Le développement de l'industrie textile dans la vallée de la Bruche

Les origines d'une industrie

Paul Jacquel

1795-1835

Dans le Bas-Rhin, l'industrie cotonnière est apparue dans la Vallée de la Bruche et y est restée confinée jusque vers 1905. Il faut remonter aux dernières années du XVIIIèmesiècle pour trouver les traces des premiers établissements ayant travaillé le coton.

C'est en 1795 que Xavier Muller, tanneur et maire de Schirmeck, s'associant à son cousin F. X.  Mertian, fonde à Schirmeck, sous la raison sociale "Muller et Mertian", une filature de coton installée sur la Bruche, à l'endroit où se trouvera plus tard le Tissage dit "Faubourg". Cette société en nom collectif fut dissoute en 1821, puis reprise par la société Muller et Fils. Il semble bien que cet établissement fut la première filature de coton dans la Vallée de la Bruche.

S'il est question, dans certaines chroniques de "filature" introduite au Ban-de-la-Roche du temps du pasteur Oberlin (1767-1826), par une Société Marien Reber, il y a tout lieu de croire qu'il s'agit plutôt de simples "rouets" avec lesquels on filait en chambre, et non pas de "filatures", au sens des usines qui apparaîtront plus tard.

Par un décret rendu à Berlin en décembre 1806, Napoléon Ier éleva le rempart du blocus continental contre l'industrie et le commerce anglais; de nouveaux établissements se créèrent alors dans l'Empire, vers les années 1807 - 1808, de façon à pallier le manque de produits manufacturés provenant jusqu'alors de Grande-Bretagne.

À cette époque vivait à Rothau Jonathan Wiedemann, homme de décision et de volonté. Il construisit une petite filature dans son village, commandité par Mathieu Pramberger, drapier rue des Hallebardes à Strasbourg. Les "filés" qui en sortaient étaient absorbés par de nombreux métiers à bras, qui, les uns groupés dans des bâtiments plus ou moins bien aménagés, les autres en chambre, chez l'habitant, battaient d'un rythme lent et régulier. La marche victorieuse des armées napoléonniennes procurait alors aux produits de l'industrie française des débouchés dans presque toute l'Europe. Les "manufactures" de la Vallée de la Bruche traversèrent de ce fait une ère de prospérité de courte durée toutefois, car les événements politiques se succédèrent bientôt avec la fortune que l'on sait. La chute de l'Empire entraina celle de bien de ses citoyens qui - dans un cadre plus modeste - avaient été des créateurs. Ce fut le sort de Jonathan Wiedemann qui, ne pouvant plus lutter, se retira à Mulhouse en 1815, laissant son affaire à son principal créancier, Mathias Pramberger. Celui-ci mourut en 1817 et ce fut sa veuve, femme de grande intelligence et de haute valeur morale, qui continua l'exploitation de la petite filature de Rothau. Cette filature fut remplacée en 1825 par une autre, qui elle-même, céda la place en 1831 à un grand bâtiment qui fut démoli en ??? Emue par la misère qui règnait dans la Vallée au début de la Restauration - plusieurs récoltes manquèrent totalement, notamment celle de 1817, mettant la population dans une situation fort précaire - Mme Pramberger s'ingénia à procurer du travail aux habitants, non seulement de Rothau, mais également des villages environnants. C'est ainsi que des tissages à bras furent créés à Neuviller, Natzwiller, Wildersbach, et même à Grendelbruch. Là où la place le permettait, on monta également des métiers en chambre. Alimentés par la chaîne et la trame filées à Rothau, tous ces métiers tissaient des "toiles" qui étaient apportées à la petite teinturerie installée à côté de la filature de Rothau. Admirablement secondée par un collaborateur de grande valeur, M. Portait, Mme Pramberger vit ses affaires rapidement prospérer.

En 1818, Jean Malapert, originaire de Poitiers et ancien pharmacien-major de l'armée du Rhin, vint s'établir à La Broque après avoir exploité en collaboration avec John Heywood -dont il sera question plus loin - une petite filature à Strasbourg. Un vieux moulin, situé au bord de la Bruche attira son attention et il pensa en utiliser la chute d'eau pour y installer ses machines. Il y renonça après étude et fit l'acquisition, à Schirmeck, du terrain du Bergaupré sur lequel il construisit une filature à étages. Jean Malapert s'associa pendant quelques années à M. Portait qui dirigeait également les établissements de Mme Pramberger, puis prit comme collaborateur son fils Camille, qui, après le décès de son père, créa la société en commandite C. Malapert et Cie, avec ses deux beaux-frères comme partenaires.

En janvier 1826, un groupe de Strasbourgeois créa la Filature de Poutay, se rendant compte que la Bruche offrait des conditions de force motrice très favorables, et appréciant également la présence d'une main-d'oeuvre abondante dans les localités riveraines.

Enfin, dans les années 1825 à 1830, John Heywood, d'origine anglaise, - après avoir introduit l'industrie cotonnière du côté de Senones - vint monter à La Broque un tissage mécanique, dans l'ancien pavillon de chasse des princes de Salm. On raconte que John Heywood avait usé d'un stratagème fort ingénieux pour introduire en France les plans et dessins des machines construites en Angleterre, documents dont la législation britannique interdisait très sévèrement l'exportation. En ce temps-là, la mode était aux cols largement ouverts et aux cravates faisant deux ou trois tours de cou. Ce serait dans les plis d'une de ces cravates aux grandes allures que Heywood aurait rapporté d'un voyage dans son pays d'origine, les dessins que les constructeurs de France s'empressèrent d'étudier et d'en tirer partie. Vers 1830, le développement pris par son usine de La Broque incita John Heywood à en créer deux nouvelles à Lutzelhouse et à Muhlbach.

Ces cinq établissements textiles représentaient, pendant le premier tiers du siècle dernier, les seuls en activité dans la vallée de la Bruche. Il y a lieu toutefois de signaler, comme industrie similaire, la rubannerie de la maison Legrand à Fouday.

Les bâtiments, presque toujours à plusieurs étages, ainsi qu'en font foi les estampes de l'époque, étaient fort bien construits. Les murs, d'épaisseur respectable, avaient une solidité à toute épreuve, et ceux que leurs propriétaires ou futurs acquéreurs se virent, pour une raison ou une autre, obligés d'abattre, donnèrent bien du mal aux démolisseurs. On ne ménageait, au début du XlXème siècle, ni la pierre, ni le mortier, ni le bois.

À cette époque, l'eau était la seule force motrice qui actionnait les broches et - plus tard - les métiers mécaniques. Le débit de la Bruche, sur laquelle étaient installées des roues d'eau au mouvement lent et majestueux, des turbines déjà plus rapides, mais encore bien rudimentaires, était alors bien plus régulier qu'aujourd'hui. La grande réserve que constituaient les forêts environnantes, plus boisées qu'à présent, assurait, même pendant les étés chauds, une provision d'eau suffisante.

Les transmissions composées d'"arbres carrés", tournés simplement aux endroits où ils étaient supportés par les paliers, mettaient en mouvement les broches, les machines de préparation et les métiers et ceci, tout au moins au début des "manufactures", au moyen de planchettes en bois, plates et minces, reliées entre elles par des rubans ou même de la simple ficelle; les courroies en cuir n'apparaitront que plus tard.

Peu à peu, encouragées par les résultats obtenus par l'industrie textile dans le Haut-Rhin, les différentes filatures de la Vallée de la Bruche firent l'acquisition de machines à vapeur, auxquelles le langage courant donna le nom de "pompes", probablement en raison du fait que les moteurs à balancier de ce temps rappelaient beaucoup une pompe aspirante et refoulante.

Le combustible était amené par la route depuis Strasbourg; de nombreux rouliers, établis dans les villages que traversait alors la route nationale Strasbourg-Saint-Dié, louaient leurs services aux industriels pour effectuer ce transport. Les villages d'Entzheim, Duttlenheim, Dinsheim, et d'autres encore, possédaient de nombreuses écuries, avec de forts beaux chevaux. Les rouliers faisaient de bonnes affaires; les aubergistes, qui s'échelonnaient en nombre respectable le long de la route, également.

Le coton était transporté comme la houille; de grandes voitures bâchées, traînées par trois ou quatre chevaux attelés en flèche, amenaient les balles que les voiliers avaient transportées d'Amérique en France depuis le "Hâvre-de-Grâce" jusque dans la Vallée de la Bruche; le voyage durait trois semaines et plus. Le temps se mesurait alors à une autre échelle que de nos jours !

L'éclairage se faisait au moyen de "quinquets" à bien faible luminosité, et combien dangereux en ce qui concerne les risques d'incendie !

À cette époque, le travail de certaines machines à filer s'exécutait, à la fois, sous l'action du moteur - hydraulique ou thermique - et sous la poussée de l'ouvrier fileur et de ses ouvriers rattacheurs. Si "la sortie" du chariot du Mule-Jenny (l'ancêtre du "Selfacting") s'opérait mécaniquement, la rentrée en revanche se faisait à bras d'homme. Quand on songe qu'un métier sortait de 60 à 80 fois par heure, et que le trajet du chariot était d'environ deux mètres, on peut se représenter à quel effort était astreint le personnel attaché à ces machines. Et la journée de travail comptait pour le moins treize heures!

