Lothaire, premier roi de Lorraine, assista le 5 juin 860, à
l'assemblée
des seigneurs et évêques, à Coblentz, où se
réunissaient trois princes: l'empereur Louis de Germanie, le roi
Charles le Chauve et lui-même, pour un traité de paix, sur
les suggestions de Hincmar, archevêque de Reims, d'Adventius,
évêque
de Metz, et de Harton, évêque de Verdun. Il fut
convenu
de s'accorder mutuelle et fidèle assistance, de soutenir la
puissance
ecclésiastique en traitant avec la dernière rigueur les
excommuniés
et les rebelles à l'Église.
Il fut décidé de fustiger ceux qui ravissent et qui
emmènent
dans un royaume étranger une parente, une religieuse, une femme
mariée, qu'ils auraient séduite et corrompue.
La même année, le 22 octobre 860, se réunit
à
Vaucouleurs, près de Toul, un Concile des Évêques
de
quatorze provinces, qui reconnut que «les lois divines et
humaines
sont méprisées, que tout l'ordre de la religion est
confondu,
qu'on ne voit partout que mensonge, mauvaise foi, corruption, homicide,
violence!» Aussi les évêques
décidèrent-ils
de lancer anathèmes et excommunications contre les auteurs et
fauteurs
de crimes et sacrilèges. On condamnera à la prison
perpétuelle
une vierge ou une veuve consacrées à la religion, et qui
se livreront à l'adultère ou qui se marieront. On
condamnera
ceux qui les auront corrompues. On ne permettra pas l'entrée
à
l'église des faussaires, des parjures, des incendiaires, des
assassins
et des voleurs.
Le roi Lothaire, qui menait une existence des plus dissolues comprit
que ces décisions le visaient. En effet, depuis trente ans il
vivait
séparé de la reine, qu'il avait éloignée et
qu'il se refusait de voir. La reine Théotberge était la
soeur
de l'abbé Humbert, duc de Bourgogne. La Lorraine en fut
très
scandalisée.
Or, nul n'ignorait que Lothaire avait été séduit
par une autre femme, du nom de Valdrade, qu'il rêvait
d'épouser
après avoir répudié la reine. Il demanda donc un
divorce
solennel, ayant trouvé des accusateurs, qui affirmaient que la
reine
se livrait à la corruption et notamment, qu'avant son mariage,
elle
s'était livrée à un amour incestueux avec le duc
abbé
Humbert, son frère(!).
La reine comparut devant les seigneurs de la Cour. Deux
évêques
prirent le parti du roi, attestant qu'un mariage contracté avec
une personne incestueuse n'était pas valable.
Les évêques convinrent qu'il fallait avoir recours
à
l'épreuve de l'eau bouillante. La reine eut loisir de choisir un
homme, qui entra pour elle dans l'eau bouillante et en sortit sain et
sauf
(!). La reine gagnait donc.
Furieux, Lothaire reprit le procès sur d'autres bases. On fit
entendre à la reine que sa vie était en danger si elle
persistait
à s'opposer au désir du roi de la répudier.
Affolée,
elle promit tout ce que l'on voulut, acceptant de se retirer dans un
monastère
après avoir confessé ses fautes.
L'archevêque de Cologne, l'évêque de Metz et
l'archevêque
de Trèves en 860, approuvèrent. Ce fut Gonthier,
l'archevêque
de Cologne, qui la confessa et qui rapporta son aveu de
prétendus
crimes, notamment au sujet de ses rapports incestueux avec son
frère,
le duc abbé de Bourgogne (!)
Théotberge se vit donc obligée de faire pénitence
publique. Puis, elle s'enfuit en France, au royaume de Charles le
Chauve,
où elle retrouva son frère, le duc Humbert, et fut
honorée.
Ainsi la France prenait parti contre la Lorraine, ce qui créa
une grande émotion.
Le pape Nicolas en fut saisi. Très gênés, les
évêques
de Lorraine supplièrent le pape de suspendre son jugement.
Ceux-ci,
forts du récent concile, annoncèrent que le mariage de
Lothaire
était annulé. Ils en avisèrent le pape. Lothaire
aussitôt
épousa Valdrade, dont on disait qu'elle l'avait
ensorcelé.
Il la fit couronner, la dota d'une cour magnifique, lui fit de superbes
présents.
La fureur du roi Charles le Chauve à cette nouvelle fut grande.
Lothaire craignit une guerre. Il se rapprocha de l'empereur Louis de
Germanie,
lui promit de lui offrir l'Alsace, s'il le secourait. Celui-ci se
montra
très réticent. En effet, le pape irrité,
réunit
un Concile à Metz, pour trancher cette affaire de divorce royal
qui affolait l'Europe. La reine Théotberge
congédiée
en effet menait grand tapage, réclamant justice. C'était
en juin 863.
L'archevêque de Cologne et l'archevêque de Trèves
soutinrent énergiquement Lothaire, accusant sa femme
répudiée.
Quant au duc de Lorraine, il acheta les légats du pape qui
approuvèrent.
Très irrité, à Rome, le pape Nicolas cassa les
décisions du Concile de Metz. Il révoqua ses
légats,
il lança des excommunications.
Le scandale rebondissait.
En proie à la colère, les deux évêques
adressèrent
au pape une lettre d'insultes, l'accusant de rejeter les
préceptes
apostoliques officiellement violés (!) La Lorraine se rebiffait.
Le pape sévit, rejeta de la communion de l'Église les
deux évêques rebelles. Lothaire en fut consterné.
Tant de tapage pour une histoire de femme!
Le pape réunit à Rome un nouveau concile, en novembre
864. Il sévit encore une fois. Theurgand, archevêque de
Trèves
et Gonthier, archevêque de Cologne, mourront bientôt, le
premier
en 867, et le second en 869. Paix à leurs cendres!
L'affaire du divorce était-elle pour autant terminée?
Certes pas, car la reine de France prit le parti de Théotberge,
qu'elle voulait voir revenir sur le trône de Lorraine et
réconciliée
avec Lothaire, dont le second mariage serait brisé. Avec l'appui
du roi de France et celui du pape, elle impressionna Lothaire qui se
rendit.
La reine congédiée rentra officiellement en Lorraine.
A Gondreville sur la Moselle, à une lieue de Toul, une grande
cérémonie
officielle eut lieu. Le légat du pape dit la messe. Au premier
rang,
se tenaient en grands habits royaux, couronne sur la tête,
Lothaire
et Théotberge.
Et la reine Valdrade?
Elle reprit toute son influence sur Lothaire, qui ne pardonnait pas
au roi de France et au pape l'affront qu'ils lui avaient fait. Elle
revint
à la Cour.
Furieux, le pape écrivit à Lothaire qu'il allait
l'excommunier.
Théotberge de son côté, vexée, quitta
Lothaire
et retourna à la cour de France. Nicolas excommunia Valdrade.
Tout était à recommencer.
L'année 867 se présenta mal. Les Arabes montèrent
d'Italie et le roi de France et le duc de Lorraine durent ensemble les
combattre. La peste éclata. La chaleur de l'été
était
insupportable. Les piqûres des araignées affectaient les
gens
qui tombaient malades, ce qu'on attribua à une punition de
Dieu,
qui châtiait ainsi l'endurcissement de Lothaire, selon la
chronique.
Le pape Nicolas mourut à Rome, en décembre 867. Son
successeur
Adrien II autorisa Lothaire à venir le voir pour lui exposer ses
malheurs. Il autorisa aussi la reine Théotberge à le
visiter.
Il lui promit son appui. Celle-ci lui déclara qu'elle
était
prête à se retirer dans un monastère.
Le pape décida de réunir un concile, «pour traiter
de cette importante affaire de Lorraine». En même temps,
à
la demande de Louis le Chauve, il leva l'excommunication qui frappait
la
reine Valdrade. Celle-ci proposa de se retirer aussi dans un
monastère.
La Lorraine perdait ses deux reines. L'affaire devenait insoluble.
Lothaire revint à Rome voir Adrien II et se fit fort de bien
se conduire avec Valdrade, sa préférée. Il
retourna
en Lorraine. Traversant la France, il vit tomber malades les gens de sa
Cour; lui même se sentit atteint par un mal mystérieux,
inexplicable.
Il expira le 8 août 869, dans la réprobation du
clergé.
C'était le doigt de Dieu.
La reine Théotberge fut abbesse de Sainte-Glossinde, à
Metz, où elle mourut. La reine Valdrade se retira au
monastère
de Remiremont, où elle mourut et fut enterrée pieusement.
Les deux rois s'adressèrent d'abord, chacun dans sa propre
langue,
à leurs troupes afin de leur expliquer l'importance de la
cérémonie.
Puis Louis le Germanique, pour être compris des soldats de
Charles
le Chauve, prononça son serment en langue romane:
Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro comun salvament,
d'ist
di in avant,
Pour l'amour de Dieu et pour le chrétien peuple et notre
commun salut, de ce jour en avant,
in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon
fradre Karlo,
en tant que Dieu savoir et pouvoir me donne, ainsi secourrai-je
ce mien frère Charles,
et in adjudha et in cadhuna cosa si cum om per dreit son fradra
salvar
dift,
et en aide en chacune chose si comme homme par droit son
frère
sauver doit,
in o quid il mi altresi fazet; et ab Ludher nul plaid nunquam
prindrai
en ce (à condition) qu'il me fasse autant; et de Lothaire
nul accord jamais ne prendrai,
qui meon vol cist meon fradre Karlo in damno sit.
qui par ma volonté, à ce mien frère Charles
soit dommageable.
À son tour Charles le Chauve jura en langue tudesque:
In Godes Minna ind in thes christianes folches ind unser
bedhero
gehaltnissi,
fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got geuuizci indi mahd
furgibit,
so haldih thesan minan bruodher, soso man mit rehtu sinan bruder scal,
in thiu thaz er mig so sama duo, indi mit Lundheren in nohheiniu thing
ne gegango,
the, minam uuillon imo ce scadhen uuerdhen.
Les guerriers des deux armées prêtèrent également serment, chacune dans sa propre langue:
Si Lodhuvvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat,
Si Lodhwig garde le serment que à son frère Karle
il a juré,
et Karlus meos sendra, de sua part, non l'ostanit, si io
returnar
non l'int pois,
et Karle, mon seigneur, de sa part, ne le tient, si je ne l'en
puis
détourner,
ne io, ne seuls cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contra
Lodhuvvigs
nun li iv er.
ni moi, ni nul que j'en puis détourner, en nulle aide
contre
Lodhwig ne lui en cela serai.
Oba Karl then eid then er sinemo bruoder Ludhuvvige gesuor
geleistit,
indi Ludhuvvig, min herro, then er imo gesuor forbrihchit, ob ih inan
es
iruuenden ne mag,
noh ih noh thero nohhein, then ih es iruuenden mag, uuidhar Karle imo
ce
follusti ne uuirdhit.
Cette rencontre de Strasbourg a acquis une célébrité dans l'histoire linguistique de la France et l'Allemagne; l'historien Nithard, lui aussi petit-fils de Charlemagne (mais batârd, le pauvre) fut témoin des Serments de Strasbourg et les consigna dans son "Histoire des fils de Louis le Pieux"
Le texte roman est le plus ancien monument de la langue française.
| Pierre JUILLOT I.P.H.C Strasbourg |
Tous les ans en février, l'Alsace serait en droit de fêter
un anniversaire, celui des serments de Strasbourg. Si la fête est
passée inaperçue, qu'il nous soit toutefois permis de
marquer
l'acte.
Rappelons que les serments de Strasbourg nous ont été
conservés par l'historien Nithard, petit-fils de Charlemagne,
dans
son livre "de dissensionibus filiorum ludovici pii " composé
entre
841 et 843 (Histoire des divisions entre les fils de Louis le Pieux).
Ce
texte est le plus ancien document de la langue française du Nord
et de la langue allemande (roman et tudesque).
Pour obtenir la transmissibilité de la charge de landgrave d'Alsace, l'évêque de Strasbourg Frédéric II de Blankenheim avait payé ce droit en aliénant de nombreux domaines diocésains. La grogne des Strasbourgeois fut si terrible que l'évêque responsable préféra quitter sa charge et laisser son successeur Guillaume II de Diest avec cette affaire sur les bras.
C'est dans sa résidence de Dachstein que l'évêque
fut appréhendé par les Strasbourgeois, qui
l'enfermèrent jusqu'en mai 1416. Relâché sur ordre
de l'empereur Sigismond, l'évêque eut alors le loisir de
conclure une coalition avec certains nobles (alliance du «
Lechbart » ). Les Strasbourgeois qui firent le siège du
château du Bernstein n'eurent aucun mal à se taire remettre les clés
du château, car la garnison n'était plus payée
depuis longtemps... Divers auteurs ont mis en doute cette histoire de Sigismond
cherché de
bon matin par les dames, dansant avec elles par les rues et recevant
d'elles
une paire de chaussures. Schilter, éditeur de la Chronique de
Königshoven,
témoin des fêtes données par Strasbourg à
l'empereur
ne se serait jamais permis, dit-il, de transmettre une si sotte
histoire;
on pourrait ajouter que la présence de son épouse,
l'impératrice,
permet encore plus d'en douter. Mais dans un exemplaire de la Chronique
de Hertzog, Bibliotheca Schoepflionia, en face du passage
discuté,
Stöber a trouvé cette addition (en latin): «Dans la
continuation
du Ms. At. se trouvent les choses qu'allègue B.H. » La
tradition
s'est toujours conservée depuis à Strasbourg, dans le
peuple.
Johan Gensfleisch est né vers 1398 à
Mayence
dans une famille patricienne et a pris le nom de sa maison paternelle Zum
Guten Berg. Il était expert dans le travail des
métaux
précieux et de l'orfèvrerie et connaissait l'art de polir
les pierres. Contrairement à une légende tenace, il
jouissait
d'une assez large aisance, comme le montrent ses rapports
avec le Chapitre Saint-Thomas
au sujet d'un prêt
Gutenberg est signalé à Strasbourg pour la
première
fois en mars 1434. On le retrouve mentionné dans des documents
et des actes municipaux jusqu'en 1444. Il vivait au départ en
dehors de la ville, près du monastère de Saint Argogast
au bord de la rivière Ill. Il fut poursuivi pour promesse de
mariage non tenue
envers une demoiselle Ennel zur Iseren Tür. On ne sait à
quoi
s'en tenir, puisque une Ennel zur Iseren Tür est mentionnée
même après le départ de Gutenberg de Strasbourg;
toutefois,
un registre d'impôt mentionne une Ennel Gutenberg après
1442
(!?) En 1437/1438, Gutenberg conclut avec trois riches et
influents bourgeois de Strasbourg, Hans Riffe, Andréas Dreitzehn
et Andreas Heilmann, un contrat pour fabriquer et vendre des
miroirs,
en relation avec le pélerinage d'Aix la Chapelle, lequel, depuis
1349 a lieu tous les sept ans. Ce pélerinage est lié avec
l'exposition des reliques saintes, au centre desquelles quatre
grandes
pièces d'étoffe saintes: la robe de la Vierge - qu'elle
aurait porté la nuit de la naissance de Jésus -, les
langes et le
pagne du Christ ainsi que le linge dont on enveloppa la tête de
Saint Jean-Baptiste. La croyance de l'époque était que,
en dirigeant des miroirs pendant la présentation des reliques,
on pouvait capter le rayonnement sacré des reliques et
l'emporter avec soi au retour. Il y avait donc une forte demande pour
les emblèmes de pélerinage. Un tel pélerinage existait aussi à Bamberg. À l'automne 1438, ses associés ayant découvert
que
Gutenberg
s'adonnait
à des recherches ultra-secrètes l'obligèrent
à
conclure avec eux un second contrat, dont l'objet n'a pas
été
explicitement précisé; il est seulement dit qu'il s'agit
d'un art et entreprise (Kunst und Adventur) très
secret. On pense aujourd'hui qu'ils entreprenaient des travaux
préparatoires en vue de la nouvelle technique
d'impression. Le terme Adventur vient de l'allemand
ancien Aventiur qui désigne une entreprise
risquée avec un résultat incertain; Kunst désigne
un travail artisanal. Lorsqu'à Noël, André
Dreitzehn,
mourut, son frère Georges voulut le remplacer dans la
société,
ce que Gutenberg refusa. Il s'en suivit un procès, dont il
ressort
des minutes que Gutenberg s'occupait en 1439 d'impression par
caractères
mobiles, les associés observant sur ce sujet un silence
prudent
par crainte de voir s'ébruiter le secret de leurs travaux. Les
témoignages à ce procès, que l'on a
conservés, sont un document précieux quant à
l'activité strasbourgeoise de Gutenberg. Ce n'est qu'en 1454, dans sa ville natale, qu'avec l'aide
de
Peter Schöffer, qu'il imprimera sa
Bible
à 42 lignes.
