique de la ville de Strasbourg, et Ignace Pleyel, successeur de F. X. Richter.

    «Ici je mène une vie bien pauvre, écrivit Mozart à son père; cependant je donnerai après-demain, samedi le 17, tout seul (pour ne pas avoir de frais) et par complaisance pour quelques bons amis, amateurs et connaisseurs, un concert par souscription, car, avec l'orchestre et l'éclairage, le tout me reviendrait à plus de 3 louis d'or, et qui sait si nous réussirons à en ramasser autant.» Ce pessimisme était justifié.

    Le jeune Mozart, étant peu connu du grand public strasbourgeois, ne réussit qu'à grouper l'élite musicale, si bien que cette manifestation fut décourageante pour lui au point de vue financier.

    Par contre, l'artiste obtint un succès immense. Les cris de bravo et de bravissimo d'un public enthousiasmé retentirent avec une insistance inaccoutumée. Parmi les auditeurs se trouvait le prince Max de Deux-Ponts qui s'associa aux frénétiques applaudissements. Mozart avait l'intention de quitter Strasbourg dès le lendemain, mais ses amis strasbourgeois le pressèrent à donner un deuxième concert. Cette fois on choisit le théâtre. Rien ne fut négligé pour la propagande en faveur de cette soirée, l'orchestre de la ville de Strasbourg même devait en rehausser l'éclat. La date en fut fixée au 24 octobre.

    Ce fut une seconde déception, tout au moins du point de vue financier, pour le jeune Mozart. Déduction faite des cachets élevés versés aux musiciens, qui, d'après lui, étaient médiocres et se firent bien payer, des frais d'éclairage, imprimés, service d'ordre, personnel, il ne restait que 3 louis d'or. Mais quel succès, un éclatant succès sans précédent. Les rares auditeurs applaudirent avec une telle violence, une telle frénésie que «les oreilles lui faisaient mal» écrit-il. Par la même occasion, les admirateurs de Mozart manifestaient leur mécontentement à l'endroit de leurs concitoyens ayant boudé une si grandiose manifestation artistique.

    Profondément touché par les applaudissements prolongés qui n'en finissaient plus, Mozart ajouta au programme, en supplément, un concert de piano où l'improvisation eut une très large part. Ce concert laissa une certaine amertume au grand artiste qui se sentait découragé de jouer devant une salle presque vide. «avais les mêmes recettes, écrit-il à son père au lendemain de ce concert, qu'au précédent, ceci à la surprise, au regret et à la honte de tous les Strasbourgeois. J'ai fait remarquer que si j'avais pu prévoir pareille chose, j'aurais donné le concert gratuitement pour avoir au moins la satisfaction de jouer devant une salle comble. Et en vérité, rien n'est plus triste qu'une grande table de 80 couverts avec 3 convives seulement.»

    «Toutefois, ajoutait-il, Strasbourg m'a comblé d'honneur et de gloire» ... Et Mozart se proposait de poursuivre son voyage de retour le 26 octobre, quand des pluies persistantes causant de grandes inondations, en retardèrent son départ. Sur les insistances de ses amis strasbourgeois, il consentit encore à donner un troisième concert, réservé à un petit cercle d'amis et qui se tint le 31 octobre, jour de sa fête. Les recettes, cette fois, furent meilleures. L'essentiel pour lui était de s'être réconcilié avec les Strasbourgeois, et dès lors, Strasbourg lui devint de plus en plus sympathique. Les dernières lettres à son père sont empreintes d'une fierté, d'une satisfaction bien légitimes: «Strasbourg, écrit-il, ne peut plus se passer de moi, et vous ne pouvez croire combien je suis honoré et aimé ici. Tout le monde me connaît...»

    Mozart devint l'idole des Strasbourgeois. Durant la dernière semaine de son séjour, il joua publiquement sur les célèbres orgues de Silbermann, à l'église St-Thomas, au Temple-Neuf et vraisemblablement à la Cathédrale. Le dimanche 26 octobre, il assista à la première audition d'une messe de François Xavier Richter, qu'il qualifie dans ses lettres de composition charmante. Dans cette même lettre, il présente François Xavier Richter comme un ivrogne. Cette affirmation est déplacée et blessante. Mozart a d'ailleurs souvent émis des jugements analogues sur d'autres personnalités, tel que celui porté sur Voltaire dans sa lettre du 3 juillet 1778, où il écrit notamment : «Je vous fais part de la nouvelle qui vous est sans doute déjà parvenue, celle de la mort de Voltaire, l'athée, le mécréant qui - légitime récompense - a crevé comme un chien... » Ceci établirait la double personnalité du compositeur, réunissant en une même personne celle d'un Tamino et d'un Papagéno. Il est à présumer que Mozart ne se serait pas abaissé à un langage aussi vulgaire s'il avait pu prévoir sa propre fin si misérable. Mozart fut enterré en 3° classe. Le peu d'amis qui l'accompagnèrent à sa dernière demeure l'abandonnèrent aux portes de la ville de Vienne, craignant les intempéries qui sévissaient à ce moment-là. Sa dépouille mortelle fut jetée, comme celle d'un criminel, dans une fosse commune pour y reposer avec 40 autres. Et le lieu fut oublié à jamais.

    Mais revenons à Strasbourg et à Richter. Il ne faut pas oublier que ce dernier, écrivain didactique fécond, sortait de l'école de Mannheim et qu'avec lui une vie musicale extraordinaire prit naissance à Strasbourg. Nous avons eu l'occasion, au cours du Festival de Strasbourg de 1953, et ce durant la matinée réservée aux contemporains de Mozart, d'apprécier la haute valeur artistique de François Xavier Richter qui, véritable précurseur, eut une influence déterminante sur les disciples de l'époque. Comme compositeur, il nous a laissé plus de 60 symphonies, 24 sonates et quantité de psaumes, motets et arrangements.
    Il n'est pas exclu que Mozart, comme il le laisse entendre dans sa dernière lettre, n'ait convoité la succession de Richter comme maître de chapelle de la cathédrale, et il est vraisemblable qu'il n'aurait pas refusé cet emploi.

    Le jeune Mozart reprit donc le chemin du retour avec la satisfaction intérieure que Strasbourg lui ait rendu un plus profond hommage que Paris. Il quitta Strasbourg le 3 novembre 1778 pour s'acheminer par Mannheim et Munich vers Salzbourg où de nouvelles déceptions attendaient l'immortel génie.


    Nous donnons ci-dessous la plus importante lettre adressée depuis Strasbourg par Mozart à son père. Elle est en grande partie inédite.
    Strasbourg, le 26 octobre 1778.
    Mon très cher père,

    Comme vous le voyez, je suis encore ici, et cela sur le conseil de M. Frank et d'autres personnages fameux de Strasbourg; mais demain je partirai. Dans la dernière lettre, qui, je l'espère, vous est parvenue à point, je vous ai écrit que je donnerai, samedi le 17, un genre de concert sous forme réduite, parce qu'ici il est encore plus difficile de donner un concert qu'à Salzbourg. Cela est naturellement du passé maintenant; j'ai joué tout seul; je ne me suis pas fait accompagner du tout, pour n'avoir rien à débourser; bref, j'ai fait une recette de 3 louis d'or bien comptés; mais ma plus grande joie me vint des bravos et des bravissimos qui fusaient de toutes parts; même le prince Max de Deux-Ponts (Zweibrücken) honora, lui aussi, la salle de sa présence. Inutile de vous dire que tout le monde était content. À ce moment-là, j'ai voulu partir sans plus tarder, mais on m'a conseillé de rester encore jusqu'au samedi suivant et de donner un grand concert au théâtre.
    Or, ce soir-là, j'ai eu la même recette, à l'étonnement, au dépit et à la honte de tous les Strasbourgeois. Le directeur, M. Villeneuve, fulminait sur un de ces tons contre les habitants de cette ville absolument détestable. J'ai fait, il est vrai, une recette plus importante, mais les frais de l'orchestre (très mauvais et se faisant pourtant fort bien payer), l'éclairage, les imprimés, la garde, la foule de gens postés aux entrées, etc., tout cela m'a coûté une somme énorme; mais il me faut avouer qu'à la suite des applaudissements et des bravos que les oreilles me faisaient si mal qu'on les aurait dit assourdies par les bruits de toute une salle en délire; tous ceux qui y étaient présents ont critiqué ouvertement et à haute voix leurs propres concitoyens et je leur ai dit à tous que, si mon bon sens m'avait permis de prévoir une participation si minime, j'aurais très volontiers donné ce concert gratuitement, tout simplement pour avoir le plaisir de voir le théâtre plein; et, en fait, j'aurais préféré cela, car, ma parole, rien n'est plus triste à voir qu'une grande table de 80 couverts avec seulement en tout et pour tout 3 convives.
    Et puis, il faisait si froid. Mais moi, je me suis bien réchauffé, et pour montrer à ces Messieurs les Strasbourgeois que je n'attachais pas une grande importance à leur absence, j'ai fait beaucoup de musique pour ma propre distraction, j'ai donné un concerto de plus que je n'avais promis, et à la fin j'ai improvisé pendant un bon moment. À présent cela est passé; du moins en ai-je retiré de l'honneur et de da gloire.

