Le développement de l'industrie textile
dans la vallée de la Bruche
Les origines d'une industrie
Paul Jacquel
1795-1835
Dans le Bas-Rhin, l'industrie cotonnière est apparue dans la
Vallée de la Bruche et y est restée confinée jusque
vers 1905. Il faut remonter aux dernières années du XVIIIèmesiècle
pour trouver les traces des premiers établissements ayant travaillé
le coton.
C'est en 1795 que Xavier Muller, tanneur et maire de Schirmeck, s'associant
à son cousin F. X. Mertian, fonde à Schirmeck, sous
la raison sociale "Muller et Mertian", une filature de coton installée
sur la Bruche, à l'endroit où se trouvera plus tard le Tissage
dit "Faubourg". Cette société en nom collectif fut dissoute
en 1821, puis reprise par la société Muller et Fils. Il semble
bien que cet établissement fut la première filature de coton
dans la Vallée de la Bruche.
S'il est question, dans certaines chroniques de "filature" introduite
au Ban-de-la-Roche du temps du pasteur Oberlin (1767-1826), par une Société
Marien Reber, il y a tout lieu de croire qu'il s'agit plutôt de simples
"rouets" avec lesquels on filait en chambre, et non pas de "filatures",
au sens des usines qui apparaîtront plus tard.
Par un décret rendu à Berlin en décembre 1806,
Napoléon Ier éleva le rempart du blocus continental
contre l'industrie et le commerce anglais; de nouveaux établissements
se créèrent alors dans l'Empire, vers les années 1807
- 1808, de façon à pallier le manque de produits manufacturés
provenant jusqu'alors de Grande-Bretagne.
À cette époque vivait à Rothau Jonathan Wiedemann,
homme de décision et de volonté. Il construisit une petite
filature dans son village, commandité par Mathieu Pramberger, drapier
rue des Hallebardes à Strasbourg. Les "filés" qui en sortaient
étaient absorbés par de nombreux métiers à
bras, qui, les uns groupés dans des bâtiments plus ou moins
bien aménagés, les autres en chambre, chez l'habitant, battaient
d'un rythme lent et régulier. La marche victorieuse des armées
napoléonniennes procurait alors aux produits de l'industrie française
des débouchés dans presque toute l'Europe. Les "manufactures"
de la Vallée de la Bruche traversèrent de ce fait une ère
de prospérité de courte durée toutefois, car les événements
politiques se succédèrent bientôt avec la fortune que
l'on sait. La chute de l'Empire entraina celle de bien de ses citoyens
qui - dans un cadre plus modeste - avaient été des créateurs.
Ce fut le sort de Jonathan Wiedemann qui, ne pouvant plus lutter, se retira
à Mulhouse en 1815, laissant son affaire à son principal
créancier, Mathias Pramberger. Celui-ci mourut en 1817 et ce fut
sa veuve, femme de grande intelligence et de haute valeur morale, qui continua
l'exploitation de la petite filature de Rothau. Cette filature fut remplacée
en 1825 par une autre, qui elle-même, céda la place en 1831
à un grand bâtiment qui fut démoli en ??? Emue par
la misère qui règnait dans la Vallée au début
de la Restauration - plusieurs récoltes manquèrent totalement,
notamment celle de 1817, mettant la population dans une situation fort
précaire - Mme Pramberger s'ingénia à procurer du
travail aux habitants, non seulement de Rothau, mais également des
villages environnants. C'est ainsi que des tissages à bras furent
créés à Neuviller, Natzwiller, Wildersbach, et même
à Grendelbruch. Là où la place le permettait, on monta
également des métiers en chambre. Alimentés par la
chaîne et la trame filées à Rothau, tous ces métiers
tissaient des "toiles" qui étaient apportées à la
petite teinturerie installée à côté de la filature
de Rothau. Admirablement secondée par un collaborateur de grande
valeur, M. Portait, Mme Pramberger vit ses affaires rapidement prospérer.
En 1818, Jean Malapert, originaire de Poitiers et ancien pharmacien-major
de l'armée du Rhin, vint s'établir à La Broque après
avoir exploité en collaboration avec John Heywood -dont il sera
question plus loin - une petite filature à Strasbourg. Un vieux
moulin, situé au bord de la Bruche attira son attention et il pensa
en utiliser la chute d'eau pour y installer ses machines. Il y renonça
après étude et fit l'acquisition, à Schirmeck, du
terrain du Bergaupré sur lequel il construisit une filature à
étages. Jean Malapert s'associa pendant quelques années à
M. Portait qui dirigeait également les établissements de
Mme Pramberger, puis prit comme collaborateur son fils Camille, qui, après
le décès de son père, créa la société
en commandite C. Malapert et Cie, avec ses deux beaux-frères comme
partenaires.
En janvier 1826, un groupe de Strasbourgeois créa la Filature
de Poutay, se rendant compte que la Bruche offrait des conditions de force
motrice très favorables, et appréciant également la
présence d'une main-d'oeuvre abondante dans les localités
riveraines.
Enfin, dans les années 1825 à 1830, John Heywood, d'origine
anglaise, - après avoir introduit l'industrie cotonnière
du côté de Senones - vint monter à La Broque un tissage
mécanique, dans l'ancien pavillon de chasse des princes de Salm.
On raconte que John Heywood avait usé d'un stratagème fort
ingénieux pour introduire en France les plans et dessins des machines
construites en Angleterre, documents dont la législation britannique
interdisait très sévèrement l'exportation. En ce temps-là,
la mode était aux cols largement ouverts et aux cravates faisant
deux ou trois tours de cou. Ce serait dans les plis d'une de ces cravates
aux grandes allures que Heywood aurait rapporté d'un voyage dans
son pays d'origine, les dessins que les constructeurs de France s'empressèrent
d'étudier et d'en tirer partie. Vers 1830, le développement
pris par son usine de La Broque incita John Heywood à en créer
deux nouvelles à Lutzelhouse et à Muhlbach.
Ces cinq établissements textiles représentaient, pendant
le premier tiers du siècle dernier, les seuls en activité
dans la vallée de la Bruche. Il y a lieu toutefois de signaler,
comme industrie similaire, la rubannerie de la maison Legrand à
Fouday.
Les bâtiments, presque toujours à plusieurs étages,
ainsi qu'en font foi les estampes de l'époque, étaient fort
bien construits. Les murs, d'épaisseur respectable, avaient une
solidité à toute épreuve, et ceux que leurs propriétaires
ou futurs acquéreurs se virent, pour une raison ou une autre, obligés
d'abattre, donnèrent bien du mal aux démolisseurs. On ne
ménageait, au début du XlXème siècle,
ni la pierre, ni le mortier, ni le bois.
À cette époque, l'eau était la seule force motrice
qui actionnait les broches et - plus tard - les métiers mécaniques.
Le débit de la Bruche, sur laquelle étaient installées
des roues d'eau au mouvement lent et majestueux, des turbines déjà
plus rapides, mais encore bien rudimentaires, était alors bien plus
régulier qu'aujourd'hui. La grande réserve que constituaient
les forêts environnantes, plus boisées qu'à présent,
assurait, même pendant les étés chauds, une provision
d'eau suffisante.
Les transmissions composées d'"arbres carrés", tournés
simplement aux endroits où ils étaient supportés par
les paliers, mettaient en mouvement les broches, les machines de préparation
et les métiers et ceci, tout au moins au début des "manufactures",
au moyen de planchettes en bois, plates et minces, reliées entre
elles par des rubans ou même de la simple ficelle; les courroies
en cuir n'apparaitront que plus tard.
Peu à peu, encouragées par les résultats obtenus
par l'industrie textile dans le Haut-Rhin, les différentes filatures
de la Vallée de la Bruche firent l'acquisition de machines à
vapeur, auxquelles le langage courant donna le nom de "pompes", probablement
en raison du fait que les moteurs à balancier de ce temps rappelaient
beaucoup une pompe aspirante et refoulante.
Le combustible était amené par la route depuis Strasbourg;
de nombreux rouliers, établis dans les villages que traversait alors
la route nationale Strasbourg-Saint-Dié, louaient leurs services
aux industriels pour effectuer ce transport. Les villages d'Entzheim, Duttlenheim,
Dinsheim, et d'autres encore, possédaient de nombreuses écuries,
avec de forts beaux chevaux. Les rouliers faisaient de bonnes affaires;
les aubergistes, qui s'échelonnaient en nombre respectable le long
de la route, également.
Le coton était transporté comme la houille; de grandes
voitures bâchées, traînées par trois ou quatre
chevaux attelés en flèche, amenaient les balles que les voiliers
avaient transportées d'Amérique en France depuis le "Hâvre-de-Grâce"
jusque dans la Vallée de la Bruche; le voyage durait trois semaines
et plus. Le temps se mesurait alors à une autre échelle que
de nos jours !
L'éclairage se faisait au moyen de "quinquets" à bien
faible luminosité, et combien dangereux en ce qui concerne les risques
d'incendie !
À cette époque, le travail de certaines machines à
filer s'exécutait, à la fois, sous l'action du moteur - hydraulique
ou thermique - et sous la poussée de l'ouvrier fileur et de ses
ouvriers rattacheurs. Si "la sortie" du chariot du Mule-Jenny (l'ancêtre
du "Selfacting") s'opérait mécaniquement, la rentrée
en revanche se faisait à bras d'homme. Quand on songe qu'un métier
sortait de 60 à 80 fois par heure, et que le trajet du chariot était
d'environ deux mètres, on peut se représenter à quel
effort était astreint le personnel attaché à ces machines.
Et la journée de travail comptait pour le moins treize heures!
Les efforts des industriels - moins absorbés, moins "stressés"
que de nos jours - se portaient souvent vers l'amélioration de leur
matériel; car si celui-ci s'enrichissait régulièrement
des progrès et l'expérience acquis par des fileurs et tisseurs
attentifs, il restait toutefois fort rudimentaire; et il fallu une forte
dose de persévérance, une volonté de fer et une patience
à toute épreuve pour vaincre les obstacles qui se présentaient
quotidiennement. Ouvriers et patrons de cette époque ont bien droit
à la reconnaissance de leurs successeurs; le chemin a été
bien déblayé.