Les efforts des industriels - moins absorbés, moins "stressés" que de nos jours - se portaient souvent vers l'amélioration de leur matériel; car si celui-ci s'enrichissait régulièrement des progrès et l'expérience acquis par des fileurs et tisseurs attentifs, il restait toutefois fort rudimentaire; et il fallu une forte dose de persévérance, une volonté de fer et une patience à toute épreuve pour vaincre les obstacles qui se présentaient quotidiennement. Ouvriers et patrons de cette époque ont bien droit à la reconnaissance de leurs successeurs; le chemin a été bien déblayé.

Mais ce fut justement cette ardeur à la recherche, cette volonté tenace d'améliorer les conditions de travail qui forma l'équipe de "praticiens" chez qui beaucoup de bon sens, un esprit d'observation et un labeur obstiné comblaient aisément les lacunes qu'un manque de théorie avait pu générer. C'est aussi à cette rude école que se formèrent bien des fondateurs de maisons nouvelles qui, de 1835 à 1870, s'ajoutèrent aux établissements déjà existants.

L'extension de l'industrie cotonnière

En 1835, Charles Spach créa à Rothau une retorderie de coton spécialisée dans la fabrication du fil à coudre et à broder. Vers la même époque, la maison Malapert construisit à Schirmeck le tissage mécanique dit "de la Tuilerie".

En 1840, Jean-Frédéric Jacquel, directeur du tissage de Mme Pramberger, acquit de celle-ci un de ses tissages à bras, situé à La Haute-Goutte Natzwiller; ce tissage contenait une cinquantaine de métiers à bras, avec lesquels il travailla jusqu'en 1843, et qu'il remplaça par un tissage mécanique mû par une roue d'eau "en-dessous".

En 1857, Gédéon Marchal monte une filature à La C!aquette, commune de La Broque. En 1865, son frère Charles établit une filature à Rothau, en dehors du village. Dans la même année, Jonathan Claude installe un tissage mécanique à Wildersbach, auquel il adjoint une retorderie.

Il existait donc, en 1870, neuf établissements textiles, une fabrique de fil à coudre et une rubannerie dans la Vallée de la Bruche:

Mentionnons ici que la maison Steinheil, Dieterlen et Cie s'attacha, vers les années 1860 Mr Armand Lederlin qui s'occupa spécialement de la teinturerie. Son activité fut - dans tous les domaines - très importante; il put alors acquérir lui-même à la rude école qu'était l'industrie de l'époque, une expérience qui lui rendit, plus tard, d'excellents services. Quittant Rothau avec Cristophe Dieterlen après l'annexion de 1871, il fonda à Thaon-les-Vosges, un blanchiment qui devint par la suite la Blanchisserie et Teinturerie de Thaon, établissement dont l'importance et les ramifications dans la France entière, furent longtemps bien connues.

Rappelons ici que, dans le courant de l'automne de 1864, la Compagnie du Chemin de fer de l'Est inaugura la ligne de Strasbourg à Mutzig, ce qui facilita un peu les transports. (Ajoutons que le tronçon Mutzig-Rothau fut ouvert au trafic en 1877 et celui de Rothau à Saâles en 1891).

L'industrie de la Vallée au début de l'annexion

1870-1890

Dans les années qui suivirent l'annexion de l'Alsace à l'Empire allemand (dont l'une des conséquences fut l'incorporation dans le département de la Basse-Alsace des cantons de Schirmeck et de Saales) les 80 000 broches de filature et les 1 750 métiers qui tournaient et battaient dans la Vallée de la Bruche, ne subirent - quant à leur nombre - que peu de modifications. Ce n'est que dans les années de 1880 à 1900 que, les uns après les autres, les établissements existant augmentèrent leur matériel.

À cette époque, se créèrent de nouvelles usines:

1881: création du Tissage Christmann et Scheppler à Waldersbach.

1885: absorption des Etablissements Malapert par la maison Scheidecker, de Régel et Cie.

La maison Claude Frères acquiert, en 1883, la fabrique d'ouate à La Haute-Goutte, et la transforme en tissage mécanique.

La filature Muller et Fils, située à Schirmeck, - incendiée en 1875 et non reconstruite- est cédée en 1886 par ses propriétaires à la maison Heumann, qui en fait un tissage.

En 1894, se crée le tissage Mansching à Bourg-Bruche.

En 1895, acquisition par la maison E. Marchal et Cie du tissage Gustave Jacquel, à Vacquenoux. Dans le courant de la même année, Frédéric Jacquel, associé de son père Paul Jacquel, mais seul gérant de l'affaire, construit une nouvelle filature et un nouveau tissage à Natzwiller.

En 1895-96, Paul et Ernest Marchal succèdant à leur père Gédéon Marchal, construisent un tissage à La Claquette.

En 1896, la Filature de Poutay rachète les bâtiments de l'ancienne Filature Lefèvre à Saint-Blaise et y monte des métiers à tisser.

A toutes ces maisons s'ajoutèrent:

La maison Spach et Fils à Rothau tout en continuant la fabrication du fil à coudre, se spécialisa dans celle des rubans et lacets de coton.

L'essor du textile de la Bruche de 1900 à 1914

L'aube du XXème siècle voit apparaître une nouvelle éclosion de filatures et tissages:

Vers la même époque, la maison A. Gander et ses Fils crée un tissage mécanique à Grendelbruch.

La Maison Scheidecker, de Régel et Cie à Lutzelhouse acquiert en 1910 les tissages de la maison Heumann et Fils (de Goeppingen) à Schirmeck. L'un de ces tissages, dit "du Faubourg", avait été installé en 1886, dans les bâtiments de la filature Muller et Fils, incendiée en 1875.

Enfin, vers 1909, la maison Gimpel Frères, de Sainte-Marie, monta à Fouday, un tissage d'environ 200 métiers, spécialement aménagé pour la fabrication de tissus couleur.

Pendant la guerre 1914-1918 et après l'armistice

En 1914, la déclaration de la guerre arrête brusquement broches et métiers. Le travail cessa complètement pendant deux mois puis, peu à peu, reprit progressivement dans le but de procurer un gagne-pain à une population qu'une longue habitude du travail "fin" en filature et tissage rendait peu apte à des travaux plus rudes. Ce fut l'ère des moyens de fortune: matière première qui, passable pendant les premiers temps, s'améliora de mois en mois, réduction du personnel masculin, mobilisé toujours plus largement, difficultés de transport, et, enfin, en 1917, arrêt complet. Dynamos, moteurs électriques et courroies furent repérés, immatriculés et réquisitionnés (il y a bien de ci, de là, un et même plusieurs moteurs, ou tel rouleau de courroie dont on n'aime pas se défaire qui échappe au sort commun), mais impossible de travailler!

L'armistice, avec toutes ses joies, vint mettre une fin à cet état de chose... peu industriel. Car quelques mois plus tard, au début de 1919, le coton arrive lentement, parcimonieusement distribué par les organes qui régissent le ravitaillement en matière première, mais il arrive!

Les machines à vapeur se remontent; renvideurs se r'habillent; on travaille fébrilement, car on est impatient d'entendre à nouveau le ronflement des broches et le tintamarre des métiers. Peu à peu les machines, dans l'ordre immuable de leurs fonctions respectives, se garnissent de coton, la première fusée "française" est filée, et la première pièce de calicot elle-aussi "française", passe au métrage.

Après la guerre 1914-1918, s'ajoutèrent aux filatures et tissages existant avant la guerre:

Après la Grande Guerre, la maison Scheidecker, de Régel et Cie fusionna avec la société Sellier, Buxtorf et Cie, et devint la société anonyme Sellier, Schieber, Buchier et Cie, avec siège social à Paris. Cette société engloba les usines que la maison Scheidecker, de Régel et Cie possédait à Lutzelhouse, Muhlbach, Schirmeck, La Broque, Grendelbruch (et Biblisheim, dans l'arrondissement de Wissembourg), ainsi que les filatures et tissages du Rabodeau à Moyenmoutier (Vosges). Cette même société fit l'acquisition, en 1923, du tissage Gander et Fils, à Grendelbruch.

En 1926, la maison Glaszmann a construit une filature à Oberhoffen, près de Bischwiller.

Considérations économiques

Dans le domaine économique,bien des problèmes se sont posés aux industriels du textile. On peut dire que le marché d'avant 1870 ne dépassait pas les limites de la France; le pays absorbait pour ainsi dire toute la production.

Les filatures trouvaient dans les tissages avoisinants des preneurs bien disposés; le tisseur avait sa clientèle (la rue du Sentier, comme encore de nos jours, était le quartier où les "cotonnades" trouvaient le plus d'acquéreurs). La maison Steinheil, Dieterlen et Cie, qui, seule parmi ses compétiteurs possédait une teinturerie, s'adressait à une clientèle plus exigeante, du fait du "fini" de ses produits.