    J'ai accepté 8 louis d'or de M. Schertz, simplement par précaution, car on ne peut jamais savoir ce qui peut arriver en voyage, et tenir vaut toujours mieux que courir. J'ai lu la lettre si sincère, si bienveillante, si paternelle que vous aviez adressée à M. Franck, parce que vous vous faisiez tant de soucis à cause de moi1).
    Assurément, vous ne pouviez pas savoir ce que j'ignorais moi-même lorsque je vous ai écrit de Nancy, à savoir que je devais attendre si longtemps une bonne occasion. Soyez sans crainte en ce qui concerne le marchand qui voyage avec moi; c'est l'homme le plus honnête du monde; il se soucie bien plus de moi que de lui-même, et, pour me complaire, il passera par Augsbourg et par Munich et ira peut-être même à Salzbourg. Nous pleurons tous les deux chaque fois que nous nous disons que nous devrons un jour nous séparer. Ce n'est pas un homme lettré, mais un homme qui a de l'expérience, et nous vivons ensemble comme des enfants. Quand il songe, lui, à sa femme et à ses enfants, qu'il a laissés à Paris, il faut que je le console moi, et quand il m'arrive, à mon tour, de penser à ma famille, c'est lui qui me réconforte.

    Mozart n'expédia pas tout de suite cette lettre, mais l'ayant interrompue, il la continua quelques jours plus tard:

    Le 31 octobre, le jour de la fête de mon saint et glorieux patron, je me suis amusé durant quelques heures, ou mieux encore, j'ai amusé les autres. Sur les nombreuses instances des MM. Franck, de Berger, etc., j'ai de nouveau donné un concert, qui m'a rapporté net un louis d'or, déduction faite des frais (qui, cette fois-ci, n'ont pas été élevés).
    D'après ce qui précède, vous pouvez vous faire une image de ce qu'est Strasbourg en réalité. Je vous ai écrit plus haut que je partirai le 27 ou le 28, mais cela ne m'a pas été possible, parce qu'il y a eu ici soudainement inondation, qui a causé beaucoup de dégâts; cela vous le lirez bien dans les journaux. On ne pouvait donc pas partir, et ce fut là l'unique raison qui m'ait incité d'accepter l'invitation de donner encore un concert, car, de toute façon, il me fallait attendre.
    Dimanche, je partirai en diligence en direction de Mannheim. Ne vous en faites pas! À l'étranger, il faut faire ce que des gens plus expérimentés que vous vous conseillent. La plupart des étrangers qui se rendent à Stuttgart (N. B. en diligence) ne tiennent pas compte des huit heures supplémentaires, parce que la route et la diligence sont meilleures sur ce trajet. À présent, mon très cher et très bon père, il ne me reste plus qu'à vous adresser mes voeux les plus cordiaux à l'occasion de votre prochaine fête.
    Mon très cher père, je vous souhaite de tout coeur tout ce qu'un fils, qui estime et chérit son cher père bien-aimé, peut souhaiter à ce dernier. Je remercie le Dieu Tout-Puissant de vous avoir permis à nouveau de voir ce jour en pleine santé et je ne lui demande qu'une seule grâce, celle de pouvoir, tous les ans, durant toute ma vie, venir vous exprimer mes voeux (et j'ai l'intention d'en vivre beaucoup encore!). Autant ce désir pourra vous paraître bizarre et peut-être même ridicule, autant il est sincère et bien intentionné, croyez-le-moi bien.
    J'espère que vous avez reçu ma dernière lettre de Strasbourg, écrite le 25 octobre. Je ne veux plus rien dire de M. Grimm, cependant je ne puis omettre de vous dire que sa sotte idée de précipiter notre départ est la raison pour laquelle mes sonates ne sont pas encore gravées, je veux dire qu'elles ne sont pas encore au net - ou du moins que je ne les ai pas encore entre mes mains - et que, si elles me sont remises, je les trouverai probablement pleines de fautes. Si j'étais seulement resté 3 jours de plus à Paris, j'aurais alors pu les corriger moi-même et les emporter! Le graveur était désespéré lorsque je lui ai dit que je ne pouvais plus les corriger moi-même, mais que j'étais obligé d'en charger quelqu'un d'autre. Pour quelles raisons donc?
    Eh bien voilà: lorsque j'ai dit à Mr. que je voulais aller m'installer chez le comte de Sickingen à cause de mes sonates (vu que je ne pourrai tout de même plus rester 3 jours dans sa propre maison), il m'a dit, les yeux tout étincelants de colère: «Tenez-le-vous pour dit que, si vous quittez ma maison sans partir de Paris, je ne vous regarderai plus de toute ma vie; il ne faudrait plus dans ce cas paraître devant moi, car vous auriez alors en moi votre pire ennemi».
    Croyez-le-moi, il m'a fallu à ce moment-là tout mon sang-froid. Si je ne m'étais pas fait de souci à cause de vous, qui n'étiez pas au courant de toute cette affaire, je lui aurais certainement répondu: «Eh bien, soyez-le, soyez mon ennemi! Vous l'êtes bien déjà de toute façon, autrement vous ne m'empêcheriez pas de mettre mes affaires ici en ordre: de tenir toutes mes promesses, et, par là, de ne pas compromettre mon honneur et ma réputation; vous ne m'empêcheriez pas de m'assurer quelque profit et de courir peut-être même une chance unique, car, si je me rends à Munich et que je présente mes sonates personnellement à la Princesse, je tiendrai parole. Peut-être recevrai-je un cadeau ou ferai-je mon bonheur.» Je me contentais de faire une révérence et de le quitter sans dire un mot. Or, avant de partir de Paris, je le lui ai tout de même dit, mais lui, il m'a répondu comme un homme sans raison ou comme un méchant homme, qui parfois veut en être dépourvu. Déjà à deux reprises j'ai écrit à M. Haines et n'ai reçu aucune réponse de lui. C'est à la fin de septembre que les sonates devaient paraître, et M. Grimm aurait dû me faire suivre aussitôt les exemplaires promis. Je pensai tout trouver à mon arrivée à Strasbourg, mais M. Grimm m'écrit qu'il n'a encore rien vu venir ni rien entendu à ce sujet; il me les enverra sitôt qu'il les aura, j'espère donc les recevoir bientôt .

    ... Strasbourg ne peut presque pas se passer de moi! Vous ne pouvez vous imaginer à quel point on m'honore et on m'aime ici. Les gens disent que tout ce que je fais est tellement distingué; que je suis si posé et si poli et que je sais si excellemment exécuter mes morceaux. Tout le monde me connaît ici. M. Silbermann et M. Hepp (l'organiste) sont venus me rendra visite sitôt qu'ils ont entendu mon nom, de même aussi le chef d'orchestre, M. Richter. Ce dernier se prive beaucoup en ce moment, car au lieu de boire 40 bouteilles de vin, il n'en boit plus qu'une vingtaine par jour.
    J'ai joué en public sur les deux meilleures orgues de Silbermann se trouvant dans cette ville et appartenant à l'église luthérienne, au Temple-Neuf et à l'église StThomas. Si le cardinal (très malade lors de mon arrivée ici) était mort, j'aurais obtenu une bonne place, car M. Richter a 78 ans. Et maintenant portez-vous bien! Gardez votre entrain et votre bonne humeur et songez que votre fils est, Dieu merci, frais et dispos. Il est contant, car à fortune lui sourit de plus en plus sûrement. Dimanche dernier, j'ai entendu à la Cathédrale une nouvelle messe de M. Richter qui est écrite dans un style charmant.
    Mon bon souvenir à tous mes amis, surtout à M. Bullinger. J'embrasse ma soeur chérie de tout mon coeur, quant à vous, mon très cher père, je vous baise mille fois les mains et je demeure votre fils très obéissant.
     

    Wolfgang MOZART

     1) Je me suis confessé et j'ai communié en même temps que ta soeur, écrivit le père, et j'ai prié instamment que Dieu te garde! Le cher Bullinger prie journellement pour toi à la sainte messe.