Dix ans séparent donc ces deux étapes essentielles de
l'invention de l'imprimerie, à savoir la fabrication des
lettres
mobiles en métal et la confection du premier livre
capable
de rivaliser, à un coût infiniment moindre, avec la
perfection
du travail des copistes de l'Antiquité et du Moyen Age. En 1454,
le pape Pie II, Enea Silvio Piccolomini, après l'avoir
félicité, lui commendera 158 exemplaires, qui lui seront
tous fournis. En visite à Strasbourg en
1432, le futur pape avait laissé parler son admiration et sa
fascination pour la ville,
véritable splendeur comparable à Venise. Avait-il alors
rencontré Gutenberg? De fait, l'invention de Gutenberg, ce n'est ni le principe de
l'imprimerie,
ni les mass média, tous deux existant déjà
dans l'Antiquité. (Le papier existe en Chine et est
imprimé par estampage avec des sceaux gravés.)
Son objectif était de perfectionner par
voie mécanique à l'aide de lettres, la technique de
reproduction
par tampon, de telle sorte qu'un plus grand nombre possible
d'exemplaires
d'une oeuvre puisse être produits, dont les caractères
soient
de très haute qualité, pratiquement exempts de fautes et
dans les temps les plus courts. Gutenberg a démocratisé une technique de
dextérité
métallurgique qui n'était pas évidente au XVe
siècle.
Il a industrialisé la composition grâce à des
éléments préfabriqués.
L'impression avec des caractères métalliques
nécessitait
un niveau de technologie auquel seuls les princes avait accès,
car
elle requérait une expertise d'un niveau égal à
celui de
la production d'armes ou de pièces de monnaie.
Les historiens l'ont suivi à la trace : sa chambre
à Strasbourg était rue du
Vieux-Marché-aux-Poissons,
sa table à la pension Lauth, rue de l'Ail. Ses excursions
l'emmenèrent
en Alsace du nord, à Saverne, à Niederbronn-les-Bains,
à
Haguenau, à Sessenheim bien sûr, dans les communes proches
avec Frédérique, puis, durant l'été 1771,
à
Molsheim, Sélestat, Colmar, Ensisheim. On cite souvent son cri d'admiration devant la cathédrale,
« ce colosse », qu'il écrira plus tard
dans
une étude sur l'art gothique. Du haut du Mont Sainte-Odile, il
gardera
le souvenir de «la magnifique Alsace, toujours la même
et pourtant toujours nouvelle, avec ses champs et ses bois, ses
collines
et ses prairies, ses rochers et ses buissons, ses paisibles villages,
proches
ou lointains». Il y noua aussi des amitiés. Celle de Johann Goettfried
Herder, écrivain et philosophe allemand, de cinq ans son
aîné,
grand voyageur en séjour lui aussi à Strasbourg, amateur
des textes antiques et qui sera plus tard, grâce à Goethe,
président du consistoire de l'Église luthérienne
de
Weimar. Celle de Jacob Michaël Reinhold Lenz, qu'il aima autant
qu'il
le haït quelques années plus tard - Lenz qui,
« paumé »,
ira en 1778 se réfugier auprès du pasteur Oberlin
à
Waldersbach. Celle de Jean-Daniel Schoepflin, professeur d'histoire et
d'éloquence, qu'il rencontra par l'intermédiaire de
Jérémias
Oberlin, le frère du célèbre pasteur du
Ban-de-la-Roche. L'amour de Frédérique, qui dura, l'amour pour
Frédérique,
qui s'étiola, y prirent leur part. Cette jeune fille de 18 ans,
« fraîche et belle comme le matin », blonde
aux yeux bleus, fut « un astre charmant »
à
ses yeux de l'automne 1770 au printemps 1771. Il prit ses distances
dans
les derniers mois de son séjour, et rompit en août avant
de
rejoindre Francfort. Trois ans après, il écrivait
Werther,
qui le rendit célèbre. Goethe ne perdit pas tout
lien avec l'Alsace. Il y garda de nombreux correspondants. Il y avait
forgé
l'idée de plusieurs de ses oeuvres. Enfin il y refit trois
courts
séjours, du 22 au 27 mai puis du 13 au 19 juillet 1775 (peu
avant
ses 26 ans), enfin les 25 et 26 septembre 1779 (à 30 ans). C'est
ce 25 septembre qu'il passa par Sessenheim, revit
Frédérique,
qui, écrit-il, le reçu « avec amitié et
bienveillance ». Il en repartit serein. La page alsacienne
était
tournée, mais elle ne dépareillait pas dans l'oeuvre
qu'il
allait laisser à l'Europe et au monde. © Dernières Nouvelles D'Alsace, Jeudi 26
Août 1999. Pour commencer son congé, Mikhaïl suivit
une cure à Leyde en Hollande, grand centre médical. Les
ophtalmologues
lui recommandèrent de ménager ses yeux; l'oeil droit
était
comme recouvert d'une sorte de voile; le gauche risquait d'être
diminué.
Les passages de Koutouzov en Allemagne, Angleterre, Autriche, France,
Italie
n'avaient, semble-t-il, plus rien à voir avec sa santé.
Sur son passage en France, on n'a que quelques indications de son
séjour
à Strasbourg. Là, il suivit des cours à
l'université.
Comme la mémoire de ses descendants, les écrits des
chroniqueurs
russes y font référence. Aucune trace écrite ne
figure
à l'université même où nous avons fait des
recherches.
Cette absence s'explique aisément. Il y suivait des cours en
auditeur
libre. Quels cours? peut-on se demander. Ceux certainement concernant
l'art
militaire, mais aussi fort probablement ceux de sciences politiques, de
diplomatie, d'histoire, voire de philosophie, matière pour
laquelle
il avait un penchant. En décrivant l'entrée du jeune
Metternich
comme étudiant à l'université de Strasbourg en
1788,
son biographe Michel Missoffe écrit que cette université
de
grand renom, était fréquentée par beaucoup
d'Allemands
qu'attirait la facilité d'apprendre en même temps
l'allemand
et le français.
L'auteur souligne le caractère
européen
de l'université de Strasbourg. Pendant les mois où
Koutouzov
suivait des cours, probablement dans la section protestante, de
nombreux
sujets de Catherine II fréquentaient l'université.
La paix de Spire, signée en 1422, mit un point final au conflit.
L'empereur Sigismond et les dames de Strasbourg
Version de Georges Foessel
L'éclatant soleil qui illuminait en ce triomphal
été, le miroir argenté du grand fleuve,
éclairait en même temps un spectacle féerique qui
se jouait aussi bien sur le cours d'eau lui-même que sur ses deux
rives.
Le Rhin était alors un large marécage parsemé
d'îles divagantes et magré cela, couvertes d'une
luxuriante végétation, il le demeura jusqu'à sa
domestication au milieu du XIX° siècle.
Il connaissait certes une circulation fluviale intense entre les
transports de bois, de vins, de céréales, de tissus, de
soieries à destination de Francfort, Hambourg ou des Pays Bas;
mais ne voyait jamais flotter sur ses eaux des embarcations telles que
celles qui descendaient son cours en cette merveilleuse journée
du 7 juillet 1414.
De magnifiques barques triomphales couvertes de brocarts et de
fourrures en entouraient une autre encore plus monumentale et qui
comprenait un pont surélevé sur lequel était une
estrade surmontée d'un véritable trône.
Celui-ci était entouré par deux gigantesques
étendards sur lesquels triomphaient sur l'un l'aigle
impérial noir sur fond d'or et sur l'autre les armes des
Habsbourg.
La Sérénissime République n'eût pas
dédaigné de l'échanger contre le Bucentaure. A
chaque fois qu'une ville ou même un modeste village garnissait
l'une ou l'autre rive, une foule de manants à pied ou seigneurs
à cheval, de bourgeois en habits de fête, de soldats en
armure ou de dignitaires ecclésiastiques mitrés ou en
aube, bénissant le somptueux convoi, était accourue pour
admirer ce véritable spectacle nautique, acclamant à
pleine voix le personnage assis sous le dais qui surmontait la nef et
qui les saluait benoîtement de la main.
Il méritait bien ces acclamations qui montaient vers lui en ces
vieilles terres impériales qui avaient été des
siècles auparavant, le centre de l'Empire des Hohenstaufen,
puisqu'il s'agissait du Roi des Romains Sigismond de Habsbourg.
Celui-ci venait de Bâle où il avait participé
quelque temps au Concile qui s'y tenait, puis était reparti vers
Aix la Chapelle. Il avait décidé de faire entre-temps
étape à Strasbourg, voulant prouver à la Ville
Libre en quelle estime le détenteur du pouvoir impérial,
tenait cette cité qui, pour loyale qu'elle fût,
était exemptée d'impôt, de contributions militaires
et menait jusqu'à un certain point une politique
étrangère indépendante.
Parvenue à son but, la nef impériale vira sur le fleuve
et pénétra dans un petit cours d'eau baptisé Canal
du Rhin et qui par une écluse située dans les
fortifications, pénétrait jusqu'au coeur de la
cité au quai des Pêcheurs, amenant et emportant à
travers la Krutenau, une bonne partie des bateaux qui entraient et
sortaient sans discontinuer.
Accueilli par les acclamations de milliers de spectateurs massés
sur les deux rives du canal, l'impérial voyageur parvint enfin
au débarcadère où arriveraient plus de cent
soixante ans plus tard les alliés helvétiques de la
cité rhénane. Là, l'attendaient Ammeister,
conseillers, échevins, nobles et clercs. Parvenu au milieu des
sonneries de toutes les cloches de la Ville à la place du
Château, il longea à cheval la Cathédrale et gagna
l'Hôtel du Trésorier de la Ville, rue Brûlée,
où lui furent remis solennellement les dons qui lui
étaient destinés.
Après le banquet du soir auquel participa une partie du
Magistrat, eut lieu par le royal hôte une visite de la
Cathédrale dont les travaux atteignalent à peu
près la base de la flèche.
L'évêque Wilhelm de Dienst qui accompagnait le Roi, en
profita pour attirer son attention sur la nécessité
absolue pour la paix publique dans la cité, de maintenir
l'égalité entre les deux factions qui gouvernaient la
noblesse de la Ville et qui étaient respectivement
dirigées par les deux grandes familles des Zorn et des
Mullenheim.
Celles-ci depuis deux siècles, multipliaient entre elles rixes,
disputes, conflits et batailles rangées, véritables
Montaigu et Capulet des bords du Rhin. Les deux familles avaient
naturellement préparé dans leurs
«poêles» ou lieux de réunion respectifs, dits
«A la Meule» pour les Mullenheim et «A la Haute
Montée» pour les Zorn, de grandes fêtes en l'honneur
du Prince.
Aussi, pour lui éviter l'embarras du choix,
l'Évêque avait-il lui même organisé en sa
résidence du Fronhof à coté de la
Cathédrale, un grand bal où fut conviée toute la
noblesse strasbourgeoise et où le souverain dansa avec le plus
grand plaisir, puis regagna la demeure qui lui avait été
allouée et qui se trouvait être l'Hôtel des Drach
sis au Finkwiller au bord de l'Ill.
Cependant les factions nobles n'avaient pas renoncé à
accaparer le Prince et à l'utiliser pour rehausser leur gloire
vis-à-vis de leurs partisans. Une partie des dames des Zorn alla
à la résidence impériale inviter l'auguste
visiteur à un repas et à un bal donnés en son
honneur dans leur résidence de la Haute Montée.
L'Empereur, se souvenant des recommandations de l'Évêque
et des craintes du Magistrat, déclina l'invitation en utilisant
la piteuse excuse selon laquelle il ignorait le chemin pour gagner la
Haute Montée. La réponse ne se fit pas attendre.
Le soir même, quelque temps avant l'heure fixée pour les
festivités, une cohorte d'une centaine de dames Zorn,
revêtues de leurs plus beaux atours, gagna le vieil hôtel
des Drach, bouscula la garde, envahit la résidence, se saisit
pratiquement de la personne du souverain déjà
couché et l'entraîna revêtu de ses vêtements
de nuit et en pantoufles, à travers la ville en émoi.
C'est une véritable farandole exubérante que forma
bientôt le rutilant essaim des «ravisseuses
d'Empereur» qui avait, par ailleurs, racolé tous les
musiciens et baladins rencontrés durant leur expédition,
pour accompagner de leurs instruments et de leurs facéties, le
prisonnier impérial.
La farandole ayant remonté les quais jusqu'au pont du Corbeau,
s'aperçut alors à la lueur des torches que la milice
urbaine mobilisée, barrait dans toute sa largeur le Vieux
Marché aux Poissons, le Magistrat comptant bien libérer
et récupérer son auguste hôte. Les dames Zorn
montrèrent qu'elles avaient la réflexion rapide et du
même mouvement obliquèrent vers la rue du Maroquin et la
Cathédrale par la place du Marché aux Cochons de Lait.
Mais là, la colonne dut s'arrêter. En effet, l'Empereur,
dans la course infernale menée par ses ravisseuses, avait perdu
une de ses pantoufles et, voir un souverain du Saint Empire nu-pieds et
en vêtements de nuit, enlevait beaucoup de son lustre et de sa
gloire à la Majesté concernée.
Le Ciel vint alors à son secours dans la personne d'un savetier
dont l'échoppe occupait le coin de la rue du Maroquin et qui,
réveillé par le sabbat mené par l'étonnante
troupe qui remplissait la rue, rouvrit sa boutique et entreprit la
confection d'une paire de souliers pour soulager les pieds endoloris de
l'auguste «prisonnier». En même temps, ces dames,
ayant pris conscience de l'étrange vêture de leur
hôte, firent envoyer chercher à sa résidence, des
vêtements plus en rapport avec ses fonctions. Le cortège
repartit à travers la cité passant devant la
Cathédrale puis le Temple Neuf.
L'accueil à la «Stube» des Zorn remplie par le ban
et l'arrière ban de la faction, fut délirant
d'enthousiasme et le souverain du Saint Empire conquis par
l'exubérance et la magnificence de ses hôtes
imposés, dansa toute la nuit avec ses ravisseurs et ne regagna
son domicile qu'au matin suivant, à travers une ville
stupéfaite et goguenarde.
Le lendemain matin, vers midi, la foudre ayant provoqué un
incendie, le Magistrat déclencha l'alerte au feu avec doublement
des gardes aux portes, patrouilles dans les rues et mobilisation des
milices par quartier comme le prévoyait la coutume
strasbourgeoise. Le souverain sans doute encore mal remis de sa nuit de
«ribote», prit peur, redoutant qu'il ne s'agît d'une
émeute contre sa personne ou de l'une de ces révolutions
urbaines si fréquentes dans les cités
médiévales.