Après 1871, une période transitoire de quelques années permit encore l'exportation (c'était hélas le mot qui entrait en ligne de compte) vers la France.

Ce délai passé, et les droits d'entrée français opposant une forte barrière à l'entrée des produits alsaciens (économiquement parlant assimilés à des produits allemands) il fallut chercher d'autres débouchés; bien que ce ne fut pas de gaîté de coeur, on sollicita des ordres de la part de grossistes allemands. Et ce furent Berlin, Francfort, Leipzig, Stuttgart et d'autres villes avec lesquelles s'établit peu à peu un courant d'affaires soit direct, soit par l'intermédiaire de négociants de Mulhouse, Bâle ou Zurich.

L'industrie textile connut à cette époque des années de fonctionnement normal et satisfaisant; mais elle eut aussi à traverser des crises qui occasionnèrent parfois - et temporairement - des périodes de chômage partiel.

La grande guerre vint brusquement mettre un terme à un état de choses auquel il avait fallu se plier; et la reprise, après l'armistice, plaça l'industrie textile alsacienne devant de nouveaux problèmes. Situation plus délicate qu'en 1871, car la lutte économique était devenue plus difficile. Le formidable apport que le Haut- Rhin et le Bas-Rhin apportaient à l'ensemble de la filature et du tissage de coton français pouvait peser dans la balance et provoquer un déséquilibre néfaste. Celui-ci fut quelque peu combattu par l'article 260 du Traité de Versailles, qui obligea l'Allemagne à accepter, pendant cinq ans, l'entrée en franchise de tous les produits d'origine alsacienne et lorraine. Encore que, en ce qui concerne les filés et tissus de coton, les quotas prévus ne furent jamais atteints et que l'Allemagne, pendant la période de l'occupation de la Ruhr, s'abstint volontairement d'acquérir des produits français. Il serait injuste de ne pas reconnaître que cet "exutoire" économique que fut l'Allemagne en 1921, 1922 et 1925, a eu des effets bénéfiques, dans la mesure où ces exportations ont désengagé le marché français.

Mais ajoutons aussi que l'industrie textile du Bas-Rhin, et principalement la Vallée de la Bruche, avait, dès 1919, cherché à se créer des rayons de vente dans "la France de l'intérieur", et que les marchés de Paris, Villefranche, Rouen, Lille et autres avaient été consciencieusement prospectés. Travaillant ainsi dans les deux sens, ayant ses "antennes" tant dans la métropole, dans les colonies de l'époque, qu'à l'étranger, la "Bruche Textile" put alors maintenir les portes de ses usines toujours ouvertes, et n'eut pas à enregistrer une seule heure de chômage.

La fin de l'industrie textile

Jusqu'à son extinction dans les années 1960, l'industrie textile de la Vallée de la Bruche, répartie de Saâles à Molsheim, groupait environ 230 000 broches finisseuses et environ 8 500 métiers à tisser La consommation annuelle en coton brut était de l'ordre de grandeur d'environ 25 000 balles. (Une balle de coton équivaut à environ 220 kg nets). Ce coton était principalement d'origine américaine, et des colonies françaises de l'époque. La production annuelle en fil se chiffrait, pour le groupe de la Bruche, à environ 5 millions de kilogrammes en numéro moyen.

Le tissage arrivait à une production annuelle de 550 000 à 580 000 coupes de 100 mètres (réduites en 20 fils), ce qui équivaut au chiffre intéressant de 6 ½ mètres à la seconde! Près de 5 000 ouvriers et ouvrières étaient occupés dans les différents établissements. Leurs conditions de travail, au point de vue hygiène, furent améliorées sensiblement; il n'était pas de filature ou tissage qui n'ait songé à une aération saine et une ventilation des locaux industriels; les oeuvres sociales telles que Caisse de Malades ont, de tout temps - et bien avant d'autres régions - été appliquées; les allocations familiales ont été adoptées dès qu'il en fut question; bien des maisons ont des fonds de retraite pour leurs anciens ouvriers. Enfin, les salaires ont toujours été adaptés aux indices officiels par des majorations successives.


J'ai adapté une étude de M. Paul JACQUEL, Président Honoraire de la Chambre de Commerce et d'lndustrie du Bas-Rhin, Président d'Honneur des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck et qui fut publiée dans les n° 57 (février 1963), 58/59 (juin 1964) et 60 (mars 1965) de L'Essor, revue des Anciens du Cours Complémentaire de Schirmeck

Les mutations del'industrie textile au Ban de la Roche

Le passage de l'Artisanat à l'Industrie (1)

Le passé du Ban de la Roche a été maintes fois évoqué, illustré, voire répété. On ne compte plus les études décrivant le pays et la condition de ses habitants à l'époque du pasteur Oberlin, qui, véritable figure de proue, suscite toujours travaux d'ensemble, thèses et études diverses.
La célèbre silhouette de Jean-Frédéric Oberlin apparaît également dans les lignes qui suivent, mais de façon furtive. Car le présent travail se propose d'éclairer quelques aspects de l'activité de l'ouvrier paysan du Ban de la Roche au XIX° siècle et au début du XX° siècle. Monsieur Claude Maeyen évoque pour nous un passé récent que bon nombre d'habitants du Ban de la Roche ont encore connu pour l'avoir eux-mêmes vécu.

Nous poursuivons ici l'étude des différentes facettes de la vie au Ban de la Roche. Après avoir récemment montré (2) que toute activité humaine se coulait dans le moule de solides communautés villageoises d'ouvriers-paysans, on constate que la base territoriale de ces communautés restait le finage utilisé d'une façon différenciée et intensive comme par exemple à Solbach (3).
Nous avons vu que toute vie au Ban de la Roche supposait l'association de plusieurs activités. C'est la métallurgie au bois (3) et (4) qui avait attiré, les hommes sur le Ban de la Roche dès l'époque romaine mais vers 1750 cette métallurgie traversa une première grande crise, suivie d'un bref renouveau, avant de disparaître définitivement au début du XIX° siècle face à la fonte au coke, beaucoup moins chère à la production.
Le prodigieux essor démographique du Ban de la Roche entre la fin du XVIII° siècle et le début du XIX° siècle est indiscutablement lié à l'industrie textile développée par Oberlin. Nous étudierons dans un prochain article le rôle du pasteur Oberlin et du milieu protestant.
Le but du présent travail est d'abord de montrer les adaptations successives du Ban de la Roche aux nouvelles formes du textile du XVIII° siècle à nos jours.

I. Les temps de l'artisanat

1) Une activité textile,"fille de la pauvreté"

Il ne faut pas voir dans la force motrice et la pureté des eaux de la Chirgoutte et de la Rothaine le moteur essentiel de l'industrialisation du Ban de la Roche. La raison essentielle est à chercher dans le manque de ressources du paysan des vallées vosgiennes. Devant les résultats aléatoires d'une agriculture marginale, il a besoin d'une activité de complément pouvant se pratiquer pendant les temps morts des travaux agricoles. Toutefois cette main-d'oeuvre misérable serait restée potentielle sans la volonté de la bourgeoisie industrielle à la recherche d'hommes nouveaux. Le pasteur Oberlin a fait appel à Reeber et Legrand pour s'installer au Ban de la Roche: le capital y rencontrait les bras avides de travail.

2) La filature à domicile

Depuis toujours chaque famille, dans le cadre du système autarcique de la communauté villageoise que nous avons décrit, cultivait lin et chanvre pour satisfaire à ses besoins. Rouets et métiers à tisser permettaient d'obtenir au printemps la belle pièce de drap dont on avait besoin.
J. G. Reeber avait fondé en 1756 à Ste Marie aux Mines un tissage de coton et il faisait filer à domicile dans tous les villages des environs. À l'appel d'Oberlin, il introduit la filature au Ban de la Roche dans les années 1780 sous la forme d'un artisanat rural à domicile. Nous savons que Reeber a versé 32 000 francs de salaires aux fileurs du Ban de la Roche en 1786 alors que l'agriculture rapportait à la même époque pour l'ensemble du Ban environ 36 000 francs. Il semble que les trois quarts de la population étaient occupés à cette filature de coton.