Mais ce fut justement cette ardeur à la recherche, cette volonté
tenace d'améliorer les conditions de travail qui forma l'équipe
de "praticiens" chez qui beaucoup de bon sens, un esprit d'observation
et un labeur obstiné comblaient aisément les lacunes qu'un
manque de théorie avait pu générer. C'est aussi à
cette rude école que se formèrent bien des fondateurs de
maisons nouvelles qui, de 1835 à 1870, s'ajoutèrent aux établissements
déjà existants.
L'extension de l'industrie cotonnière
En 1835, Charles Spach créa à Rothau une retorderie de
coton spécialisée dans la fabrication du fil à coudre
et à broder. Vers la même époque, la maison Malapert
construisit à Schirmeck le tissage mécanique dit "de la Tuilerie".
En 1840, Jean-Frédéric Jacquel, directeur du tissage de
Mme Pramberger, acquit de celle-ci un de ses tissages à bras, situé
à La Haute-Goutte Natzwiller; ce tissage contenait une cinquantaine
de métiers à bras, avec lesquels il travailla jusqu'en 1843,
et qu'il remplaça par un tissage mécanique mû par une
roue d'eau "en-dessous".
En 1857, Gédéon Marchal monte une filature à La
C!aquette, commune de La Broque. En 1865, son frère Charles établit
une filature à Rothau, en dehors du village. Dans la même
année, Jonathan Claude installe un tissage mécanique à
Wildersbach, auquel il adjoint une retorderie.
Il existait donc, en 1870, neuf établissements textiles, une
fabrique de fil à coudre et une rubannerie dans la Vallée
de la Bruche:
-
Messieurs Muller et Fils, qui possédaient une filature à
Schirmeck, fondèrent en 1840, au Mullerhof près d'Urmatt,
une filature d'environ 2 000 broches et un tissage de 200 métiers,
tout en conservant la filature de Schirmeck
-
La maison Vve Mathieu Pramberger construisit en 1835 le tissage
de la "Forge", dans lequel rapidement, les métiers mécaniques,
remplacent les métiers à bras. Après le décès
de Mme Pramberger, survenu en 1847, sa maison, déjà depuis
quelques années dirigée par Gustave Steinheil, change de
raison sociale et devient la Société en commandite G.
Steinheil Dieterlen et Cie; M. Steinheil ayant son beau-frère,
M. Christophe Dieterlen, comme co-gérant.
-
Vers 1835 ou 1840, John Heywood se retira des affaires, et son oeuvre
fut continuée par son fils Gustave, en association avec son gendre
Seillère et Georges Scheidecker. Après la retraite de Gustave
Heywood, Seillère et Georges Scheidecker restèrent seuls
associés, et furent remplacés plus tard par le gendre de
Seillère, de Régel, et Léon Scheidecker. C'est à
cette époque que se créa la raison sociale Scheidecker,
de Régel et Cie, avec filatures et tissages à Lutzelhouse,
Muhlbach et La Broque.
-
Vers 1832, la filature de Poutay installa une centaine de métiers
à tisser.
-
Jean-Frédéric Jacquel céda, en 1852, son tissage
mécanique de 64 métiers à son fils Gustave. Celui-ci
construisit l'année suivante un bâtiment (existant encore
actuellement) dans lequel il transporta ses métiers, en y ajoutant
96 autres, dits métiers de "Schirmeck" (appelés ainsi parce
qu'ils étaient construits sur le modèle de ceux dont John
Heywood - on se souvient comment ! - avait introduit les plans en France).
Les constructeurs en étaient les frères Wiedemann. Le ler
janvier 1860, Paul Jacquel, frère aîné de Gustave,
lui acheta tout l'établissement. Gustave Jacquel fonda à
son tour le tissage de Vacquenoux, près Schirmeck. De retour d'un
voyage en Angleterre, en 1862, Paul Jacquel monta une filature de 2 400
broches livrées par la maison Platt à Oldham. En 1867, une
mèche de coton jetée par dessus un bec de gaz (car dans bien
des filatures et tissages l'éclairage au gaz de Boghead avait remplacé
les quinquets) provoqua l'incendie de toute la filature, celle-ci fut reconstruite
de 1868 à 1869 et on y installa 6 700 broches Platt.
-
Les maisons Claude Frères (Jonathan Claude s'étant
adjoint son frère Philippe comme associé),
-
Gédéon Marchal et Charles Marchal ne subirent pas de changements
importants jusqu'en 1870.
Mentionnons ici que la maison Steinheil, Dieterlen et Cie s'attacha,
vers les années 1860 Mr Armand Lederlin qui s'occupa spécialement
de la teinturerie. Son activité fut - dans tous les domaines - très
importante; il put alors acquérir lui-même à la rude
école qu'était l'industrie de l'époque, une expérience
qui lui rendit, plus tard, d'excellents services. Quittant Rothau avec
Cristophe Dieterlen après l'annexion de 1871, il fonda à
Thaon-les-Vosges, un blanchiment qui devint par la suite la
Blanchisserie et Teinturerie de Thaon, établissement dont l'importance
et les ramifications dans la France entière, furent longtemps bien
connues.
Rappelons ici que, dans le courant de l'automne de 1864, la Compagnie
du Chemin de fer de l'Est inaugura la ligne de Strasbourg à Mutzig,
ce qui facilita un peu les transports. (Ajoutons que le tronçon
Mutzig-Rothau fut ouvert au trafic en 1877 et celui de Rothau à
Saâles en 1891).
L'industrie de la Vallée au début de
l'annexion
1870-1890
Dans les années qui suivirent l'annexion de l'Alsace à
l'Empire allemand (dont l'une des conséquences fut l'incorporation
dans le département de la Basse-Alsace des cantons de Schirmeck
et de Saales) les 80 000 broches de filature et les 1 750 métiers
qui tournaient et battaient dans la Vallée de la Bruche, ne subirent
- quant à leur nombre - que peu de modifications. Ce n'est que dans
les années de 1880 à 1900 que, les uns après les autres,
les établissements existant augmentèrent leur matériel.
À cette époque, se créèrent de nouvelles
usines:
1881: création du Tissage Christmann et Scheppler à Waldersbach.
1885: absorption des Etablissements Malapert par la maison Scheidecker,
de Régel et Cie.
La maison Claude Frères acquiert, en 1883, la fabrique d'ouate
à La Haute-Goutte, et la transforme en tissage mécanique.
La filature Muller et Fils, située à Schirmeck, - incendiée
en 1875 et non reconstruite- est cédée en 1886 par ses propriétaires
à la maison Heumann, qui en fait un tissage.
En 1894, se crée le tissage Mansching à Bourg-Bruche.
En 1895, acquisition par la maison E. Marchal et Cie du tissage Gustave
Jacquel, à Vacquenoux. Dans le courant de la même année,
Frédéric Jacquel, associé de son père Paul
Jacquel, mais seul gérant de l'affaire, construit une nouvelle filature
et un nouveau tissage à Natzwiller.
En 1895-96, Paul et Ernest Marchal succèdant à leur père
Gédéon Marchal, construisent un tissage à La Claquette.
En 1896, la Filature de Poutay rachète les bâtiments de
l'ancienne Filature Lefèvre à Saint-Blaise et y monte des
métiers à tisser.
A toutes ces maisons s'ajoutèrent:
-
en 1896, le tissage Dufau et Cie à Saulxures
-
en 1897, le tissage Scheidecker et Glaszmann à Barembach. L'un des
fondateurs, M. Camille Glaszmann, dirigeait jusqu'à cette époque
une fabrique d'accessoires de tissage, tels que navettes, peignes... qu'il
avait reprise de son père Jean-Frédéric Glaszmann.
Ce dernier avait transporté, en 1834, à Barembach, un atelier
qu'il possédait à Rothau, et dans lequel son père
avait tourné la plupart des colonnes en bois utilisées, au
début du XlXème siècle, dans la construction des usines
La maison Spach et Fils à Rothau tout en continuant la fabrication
du fil à coudre, se spécialisa dans celle des rubans et lacets
de coton.
L'essor du textile de la Bruche de 1900 à 1914
L'aube du XXème siècle voit apparaître
une nouvelle éclosion de filatures et tissages:
-
en 1900, le tissage de la Maison Gédéon Marchal Fils à
Saâles
-
en 1903 ; le tissage puis, en 1908, la filature de Frédéric
Jacquel à Dinsheim
-
en 1905-1907, le tissage et la filature de la maison Claude Frères
à la Quiaille. (Signalons aussi qu'en 1909, la maison Claude Frères
créa, à Rambervillers -Vosges- une filature de 25 000 broches).
-
en 1905, création du Tissage de Champenay par la Filature de Poutay.
Vers la même époque, la maison A. Gander et ses Fils crée
un tissage mécanique à Grendelbruch.
La Maison Scheidecker, de Régel et Cie à Lutzelhouse acquiert
en 1910 les tissages de la maison Heumann et Fils (de Goeppingen) à
Schirmeck. L'un de ces tissages, dit "du Faubourg", avait été
installé en 1886, dans les bâtiments de la filature Muller
et Fils, incendiée en 1875.
Enfin, vers 1909, la maison Gimpel Frères, de Sainte-Marie, monta
à Fouday, un tissage d'environ 200 métiers, spécialement
aménagé pour la fabrication de tissus couleur.
Pendant la guerre 1914-1918 et après l'armistice
En 1914, la déclaration de la guerre arrête brusquement
broches et métiers. Le travail cessa complètement pendant
deux mois puis, peu à peu, reprit progressivement dans le but de
procurer un gagne-pain à une population qu'une longue habitude du
travail "fin" en filature et tissage rendait peu apte à des travaux
plus rudes. Ce fut l'ère des moyens de fortune: matière première
qui, passable pendant les premiers temps, s'améliora de mois en
mois, réduction du personnel masculin, mobilisé toujours
plus largement, difficultés de transport, et, enfin, en 1917, arrêt
complet. Dynamos, moteurs électriques et courroies furent repérés,
immatriculés et réquisitionnés (il y a bien de ci,
de là, un et même plusieurs moteurs, ou tel rouleau de courroie
dont on n'aime pas se défaire qui échappe au sort commun),
mais impossible de travailler!