Pleinement rassuré sur la réalité, il ne cacha pas
son admiration pour les dispositions en vigueur et la
célérité des services en cause et en
félicita longuement le Magistrat. Avant de quitter la
République de Strasbourg et les rives du Rhin, il décida
de laisser un souvenir digne de lui à chacune des dames qui
avaient composé l'inoubliable farandole et leur offrit à
chacune un anneau en or. Cependant, si nombreuses étaient les
admiratrices du grand homme que toutes les réserves
aurifères de l'ensemble de la corporation des orfèvres de
la Ville ne suffirent qu'à fabriquer la moitié des bijoux
en question. Aussi quitta-t-il Strasbourg le 16 juillet 1414,
après avoir offert sur les rives du Rhin un repas d'adieu
à ses belles amies strasbourgeoises, en promettant à
celles qui n'avaient pas reçu leur cadeau de ne pas les oublier.
Or, chose extraordinaire, il tint parole et deux ans plus tard il leur
fit envoyer de Paris où il se trouvait, les anneaux manquants
qui leur furent remis sur ordre du Magistrat par le Secrétaire
de la Ville.
D'autre part, il octroya au savetier salvateur, l'autorisation de
placer sur le toit de son domicile, une girouette en forme de chaussure
pour rappeler l'aide apportée à son souverain.
Près de six siècles plus tard l'on peut encore admirer
cet ornement depuis la place du Marché aux-cochons-de-lait.
Version de Louis Schneegans, transmise à Auguste Stöber
Sigimond, roi de Hongrie et de Bohême, qui, le 21 juillet 1411,
fut
élevé à Francfort, sur le trône
impérial
allemand, par les Princes-électeurs, avait conquis la faveur de
Strasbourg; non seulement il avait confirmé le droit de tenir
une
grande foire annuelle, mais encore, selon son désir, on put la
tenir
quatorze jours avant et autant de jours après la Saint Jean; de
plus, il éleva les péages sur le Rhin, ce qui procurait
d'importants
bénéfices.
En retour, la Ville lui fit les plus brillantes réceptions
quand,
revenant d'Italie par la Suisse, il fit son entrée après
avoir remonté le Rhin. Ce fut dans la soirée du 7 juillet
1414. Quand la municipalité apprit que l'empereur se trouvait
à
deux lieues de Strasbourg, elle fit sonner toutes les cloches; de
nombreux
bateaux flottèrent au-devant de lui et l'accompagnèrent
jusqu'au
nouveau pont, où il débarqua, monta à cheval et
fut
reçu aux acclamations de tout le clergé, de la
noblesse,
de la municipalité et des corporations.
Devant lui et derrière lui, on portait des cierges. Avec sa
suite nombreuse, dans laquelle se trouvait Amédée, comte
de Savoie, à la tête de près de six cents chevaux,
il se rendit à la cathédrale. Sur la place,
s'était
assemblée une foule si dense que, au dire de Bernard Hertzog,
«l'Empereur
ne put la traverser pour arriver à la cathédrale»;
il se fit accompagner à son hôtel, le Lohnherrenhof,
aujourd'hui
Luxhof, dans la rue Brûlée. On ne le conduisit à la
cathédrale qu'après le repas du soir, quand la foule se
fut
écoulée.
La ville offrit à l'empereur «trois foudres de vin, un
de vin rouge et deux de blanc, et un broc de vermeil d'une valeur de
deux
cents gulden».
L'évêque, la municipalité, la bourgeoisie et la
noblesse se disputèrent l'honneur de rendre le séjour de
l'empereur aussi agréable que possible.
En ce temps-là, l'évêque et le Chapitre
étaient
en discussion avec la Ville, et Sigismond, pendant son séjour,
eut
fort à faire pour amener les deux partis à renoncer aux
hostilités
et à entendre parler de conciliation.
En ce temps-là aussi, duraient toujours les querelles qui
divisaient
depuis si longtemps les nobles familles de Zorn et de Mülhenheim;
on pouvait craindre des tumultes.
La municipalité fit donc monter une garde sévère
aux portes et sur les tours; chaque nuit la rue était
surveillée
en avant et en arrière du cortège impérial par
deux
compagnies de gens de guerre, de chacune soixante cavaliers et cent
fantassins
portant des torches soufrées.
Mais malgré ces discussions qui régnaient dans la ville,
et malgré l'émotion qu'elles pouvaient provoquer,
l'empereur
Sigismond était de belle humeur et parfois même d'une
gaîté
débordante. Les nobles dames et jeunes filles en particulier
eurent
lieu de s'applaudir de sa faveur et de son amabilité.
Déjà, l'empereur s'était bien distrait à
boire et à danser à la Pierre-à-Moulin, la salle
à
boire de ceux de Mülhenheim, quand une députation des dames
de la famille de Zorn l'invita à venir le lendemain dans leur
salle
de la Haute-Montée. Il répondit en souriant qu'il
viendrait
volontiers, mais qu'il ne savait pas le chemin et qu'elles auraient
à
venir le chercher.
Ces nobles dames ne voulurent pas qu'il eût parlé en vain.
Le lendemain matin, dès six heures, l'empereur entendit tout
à
coup frapper à la porte de sa chambre à coucher de
l'hôtel.
Sigismond, réveillé, sauta de son lit et, s'étant
rapidement enveloppé d'un manteau, se trouva nu-pieds en
présence
de quelque cent des plus belles dames et jeunes filles en beaux habits
de fête; elles lui rappelaient sa promesse de la veille et
l'invitaient
à les suivre à la Haute-Montée.
L'empereur, galant, accueillit les dames avec un sourire aimable et,
pour ne pas les faire attendre, il descendit avec elles l'escalier dans
le costume où il les avait reçues, nu-pieds et couvert
d'un
léger manteau. Au son des fifres et des tambours, la troupe
joyeuse
se mit en mouvement, l'empereur marchant en avant de son gracieux
cortège;
en chantant et en dansant, ils arrivèrent devant la
cathédrale
par la rue Brûlée et la rue de la Cathédrale. Non
loin
de là, dans la rue dite «Korbergasse», les dames
achetèrent
à l'empereur une paire de souliers pour sept kreutzer, les
passèrent
à ses pieds, puis entendirent avec lui la messe du matin et
l'amenèrent
enfin à la salle de la Haute-Montée, où il put
achever
de s'habiller.
L'empereur Sigismond avait passé sept jours à Strasbourg,
où il y avait, à ce moment, un extraordinaire concours
d'étrangers.
Königshoven dit: «A ce moment-là, il y avait dans la
ville trois frères, ducs de Peyeren (Bavière?) et le duc
de Lorraine et le margraff de Baden et le margraff de Röttel
(Rotteln?)
et aussi le junkherr (gentilhomme) Ludwig de Lichtenberg, et le sire
Margyse
de Vérone (marquis de Vérone?), et le Baschan de Soffey
(?),
et beaucoup d'autres princes, barons et comtes; il y en avait
soixante-deux,
sans les chevaliers et varlets, innombrables dans la ville. La ville
paya
ce que le Roi pendant le temps avait coûté, et le Roi a
été
sept jours à Strasbourg, et comme la ville a fait des cadeaux au
Roi et à tous les Princes et Seigneurs, tant qu'il y en avait,
cela
a coûté 1.500 florins».
Au moment de son départ, l'empereur offrit aux dames qui avaient
été pour lui des hôtesses si charmantes cent
cinquante
anneaux d'or en souvenir, c'est-à-dire autant qu'il avait pu en
faire acheter en ville. Mais, comme ce nombre ne suffisait pas à
les satisfaire toutes, il promit d'envoyer ceux qui manquaient; il tint
sa promesse.
Les nobles dames furent, paraît-il, si contentes du galant
empereur,
qu'elles ne le quittaient point, tant qu'il n'était pas en
affaires;
sur des bateaux, elles lui firent la conduite jusqu'à une lieue
en aval de Strasbourg et prirent avec lui un repas d'adieu sur une
verte
prairie où l'on s'arrêta.
De son côté l'empereur leur accorda longtemps encore son
amitié et ses bonnes grâces. En effet, en 1416, pour les
affaires
de l'Église, Sigismond se rendit en France; depuis le 1°
mars,
il était à Paris; le troisième jour du même
mois, le greffier de la ville de Strasbourg, Ulrich Meiger de Waseneck,
se présenta devant lui, pour lui faire un rapport au nom de la
Ville,
au sujet des démêlés avec l'évêque.
Non
sans intention, sire Meiger remit d'abord une lettre adressée
à
l'empereur par les dames de Strasbourg.
Aussitôt, l'empereur fut de bonne humeur, lui fit lire la lettre
à haute voix et en témoigna son plaisir. Puis le greffier
lui remit, toujours au nom des dames, une belle et riche chaîne
en
or, que Sigismond se passa aussitôt au cou. Après quoi,
l'empereur
fit danser sa compagnie et promit d'envoyer lui-même
d'Angleterre,
où il allait, toute sorte de belles choses pour les donatrices.
Chacun disait qu'on n'avait pas encore vu l'empereur aussi gai dans
tout
son voyage.
A Aix-la-Chapelle, où le souverain arriva le 25 décembre,
la première question qu'il posa à l'ambassadeur de
Strasbourg,
le chevalier Burggrat, fut pour s'informer des dames. Et il
reçut
cette réponse courtoise: «Sire, elles vous désirent
beaucoup».
Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond
Matzen,
Editions Publitotal Strasbourg (1976)Le faucon de l'Empereur Sigismond
Strabourg accueille, en 1414, l'empereur Sigismond. Un faucon aide le
souverain à résoudre une affaire de coeur.
Le 4 juillet 1414, Strasbourg était debout; les rues
étaient animées, les principales maisons à pignons
où résidaient les notables, les seigneurs et les membres
du Sénat avaient hissé leurs pavillons. Une foule de
curieux, de spectateurs, de paysans accourus des villages et municipes
voisins, des étrangers d'outre-Rhin se dirigeaient du
côté des deux rives du Pont-Neuf (pont Sainte Madeleine)
et prenaient leurs place pour jouir du meilleur point de vue.
Sigismond, roi de Hongrie et empereur d'Allemagne, venait à
Strasbourg, il arrivait de Bâle par le Rhin.
Sur un bateau magnifiquement pavoisé à mâts et
à banderoles, à voilure déployée et
à haut pont, arrivait l'empereur. Sur l'arrière
s'élevait le trône tendu de velours et de brocart jaune et
noir. Les drapeaux et les trophées, parmi lesquels brillait la
bannière rouge et blanche de la ville, enveloppaient les
colonnes du dai. Le pont était couvert de la nombreuse et
brillante suite de l'empereur, d'hommes d'armes et de clairons qui
entonnaient une marche guerrière.
A l'arrivée du bateau, le Pfennigthurm, appelé
à
tort Tour des Martyrs, hissa son double pavillon, et des
créneaux où se montraient les couleuvrines,
répondit par des salves aux clairons des héraults.
Près de la rive, sur la place du Sable, s'ouvrait une vaste
enceinte où l'on avait élévé un port pour
recevoir l'empereur.
Les archers à pied, les Reiter à cheval à
la solde
de la ville, arrêtaient l'élan et la fluctuation de la
foule, ceux-ci en barrant le passage, ceux-là en faisant avancer
ou reculer leurs chevaux.
L'empereur, ayant mis pied à terre, reçut les
félicitations de l'évêque, de l'Ammeister et
des
Stadtmeister ainsi que des divers membres du sénat. Puis
il vit
défiler devant lui les vingt-quatre tribus.
La noblesse de la curie de la Haute-Montée (Hoh-Steg), de
la
curie de la Meule, Mühlstein (rue du Coin du Pont-Neuf),
de la
curie de la Lettre, Brief (quai Saint-Nicolas), de la curie du
Bateau,
Schiff (rue de la Douane). Ils venaient, chaque tribu
après
l'autre, des différents points de réunion; ils
étaient richement montés et équipés, avec
suite et valets.
Après eux, les diverses corporations des métiers qui, en
1332, avaient fait une révolution dans l'Etat, et qui, de ce
jour, s'étaient emparés du gouvernement de la
république de Strasbourg, au détriment de la noblesse.
Ils avaient leurs bannières déployées avec
écussons et devises; tous armés, salades, hauberts et
piques, à cheval et à pied, suivant le degré de
fortune des tribus. Ils marchaient par pelotons avec officiers, Weibel,
Zingenmeister ou clairons comme des troupes bien
disciplinées et
aguerries.
L'ordre dans lequel les vingt tribus passèrent devant l'empereur
fut le suivant: Celle de l'Ancre, sous le drapeau de laquelle
servaient, d'après l'expression usitée alors, les
bateliers et les constructeurs de bateaux ou calfats; du Miroir,
les
marchands, les merciers; de la Fleur; des Fribourgeois,
les hommes sans
état, les musiciens, les hôteliers, les brasseurs; des
Drapiers, les marchands de drap; de la Lucerne ou Lanterne;
de la
Mauresse, les marchands de sel et de chandelles; des Echasses,
les
orfèvres, peintres, sculpteurs et toutes les professions
libérales; des Boulangers, les fariniers, les boulangers
et les
fabricants de pain d'épices; des Pelletiers; des Tonneliers;
des
Tanneurs; des Vignerons, les gourmets, les
dégustateurs, les
perruquiers et les fripeurs; des Tailleurs; des
maréchaux-ferrants; des Cordonniers; des Pêcheurs;
des
Charpentiers; des Jardiniers, les Maçons;
les poêliers et
artistes en poterie.
Sigismond loua la bonne tenue des métiers et surtout la
précision avec laquelle ils avaient exécuté le
défilé. Puis, l'empereur fut conduit dans le Luxhof
(Lohnherrn Haus) et la ville lui offrit un vase en argent de la
valeur
de 200 florins.
Chaque jour, depuis l'arrivée de l'empereur, la ville
était en continuelles fêtes. Il y eu joute sur l'eau,
vis-à-vis de l'église Saint-Guillaume. L'empereur y
assista avec le Landvogt de Haguenau et avec un grand nombre de
seigneurs et de barons accourus de tous côtés. Les belles
châtelaines, les matrones, les filles nobles et les bourgeoises
ne manquèrent pas d'assister à cette réjouissance.
Bien que l'évêque eût manifesté ses craintes
en faisant observer qu'on ne devait point déployer de couleurs,
les partis le firent cependant; aussi remarquait-on dans les barques
les couleurs de la tribu de la Meule et de la Haute-Montée, le
parti Guelfe et Gibelin, les couleurs des diverses corporations qui
étaient rivales et jalouses l'une de l'autre. Certes, cela
donnait à la fête beaucoup d'émulation et de
l'animation parmi les assistants. Aussi regardait-on de toutes parts
quels seraient ceux qui remporteraient le gloire de la journée.
Soudain une barque entra en lice: les deux rameurs ont le costume
mi-parti jaune et noir. C'est l'Empire qu'il représente. Grand
émoi, nouveaux cris; c'est à qui, maintenant, des
représentants des tribus, à qui montrerait le plus
d'adresse et d'agilité.
La Meule, la Haute-Montée et les différentes corporations
se disputent d'abord; puis vient le tour de la barque aux couleurs de
l'Empire. L'athlète qui se tient à la proue descend tous
ceux qui veulent combattre avec lui. Enfin la lutte va se terminer, il
ne reste plus que la Meule. En deux passes différentes, la Meule
est refoulée et l'athlète impérial est vainqueur.
