L'adolescent au cadran solaire de la cathédrale de Strasbourg

Étude sur la gnomonique du Haut Moyen-Âge

Abbé André Glory et Théodore Ungerer

Archives Alsaciennes d'Histoire de l'Art (1932 , 1933)

adaptation Pierre Juillot

La première partie de ce travail a pour but de démontrer que la science de la gnomonique, fort en honneur dans l'Antiquité classique, est passée dans le domaine de l'Occident du moyen âge par l'entremise de l'Eglise chrétienne et non exclusivement par celle des Arabes.
Dans une deuxième partie, nous mettons en valeur l'importance documentaire de la statue du XIII° siècle, dite l'adolescent au cadran solaire qui se trouve au transept sud de la cathédrale de Strasbourg.

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1. La gnomonique dans l'antiquité

La gnomonique est la science qui s'occupe de tracer les cadrans solaires; le gnomon est l'instrument dont l'ombre projetée sur une surface plane ou courbe indique la marche du soleil.

Sans vouloir donner une histoire exhaustive de la gnomonique, il convient cependant de situer l'étude des cadrans solaires dans le contexte nécessaire à la compréhension de son importance scientifique et archéologique. Il sera indispensable d'évoquer parallèlement le développement des sciences astronomique, géométrique et arithmétique.

Dès le premier éveil de son esprit, l'homme s'est attaché à scruter le cours des astres: l'astronomie a été la première science de l'humanité. Dans les fouilles d'Egypte, on a trouvé des fragments d'appareils horaires qui, dans leur conception aussi ingénieuse que primitive, correspondent déjà aux trois catégories de nos instruments modernes: montres de poche, pendules d'appartement et horloges publiques.

Le cadran solaire portatif, dont les spécimens les plus anciens conservés remontent au XV° siècle avant notre ère, était un petit instrument en ivoire, en os ou en terre cuite de la forme d'un demi-disque ayant sa base dans le haut; au centre de l'arc de cercle se trouvait inséré, perpendiculairement, un style dont l'ombre, du lever au coucher du soleil, décrivait de l'horizontale Ouest à l'horizontale Est, un angle de 180°. Des subdivisions qui sont presque toujours duodécimales marquaient les heures, un dispositif de fil à plomb en assurait la position verticale.

Les horloges égyptiennes d'intérieur, qui par définition devaient fonctionner sans le soleil et pouvaient de ce fait être utilisées la nuit, marchaient à l'aide de l'eau. Les unes, grands vases coniques, ayant à leur base un petit tube d'écoulement, remplies d'eau au point du jour, indiquaient l'heure sur une division linéaire intérieure, au fur et à mesure que le niveau baissait.
Un très bel exemple en albâtre de ce type de clepsydre, conservé aujourd'hui au Musée du Caire, a été trouvé dans les décombres du Temple d'Ammon à Karnak. Remontant au XV° siècle avant notre ère, cet instrument devait certainement régler les services du culte. Toute sa surface extérieure est recouverte d'hiéroglyphes et de décors symboliques.
Nous pouvons déjà remarquer que dès cette époque le clergé veillait à une division aussi exacte que possible du temps, alors que le public laïque s'en désintéressait pour ses occupations profanes.
D'autres horloges égyptiennes à eau basées sur le principe du remplissage lent et progressif d'un récipient par un filet d'eau tombant goutte à goutte, datent d'une époque bien plus récente, peut-être du dernier siècle avant notre ère. Un flotteur, portant un index, indiquait les heures.
Sur un papyrus, découvert à Oxyrrhynchos, on a trouvé des instructions détaillées sur la manière de calculer correctement les clepsydres. Nous pouvons en déduire que l'horométrie, chez les Egyptiens, n'en était point restée à quelques essais isolés, mais qu'elle s'était développée parallèlement à leurs recherches astronomiques en une véritable science.

Enfin, l'Egypte possédait également ses horloges monumentales: les obélisques qu'ils dressaient sur leurs places publiques et devant les temples n'étaient souvent, peut-être, primitivement rien d'autre que de gigantesques gnomons dont l'ombre, décrivant ses angles horaires, indiquait les subdivisions du jour.

Un autre genre de cadrans solaires stationnaires consistait en un plan oblique ou en une suite de marches, formant escalier, qui étaient noyées progressivement dans l'ombre d'une maçonnerie.
De là à penser à l'ombre qui rétrograde sur les degrés du palais du Achaz (740 avant J.-C.), il n'y a qu'un pas. (Esaïe XXXVIII,8 ; Rois XX, 10-11.) Quoi que nous n'ayons aucun indice précis sur de cadrans solaires chez les Juifs de l'Antiquité préromaine, nous pouvons admettre que leurs connaissances se greffaient sur celles des anciens Egyptiens et Babyloniens.

C'est encore en Egypte que furent trouvées des tables gravées dans la pierre et indiquant schématiquement l'heure de la journée mesurée en longueurs de pieds individuels sur l'ombre de l'observateur. Ces indications diffèrent pour chaque saison. Mais il semble bien que ces tables soient d'importation romaine, car elles sont de l'époque qui coïncide avec la conquête du pays par César; de plus, ce mode de la mesure du temps était très courant à Rome et en Grèce, et enfin les indications de ces tables ne correspondent pas à la latitude des endroits où elles ont été trouvées en Egypte. Aristophane, dans ses comédies, nous apprend également que l'heure se prenait en pieds sur la longueur de l'ombre de l'individu; on admettait que la longueur du pied d'un homme était toujours proportionnée à sa taille.

À l'école d'Alexandrie les sciences exactes prirent un essor considérable; c'est là que les Euclide, Ératosthène, Appolonius, Archimède, Héron, Claudius Ptolémée et tant d'autres réalisèrent leurs travaux. Athènes brillait par sa littérature et sa sculpture, Alexandrie regroupait les plus grands calculateurs de tous les pays. On attribue au célèbre mécanicien Ctésibius (200 av. J.-C.) une clepsydre à flotteur comportant des engrenages, indiquant les heures, les jours et les mois, qui pendant des siècles resta le prototype de la belle horloge d'appartement. On sait par ailleurs que c'est en Egypte qu'Ératosthène, en observant les latitudes de différents endroits de ce pays, était arrivé à calculer avec une assez bonne précision le diamètre du globe terrestre.

Il semble bien que le rayonnement de l'Ecole d'Alexandrie fût tel que nous devons y chercher, pour une longue durée, le berceau du progrès de la science.

C'est là qu'Andronicius de Cyrrhus (env. 100 ans av. J.-C.) s'inspira pour la construction de la Tour des Vents à Athènes, édicule octogonal, qui présentait sur ses huit faces des cadrans solaires verticaux et contenait à l'intérieur une horloge à eau, glorieux monument de la chronométrie, qui a survécu jusqu'à nos jours.

À en croire Hérodote (II, 109) c'est cependant aux Babyloniens que les Grecs doivent la connaissance d'un genre de cadran solaire théoriquement exact, dont la lecture se fait par la projection sur une sphère creuse, de l'ombre du style dont l'extrémité accentuée par un bouton atteignait le centre géométrique de la sphère. La trajectoire décrite dans le creux de ce scaphé était donc en tous points similaire à celle décrite par le soleil au firmament.

Pour en faciliter l'observation, on n'en exécutait généralement qu'un quart de sphère. Sous cette forme nous trouvons cet instrument à travers toute l'Antiquité.
De Grèce, il passa en Italie, où, selon Pline, Pairius Lucius Cursor fit installer, en 300 av. J.-C., le premier cadran solaire à Rome. Quelque temps après, le consul Valerius Messala rapporta, en 263, durant la première guerre punique, un cadran solaire de Catanne, Sicile, qui ne pouvait pas servir correctement à Rome puisqu'il avait été calculé pour Catane, dont la latitude diffère de 4° 28' environ de celle de Rome. Ce consul le fit placer près de la tribune aux harangues. Cent ans plus tard seulement, Rome reçut un cadran solaire vrai, posé par Quintus Marcius Philippus. À la même époque, en 158 av. J.-C., Scipion Nasica dota Rome de sa première clepsydre. Ce fut à cette époque que le scaphé passa à Alexandrie et se répandit sur toute l'Afrique du Nord; enfin les Romains, excellents colonisateurs, l'introduisirent partout où ils passaient.

Le Musée Archéologique de Strasbourg possède un des spécimens les plus décoratifs de ce genre, trouvé à Bettwiller, dans le Bas-Rhin.


Cadran solaire à scaphe découvert à Bettwiller
Photo P Ju

Sur les quatre faces d'un bloc de grès gris sont sculptées de façon plutôt fruste et grossière quatre divinités; dans deux d'entre elles on a voulu voir le jour et la nuit; sur la face nord se trouve Mercure et à l'Ouest Apollon, avec son arc, natté et coiffé du diadème. Les lignes tracées dans le creux du scaphé correspondent à la division duodécimale. Cependant celles qui indiquent la 3° heure, la 6° (midi) et la neuvième, sont prolongées de façon à marquer nettement les grandes divisions tri-horaires du jour (tierce, sexte et none). Les lignes horaires sont croisées perpendiculairement par trois courbes transversales désignant aux extrêmes les deux solstices et au milieu les équinoxes. Le centre de convergence des lignes horaires est détérioré; une échancrure rectangulaire indique nettement l'endroit où était scellé le gnomon, tige métallique probablement en bronze.
Cette pierre, qui a 53 cm de haut et 20 cm sur les côtés, devait avoir un léger élargissement sur le haut, donnant au scaphé l'aspect d'une coupe portée gracieusement par les bras relevés de la déesse de la face Sud.

L'examen minutieux du scaphé, auquel nous avons procédé, a révélé un manque de précision dans son exécution; sa cavité est déformée d'environ 3 cm sur un diamètre qui théoriquement devait être constant d'environ 200 ou 210 mm. Ses divisions étaient tracées pour une latitude comprise entre 42° et 50°30', selon la disposition du gnomon qui n'est plus conservé; nous pensons qu'il devait être tracé sur les tables du 7° climat selon Ptolémée, ce qui correspond à une latitude de 48°32', c'est-à-dire sensiblement celle du lieu où il a été trouvé.

Marcus Vitruvius Pollio, architecte militaire de César, nous a laissé dans le neuvième livre de son traité d'architecture une synthèse des divers modèles de cadrans solaires en usage à son époque le scaphé divulgué par Aristarque de Samos, le pelecinon qui avait la forme d'une hache, puis le cône, le carquois et une foule d'autres cadrans qui étaient certainement plus curieux qu'utiles.
Son traité a été compilé et développé par des auteurs du II° et du III° siècles tels que Cetus Faventinus et Rutilius Palladius.
Cetus Faventinus donne la description complète du pélécinon et du scaphé, tandis que Vitruve les mentionne seulement. Le texte de Vitruve s'appuie sur les travaux de l'école d'Alexandrie, qui, à son époque, pouvaient se trouver entre toutes les mains, mais qui, aujourd'hui, sont partiellement ou complètement perdus, ou connus simplement par les traditions arabes. On sait en effet qu'en 640 Amrou, général du Calife Omar, prit la ville d'Alexandrie après un siège de 14 mois et fit brûler les trésors littéraires, sur l'ordre exprès de son maître, qui fit remarquer que le Coran tenait lieu de tous les livres.

On a beau objecter que la bibliothèque des Ptolémées avait déjà été incendiée lors de la prise de la ville par César en 7 av. J.-C. et que la bibliothèque de Cléopâtre avait été livrée aux flammes par l'évêque Théophilus en 390; il n'en est pas moins vrai que cet événement marque un arrêt brusque de l'hégémonie intellectuelle alexandrine sur l'Europe.

Dès ce moment nous trouvons chez les Arabes un mouvement prononcé pour l'étude des sciences de l'astronomie, de la mécanique et de la gnomonique, tant et si bien qu'on a souvent cru devoir émettre la théorie que les connaissances scientifiques d'Occident leur seraient quasi intégralement dûes. Nous verrons que tel ne fut pas le cas pour l'astronomie et pour la gnomonique.

2. La gnomonique du Haut Moyen-Âge

De tout temps, l'homme du peuple s'est montré réfractaire aux acquisitions de la science; il s'est tout particulièrement désintéressé de la chronométrie. La connaissance de l'heure précise ne lui était pas nécessaire; il se contentait d'accomplir sa besogne en distinguant le lever du soleil, son culminant et son coucher. Dans l'une de ses comédies satyriques, Plaute (227-183 av. J.-C.) prête à l'un des personnages la boutade: «Que les dieux perdent celui qui le premier a introduit ces cadrans solaires; jadis la faim était ma meilleure horloge qui m'indiquait sans erreur l'heure juste; à présent je ne puis manger que lorsque le soleil le permet.» Cet état d'esprit existe encore aujourd'hui.

Au moyen âge, la science de la mesure du temps était restée l'apanage des savants de l'Eglise chrétienne.
La décadence impériale ne permit pas, en effet, aux Romains de développer et d'approfondir les éléments scientifiques qu'ils avaient reçus du monde hellénique alexandrin. Aussi a-t-on pu écrire que les Romains n'ont pas eu de mathématiques théoriques.
Ils léguaient donc peu de choses au nouveau monde chrétien dans le domaine des sciences exactes. Ce modeste héritage allait-il se perdre définitivement dans la tourmente des invasions barbares, ou au contraire allait-il recevoir un nouvel apport?

L'Eglise et sa cohorte de savants s'appropria ce domaine et le fit subsister en des foyers disséminés qui se transmirent pieusement en augmentant ce dépôt sacré. D'ailleurs elle y était intéressée. Comme le cycle des fêtes liturgiques découlait de la date de la fête de Pâques, qui dépendait elle-même de la première pleine lune de printemps, il fallut, pour calculer cette dernière, faire appel aux sciences astronomiques et mathématiques. Dès le III° siècle, Saint Hippolythe, en accord avec les savants alexandrins et auteur d'une chronographie, calcula un cycle pascal de 16 années, comput indépendant de celui des Juifs, qui d'ailleurs n'a pas été utilisé.

En 325, le Concile de Nicée fixe l'équinoxe pascale au 21 mars; c'est l'équinoxe de printemps. Dès lors on s'appliqua à l'étude de ces sciences comme on apprenait la théologie. Le premier auteur qui songea à publier un manuel des Sept Arts fut Saint Augustin (354-430). Il dit lui-même qu'ayant composé à Milan six livres sur la musique et un sur la grammaire, il écrivit plus tard les traités de rhétorique, de géométrie, d'arithmétique et de philosophie. De cette encyclopédie qui demeura inachevée, nous ne possédons plus qu'un fragment. Rome restera le foyer des sciences où les savants du temps viennent puiser leur savoir.

En 465 le pape Hilaire demande à Victorin d'Aquitaine de combiner le cycle lunaire ou Nombre d'Or de Méton (astronome athénien du V° siècle ].-C., inventeur d'un cycle lunaire de 19 ans qui avait été adopté par toute l'Ecole d'Alexandrie) avec le cycle solaire de 28 ans pour un nouveau cycle de 532 ans (19 x 28). Suivant ses calculs, la lune devait, au bout de cette période, revenir au même mois et au même jour de la semaine. Modifié par Denys le Petit au VI° siècle, ce comput se conserva dans l'Eglise Romaine. C'est alors que commence pour Rome, avec Boëce et Cassiodore, une ère de renaissance astronomique.

Né en 480, Anicius Severinus Boethius fut initié de bonne heure à la littérature grecque. Consul à 30 ans, il devient le ministre favori du roi Théodoric. Esprit scientifique, il voulut faire connaître à l'Occident latin les philosophes grecs qu'on ne savait plus lire dans le texte. C'est à cette occasion qu'il prend contact avec les sciences astronomiques et mathématiques des Grecs, qu'il condense d'une part dans un traité de deux livres de institutione arithmetica et d'autre part en cinq livres de musica. Il y ajoute son ars geometrica englobant Euclide. Ce traité d'ailleurs lui a été contesté.

C'est à Rome qu'il rencontre un autre savant de son temps, Cassiodore. Né en 476, fort intelligent, cet enfant de Calabre occupe sous les divers princes Odoacre, Théodoric, Théodate et Vitigès une place importante dans l'administration de l'Italie; en 540, fatigué de la vie politique, il cherche le repos dans son pays natal où, précurseur de Saint Benoît, il fonde un couvent à Vivarium. Là, il met en honneur les études sacrées et profanes, et fait de son monastère le centre d'une intense vie intellectuelle. Il crée une bibliothèque en corrigeant et recopiant les manuscrits et en traduisant les auteurs grecs dont il fait revivre la culture. Il résume la pensée antique sur les sciences du trivium et du quadrivium dans son traité de artibus ac disciplinis liberalium litterarum. Pour permettre à ses moines d'avoir une division assez exacte du temps, comme Boëce, il perfectionna la clepsydre de Ctésibius, et construisit des horloges.
Voici le texte latin qui fait mention de ses travaux et qui se trouve dans son ouvrage de institutione divinarum litterarum; c'est le premier texte latin mentionnant l'invention d'un cadran solaire par un moine: «...multiplices species facturarum in uno codice depictas expressit ... paravit etiam nocturnis vigiliis mechanicas lucernas..., quae humano ministerio cessante, prolixe custodirent uberrimi luminis claritatem, et horologia tum solare tum aquatile, quod die noctuque horarum jugiter indicaret quantitatem.»
Ce qu'on peut traduire comme suit: «...Il prépara même des lampes mécaniques pour les veilles de la nuit, qui, très riches en lumière, conservaient abondamment leur clarté quand l'homme qui était de service faisait défaut, et il apprêta des horloges tant solaires qu'hydrauliques qui indiquaient sans interruption le quantième des heures du jour et de la nuit».

Nous sommes au VI° siècle. Or, nous savons par le récit que fait la pèlerine Ethérie à ses soeurs religieuses dans sa Peregrinatio qu'au IV° siècle, les vierges et les ascètes, laïcs en petit nombre, chantaient avant le chant du coq, jusqu'à l'aurore, des cantiques bibliques et des psaumes, avec répons et oraisons.

Ces pieux confesseurs, monazontes, faisaient de même à laudes, sexte, none et vêpres. Ce qui se passait au IV° siècle à Jérusalem était universellement répandu en Italie au VI° siècle. Les moines avaient besoin de savoir à quel moment du jour et de la nuit ils se trouvaient pour chanter l'office. Au Vivarium de Cassiodore, on se réglait pour la nuit d'après la clepsydre du maître et pendant le jour d'après son cadran solaire (horologia tum solare tum aquatile) et cela sans interruption, comme l'indique le texte, l'une succédant à l'autre sans arrêt.

Nous avons aussi les lettres de Cassiodore à Théodoric qui mentionnent la construction d'une horloge astronomique qui indiquait tous les mouvements du soleil. Le prince qui avait vu à Rome cet instrument fort ingénieux demanda à son ministre de lui en construire un tout semblable.

Par les manuscrits grecs que Cassiodore avait traduits, les moines connaissaient la construction des cadrans solaires. Avec ce que la tradition avait pu leur transmettre, et les recherches qu'ils avaient faites en astronomie et en géométrie, il ne leur était pas difficile de confectionner à l'aide du compas qu'ils employaient (arcinus, radius) une simple épure tracée à la craie ou au charbon, formée d'une demi-circonférence sectionnée par cinq lignes horaires correspondant aux heures canoniales, sur la partie sud du cloître du monastère: c'est l'origine des cadrans canoniaux universellement répandus au XIII° siècle.
En astronomie ils se servaient d'un instrument coudé, cubitatis mensura, pour prendre les hauteurs des étoiles et évaluer leur valeur angulaire. C'est l'instrument égyptien formé par l'assemblage de deux règles en bois, mobiles, l'une servait à faire la visée. Modifié dans la suite, ce théodolite donnera au X° siècle avec Gerbert et au XI° siècle avec Hermann le Perclus l'alidade (Alhidada) encore employée aujourd'hui pour les relevés topographiques. Nous avons sur ce sujet des documents du V° siècle de Martianus Capella qui publia un traité des sept arts sous le titre de Noces de Mercure et de la Philologie. Ce grammairien africain décrit chaque art symbolisé par une femme. La géométrie sur sa robe merveilleuse porte, brodés, le mouvement des astres, l'ombre que fait la lune dans le ciel, les signes du gnomon (zodiaque) et tient dans sa droite un compas, et dans sa main gauche une sphère. Devant elle est placée une table où elle dessinera ses épures. À Sens, à Chartres, les sculpteurs, s'inspirant de cette description, feront au XII° siècle tenir un compas à la géométrie. Ce que Martianus Capella avait exploité avec sa brillante imagination, il l'a pris dans la science courante qu'on enseignait alors, et que les moines se transmettaient de monastère en monastère. Car nous sommes à l'époque de Saint Benoît. Ce dernier apparaît en 480, et en 590 Grégoire le Grand approuve sa Règle.

Le mont Cassin sera la première pépinière de ces hommes audacieux, qui vont s'acharner à l'étude et à la conquête du monde barbare. Partout où l'on trouvera des monastères bénédictins, on sera certain d'y voir fleurir l'astronomie, les mathématiques et la géométrie. Ces moines vont transporter, véhiculer la culture antique d'un point de l'Europe à l'autre et tracer dans les monastères les cadrans solaires qui marqueront les heures de l'office divin.

Le dernier encyclopédiste qui clôt cette époque est Isidore de Séville. Né vers 560, il apprend dans un monastère la somme énorme de connaissances qu'il entasse dans de vastes répertoires; il y consigne tout ce que son temps pouvait savoir sur tous les sujets capables d'intéresser la postérité. L'astronomie et la géométrie y tiennent leur place dans les Etymologies ou Origines qui notent les rapports détaillés sur les notions scientifiques d'alors. Evêque de Séville, il meurt en 636. Avec lui disparaît pendant deux siècles la science qui s'enseignait au grand jour. Les invasions, les guerres des barbares vont préoccuper les esprits qui abandonneront en général la culture classique sur le vieux territoire gréco-latin.