    Strasbourg, le 26 octobre 1778.
    Mon très cher père,

    Ich bin noch hier, vie Sie sehen, und zwar auf Anrathen des Herrn Franks und anderer Strassburger Helden; doch morgen reise ich ab. - In dem letzten Brief, den Sie hoffentlich richtig erhalten haben, habe ich Ihnen geschrieben, dans ich den 17. Samstag so ungefähr ein kleines Modell von einem Concert geben werde, weil es hier mit Concert geben noch schlechter ist, als in Salzburg. Das ist nun natürlicher Weise vorbei; ich habe ganz allein gespielt, gar keine Musik genommen, damit ich doch nichts verliere, kurz, ich habe 3 ganze Louis d'or eingenommen; - Das  meiste bestand aber in den Bravo und Bravissimo, die mir von allen Seiten zugeflogen, und zwar der Prinz Max von Zweibrücken beehrte auch den Saal mit seiner Gegenwart. Dass alles zufrieden war, brauche ich Ihnen nicht zu sagen. Da habe ich gleich abreisen wollen, aber man bat mir gerathen, ich soll noch bleiben bis anderen Samstag, und ein grosses Concert im Theater geben. Da hatte ich die nämliche Einnahme, zum Erstaunen und Verdruss und Schande aller Strassburger. Der Direktor, M. Villeneuve, fouterte über die Einwohner dieser wirklich abscheulichen Stadt, dass es eine Art hatte. Ich habe freilich ein wenig mehr gemacht, allein die Unkosten der Musik (die sehr schlecht ist, sich aber sehr gut bezahlen lässt), die Illumination, Buchdruckerei, Wache, die Menge Leute bei den Eingängen, etc. machten eine grosse Summe aus; doch ich muss Ihnen sagen, dass mir, die Ohren von dem Applaudiren und Händeklatschen so wehe gethan, als wenn das ganse Theater toll gewesen wäre; alles was darin war, bat öffentlich und laut über die eigenen Stadtbrüder geschmält;- und ich habe allen gesagt, dass, wenn ich mir mit gesunder Vernunft hätte vorstellen können, dass so wenig Leute kommen würden, ich das Concert sehr gerne gratis gegeben hätte, nur um des Vergnügen zu haben, des Theater voll zu haben; und in der Tat, mir wäre es lieber gewesen, denn, bei meiner Ehre, es ist nichts Traurigeres als eine grosse Tafel von 80 Couverts, und nur 3 Personen zum Essen. Und dann war es so kalt; - Ich habe mich aber schon gewärmt, und um den Herren Strassburgern zu zeigen, dass mir gar nichts daran liegt, so habe ich für meine Unterhaltung recht viel gespielt, habe um ein Concert mehr gespielt, als ich versprochen habe, und auf die letzt lange aus dem Kopf; - das ist nun vorbei, wenigstens habe ich mir Ehre und Ruhm gemacht.
    Ich habe von Herrn Scherz 8 Louis d'or genommen, nur aus Fürsorge indem man niemals wissen kann, was einem auf der Reise zustösst und allzeit besser ist, ich habe, als ich hätte. Ich habe Ihren wahren väterlich wohlmeinenden Brief gelesen, welchen Sie an Mr. Frank geschrieben, da Sie so wegen meiner in Sorgen waren2). Sie haben freilich nicht wissen können, was ich damals, als ich Ihnen von Nancy schrieb, selbst nicht wusste, nämlich dass ich so lange auf eine gute Gelegenheit werde warten müssen. Wegen dem  Kaufmann, der mit mir reist, dürfen Sie ganz ausser Sorge sein, der ist der ehrlichste Mann von der Welt, sorgt mehr für mich als für sich, geht mir zu Gefallen nach Augsburg und Münchenund vielleicht gar nach Salzburg. Wir weinen allzeit zusammen, wenn wir denken, dass wir scheiden müssen. Er ist kein gelehrter Mann, allein ein Mann von Erfarung, wir leben zusammen wie die Kinder. Wenn er auf seine Frau und Kinder denkt, die er zu Paris hinterlassen, so muss ich ihn trösten, denk ich auf meine Leute, so spricht or mir Trost ein.

    Mozart n'expédia pas immédiatement cette lettre, main l'ayant interrompue, il la continua quelques jours plus tard .

    ... «Den 31. Oktober an meinem hohen Namenstag amusirte ich mich ein paar Stunden, oder besser, ich amusirte die andern. Ich habe auf so vieles Bitten der Herren Frank, de Berger, etc. wieder ein Concert gegeben, welches mir wirklich nach Zahlnug der Unkosten (die diesmal nicht gross waren) einen Louis d'or eintrug. Da sehen Sie, was Strassburg ist! Ich habe Ihnen oben geschrieben, dass ich den 27. oder 28. abreisen werde, das war aber eine Unmöglichkeit, weil man hier auf einmal eine ganze Überschwemmung von Wasser halte, die sehr vielen Schaden gethan; - Das werden Sie schon in den Zeitungen lesen. Mithin konnte man nicht reisen, und das war auch das einzige, was mich zum Entschluss brachte, die Proposition, noch ein Concert su geben, un acceptiren, weil ich ohnehin warten musste.
    Morgen gehe ich mit der Diligence über Mannheim. Erschreken Sie nicht. Man muss in fremden Ländern thun, was leüte, die es aus Erfahrung besser wissen, rathen. Die meisten Fremden, welche nach Stuttgart (N. B. mit der Diligence) gehen, sehen die 8 Stunden nicht an, weil der Weg besser und der Postwagen besser ist. Nun bleibt mir nichts übrig, als Ihnen, liebster bester Vater, zu Ihrem kommenden Namenafest von Herzen zu gratuliren. Bester Vater! ich wünsche Ihnen von ganzem Herzen alles was ein Sohn, der seinen lieben Vater recht hochschätzet und wahrhaft liebt, zu wünschen vermag. Ich danke Gott dem Allmächtigen, dass er Ihnen diesen Tag in bester Gesundheit wieder hat erleben lassen, und ich bitte ihn nur um diese Gnade, dass ich Ihnen mein ganzes Leben durch alle Jahre (deren ich viele zu leben im Sinne habe) gratuliren kann. So sonderbar, und vieleicht auch lächerlich Ihnen dieser Wunsch vorkommen mag, so wahr und wohlmeinend ist er, dasversichere ich Sie.
    Ich hoffe, Sie werden meinen letzten Brief aus Strassburg vom 25. October geschrieben, erhalten haben. Ich will nichts mehr über Mr. Grimm schreiben, doch kann ich nicht umgehen zu sagen, dass er wegen seiner Einfältigkeit so übereilt abzureisen Ursache ist, dass meine Sonaten noch nicht gestochen, des heisst noch nicht in Licht - oder halt wenigstens, dass ich sie noch nicht habe und wenn ich sie bekomme, etwa voll der Febler finde. Wenn ich nur noch 3 Tage in Paris geblieben wäre, so hätte ich sie selbst corrigiren und mit mir nehmen können! Der Stecher war desparat, als ich ihm sagte, dass ich sie nicht selbst corrigiren kann, sonderen einem anderen darüber Commission geben muss. Warum? weil Mr., als ich ihm sagte, dass ich (weil ich nicht 3 Tage mehr bei ihm im Hause sein kann) wegen den Sonaten zum Graf von Sickingen logiren gehen will mit antwortete mit vor Zorn funkelnden Augen: «Hören Sie, wenn Sie aus meinem Haus gehen ohne Paris an verlassen, o schaue ich Sie mein Lebetag nicht mehr an, Sie dürfen mir nicht mehr unter die Augen, ich bin Ihr ärgster Feind.» Ja, da war Gelassenheit nothwendig. Wenn es mir nicht net Sie gewesen wäre, der von der ganzen Sache nicht informiert ist, so hätte ich ganz gewiss gesagt: «So seien Sie es, seien Sie mein Feind, Sie sind es ja so, sonst würden Sie mich nicht hindern, meine Sachen hier in Ordnung zu bringen, alles was ich versprochen zu halten, und hiermit meine Ehre und Reputation zn erhalten, Geld zu machen und vielleicht auch mein Glück, denn wenn ich nach München komme, der Churfürstin selbst meine Sonaten präsentire, so halte ich mein Wort. Bekomme ein Präsent oder mache vieleicht gar mein Glück.» So aber machte ich nichts als eine Verbeugung und ging weg, obne ein Wort su sagen. Ehe ich abgereiset, habe ich es ihm doch gesagt, er antwortete mir aber wie ein Mensch ohne Verstand oder wie ein böser Mensch, der bisweilen keinen haben will. Ich habe schon zweimal an Mr. Haine geschrieben und keine Antwort erbalten. Zu Ende September hätten sie erscheinen sollen, und Mr. Grimm hätte mir die versprochenen Exemplare gleich nachschicken sollen. Ich glaubte, ich würde in Strassburg alles antreffen, Mr. Grimm schreibt mir, er hört und sieht nichts davon; sobald er sie bekommt, so wird er sie mir schicken, ich hoffe ich werde sie bald bekommen .
    ... Strassburg kann mich fart nicht entbehren! Sie können nicht glauben, was ich hier in Ehren gehalten, and beliebt bin. Die Leute sagen, es geht bei mir aller so nobel zu, ich sei so gesetzt, and höflich, and habe es eine gute Aufführung. Alles kennt mich. Sobald sie den Namen gehtört haben; so sind schon gleich die zwei Herrn Silbermann and Herr Hepp (Organist) zu mir gekommen, Herr Capeltmeister Richter auch. Er ist jetzt sehr eingeachränkt, anstatt 40 Bouteilen Wein sauft er jetzt etwas nur 20 des Tages. Ich habe auf den zwei hier besten Orgeln von Silbermann öffentlich gespielt, in der lütherischen Kirche, in der Neukirche und Thomaskirche. Wenn der Cardinal (der sehr krank war, als ich ankam) gestorben wäre, so hätte ich einen guten Platz bekommen, denn Herr Richter ist 78 Jahr alt. Nun leben Sie recht wohl. Seien Sie recht munter and aufgeräumt, denken Sie, dass Ihr Sohn Gott Lob and Dank frisch and gesund and vergnügt ist, weil er seinem Glücke immer näëher kommt.
    Letzten Sonntag habe ich im Münster eine neue Messe von Herrn Richter gehört, die charmant geschrieben ist.
    An alle gute Freunde meine Empfehlung, besonders an Herrn Bullinger - meine liebste Schwester unmarme ich von ganzem Herzen, and Ihnen küsse ich tausendmal die Hände, and bin dero gehorchsameter Sohn.
     

    Wolfgang MOZART
    2)«Ich beichtete und communicirte samt Deiner Schwester», schrieb der Vater, «und hat Gott inständigst um Deine Erheltung! der beste Bullingerbetet täglich in der Heil. Messe für Dich.»
    La période strasbourgeoise de la vie de Mozart
    Ernest Burglin
    Saison d'Alsace n°21 (1954) 36

    On voit que le lieu du troisième concert de Mozart à Strasbourg n'est pas connu. Certains affirment, sans preuve, qu'il fut donné dans la grande salle de la Corporation des Maçons, 9 rue des Juifs. Cette salle fait aujourd'hui partie du Münsterhof.