L'empereur lui-même applaudit et l'Ammeister fut satisfait
de
l'heureuse issue de la journée pour complaire à son
illustre hôte. Sigismond fit demander le héros de la
fête. Le jouteur franchit l'échelle de corde et tomba aux
pieds de l'empereur. Les spectateurs regardèrent, les
têtes se tournèrent et tous les yeux se portèrent
du côté de la scène. L'empereur félicita
hautement le jeune homme, loua son adresse et sa
dextérité. «J'espère te revoir encore, lui
dit-il, je t'attends demain.»
Le lendemain, Daniel se rendit au
Luxhof qui était occupé par l'empereur et toute sa
suite.
Il était simplement vêtu et se fit annoncer comme le
héros de la joute de la veille.
Sigismond était à la fleur de l'âge, d'une
beauté mâle; il portait la barbe longue et des cheveux
bouclés ondoyaient sur ses épaules; ses yeux
étaient vifs, mais tantôt tristes, sombres ou gais; mais
son abord était très affable.
A l'arrivée de Daniel, il était seul, assis près
d'une table et s'amusait à agacer un faucon en lui jetant
quelques morceaux de viande.
«Ah! c'est toi, dit-il, en voyant le nouveau venu, approche pour
que je considère et que je t'entende. J'étais satisfait
hier de ton triomphe, tu as respecté mes couleurs. Dis-moi ce
que tu es et ce que tu fais?»
Alors le jeune homme avoua au prince ses peines et ses désirs,
et comme il parlait de son Odilla, l'empereur secoua la tête,
sourit et devint demi-rêveur.
- J'aime Odilla, mais son père est sénateur de cette
ville, dont certaines castes, bourgeoises ou nobles, sont bien
hautaines. Je me suis présenté à lui, je l'ai
supplié à genoux, j'ai fait parler mon âme. Il m'a
demandé ce que j'étais. Je lui ai dit mon nom et mon
origine, et n'écoutant que sa vanité, il m'a honteusement
renvoyé. Si cela n'eût été le père de
celle que j'aime, il aurait payé le sacrifice de ma
fierté; cer, quand on tombe à genoux devant quelqu'un et
que ce dernier ne vous relève pas, le suppliant vous quitte en
emportant avec lui une plaie dans le coeur. Cette Argentora, ce
Strasbourg est une ville qui m'a si bien reçu, qu'il serait
ingrat de ma part de lui en vouloir, puisqu'un de ses citoyens a
été si barbare envers moi.
- Tiens! Tiens? notre jouteur s'anime; mais bref, qu'était ton
père?
- Mon père était italien, il est mort hélas
dans un soulèvement populaire, excité par l'Empire. Nous
avons tout perdu, rang, richesse et patrie. Exilés, ma
mère et moi, nous vînmes dans cette ville, nommée
à juste titre ville libre, où nous trouvâmes aide
et soutien. Et aujourd'hui, au lieu de blasphémer contre
l'Empire, de te combattre face à face comme mon devoir
l'exigerait, je fais triompher tes couleurs. En te servant, je n'ai
écouté ni le cri de ma patrie, ni celui du devoir, mais
je n'ai écouté que mon coeur et mon amour. En cela, je
n'ai imité ni les Brutus, ni les Caton, ni les fortes âmes
de ma patrie. En suis-je plus lâche? c'est à toi de juger.
-Qui t'a appris à t'exprimer ainsi, à connaitre des faits
que beaucoup ignorent et que toi tu me cites avec tant de clarté?
Daniel lui répondit que c'était grâce aux bons
soins d'un vieux savant, du nom de Michaels.
«Très bien, tu pourras me servir, je penserai à
toi» et sur ce, il le congédia.
A la sortie de Daniel, l'empereur fit mander le sénateur et lui
proposa son nouveau protégé pour gendre.
«Jamais!» répondit le père courroucé,
qui ne put même retenir sa colère devant l'empereur en
personne.
Sigismond s'assombrit, prit le couteau de chasse qui était sous
sa main, et, sifflant à un faucon accroupi sur la traverse de la
fenêtre et qui vola aussitôt sur le pouce de son
maître, il fit sauter en l'air le chaperon de l'oiseau. Le faucon
étourdi s'envola dans la chambre.
A ce mouvement inattendu, le sénateur comprit la faute qu'il
avait commise, et se ravisa de suite.
«Très bien, c'est ainsi que je l'entends, dit l'empereur
sans faire semblant de rien. Tu dois t'honorer d'être
agréable à mes désirs et à mes droits,
étant l'hôte de ta ville. »
Le sénateur s'éloigna en se confondant en salutations et
en excuses.
Sigismond lui sourit et il reprit sur son doigt le faucon encore
effrayé qu'il caressa de l'autre main.
Quelques temps après, les noces furent
célébrées au Poêle-du-Miroir. C'était
le rendez-vous des ordres et de toutes les castes pour les grands jours
de fête. Comme c'était une noce de distinction
(Freyhochzeit), on déploya une grande pompe et un grand
luxe. Au
sortir du Dôme, les jeunes mariés furent salués de
toutes part par des acclamations et les Stadtpfeiffer firent de
la
musique sur la plate-forme... Des jeunes filles en blanc des
différentes curies et des enfants des diverses tribus se
placèrent de chaque côte du couple; ils chantèrent
des verselets (Hochzeit carmina), composés pour la
cérémonie.
Un grand nombre de clients du père d'Odilla, des membres de la
curie de la Lettre, des délégués de la tribu de
l'Ancre et des autres tribus, tous à pied se rendirent au
Poêle-du-Miroir, où un grand festin les attendait.
Daniel le rogneur d'or, 1857.
Strasbourg, vingt siècles de chroniques surprenantes, Jacques
Borgé, Nicolas Viasnoff, Editions Balland, 1982
Gutenberg à Strasbourg (1434-1444)
On dit que c'est en voyant les vignerons alsaciens presser leur
raisins,
que Gutenberg eu l'idée de sa presse à imprimer.
Il mit également au point une encre nouvelle,
complètement différente
de celle utilisée jusque là par les copistes.
Dans les années suivantes, l'invention achoppa certainement sur
des problèmes techniques (et financiers): fabrication d'alliages
de duretés variables, production d'encres grasses et fluides,
mise
au point de la presse.
Gutenberg était encore loin de son but quand il quitta
Strasbourg
en 1444.
Il aurait été effrayé par l'arrivée aux
portes de Strasbourg, le 18 septembre 1444, du dauphin Louis, le futur
roi Louis XI, à la tête d'une bande
d'«Écorcheurs».
J'ai écrit ce texte après avoir
compulsé
une vaste bibliographie et visité le
Musée Suisse du Papier à Bâle. Je recommande la
visite du Musée
Gutenberg à Mayence.
juillot@in2p3.fr Pierre
JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg La légende de l'invention de l'imprimerie
L'an 1440, soit une année après que la flèche de
la
cathédrale eût été achevée, un
habitant
de «Fronhof», libraire à l'enseigne de la Ménagerie,
inventa l'art d'imprimer. Il s'appelait Jean Mentelin.
C'était un homme patient et doux; il parlait volontiers le
latin.
Il eut l'idée de sculpter, sur l'extrémité de
petites
tiges de bois, la forme des lettres, et ces tiges placées
à
côté les unes des autres formaient, quand on les
appliquait
sur le papier, des lignes toutes semblables à des lignes
manuscrites.
Puis il inventa une presse, pour reporter sur le papier la marque de
ces
lignes. Il obtint des résultats si surprenants que personne ne
voulut
croire que les livres qu'il montrait n'étaient pas écrits
à la main.
Or, ceux qui vivaient du métier de scribes conçurent
une grande amertume de par la découverte du sieur Jean Mentelin.
L'un d'eux vint lui proposer ses bons offices et fut
agréé.
Il travailla durant un an chez Mentelin, captant les bonnes
grâces
de cet homme sans méfiance qui lui confia tous les secrets de
son
art.
Un jour, ce scribe disparut et l'on apprit à peu de temps de
là que Jean Gutenberg, de Mayence, l'avait agréé
comme
aide principal pour l'aider dans les recherches qu'il faisait depuis
des
années, sans arriver aux résultats extraordinaires
obtenus
par le Strasbourgeois Mentelin. Le félon lui apporta tous les
secrets
qu'il tenait de son ancien maître, et Gutenberg peu à peu
se méfia de cet homme qui se vantait d'être l'auteur d'une
si belle découverte.
Plus tard, un bourgeois de Strasbourg vint rendre visite à
Gutenberg
et reconnut dans son officine celui qui travaillait jadis chez
Mentelin.
Il en fit part au maître qui, outré dans son
honnêteté,
chassa le félon hors de sa maison et partit pour Strasbourg,
décidé
à rendre hommage à celui qui avait réalisé
ce que lui, Gutenberg, cherchait depuis si longtemps. Mais il trouva
fermée
la maison de Mentelin. Il s'informa auprès des voisins qui lui
dirent
que celui qu'il cherchait était à la cathédrale.
Il
s'y rendit et ne trouvant personne qui correspondît au
signalement
qu'on lui avait donné de celui qu'il cherchait, il demanda
à
l'un des sacristains s'il n'avait pas vu le sieur Mentelin. L'autre
parut
étonné de cette question, fit signe à Gutenberg de
le suivre, le fit entrer dans une chapelle, lui montra une pierre
tombale,
et dit: «Le sieur Mentelin est ici. Il est mort de douleur parce
que sa découverte lui a été volée!»;
Gutenberg lut l'inscription:
«Moi, Jean Mentelin, suis ici enterré après maintes
peines; moi qui par la grâce de Dieu ai le premier, ici, à
Strasbourg, imaginé les caractères pour l'impression des
beaux manuscrits. Dieu m'a lui-même choisi ce monument, sans
doute
en récompense de ma découverte de l'imprimerie. Que cette
cathédrale soit pour moi un mausolée».
Gutenberg se mit à la recherche de celui qui avait
fabriqué la
presse de Mentelin. C'était un tourneur de la petite rue des
Marchands,
appelé Conrad Sahspach. Il fabriqua d'autres presses pour le
maître
de Mayence qui s'établit à Strasbourg, où il
produisit
ses plus belles oeuvres, n'oubliant jamais celui à qui il devait
sa gloire et sa richesse.
Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond
Matzen,
Editions Publitotal Strasbourg (1976)Les saisons alsaciennes de Goethe
Le
250e anniversaire de la naissance de Goethe,
samedi 28 août 1999, a été fêté
à
Francfort-sur-le-Main, où il est né en 1749, et à
Weimar, où il est mort en 1823. Mais aussi en Alsace. Car
l'Alsace ne
fut pas pour rien dans sa vie et son oeuvre.
Pour 3 000 euros (19 700 F), on peut s'offrir
en Allemagne la nouvelle édition luxueuse des oeuvres
complètes
de Johann Wolfgang von Goethe, publiée
par le Deutscher Klassiker Verlag. C'est l'un des symboles de cette
«année
Goethe» qui se décline
jusque sur les parapluies, les montres, les tasses à café
ou les verres de schnaps chez nos voisins d'outre-Rhin.
De Strasbourg à Ensisheim
De ce côté-ci du fleuve, il n'est pas interdit de
marquer aussi le 250e anniversaire de la naissance d'un des plus grands
écrivains et poètes de langue allemande. Car Goethe
passa seize mois en Alsace, et y fêta ses 21 ans. Il y fut
étudiant
en droit et en repartira avec sa licence commencée à
Leipzig.
Il y fut aussi grand « dévoreur » de la
culture
française. Il y fut enfin amoureux, et l'on sait de quelle
manière
l'idylle avec Frédérique Brion, la fille du pasteur de
Sessenheim,
lui inspira de nombreuses pages.
L'amour de Frédérique
«Il sera un défenseur passionné de l'art
et de la culture allemande - et c'est à Strasbourg que
(paradoxalement?)
il le devint», écrit Jean-Paul Sorg de Goethe.
Ce serait là qu'il approfondit son amour de la langue allemande,
se sentant écarté des
« sanctuaires »
francophones. Ce serait là qu'il lut pourtant Rousseau,
Montesquieu,
Diderot, Voltaire, et -sur les conseils de Herder- Homère,
Shakespeare
et les pseudo-poèmes gaéliques d'Ossian, parus en 1760,
mais
de fait écrits par le poète Macpherson James. Ce serait
là
qu'il s'éblouit d'architecture gothique. Ce serait là
qu'il
affina son goût pour les textes anciens et les chansons
populaires,
les Lieder qu'il collecta dans la campagne alsacienne.
Sources:
«Goethe et l'Alsace» par Jean-Paul Sorg dans Saisons
d'Alsace,
nº128 (été 1995)
article «Goethe»
de Raymond Matzen dans l'Encyclopédie d'Alsace, éditions
Publitotal
Encyclopédia universalis ; archives DNA.
Koutouzov à Strasbourg
A Potsdam, Frédéric le Grand le reçut longuement,
l'assurant combien il avait été heureux de le voir
survivre
à cette terrible blessure. On suppose que la conversation tourna
autour de l'art de la guerre. Il séjourna assez longtemps
à
Berlin et rencontra des officiers généraux; en Autriche,
on sait qu'il fut reçu par le célèbre
maréchal
Laudon. Auprès de tous, il s'informa de l'organisation des
armées.
juillot@in2p3.fr Pierre
JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg
Mozart passa environ trois semaines à Strasbourg. Il y était déjà connu, admiré, et les musiciens profitèrent de son séjour pour lui faire fête : le facteur d'orgue Silbermann, Heppe, l'organiste de la cathédrale, le violoniste Franck, Beyer et le maître de chapelle Richter qui - c'est Mozart qui nous l'apprend - buvait, malgré ses soixante-dix-huit ans, une vingtaine de bouteilles de vin par jour... au lieu des quarante qu'il avait coutume d'absorber précédemment.
Ainsi que Goethe l'avait remarqué déjà, Strasbourg était une ville très française d'esprit, de culture et de sentiment. C'était pour se former aux manières françaises que le jeune étudiant de Dresde était venu s'y polir, s'y façonner selon «le goût latin» et y raffiner sa «simplicité tudesque».
La musique française triomphait donc aussi à Strasbourg, et le jeune génie de Mozart conservait un caractère trop étranger pour être goûté d'un public alsacien, qui peut-être se piquait de renchérir sur l'esprit parisien. «Ici, tout est très pauvre....» écrit-il à son père, le 15 octobre 1778. Peu de mélomanes, surtout pour un musicien allemand, dont les succès à Paris n'avaient pas encore conquis Strasbourg. Ses nouveaux amis le mirent en garde contre l'imprudence qu'il commettrait, s'il voulait donner un concert, à engager un orchestre et à risquer de gros frais : l'« illumination » de la salle, déjà, coûtait très cher. Wolfgang se résigna donc à annoncer un récital par souscriptions, pour le 17 octobre; et bien lui en prit, car, sans cela, toute la recette, qui se montait à trois louis d'or, y aurait passé. Si le succès pécuniaire de l'opération fut médiocre, puisque, sur ces trois louis, deux furent absorbés par la location de la salle et l'impression des billets, en revanche les applaudissements ne manquèrent pas. «Le principal bénéfice a consisté dans les bravos et dans les bravissimos qui ont volé vers moi de toutes parts, sans compter que le prince Max de Deux-Ponts a honoré la salle de sa présence», annonce-t-il fièrement à Salzbourg, dans sa lettre du 26 octobre. «Que tout le monde ait été content, je n'ai pas besoin de vous le dire. Là-dessus, je voulais aussitôt partir, mais on m'a conseillé de rester encore jusqu'au samedi suivant et de donner un grand concert au théâtre.» Fort du succès du précédent récital, Mozart, cette fois, avait fait les choses grandement; il pensait que la présence de l'orchestre attirerait un public plus nombreux; ses amis le croyaient aussi, mais il fallut déchanter. La recette fut aussi pauvre «à la surprise, au dépit et à la honte de tous les Strasbourgeois», ajoute-t-il ; mais il ne s'agit, bien entendu, que de ses amis, et des amateurs de musique; et ils ne devaient pas être très nombreux, car le directeur du théâtre, Villeneuve, «s'est emporté, mais là, comme il faut, en injures contre les habitants de cette détestable ville». Mozart compare plaisamment, et tristement aussi, l'assistance clairsemée dans la salle à une grande table de quatre-vingts couverts, en T, avec seulement trois personnes à dîner. Par surcroît, il faisait un froid horrible, et ce théâtre aux trois quarts vide glaçait l'esprit, le corps et le coeur.