Mais, éteinte en Italie, en Gaule, en Germanie et en Espagne, elle va se perpétuer dans les pays anglo-saxons.
En 660 le pape Vitalien envoie en Grande-Bretagne un groupe de moines bénédictins qui devaient parfaire l'évangélisation des premiers pionniers de l'Eglise, Colomba et Wilfrid. Le moine grec Théodore était à leur tête. Pendant que l'Espagne va être aux prises avec les Arabes qui pillent et détruisent tout, Théodore, promu au siège de Cantorbéry, fonde avec son savant ami Adrien, l'Ecole de Cantorbéry. On peut dire que pendant les invasions de cette époque ce furent les Scots et les Bretons qui gardèrent le dépôt de la science. Les Scots se mettent en rapport avec les Anglo-Saxons convertis et leur communiquent avec leurs parchemins et manuscrits une véritable passion pour la culture classique. C'est dans leurs monastères que l'esprit et la science gréco-latine trouvèrent un abri et un refuge. Pour ce qui nous concerne, nous retenons que vers 665 on y enseignait, en plus des lettres et de la théologie, la métrique, l'astronomie et le comput. Un autre bénédictin, compagnon de Théodore, Benoît Biscop, fonda en Northumbrie le monastère de Wearmouth, puis celui de Jarrow; là il donna l'hospitalité à un orphelin de 7 ans, Bède, né en 673 à proximité de la demeure monastique. Cet enfant s'acharne à l'étude. Prêtre à 30 ans, il enseigne au monastère voisin de Wearmouth, tout en étudiant, écrivant et développant une riche bibliothèque que son protecteur et maître avait créée. Bède, surnommé le Vénérable, fut pour l'Angleterre ce qu'Isidore avait été pour l'Espagne, un esprit érudit doué de connaissances universelles. Il excelle dans tous les genres: grammaire, rhétorique, arithmétique, chronographie, astronomie, sciences naturelles, histoire, théologie et autres. C'est une révélation pour nous hommes du XXI°siècle que de parcourir tout ce qu'a écrit ce puissant observateur sur les sciences exactes.

En astronomie il ajoute 19 constellations à celles de Ptolémée et énumère toutes les étoiles laissées par les anciens. En mathématiques il invente des problèmes fort ingénieux: propositiones ad acuendos juvenes, auxquels il donne lui-même la solution par des raisonnements mathématiques qui supposent les quatre règles et les fractions. Et enfin, pour ce qui nous intéresse tout spécialement, en gnomonique il est un innovateur. Il connaît la théorie des pôles de la terre, des parallèles, donne une définition et une explication du méridien; «chaque nation, dit-il, se fait elle-même son méridien qui passe au-dessus des têtes, du Nord au Sud, et change à chaque pas»; il cite une méthode pour construire une méridienne et pour trouver le Nord et connaît enfin toute la théorie sur les gnomons et les cadrans solaires.

Sur les gnomons il cite dans de natura rerum tout le passage de Pline qui en fait mention. Bridfert, savant mathématicien du X° siècle et commentateur de ce passage, précise le texte de Pline cité par Bède sur les vasa horoscopii; «ce sont, dit-il, des instruments concaves, au moyen desquels on peut connaître l'heure d'une manière certaine» et plus loin: «le cadran de l 'horoscope est un cadran solaire dont le mot est composé de horologium et de scopon». Nous avons reconnu là le scaphé antique. Enfin, et c'est là le point important, il a un traité libellus mensurae horologii sur la manière de former les cadrans solaires. Ce texte, malheureusement, ne nous est pas parvenu complet et les passages conservés sont fort difficiles à comprendre. La deuxième partie de son traité a pour titre: cadran solaire qui donne en face de chaque mois, toutes les heures du jour calculées avec le pied, d'après l'ombre du corps humain. Suit une figure qui contient, en face de chaque mois et de chaque heure, des colonnes de chiffres. Bien que l'aspect de ce croquis affecte celui d'un cadran solaire et qu'un style soit dessiné en son milieu, ce n'est qu'une table de rappel qui sert à trouver l'heure du jour par le nombre de pieds individuels contenus dans la longueur de l'ombre de la personne placée n'importe où, et à n'importe quel moment; c'est un moyen rudimentaire d'apprécier l'heure plutôt que de la mesurer, très courant chez les Romains et les Grecs, tel que nous l'avons vu plus haut.

La latitude de la table de Bède est d'environ 54°, c'est-à-dire celle de l'Angleterre. Evidemment ce n'est pas par le calcul qu'il a établi ses colonnes de chiffres mais par empirisme. Bède connaissait aussi les montres solaires de voyage, mais nous y reviendrons plus loin. Retenons de tout cela que ce moine bénédictin avait fait des études sur la gnomonique, qu'il a construit des cadrans solaires canoniaux, qu'il s'en est servi et qu'il a transmis à ses contemporains une méthode pour en fabriquer.

Ce savant eut pour admirateur Egbert qu'il forma à son esprit et qui fut le maître d'Alcuin. Avec Alcuin la science va passer d'Angleterre en France où elle trouvera un empereur qui la diffusera dans tout son immense empire. C'est Charlemagne avec ses fameuses écoles qui inaugurera ce qu'on a appelé la Renaissance Carolingienne.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'Italie eût renié son passé. Une vingtaine d'années après la mort de Bède, en 757, une lettre du pape Paul I° annonce au roi Pépin l'envoi d'une horloge nocturne. Voici le texte original: «Dixerimus... et libros, quantos reperire potuimus, id est Antiphonale et Responsale insimul artem grammaticam Aristotelis, Dionysii Areopagitae libros, Geometriam, Orthographiam, Grammaticam omnes Graeco eloquio scriptores, necnon et horologium nocturnum...».

En 800, sur l'épitaphe de Piacificus, archidiacre de Vérone, on lit encore ceci: «Horologii nocturni (ab eo) primum inventi, quod nullus ante viderat».

Les expressions primum et nullus ante viderat supposent une invention sensationnelle que personne n'avait vue auparavant. On ne peut cependant traduire comme dans le texte de Paul I° horologii nocturni par clepsydre mais bien par cadran lunaire en opposition à horologium solare de Cassiodore.

On ne peut songer à une clepsydre puisque le texte de Pacificus porte au premier inventeur, ce qui ferait injure à Cassiodore et aux Alexandrins connus universellement dans toute l'Italie. Le cadeau que fait le pape à Pépin, horologium nocturnum, semble d'après le texte tout aussi connu que les livres d'Aristote et de Denys l'Aréopagite; la lettre ne fait ressortir ni le prix, ni la valeur de ce cadeau, ni la première invention, comme l'épitaphe de Pacificus. Il n'y a pas à dire, ce texte est troublant et peut seul s'interpréter dans le sens de cadran lunaire; sa brièveté nous fait plutôt croire à un instrument simple, calligraphique, qu'à un mécanisme compliqué. Il se distingue par cela du texte qui nous est rapporté sur la clepsydre envoyée à Charlemagne par Haroun-al-Raschid.

À cette époque les instruments horaires aidant, on recherche une plus grande précision dans la division de l'heure. Déjà Bède avait dit : «le temps se divise en atomes; 564 atomes font un moment, 4 moments font une minute, 10 minutes font un point, 5 points font une heure de lune, 6 heures forment un quadrant, 4 quadrants forment un jour». Raban Maur, au IX° siècle, siècle de Pacificus, divise l'heure solaire en 40 momenta, chaque momentum en ostentum et dimidium, et l'ostentum vaut 366 atomi ou ictus oculi; c'est le temps que l'on met à cligner la paupière.1

3. Les cadrans solaires canoniaux.

Les bénédictins qui ont apporté en Angleterre, avec l'Evangile, sciences et les arts, ont partout laissé en astronomie et en gnomonique des traces de leur passage. Cette île isolée fut, par sa situation privilégiée, protégée des grandes invasions; des monuments très anciens ont ainsi pu être conservés à l'archéologie. Il existe un certain nombre de cadrans solaires du VII° siècle que l'on peut appeler canoniaux.

On sait en effet que l'Eglise hérita des Romains, et leur calendrier et leur manière de diviser le jour entre le lever et le coucher du soleil, en 12 heures dont la longueur variait avec les saisons suivant la longueur réelle du jour. Il s'en suivait qu'aux 12 longues heures du jour en été correspondaient 12 courtes heures de la nuit et inversement en hiver.

C'était des heures temporales. Seules aux équinoxes toutes les 24 heures étaient égales puisque la durée du jour est alors identique à celle de la nuit.

Cet usage, qui remonte aux Egyptiens, Babyloniens et Chaldéens, s'est perpétué jusqu'à l'introduction des horloges publiques mécaniques au XIV° siècle. Ce n'est qu'alors que l'on compta durant toute l'année, de minuit à minuit les 24 heures égales ou heures équinoxiales.

Le lever du soleil, l'heure zéro, s'appelait mane (matines) ; au V° siècle, elle fut légèrement avancée et remplacée par la prime. La troisième heure s'appelait tierce, la sixième sexte, la neuvième none; le coucher du soleil se nommait vêpres. À l'équinoxe ces heures correspondaient à 6, 9, 12, 15 et 18 heures de notre système horaire actuel. Comme les matines, les vêpres furent avancées d'une heure et on leur substitua les complies.

Cette division du jour fut consacrée par l'Eglise chrétienne. Les moines la suivirent pour leurs offices; Saint Benoît, dans sa règle du VI° siècle, leur donne des précisions à ce sujet: «Comme dit le prophète: sept fois le jour, j'ai dit ta louange, ce nombre sacré, septénaire, est rempli par nous, si au temps de matines (laudes) prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies, nous acquittons les devoirs de notre service... Quant aux veilles nocturnes, le même prophète dit: «Au milieu de la nuit je me levais pour te confesser, à ces moments donc, matines, primes..., rendons louanges au Créateur et levons-nous la nuit pour le confesser».

Nous voyons que la règle de Saint Benoît demandait la connaissance de l'heure de minuit, ce qui nécessitait l'emploi de cadrans lunaires ou de clepsydres. Toujours est-il qu'au VI° siècle l'office quotidien s'établit dans tous les monastères bénédictins et publiquement à Rome à St-Pierre. Au VIII° siècle les papes fondèrent même des monastères pour assurer l'office divin auprès des basiliques romaines. C'est un peu avant, en 604, que le pape Sabinien édicte ut horae diei per ecclesias pulsarent; l'indication publique de l'heure, dont les coups étaient sonnés, passe officiellement par ce fait, de l'autorité civile, entre les mains de l'autorité ecclésiastique.

Dans le liber Pontificalis, Grégoire III (731-741) impose à tous les monastères d'Europe et d'Afrique l'usage romain de la récitation de l'office faite à St-Pierre. Les contrées les plus lointaines conquises à la beauté liturgique de St-Pierre adoptent l'office romain. Les Anglo-Saxons, les Germains, les Francs, envoient des chantres à Rome pour les former au chant grégorien. Les disciples deviennent maîtres à leur tour et créent en Grande-Bretagne, en Germanie et en Gaule des scolae cantorum. Sous Pépin et Charlemagne le mouvement devient général. Il fallait donc faire appel aux cadrans solaires pour indiquer les divers moments des offices.

C'est de cette époque que datent les cadrans que nous nommerons canoniaux puisqu'ils indiquent les cinq heures canoniales. Le jour est alors divisé en quatre parties principales égales, de trois heures chacune, suivant la mode romaine.

Ce sont essentiellement les bénédictins qui ont tracé ces cadrans; il y en a un certain nombre en Grande-Bretagne qui correspondent à cette période florissante des écoles monastiques de Wearmouth et de Jarrow. Dans le comté de Hampshire, sur le mur Sud de l'église de Corhampton, se trouve un cadran simple à quatre divisions qui aurait été établi par Saint Wilfrid. On en voit d'autres à Warnford et à l'église St-Michel de Winchester. Ils se composent d'un cercle dont la moitié inférieure est divisée en quatre secteurs. Au centre du cercle se trouvait scellé le gnomon. D'autres épures du même genre sont signalées sur la tour saxonne de Barnack (Northamptonshire) à Swillington et à Old Byland (Yorkshire).

Bewcastle (Cumberland) possède un obélisque qui comporte à sa partie supérieure, côté Sud, un cadran solaire dont les divisions sont presque effacées. Ce monument daterait de 660 environ et aurait été élevé par Aelfrid, fils d'Aswin, roi de Northumbrie.

Au-dessus de la porte Sud de l'église de Bishopstone (Sussex) est tracé un cadran d'excellente facture qui témoigne d'un sculpteur habile.


Dessin A. Glory
Cadran canonial de Bishopstone, Angleterre, X° siècle.
The Archeol. Journal 1854, p. 60.

Les douze heures sont marquées par 13 rayons très effilés vers le centre; ceux des cinq heures canoniales, de trois en trois heures, sont prolongés à la périphérie et sont ornementés de façon à leur donner l'aspect de dagues avec garde, fusée et pommeau. Il est certain que le caractère de ce cadran dénote une époque très reculée, mais nous ne pensons pas qu'il puisse remonter au delà du X° siècle.

Un autre cadran, qui marque un progrès sur les précédents, se trouve contre l'église d'Edstone (Yorkshire); c'est un cadran vertical semi-circulaire avec une inscription saxonne: Lothan me fit, et au-dessus (H)OR (O)LOGIU(M) (V)IA TORUM. Les divisions de ce cadran ne sont plus tracées au compas à des distances régulières, mais empiriquement d'après le soleil, de façon à donner des intervalles de durée égale. En effet les cadrans verticaux à style perpendiculaire ne pouvaient pas donner un résultat précis. Ils étaient théoriquement faux; ce n'est que vers la fin du XV° siècle que l'on découvrit le principe du style dirigé vers le pôle Nord et incliné à la latitude du lieu. Lothan semble s'être aperçu de cette erreur séculaire et avoir essayé de tracer un cadran plus exact. Les croisillons qui traversent les lignes horaires sont un repère pour reconnaitre à première vue les heures canoniales; ce cadran peut dater du XI° siècle.

À côté d'Edstone, à Kirkdale, on voit un cadran sur le porche Sud de l'église. Il est suivi d'une inscription saxonne qui mentionne l'achat de cette église à l'époque d'Edouard le Confesseur, c'est-à-dire au XI° siècle.

En Irlande les cadrans canoniaux de cette première époque sont élevés sur des cippes ou des stèles assez hautes. Le plus caractéristique est celui d'Irishcalta qui mesure l,52 mètre de haut sur 0,38 mètre de large. Ce cadran, qui pourrait dater du VIII° siècle, est des plus simples: une demi-circonférence partagée en quatre secteurs et c'est tout. Il a servi à régler les offices d'un monastère bénédictin, qui était bâti à cet endroit.

Tous ces cadrans possèdent un orifice de diamètre considérable pour recevoir le pied du style qui devait, pour le remplir, avoir une base très large. Ce détail nous fait conclure qu'il était en bois dur, les métaux étant alors des matériaux plutôt précieux. Afin de donner une ombre nette, le sommet du style devait être pointu, ce qui lui donnait une forme conique.

4. Que se passait-il à cette époque en Orient?

Sans entrer dans les détails, jetons un rapide coup d'oeil sur ce qui se passait à cette époque en Orient. Avec l'effondrement de l'Empire Romain et l'innovation de Dioclétien qui institue deux augustes et deux césars, la scission entre l'Orient et l'Occident s'accentue de jour en jour et chaque partie tend à vivre d'une manière autonome.

Les Grecs et les Alexandrins qui avaient construit de nombreux cadrans sphériques les léguaient au monde chrétien et aux moines de Syrie qui, à leur tour, devaient en perpétuer l'usage. En 1903, à Bersabée en Palestine, on mit à jour plusieurs stèles funéraires chrétiennes du VI° siècle. On découvrit aussi un bloc calcaire de 28 x 31 cm dans lequel était sculpté un scaphé avec toutes ses lignes horaires curvilignes.

Dessin A. Glory
Cadran solaire syriaque à scaphé, III° siècle.
Rev. Bibl. 1903, p.43.

Les courbes zodiacales que possèdent la plupart des scaphés grecs manquent. Sur la face sud du bloc sont gravés une croix et les chiffres grecs ρ et σ signifiant 3 et 4. Ces chiffres n'indiquent ni les heures, ni la latitude de l'endroit pour laquelle il a été construit, Gaza étant à 31° de latitude Nord. Du reste on ne marquait jamais la latitude sur les cadrans. Mais ce chiffre, en ajoutant les 199 ans de l'ère Eleuthéropolitaine, donne la date de l'an 233 ap. J.-C. époque de Septime Sévère. En effet, dans les mêmes fouilles, on a trouvé l'épitaphe grecque de Kaïoumos sur laquelle il est dit: «Il mourut le 16 du mois de Daïsos en la 6° indiction de l'an 344 selon (le comput) des Eleuthéropolitains». Comme on était encore en pleine période de persécutions, on ne peut attribuer à cet instrument un usage public. Tout comme le scaphé de Bettwiller, conservé au musée de Strasbourg, il devait servir d'ornement à un jardin privé d'un habitant de Gaza.

Avec les monastères qui se fondent nombreux sous l'impulsion de Saint Basile, nous devons trouver la même préoccupation qu'en Occident, d'avoir des cadrans qui indiquent les heures canoniales.

Sur le mur Sud de l'église qui appartenait au monastère d'Orchomène en Béotie, on peut voir un type de ces cadrans verticaux à style perpendiculaire, fort bien conservé, remontant à la seconde moitié du IX° siècle.
Il est construit sur le modèle des cadrans canoniaux avec cette particularité qu'il possède une division horaire asymétrique de 6 heures du matin à 5 heures du soir. Les lignes sculptées en relief, sont les rayons d'une couronne qui comporte entre ses deux demi-cercles le quantième des heures en lettres grecques fort gracieuses; deux paons, symbole de Junon, fille de Saturne (Chronos), lui-même fils d'Uranus, encadrent le cadran à droite et à gauche. Nous n'avons trouvé aucune raison satisfaisante pour expliquer le manque d'une heure au cadran. Si on relève la mesure d'angle de chaque section horaire, on voit que le géomètre leur a donné 16° au lieu de 15°, ce qui pourrait, peut-être, indiquer que cette division a été voulue, dûe à une orientation inexacte du mur de cette église.

5. La Renaissance Carolingienne

La science accumulée à York et à Wearmouth ne pouvait rester confinée dans les monastères bénédictins britanniques. Alcuinus Flaccus Albinus, leur meilleur élève, sur les instances de Charlemagne qu'il vit à Parme en 781, se fixa définitivement à la cour francque. En 793 il demeure à l'abbaye de St-Martin de Tours où il meurt en 804.

Ami et conseiller de Charlemagne, il répand la science qu'il détient de Bède le Vénérable en la formulant en des expressions claires et précises. Ministre de l'Instruction Publique, il instaure définitivement à l'Académie Palatine, qui groupe autour de l'Empereur et de sa famille une quantité considérable de savants, la division des arts classiques au moyen âge en trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et en quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie).

À travers tout le pays les écoles cathédrales surgissent nombreuses à Paris, à Lyon sous Leirade, à Orléans sous Théodulphe, à Reims sous Ebbon, à Metz, à Verdun et ailleurs. Des écoles de monastères, ouvertes aux laïcs et aux clercs se fondent à Tours, à St-Denis, à St-Riquer (Somme), à St-Wandril (Seine); enfin beaucoup de ces abbayes s'annexent des collèges qui distribuent la science au peuple. On y enseigne le trivium et le quadrivium, tout ce qu'avaient écrit Alcuin, Béde, Isidore de Séville.

Les arts libéraux sont désormais sauvés de la tourmente, ils vont s'abriter et s'épanouir dans les écoles épiscopales d'Angers, d'Angoulême, du Bec, de Chartres, de Dijon, de Metz et d'une foule d'autres encore, encouragées par le pape Eugène II et les conciles provinciaux.

C'est alors qu'apparaît le siècle de fer, le plus triste du moyen âge. Les invasions des Normands, pillant abbayes, cathédrales et monastères coïncident avec la dissolution de l'empire carolingien.

C'est pendant cette période qu'en un autre point du globe, les sciences astronomiques reçoivent un nouveau regain de vitalité.

En 636, les Arabes, à la bataille de Yarmouk, soumettent définitivement la Syrie. Pendant une période de quarante ans les nouveaux maîtres vont accorder une ère de tranquillité et de paix. C'est durant cette trêve et encore sous les Abassides de 750 à 930 que les musulmans ont voulu recueillir dans leur langue propre, toute la science universelle qui était en dépôt dans les monastères syriens. Nous possédons encore les lettres des Califes Al-Manzour et Al-Mamoun qui invitent les savants moines syriens Al-Bahtiesou, Honeïn, Ishak et Al-Abadi à traduire en arabe les ouvrages grecs et syriaques qui traitent de philosophie, de médecine, de chimie, de mathématique, de géométrie et de trigonométrie, d'astronomie, de mécanique et d'astrologie. C'est ainsi que les oeuvres de Platon et d'Aristote, les livres de médecine d'Hippocrate, la chimie et la physique des Grecs sont traduits en arabe.

En physique les Arabes reçoivent des Grecs un traité sur l'optique, la réflexion, la réfraction et la diffraction des rayons lumineux. Les mathématiques d'Euclide ne sont pas oubliées et le savant Al-Houarzimi, puisant dans les sources hindoues, persanes et grecques, invente les logarithmes. Ishak et Al-Abadi traduisent la géométrie et la trigonométrie des Hellènes, sciences qui occupent plusieurs savants arabes de l'époque, entre autres Abou-Masar-Albalhi. Ce même calculateur écrit un livre Madhal ou Introduction à l'Astronomie. Les Arabes ont, les premiers, traité l'astronomie par la méthode inductive et corrigé les tables qui notent le mouvement de la lune. Ils croient avec Ptolémée que la terre est le centre du monde et lui donnent une forme sphérique.

Les plus anciens auteurs arabes conservés qui traitent de la gnomonique sont Al-Battani (+ 929) et son contemporain Tabit-Ben-Qorra.

À partir de 970, le Califat passe de Bagdad en Egypte et de là en Andalousie. C'est à la suite de cette conquête politique que les sciences arabes issues des monastères syriens passent d'Afrique en Europe où elles vont exercer sur l'esprit humain une si grande influence.

Pendant ce temps l'Eglise n'ayant, par suite des circonstances politiques d'alors, pu s'épanouir intellectuellement, attendait l'apaisement et la paix, pour s'occuper plus spécialement des sciences exactes. Les conquérants arabes déclenchèrent le mouvement de reprise. Les moines d'Occident ne firent donc que reprendre un bien qui était sorti pendant trois siècles du patrimoine intellectuel de la civilisation chrétienne.

Gerbert fut le premier à prendre contact à Barcelone avec les nouveaux maîtres arabes. Ecolâtre à Reims, il devient pape sous le nom de Sylvestre II (999 à 1003). Il compose une géométrie et une arithmétique Regula de abaco computi et introduit le système décimal par l'invention du zéro; il fut en outre le restaurateur des études. Un chroniqueur signale par les termes suivants qu'il inventa un horologium. «Gerbertus in Magadaburg oralogium fecit, illud recte constituens considerata per fistulam quadam stella nautarum duce». Ce texte mal interprété a valu à tort pendant des siècles à Gerbert le titre d'inventeur de l'horloge mécanique, invention qu'on ne saurait dater avant l'extrême fin du XIII° siècle. Toute horloge dite mécanique avant cette époque n'est qu'une clepsydre actionnant des roues d'engrenages et autres organes mécaniques, mais à échappement à eau; les horloges mécaniques dans le sens moderne du terme sont des horloges à échappement mécanique.

