par
Émile LINCKENHELD
Membre non résidant du Comité des Travaux historiques
et scientifiques
du Ministère de l'Education Nationale.
Annuaire de la Société Historique, Littéraire et
Scientifique du Club Vosgien
(1936)
*
* *
Si l'Alsace n'est pas la région la plus riche en vestiges du passé, elle est certainement la province la mieux explorée de la France tout entière. Aussi possède-t-elle une littérature archéologique immense, où les divers groupes de monuments sont publiés et commentés d'une manière souvent définitive. Nous citons, dans cet ordre d'idées, les Inscriptions latines, réunies dans le XIII° tome du Corpus Inscriptionum Latinarum1, les Monuments figurés, représentés dans le Recueil général des Bustes et Bas-Reliefs de la Gaule, par E. Espérandieu2 et l'admirable monographie sur Argentorate-Strasbourg, fruit d'une vie de labeur, par M. R. Forrer3. C'est au même savant que nous devons une étude exhaustive des Monnaies celtiques4, des Mammifères quaternaires5 et des Enceintes préhistoriques 6. M. Schaudel, le doyen des archéologues lorrains, publiera prochainement la Statistique des Monuments mégalithiques et des Pierres à Légendes de notre province7. Enfin M. R. Forrer, l'infatigable conservateur du musée préhistorique et gallo-romain de Strasbourg, termine en ce moment son Alsace romaine.
On pourrait être étonné du fait qu'un résumé complet et clair de nos connaissances sur la Cité des Triboques n'ait jamais été tenté, simple résumé des faits archéologiques, dépourvu de tout ce qui est hypothétique et simplement possible; car trop souvent on brode, sur un canevas de quelques faits et observations, une image aussi pittoresque qu'inexacte8.
Si un pareil résumé parait fort utile dans l'état actuel de la science - nous possédons assez de matériel pour le dresser, mais pas assez pour qu'il soit définitif - pour presque toutes les cités de l'ancienne Gaule, il y a pour l'Alsace une raison particulière qui rendra cette étude plus intéressante et plus importante que pour n'importe quelle autre région de France. La civilisation de notre pays est déterminée par trois facteurs ou civilisations émanant de trois fonds éthniques différents: par celle des Celtes, des Romains et des Germains. Le département du Bas-Rhin, l'ancien pays des Triboques, est la seule région de France où ces trois courants d'influences se sont mêlés et sont saisissables dès le début de notre ère. Cette raison seule motiverait donc une synthèse complète de tout ce que nous savons de la cité des Triboques.
Notre travail est loin de constituer un répertoire archéologique9: toute trouvaille ou constatation archéologique d'un intérêt local est exclue; par contre tout renseignement qui a une portée générale pour la cité des Triboques est allégué, même s'il provient d'une province voisine, du Midi, de l'Italie ou de l'Angleterre. Sur un seul point nous nous sommes astreint à être complet: pour les témoignages des auteurs, assez rares, il est, vrai, mais d'une importance capitale. Un monument peut acquérir, par suite du progrès de la science, une importance inattendue: notre choix est donc forcément très personnel; notre orgueil serait de provoquer des recherches capables de modifier les conclusions auxquelles nous a conduit un long travail.
Immédiatement avant l'arrivée des Triboques, la plaine
du Bas-Rhin était occupée par des Médiomatriques.
César le dit ex. pressis verbis (Bell. gall., IV,
10, 3-4): Rhenus oritur, ex Lepontiis, qui Alpes incolunt, et longo
spatio per fines Nantuatium, Helvetiorum, Sequanorum, Mediomatricum, Triboccorum,
Treverorum citatus fertur10.
La plaine de la Basse-Alsace se distinguait déjà à
cette époque du reste du territoire médiomatrique. Nous le
constaterons souvent dans le courant de ce travail. Un fait capital est,
cependant, à signaler dès le début. Le pays laissé
aux Triboques couvre environ 4.000 kilomètres carrés. (les
4.781 km2 du département duBas-Rhin moins la partie orientale
de l'arrondissement de Saverne, le «Krummes Elsass», moins
la partie septentrionale de l'arrondissement de Wissembourg). Ce territoire,
d'après tout ce que nous savons, ne formait qu'un seul pagus,
à l'époque celtique et romaine. Le département de
la Moselle 6.222 km2, plus la partie orientale de l'arrondissement de Saverne,
formait cinq pagi aux mêmes époques: le pagus salinensis,
blesensis
(en partie), saroensis, le Pays messin et le Niedgau;
et il faut ajouter une bonne partie du Rizziggau
(région
de Thionville). La configuration de ces pagi et ce que nous savons
de leurs frontières plaident en faveur d'une origine celtique de
cette organisation11. Il parait également
- M. Forrer a plusieurs fois insisté sur ces faits - que la population
était moins dense, en Alsace, que sur le plateau lorrain. Si les
Médiomatriques sont vraiment venus des bords de la Marne (Matrona),
comme leur nom semble l'indiquer, on comprendrait qu'ils ont laissé
la plaine alsacienne un peu en dehors de leur domaine, très peuplé,
par ailleurs12.
Vers l'an 15 après J.-C., la plaine du Bas-Rhin appartenait toujours, juridiquement, aux mêmes Médiomatriques. Strabon (Géogr. IV, 193) le dit au passage souvent cité: Mesà &1 sois ~ Mou7]rsiouç Er3xoavo: xai MeôcolLazpcro2 xazocxoûoc sôv 'Pï)vov, ?v oTç iEpucac 1'epp.amxùv ir9voç repacwAlv dx si~ç olxelaç Tpi(3oxxoc.
Mais en réalité elle appartenait à la tribu germanique des Triboques, venus de la rive droite du Rhin, avec Arioviste. En tout cas César les énumère parmi les troupes germaniques de ce roi13 et il ajoute le renseignement très précieux que l'an 58, on évaluait le nombre des Germains sous Arioviste à 120.000, qu'au début il n'y en avait que 15.00014 et que les derniers-venus, les Harudes, comptaient 24.00015. On peut donc évaluer le nombre des Triboques qui se sont établis primitivement dans le Bas-Rhin à 15-24.000 hommes. Vingt mille est la moyenne qu'on admet ordinairement.
C'est le nombre des guerriers, bien entendu. Les femmes et les enfants qui participaient à l'exode n'y sont pas compris. César les mentionne expressément (Chap. 51, 2-3: omnemque aciem suam redis et carris circumdederunt ... Eo mulieres imposuerunt). On admet, généralement, un guerrier par quatre habitants. Il faut donc multiplier le chiffre de 20.000 par 4, pour avoir le nombre approximatif des Triboques venus dans la Basse-Alsace16. Environ 80.000 hommes pour 4.000 km2 est une occupation bien saisissable: 20 par km2, et si nous évaluons les forêts à seulement la moitié du territoire, nous avons 40 têtes par km2.
L'époque de l'arrivée des tribus germaniques d'Arioviste sont les années 71 à 58 avant J.-C.; cela résulte clairement du texte de César17.
D'où sont-ils venus? Arioviste est un roi des Suèbes, mais les Harudes qu'il a sous ses ordres, en 58, n'appartiennent pas à ce peuple. Il pourrait en être de même des Triboques, Vangions et Némères; en tout cas nous ne le savons pas. Les précisions qu'on a voulu apporter ne tiennent pas debout18.
Leur nom ainsi que celui des Némètes et des Vangions, tribus venus en même temps qu'eux, est celtique, quoiqu'on ignore encore son étymologie19. Puisqu'ils portaient ce nom en arrivant20, la conclusion s'impose qu'ils habitaient, sur la rive droite du Rhin, une région peu éloignée des Celtes. C'est tout ce qu'on peut dire21.
Après la défaite d'Arioviste, César a laissé les Triboques dans la plaine du Bas-Rhin, et au nord d'eux, au delà de la Seltz, les Némètes et les Vangions. Le fait est certain. II y avait donc un accord formel entre César et ces peuples, accord que César, dans ses commentaires, passe sous silence22. On peut considérer cet accord comme certain, car dans la suite ni César ni un de ses lieutenants n'a mis le pied dans le territoire triboque. D'autre part les Triboques ne participaient pas au grand soulèvement des Gaulois sous Vercingétorix, quoique les Médiomatriques, chez lesquelles ils étaient installés, envoyèrent 6.000 hommes de troupes, en 52 avant J.-C.23.
Si nous n'avons pas connaissance directe de ce traité, nous connaissons ait moins les raisons qui ont amené César à cette mesure. Elles étaient purement politiques; aucun sentiment humanitaire n'entra dans les considérations du conquérant: envers les Usipètes et Tenetères qui, quelques années plus tard, se trouvaient dans une situation analogue à celle des Triboques, sa conduite fut toute autre. Ils furent anéantis. Tacite nous a indiqué les motifs de César: ils furent installés dans la plaine alsacienne, «ut arcerent, non ut custodirentur»24. Un rempart fut ainsi érigé pour défendre la Gaule à d'autres immigrants venus de l'Allemagne.
Nous ne savons pas à quelle date précise le territoire
occupé par les Triboques fut organisé en cité25.
L'exode d'une tribu toute entière et son installation dans un autre
pays suppose une forte organisation politique. Les Triboques la maintenaient
certainement aux premiers temps de leur séjour en Alsace. Ils étaient
agriculteurs comme tous les peuples dans l'armée d'Arioviste: c'est
à la recherche de champs qu'ils avaient passé le Rhin: «Postes
quant agros et cultum et copias Gallorum hommes feri ac barbari adamassent,
traductos plures»26. Puisque, d'autre
part, ils devaient protéger la frontière du Rhin, il semble
certain, qu'ils n'occupaient qu'une bande de terrain le long du fleuve
et que là ils étaient les maîtres. Il est nécessaire,
absolument, que ce territoire ait été délimité,
non seulement au nord où il touchait à celui des Némètes,
venus avec eux et installés dans des conditions semblables, mais
aussi bien au sud qu'à l'ouest. Nous ne connaissons avec certitude
que la frontière du nord de ce territoire, qu'il ne faut pas confondre
avec la cité des Triboques d'une époque postérieure.
Si l'on admet comme chiffre maximum 80.000 immigrants germaniques en
Alsace (et nous avons vu plus haut qu'on ne saurait dépasser ce
chiffre), ce nombre ne suffit pas pour exploiter une des régions
les plus fertiles de l'Europe de la grandeur de la plaine du Bas-Bhin.
Les serfs, attachés à la glèbe, auparavant sous la
domination des seigneurs médiomatriques, ont probablement continué
à cultiver les mêmes champs sous les nouveaux maîtres
germaniques. Peut-être aussi quelques rares paysans ou fermiers.
En tous les cas beaucoup de commerçants, d'artisans etc... ont continué
leurs métiers. Autrement on comprendrait difficilement une assimilation
rapide et complète des Germains, tellement radicale qu'à
peine un seul nom germanique se rencontre dans près de 200 inscriptions
latines de la cité des Triboques. Nous parlerons plus bas de cette
assimilation.
Il est inutile, dans la situation actuelle de notre science, de chercher des précisions sur le domaine primitivement occupé par les bandes de l'ancienne armée d'Arioviste. Que ce fût à peu près toute l'étendue de la cité qui, plus tard, leur avait été assignée, c'est possible27. Dans ce cas, le nombre des anciens Médiomatriques restés dans la pleine alsacienne fut très grand, au moins égal à celui des envahisseurs.
Quand ce territoire alsacien occupé par une tribu germanique est-il devenu une civitas de la Gaule romaine? Certainement pas sous César28 qui n'aurait pas manqué de le dire. Quand Auguste réorganisa la Gaule, de 16 à 13 avant J.-C., il eut soin de ramener les cités à une mesure commune29. Les unes, trop grandes, comme celles des Eduens et des Arvernes, perdirent quelques pays qui formèrent de nouvelles cités. Les cités infimes disparurent, rattachées à leurs voisins ou, groupées par deux ou trois, donnaient naissance à une nouvelle unité administrative. La cité des Médiomatriques occupait un territoire exceptionnellement grand: du Rhin jusque derrière Verdun. On doit admettre que la réorganisation de la Gaule sous Auguste en détacha la plaine du Bas-Rhin et en forma la nouvelle cité des Triboques. La situation tout à fait particulière que cette région avait eue, déjà avant l'arrivée des Germains, et que nous avons esquissée plus haut, facilita grandement cette nouvelle organisation.