    Mozart emportait avec lui un air populaire alsacien dont il fit le thème du 3° mouvement de son 4° concerto pour violon et orchestre, (KV 218) concerto dit « de Strasbourg». C'est son séjour strasbourgeois qui lui a inspiré sa « Petite Cantate Allemande»(KV 343).


    juillot@in2p3.fr  Retour Pierre JUILLOT
    I.P.H.C Strasbourg 

    Jean-Jacques Rousseau à Strasbourg

    Les quelques semaines que J.-J. Rousseau passa à Strasbourg en 1765 ne furent qu'un court épisode de la vie errante qu'il mena, pendant cinq ans, après son départ de Motiers-Travers; elles méritent toutefois d'être relatées, non seulement à cause de l'intérêt qui s'attache naturellement à tout ce qui touche au souvenir d'un homme de génie, mais encore parce que l'accueil enthousiaste réservé à l'illustre proscrit nous permet de juger quel écho les idées nouvelles du XVIII° siècle trouvaient chez nos ancêtres.

    Rappelons d'abord, en quelques mots, les circonstances qui amenèrent le philosophe de Genève en Alsace. Décrété de prise de corps après la condamnation de l'Emile par le parlement en 1762, il avait dû quitter brusquement la France et s'enfuir en Suisse, où il avait fini par trouver un asile à Motiers-Travers, dans la principauté de Neuchâtel, qui appartenait alors au roi de Prusse. Là, grâce à la protection du gouverneur de Frédéric II, Lord Keith, il put passer trois années à peu près tranquilles. Toutefois, dans le courant de l'été de 1765, les persécutions brutales d'une populace fanatisée l'obligèrent à fuir de nouveau. Il se réfugia alors (septembre 1765) dans la petite île de St-Pierre, sur le lac de Bienne, où, isolé du monde, il espérait pouvoir vivre en paix le reste de ses jours. Mais il s'y trouvait à peine depuis quelques semaines, lorsque les Bernois, de qui dépendait la contrée, lui intimèrent l'ordre de quitter leurs États dans le plus bref délai. Malgré le mauvais état de sa santé et l'approche de l'hiver, il se vit forcé de quitter l'île le 25 octobre, y laissant la plupart de ses effets et ses livres sous la garde de sa «gouvernante» Thérèse.

    Sa première idée, en recevant l'annonce du fatal décret, avait été d'aller à Berlin, où il comptait sur la protection de Frédéric II; mais, après réflexion, le climat de l'Allemagne du Nord lui parut trop rude pour sa santé et il songea à gagner l'Angleterre, où déjà trois ans auparavant Mme de Boufflers lui avait conseillé de chercher un asile. Il commença par se rendre à Bienne, où il se reposa pendant quelques jours, puis à Bâle qu'il atteignit le mercredi 30 octobre. «J'arrive malade, écrivit-il de là à son ami du Peyrou, mais sans grand accident. M. de Luze1) a eu soin de me pourvoir d'une chambre, sans quoi je n'en aurais pas trouvé, vu la foire. Je partirai pour Strasbourg le plus tôt qu'il me sera possible, peut-être dès demain, mais je suis parfaitement sûr maintenant qu'il m'est totalement impossible de soutenir le voyage de Berlin. J'ignore absolument ce que je ferai; je renvoie à délibérer à Strasbourg. Je souhaite fort d'y recevoir de vos nouvelles. Je compte loger à l'Esprit, chez M. Weisse; cependant, n'étant encore bien sûr de rien, ne m'écrivez à cette adresse que ce qui peut se perdre sans inconvénient. »

    Rousseau arriva à Strasbourg le samedi 2 novembre 1765, «après le plus détestable voyage qu'il ait fait de sa vie»; il ne logea pas à l'Esprit, comme il en avait eu d'abord l'intention, mais à la Fleur, chez Koenig2), où de Luze lui avait fait préparer une chambre.

    C'était la première fois qu'il remettait le pied en France depuis l'arrêt de prise de corps qui l'avait frappé trois ans et demi auparavant; comme ce décret n'avait pas encore été abrogé depuis, il n'était pas très rassuré sur l'accueil qu'on lui ménageait; il se disait toutefois qu'il n'avait qu'à traverser le Rhin pour être en sûreté de l'autre côté de la frontière3). Il écrivit à Lord Keith, alors à Berlin, pour lui demander conseil; en attendant sa réponse, il tâcha de garder le plus strict incognito, ne voulant même pas se servir des lettres de recommandation que de Luze lui avait données (entre autres pour un M. Zollikofer, banquier, qui devait lui avancer des fonds). Mais au bout de peu de jours, la nouvelle de son arrivée se répandit et il put voir combien ses craintes étaient peu fondées. Les autorités elles-mêmes rivalisèrent de prévenances pour lui; le maréchal de Contades, alors gouverneur de la province, auquel il fit une visite le 9 novembre, lui assura qu'il serait aussi en sûreté à Strasbourg qu'à Berlin et lui accorda même, s'il faut en croire les Mémoires secrets de Bachaumont4), de passer l'hiver dans un village des environs. Quant à la population, fière de posséder au milieu d'elle un pareil hôte, elle lui fit des ovations enthousiastes, ainsi qu'en fait foi un journal de son séjour, publié dans la Correspondance littéraire de Grimm5).

    Le 10 novembre, le théâtre donna une représentation de son opéra le Devin du Village6). On l'avait invité à diriger lui-même la répétition générale qui eut lieu la veille; il s'y rendit dans le costume d'Arménien qu'il avait coutume de porter depuis son séjour à Motiers, et y passa plus de deux heures et demie. «Il paraissait, dit le journal en question, à son aise sur le théâtre, où il a placé les acteurs lui-même et leur a fait répéter son opéra tout entier, en les faisant recommencer fort souvent; il ne leur a pas passé la moindre faute, non plus qu'à la musique, qui y était complète et qu'il a fait exécuter très doucement et très simplement, ainsi que le chant». Le jour de la représentation, il y eut salle comble dès quatre heures et demie, et il fallut rendre l'argent à beaucoup de monde qui n'avait pu trouver de place. La pièce fut assez bien jouée et très applaudie. Jean-Jacques assista au spectacle dans une petite loge grillée qu'on mit à sa disposition pour la durée de son séjour; le public l'acclama chaudement, et il fut même, d'après Barruel7), rapporté en triomphe chez lui après la fin de la représentation. Le lendemain, il se rendit au concert de la ville, qui avait lieu toutes les semaines, et auquel on faisait, parait-il, de bonne musique; le 16, il fut à la soirée musicale qui se donnait chaque samedi chez M. de Chastel, trésorier de la province8); le 18, de nouveau au concert de la ville, où Mademoiselle Barbesan, fille du chirurgien major en second de l'hôpital militaire, chanta la célèbre romance du premier acte du Devin: «J'ai perdu mon serviteur».

    - Entre temps, il était retourné au théâtre, dont le directeur le comblait de prévenances, jouant les pièces qui pouvaient lui plaire et lui ayant fait faire une clef pour une petite porte par laquelle il pouvait entrer et sortir sans être vu du public. Pour lui témoigner sa reconnaissance, Rousseau voulut lui réserver la primeur de Pygmalion, mélodrame qu'il avait écrit quelque temps auparavant et auquel il tenait beaucoup; son séjour à Strasbourg fut toutefois trop court pour mettre à l'étude cette oeuvre qui fut jouée pour la première fois à Lyon, quelques années plus tard seulement. En revanche, on eut l'idée de donner Narcisse, petite comédie sans grande importance qu'il avait composée dans sa jeunesse; la représentation eut lieu au mois de décembre, mais l'auteur, à la veille de son départ, n'y put assister9).

    Outre ses visites au gouverneur et à quelques personnages en place, Rousseau en fit et surtout en reçut nombre d'autres; tout le monde s'empressait pour voir le célèbre écrivain et pour lui parler; aussi, écrivait-il à son ami neuchâtelois le colonel de Pury, sa maison ne désemplissait-elle pas du matin jusqu'au soir10).

    Le journal de son séjour raconte à ce propos un incident assez curieux. Un M. Hangardt, qui vint le voir le 12 novembre, crut conquérir ses bonnes grâces en lui disant qu'il avait élevé son fils «suivant les principes qu'il avait eu le bonheur de puiser dans l'Emile»; mais Jean-Jacques, qui n'aimait pas les flagorneries, lui répondit que c'était tant pis pour lui et pour son fils. - La singularité de cette anecdote l'a fait considérer comme sujette à caution par plusieurs auteurs, entre autres par de Neyremand; son authenticité est néanmoins hors de doute. En effet, la baronne d'Oberkirch raconte dans ses Mémoires11) qu'elle a connu le jeune homme en question, fils d'un ancien homme d'affaires du prince de Wurtemberg; elle avoue du reste que les prévisions du philosophe s'étaient réalisées, et que «l'enfant de la nature» était devenu un assez sot personnage. En admettant qu'il n'y ait aucun parti-pris dans cette appréciation de la grande dame, qui n'aimait pas Rousseau, on peut toutefois se demander si cet insuccès n'était pas moins la faute du système que de ceux à qui et par qui il était appliqué. Il est bon aussi de rappeler à ce propos que l'auteur de l'Emile se défend expressément, dans sa préface, d'avoir voulu donner un manuel d'éducation à suivre au pied de la lettre; son but était avant tout, en exposant ses idées et observations personnelles sur quelques questions qu'il jugeait fondamentales, d'attirer l'attention de ses contemporains sur l'importance d'un pareil sujet et d'indiquer sur quels points essentiels devait porter l'étude des réformes à faire dans les méthodes alors en honneur.