C'est alors que se place un savant astronome hors ligne, Hermann le Perclus, dont les oeuvres gnomoniques, nous étant parvenues en partie seulement, vont nous éclairer sur les progrès énormes accomplis en trois siècles par les sciences exactes. Comme cet auteur est généralement passé sous silence, nous ferons l'inventaire du trésor scientifique qu'il nous a légué. En analysant rapidement son oeuvre, nous mettrons à jour toutes les connaissances astronomiques en cours aux XI° et XII° siècles, qui sont de nature à modifier notre jugement, faussé par la perte presque intégrale de la littérature contemporaine spéciale à la gnomonique de cette époque.

Hermann le Perclus, fils de Wolfrad, comte de Veringen, naquit le 18 juin 1013. Malheureusement, dès son plus jeune âge, il fut affligé de paralysie infantile qui atteignit tous ses membres. Dès l'âge de 7 ans ses parents le confièrent au monastère bénédictin d'Augiensis Divitis, Augia-la-Riche, aujourd'hui Reichenau en République Tchèque à 31 km de Hradce-Kralové (Königgrätz). Sous la direction de ces moines savants, il apprit très vite, en plus du latin et de l'hébreu, les langues grecque et arabe, qu'il parlait aussi familièrement que la sienne propre. Ses historiens nous apprennent qu'en astronomie, en géométrie et en mathématiques, il fut le savant le plus considérable de son époque. Il s'adonne avec passion à l'étude aride du comput. Il jongle avec les chiffres, se joue des règles et des formules qu'il énonce d'une façon claire. Il donne sur la lune des principes qu'il avait longtemps expérimentés, d'après lesquels il connaissait où, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, le soleil lui envoyait sa lumière; il invente même des formules pour trouver des éclipses lunaires.

En géométrie il traduit tous ses raisonnements en figures ingénieuses et méthodiques. Enfin il passe du domaine spéculatif au domaine pratique en construisant des instruments mécaniques d'horlogerie et de musique, in horologicis et musicis instrum et mechanicis nulli non par erat componendis, qui font l'étonnement de tous. C'est muni de toutes ces notions qu'il aborda l'étude de la gnomonique

À cette époque gnomonique et astronomie étaient choses semblables. La grande préoccupation de ce savant est d'étudier l'astrolabe, instrument astronomique dont l'invention remonte à Hipparque. Il en donne la description complète et détaillée, ce qui lui permet d'établir avec soin les calculs très précis des horloges suivant n'importe quelle latitude, et tout ce qui les concerne, «...et certissimas horologiorium quorumlibet climatum rationes, et quaelibet ad hrec pertinentia in industrius discriminare nititur». Mais surtout l'astrolabe lui permet de trouver le retour périodique de la révolution d'une sphère (sphericae volubilatatis), le lever et le coucher précis de tous les astres à chaque heure, combien de décans (dizaine de degrés), ou quelle partie de tout signe zodiacal apparaît à son lever ou à son coucher, le mouvement des astres à travers les immenses régions du ciel, la situation des constellations du zodiaque, les degrés et la hauteur que le soleil parcourt en un jour et en un mois (c'est-à-dire la mesure en degrés de son mouvement apparent journalier et de ses courbes zodiacales), combien il parcourt de stades de l'orbite terrestre, et la hauteur des étoiles fixes.» Cet instrument sert encore à «apprendre les heures précises des jours et des des nuits, réelles ou fictives, avec leur croissance et décroissances à trouver le début des mois, les changements d'horloges et des latitudes à connaître les canons de Ptolémée et d'autres encore en très grand nombre qu'il est superflu de présenter ici...» Il se flatte en plusieurs endroits de donner des formules pour fabriquer toutes sortes d'horloges (diversa poteris fabricare horologia) pour aider à faire disparaître les stériles fabricants de fausses horloges menteurs qui devaient pulluler dans le peuple (...ad evacuanda et irrita faecienda falsidica quorumdam pseudo horologia...).

Ses instruments de calcul et de géométrie sont, en plus de l'astrolabe, le compas, la règle plate à dessin, le rapporteur et l'alidade. Cette alidade qui nous sert aujourd'hui pour le calcul des angles, il la décrit comme suit :

«Alhidada, id est quadam regula cum duabus pinnis erectis, ad rectum lineam perforatis», espèce de règle composée de deux pinnules dressés et perforées en une ligne droite. Cet instrument jouait un grand rôle dans la recherche des heures et permettait de calculer la hauteur du soleil en degrés depuis l'horizon jusqu'au zénith et, par là, de trouver «sans aucun calcul ambigu ou douteux toutes les heures du jour, soit en été soit en hiver». Il décrit la méthode avec détail. Cette alidade nous rappelle de façon frappante le horologium à fistule de Gerbert.

Un autre moyen était encore à la disposition de Hermann, celui du quadrant. De distributione quadrantis ita ut certas dei horas possis invenire; tel est le titre d'un chapitre. Suit une longue description de ce quart de cercle sur lequel sont tracées les heures et les espaces des mois. En déplaçant plus ou moins l'alidade, et en tirant maintes perpendiculaires qui tenaient compte de la latitude et du signe du zodiaque, l'opérateur parvenait à découvrir l'heure qu'il était environ un quart d'heure auparavant. Evidemment, toutes ces minuties géométriques étaient réservées aux savants et n'atteignaient pas le peuple, mais elles démontrent à quel degré de culture des sciences exactes étaient arrivés les moines du moyen âge.

Hermann considère que les cadrans canoniaux ou équinoxiaux sont une aberration astronomique, puisque, dit-il, ils ne sont exacts au point de vue astronomique qu'à l'époque des équinoxes. La méthode de les construire était simple: «Si vous voulez savoir combien il y a d'heures équinoxiales dans le cercle complet du zodiaque qui comprend 360 degrés, divisez la moitié de ce nombre, c'est-à-dire 180 degrés, par les 12 heures équinoxiales, de façon à attribuer 15 degrés à chaque heure.... Si vous voulez faire la même opération à l'autre moitié, vous en assignerez autant, puisque 15 fois 24 font 360. C'est ainsi qu'en une fois, après avoir parcouru toute la sphère en un jour et une nuit on trouve les 24 heures.»

Enfin, et c'est la partie de son ouvrage qui mérite le plus d'admiration, il construit lui-même, et calcule avec une précision remarquable une petite horloge de voyage simple et pratique. Car jusqu'ici Hermann a raisonné sur les chiffres et combiné diverses données astronomiques sans nous donner une horloge que pourrait employer couramment le peuple. Le chapitre que nous résumons s'intitule: Demanstratio camponendi cum convertibili sciothero horolagici viatorum. instrumenti (démonstration pour construire une horloge de voyage munie d'un style mobile). «On a construit, dit-il, une horloge de voyage, petite et simple ayant la forme d'un poteau ou d'un cylindre d'une grosseur uniforme, suspendue transversalement par le sommet et attachée perpendiculairement, qui possède un style pouvant faire le tour». Puis suit la description détaillée de l'appareil avec toute la précision désirée. Il en donne la construction géométrique, insère des croquis et des tables de chiffres trouvés à l'aide de l'alidade. Pour reconstituer l'instrument et son diagramme, il suffira de suivre sa pensée et d'interpréter son texte en corrigeant les erreurs que les copistes y ont introduites. Le tracé du diagramme est celui de la figure suivante.


Dessin A. Glory
Reconstitution, d'après des chiffres d'Herrmann au XI° siècle, du diagramme pour la horologium viatorum à la latitude de 48°; un style de 2 cm donne un instrument de 8 à 10 cm de haut.

À chaque ordonnée correspond une paire de mois, et le 15 de ce groupe mensuel, puisque les signes du zodiaque se mettaient au milieu des mois. Pour placer ces différents mois et les signes correspondants, nous avons pris pour point de départ les équinoxes auxquelles il attribue les mêmes signes (Bélier-Balance), ce qui est exact (21 mars, 21 septembre) dans plusieurs autres passages du traité de l'Astrolabe. L'ordre des mois et des signes sera donc le suivant :

décembre
janvier
verseau
février
poissons
mars
capricorne
novembre
sagittaire
octobre
scorpion
septembre

bélier
avril
taureau
mai
gémeaux
juin
balance
août
vierge
juillet
lion
cancer

Cette disposition est corroborée par les zodiaques sculptés sur nos églises romanes de Fenioux (Charente-Inférieure), Civray (Vienne) et les cathédrales de Vézelay et d'Autun. Le Cancer et le Lion voisinent côte à côte à la clef de l'Ogive et départagent ainsi la montée et la descente solaire. Cette suite autrement inexplicable provient de celle des signes sur les montres solaires fortement répandues au XII° siècle, puisque Honorius d'Autun les mentionne.

Cet instrument était de métal ou de bois, précise Bède le Vénérable dans un passage sur la manière de former une horloge. Comme Hermann emploie le mot pali (poteau) pour le désigner, il paraît bien penser à un cylindre de bois qu'on peut croire être de chêne. Deux horloges du même genre au Musée des Arts Décoratifs de la Ville de Strasbourg d'époque plus récente, sont en ivoire et en bois. Sa hauteur était celle que donne Bède: longitudo namque quinque digitorum creditur sufficiens esse plus minusve. Un doigt romain valait un seizième de pied, ce qui produit un instrument de 10 cm de haut.


Dessin A. Glory
Reconstitution de l'horloge de voyage d'Hermann le Perclus. vers 1040.

Notre reconstitution de cet instrument est empruntée au texte; le style, muni probablement d'une bague, doit tourner autour du cylindre (circumvertibilem habet sciotherum) sans qu'aucun mot ne fasse soupçonner que le sommet soit également mobile, le tout étant suspendu (suspensum in summitate) par le sommet à la manière d'une breloque (instrumenti pendentis). La décoration qui est habituelle pour tous les objets anciens, même scientifiques, doit son inspiration aux motifs des divers ustensiles de ce temps conservés dans nos musées..

On s'imagine aisément, vers 1040, un voyageur ou un moine pèlerin en route vers un monastère hospitalier, détachant sa montre de la cordelière de laine où elle était suspendue ou la tirant de son gousset à n'importe quel moment du jour et cherchant à savoir l'heure. Disciple d'Hermann, il se rappelle encore ses conseils «une fois que vous avez amené le style à la ligne du présent mois ou signe, suspendez cette horloge en face des rayons solaires; et lorsque l'extrémité de l'ombre du style aura touché l'heure, ne doutez pas que c'est l'heure présente».

On pourrait se demander quelle était la précision de cet instrument et du diagramme. On peut dire que son calcul est très exact et qu'un diagramme actuel ne donnerait pas des courbes sensiblement différentes.

Nous en avons fait nous-même l'expérience. Il a été calculé pour la latitude de 48° (celle de Strasbourg et de Paris). Cette horloge servait aussi à mesurer par la méthode des triangles semblables la hauteur de n'importe quel monument, tour ou mur, avec le style qui envoyait une ombre sur un treizième intervalle que nous avons rejeté à gauche du diagramme.

Sans doute cet instrument a son histoire. Où a-t-il pris naissance? Béde le Vénérable (735), de ses côtes anglaises, le présente comme un objet que sa recette va désormais rendre populaire; tout le monde pourra confectionner un horologium de métal ou de bois, dit-il en substance, de forme ronde, avec six côtés sur lesquels sont marqués par groupes de deux mois, l'ordre des heures de toute l'année... Mais cet instrument a déjà cours puisqu'il invoque l'autorité de la tradition pour lui fixer une hauteur. D'ailleurs il ne mentionne pas les signes du zodiaque, mais les six intervalles réservés aux paires de mois, ce qui dénote une forme plus simpliste, se rapprochant des montres romaines dont elles sont les cousines (montre de Portici). Cassiodore en serait-il l'inventeur, lui qui s'extasie devant les instruments horaires appropriés aux régions climatiques (latitudes)? Vitruve, sans d'ailleurs nous en donner la description, parle dans son énumération des viatoria pensile ou pendentifs de voyage et cite le προς παν χλιμα ou montres à l'usage de toutes les latitudes géographiques. Parlant de la clepsydre de Ctesibius, il appelle les cadrans solaires portatifs cadrans verticaux et portatifs à cylindre. Les montres d'Athènes surnommées heliotropes sont similaires à celle du Musée de Metz et n'ont rien à voir ici. Une découverte archéologique peut seule donner la réponse. En attendant, on peut croire à leur apparition dans les monastères durant le VII°, à la rigueur à la fin du VI° siècles. On ne peut dire que les Arabes en soient les auteurs. Hermann qui est si fier de parler arabe, et de nous dire que pour tel traité de l'Astrolabe il ne fait que les plagier, ne fait même pas allusion à eux pour ce qui nous concerne. Aux XII° et XIII° siècles ces petites montres commodes étaient répandues dans toutes les provinces, puisque Honorius d'Autun, les supposant connues de tous, ne mentionne que la mesure du troisième intervalle, pour apporter un chiffrage bien plus simple que celui d'Hermann,

Ce petit instrument rendait aux gens de l'époque des services multiples. Sa construction assez facile, son peu de fragilité, son exiguïté le rendait d'un emploi pratique. Tout le monde devait en porter un en voyage, d'autant plus que l'heure était relativement précise et se lisait fort bien. Il est curieux de constater que ces mêmes montres ont été en usage jusqu'au siècle dernier chez les pâtres basques et landais. Le tableau d'Hermann aurait pu leur servir de modèle.

L'horologium viatorum a été calculé par Hermann pour une latitude de 48°, c'est-à-dire à peu près celle de Strasbourg et de Paris. Mais alors le problème devient de plus en plus complexe. Si les astronomes savaient calculer la latitude du lieu, ils ont cependant ignoré l'inclinaison du style dans les cadrans solaires selon l'angle de la latitude du lieu, c'est à dire orienté vers le pôle Nord stellaire. Ce n'est qu'au XV° siècle qu'apparaissent les premiers cadrans à style incliné. Avait-on la vraie notion de la latitude? Comment la calculait-on? et comment s'en servait-on pour les horloges?

Isidore de Séville nous parle des sept climata caeli, «qui sont comme sept lignes commençant en Orient et se terminant en Occident, sous lesquelles les moeurs des hommes apparaissent dissemblables, et les animaux particulièrement diversifiés». Voilà pour le VII° siècle. Avec Bède la notion s'approfondit et se précise. «Il faut savoir que le climat qui se trouve au milieu de la zone torride a une telle situation que l'équinoxe dure toujours.., il s'approche d'autant plus du Nord que ses degrés sont élevés et qu'ils s'abaissent du Sud, et cela selon les divers climata ou latitudes (inclinatones)». Pour Bède, la latitude est une région de la planisphère aux limites imprécises dont l'espace sur le méridien comprend plusieurs degrés. Au XI° siècle Hermann en donne une description détaillée, avec toutes les villes comprises dans chaque région que nous appellerons climatiques. Nous en extrayons ce qui concerne notre latitude: «La septième région climatique, dit-il, commence d'abord en face du Septentrion (Nord) depuis l'océan oriental (océan pacifique) et comprend l'Albanie (42° à 40°), la Thrace, les champs de Smyrne (35° à 40°), traverse le Pont-Euxin (Mer Noire 45° à 40°) et la mer Egée (37° à 40°). Là, elle renferme Constantinople la Grande, des parties de la Grèce, et vis-à-vis du Sud une partie de l'Arcadie (37°) et toute la Thessalie (39°). Vers le Nord, elle embrasse la Dacie (Moldavie et Malachie actuelles, 48°) pays barbare, une partie de la Germanie majeure, l'Angleterre (50° à 54°), l'Ecosse (56° à 58°), la terre anglaise et les Gaules (44° à 50°). Puis s'étendant jusqu'à la basilique de Saint-Jacques apôtre, c'est à l'océan occidental (Océan Atlantique) que cette région climatique se termine». Quelle que soit l'idée que les géographes se soient faite de la situation des pays d'alors, que l'on considérait en général plus étendus de l'Est à l'Ouest que du Sud au Nord, il n'en est pas moins vrai que dans la description des sept régions climatiques, la latitude est très élastique et sommaire, et qu'elle diffère totalement de la conception moderne si précise.

Cependant Hermann nous dit: «Pour connaître comment changent les régions climatiques et savoir celle dans laquelle vous êtes, il faut que vous sachiez qu'en raison de la situation de la terre, le méridien ne se trouve pas être le même partout, et qu'en conséquence les horloges ne sont plus les mêmes. Car ces horloges changent selon la position de la terre et les distinctions des régions climatiques [sunt enim secundum terrae positionem et discretiones climatum mutanda horologia]. Ptolémée et Erathostène du reste ont traité assez clairement de ces variations. Marcianus aussi, a non seulement bien exposé les variations des régions climatiques, mais il a disserté sur la position de chaque méridien, sur la hauteur du soleil et sur les heures équinoxiales. Il n'est pas inutile de rappeler leur savoir et celui des Arabes. Avec l'aide de ce traité vous pourrez, vous aussi, connaître la distinction des régions climatiques et les variations des horloges. Vous cherchez d'abord dans quel climat vous êtes, et de quelle horloge vous devez vous servir pour chacun de ces lieux, au mois de mars, quand le soleil se trouve dans le premier degré du Bélier, et au mois de septembre quand il est au premier degré de la Balance, époques où les jours de ces mois sont égaux.

Ce texte d'Hermann le Perclus nous prouve qu'aux XI° et XII° siècles, connaissait des horloges de poche de différentes formes calculées les astronomes spécialement pour une latitude donnée. Comme il y sept groupes de latitude, il y avait donc sept diagrammes d'horloges. Ces latitudes nous sont énumérées par Hermann; il indique comment on les trouve. Elles se suivent d'après les variations du plus long de l'année qui est de 13 heures pour le 1° climat, de 13 heures 30' le second, et progressant ainsi de 3° en 3° minutes jusqu'au 7° climat dont le jour le plus long a une durée de 16 heures. Il en résulte les latitudes suivantes:

15°
1° climat
latitude
15°
20' plus long jour
13
heures équinoxiales
00'
15°+ 8 = 23°
2° climat
"
23°
15'
"
13
"
30'
23° + 7 = 30°
3° climat
"
30°
22'
"
14
"
00'
30° + 6 = 36°
4° climat
"
36°
09'
"
14
"
30'
36° + 5 = 41°
5° climat
"
41°
66'
"
15
"
00'
41° + 4 = 45°
6° climat
"
45°
51'
"
15
"
30'
45° + 3 = 48°
7° climat
"
48°
32'
"
16
"
00'

Ces chiffres sont sensiblement les mêmes que ceux de l'Almageste, de la syntaxis mathematica de Claudius Ptolémée, traduite en en 827. On voit d'après ces considérations que les gnomonistes du XI° siècle connaissaient la latitude, en avaient une bonne notion, et la calculer très exactement. Et cela, afin de pouvoir réciter leur office avec exactitude, soit le jour ou la nuit. Hermann insiste sur ce point en plusieurs endroits, notamment dans celui-ci: «Vous devez connaître, sans aucun calcul ambigu ou douteux, chaque heure véritable de journée, que vous soyez en été ou en hiver. Ces recherches très dignes pour célébrer l'office des heures me paraissent excessivement utiles pour la science. Les cérémonies divines se succèdent toutes, alors, d'une façon plus agréable et plus bienséante lorsque, avec la plus grande révérence dûe aux heures, elles s'accomplissent convenablement sous la règle du Juste Juge qui ne veut être trompé par aucune ombre de changement [hoc dignissimum ad diurnum horarum celebrandum officium, et pernimium ad scientiam (mihi) videtur utile...]».

Mais si les moines étaient si avancés en astronomie, pourquoi sont-ils restés aux cadrans canoniaux dont ils connaissaient l'inexactitude?
La tradition était plus forte que la science.
Sans doute, ils étaient très avancés pour les horologia viatorum dont ils pouvaient calculer toutes les courbes selon les latitudes. Mais dans cet instrument le style reste perpendiculaire. Il en est de même pour le scaphé, et pour la méthode antique du pied que nous rappelle Honorius d'Autun. La gnomonique des cadrans à plan vertical restait à étudier. Il faudra attendre le XV° siècle pour trouver le style incliné selon la latitude du lieu. C'est alors que les cadrans verticaux recevront seulement leur dernier perfectionnement.

6. Les cadrans canoniaux de France et d'Alsace

La science gnomonique recueillie et léguée à la postérité par Bède, a survécu, en France, pendant de longs siècles grâce à la Renaissance Carolingienne. Les abbayes, les monastères, les églises romanes possédaient tous leur cadran solaire canonial qui réglait les offices et la vie publique du peuple.

Nous avons eu la bonne fortune de trouver un spécimen particulièrement intéressant sur la face Sud du contrefort du milieu du transept Sud de l'Eglise Notre-Dame-en-Vaux à Châlons-en-Champagne.


Cadran canonial à Châlons-en-Champagne, XII° siècle
http://pagesperso-orange.fr/cadrans-solaires/divers/canoniaux/canoniaux.html

Cette ancienne collégiale date, dans son état actuel, de la seconde moitié du XII° siècle; nous avons tout lieu de croire que ce cadran solaire remonte à la même époque. Il se trouve gravé dans la pierre, sans aucun effet de relief à environ cinq mètres du sol, tout juste sous une corniche ouvragée sur laquelle il empiète légèrement. Un cercle d'environ soixante centimètres de diamètre est partagé en deux parties égales par une ligne horizontale. La moitié inférieure est divisée en six sections horaires, que parcourait autrefois l'ombre du style. Ce dernier, sectionné aujourd'hui à ras du mur, était scellé dans du plomb, perpendiculairement à la surface murale, comme on peut encore le reconnaître distinctement. La moitié supérieure est occupée par la légende suivante en beaux caractères majuscules romans: SCVLPTOR PERPETUIS CERNENS DIC POLLEA THORIS.
Il s'agit là d'une interrogation sous forme de vers hexamètre qui peut se traduire ainsi: «Le sculpteur judicieux serait-il maître des heures s'égrenant sans fin, dis-nous?». Nous trouvons la réponse à cette question dans l'inscription circulaire, qui est également un vers hexamètre, couronnant le cadran solaire et serti dans un cercle entourant le tout: (V)MBRA FACIT CERTAS V(IRGA)E DUBIT INTIBVS HOR(AS) M(...)
«L'ombre de la tige rend certaines les heures à ceux qui doutent.» Le millésime qui occupe le sommet de la couronne est mutilé, seul le «M» subsiste; l'espace qui suit ne permet pas de loger plus de trois chiffres.
Ce cadran est également intéressant à un autre point. Etabli par tracé géométrique, il ne tient aucun compte de la déviation de la surface murale qui s'écarte de l'orientation Est-Ouest. Sur ce cadran, les indications de l'heure étaient donc objectivement fausses, et seulemant relativement justes en ce sens que les divisions marquaient des intervalles de deux en deux heures. Mais le début de la journée (matines) etait incorrect et l'heure de midi se trouvait fortement avancée.
Il faut croire que ce détail ne troublait guère les esprits du XII° et du XIII° siècles, car nous le trouvons ailleurs encore, essentiellement là, où, malgré les instructions ad meridiem inveniendum de Bède, les églises n'avaient pu être orientées correctement.
À Dijon, contre la tour de l'angle Sud-Ouest de l'Eglise Cathédrale St-Bénigne, construction terminée en 1288, nous avons vu, à environ dix mètres de hauteur, un cadran solaire formé d'un disque rond en pierre d'environ 60 cm de diamètre et de 15 cm d'épaisseur, fortement cônique sur la moitié de l'épaisseur arrière.
Photo Pju
Cathédrale St-Bénigne de Dijon

Ce disque est légèrement décliné dans le sens longitudinal du mur, pour corriger son orientation. La graduation est celle du cadran de Châlons. Aucune inscription ne l'agrémente; en revanche, il porte encore son style, apparemment original, d'environ deux centimètres d'épaisseur, avec un cône tronqué de quatre ou cinq centimètres comme pointe.