3) Le tissage artisanal du coton à domicile

Cette prospérité du Ban de la Roche due à la filature de coton à domicile va être de courte durée. Une filature mécanique s'installe en 1810 à Schirmeck et elle ruinera en quelques années tous les espoirs des fileurs à domicile (5).
C'est dans deux directions différentes que les communautés villageoises cherchent alors des solutions à la nécessité de compléments d'activités.
* Widemann - Pramberger à Rothau
En même temps que la filature, des tisserands à domicile sont apparus au Ban de la Roche. Ils travaillent à façon, en particulier pour Widemann - Pramberger installés à Rothau, qui fournissent la matière première et assurent l'expédition. Madame Veuve Pramberger, en 1818/19 installe 150 métiers à tisser à Grendelbruch, 150 à Wildersbach, 150 à Neuwiller, 150 à Natzwiller et 150 à Rosheim. Les métiers à bras sont loués aux paysans qui apportent à Rothau leurs tissés et cherchent les fils produits par les filatures mécaniques de la vallée comme Rothau, le Mullerhof, Lutzelhouse et même Senones. Toute la vallée de la Rothaine s'organise essentiellement en fonction de Rothau.
* Legrand à Fouday
Pendant ce temps, la vallée de la Chirgoutte s'organise en fonction de Fouday où, en 1813, les Legrand viennent de transplanter leur rubannerie de soie à l'appel d'Oberlin. Le tissage des rubans de soie va se faire à domicile dans tous les villages de la vallée. Dès 1816 deux cents personnes trouvaient leur subsistance grâce à cette fabrique. Il semble que l'on puisse faire la distinction entre tisserands travaillant le coton et en général propriétaires de leur métier et les rubanniers, dont les métiers appartiennent à Legrand et qui sont rarement chefs de famille, à la différence des tisserands qui le sont presque tous. (On pourra consulter en particulier les listes nominatives de 1836) (6).

II. Les conditions nouvelles de l'activité industrielle

1) Le triomphe des "mécaniques" et de l'industrie

Les progrès de la révolution industrielle consacrent la victoire définitive des "mécaniques" sur les métiers à bras. Elles font disparaître les métiers à bras à domicile, mais cette évolution apparaît comme beaucoup plus nuancée que pour la filature.
En 1828, Heywood et Seillière doublaient la filature de Schirmeck d'un tissage mécanique: les Scheidecker installaient en 1836 un tissage mécanique à Muhlbach, les Muller le tissage du Mullerhof. Le travail à domicile avait disparu dans les villages situés directement dans la vallée de la Bruche: les artisans à domicile devenaient des ouvriers d'usine.
Devant cette concurrence des fabriques mécanisées, la Veuve Pramberger en 1834/35 "mécanisait" son tissage avec 300 métiers mécaniques. Ses héritiers G. Steinheil et Dieterlen doublaient en 1847 le tissage. Un ancien directeur de Rothau, J. F. Jacquel rachetait en 1840 la manufacture vide de Natzwiller et y installait en 1844 des mécaniques. Un autre directeur de Rothau, Marchal, rachetait le tissage de Wackenbach.
Le passage à la forme moderne de l'industrie est achevé. Tous les ateliers de la période intermédiaire, qui avaient regroupé des artisans à bras sous la direction d'un contremaître ont disparu dans localités proches de la Bruche.

2) La résistance de l'artisanat textile

Il en est tout autrement pour les villages des hauteurs du Ban de la Roche. Tous les tisserands travaillant sur les métiers loués par la maison Pramberger ont perdu leur gagne-pain avec la modernisation. Au contraire les artisans propriétaires de leur métier à tisser se sont réorganisés non plus en fonction de la vallée de la Bruche, mais par-delà la montagne vers Ste Marie aux Mines dont les productions particulières vont leur permettre de continuer leurs activités.

* Le tissage de Ste-Marie-aux-Mines

Depuis son origine, le tissage de Ste Marie-aux-Mines s'est maintenu sous la forme d'une industrie rurale avec toujours le même article, un tissu teint sur fil et soumis aux caprices de la mode: c'est l'intérêt du fabriquant à restreindre le capital de l'affaire en faisant travailler à domicile à la campagne. Les tissus ne peuvent se fabriquer qu'en petite quantité avec des dessins différents: dans ces conditions, l'avantage des mécaniques est restreint d'autant tant que la substitution de la laine au coton dans la spécialité de Ste Marie permet au travail à bras de se maintenir.
Les tisserands se concentrent en ateliers : ainsi à Neuviller en 1914, trois ateliers réunissent tous les tisserands: un de 40 métiers travaille pour la maison Urner, un autre de 30 métiers pour la maison Ka et le dernier de 30 métiers pour la maison Bloch. Toutefois des artisans à domicile continuent à apporter chaque semaine leur production à l'atelier. L'ensemble de la production est porté à dos d'homres à Ste Marie aux Mines et on ramène les chaînes produites dans les fabriques de cette ville. L'article de coton pur ou de coton et lin avait fait revivre l'industrie de Ste Marie aux Mines au XVIII° siècle, les guingamps d'un fil de coton très fin, lisse et glacé furent l'objet d'une production croissante à partir de 1825. On introduisit la laine à partir de 1840 mais la chaîne restait de coton et à partir du Second Empire ce furent les lainages qui l'emportèrent.
L'évolution de l'industrie du ruban va fournir le dernier élément de notre explication. Nous avons vu les différents villages du Ban de la Roche rechercher une certaine spécialisation textile pour pouvoir continuer à profiter des ressources d'un complément industriel. Au départ répandu dans toute la vallée de la Chirgoutte, ce tissage à domicile du ruban de soie va finir, à la veille de 1914, par se concentrer dans le village le plus reculé et le plus élevé, Belmont.

* La filature de Barr

Avant de terminer cette étude, il faut rappeler que les tisserands à bras travaillaient également pour des fabriquants de Barr. Jacques Dietz y avait construit une filature qui employait un millier de mule-jennys en 1811/1813. Il recevait les tissus des petits tissages familiaux du Ban de la Roche. Après l'effondrement de la filature du coton à la main en 1810, il avait largement contribué à redonner une certaine aisance aux habitants du Ban de la Roche avant que Ste Marie aux Mines ne reprenne la relève.
Nous voyons donc que pour les fabriquants recherchant des tisseurs à bras, le Ban de la Roche avait toujours été un endroit important de recrutement et un des derniers à résister a la modernisation. Les habitants, particulièrement pauvres, recherchaient activement ce complément industriel, acceptaient des salaires moindres du fait de leur double activité; en outre les industriels recherchaient tout particulièrement les qualités morales des artisans du Ban de la Roche élevés selon les durs principes du pasteur Oberlin.

3) Une mobilité croissante de la main d'oeuvre

Pendant longtemps le complément textile fut recherché et exécuté dans le cadre familial par les cadets. Bientôt le tisserand dut se déplacer dans son village pour gagner l'atelier, puis les usines à Rothau, Fouday, Natzwiller, Wildersbach ou Waldersbach.
Enfin la disparition des plus petites usines obligea l'ouvrier-paysan à quitter son village pour des déplacements de plus en plus longs. Il s'occupait de son lopin de terre ou de sa vache le matin et le soir, le reste de la journée étant consacré au travail en usine.

Conclusion


Nous avons traité ailleurs (2) de l'évolution des différentes usines textiles et des conséquences sur nombre des habitants des villages. Constatons que les usines, encore présentes dans presque tous les gros villages en 1955, vont se concentrer au profit des plus importantes et les mieux placées sur les voies de circulation de Natzwiller et surtout Rothau.
L'évolution du textile se poursuit actuellement: ainsi devant la concurrence du Tiers Monde, l'usine Steinheil vient d'abandonner son activité tissage, préférant acheter des tissus plutôt que d'alourdir ses coûts de production par une modernisation de son tissage. Mais nous entrons ici dans une nouvelle phase de l'évolution textile qui n'a rien à voir avec celle qu'avait connue le Ban de la Roche un siècle et demi plus tôt.
Claude MAEYENS
agrégé et docteur en géographie

Essor n° 98 mars 1978


Courte bibliographie
(1) Nous renvoyons à un article paru dans "Saisons d'Alsace" n° 63 consacré au "Val de Bruche": Marie-Danièle Reys-Maj  L'industrie textile dans le Val de Bruche, p. 82/87.
D'une façon générale on pourra se reporter aux classiques de l'histoire du textile de notre région, à savoir :
* Robert Lévy, Histoire économique de l'industrie cotonnière en Alsace, Paris, thèse de droit, 1912.
* Joseph Klein, Die Baumwolleindustrie im Breuschtal, thèse de droit Strasbourg, Schirmeck, 1904/1905.
* Paul Jacquel, Le développement de l'industrie textile dans la vallée de la Bruche dans "l'Alsace Française" du 21-10-1921 867.
* Paul Jacquel, Le tissage à bras au Ban de la Roche dans "Artisans et paysans de France" tome III, 1948, p. 111/ 123.
(2) Claude Maeyens, Une enclave protestante, le Ban de la Roche. L'agonie actuelle des communautés d'ouvriers-paysans dans "Saisons d'Alsace" n° 63, "Le Val de Bruche" 1977, p. 121/128.
(3) Claude Maeyens, Une communauté d'ouvriers-paysans: Solbach dans l'"Essor" no 97 (Noël 1977) p. 2/7.
(4) Les différents articles de Marcel François parus dans l'"Essor" et consacrés à la métallurgie dans la vallée de la Bruche:
* A Rothau... il y a 150 ans dans l'"Essor" no 63 (mars 1966) p. 2/4.
* Postes et routes d'autrefois- n° 70 (octobre 1968) p. 20/25.
* Les mines de Framont - n° 75 (mars 1970) p. 3/9.
* Les mines de Rothau - n° 79 (décembre 1971) p. 10/ 19.
Voir également:
* A Rothau sous la Révolution Française - n° 64 (juillet 1966) p. 34 et 24.
(5) Pour tous les problèmes de la technique industrielle, nous renvoyons à
* Charles Ballot, l'introduction du machinisme dans l'industrie française, 1910.
* W. Endrei, l'évolution des techniques du filage et du tissage du Moyen Age à la Révolution Industrielle, Paris, Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1968.
(6) Archives Départementales du Bas-Rhin, série M (Mouvements de population) en particulier VII M 373: Fouday et VII M 703: Solbach.