L'armistice, avec toutes ses joies, vint mettre une fin à cet
état de chose... peu industriel. Car quelques mois plus tard, au
début de 1919, le coton arrive lentement, parcimonieusement distribué
par les organes qui régissent le ravitaillement en matière
première, mais il arrive!
Les machines à vapeur se remontent; renvideurs se r'habillent;
on travaille fébrilement, car on est impatient d'entendre à
nouveau le ronflement des broches et le tintamarre des métiers.
Peu à peu les machines, dans l'ordre immuable de leurs fonctions
respectives, se garnissent de coton, la première fusée "française"
est filée, et la première pièce de calicot elle-aussi
"française", passe au métrage.
Après la guerre 1914-1918, s'ajoutèrent aux filatures
et tissages existant avant la guerre:
-
à Molsheim: un tissage des Etablissements Frédéric
Jacquel
-
à Wasselonne: une filature et un tissage des Etablissements Claude
Frères
-
à St-Blaise: une filature, à Colroy et Ranrupt: deux tissages
des Etablissements Albert et Rodolphe Thormann, auxquels la filature de
Poutay a cédé le tissage de Saint Blaise continuant elle-même,
sous la raison sociale: "Filature et Tissage Henri Thormann" l'exploitation
de la filature à Poutay et du tissage de Champenay
-
à Waldersbach: une filature de la maison Albert Christmann
Après la Grande Guerre, la maison Scheidecker, de Régel et
Cie fusionna avec la société Sellier, Buxtorf et Cie, et
devint la société anonyme Sellier, Schieber, Buchier et Cie,
avec siège social à Paris. Cette société engloba
les usines que la maison Scheidecker, de Régel et Cie possédait
à Lutzelhouse, Muhlbach, Schirmeck, La Broque, Grendelbruch (et
Biblisheim, dans l'arrondissement de Wissembourg), ainsi que les filatures
et tissages du Rabodeau à
Moyenmoutier
(Vosges). Cette même société fit l'acquisition, en
1923, du tissage Gander et Fils, à Grendelbruch.
En 1926, la maison Glaszmann a construit une filature à Oberhoffen,
près de Bischwiller.
Considérations économiques
Dans le domaine économique,bien des problèmes se sont
posés aux industriels du textile. On peut dire que le marché
d'avant 1870 ne dépassait pas les limites de la France; le pays
absorbait pour ainsi dire toute la production.
Les filatures trouvaient dans les tissages avoisinants des preneurs
bien disposés; le tisseur avait sa clientèle (la rue du Sentier,
comme encore de nos jours, était le quartier où les "cotonnades"
trouvaient le plus d'acquéreurs). La maison Steinheil, Dieterlen
et Cie, qui, seule parmi ses compétiteurs possédait une teinturerie,
s'adressait à une clientèle plus exigeante, du fait du "fini"
de ses produits.
Après 1871, une période transitoire de quelques années
permit encore l'exportation (c'était hélas le mot qui entrait
en ligne de compte) vers la France.
Ce délai passé, et les droits d'entrée français
opposant une forte barrière à l'entrée des produits
alsaciens (économiquement parlant assimilés à des
produits allemands) il fallut chercher d'autres débouchés;
bien que ce ne fut pas de gaîté de coeur, on sollicita des
ordres de la part de grossistes allemands. Et ce furent Berlin, Francfort,
Leipzig, Stuttgart et d'autres villes avec lesquelles s'établit
peu à peu un courant d'affaires soit direct, soit par l'intermédiaire
de négociants de Mulhouse, Bâle ou Zurich.
L'industrie textile connut à cette époque des années
de fonctionnement normal et satisfaisant; mais elle eut aussi à
traverser des crises qui occasionnèrent parfois - et temporairement
- des périodes de chômage partiel.
La grande guerre vint brusquement mettre un terme à un état
de choses auquel il avait fallu se plier; et la reprise, après l'armistice,
plaça l'industrie textile alsacienne devant de nouveaux problèmes.
Situation plus délicate qu'en 1871, car la lutte économique
était devenue plus difficile. Le formidable apport que le Haut-
Rhin et le Bas-Rhin apportaient à l'ensemble de la filature et du
tissage de coton français pouvait peser dans la balance et provoquer
un déséquilibre néfaste. Celui-ci fut quelque peu
combattu par l'article 260 du Traité de Versailles, qui obligea
l'Allemagne à accepter, pendant cinq ans, l'entrée en franchise
de tous les produits d'origine alsacienne et lorraine. Encore que, en ce
qui concerne les filés et tissus de coton, les quotas prévus
ne furent jamais atteints et que l'Allemagne, pendant la période
de l'occupation de la Ruhr, s'abstint volontairement d'acquérir
des produits français. Il serait injuste de ne pas reconnaître
que cet "exutoire" économique que fut l'Allemagne en 1921, 1922
et 1925, a eu des effets bénéfiques, dans la mesure où
ces exportations ont désengagé le marché français.
Mais ajoutons aussi que l'industrie textile du Bas-Rhin, et principalement
la Vallée de la Bruche, avait, dès 1919, cherché à
se créer des rayons de vente dans "la France de l'intérieur",
et que les marchés de Paris, Villefranche, Rouen, Lille et autres
avaient été consciencieusement prospectés. Travaillant
ainsi dans les deux sens, ayant ses "antennes" tant dans la métropole,
dans les colonies de l'époque, qu'à l'étranger, la
"Bruche Textile" put alors maintenir les portes de ses usines toujours
ouvertes, et n'eut pas à enregistrer une seule heure de chômage.
La fin de l'industrie textile
Jusqu'à son extinction dans les années 1960, l'industrie
textile de la Vallée de la Bruche, répartie de Saâles
à Molsheim, groupait environ 230 000 broches finisseuses et environ
8 500 métiers à tisser La consommation annuelle en coton
brut était de l'ordre de grandeur d'environ 25 000 balles. (Une
balle de coton équivaut à environ 220 kg nets). Ce coton
était principalement d'origine américaine, et des colonies
françaises de l'époque. La production annuelle en fil se
chiffrait, pour le groupe de la Bruche, à environ 5 millions de
kilogrammes en numéro moyen.
Le tissage arrivait à une production annuelle de 550 000 à
580 000 coupes de 100 mètres (réduites en 20 fils), ce qui
équivaut au chiffre intéressant de 6 ½ mètres
à la seconde! Près de 5 000 ouvriers et ouvrières
étaient occupés dans les différents établissements.
Leurs conditions de travail, au point de vue hygiène, furent améliorées
sensiblement; il n'était pas de filature ou tissage qui n'ait songé
à une aération saine et une ventilation des locaux industriels;
les oeuvres sociales telles que Caisse de Malades ont, de tout temps -
et bien avant d'autres régions - été appliquées;
les allocations familiales ont été adoptées dès
qu'il en fut question; bien des maisons ont des fonds de retraite pour
leurs anciens ouvriers. Enfin, les salaires ont toujours été
adaptés aux indices officiels par des majorations successives.
J'ai adapté une étude de M. Paul
JACQUEL, Président Honoraire de la Chambre de Commerce et d'lndustrie
du Bas-Rhin, Président d'Honneur des Anciens du Cours Complémentaire
de Schirmeck et qui fut publiée dans les n° 57 (février
1963), 58/59 (juin 1964) et 60 (mars 1965) de L'Essor, revue des Anciens
du Cours Complémentaire de Schirmeck
Les mutations del'industrie textile au Ban de la Roche
Le passage de l'Artisanat à l'Industrie (1)
Le passé du Ban de la Roche a été
maintes fois évoqué, illustré, voire répété.
On ne compte plus les études décrivant le pays et la condition
de ses habitants à l'époque du pasteur Oberlin, qui, véritable
figure de proue, suscite toujours travaux d'ensemble, thèses et
études diverses.
La célèbre silhouette de Jean-Frédéric
Oberlin apparaît également dans les lignes qui suivent, mais
de façon furtive. Car le présent travail se propose d'éclairer
quelques aspects de l'activité de l'ouvrier paysan du Ban de la
Roche au XIX° siècle et au début du XX° siècle.
Monsieur Claude Maeyen évoque pour nous un passé récent
que bon nombre d'habitants du Ban de la Roche ont encore connu pour l'avoir
eux-mêmes vécu.
Nous poursuivons ici l'étude des différentes facettes
de la vie au Ban de la Roche. Après avoir récemment montré
(2)
que toute activité humaine se coulait dans le moule de solides communautés
villageoises d'ouvriers-paysans, on constate que la base territoriale de
ces communautés restait le finage utilisé d'une façon
différenciée et intensive comme par exemple à Solbach
(3).
Nous avons vu que toute vie au Ban de la Roche supposait l'association
de plusieurs activités. C'est la métallurgie au bois (3)
et (4) qui avait attiré, les hommes sur
le Ban de la Roche dès l'époque romaine mais vers 1750 cette
métallurgie traversa une première grande crise, suivie d'un
bref renouveau, avant de disparaître définitivement au début
du XIX° siècle face à la fonte au coke, beaucoup moins
chère à la production.
Le prodigieux essor démographique du Ban de la Roche entre la
fin du XVIII° siècle et le début du XIX° siècle
est indiscutablement lié à l'industrie textile développée
par Oberlin. Nous étudierons dans un prochain article le rôle
du pasteur Oberlin et du milieu protestant.
Le but du présent travail est d'abord de montrer les adaptations
successives du Ban de la Roche aux nouvelles formes du textile du XVIII°
siècle à nos jours.