    Rousseau fut très sensible à l'accueil cordial des Strasbourgeois, et il ne cesse d'en exprimer sa vive satisfaction dans ses lettres à ses amis. Toutefois cette succession de fêtes, de soirées et de visites ne laissa pas que de le fatiguer, et sa santé, très éprouvée à la suite des émotions des derniers mois, s'en ressentit. D'ailleurs une existence aussi agitée était trop en contraste avec ses goûts de solitude et de rêverie pour l'attacher longtemps. Aussi se décida-t-il, pendant la seconde partie de son séjour, à «redevenir ours» et à refuser les invitations qu'on ne cessait de lui prodiguer, ne voyant plus que quelques personnes, parmi lesquelles surtout un M. Fischer à qui il avait été recommandé par le colonel de Pury et qui lui avait rendu de grands services dès les premiers jours de son arrivée12). Il reprit alors aussi ses études de botanique, auxquelles il s'était livré avec passion ces dernières années et qu'il avait dû interrompre depuis son départ de l'île St-Pierre. Il écrivit le 17 novembre à du Peyrou, le chargeant de bien trier et ranger ses herbiers et ses livres relatifs à cette science, pour pouvoir les lui envoyer dès qu'il aurait trouvé un domicile stable quelque part; en attendant, il se contentait de quelques ouvrages assez rares (les Commentaires de Dioscoride, par Matthiolus; les Oeuvres de Valerius Cordus, éditées en 1561 à Strasbourg par Conrad Gessner; le Pinax, de Gaspard Bauhin; les Nova plantarum genera, de Michelius), qu'il avait eu l'occasion d'acheter pour une cinquantaine de francs chez un libraire de la ville13).

    Encouragé par les dispositions favorables des autorités et de la population, Rousseau avait songé à passer l'hiver en Alsace14); plusieurs personnes influentes de la ville avaient même, dit-on, écrit au duc de Choiseul pour demander qu'on lui permit de rester; mais la réponse du ministre fut négative. Les invitations pressantes du philosophe anglais Hume, jointes aux conseils de Mme de Bouftlers et de Lord Keith, le décidèrent alors définitivement à se rendre en Angleterre. Le duc d'Aumont lui ayant procuré, sur la prière de Mme de Verdelin, un passeport pour traverser la France15), il quitta Strasbourg le 9 décembre pour aller à Paris, où l'attendaient Hume et de Luze qui devaient faire route avec lui.

    Dr M. Mutterer
    Revue Alsacienne Illustrée
    publiée sous la direction de Charles Spindler à St Léonard par Boersch
    volume VI
    (1904)


    1) Un de ses amis de Neuchâtel, qui devait faire avec lui la traversée d'Angleterre.
    2) Voir à ce sujet les lettres du 4 et du 20 novembre au libraire Guy. C'est sans doute la lettre (citée ci-dessus) écrite de Bâle à du Peyrou qui a fait supposer à Seyboth (Strasbourg historique et pittoresque, p. 605) que Rousseau avait logé à l'Esprit. - L'auberge de la Fleur se trouvait rue de la Douane (cf. Seyboth, ouvr. cité, p. 513).
    3) Déjà pendant son séjour à Motiers, Rousseau avait reçu une invitation à se rendre en Alsace. Le comte de Waldner le fit prier, par l'entremise du ministre H. D. Petitpierre, de venir passer quelque temps chez lui dans son château d'Ollwiller. La lettre du gentilhomme alsacien (citée par F. Berthou, J. J. Rousseau au Val-de-Travers, p. 82, note 1, ne manque pas d'originalité. «Je sais bien, dit-il, que c'est un glorieux qui aime à se singulariser, mais, par cela même qu'il a beaucoup d'esprit, je suis convaincu qu'il a les organes justes, et que, par conséquent, il aime mieux le bon vin que le mauvais, et qu'à l'égard de toutes les autres choses de la vie, à moins qu'une cause étrangère ne vienne à la traverse, il préférera toujours le meilleur au moins bon, et j'ose dire qu'il en trouvera l'occasion chez moi ... Il sera libre chez moi comme chez lui, ne mangera que ce qu'il voudra, et comme il voudra. Sa chambre ne sera meublée et balayée que juste selon ses ordres ... Donnez-lui, je vous prie, bonne opinion de moi. Vous pouvez lui dire hardiment que je suis fort bonhomme et pourtant pas un sot, peut-être cela le touchera-t-il plus que tout le reste.» - On ne sait pas ce que Rousseau a répondu ou fait répondre à cette proposition. M. le comte de Waldner de Freundstein, au château de Lévy (Allier), que nous tenons à remercier ici de son obligeance, a bien voulu faire des recherches dans les archives de sa famille, mais n'a rien trouvé à ce sujet; il pense que l'auteur de la lettre ci-dessus était Christian Dagobert Ier, comte de Waldner de Freundstein, Lieutenant-Général des Armées du Roy, Colonel propriétaire du Régiment Waldner-Suisse, Grand-Croix de l'Ordre du Mérite militaire, qui habitait en 1765 le château d'Ollwiller.
    4) Edition P.-L. Jacob. Paris 1883, p. 165.
    5) Edition de M. Tourneux. Paris 1877-82, tome VI, p. 434-36.
    -Musset-Pathay (Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau. Paris 1821) croit que ce journal fut publié à Strasbourg pendant le séjour du philosophe, qui dut, dit-il, en être contrarié. Cette hypothèse, à l'appui de laquelle il ne cite aucune preuve, nous parait peu vraisemblable. En effet, les lettres de Rousseau donnent tout lieu d'admettre qu'il n'a jamais eu connaissance de cet écrit, et d'autre part la forme de ce dernier fait supposer que c'était simplement une chronique rédigée pour la Correspondance littéraire.
    - G. H. MORIN (Essai sur la vie et le caractère de J.-J. Rousseau, Paris 1851) considère sa véracité comme suspecte, à cause de l'antipathie de Grimm pour Jean-Jacques; néanmoins, chaque fois que les lettres de ce dernier ou d'autres écrits de l'époque permettent de contrôler les faits rapportés, ceux-ci se montrent exacts.
    - De Neybemand (Séjour en Alsace de quelques hommes célèbres, Colmar 1861) se donne l'air d'avoir découvert le journal du séjour de Rousseau à Strasbourg dans la Correspondance de Grimm; cette prétention est d'autant plus surprenante qu'il connaissait au moins l'une des deux biographies dont nous venons de parler (celle de Musset-Pathay, qu'il cite au cours de son article, et dans laquelle le journal en question se trouve reproduit en grande partie).
    6) Ce n'était pas la première fois qu'on donnait le Devin du Village à Strasbourg; il y avait été joué avec beaucoup de succès en 1750, donc peu après sa première représentation à Paris (cf. J: F. Lobstein, Beiträge zur Geschichte der Musik im Elsass, 1840).
    7) Barruel, Vie de J. J. Rousseau, 1789 (cité d'après l'Appendice aux Confessions de Petitain).
    8) M. de Chastel demeurait rue Brûlée (cf. Seyboth, ouvr. cité, p. 162).
    9) Voir la lettre de Rousseau à M. de Villeneuve, du 8 décembre 1765, dans ses Oeuvres et Correspondance inédites (Paris 1861). - L'éditeur de ces dernières, Streckeisen-Moultou, dit que la pièce fut jouée par quelques amateurs; il semble toutefois que ce M. de Villeneuve n'était autre que le directeur du théâtre, qui fit représenter Narcisse par sa troupe (cf. de Neyremand, ouvr. cité, et Lobstein, ouvr. cité).
    10) Cf F. Berthoud (J. J. Rousseau au Val de Travers, p. 390).
    11) Mémoires de la baronne d'Oberkirch, publiés par le Comte de Montbrison. Paris 1856 (tome II, p. 186). - La baronne d'Oberkirch était la nièce du comte de Waldner qui avait fait inviter Rousseau à venir demeurer chez lui.
    12) Lettre du 8 novembre au colonel de Pury (dans F. Berthoud, J. J. Rousseau au Val de Travers, p. 390). - Voir aussi, au sujet de ce M. Fischer, une lettre de Julie von Bondeli, dans la biographie de cette dernière par E. Bodemann (Hanovre 1874), p. 339.
    13) Cf. Albert Jansen, J. J. Rousseau als Botaniker, 1885.
    14) II écrivait p. ex., le 14 novembre, au procureur général Meuron à Neuchâtel: « Selon toutes les apparences, je me déterminerai à passer ici le reste de l'hiver. Les bontés de M. le Maréchal et les caresses de tout le monde m'assurent de l'y passer agréablement, et en vérité, après tant de secousses déplaisantes, j'ai le plus grand besoin d'un repos aussi doux que je le trouve ici» (Lettre reproduite par F. Berthoud, ouvr. cité, p. 407).
    15) Cf. la lettre du 10 mai 1766 à M. de Malesherbes.
    juillot@in2p3.fr  Pierre JUILLOT
    I.P.H.C Strasbourg 

    Histoire du Pâté de Foie Gras de Strasbourg

    Depuis des temps immémoriaux, les Grecs et les Romains utilisaient les foies d'oie pour confectionner des plats. En l'an 52 avant notre ère, le consul Metellus Pius Scipio, beau-frère de Pompée, faisait gaver des oies dans l'obscurité avec des figues afin d'obtenir des foies gras. A la table de Néron, le foie gras était également en honneur sur les tables.

    Au cours des siècles, on a fabriqué un peu partout des pâtés de foie, des pâtés de porc, de lièvre, ou de gibier sous des formes diverses. Toutefois, la fin du XVIII° siècle voit apparaître des pâtés de foie d'oie sous des formes et des recettes nouvelles.