L'industrie textile dans le Val de Bruche

Marie-Danièle REYS-MAJ

Saisons d'Alsace n°3, Le Val de Bruche, 4° trimestre 1977

Le textile, à qui les vallées vosgiennes doivent leur essor et à qui elles sont redevables de leur déclin, a depuis toujours influencé l'activité économique de ces microrégions.
L'exemple de la haute vallée de la Bruche est à ce point de vue caractéristique. La route de la vallée, entre Mutzig et Saâles, est ponctuée de cheminées d'usines, de bâtiments aux toits crénelés, vestiges pour la plupart d'entre eux d'une intense activité industrielle: celle de la filature et du tissage du coton. Beaucoup de ces bâtiments sont à présent à l'abandon et rappellent à chaque pas les nombreux drames qui ont accompagné la crise de cette monoindustrie de la vallée.

Les étapes de l'implantation du textile dans la vallée de la Bruche

L'histoire économique de la vallée de la Bruche est en grande partie celle du textile. Dès la fin du XVIII° siècle en effet existaient des métiers à bras, que les paysans de la vallée avaient «importés» du Val de Villé où se filait la laine.
La naissance d'une véritable industrie textile, celle du coton, remonte à l'époque napoléonienne. Avec le blocus continental, qui prohibe l'importation des toiles blanches de Suisse et des Indes, se multiplient filatures et tissages. En 1816, le premier métier à tisser mécanique est importé de Suisse. Des tissages s'implantent dans les vallées adjacentes à la Bruche, à Neuviller, Natzwiller, Wildersbach, Grendelbruch, mais également sur la Bruche: à Rothau, à Muhlbach, à Lutzelhouse.
Il faut souligner que la vallée de la Bruche, comme d'ailleurs toutes les autres vallées vosgiennes, réunit des conditions très favorables à l'implantation de cette industrie: en premier lieu elle offre la force motrice de la Bruche, dont l'eau possède la grande pureté favorable au blanchiment; elle regroupe une population abondante, qui s'est accrue considérablement au cours du XVIII° siècle, au niveau de vie très bas, conséquence de la précarité de l'agriculture de montagne; enfin, l'industrie s'implante sous l'impulsion de quelques hommes dynamiques, avides de réussir: à ce titre, le précurseur dans la vallée est sans nul doute John Heywood, venu d'Angleterre dès 1806 avec, en poche, les plans de la «mule jenny», qui crée entre 1825 et 1830 une filature à Labroque et à Senones, puis un tissage à Lutzelhouse et à Muhlbach.
Peu à peu, le paysan ouvrier se transforme en ouvrier-paysan, puis devient ouvrier, abandonnant ses terres à la friche. Pourtant, les conditions de travail dans les usines sont très pénibles à l'époque: les journées comptent jusqu'à 15 heures de travail, accomplies dans une atmosphère insalubre, sur des métiers encore très rudimentaires; le travail des enfants dès l'âge de 5 ans est alors très courant. Souvent, c'est la quasi totalité de la population active de certains villages qui prend à l'aube le chemin de l'usine qui s'y est implantée: c'est le cas par exemple de Natzwiller, où les Ets Jacquel employaient jusqu'à la seconde guerre mondiale 200 des 700 habitants de la commune.
Au milieu du XIX° siècle apparaît la classe des grands industriels du textile de la vallée: les Sellier, les Scheidecker (à Muhlbach, à Barembach), les Marchal, les Steinheil. La création de la voie ferrée Strasbourg-Mutzig en 1869, Mutzig-Rothau en 1877, enfin Rothau-Saâles en 1891 conduit à un nouvel essor des créations d'usines, notamment à Waldersbach, Haute-Goutte, Schirmeck, La Claquette. En 1920 la Société Industrielle et Commerciale du Textile Sincotex naît de la fusion des firmes Sellier de Villefranche et Scheidecker de Muhlbach. En 1958, dans ses différentes usines de Moyenmoutier, Lutzelhouse, Muhlbach, Biblisheim et Grendelbruch, la Société Sincotex emploie encore 1.600 ouvriers et constitue la première entreprise textile de la vallée.
C'est ainsi qu'au fil des siècles la vallée de la Bruche, de Rothau à Mutzig, est devenue l'un des pôles de concentration de l'industrie textile bas-rhinoise. En 1953, elle occupe environ 5.000 ouvriers et ouvrières, soit 40 % des effectifs des 101 entreprises textiles du Bas-Rhin. C'est la raison pour laquelle on a pu parler d'une véritable monoindustrie du textile dans la vallée, qui ne laisse guère de place aux deux autres industries traditionnelles: l'industrie extractive à Hersbach et Netzenbach et l'industrie du bois.

La crise du textile dans la vallée

L'histoire du textile de la vallée de la Bruche est ponctuée de crises, plus ou moins accentuées. Au XIX° siècle déjà, la généralisation des métiers mécaniques entre 1836 et 1847 provoque une mévente; entre 1860 et 1869, la vallée ressent les contre-coups de la Guerre de Sécession et de la hausse du prix du coton. Au moment de l'occupation allemande, l'exode des cadres et ouvriers vers la Prusse plonge l'industrie dans le marasme. Ces quelques dates mettent en lumière les sujétions qui pèsent sur cette industrie et qui vont provoquer, dans les années 1950 la plus sérieuse crise qu'elle ait jamais ressentie.
La crise du textile dans la vallée est indissociable de celle qui frappe l'industrie cotonnière française dans son ensemble. Très dépendante de l'étranger pour la totalité de son approvisionnement, elle subit les renchérissements successifs des cours mondiaux du coton, commandés par les États-Unis. Ainsi, en juillet 1950 intervient une hausse spectaculaire du coton américain, suivie de celle des cotons brésiliens et pakistanais. Cette hausse a de lourdes conséquences sur les prix de revient des entreprises textiles de la vallée et les oblige, soit à compromettre leur trésorerie, soit à produire au détriment de la qualité. A ces éléments vient s'ajouter le handicap que constitue la position géographique de l'Alsace, et tout particulièrement de la vallée, qui grève le coût du transport du coton ; en effet, 70% du coton vient par Rouen, 20% par Marseille.
L'industrie cotonnière pâtit de la perte progressive de ses débouchés d'outre-mer. Avec la décolonisation, ébauchée dès 1955 par l'indépendance de l'Indochine qui absorbait jusqu'à 30% de leur production, les entreprises textiles de l'Est de la France ont progressivement perdu 60% de leurs anciens marchés coloniaux en 1965, alors qu'elles couvraient à elles seules 75% du marché d'outre-mer en 1953. Leurs exportations vers les T.O.M. ne représentent plus que 11% de leur production (contre 29,5% en 1953). Ces pays neufs, en effet, entament un lent processus d'industrialisation, processus qui passe irrémédiablement par la création, en premier lieu, de filatures et tissages du coton.
Un autre élément de crise est à rechercher dans la concurrence accrue que rencontrent les industriels du coton sur le marché intérieur. Cette industrie, d'une part très sensible aux caprices de la mode et aux variations météorologiques, subit d'autre part la concurrence des fibres artificielles et synthétiques. Par ailleurs, il faut constater que les Français consacrent encore une part très faible de leur budget aux dépenses textiles, bien que celle-ci soit en augmentation ces dernières années: en 1954, 3,3 kg par habitant et par an, en 1976: 12 kg contre 25 aux États-Unis. D'autre part, la libéralisation des échanges au début des années 1950, suivie de la signature du Traité de Rome, a brusquement mis les industriels du textile en présence de concurrents européens très compétitifs, en particulier les Allemands. A cela, s'ajoutent la politique de dumping menée par les pays de l'Est et l'invasion des cotonnades à bas prix en provenance d'Asie et du Japon.
La crise du textile vosgien est non seulement conjoncturelle, elle est aussi structurelle: les petites entreprises familiales prédominent; elles travaillent souvent avec un outillage périmé et des méthodes d'organisation du travail déficientes et n'occupent qu'un petit nombre de salariés. Dans cette industrie où l'évolution technique est rapide, ces petits industriels ont hésité à se moderniser à temps et ne produisent plus à des prix compétitifs. En période de crise, ils ressentent d'importantes difficultés de trésorerie et se trouvent dans l'impossibilité d'investir. L'individualisme de certains patrons de la vallée contribue encore à renforcer ces facteurs de crise.
La crise du textile dans la vallée de la Bruche est d'autant plus dramatique que cette industrie emploie un très fort pourcentage de sa population active; ainsi, à Schirmeck-Labroque en 1952, les deux-tiers des emplois sont textiles, dont 57% sont occupés par des femmes.
Les premiers symptômes de crise apparaissent en 1954 avec d'importantes réductions d'horaires, puis ils se concrétisent par la fermeture de très nombreuses usines. Dans le département du Bas-Rhin, entre 1954 et 1967, 35 établissements sont touchés, dégageant 4.750 travailleurs. Quatorze entreprises de la vallée stoppent leur production entre ces mêmes dates, libérant 2.160 salariés sur un effectif maximum de 2.799. Ces chiffres démontrent la gravité de la situation dans la vallée. L'une des faillites les plus spectaculaires est sans-nul doute celle de Sincotex à Muhlbach entre 1958 et 1961: un tiers de l'effectif est licencié. En 1961, les Ets Jeudy à Schirmeck épongent les contingents d'ouvriers licenciés; l'usine est reprise par les Ets Jacquel de Natzwiller, qui reclassent une partie des effectifs dans leurs usines de Dinsheim, Natzwiller et Moyenmoutier. D'autres fermetures interviennent entre Saâles et Mutzig, dont celle de la filature et tissage Dutruel en 1961, qui licencie 100 personnes.
La politique paternaliste de nombreux industriels, qui n'ont pas hésité à créer des caisses de maladie, à construire des logements pour leurs ouvriers, explique la faiblesse du syndicalisme dans le textile et la mollesse des mouvements revendicatifs. Elle amplifie encore les conséquences psychologiques de la crise, à laquelle les salariés de cette monoindustrie ne sont pas préparés.
Cependant, devant son ampleur, une action est menée sur le plan national; elle aboutit en 1956 au classement de trois cantons vosgiens parmi les plus touchés en zone d'urgence: Schirmeck, Saâles et Villé. Ces mêmes cantons sont classés en mars 1959 en zone spéciale de conversion.