La nouvelle cité des Triboques s'étendait du Landgraben30
au sud de Sélestat jusqu'à Seltz et du Rhin jusqu'à
la crête des Vosges, donc sur une étendue d'un département
et demi, aire d'étendue absolument normale pour une civitas de l'ancienne
Gaule31.
C'est aussi l'avis de Longnon32 qui écrit:
«Vers la fin du règne d'Auguste, les Vangions, les Némètes,
les Triboci et les Rauraci recevront une organisation définitive
sur la partie rhénane des territoires trévire, médiomatrique
et séquane». À partir de cette époque33
les Triboques faisaient partie de la province impériale de la Belgique.
Plus tard, quand on établit la province de la Germania, ils en faisaient partie34. La date de cette mesure administrative n'est pas exactement connue. Les savants allemands sont à peu près unanimes à la placer à l'époque de Domitien, vers 90 de notre ère35. L'origine de la province romaine de la Germania suggère l'idée d'une création à une date bien antérieure. Les deux provinces de la Germania superior et inferior sont le résultat de la défaite des armées romaines et de l'échec de la politique romaine dans la Germanie proprement dite, sous Auguste. C'est l'avis de Mommsen36. Il n'est pas douteux que Rome, avant la défaite de Varus, n'ait espéré pouvoir réunir la Germanie libre, entre le Rhin et l'Elbe, en une organisation politique semblable à celle de la Gaule: à l'autel de Lyon, centre religieux de la Gaule romaine, aurait correspondu l'Ara Ubiorum (Cologne), de laquelle la Germanie relevait37. Si la Germanie romaine n'avait pas embrassé, l'an 9 après J.-C., une bande de territoire sur la rive gauche, juridiquement les garnisons établies sur cette rive, Vetera, Cologne, Mayence, auraient fait partie de la Belgique. Une séparation des pouvoirs des commandants d'armées de ceux de l'administration civile étant impossible, d'après la conception romaine, on devait assigner à ces commandants, sur la rive gauche, une bande de terrain où ils étaient seuls les maîtres. Cette bande de terrain embrassait évidemment les peuplades germaniques, installées sur la rive gauche pour la protéger, les Vangions, les Némètes et les Triboques. Jullian ne pouvait jamais croire que les Romains n'eussent pas (dès le temps d'Agrippa) tracé les lignes générales de la Germanie38 et pensait que la province de la Germanie a été constituée effectivement au plus tard après l'expédition de Tibère, l'an 8 avant J.-C. 39.
Mais les espérances de Rome ne se réalisèrent point. Avec la bataille de Varus tout cet édifice s'écroula. Il n'en restait plus qu'une façade orgueilleuse (Jullian)40, la Germania.
Les limites de la cité des Triboques sont exactement connues
aujourd'hui sur la presque totalité de leur étendue, contrairement
à celles de la plupart des autres.
À l'est, leur territoire était bordé par le Rhin.
Au sud le «Landgraben»( fossa vicina, quae fosse
provincialis appellatur) est considéré, depuis Beatus
Rhenanus (Rerum Germanicarum libri tres, Basileae, 1521), comme
limite entre les Triboques et les Rauraci. II séparait pendant tout
le moyen âge l'évêché de Strasbourg de celui
de Bâle et les archevêchés de Mayence et de Besançon41.
Le Taennchel marquait le point terminus au sud-ouest. Les constructions
au sommet de cette montagne dont les restes viennent d'être décrits
par M. L. G. Werner doivent être en rapport avec la frontière42.
À l'ouest, du Taennchel au Donon, la direction générale
et les deux jalons sont certains, mais le travail de détail reste
à faire43. À partir du Donon
il vient d'être fait44. Voici les jalons:
Le Donon (sanctuaire de frontière des trois cités,
Médiomatriques, Leuques et Triboques).
La chapelle de N.-D. de Délivrance, au pied du Donon,
vers Saint-Quirin (sanctuaire de frontière avec marché de
frontière45).
La Barraque carrée (ancien passage).
L'Altmatt.
Le Grossmann.
Le Kleinmann (avec borne vers le jalon précédent
et un sacellum de Silvain)46.
Le Wildsaufelsen (avec borne-frontière).
Le Hengst (avec un bloc énigmatique, objet de craintes
superstitieuses)47.
Le Zollstork, près de Hub (commune de Dabo) (où
la route romaine vers Wangenbourg franchissait le frontière).
Le Baerenbach (avec sentier-limite).
Stambach (avec marché de frontière, situé
sur la route romaine).
La Schlosserhöhe (avec borne romaine).
Le Wagnerberg (de même).
La Colonne I (avec autel de frontière, passage de la
voie stratégique Metz--Strasbourg, et plusieurs constructions en
rapport avec la frontière).
Le Graufthal (avec marché de frontière et ancien
chemin vers la plaine alsacienne (Dossenheim)48.
La Petite-Pierre (où passait une voie de communication
impor tante terminus des droits de guidage des évêques
de Strasbourg).
Puberg.
Le Spitzstein et les Drei Peter-Steine.
La Colonne II (encore debout; ancienne borne).
Le Breitenstein (ancien menhir servant de borne frontière
à l'époque romaine; marché de frontière; carrefour;
terminus des droits de guidage des Seigneurs de Bitche).
Moutterhouse (voie importante dans la vallée de la Zinsel;
sanctuaire de frontière 49).
Steinbrunn (source, du Steinbach) 50.
Là se trouvait le point extrême vers le nord-ouest. Du
côté nord la frontière (entre Triboques et Némètes
maintenant) longeait le Steinbach depuis sa source: son ancien nom de Marckbach
en fournit la preuve51. Le prochain jalon
est le temple de Mercure au nord de Lembach52.
Dans la suite la frontière était formée par le cours
supérieur de la Sauer jusqu'au Liebfrauenberg près de Woerth
et de là au Rhin par la Seltz (Saluxsia en 742). Le travail de détail,
du côté nord, n'est pas encore fait53.
Seltz appartenait en tous les cas aux Némètes, parce
que vers la fin de l'Empire, ce poste ne relevait pas du Comes Argentoratensis,
mais du Dux Mogontiacensis, de même qu'au Haut moyen âge,
la localité faisait partie du pagus Spirensis et non pas
du pagus Alsacinsis54.
La cité des Triboques a une capitale, Brumath, siège de
l'administration centrale, et une grande garnison, où le commandement
militaire de la région résidait, Argentoratum; et enfin plusieurs
vici importants.
Brumath est mentionné dans les Itinéraires:
celui de Peutinger porte:
Saletione XVIII leugae (ou en réalité on devrait
lire plutôt XVI)
Brocomacus VII
Argentorate XII
Hellelum XII
Argentovaria XII (pour XVI).
L'Itinerarium Antoninianum porte55:
Saletione VII (mille passus)
Argentorato XII
Helvetum XVI
Argentovaria.
En un autre endroit, on lit 56:
Concordia (station de frontière) m. p. XVIII
Brocomago m. p. XX (pour X)
Argentorato m. p. XXVIII (pour XXVIII)
Helveto m. p. XXVIII, 1(eugae) XVIII.
Ptolémée mentionne Brumath avec les indications suivantes57:
Argentoratum 27°50' m. p.
26,04
48°45'
Breucomagus 27°50' m,
p. 21,67
48°20'
Elcebus
28° m. p. 21,97
48°
Argentovaria 27°50'
m. p. 13
47°40'
Les distances sont, approximativement, de Brumath à Strasbourg
12 milles romains, de Strasbourg à Ehl 18 milles, et d'Ehl à
Horbourg 24-26 milles. En ligne directe, les chiffres sont 11; 16,8; 24,658.
Il est absolument certain que Brumath était la capitale des Triboques;
à l'époque romaine, on comptait les distances à partir
des capitales des cités. Or, nous possédons deux milliaires
qui mentionnent notre localité:
1°) CIL XIII, n° 9097.
Colonne de 1,52 m de hauteur et de 0,46 m de diamètre, mutilée
en haut et en bas. Au Musée de Strasbourg59.
Elle fut trouvée près de Selten (= Seltz) d'après
Hertzog, entre Seltz et Brumath d'après une lettre de Jung de 1859,
et à quatre lieues gauloises de Seltz vers Brumath d'après
Morlet60.
Elle porte
C . VALENTI . H
OSTILIANO
MESSIO QV
INTO. NOBILI
SSIMO. CAES (ari)
C(ivitas) TRIB(ocorum) A VRO (comago) L
Comme le nom de l'empereur Dèce le fils, qui eut le titre de
Caesar en 250, et celui d'Augustus en 251, le montre61,
cette borne milliaire fut érigée en 250 ou au plus tard en
251, puisque Dèce est mort en décembre de cette même
année.
Le nombre des leugues était laissé «en blanc»,
sur notre milliaire.
2°) CIL XII, n° 9098.
La deuxième borne milliaire n'existe plus; elle a péri
avec la bibliothèque de Strasbourg en 1870. C'était «une
colonne cylindrique en grès vosgien de 2 m de hauteur sur 0,32 m
de diamètre moyen; une base circulaire de 0,15 m de hauteur fait
corps avec la colonne». Elle avait été trouvée
par Schoepflin, en 1735, dans la cave d'une maison de Brumath62.
Le Musée de Strasbourg en possède un dessin de Beilstein.
Voici son texte:
IMP. CAES. PVB
LIO LICINIO
VALERIANO PIO
FELICI INVICTO
AUGUSTO. CIV(itas)
TRIBOCORUM
Il s'agit plutôt de Valérien (253-259) que de Gallien
(253 ( 268), parce que ce dernier ne porte le nom de Valerianus que pendant
qu'il est associé à son père; ils régnaient
ensemble de 253 à 259.
Notre colonne est donc un peu postérieure à la première.
L'emplacement de la capitale de la cité était choisi
selon les règles: c'était vraiment le centre de la région.
A. Grenier a admirablement caractérisé le site de la capitale63.
«Un des signes et, en même temps, l'une des raisons de l'importance
de Brumath à l'époque romaine, c'est le noeud de routes qui
s'y croisent. Sa route principale s'allonge, sur plus de 1500 m, de l'est
à l'ouest, bordant de ses maisons la voie qui, de la plaine rhénane,
conduit au passage des Vosges à Saverne. Du centre de la localité,
la route de Strasbourg se détache vers le sud. Au nord l'une des
routes conduit vers Woerth par Niederschaeffolsheim et l'autre vers Seltz
par Weitbruch et Kaltenhausen. Tous ces chemins sont, à quelques
modifications près, d'anciennes voies romaines. Aujourd'hui, comme
jadis, de quelque côté que l'on se dirigeât vers le
nord ou l'ouest de l'Alsace, l'itinéraire conduisait inévitablement
à traverser Brumath... et à s'y arrêter.»
Ce site privilégié explique le nom de l'agglomération.
Brocomagos
n'est pas complètement intelligible; la première partie est
peut-être un nom de personne, mais magus signifie «plaine»,
et plus tard «marché». En tout cas l'endroit était
un marché, «où, bien longtemps avant César et
les Romains, les cultivateurs du Kochersberg et ceux de la région
au sud de la forêt de Haguenau, les habitants des collines et du
plateau sous-vosgésien, se sont réunis aux éleveurs
de la basse plaine du Rhin» (Grenier).
Il en fut ainsi dès l'époque néolithique: entre
Brumath et Krautwiller, X. Nessel rapporte que des ouvriers, en cherchant
de la tourbe dans les basses prairies de la Zorn, ont rencontré
de nombreux pilotis de chêne, plantés verticalement en ordre
régulier, accompagnés de différents objets parmi lesquels
une hache en silex poli et une grande épingle en bronze. On a pensé
à des palafitteurs64.
D'une époque postérieure, la forêt de Brumath a
conservé un nombre considérable de tumuli65.
Ils forment deux groupes distincts; le premier est situé au sud,
à proximité de la route d'Olwisheim à Stephansfeld,
l'autre au nord, le long du chemin de Donnenheim à Brumath. C'est
là que passait un très vieux chemin, précurseur de
la voie romaine de Brumath à Kuttolsheim, Avolsheim et le Haut-Rhin66.