Heureusement, l'enthousiasme des auditeurs compensa leur petit nombre. «À force d'applaudir et de battre des mains, ils m'ont autant fait mal aux oreilles que si tout le théâtre eût été plein. Tous ceux qui étaient là ont ouvertement et à haute voix exprimé leur mécontentemcnt de leurs propres concitoyens. Moi, je leur ai dit à tous que, si j'avais eu le bon sens de deviner qu'il viendrait si peu d'auditeurs, j'aurais très volontiers donné le concert gratis, rien que pour avoir la satisfaction de voir le théâtre plein.» En réalité Mozart n'avait pas besoin de voir devant lui une foule d'auditeurs, pour se donner: il suffisait pour cela qu'il sentit une sympathie sincère, une admiration intelligente, émaner d'une assistance même peu nombreuse. La réponse de l'auditeur à l'artiste, l'adhésion, la communion qui s'établit, ou qui ne s'établit pas, entre l'artiste et la salle, tous les exécutants, tous les comédiens savent bien qu'elles ne sont pas toujours en proportion du nombre. À vingt-deux ans, Mozart restait encore l'enfant qu'électrisait, quinze années plus tôt, la présence d'un musicien ou d'un véritable amateur, mais que glaçait un public mondain, indifférent, dédaigneux ou bavard. À Strasbourg, si les deux concerts qu'il a donnés lui ont rapporté en tout deux louis - «les frais de la musique qui est très, très mauvaise, mais qui se fait bien payer, de l'illumination, de la garde, de l'impression du programme, de tous les gens postés aux entrées, etc., ont absorbé une grosse somme» - le froid de la salle ne lui est pas monté jusqu'à l'âme. «Ah! je me suis bien réchauffé! Pour montrer à Messieurs les Strasbourgeois que je ne me souciais pas du tout de l'événement, j'ai joué beaucoup, beaucoup, pour mon plaisir, notamment un concerto de plus que je n'avais promis, et à la fin, longtemps, en improvisation. » On peut dire qu'avec tous ces bis dont un seul, déjà, était constitué par un concerto, Strasbourg en avait pour son argent...
Avant de regagner Salzbourg, avec la triste perspective de se retrouver esclave des caprices et de la sévérité maussade du prince-archevêque, Mozart voulut se donner la joie de revoir Mannheim....
Le 28 mars 1777, Wolfgang Amadeus Mozart présentait sa démission à l'archevêque de Salzbourg. Ce geste confirme son intention à l'époque de quitter cette ville pour se chercher une situation ailleurs. Le 23 septembre au matin, accompagné de sa mère, Wolfgang quittait Salzbourg. C'est en somme le prélude de son voyage à Paris qui ne se décidera vraiment que plus tard, à Mannheim.
Plein d'espoir, exemple vivant et unique de précocité musicale, mais, par contre, sans expérience pratique et dépourvu du sens des réalités de la vie, Mozart s'oriente d'abord vers Munich. Il est alors âgé de vingt et un ans et demi. N'ayant trouvé aucun emploi dans cette ville, il la quitte et s'achemine vers Augsbourg. Au passage, il s'arrête au château de Hohenaltheim, chez le prince de Ottingen-Wallerstein, pour se diriger ensuite vers Mannheim où il arrive le 3 octobre.
Mannheim était au XVIII° siècle considérée comme le centre de l'art musical, voire même le siège de la plus importante école de toute l'Europe. Mozart, animé des plus légitimes ambitions et débordant de vitalité, s'employa à se mettre en valeur auprès du prince-électeur palatin, tout en cherchant à imposer sa personnalité à la vie musicale de Mannheim. Il y élargit certes le cercle de ses connaissances, mais ne parvint cependant à obtenir la situation qu'il convoitait.
Durant son séjour dans cette ville, Mozart passa quelque temps dans la famille Wendling qui était d'origine alsacienne; puis il se lia d'amitié avec la famille Weber qui avait une fort jolie fille, Aloysia, laquelle cultivait le chant et dont il tomba amoureux. Bien qu'elle l'éconduisit par la suite, son penchant pour cette jeune fille devait jouer un rôle primordial dans son voyage, sinon dans sa vie. Las de l'incertitude des promesses qui lui étaient faites, le jeune Wolfgang commence à trouver la vie insupportable à Mannheim et il projette de partir en Italie avec la charmante cantatrice Aloysia Weber.
Il en instruisit son père Léopold Mozart, qui ne vit d'autre remède à la situation que de l'envoyer le plus tôt possible à Paris. Des lettres paternelles, il ressort bien que le voyage en Italie ne pouvait avoir lieu. Mozart déféra au désir de son père et consentit à se rendre à Paris.
C'est ainsi que fut décidé finalement le voyage dans la capitale, centre d'attraction universelle pour la famille Mozart. Le 14 mars 1778, la mère et le fils quittaient Mannheim pour arriver à Paris le 23 mars, sans marquer de temps d'arrêt à Strasbourg. Nanti de nombreuses recommandations paternelles, Mozart se place en toute confiance sous la tutelle du spirituel baron de Grimm. Paris connaissait déjà «l'enfant prodige» qui, 14 ans auparavant, avait obtenu de grands succès dans les salons parisiens. Toutefois, de ses 303 compositions déjà parues, peu étaient connues dans la capitale. D'autre part, Mozart y arrivait à une époque particulièrement mouvementée où s'opposaient les Puccinistes et les Gluckistes.
Grâce au baron de Grimm, Mozart obtint bien quelques travaux, mais qui ne suffirent pas à faire face aux dépenses de sa vie parisienne. C'est alors que, pour y subvenir, son père, resté à Salzbourg, s'endetta de plus en plus, comme l'établit sa correspondance; sa dette s'élevait alors à près de 1.000 florins.
Un plus grand malheur allait frapper Mozart qui, le 3 juillet, écrivait à son ami l'abbé Bullinger: «Partagez ma souffrance, mon ami, c'est le jour le plus triste de ma vie; au moment où je vous écris, il est 2 heures du matin, il faut que je vous le dise: ma mère, ma chère mère n'est plus, Dieu l'a rappelée auprès de Lui». En effet, la mère de Mozart était morte à Paris la veille, le 2 juillet 1778.
Son père n'eut plus alors qu'un seul désir, ramener son fils auprès de lui à Salzbourg. À cet effet, il tenta habilement des démarches à l'archevêché où un emploi était vacant. Ainsi prit fin le séjour de Mozart à Paris, qui s'y était déroulé sous des auspices peu favorables. Il convient de souligner que cette note pessimiste ne contient aucun reproche à l'encontre de la société parisienne et encore moins à l'ami et protecteur de Mozart, le baron de Grimm.
Le séjour à Paris avait été bien trop court pour que Mozart, âgé de 22 ans, y imposât sa personnalité et réalisât ses desseins. L'époque du Roi Soleil n'avait-elle pas rassemblé à Paris tous les grands esprits? Aussi est-ce avec une certaine déception et quelque peu déprimé que le jeune maître quitta la capitale le 26 septembre 1778.
Le désir de Léopold Mozart, de revoir au plus tôt son fils ne se réalisa pas d'emblée. Wolfgang, qui manifestait une profonde aversion pour sa ville natale, prit tout son temps pour le retour.
«Nous partons demain pour Strasbourg», écrivait-il de Nancy à son père en date du 8 octobre. Il avait des amitiés à Strasbourg. Durant son séjour à Mannheim, il s'était lié, comme on le sait, avec la famille Wendling, en particulier avec le flûtiste Jean Baptiste Wendling (1726-1797), première flûte à l'orchestre de la cour de Mannheim, artiste distingué, applaudi à Paris et à Londres, et que Frédéric le Grand lui-même tenait en grande estime. Mozart avait d'ailleurs été le professeur d'Augusta Wendling (la célèbre Guscht'l des lettres de Mozart), fille de Jean Baptiste Wendling, et à laquelle il dédia certaines compositions (voir Köchel-Verzeichnis 308-486a). À l'origine, Jean Baptiste Wendling, qui était également un ami personnel du baron de Grimm, aurait dû accompagner Mozart à Paris, et le voyage eût été peut-être alors plus fructueux. Mais à ce moment-là, comme on le sait, il était absorbé par son projet de voyage en Italie. Un autre membre de la famille Wendling, François Antoine, violoniste à la cour, était aussi un ami intime de Mozart. Et puis, il convient d'ajouter que beaucoup de personnalités marquantes du monde musical de Strasbourg sortaient alors de l'école de Mannheim. Ses relations avec la famille Wendling lui permirent d'élargir le cercle de ses connaissances. Il est probable que Mozart fut l'hôte du banquier J. Ph. Franck qui entretenait des relations épistolaires avec la famille Mozart.
C'est à Strasbourg qu'il fit la connaissance du célèbre facteur d'orgues et archéologue Jean André Silbermann, de son frère Jean Henri Silbermann, le non moins réputé facteur de pianos. Entre temps, il entra en relations avec Sixtus Hepp, l'organiste du Temple-Neuf, qui jouissait d'une très grande réputation et qu'on plaçait parmi les meilleurs pianistes de la deuxième moitié du XVIII° siècle. Il était très recherché comme professeur. Il y a lieu d'y ajouter François Xavier Richter, compositeur distingué et maître de chapelle de la cathédrale de Strasbourg.
Dès son arrivée à Strasbourg, Mozart y reçut le plus chaleureux accueil de l'élite musicale qui le pria de donner un concert. Strasbourg avait, tout comme Paris, un niveau artistique fort élevé. Il y existait plusieurs orchestres, notamment celui de la cathédrale, du Temple-Neuf et de la ville de Strasbourg. L'activité musicale y était très intense, puisque l'orchestre de la ville arrivait à donner jusqu'à 30 concerts d'abonnement par an, ceci sans compter de nombreuses auditions religieuses et autres manifestations musicales.
Le 17 octobre, Mozart donnait par souscription son premier concert
à Strasbourg, dans la Salle du Miroir, rue des Serruriers n°
29 (au coin de la rue Gutenberg d'aujourd'hui).
La Salle du Miroir et la Salle de la Mauresse furent au XVIII°
siècle les plus grandes salles de concert; c'est là que
furent
donnés les concerts sous la direction de François Xavier
Richter, maître de chapelle de la cathédrale, Jean
Philippe
Schoenfeld, chef d'orchestre du Temple Neuf et plus tard directeur de
la
musique de la ville de Strasbourg, et Ignace Pleyel, successeur de F.
X.
Richter.
«Ici je mène une vie bien pauvre, écrivit Mozart à son père; cependant je donnerai après-demain, samedi le 17, tout seul (pour ne pas avoir de frais) et par complaisance pour quelques bons amis, amateurs et connaisseurs, un concert par souscription, car, avec l'orchestre et l'éclairage, le tout me reviendrait à plus de 3 louis d'or, et qui sait si nous réussirons à en ramasser autant.» Ce pessimisme était justifié.
Le jeune Mozart, étant peu connu du grand public strasbourgeois, ne réussit qu'à grouper l'élite musicale, si bien que cette manifestation fut décourageante pour lui au point de vue financier.
Par contre, l'artiste obtint un succès immense. Les cris de bravo et de bravissimo d'un public enthousiasmé retentirent avec une insistance inaccoutumée. Parmi les auditeurs se trouvait le prince Max de Deux-Ponts qui s'associa aux frénétiques applaudissements. Mozart avait l'intention de quitter Strasbourg dès le lendemain, mais ses amis strasbourgeois le pressèrent à donner un deuxième concert. Cette fois on choisit le théâtre. Rien ne fut négligé pour la propagande en faveur de cette soirée, l'orchestre de la ville de Strasbourg même devait en rehausser l'éclat. La date en fut fixée au 24 octobre.
Ce fut une seconde déception, tout au moins du point de vue financier, pour le jeune Mozart. Déduction faite des cachets élevés versés aux musiciens, qui, d'après lui, étaient médiocres et se firent bien payer, des frais d'éclairage, imprimés, service d'ordre, personnel, il ne restait que 3 louis d'or. Mais quel succès, un éclatant succès sans précédent. Les rares auditeurs applaudirent avec une telle violence, une telle frénésie que «les oreilles lui faisaient mal» écrit-il. Par la même occasion, les admirateurs de Mozart manifestaient leur mécontentement à l'endroit de leurs concitoyens ayant boudé une si grandiose manifestation artistique.
Profondément touché par les applaudissements prolongés qui n'en finissaient plus, Mozart ajouta au programme, en supplément, un concert de piano où l'improvisation eut une très large part. Ce concert laissa une certaine amertume au grand artiste qui se sentait découragé de jouer devant une salle presque vide. «avais les mêmes recettes, écrit-il à son père au lendemain de ce concert, qu'au précédent, ceci à la surprise, au regret et à la honte de tous les Strasbourgeois. J'ai fait remarquer que si j'avais pu prévoir pareille chose, j'aurais donné le concert gratuitement pour avoir au moins la satisfaction de jouer devant une salle comble. Et en vérité, rien n'est plus triste qu'une grande table de 80 couverts avec 3 convives seulement.»
«Toutefois, ajoutait-il, Strasbourg m'a comblé d'honneur et de gloire» ... Et Mozart se proposait de poursuivre son voyage de retour le 26 octobre, quand des pluies persistantes causant de grandes inondations, en retardèrent son départ. Sur les insistances de ses amis strasbourgeois, il consentit encore à donner un troisième concert, réservé à un petit cercle d'amis et qui se tint le 31 octobre, jour de sa fête. Les recettes, cette fois, furent meilleures. L'essentiel pour lui était de s'être réconcilié avec les Strasbourgeois, et dès lors, Strasbourg lui devint de plus en plus sympathique. Les dernières lettres à son père sont empreintes d'une fierté, d'une satisfaction bien légitimes: «Strasbourg, écrit-il, ne peut plus se passer de moi, et vous ne pouvez croire combien je suis honoré et aimé ici. Tout le monde me connaît...»
Mozart devint l'idole des Strasbourgeois. Durant la dernière semaine de son séjour, il joua publiquement sur les célèbres orgues de Silbermann, à l'église St-Thomas, au Temple-Neuf et vraisemblablement à la Cathédrale. Le dimanche 26 octobre, il assista à la première audition d'une messe de François Xavier Richter, qu'il qualifie dans ses lettres de composition charmante. Dans cette même lettre, il présente François Xavier Richter comme un ivrogne. Cette affirmation est déplacée et blessante. Mozart a d'ailleurs souvent émis des jugements analogues sur d'autres personnalités, tel que celui porté sur Voltaire dans sa lettre du 3 juillet 1778, où il écrit notamment : «Je vous fais part de la nouvelle qui vous est sans doute déjà parvenue, celle de la mort de Voltaire, l'athée, le mécréant qui - légitime récompense - a crevé comme un chien... » Ceci établirait la double personnalité du compositeur, réunissant en une même personne celle d'un Tamino et d'un Papagéno. Il est à présumer que Mozart ne se serait pas abaissé à un langage aussi vulgaire s'il avait pu prévoir sa propre fin si misérable. Mozart fut enterré en 3° classe. Le peu d'amis qui l'accompagnèrent à sa dernière demeure l'abandonnèrent aux portes de la ville de Vienne, craignant les intempéries qui sévissaient à ce moment-là. Sa dépouille mortelle fut jetée, comme celle d'un criminel, dans une fosse commune pour y reposer avec 40 autres. Et le lieu fut oublié à jamais.