    C'est vers 1780 que le Marquis de Contades, Maréchal de France, Gouverneur de la Province d'Alsace, confie à son cuisinier Jean Pierre Clause, de réaliser un dîner pour des hôtes français de "marques", souhaitant de ne point voir sur sa table du lapin aux nouilles et les éternels knepfs alsaciens.
    Après une nuit d'insomnie, Jean Pierre Clause a l'ingénieuse idée de confectionner une croûte de caisse ronde qu'il bourre de foies gras entiers et complétés d'une farce de veau et de lard finement hachés. Il vient de créer le Pâté à la Contades .
    Après la Révolution de 1789, Clause rencontre Nicolas-François Doyen, ex-cuisinier du premier magistrat de Parlement de Bordeaux, dont la famille était originaire du Périgord. Ce dernier apporte le touche finale au produit en introduisant la truffe dans le pâté à la Contades, qui devint alors le Pâté de Foies Gras de Strasbourg aux Truffes du Périgord.

    Brillat-Savarin, quand il étudie l'art de satisfaire la gourmandise humaine, classe le Fois Gras de Strasbourg au rang des mets d'une saveur reconnue et d'une excellence tellement indiscutable que leur apparition seule doit émouvoir chez un homme bien organisé toutes les puissances dégustatrices.

    La dégustation du Fois Gras peut bien entendu être précédée d'un passage en Bourgogne, où l'on retrouve un nom sympathique


    Bibliographie:
    histoire du Foie Gras de Strasbourg, Marius
    Recette des spätzle ou kneplas.

    Préparation: 15 minutes
    Repos de la pâte: 1 heure
    Cuisson: 3 minutes

    Pour 6 personnes:
    Ingrédients: 500 g de farine, 5 cl de lait, 6 oeufs, sel
    pour la cuisson: 5 l d'eau salée
    pour la préparation: 50 g de beurre, petits croûtons de pain

    Tamiser la farine dans une grande terrine. Creuser une fontaine. Y casser les oeufs. Ajouter le sel. Mélanger avec une  partie de la farine. Mouiller avec le lait et travailler le tout pour obtenir une pâte homogène et peu coulante.
    Laisser reposer une heure.
    Préparer deux grandes casseroles d'eau salée. Les porter à ébullition et maintenir la première en ébullition. Verser la pâte dans le robot à spatzle au dessus de la première casserole.
    Retirer les spätzle des qu'ils remontent en surface et les plonger dans la deuxième casserole d'eau chaude, puis les égouter dans une passoire.
    Les dresser sur le plat de service chaud. Faire fondre le beurre. Y faire revenir les croûtons de pain et arroser les spätzle avec le tout.
    Le lait peut être remplacé par de l'eau.
    A défaut de robot à spätzle, on peut étaler la pâte  sur une planchette, détacher avec un couteau de petites lamelles de pâte et les faire tomber dans l'eau bouillante.



    La cuisine alsacienne traditionnelle, Josiane Syren, Editions SAEP Ingersheim 68000 Colmar (1986), p. 108

    juillot@in2p3.fr  Pierre JUILLOT
    I.P.H.C Strasbourg 

    Vieilles prédictions au sujet de Strasbourg

    De tous temps, de terribles batailles seront livrées autour de Strasbourg.
    Près du Rhin, à Strasbourg, le sort de l'Europe sera décidé pour longtemps. Il coulera de tels flots de sang que les chevaux y entreront jusqu'au poitrail. Charles-Quint, apprenant en même temps le siège de Vienne par les Turcs et l'investissement de Strasbourg par les Français, s'écria: «Pour choisir l'une des deux villes, c'est Strasbourg que je sauverai! Sans quoi, ce sera fini de l'empire!»

    Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

    Bonnet haut perché

    C'était une rude scéance que celle qui agitait en ce mois d'avril 1794, le Conseil de la Commune de Strasbourg. Une fois encore, comme c'était pratiquement la règle depuis bientôt deux ans, la faction des Jacobins français, c'est à dire des «Parisiens» qui recevaient leurs mots d'ordre de la capitale, avait pris à parti celle des «Jacobins allemands» c'est-à-dire des réfugiés rhénans qui n'avaient pour seul but que d'exporter la Révolution dans «les Allemagnes» et si possible, dans tout le Saint Empire.
    La mêlée faisait rage entre les Allemands menés par l'écrivain Friedrich Cotta et les Français dirigés par le Maire Monet. «L'énergie horrible de la convention» (Aufschlager) avait donné des ailes aux jacobins strasbourgeois qui destituèrent les autorités élues en place et établirent leur dictature sur la cité. Mais comme c'est la règle dans toute dictature, la haine entre les factions du parti victorieux, remplaça les luttes entre des partis désormais dissous ou détruits. Les aléas de la guerre et l'invasion austro-prussienne du nord de l'Alsace, amenèrent rapidement les «Parisiens» de Strasbourg à considérer les Allemands de leur propre parti comme des traîtres en puissance.
    À compter de l'été 1793, tout fut sujet à conflit et à controverse. Les réunions et les délibérations des diverses instances, tournèrent au conflit permanent entre les deux factions et ceci à propos de quelque sujet que ce fût. Qu'il s'agît des fournitures militaires, du ravitaillement de la population, de la chasse aux émigrés et aux prêtres réfractaires, de la garde au Rhin et des levées obligatoires successives, du cours forcé des assignats ou du tribunal révolutionnaire, tout, absolument tout, débouchait sur de nouveaux conflits, de nouvelles accusations, de nouvelles invectives. Chacun, aussi extrémiste fut-il aussi pur qu'il se crût, trouvait un plus pur cherchant à l'épurer.

    L'arrivée et l'action de Saint-Just et Lebàs pour inquiétante que fût l'une et aussi féroce que fût l'autre, parvinrent à redresser la situation militaire et politique, mais en même temps, donnèrent la totalité du pouvoir à Strasbourg, aux «Jacobins français» esclaves de la Convention et de ses décrets extrémistes. Déjà les insignes de la Royauté et de la féodalité avaient vécus. Ceux du cléricalisme allaient suivre avec la destruction des statues des églises, la fonte des cloches et des gisants, l'enfouissement des reliques, le changement des prénoms, l'établissement d'un état civil laïc et d'un calendrier républicain, dans les arcanes duquel chacun se perdait et finissait par ne plus même savoir le jour où l'on était.

    Mais on passa rapidement à un degré supérieur lorsque les administrateurs mêmes du département, sollicitèrent des nouveaux représentants en mission Goujon et Hentz, «l'autorisation de démolir tous les clochers dans les départements du Rhin, exceptés ceux qui le long du Rhin, étaient utiles aux observations militaires.» Certes, les administrateurs mettent encore un bémol à leurs excès et font une exception pour «le temple dédié à l'Être Suprême, de Strasbourg, qui représentait un monument aussi hardi que prétieux et unique de l'ancienne architecture». L'administrateur Téterel chargé de la démolition des signes de l'ancien régime, oeuvrait sans relâche, mais la lutte entre les factions jacobines atteignait son apogée, les jacobins allemands poussant au vif les jacobins français, en leur disant haut et fort que toutes leurs décisions n'étaient que de fallacieuses apparences qui n'aboutissaient à rien de concret et n'apportaient rien d'entraînant pour les peuples germaniques encore assujettis à la féodalité et au cléricalisme.

    Alors Téterel décida de profiter de l'arrestation et de l'exécution de Schneider pour abattre définitivement la faction allemande, en démontrant jusqu'où pouvait aller l'énergie et la détermination des «Parisiens». Prenant la parole au Conseil de la Commune dans cette séance d'avril 1794, il déclara brutalement que le moment était venu d'en finir avec le monstre de pierre qui était le signe même de l'échec des véritables républicains, incapables de s'attaquer efficacement à ce palladium de la féodalité et de la superstition la plus arrogante. L'heure était venue de détruire cette tour qui prétendait relier la Terre à Dieu et «était véritablement attentatoire au saint principe de l'Égalité qui fondait la République».

    La diatribe de Téterel amena sur l'assemblée un silence de mort. Les extrémistes ravis, virent là une occasion de détourner une opinion de plus en plus hostile; les jacobins allemands, grâce à la mesure proposée, imaginèrent prendre un ascendant encore bien plus fort sur leurs compatriotes de la rive droite du Rhin.
    Mais surtout, la proposition sacrilège qui leur était faite, réveilla subitement le troisième élément de l'assemblée, celui des jacobins strasbourgeois qui depuis deux ans se contentaient d'observer les deux factions qui s'entredéchiraient au grand dam de leur cité, ruinée et dévastée par les excès des fanatiques des deux camps. S'attaquer à la cathédrale dans son être, c'était attenter à la Ville elle-même, dont elle était depuis trois siècles et demi la gloire et dans une certaine mesure, la fortune. Mais les strasbourgeois du Club, paralysés par la crainte, craignant le ridicule de leur accent, et de leur français hésitant, ne savaient comment exprimer leur opposition et voyaient avec épouvante, la majorité enfin unie pour le pire, prête à voter d'ehthousiasme l'effarante proposition.
    Soudain le salut vint de l'imagination d'un des membres qui, dans un instant de génie, retourna l'assemblée par la subtilité même de son projet. Jean Michel Sultzer, acquis aux idées nouvelles dès 1789, membre du Club des Jacobins depuis 1792, membre de la Commune puis officier municipal, depuis janvier 1794, se leva alors et, prenant la parole, insista auprès du Conseil sur le fait qu'en dépit de la grandeur du projet de Téterel et la foi révolutionnaire qu'il manifestait, celui-ci allait provoquer bien des difficultés pour la Commune de Strasbourg.
    En effet, outre les manifestations que l'on pouvait craindre d'une population malheureusement pas encore totalement convaincue et «régénérée», le départ aux armées de la république de la plupart des hommes et surtout des artisans du bâtiment indispensables au grand oeuvre «libérateur», risquait de rendre les travaux infiniment dangereux et à la longue, interminables, laissant une ruine monumentale et périlleuse au milieu de la cité. De plus, les difficultés rencontrées lors de la démotition des statues de la façade, prouvaient péremptoirement que même s'ils se qualifiaient de «Montagnards», nombre de Jacobins et de «sans culottes», étaient peu destinés aux travaux d'altitude et que la foi républicaine n'empêchait nullement le vertige.