Nous ne pouvons entrer dans des détails sur la question67.
Nous ne connaissons pas la topographie du Brumath romain; en particulier
nous ne savons pas, si l'agglomération était fortifiée,
entourée d'un rempart au III° siècle, comme Horbourg,
Saverne, Sarrebourg et Tarquinpol. Des fouilles systématiques seules
pourraient nous renseigner.
Il y a quelques années M. Ad. Riff a pu recueillir, au cours
de travaux pour la conduite d'eau, de nombreuses observations sur la topographie
de Brumath à l'époque romaine, observations qu'il publiera
prochainement, après les avoir complétées par quelques
fouilles.
Ces observations seront d'autant plus importantes que l'ancienne capitale
des Triboques a joué un grand rôle dans les guerres contre
les Germains. Ammien Marcellin mentionne Brumath68
et les événements qui s'y déroulèrent en 356
et l'année suivante, où l'empereur Julien occupait d'abord
notre ville. Au même moment des bandes de Germains attaquèrent.
Les barbares furent cernés; un grand nombre fut tué ou pris.
Les survivants se sauvèrent par la fuite. L'emplacement de cette
bataille de 357 est cherché par les uns (von Borries, Nissen, Koch)
près de Strasbourg, par les autres (Wiegand, Jullian, Forrer) près
de Brumath et en particulier, près d'Ittenheim69.
«II n'existe dans notre province aucune localité
habitée par les Romains, où l'on ait trouvé autant
de restes de l'antiquité qu'à Brumath», dit Schoepflin.
Les plus importantes sont les inscriptions; nous en possédons
une demi-douzaine70. La plus grande (et la
plus importante) nous fait connaître les noms d'une dizaine d'habitants
de Brumath romain71: Legitimus Cossationis,
Conteddius Teddilli, Carantus Victoria, Clementinius Carantus, Paterio
Atessatis, Primus Legitimi, Sollemnis Apagante, C. Julius Spatalus, Martius
Domiti, Iuventius Iuvenis, Aelius Segileius, Monnus Tatae, Maturius Peregrinus.
Le forum de la capitale se trouvait probablement près de la
place du marché d'aujourd'hui, au carrefour des grandes routes.
La nécropole de l'agglomération ou mieux la route des tombes
s'étendait le long de la grande voie Besançon-Strasbourg-Mayence,
entre l'asile de Stephansfeld et Brumath. Un grand nombre de tombes a été
rencontrée depuis un siècle72.
Au lieu dit Ziegelloecher, nom qui rappelle à lui seul une
nécropole, se trouvait un véritable cimetière, entouré
probablement d'un mur. Le cimetière actuel lui est superposé.
Le nombre des autres vestiges du passé, tuiles, constructions, tessons,
outils, bronzes, monnaies, etc. est énorme. En 1933, un de mes élèves
m'a apporté 75 monnaies romaines, du Ier au IV° siècle,
que son grand-père avait patiemment glanées près de
la localité. Dès 1912, M.Riff a attiré l'attention
des archéologues sur le fait important qu'on rencontre dans la nécropole
mentionnée presque exclusivement de la céramique du milieu
du Ier siècle de notre ère. Cette observation
révèle le rôle important de l'agglomération
au Ier siècle; elle est de nature à corroborer
notre hypothèse de l'installation de la Cité et de la capitale
Brumath encore sous Auguste73.
II est très probable qu'au millieu du IV° siècle
Brumath perdit son caractère de métropole de la cité.
Autrement on ne comprendrait pas les expression de Tractus Argentoratensis
et de Comes Argentoratensis de la Nolilia diguitatum (Oec.,
1, 34; 5, 130)74.
La capitale du district militaire de l'armée du Rhin était
Argentoratum. Son sol était, depuis l'époque néolithique,
habitable et, sans dicontinuité depuis cette époque, habité
jusqu'à aujourd'hui. C'est cette vérité fondamentale
qui se dégage d'une étude capitale de R. Forrer75.
Si Brumath était le centre de toute la région triboque,
Argentoratum offrait une situation stratégique de premier ordre:
c'est le passage naturel du Rhin le plus commode et le mieux situé
de toute l'Alsace. «Das über die Niederung erhobene Gelände
setzt sich innerhalb der Stadt fort, erreicht den drei Inseln an den Bedeckten
Brücken gegenüber der Ill und begleitet jenseits des sogenannten
Falschen Wallgrabens das linke Ufer der Ill bis zur Wiedervereinigung mit
dem ersteren. Der gewählte Platz konnte nicht günstiger für
eine Ueberfahrt über Ill und Rhein gelegen sein, da man unmittelbar
von dem gegen die Hochwasser geschützten Gelände in die Ill und
von dieser durch den Rheingiessen in den Rhein gelangen konnte »76.
Cet emplacement fut fortifié à une époque où
l'on devait protéger le passage du Rhin ou les voies qui y menaient.
Le nom de Argentorate l'indique: Argento- désigne un courant
d'eau. Le nom dérive de la racine arganta (argento)
«argent», «Silber», «luisant», nom
qui entre souvent dans les appellations de courants d'eau77.
Rate,
d'après d'Arbois de Jubainville, dérive de ratis,
et désigne une enceinte, un endroit entouré d'un vallum
en terre; cf. Holder, Altkelt. Sprachschatz, 11, 1077. Nous traduisons
donc Argentorate par «Enceinte sur l'Argenta (= Ill)». Il nous
manque un texte ou une autre preuve pour l'équation Argenta = Ill.
Nous avons cependant un indice: Argentovaria ( Horbourg), situé
sur l'Ill, porte un nom qui dérive également de argenta.
On peut donc admettre l'hypothèse.
Strasbourg possède son livre de préhistoire, comme rarement
une ville: R. Forrer, dans son admirable Argentorate - Strasbourg,
2 vol., 1927, a réuni la récolte d'une vie de labeur. Nous
pouvons nous résumer très brièvement. La première
occupation romaine, probablement encore sous Drusus, était vraisemblablement
constituée par un «Erdlager» (petit camp avec vallum
en terre). L'observation méticuleuse de tous les travaux de terrassements
par le musée de Strasbourg a permis de relever des traces certaines
du fossé qui entourait cette première enceinte78.
La même méthode nous a révélé les
modifications et agrandissements de la place: d'abord un «Erdkastell»,
appartenant probablement à l'Ala Petriana Treveriana; ensuite
un «Erdlager» de la II° légion. Dans la seconde
moitié du Ier siècle, on construisit, immédiatement
au côté extérieur de ce rempart, une enceinte en pierres
(basalte); c'est le mur d'enceinte le plus ancien. Un fossé l'entourait.
Des traces du fossé ont été constatées sur
trois côtés; celles du mur sur quatre côtés.
Une nouvelle enceinte, en pierres avec des bandes en briques ou en
tuiles, s'élevait plus tard sur les fondations de l'enceinte en
basalte; c'est le mur ancien.
La dernière période est représentée par
un castellum avec enceinte beaucoup plus forte; l'épaisseur
du vallum a presque triplé. Les tours étaient rondes. Aux
quatre coins il y avait de véritables bastions. Sur trois côtés
on a pu relever les traces de portes. L'interturrium, probablement sur
tout le pourtour, n'était que de 22 ou 25-26 m (cf. Pl. I79).
Une des mesures les plus importantes de l'empereur Auguste, pendant
l'organisation de la Gaule (16-13 avant J.-C. ), était le déplacement
des légions de l'intérieur de la Gaule sur le Rhin. Il s'agit
de
5-6 légions. Cette armée reçut un commandement unique
absolument indépendant de l'administration civile des provinces80.
Le séjour d'une légion romaine nous est attesté
par des monuments (autels, inscriptions sur des édifices, du camp,
notamment) et en particulier par des tuiles estampillées. À
Strasbourg nous connaissons des estampilles sur tuiles des légions
suivantes:
II Augusta: jusqu'en 43, époque où elle
part pour l'Angleterre81.
IV Macedonica: venant d'Espagne et allant à Mayence,
en 43, où elle devait remplacer la XIIII Gemina, elle séjourna
probablement un certain temps à Argentoratum. Elle fut dissoute
en 75.
XXI Rapax: On ne connaît pas la date exacte du
séjour de cette légion à Strasbourg. Mais on rencontre
en Alsace, à Strasbourg, à Seltz, à Kembs et près
de Künheim une estampille de tuiles qui se distingue nettement des
autres estampilles de la XXIe légion: L. XXI, en un carré
pourvu d'ansae très étroites et entouré d'une
double ligne82. On a pensé à
des détachements de cette unité envoyés en Alsace
pour construire des castella à l'époque de Claude83.
Ritterling et M. Forrer pensent maintenant plutôt à un séjour
de toute la légion à Argentoratum84.
XIIII Gemina: En 74, Cn. Clemens faisait la guerre contre
les montagnards de la Forêt-Noire. Une partie de la XIV° légion
séjourna à Strasbourg et à Baden.
VIII Augusta: Elle tenait garnison à Strasbourg
pendant plus de trois siècles. En décembre 68 elle est encore
en Mésie, mais en 75 nous la rencontrons dans la Germania Superior85,
où nous la trouvons encore après l'organisation des provinces
par Dioclétien en 29786. Elle y resta
peut-être jusqu'au début du IV° siècle.
Le nombre des monuments que cette légion a laissés dans
le sol de Strasbourg est insignifiant par rapport à la durée
de l'occupation (plus de trois siècles). Pour expliquer la rareté
de ses traces, chez nous, Mommsen avait jadis émis une hypothèse,
abandonnée aujourd'hui, suivant laquelle les hommes de troupe étaient
occupés sur la rive droite, au Limes, et que seulement le
commandement et l'administration de la légion résidaient
à Strasbourg87.
Trois monuments sont particulièrement importants
Le n° 5966 du Corpus: Une feuille d'or avec G(enio) C(astrorum)
Argent(oratensium) Phrunichus.
Le N° 5967: Genio Canabarum.
Le N° 5970: Une partie d'une inscription du praetorium.
Nous ne possédons qu'un seul monument funéraire intacte
de cette légion, le N° 5979 du Corpus, d'époque
flavienne.
Un fait est particulièrement important: la légion fabriquait
de la poterie, probablement à Koenigshoffen88,
où elle avait ses tuileries.
Le nombre des routes importantes qui se réunissent dans le camp
d'Argentoratum est vraiment extraordinaire: l'Itinéraire d'Antonin
mentionne
1° Une voie partant de Milan, par les Alpes Graïennes,
à Argentoratum (p. 346).
2° Une voie de Lugdunum Batavorum (Leyden) à Argentoratum
(p. 3613).
3° Une voie de Trèves à Argentoratum
(p. 374).
4° Une voie de Guntia (sur le cours supérieur du
Danube) à Argentoratum.
S'ajoutent les voies suivantes qui ne sont pas énumérées:
5° Besançon-Argentoratum-Mayence et
6° Reims- Metz-Saverne-Argentoratum.
(Nous ne parlons pas des voies secondaires.)
Relié, par voie directe, avec les capitales de la Gaule (Reims,
Trèves), avec le centre militaire (Mayence), avec l'Italie (Milan)
et la Provence (par Besançon), enfin avec les Pays-Bas (Lugdunum
Batavorum) et l'Allemagne du Sud (puis les pays du Danube et l'Orient),
Argentoratum devint vraiment un endroit «quae modo Stratisburgo dicitur»,
comme le géographe anonyme de Ravenne appelle notre ville89.
Il est absolument certain, que le camp de la légion d'Argentoratum
était, juridiquement, absolument indépendant de la cité
des Triboques; c'est une situation qui n'a pas d'analogie dans nos constitutions
modernes. Mais elle est un «postulat logique» pour chacun qui
connaît l'administration romaine. En outre cet état de choses
est clairement indiqué par Ptolémée90:
Oûa(ytdvwv ô%
Bop(ir~t6paYoç,
'A~~evidpaiov . ae~iwv n' Ee9aa-tyj (= VIII Augusta)
Tpt~dxwv ôI
Bpeuxdp.ayoç
"l:axr~(ioç. -
Le camp de la Legio VIII Augusta est donc séparé
du pays des Triboques.