Mais revenons à Strasbourg et à Richter. Il ne faut
pas
oublier que ce dernier, écrivain didactique fécond,
sortait
de l'école de Mannheim et qu'avec lui une vie musicale
extraordinaire
prit naissance à Strasbourg. Nous avons eu l'occasion, au cours
du Festival de Strasbourg de 1953, et ce durant la matinée
réservée
aux contemporains de Mozart, d'apprécier la haute valeur
artistique
de François Xavier Richter qui, véritable
précurseur,
eut une influence déterminante sur les disciples de
l'époque.
Comme compositeur, il nous a laissé plus de 60 symphonies, 24
sonates
et quantité de psaumes, motets et arrangements.
Il n'est pas exclu que Mozart, comme il le laisse entendre dans sa
dernière lettre, n'ait convoité la succession de Richter
comme maître de chapelle de la cathédrale, et il est
vraisemblable
qu'il n'aurait pas refusé cet emploi.
Le jeune Mozart reprit donc le chemin du retour avec la satisfaction intérieure que Strasbourg lui ait rendu un plus profond hommage que Paris. Il quitta Strasbourg le 3 novembre 1778 pour s'acheminer par Mannheim et Munich vers Salzbourg où de nouvelles déceptions attendaient l'immortel génie.
Comme vous le voyez, je suis encore ici, et cela sur le conseil de
M.
Frank et d'autres personnages fameux de Strasbourg; mais demain je
partirai.
Dans la dernière lettre, qui, je l'espère, vous est
parvenue
à point, je vous ai écrit que je donnerai, samedi le 17,
un genre de concert sous forme réduite, parce qu'ici il est
encore
plus difficile de donner un concert qu'à Salzbourg. Cela est
naturellement
du passé maintenant; j'ai joué tout seul; je ne me suis
pas
fait accompagner du tout, pour n'avoir rien à débourser;
bref, j'ai fait une recette de 3 louis d'or bien comptés; mais
ma
plus grande joie me vint des bravos et des bravissimos qui fusaient de
toutes parts; même le prince Max de Deux-Ponts (Zweibrücken)
honora, lui aussi, la salle de sa présence. Inutile de vous dire
que tout le monde était content. À ce moment-là,
j'ai
voulu partir sans plus tarder, mais on m'a conseillé de rester
encore
jusqu'au samedi suivant et de donner un grand concert au
théâtre.
Or, ce soir-là, j'ai eu la même recette, à
l'étonnement,
au dépit et à la honte de tous les Strasbourgeois. Le
directeur,
M. Villeneuve, fulminait sur un de ces tons contre les habitants de
cette
ville absolument détestable. J'ai fait, il est vrai, une recette
plus importante, mais les frais de l'orchestre (très mauvais et
se faisant pourtant fort bien payer), l'éclairage, les
imprimés,
la garde, la foule de gens postés aux entrées, etc., tout
cela m'a coûté une somme énorme; mais il me faut
avouer
qu'à la suite des applaudissements et des bravos que les
oreilles
me faisaient si mal qu'on les aurait dit assourdies par les bruits de
toute
une salle en délire; tous ceux qui y étaient
présents
ont critiqué ouvertement et à haute voix leurs propres
concitoyens
et je leur ai dit à tous que, si mon bon sens m'avait permis de
prévoir une participation si minime, j'aurais très
volontiers
donné ce concert gratuitement, tout simplement pour avoir le
plaisir
de voir le théâtre plein; et, en fait, j'aurais
préféré
cela, car, ma parole, rien n'est plus triste à voir qu'une
grande
table de 80 couverts avec seulement en tout et pour tout 3 convives.
Et puis, il faisait si froid. Mais moi, je me suis bien
réchauffé,
et pour montrer à ces Messieurs les Strasbourgeois que je
n'attachais
pas une grande importance à leur absence, j'ai fait beaucoup de
musique pour ma propre distraction, j'ai donné un concerto de
plus
que je n'avais promis, et à la fin j'ai improvisé pendant
un bon moment. À présent cela est passé; du moins
en ai-je retiré de l'honneur et de da gloire.
J'ai accepté 8 louis d'or de M. Schertz, simplement par
précaution,
car on ne peut jamais savoir ce qui peut arriver en voyage, et tenir
vaut
toujours mieux que courir. J'ai lu la lettre si sincère, si
bienveillante,
si paternelle que vous aviez adressée à M. Franck, parce
que vous vous faisiez tant de soucis à cause de moi1).
Assurément, vous ne pouviez pas savoir ce que j'ignorais
moi-même
lorsque je vous ai écrit de Nancy, à savoir que je devais
attendre si longtemps une bonne occasion. Soyez sans crainte en ce qui
concerne le marchand qui voyage avec moi; c'est l'homme le plus
honnête
du monde; il se soucie bien plus de moi que de lui-même, et, pour
me complaire, il passera par Augsbourg et par Munich et ira
peut-être
même à Salzbourg. Nous pleurons tous les deux chaque fois
que nous nous disons que nous devrons un jour nous séparer. Ce
n'est
pas un homme lettré, mais un homme qui a de l'expérience,
et nous vivons ensemble comme des enfants. Quand il songe, lui,
à
sa femme et à ses enfants, qu'il a laissés à
Paris,
il faut que je le console moi, et quand il m'arrive, à mon tour,
de penser à ma famille, c'est lui qui me réconforte.
Mozart n'expédia pas tout de suite cette lettre, mais l'ayant interrompue, il la continua quelques jours plus tard:
Le 31 octobre, le jour de la fête de mon saint et glorieux
patron,
je me suis amusé durant quelques heures, ou mieux encore, j'ai
amusé
les autres. Sur les nombreuses instances des MM. Franck, de Berger,
etc.,
j'ai de nouveau donné un concert, qui m'a rapporté net un
louis d'or, déduction faite des frais (qui, cette fois-ci, n'ont
pas été élevés).
D'après ce qui précède,
vous pouvez vous faire une image de ce qu'est Strasbourg en
réalité.
Je vous ai écrit plus haut que je partirai le 27 ou le 28, mais
cela ne m'a pas été possible, parce qu'il y a eu ici
soudainement
inondation, qui a causé beaucoup de dégâts; cela
vous
le lirez bien dans les journaux. On ne pouvait donc pas partir, et ce
fut
là l'unique raison qui m'ait incité d'accepter
l'invitation
de donner encore un concert, car, de toute façon, il me fallait
attendre.
Dimanche, je partirai en diligence en direction de Mannheim. Ne vous
en faites pas! À l'étranger, il faut faire ce que des
gens
plus expérimentés que vous vous conseillent. La plupart
des
étrangers qui se rendent à Stuttgart (N. B. en diligence)
ne tiennent pas compte des huit heures supplémentaires, parce
que
la route et la diligence sont meilleures sur ce trajet. À
présent,
mon très cher et très bon père, il ne me reste
plus
qu'à vous adresser mes voeux les plus cordiaux à
l'occasion
de votre prochaine fête.
Mon très cher père, je vous
souhaite de tout coeur tout ce qu'un fils, qui estime et chérit
son cher père bien-aimé, peut souhaiter à ce
dernier.
Je remercie le Dieu Tout-Puissant de vous avoir permis à nouveau
de voir ce jour en pleine santé et je ne lui demande qu'une
seule
grâce, celle de pouvoir, tous les ans, durant toute ma vie, venir
vous exprimer mes voeux (et j'ai l'intention d'en vivre beaucoup
encore!).
Autant ce désir pourra vous paraître bizarre et
peut-être
même ridicule, autant il est sincère et bien
intentionné,
croyez-le-moi bien.
J'espère que vous avez reçu ma dernière lettre
de Strasbourg, écrite le 25 octobre. Je ne veux plus rien dire
de
M. Grimm, cependant je ne puis omettre de vous dire que sa sotte
idée
de précipiter notre départ est la raison pour laquelle
mes
sonates ne sont pas encore gravées, je veux dire qu'elles ne
sont
pas encore au net - ou du moins que je ne les ai pas encore entre mes
mains
- et que, si elles me sont remises, je les trouverai probablement
pleines
de fautes. Si j'étais seulement resté 3 jours de plus
à
Paris, j'aurais alors pu les corriger moi-même et les emporter!
Le
graveur était désespéré lorsque je lui ai
dit
que je ne pouvais plus les corriger moi-même, mais que
j'étais
obligé d'en charger quelqu'un d'autre. Pour quelles raisons
donc?
Eh bien voilà: lorsque j'ai dit à Mr. que je voulais
aller
m'installer chez le comte de Sickingen à cause de mes sonates
(vu
que je ne pourrai tout de même plus rester 3 jours dans sa propre
maison), il m'a dit, les yeux tout étincelants de colère:
«Tenez-le-vous pour dit que, si vous quittez ma maison sans
partir
de Paris, je ne vous regarderai plus de toute ma vie; il ne faudrait
plus
dans ce cas paraître devant moi, car vous auriez alors en moi
votre
pire ennemi».
Croyez-le-moi, il m'a fallu à ce moment-là
tout mon sang-froid. Si je ne m'étais pas fait de souci à
cause de vous, qui n'étiez pas au courant de toute cette
affaire,
je lui aurais certainement répondu: «Eh bien, soyez-le,
soyez
mon ennemi! Vous l'êtes bien déjà de toute
façon,
autrement vous ne m'empêcheriez pas de mettre mes affaires ici en
ordre: de tenir toutes mes promesses, et, par là, de ne pas
compromettre
mon honneur et ma réputation; vous ne m'empêcheriez pas de
m'assurer quelque profit et de courir peut-être même une
chance
unique, car, si je me rends à Munich et que je présente
mes
sonates personnellement à la Princesse, je tiendrai parole.
Peut-être
recevrai-je un cadeau ou ferai-je mon bonheur.» Je me contentais
de faire une révérence et de le quitter sans dire un mot.
Or, avant de partir de Paris, je le lui ai tout de même dit, mais
lui, il m'a répondu comme un homme sans raison ou comme un
méchant
homme, qui parfois veut en être dépourvu.
Déjà
à deux reprises j'ai écrit à M. Haines et n'ai
reçu
aucune réponse de lui. C'est à la fin de septembre que
les
sonates devaient paraître, et M. Grimm aurait dû me faire
suivre
aussitôt les exemplaires promis. Je pensai tout trouver à
mon arrivée à Strasbourg, mais M. Grimm m'écrit
qu'il
n'a encore rien vu venir ni rien entendu à ce sujet; il me les
enverra
sitôt qu'il les aura, j'espère donc les recevoir
bientôt
.
... Strasbourg ne peut presque pas se passer de moi! Vous ne pouvez
vous imaginer à quel point on m'honore et on m'aime ici. Les
gens
disent que tout ce que je fais est tellement distingué; que je
suis
si posé et si poli et que je sais si excellemment
exécuter
mes morceaux. Tout le monde me connaît ici. M. Silbermann et M.
Hepp
(l'organiste) sont venus me rendra visite sitôt qu'ils ont
entendu
mon nom, de même aussi le chef d'orchestre, M. Richter. Ce
dernier
se prive beaucoup en ce moment, car au lieu de boire 40 bouteilles de
vin,
il n'en boit plus qu'une vingtaine par jour.
J'ai joué en public
sur les deux meilleures orgues de Silbermann se trouvant dans cette
ville
et appartenant à l'église luthérienne, au
Temple-Neuf
et à l'église StThomas. Si le cardinal (très
malade
lors de mon arrivée ici) était mort, j'aurais obtenu une
bonne place, car M. Richter a 78 ans. Et maintenant portez-vous bien!
Gardez
votre entrain et votre bonne humeur et songez que votre fils est, Dieu
merci, frais et dispos. Il est contant, car à fortune lui sourit
de plus en plus sûrement. Dimanche dernier, j'ai entendu à
la Cathédrale une nouvelle messe de M. Richter qui est
écrite
dans un style charmant.
Mon bon souvenir à tous mes amis, surtout à M. Bullinger.
J'embrasse ma soeur chérie de tout mon coeur, quant à
vous,
mon très cher père, je vous baise mille fois les mains et
je demeure votre fils très obéissant.
Ich bin noch hier, vie Sie sehen, und zwar auf Anrathen des Herrn
Franks
und anderer Strassburger Helden; doch morgen reise ich ab. - In dem
letzten
Brief, den Sie hoffentlich richtig erhalten haben, habe ich Ihnen
geschrieben,
dans ich den 17. Samstag so ungefähr ein kleines Modell von einem
Concert geben werde, weil es hier mit Concert geben noch schlechter
ist,
als in Salzburg. Das ist nun natürlicher Weise vorbei; ich habe
ganz
allein gespielt, gar keine Musik genommen, damit ich doch nichts
verliere,
kurz, ich habe 3 ganze Louis d'or eingenommen; - Das meiste
bestand
aber in den Bravo und Bravissimo, die mir von allen Seiten zugeflogen,
und zwar der Prinz Max von Zweibrücken beehrte auch den Saal mit
seiner
Gegenwart. Dass alles zufrieden war, brauche ich Ihnen nicht zu sagen.
Da habe ich gleich abreisen wollen, aber man bat mir gerathen, ich soll
noch bleiben bis anderen Samstag, und ein grosses Concert im Theater
geben.
Da hatte ich die nämliche Einnahme, zum Erstaunen und Verdruss und
Schande aller Strassburger. Der Direktor, M. Villeneuve, fouterte
über
die Einwohner dieser wirklich abscheulichen Stadt, dass es eine Art
hatte.
Ich habe freilich ein wenig mehr gemacht, allein die Unkosten der Musik
(die sehr schlecht ist, sich aber sehr gut bezahlen lässt), die
Illumination,
Buchdruckerei, Wache, die Menge Leute bei den Eingängen, etc.
machten
eine grosse Summe aus; doch ich muss Ihnen sagen, dass mir, die Ohren
von
dem Applaudiren und Händeklatschen so wehe gethan, als wenn das
ganse
Theater toll gewesen wäre; alles was darin war, bat
öffentlich
und laut über die eigenen Stadtbrüder geschmält;- und
ich
habe allen gesagt, dass, wenn ich mir mit gesunder Vernunft hätte
vorstellen können, dass so wenig Leute kommen würden, ich das
Concert sehr gerne gratis gegeben hätte, nur um des Vergnügen
zu haben, des Theater voll zu haben; und in der Tat, mir wäre es
lieber
gewesen, denn, bei meiner Ehre, es ist nichts Traurigeres als eine
grosse
Tafel von 80 Couverts, und nur 3 Personen zum Essen. Und dann war es so
kalt; - Ich habe mich aber schon gewärmt, und um den Herren
Strassburgern
zu zeigen, dass mir gar nichts daran liegt, so habe ich für meine
Unterhaltung recht viel gespielt, habe um ein Concert mehr gespielt,
als
ich versprochen habe, und auf die letzt lange aus dem Kopf; - das ist
nun
vorbei, wenigstens habe ich mir Ehre und Ruhm gemacht.