I. Les temps de l'artisanat
1) Une activité textile,"fille de la pauvreté"
Il ne faut pas voir dans la force motrice et la pureté des eaux
de la Chirgoutte et de la Rothaine le moteur essentiel de l'industrialisation
du Ban de la Roche. La raison essentielle est à chercher dans le
manque de ressources du paysan des vallées vosgiennes. Devant les
résultats aléatoires d'une agriculture marginale, il a besoin
d'une activité de complément pouvant se pratiquer pendant
les temps morts des travaux agricoles. Toutefois cette main-d'oeuvre misérable
serait restée potentielle sans la volonté de la bourgeoisie
industrielle à la recherche d'hommes nouveaux. Le pasteur Oberlin
a fait appel à Reeber et Legrand pour s'installer
au Ban de la Roche: le capital y rencontrait les bras avides de travail.
2) La filature à domicile
Depuis toujours chaque famille, dans le cadre du système autarcique
de la communauté villageoise que nous avons décrit, cultivait
lin et chanvre pour satisfaire à ses besoins. Rouets et métiers
à tisser permettaient d'obtenir au printemps la belle pièce
de drap dont on avait besoin.
J. G. Reeber avait fondé en 1756 à Ste Marie aux
Mines un tissage de coton et il faisait filer à domicile dans tous
les villages des environs. À l'appel d'Oberlin, il introduit la
filature au Ban de la Roche dans les années 1780 sous la forme d'un
artisanat rural à domicile. Nous savons que Reeber a versé
32 000 francs de salaires aux fileurs du Ban de la Roche en 1786 alors
que l'agriculture rapportait à la même époque pour
l'ensemble du Ban environ 36 000 francs. Il semble que les trois quarts
de la population étaient occupés à cette filature
de coton.
3) Le tissage artisanal du coton à domicile
Cette prospérité du Ban de la Roche due à la filature
de coton à domicile va être de courte durée. Une filature
mécanique s'installe en 1810 à Schirmeck et elle ruinera
en quelques années tous les espoirs des fileurs à domicile
(5).
C'est dans deux directions différentes que les communautés
villageoises cherchent alors des solutions à la nécessité
de compléments d'activités.
* Widemann - Pramberger à Rothau
En même temps que la filature, des tisserands à domicile sont
apparus au Ban de la Roche. Ils travaillent à façon, en particulier
pour Widemann - Pramberger installés à Rothau,
qui fournissent la matière première et assurent l'expédition.
Madame Veuve Pramberger, en 1818/19 installe 150 métiers
à tisser à Grendelbruch, 150 à Wildersbach, 150 à
Neuwiller, 150 à Natzwiller et 150 à Rosheim. Les métiers
à bras sont loués aux paysans qui apportent à Rothau
leurs tissés et cherchent les fils produits par les filatures mécaniques
de la vallée comme Rothau, le Mullerhof, Lutzelhouse et même
Senones. Toute la vallée de la Rothaine s'organise essentiellement
en fonction de Rothau.
* Legrand à Fouday
Pendant ce temps, la vallée de la Chirgoutte s'organise en fonction
de Fouday où, en 1813, les Legrand viennent de transplanter
leur rubannerie de soie à l'appel d'Oberlin. Le tissage des rubans
de soie va se faire à domicile dans tous les villages de la vallée.
Dès 1816 deux cents personnes trouvaient leur subsistance grâce
à cette fabrique. Il semble que l'on puisse faire la distinction
entre tisserands travaillant le coton et en général propriétaires
de leur métier et les rubanniers, dont les métiers appartiennent
à Legrand et qui sont rarement chefs de famille, à
la différence des tisserands qui le sont presque tous. (On pourra
consulter en particulier les listes nominatives de 1836) (6).
II. Les conditions nouvelles de l'activité industrielle
1) Le triomphe des "mécaniques" et de l'industrie
Les progrès de la révolution industrielle consacrent
la victoire définitive des "mécaniques" sur les métiers
à bras. Elles font disparaître les métiers à
bras à domicile, mais cette évolution apparaît comme
beaucoup plus nuancée que pour la filature.
En 1828, Heywood et Seillière doublaient la filature
de Schirmeck d'un tissage mécanique: les Scheidecker installaient
en 1836 un tissage mécanique à Muhlbach, les Muller
le tissage du Mullerhof. Le travail à domicile avait disparu dans
les villages situés directement dans la vallée de la Bruche:
les artisans à domicile devenaient des ouvriers d'usine.
Devant cette concurrence des fabriques mécanisées, la
Veuve Pramberger en 1834/35 "mécanisait" son tissage avec
300 métiers mécaniques. Ses héritiers G. Steinheil
et Dieterlen doublaient en 1847 le tissage. Un ancien directeur
de Rothau, J. F. Jacquel rachetait en 1840 la manufacture vide de
Natzwiller et y installait en 1844 des mécaniques. Un autre directeur
de Rothau, Marchal, rachetait le tissage de Wackenbach.
Le passage à la forme moderne de l'industrie est achevé.
Tous les ateliers de la période intermédiaire, qui avaient
regroupé des artisans à bras sous la direction d'un contremaître
ont disparu dans localités proches de la Bruche.
2) La résistance de l'artisanat textile
Il en est tout autrement pour les villages des hauteurs du Ban de la
Roche. Tous les tisserands travaillant sur les métiers loués
par la maison Pramberger ont perdu leur gagne-pain avec la modernisation.
Au contraire les artisans propriétaires de leur métier à
tisser se sont réorganisés non plus en fonction de la vallée
de la Bruche, mais par-delà la montagne vers Ste Marie aux Mines
dont les productions particulières vont leur permettre de continuer
leurs activités.
* Le tissage de Ste-Marie-aux-Mines
Depuis son origine, le tissage de Ste Marie-aux-Mines s'est maintenu sous
la forme d'une industrie rurale avec toujours le même article, un
tissu teint sur fil et soumis aux caprices de la mode: c'est l'intérêt
du fabriquant à restreindre le capital de l'affaire en faisant travailler
à domicile à la campagne. Les tissus ne peuvent se fabriquer
qu'en petite quantité avec des dessins différents: dans ces
conditions, l'avantage des mécaniques est restreint d'autant tant
que la substitution de la laine au coton dans la spécialité
de Ste Marie permet au travail à bras de se maintenir.
Les tisserands se concentrent en ateliers : ainsi à Neuviller
en 1914, trois ateliers réunissent tous les tisserands: un de 40
métiers travaille pour la maison Urner, un autre de 30 métiers
pour la maison Ka et le dernier de 30 métiers pour la maison
Bloch.
Toutefois des artisans à domicile continuent à apporter chaque
semaine leur production à l'atelier. L'ensemble de la production
est porté à dos d'homres à Ste Marie aux Mines et
on ramène les chaînes produites dans les fabriques de cette
ville. L'article de coton pur ou de coton et lin avait fait revivre l'industrie
de Ste Marie aux Mines au XVIII° siècle, les guingamps d'un
fil de coton très fin, lisse et glacé furent l'objet d'une
production croissante à partir de 1825. On introduisit la laine
à partir de 1840 mais la chaîne restait de coton et à
partir du Second Empire ce furent les lainages qui l'emportèrent.
L'évolution de l'industrie du ruban va fournir le dernier élément
de notre explication. Nous avons vu les différents villages du Ban
de la Roche rechercher une certaine spécialisation textile pour
pouvoir continuer à profiter des ressources d'un complément
industriel. Au départ répandu dans toute la vallée
de la Chirgoutte, ce tissage à domicile du ruban de soie va finir,
à la veille de 1914, par se concentrer dans le village le plus reculé
et le plus élevé, Belmont.
* La filature de Barr
Avant de terminer cette étude, il faut rappeler que les tisserands
à bras travaillaient également pour des fabriquants de Barr.
Jacques
Dietz y avait construit une filature qui employait un millier de mule-jennys
en 1811/1813. Il recevait les tissus des petits tissages familiaux du Ban
de la Roche. Après l'effondrement de la filature du coton à
la main en 1810, il avait largement contribué à redonner
une certaine aisance aux habitants du Ban de la Roche avant que Ste Marie
aux Mines ne reprenne la relève.
Nous voyons donc que pour les fabriquants recherchant des tisseurs
à bras, le Ban de la Roche avait toujours été un endroit
important de recrutement et un des derniers à résister a
la modernisation. Les habitants, particulièrement pauvres, recherchaient
activement ce complément industriel, acceptaient des salaires moindres
du fait de leur double activité; en outre les industriels recherchaient
tout particulièrement les qualités morales des artisans du
Ban de la Roche élevés selon les durs principes du pasteur
Oberlin.
3) Une mobilité croissante de la main d'oeuvre
Pendant longtemps le complément textile fut recherché
et exécuté dans le cadre familial par les cadets. Bientôt
le tisserand dut se déplacer dans son village pour gagner l'atelier,
puis les usines à Rothau, Fouday, Natzwiller, Wildersbach ou Waldersbach.
Enfin la disparition des plus petites usines obligea l'ouvrier-paysan
à quitter son village pour des déplacements de plus en plus
longs. Il s'occupait de son lopin de terre ou de sa vache le matin et le
soir, le reste de la journée étant consacré au travail
en usine.
Conclusion
Nous avons traité ailleurs (2)
de l'évolution des différentes usines textiles et des conséquences
sur nombre des habitants des villages. Constatons que les usines, encore
présentes dans presque tous les gros villages en 1955, vont se concentrer
au profit des plus importantes et les mieux placées sur les voies
de circulation de Natzwiller et surtout Rothau.
L'évolution du textile se poursuit actuellement: ainsi devant
la concurrence du Tiers Monde, l'usine Steinheil vient d'abandonner son
activité tissage, préférant acheter des tissus plutôt
que d'alourdir ses coûts de production par une modernisation de son
tissage. Mais nous entrons ici dans une nouvelle phase de l'évolution
textile qui n'a rien à voir avec celle qu'avait connue le Ban de
la Roche un siècle et demi plus tôt.