En Alsace, nous avons relevé plusieurs époques.

À Soultz, dans le Haut-Rhin, contre le premier contrefort de la nef de l'église, où se trouve aussi une méridienne du XIX° siècle, nous avons trouvé, à 4,50 mètres du sol, le tracé muet et laconique d'un demi-cercle divisé en six parties égales. Sa base mesure 70 centimètres. Le style n'existe plus Là encore nous pouvons situer ce cadran à la fin du XIII° siècle époque à laquelle remonte cette partie de l'église.

Un cas plutôt curieux et exceptionnel se trouve à Sigolsheim (Haut Rhin), sur la basilique romane du XII° siècle. Contre le côté Sud des pierres angulaires de la façade Ouest du portail qui nous est parvenu intacte, nous avons constaté la présence de deux cadrans solaires canoniaux superposés, à 2,80 mètres respectivement 3,50 mètres du sol.

Photo Pju
Cadrans solaires canoniaux jumelés à Sigolsheim.

Tous deux sont identiques, soigneusement tracés au compas. La mesure, minutieuse de leurs divisions n'a donné aucun indice par rapport à une distinction. Tous deux ont une base d'environ 51 centimètres; chacun possédait son style, dont l'emplacement est marqué par deux larges emplâtres de béton dénotant un éclatement de la pierre, endommagée sans doute au moment de l'enlèvement des styles.

Nous trouverons peut-être plus tard une explication pour la présence simultanée de ces deux cadrans superposés; en attendant nous nous trouvons devant une énigme.

D'un genre encore différent est un cadran solaire, dont nous avons relevé les dernières traces, presque effacées, à quatre mètres du sol, contre la sacristie romane de l'église de Pfaffenheim près de Rouffach (Haut-Rhin) construite vers la fin du XII° et au début du XIII° siècles.


Cadran solaire canonial à Pfaffenheim. XIII° siècle.

Ce cadran solaire, autant que son état actuel le laisse encore reconnaître, ne possédait pas la division habituelle; à droite de la ligne méridienne verticale, un angle de 45° était tracé, avec trois rayons intermédiaires le subdivisant en quatre parties égales. Le même tracé se répétait sur le côté gauche, sauf que le dernier rayon subdiviseur fait défaut. Nous nous expliquons l'absence de certaines subdivisions du soir par le fait que le soleil, se cachant derrière la crête des Vosges, ne pouvait plus y marquer son passage. Mais nous ne nous expliquons pas l'absence des lignes du matin, à moins que par un sentiment de symétrie, qui était la première règle des cadrans solaires du moyen âge, la partie «ante meridiem» de ce cadran, ait été calquée sur la partie «post meridiem».

Photo Pju
Partie romane de l'église de Pfaffenheim, XII° siècle.

En dessous de ce cadran, et sur une grande partie de la périphérie du choeur roman, se trouve à hauteur de bras d'homme une grande quantité d'entailles, assez profondes, dans la pierre; leur signification n'est pas connue, mais nous croyons pouvoir affirmer qu'il s'agit des traces laissées par les vignerons qui venaient y aiguiser leurs outils aratoires afin d'obtenir la bénédiction divine pour leur travail de culture.

Le cadran le plus complet que nous ayons trouvé en parcourant le pays d'église en église, est taillé contre la fameuse église romane St-Pierre et Paul, à Rosheim (Bas-Rhin), construite au XII° siècle.

Photo Pju
Eglise romane St-Pierre et Paul de Rosheim, XII° siècle.

La façade du transept Sud se compose de quatre plein-cintres; dans le premier vers le côté occidental, à environ 1 mètre du sol, se trouve gravé en lignes faibles, mais fines et très précises, un cadran solaire formé d'un cercle complet d'environ 51 cm de diamètre divisé avec soin en 24 secteurs égaux de 15° chacun. Les 24 points de division sont fortement accentués sur la périphérie au moyen d'un poinçon. Ce tracé nous rappelle vivement le texte d'Hermann enseignant le moyen d'établir un cadran complet de 24 heures.

Aucune trace n'existe plus du style; le centre se trouve au point de jonction de trois grosses pierres de taille, présentant des hachures décoratives de tailleurs de pierre, caractéristiques pour l'époque de la construction de l'église. Le creux laissé au centre du cadran par la disparition du style se prolonge dans la verticale vers le haut en une profonde fissure qui sépare les deux moellons supérieurs.

Il va de soi que les divisions de l'hémicycle du haut, qui sont celles de la nuit, ne possèdent aucune raison d'être. Celles du jour portent un double numérotage très ancien: d'abord un numérotage en chiffres romains mesurant à peine 7 mllimètres et devenus presque invisibles. Un second numérotage est formé par des traits barrant les rayons. Chaque rayon vecteur porte ainsi le nombre de traits qui correspond à l'heure qu'il indique. Ces traits sont, partout, en excédent d'une unité, mais des traces de retouche nous font douter que ce démarquage ait été manifestement faux dès son origine.

Détail curieux: nous avons remarqué contre la muraille de cette église les mêmes traces d'aiguisoirs que nous avons signalés sur l'église de Pfaffenheim.

M. Hans Haug nous signale sur les ruines de l'ancienne abbaye de Truttenhausen, au pied du Mont Ste Odile en Alsace,au pied du Mont Ste Odile en Alsace, contre le premier contrefort Sud du choeur datant du XIV° siècle, un cadran solaire, dont seuls la base et l'hémicycle sont gravés dans le grès. Les subdivisions étaient donc peintes. Un scellement de plomb atteste l'emplacement du style.

Malgré l'impulsion puissante donnée au XIII° siècle à l'expansion de l'astronomie, conséquence plus ou moins directe des croisades qui mirent l'Occident en contact plus intime avec l'Orient, la gnomonique en resta aux cadrans canoniaux qui donnaient la division horaire conforme aux besoins, et telle qu'elle était consacrée par l'usage malgré son imperfection dans le sens de précision de nos besoins modernes. Aussi aucun perfectionnement ne leur est appliqué, si ce n'est une plus grande perfection de facture et une présentation plus artistique. Ces humbles cadrans de pierre, avant de disparaître complètement, allaient recevoir un dernier hommage de la sculpture dans les cathédrales qui surgissent alors.

Le nouvel art gothique s'épanouit, et les églises deviennent des cathédrales. Sur ces monuments populaires, surnommés si justement «la Bible des Pauvres», on va tracer, dans la pierre, tout ce qui était utile à l 'homme de connaître: son histoire sainte, ses dogmes sacrés, ses sciences, ses arts, ses métiers. On ne pouvait oublier ces cadrans solaires qui avaient réglé pendant des siècles et réglait encore la vie du clergé et des profanes.

Tout le monde gnomonique connaît «l'Ange au Méridien» de la cathédrale de Chartres.


L'Ange au méridien de la cathédrale de Chartres
http://racines.traditions.free.fr/astros1n/index.htm

Cette cathédrale, admirable entre toutes, est ornée d'une profusion de statues formant plusieurs groupes de styles différents se succédant chronologiquement de 1050 à 1230. Dans cet espace nous croyons pouvoir situer «l'Ange au Méridien» autour de l'année 1200. D'une part, il se distingue nettement des statues fuselées du Portail des Rois, et d'autrepart, il ne respire pas encore le dégagement du maître de 1230.

Comme on a prétendu que cet ange a été créé pour un autre usage que celui du cadran solaire, et qu'il aurait été transféré à son emplacement actuel à une époque ultérieure à celle de sa creation, nous nous sommes rendus sur place pour examiner de près cette question.

Le résultat de notre petite enquête est nettement positif. L'«Ange au Méridien» est bien un ange, tel que le témoignent ses pieds nus; ses ailes sont sculptées indépendamment et fixées contre la paroi; l'humidité qui s'infiltre ainsi entre le mur et les ailes explique leur état de conservation lamentable; actuellement un gros morceau de l'aile droite est complètement fendillé et tombera en miettes sur le sol au premier coup de vent violent.
La facture de cette statue s'apparente à celle de deux ou trois autres; cependant sa conception est toute individuelle; son limbe est incliné en avant, différent de ceux des autres statues. Le dais est d'une seule pièce avec une grosse pierre du contrefort; de même le corbeau qui soutient l'ange est pris dans la masse d'un très gros moellon qui traverse une grande partie du contrefort.

Les bras de l'ange, serrés étroitement contre le thorax, sont conservés jusqu'en dessous du coude, où, revêtus d'un tricot, ils émergent de la tunique. Lorsqu'au XVI° siècle le cadran actuel a été substitué au cadran canonial, on a mutilé les avant-bras de l'ange, qui formaient corps avec la dalle en forme de disque ou de demi-cercle. Nous avons repéré, sous la grande dalle carrée actuelle, les échancrures taillées de façon aussi malhabile que barbare dans le corps de l'ange à la naissance des avant-bras, pour donner un appui à la nouvelle dalle, sans raison d'être d'ailleurs, car celle-ci, en raison de son importance, a dû être étayée par des supports en fer, scellés dans le contrefort.

Aucun indice précis ne nous permet de conclure à la forme exacte du cadran primitif.

Comme l'axe de la Cathédrale de Chartres est dirigé vers l'Orient du solstice d'été, l'ange au cadran solaire est décliné sur cette direction et se trouve posé en biais sur l'angle de son contrefort. Le maître d'oeuvre connaissait le moyen de repérer la direction Est-Ouest exacte. Nous pouvons donc affirmer que «l'Ange au Méridien» de Chartres a été composé pour cet endroit dans le but de tenir un cadran solaire.

La Cathédrale de Laon possède un sujet similaire; comme nous n'avons pu recevoir ni renseignement ni réponse des personnes auxquelles nous avons écrit à ce sujet, nous sommes également allés sur place pour l'examiner. Sur le flanc Sud de la nef se trouve le cloître des chanoines, bâti dans les premières années du XIII° siècle. À son angle Est, vers le dehors, est posée une statue d'ange de cette même époque, portant un cadran solaire moderne du XVII° siècle. Cet ange est abrité par un petit fronton surmonté d'une grosse pomme, sur laquelle repose un pigeon dont la tête, brisée, devait certainement être dirigée vers l'Est. Ce fronton est porté par deux guerriers en pose de combat; celui de droite s'abrite de son bouclier contre le soleil levant.


L'ange au cadran solaire de Laon 2)

Les ailes de l'ange sont dressées au-dessus de sa tête et s'entrecroisent. La tête est complètement brisée; il n'en subsiste plus que le limbe. Sous la dalle carrée du cadran du XVII° siècle se trouve encore un fragment du cadran solaire primitif qui semble avoir été semi-circulaire. D'après ce qui subsiste des bras, nous pouvons dire que la main droite de l'ange reposait sur le bord supérieur du cadran, alors que la main gauche le soutenait par le bas. La tunique de l'ange, coincée sur le côté gauche sous son bras, est d'un très beau travail sur les plis.
La console est complètement brisée.

Nous reproduisons également le cadran solaire d'Amiens, qui nous a été signalé, récemment, par M. Hans Haug.


L'ange au cadran solaire d'Amiens (1236)
http://wikipedia.org/wicki/Fichier:ND_Amiens_tour_sud_2.jpg

Le cadran proprement dit est taillé dans un bloc de pierre qui sert de socle à une statue d'ange; celle-ci n'est plus intacte, son buste a été restauré peu habilement. Aux pieds de l'ange est accroupi un homme, en miniature, pouvant représenter un moine aussi bien qu'un maître sculpteur, qui montre de la main gauche le cadran solaire et élève l'index de la droite vers le firmament. L'ensemble, situé sur le contrefort de la façade ouest, date de l'époque avant 1236.

Je me permets de présenter l'Ange de la cathédrale saint Etienne de Metz.

Photo Pju
Cathédrale Saint Etienne de Metz


Que les mânes d'André Glory et de Théodore Ungerer me pardonnent!

Le cadran solaire le plus beau et le mieux conservé de cette époque est inconstestablement celui de la cathédrale de Strasbourg. Avant d'en aborder la description nous devons jeter un coup d'oeil sur les éléments constructifs qui déterminent son emplacement, tellement cette statue et son ensemble décoratif sont intimement liés au plan et à l'architecture de l'édifice.

Le problème du contrefort Sud

La Cathédrale actuelle, de Strasbourg, est construite sur les fondations de la basilique romane de l'évêque Wernher de Habsbourg. Le plan de cet édifice. dépasse par ses dimensions ce que l'on est habitué à rencontrer dans les églises romanes du XI° siècle. Commencés vers 1015, les travaux furent achevés vers 1028. Vers la fin du XII° siècle, on commença la reconstruction du transept, nécessitée par les incendies successifs de la cathédrale caroligienne; elle fut terminée vers 1248.

La réunion de tous les éléments archéologiques fournis par les fouilles de différentes époques, l'étude des documents historiques et liturgiques contemporains, ont permis tout récemment, dans trois mémoires du plus grand intérêt publiés dans le Bulletin de la Société des Amis de la Cathédrale de Strasbourg, de préciser assez exactement les intentions des architectes de ces premiers temps. Derrière une façade à narthex et tour centrale, la nef se prolongeait jusque sur un grand transept, très vaste emplacement, devant permettre le déploiement de tout le faste voulu. Ce transept avait été couvert, par l'architecte de Wernher, d'une toiture charpentée; lors de sa reconstruction, vers 1200, on décida la construction de voûtes, ce qui nécessitait une consolidation judicieuse des murs existants par des contreforts soigneusement étudiés.

Sur le côté Nord, le plus ancien, là où aujourd'hui se trouve le portail Saint-Laurent, la poussée combinée longitudinale et transversale de la voûte à grande portée du transept fut amortie par deux contreforts massifs posés en biais dans la direction résultante supposée des lignes des forces. Ces contreforts s'écartent en éventail presque symétriquement; ils forment un grand trapèze de 14,90 mètres à leur naissance dans le mur du transept et de 18,40 mètres à leur point le plus écarté. Leur base avance de 6,70 mètres sur le parvis du transept; leur déviation de l'axe de symétrie est respectivement d'environ 13° et 16°10', soit un angle d'ouverture de 29°10' Leur sommet atteint la ceinture qui sert de base à la voûte et qui devait servir encore, peut-être, à porter une tour à édifier sur l'extrémité du transept Nord.

Lorsque ces deux contreforts, sur le côté Nord, se trouvaient achevés ou du moins dans un état d'exécution assez avancé, le maître d'oeuvre semble s'être rendu compte qu'il aurait eu avantage à leur donner plus de masse dans la partie supérieure où la poussée horizontale était la plus forte. Continuant son oeuvre sur le côté Sud, il modifia, ici, la silhouette de ses contreforts. Au lieu de les tracer d'une obliquité s'effilant en pointe vers le haut, il les disposa plus raides et put, de cette façon, leur donner plus de masse et plus de puissance résistive dans leur partie supérieure.

Une autre considération l'amena encore à changer le plan des fondations des deux contreforts Sud. En effet, contre l'angle Sud-Ouest du transept devait s'appuyer un bâtiment réservé à l'école des chantres ou à un autre usage indéterminé; il devait de plus construire un mur mitoyen entre ce bâtiment et le cloître. Ce cloître, en un vaste carré à un côté ouvert, embrassait le choeur de la cathédrale et rejoignait les deux transepts aux endroits où, aujourd'hui, se trouvent à l'intérieur le baptistère dans le transept Nord, et l'horloge astronomique dans le transept Sud.

Du fait de la présence de cette école des chantres adjacente au cloître, le maître d'oeuvre dut poser son contrefort oriental à angle droit; il le prolongea en un mur constructif de la dépendance projetée et y pratiqua des ouvertures pour des fenêtres que l'on voit encore derrière la statue d'Erwin de Steinbach, érigée au XIX° siècle.

Pour supporter la poussée transversale de la voûte du transept, il consolida également le mur Est, prévu seulement pour porter une charpente, en ajoutant des contreforts, dont le dernier se prolonge et formait le mur mitoyen entre le cloître et l'école des chantres.

Quant au contrefort occidental du transept Sud, rien n'empêchait l'architecte de le poser dans la résultante des lignes de force, similairement à ce qu'il avait fait pour les deux contreforts du transept Nord, c'est-à-dire avec une obliquité d'environ 15° sur l'axe du transept. Craignait-il de donner au parvis de ce transept un espace trop exigu, du fait que l'un des contreforts avait déjà reçu une position déterminée à 90° (exactement 88°)? Si telle eût été son appréhension, il aurait donné à l'angle formé par les deux contreforts la même ouverture qu'aux contreforts du transept Nord. Or, cet angle, au portail Saint-Laurent, mesure selon notre relevé 12°57' + 16° 13' = 29°10', alors qu'au Sud il est de 28°10' -2°10' = 26°. D'autre part, l'importance de la largeur du transept garantissait, même entre deux contreforts perpendiculaires, ou divergeant légèrement, un parvis assez large pour les besoins liturgiques et pour le sentiment esthétique architectural: car nous sommes encore en époque romane. Ce dernier sentiment devait, au contraire, plutôt se sentir froissé dans son besoin d'ordonnance, par la position en biais de ce contrefort. Une autre raison doit donc avoir guidé le maître d'oeuvre en agissant ainsi.




Plan des contreforts des transepts de la cathédrale de Strasbourg.

L'état actuel des fouilles permet d'affirmer qu'aucune construction d'église d'étendue importante n'a précédé au même emplacement l'édification de la cathédrale de Wernher. Ce que nous pouvons encore dire, c'est que son orientation était ordonnée par le tracé géométrique du castrum Argentoratum romain qui, lui, épousait la direction des cours d'eau de l'Ill et de la Bruche en cet endroit stratégique.

L'architecte de Wernher n'avait donc pas la possibilité topographique de poser sa cathédrale dans la direction Est-Ouest, tel que le demandaient en principe les règles liturgiques des églises chrétiennes. Connaissant la manière de repérer le Nord, il devait, dans son âme d'artiste, éprouver une contrariété de se voir obligé à construire sa cathédrale entachée d'une imperfection initiale. Lui, ou ses successeurs, virent-ils dans la possibilité de modifier l'orientation du contrefort occidental du transept Sud un moyen d'atténuer cette tare? Comme ce contrefort était celui qui, par l'usage, était consacré à recevoir le cadran solaire, eurent-ils l'idée de lui donner le caractère d'un pilier géodésique et de lui imprimer le sceau de leur propre science?

Toujours est-il que ce contrefort est, à une très légère déclinaison près, dirigé vers le Nord. La petite différence de 1,5° ne peut pas porter ombrage à l'intention effective de l'architecte, puisqu'elle échappait à ses moyens de mesure; Schwilgué lui-même, pour la pose de sa méridienne destinée au contrôle de la marche de son horloge astronomique avait mesuré une déclinaison de 28°30', alors qu'elle est de 29°41'. En admettant la même erreur de la part de l'architecte du XII° siècle, nous arrivons sensiblement à l'obliquité de 28°10' qu'il a prise comme base pour orienter son contrefort.

Ce n'est pas le dernier maître d'oeuvre de la cathédrale romane qui acheva la construction du contrefort qui nous occupe et commencé par lui. Il eut, vers 1230, un successeur de la nouvelle école gothique, que nous aimons à nommer «le maître de Chartres» en raison de la similitude manifeste de ses oeuvres avec certaines statues de cette autre cathédrale. Héritier du chantier en pleine activité de son prédécesseur, sous les ordres duquel il aurait apparemment travaillé pendant un certain temps, il ne tarda pas à greffer ses idées nouvelles sur ce qui se trouvait fait. Le transept Sud, autant à l'intérieur qu'à l'extérieur, porte plus que toute autre partie de la cathédrale les traces, parfois brutales, de changement de direction. Cependant le nouveau maître accepta sans réserve la solution, prévue par son prédécesseur pour le cadran solaire. Il lui conserva la place envisagée sur le front de ce contrefort «géodésique», immédiatement au-dessus de la corniche qui l'entoure et qui délimite l'étage inférieur de la façade du transept Sud. Il amplifia même le projet en s'inspirant de ce qu'il avait vu à Chartres. Tenant compte de l'inclémence du climat en Alsace, il édifia une guérite protectrice fronton triangulaire surmonté d'un fleuron et porté par deux colonnes dégagées. C'est là qu'il posa son Adolescent au Cadran Solaire.

L'adolescent au cadran solaire

Elle doit ensuite mettre en valeur l'importance documentaire de la statue du XIII° siècle posée en avant sur le contrefort gauche du portail Sud de la Cathédrale de Strasbourg et représentant un adolescent qui tient dans ses mains un cadran solaire canonial.

La statue juvénile qui tient dans ses mains le cadran canonial se place dignement et même, sous certains rapports, à titre équivalent à côté des plus belles oeuvres du «maître de Chartres» strasbourgeois. Il s'apparente étroitement aux statues de l'Ecclesia et de la Synagogue, et à celles des personnages du Pilier des Anges. La sérénité céleste de son visage, l'attitude noble et humble à la fois de toute sa personne, le savant plissage de son vêtement, la proportion parfaite, idéalisée, de son corps décèlent le ciseau d'un artiste de tout premier plan.

L'adolescent porte le cadran solaire de forme semi-circulaire en posant la main droite sur le rebord supérieur et en supportant la partie courbe de sa main gauche. Cette dernière retient également la tunique qui tombe de ce fait en gracieux plis. Ce geste, dû primitivement à une intention révérentielle et à une coutume liturgique de présentation d'évangiles et des objets du culte en recouvrant les doigts par la tunique, avait passé, de l'usage cultuel dans la mode profane.

Toute la statue est d'une conservation parfaite, y compris le cadran avec son style et ses divisions; ces dernières ont même cette particularité qu'elles ne divisent pas le demi-cercle inférieur en six parties égales, mais en secteurs établis apparemment empiriquement, afin de rendre le cadran plus juste sans qu'il puisse l'être parfaitement. Nous répétons que l'heure, avant le XV° siècle, était une chose relative, sans rigidité aucune pour le grand public.

Le style en fer semble bien être primitif. Grâce à un procédé d'écrouissage prolongé, il est de composition ferrique très pure et n'a de ce fait pas été attaqué par la rouille. Il est octogonal à son sommet et rond à sa base; le trou de scellement est carré.
Les chapiteaux qui portent le front sont de la même forme pure de première période gothique que les chapiteaux du portail du transept.