    Ne fallait-il donc pas plutôt inverser les termes du problème en faisant servir le temple du fanatisme à l'action de la République en signifiant à tous sur les deux rives du Rhin qu'à Strasbourg commençait le Pays de la liberté. Il suffisait pour cela de coiffer la flèche antique d'un immense bonnet phrygien qui transformerait l'antique église en signal de la liberté et en exemple à suivre pour les peuples encore en esclavage.
    Après un instant de désarroi et comme il arrive quelque fois devant la logique et le bon sens, l'idéologie et le fanatisme se rallièrent à la proposition qui fut votée à l'unanimité. Dès lors, la Ville, le Peuple, l'Armée, se mirent à l'ouvrage et les Strasbourgeois ne furent pas les moins enthousiastes puisqu'ils avaient désormais en main le moyen de sauvegarder leur Cathédrale tant aimée.
    L'arsenal mit à la disposition de la Commune, les plaques nécessaires; les vieux artisans à la retraite reprirent du service, les maréchaux battirent fer et tôles, les ferblantiers fabriquèrent les rivets et assemblèrent les pièces, les peintres multiplièrent les couches de peinture et un mois plus tard, pas un jour de plus, un bonnet phrygien à cocarde de plus de dix mètres de haut était prêt à occuper la pointe de la flèche unique au monde.
    L'histoire ne dit pas par quels prodigieux systèmes, par quels miracles d'habileté et de ténacité, le monstre de tôle et de fer, véritable «diable porte-pierre» d'un nouveau genre, gagna l'emplacement qui lui avait été attribué, attirant les regards stupéfaits à plus de dix lieues à la ronde et suscitant admiration ou quolibets des uns et des autres.

    Puis les années passèrent. «Jacobins» et «Sans Culotte» disparurent dans la trappe de l'Histoire pendant qu'un petit corse nerveux faisait de plus en plus parler de lui. En 1802 enfin, en même temps que les imigrés graciés rentraient en foule en France, on décida en haut lieu, afin de sceller définitivement le Concordat et la paix religieuse retrouvée, de faire disparaître définitivement ce témoin d'un temps que l'on espérait bien définitivement révolu.
    L'on ne sait pas plus d'ailleurs les moyens employés pour descendre des ses hauteurs l'invraisemblable bonnet que l'on ne connaît ceux employés pour l'y monter. Cependant une fois revenu au niveau des mortels, ceux-ci jugèrent que ce monument étrange méritait d'être conservé au nombre des «souvenirs» de la Ville et il gagna à son tour l'embryon de Musée historique qui se constituait peu à peu à la bibliothèque municipale au Temple Neuf, où il prit place aux côtés de la marmite des Zurichois et de la bannière équestre médiévale. Mais l'histoire tragique de notre cité n'en avait pas terminé avec lui, et il disparut avec tous ses compagnons ainsi que la bibliothèque elle même, dans la sinistre nuit du 24 août 1970.
    Aussi ne demeure-t-il plus que le souvenir, peut être même apocryphe. de cette minute miraculeuse qui permit à l'intelligence d'un homme, d'utiliser les armes mêmes de la stupidité et du fanatisme pour les désarmer et conserver à l'humanité, l'un des monuments les plus prestigieux de l'Europe.

    Strasbourg l'insolite, 16 anectodes historiques, Georges Foessel, Collection Terres d'Ombre (2002)

    La disparition du Maréchal

    Surnommé par les Français «le Bouclier», en raison de ses triomphales victoires de Prague, Fontenoy et Maastricht, parmi bien d'autres, le Maréchal Maurice de Saxe avait été comme il se doit, royalement doté par le Roi Louis XV du domaine de Chambord. À sa mort en 1750, le Roi reconnaissant envers celui qui avait sauvé à maintes reprises son royaume, aurait voulu l'inhumer à Saint-Denis, mais l'appartenance du Maréchal à la religion protestante, fit se dresser sur leurs têtes les perruques de l'Archevêque de Paris et des membres du Parlement et le projet dût être abandonné.
    L'on décida dès lors de faire reposer le Maréchal dans la principale ville du Royaume ayant des églises protestantes, à savoir Strasbourg, où ses restes furent solennellement déposés en 1752 au Temple Neuf. Mais Louis XVI voulut faire plus pour le grand soldat de son père. En 1777 donc, une majestueuse pompe funèbre transporta le corps du Maréchal dans cette Cathédrale protestante de France, ce Westminster de la Confession d'Augsbourg, qu'est l'église Saint-Thomas. Voulant de plus immortaliser le grand homme, le sculpteur Pigalle consacra le choeur de l'église à un monument grandiose montrant le Maréchal dans toute sa gloire descendant au tombeau en dépit des pleurs de la France. La grandeur de la conception, la richesse de l'imaginaire, la qualité de l'exécution, en firent d'emblée une des principales oeuvres de la statuaire française du XVIII° siècle. Or il advint qu'un des plus grands admirateurs du monument se révéla d'emblée être le bedeau de l'église qui, par là-même, devint féru de la vie du héros et grand connaisseur de ses hauts faits.
    Mais les années passèrent et la Révolution survint. Le grand bouleversement atteignit même le petit monde du bedeau. L'église fut fermée, le clergé poursuivi et emprisonné et seul il trouva grâce aux yeux des nouveaux maîtres par son insignifiance même. Il perdit cependant son ancien titre de bedeau qui sentait par trop son clérical et devint le démocratique concierge de la ci-devant église. Une fois l'église transformée en entrepôt, son nouvel office lui laissa de fréquents loisirs qu'il occupait comme au temps passé à lustrer et bichonher le Maréchal, vestige des temps heureux, objet du seul culte qu'il pouvait encore se permettre.
    Et brusquement la menace la plus terrible s'abattit sur le couple original. Un matin qu'il eût eu du mal à qualifier de beau, arriva devant l'église, tout un groupe de dirigeants révolutionnaires excités et volubiles dans lequel se distinguaient le Maire de la Ville, le citoyen Monet et le Procureur Général, le redouté Euloge Schneider. Paradoxalement, le «concierge» demeuré prudemment à l'écart après avoir ouvert son monument à ces «personnalités», vit avec curiosité que les deux «terreurs» locales étaient comme des petits enfants penauds sous les reproches amers des deux «éminences» dirigeant le groupe et qu'il comprit vite être les deux représentants en mission, les terribles Saint-Just et Lebas arrivés de Paris pour communiquer aux «Allemands du Rhin» une foi révolutionnaire et républicaine qui paraissait vraiment leur faire par trop défaut.
    Depuis quelques mois, le concierge avait vécu, en la fin de l'année 1793, la fermeture par les autorités municipales de toutes les églises, temples et synagogues et leur transformation en magasins militaires ou entrepôts de marchandises. L'ancien serviteur du culte protestant qu'il était avait vu ce nouvel état de chose avec peine, mais aujourd'hui l'affaire était encore plus grave si possible, car il était personnellement en cause. Effectivement, ayant compris de quoi il s'agissait, il s'approcha du groupe et entendit «les Parisiens» furieux et grinçants, déclarer aux Strasbourgeois balbutiant des excuses: «Comment! Ce vestige de la Royauté! Cette idole étrangère! se trouve encore dans un édifice régénéré et démocratiquement mis au service du peuple!».
    Il s'agissait de la faire disparaître au plus tôt si les autorités locales voulaient faire la preuve de leurs bons sentiments envers la République! Le malheureux ex-bedeau sentit son bonnet phrygien se soulever sur ses cheveux hérissés en écoutant ces propos ainsi que les protestations de civisme et de célérité dans l'exécution, du Maire et du Procureur, eux mêmes loin d'être rassurés.
    Comment? pensa le «concierge» en refermant la porte de son église sur le groupe empanaché et vitupérant: on voulait attenter une seconde fois à la vie de son cher Maréchal! On voulait détruire ce qui depuis plus de quinze ans faisait ses délices et était devenu sa véritable raison de vivre! On allait voir ce qu'on allait voir! Il ne savait pas encore comment il allait s'y prendre, mais l'on ne toucherait pas à son cher monument, même si tous les diables de la Révolution se liguaient contre lui. Le salut allait venir de cela même qui avait causé son affliction, à savoir la désaffectation de son église.
    En effet, le lendemain même, précédé par une estafette munie d'un mandat d'occupation du lieu, un long charroi militaire d'une vingtaine de chariots de blé, sans doute réquisitionné dans le Kochersberg suspect de mal penser, arriva pour trouver place dans le temple Saint-Thomas. Une idée fulgura soudain dans la tête enfiévrée de l'ancien bedeau! Le bien allait venir du mal et le salut de la menace.
    Ouvrant grandes les portes de l'ancienne église, il intima l'ordre aux conducteurs d'entrer le plus loin possible dans la nef depuis longtemps privée de la plupart de ses bancs et d'aller déverser leurs changements dans le choeur, la nef devant impérativement demeurer libre pour les arrivées de bois, de pierres, etc...
    Le spectacle qui se déroula alors lui réchauffa le coeur. Avec une discipline toute militaire, les voitures entrèrent à la file jusqu'au pied du monument et ce fut pour le gardien du temple un moment d'immense émotion de voir peu à peu le Maréchal disparaître sous des flots de blé, tandis que la noria des charlots vides repartait par où elle était venue pour de nouveaux chargements. Ils firent tant et si bien que le soir même, le choeur regorgeait de blé jusqu'aux vitraux et que le maréchal avait pris ses quartiers d'hiver au milieu de l'odorante marée.
    Dans les jours qui suivirent, le bedeau améliora encore son dispositif, en installant devant la montagne de blé et sous prétexte de l'endiguer, une muraille de bottes de paille qui suffirent à rendre le choeur de l'église absolument impraticable. Quelques jours plus tard, cependant, surgit une escouade de trognes avinées coiffées de carmagnoles et armées de pics, de masses et de barres, et dont la mission était claire.
    Ayant demandé où était «le soudard étranger» dont il avaient à régler le compte, ils s'entendirent avec stupéfaction répondre «là derrière». Leurs cris de rage devant les obstacles accumulés entre eux et leur victime désignée suffirent à emplir l'église. Pris à partie avec violence, l'ancien bedeau se défendit avec une habile énergie. Il était chargé d'un dépôt de vivres de l'armée et non d'un musée. Si les citoyens «exécuteurs» voulaient changer les denrées de place, libre à eux de s'exténuer à le faire, mais seulement s'ils pouvaient lui présenter une autorisation de l'État Major propriétaire des denrées en question. Peu assurés de la réponse des militaires qui risquaient de ne pas les voir d'un très bon oeil s'attaquer au souvenir d'un Maréchal de France, fut-il du temps des rois et de la tyrannie, les héros de la barre à mine quittèrent en jurant et en grommelant, le lieu de leurs exploits demeurés en projet et allèrent ailleurs, dépenser leurs forces destructrices.
    Ainsi fut sauvé ce monument primordial de la statuaire française qui, grâce à l'imagination fertile et efficace d'un modeste bedeau, amoureux d'un chef d'oeuvre, continue encore de nos jours à faire l'admiration unanime de nos visiteurs.