Comme partout, à côté du camp, s'installa un vicus
canabensium, une agglomération civile, qui abritait tout ce
qui était en relation avec le camp. À Strasbourg, une inscription
de la fin du II° siècle mentionne le vicus et ses habitants:91
IN . H . D. D.
(g) ENIO VICI CA
(n) ABAR . ET VI
(ca) NOR . CANA
BENSIVM
Q. MARTIVS
OPTATVS
QVI COLVMNAM
ET STATVAM
D. D .
Elle provient de Koenigshoffen. À cause de la formule In honorem
Domus Divinae («en l'honneur de la Maison Impériale»)
elle est postérieure à l'an 150 après J.-C. À
l'époque des Invasions, quand le camp fortifié fut abandonné
par les troupes, il est à présumer que les habitants du vicus
Canabarum se soient installés «intra muros»:
la ville civile était née.
À la fin du IV° siècle, la Notitia Dignitatum
mentionne un episcopus à Strasbourg.
L'installation de la cour impériale à Trèves et
surtout les menaces des invasions assignèrent un nouveau rôle
à la ville: elle devint un castellum fortifié, comme tant
d'autres localités. Vers 310 on construisit l'enceinte, avec de
nombreuses tours rondes et des bastions aux quatre coins. Les débris
de sculptures, principalement de monuments funéraires, servent de
matériel de construction, comme à Metz et à Neumagen.
Deux portes, sur la ligne de la grande route de Metz à Strasbourg,
donnent accès. Pour les détails nous renvoyons au plan II,
établi par les soins de M. Forrer.
En 341-342 et dix ans plus tard les Francs attaquent la ville et en
démolissent une partie. Trois ans plus tard, en 356, les Alamans
s'emparent de la ville et occupent la région98.
Mais en 357, Julien arrive avec ses soldats, fait reconstruire, spe
celerius, le rempart, y met des soldats et des provisions pour toute
une année. La célèbre bataille de Strasbourg, la même
année, délivre l'Alsace, pour un certain temps encore, des
envahisseurs.
En 401 les garnisons romaines quittent le Rhin. Sans doute beaucoup
de Romains les suivirent. Les cités s'appauvrissent, les monnaies
se font rares. Elles s'arrêtent complètement, à Saverne,
avec Arcadius.
Elelum (Ehl près de Benfeld) remonte certainement, comme
agglomération, à l'époque de l'indépendance.
Le nom nous est transmis avec les graphies les plus diverses: la Carte
de Peutinger donne celle qu'on adopte ordinairement; l'Itinéraire
d'Antonin porte Helveto et Elbeium; Ptolémée
écrit Mxrppoç et le Géographe Anonyme de Ravenne
Alaia.
Il serait faux de donner la préférence à l'un de ces
noms, comme il est vain d'essayer de reconstituer la forme primitive99.
Mais tous ces noms contiennent, au début, le terme El. Puisque l'ancienne
agglomération était située sur une île formée
par deux bras de l'Ill, il est certain que le nom du fleuve (Illa
en 817, Ylla en 845,
Hilla en 849) est à la base de
celui de l'agglomération. Nous savons peu de chose de ce vicus,
connu depuis le moyen âge. Beatus Rhenanus (Rerum Germanicarum
libri 111, 1521, p. 160) écrit: «Vix dici potest,
quantum Romanae vetustatis illic appareat ... Visuntur simulacra sculpta
Mercurii, Dianae et aliorum deorum maris templi inserts ... Nomismatis
aereis illic nihil crebrius, seul et argentes aureaque narrant inventa».
Vers 1825, on les y ramassa, d'après une notice de Nicklès,
auquel nous devons une histoire de la localité100,
«par quintaux», et on les vendit à un fondeur de cloches.
Schoepflin (Alsatia illustrata, I, p. 206) énumère
les trouvailles de son époque.
Les monnaies gauloises trouvées depuis plus d'un siècle
à Ehl (22 pièces) ont été publiées par
Forrer101. Aucun endroit du territoire triboque
n'a livré autant de monnaies gauloises. Ce fait dénote une
certaine importance du vicus à l'époque de l'indépendance.
On connaît d'Ehl un coin monétaire de Valentinien Ier,
et un deuxième, du revers, avec Restitutor rei publicae (Schweighäuser,
Kunstblatt,
1826, p. 358, et Golbéry, Antiquités de l'Alsace,
II, p. 181 et Addenda, p. 38).
On a pensé à un atelier, où l'on frappait monnaie,
au moins pendant une certaine époque102;
d'autres ne l'admettent pas103.
Quoique situé sur la grande route romaine qui longeait l'Ill
sur la rive droite et relié par une voie secondaire avec Gerstheim
et la rive droite du Rhin, Ehl, à l'époque romaine, était
tout à fait de second rang. Un détachement de la VIII°
légion y a cependant séjourné, un certain moment,
puisqu'on connaît une tuile estampillée de cette troupe, trouvée
à Ehl. Cette statio est encore mieux révélée
par un plomb (tessère) qui porte Leg. VIII Aug. et qui y fut trouvée104.
Les autres monuments sont peu nombreux. Il y a d'abord un superbe autel
à quatre divinités, Hercule, Junon, Mercure et Minerve. Notre
musée n'en possède que des fragments. D'un deuxième
monument du même groupe, également d'Ehl, avec Apollon, Minerve,
Mercure et Hercule il n'existe que quelques débris105.
Par la même catastrophe (incendie de l'ancienne bibliothèque,
en 1870) périt une inscription en l'honneur des Matres106.
Concordia est le nom d'une station indiquée par l'Itinerarium
Antoninianum107 de la façon suivante:
Noviomago m. p. XX
Concordia m. p. XVIII,
Brocomago m. p. XX (faute pour X)
Helveto m. p.
XXVIII (faute pour XVIII).
Cette station était donc située sur une route de Strasbourg
à Mayence. Elle est également nommée par Ammien Marcellin
(XVI, -12, 58)108. Le nom de la station
rappelle les dédicaces Concordiae duarum stationum et autres,
érigées sur la frontière de deux divisions administratives.
Il s'agit donc d'une fondation romaine, d'un poste de frontière
entre Triboques et Némètes. Depuis Schoepflin on considère
Altenstadt près de Wissembourg comme l'endroit occupé jadis
par ce poste109. Les distances indiquées
par l'Itinéraire cadrent très bien: de Brumath à Altenstadt,
il y a 17 lieues. La voie n'est pas la route directe qui, de Brumath, va
à Lauterbourg, par Kaltenhausen et Soufflenheim, mais une voie plus
à l'ouest, par Schweighausen, Woerth, où elle oblique vers
le nord-est, pour se diriger vers Wissembourg. Cette route dont on voit
l'importance, n'est pas encore exactement connue; sur la plus grande partie
de son parcours, elle n'est qu'hypothétique110.
Il est possible qu'elle se soit dirigée, plus droite, sur Surbourg,
où notre regretté vice-président, M. Gérock,
me dit avoir suivi une voie romaine dans la direction nord-sud sur plusieurs
kilomètres. Altenstadt, depuis le temps de Schoepflin, a fourni
de nombreuses traces de l'époque romaine111.
Signalons en particulier une inscription en l'honneur des Matronae112
et un bas-relief inexpliqué et perdu113.
En construisant le pont du chemin de fer, sur la Lauter, on découvrit
également beaucoup de traces de l'époque romaine114.
Le dernier vicus connu par un témoignage de l'antiquité
est Tribunci, mentionné par Ammien Marcellin au passage cité,
où il voisine avec Concordia. Il s'agit très probablement
de Brumath, capitale des Triboques, et Tribunci est simplement une faute
de copiste, pour (Brocomagus) Tribocorum115.
Il y avait dans le territoire des Triboques certainement un certain
nombre d'autres vici. Leurs noms ne sont pas connus. Quelquefois les trouvailles
archéologiques révèlent leur emplacement. Un des plus
importants était certainement Niederbronn, station thermale
à l'époque romaine comme aujourd'hui. Les inscriptions, les
monuments figurés, les substructions, monnaies, vases, outils, etc.
témoignent de l'importance de l'agglomération116.
Elle remonte certainement à l'époque préromaine comme
le prouve une monnaie gauloise décrite par Forrer117.
Dans la source thermale on a découvert un grand nombre de monnaies
romaines déposées par les dévots. En 1593, on en a
publié un certain nombre118. «Il
y en a une de Marc Antoine, une d'Auguste; deux de Néron et quelques-unes
de Vespasien et de Titus. Le maximum de monnaies était atteint avec
17 de Domitien, 7 de Nerva, 30 de Trajan et 60 d'Adrien. Suivent 20 d'Antonin
le Pieux, plusieurs de Faustine, une dizaine de Marc Aurèle, quelques-unes
de Caracalla et cinq de Commode»119.
Les premières invasions barbares ont probablement gravement
entravé la fréquentation du bain, car les monnaies de cette
époque se font rares. Elles deviennent plus nombreuses après
ces troubles.
Notons encore Ebersmünster, dont l'ancien nom (Noviantum)
remonte à l'époque celtique, et Zinswiller120.
2° Pour l'époque suivante, l'époque de la domination
romaine, surtout les années entre 250-350, on remarque, quant à
l'occupation du sol, également une différence fondamentale
entre les deux versants des Vosges. En Alsace, les villas romaines sont
plutôt rares; en Lorraine, ces villas sont la chose la plus commune.
Si en Lorraine on peut parler de plusieurs centaines de ces fermes, on
en signale en Alsace à peine quelques douzaines124.
Cet état de choses est bien illustré par certaines régions
lorraines, où les villas romaines connues sont nombreuses, comme
à Gondrexange (11 unités)125,
l'arrondissement de Sarrebourg126 (une cinquantaine),
la région à l'est de Metz, vers Courcelles127
(une cinquantaine). Rien de pareil en Basse-Alsace.
Il ne parait pas que cette différence entre l'Alsace et la Lorraine
provienne de lacunes dans l'exploration archéologique des deux provinces.
Il faut admettre que l'image obtenue par nos observations correspond à
peu près à la réalité. La raison de cette différence
qui, de notre savoir, n'a pas encore été mise en lumière,
est à chercher dans l'organisation politique si différente
des deux côtés des Vosges, à l'époque romaine,
vers la fin de l'Empire. En Lorraine, nous sommes en Belgique, province
à gouvernement civil, pacifiée, sans garnison, ou presque.
Nous sommes au voisinage de la résidence impériale de Trèves.
Les grands de la cour ont, aux environs de la capitale, leurs villas luxueuses,
leurs propriétés immenses, qui s'étendent sur une
centaine de kilomètres autour de la résidence impériale.
Là, on construit les fermes comme en Italie. Puis ces grands domaines,
pour l'exploitation du sol, sont entourés d'un grand nombre de petites
fermes, simples métairies, où les manants habitent et travaillent128.
Mais ces habitations sont construites à la façon romaine;
ce sont en grande partie ces petites villas qu'on rencontre en si grand
nombre en Lorraine et dans la région de Trèves. En Alsace,
nous sommes à la même époque, en Germanie; nous sommes,
en outre, dans une région où l'armée, la légion
de Strasbourg, joue le rôle principal. Nous sommes séparés
de la résidence impériale de Trèves non seulement
par la barrière des Vosges, mais par une limite provinciale bien
marquée. Ces grands seigneurs de la région de Trèves
manquent complètement: les généraux affectés
à la légion de Strasbourg ne s'y acclimatent pas; ils ne
construisent pas leurs villas de luxe dans la région; ce serait
impossible. Aussi ces grandes villas luxueuses, comme à Téting,
à Saint-Oury, à Ruhling, à Sarraltroff, manquent elles
complètement en pays triboque129.
(Rappelons que Mackwiller est situé en pays médiomatrique).
Là où les grandes exploitations agricoles et la vie luxueuse
des grands seigneurs de la cour impériale manquent, le mode de construction
des fermes reste arriéré. Cette raison nous paraît
expliquer suffisamment la répartition si inégale des villas
romaines des deux côtés des Vosges, sans qu'on ait besoin
de parler d'une population très peu nombreuse, d'une occupation
du sol seulement partielle, dans la région triboque, comme on l'a
fait.