Le fleuron, à grosses bulbes, du guichet se poursuit, et porte sur son sommet une espèce d'ananas ou framboise géante, sur laquelle est assis un chien, la tête tournée vers l'Est; ce dernier semble guetter à l'horizon le moment du lever du soleil pour en avertir, par un aboiement, son maître dans la guérite.

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L'Adolescent au cadran solaire canonial de la Cathédrale de Strasbourg, vers 1250.

Composition parfaite dans son ensemble et d'une conservation intégrale exceptionnelle, ce cadran solaire doit avoir été fort remarqué à une époque où les horloges mécaniques n'avaient pas encore accaparé le monopole de l'indication publique de l'heure.

Il eût été même étonnant si, placé comme il l'est contre une cathédrale qui fut dans un grand périmètre inspiratrice d'oeuvres d'art remarquables, il n'avait pas servi de modèle pour l'établissement de cadrans solaires similaires.

À la cathédrale de Fribourg en Brisgau, qui, à titre comparatif, nous revient à l'esprit en premier lieu, nous retrouvons en effet. Situé contre l'angle Sud-Ouest de la tour comme à Chartres, ce cadran solaire est tenu, là, par un dignitaire vêtu d'un bliand _longue tunique portée par les hommes et les femmes au Moyen Âge_ serré sur les hanches par une ceinture. Une chlamyde est agrafée sur les épaules au moyen d'une fible à gros bouton: vêtement des seigneurs de haute lignée. La main droite du personnage est posée sur le bord supérieur du cadran semi-circulaire divisé en six secteurs légaux, et montre, de l'index, le style en fer forgé, carré, très long. La main gauche, qui soutient le cadran par le bas, ramène du même geste que nous avons remarqué à l'adolescent du cadran de Strasbourg, les plis de la chlamyde. Geste révérencieux ou simple habitude mondaine de retenir de la main un manteau ample pour lire pas le laisser flotter au vent, ce mouvement est en tout cas du plus gracieux effet sur la formation des plis et devait séduire un maître sculpteur du moyen âge, spécialiste du plissage pétrifié. La statue de Fribourg porte la barbe et la chevelure soigneusement entretenues et abondantes, tel que cela était de mode aux XIII°et XIV° siècles. Les cheveux, tombant en boucles gracieuses, sont sertis dans une calotte de tissu qui prend tout le haut de la tête. Les pieds sont recouverts de chausses souples, tricot pareil à celui qui entoure les entoure les bras. Posée sur un socle richement décoré de feuillage et encadrée de minces colonnettes rasant le mur, cette statue est surmontée d'un dais gothique, espèce de Jérusalem Céleste très chargé.

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Statue à cadran solaire canonial de la cathédrale de Fribourg en Brisgau, XIV° siècle.

Ces détails nous confirment l'époque relativement tardive de ce cadran solaire qui doit être placé dans la seconde moitié du XIV° du siècle.

Entre le cadran solaire de Strasbourg et celui de Fribourg se place chronologiquement celui de l'église St-Martin de Colmar. Cette église est fortement orientée du Nord-Ouest au Sud-Est; nous trouvons donc son cadran canonial sur le contrefort oriental de la façade du transept Sud, partie de l'église achevée 1315.

Le personnage représenté par la statue qui tient ce cadran solaire qui porte les cheveux ouverts, longs, retombant sur les épaules; il n'a aucune espèce de coiffe sur la tête. La figure est juvénile et souriante. Le manteau repose librement sur les épaules sans être agrafé; la main gauche retient les plis et le pan droit est serré sous le bras droit. Il est habillé d'un bliand qui retombe en quelques gros plis cassés jusque sur les pieds, dont on aperçoit à peine la pointe. Un gros bloc cubique lui sert de socle.

Le cadran, retenu comme à Strasbourg par les deux mains de la statue, est parfaitement rond; c'est un disque de faible épaisseur. A son centre géométrique une creusure désigne l'emplacement où se trouvait scelllé le style. Quelques criblures brisent l'uniformité de la surface du cadran, mais nous n'y avons remarqué aucune graduation gravée; nous devons donc supposer que la division horaire y était simplement peinte.

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Adolescent à cadran solaire canonial de la cathédrale St Martin de Colmar, XIV° siècle.

La guérite, dans laquelle se trouve posée cette statue, rappelle celle de Strasbourg: elle possède également deux colonnes à chapiteaux portant un dais fleuronné. Nous devons ajouter ici que la façade du transept Sud porte, pour des raisons de symétrie, deux guichets identiques, l'un sur le contrefort occidental, l'autre sur le contrefort oriental; or, alors que le premier est encore dans son état primitif, le second, celui qui nous occupe, a subi une forte restauration au XVI° siècle. Abîmés par la foudre ou par un incendie, les deux chapiteaux ainsi que propablement les deux colonnes ont été refaits; de même deux hauteurs de pierre de la partie inférieure du dais sont remplacées, ainsi que l'affirme le millésime 1570 gravé sur le fronton. Avec une désinvolture qui, aujourd'hui, nous déconcerte, le «restaurateur» a sculpté ces pierres dans le goût du jour, en style Renaissance, remettant en place et sans transition la partie supérieure encore intacte du dais primitif. Grâce à cette inconscience, nous remarquons encore les jolies volutes et le fleuron terminal qui le surmonte, avec, tout au sommet, un chien accroupi, mutilé malheureusement, mais suffisamment conservé pour que nous puissions reconnaître son attitude, guettant l'Orient, comme celui de Strasbourg.

La guérite sur l'autre contrefort est surmontée d'une chimère. Ce qui distingue essentiellement le cadran solaire de Colmar de ceux que nous avons étudiés à Strasbourg et à Fribourg, est la forme circulaire de son disque. Cette forme n'est cependant pas une exclusivité de Colmar; nous la trouvons ailleurs encore, et particulièrement sur la Cathédrale St-Laurent à Gênes.


Saint à cadran solaire canonial de l'église Saint_Laurent à Gênes, XIII° siècle 1)

Sur le coin Sud-Ouest de la façade occidentale de ce bel édifice du XIII° siècle se trouve un curieux ensemble sculptural: contre une colonne est adossé un personnage qui n'est ni ange, ni laïc, mais un saint, puisque, sans ailes, il possède un nimbe au-dessus de sa tête aux cheveux mi-longs et bouclés. Le nimbe est divisé en douze rayons, fusant d'un soleil central, coïncidence voulue, peut-être, pour symboliser les douze heures du jour indiquées par le cadran de cette statue.

Le bliand, et le manteau légèrement jeté sur ses épaules, sont fortement et finement plissés; la main gauche, celle qui soutient le cadran parfaitement rond, relève aussi les deux pans du manteau. La main droite retient le cadran par le haut. Ancune trace de gravure ne se trouve sur le cadran, dont les divisions devaient être simplement peintes comme à Colmar. Le style, très probablement de l'époque, est très long (il mesure les 2/3 du diamètre du disque) et se termine, en s'amincissant, en un cône en forme de petit chapeau pointu.

Ce saint, d'après une communication de Don Giovanni Lovatti de Milan, représenterait Saint Victor de Marseille (supplicié en 303) considéré comme patron des marins puisqu'il conserverait le beau temps, éloignerait les orages et préserverait contre la foudre. On lui aurait donné comme attribut une roue ou une meule, ce qui expliquerait le sobriquet "Arrotino" (le remouleur) que le peuple aurait donné à sa statue contre la cathéldrale de Gênes. Le socle sur lequel repose le saint est recouvert d'animaux fabuleux luttant et s'entre-dévorant, symboles, peut-être, des éternelles luttes politiques intestines dont la république de Gênes eut à souffrir. Le socle repose sur le dos d'un lion qui illustrant la croyance populaire du moyen âge, ranime de son souffle son petit, trois jours après la naissance. C'est, tel le pélican, un symbole de la résurrection, idée qui s'allie aussi bien au personnage du saint martyr, qu'à l'idée du jour renaissant chaque matin ou enfin de la république sortant victorieuse de ses guerres d'expansion économique en Orient -

Si nous avions eu le moyen de pousser plus loin nos investigations nous aurions, sans aucun doute, pu apporter des exemples plus nombreux et plus variés encore de ces cadrans solaires décoratifs du moyen âge. Comme notre intérêt va surtout aux choses d'Alsace (sic) , nous allons terminer leur série par un fragment que nous avons trouvé à l'église Notre Dame de l'Assomtion à Rouffach (Haut-Rhin).

Sur les quatre faces d'un bloc de grès gris sont sculptées de façon plutôt fruste et grossière quatre divinités; Cette église possède sur le bas-côté Sud, parmi les éléments de la construction du XIII° siècle, deux arcs -boutants. Celui qui est situé le plus près de la tour, à gauche du portail roman du XII° siècle, est enjolivé, sur le premier épaulement, par un guichet, dans le genre des guérites abritant les statues aux cadrans solaires de Strasbourg et de Colmar, mais cependant d'une forme plus simple. Son ogive rappelle le baldaquin de Laon; les chapiteaux qui la soutiennent ont une grande analogie avec ceux de Strasbourg. Aucun décor n'agrémente le sommet, inachevé ou volontairement sobre.

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Statue mutilée ayant tenu un cadran solaire à Rouffach, XIII° siècle

La statue posée dans ce guichet est disproportionnée et d'une facture fruste et grossière; elle est de plus très mal conservée. Elle permet cependant de reconnaître un chevalier, posé sur un socle cubique aussi massif que celui de Colmar. Une ceinture lui serre les reins et pend sur le devant, cachant le haut de l'échancrure du bliand, fendu pour l'équitation.

Sur la poitrine, une lésion ovale de la pierre indique le point d'attache d'un motif de sculpture, qui s'identifie à un cadran solaire grâce à la présence d'un trou de scellement quadrangulaire dans le thorax du personnage; ce scellement était nécessaire pour la fixation du style.

La mutilation du cadran, qui se trouvait pratiquement hors d'usage depuis l'introduction des heures équinoxiales, a entraîné la mutilation des bras et a fait négliger leur restauration.

La mesure exacte de l'heure, comme nous nous en rendons compte à présent, est un privilège des temps modernes. Ce n'est que l'horloge mécanique, invention de la fin du XIII°ou du début du XIV° siècles, qui porta dans le public la notion d'une division quelque peu précise du jour; elle servit cependant encore en premier lieu aux besoins du culte.

Nous trouvons, vers 1250, un essai très curieux de transformer le type du cadran solaire à l'ange en un système mobile, fonctionnant mécaniquement et automatiquement sans l'aide du soleil.

Cet étonnant exemple de mécanisation se trouve dans le fameux carnet d'esquisses de l'architecte Villard de Honnecourt, conservé à la Bibliothèque Nationale; sur le verso du feuillet 22 nous voyons un assemblage d'organes mobiles formant un échappement primitif, dont le but est expliqué par la légende: «Par chu fait om un angle tenir son doigt ades uers le solel» (Par ceci fait-on un ange tenir son doigt tournée vers le soleil).


Projet de mécanisation d'un ange à cadran solaire
par Villard de Honnecourt, vers 1250.

L'axe vertical qui se termine en pointe était destiné à porter l'ange (ajouté par nous au pointillé) dont l'index tendu devait au cours de la journée, suivre la marche du soleil, pour remplacer la marche de l'ombre du style et indiquer comme une aiguille d'horloge les heures sur un cadran à échelle fixe.

Nous ne nous arrêterons pas à la question si ce mécanisme, composé d'un gros volant, dont le mouvement alternatif était commandé par des cordes, des poulies et des poids, pouvait fonctionner, ni quels pouvaient être les résultats de réglage et de précision; des reconstitutions qu'on a tentées ont prouvé son insuffisance pratique. Ce qui nous importe ici de noter, c'est la recherche d'un appareil susceptible de remplacer les cadrans solaires d'un usage trop aléatoire pour l'indication de l'heure. Bientôt nous verrons surgir partout des horloges mécaniques; et si les cadrans solaires sauront encore se maintenir sur le carreau à un autre titre que celui d'un jouet scientifique, ce sera dans le but pratique de contrôler l'heure donnée par les horloges mécaniques, au moment où le soleil en permettra la lecture.

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Revenant à ce que nous disions au début de notre étude, nous croyons avoir réuni les éléments utiles au but poursuivi. Nous avons pu nous rendre compte que la gnomonique du moyen âge en Occident est due à l'esprit de tradition de l'Eglise Chrétienne. Dans l'ensemble des cadrans solaires conservés, celui de la cathédrale de Strasbourg occupe une place de premier plan, d'abord par sa conservation parfaite, ensuite par l'importance de sa présentation artistique, et enfin par l'explication géodésique qu'il donne à l'orientation anormale et inattendue du contrefort occidental du transept Sud de la cathédrale.

L'astrologue au cadran solaire de la cathédrale de Strasbourg

Ce n'est pas sans raison que l'on date de la fin du XV° siècle le début des temps modernes et la fin du moyen âge. L'évolution qui se produisit au courant des derniers lustres avant l'an 1500 dans la vie économique, scientifique, artistique et littéraire fut telle que le monde d'alors dut se rendre compte de l'approche d'une ère nouvelle.

L'invention de l'imprimerie qui germa à Strasbourg vers 1440 est au centre de gravité de ce mouvement. Elle permit la propagation rapide et lointaine des idées, et mit de ce fait une arme puissante entre les mains des esprits meneurs.

Un siècle suffit pour bouleverser l'Europe; la découverte de l'Amérique élargit l 'horizon des conceptions de notre globe terrestre; les premiers protagonistes de la réforme du système social élevèrent leur voix et préparèrent la refonte des principes religieux et humanitaires. Les arts et les sciences, alimentés par les travaux des humanistes et des archéologues, accentuèrent leur avance dans tous les domaines de leur activité. La vie publique, qui dès le XIV° siècle s'était acheminée vers l'émancipation de la bourgeoisie, prit de plus en plus d'importance. En croissant, elle dut recevoir des cadres plus larges, des définitions plus précises. Dans de nombreuses villes l'administration se subdivise, se décentralise et prend un aspect nouveau, essentiellement démocratique. Le gouvernement, au lieu d'être l'apanage d'une seule volonté puissante, reposera entre les mains de la totalité des bourgeois ou du moins d'une sélection dirigeante. Ce bouleversement des choses, qui s'opéra par paliers, fit ressentir de plus en plus impérieusement le besoin d'une réglementation précise de l'ordre public par une indication de l'heure, grande maîtresse de tout faits et geste.

Une existence individuelle peut se passer d'une subdivision exacte et scrupuleuse de la journée; toute action collective au contraire l'exige. Si durant tout le moyen âge, les cloîtres se sont faits les conservateurs de la mesure de l'heure, toute rudimentaire et aléatoire qu'elle fût, c'est parce que leur communauté et la discipline uniforme des règles auxquelles ils étaient astreints la rendait indispensable. La nécessité, créatrice des plus belles inventions, donna aux cités, désormais transformées en petites républiques, le moyen de suppléer à cette insuffisance dans l'ordonnancement de leur organisme. C'est en effet vers le milieu du XIV° siècle, autant que l'état actuel des recherches nous permet de l'affirmer, que surgirent les premières horloges mécaniques.

Jusqu'alors, l'indication de l'heure était une chose bien vague. À quelques très rares exceptions près, elle était donnée par des cadrans solaires, dont l'usage se trouvait limité aux instants où brillait le soleil. La subdivision du jour, telle que le moyen âge l'avait héritée de l'Antiquité, n'était d'un usage courant que parmi le clergé, et là encore elle avait subi des modifications d'opportunité qui nous confirment son élasticité, dûe à toute absence d'une convention rigide.

Les différentes heures

En principe, la journée de lumière et la nuit étaient divisées, primitivement, chacune en 12 heures qui commençaient et cessaient au lever et au coucher du soleil; selon les saisons, la longueur des heures variait donc progressivement (heures antiques, inégales, planétaires ou temporales). Dès l'introduction des horloges mécaniques, un changement dut intervenir. En Italie on prit l'habitude de compter et de sonner les 24 heures égales en commençant par le coucher du soleil (heures italiques ou bohémiennes); les heures babyloniques commençaient au lever du soleil. À Nuremberg, jour et nuit restaient nettement séparés et commençaient au lever, respectivement au coucher du soleil, par l'heure zéro; cependant, les heures conservaient des durées égales de telle sorte qu'à une nuit d'hiver de 13 heures et 10 minutes correspondait, par exemple, un jour de 10 heures et 50 minutes qui commençait par zéro à 13 heures 10 et ainsi de suite (heures nurembergeoises). Ces différentes façons de compter nécessitaient un décalage régulier et constant des horloges.
Les heures gauloises, qui sont en usage universellement aujourd'hui commandent deux séries de 12 heures à midi et à minuit chaque jour. À Bâle, le même mode était courant, sauf que le point zéro était avancé d'une heure; le départ se trouvait donc à onze heures.

Ces systèmes, si divers, étaient plutôt faits pour désorienter le profane, et il ne ne faut pas s'étonner que pour les besoins personnels on se soit servi de termes plus commodes et de ce fait plus compréhensibles.
Nous avons examiné la façon dont, à Strasbourg, il était coutume de s'exprimer avant l'installation des premières horloges mécaniques. Les chroniqueurs Fritsche Closener et Jacques Twinger de Koenigshoffen qui vécurent tous deux pendant la première moitié du XIV° siècle nous offrent des textes concluants. Ces deux historiographes ecclésiastiques ont écrit, chacun, une chronique en latin et une autre en allemand ; ils se rangent, pour leur prose descriptive, aux expressions populaires, car d'une part, ils écrivent ces chroniques pour leurs concitoyens, et d'autre part, ils relatent les faits tels qu'ils leur ont été rapportés par des témoins oculaires ou par des documents et des éphémérides plus anciens.
Or, les expressions les plus courantes sont les suivantes: do die sünne ufging, do es dagete, des morgens früge, zu obende, spote an dem obende; noch dem nahtymbisse, umbe den ersten schlof; pour donner un peu plus de précision elles sont formulées: zu primen und zu vespern; zu mettin zite; umb tagmesse zit, die wile man mettin sang, untz mitten tag; umb gumpletezit et umbe munstergumpletezit; et pour la nuit: von einer dorglocken zu der andern; noch der dirten wahteglocken; zu naht also mendie dirte gehürnet hette.

Toutes ces expressions nous confirment combien, au XIV° siècle, l'indication de l'heure était une chose vague et combien elle devait sembler abstraite au commun du peuple. Il fallait un réel effort, d'abord, pour établir d'une façon positive un système rigide du décompte des heures et ensuite pour le rendre assimilable au peuple.

Les premières horloges mécaniques

Or, les horloges mécaniques, construites au début par des artistes versés dans les principes fondamentaux de l'astronomie, ne cherchaient pas à suivre, dans leur marche, les indications des cadrans solaires qui, sauf à l'époque des équinoxes, indiquaient durant la journée des heures de durée toujours différente de celles de la nuit. De plus, sauf quelques exceptions locales, comme à Nuremberg et à Bâle par exemple, elles commençaient à compter les heures à midi et à minuit, points immuables et ne se prêtant à aucune discussion, à l'encontre du lever et du coucher du soleil.
Comme la lecture d'un cadran mécanique, organe nouveau, devait être incompréhensible à la grande majorité du peuple qui, analphabet, ne connaissait pas les chiffres, le rôle essentiel des horloges publiques résidait dans la sonnerie des heures par la frappe aussi puissante que possible d'un marteau sur une cloche. L'ouïe dut venir à l'aide à l'oeil.

A Strasbourg la première horloge publique appelée à rendre ce service fut installée, en 1372, sur la tour de la cathédrale par Henri Halder, horelogifex de Bâle, qui, en 1370, avait probablement déjà construit l'horloge de la cathédrale de Bâle et qui devait, en 1385, construire celle du Graggenturm à Lucerne. Son horloge strasbourgeoise, dépourvue de cadrans et faite uniquement pour frapper sur une cloche, fut posée sur la tour septentrionale, sur laquelle se trouve la maisonnette des gardiens, et qui se nommait la vieille tour (alter Turm), puisqu'elle avait été poussée la première jusqu'à cette hauteur.

Nous devons laisser, en attendant, hors de notre sujet, l'horloge astronomique, installée depuis 1354 dans la partie Sud du transept de la cathédrale; en effet cette horloge ne s'entendait pas en ville, elle ne possédait pas de cadran public, et était trop compliquée pour être consultée couramment avec fruit autrement que pour les indications du calendrier et de l'astrolabe.

Il devait cependant paraitre curieux d'entendre ces deux horloges sonner une autre heure que celle indiquée par le cadran solaire qui se trouvait entre les mains d'une statue de pierre sur le contrefort ouest du transept près du portail sud de la cathédrale; les gens du peuple pouvaient se demander qui des deux, horloge ou soleil, marchait correctement.

Il est certain que les premières horloges mécaniques ne donnaient pas un réglage bien précis et nécessitaient de fréquentes retouches. Les gouverneurs d'horloges (gubernatores horologii) leur étaient indispensables ; dans certaines villes ils se relayaient pour ne jamais laisser sans surveillance l'horloge confiée à leurs soins. A Strasbourg ces gardiens étaient encore chargés d'effectuer, sur le haut de la cathédrale, des rondes de surveillance et de signaler, par des luminaires et le tocsin, les incendies qui éclataient fréquemment. A l'aide d'une trompe spéciale, nommée Grüselhorn, ils annonçaient en outre, le soir, le moment de la fermeture des portes de la ville, usage qu'on fait remonter à l'expulsion des juifs en 1349; à minuit on répétait ce signal; wie man hie den Grüsel hürnt und den Juden blost, dit Geiler de Kaysersberg dans l'un de ses sermons. Le terme Judenblos a subsisté pendant des siècles; l'usage s'est perpétué jusqu'à nos jours sous la forme de la cloche de dix heures, la "Zehnerklock" qui retentit chaque soir de 22 heures à 22 heures 15.

Une fois que les heures égales ou équinoxiales étaient officiellement reconnues et introduites partout, de façon à supplanter complètement les heures inégales ou temporales de l'ancien régime, on rechercha le moyen de construire des cadrans solaires indiquant ce genre nouveau d'heures, ce qui eût permis, à chaque rayon de soleil, de contrôler la marche de l'horloge mécanique.

Il dut se passer encore un certain nombre d'années avant que ce résultat fut atteint.

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Durant l'époque de transition qui commença dans la deuxième moitié du XIV° siècle et qui dura plus de cent ans, on n'établissait plus de cadrans solaires, puisque la méthode de leur faire indiquer l'heure juste n'était pas encore connue. Ceux qui existaient d'antan étaient désaffectés, et les horloges mécaniques, à sonnerie puissante, règnaient seules en maîtresses.

Un texte du milieu du XV° siècle, qui nous a été signalé, il y a quelques années, par M. le chanoine Gass, et qui est tiré d'un manuscript conservé au couvent des Franciscains à Gorheim, nous montre combien à Strasbourg, ce seul mode comptait encore; il se trouve dans une Horloge de la Passion (Leidensuhr) rédigée par un moine franciscain strasbourgeois.