Claude MAEYENS
agrégé et docteur en géographie
Essor n° 98 mars 1978
Courte bibliographie
(1) Nous renvoyons à un article
paru dans "Saisons d'Alsace" n° 63 consacré au "Val de Bruche":
Marie-Danièle Reys-Maj L'industrie
textile dans le Val de Bruche, p. 82/87.
D'une façon générale on pourra se
reporter aux classiques de l'histoire du textile de notre région,
à savoir :
* Robert Lévy, Histoire économique de
l'industrie cotonnière en Alsace, Paris, thèse de droit,
1912.
* Joseph Klein, Die Baumwolleindustrie im Breuschtal,
thèse de droit Strasbourg, Schirmeck, 1904/1905.
* Paul Jacquel, Le développement de l'industrie
textile dans la vallée de la Bruche dans "l'Alsace Française"
du 21-10-1921 867.
* Paul Jacquel, Le tissage à bras au Ban de
la Roche dans "Artisans et paysans de France" tome III, 1948, p. 111/
123.
(2) Claude Maeyens, Une enclave
protestante, le Ban de la Roche. L'agonie actuelle des communautés
d'ouvriers-paysans
dans "Saisons d'Alsace" n° 63, "Le Val de Bruche"
1977, p. 121/128.
(3) Claude Maeyens, Une communauté
d'ouvriers-paysans: Solbach dans l'"Essor" no 97 (Noël 1977) p.
2/7.
(4) Les différents articles
de Marcel François parus dans l'"Essor" et consacrés à
la métallurgie dans la vallée de la Bruche:
* A Rothau... il y a 150 ans dans l'"Essor" no
63 (mars 1966) p. 2/4.
* Postes et routes d'autrefois- n° 70 (octobre
1968) p. 20/25.
* Les mines de Framont - n° 75 (mars 1970)
p. 3/9.
* Les mines de Rothau - n° 79 (décembre
1971) p. 10/ 19.
Voir également:
* A Rothau sous la Révolution Française
- n° 64 (juillet 1966) p. 34 et 24.
(5) Pour tous les problèmes
de la technique industrielle, nous renvoyons à
* Charles Ballot, l'introduction du machinisme dans
l'industrie française, 1910.
* W. Endrei, l'évolution des techniques du
filage et du tissage du Moyen Age à la Révolution Industrielle,
Paris, Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1968.
(6) Archives Départementales
du Bas-Rhin, série M (Mouvements de population) en particulier VII
M 373: Fouday et VII M 703: Solbach.
L'industrie textile dans le Val de Bruche
Marie-Danièle REYS-MAJ
Saisons d'Alsace n°3, Le Val de Bruche, 4° trimestre 1977
Le textile, à qui les vallées vosgiennes doivent leur
essor et à qui elles sont redevables de leur déclin, a depuis
toujours influencé l'activité économique de ces microrégions.
L'exemple de la haute vallée de la Bruche est à ce point
de vue caractéristique. La route de la vallée, entre Mutzig
et Saâles, est ponctuée de cheminées d'usines, de bâtiments
aux toits crénelés, vestiges pour la plupart d'entre eux
d'une intense activité industrielle: celle de la filature et du
tissage du coton. Beaucoup de ces bâtiments sont à présent
à l'abandon et rappellent à chaque pas les nombreux drames
qui ont accompagné la crise de cette monoindustrie de la vallée.
Les étapes de l'implantation du textile dans la vallée
de la Bruche
L'histoire économique de la vallée de la Bruche est en
grande partie celle du textile. Dès la fin du XVIII° siècle
en effet existaient des métiers à bras, que les paysans de
la vallée avaient «importés» du Val de Villé
où se filait la laine.
La naissance d'une véritable industrie textile, celle du coton,
remonte à l'époque napoléonienne. Avec le blocus continental,
qui prohibe l'importation des toiles blanches de Suisse et des Indes, se
multiplient filatures et tissages. En 1816, le premier métier à
tisser mécanique est importé de Suisse. Des tissages s'implantent
dans les vallées adjacentes à la Bruche, à Neuviller,
Natzwiller, Wildersbach, Grendelbruch, mais également sur la Bruche:
à Rothau, à Muhlbach, à Lutzelhouse.
Il faut souligner que la vallée de la Bruche, comme d'ailleurs
toutes les autres vallées vosgiennes, réunit des conditions
très favorables à l'implantation de cette industrie: en premier
lieu elle offre la force motrice de la Bruche, dont l'eau possède
la grande pureté favorable au blanchiment; elle regroupe une population
abondante, qui s'est accrue considérablement au cours du XVIII°
siècle, au niveau de vie très bas, conséquence de
la précarité de l'agriculture de montagne; enfin, l'industrie
s'implante sous l'impulsion de quelques hommes dynamiques, avides de réussir:
à ce titre, le précurseur dans la vallée est sans
nul doute John Heywood, venu d'Angleterre dès 1806 avec, en poche,
les plans de la «mule jenny», qui crée entre 1825 et
1830 une filature à Labroque et à Senones, puis un tissage
à Lutzelhouse et à Muhlbach.
Peu à peu, le paysan ouvrier se transforme en ouvrier-paysan,
puis devient ouvrier, abandonnant ses terres à la friche. Pourtant,
les conditions de travail dans les usines sont très pénibles
à l'époque: les journées comptent jusqu'à 15
heures de travail, accomplies dans une atmosphère insalubre, sur
des métiers encore très rudimentaires; le travail des enfants
dès l'âge de 5 ans est alors très courant. Souvent,
c'est la quasi totalité de la population active de certains villages
qui prend à l'aube le chemin de l'usine qui s'y est implantée:
c'est le cas par exemple de Natzwiller, où les Ets Jacquel employaient
jusqu'à la seconde guerre mondiale 200 des 700 habitants de la commune.
Au milieu du XIX° siècle apparaît la classe des grands
industriels du textile de la vallée: les Sellier, les Scheidecker
(à Muhlbach, à Barembach), les Marchal, les Steinheil. La
création de la voie ferrée Strasbourg-Mutzig en 1869, Mutzig-Rothau
en 1877, enfin Rothau-Saâles en 1891 conduit à un nouvel essor
des créations d'usines, notamment à Waldersbach, Haute-Goutte,
Schirmeck, La Claquette. En 1920 la Société Industrielle
et Commerciale du Textile Sincotex naît de la fusion des firmes Sellier
de Villefranche et Scheidecker de Muhlbach. En 1958, dans ses différentes
usines de Moyenmoutier, Lutzelhouse, Muhlbach, Biblisheim et Grendelbruch,
la Société Sincotex emploie encore 1.600 ouvriers et constitue
la première entreprise textile de la vallée.
C'est ainsi qu'au fil des siècles la vallée de la Bruche,
de Rothau à Mutzig, est devenue l'un des pôles de concentration
de l'industrie textile bas-rhinoise. En 1953, elle occupe environ 5.000
ouvriers et ouvrières, soit 40 % des effectifs des 101 entreprises
textiles du Bas-Rhin. C'est la raison pour laquelle on a pu parler d'une
véritable monoindustrie du textile dans la vallée, qui ne
laisse guère de place aux deux autres industries traditionnelles:
l'industrie extractive à Hersbach et Netzenbach et l'industrie du
bois.
La crise du textile dans la vallée
L'histoire du textile de la vallée de la Bruche est ponctuée
de crises, plus ou moins accentuées. Au XIX° siècle déjà,
la généralisation des métiers mécaniques entre
1836 et 1847 provoque une mévente; entre 1860 et 1869, la vallée
ressent les contre-coups de la Guerre de Sécession et de la hausse
du prix du coton. Au moment de l'occupation allemande, l'exode des cadres
et ouvriers vers la Prusse plonge l'industrie dans le marasme. Ces quelques
dates mettent en lumière les sujétions qui pèsent
sur cette industrie et qui vont provoquer, dans les années 1950
la plus sérieuse crise qu'elle ait jamais ressentie.
La crise du textile dans la vallée est indissociable de celle
qui frappe l'industrie cotonnière française dans son ensemble.
Très dépendante de l'étranger pour la totalité
de son approvisionnement, elle subit les renchérissements successifs
des cours mondiaux du coton, commandés par les États-Unis.
Ainsi, en juillet 1950 intervient une hausse spectaculaire du coton américain,
suivie de celle des cotons brésiliens et pakistanais. Cette hausse
a de lourdes conséquences sur les prix de revient des entreprises
textiles de la vallée et les oblige, soit à compromettre
leur trésorerie, soit à produire au détriment de la
qualité. A ces éléments vient s'ajouter le handicap
que constitue la position géographique de l'Alsace, et tout particulièrement
de la vallée, qui grève le coût du transport du coton
; en effet, 70% du coton vient par Rouen, 20% par Marseille.
L'industrie cotonnière pâtit de la perte progressive de
ses débouchés d'outre-mer. Avec la décolonisation,
ébauchée dès 1955 par l'indépendance de l'Indochine
qui absorbait jusqu'à 30% de leur production, les entreprises textiles
de l'Est de la France ont progressivement perdu 60% de leurs anciens marchés
coloniaux en 1965, alors qu'elles couvraient à elles seules 75%
du marché d'outre-mer en 1953. Leurs exportations vers les T.O.M.
ne représentent plus que 11% de leur production (contre 29,5% en
1953). Ces pays neufs, en effet, entament un lent processus d'industrialisation,
processus qui passe irrémédiablement par la création,
en premier lieu, de filatures et tissages du coton.
Un autre élément de crise est à rechercher dans
la concurrence accrue que rencontrent les industriels du coton sur le marché
intérieur. Cette industrie, d'une part très sensible aux
caprices de la mode et aux variations météorologiques, subit
d'autre part la concurrence des fibres artificielles et synthétiques.
Par ailleurs, il faut constater que les Français consacrent encore
une part très faible de leur budget aux dépenses textiles,
bien que celle-ci soit en augmentation ces dernières années:
en 1954, 3,3 kg par habitant et par an, en 1976: 12 kg contre 25 aux États-Unis.