Les espoirs

La crise a épargné les entreprises les plus saines, qui ont su s'adapter aux nouvelles conditions du marché. Certaines ont d'ailleurs été intégrées dans des groupes plus importants. Ainsi, les Ets Jacquel de Natzwiller ont fusionné en 1965 avec le Consortium Général Textile Agache Willot. A Natzwiller, ils emploient actuellement 110 personnes et produisent du tissu blanc à raison de 40.000 m par jour. A Rothau, l'usine Steinheil-Dieterlin produit du tissu blanc et couleurs: depuis 1963 85% de son équipement a été renouvelé. Après l'absorption en 1957 des usines Marchal à Wackenbach, Saâles et Bourg-Bruche, les Ets Steinheil se sont engagés dans une politique de concentration financière, en créant un groupement d'intérêt économique avec les sociétés textiles Hartmann de Munster et Perrin de Cornimont: les premiers forment un puissant complexe de filature et de tissage, tandis que Steinheil, dispose, à Rothau d'une importante capacité de finition. Cette association se place parmi les dix premiers groupes textiles français. L'un des aspects de sa polique commerciale est l'ouverture à Rothau d'un magasin de vente à prix d'usine qui connaît un vif succès. Schirmeck compte encore plusieurs entreprises textiles, la plupart de transformation: la Compagnie Française de la Maille spécialisé en bonneterie, la Sté Simonin à laquelle est liée la Sonoco (Sté nouvelle du cadre), qui transforme les déchets de la première en torchons et wassings dans les locaux de l'ancienne filature Marchal. Les Ets Spanier, quant à eux, sont spécialisés dans la confection, la lingerie et les tabliers. Si ces entreprises sont à présent peu nombreuses dans la vallée, elles sont mieux structurées, elles disposent d'un équipement moderne et sont à même de produire à des prix compétitifs. Dans la conjoncture actuelle, elles sont astreintes à une grande souplesse et doivent suivre continuellement l'évolution des marchés. Malgré la fermeture des entreprises marginales, le textile occupe toujours une grande place dans la vallée. Si la nouvelle zone industrielle de Schirmeck a réussi à attirer plusieurs industries telles les Ets Jeudy, Liagre, Controls France, le textile y prédomine encore, employant en 1962, 1.520 personnes, contre seulement 430 dans la métallurgie.
La main-d'ceuvre demeure essentiellement féminine (environ 80% des effectifs) à l'exception des Ets Simonin et Steinheil où les produits sont moins élaborés et le travail plus pénible.
Les entreprises recrutent leur main-d'oeuvre dans les villages qui s'échelonnent de Mutzig à Saâles, donc sur 45 km, ainsi que dans les vallées adjacentes. Les cars de ramassage pallient l'incommodité des horaires de la S.N.C.F. Des problèmes de recrutement se posent au-delà de Dinsheim, de par l'attraction de Buggatti à Molsheim et certaines entreprises font actuellement appel à de la main-d'oeuvre étrangère, qui accepte le travail en trois-huit. Ces difficultés de recrutement s'expliquent par la disparité des salaires qui continue d'exister entre le textile et les industries mécaniques et par la mauvaise réputation dont jouit le textile après la grave crise qui l'a touché.
La main-d'oeuvre continue d'être formée «sur le tas», malgré l'existence à Schirmeck d'un centre d'apprentissage du textile qui prépare en trois ans les jeunes filles à la filature et au tissage. Les moniteurs sont formés en 3 ou 4 mois par les soins de la direction. L'industrie textile emploie aujourd'hui davantage de cadres et agents de maîtrise et s'efforce de revaloriser l'ensemble de la profession par une politique de promotion et de formation professionnelles.
Les profondes mutations qui ont secoué toute l'histoire de l'industrie textile en général et celle du coton dans la vallée de la Bruche en particulier ont mis fin au monopole qu'elle y détenait au profit de l'industrie mécanique. La mort de cette monoindustrie, avec les problèmes sociaux que les fermetures d'usines successives ont posés au fil des années, n'a pas résolu l'ensemble du problème économique de cette portion de la vallée. Les moyens de communication la maintiennent isolée, à l'écart des pôles d'attraction que constituent Strasbourg et Saint-Dié et rebutent les implantations nouvelles; les jeunes quittent la vallée pour s'installer en ville, livrant ainsi les villages à l'invasion des résidences secondaires et au vieillissement de la population. Seule Schirmeck acquiert un certain dynamisme et semble réussir lentement sa reconversion industrielle, constituant un nouveau pôle d'attraction pour cette vallée encore marquée par la crise du textile qui l'a tant secouée.
Marie-Danièle REYS-MAJ
Saisons d'Alsace n°3, Le Val de Bruche, 4° trimestre 1977


BIBLIOGRAPHIE
Spach A. : La reconversion industrielle dans l'agglomération schirmeckoise, D.E.S. Geogr. 1969.
Reys-Maj M.D. : L'industrie textile en Alsace de 1945 à nos jours: crise ou évolution? Mémoire de Maîtrise. Histoire Contemp. 1971.
Guery F. : Agriculture et industrie dans les Vosges alsaciennes, RGE 1962. T. 2 n° 4.
juillot@in2p3.fr  Retour Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg 

Le développement de l'industrie textile dans la vallée du Rabodeau, de 1806 à 1914

Jean-Luc PUPIER

En 1808, les 18 communes du canton de Senones comptent environ 10.000 habitants. En 1911, ils sont pratiquement deux fois plus nombreux puisque nous comptabilisons 19.069 personnes. Une observation plus fine des chiffres nous montre que cette évolution n'est pas identique suivant les communes. En effet, nous pouvons distinguer deux types de communes: les communes rurales, elles sont au nombre de 13; à côté d'elles, nous avons 5 communes industrielles, situées principalement dans la vallée du Rabodeau. De l'amont vers l'aval: Le Saulcy, Moussey, La Petite Raon, Senones et Moyenmoutier. De 1806 à 1911 les 13 communes rurales sont passées de 5476 à 4426 habitants, soit une perte de près de 1000 personnes et une baisse de 17%. Pendant la même période, les 5 communes industrielles sont passées de 4969 à 15543 habitants, soit un gain de 10.000 personnes et une augmentation de 200%. La commune de la Petite Raon voit sa population multipliée par 4, celles de Senones et Moyenmoutier par 3.
À travers ces chiffres, nous pouvons mesurer le poids de l'industrialisation dans l'évolution démographique, car ces chiffres sont bien la traduction de l'implantation du textile dans la vallée du Rabodeau.
En 1806 s'installe la première usine textile. En 1914, nous dénombrons 42 usines textiles dans l'ensemble du canton. Notons d'ailleurs que depuis 1992, la production textile s'est éteinte dans le canton de Senones.

La première implantation industrielle mérite toute notre attention car elle est exemplaire.