Cette façon de voir, absolument fausse, selon nous, est également
réfutée par un autre phénomène, commun, celui-là,
aux deux provinces, à l'Alsace et à la Lorraine. Nous voulons
parler des agglomérations agricoles des Basses-Vosges, à
l'époque romaine.
Au nord du Donon, la majorité des hauteurs couvertes de forêts
aujourd'hui, porte des traces indéniables d'une agriculture intense,
à l'époque gallo-romaine. Partout on rencontre les restes
bouleversés de longs murs construits en pierres sèches qui
entouraient les fermes ou les larges chemins qui servaient de parc à
bestiaux130. De nombreuses terrasses indiquent
la place et la direction des champs. Les pierres qui gênaient les
travaux de culture furent enlevées et entassées au bord des
champs; c'est là qu'elles forment les «Rottel». Par-ci,
par-là on remarque les restes des petites maisons carrées
qui, souvent, ressemblent aux «Rottel»131.
D'anciens chemins qui ne répondent plus à aucun but descendent
de ces hauteurs dans la vallée ou relient les plateaux des hauteurs132.
Jadis on pensait à des retranchements de l'époque romaine,
théorie tout à fait erronée et généralement
abandonnée aujourd'hui. Partout où j'ai cherché, à
l'intérieur de ces enceintes purement agricoles, j'ai trouvé
des blocs de grès qui, soigneusement dégagés de la
couche de terre végétale ou de sable qui les recouvrent,
portaient des traces du soc de la charrue. On a labouré sur ces
hauteurs133.
On rencontre ces traces, comme nous avons dit, surtout dans la région
au nord du Donon, dans le Pays de Dabo, mais aussi dans la région
de Phalsbourg, dans les environs de Niederbronn, dans le Pays de Bitche,
et plus au nord, dans le Palatinat134.
L'époque de ces «villages forestiers» des Basses-Vosges,
comme C. Jullian les a appelés, est l'espace entre l'arrivée
de Romains (La Tène III) et le dernier siècle de leur empire.
J'ai trouvé, dans le Rehthal, des tessons de l'époque de
l'indépendance, qui pourraient, dans cette région reculée,
encore appartenir au début de notre ère. De même M.
Forrer note, des établissements du Koepfel, du Schweizerhof et du
Wasserwald, à l'ouest de Saverne, des tessons gallo-romains et gaulois,
ne dépassant pas le Ier siècle avant notre ère135.
Cette époque est encore indiquée par plusieurs monnaies celtiques,
trouvées dans la même contrée, d'après Schweighäuser-Golbéry,
Antiquités
d'Alsace, II, p. 115. Ce sont du reste les seules monnaies celtiques
rencontrées sur les hauteurs des Basses-Vosges, avec une pièce
du Donon, et quelques autres de Saint-Quirin, de l'autre côté
de la chaîne des Vosges.
Quand on constate qu'à l'époque où les bandes
venues avec Arioviste occupent, en grande partie, la plaine du Bas-Rhin,
les hauteurs des Basses-Vosges se couvrent de fermes, où les indigènes
se livrent aux travaux d'agriculture et d'élevage, malgré
la pauvreté du sol, on serait tenté d'admettre une relation
entre ces deux faits. Ces fermiers des montagnes, ne sont-ils pas venus
s'établir sur les hauteurs parce qu'une grande partie des champs
de la plaine avait dû être cédée aux Triboques?
Nous avons dit que le maximum de Triboques établis en Alsace, sous
César, était de 80.000. Me fondant sur des observations de
20 ans, je crois que le nombre des habitants des «villages forestiers
des Basses-Vosges», à l'époque gallo-romaine, peut
être évalué à 15.000 au moins.
L'époque de fondation et le nombre d'habitants de ces agglomérations
agricoles des Basses-Vosges cadrent donc très bien avec les événements
historiques. II y a encore un indice, pour ne pas dire un argument, qui
montre dans ce sens. Ces établissements agricoles des hauteurs ne
se rencontrent que dans les Basses-Vosges, c'est-à-dire là
où, dans la plaine, des hordes germaniques se sont installées.
Les hauteurs des Hautes-Vosges n'étaient certainement pas habitées
à l'époque gallo-romaine. Je n'ai jamais trouvé les
traces d'une exploitation agricole sur ces hauteurs. Et nous n'avons aucune
connaissance de l'installation de bandes étrangères dans
la plaine voisine.
Ce qui est certain, je crois, c'est qu'on ne peut admettre, au tournant
des deux ères et aux Ier et II° siècles, une
occupation peu dense de la plaine alsacienne: on ne quitte pas une plaine
fertile pour occuper des hauteurs stériles137.
Quoiqu'on se soit occupé depuis plus d'un siècle du réseau
routier de l'Alsace romaine, nous sommes loin d'une carte complète
et sûre des voies romaines de notre province138.
Pour les grandes artères de communication on est cependant, grosso
modo, renseigné; ce sont du reste les seules routes qui nous intéressent
ici139.
Tout le système de la voirie romaine est en Alsace d'une clarté
exemplaire. Trois axes sont posés par la configuration du col, dans
le sens nord-sud: le Rhin, l'Ill et les collines sous-vosgiennes. Une route
longe chacune de ces lignes au sud de Strasbourg. Ces routes sont reliées
entre elles, aux points opportuns, par des routes transversales. La chaîne
des Basses-Vosges est percée au Donon (nous verrons pourquoi), au
Col de Saverne (grande voie internationale), et dans la région de
Bitche.
Nous avons donc quatre grandes routes:
I. La route de l'Ill, à peu près parallèle
à la grande route du Rhin. Elle vient, comme celle du Rhin, de Bâle
(Augusta Rauracorum). Par Habsheim, Battenheim, Ensisheim (est), elle longeait
l'Ill (rive droite) et allait, presque en ligne droite, par Hergheim (est),
Fortschwihr, Jebsheim à Grussenheim, où, elle se réunissait
avec la deuxième ligne qui longe le Rhin. Chaque bras continue cependant
indépendamment; celui de l'Ill gagnait Hilsenheim, Benfeld (Ehl),
Lingolsheim et enfin Strasbourg. Par Vendenheim (est) cette route se dirigeait
sur Brumath, où six routes formaient un noeud important. Là,
la grande voie oblique vers le nord-est vers Kaltenhausen, Soufflenheim,
Koenigsbrück pour gagner Seltz.
II. La route du Rhin.
«Une autre voie, plus tardive semble-t-il et qui agirait d'origine
militaire, desservait la plaine»140.
Elle ne s'éloignait que peu du fleuve, vient de Bâle, ou mieux
de Kembs (le tronçon Bâle-Kembs n'est pas encore trouvé)
et se dirige par Ottmarsheim, Heiteren, Biesheim et Künheim sur Grussenheim
(voir plus haut). De là elle va à Marckolsheim, Gerstheim,
Erstein pour aboutir à Strasbourg. Vers le nord, elle n'est pas
encore connue exactement. Mais entre Lauterbourg et Seltz il existe un
tronçon qui constitue le prolongement naturel de cette voie. On
lui assigne donc un tracé, hypothétique encore par Gambsheim,
Drusenheim, Roeschwoog et Beinheim, vers Seltz.
III. La routé des Vosges.
De la Trouée de Belfort on peut suivre cette voie jusqu'à
Neuwiller, Zinswiller et Niederbronn, Sennheim, Bollwiller, Isenheim, Rouffach,
Eguisheim, Ingersheim sont les jalons dans le Haut-Rhin141.
En pays triboque, cette voie qui est certainement préromaine, passe
par Bergheim (est), Scherweiler, Barr, Obernai et Molsheim; là il
y avait un carrefour important formé par la route vosgienne et la
via sacra qui gagnait le sommet du Donon. Wasselonne était de même
un centre important: un diverticulum gagnait Saverne; la route principale
continuait, presque en ligne droite, par Steinburg, à Dossenheim
et Neuwiller.
IV. La route vers la Moselle.
C'est une des routes les plus importantes de la Gaule. Elle vient de
Reims et Verdun, passe par Metz, Tarquimpol (Decempagi) et Sarrebourg142.
Au Col de Saverne elle pénètre dans la cité des Triboques;
de là, deux lignes conduisaient à Strasbourg; une, la plus
ancienne sans doute, par la capitale Brumath; une autre directement, par
Wintzenheim et Hurtigheim. De Strasbourg cette route se dirigeait vers
Offenbourg et l'Allemagne du Sud. Parmi les voies secondaires il faut signaler
les «chemins vicinaux», d'un intérêt plutôt
local. La capitale était le point de départ de cinq routes.
Trois parmi elles sont constituées par des tronçons de «routes
nationales» déjà mentionnées. Une quatrième
voie se dirigeait probablement vers Concordia (Wissembourg), par Schweighausen
et Surbourg. Cette voie n'est pas encore suffisamment connue; mais elle
mérite toute attention; il semble qu'elle soit notée dans
l'Itinéraire d'Antonin143.
Une cinquième route importante, mais dont l'étude a été
négligée, partait de Brumath et reliait la capitale avec
le pays de Bitche, puis avec la vallée de la Blies et la région
de Kaiserslautern, qui, dès l'époque préhistorique,
fut un des principaux carrefours144. Elle
gagnait Mertzwiller, puis Niederbronn, Philippsbourg et Bitche. Cette route
n'est qu'hypothétique dans son tracé, quoique certaine dans
son existence. Un autre tracé (ou un dédoublement de cette
voie) passe par Pfaffenhoffen, Gumbrechtshoffen et Zinswiller; de là
elle remonte la Zinsel (septentrionale, qui s'est appelée Matrona,
à l'époque celtique) par Baerenthal et Moutterhouse. Par
Lemberg et la vallée de la Schwalbbach, elle gagne la région
de Nusswiller, Volmunster et Deux-Ponts. Entre Zinswiller et Volmunster,
cette route est certaine sur un long parcours145.
D'autres carrefours importants étaient Saverne, où nous
avons une voie vers Reinhardsmünster, une autre vers Wasselonne, une
troisième vers Bouxwiller. Du Col de Saverne, une route très
importante s'embranchait vers Trèves; mais elle est complètement
en dehors de la région qui nous occupe.
Nous ne pouvons énumérer ici toutes les voies secondaires;
nous nommons cependant une route qui ne servait pas exclusivement ou principalement
au trafic commercial. C'est une voie sacrée qui reliait le Donon,
centre religieux, avec Strasbourg et Brumath. Le sommet sacré était
de même relié par une voie, dite des «processions»,
avec Sarrebourg et, par une troisième, avec le centre du pays des
Leuques146.
12. - La vie économique.
L'agriculture et l'élevage étaient la principale
occupation des indigènes du territoire triboque. Mais ces deux branches
ne formaient qu'une seule ressource: comme dans nos villages de paysans
du plateau lorrain d'aujourd'hui, on ne saurait les séparer. L'agriculture
fournit la nourriture aux hommes et aux animaux. Ces derniers, selon la
nature du sol, peuvent prendre le rôle prépondérant
dans l'exploitation. Il en était ainsi dans les régions montagneuses
des Basses-Vosges, où les grands parcs à bestiaux, en forme
de chemins extrêmement larges et entourés de murs en pierres
sèches, excitent notre curiosité encore aujourd'hui..
Malgré la fertilité de son sol l'Alsace ne fut jamais
un grenier de céréales, comme p. ex. le pays des Leuques,
qui fournissaient du blé aux légions de César160.
Si l'agriculteur gallo-romain produisait des céréales, c'était
avant tout pour ses propres besoins. Par contre les produits de l'élevage
étaient souvent destinés à la vente. Les anciens Médiomatriques
étaient réputés pour l'élevage du cheval. «Encore
aujourd'hui le Lorrain est l'éleveur né». Avec le territoire
des Trévires161, le pays lorrain
est le centre du culte d'Epone, divinité protectrice des chevaux
et des bêtes de somme. Le massif vosgien est cependant presque complètement
dépourvu de monuments d'Epone; en Alsace, ils sont plutôt
rares. Là, la race bovine et porcine (glandée ) constituaient
l'élément principal. K. Schumacher qui a particulièrement
étudié les tribus germaniques sur la rive gauche du Rhin
(Vangions, Némètes et Triboques)162
dit que la plupart des habitations germaniques de l'époque de La
Tène III (tardive) en Hesse Rhénane, dans le Palatinat et
dans la Basse-Alsace, se trouvent sur les pentes de collines qui entourent
des prairies, presque partout où se dressent aujourd'hui des villages
à proximité de sources. Très souvent ces mêmes
places avaient déjà été occupées par
les Gaulois, de sorte qu'il est très difficile de séparer
les deux couches de la population. Il semble que les guerriers d'Arioviste
aient simplement occupé les fermes des paysans gaulois.