Ich habe von Herrn Scherz 8 Louis d'or genommen, nur aus Fürsorge
indem man niemals wissen kann, was einem auf der Reise zustösst
und
allzeit besser ist, ich habe, als ich hätte. Ich habe Ihren wahren
väterlich wohlmeinenden Brief gelesen, welchen Sie an Mr. Frank
geschrieben,
da Sie so wegen meiner in Sorgen waren2).
Sie haben freilich nicht wissen können, was ich damals, als ich
Ihnen
von Nancy schrieb, selbst nicht wusste, nämlich dass ich so lange
auf eine gute Gelegenheit werde warten müssen. Wegen dem
Kaufmann,
der mit mir reist, dürfen Sie ganz ausser Sorge sein, der ist der
ehrlichste Mann von der Welt, sorgt mehr für mich als für
sich,
geht mir zu Gefallen nach Augsburg und Münchenund vielleicht gar
nach
Salzburg. Wir weinen allzeit zusammen, wenn wir denken, dass wir
scheiden
müssen. Er ist kein gelehrter Mann, allein ein Mann von Erfarung,
wir leben zusammen wie die Kinder. Wenn er auf seine Frau und Kinder
denkt,
die er zu Paris hinterlassen, so muss ich ihn trösten, denk ich
auf
meine Leute, so spricht or mir Trost ein.
Mozart n'expédia pas immédiatement cette lettre, main l'ayant interrompue, il la continua quelques jours plus tard .
... «Den 31. Oktober an meinem hohen Namenstag amusirte ich
mich
ein paar Stunden, oder besser, ich amusirte die andern. Ich habe auf so
vieles Bitten der Herren Frank, de Berger, etc. wieder ein Concert
gegeben,
welches mir wirklich nach Zahlnug der Unkosten (die diesmal nicht gross
waren) einen Louis d'or eintrug. Da sehen Sie, was Strassburg ist! Ich
habe Ihnen oben geschrieben, dass ich den 27. oder 28. abreisen werde,
das war aber eine Unmöglichkeit, weil man hier auf einmal eine
ganze
Überschwemmung von Wasser halte, die sehr vielen Schaden gethan; -
Das werden Sie schon in den Zeitungen lesen. Mithin konnte man nicht
reisen,
und das war auch das einzige, was mich zum Entschluss brachte, die
Proposition,
noch ein Concert su geben, un acceptiren, weil ich ohnehin warten
musste.
Morgen gehe ich mit der Diligence über Mannheim. Erschreken Sie
nicht. Man muss in fremden Ländern thun, was leüte, die es
aus
Erfahrung besser wissen, rathen. Die meisten Fremden, welche nach
Stuttgart
(N. B. mit der Diligence) gehen, sehen die 8 Stunden nicht an, weil der
Weg besser und der Postwagen besser ist. Nun bleibt mir nichts
übrig,
als Ihnen, liebster bester Vater, zu Ihrem kommenden Namenafest von
Herzen
zu gratuliren. Bester Vater! ich wünsche Ihnen von ganzem Herzen
alles
was ein Sohn, der seinen lieben Vater recht hochschätzet und
wahrhaft
liebt, zu wünschen vermag. Ich danke Gott dem Allmächtigen,
dass
er Ihnen diesen Tag in bester Gesundheit wieder hat erleben lassen, und
ich bitte ihn nur um diese Gnade, dass ich Ihnen mein ganzes Leben
durch
alle Jahre (deren ich viele zu leben im Sinne habe) gratuliren kann. So
sonderbar, und vieleicht auch lächerlich Ihnen dieser Wunsch
vorkommen
mag, so wahr und wohlmeinend ist er, dasversichere ich Sie.
Ich hoffe, Sie werden meinen letzten Brief aus Strassburg vom 25.
October
geschrieben, erhalten haben. Ich will nichts mehr über Mr. Grimm
schreiben,
doch kann ich nicht umgehen zu sagen, dass er wegen seiner
Einfältigkeit
so übereilt abzureisen Ursache ist, dass meine Sonaten noch nicht
gestochen, des heisst noch nicht in Licht - oder halt wenigstens, dass
ich sie noch nicht habe und wenn ich sie bekomme, etwa voll der Febler
finde. Wenn ich nur noch 3 Tage in Paris geblieben wäre, so
hätte
ich sie selbst corrigiren und mit mir nehmen können! Der Stecher
war
desparat, als ich ihm sagte, dass ich sie nicht selbst corrigiren kann,
sonderen einem anderen darüber Commission geben muss. Warum? weil
Mr., als ich ihm sagte, dass ich (weil ich nicht 3 Tage mehr bei ihm im
Hause sein kann) wegen den Sonaten zum Graf von Sickingen logiren gehen
will mit antwortete mit vor Zorn funkelnden Augen: «Hören
Sie,
wenn Sie aus meinem Haus gehen ohne Paris an verlassen, o schaue ich
Sie
mein Lebetag nicht mehr an, Sie dürfen mir nicht mehr unter die
Augen,
ich bin Ihr ärgster Feind.» Ja, da war Gelassenheit
nothwendig.
Wenn es mir nicht net Sie gewesen wäre, der von der ganzen Sache
nicht
informiert ist, so hätte ich ganz gewiss gesagt: «So seien
Sie
es, seien Sie mein Feind, Sie sind es ja so, sonst würden Sie mich
nicht hindern, meine Sachen hier in Ordnung zu bringen, alles was ich
versprochen
zu halten, und hiermit meine Ehre und Reputation zn erhalten, Geld zu
machen
und vielleicht auch mein Glück, denn wenn ich nach München
komme,
der Churfürstin selbst meine Sonaten präsentire, so halte ich
mein Wort. Bekomme ein Präsent oder mache vieleicht gar mein
Glück.»
So aber machte ich nichts als eine Verbeugung und ging weg, obne ein
Wort
su sagen. Ehe ich abgereiset, habe ich es ihm doch gesagt, er
antwortete
mir aber wie ein Mensch ohne Verstand oder wie ein böser Mensch,
der
bisweilen keinen haben will. Ich habe schon zweimal an Mr. Haine
geschrieben
und keine Antwort erbalten. Zu Ende September hätten sie
erscheinen
sollen, und Mr. Grimm hätte mir die versprochenen Exemplare gleich
nachschicken sollen. Ich glaubte, ich würde in Strassburg alles
antreffen,
Mr. Grimm schreibt mir, er hört und sieht nichts davon; sobald er
sie bekommt, so wird er sie mir schicken, ich hoffe ich werde sie bald
bekommen .
... Strassburg kann mich fart nicht entbehren! Sie können nicht
glauben, was ich hier in Ehren gehalten, and beliebt bin. Die Leute
sagen,
es geht bei mir aller so nobel zu, ich sei so gesetzt, and
höflich,
and habe es eine gute Aufführung. Alles kennt mich. Sobald sie den
Namen gehtört haben; so sind schon gleich die zwei Herrn
Silbermann
and Herr Hepp (Organist) zu mir gekommen, Herr Capeltmeister Richter
auch.
Er ist jetzt sehr eingeachränkt, anstatt 40 Bouteilen Wein sauft
er
jetzt etwas nur 20 des Tages. Ich habe auf den zwei hier besten Orgeln
von Silbermann öffentlich gespielt, in der lütherischen
Kirche,
in der Neukirche und Thomaskirche. Wenn der Cardinal (der sehr krank
war,
als ich ankam) gestorben wäre, so hätte ich einen guten Platz
bekommen, denn Herr Richter ist 78 Jahr alt. Nun leben Sie recht wohl.
Seien Sie recht munter and aufgeräumt, denken Sie, dass Ihr Sohn
Gott
Lob and Dank frisch and gesund and vergnügt ist, weil er seinem
Glücke
immer näëher kommt.
Letzten Sonntag habe ich im Münster eine neue Messe von Herrn
Richter gehört, die charmant geschrieben ist.
An alle gute Freunde meine Empfehlung, besonders an Herrn Bullinger
- meine liebste Schwester unmarme ich von ganzem Herzen, and Ihnen
küsse
ich tausendmal die Hände, and bin dero gehorchsameter Sohn.
On voit que le lieu du troisième concert de Mozart à Strasbourg n'est pas connu. Certains affirment, sans preuve, qu'il fut donné dans la grande salle de la Corporation des Maçons, 9 rue des Juifs. Cette salle fait aujourd'hui partie du Münsterhof.
Mozart emportait avec lui un air populaire alsacien dont il fit le thème du 3° mouvement de son 4° concerto pour violon et orchestre, (KV 218) concerto dit « de Strasbourg». C'est son séjour strasbourgeois qui lui a inspiré sa « Petite Cantate Allemande»(KV 343).
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |
Rappelons d'abord, en quelques mots, les circonstances qui amenèrent le philosophe de Genève en Alsace. Décrété de prise de corps après la condamnation de l'Emile par le parlement en 1762, il avait dû quitter brusquement la France et s'enfuir en Suisse, où il avait fini par trouver un asile à Motiers-Travers, dans la principauté de Neuchâtel, qui appartenait alors au roi de Prusse. Là, grâce à la protection du gouverneur de Frédéric II, Lord Keith, il put passer trois années à peu près tranquilles. Toutefois, dans le courant de l'été de 1765, les persécutions brutales d'une populace fanatisée l'obligèrent à fuir de nouveau. Il se réfugia alors (septembre 1765) dans la petite île de St-Pierre, sur le lac de Bienne, où, isolé du monde, il espérait pouvoir vivre en paix le reste de ses jours. Mais il s'y trouvait à peine depuis quelques semaines, lorsque les Bernois, de qui dépendait la contrée, lui intimèrent l'ordre de quitter leurs États dans le plus bref délai. Malgré le mauvais état de sa santé et l'approche de l'hiver, il se vit forcé de quitter l'île le 25 octobre, y laissant la plupart de ses effets et ses livres sous la garde de sa «gouvernante» Thérèse.
Sa première idée, en recevant l'annonce du fatal décret, avait été d'aller à Berlin, où il comptait sur la protection de Frédéric II; mais, après réflexion, le climat de l'Allemagne du Nord lui parut trop rude pour sa santé et il songea à gagner l'Angleterre, où déjà trois ans auparavant Mme de Boufflers lui avait conseillé de chercher un asile. Il commença par se rendre à Bienne, où il se reposa pendant quelques jours, puis à Bâle qu'il atteignit le mercredi 30 octobre. «J'arrive malade, écrivit-il de là à son ami du Peyrou, mais sans grand accident. M. de Luze1) a eu soin de me pourvoir d'une chambre, sans quoi je n'en aurais pas trouvé, vu la foire. Je partirai pour Strasbourg le plus tôt qu'il me sera possible, peut-être dès demain, mais je suis parfaitement sûr maintenant qu'il m'est totalement impossible de soutenir le voyage de Berlin. J'ignore absolument ce que je ferai; je renvoie à délibérer à Strasbourg. Je souhaite fort d'y recevoir de vos nouvelles. Je compte loger à l'Esprit, chez M. Weisse; cependant, n'étant encore bien sûr de rien, ne m'écrivez à cette adresse que ce qui peut se perdre sans inconvénient. »
Rousseau arriva à Strasbourg le samedi 2 novembre 1765, «après le plus détestable voyage qu'il ait fait de sa vie»; il ne logea pas à l'Esprit, comme il en avait eu d'abord l'intention, mais à la Fleur, chez Koenig2), où de Luze lui avait fait préparer une chambre.
C'était la première fois qu'il remettait le pied en France depuis l'arrêt de prise de corps qui l'avait frappé trois ans et demi auparavant; comme ce décret n'avait pas encore été abrogé depuis, il n'était pas très rassuré sur l'accueil qu'on lui ménageait; il se disait toutefois qu'il n'avait qu'à traverser le Rhin pour être en sûreté de l'autre côté de la frontière3). Il écrivit à Lord Keith, alors à Berlin, pour lui demander conseil; en attendant sa réponse, il tâcha de garder le plus strict incognito, ne voulant même pas se servir des lettres de recommandation que de Luze lui avait données (entre autres pour un M. Zollikofer, banquier, qui devait lui avancer des fonds). Mais au bout de peu de jours, la nouvelle de son arrivée se répandit et il put voir combien ses craintes étaient peu fondées. Les autorités elles-mêmes rivalisèrent de prévenances pour lui; le maréchal de Contades, alors gouverneur de la province, auquel il fit une visite le 9 novembre, lui assura qu'il serait aussi en sûreté à Strasbourg qu'à Berlin et lui accorda même, s'il faut en croire les Mémoires secrets de Bachaumont4), de passer l'hiver dans un village des environs. Quant à la population, fière de posséder au milieu d'elle un pareil hôte, elle lui fit des ovations enthousiastes, ainsi qu'en fait foi un journal de son séjour, publié dans la Correspondance littéraire de Grimm5).
Le 10 novembre, le théâtre donna une représentation de son opéra le Devin du Village6). On l'avait invité à diriger lui-même la répétition générale qui eut lieu la veille; il s'y rendit dans le costume d'Arménien qu'il avait coutume de porter depuis son séjour à Motiers, et y passa plus de deux heures et demie. «Il paraissait, dit le journal en question, à son aise sur le théâtre, où il a placé les acteurs lui-même et leur a fait répéter son opéra tout entier, en les faisant recommencer fort souvent; il ne leur a pas passé la moindre faute, non plus qu'à la musique, qui y était complète et qu'il a fait exécuter très doucement et très simplement, ainsi que le chant». Le jour de la représentation, il y eut salle comble dès quatre heures et demie, et il fallut rendre l'argent à beaucoup de monde qui n'avait pu trouver de place. La pièce fut assez bien jouée et très applaudie. Jean-Jacques assista au spectacle dans une petite loge grillée qu'on mit à sa disposition pour la durée de son séjour; le public l'acclama chaudement, et il fut même, d'après Barruel7), rapporté en triomphe chez lui après la fin de la représentation. Le lendemain, il se rendit au concert de la ville, qui avait lieu toutes les semaines, et auquel on faisait, parait-il, de bonne musique; le 16, il fut à la soirée musicale qui se donnait chaque samedi chez M. de Chastel, trésorier de la province8); le 18, de nouveau au concert de la ville, où Mademoiselle Barbesan, fille du chirurgien major en second de l'hôpital militaire, chanta la célèbre romance du premier acte du Devin: «J'ai perdu mon serviteur».
- Entre temps, il était retourné au théâtre, dont le directeur le comblait de prévenances, jouant les pièces qui pouvaient lui plaire et lui ayant fait faire une clef pour une petite porte par laquelle il pouvait entrer et sortir sans être vu du public. Pour lui témoigner sa reconnaissance, Rousseau voulut lui réserver la primeur de Pygmalion, mélodrame qu'il avait écrit quelque temps auparavant et auquel il tenait beaucoup; son séjour à Strasbourg fut toutefois trop court pour mettre à l'étude cette oeuvre qui fut jouée pour la première fois à Lyon, quelques années plus tard seulement. En revanche, on eut l'idée de donner Narcisse, petite comédie sans grande importance qu'il avait composée dans sa jeunesse; la représentation eut lieu au mois de décembre, mais l'auteur, à la veille de son départ, n'y put assister9).
Outre ses visites au gouverneur et à quelques personnages en place, Rousseau en fit et surtout en reçut nombre d'autres; tout le monde s'empressait pour voir le célèbre écrivain et pour lui parler; aussi, écrivait-il à son ami neuchâtelois le colonel de Pury, sa maison ne désemplissait-elle pas du matin jusqu'au soir10).