Après la réunion de la Principauté de Salm-Salm à la République française, les bâtiments de l'abbaye et les constructions princières sont vendus comme biens, nationaux. C'est ainsi que l'ensemble de l'abbaye de Senones est vendu à Pierre Mazeran les 3 et 9 juillet 17961). Car c'est bien la présence de ces vastes bâtiments disponibles qui est déterminante dans la création des premières usines. L'abondance et la pureté de l'eau ainsi que la présence d'une main d'oeuvre féminine complètent les causes de cette industrialisation. Les premières usines sont toutes installées dans les bâtiments des Abbés: l'abbaye de Senones, puis l'abbaye de Moyenmoutier et le moulin de Géroville qui dépendait de l'abbaye de Moyenmoutier; ou dans ceux des Princes: le château des Princes à Senones subit le même sort en 1818 ainsi que le Moulin du Houx qui est transformé en usine en 1834. Il faut noter qu'à côté des bâtiments proprement dits se trouvent d'immenses terrains qui sont d'une grande utilité pour le développement futur des installations industrielles: il s'agit des parcs et jardins, situés à l'ouest des abbayes de Moyenmoutier et de Senones et à l'est du château des Princes. Actuellement, des bâtiments industriels occupent exactement la même surface que les jardins des abbayes de Senones et de Moyenmoutier.

Revenons quelques instants sur la première installation industrielle de Senones. La création de la première filature mécanique de coton du département des Vosges est exemplaire et symbolique à plus d'un titre:
- L'installation de cette filature se fait dans le grand bâtiment agricole du monastère de Senones, là où se trouvaient encore en 1992 les vestiaires du dernier tissage de la vallée du Rabodeau.
- Elle est l'oeuvre de 3 associés:

C'est ainsi qu'en juillet 18062), un an après le début des travaux, se mettent à fonctionner les 24 premières mull jennies3) de la vallée du Rabodeau.
En 1812 la filature de l'abbaye compte 8460 broches et fournit du travail à 360 ouvriers. Une partie importante de cette main d'oeuvre est féminine. On appelle certaines d'entre elles les framotes, du nom du village de Framont, à Grandfontaine, de l'autre côté de l'ancienne principauté. Leur père et leurs frères sont les mineurs qui travaillent dans les mines de fer de Framont.
La Manufacture Saint-Maurice, c'est le nom donné à l'entreprise, installe d'autres usines: à l'abbaye de Moyenmoutier, dans un premier temps le battage du coton pour la filature de Senones, qui sera rapatrié dans la bibliothèque du monastère de Senones en 1809, puis une blanchisserie et une teinturerie qui existeront jusque dans les années 1980; les prés situés devant le monastère, à l'ouest sont très utiles pour installer les lés de tissus. Ensuite cet espace disponible est entièrement conquis par les bâtiments industriels. Le château des Princes à Senones est transformé en filature. Les 4 niveaux du bâtiment contiennent 8000 broches en 1832. La production de la filature du château est d'excellente qualité et bien que ne représentant que 16% des fils produits, elle rapporte 30% du revenu des deux filatures. Une quatrième usine existe à partir de 1835 au Moulin du Houx à Senones. Puis avec la création en 1839 dans le moulin de Géroville, à Moyenmoutier, du premier tissage des Manufactures Saint-Maurice, nous assistons au début de la concentration verticale. De 140 métiers à tisser à son installation, on passe à 320 en 1844.
Deux autres tissages appartiennent au groupe à cette époque: Les Manufactures Saint-Maurice sont donc propriétaires de 7 usines différentes dans la vallée du Rabodeau au milieu du XIX° siècle. Dès le début de l'industrialisation, s'est posé le problème de la production de l'énergie. Le 21 décembre 1805, les promoteurs de la future filature de Senones adressent une pétition au préfet des Vosges pour faire creuser un canal4). Ce canal aurait dû traverser le centre de Senones directement par les actuelles places Thumann, Clémenceau et dom Calmet. Dans un premier temps, l'autorisation n'étant pas accordée, on utilise le canal qui faisait fonctionner le moulin de l'abbaye. Puis on creuse un canal qui passe derrière les maisons du centre ville. Pour réguler le débit du Rabodeau, trop faible en été et en hiver, deux étangs sont creusés en 1828 et 1832 dans les anciens jardins des Princes5). Ces aménagements hydrauliques permettent de faire fonctionner des roues qui sont d'abord en bois. En 1826, on installe dans la filature de l'abbaye une grande roue de type Fairbain. Cette roue est spectaculaire et sans doute l'une des plus grandes de France à son époque: ce moteur hydraulique de 50 chevaux fait 5,50 mètres de large et 7,32 mètres de diamètre. Elle est installée dans les jardins de l'abbé, derrière l'ancien palais abbatial, qui est la résidence des dirigeants de la Manufacture Saint-Maurice. On a construit un bâtiment pour l'abriter. Ce bâtiment et la roue existaient toujours à la fin du XIX° siècle. Les aménagements hydrauliques sont très nombreux le long du cours du Rabodeau. À Moussey, à la Petite Raon, à Senones comme nous venons de le voir et aussi sur un affluent du Rabodeau, le ruisseau des Gouttes, ou à Moyenmoutier, l'on construit des barrages, l'on creuse des canaux, l'on aménage des étangs pour constituer des réserves d'eau et pour actionner les roues en bois, les roues en fer et les turbines. Notons que ces aménagements doivent tenir compte du flottage du bois sur la rivière.
Rapidement l'installation des machines à vapeur est envisagée. Les dirigeants de la Manufacture Saint-Maurice ont, dans un premier temps, retardé le passage de l'hydraulique à la vapeur et pour cela ils ont apporté des améliorations considérables au système hydraulique comme nous venons de le voir. Ils redoutent le coût important de la houille.
Certains actionnaires n'hésitent d'ailleurs pas à s'opposer formellement à l'installation de machines à vapeur. Pour faire basculer les opposants à la vapeur dans son camp, Eugène Provensal, qui dirige la Manufacture Saint-Maurice en 1838, déclare aux actionnaires «qu'il ne se croit pas capable de conduire les filatures de Senones si elles devaient rester dans des conditions si difficiles de travail, que cette machine devant augmenter la production de 1/6 et par suite diminuer les frais de 20 centimes par kilo, ce qui sans doute ne produira pas de grands bénéfices vu la concurrence d'aujourd'hui, mais demain donnera de légers profits répartis sur de grandes masses». Il termine son intervention par ces mots: «la création - de cette machine - est à ses yeux une question de vie ou de mort et par conséquent il préfère renoncer à son mandat que d'exposer ainsi à la fois ses intérêts et ses responsabilités».
Finalement la première machine à vapeur de la Manufacture Saint-Maurice est acquise et fonctionne à partir de 1839. Elle développe 30 chevaux. En 1843, une deuxième machine à vapeur est installée pour faire fonctionner les broches de la filature du château.
Ces transformations dans la production de l'énergie, mais aussi dans la volonté affirmée d'une véritable concentration verticale sont le fait de la deuxième génération de dirigeants de la Manufacture Saint-Maurice. Aimé Benoît Seillière devient en 1832 le nouveau dirigeant de la manufacture, en compagnie de Provensal. Son fils, Benoît Aimé épouse la fille de John Heywood installé depuis la mort de son épouse à La Broque. Son deuxième fils Nicolas Ernest vient également à Senones pour participer à la direction de l'usine. Les deux fils de Nicolas Ernest Seillière jouent également un grand rôle dans le développement de l'industrie textile: Edgar Aimé Seillière et le Baron Frédéric Seillière.
Dans la deuxième partie du XIX° siècle, les destinées de la Manufacture Saint-Maurice sont confiées à Charles Vincent et Alfred Ponnier. La capacité de production augmente considérablement. Les tissages sont modernisés et le nombre des métiers augmente. En 1873 les tissages de la Manufacture Saint-Maurice comptent 910 métiers. En 1904, il y en a 1342.

Le développement de l'industrie textile ne se limite pas aux usines de la Manufacture SaintMaurice.
En 1839, on comptabilise6) déjà dans le canton de Senones:

- 7 filatures
- 4 tissages
- 3 retorderies
- 1 blanchiment
Ces usines sont localisées dans les 5 communes industrielles de la Vallée:
Au Saulcy:
La filature du Harcholet de Colin et Compagnie,
4000 broches et 50 ouvriers.
Le tissage mécanique des mêmes propriétaires,
85 métiers et 80 ouvriers.
À Moussey.
La filature de la Neuve Grange de Lamblé et Fayonnel et Compagnie,
9000 broches et 150 ouvriers.
Le tissage mécanique de Laurent et Compagnie,
204 métiers et 220 ouvriers.
À La Petite Raon:
La filature Préchard,
3000 broches et 70 ouvriers.
La filature Boulanger et Compagnie,
3000 broches et 65 ouvriers.
À Senones:
Les deux filatures de la Manufacture Saint-Maurice,
25000 broches et 550 ouvriers.
La filature Herriot de 180 broches.
Le tissage à bras de Louis Guillement,
100 métiers et 100 ouvriers.
À Moyenmoutier:
Le blanchiment de l'abbaye (Manufacture Saint-Maurice), 80 ouvriers.
Le tissage de Géroville (Manufacture Saint-Maurice),
110 métiers et 120 ouvriers.
soit
44.000 broches
400 métiers
et déjà plus de 1.500 ouvriers et ouvrières qui travaillent dans le textile pour une population totale de 7.000 habitants pour les 5 communes concernées.