L'industrie dans la plaine du Rhin, à l'époque
(gallo-romaine, était très variée. Il faut cependant
distinguer entre l'activité industrielle de l'armée, qui
suffisait à peu près à tous ses besoins, comme c'était
la règle dans l'Empire romain, et l'industrie autochtone. La branche
la plus ancienne dans le nord du département du Bas-Rhin était
l'industrie sidérurgique.
C'était en Lorraine et en Bourgogne que les premières
forges s'étaient allumées, au début de l'époque
de Hallstatt, quand le fer commença à dominer le monde163.
En Lorraine et dans les Basses-Vosges, ces forges ne se sont plus jamais
éteintes depuis. Pour l'époque romaine, les recherches sont
encore rares; en Lorraine et dans le Palatinat, nous connaissons au moins
quelques centres miniers et le mode de fabrication164.
Les bas foyers étaient constitués par «une cavité
creusée dans le sol, en général à flanc de
coteau, souvent entourée de murettes. Ces murettes étaient
percées de trous par où l'on introduisait la buse du soufflet».
Ces bas foyers s'installaient sur des poches de minérai et à
proximité des forêts. Auprès de chaque four, il y avait
une forge, parce que le métal ainsi obtenu était à
l'état de loupe pateuse, mélange de fer métallique
et de scorie imparfaitement réduite. En martelant cette loupe de
fer et de scorie, on éliminait, aussi bien qu'on le pouvait, la
scorie du métal.
On donnait à ces lingots la fore d'une double pyramidé,
du poids de 4 à 10 kilogrammes. Ces lingots ont souvent été
trouvés chez nous; à Krautergersheim notamment, où
ces lingots ont été trouvés, on admet l'existence
de mines de fer165. Forrer a récemment
traité les problèmes de ces lingots166.
Signalons encore des trouvailles analogues à Voellerdingen,
Oberhergheim, Colmar, et une dizaine en Moselle.
Le bronze a été travaillé chez nous à une
époque fort reculée: un moule en terre pour couler des haches
à ailerons, vient d'être découvert dans le nord de
la Lorraine167. Il est probable que cette
industrie qui, à cette époque, produisait également
des fibules, ait persisté chez nous168.
Il en est de même de l'industrie de l'émail, très florissante
à l'époque romaine initiale. Mais nous ne savons encore presque
rien de précis sur les centres de fabrication169.
L'industrie minière s'était surtout développée
dans la région de Sainte-Marie-aux-Mines170.
Dans les Basses-Vosges (région de Graufthal), l'industrie sidérurgique
combinée avec celle du bois, notamment avec une branche bien celtique
de celle-ci, la charronnerie, a créé une industrie spéciale,
celle des véhicules. On peut le conclure par les faits récemment
mis en lumière par M. Will171 qui
a prouvé, à Graufthal, l'existence d'un marché d'articles
de charronnerie, voitures, chars, brouettes, charrues. Ce marché,
un ancien marché de frontière172,
ne s'est éteint que pendant la guerre de Trente-Ans.
Des traces d'autres industries du fer ont été signlaées
en plusieurs endroits, notamment un atelier de retameur et de menuisier,
à Seltz173.
Pour l'industrie du bâtiment, il faut signaler avant tout les
carrières exploitées à l'époque romaine. Celle
de Reinhardsmünster appartenait à la légion de Strasbourg,
comme le montre l'inscription OFFICINA LEG(ionis) VIII AUG(ustae), taillée
sur la paroi174 de la carrière.
Au sud de Saverne, vers le Haut-Barr, Forrer a reconnu des carrières
romaines, qui ont fourni le grès rouge. Au nord de Phalsbourg, à
Büchelberg, il y avait des carrières, également romaines,
qui produisaient le grès gris; leur emplacement exact n'est pas
encore connu, quoique leur existence ne fasse pas de doute: le matériel
de nombreuses sculptures de la région de Saverne ne peut provenir
que de ces carrières là175.
L'industrie céramique était fort importante dans l'Alsace
romaine. Nous connaissons aujourd'hui suffisamment le développement
(les produits en terra sigillata et les migrations de cette industrie,
de l'Italie et de la Gaule méridionale vers le Rhin. En 1904, Dechelette,
qui devançait son époque, nous a révélé
l'évolution et l'importance de l'industrie des vases sigillés
dans la Gaule, particulièrement du Midi176.
C'est de ces centres, de Montans, La Graufesenque, plus tard de Lezoux,
que nous venaient d'abord les célèbres vases en terre de
Samos, après que l'importation de l'Italie avait cessé177.
Ces usines exportaient même en Italie, vers le milieu du Ier
siècle de notre ère. À la même époque,
les distances de l'Allier vers le Rhin, où régnait une forte
consommation de ces articles, paraissaient trop grandes. Des ateliers céramiques
apparaissent en Lorraine (La Madeleine, près de Nancy), dans les
Argonnes et à Trèves. Bientôt également en Alsace,
à Heiligenberg et à Ittenweiler. Ces deux centres ont été
explorés par Forrer178. Il a particulièrement
mis en lumière le côté technique de la fabrication,
où beaucoup de questions étaient restées obscures.
On connaît un certain nombre de maîtres-potiers qui, de
Heiligenberg, sont allés ailleurs, comme Satto, qu'on rencontre
là, puis à Sinzig-Remagen, à Trèves et à
Blickweiler (Palatinat)179. Un autre, Reginus,
se rencontre plus tard à Bergzabern et aux environs de Stuttgart.
Les séjours successifs de ces maîtres indiquent le déplacement
des industries. Les grandes usines céramiques de Rheinzabern180
peuvent être considérées comme des fondations parties
de Heiligenberg; par contre les ateliers de l'ouest du Palatinat, de Blickweiler
et de Eschweiler Hof ont été fondés par des potiers
venus de l'intérieur et du midi de la Gaule. Il y a cependant de
nombreuses relations à souligner entre Heiligenberg et Blickweiler181.
Ces nouveaux centres faisaient une vive concurrence aux ateliers déjà
existants: à partir du milieu du II° siècle Heiligenberg,
comme Blickweiler et Eschweiler Hof, s'éteignent, vaincus par Bergzabern.
Nous avons déjà dit (au chapitre 7) que les usines céramiques
de la VIII° légion à Koenigshoffen produisaient de la
poterie ordinaire182. Mais leur occupation
principale était la fabrication de tuiles qui s'exportaient jusque
dans le Bassin de Neuwied183. Rien n'indique
mieux les relations très étendues qui reliaient Strasbourg
avec les provinces voisines que les monuments, tuiles, vases, etc., portant
une mention de cette légion et rencontrés aussi bien sur
le limes qu'à l'intérieur de la Gaule. Ritterling
a récemment réuni ce matériel important184.
Nous devons nous borner à un simple renvoi à ce travail.
Les relations commerciales de la cité des Triboques n'ont pas
encore fait l'objet de recherches systématiques. Pour le siècle
qui a précédé l'arrivée des Romains, les monnaies
celtiques et leur répartition nous donnent quelques indices que
M. Forrer a bien mis en lumière. D'après lui185,
les monnaies gauloises jalonnent la grande ligne Nord-Sud, suivant le cours
du Rhin. Il en est de même de la voie Strasbourg-Saverne et de quelques
passages des Vosges. Par le même indice, nous connaissons les grands
gués du Rhin qui étaient des lieux de passage, à l'époque
de l'indépendance. Toutes ces artères du trafic ont gagné
une nouvelle importance sous les nouveaux maîtres.
Des relations commerciales avec tous les voisins sont donc saisissables.
En outre, le sol alsacien nous a rendu des monnaies de toutes les tribus
voisines. Mais ces relations semblent d'une intensité très
diverse. Elle est grande et de longue durée avec l'Helvétie,
extrêmement faible pour la Lorraine. Tout le monnayage celtique de
l'Alsace appartient au groupe des Philippe d'or macédoniens. Cette
influence s'explique par la grande voie qui, venant de Massilia, à
l'époque préhistorique, longeait le Rhône pour descendre
le Rhin.
C'est cette route qu'empruntaient les premiers Romains: on a même
voulu localiser le champ de bataille contre Arioviste le long de cette
route, dans la région de Sélestat ou de Guebwiller. Ce qui
est certain c'est que cette voie a vu les bandes du roi suèbe à
la recherche de nouveaux sièges. C'est par elle qu'a pénétré
la culture matérielle des nouveaux maîtres pour atteindre
les vallées et les fermes les plus reculées, en moins d'un
siècle. Leur arrivée marque un essor inouï jusque-là
des relations commerciales: ils nous créèrent un réseau
routier dont les restes provoquent encore aujourd'hui notre admiration.
C'est le mode de construction des habitations qui changea le plus radicalement:
la chaux et la tuile modifièrent la maison. Quel trafic intense
a dû se dérouler, sur les routes améliorées,
rien que pour reconstruire les huttes et les transformer en maisons. Nous
avons quelques rares indications, fournies par les tuiles estampillées
rencontrées loin de leur centre de fabrication. Puis les pierres
de taille, le bois, le ciment, l'ardoise de l'Eifel, les marbres d'Italie,
employés dans les constructions luxueuses. Enfin201
tout l'outillage, «moderne» à l'époque, l'industrie
du fer, du bronze, de la terre sigillée, du verre. Il serait possible
de brosser un tableau grandiose du commerce et des relations sur les routes
de l'Alsace romaine. Mais il ne se distinguerait pas assez de l'image que
présentent, pour la même époque les routes «internationales»
des cités voisines, parce que les traits particuliers, je dirais,
la couleur locale, manquerait encore trop. Pas complètement cependant,
car on sait que, pour les jeux du Cirque, à Rome comme dans les
grandes villes de l'Empire, on envoyait des ours des Vosges186.
Nous savons que les meules en lave basaltique nous venaient, de la Rhénanie,
en particulier de Niedermendingen, comme déjà à l'époque
de l'indépendance187.
Elles nous venaient par voie d'eau (Rhin et Ill). Il nous manque également
un travail sur la navigation sur le Rhin et sur l'Ill, comme nous en possédons
un sur la navigation sur la Moselle, travail admirable, dû à
M. Keune188.
Mieux connue est une institution tout à fait particulière
à la Gaule romaine, celle des marchés de frontière.
C. Jullian, le grand historien de la Gaule que nous venons de perdre, a
plusieurs fois souligné l'importance de ces marchés qui se
tenaient à la frontière même de deux cités189.
«Le magus, écrit l'illustre historien, est proprement un marché
de frontière, un de ces marchés que les Gallo-Romains appelaient
tantôt forum (l'ensemble du terrain et des constructions),
tantôt basilica (le lieu couvert)200».
On concluait à l'existence de ces marchés en partant de leur
nom (qui contenait magus) et de leur site201.
Sur la frontière occidentale du territoire triboque nous avons trouvé
quatre de ces marchés de frontière, dont trois survivent
encore aujourd'hui.
Il y a d'abord un marché au pied du Donon, près de la
petite Chapelle de N.-D. de Délivrance, qui s'y tenait depuis des
temps immémoriaux, et qui, au XVII° siècle seulement,
fut transplanté à Lorquin. Le point, éloigné
de 6 à 8 km de chaque agglomération, est situé à
l'intersection de deux anciennes voies, certainement préromaines.
L'une est la «voie des processions», mentionnée sur
un milliaire (CIL XIII, no 4549), du sommet du Donon vers le Vicus Surarus
(Sarrebourg), donc du sud au nord. L'autre va de l'est à l'ouest,
en reliant les fermes et la région au nord du Donon avec l'intérieur
du pays des Leuques, dans la direction de Raon-lès-Leau202.