L'Horloge de la Passion était un exercice de piété très répandu vers la fin du moyen âge; à chaque heure de la journée et de la nuit une concordance rappelait les événements douloureux des dernières vingt quatre heures de la vie du Seigneur depuis la nuit du jeudi saint jusqu'à la nuit du vendredi saint, et les commémorait par des prières et des méditations appropriées.
Il existe une impression de caractère populaire, très rare provenant de Kirchheim à 20 kilomètres à l'ouest de Strasbourg, parue vers 1490 sous le titre: Das andechtig zitglöglyn des lebens un lides christi nach den xxiiii stunde uszgeteilt (Bibl. de Mayence), qui nous prouve combien ce genre d'exercices religieux était pratiqué non seulement par les ecclésiastiques, mais aussi par le peuple.
Ce manuscrit dit, à propos de la question de l'heure qui nous intéresse, textuellement ceci:
Das ist darumb gesprochen, liebes kint, ob du ermanet wilt werden by dem orley by der stunde glocken des münsters zû Strossburg des lebens und lidens unsers herren, als er sich ergieng von dem grünen donrstag zü nah bis an den karfritag zû naht. So soltu wissen, das du die sübende noch mittage müst und solt für dich niemen für die erste stuttnde des grünen donrstages naht. Das dis wor sy, das merck also: wer ingenote tag und nacht glich langals es was do unser herre leid, so werent XII stund tags also das sehs stunden werent vor mittage und sehs noch mittage biss an die erste stunde der naht. Die erste stunde, das ist nü die sübende stunde noch mitten tage zü nemende und zü rechnende noch dem als das orley der stundt locken zu dem münster sleht...
Et plus loin: ... die vier und zweinzig stunden sol man durch das ior glich nemen, der tag oder die naht werdent kürzer oder lenger, wenn ein güter lerer hat sü mit flissen geordnet, nach dem als sü hie geschriben stont und noch dem zit als unser herre leid, wenn do was tag und naht glich lang...

Voici la traduction de ce texte:
Ceci est dit ainsi, mon cher enfant, afin que te soient rappelées, par l'horloge qui sonne les heures sur la cathédrale de Strasbourg, la vie et la passion de Notre Seigneur, lorsqu'il s'en alla de la nuit du jeudi saint jusqu'à la nuit du vendredi saint. Apprends donc, que tu dois prendre la septième heure après midi pour première heure de la nuit du jeudi saint. Que ceci est exact, sache ainsi: si à présent jour et nuit étaient de même durée tel que ce fut lorsque Notre Seigneur pâtit, alors les 12 heures de la journée seraient réparties par six heures avant midi et six heures après midi jusqu'à la première heure de la nuit. Donc, la première heure est à prendre au moment où la septième heure après midi est sonnée par l'horloge de la cathédrale...
On doit prendre les 24 heures égales à travers toute l'année, que le jour ou la nuit soient courts ou longs, car un excellent maître les disposées avec soin, telles qu'elles sont marquées ici et conformément à la saison où pâtit Notre Seigneur, car alors jour et nuit étaient de durée égale...

Aucun doute ne peut donc plus exister sur ce point. à Strasbourg, comme ailleurs, les horloges mécaniques ont introduit, vers la fin du XIV° siècle, les heures égales (équinoxiales) et les anciens cadrans solaires canoniaux se trouvaient mis pratiquement hors d'usage.

Cependant, comme nous le disions, la marche imparfaite des premières horloges exigeait un moyen de contrôle.
S'il est vrai que le passage du soleil à son point culminant était assez facile à préciser à l'aide d'une simple méridienne, encore fallut-il qu'à midi précis le ciel ne fût pas voilé. A Strasbourg le contraire est plutôt de règle et rien ne nous permet de supposer qu'au XV° siècle il en fût autrement; de ce fait des semaines pouvaient se passer avant qu'il fût possible d'observer le midi vrai.

Le besoin de posséder un cadran solaire juste, pour toute la durée de la journée, était en conséquence impérieux, à Strasbourg comme ailleurs. Nous ne devons donc pas considérer comme un objet de luxe, un détail arbitraire de décoration ou un caprice de sculpteur, le cadran solaire établi en 1493 sur la façade Sud du transept de la cathédrale.

Les conditions dans lesquelles se fit ce cadran solaire sont assez curieuses. On sait que la cathédrale de Strasbourg, construite d'abord à la silhouette des cathédrales françaises, Notre-Dame de Paris, Amiens, Reims et autres, ne satisfit plus l'orgueil artistique des architectes dirigeant strasbourgeois du XIV° siècle et que, ayant comblé l'espace entre les deux tours, ils commencèrent, en 1400, la construction de la flèche qui dut doubler la hauteur de l'édifice.

C'est à cette époque que se situe l'installation de la première horloge sur la tour Sud, dont nous avons parlé plus haut. Après l'achèvement de la flèche en 1439, sous la direction de Johann Hültz de Cologne (1419-1449), et avant d'envisager la construction de l'autre tour, qui, d'ailleurs, ne fut jamais entreprise, les architectes de la cathédrale, pour occuper le personnel de l'atelier des tailleurs de pierre, s'attachèrent à des questions de détails et de finissage à l'intérieur et à l'extérieur de l'édifice. Nous devons à cette époque le baptistère de Jodocus Dotzinger de Worms (1452-72), le renouvellement des voûtes et de la toiture en plomb de la nef, les fresques du choeur et du jubé, la chaire de Hans Hammer (1485-87), la galerie du choeur, la salle du trésor (1488) et enfin la décoration secondaire sculpturale des deux façades du transept.

Sur le côté Nord, l'architecte Jacob von Landshut (1494-1509) posait le beau portail Saint-Laurent, orné des statues dûes au ciseau du sculpteur Hans von Aachen. Ce portail est situé en avant de la façade du transept; à la naissance des grands contreforts, et détermine ainsi un porche, transformé en un local qui recouvre tout le parvis et fait office de sacristie.

Mais avant ces travaux, un architecte inconnu s'était occupé de la façade Sud. Celle-ci resta, dans les grandes lignes, ce qu'elle avait été au XIII° siècle. Les travaux devaient se limiter à habiller la surface murale; il ne pouvait être question de surbâtir, comme on le fit dix ans plus tard sur le côté opposé, le parvis extérieur formant l'estrade uff den Gräten (sur les gradins). Cette dernière servait aux représentations des jeux des mystères et il eût été difficile de leur trouver un autre emplacement si celui-ci vînt à manquer.
Voici comment un auteur inconnu de la fin du XV° siècle commémore dans la Petite Chronique de la Cathédrale ces travaux, dont il a certainement dû être le témoin oculaire:
Eodem anno (1483) ward Keiser Karol zwischen den zwoen Münster thieren vff der gräthen gegen dem fronhoff durch Meister Lienhart denn Maler erneüwert vnnd gemalet. Actum ipsa vigilia penthecostes anno ut supra.
Inn eodem anno ward durch gemeltenn Maler der Chor vnnd der Lettner im Münster neu vszgestrichen.
...Inn disem Jar ward das gelene. das Marienbildt vnd der Bischoff gegen dem Fronhoff gemacht vnnd vffgesetzt. Lug hienach inn anno 1493.
...Anno domini 1493 ward das gelene das Marienbildt vnmd der bischoff dauon hieuor in 1483 jare geschriben ist, gemacht, vnnd nicht im drey vnnd achtzigsten Jar dann hierin gefelet worden. In demselbigen Jare ward auch die blum vff denselbigen gebell hienauff gesetzet, vnnd auch die zwen schneckenn erbauwenn, welche ane beden eckhen ston vff der gräth am Fronhoff.

Ce qui signifie :
La même année (1483) fut rénové et repeint l'empereur Charlemagne entre les deux portes de la cathédrale sur la terrasse en face de l'évêché, par maître Lienhart le peintre. Fait la veille de Pentecôte de l'année susdite.
La même année le choeur et le jubé de la cathédrale ont été repeints et décorés par le dit peintre.
...En cette année furent exécutées et posées la balustrade, la statue de la Vierge, et celle de l'Evêque en face de l'Evêché. Voyez ci-après à l'année 1493. En 1493 furent exécutés la balustrade, la statue de la Vierge et l'Evêque, dont il a été écrit plus haut à l'année 1483, et non en l'an 83, car il y a eu erreur là. La même année fut aussi posé le fleuron sur ce pignon, et aussi construits les deux escaliers tournants, qui se trouvent dans les deux coins sur la terrasse en face de l 'Evêché. ...

D'autres chroniqueurs, comme Specklin et Wencker, reprennent cette notice, le premier en ajoutant faussement le grand cadran (uhrzeyger mit den planetten) qui ne vint s'ajouter que quarante ans plus tard.

Les documents iconographiques, qui peuvent nous guider pour apprécier l'importance des travaux exécutés en 1493, sont clairsemés.

La première gravure représentant cette partie de la cathédrale date de 1566 ; elle est exécutée sur bois par Bernard Jobin, graveur et imprimeur à Strasbourg; elle est cependant trop tardive pour nous donner une image précise de ce qui fut fait en 1493.


Façade sud du transept, d'après la gravure de Jobin, 1566.

Mais il existe encore un autre document qui, s'il n'offre pas l'avantage d'une fidélité topographique de la façade qui nous occupe, peut néanmoins être consulté avec fruit. Nous voulons parler de la représentation d'une architecture gothique sur la célèbre Vierge à l'Enfant de Mathis Nithard, dit Grünewald, exécutée pour l'église de Stuppach en Wurtemberg entre 1517 et 1519.

Selon les recherches de Hans-Heinrich Naumann, Grünewald aurait résidé à Strasbourg vers 1480; d'après cet auteur il aurait reproduit de mémoire, sur ce retable, la façade du croisillon Sud de la cathédrale. Cependant, comme il y a reproduit des détails constructifs, qui ne furent exécutés qu'en 1493, nous croyons pouvoir affirmer qu'il a dû être nécessairement de passage à Strasbourg en cette année, ou plus tard. Si nous comparons la gravure de Jobin et la peinture de Grünewald, nous remarquons des coïncidences frappantes qui appuyent notre hypothèse.


La Vierge de Stuppach

L'emplacement uff den Gräthen est représenté comme une terrasse délimitée au fond par la façade du transept, sur les côtés par les deux contreforts et à l'avant par une balustrade. Cette dernière est coupée dans sa partie centrale par l'escalier d'accès. Un large auvent, allant d'un contrefort à l'autre, protège au pied du transept la terrasse sur toute sa largeur. Ce toit s'aperçoit encore sur la gravure de 1566, mais il disparaît sur toutes les gravures suivantes ; les consoles qui le supportaient se sont cependant conservées jusqu'à nos jours. On peut penser que ce toit avait été établi pour protéger, pendant les travaux d'embellissement, les fidèles qui franchissaient cet endroit pour se rendre à la cathédrale ainsi que les belles statues du XIII° siècle des deux portails, et que son utilité l'a fait maintenir plus longtemps que son but primitif ne le nécessita. Il reprit sa raison d'être en 1533 lorsqu'on construisit le grand cadran mécanique monumental. On peut-être même pensé à le rétablir, puisque les consoles n'ont pas été supprimées.
Immédiatement au-dessus de ce toit protecteur, contre le pilier central qui divise toute la façade en deux moitiés, fut posée une Sainte Vierge à l'Enfant, qui, pendant des siècles, a passé pour être celle qui, en 1488, fut descendue de la flèche de la tour de la cathédrale, où la foudre ne cessait de la dégrader. Cependant la Madone de la façade Sud est très certainement composée pour cet endroit et ne doit rien aux maîtres de la tour.
Ce qui, ici, nous intéresse particulièrement, c'est que Grünewald et Jobin s'accordent à flanquer cette Madone de deux autres statues, plus petites, et de couronner cet ensemble d'un dais à trois pinacles (Grünewald) respectivement de trois petits dais indépendants (Jobin). Sur la gravure de Jobin ces trois pinacles sont coupés par le cadran de 1533. Mais nous avons examiné la maçonnerie du pilier central, encore intacte dans la chambrette derrière ce cadran, et avons retrouvé les crampons muraux qui maintenaient les trois pinacles représentés sur le retable de Stuppach.
Grünewald a donc vu cette façade. en 1493 ou plus tard, en tout cas avant 1517.

Le cadran monumental de 1533 n'a aucun rapport avec la composition de l'ornementation de 1493. Il est d'inspiration nettement Renaissance. Deux consoles, posées en biais à 45° sur les arêtes du pilier central, aux bords des grandes fenêtres, portent sa base, constituée de dalles funéraires du XV° siècle, qui ont été supprimées à la cathédrale au cours des premiers troubles de la Réformation iconoclaste.

Au-dessus de ce cadran se trouve la galerie ajourée, gothique, de 1493; elle est organiquement indépendante du cadran qui empiète sur ses larges moulures. Elle contourne, à angles droits, le pilier central en saillie.
Ce qui surprend sur le retable de Stuppach, c'est que cette partie avancée de la galerie n'est pas représentée sculptée comme les deux ailes qui rejoignent les contreforts, mais comme une dalle pleine.

Le cadran de 1493

Or, c'est là précisément que se trouve cette charmante sculpture de l'homme au turban penché sur le cadran solaire daté de 1493.

Devons-nous croire à une défaillance de la mémoire de Grünewald lorsqu'il reproduisit cette architecture sur son retable? Ou devons-nous plutôt penser qu'il s'est trouvé à Strasbourg au cours des travaux lorsque ceux-ci étaient achevés, sauf précisément la sculpture de la partie centrale, dont la réalisation demandait plus de temps? En raison des nombreux petits détails, tels que les petites fenêtres romanes jumelée dans le contrefort droit, retenus et reproduits par l'artiste, nous inclinons plutôt vers cette dernière supposition. L'emplacement de la statue de saint Arbogast est également inoccupé sur la peinture de Grünewald.

Depuis la restauration de cette belle peinture, en 1930, par le professeur v. Tettenborn, à l'occasion de laquelle on a pu supprimer des branchages qui, destinés à dissimuler des dégradations, cachaient une partie importante de la façade gothique, il est plus aisé de suivre ces détails.

Quoi qu'il en soit, le cadran solaire de 1493 est un des plus charmants morceaux de sculpture strasbourgeoise de la fin du XV° siècle. Depuis 1906, date de la restauration de la galerie gothique, l'original se trouve conservé au Musée de l'Oeuvre Notre-Dame.


L'astrologue au cadran solaire

Sous une ogive formée de rinceaux de vignes gothisants surgit le buste d'un homme; se penchant en avant hors de sa logette, il s'appuie pesamment de la main droite sur le bord supérieur d'une large dalle, droite sur le haut et sur les côtés, bilobée dans le bas; le bras gauche coudé, amène la main gauche au centre du rebord supérieur; le poing est serré et fait le geste de tenir le style du cadran solaire dont les divisions et les chiffres, de 5 à 12 et de 1 à 6 sont gravés sur la dalle. Jadis chiffres et traits étaient peints en noir. Le graveur du cadran n'a pas posé le style dans la paume de la main, pour ne pas abîmer la sculpture que l'obliquité du style aurait endommagée.
Ce détail démontre que le tracé des lignes horaires est l'oeuvre d'un autre artiste que le buste.

Une toge très largement décolletée couvre les bras et les épaules du personnage; les manches très longues et très amples lui retombent bien en avant sur les mains. Sa tête est recouverte d'un turban, dérivé de la mode bourguignonne et qui a pu faire croire à un oriental. La tête, légèrement inclinée comme pour scruter le firmament est d'un réalisme expressif; une barbe frisant légèrement et taillée en carré encadre une figure pensive, dont l'effet est accentué par des rides profondes sur les joues, autour des yeux et sur le front.


La tête de l'Astrologue

Le sculpteur inconnu, sans atteindre au niveau artistique de Nicolas Gerhardt de Leyde, est visiblement influencé par ce dernier; le rapprochement avec son buste de Jacques de Lichtenberg (+ 1480) est net.


Le buste d'un vieillard par Nicolas de Leyde

M. Hans Haug croit aussi à une influence du Maître du Cabinet d'Amsterdam, dont un séjour à Strasbourg, vers 1480, devient de plus en plus probable. Or, les dernières publications de Naumann tendent à identifier ce graveur avec Grünewald et le Maître de l'Officine Bergmann à Bâle. Nous ne pouvons nous priver de retenir à titre de comparaison une des petites gravures du maître du Cabinet d'Amsterdam, désignée sous le n° 79 par son biographe Lehrs, et représentant un paysan, tenant un écusson bilobé et coiffé du méme turban bourguignon que notre homme au cadran solaire. Sa veste ferme, comme la toge citée plus haut, par un seul bouton à l'encolure; en dessous, la chemise, finement plissée comme une collerette, possède, pour être enfilée, une échancrure, fermée de la même façon.


Gravure du maître du Cabinet d'Amsterdam, environ 1480.

Le costume de l'homme au cadran solaire est bien celui de la fin du XV° siècle; son vaste manteau montre qu'il représente un savant; nous retrouvons ce vêtement sur de nombreuses gravures de l'époque et particulièrement sur les illustrations représentant des docteurs et professeurs dans le poème de la Nef des Fous de Sébastien Brant, publié par Bergmann von Olpe à Bâle en 1492.

La tête et tout le buste dégagent une telle expression de vie, que nous pensons involontairement à la possibilité d'un portrait. Mais dans ce cas se pose la question de la personnalité représentée; là, nous l'avouons, nous nous heurtons à une difficulté que nous croyons insurmontable. Comment dévoiler les intentions du sculpteur, qui, nous en sommes certains, n'a pas obéi à un simple caprice, mais (de nombreux exemples le prouvent) a agi dans une intention nettement déterminée et mûrement réfléchie?

Si l'artiste a voulu fixer dans la pierre, à un endroit aussi évident, l'effigie d'un personnage réellement existant, celui-ci ne pouvait être qu'un personnage de marque. Il n'était pas nécessaire, pour cela, que les traits de la sculpture fussent identiquement ceux du visage voulu; fort probablement le sculpteur n'avait jamais vu son modèle ni même son portrait. On sait avec quelle désinvolture les imprimeurs du XV° et du XVI° siècles employaient le même bois pour représenter des personnages différents. A plus forte raison, les sculpteurs pouvaient, pour rendre la tête d'un personnage historique qu'ils n'avaient jamais vu, tailler dans la pierre une physionomie qu'ils considéraient comme le prototype du caractère de leur sujet.

C'est peut-être là le secret de l'art de ces sculpteurs, dont les oeuvres prennent un aspect surprenant de vie: leurs modèles n'étaient pas des têtes quelconques, choisies dans leur entourage, mais la personnification d'un tempérament, tel qu'ils l'analysaient personnellement. Nous disons: Ce sont des portraits! Ce ne sont peut-être que des symboles.

Ces considérations ne nous avancent en rien pour la solution du problème de l'identification du personnage représenté sur le cadran solaire de 1493. Elles nous dispensent tout au plus de rechercher une ressemblance effective.

Certains chroniqueurs, comme Trausch (+ 1629), y voient un architecte de l'Oeuvre Notre-Dame, qui aurait livré ainsi ses traits à la postérité; der Werckmeister in seim weissen und rothen Rock dit le texte, et nous pouvons en effet apercevoir des restes de polychromie rouge sur le vêtement du buste. Mais la nature du costume n'harmonise pas avec la charge que lui prête Trausch.

Comme bien l'on pense, la légende populaire n'a pas manqué de se préoccuper du sujet. Elle y voit un Hérode, qui, après avoir dirigé les Rois Mages sur Bethléem en leur recommandant de lui rendre compte ensuite du résultat de leur expédition, attend toujours en vain leur retour.
Cette légende prend certainement son origine dans le jeu du mystère Stella Maris, publié dans les Archives Alsaciennes par M. l'Abbé Walter en 1929; cette comédie se jouait sur la terrasse uff den Gräthen et se terminait par le tableau d'Hérode, figé de colère d'avoir été berné par les Rois Mages et ruminant en son esprit déjà sa vengeance sur les nourrissons de Bethléem. Coiffé d'un turban à la mode orientale, il formait une analogie frappante avec le buste perché quelques dix mètres plus haut et exposé dans toute sa belle et fraîche coloration aux regards avides d'un public impressionnable.

Mais cette interprétation n'a rien d'objectif en elle-même.
La façon intime dont l'homme au turban est réuni au cadran solaire nous amène à rechercher parmi les astronomes ou astrologues de l'époque celui qui, en 1493, était le plus susceptible de frapper l'imagination.
Nous pourrions évidemment penser à l'un des grands astronomes de l'antiquité à Ptolémée ou Archimède qui figurent sur maint titre de traité de mathématiques ou d'astronomie à l'époque des incunables. Parmi les savants contemporains c'est à Régiomontanus que devrait aller notre préférence; n'oublions pas qu'un siècle plus tard le portrait de Copernic figurera sur un panneau de l'horloge, toute neuve, de Dasypodius.

Mais il ne semble pas que nous devions chercher si loin.
A une époque où les grands voyages étaient pénibles et les informations lentes à se propager, la distance estompait facilement les réactions et leur prenait leur effet percutif.
C'est donc plutôt en Alsace même que doit se trouver le personnage que nous recherchons. Or, il y vivait, vers 1488, en ermite, un certain Johann Lichtenberger ou Claromontanus, qui se nommait ainsi d'après son endroit natal, le hameau de Lichtenberg, dans le Bas-Rhin, résidence, jusqu'en 1480, des comtes de Lichtenberg et ensuite de leurs héritiers, les Hanau-Lichtenberg.
Né au début du XV° siècle, Johann Lichtenberger ne nous a laissé aucune indication précise sur sa vie.
Par des notes de contemporains et disciples, nous savons cependant qu'il fut attaché en qualité d'astrologue à la cour de l'empereur d'Allemagne Frédéric III, qui règna de 1440 à 1493.
On disait, à son avantage, de Lichtenberger qu'il fondait ses observations sur l'astrologie naturelle, c'est-à-dire l'astronomie, et non sur l'astrologie artificielle qui s'apparentait à la magie noire.

Esprit fin et observateur, Lichtenberger voyait évoluer les événements politiques et formula des pronostics qui, souvent, se réalisaient. Vers 1470, il se trouvait à Mayence et prédit la Guerre de Cologne, célébrée par un chant populaire de 1475.

Vers la fin de sa vie, il se retira dans les forêts de son pays natal; en 1488, il dit de lui-même des ougen synt dunkel worden, der gritfel zyttert vonn alter. C'est alors qu'il rédigea des prophéties qui comptent parmi les plus curieuses qui existent. Elles s'étendent sur un certain nombre d'années et comportent des passages qui, dans leur sens obscur et mystique, peuvent être comprises comme une allusion aux bouleversements religieux et aux guerres paysannes qui, trente ou quarante ans plus tard, secouèrent l'Allemagne.