D'autre part, la libéralisation des échanges au début
des années 1950, suivie de la signature du Traité de Rome,
a brusquement mis les industriels du textile en présence de concurrents
européens très compétitifs, en particulier les Allemands.
A cela, s'ajoutent la politique de dumping menée par les pays de
l'Est et l'invasion des cotonnades à bas prix en provenance d'Asie
et du Japon.
La crise du textile vosgien est non seulement conjoncturelle, elle
est aussi structurelle: les petites entreprises familiales prédominent;
elles travaillent souvent avec un outillage périmé et des
méthodes d'organisation du travail déficientes et n'occupent
qu'un petit nombre de salariés. Dans cette industrie où l'évolution
technique est rapide, ces petits industriels ont hésité à
se moderniser à temps et ne produisent plus à des prix compétitifs.
En période de crise, ils ressentent d'importantes difficultés
de trésorerie et se trouvent dans l'impossibilité d'investir.
L'individualisme de certains patrons de la vallée contribue encore
à renforcer ces facteurs de crise.
La crise du textile dans la vallée de la Bruche est d'autant
plus dramatique que cette industrie emploie un très fort pourcentage
de sa population active; ainsi, à Schirmeck-Labroque en 1952, les
deux-tiers des emplois sont textiles, dont 57% sont occupés par
des femmes.
Les premiers symptômes de crise apparaissent en 1954 avec d'importantes
réductions d'horaires, puis ils se concrétisent par la fermeture
de très nombreuses usines. Dans le département du Bas-Rhin,
entre 1954 et 1967, 35 établissements sont touchés, dégageant
4.750 travailleurs. Quatorze entreprises de la vallée stoppent leur
production entre ces mêmes dates, libérant 2.160 salariés
sur un effectif maximum de 2.799. Ces chiffres démontrent la gravité
de la situation dans la vallée. L'une des faillites les plus spectaculaires
est sans-nul doute celle de Sincotex à Muhlbach entre 1958 et 1961:
un tiers de l'effectif est licencié. En 1961, les Ets Jeudy à
Schirmeck épongent les contingents d'ouvriers licenciés;
l'usine est reprise par les Ets Jacquel de Natzwiller, qui reclassent une
partie des effectifs dans leurs usines de Dinsheim, Natzwiller et Moyenmoutier.
D'autres fermetures interviennent entre Saâles et Mutzig, dont celle
de la filature et tissage Dutruel en 1961, qui licencie 100 personnes.
La politique paternaliste de nombreux industriels, qui n'ont pas hésité
à créer des caisses de maladie, à construire des logements
pour leurs ouvriers, explique la faiblesse du syndicalisme dans le textile
et la mollesse des mouvements revendicatifs. Elle amplifie encore les conséquences
psychologiques de la crise, à laquelle les salariés de cette
monoindustrie ne sont pas préparés.
Cependant, devant son ampleur, une action est menée sur le plan
national; elle aboutit en 1956 au classement de trois cantons vosgiens
parmi les plus touchés en zone d'urgence: Schirmeck, Saâles
et Villé. Ces mêmes cantons sont classés en mars 1959
en zone spéciale de conversion.
Les espoirs
La crise a épargné les entreprises les plus saines, qui
ont su s'adapter aux nouvelles conditions du marché. Certaines ont
d'ailleurs été intégrées dans des groupes plus
importants. Ainsi, les Ets Jacquel de Natzwiller ont fusionné en
1965 avec le Consortium Général Textile Agache Willot. A
Natzwiller, ils emploient actuellement 110 personnes et produisent du tissu
blanc à raison de 40.000 m par jour. A Rothau, l'usine Steinheil-Dieterlin
produit du tissu blanc et couleurs: depuis 1963 85% de son équipement
a été renouvelé. Après l'absorption en 1957
des usines Marchal à Wackenbach, Saâles et Bourg-Bruche, les
Ets Steinheil se sont engagés dans une politique de concentration
financière, en créant un groupement d'intérêt
économique avec les sociétés textiles Hartmann de
Munster et Perrin de Cornimont: les premiers forment un puissant complexe
de filature et de tissage, tandis que Steinheil, dispose, à Rothau
d'une importante capacité de finition. Cette association se place
parmi les dix premiers groupes textiles français. L'un des aspects
de sa polique commerciale est l'ouverture à Rothau d'un magasin
de vente à prix d'usine qui connaît un vif succès.
Schirmeck compte encore plusieurs entreprises textiles, la plupart de transformation:
la Compagnie Française de la Maille spécialisé en
bonneterie, la Sté Simonin à laquelle est liée la
Sonoco (Sté nouvelle du cadre), qui transforme les déchets
de la première en torchons et wassings dans les locaux de l'ancienne
filature Marchal. Les Ets Spanier, quant à eux, sont spécialisés
dans la confection, la lingerie et les tabliers. Si ces entreprises sont
à présent peu nombreuses dans la vallée, elles sont
mieux structurées, elles disposent d'un équipement moderne
et sont à même de produire à des prix compétitifs.
Dans la conjoncture actuelle, elles sont astreintes à une grande
souplesse et doivent suivre continuellement l'évolution des marchés.
Malgré la fermeture des entreprises marginales, le textile occupe
toujours une grande place dans la vallée. Si la nouvelle zone industrielle
de Schirmeck a réussi à attirer plusieurs industries telles
les Ets Jeudy, Liagre, Controls France, le textile y prédomine encore,
employant en 1962, 1.520 personnes, contre seulement 430 dans la métallurgie.
La main-d'ceuvre demeure essentiellement féminine (environ 80%
des effectifs) à l'exception des Ets Simonin et Steinheil où
les produits sont moins élaborés et le travail plus pénible.
Les entreprises recrutent leur main-d'oeuvre dans les villages qui
s'échelonnent de Mutzig à Saâles, donc sur 45 km, ainsi
que dans les vallées adjacentes. Les cars de ramassage pallient
l'incommodité des horaires de la S.N.C.F. Des problèmes de
recrutement se posent au-delà de Dinsheim, de par l'attraction de
Buggatti à Molsheim et certaines entreprises font actuellement appel
à de la main-d'oeuvre étrangère, qui accepte le travail
en trois-huit. Ces difficultés de recrutement s'expliquent par la
disparité des salaires qui continue d'exister entre le textile et
les industries mécaniques et par la mauvaise réputation dont
jouit le textile après la grave crise qui l'a touché.
La main-d'oeuvre continue d'être formée «sur le
tas», malgré l'existence à Schirmeck d'un centre d'apprentissage
du textile qui prépare en trois ans les jeunes filles à la
filature et au tissage. Les moniteurs sont formés en 3 ou 4 mois
par les soins de la direction. L'industrie textile emploie aujourd'hui
davantage de cadres et agents de maîtrise et s'efforce de revaloriser
l'ensemble de la profession par une politique de promotion et de formation
professionnelles.
Les profondes mutations qui ont secoué toute l'histoire de l'industrie
textile en général et celle du coton dans la vallée
de la Bruche en particulier ont mis fin au monopole qu'elle y détenait
au profit de l'industrie mécanique. La mort de cette monoindustrie,
avec les problèmes sociaux que les fermetures d'usines successives
ont posés au fil des années, n'a pas résolu l'ensemble
du problème économique de cette portion de la vallée.
Les moyens de communication la maintiennent isolée, à l'écart
des pôles d'attraction que constituent Strasbourg et Saint-Dié
et rebutent les implantations nouvelles; les jeunes quittent la vallée
pour s'installer en ville, livrant ainsi les villages à l'invasion
des résidences secondaires et au vieillissement de la population.
Seule Schirmeck acquiert un certain dynamisme et semble réussir
lentement sa reconversion industrielle, constituant un nouveau pôle
d'attraction pour cette vallée encore marquée par la crise
du textile qui l'a tant secouée.
Marie-Danièle REYS-MAJ
Saisons d'Alsace n°3, Le Val de Bruche, 4° trimestre 1977
BIBLIOGRAPHIE
Spach A. : La reconversion industrielle dans l'agglomération
schirmeckoise, D.E.S. Geogr. 1969.
Reys-Maj M.D. : L'industrie textile en Alsace de 1945 à nos
jours: crise ou évolution? Mémoire de Maîtrise.
Histoire Contemp. 1971.
Guery F. : Agriculture et industrie dans les Vosges alsaciennes,
RGE 1962. T. 2 n° 4.
Le développement de l'industrie textile
dans la vallée du Rabodeau, de 1806 à 1914
Jean-Luc PUPIER
En 1808, les 18 communes du canton de Senones comptent environ 10.000
habitants. En 1911, ils sont pratiquement deux fois plus nombreux puisque
nous comptabilisons 19.069 personnes. Une observation plus fine des chiffres
nous montre que cette évolution n'est pas identique suivant les
communes. En effet, nous pouvons distinguer deux types de communes: les
communes rurales, elles sont au nombre de 13; à côté
d'elles, nous avons 5 communes industrielles, situées principalement
dans la vallée du Rabodeau. De l'amont vers l'aval: Le Saulcy, Moussey,
La Petite Raon, Senones et Moyenmoutier. De 1806 à 1911 les 13 communes
rurales sont passées de 5476 à 4426 habitants, soit une perte
de près de 1000 personnes et une baisse de 17%. Pendant la même
période, les 5 communes industrielles sont passées de 4969
à 15543 habitants, soit un gain de 10.000 personnes et une augmentation
de 200%. La commune de la Petite Raon voit sa population multipliée
par 4, celles de Senones et Moyenmoutier par 3.
À travers ces chiffres, nous pouvons mesurer le poids de l'industrialisation
dans l'évolution démographique, car ces chiffres sont bien
la traduction de l'implantation du textile dans la vallée du Rabodeau.
En 1806 s'installe la première usine textile. En 1914, nous
dénombrons 42 usines textiles dans l'ensemble du canton. Notons
d'ailleurs que depuis 1992, la production textile s'est éteinte
dans le canton de Senones.