Le point est marqué par la chapelle N.-D. de Délivrance,
nom qui dérive probablement du celtique Icoranda («ruisseau
de frontière»)203. C'est à
ce point que les Leuques qui avaient déjà fourni le blé
aux légions de César (B. g., I, 40, 11) échangeaient
leurs céréales contre les produits des éleveurs de
la montagne. Car à propos de chaque marché de frontière
il faut examiner les besoins économiques des deux régions
différentes qui s'y touchent.
Vingt-cinq km plus loin, sur la même frontière, nous avons
le grand marché de frontière de Stambach204.
Le hameau moderne fut fondé vers 1700; mais à l'emplacement
qu'il occupe à 5-6 km de toute agglomération, se tenait depuis
un temps immémorial, un grand marché qui fut transplanté
à Saverne et qui a donné naissance au «Zwiebelmärk»,
bien connu205. L'endroit marque la frontière
entre Triboques et Médiomatriques, comme nous l'avons dit. Nous
y rencontrons également deux routes importantes: la grande voie
de Strasbourg à Metz y est coupée par la voie du Boerenbach,
vrai limes, qui relie le pays de Dabo à la grande artère.
Cette voie secondaire continue dans la région de Phalsbourg. Rien
ne saurait expliquer l'existence d'un marché à cet endroit
que le souvenir d'un marché de frontière.
Le troisième de ces marchés se trouve à Graufthal,
jalon de frontière206. Là
les artisans des forêts et les forgerons échangeaient des
articles de charronnerie contre les céréales de la plaine
alsacienne. Une grande route, venant de Dossenheim, conduisait vers ce
carrefour.
Enfin, au Breitenstein, jalon de frontière de la limite tribocomédiomatrique,
où six anciennes voies forment une étoile et qui est également
éloigné de plusieurs km de toute agglomération, un
petit marché se tient encore aujourd'hui, le jour de l'Ascension207.
On vient des villages voisins, de Goetzenbruck, Rosteig, Meisenthal, Kohlhutte,
Althorn, Sucht, Saarbeinsberg, etc. Deux régions d'un aspect et
d'une exploitation tout à fait différentes se touchent sur
la ligne Colonne-Breitenstein: le plateau lorrain, pays agricole par excellence,
et les Basses-Vosges, région forestière, dépourvue
presque d'agriculture.
Au Breitenstein nous ne prouvons pas l'existence d'une ancienne frontière
par un marché: cette frontière est absolument certaine à
cause d'un certain nombre de critères sûres. Nous expliquons
le marché qui existe encore, par la place qu'il occupe, comme survivance
des temps antérieurs.
Il est possible que le seul témoignage épigraphique qui
illustre la vie commerciale de l'Alsace romaine soit en relation avec ces
marchés. Il s'agit d'une inscription trouvée à Hultenhouse
qui est lue, généralement: Mercurio Negotiatori208.
La pierre ne porte que Neg. Nous ne possédons qu'une seule
inscription analogue, le CIL 6476, du Wurttemberg; là, Mercure porte
le nom de Cultor. Haug-Sixt remarquent: «Le nom Cultor ne
peut signifier autre chose que «celui qui cultive les champs».
C'est cette appellation qui expliquerait la fréquence extraordinaire
des monuments de Mercure sur les fermes gallo-romaines de la région»209.
On peut étendre ces observations à nos agglomérations
agricoles des Basses-Vosges.
À Strasbourg même, à peu près la moitié
des inscriptions appartient à cette légion. Un nombre incalculable
d'étrangers appartenant directement ou indirectement à la
légion a donc séjourné chez nous.
Une origine orientale est attestée par une inscription de Saverne
(D. M. Evtici. Evtycho Evtyches Felix Evmenes Helius Carata Fil.), publiée
par Forrer210, où nous rencontrons
les noms grecs Eutyches et Eumenes à côté du latin
(traduction!) Felix et du nom celtique Carats. Cette dernière semble
être la fille. On peut donc admettre que ce Grec s'est marié
dans le pays et a donné un nom celtique à sa fille.
Les noms d'Orientaux sont encore assez rares sur les inscriptions latines
de l'Alsace, contrairement à ce qu'on observe p. ex. à Metz.
Il faudrait cependant se garder de conclure ex silentio: l'influence
des étrangers venus d'Orient était très considérable,
aux premiers siècles de notre ère211.
Signalons deux preuves très curieuses, quoique de provenance non
alsacienne. À Audun-leTiche (arrond. de Thionville) on a trouvé
une statuette de la déesse Isis212,
importée d'Egypte; à Trèves on vient de publier des
trouvailles extraordinaires: une série de caricatures de juifs du
II° siècle de notre ère213.
Ce sont des vases , fabriqués à Trèves même.
Ce fait témoigne de la présence d'un nombre considérable
de juifs dans le nord-est de la Gaule dès le milieu du II°siècle.
Le commerce, particulièrement celui des esclaves, les avait attirés:
nous savons que cette branche commerciale fournissait les blancs et les
blanches de la Gaule aux demandes de l'Asie antérieure, de la Grèce
et de l'Egypte.
Les Triboques qui séjournaient dans des régions étrangères
sont assez fréquemment nommés. Signalons avant tout l'inscription
suivante de Marbach (Wurttemberg)214: Deanae
explorator(es) Triboci et Boi 1. 1. m.
Elle nous fait connaître l'existence d'une troupe d'éclaireurs
triboques, en garnison sur le limes, dans le Württemberg. Il
y avait de même des Triboques dans d'autres unités de l'armée
romaine, comme ce Surus Sparuci f(ilius), dom(o) Tribocus, eques alae
Claudianae novae, dont nous avons le monument funéraire à
Vrlika près de Salona215.
La même région nous a livré le monument d'un Burrius
Betulani f(ilius), Trebocus, miles cho(hortis) Aquitanorum, enterré
à Ervace (Dalmatie)216.
La capitale nous a conservé une dédicace très
curieuse d'un M. Ulpius Tertius, civis Tribocus, dont voici le texte217:
Voto
suscepto sacr. Iovi Optimo Max., Soli Divino, Marti, Mercur., Herculi,
Apollini, Silvan. et dis omnibus et Genio imp. Hadriani Aug. et Genio singularium,
M. Ulpius Tertius, cives Tribocus, Cl(audia) Ara, missus honest. mission.
ex numer. eq. sing. Aug., VIII id. Ianuar. Asprenate II et Libone cos.218
b. Vot. solvit libens merito.
Et enfin une dernière inscription219:
T.
Nigrio Triboco ex Germani.a superiore, Luco Augusti.
Plus importantes que ces inscriptions seraient celles qui mentionnent
des civils. Elles sont encore extrêmement rares: on ne connaît
qu'une seule220 de Lyon:
Mattoni Restituti civis Triboci negotiatoris artis macellarine.
Ce commerçant de la région de Strasbourg était
charcutier. Les deux villes où il a exercé son métier
sont encore aujourd'hui réputées pour les produits de Vars
macellaria.
Il ne peut pas être question d'étudier, dans cet aperçu
succinct, les cultes paiens de l'Alsace romaine. Ce serait un travail à
part222. Mais en historien consciencieux
nous devons poser la question suivante: si la tribu germanique des Triboques
s'est installée en pays médiomatrique, et si la civilisation
romaine est venue se superposer à l'ancienne culture, d'une façon
tout à fait pareille dans les deux provinces, en Alsace et en Lorraine,
ne peut-on pas peut-être remarquer quelques différences dans
les cultes autochtones, ou au moins quelques particularités parmi
les divinités, sur les deux versants des Vosges? Ne serait-il pas
possible de saisir au moins des nuances, dont l'une ou l'autre pourraient
être expliquée par la différence du fonds ethnique?
La question n'a jamais été étudiée avec tout
le soin qu'elle mérite. On s'est contenté d'un examen superficiel
et on a enseigné et répété que ces différences
n'existent pas223.
Cette doctrine est fausse.
Voici les différences qu'un examen critique de tous les monuments,
de divinités indigènes de l'époque gallo-romaine nous
a permis d'établir pour les Médiomatriques d'un côté
et pour les Triboques de l'autre. Pour avoir deux territoires de grandeur
à peu près égale, nous avons comparé les monuments
du pays triboque avec ceux du département de la Moselle (Lorraine)
en y ajoutant le Krummes Elsass, qui n'a jamais appartenu aux Triboques224.
I. Apollon qui est un dieu guérisseur chez les Celtes225 est assez connu en Lorraine, où ce rôle est bien saisissable, p. ex. à Sainte-Fontaine (E. 4436 et 4496) et à Weschheim (E. 4535, où le monument est faussement attribué à Sarrebourg), à cause des sources salutaires de l'endroit. En tout il se rencontre 15 fois chez les Médiomatriques entre la Moselle et la crête des Vosges - 2 fois sur le versant oriental (région de Haguenau et à Niederbrobnn, à cause des eaux, évidemment) - pas une seule fois dans la plaine alsacienne, véritable pays des Triboques.
II. Il en est presque de même pour Epone, divinité
protectrice des chevaux. À l'ouest des Vosges, en Lorraine, et en
pays trévire, nous avons le centre de son culte. Le Lorrain est
un éleveur de chevaux célèbre et les Trévires,
aux dires d'un connaisseur comme César, avaient la meilleure cavalerie
de toute la Gaule. Nous rencontrons 20 monuments d'Epone entre la Moselle
et les Vosges et seulement deux en Alsace. Et ces deux monuments proviennent
de stations de relais, le long de grandes routes: de Strasbourg (sous la
tour de la Cathédrale)226 et de Mussig227;
ce dernier poste s'appelait Ad vicesimum (lapidem), comme Forrer
l'a reconnu.
Ces deux exemples montrent que
1° Le dieu guérisseur celtique qu'on a assimilé à
Apollon n'a pas été «reçu», adopté,
par les Triboques germaniques -
ou bien son culte était, avant la romanisation, moins intense
dans la Plaine alsacienne que sur le Plateau lorrain.
2° L'élevage du cheval était la ressource principale
du paysan du Plateau lorrain. Mais dans les Basses-Vosges et dans la Plaine
alsacienne son élevage n'était presque pas pratiqué:
les Basses-Vosges n'ont fourni qu'un seul monument d'Epone. Il provient
de SaintQuirin228 et fut jadis interprété
comme une «Fuite en Egypte». Les Triboques de la plaine alsacienne
étaient des éleveurs, de préférence. Le manque
de monuments d'Epone, dans leur région, prouve que leur nombre était
assez grand pour modifier les cultes celtiques de la région. Epone
n'est pas connue des Germains.
III. «Jupiter correspond, en Gaule, à deux divinités
distinctes. C'est d'une part un Jupiter proprement romain, divinité
souveraine de l'Empire, véritable génie tutélaire
du peuple romain229; et c'est, d'autre part,
un Jupiter assimilé à une ancienne divinité indigène»230.
Ces divinités sont faciles à distinguer: le dieu romain garde
sa forme classique; l'autre, c'est le Cavalier au Géant, le dieu,
de la tempête et du tonnerre, Taranis231.
Le Jupiter romain se rencontre trois fois en Lorraine et sept fois
en territoire triboque. Cet état de choses trouve son explication,
je crois, dans l'influence de l'armée, qui est très grande
en Alsace et très faible en Lorraine, à l'époque romaine.
Il faut cependant ajouter la remarque que le culte du Jupiter romain a
pénétré dans les milieux indigènes.
Le Cavalier au Géant était avant tout le protecteur des
fermes, ce que l'inscription si fréquente «in suo»,
ajoutée au nom du dédicant, indique déjà. Foudre,
tonnerre, orages sont envoyés et écartés par lui.
Il était universellement honoré dans les campagnes. Ni l'arrivée
des Germains ni celle des Romains n'a modifié sa popularité.
Par une curieuse coïncidence, nous connaissons aujourd'hui en Alsace
41 monuments de son culte et exactement autant entre la Moselle et les
Vosges.
Le souvenir de cette divinité est resté vivant dans nos
campagnes jusqu'à nos jours: sur quelques croix de campagne; Dieu
le Père a emprunté les traits du Cavalier au Géant232.
Ces croix se rencontrent tout aussi bien en Alsace qu'en Lorraine233.