Lichtenberger, prévoyant le pire, va jusqu'à suggérer la nécessité de certaines réformes de l'Etat et de l'Eglise pour soulager le sort du Tiers Etat. Ces idées, surgies de l'observation attentive de la situation économique et morale de la population rurale, trouvaient, auprès des paysans miséreux, un écho vibrant, premier éveil de la révolte.

Les pamphlets de Lichtenberger circulaient d'abord comme manuscrits; en 1488, ils furent réunis et imprimés en deux langues, en allemand et en latin. Après la mort de leur auteur, survenue très probablement peu après 1488, ces Pronosticationes connurent une grande célébrité et virent de nombreuses réimpressions.

En 1497, Bartholomäus Kistler, imprimeur strasbourgeois auf Grüneck, les fit paraître accompagnés d'une série de beaux bois gravés par Johann Schrotbank. Nous reproduisons celui qui montre Lichtenberger lui-même, recevant ses inspirations et instruisant trois élèves.


Johann Lichtenberger, entouré de ses élèves, reçoit ses inspirations.
Bois tiré des «Pronosticationes», Barth. Kistler, 1499. (Collection J. Rosenthal à Munich)

Schrotbank publia, en 1502, une imitation des pronostics de Lichtenberger. De nombeux imprimeurs de la fin du XV° sièce et du début du XVI°, à Strasbourg, à Mayence, à Cologne, à Francfort, à Venise, à Modène, pour n'en citer que quelques-uns des plus connus, voulurent profiter de la vogue de ces petites brochures d'une vente facile et se greffèrent sur le même sujet.

D'autres auteurs, pour ridiculiser la psychose des pronostics qui s'empara peu à peu de tous les esprits, écrivirent des satyres, dont la plus connue est la Aller Practick Grossmutter de Jean Fischart.

Tout ceci nous prouve combien, à cette époque, les écrits astrologiques de Lichtenberger étaient répandus et appréciés.

Il n'y a donc rien que de très naturel si l'architecte, qui composa le cadran solaire dans la galerie de 1493, a voulu immortaliser celui qui était considéré, en Alsace et ailleurs, comme une espèce de prophète populaire; il le représenta tenant le style du cadran solaire dans la main gauche, et dirigeant son regard vers le ciel comme pour guetter l'instant où le soleil percera les nuages.

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L'origine du style incliné

Avant d'étudier dans l'ordre gnomonique, ce très curieux cadran solaire, nous devons jeter un coup d'oeil rétrospectif sur l'évolution des cadrans solaires canoniaux.
Le problème est celui de l'origine du style incliné qui va, à partir du XIV° siècle, supplanter le style perpendiculaire (nous venons encore d'établir la présence de cadrans solaires canoniaux sur les églises de St-Victor et de St-Nectaire dans le Puy-de-Dôme).

Dès le XI° siècle, des astronomes réputés, comme Hermann le Perclus, s'étaient aperçus de l'intérêt qu'il y avait à substituer aux heures inégales ou temporales, les heures égales ou équinoxiales, mais ils ignoraient l'art de tracer des cadrans solaires à style parallèle à l'axe du monde, c'est-à-dire à style incliné. Le soleil, dans sa course quotidienne, décrit à travers toutes les saisons des cercles toujours perpendiculaires à ce style et progresse invariablement sur eux de 15° par heure. Divisés en 24 secteurs de 15° chacun, ces cercles déterminent la division des cadrans solaires équinoxiaux par la projection des rayons vecteurs sur une surface quelconque qui peut être verticale, horizontale ou inclinée, et orientée dans n'importe quelle direction.

Il semble bien que les Arabes aient été les premiers à donner une solution à ce problème. Vers 1210, l'astronome marocain Aboul-Hasan-Ali-Ben-Omar-Al-Marrakusi indique dans son Traité des instruments astronomiques le moyen de la mesure des heures égales par conversion des heures temporales dont le style qui les marque est toujours vertical. Il déclare en outre que le pôle a la propriété de fournir le même centre commun à toutes les lignes horaires, trouvaille pleine de promesses, mais qui en reste là, car son auteur n'en déduit pas le style incliné.

Une période de 150 ans s'écoule sans que nous connaissions d'autre auteur qui traite la question. Enfin, un manuscrit conservé à Leyde nous apprend qu'un astronome égyptien, Ibn-El-Magdi (1359-1447), employait pour la détermination de l'heure deux sortes de style: l'un perpendiculaire au plan horizontal (le gnomon antique), l'autre parallèle à l'axe du monde, le polos; à l'aide de ce dernier, il détermine les heures égales. Cette idée fut reprise au cours du XV° siècle par le gnomoniste arabe Sibt-Al-Maridini de Damas (1423-1494) dans son traité Sur le calcul des Tables pour la construction du Munharifat (inclinaison), dont le manuscrit est conservé à la Bodleian Library, à Oxford.

Un autre manuscrit, de Said_IBN-Chafif (XIV° siècle), conservé à Paris, a pour titre Livre sur le tracé des lignes horaires inclinées (Inhirâf's) des murs, et sur la détermination de l'ombre et de l'azimuth.

Les Arabes et les Egyptiens avaient donc trouvé le style parallèle à l'axe du monde dès le milieu du XIV° siècle. Mais la façon dont Sibt-al-Maridini écrit son ouvrage doit faire penser que les heures égales ne transpirèrent pas en Occident, mais restèrent confinées dans le cercle culturel des astronomes musulmans. Ce n'est que bien plus tard qu'en Occident elles eurent droit de cité.

Sur la façade Sud de la cathédrale de Ratisbonne, on peut voir un cadran solaire à heures inégales daté de 1487. Au-dessus, un deuxième cadran a été tracé en 1509, mais ses heures égales le destinaient à remplacer le premier. Cet ensemble, que nous publions ici pour la première fois correctement grâce à l'amabilité de Mr. le docteur Zahn, architecte de la Cathédrale de Ratisbonne, est des plus curieux.


Les cadrans de la cathédrale de Ratisbonne.
http://www.panoramio.com/photo/17350273

A Strasbourg, le premier cadran à heures égales date de 1493. Il faut donc conclure que c'est durant le dernier quart du XV° siècle que ces nouveaux cadrans rentrèrent dans le domaine public.

Les cadrans modernes

Toute une phalange de savants avait contribué à leur réalisation.

Dès le XIII° siècle, le moine anglais Joannes de Sacrobosco (ou Jean Halifax) se lamentait qu'en Occident, on eût délaissé l'astronomie en raison de la difficulté de comprendre les manuscrits très altérés des astronomes anciens. Ce Jean Halifax, pour la ressusciter, collationna Ptolémée, Albatéginius (al-Battânî) (880) et Al Fragan (850).
Il écrivit un traité De Sphaera mundi qui, bien que superficiel, eut un succès retentissant par ses rééditions commentées qui durèrent jusqu'au XVI° siècle (Clavius- 1570). Il y joignit un travail sur le Comput ecclésiastique, un traité d'arithmétique Algorithmus et un ouvrage sur la composition du quadrant simple (De compositione quadrantis simplicis et compositi et utilitatibus utriusque. Ms 7196, BibI. Nat., relié en bois et ayant appartenu à Charles IX).

C'est la première fois que nous rencontrons le tracé détaillé du quadrant, cadran solaire portatif dont l'abondance des manuscrits en Europe (11 à Paris, 5 à Munich, 4 à Oxford, puis à Rome, Milan, Florence, Venise, Vienne, Erfurt, Cambridge, Bruges et Metz) témoigne de son usage et de son expansion dès 1220.


Quadrans simplex de Sarobosco 1220,
d'après le «Summari Büchlin Aller Sonnen Vur», Strasbourg, Heinrich Vogtherr, 1534 .

C'est un quart de cercle en laiton dont le limbe est divisé en 90°; sur un curseur cintré qui embrasse l'arc du méridien compris entre les tropiques, sont gravés les signes du zodiaque et les mois. Le bord rectiligne supérieur est surmonté de deux pinnules à oeilletons. Au centre géométrique du quadrant, un fil à plomb sur lequel glisse une perle à frottement dur et qui donne l'heure, quand, en visant le soleil par les pinnules, elle atteint l'une des lignes horaires curvilignes de l'instrument. Sacrobosco emprunte évidemment ce quadrant aux maîtres arabes.
D'ailleurs, bien avant lui, Hermann le Perclus (1040) et Arzachel (1080) en avaient donné la description complète. Le nom de cet instrument (quadrans circuli, quadrant, cadran, ou quart de cercle) perdant son sens primitif, s'appliqua dans le langage courant à tout instrument horaire en général, tandis que le terme générique d'horologium (clepsydres et cadrans solaires) se restreignit et ne désigna plus que les horloges mécaniques. Ce sont ces diverses conversions de sens qui ont créé de si regrettables malentendus sur «l'horloge» de Gerbert de Reims, qui n'est qu'un cadran solaire perfectionné.

Si l'on étudie les courbes horaires des divers quadrants soit le quadrans communis ou vetus de Sacrobosco ou de son plagiaire Robert l'Anglais de 1276 soit le quadrans novus de Jacob ben Machir (Magister Profatius Judeus) de 1290 (Bibl. Nat. Ms. lat. 7437, fol. 183 v°) on remarque qu'elles indiquent toutes encore les heures temporales.

S'ouvre alors une période ténébreuse de plus d'un siècle, où aucun champion des cadrans ne peut être cité. Jean Stabius qui vivait vers 1420, et André Striborius son contemporain, ont sans doute écrit des ouvrages, mais ils ne nous sont pas parvenus.

C'est alors qu'un professeur de Vienne, Georg Peurbach, voulut reprendre l'oeuvre de Sacrobosco toujours en faveur. Né en 1423, il visita les centres universitaires de France, d'Allemagne et d'Italie et enseigna l'astronomie à Ferrare, à Bologne et à Padoue. Il accepta finalement la chaire de mathématiques à Vienne où il mourut en 1461.
Un an avant sa mort, il termina sa Theoriae novae Planetarum (publiée pour la première fois à Paris en 1515) qui renferme ses théories sur l'explication des mondes par les sphères transparentes imaginées déjà par Albategnius (al-Battânî), conception détestable à laquelle Copernic mit un terme. D'après lui, le monde stellaire est composé d'une infinité de sphères solides, mais transparentes, enchâssées les unes dans les autres et possédant chacune trois mouvements distincts. Le soleil serait accroché à un globe vitreux tournant entre deux autres comme entre deux murs. La lune aurait quatre grandes sphères et une petite: deux excentriques qu'il appelle les déférents de l'auge et de l'excentrique; une troisième encastrée entre les deux premières, qui se nomme déférent de l'épicycle. Et comme les mouvements lunaires sont inégaux, mais constants, Peurbach enchâsse Selené entre deux surfaces sphériques et solides entre lesquelles elle doit glisser, une sphère concentrique à la terre englobe ensuite toutes les précédentes. C'est le déférent du noeud ascendant. Enfin, immergée dans les parois du troisième orbe, elle a son sphoerulam ou épicycle, petite sphère sur laquelle le corps de la lune est attaché.
En analysant ces propositions, Copernic, qui publia en 1543 sa nouvelle théorie héliocentrique, s'écria:
«Que devrais-je penser d'un tel échafaudage enveloppé d'un nuage épais, s'affaissant et s'écroulant de toutes parts sous le poids des contradictions et des difficultés, sinon que sa base est frêle et caduque!».

Peuerbach écrivit également une Trigonométrie et publia plusieurs tables des sinus de 10' en 10' que son grand disciple, Johann Müller de Königssberg, mieux connu par son nom de savant Johannes Regiomontanus, étendit ensuite à toutes les minutes. La gnomonique étant comprise dans l'astronomie, il était évident qu'elle ne devait guère progresser devant la confusion intense qui régnait dans les cerveaux des astronomes sur la représentation du monde. Peurbach écrivit encore plusieurs ouvrages qui ne nous sont pas parvenus.

Conrad Gessner (Pandecte, Zurich 1550, p. 91) et Bartholomaeus Sculterus (Gnomonice, Von allerley Solarien, Görlitz 1572) citent seulement le titre d'un des 151 manuscrits: Compositio compasti cum regula ad omnia climata. Il s'agit vraisemblablement d'un cadran solaire de poche muni d'une boussole à style incliné en polos. Car il n'y a pas de doute que Peurbach ait connu l'utilisation du polos.

Peuerbach avait 24 ans, lorsqu'un moine, en tout cas un clerc, indiqua la construction de deux cadrans verticaux et horizontaux munis d'un polos, c'est-à-dire d'un style incliné suivant la latitude du lieu. Un manuscrit de Munich (Cod. lat. 11067) contient à la page 193 cette mention: «Scriptum per me Theodoricum Ruffi ord. min. Anno Domini 1447».
Comme la date de ce manuscrit n'est pas à mettre en doute, il faut admettre qu'en 1447, avec l'usage du polos, l'idée des heures égales commençait déjà à s'implanter dans les esprits. Les lignes de ces cadrans sont tracées d'après les tangentes d'un cadran équinoxial et réglées selon la méthode nouvelle des heures égales.
Le style est donc ici incliné selon la latitude. Sébastien Munster, 84 ans plus tard, copiera cette figure qu'il appellera le fondement des cadrans, mais se gardera bien d'indiquer sa source pour s'en attribuer implicitement la gloire.

Théodore Ruffi est donc à notre connaissance le premier savant d'Occident qui fasse mention du polos. En est-il l'inventeur? Non. Il semble bien d'après l'étude historique de l'esprit du temps que les Arabes soient ses maitres.
En effet, à partir du XI° siècle avec Hermann le Perclus, tout professeur de géométrie, d'arithméthique et de gnomonique, possède invariablement dans sa bibliothèque les volumes scientifiques puisés aux deux sources du savoir humain d'alors: la source gréco-romaine, et la source arabe.
Pour l'astronomie, au XII° siècle et au XIII° siècle, on lisait le Poeticon astronomicon d'Hygin que Thierry laissa inachevé, des fragments de Boéce, de Bède, d'Abbon, de Gerbert, d'Ascelinus Teutonicus et du juif Savosarda.
De source arabe, on compulsait le Planisphère de Ptolémée envoyé par Hermann le Dalmate à Thierry, les Canons et les Tables du même savant, le Deutilitatibus, le De mensura astrolabii traduit par Rodolphe de Bruges, des tables Karismiennes, etc...
En astrologie (Ms lat. Na 213. Chartres) Jean de Séville copie tous les tableaux et traduit les traités d'Alkabizi et d'Aben-Eizor.
En gnomonique Bède, Bridfert, Hermann le Perclus, sont complétés par Albatégnius, Ebn-Jounis et Aboul-Hasan. Ce dernier surtout étudia vers 1210 toutes sortes de cadrans, le Khaphir, l'horloge cylindrique, la Jambe de sauterelle, la Balance, les cadrans horizontaux, verticaux et orientaux, à gnomon perpendiculaire et autres.

Nous pouvons dès lors adopter le principe, que tout gnomoniste sérieux qui, au cours des XIV° et XV° siècles, voulant approfondir cette science, devra connaitre nécessairement les oeuvres des savants arabes, dont une partie importante était, à cette époque déjà, traduite en latin.
Alphonse, roi de Castille, pour dresser ses fameuses Tables qui paraissent en 1252, attire à Tolède les plus célèbres astronomes, chrétiens, juifs et arabes (Aben Musius, Mohammed, Abuphali, Abuma).
Bacon, pour composer en 1265 son livre d'astrologie, lisait l'Hébreu et l'Arabe.
Peurbach enfin, qui faisait des recherches astronomiques, savait ce qu'Albatégnius et Thébit-Ben-Korah avaient écrit sur cette science.
Par conséquent Théodore Ruffi ne pouvait faire exception à cette méthode d'études et devait avoir étudié les travaux gnomoniques arabes. Surtout qu'à cette époque les Turcs envahissaient l'Europe en essayant de forcer le Danube. Malgré la croisade prêchée par le pape Eugène I° en 1420, Mahomet II s'empara de Constantinople le 29 mai 1453. Cette nouvelle invasion musulmane resserrait singulièrement les contacts entre les deux cultures, latine et arabe.

Nous pouvons donc conclure que Ruffi n'est pas l'inventeur des polos; il en a puisé les principes chez Ibn-al-Magdi (1359-1447), principes que nos savants latins ont exploités et perfectionnés à leur tour selon leur propre génie comme nous allons le voir.

A partir de Ruffi et de Peurbach, on construit les cadrans solaires de poche dont le style incliné est formé d'un fil et qui sont munis d'une boussole. On en connaît un, daté de 1451, et décoré des armes de la famille des Habsbourg; un autre porte la date de 1456. Le portrait du pape Paul II (1464-1471) est représenté sur un autre spécimen et enfin la collection Spitzer en possédait deux de 1453 et 1455. En 1466 un manuscrit de Munich (Cod. Germ. 4545, faussement daté de 1410), rappelle les constructions du clerc Ruffi.

Peurbach, qui avait fabriqué de ces appareils de poche, laissait, en mourant à Vienne en 1461, un disciple de 25 ans, Jean Régiomontan, plein d'ardeur celui-ci ne demandait qu'à continuer l'oeuvre commencée.
Son travail Joannis de Monet Regio et Georgii Purbachii epitome in Cl. Plolomaei magnam Compositionem ne parut qu'après sa mort à Bâle en 1543.
Dans la préface, il se plaint amèrement des princes qui encouragent peu l'astronomie, tout occupés qu'ils sont à rechercher des occupations plus lucratives. Il avoue d'ailleurs que les auteurs anciens sont très difficiles à lire parce que rendus obscurs par leurs traducteurs ignorants. Tour à tour professeur, astronome et savant, les cours du temps se disputent sa présence. Il se rend auprès du roi de Hongrie et, en 1475, vient à Rome auprès de Sixte IV pour y travailler à la réforme du calendrier, ce qui lui valut d'ailleurs l'évêché de Ratisbonne.

Ses travaux astronomiques sont les plus considérables du temps,
Il compose un ouvrage de trigonométrie rectiligne et sphérique, crée des théorèmes et des problèmes de conjonction de planètes, qu'il résoud d'une façon fort compliquée.
Enfin il publie en 1474 un calendrier avec des éphémérides destinées aux années 1475, 1494 et 1513 les premières imprimées en Europe. Chaque exemplaire se vendit douze écus d'or et l'empereur Frédéric III à qui elles étaient dédiées donna à l'auteur 1200 écus d'or. Ce calendrier contient, outre plusieurs tables chronométriques des planètes, un barème des conjonctions lunaires avec les signes du zodiaque pour permettre les bonnes saignées opportunes et efficaces quand les parties du corps sont sous l'influence des signes astrologiques, et la recette d'un procédé pour construire un cadran horizontal à une latitude compris entre 36° et 56° muni d'un style incliné. Cette montre solaire de poche (quadratum horarium) dont le bord du limbe est divisé en 90°, reçoit autour du centre deux cercles qui représentent les latitudes de 36° et 56°. Sur le côté gauche de l'angle droit une échelle de latitudes est graduée pour tous les degrés. Veut-on construire les signes horaires d'un cadran pour 41°? On plaque sur l'échelle des latitudes un fil rattaché au centre sur lequel glisse une perle qui s'arrêtera sur le degré 41. En amenant le fil vers la droite, la perle rencontrera un point de la courbe 2. L'angle trouvé de 21° 24' est l'angle horaire cherché pour la ligne de 2 heures à 41° de latitude. Il ne restera plus qu'à placer l'axe du style dont l'inclinaison est égale à la latitude du lieu.


Quadratum horarium de Régiomontan,
tiré de son Kalendarium, Venise 1482, exemplaire ayant appartenu à Mr. Paul Braunagel.
On remarque l'erratum «14»au lieu de «41».

Régiomontan n'indique pas la démonstration de son appareil; c'était le secret du maître qui n'était communiqué à personne, Tous les gnomonistes anciens, y compris Dasypodius, entouraient de mystère l'élaborati de leurs formules.

Un instrument semblable, fabriqué en juin 1591 à Prague par Christophe Schissler, nous reste. C'est une demi-lune de bronze perforée de 21 trous sur toute la longueur de chaque courbe, trous qui correspondent aux 20 degrés des latitudes comprises entre 35° et 55°. C'était la méthode géométrique pour construire un cadran mural vers la fin du XV° siècle, car on calculait rarement les angles. Une simple formule comme celle-ci: tg(x) = sin (φ) tg(AH) (angle horaire) fait dire à Stoeffler operatio perfecto laboriosa.
Le motif de ces difficultés réside dans les fautes que contenaient leurs tables de tangentes et de cotangentes. C'est Oronce Finée, professeur au Collège Royal de France, qui donna en 1531 la manière de traiter les formules pour les cadrans.

Enfin Régiomontan donne la figure du quadratum horarium generale nouveauté européenne dont il faut chercher le principe chez les Arabes dont il avait lu tous les livres astronomiques.

Les cadrans solaires muraux des églises suivirent pas à pas le progrès de la gnomonique. Vers la fin du XV°siècle, on trace encore des cadrans à heures inégales comme celui de Ratisbonne (I487) où l'on lit cette légende LONG(ITV)DO DIERV(M). HO(RA)E INEQ(VA)LES.
Neuf diurnes portent à leurs extrémités l'indication de la longueur ???? en heures. Entre les deux hyperboles des soltices, suivant la table des angles horaires, l'entrepreneur a tracé les lignes horaires d'unefaçon qui nous semble tout à fait imprécise puisqu'elles ne convergentpas vers vers le centre du cadran où surgit le pied du style.

Les signes des planètes qui président à la connaissance des lignes sont un rappel des théories astrologiques communnément employées avec les astrolabes pour trouver l'heure planétaire, qui était soumise à l'influence de tel ou tel signe. La succession des signes. se faisait comme suit: Saturne, ???? Mars, Soleil, Vénus, Mercure, Lune ce qui correspond bien ce cadran où de gauche à droite on peut lire: Soleil, Vénus, Mercure, Lune, (Saturne, Jupiter, Mars, Soleil), Vénus, Mercure, Lune, Saturne. C'est donc un cadran dû à la routine traditionnelle des anciennes heures et des vieilles tables des angles commodes pour les astronomes qui dédaignaient les formules précises.

Cependant l'idée d'heures égales émise timidement par quelques astronomes comme Régiomontan en 1474, qui, dans son Calendarium, donne une méthode de conversion pour passer facilement d'un système à l'autre, devait finir par s'imposer au public. Mais comme les villes libres, les provinces, les duchés avaient chacun sa franchise propre, la nouvelle méthode ne pouvait triompher partout et en même temps à la fois.