    Strasbourg l'insolite, 16 anectodes historiques, Georges Foessel, Collection Terres d'Ombre (2002)

    Pendant l'occupation allemande de 1940 à 1944, le mausolée du Maréchal de Saxe à échappé de justesse à la destruction ou ... à un démontage et à la vente aux autorités françaises! Hans Haug, le fondateur du Musée de l'Oeuvre Notre Dame, raconte qu'il a du rédiger une note à l'attention de Hitler, via le Gauleiter, pour défendre le monument et prouver que l'aigle gisant aux côtés du vainqueur de Fontenoy n'était pas vaincu, mais effarouché. Kurt Martin, qui exerça la fonction de directeur des Musées de Strasbourg durant toute la guerre, apporta une aide complice à Haug, en lui soufflant que Frédéric II était un grand admirateur du Maréchal de Saxe. Le monument étant protégé depuis 1939 par une masse de sacs de sable et de ce fait peu accessible, il fut décidé de surseoir à la décision jusqu'à la fin de la guerre.

    Un phénomène médical au XVIII° siècle

    Strasbourg, Ville Libre Royale depuis 1681, connaissait sous les règnes de Louis XIV et Louis XV une prospérité que soulignait le nouveau style «à la Française» apparu aussi bien dans les modes que dans les constructions et le mobilier. En même temps, toute une nouvelle population d'ouvriers, artisans et artistes venus de toutes les provinces de France et de l'Empire, accroissait notablement le caractère international de la forteresse des bords du Rhin. Caractère que marquaient depuis longtemps la batellerie rhénane, le pont et l'Université, intermédiaires reconnus entre les mondes latin et germanique.
    Il est cependant évident que parmi tous les nouveaux arrivants attirés par le faste des résidences princières et la prospérité de la Ville Libre Royale, on comptait nombre d'intrigants, escrocs et affabulateurs en tous genres, toujours prêts à faire fortune aux dépens de leurs contemporains ainsi que des malades, des infirmes et des mendiants. Un des éléments les plus marquants de cette faune était une femme dotée d'une belle imagination et d'une persévérance digne d'une meilleure cause.
    Anne Marie Erdreich originaire d'Oberkirch en Bade où elle était née vers 1668, arriva à Strasbourg vers 1690 dans un état d'extrême dénuement. Elle avait une soeur qui souffrait d'une tumeur abdominale qui avait fait d'elle l'objet de toutes tes attentions des chirurgiens de sa ville natale ainsi que le sujet de la générosité de la bonne société de sa cité.
    Or la malheureuse jeune badoise, à peine devenue strasbourgeoise, se vit atteinte du même mal que sa soeur, à cela près que sa tumeur à elle, présentait une forme évolutive d'une virulence prodigieuse qui faisait croître d'année en année les formes de la malheureuse dans des proportions jusqu'alors inconnues dans les annales médicales.
    Devenue bien évidemment grabataire, étant donné son embonpoint éléphantesque, la malheureuse Anne Marie se vit bientôt entourée de tout ce que la Ville libre comptait de médecins, de professeurs de l'Université et de guérisseurs en tous genres. C'était autour de sa couche une véritable noria de savants qui lui apportaient leurs soins les plus diligents. Interrogée par eux, elle mettait la cause de son mal sur l'ingestion de vin aigre, mais bien malin eut été le médecin qui eut réussi à confirmer ou infirmer cette allégation, puisque année après année, elle refusa avec obstination de se laisser examiner par quiconque. La chose n'étonna pas outre mesure le corps médical, car «l'on était encore à une époque où les femmes pouvaient invoquer la pudeur et l'indécence qu'il y avait à montrer leur nudité. » (Th. Vetter)
    Alors les médecins décidèrent de se réserver la possibilité d'examens «post mortem». Ils signèrent avec elle un véritable contrat lui accordant jusqu'à sa disparition une pension et la nourriture pour chaque jour que Dieu ferait.
    Dès lors le clergé se mit de la partie et chaque église de Strasbourg retentit des appels en chaire à la charité envers la malheureuse. Il ne fut pas jusqu'à la nouvelle reine de France, de passage à Strasbourg en 1725 lors de son mariage par procuration avec le Jeune Louis XV, qui ne voulût participer aux secours.
    Très vite, d'autre part, le cas de la malheureuse avait pris une importance européenne. Émoustillé par le fait de posséder parmi eux un cas aussi unique, le corps médical strasbourgeois et surtout les professeurs de la Faculté, n'avaient pu s'empêcher de laisser libre cours à leur orgueil auprès de leurs collègues européens, en couvrant les autres universités, Académies et Sociétés scientifiques diverses, d'un flot de correspondances, de rapports, de traités, de réflexions, parues dans toutes les gazettes, revues, journaux et dictionnaires paraissant entre Londres et Petersbourg et adressés à une Europe à la fois interloquée et goguenarde.
    Cependant il n'est de plaisanterie qui ne s'achève un jour et le 24 février 1728, le «phénomène de Strasbourg» mourut. Le jour même, les chirurgiens accoururent en foute, le bistouri à la main, autour de «la fille au gros ventre» et une escroquerie que la crédulité des hommes de science plus encore que celle du peuple avait entretenue durant trente neuf années, apparut au grand jour. La «tumeur» qui avait remué l'Europe savante, n'était autre qu'une prothèse immonde faite de haillons et de crins, infestée de vermine et pesant près de dix kilogrammes. L'hilarité qui secoua la Ville et l'Europe fut à la mesure de la supercherie. Nous en avons un témoin de choix dans la personne du grand savant allemand Albrecht von Haller qui fut témoin oculaire de la risée populaire.
    Pendant que savants, médecins et professeurs, rasaient les murs de la Ville, un flot de pamphlets, de complaintes populaires et de caricatures, aussi bien en français qu'en allemand, s'abattit sur la Faculté en prenant pour cible des professeurs si naïfs et si crédules. Ce qui suffisait à montrer l'ampleur du désastre, résida dans un dialogue entre Hippocrate et Galien au sujet du phénomène. Des portraits gravés se répandirent à travers la cité à tel point que le célèbre Jean Salzmann titulaire de la chaire d'anatomie et de chirurgie, outré des quolibets qui s'abattaient ainsi sur sa chère Faculté, menaça dans son indignation de suspendre les cours.
    Mais l'indignation, aussi vertueuse fut-elle, n'enlevait rien à la réalité et bientôt le Premier Médecin du Roi aussi bien que les institutions savantes du Saint Empire, demandèrent des comptes à leurs collègues strasbourgeois, convaincus, non seulement de vanité et de crédulité, mais encore d'une criante incompétence.
    Ce fut en définitive le professeur Jean Boecler qui dans une longue mise au point en langue latine, se vit chargé de la délicate mission de justifier ses collègues. L'invraisemblable anecdote eut du moins un aspect positif.
    Durant tout le XVIII° siècle et par la suite, le corps médical et professoral strasbourgeois acquit un état d'esprit de rigueur scientifique exemplaire et une prudence léonine devant les phénomènes qui viendraient à se révéler dans leur bonne Ville.
    Strasbourg l'insolite, 16 anectodes historiques, Georges Foessel, Collection Terres d'Ombre (2002)