IV. Mercure est le dieu le plus cultivé de là-
Gaule. Hujus sunt plurima simulacra. Chez les Triboques et les Médiomatriques
entre la Moselle et les Vosges, nous connaissons le nombre énorme
de 166 monuments dédiés à Mercure. Si nous laissons
de côté les 27 bas-reliefs du Donon, dont le temple était
commun aux trois cités dont le territoire s'y touchait (Médiomatriques,
Triboques et Leuques), nous avons 77 monuments chez les Triboques et 62
chez les Médiomatriques.
Nous ne pouvons pas supposer qu'une différence sensible se dessine,
pour le culte de Mercure; à l'est et à l'ouest des Vosges.
Car même si certaines particularités dans le culte des dieux
étaient prouvées pour les Triboques, elles ne pourraient
être saisissables dans le culte de Mercure, parce que Mercure a prêté
son costume au dieu le plus répandu, et des Celtes, et des Germains234.
Mais pour sa compagne nous remarquons. une divergence de conception:
les inscriptions qui nous révèlent le nom de la parèdre
de Mercure portent en Lorraine Rosmerta, en Alsace Maia,
sans aucune exception235. On est donc en
droit de supposer que les bas-reliefs anépigraphes représentant
ce couple divin suivent la même règle; autrement dit que Maia
ne se rencontre qu'en Alsace, et Rosmerta exclusivemenent en Lorraine.
(Nous n'envisageons ici évidemment que l'ancien territoire médiomatrique.)
La raison me paraît devoir être cherchée dans l'influence
de l'armée ou une romanisation plus intense en Alsace.
On me permettra, peut-être d'énoncer ici une petite hérésie.
Lucain nous a transmis les noms des trois grands dieux des Celtes: Taranis
(que nous avons reconnu dans le Cavalier au Géant), Teutatès,
le père de la race celtique qui est, sans contestation possible,
Sucellus-Dispater236, et Esus, représenté
abattant un arbre, ouvrant le chemin ainsi défrichant, si l'on veut.
C'est à l'activité humaine en un mot qu'il préside,
comme Mercure. Il est certain que Mercure comprend plusieurs numina;
en particulier assez souvent il nous apparaît dans le rôle
de Teutatès. Mais plus j'étudie ces problèmes, plus
je crois reconnaître Esus sous le costume de Mercure.
Il y a encore un autre argument en faveur de ma thèse: Il n'est
pas possible qu'un des principaux dieux celtiques n'ait pas été
représenté à l'époque romaine, si toutes les
autres divinités du panthéon de nos ancêtres celtiques
ont été figurées. Or de toutes les autres divinités
représentées aucune ne peut être considérée
comme l'équivalent d'Esus. Seul Mercure entre en ligne de compte.
Mais ceci sort déjà du cadre que nous nous sommes tracé.
IV. Sucellus-Dispater est rarement représenté,
chez nous. Probablement pour les raisons que nous venons d'esquisser. Mais
il ne s'est pas toujours mêlé, par une contamination facile
à comprendre, à Mercure. Notre région, l'Alsace et
la Lorraine orientale, nous ont même conservé les monuments
les plus importants du culte de Sucellus: d'abord la célèbre
sculpture d'Oberseebach (E. 5564) ensuite les autels de Sarrebourg (E.
4566 = CIL 4543 et E. 4568 = CIIL 4543). C'est en partant de ce groupe
que je me suis efforcé d'arriver à une solution du problème
si difficile sur la nature et les fonctions de Sucellus et de Nantosvelta237.
Il s'agit d'un culte profondément enraciné, autochtone.
Teutatès, le père de la race celtique, d'après la
doctrine des Druides, maître de la vie et de la mort, était
vénéré, chez nous, sous plusieurs aspects: preuve
la célèbre stèle de Mercure de Strasbourg (E. 5490)
où ce dieu porte le maillet de Sucellus; preuve le monument de Kirchnaumen,
où Nantosvelta, la déesse à la hutte, attribut qu'elle
porte sur ce bas-relief, est appelée Diana (E. 4429 = CIL 4469).
Une ressemblance tout à fait fortuite a suffi pour amalgamiser deux
divinités, dans l'occurrence le dieu au maillet et Vulcain: le maillet
est l'attribut commun. Il n'y a pas de doute que le Vulcain de Rexingen
(Lorraine) ne soit un dieu au maillet (E. 5699)238.
Sa compagne, Nantosvelta, prend alors la forme de Vesta.
L'élément triboque, en Alsace, n'était pas assez
fort pour faire disparaître le culte de Teutatès-Sucellus.
C'est surtout sa parèdre, sous la forme de Diane, qui est bien représentée
sur les deux versants des Vosges (à Kirchnaumen, St-Avold, Freybuss,
Waldfischbach et au Hérapel - à Wasselonne, Oberbetschdorf
et dans les environs de Haguenau).
On pourrait être tenté de voir une influence germanique
dans le Dis Pater de Niederbetschdorf - seul monument de ce genre dans
l'Est de l'ancienne Gaule; car comme je l'ai prouvé dans mon travail
sur Sucellus et Nantosvelta, le domaine de Dis Pater, équivalent
de Sucellus, est l'Allemagne du Sud. Mais on ferait fausse route de cette
façon: ce Dis Pater est un dieu celtique, dans l'Allemagne du Sud
également, car cette région était le berceau des Celtes.
V. César nous dit que les Germains vénéraient comme
dieux le Soleil et la Lune238. On pourrait
donc voir une survivance de ces idées dans l'inscription de Neehwiller:
Soli et Lunae sac(crum)
Edllius Visurionis
(ex) iussu sol(vit) l(ibens) m(erito)
(CIL N° 6058). Ce serait également de mauvaise méthode.
Car nous savons aujourd'hui que dans l'Est de la Gaule les cultes astraux
des époques préhistoriques ont persisté jusqu'à
la période romaine. J'ai réuni, en 1927, une série
de preuves pour les Vosges et le territoire médiomatrique239;
en 1928, j'ai ajouté les témoignages apportés par
la céramique molettée de l'époque romaine240.
Le symbolisme astral des stèles funéraires des Vosges et
de l'Illyrie fut traité en 1929241.
En 1930 enfin, j'ai signalé le rôle important des symboles
astraux sur les représentations du dieu au maillet et des Matres242.
Il faudrait disposer d'un travail d'ensemble sur ce sujet difficile
et important. mais d'ores et déjà, l'ancienne doctrine qui
niait purement et simplement ces cultes paraît périmée243.
L'inscription de Neehwiller a son pendant au Hérapel (CIL,. 4472
et 4477); là, personne ne parlerait d'influences germaniques.
VI. Nous avons dit qu'Apollon, dieu guérisseur par excellence
chez les Celtes, est inconnu en Alsace. Puisqu'à Heiligenbronn,
ce même dieu est le numen de la source salutaire, il se pose
la question de savoir jusqu'à quel point les cultes dessources et
celui des Matres sont représentés chez les Triboques.
Rappelons que les Matres si fréquentes dans toute la Gaule sont
primitivement et principalement des divinités de sources. Jullian
a toujours enseigné que leur nom signifie quelque chose comme «Source
fécondante». Nous ne voulons nullement nier l'existence de
sources divinisées en Alsace; tout au contraire. Mais en étudiant
le problème, on a nettement l'impression (l'état peu satisfaisant
de nos connaissances sur ce point ne permet pas encore de préciser
avec sûreté) que ces cultes sont moins fréquents chez
les Triboques qu'en Lorraine, chez les Médiomatriques245.
Un fait est certain: les monuments des Matres sont beaucoup plus nombreux
à l'ouest des Vosges qu'à l'est: les chiffres sont de 6 contre
2.
Là il paraît certain que l'influence des Triboques se
fasse sentir. Et l'on peut affirmer que, pour exercer cette influence,
le nombre des immigrants à dû être assez considérable.
Cette conclusion qui se dégage d'une simple statistique des
monuments était rédigée, quand M. G. Drioux présenta
la même observation pour le territoire des Lingons, pour une époque,
il est vrai, postérieure246. D'après
lui le culte des eaux n'est pas uniformément réparti sur
tout le territoire lingon. Les stations se pressent au centre et au sud-est;
elles sont clairsemées au nord-est. " Cette région du nord-est
est précisément celle où l'influence barbare s'est
le plus fait sentir. M. Chaume l'a récemment établi dans
ses Origines du duché de Bourgogne. Il est certain, dit-il,
qu'à l'aube du onzième siècle, c'est encore le vieux
fonds celto-ligure qui forme l'élément essentiel de la population
de notre province». Cela est surtout le cas au contact de la Saône
supérieure, de la Vosge et de la plaine champenoise.
Dans le même ordre d'idées, il faut enregistrer une observation
de Schweighaeuser, selon laquelle, dans la région des Vosges, la
population allemande ignore les traditions relatives aux fées, tandis
que la population française s'en occupe beaucoup (Mém.
soc. Antiquaires de France, XII, p. 5)247.
VII. Fortuna, divinité romaine, ne se rencontre pas en
Lorraine; l'Alsace nous en a restitué 8 monuments. J'y verrais l'influence
de la légion de Strasbourg. Il en est de même des Quadruvioe,
inconnues en Lorraine, et du Génius loci, divinité
purement romaine (4 cas en Alsace, 2 à Metz).
Pour Mars et Minerve, je n'ose encore me prononcer; mais il s'agit
dans un grand nombre de cas, de divinités indigènes qui se
sont contaminées avec les nouveaux dieux des vainqueurs. Puisque
dans l'état actuel de nos connaissances on n'en saurait rien conclure
pour les Triboques et la grandeur de leur influence, nous n'entrerons par
dans une discussion des problèmes.
En résumant on peut affirmer que l'influence étrangère
apportée par les Triboques dans l'Alsace médiomatrique est
aujourd'hui bien saisissable dans le culte des dieux.
Le territoire des Triboques tel que nous l'avons examiné et délimité
dans les pages qui précèdent, la plaine entre le Rhin et
la crête des Vosges, entre la Seltz et l'Eckenbach, constitue une
région qui, depuis l'arrivée des Médiomatriques au
moins, en tous les cas depuis plusieurs siècles avant notre ère,
se distinguait fonciérement des régions voisines, notamment
de la plaine alsacienne du département actuel du Haut-Rhin. Un examen
critique des détails reste cependant à faire pour ce département.
Il sera, j'espère, présenté ici même, sous peu.
La Civitas Tribocorum n'est plus nommée vers l'an 400
de notre ère: à cette époque, la Notitia dignitatum
(Occid., c. 5, 130, et c. 27) mentionne le Tractus Argentoratensis,
qui comprend évidemment la même région. De 400 à
612 environ, nous n'avons, dans la tradition littéraire, aucun nom
pour le territoire de l'ancienne cité. Frédégaire,
pour l'année citée, nous donne un nouveau nom (il écrit
vers 642): Alesacius. Si ce nom avait existé à l'époque
de Grégoire de Tours, il est certain que cet auteur l'aurait noté.
Alesacius
est donc une appellation qui fut donnée à notre province
entre 591 et 642. À cette époque l'Alsace était occupée
par les Francs. C'est eux qui ont appelé leurs frères qui
s'étaient établis en pays étranger, ali-sassen,
«ceux qui sont installés en pays étranger». On
peut également admettre, pour le nom du pays, pas des habitants,
la forme d'ali-sass278. Ermoldus
Nigellus, vers 830, le dit expressis verbis.
Le nouveau nom était bientôt universellement employé,
comme le montrent les Traditiones Wizenburgenses: In pago Alisacinsae
695, in pago Alisazinse 724, in pago Alsaciorum 739. Il ne comprenait que
l'ancien territoire triboque, donc vers le sud, il ne s'étendait
que jusqu'au Landgraben279. Ce n'est qu'à
partir du VIII° siècle, que le nom d'Alsace commence à
s'appliquer également au Südgau280.
L'ancien territoire des Triboques qui formait encore une division administrative
à l'époque carolingienne, survit encore aujourd'hui dans
l'organisation civile et administrative de nos départements, dernière
survivance de relations plusieurs fois millénaires.
| Pierre JUILLOT
I.P.H.C Strasbourg |