Avant d'étudier dans le détail les aspects quantitatifs de la population ouvrière, complétons le tableau des localisations industrielles par celui d'autres inventaires.
En 1861:

7 filatures et 6 tissages plus 1 blanchiment,
et 8512 habitants dans les 5 communes industrielles.
En 1883:
6 filatures et 17 tissages plus 3 retorderies et 2 blanchiments,
3.000 employés et 11.000 habitants.
En 1910:
8 filatures et 21 tissages,
et 15.000 habitants.
La commune de Senones compte à elle seule 15 usines, situées principalement dans la partie occidentale de la ville, là où passera le front de la guerre de 1914-1918.

Les professions exercées par la main d'oeuvre sont très diverses. Le travail des enfants est indispensable au fonctionnement des usines, aussi bien pour diminuer le coût de la main d'oeuvre que pour exercer certaines activités qui demandent une petite taille, en particulier pour passer sous les métiers. Le travail des femmes est aussi une constante pendant tout le XIX° siècle. Les salaires féminins sont nettement inférieurs, par exemple en 1881:

- Au blanchiment de Moyenmoutier, les hommes sont payés 3 francs de l'heure et les femmes 2,25 francs, les enfants 1,40 franc.
- Au blanchiment de Belval, à la même époque, les hommes reçoivent 2,50 francs, les femmes 1,50 franc et les enfants 1,40 franc.
- Dans les filatures: à Moussey, toujours en 1881, les hommes sont payés 2,50 francs, les femmes 2 francs et les enfants 1,10 franc.
- À Senones: 3 francs pour les hommes, 2 francs pour les femmes et 1,10 franc pour les enfants.
- C'est à La Petite Raon que les salaires sont les plus bas: 2,50 francs pour les hommes, 1,80 franc pour les femmes et toujours 1,10 franc pour les enfants7).
Une importante étude entreprise il y a quelques années avec le groupe histoire des amis de la bibliothèque de Senones porte sur le dépouillement exhaustif des actes de mariages à Senones.
Cette étude statistique, dont les résultats feront l'objet d'une prochaine publication, nous a permis de nous intéresser à l'âge, au domicile et au lieu de naissance des 2 conjoints, à la profession des 4 parents, et à la profession des conjoints à l'époque du mariage. Il s'agit d'un nombre considérable de données qui sont encore en cours d'exploitation. L'analyse de ces données nous apporte des renseignements très utiles sur les professions exercées par les habitants âgés de 23 à 28 ans, âge moyen des conjoints, mais aussi sur celles des habitants plus âgés, les parents. La comparaison entre le domicile des mariés, le domicile des parents et le lieu de naissance des conjoints nous renseigne aussi sur les flux migratoires.
Nous pouvons dès à présent énoncer les observations principales qui découlent de cette étude:
Jusque dans les années 1820, plus de 80% des mariés sont nés à Senones.
De 1820 à 1860 seulement 50% à 60% des mariés sont nés dans la localité.
De 1860 à 1890, le taux passe à 40%.
À partir de 1890, seulement 25% des hommes qui se marient à Senones sont nés dans la localité. L'accroissement de l'activité industrielle est bien sûr à mettre en parallèle avec le solde migratoire. Ces chiffres sont à reporter à ceux donnés au début de cet article, concernant l'augmentation de la population au XIX° siècle. Avec un tel accroissement de la population, la seule natalité ne peut suffire à fournir les habitants. Les ouvriers du textile viennent en partie d'ailleurs. L'étude du lieu de naissance nous indique les origines: les autres communes rurales du canton pour 15 à 20%, les Vosges pour 10 à 15%, l'Alsace bien sûr et surtout à partir de 1870. Plus de 30% des hommes qui se marient à Senones entre 1870 et 1900 sont nés en Alsace.
L'étude des professions exercées par les époux est intéressante.
Tout d'abord, en ce qui ,concerne les métiers du textile, les actes de l'état civil portent principalement deux types de mentions: à certaines époques simplement ouvrier d'usine et à d'autres nous avons plus de détails: tisserand ou fileuse pour rester dans les généralités ou parfois, de manière plus précise: rentrayeuse, rentreuse, noueur, bambrocheuse, ourdisseuse, cardeur, rattacheur. On trouve aussi, pour rester dans le domaine de l'industrie textile les mentions de contremaître de tissage, contremaître de filature, mécanicien, chauffeur de machine, manoeuvre.
Bien entendu, ces statistiques ne portent pas sur l'ensemble de la population active, mais seulement sur ceux qui se marient. Néanmoins, les tendances que nous pouvons mettre en évidence peuvent aisément donner des indications sur la totalité de la population:
- Notons tout d'abord que dans la première partie du XIX° siècle (1800-1875), la mention de la profession ne figure pas sur l'acte de mariage pour 95 à 100% des épouses.
- Deuxième constatation, nous remarquons un accroissement continu du nombre des mariés exerçant une profession textile de 1800 à 1890, puis une lente mais régulière diminution des ouvriers du textile chez les jeunes mariés à partir de 1890. Ils représentent de 30 à 68% des mariés pendant la première période et ils passent de 68% en 1890 à 40% en 1914. Après l'accroissement de la population ouvrière chez les jeunes mariés, nous assistons donc à une diversification des professions vers la fin du siècle.
- Chez les femmes, la progression est spectaculaire à partir des années 1870. De 10% d'ouvrières du textile en 1870, on passe à 70% en 1880 pour les jeunes mariées, et si l'on ne tient compte que des femmes qui travaillent, les ouvrières du textile représentent plus de 95% des femmes actives qui se marient entre 1880 et 1914. Les autres étant principalement des domestiques et des couturières. Cette étude montre que pendant le troisième tiers du XIX° siècle, 80% des femmes qui se marient à Senones exercent une profession et que pratiquement toutes travaillent dans une usine textile.
La comparaison de la courbe d'augmentation pendant tout le XIX° siècle avec la courbe d'évolution des pourcentages d'ouvriers du textile pendant la même période nous montre un parallélisme exemplaire. L'accroissement de la population des 5 communes de la vallée du Rabodeau est le reflet de l'industrialisation de cette vallée.
Cette industrialisation a bien sûr des conséquences sur l'urbanisme des villes. À côté de nombreuses usines, sont construites les cités ouvrières qui s'installent à la périphérie des agglomérations. La configuration des villes aujourd'hui est le reflet de l'industrialisation et de l'urbanisation des villes à la fin du XIX° siècle.

Cette étude porte principalement sur les aspects quantitatifs du développement industriel du canton de Senones au XIX° siècle. Beaucoup d'autres recherches et études seraient nécessaires pour aborder d'autres notions et en particulier tous les aspects sociaux de l'industrialisation. Aujourd'hui encore, alors que la dernière usine textile a fermé ses portes à Senones, il y a un an, les mentalités collectives sont très fortement imprégnées des conséquences de la mono-industrie et surtout des conséquences comportementales du paternalisme qui était la règle chez les patrons textiles au XIX° et aussi au XX° siècle. Il faut aujourd'hui dépenser beaucoup d'énergie pour lutter contre le fatalisme qui veut que "en dehors du textile, il n'y a rien". Aujourd'hui, l'industrie textile a entièrement disparu du canton de Senones et il reste un peu plus de 10.000 habitants, c'est à dire le même nombre qu'au début du XIX° siècle, avant l'industrialisation.

Jean-Luc PUPIER

Histoire des Terres de Salm
Recueil d'études consacrées au Comté et à la Principauté de Salm, à l'occasion de la célébration du bicentenaire de la réunion de la Principauté à la France
Actes des journées d'études organisées à Senones et à Saint-Dié-des-Vosges les 16 et 17 octobre 1994 publiés sous la direction d'Albert Ronsin
Société Philomatique Vosgienne, Saint-Dié-des-Vosges, 1994

Notes
1) - Chapellier (JC.), Histoire de l'abbaye de Senones par dom Calmet et dom Fangé, tome II, p. 375-376, Epinal 1879.
2) - Poull (Georges), L'industrie textile vosgienne (1765-1981), Rupt sur Moselle, 1982.
3) - Machine à filer.
4) - Archives Départementales des Vosges, 138 SI.
5) - Seillière (Frédéric), Documents pour servir à l'histoire de la Principauté de Salm en Vosges et de la ville de Senones, sa capitale. Réédition de l'ouvrage de 1898, Editions J.P. Gyss,1982, p.222.
6) - Lepage et Charton, Le Département des Vosges, (1845) et Archives Départementales des Vosges.
7) - Rapport et état du sous-préfet de Saint-Dié (1881). Archives Départementales des Vosges, M30 n°6.
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