Le journal de son séjour raconte à ce propos un incident assez curieux. Un M. Hangardt, qui vint le voir le 12 novembre, crut conquérir ses bonnes grâces en lui disant qu'il avait élevé son fils «suivant les principes qu'il avait eu le bonheur de puiser dans l'Emile»; mais Jean-Jacques, qui n'aimait pas les flagorneries, lui répondit que c'était tant pis pour lui et pour son fils. - La singularité de cette anecdote l'a fait considérer comme sujette à caution par plusieurs auteurs, entre autres par de Neyremand; son authenticité est néanmoins hors de doute. En effet, la baronne d'Oberkirch raconte dans ses Mémoires11) qu'elle a connu le jeune homme en question, fils d'un ancien homme d'affaires du prince de Wurtemberg; elle avoue du reste que les prévisions du philosophe s'étaient réalisées, et que «l'enfant de la nature» était devenu un assez sot personnage. En admettant qu'il n'y ait aucun parti-pris dans cette appréciation de la grande dame, qui n'aimait pas Rousseau, on peut toutefois se demander si cet insuccès n'était pas moins la faute du système que de ceux à qui et par qui il était appliqué. Il est bon aussi de rappeler à ce propos que l'auteur de l'Emile se défend expressément, dans sa préface, d'avoir voulu donner un manuel d'éducation à suivre au pied de la lettre; son but était avant tout, en exposant ses idées et observations personnelles sur quelques questions qu'il jugeait fondamentales, d'attirer l'attention de ses contemporains sur l'importance d'un pareil sujet et d'indiquer sur quels points essentiels devait porter l'étude des réformes à faire dans les méthodes alors en honneur.
Rousseau fut très sensible à l'accueil cordial des Strasbourgeois, et il ne cesse d'en exprimer sa vive satisfaction dans ses lettres à ses amis. Toutefois cette succession de fêtes, de soirées et de visites ne laissa pas que de le fatiguer, et sa santé, très éprouvée à la suite des émotions des derniers mois, s'en ressentit. D'ailleurs une existence aussi agitée était trop en contraste avec ses goûts de solitude et de rêverie pour l'attacher longtemps. Aussi se décida-t-il, pendant la seconde partie de son séjour, à «redevenir ours» et à refuser les invitations qu'on ne cessait de lui prodiguer, ne voyant plus que quelques personnes, parmi lesquelles surtout un M. Fischer à qui il avait été recommandé par le colonel de Pury et qui lui avait rendu de grands services dès les premiers jours de son arrivée12). Il reprit alors aussi ses études de botanique, auxquelles il s'était livré avec passion ces dernières années et qu'il avait dû interrompre depuis son départ de l'île St-Pierre. Il écrivit le 17 novembre à du Peyrou, le chargeant de bien trier et ranger ses herbiers et ses livres relatifs à cette science, pour pouvoir les lui envoyer dès qu'il aurait trouvé un domicile stable quelque part; en attendant, il se contentait de quelques ouvrages assez rares (les Commentaires de Dioscoride, par Matthiolus; les Oeuvres de Valerius Cordus, éditées en 1561 à Strasbourg par Conrad Gessner; le Pinax, de Gaspard Bauhin; les Nova plantarum genera, de Michelius), qu'il avait eu l'occasion d'acheter pour une cinquantaine de francs chez un libraire de la ville13).
Encouragé par les dispositions favorables des autorités et de la population, Rousseau avait songé à passer l'hiver en Alsace14); plusieurs personnes influentes de la ville avaient même, dit-on, écrit au duc de Choiseul pour demander qu'on lui permit de rester; mais la réponse du ministre fut négative. Les invitations pressantes du philosophe anglais Hume, jointes aux conseils de Mme de Bouftlers et de Lord Keith, le décidèrent alors définitivement à se rendre en Angleterre. Le duc d'Aumont lui ayant procuré, sur la prière de Mme de Verdelin, un passeport pour traverser la France15), il quitta Strasbourg le 9 décembre pour aller à Paris, où l'attendaient Hume et de Luze qui devaient faire route avec lui.
| Pierre
JUILLOT I.P.H.C Strasbourg |
Au cours des siècles, on a fabriqué un peu partout des pâtés de foie, des pâtés de porc, de lièvre, ou de gibier sous des formes diverses. Toutefois, la fin du XVIII° siècle voit apparaître des pâtés de foie d'oie sous des formes et des recettes nouvelles.
C'est vers 1780 que le Marquis de Contades, Maréchal de
France,
Gouverneur de la Province d'Alsace, confie à son cuisinier Jean
Pierre Clause, de réaliser un dîner pour des hôtes
français
de "marques", souhaitant de ne point voir sur sa table du lapin aux
nouilles et les éternels knepfs alsaciens.
Après une nuit d'insomnie, Jean Pierre Clause a
l'ingénieuse
idée de confectionner une croûte de caisse ronde qu'il
bourre
de foies gras entiers et complétés d'une farce de veau et
de lard finement hachés. Il vient de créer le Pâté
à la Contades .
Après la Révolution de 1789, Clause rencontre
Nicolas-François
Doyen, ex-cuisinier du premier magistrat de Parlement de Bordeaux, dont
la famille était originaire du Périgord. Ce dernier
apporte
le touche finale au produit en introduisant la truffe dans le
pâté
à la Contades, qui devint alors le Pâté de
Foies
Gras de Strasbourg aux Truffes du Périgord.
Brillat-Savarin, quand il étudie l'art de satisfaire la gourmandise humaine, classe le Fois Gras de Strasbourg au rang des mets d'une saveur reconnue et d'une excellence tellement indiscutable que leur apparition seule doit émouvoir chez un homme bien organisé toutes les puissances dégustatrices.
La dégustation du Fois Gras peut bien entendu être précédée d'un passage en Bourgogne, où l'on retrouve un nom sympathique.
Pour 6 personnes:
Ingrédients: 500 g de farine, 5 cl de lait,
6 oeufs, sel
pour la cuisson: 5 l d'eau salée
pour la préparation: 50 g de beurre, petits croûtons de
pain
Tamiser la farine dans une grande terrine. Creuser une fontaine. Y
casser
les oeufs. Ajouter le sel. Mélanger avec une partie de la
farine. Mouiller avec le lait et travailler le tout pour obtenir une
pâte
homogène et peu coulante.
Laisser reposer une heure.
Préparer deux grandes casseroles d'eau salée. Les porter
à ébullition et maintenir la première en
ébullition.
Verser la pâte dans le robot à spatzle
au dessus de la première casserole.
Retirer les spätzle des qu'ils remontent en surface et les plonger
dans la deuxième casserole d'eau chaude, puis les égouter
dans une passoire.
Les dresser sur le plat de service chaud. Faire fondre le beurre. Y
faire revenir les croûtons de pain et arroser les spätzle
avec
le tout.
Le lait peut être remplacé par de
l'eau.
A défaut de robot à spätzle,
on peut étaler la pâte sur une planchette,
détacher
avec un couteau de petites lamelles de pâte et les faire tomber
dans
l'eau bouillante.
| Pierre
JUILLOT I.P.H.C Strasbourg |
L'arrivée et l'action de Saint-Just et Lebàs pour inquiétante que fût l'une et aussi féroce que fût l'autre, parvinrent à redresser la situation militaire et politique, mais en même temps, donnèrent la totalité du pouvoir à Strasbourg, aux «Jacobins français» esclaves de la Convention et de ses décrets extrémistes. Déjà les insignes de la Royauté et de la féodalité avaient vécus. Ceux du cléricalisme allaient suivre avec la destruction des statues des églises, la fonte des cloches et des gisants, l'enfouissement des reliques, le changement des prénoms, l'établissement d'un état civil laïc et d'un calendrier républicain, dans les arcanes duquel chacun se perdait et finissait par ne plus même savoir le jour où l'on était.
Mais on passa rapidement à un degré supérieur lorsque les administrateurs mêmes du département, sollicitèrent des nouveaux représentants en mission Goujon et Hentz, «l'autorisation de démolir tous les clochers dans les départements du Rhin, exceptés ceux qui le long du Rhin, étaient utiles aux observations militaires.» Certes, les administrateurs mettent encore un bémol à leurs excès et font une exception pour «le temple dédié à l'Être Suprême, de Strasbourg, qui représentait un monument aussi hardi que prétieux et unique de l'ancienne architecture». L'administrateur Téterel chargé de la démolition des signes de l'ancien régime, oeuvrait sans relâche, mais la lutte entre les factions jacobines atteignait son apogée, les jacobins allemands poussant au vif les jacobins français, en leur disant haut et fort que toutes leurs décisions n'étaient que de fallacieuses apparences qui n'aboutissaient à rien de concret et n'apportaient rien d'entraînant pour les peuples germaniques encore assujettis à la féodalité et au cléricalisme.
Alors Téterel décida de profiter de l'arrestation et de l'exécution de Schneider pour abattre définitivement la faction allemande, en démontrant jusqu'où pouvait aller l'énergie et la détermination des «Parisiens». Prenant la parole au Conseil de la Commune dans cette séance d'avril 1794, il déclara brutalement que le moment était venu d'en finir avec le monstre de pierre qui était le signe même de l'échec des véritables républicains, incapables de s'attaquer efficacement à ce palladium de la féodalité et de la superstition la plus arrogante. L'heure était venue de détruire cette tour qui prétendait relier la Terre à Dieu et «était véritablement attentatoire au saint principe de l'Égalité qui fondait la République».
La diatribe de Téterel amena sur l'assemblée un
silence
de mort. Les extrémistes ravis, virent là une occasion de
détourner une opinion de plus en plus hostile; les jacobins
allemands, grâce à la mesure proposée,
imaginèrent prendre un ascendant encore bien plus fort sur leurs
compatriotes de la rive droite du Rhin.
Mais surtout, la proposition sacrilège qui leur était
faite, réveilla subitement le troisième
élément de l'assemblée, celui des jacobins
strasbourgeois qui depuis deux ans se contentaient d'observer les deux
factions qui s'entredéchiraient au grand dam de leur
cité, ruinée et dévastée par les
excès des fanatiques des deux camps.
S'attaquer à la cathédrale dans son être,
c'était attenter à la Ville elle-même, dont elle
était depuis trois siècles et demi la gloire et dans une
certaine mesure, la fortune.
Mais les strasbourgeois du Club, paralysés par la crainte,
craignant le ridicule de leur accent, et de leur français
hésitant, ne savaient comment exprimer leur opposition et
voyaient avec épouvante, la majorité enfin unie pour le
pire, prête à voter d'ehthousiasme l'effarante proposition.
Soudain le salut vint de l'imagination d'un des membres qui, dans un
instant de génie, retourna l'assemblée par la
subtilité même de son projet.
Jean Michel Sultzer, acquis aux idées nouvelles dès 1789,
membre du Club des Jacobins depuis 1792, membre de la Commune puis
officier municipal, depuis janvier 1794, se leva alors et,
prenant la parole, insista auprès du Conseil sur le fait qu'en
dépit de la grandeur du projet de Téterel
et la foi révolutionnaire qu'il manifestait,
celui-ci allait provoquer bien des difficultés pour la Commune
de Strasbourg.
En effet, outre les manifestations que l'on pouvait craindre d'une
population malheureusement pas encore totalement convaincue et
«régénérée»,
le départ aux armées de la république de la
plupart des hommes et surtout des artisans du bâtiment
indispensables au grand oeuvre «libérateur»,
risquait
de rendre les travaux infiniment dangereux et à la longue,
interminables, laissant une ruine monumentale et périlleuse au
milieu de la cité.
De plus, les difficultés rencontrées lors de la
démotition des statues de la façade, prouvaient
péremptoirement que même s'ils se qualifiaient de
«Montagnards», nombre de Jacobins et de
«sans culottes», étaient peu destinés aux
travaux d'altitude et que la foi républicaine
n'empêchait nullement le vertige.
Ne fallait-il donc pas plutôt inverser les termes du
problème en faisant servir le temple du fanatisme à
l'action
de la République en signifiant à tous sur les deux rives
du Rhin qu'à Strasbourg commençait le Pays de la
liberté.
Il suffisait pour cela de coiffer la flèche antique d'un immense
bonnet phrygien qui transformerait l'antique église en signal de
la liberté et en exemple à suivre pour les peuples encore
en esclavage.
Après un instant de désarroi et comme il arrive quelque
fois devant la logique et le bon sens, l'idéologie et le
fanatisme se rallièrent à la proposition qui fut
votée à l'unanimité.
Dès lors, la Ville,
le Peuple, l'Armée, se mirent à l'ouvrage et les
Strasbourgeois ne furent pas les moins enthousiastes puisqu'ils avaient
désormais en main le moyen de sauvegarder leur Cathédrale
tant aimée.
L'arsenal mit à la disposition de la Commune, les plaques
nécessaires; les vieux artisans à la retraite reprirent
du service, les maréchaux battirent fer et tôles,
les ferblantiers fabriquèrent les rivets et assemblèrent
les pièces, les peintres multiplièrent les couches de
peinture et un mois plus tard, pas un jour de plus, un bonnet phrygien
à cocarde de plus de dix mètres de haut était
prêt à occuper la pointe de la flèche unique au
monde.
L'histoire ne dit pas par quels prodigieux systèmes, par quels
miracles d'habileté et de ténacité,
le monstre de tôle et de fer, véritable «diable
porte-pierre» d'un nouveau genre, gagna l'emplacement qui lui
avait été attribué, attirant les regards
stupéfaits à plus de dix lieues à la ronde et
suscitant admiration ou quolibets des uns et des autres.
Puis les années passèrent. «Jacobins» et
«Sans Culotte» disparurent dans la trappe de l'Histoire
pendant qu'un petit corse nerveux faisait de plus en plus parler de
lui.
En 1802 enfin, en même temps que les imigrés
graciés rentraient en foule en France, on décida en haut
lieu, afin de sceller définitivement le Concordat et la paix
religieuse retrouvée,
de faire disparaître définitivement ce témoin d'un
temps
que l'on espérait bien définitivement révolu.
L'on ne sait pas plus d'ailleurs les moyens employés pour
descendre des ses hauteurs l'invraisemblable bonnet que l'on ne
connaît ceux employés pour l'y monter.
Cependant une fois revenu au niveau des mortels, ceux-ci
jugèrent que ce monument étrange méritait
d'être conservé au nombre des «souvenirs» de
la Ville et il gagna à son tour l'embryon de Musée
historique qui se constituait peu à peu à la
bibliothèque municipale au Temple Neuf,
où il prit place aux côtés de la marmite des
Zurichois et de la bannière équestre
médiévale.
Mais l'histoire tragique de notre cité n'en avait pas
terminé avec lui, et il disparut avec tous ses compagnons ainsi
que la bibliothèque elle même,
dans la sinistre nuit du 24 août 1970.
Aussi ne demeure-t-il plus que le
souvenir, peut être même apocryphe. de cette minute
miraculeuse qui permit à l'intelligence d'un homme,
d'utiliser les armes mêmes de la stupidité et du fanatisme
pour les désarmer et conserver à l'humanité, l'un
des monuments les plus prestigieux de l'Europe.
Pendant l'occupation allemande de 1940 à 1944, le
mausolée du Maréchal de Saxe à
échappé de justesse à la destruction ou ...
à un démontage et à la vente aux autorités
françaises! Hans Haug, le fondateur du Musée de l'Oeuvre
Notre Dame, raconte qu'il a du rédiger une note à
l'attention de Hitler, via le Gauleiter, pour défendre le
monument et prouver que l'aigle gisant aux côtés du
vainqueur de Fontenoy n'était pas vaincu, mais
effarouché. Kurt Martin, qui exerça la fonction de
directeur des Musées de Strasbourg durant toute la guerre,
apporta une aide complice à Haug, en lui soufflant que
Frédéric II était un grand admirateur du
Maréchal de Saxe. Le monument étant protégé
depuis 1939 par une masse de sacs de sable et de ce fait peu
accessible, il fut décidé de surseoir à la
décision jusqu'à la fin de la guerre.