Strasbourg, trônant presque en maîtresse sur la limite des deux cultures, latine et germanique, se préoccupa donc de trouver un astrologue qui pût tracer un cadran solaire du dernier cri. C'est ainsi qu'à proximité de Bâle, centre des études astronomiques où les premiers ouvrages de Régiomontan et de Munster ont été édités et en relation avec Metz, Reims et Paris, elle fit exécuter en 1493, pour l'horloge de cathédrale, le premier spécimen de cadran solaire vertical déclinant que nous connaissions, à style incliné selon la hauteur du pôle suivant nouvelles conceptions gnomoniques de Peurbach et de Régiomontan.
Et lorsque vers 1520 le mécanisme de l'horloge astronomique s'immobilisera, le petit cadran continuera toujours à marquer les heures égales sans jamais se lasser, mais aussi selon le bon plaisir de Phoebus.

Pendant tout le XIV° et XV° siècles, astronomie, astrologie et gnomonique se pratiquaient rarement séparément; les mathématiciens astronomes dressent des tables de conjonction des astres en s'aidant de l'astrolabe et de l'équatorial que les médecins emploient pour prescrire les saignées et leurs médicaments. Jean des Murs publie Pronostication sur la conjonction de Saturne, Jupiter et Mars (Bibl. Nat. ms lat. 7378 A) et Jean de Saxe fonde à Paris une école d'astrologie (ms fr. 1337, f. 134).

Tous les princes d'Europe, depuis Alphonse X en Espagne, Frédéric III dans l'Empire et Charles V en France, eurent leur astrologue officiel pour décider des affaires d'Etat. Ce dernier surtout «eut en merveille recommandation les astrologiens, et se gouverna par eulx et par espécial par ung nommé Maistre Gervais Chrétien qui fut grand et profond astrologien... A la requête duquel et autres se son sang, aymant ladite science et par grande délibération de son grand conseil et de toute l'Université de Paris il voulut construire et édiffier, et après fonder au meilleur de l'Université de Paris, ung collège de astrologie et de médecine, où il mist plusieurs livres singuliers desdites sciences en grand et merveilleux nombre... Y mist aussi plusieurs astralabes, équatoires, sphères et autres».
Aussi, malgré les protestations des évêques, comme Nicolas Oresme, la manie des horoscopes devint universelle et chacun s'essaya à devenir très expert et sage en icelle (Christiane de Pisan).

À l'époque de Peurbach et de Régiomontan, un manuscrit (BibI. N 1443) contenant une foule de prédictions astrologiques pour l'an 1426 est demandé par l'Etat anglais à Jean Halbout, de Troyes. Il concerne Henri IV, le régent Bedfort, le comte de Salisbury, John Falstaf, Messeigneurs les ducs de Bourgogne, de Bretagne et d'Alençon, Jean de la Trémoille, le connétable de Richemont et enfin Charles VII, roi de la Pucelle.

Régiomontan, en publiant ses tables de conjonction, avoue dans la préface qu'il leur donne toute sa confiance au point de vue astrologique: quid autem commodi nanciscemur si generalis quoedam artis directoriae promptitudo nobis illate fuerit, ex libris judicium abunde colligetur, ubi tempora futurorum accidentium omnium per directiones potissimum investigari solent...
Stoeffler, imitant Regiomontan, publie lui aussi des éphémérides valant pour 50 ans destinées aux astrologues. En 1524 il prédit un grand déluge (qui n'arrive d'ailleurs pas) et la manière dont il mourrait; il réussit pleinement, car le jour fatidique étant arrivé, il s'enferma dans sa maison pour n'être pas tué, mais fut assommé par un rayon de bibliothèque dont les livres s'écroulèrent sur lui.

La gnomonique, science filiale de l'astronomie, était donc en rapport très étroit avec l'astrologie et, pour vivre, chaque astronome se faisait astrologue. La physionomie de l'énigmatique personnage du cadran solaire de 1493 devient ainsi plus compréhensible et laisse facilement apercevoir la silhouette de Lichtenberger.

Etude des lignes horaires

Etudions maintenant le tracé de ce cadran qui contient les lignes horaires de toute une journée. Ces dernières, jaillissant finement du pied du style, s'en vont en grossissant légèrement vers la périphérie.

Les lignes horaires ont été tracées d'après la méthode de Régiomontan, indiquée plus haut, pour la latitude de 48°30 avec un appareil du genre de celui de Schissler en s'aidant de petites cordelettes. Mais Régiomontan ignore les cadrans verticaux déclinants. Or, l'angle de la déclinaison du portail avec la ligne Est-Ouest est de 29°40', ce qui est considérable. Il faut donc savoir si les lignes ont été tracées réellement pour la latitude du lieu, en tenant compte de cette déclinaison.


Tracé critique du cadran solaire de 1493.

En juxtaposant une épure correcte, tracée d'après les données de la gnomonique moderne, sur une photographie de l'original prise bien en face, on obtient les différences d'angle suivantes:
La ligne de 6 h. du matin possède env. 3° d'écart soit 12 minutes.
La ligne de 7 h. du matin possède env. 3° d'écart soit 12 minutes.
La ligne de 8 h. du matin possède env. 1° 10' d'écart soit 4 min. 40 s
La ligne de 9 h. du matin possède env. 1° d'écart soit 4 minutes.
La ligne de 1 h. du soir possède env. 2° d'écart soit 8 minutes.
La ligne de 2 h. du soir possède env. 1° 30' d'écart soit 6 minutes.
Les 1O° et 11° lignes correspondent à peu près. Quant aux autres, elles ont été tracées d'une façon fantaisiste. Celle de 3 heures offre 40 minutes d'erreur, ce qui n'a d'ailleurs aucune importance, puisqu'à, partir de 14 heures, le portail est plongé dans l'ombre. On les a donc tracées par raison de symétrie.
Il ressort de cela que ce cadran a été réalisé d'après les conceptions nouvelles du polos en tenant compte de la déclinaison.

La position actuelle du style pourrait soulever une objection fort sérieuse en admettant que le style actuel est une exacte reproduction de l'ancien. Or, d'après le relevé que M. Pierre, architecte de la Cathédrale a fait exécuter, il ressort que le pied du style a un angle de 47° au lieu de 41° 30' (angle complémentaire de la latitude de Strasbourg), soit une erreur de 5°, et que sa sous-tylaire forme avec la méridienne un écart de 14° 15' au lieu de 23° 30', soit une erreur de 9° 15'.

Ces inexactitudes ne datent pas du XV° siècle, car si les lignes avaient été tracées avec un style incliné à 47°, elles offriraient un écart considérable avec le tracé idéal, et toutes les lignes seraient fausses. Nous en avons fait nous-mêmes la preuve. Il faut donc admettre que les lignes de 1493 ont été tracées d'après un style bien incliné à 41°30° comme le demandent tous les manuels du temps et que loin d'être dans sa position originale, ce style a été faussé, tordu et déplacé de sa position normale primitive.

Notons enfin que les erreurs des lignes horaires doivent être considérées comme minimes. Un demi siècle plus tard encore les premiers livres imprimés qui paraissent sur les cadrans solaires fourmillent de fautes.

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D'après ce que nous avons vu, il ne peut y avoir aucun doute que la gnomonique pratique moderne ou plutôt la diffusion en Occident de la connaissance des cadrans solaires à style incliné, qui donnent de ce ce fait les heures équinoxiales, ait eu son origine à Nuremberg, grâce aux travaux de Regiomontanus et particulièrement à son Calendarium de 1474.

Ces travaux, auxquels Regiomontanus avait certainement donné une réalisation pratique par l'établissement de cadrans solaires à des emplacements appropriés, ne peuvent avoir été passés inaperçus pour ses concitoyens. Cette trouvaille doit même avoir eu un certain retentissement local, et il est hors de doute que tout ce que Nuremberg comptait en savants et amateurs d'astronomie et de géométrie s'y intéressait très vivement.

Nous devons donc attribuer une importance particulière à la présence à Strasbourg, en 1493, d'un jeune artiste nurembergeois, dont la prédilection pour la géométrie est connue: Albert Dürer. Né en 1471, fils d'un orfèvre du même nom, Dürer avait fait, de 1486 à 1489, son apprentissage dans l'atelier de Michel Wolgemüt à Nuremberg. Au printemps 1490, il entreprit son tour de compagnonnage, qu'il comptait terminer à Colmar, où le niveau artistique, autant pour la peinture que pour la gravure, avait acquis à ce moment une prépondérance incontestable.

Selon Tietze, le plus récent auteur qui a cherché à mettre au point la question du séjour du jeune Dürer dans le Rhin supérieur, celui-ci se serait d'abord dirigé sur Bâle au printemps 1492 et serait reparti vers l'automne pour Colmar et enfin, un an après, pour Strasbourg. Mais il est plus logique d'admettre une vieille tradition, à savoir que la première visite était pour Colmar, ville universellement célèbre de Schöngauer.
Le grand artiste, que Dürer comptait rencontrer, était décédé peu avant; son atelier, dirigé par un frère sans grand talent, Louis Schöngauer était en décadence. Dürer, qui cherchait un maître auprès duquel il pût s'initier, se serait alors dirigé immédiatement sur Bâle, et en dernier sur Strasbourg. Or, nous avons vu plus haut que Grünewald serait le maître de l'officine de Bergmann von Olpe à Bâle; Naumann en fait aussi un condisciple de Schöngauer dans l'atelier du maître E. S. à Strasbourg. D'après nos déductions personnelles exposées plus haut, Grünewald aurait lui-même été de passage à Strasbourg en 1493. Dans ces conditions, la dernière version de l'itinéraire choisi par le jeune Dürer devient infiniment plus probable.

Quel que soit ce parcours, il est certain, aujourd'hui, que Dürer est venu à Strasbourg en été 1493 et qu'il y est resté jusqu'au moment de son retour à Nüremberg à la Pentecôte 1494. Le bois de la Crucifixion paru en novembre 1493 dans le Missale Speciale de l'imprimeur Gruninger ainsi que les portraits du vieux maître et de son épouse, chez lequel Dürer travailla à Strasbourg, ne laissent aucun doute à ce sujet; ces deux tableaux se trouvaient, au milieu du XVI° siècle, dans la collection de Wilibald Imhoff à Nuremberg.
Gruninger, éditeur de la Crucifixion de Durer, publia d'ailleurs en cette même année 1493 son premier calendrier astrologique.

Parmi les dessins conservés de Dürer de cette année, nous devons citer une Vierge Sage suggérée certainement par celles qu'il vit à la cathédrale de Strasbourg. On date de deux ou trois ans seulement plus tard un Samson qui, par son attitude, rappelle identiquement celui qui est sous les orgues de la cathédrale; ce sujet traité souvent de façon analogue à travers tous les siècles ne permet évidemment pas de conclusion, mais il nous a cependant semblé assez curieux pour être cité.
Dans une autre gravure représentant Saint Sébald sous une ogive formée par des rinceaux de vignes, nous pourrions voir une analogie ou une réminiscence de la composition du cadran solaire de Strasbourg; le personnage est encadré de deux pieds de vigne montants qui forment l'arcade et bifurquent, laissant continuer verticalement un cep, le tout composant un dais enchevêtré de feuillage, de fruits et de branchages. Mais là encore le motif appartient trop universellement, à Strasbourg comme ailleurs à l'art du XV° siècle pour que nous puissions lui attribuer une importance documentaire.

Enfin, le Musée du Louvre conserve le merveilleux portrait du jeune Dürer au chardon, peint par lui-même et daté de 1493, en chiffres arabes rappelant ceux de la date de notre cadran solaire.
Dürer a marqué du millésime 1493 un certain nombre de dessins qui ne sont que des feuilles d'étude; s'il a tenu à en fixer la date, il est certain qu'il voulait par là retenir le fait qu'il les avait créés durant son séjour sur le Rhin supérieur et notamment à Strasbourg, auquel il attachait un grand prix.

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Même sans tenir compte des réminiscences qui, dans ses dessins, se rattachent à la cathédrale, nous pouvons admettre que cet admirable édifice a exercé une forte attirance sur le jeune artiste et que les travaux en cours pour l'embellissement de la façade Sud du transept étaient suivis avec intérêt par lui. Il a assisté en curieux, mais en curieux entendu, à la pose de la galerie gothique qui, à sa partie centrale, allait recevoir un cadran solaire. Il serait plutôt surprenant que Dürer, entreprenant et avide d'étendre ses connaissances, conscient d'autre part de sa propre valeur, n'eût pas lié, alors, conversation avec le maître d'oeuvre.

Ce dernier peut, certainement, avoir connu le moyen de tracer les cadrans solaires nouveaux; mais cela semble peu probable. Comment pourrait-on expliquer qu'à Ratisbonne, si proche de Nuremberg, l'architecte du Dôme ne le connut qu'en 1509; c'est en cette année qu'il superposa au cadran à heures inégales exécuté en 1487, un cadran nouveau à style incliné. Nous ne pensons pas que son collègue de Strasbourg ait été, en 1493, plus avancé que lui à ce point de vue; les maîtres d'oeuvre étaient tous formés de façon identique dans les divers ateliers qui échangeaient constamment leur personnel et se trouvaient de ce fait en un contact permanent.

L'explication est plutôt celle-ci que la science de la gnomonique, négligée trop longtemps par les architectes, n'était à la fin du XV° siècle plus de leur domaine; ces derniers devaient donc s'adjoindre un spécialiste pour établir le tracé des cadrans solaires qu'ils étaient appelés à installer. Nous avons bien vu plus haut qu'au cadran solaire de 1493 à Strasbourg le tracé fut l'oeuvre d'un autre artiste que la sculpture du buste.

Sans vouloir exagérer le rôle que Dürer peut avoir joué en la circonstance, nous pouvons bien admettre qu'il était le bienvenu pour expliquer au maître d'oeuvre de la cathédrale de Strasbourg, très simplement, ce qu'il avait retenu des cadrans solaires de Régiomontanus: que le style devait être dirigé vers l'étoile polaire, et que les lignes horaires s'obtenaient par la projection d'un cercle perpendiculaire au style et divisé de 15 en 15 degrés. Au besoin ces lignes pouvaient être tracées empiriquement d'après l'horloge astronomique, en prenant la moyenne des observations de plusieurs jours de soleil.

Dürer aura donné la préférence au procédé géométrique, sur lequel nous nous sommes étendus plus haut; très fort à manier la règle et le compas il avoue, dans ses notes manuscrites, avoir étudié Vitruve et y avoir puisé les premiers éléments de ses recherches sur la proportion. Commencées avant 1500 il n'en publia les résultats qu'en 1525 dans un curieux recueil, Unterweisung der Messung, manuel de mathématiques pratiques et de géométrie appliquée, qui constitue le fruit des études de toute sa vie.

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Quelles que soient les conclusions que nous puissions être amenés à tirer des documents que nous venons de publier, une chose est certaine: le cadran solaire strasbourgeois de 1493 est à considérer à tout point de vue comme une pièce remarquable. En tant qu'oeuvre d'art, il représente un chaînon de la suite des bustes psychologiques inaugurés à Strasbourg par Nicolas Gerhardt de Leyde. Au point de vue de la gnomonique, il inaugure une ère nouvelle: c'est le plus ancien cadran solaire vertical déclinant que nous connaissions. D'une précision mathématique très remarquable pour l'époque, il marque la limite entre la gnomonique antique qui s'était perpétuée jusqu'au XV° siècle, et la gnomonique moderne qui, aujourd'hui encore, n'a pas déposé son sceptre.

Appendice

Comme dans aucun ouvrage historique ou topographique sur la Cathédrale nous n'avons trouvé une mention de la légende de Hérode que représenterait le cadran solaire, nous croyons pouvoir admettre qu'elle est inconnue à nos folkloristes. Elle nous semble assez amusante pour que nous la transcrivions ici textuellement dans toute sa candide saveur, telle que nous l'avons copiée, il y a vingt ans sur un «Messager boîteux» d'environ 1840, si notre mémoire est exacte:

Ueber der Sonnenuhr steckt ein Mann in orientalischer Kleidung den Kopf heraus, vielleicht um zu sehen, ob die Leute mit Anstand sich dem Rause Gottes nähern; was dieser Mann bedeutet, geht die Sage also:

Als einstens die Weisen aus Morgenland
Dem Heiland Geschenke darbrachten,
Ihm selbst sie zu reichen aus eigener Rand
Die Reisen zu Fusse hinmachten.

Die Ankunft derselben ward dennoch kund,
Herodes sie bald auch vernommen,
Gab eiligst Befehle, dass diese zur Stund
Vor ihm noch zur Rede erst kommen. -

Er sprach dann zu ihnen im Heuchlerton:
Habt ihr den Geehrten gefunden.
Den Menschenerlöser, den Gottessohn,
So bin ich euch vielmals verbunden.

Wenn ihr mir im Rückweg die Kunde bringt,
Damit ich dahin mich begebe
Wohin mich die schuldjge Ehrfurcht dringt,
Anbetend dem Gottlichen lebe. "

Die Weisen wohl merkten Herodes' List
Den Vorsatz das Kind zu erschlagen,
Versprachen ihm auch nach drei Tagen Frist
Zu kommen ihm alles zu sagen;

Bestimmten ihm noch die genaue Zeit:
Zur Stunde des Mittags erwarte,
Du sollst dann, drum halte dazu dich bereit,
Empfangen das Kindlein, das zarte.

Und als der bestjmmte Tag nun kam,
Herodes ans Fenster sich legte,
Doch da er die Rückkehr noch nicht vernahm
Wornach er Verlangen dann hegte.

Er sah auf den Zeiger der Uhr hinab,
Doch wollte die Stund nicht erscheinen.
Der Höchste der Sonne die Weisung gab
Zu halten zum Schutze der Seinen.

Und diese stand still in ihrem Gang
Bis weiter der Herr ihr geboten
Zu ziehen nach einigen Stunden lang.
In diesen durchgiengen die Boten.

Herodes sah immer noch nach der Uhr,
Die lang die erwünschte nicht zeigte;
Von jenen sah er noch keine Spur
Obschon sich der Tag endlich neigte.

So lag, er wie ihr an dem Münster seht,
Der Nachwelt zum frohen Gedenken,
Wie über der Sonnenuhr er steht;
Geht hin, einen Blick ihm zu schenken.

Ob diese Geschichte auch wahr ist, kann der «Hinkende Bote» nicht ganz behaupten;
denn da er in seiner Jugend mit der Armee in Jerusalem war, hat er den Herodes an keinem Fenster mehr stehen sehn.
Jedoch dieses Männchen gehört nicht zu der grossen Uhr, er wird nur hier erwähnt, weil doch viele zu wissen wünschen, warum er dasteht.


1)L'atome ferait donc 3 centièmes de secondes, le clin d'oeil 2 dixièmes...


2) Merci à Denis Schneider schneiderdenis@wanadoo.fr
Ces travaux publiés dans les Archives Alsatiennes d'Histoire de l'Art en 1932 et 1933 sont à présent âgés de . Je les présente ici en utilisant les moyens informatiques qui n'existaient bien évidemment pas à cette époque. J'en assume bien naturellement l'entière responsabilité. Les photos sans référence explicite dans la légende sont de mon cru.
André Glory, prêtre et archéologue, né à Courbevoie le 14 mai 1906, est décédé à Auch le 29 juillet 1966. Etudes à la Faculté de Théologie catholique de Strasbourg. Ordonné prêtre le 15 juillet 1933 à Strasbourg, où il résidait habituellement. Professeur au petit séminaire de Zillisheim puis vicaire à Orbey.
Fouilles préhistoriques sur divers gisements néolithiques du Haut-Rhin. Mobilisé en 1939 comme lieutenant d'administration du Service de Santé, replié sur Toulouse en juin 1940 avec le train sanitaire qu'il commandait.
Professeur de sciences au petit séminaire de Toulouse.
Thèse d'Université soutenue à Toulouse en 1942: La civilisation du Néolithique en Haute-Alsace.
Rentré à Strasbourg, il explora les gorges de l'Ardèche de 1945 à 1950, et y découvrit deux grottes à gravures paléolithiques; de 1950 à 1952, chargé de mission par le gouvernement chérifien au Maroc et au Sahara. En 1952, nommé ingénieur au CNRS; collaborateur de l'abbé H. Breuil, il fut chargé entre autres de relever les gravures et peintures de Lascaux jusqu'en 1963. Spécialiste de l'étude des grottes ornées et des problèmes de la conservation des oeuvres pariétales.

Nouveau dictionnaire de Biographie alsacienne n° 13 (1988)

Nouveau dictionnaire de Biographie alsacienne Théodore Ungerer est né le 27 juillet 1894 à Strasbourg et y est décédé le 5 septembre 1935.
Il fit des études au Gymnase protestant de Strasbourg, puis à l'Ecole polytechnique de Karlsruhe.
En décembre 1915, il fut déclaré inapte au service armé. Mais il fut mobilisé à titre civil dans une entreprise d'Amberg, Bavière, ou il obtint un diplôme d'ingénieur, puis à Munich.
En novembre 1918, il rentra à Strasbourg et fit ensuite un stage à l'école d'horlogerie de Cluses, Savoie.
Il entra dans l'entreprise familiale et devint bientôt l'associé de son père Alfred. C'est avec lui qu'il rédigea un livre sur l'horloge astronomique de Strasbourg et organisa la salle d'horlogerie du Musée des arts décoratifs (château Rohan).
Il est l'auteur de l'horloge astronomique de Messine (Sicile, 1930-1933).
Il publia plusieurs travaux sur l'histoire de l'horlogerie. En collaboration avec son père,
L'horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg, Strasbourg, 1922;
Die astronomische Uhr des Strassburger Münsters, Strasbourg, 1927 (le même ouvrage est paru aussi en français et souvent réédité) ;
Les Habrecht. Une dynastie d'horlogers strasbourgeois, AAHA, 1925;
L'oeuvre de maîtrise d'Isaac Habrecht (1578), ibidem, 1927;
Un dessin original d'Isaac Habrecht (1580), ibidem, 1928 ;
Une horloge de table d'Isaac Habrecht (1580), ibidem, 1929 ;
Une horloge astronomique disparue d'Isaac Habrecht (1583), ibidem, 1930;
Une horloge à sphère tournante d'Isaac Habrecht (1583), ibidem, 1931; (avec A. Glory),
le présent travail 1932 et 1933;
Une horloge à automates disparue (1597), ibidem, 1934.


Nouveau dictionnaire de Biographie alsacienne n° 37 (2001)

Son grand'père Jules Albert (1813-1879) et son grand'oncle Auguste Théodore (1822-1885) étaient tous deux contremaîtres dans l'entreprise Rollé et Schwilgué et avaient participé à la construction de l'horloge astronomique de la cathédrale, conçue et exécutée par Jean Baptiste Schwilgué.
Peu après la mort de ce dernier, ils ont racheté cette entreprise au fils de Schwilgué, lequel était alors malade. Elle fonctionnera sous le nom Ungerer frères, successeurs de Schwilgué de 1858 jusqu'au début des années 1970, entre les mains de la famille Ungerer. Cette dernière racheta, dans les années 1880, ce qui restait de l'établissement Urbain Adam (1815-1881) de Colmar.
Théodore est le père de Jean Thomas dit Tomi Ungerer, qui est notre fierté à nous les Alsaciens, au même titre que notre cathédrale Notre Dame et le Mont Sainte Odile.