La première implantation industrielle mérite toute notre
attention car elle est exemplaire.
Après la réunion de la Principauté de Salm-Salm
à la République française, les bâtiments de
l'abbaye et les constructions princières sont vendus comme biens,
nationaux. C'est ainsi que l'ensemble de l'abbaye de Senones est vendu
à Pierre Mazeran les 3 et 9 juillet 17961).
Car c'est bien la présence de ces vastes bâtiments disponibles
qui est déterminante dans la création des premières
usines. L'abondance et la pureté de l'eau ainsi que la présence
d'une main d'oeuvre féminine complètent les causes de cette
industrialisation. Les premières usines sont toutes installées
dans les bâtiments des Abbés: l'abbaye de Senones, puis l'abbaye
de Moyenmoutier et le moulin de Géroville qui dépendait de
l'abbaye de Moyenmoutier; ou dans ceux des Princes: le château des
Princes à Senones subit le même sort en 1818 ainsi que le
Moulin du Houx qui est transformé en usine en 1834. Il faut noter
qu'à côté des bâtiments proprement dits se trouvent
d'immenses terrains qui sont d'une grande utilité pour le développement
futur des installations industrielles: il s'agit des parcs et jardins,
situés à l'ouest des abbayes de Moyenmoutier et de Senones
et à l'est du château des Princes. Actuellement, des bâtiments
industriels occupent exactement la même surface que les jardins des
abbayes de Senones et de Moyenmoutier.
Revenons quelques instants sur la première installation industrielle
de Senones. La création de la première filature mécanique
de coton du département des Vosges est exemplaire et symbolique
à plus d'un titre:
- L'installation de cette filature se fait dans le grand bâtiment
agricole du monastère de Senones, là où se trouvaient
encore en 1992 les vestiaires du dernier tissage de la vallée du
Rabodeau.
- Elle est l'oeuvre de 3 associés:
-
- Les frères Marmod, négociants à Nancy qui sont déjà
propriétaires de plusieurs usines textiles en Lorraine et qui apportent
les capitaux
-
- Pierre Mazeran, un Senonais, qui a occupé les fonctions de maire,
montrant ainsi le lien indiscutable entre les changements politiques de
la Révolution et de la Réunion de la Principauté à
la France avec les changements économiques, et qui est propriétaire
des bâtiments de l'abbaye
-
- John Heywood, qui est sans aucun doute l'homme clé de cette industrialisation.
Cet Anglais de Manchester, marié à une Française,
est un ingénieur qui apporte le savoir faire et l'avance technologique
des Britanniques en matière de textile. C'est lui qui fournit les
plans des machines et qui dirige la construction de la première
filature.
C'est ainsi qu'en juillet 18062), un an après
le début des travaux, se mettent à fonctionner les 24 premières
mull jennies3) de la vallée
du Rabodeau.
En 1812 la filature de l'abbaye compte 8460 broches et fournit du travail
à 360 ouvriers. Une partie importante de cette main d'oeuvre est
féminine. On appelle certaines d'entre elles les framotes, du nom
du village de Framont, à Grandfontaine, de l'autre côté
de l'ancienne principauté. Leur père et leurs frères
sont les mineurs qui travaillent dans les mines de fer de Framont.
La Manufacture Saint-Maurice, c'est le nom donné à l'entreprise,
installe d'autres usines: à l'abbaye de Moyenmoutier, dans un premier
temps le battage du coton pour la filature de Senones, qui sera rapatrié
dans la bibliothèque du monastère de Senones en 1809, puis
une blanchisserie et une teinturerie qui existeront jusque dans les années
1980; les prés situés devant le monastère, à
l'ouest sont très utiles pour installer les lés de tissus.
Ensuite cet espace disponible est entièrement conquis par les bâtiments
industriels. Le château des Princes à Senones est transformé
en filature. Les 4 niveaux du bâtiment contiennent 8000 broches en
1832. La production de la filature du château est d'excellente qualité
et bien que ne représentant que 16% des fils produits, elle rapporte
30% du revenu des deux filatures. Une quatrième usine existe à
partir de 1835 au Moulin du Houx à Senones. Puis avec la création
en 1839 dans le moulin de Géroville, à Moyenmoutier, du premier
tissage des Manufactures Saint-Maurice, nous assistons au début
de la concentration verticale. De 140 métiers à tisser à
son installation, on passe à 320 en 1844.
Deux autres tissages appartiennent au groupe à cette époque:
-
À la Petite Raon, un tissage de 125 métiers.
-
À Moussey, un tissage de 205 métiers, créé
en 1836 par la Société Laurent et Compagnie qui est acheté
par la Manufacture Saint-Maurice en 1849.
Les Manufactures Saint-Maurice sont donc propriétaires de 7 usines
différentes dans la vallée du Rabodeau au milieu du XIX°
siècle.
-
3 filatures: l'abbaye, le château et le moulin du Houx à Senones
-
3 tissages: à Moyenmoutier, à la Petite Raon et à
Moussey
-
1 blanchiment à l'abbaye de Moyenmoutier
Dès le début de l'industrialisation, s'est posé le
problème de la production de l'énergie. Le 21 décembre
1805, les promoteurs de la future filature de Senones adressent une pétition
au préfet des Vosges pour faire creuser un canal4).
Ce canal aurait dû traverser le centre de Senones directement par
les actuelles places Thumann, Clémenceau et dom Calmet. Dans un
premier temps, l'autorisation n'étant pas accordée, on utilise
le canal qui faisait fonctionner le moulin de l'abbaye. Puis on creuse
un canal qui passe derrière les maisons du centre ville. Pour réguler
le débit du Rabodeau, trop faible en été et en hiver,
deux étangs sont creusés en 1828 et 1832 dans les anciens
jardins des Princes5). Ces aménagements
hydrauliques permettent de faire fonctionner des roues qui sont d'abord
en bois. En 1826, on installe dans la filature de l'abbaye une grande roue
de type Fairbain. Cette roue est spectaculaire et sans doute l'une
des plus grandes de France à son époque: ce moteur hydraulique
de 50 chevaux fait 5,50 mètres de large et 7,32 mètres de
diamètre. Elle est installée dans les jardins de l'abbé,
derrière l'ancien palais abbatial, qui est la résidence des
dirigeants de la Manufacture Saint-Maurice. On a construit un bâtiment
pour l'abriter. Ce bâtiment et la roue existaient toujours à
la fin du XIX° siècle. Les aménagements hydrauliques
sont très nombreux le long du cours du Rabodeau. À Moussey,
à la Petite Raon, à Senones comme nous venons de le voir
et aussi sur un affluent du Rabodeau, le ruisseau des Gouttes, ou à
Moyenmoutier, l'on construit des barrages, l'on creuse des canaux, l'on
aménage des étangs pour constituer des réserves d'eau
et pour actionner les roues en bois, les roues en fer et les turbines.
Notons que ces aménagements doivent tenir compte du flottage du
bois sur la rivière.
Rapidement l'installation des machines à vapeur est envisagée.
Les dirigeants de la Manufacture Saint-Maurice ont, dans un premier temps,
retardé le passage de l'hydraulique à la vapeur et pour cela
ils ont apporté des améliorations considérables au
système hydraulique comme nous venons de le voir. Ils redoutent
le coût important de la houille.
Certains actionnaires n'hésitent d'ailleurs pas à s'opposer
formellement à l'installation de machines à vapeur. Pour
faire basculer les opposants à la vapeur dans son camp, Eugène
Provensal, qui dirige la Manufacture Saint-Maurice en 1838, déclare
aux actionnaires «qu'il ne se croit pas capable de conduire les
filatures de Senones si elles devaient rester dans des conditions si difficiles
de travail, que cette machine devant augmenter la production de 1/6 et
par suite diminuer les frais de 20 centimes par kilo, ce qui sans doute
ne produira pas de grands bénéfices vu la concurrence d'aujourd'hui,
mais demain donnera de légers profits répartis sur de grandes
masses». Il termine son intervention par ces mots: «la
création - de cette machine - est à ses yeux une question
de vie ou de mort et par conséquent il préfère renoncer
à son mandat que d'exposer ainsi à la fois ses intérêts
et ses responsabilités».
Finalement la première machine à vapeur de la Manufacture
Saint-Maurice est acquise et fonctionne à partir de 1839. Elle développe
30 chevaux. En 1843, une deuxième machine à vapeur est installée
pour faire fonctionner les broches de la filature du château.
Ces transformations dans la production de l'énergie, mais aussi
dans la volonté affirmée d'une véritable concentration
verticale sont le fait de la deuxième génération de
dirigeants de la Manufacture Saint-Maurice. Aimé Benoît Seillière
devient en 1832 le nouveau dirigeant de la manufacture, en compagnie de
Provensal. Son fils, Benoît Aimé épouse la fille de
John Heywood installé depuis la mort de son épouse à
La Broque. Son deuxième fils Nicolas Ernest vient également
à Senones pour participer à la direction de l'usine. Les
deux fils de Nicolas Ernest Seillière jouent également un
grand rôle dans le développement de l'industrie textile: Edgar
Aimé Seillière et le Baron Frédéric Seillière.
Dans la deuxième partie du XIX° siècle, les destinées
de la Manufacture Saint-Maurice sont confiées à Charles Vincent
et Alfred Ponnier. La capacité de production augmente considérablement.
Les tissages sont modernisés et le nombre des métiers augmente.
En 1873 les tissages de la Manufacture Saint-Maurice comptent 910 métiers.
En 1904, il y en a 1342.
Le développement de l'industrie textile ne se limite pas aux
usines de la Manufacture SaintMaurice.
En 1839, on comptabilise6) déjà
dans le canton de Senones:
- 7 filatures
- 4 tissages
- 3 retorderies
- 1 blanchiment
Ces usines sont localisées dans les 5 communes industrielles de
la Vallée:
Au Saulcy:
La filature du Harcholet de Colin et Compagnie,
4000 broches et 50 ouvriers.
Le tissage mécanique des mêmes propriétaires,
85 métiers et 80 ouvriers.
À Moussey.
La filature de la Neuve Grange de Lamblé et Fayonnel
et Compagnie,
9000 broches et 150 ouvriers.
Le tissage mécanique de Laurent et Compagnie,
204 métiers et 220 ouvriers.
À La Petite Raon:
La filature Préchard,
3000 broches et 70 ouvriers.
La filature Boulanger et Compagnie,
3000 broches et 65 ouvriers.
À Senones:
Les deux filatures de la Manufacture Saint-Maurice,
25000 broches et 550 ouvriers.
La filature Herriot de 180 broches.
Le tissage à bras de Louis Guillement,
100 métiers et 100 ouvriers.
À Moyenmoutier:
Le blanchiment de l'abbaye (Manufacture Saint-Maurice), 80
ouvriers.
Le tissage de Géroville (Manufacture Saint-Maurice),
110 métiers et 120 ouvriers.
soit
44.000 broches
400 métiers
et déjà plus de 1.500 ouvriers et ouvrières qui
travaillent dans le textile pour une population totale de 7.000 habitants
pour les 5 communes concernées.
Avant d'étudier dans le détail les aspects quantitatifs
de la population ouvrière, complétons le tableau des localisations
industrielles par celui d'autres inventaires.
En 1861:
7 filatures et 6 tissages plus 1 blanchiment,
et 8512 habitants dans les 5 communes industrielles.
En 1883:
6 filatures et 17 tissages plus 3 retorderies et 2 blanchiments,
3.000 employés et 11.000 habitants.
En 1910:
8 filatures et 21 tissages,
et 15.000 habitants.
La commune de Senones compte à elle seule 15 usines, situées
principalement dans la partie occidentale de la ville, là où
passera le front de la guerre de 1914-1918.
Les professions exercées par la main d'oeuvre sont très
diverses. Le travail des enfants est indispensable au fonctionnement des
usines, aussi bien pour diminuer le coût de la main d'oeuvre que
pour exercer certaines activités qui demandent une petite taille,
en particulier pour passer sous les métiers. Le travail des femmes
est aussi une constante pendant tout le XIX° siècle. Les salaires
féminins sont nettement inférieurs, par exemple en 1881:
- Au blanchiment de Moyenmoutier, les hommes sont payés
3 francs de l'heure et les femmes 2,25 francs, les enfants 1,40 franc.
- Au blanchiment de Belval, à la même époque, les
hommes reçoivent 2,50 francs, les femmes 1,50 franc et les enfants
1,40 franc.
- Dans les filatures: à Moussey, toujours en 1881, les hommes
sont payés 2,50 francs, les femmes 2 francs et les enfants 1,10
franc.
- À Senones: 3 francs pour les hommes, 2 francs pour les femmes
et 1,10 franc pour les enfants.
- C'est à La Petite Raon que les salaires sont les plus bas:
2,50 francs pour les hommes, 1,80 franc pour les femmes et toujours 1,10
franc pour les enfants7).
Une importante étude entreprise il y a quelques années avec
le groupe histoire des amis de la bibliothèque de Senones porte
sur le dépouillement exhaustif des actes de mariages à Senones.
Cette étude statistique, dont les résultats feront l'objet
d'une prochaine publication, nous a permis de nous intéresser à
l'âge, au domicile et au lieu de naissance des
2 conjoints, à la profession des 4 parents, et à la
profession
des conjoints à l'époque du mariage. Il s'agit d'un nombre
considérable de données qui sont encore en cours d'exploitation.
L'analyse de ces données nous apporte des renseignements très
utiles sur les professions exercées par les habitants âgés
de 23 à 28 ans, âge moyen des conjoints, mais aussi sur celles
des habitants plus âgés, les parents. La comparaison entre
le domicile des mariés, le domicile des parents et le lieu de naissance
des conjoints nous renseigne aussi sur les flux migratoires.
Nous pouvons dès à présent énoncer les
observations principales qui découlent de cette étude:
Jusque dans les années 1820, plus de 80% des mariés
sont nés à Senones.
De 1820 à 1860 seulement 50% à 60% des mariés
sont nés dans la localité.
De 1860 à 1890, le taux passe à 40%.
À partir de 1890, seulement 25% des hommes qui se marient à
Senones sont nés dans la localité. L'accroissement de l'activité
industrielle est bien sûr à mettre en parallèle avec
le solde migratoire. Ces chiffres sont à reporter à ceux
donnés au début de cet article, concernant l'augmentation
de la population au XIX° siècle. Avec un tel accroissement de
la population, la seule natalité ne peut suffire à fournir
les habitants. Les ouvriers du textile viennent en partie d'ailleurs. L'étude
du lieu de naissance nous indique les origines: les autres communes rurales
du canton pour 15 à 20%, les Vosges pour 10 à 15%, l'Alsace
bien sûr et surtout à partir de 1870. Plus de 30% des hommes
qui se marient à Senones entre 1870 et 1900 sont nés en Alsace.
L'étude des professions exercées par les époux
est intéressante.
Tout d'abord, en ce qui ,concerne les métiers du textile, les
actes de l'état civil portent principalement deux types de mentions:
à certaines époques simplement ouvrier d'usine et
à d'autres nous avons plus de détails: tisserand ou
fileuse
pour rester dans les généralités ou parfois, de manière
plus précise: rentrayeuse, rentreuse, noueur, bambrocheuse, ourdisseuse,
cardeur, rattacheur. On trouve aussi, pour rester dans le domaine de
l'industrie textile les mentions de contremaître de tissage, contremaître
de filature, mécanicien, chauffeur de machine, manoeuvre.
Bien entendu, ces statistiques ne portent pas sur l'ensemble de la
population active, mais seulement sur ceux qui se marient. Néanmoins,
les tendances que nous pouvons mettre en évidence peuvent aisément
donner des indications sur la totalité de la population:
- Notons tout d'abord que dans la première partie du
XIX° siècle (1800-1875), la mention de la profession ne figure
pas sur l'acte de mariage pour 95 à 100% des épouses.
- Deuxième constatation, nous remarquons un accroissement continu
du nombre des mariés exerçant une profession textile de 1800
à 1890, puis une lente mais régulière diminution des
ouvriers du textile chez les jeunes mariés à partir de 1890.
Ils représentent de 30 à 68% des mariés pendant la
première période et ils passent de 68% en 1890 à 40%
en 1914. Après l'accroissement de la population ouvrière
chez les jeunes mariés, nous assistons donc à une diversification
des professions vers la fin du siècle.
- Chez les femmes, la progression est spectaculaire à partir
des années 1870. De 10% d'ouvrières du textile en 1870, on
passe à 70% en 1880 pour les jeunes mariées, et si l'on ne
tient compte que des femmes qui travaillent, les ouvrières du textile
représentent plus de 95% des femmes actives qui se marient entre
1880 et 1914. Les autres étant principalement des domestiques et
des couturières. Cette étude montre que pendant le troisième
tiers du XIX° siècle, 80% des femmes qui se marient à
Senones exercent une profession et que pratiquement toutes travaillent
dans une usine textile.
La comparaison de la courbe d'augmentation pendant tout le XIX° siècle
avec la courbe d'évolution des pourcentages d'ouvriers du textile
pendant la même période nous montre un parallélisme
exemplaire. L'accroissement de la population des 5 communes de la vallée
du Rabodeau est le reflet de l'industrialisation de cette vallée.
Cette industrialisation a bien sûr des conséquences sur
l'urbanisme des villes. À côté de nombreuses usines,
sont construites les cités ouvrières qui s'installent à
la périphérie des agglomérations. La configuration
des villes aujourd'hui est le reflet de l'industrialisation et de l'urbanisation
des villes à la fin du XIX° siècle.
Cette étude porte principalement sur les aspects quantitatifs
du développement industriel du canton de Senones au XIX° siècle.
Beaucoup d'autres recherches et études seraient nécessaires
pour aborder d'autres notions et en particulier tous les aspects sociaux
de l'industrialisation. Aujourd'hui encore, alors que la dernière
usine textile a fermé ses portes à Senones, il y a un an,
les mentalités collectives sont très fortement imprégnées
des conséquences de la mono-industrie et surtout des conséquences
comportementales du paternalisme qui était la règle chez
les patrons textiles au XIX° et aussi au XX° siècle. Il
faut aujourd'hui dépenser beaucoup d'énergie pour lutter
contre le fatalisme qui veut que "en dehors du textile, il n'y a rien".
Aujourd'hui, l'industrie textile a entièrement disparu du canton
de Senones et il reste un peu plus de 10.000 habitants, c'est à
dire le même nombre qu'au début du XIX° siècle,
avant l'industrialisation.
Jean-Luc PUPIER
Histoire des Terres de Salm
Recueil d'études consacrées au Comté
et à la Principauté de Salm, à l'occasion de la célébration
du bicentenaire de la réunion de la Principauté à
la France
Actes des journées d'études organisées
à Senones et à Saint-Dié-des-Vosges les 16 et 17 octobre
1994 publiés sous la direction d'Albert Ronsin
Société Philomatique Vosgienne, Saint-Dié-des-Vosges,
1994
Notes
1) - Chapellier (JC.), Histoire de l'abbaye
de Senones par dom Calmet et dom Fangé, tome II, p. 375-376, Epinal
1879.
2) - Poull (Georges), L'industrie textile
vosgienne (1765-1981), Rupt sur Moselle, 1982.
3) - Machine à filer.
4) - Archives Départementales
des Vosges, 138 SI.
5) - Seillière (Frédéric),
Documents pour servir à l'histoire de la Principauté de Salm
en Vosges et de la ville de Senones, sa capitale. Réédition
de l'ouvrage de 1898, Editions J.P. Gyss,1982, p.222.
6) - Lepage et Charton, Le Département
des Vosges, (1845) et Archives Départementales des Vosges.
7) - Rapport et état du sous-préfet
de Saint-Dié (1881). Archives Départementales des Vosges,
M30 n°6.